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                    <text>É s* Æ

������LES

V ïE R G rE S A U X R O C H E R S
1

N° ccte :

N° T itre :

Etnpîaaefflent : M C

Type copie : f' ' YÇ
Etat copie : g ( l i
°rr.W'&gt;/&gt;3n^e ;
Cote : 6 / 2 S O
Cote suppl. :

Texte :

�CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
DU MÊME AUTEUR
Format in-18
É P I S C O P O E T C 10.............................................................................................. 1 vol.
F O R S E C H E S I , F O R S B C H E N O ..........................................................1 —

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l ’e n f a n t DE V O L U P T É ......................................................................... ...... v o l .
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THÉÂTRE
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morte — La Gloire)................................................................. 1 vol.
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LE m a r t y r e d e s a i n t s e r a s t i e n .....................................1 —
f r a n c e s c a d a R i m i n i , tragédie en S actes.....................1 —
poésies,

PO ÉSIES
1878-1893...................................................................... ....1 vol.

Droits de représentation, do traduction et de reproduction réservés
pour tous les pays, y compris la Hollande.
Coulommiers. Imp.

P aul

BRODAUD.

�LES ROMANS DU LYS

61280

LES

VIERGES AUX R0CHERS
PA R

GABRIELE D ’ANNUNZIO
TBADUCTION DE L’iTALIEN

PAR

G. H É R E L L E
Io farò una finzione , cto
significherà cose grandi.
L I O N A R D O DA V I N C I .

B.U. DE GRENOBLE D-L

D

034 432186 6

PA R IS
CALMANN-LÉVY, ÉDITEURS
3, EOE A U B E R , 3

&amp; U Ó T „ f&lt;j
T GRENOBLE*
I

��NOTE DU TRADUCTEUR

Les Vergini delle Rocce sont moins un roman
qu’un poème, « une œuvre de style présentant le
caractère d’une grande symphonie où les quatre
thèmes de la Chevelure, des Mains, des Eaux et des
Rochers circulent comme des mélodies sans cesse
renaissantes ».
Et nous nous rendons bien compte que, malgré
nos efforts, il nous a été souvent impossible de
conserver au français l’extraordinaire puissance mu­
sicale du texte italien ; de sorte que certaines pages
traduites ont perdu beaucoup de leur beauté pri­
mitive.
Mais, si nous n’avons pas réussi toujours à rendre
toute l’essentielle vitalité de l’œuvre originale, du

�II

N O T E DU T R A D U C T E U R

moins avons-nous tâché que cette traduction ec
reproduisît la forme extérieure avec la fidélité la
plus exacte et qu elle fût littérale autant que la
permet le génie de notre langue.
G. 11.

�PR O LO G U E

��... Una cosa natiirale vista in

un grande specchio.

L E O N A R DO D A Y I M C I .

De ces yeux mortels, je vis en peu de temps
s’épanouir et resplendir, puis défleurir et l’une
après l’autre périr trois âmes sans égales : les
plus belles, et les plus ardentes, et les plus
misérables qui soient jamais apparues dans
l’extrême descendance d’une race impérieuse.
Sur les lieux où leur désolation, leur grâce
et leur orgueil passaient chaque jour, je cueillis
des pensées lucides et terribles que les plus
antiques ruines des cités illustres ne m’avaient
pas données. Pour découvrir le mystère de
leurs ascendances lointaines, j’explorai la pro­
fondeur des grands miroirs familiers, où elles

�4

LES VIERGES AUX ROCHERS

ne reconnurent pas toujours leurs propres
images baignées d’une pâleur semblable à celle
qui annonce la dissolution après la mort ; et,
longuement, je scrutai les vieilles choses con­
sumées sur lesquelles se posèrent leurs mains
froides ou fébriles, peut-être avec le même
geste qu’avaient eu d ’autres mains depuis long­
temps réduites en cendre.
Les ai-je connues telles dans l’ennui des
heures communes, ou sont-elles les créatures
de mon désir et de ma perplexité?
Je les ai connues telles dans l’ennui des
heures communes, et elles sont les créatures
de mon désir et de ma perplexité.
Ce fragment de la trame de ma vie qu’elles
ouvrèrent inconsciemment est pour moi d’un
prix à ce point inestimable que je veux l’im ­
prégner du baume le plus fort et le plus
subtil, afin d’empêcher qu’en moi le temps ne
le pâlisse ou ne le détruise.
C’est pour cela qu’aujourd’hui je tente l’art.
Ah ! quel sortilège aurait le pouvoir de
donner la cohésion des matières tangibles et
durables à ce tissu spirituel qu’ourdirent les
trois prisonnières dans l’aride ennui des ours,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

5

et qu’ensuite elles rem plirent peu à peu avec
les images des choses les plus nobles et les
plus désolantes où la passion humaine se soit
jamais contemplée sans espérance?
Différentes des trois sœurs antiques en ce
qu’elles furent, non pas fdles, mais victimes
de la Nécessité, cependant, alors qu’elles com­
posaient la plus riche zone de ma vie, elles
semblèrent préparer aussi le destin de Celui
qui devait venir. Presque jamais, en travaillant
à leur œuvre, elles ne s’accompagnaient d’un
chant ; mais parfois elles versaient des larmes
visibles où se sublimaient les essences de leurs
âmes inépuisées et closes.
Comme, dès la première heure, j ’avais re­
connu qu’elles étaient sous le coup d’une
sombre menace, frappées d’une prohibition
tyrannique, et découragées, et haletantes, et près
de mourir, toutes leurs attitudes et leurs gestes
et leurs plus vagues paroles me semblèrent
graves et significatives de choses que, dans leur
profonde inconscience, elles-mêmes ignoraient.
Pliant et rompant sous le poids de leur
m aturité, comme en automne les arbres trop
chargés de fruits trop lourds, ell«-s ne savaient

�6

LES VIERGES AUX ROCHERS

ni mesurer ni confesser tout b u r mal. Leurs
lèvres gonflées d’angoisse ne me révélèrent
qu’une petite partie de leurs secrets. Mais je
sus comprendre les choses ineffables que disait
le sang éloquent dans les veines de leurs belles
mains nues.
-v.
E il ricetlacoh delle virtù sarà
fneno di sogni e vane speranze.
L E O N A R DO DA V I N C I .

L’heure qui précéda mon arrivée dans le
vieux jardin seigneurial où elles m’attendaient
— lorsque je l’évoque — m’apparaît illuminée
par une lumière d’insolite poésie.
Pour celui qui sait de quelles fécondations
lentes ou subites, de quelles transfigurations
inattendues est capable une âme intense com­
m uniquant avec d’autres âmes dans les vicis­
situdes de l’incertaine vie; pour celui qui,
faisant consister toute la dignité de l’être à
exercer ou à subir une force morale, s’ap­
proche d’un de ses pairs avec l’anxiété secrète
de dominer ou d’être dominé ; pour tout
homme curieux du mystère intérieur, ambi­

�LES VIERGES AUX ROCHERS

^

tieux de pouvoir spirituel ou désireux d’escla­
vage, aucune heure n’a l’enchantement de celle
où, plein de vagues prévisions, il part vers
l’inconnu et l’Inüni vivants, vers un obscur
monde vivant dont il fera la conquête ou par
lequel il sera absorbé.
3’allais pénétrer dans un jardin clos.
Les trois princesses nubiles y attendaient
l’ami qu’elles n’avaient pas vu depuis long­
temps, le jeune homme presque de leur âge à
qui les liaient quelques souvenirs d’enfance et
d’adolescence, l’unique héritier d’un nom aussi
ancien et illustre que le leur. Elles attendaient
donc un de leurs égaux qui, revenant des
cités magnifiques, apportait un souffle de cette
grande vie à laquelle elles-mêmes avaient
renoncé.
Et chacune, dans le secret de son cœur,
attendait peut-être l’Époux.

Fiévreuse m’apparaît l’anxiété de cette attente,
lorsque je songe à la solitude froide et nue de
la maison où jusqu’à ce jour elles avaient

�8

LES VIERGES AUX ROCHERS

langui, les mains comblées de tous les biens
de la jeunesse, parmi les simulacres de je ne
sais quelle vie et quelle pompe royales que
créait la folie maternelle pour en peupler le
vide des miroirs trop vastes. Des lointains
infinis de ces domaines, pâles comme des étangs
crépusculaires, où l’âme de leur mère démente
s’abîmait dans le délire, chacune n’avait-elle
pas vu surgir la figure juvénile et ardente de
l’Époux qui devait l'arracher à l’obscure con­
somption et rem porter dans un tourbillon
d’allégresse?
Ainsi dans son jardin clos, chacune atten­
dait avec inquiétude celui qui devait la con­
naître pour lui troubler le cœur et pour la
voir périr sans la posséder.
« Ah! qui de nous sera l’élue? »
Jamais sans doute— je pense — leurs beaux
yeux voilés ne se firent aussi attentifs qu’à
cette heure-là : des yeux voilés de mélancolie et
d’ennui, où la trop longue habitude des appa­
rences toujours les même? 'avait aboli la
mobilité du regard; des yeux voilés de pitié
mutuelle, où les formes des êtres familiers se
reflétaient sans mystère et sans changement,

�LES VI ER GE S AUX ROCHERS

9

figées dans les lignes et dans la couleur de la
vie inerte.
Et, soudain, chacune découvrit dans les
autres une créature nouvelle, armée pour le
combat.

Je ne sais s’il existe un événement plus cruel
que ces révélations foudroyantes faites aux
cœurs tendres par le désir de la félicité. Elles
vivaient, les nobles sœurs, dans le même cercle
de douleur, opprimées par le même destin ; et
souvent, dans les soirs lourds d’angoisse, l’une
inclinait le front sur l’épaule ou la poitrine de
l’autre, tandis que l’ombre faisait semblable la
diversité de leurs visages et confondait leurs
trois âmes en une seule. Mais, lorsque le visiteur
annoncé s’approcha de leur seuil désert et s’of­
frit à leur attente avec le geste de celui qui
choisit et qui promet, elles redressèrent la tête
en frémissant, dénouèrent leurs doigts enlacés,
échangèrent un regard qui eut la violence d’une
illumination subite. Et, tandis que montait du
iond de leurs âmes troublées un sentiment
1.

�10

LES VIERGES AUX ROCHERS

inconnu qui n’avait plus rien de la douceur
première, elles connurent enfin dans ce regard
toute leur grâce déclinante, et quel était le
contraste de leurs visages illuminés par le même
sang, et toute la nuit qui s’amassait dans
l’épaisseur d’une chevelure appesantie comme
un châtiment divin sur une nuque trop pâle,
et les merveilleuses persuasions exprimées par
la courbe d’une bouche muette, et l’enchante­
ment tressé comme un filet par la fréquence
ingénue d’un geste inimitable, et tous les
autres pouvoirs.
Et un obscur instinct de lutte les effrayait.

Telles j’imagine celles qui m’attendaient à
l’heure de lumière.
Le premier souffle du printemps, tiède à
peine, après a'voir frôlé les sommets arides des
rochers, caressait les tempes des vierges in­
quiètes. Dans le grand enclos fleuri de jon­
quilles et de violettes, les fontaines répétaient
la glose mélodieuse que les eaux, depuis des
siècles, font aux pensées de volupté et de

I

�LES VIERGES AOX ROCHERS

li

sagesse exprimées par les distiques léonins
des frontons. Sur les arbres, sur les arbustes, les
feuilles tendres luisaient, comme enduites d’une
gomme ou d’une cire diaphanes. Aux choses
très anciennes et immuables dans le temps, qui
ne pouvaient que se consumer, les choses qui
pouvaient se renouveler communiquaient une
langueur indéfinie
« Ah ! qui de nous sera l’élue ? »
Devenues rivales en secret devant l’offre fal­
lacieuse de la vie apparue, les trois sœurs
composaient leur attitude selon le rythme inté­
rieur de leur beauté native, déjà menacée par
le temps et dont elles n’avaient peut-être com­
pris que ce jour-là le sens véritable, comme le
malade entend le bruit insolite du sang remplir
son oreille pressée sur l’oreiller et comprend
pour la première fois la musique prodigieuse
qui régit sa substance périssable.
Mais peut-être qu’en elles cé rythme n’avait
pas de paroles.

Il me semble pourtant qu’aujourd’hui s’é­

�12

LES VI E R GE S AUX ROCHERS

lèvent distinctes en moi les paroles de ce rythme,
s’accordant aux pures lignes des images idéales.
« Un besoin effréné d’esclavage me fait
souffrir, » dit Maximilla silencieusement, assise
sur le banc de pierre, soutenant son genou las
dans ses mains aux doigts entrelacés. « Je n’ai
pas le pouvoir de communiquer le bonheur ;
mais nulle créature vivante et nulle chose ina­
nimée ne pourraient comme ma personne tout
entière devenir la possession parfaite et perpé­
tuelle d’un dominateur.
» Un besoin effréné d’esclavage me fait
souffrir. Je suis dévorée par un désir inextin­
guible de me donner tout entière, d’appar­
tenir à un être plus haut et plus fort, de me
dissoudre dans sa volonté, de brûler comme un
holocauste dans le feu de son âme immense.
J’envie les choses frêles qui se perdent, en­
glouties par un gouffre ou entraînées par
un tourbillon f et, souvent et longuement, je
regarde les gouttes qui tombent dans la grande
vasque où elles éveillent à peine un léger
sourire.
» Lorsqu’un parfum m’enveloppe et s’éva­
nouit, lorsqu’un son m ’effleure et se dissipe,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

13

je me sons parfois pâlir et presque défaillir car il me semble que l’arome et l’accord da
ma vie tendent à cette même évanescence. Par­
fois cependant ma petite âme est serrée comme
un nœud. Qui la dénouera?
» Hélas! peut-être ne saurais-je pas consoler
sa tristesse; mais mon visage anxieux et muet
se tournerait sans cesse vers lui, épiant les
espérances renaissantes dans le secret de son
cœur. Peut-être ne saurais-je pas répandre sur
son silence les syllabes rares, semences de
l’âme, qui tout à coup engendrent un rêve
démesuré ; mais nulle foi au monde ne surpas­
serait l’ardeur de ma foi lorsque j ’écouterais
les choses mêmes qui doivent rester inacces­
sibles à mon intelligence.
» Je suis celle qui écoute, admire et se
tait.
» Depuis la naissance, mon front porte entre
les sourcils le signe de l’attention.
» Des statues assises et attentives, j ’ai appris
l’immobilité d’une attitude harmonieuse.
» Je puis tenir longtemps les yeux ouverts
et fixés vers le ciel, parce que mes paupières
sont légères.

�a

LES VIERGES AUX ROCHERS

» Dans la forme de mes lèvres, il y a la
figure vivante et visible du mot Amen. »

«Jesouffre*,ditA natolia, «d’une vertu qui à
l’intérieur de mon être se consume inutilement.
Ma force est le dernier soutien d’une ruine soli­
taire, tandis qu’elle pourrait guider avec assu­
rance depuis la source jusqu’à l’embouchure un
fleuve débordant de toutes les richesses de la vie.
» Mon cœur est infatigable. Toutes les dou­
leurs de la terre ne réussiraient pas à lasser
sa palpitation ; la. plus fougueuse violence de
la joie ne le briserait pas, non plus que ne
l’exténue cette peine si longue et si lente. Une
immense m ultitude d’avides créatures pourrait
s’abreuver à sa tendresse sans la tarir.
» Ah ! pourquoi le destin me réduit-il à une
tâche si étroite, à une peine si lente? Pourquoi
m ’interdit-il l’alliance sublime à laquelle mon
cœur aspire?
» Je pourrais transporter une âme virile dans
les hautes régions où la valeur de l’acte et la splen­
deur du rêve convergent en un même sommet ;

�LES VIERGES AUX ROCHERS

15

je pourrais, de la profondeur de son inconscience,
ex-traire les occultes énergies, ignorées comme
les métaux dans les veines de la pierre brute.
» A mon flanc, le plus irrésolu des hommes
retrouverait l’assurance ; celui qui a perdu la
lumière reverrait au bout de son chemin le
signal fixe; celui qui a été frappé et mutilé
redeviendrait sain et intact. Mes mains savent
enrouler le bandage autour des plaies, et savent
aussi l’arracher de dessus les paupières qu’il
comprime. Lorsque je les tends, le sang le plus
pur de mon cœur afflue magnétiquement à
l’extrémité de mes doigts.
» Je possède les deux dons suprêmes qui
élargissent l’existence et la prolongent par delà
l’illusion de la mort. — Je n’ai pas peur de
souffrir, et je sens sur mes pensées et sur mes
actes l’empreinte de l’éternité.
» C’e st pourquoi m ’agite ce désir de créer,
de devenir par l’amour celle qui propage et per­
pétue les idéalités d’une race favorisée des Cieux.
Ma substance pourrait nourrir un germe sur­
humain
» En songe, toute une nuit, j ’ai mystérieu­
sement veillé sur le sommeil d’un enfant.

�18

LES VIERGES AUX ROCHERS

Tandis que son corps dormait avec une respi­
ration profonde, je tenais dans mes paumes
son âme tangible comme une sphère de cristal ;
et rna poitrine se gonflait de merveilleuses
divinations. »

Violante dit : « Je suis humiliée. A sen­
tir sur mon front peser la masse de mes"
cheveux, j’ai cru que je portais une couronne ;
et, sous ce fardeau royal, mes pensées étaient
vermeilles.
» Le souvenir que j ’ai de mon enfance est
tout embrasé par une vision de massacres et
d’incendies. Mes yeux purs virent couler le
sang, mes narines délicates sentirent l’odeur
des cadavres sans sépulture. Une reine jeune
et ardente, qui avait perdu son trône, me sou­
leva dans ses bras avant de partir pour un
exil sans retour. Depuis longtemps j ’ai donc
sur mon âme la splendeur des destins gran­
dioses et tristes.
» En songe, j ’ai vécu mille vies magni­
fiques, passant par toutes les dominations

�LES VIERGES AUX ROCHERS

17

avec assurance, comme celui qui refoule un
chemin déjà parcouru. Dans les aspects des
choses les plus diverses, j ’ai su découvrir de
secrètes analogies avec les aspects de ma propre
forme et, par un art secret, les manifester à
l’émerveillement des humains ; et j ’ai su assu­
jettir les ombres et les rayons, comme les
vêtements et les joyaux, à composer la parure
imprévue et divine de mon être périssable.
» Les poètes voyaient en moi la créature
spécieuse dont les lignes visibles renfermaient
le plus haut mystère de la Vie, le mystère de
la Beauté révélée dans une chair mortelle après
des intervalles séculaires, à travers l’imper­
fection d'innombrables descendances. Et ils
pensaient : — La voilà bien, l’image accomplie de
l’idée dont les peuples terrestres eurent depuis
les origines la confuse intuition et que les
artistes invoquèrent sans trêve dans les poèmes,
dans les symphonies, dans les toiles et dans
les argiles. Tout en elle est éloquent. Ses
lignes parlent un langage qui rendrait sem­
blable à un dieu l’homme capable d’en com­
prendre la vérité éternelle; et ses moindres
mouvements produisent aux contours de son

�18

LES VIERGES AUX ROCHERS

corps une musique infinie comme celle des
cieux nocturnes.
» Mais maintenant je suis humiliée, dépos­
sédée de mes royaumes. La flamme de mon
sang pâlit et s’éteint. Je disparaîtrai, moins
heureuse que les statues qui témoignaient la
joie de la vie sur les frontons des cités détruites.
Je me dissoudrai, ignorée pour toujours, tandis
qu’elles se conserveront à l’abri des ténèbres
humides, parmi les racines des fleurs, et qu’un
jour, désensevelies, elles sembleront augustes
autant que les dons de la Terre à l’âme exta­
tique des poètes agenouillés.
» Désormais j ’ai rêvé tous les rêves, et mes
cheveux me pèsent plus que cent couronnes.
Stupéfiée par les parfums, j ’aime à rester lon­
guement près des fontaines qui racontent sans
cesse la même fable. A travers les boucles
épaisses qui couvrent mes oreilles, j ’entends
vaguement, comme au loin, le temps s’écouler
dans la monotonie des eaux. »

Ainsi parlent en moi les trois princesses,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

19

quand je les évoque dans l’attente, à l’heure
irrévocable. Ainsi peut-être chacune d’elles,
croyant qu’un messager de la Vie se présentait
au seuil du jardin clos, reconnaissait sa propre
vertu, exhalait sa séduction, ravivait son espé­
rance, agitait le rêve qui allait se glacer. —
Heure illuminée d’une grande et solennelle
poésie, heure radieuse où émergeaient et res­
plendissaient dans le ciel intérieur de l’âme
toutes les possibilités!

��I
Non si può avere maggior
signoria che quella di sè medo*
tim o...
.E se tu sarai solo, tu sarax
tutto tuo.
&amp;.IOKARDO

DA

VINCI*

��Une fois domptés les inévitables tumultes
de la première jeunesse, refrénées les convoi­
tises trop impétueuses et discordantes, endigué
le torrent confus et multiple des sensations ;
dans le silence momentané de ma conscience,
j ’avais recherché si, par aventure, la vie pourrait
devenir autre chose que cet ordinaire exercice
des facultés d’adaptation en des circonstances
continuellement variables; c’est-à-dire si ma
volonté pourrait, par voie d’élections et d’exclu­
sions, tirer une œuvre sienne, nouvelle et
grande, des éléments que la vie avait accu­
mulés en moi.

�24

LES VIERGES AUX ROCHERS

Après quelque examen, je m’assurai que ma
conscience était parvenue au degré ardu où il
est possible de comprendre ce très simple
axiome : « Le monde est la représentation de
la sensibilité et de la pensée d’un petit nombre
d’hommes supérieurs qui l’ont créé, puis am­
plifié et orné dans le cours du temps, et qui
continueront de l’amplifier et de l’orner tou­
jours plus dans l’avenir. Le monde, tel qu’il
apparaît aujourd’hui, est un don magnifique
dispensé par une élite à la multitude, par les
hommes libres aux esclaves, par ceux qui
pensent et sentent à ceux qui doivent travailler. »
Et alors je reconnus la plus haute de mes
ambitions dans le désir d’apporter quelque
ornement, d’ajouter quelque valeur nouvelle
à ce monde humain qui croît éternellement en
beauté et en douleur.
M’étant mis face à face avec mon âme, je
me rappelai ce rêve qui se présenta plusieurs fois
à Socraie, chaque fois sous un aspect différent,
mais toujours pour l’inviter à la même tâche :
« 0 Socrate, étudie et cultive la musique. »
Alors j’appris que la tâche» de l’homme noble
est bien celle de s’appliquer à trouver dans

�LES VIERGES ÀÜX ROCHERS

25

le cours de sa vie une série de musiques qui,
quelque variées qu’elles soient, dépendent d’un
seul motif dominant et portent l’empreinte
d’un seul style. Et j ’en conclus que de cet An­
cien, excellent dans l’art d’élever l’âme humaine
jusqu’au suprême degré de sa vigueur, pouvait
encore aujourd’hui descendre un grand et effi­
cace enseignement.
En scrutant lui-même et ses proches, il
avait découvert le prix inestimable que confère
à la vie une discipline assidue et tendant tou­
jours vers un but certain.» Sa haute sagesse
me semble resplendir en ceci : qu’il ne plaça
pas son Idéal hors de sa pratique quotidienne,
hors des réalités nécessaires, mais qu’il en fit
le centre vivant de sa substance et qu’il en
déduisit ses lois propres et qu’il poursuivit
selon ces lois son développement rythmique
dans la suite des années, exerçant avec une
fierté tranquille les droits qu’elles lui confé­
raient et séparant de propos délibéré — lui
citoyen d’Athènes, et sous la tyrannie des
Trente et sous la tyrannie de la plèbe — sépa­
rant, dis-je, son existence morale de celle de
la Cité. Il voulut et sut se conserver à lui2

�26

LES VIERGES AUX ROCHERS

même, jusqu’à la mort. « Je n’obéis qu’au
Dieu » signifiait : « Je n’obéis qu’aux lois de
ce style auquel, pour réaliser mon concept
d’ordre et de beauté, j ’ai assujetti ma nature
libre.
D’une main ferme, artiste beaucoup plus
rare qu’Apelle et Protogène, il réussit à décrire
par une ligne continue l’image intégrale de luimême. Et la sublime allégresse du dernier
soir lui venait, non de l’espoir de cette autre
vie qu’il avait représentée dans son discours,
mais bien de la vision de cette sienne image
qui s’intégrait par la mort.

Ah! pourquoi ne revit-il pas aujourd’hui sur
quelque terre latine, le Maître qui, avec un art
si profond et si caché, savait réveiller et sti­
muler toutes les énergies de l’esprit et du
cœur en quiconque s’approchait pour l’enfendre?
Dans mon adolescence, une étrange mélan­
colie m ’envahissait à la lecture des Dialogues,
lorsque j ’essayais de me figurer ce cercle de

�LES VIERGE S AUX ROCHERS

27

disciples avides et inquiets rassemblés autour
de lui. J’admirais les plus beaux, ceux que
paraient les plus fines élégances, ceux sur qui
ses yeux ronds et saillants — des yeux singuliers,
des yeux nouveaux, où il y avait une faculté
visuelle propre à lui seul — se posaient le
plus volontiers. En mon imagination se pro­
longeaient les aventures des étrangers venus
vers lui de pays lointains, comme ce thrace
Antisthènes qui faisait quarante stades par jour
pour l’entendre,et comme cet Euclide qui — les
Athéniens ayant fait défense aux habitants
de Mégare d’entrer dans Athènes et décrété la
peine capitale contre les transgresseurs— s’habil­
lait de vêtements féminins et, ainsi vêtu et voilé,
sortait de sa ville à la tombée de la nuit,
parcourait un long chemin pour assister aux
entretiens du Sage, puis, à l’aube, se remettait
en route sous le même déguisement, la poitrine
pleine d’un enthousiasme inextinguible. Et je
m ’attendrissais sur le sort de Phédon d’Élis,
ce jeune homme si beau qui, fait prisonnier de
guerre et vendu à un tenancier de maison
publique, s’était enfui du lieu d’ignominie vers
Socrate et, après avoir obtenu son rachat par

�28

LES VIERGES AÜX ROCHERS

l’entremise du Maître, avait participé aux fêtes
de la pure pensée.
Il me semblait vraiment que ce maître
jovial surpassât en générosité le Nazaréen.
Peut-être l’Hébreu, si ses ennemis ne l’eussent
pas tué à la fleur de l’âge, aurait-il enfin secoué
le poids de ses tristesses, et retrouvé une saveur
nouvelle aux fruits mûrs de sa Galilée, et
indiqué à ses sectateurs un autre Bien. Mais
le Grec avait toujours aimé la vie, et l’aimait,
et enseignait à l’aimer. Prophète et devin
presque infaillible, il accueillait toutes les âmes
où son regard profond découvrait une force;
et en chacune d’elles il développait, exaltait cette
force native ; de sorte que toutes, investies de
sa flamme, se révélaient puissantes dans leur
diversité. Son plus haut mérite apparaissait
précisément en ce résultat, dont ses ennemis
lui faisaient un grief : à savoir que, de son
école — où se rencontraient l’honnête Criton
et Platon l’uranien et le délirant Apollodore
et ce gentil Théétète, pareil à un ruisseau
d’huile qui coule sans bruit — pussent sortir
le voluptueux cyrénaïque Aristippe, etCritias,
le plus violent des Trente Tyrans, et cet autre

�LES VIERGES AUX ROCHERS

29

tyran Chariclès, et ce merveilleux violateur de
lois Alcibiade, qui ne connut pas de limites
à sa licence préméditée. « Lorsque j ’entends
les discours de Socrate, le cœur me bat beau­
coup plus fort qu’aux Corybantes », disait le
fils de Clinias, gracieux félin couronné de lierre
et de violettes, en lui tressant le plus splendide
éloge par lequel on ait jamais déifié un homme
sur terre, à la fin d’un banquet dont les
convives avaient reçu par la bouche du Silène
la grande initiation de Diotime.

Or, quelles énergies un tel maître aurait-il
stimulées en moi ? Quelles musiques m’aurait-il
amené à découvrir?
Avant tout, il m’aurait captivé le cœur par
celte rare faculté qu’il possédait de sentir aussi
le charme de la beauté périssable et d’ennoblir
par une sorte de mesure les plaisirs communs
et de reconnaître le prix que l’idée de la mort
confère à la grâce des choses terrestres.
Pur et austère autant qu’aucun autre dans
la spéculation, il possédait toutefois des sens
2.

�30

LES VI ER GE S AUX ROCHERS

exquis, aptes à être pour ainsi dire les artistes
élégants de ses sensations.
D’après Àlcibiade, fort bon juge, nul comme
lui ne savait jouir des banquets. Au début du
Symposion de Xénoplion, Socrate contemple
avec les autres dans un long silence la parfaite
beauté d’Autolycos, comme s’il reconnaissait
une présence surhumaine. Ensuite, avec un
goût subtil, il discourt sur les parfums, sur la
danse et sur le vin, non sans orner son discours
de vives images, comme un sage et comme un
poète. Puis, se posant par jeu en rival de
Critobule pour la beauté, il profère cette
parole charnelle : « Puisque j’ai les lèvres plus
grosses que les tiennes, ne crois-tu pas que
je doive avoir aussi le baiser plus volup­
tueux?» Au Syracusain qui donne alors un
divertissement avec une joueuse de flûte, une
danseuse mirifique et un enfant cithariste, il
conseille de ne plus contraindre ces trois jeunos
corps à des efforts cruels et à des prodige»
périlleux qui ne procurent aucun plaisir, mais
de permettre que leur fraîcheur enfantine, se
téglant sur les accords de la flûte, prenne les
attitudes propres aux Grâces, aux Heures et aux

�LES VIERGES AUX ROCHERS

3!

Nymphes dans les chefs-d’œuvre de la peinture.
Ainsi, au désordre qui stupéfait, il oppose
l’ordre qui délecte, et par là se révèle une fois
de plus ami de la musique et maître de style.

Mais ce qui surtout m’émut en ce temps
lointain et ce qui m’émeut encore aujourd’hui,
c’est son dernier geste vers une chose belle,
vivante, aimée et frêle ; car mon âme parfois
aime à se détendre dans les mélancolies
voluptueuses et les fécondes perplexités que
peut produire en une vie ornée de nobles
élégances le sentiment du continuel passer et
du continuel périr.
Dans le dialogue du dernier soir, je suis
moins troublé par le passage où Criton, à la
prière du serviteur qui doit préparer la ciguë,
interrom pt le discours de celui qui va mourir
pour l’inviter à ne pas s’échauffer s’il veut que
le poison produise rapidement son effet, et où
le Sage intrépide continue sa recherche avec
un sourire; et je suis moins charmé par cette
musicale comparaison des cygnes devins et de

�32

LES VIERGES AUX ROCHERS

leur mélodieuse allégresse ; et je suis moins
étonné par les instants suprêmes où cet homme,
avec des gestes brefs et de brèves paroles,
achève si nettement sa propre perfection et,
comme l’artiste qui aurait donné la dernière
touche à son œuvre, regarde avec satisfaction
sa propre image, miracle de style, qui demeu­
rera immortelle sur terre; moins, dis-je, que je
ne suis ravi par la pause imprévue succédant aux
doutes que Cébès et Simmias objectent à la
certitude exprimée par le maître éloquent.
Elle fut profonde, cette pause où toutes les
âmes, soudainement aveuglées, se précipitèrent
comme dans un abîme, alors que s’éteignit sou­
dain le rayon de feu dirigé vers le Mystère
par celui qui était près d’y entrer.
Le Maître devina la tristesse de cet obscur­
cissement subit en ses fidèles ; et, pendant une
minute, les ailes de sa pensée se replièrent.
La réalité réapparut à ses sens et le retint
encore un peu dans le champ du fini et du
perceptible. Il sentit le temps courir, la vie
couler. Et, lorsque ses yeux se posèrent sur le
beau Phédon à la longue chevelure, peut-être
ses oreilles recueillirent-elles quelque rum eur

�LES VIERGES AUX ROCHERS

33

de la ville magnifique, peut-être ses narines
aspirèrent-elles le parfum du nouvel été déjà
proche.
Comme il était assis sur sa couche et que
Phédon se tenait près de lui sur un escabeau,
il mit la main sur la tête de son disciple, lui
caressa les cheveux, les lui pressa sur le cou,
selon l’habitude qu’il avait de jouer ainsi avec les
doigts en cette riche forêt juvénile. Il ne parlait
pas encore, tant son émotion devait être intense
et inondée de délice. Par le moyen de cette
chose belle, vivante et caduque, il communi­
quait une dernière fois avec la vie terrestre où
il avait achevé sa perfection, où il avait réalisé
son idéal de vertu ; et il sentait peut-être
que rien n’existait au delà, que son existence
finie se suffisait à elle-même, que le prolon­
gement dans l’éternel n’était qu’une apparence
— comparable au halo d’un astre — produite
par la splendeur extraordinaire de son huma­
nité. Jamais la chevelure du jeune homme
d’Elis n’avait eu pour lui une valeur aussi
sublime. Il en jouissait pour la dernière fois,
puisqu’il devait mourir ; et il savait aussi que
le lendemain, en signe de deuil, elle serait

�34

LES VIERGES AUX ROCHERS

coupée. 11 dit enfin — et jamais ses disciples
n’avaient connu à sa voix un tel accent — il dit :
« Demain, ô Phédon, tu la couperas, cette belle
chevelure. » Et le jeune homme : « Apparem­
ment, Socrate. »

Ce sentim ent— que je conçus tout d’abord et
que j’exaltai en moi-même à la première lec­
ture de l’épisode dans le dialogue platonicien
— se fit ensuite par voie d’analogies tellement
complexe pour moi et me devint si familier,
que je le pris pour thème évident ou secret
des musiques auxquellesje voulus m ’appliquer.
L’Ancien m’apprit ainsi à commémorer la
m ort d’une façon qui concordait avec ma na­
ture, de sorte que je trouvasse un prix plus
rare et une signification plus grave aux choses
qui me touchaient de plus près. Et il m’apprit
à rechercher et à découvrir dans ma nature
les vertus sincères comme les sincères défauts,
afin de disposer les uns et les autres selon
un plan préconçu, afin de donner aux uns par
des soins patients une apparence décente et

�LES VIERGES AUX ROCHERS

33

d’élever les autres jusqu’à leur perfection
suprême. Et il m’apprit à exclure tout ce qui
serait en désaccord avec mon idée régulatrice,
tout ce qui pourrait altérer les lignes de mon
caractère, ralentir ou interrompre le dévelop­
pement rythmique de ma pensée. Et il m ’apprit
à reconnaître par une sûre intuition les âmes
sur lesquelles je pourrais exercer ma domination
et ma bienfaisance ou dont je pourrais obtenir
quelque révélation extraordinaire. Et enfin il me
communiqua aussi sa foi dans le Démoniaque, qui
n ’était que la puissance mystérieusement signi­
ficative du Style, inviolable pour tous et aussi
pour lui-même en sa propre personne.
Plein d’un tel enseignement et solitaire, je
me mis à l’œuvre avec l’espoir de réussir à
déterminer par un contour précis et fort cette
figure de moi-même à l’actualité de laquelle
avaient concouru tant de causes lointaines
opérant depuis un temps immémorial à tra­
vers une suite infinie de générations. La vertu
de la race, celle qui, dans la patrie de Socrate,
s’appelait eugénéia, se révélait à moi d’autant
plus vive que la rigueur de ma discipline
devenait plus sévère ; et mon orgueil croissait

�36

LES VIERGE,S AÜX ROCHERS

avec mon contentement; car je pensais que,
sous l’épreuve de ce feu. beaucoup d’autres
âmes auraient tôt ou tard manifesté la vul­
garité de leur essence. Mais parfois, des racines
mêmes de mon être — là où dort l’âme
indestructible des aïeux — jaillissaient à l’improviste des poussées d’énergie si véhémentes
et si raides que je m’attristais aussi en recon­
naissant leur inutilité à une époque où la
vie publique n’est qu’un misérable spectacle
de bassesse et d’ignominie. « Certes », me disait
le Démoniaque, « il est merveilleux qu’en toi les
antiques forces barbares aient pu se conserver
avec tant de fraîcheur. Ces forces sont belles
encore, quoique inopportunes. Dans un autre
temps, elles te serviraient à reprendre le rôle
qui convient à tes pairs, c’est-à-dire le rôle de
celui qui indique un but certain vers lequel il
guide ses suivants. Mais, puisque le jour pro­
pice ne semble pas près de venir, tâche pour
le moment de condenser ces forces afin de les
transformer en vivante poésie. »
Certes il ne paraissait pas près de venir, le
jour propice ; car l’arrogance des plèbes était
moindre encore que la lâcheté de ceux qui la

�LES VIERGES AUX ROCHERS

37

toléraient ou la secondaient. A Rome, j ’étais
témoin des violations les plus ignominieuses
et des conjonctions les plus obscènes qui aient
jamais déshonoré un lieu saint. Comme dans
le fourré d’une forêt infâme, les malfaiteurs
se rassemblaient dans l’enceinte fatale de la
cité divine où, semblait-il, d’entre les immenses
fantômes impérieux, ne pouvait se lever à nou­
veau que quelque magnifique domination armée
d’une pensée plus fulgurante que tous les sou­
venirs. Pareil à un regorgement d’égouts, le
flot des basses convoitises envahissait les places
et les carrefours, sans que jamais le traversât
la flamme d’une ambition perverse mais titanique, sans que jamais y jaillît l’éclair d’un
beau crime. Dans le lointain, sur l’autre rive
du Tibre, la coupole solitaire, habitée par une
âme sénile mais ferme en la conscience de
ses desseins, restait toujours le signe le plus
auguste, à l’encontre d’une autre demeure inu­
tilement hautaine où un roi de race guerrière
donnait un surprenant exemple de patience
à remplir la fonction humble et fastidieuse
que lui avait assignée un décret de la plèbe.
Un soir de septembre, sur cette acropole

�38

LES VIERGES AUX ROCHERS

quirinale gardée par les Tyndarides jumeaux,
tandis qu’une foule compacte célébrait avec de
sauvages clameurs une conquête dont elle ne
connaissait pas l’immensité formidable —
Rome était terrible comme un cratère sous une
muette conflagration de nuées : — « Quel
rêve, pensai-je, pourraient exalter dans le
grand cœur d’un Roi ces incendies du ciel
latin ! Un rêve tel que, sous son poids, les
chevaux gigantesques de Praxitèle ploieraient
comme des fétus... Ah! qui saura jamais
étreindre et féconder la Mère par sa pensée
toute-puissante? A elle seule — à son sein de
pierre qui pendant des siècles fut l’oreiller de
la Mort — à elle seule il est donné d’engendrer
assez de vie pour que le monde s’en imprègne
une seconde fois. »
Et, derrière les vitrages flamboyants du balcon
royal, mon imagination voyait un front pâle et
contracté sur lequel, comme sur celui du Corse,
était gravé le signe d’un destin surhumain.
/
Mais qu’importait ce trouble bouillonnement

�LES VIERGES AUX ROCHERS

39

de passions serviles, considéré à travers le
silence qui ceint Rome de neuf circuits comme
un fleuve tartaréen? Je me consolais de tous
mes dégoûts par le spectacle sublime de l’Àgro,
semé des plus grandes choses mortes, et où
il ne pousse jamais que des brin§ d’herbe,
des germes de fièvre et de formidables pensées.
« Un peuple nouveau s’agite dans les murs
urbains? Tout à l’heure, le vent m’apportera
un peu de cendre. Ma stérilité est faite de
cendres superposées, précieuses ou viles. Et il
n’est pas encore extrait de la montagne, le
fer de la charrue qui me labourera. » Voilà
ce que me signifiait le sépulcre des nations.
D’ailleurs, si le spectacle de ce désert vorace
est un sinistre avertissement pour un peuple
vain, il est pour le solitaire l’inspirateur des
ivresses les plus effrénées qui puissent trans­
porter une âme. Des crevasses de ce sol
monte une fumée de vapeurs fébriles qui
opère comme un philtre sur le sang de certains
hommes et produit une espèce d’héroïque
démence ne ressemblant à aucune autre.
C’était, je crois, d’une démence de ce genre que
se sentaient envahis les jeunes gens des bandes

�40

LES VIERGES AUX ROCHERS

garibaldiennes lorsqu’ils entraient dans l’Aero.
Tout d’un coup ils se transfiguraient, par un
feu qui les embrasait comme des sarments.
Et, en quelques-uns, cette fièvre magnifiait
si fort le rêve intérieur qu’ils cessaient de
faire partie d’un groupe compact et una­
nime pour prendre une personnalité indépen­
dante, un aspect de combattants singuliers,
dévoués à une geste qui leur semblait toute
nouvelle. Beau et noble de race comme un
héros virginal du temps d’Ajax, tel d’entre
eux, lorsqu’il tomba, parut renouveler en sa
personne le type des antiques idéalités guer­
rières, mais accru d’une ardeur sans exemple
qui ne lui venait que de fouler ce sol.
Je lui enviai l’occurrence favorable qui me
m anquait,à moi. Souvent, après une exaltante
méditation, dévoré d’un furieux besoin d’é­
preuves, je lançai mon cheval contre une ruine
trop haute et, en franchissant l’inutile danger, je
sentis que toujours et partout j'aurais su mourir.

Je me rappelle comme une des périodes îes

�LES VI E R G E S AUX ROCHERS

41

plus intenses de ’ma vie un certain automne
passé en quotidienne communion avec le désert
latin.
Sur ce théâtre où devant les yeux de mon
esprit s'étalait un drame de races, les vicissi­
tudes des nuages passaient représentées par
de grandes ombres mobiles qui commentaient
mes fictions intérieures. Parfois le silence deve­
nait si morne et l’odeur de la mort montant
des gramens pourris me soufflait au visage si
suffocante, qu’instinctivement je serrais les
genoux aux flancs de mon cheval comme si
j ’eusse voulu m’attester ma vitalité par sa vita­
lité impétueuse. Elle s’élançait en s’allongeant
comme un félin, la belle bête puissante, et
semblait me communiquer l’inextinguible
flamme qui brûlait dans son sang pur. Alors,
pendant quelques minutes, l’ivresse s’emparait
de moi. Déployant l’élan de ma course et de ma
pensée sur une ligne parallèle aux gigantesques
vertèbres des aqueducs, vers l’horizon lourd,
je sentais naître et se dilater en moi une
indescriptible ardeur, mêlée de spasme phy­
sique, d’orgueil intellecluel, de confus espoirs ;
et ce qui secondait et multipliait mes énergies,

�42

LES VIERGES AUX ROCHERS

c’était la présence de ces œuvres humaines, de
ces témoignages humains restés debout sur la
mort totale, de ces terribles arches rougeâtres
dont la chaîne invaincue chevauche depuis des
siècles contre la menace du ciel.
Seul, sans proches parents, sans aucune des
attaches ordinaires, indépendant de toute puis­
sance familiale, maître absolu de moi-même
et de mon bien, j ’avais alors dans cette soli­
tude — plus qu’en aucun autre temps et en
aucun autre lieu — le sentiment très profond
de ma progressive et volontaire individuation
vers un type latin idéal. De jour en jour je sen­
tais mon être s’accroître et se déterminer dans
ses caractères propres, dans ses particularités
distinctives, sous l’effort assidu de méditer,
d’affirmer et d’exclure. L’aspect de la cam­
pagne, si net et sobre dans sa structure et dans
sa couleur, m’était un continuel exemple et
un continuel aiguillon, et il avait pour mon
intellect l’efficacité d’un enseignement senten­
cieux. Et, de fait, chaque développement de
lignes s’inscrivait sur le ciel avec la signifi­
cation sommaire d’une sentence incisive et avec
l’empreinte constante d’un style unique.

�LES VIERGES AUX ROCHURS

43

Mais la vertu merveilleuse d’un tel enseigne­
ment consistait en ceci : que, tout en me portant
à rechercher dans ma vie intérieure l’exacti­
tude d’un dessein étudié, il ne desséchait pas
les sources naturelles de l’émotion et du rêve;
au contraire, il les excitait à une activité plus
haute. Subitement, une seule pensée devenait
en moi si intense et si ardente qu’elle me
passionnait jusqu’au délire, comme une forme
spécieuse créée par un sortilège ; et tout mon
monde en était semé d’ombres et de lumières
nouvelles. Un jet de poésie s’élançait du fond
de mon être, m ’emplissant Pâm e d’une
musique et d’une fraîcheur ineffables ; et mes
désirs, mes espoirs grandissaient avec une
joyeuse hardiesse. — Ainsi parfois le crépuscule
d’automne versait sur l’Agro la lave impalpable
de ses éruptions: de longs courants soufrés
sillonnaient la pleine inégale ; les vallons s’em­
plissaient de ténèbres, pareils à des gouffres
qui viendraient de s’ouvrir; les aqueducs s’incendiaient de la base jusqu’au faîte ; toute
la lande semblait revenue à ses origines vol­
caniques, dans l’aube des temps. — Ainsi
parfois, s’élevant de l’herbe molle qui sein-

�44

LES VIERGES AUX ROCHERS

tillait à la lumière matinale, les alouettes
prenaient soudain l’essor en chantant dans
leur ascension vertigineuse, comme des esprits
de joie ravis plus haut, toujours plus haut
dans l’azur plus limpide, invisibles aux yeux
hum ains; et, sur mon âme étonnée, la coupole
du ciel résonnait tout entière de leur ivresse
mélodieuse.

Cette solitude pouvait donc mieux qu’aucune
autre me donner le degré de folie et le degré
de lucidité nécessaires à un ascète ambitieux :
à un ascète qui, renouvelant le sens originel
de la parole austère, voudrait, comme les anciens
agonistes, se préparer par une rigide discipline
aux luttes et aux dominations terrestres.
« Quelle colonne ardue, quel désert de feu,
quelle cime inaccessible, quelle caverne sans
fond, quel fiévreux marécage, quel lieu plus
lointain, plus dénudé et plus tragique pourrait
l’emporter sur l’Agro en vertu pour allumer
l’étincelle sacrée de la folie chez l’homme qui
se croit destiné à graver sur de nouvelles tables

�LES VIERGES AUX ROCHERS

45

des lois nouvelles pour l’âme religieuse des
peuples ? pensais-je, tandis que surgissaient
en moi des pressentiments de formes incréées,
à la faveur de ce silence même où se pressaient
tant de formes éteintes de notre humanité.
Ici, tout est mort ; mais tout peut revivre
à l’improviste dans un esprit assez vaste et '
assez ardent pour accomplir ce prodige. Com­
ment imaginer la grandeur terrifiante d’une
pareille résurrection? Celui qui pourrait l’em­
brasser dans sa conscience, celui-là paraîtrait
à lui-même et aux autres possédé par une
force mystérieuse et incalculable, beaucoup
plus grande que celle qui assaillait la Pythie
antique. Par sa bouche parlerait, non pas là
fureur d’un dieu présent dans le trépied, mais
bien le génie même des races, gardien funèbre
d’innombrables destins déjà révolus. Son oracle
serait, non pas un soupirail ouvert sur un
monde suprasensible, mais l’admonition de
toutes les sagesses humaines mêlée au souffle
de la Terre, cette première vaticinatrice, enlos
la parole d’Eschyle. Et une fois encore les
m ultitudes s’inclineraient devant l’apparence
divine de sa folie, non pas comme à Delphes

�46

LES VIERGES AUX ROCHERS

pour solliciter les arrêts obscurs du dieu
oblique, mais pour recevoir la lucide réponse
de la vie antérieure, cette réponse que n’a pas
donnée le Nazaréen. Trop grande était l’igno­
rance de celui-ci, et trop pierreux le désert
qu’il avait choisi pour y trouver sa révélation,
là-bas, sous les montagnes de la Judée, à
la rive occidentale de la Mer Morte : région
de roches et d’abîmes, dépourvue de tous
vestiges, aveugle de toute pensée. Il ne crai­
gnait pas les chacals faméliques, le jeune soli­
taire ; mais les pensées, il les craignait. Sa main
décharnée savait apprivoiser les bêtes sauvages ;
mais une pensée ardente et dominatrice comme
celles qui hantent le désert latin l’aurait
dévoré. Lorsque le mauvais ange l’amena sur
la cime de la montagne et lui montra du
doigt la plaine fertile et lui indiqua la direction
des divers royaumes de ce monde et les courants
profonds et furieux du désir humain, il ferma
les paupières : il ne voulut ni voir ni savoir.
Mais le Révélateur doit étendre par delà toute
limite l’horizon de sa conscience, embrasser et
lesjoursetlesans et les siècles et les millénaires,
afin que la vérité qu’il apporte, émanant de la

�L E S VIERGES AUX ROCHERS

47

somme de vie que les hommes ont vécue
jusqu’à l’heure présente, apparaisse comme un
foyer où puissent se recueillir, s’harmoniser
et se multiplier les énergies ascensionnelles
du plus grand nombre possible de généra­
tions, pour avancer plus directement et plus
unanimement vers des idéalités toujours plus
pures. »

Quelquefois aussi m ’accompagnait le fantôme
de celui qui, un jour, crut avoir créé le nouveau
Roi de Rome. « Ce qui manqua,»pensais-je,«à
cet admirable suscitateur de volontés héroïques
et vendangeur allègre de jeune sang, ce fut
une vigile ascétique sur le sépulcre des nations.
S’il eût pu détourner un moment son esprit
des choses qui le harcelaient et l’incliner
vers les choses immobiles, il aurait conçu
peut-être une idée pius haute de sa personne
mortelle et choisi cette idée pour régulatrice
de sa geste ; et son rêve latin de domination se
serait condensé d’une manière si ferme et
si tenace que ni la force des événements ni lui-

�48

LES V I E R G E S A U X ROCHERS

même n’auraient pu le dissiper et le détruire
pour toujours, comme cela est advenu. Mais son
idée, liée trop étroitement à sa vie quotidienne,
trop humaine, devait mourir avec lui. Il ne
réussit pas à connaître le secret par lequel on
prolonge dans le temps l’efficacité de l’acte.
Elles étaient véhémentes autant qu’autres le fu­
rent jamais, les impulsions parties de l’homme;
mais elles n’avaient qu’une force d’expansion
courte et mal assurée, parce qu’elles prenaient
leur origine dans un centre d’instinctives
puissances non soumises à un concept supé­
rieurement formé par une suite sévère de mé­
ditations. Aussi son œuvre ne fut-elle pas supé­
rieure à lui-même et ne dura-t-elle que ce que
peut durer un carnage. Les vieux oracles réglè­
rent son destin. La réponse proférée par la
Pythie sur le sort de Corinthe put encore, après
des millénaires, être valable pour lui : — Une
aigle a conçu, posée sur une roche ; et elle engen­
drera un lion farouche, affamé de chair humaine,
qui opérera un grand carnage. — Il ne fit
qu’obéir à cet oracle, comme le tyranneau Cypselos. Et le Roi de Rome s’évanouit comme un
filet de fumée, vainement. »

�LES VIERGES AUX ROCHERS

49

Telle était la couleur des pensées que sus­
citait en moi l’aspect d’un lieu dont le Dante a
dit que la nature même l’avait disposé pour le
principat universel: ad universaliter piïncipandum. Et, tandis que me revenaient à la mémoire
les arguments dantesques pour démontrer le
bon droit de la domination romaine, j ’avais les
cimes de l’intelligence occupées par ce précepte
que les peuples latins, s’ils ont la volonté de
renaître, devraient adopter dans sa forme exacte
et rigoureuse pour en faire la norme de leur
conduite : — Maxime nobili maxime prœesse
convertit ; c’est au plus noble qu’il convient le
mieux de commander.
Et je pensais, en compagnie de ce grand et
tyrannique esprit : « 0 vénérable père de notre
langue, tu avais foi en la nécessité des hiérar­
chies et des différences entre les hommes ; tu
croyais à la supériorité de la vertu transmise
dans le sang par raison héréditaire ; tu croyais
fermement à une vertu de race qui par degrés,
d’élection en élection, pourrait élever l’homme
jusqu’à la plus haute splendeur de sa beauté
morale. En exposant la généalogie d’Enée, tu
voyais dans le « concorso del sangue » une

�50

LES V IERGES AUX ROCHERS

sûre prédestination divine. Or, par quel mysté­
rieux concours de sangs, par quelle vaste expé­
rience de cultures, en quel propice accord de
circonstances surgira-t-il, le nouveau Roi de
Rome ? Natura ordinatus ad imperandum, destiné
par la nature au commandement, mais dissem­
blable de tout autre monarque, il ne viendra
pas pour confirmer ou rehausser les valeurs
que depuis trop longtemps, sous l’influence des
diverses doctrines, les peuples ont coutume
d’attribuer aux choses de la vie; au con­
traire, il viendra pour les abolir ou les inter­
vertir. Connaissant toutes les significations des
faits qui composent l’histoire des hommes et
ayant pénétré l’essence de toutes les volontés
souveraines qui déterminèrent les mouvements
les plus considérables, il sera capable d’édifier
et de jeter vers l’avenir ce pont idéal par où
les races privilégiées pourront enfin franchir
l’abîme qui aujourd’hui semble les séparer de
la domination ambitionnée. »
Et cette image de roi, parmi toutes les
images sorties de ce sol sacré et entrées dans
mon âme, cette image me devenait parfois si
visible qu’elle prenait l’apparence d’une forme

�LES VIERGES AUX ROCHERS

SI

réelle ; et je la contemplais ardemment, tandis
que sur mon intellect flamboyaient avec une
indescriptible beauté des idées rapides, qui
s’obscurcissaient ensuite pour ne resplendir
peut-être jamais plus. *

Ainsi la campagne romaine, par son enseignement austère, m ’encourageait à poursuivre la
plénitude de ma virilité, à affirmer ma sou­
veraineté intérieure, à dessiner d’une main
ferme « cette ligne circonférencielle où s’engendre la beauté humaine, » selon la parole
de Léonard. Et je me demandais, à la lin de
chaque journée : « Quelles sont les pensées dont
s’est accru mon trésor ? Quelles énergies nou­
velles se sont développées dans ma substance?
Quelles possibilités nouvelles ai-je entrevues?»
Et je voulais que chaque journée portât l’em­
preinte dfe mon style, se distinguât par une
marque d’art vigoureux, par quelque fier
emblème de victoire ; car la familiarité de
Thucydide m ’offrait l’exemple de ses stratèges
qui ne m anquent jamais de prononcer une

�52

LES VIERGES AUX ROCHERS

belle et précise harangue, puis combattent de
toutes leurs forces, et finalement élèvent sur
le champ de bataille un trophée.
— A quoi bon? répétait cependant de loin
et de près un troupeau crépusculaire, avec une
voix qui rappelait celle des eunuques. Quel
est le sens, quel est le prix de la vie? Pour­
quoi vivre? Pourquoi se donner de la peine?
Tout effort est inutile, tout n’est que vanité
et douleur. Ce qu’il faut, c’est tuer les passions
l’une après l’autre et s’appliquer à extirper
jusqu’aux racines l’espérance et le désir, qui
sont la cause de la vie. Le renoncement, la
complète inconscience, la dissolution de tous
les rêves, l’anéantissement absolu, voilà la libé­
ration finale!
C’était une misérable gent affectée de lèpre,
celle qui réitérait cette plainte fastidieuse. Selon
le récit du candide Hérodote, les anciens Persans
attribuaient à des fautes commises contre h
Soleil la hideuse maladie. Et, de fait, cette gent
servile avait offensé le Soleil.
Une partie de ce troupeau, par espoir de se
purifier, s’immergeait dans de vastes bains de
piété où elle s'amollissait et se détrempait avec

�LES VIERGE S AUX ROCH ERS

53

beaucoup de componction. Mais le spectacle
n ’en était pas moins répugnant.
Je tournais les yeux et tendais les oreilles
d’un autre côté ; et une superbe allégresse me
faisait battre le cœur, parce que mes yeux non
voilés de larmes percevaient toutes les lignes
et toutes les couleurs, parce que mes oreilles
saines et vigilantes entendaient tous les sons
et tous les rythmes, parce que mon esprit pou­
vait sans limites jouir des apparences fugitives,
parce qu’il savait cultiver en lui-même de
bien autres mélancolies et trouver le plus
aimable charme de la vie justement dans la
rapidité de ses métamorphoses et dans l’ob­
scurité de ses mystères. Et alors je priais :
« 0 multiple Beauté du Monde, ce n’est pas
vers toi seule que monte ma louange ; ce n’est
pas vers toi seule, c’est aussi vers mes an­
cêtres, aussi vers ceux qui surent jouir de toi
dans les siècles reculés et qui me transm irent
leur sang riche et ardent. Loués soient-ils
maintenant et toujours pour les belles bles­
sures qu’ils ouvrirent, pour les beaux incendies
qu’ils allumèrent, pour les belles coupes qu’ils
vidèrent, pour les beaux vêtements dont ils se

�54

LES VIERGES AUX ROCHERS

parèrent, pour les beaux palefrois qu’ils cares­
sèrent, pour les belles femmes qu’ils possé­
dèrent, pour tous leurs carnages, pour toutes
leurs ivresses, pour leurs magnificences et leurs
luxures, loués soient-ils ! Car ils m 'ont ainsi
formé ces sens où tu peux largement et pro­
fondément te m irer, ô Beauté du Monde,
comme dans cinq vastes et profondes mers ! »

Cependant les poètes, après avoir épuisé le
trésor des rimes à évoquer des images d’autres
temps, à pleurer leurs illusions mortes et à
dénombrer les nuances des feuilles caduques,
les poètes découragés et éperdus demandaient,
avec ou sans ironie : « Quel peut être aujourd’hui
notre office? Devons-nous exalter en doubles
sizains le suffrage universel ? Devons-nous hâter
par d’anxieux hexamètres la chute des rois,
l’avènement des républiques, l’accès des plèbes
au pouvoir? N’existe-t-il pas à Rome, comme
autrefois à Athènes, quelque Gléophon déma­
gogue et fabricant de lyres ? Nous pourrions,
pour un modique salaire et avec ses instruments

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

55

accordés par lui-même, persuader les incrédules
que dans la foule résident la force, le droit, la
pensée, la sagesse, la lumière... »
Mais nul d’entre eux, plus généreux et plus
fier, ne se levait pour répondre : « Défendez la
Beauté ! Cela est votre unique office. Défendez le
'êve qui est en vous ! Puisque aujourd’hui les
mortels refusent le tribut d’honneur et de
respect aux chanteurs, nourrissons de la Muse
qui les chérit, comme disait Odysseus, défendez-vous avec toutes les armes, et même avec
la raillerie si elle est plus efficace que l’invec­
tive. Ayez soin d’envenimer des plus âcres
poisons les pointes de vos traits. Faites que
vos sarcasmes aient assez de vertu corrosive
pour atteindre jusqu’à la moelle et pour la dé­
truire. Marquez jusqu’à l’os les fronts stupides
de ceux qui voudraient mettre sur chaque âme
une marque exacte comme sur un ustensile
social et rendre pareilles toutes les têtes hu­
maines comme les têtes des clous sous le m ar­
telage du cloutier. Que vos risées frénétiques
montent jusqu’au ciel lorsque vous entendez
les palefreniers de la Grande Bête vociférer
dans l’assemblée. Proclamez et démontrez, à la

�56

LES VIERGES AUX ROCHERS

gloire de l’intelligence, que leurs discours ne
sont pas moins ignobles que ces bruits avec
lesquels un rustre renvoie par la bouche les
vents de son estomac bourré de légumes. Pro­
clamez et démontrez que leurs mains, aux­
quelles Dante votre père appliquerait la même
épithète qu’il donna aux ongles de Thaïs, sont
bien propres à ramasser le fumier, mais ne sont
pas dignes de se lever dans l’assemblée pour le
vote d’une loi. Défendez la Pensée qu’ils mena­
cent, la Beauté qu’ils outragent. Un jour viendra
où ils tenteront de brûler les livres, de briser les
statues, de lacérer les tableaux. Défendez l’an­
cienne œuvre libérale de vos maîtres et l’œuvre
future de vos disciples contre la rage des es­
claves ivres. Ne désespérez pas, à cause que vous
êtes pcü nombreux. Vous possédez la suprême
science et la suprême force du monde : le Verbe.
Une ordonnance de mots peut l’emporter en
vertu homicide sur une formule chimique. Op­
posez résolument ladestruction à ladestruction.»

Et les patriciens, dépouillés de pouvoir au

�LES VIERGES AUX ROCHERS

37

nom de l’égalité, considérés comme des ombres
d’un monde disparu pour toujours, la plupart
infidèles à leur race et ignorants ou oublieux
des arts de domination professés par leurs
ancêtres, demandaient à leur tour : « Quel peut
être aujourd’hui notre office? Devons-nous
tromper le temps et nous-mêmes en cherchant
à nourrir une faible espérance parmi les sou­
venirs flétris, sous des voûtes historiées d’une
mythologie sanglante et trop vastes pour notre
haleine écourtée? Ou devons-nous reconnaître
le grand dogme de 89, ouvrir les portiques
de nos cours seigneuriales au souffle popu­
laire, couronner de lanternes nos balcons de
travertin aux fêtes de l’É ta t, devenir les
associés des banquiers juifs, exercer notre
petite part de souveraineté en remplissant le
bulletin de vote avec les noms de nos
l tailleurs,'
de nos chapeliers, de nos cordonniers, de nos
usuriers et de nos avocats? »
Quelqu’un d’entre eux, mal disposé aux abdi­
cations pacifiques, aux élégants ennuis et aux
ironies stériles, répondait : « Entraînez-vous
vous-mêmes comme vous entraînez vos chevaux
de course, dans l'attente de l’événement.

�S8

LES VIERGES AUX ROCHE

Apprenez la méthode pour affermir et fortifier
votre personne, comme vous avez appris celle
pour vaincre dans l’hippodrome. Ayez assez
de volonté pour astreindre à la ligne droite
vers un but certain toutes vos énergies, et
même vos passions les plus tumultueuses et
vos vices les plus troubles. Soyez convaincus
que l’essence de la personne surpasse en valeur
tous les attributs accessoires et que la souve­
raineté de soi-même est par excellence la marque
de l’aristocrate. Ne croyez qu’à la force tem­
pérée par la longue discipline. La force est
la première loi de la nature, loi indestructible
«t inabrogeable. La discipline est la vertu
supérieure de l’homme libre. Le monde ne
peut être constitué que sur la force, tant aux
siècles d’or qu’aux époques de barbarie. S’il
advenait qu’un autre déluge de Deucalion
détruisît toutes les races terrestres et que,
comme dans la fable antique, de nouvelles
générations surgissent des pierres, les hommes,
a peine issus de la Terre génératrice, se bat­
traient entre eux jusqu’à l’heure où le plus
robuste aurait réussi à dominer les autres.
Attendez donc et préparez l’événement. Tôt ou

�LES VIERGES AUX ROCHERS

59

tard, malgré votre petit nombre, vous réus­
sirez à reprendre les rênes pour dompter les
multitudes à votre profit. Et, vraiment, il ne
vous sera pas bien difficile de réduire le trou­
peau à l’obéissance. Les plèbes restent toujours
esclaves, parce qu’elles ont un besoin inné de
tendre les poignets aux chaînes. Jamais, jus­
qu’au terme des siècles, elles n’auront dans le
cœur le sentiment de la liberté. Ne vous lais­
sez pas tromper par leurs vociférations et leurs
contorsions malséantes, mais rappelez-vous
toujours que l’âme de la Foule est sujette à la
Panique. Aussi, à l’occasion, ferez-vous bien de
vous m unir de fouets sifflants, de prendre un
aspect impérieux, de machiner quelque gai stra­
tagème. Lorsque Odysseus, fertile en ruses, par­
courait le camp pour ramener les guerriers à
l’Agora, s’il rencontrait quelque plébéien voci­
férant, il le châtiait avec son sceptre et le
gourmandait par ces rudes paroles : « Arrête,
misérable, et écoute ceux qui te sont supérieurs;
tu es lâche et faible, et tu n’as jamais compté
ni au combat ni au conseil ! » Le noble dé­
magogue Alcibiade, expert autant qu’homme
le fut jamais à gouverner la Grande Bête, com­

�60

LES VIERGES AUX ROCHERS

mençait ainsi l’une de ses harangues pour
l’expédition de Sicile : « A moi plus qu’à tout
autre, ô Athéniens, appartient le droit de
commander ; et de ce droit je m ’estime digne. »
Mais la plus profonde de toutes les leçons et la
plus opportune pour vous, c’est celle qu’Hérodote
vous offre au début du livre de Melpomène. La
voici. — Les Scythes, restés vingt-huit ans loin
de leur patrie' parce qu’ils avaient tenu sous
leur domination l’Asie supérieure, ne rencon­
trèrent pas, lorsqu’ils voulurent y rentrer
après un si long intervalle, de moindres difcultés que celles qu’ils avaient éprouvées durant
la guerre médique. Une grosse armée ennemie
leur en fermait l’accès. Et cela résultait
de ce que les femmes scythes, privées long­
temps de leurs hommes, s’étaient abandonnées
aux esclaves. De ces esclaves et de ces femmes
était née une génération de jeunes gens, les­
quels, instruits de leur propre origine, s’é­
taient tournés contre ceux qui rentraient de la
Médie. Et d’abord, pour barrer le passage, ils
avaient pratiqué une tranchée se prolongeant
depuis les monts tauriques jusqu’au Palus
Mœotide, qui est très vaste. Puis, grâce à de

�LES VIERG ES AÜX ROCHERS

(&gt;|

forts travaux de défense, ils réussirent à re­
pousser l’assaut tenté par les Scythes. Et comme
ces derniers, après divers engagements, voyaient
qu’ils ne pouvaient en aucune façon avancer
par les armes, alors l’un d’eux se prit à dire:
« 0 Scythes, pourquoi nous donnons-nous tant de
peine? A combattre contre nos esclaves, nous
nous affaiblissons nous-mêmes par des morts
continuelles ; et, si nous les tuons, nous ne
faisons que dim inuer le nombre de nos futurs
sujets. D’où je conclus qu’il est à propos de
déposer les lances et les dards, et que chacun
de nous devrait brandir seulement la houssine
de son cheval et affronter ainsi ces gens-là. Car,
nous ayant vus jusqu’à cette heure marcher
en armes, ils ont certainement cru être nos
égaux et fils d’égaux ; mais, dès qu’ils auront
vu qu’au lieu d’armes nous manions la houssine,
ils sentiront soudain qu’ils sont nos esclaves;
et, bien convaincus de leur état, ils ne sauront
plus nous résister. j&gt; Ce discours entendu, les
Scythes suivirent le conseil. Et leurs adver­
saires, frappés de terreur par ce fait nouveau,
cessèrent de combattre et prirent la fuite. Voilà
comment les Scythes recouvrèrent leur patrie.
4

�62

LES VIERGES AUX ROCHERS

— 0 dominateurs sans domination, méditez
cette histoire! »

Peut-être, dans ma laborieuse solitude —
encore que je ne craignisse ni la maladie, ni la
démence, ni la mort, puisque je possédais cette
flamme tutélaire d’orgueil, de pensée et de foi
— peut-être, à certaines heures, ma mélancolie
recélait-elle .un véritable besoin de commu­
nions avec l’esprit fraternel non rencontré
encore, ou avec un groupe d’esprits prédisposés
à se passionner sincèrement pour ce qui me
passionnait.
L’indice auquel je croyais reconnaître ce
besoin, c’était mon habitude mentale de fixer
les théories des idées et des images dans une
forme concrète, oratoire ou lyrique, comme
à l’intention d’un auditeur imaginaire. Des
jets brûlants d’éloquence et de poésie m inon­
daient à l’improviste, de sorte que parfois,
pour mon âme débordante, le silence devenait
lourd.
Alors, pour me réconforter dans ma solitude,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

63

j’eus l’idée de revêtir d’une figure corporelle
ce Démoniaque en qui, selon l’enseignement
de mon premier m aître, j ’avais foi comme
en l’infaillible guide qui me conduisait à l’in­
tégration de mon effigie morale. J’eus l’idée
de confier à des lèvres belles et impérieuses,
et colorées du même sang que le mien, l’office
de me répéter : — 0 toi, sois tel que tu dois
être.
Parm i les images de mes aïeux, il y en a une
qui m ’est chère plus que toutes les autres, et
sacrée comme une icône votive. C’est la fleur
la plus noble et la plus vivace de ma lignée,
rendue immortelle par le pinceau d’un artiste
divin. C’est le portrait d’Alexandre Cantelmo,
comte de Yolturara, peint par le Vinci entre 1493
et 1494, à Milan, où Alexandre avait pris ses
quartiers avec sa compagnie d’hommes d’armes,
attiré par la magnificence inouïe de ce Sforza
qui voulait faire de la cité lombarde une nouvelle
Athènes.

Rien au monde n’a pour moi un prix égal,
et nul trésor ne fut jamais gardé avec plus de
passion jalouse. Je ne me lasse pas de rem er­
cier la fortune qui a voulu faire resplendir sur

�64

LES VIE RGES AUX ROCHERS

ma vie cette image insigne et m ’octroyer l’in­
comparable volupté d’un secret si précieux.
« Si tu possèdes une chose belle, souviens-toi
que chaque regard d’autrui usurpe sur ta
possession. Partagée, la jouissance de la contem­
plation s’amoindrit ; refusé donc le partage.
Tel, pour ne pas confondre son regard avec
celui d’un inconnu, s’est arrêté au seuil du
musée public. Donc, si tu possèdes vraiment
une chose belle, renferme-la derrière sept portes
et couvre-la de sept rideaux. » Et un rideau
couvre la figure magnétique ; mais son rêve est
si profond et sa flamme est si puissante que
parfois le tissu palpite sous la véhémence de
son haleine.
Je donnai au Démoniaque la forme de ce
génie familier : et, dans la solitude, je le sentis
vivre d’une vie beaucoup plus intense que la
mienne. N’avais-je pas devant moi, grâce au
durable prestige d’un des plus grands révéla.teurs du monde, n’avais-je pas devant moi un
esprit héroïque issu de la même souche que
moi-même et constitué par tous ces caractères
distinctifs de la race que je cherchais opiniâ­
trement à révéler en ma propre personne et

�LES VIERGES AUX ROCHERS

6S

qui se montraient en lui avec une vigueur de
relief presque effrayante?
Le voici encore devant moi, toujours le même
et toujours nouveau. Un tel corps n’est pas la
prison de l’âme, il en est le simulacre fidèle.
Sur le visage presque imberbe, toutes les lignes
sont fermes et précises comme sur un bronze
ciselé avec insistance ; la peau recouvre d’une
pâleur fauve des muscles secs, accoutumés à se
manifester par un frémissement sauvage dans
le désir et dans la colère ; le nez droit et rigide,
le menton osseux et étroit, les lèvres sinueuses
mais énergiquement serrées expriment la vo­
lonté téméraire ; et le regard est pareil à une
belle épée, dans l’ombre d’une chevelure épaisse,
lourde et presque violette comme les grappes
de raisin embrasées par le soleil sur le sarment
le plus vivace. Il est en pied, visible à partir
du genou, immobile ; et néanmoins, à première
vue, l’imagination se représente la détente
brusque des jambes, flexibles et fortes comme
l’acier des arbalètes, qui donneront un élan
redoutable à ce buste élégant dès que l’ennemi
se montrera. Cave, adsum : l’antique devise
lui convient bien Vêtu d’une légère armure

�66

LES VIERGES AUX ROCHERS

damasquinée par un parfait ouvrier, il a les
mains nues, des mains pâles et sensitives, mais
avec je ne sais quoi de tyrannique et presque
d ’homicide dans la netteté de leur dessin : la
gauche appuyée sur la gorgone de la garde, la
droite contre l’arête d’une table couverte d’un
velours sombre dont on aperçoit le bord. Sur
le velours, à côté des gantelets et de l’armet,
sont posées une statuette de Pallas et une gre­
nade dont la tige porte aussi sa feuille aiguë
et sa fleur ardente. Derrière la tête, par l’em­
brasure d’une fenêtre, fuit au loin une cam­
pagne dénudée que borne une enceinte de
collines surmontées d’un pic, seul comme une
pensée superbe. Et dans le bas, sur un cartel,
on lit ce distique :
F R O N S V I R 1 D I S RAMO A N T I Q U O EX F L O S I G N E U S UNO
T E M P O R E ( PRO DI GI US l) F R U C T U S ET U B E R I NE S T .

En quel lieu et par quel concours de circon­
stances Alexandre s’était-il rencontré la pre­
mière fois avec le maître florentin qui attei­
gnait alors toute la splendeur de sa virilité?

�LES VIERGE S AUX ROCHERS

67

Peut-être dans un festin chez Ludovic, au
milieu des merveilles créées par les occultes
artifices du Mage ? Ou plutôt dans le palais de
Gecilia Gallerani, où les hommes de guerre dis­
sertaient sur la science des batailles, où les
musiciens chantaient, où les architectes et les
peintres dessinaient, où les philosophes dis­
putaient sur les choses naturelles, où les poètes
récitaient leurs vers et ceux d’autrui « en la
présence de cette héroïne », comme le raconte
Bandello. C’est là surtout qu’il me plaît d’ima­
giner leur première rencontre, au temps où déjà
la favorite du More commençait à aimer secrète­
ment Alexandre.
Quelle flamme d’intelligence audacieuse et
de volonté dominatrice devait transparaître sur
le visage du jeune homme, pour que, depuis
ce jour, Léonard en demeurât épris ! Peut-être
Alexandre et lui raisonnèrent-ils à l’écart « sur
es moyens de ruiner toute citadelle ou autre
fortification qui ne serait pas fondée sur le roc» ;
et le capitaine se passionna-t-il pour les for­
midables secrets de ce prestigieux créateur de
madones qui surpassait les plus doctes cons­
tructeurs de machines de guerre par la nou­

�68

LES V IERGES ADX ROCHERS

veauté de ses engins. Peut-être, au cours de
l’entretien, Léonard prononça-t-il quelqu’un de
ses mots profonds sur l’art de la vie ; et peutêtre, en scrutant les yeux du jeune homme
devenu muet, reconnut-il en lui un esprit dé­
cidé à tirer de la vie tout ce qu’elle pouvait lui
donner, un ambitieux résolu, non pas à suivre
aveuglément sa fortune, mais à conquérir le
pouvoir avec l’aide de cette science qui m ulti­
plie et fait converger vers le but toutes les forces
de l’agent. Et celui qui, quelques années plus
tard, allait devenir l’architecte militaire de César
Borgia, celui qui appelait et attendait un prince
magnanime dont la libéralité lui offrirait sans
mesure les moyens de mettre à exécution ses
projets innombrables, celui-là peut-être vit
dans le patricien aux longs cheveux le fonda­
teur d’une dynastie royale et l’aima parce qu’il
mettait en lui ses plus superbes espérances.
Il me plaît d’imaginer qu’elle se rapporte au
soir de leur première rencontre, cette brève
mention des mémoriaux du Vinci, qui alors
s’appliquait tout entier aux études pour la statue
équestre de François Sforza. « Pénultième jour
d’avril 1492. Le grand genet de messire

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

fi9

Alexandre Cantelmo: il a une belle encolure
et une très belle tête. »
Sans doute ils sortaient ensemble du palais
de Cecilia et s’étaient arrêtés dans la rue,
poursuivant leur entretien; et, lorsque Léonard
aperçut le genet, il s’approcha pour l’examiner.
En caressant la belle encolure, il exprima par
quelque exclamation spontanée le terrible labeur
que donnaient à son esprit jamais satisfait les
recherches continues pour ce monument où
Ludovic le More voulait glorifier la fortune de
son père, conquérant du duché et vainqueur
de Gênes. Sa main créatrice dessina dans l’air
le colosse, par quelque geste large qui le rendit
visible au regard intérieur du jeune homme. Le
jour tombait ; l’or d’un crépuscule printanier
flottait sur les pinacles de la ville joyeuse ; une
troupe de musiciens passait en chantant ; et le
genet se m it à hennir d’impatience. Alors un
orgueil héroïque dilata l’âme d’Alexandre et
l’égala au fantôme du grand capitaine. « Ah !
partir pour ma conquête ! » pensait-il en
sautant à cheval. Et comme, en réalité, il up
partait que pour une besogne quelconque de
la vie commune, il s’écria tout à coup, dans

�\

70

LES VIERGES AUX ROCHERS

une crise d’amertume : « Vous semble-t-il, maître
Léonard, qu’un homme puisse trouver son
compte à vivre en l’état où je suis ? » Et
Léonard, que n’étonnèrent pas ces paroles im­
prévues : « Le tout est que l’aigle prenne son
premier essor. » Et peut-être, en regardant ce
cavalier imberbe qui s’éloignait avec ses gens,
pensa-t-il que la nature l’avait fait roi « comme
celui qui, dans la ruche, naît condottière des
abeilles ».
Le matin suivant, un serviteur amena au
statuaire le genet qu’Alexandre lui offrait en
présent avec ses salutations.
Tel fut, j’imagine, le début de leurs mu­
tuelles libéralités. Le maître récompensait le
disciple avec la véritable richesse; « car le
nç&gt;m de richesse ne convient pas à ce qui peut
se perdre ». Gomme Socrate, il chérissait les
disciples ornés de rares élégances et de belles
chevelures. Gomme Socrate, il excellait dans
l’art d’élever l’âme humaine jusqu’au suprême
degré de sa vigueur. Sans doute Alexandre fut
quelque temps l’élu dans cette Academia
Leonardi Vincii, où une noble famille spirituelle
s’épanouissait peu à peu sous un enseignement

�LES VIERGE S AUX ROCHERS

71

qui tirait sa chaleur de cette vérité centrale
comme d’un soleil jamais obscurci : « On ne
peut aimer ni haïr aucune chose sans en avoir
d ’abord la connaissance. L’amour d’une chose
quelconque est fils de la connaissance qu’on
en a. L’amour est d’autant plus fervent que
la connaissance est plus certaine. »
Çà et là, dans les mémoriaux interrompus
de Léonard, on trouve des indices de la curiosité
passionnée avec laquelle cet infatigable expé­
rim entateur surveillait l’âme précieuse de son
jeune ami. Il n’avait pas pour lui de secrets;
car il voulait concourir de tous ses moyens à
développer en lui les puissances accumulées et
à lui préparer une action plus efficace sur un
vaste théâtre. Il notait, pour ne pas l’oublier:
« Parler à Volturara de certaines manières de
décocher les dards. » Et encore : « Montrer à
Volturara des procédés pour lever et abaisser
les ponts, pour brûler et détruire ceux de
l’ennemi, et comment on dresse des bombardes
et des bastions tant de nuit que de jour. » Ou
bien : « Messire Alexandre veut me donner
un Valturio de lie militari, et les Décades, et
Lucrèce des Choses naturelles. »

�72

L E S VIERGES AUX ROCHERS

Comme les mots brefs et ûers du jeune
homme le frappaient, il en notait quelques-uns.
« Messire Alexandre a dit qu’il faut saisir la
fortune par devant, car elle est chauve par
derrière. » Et encore : « Tandis que je travaillais
au livre qui traite du partage des fleuves en
plusieurs bras afin de les rendre guéables,
Volturara a dit hardiment : — Par ma foi, Cyrus
fils de Cambyse a bien su faire de même au
fleuve Gyndes pour le châtier, et seulement
parce que le fleuve lui avait enlevé une cavale
blanche. »
Un jour — j’imagine — ils s’étaient rencontrés
dans la magnifique demeure deCecilia Gallerani;
et Léonard avait ravi les âmes en jouant de
cette lyre singulière qui, fabriquée de sa main,
presque toute en argent avait la forme d’un crâne
de cheval. Pendant la pause qui suivit l’enthou­
siasme, la nouvelle Sapho se fit apporter un
admirable coffret enrichi d’émaux et de gemmes,
don envoyé par le duc ; et, le m ontrant aux
personnes présentes, elle leur demanda quel
serait, à leur avis, l’objet assez précieux
pour mériter qu’on l’y serrât. Chacun émit
une opinion différente. « Et vous, messire

�LES VIERGES AUX ROCHERS

73

Alexandre? » interrogea madame Cecilia, avec
un doux regard. L’audacieux répondit : « Du
coffret qui fut trouvé parmi les trésors de
Darius, plus riche que tout ce qu’on a jamais
vu, un Alexandre d’autrefois voulut faire un
étui pour l’Iliade d’Homère. »
Et le Vinci consigna vite cette réponse dans
ses mémoriaux, ajoutant : « On voit bien qu’il
se nourrit de moelles et nerfs de lion. »
Un autre jour qu’ils s’étaient rencontrés
dans le jardin de la même hôtesse, Alexandre,
après avoir disputé avec quelqu’un de ces
« fameux esprits », s’était retiré à l’écart pour
suivre une pensée nouvelle que la chaleur de
la dispute avait fait éclore dans son intelli­
gence pleine de germes. Quoique la belle
comtesse bergamine l’eût appelé à plusieurs
reprises, il tardait à se retourner, parce qu’il
avait tardé à entendre l’appel. Et, à un reproche
gracieux, ou peut-être à un mot piquant, il
repartit avec un sourire : « On ne se retourne
pas quand on fixe une étoile. »
Ce fut peut-être le même soir que, considé­
rant l’intensité et la diversité des aptitudes en
cette précoce jeunesse, l’esprit du maître,

�74

LES V I E P ^ ^ S AUX ROCHERS

enclin aux significations occultes des emblèmes
et des allégories, trouva le beau symbole de
la multiple grenade dont la tige porte la feuille
aiguë et la fleur ardente.
Mais, le 9 juillet de l’année 1495, trois jours
après le combat de Fornoue, il notait : « Volturara tué sur le champ de bataille. Jamais
au monde fer aveugle ne trancha plus grande
espérance. »

Tel vécut et m ourut le jeune héros en
qui se montra sublimée la vertu native de ma
race militante. Tel me le révélait entièrement
l’image fidèle transmise à l’héritier lointain
par un artiste qu’on surnomma Prométhée.
« 0 toi, » me disait-il en s’emparant de mon
âme par son magnétique regard, « sois tel que
tu dois être. »
s Par toi, » lui disais-je, « par toi je serai ce
que je dois être; car je t’aime, ô belle fleur
de mon sang; car je veux mettre tout mon
orgueil dans ma soumission à ta loi, ô domi­
nateur 1 Tu portais en toi une force suffisante

�LES VIERGES AUX ROCHERS

75

pour subjuguer la terre; mais ton royal destin
ne devait pas s’accomplir à l’époque où tu appa­
rus une première fois. A cette époque, tu ne
fus que l’annonciateur et le précurseur de toimême; et tu devais réapparaître plus tard sur ta
souche résistante, dans la maturité des siècles
futurs, au seuil d’un monde que n’ont pas encore
exploré les guerriers mais que déjà promettent
les sages; tu devais réapparaître comme le
messager, l’interprète et l’arbitre d’une vie
nouvelle. C’est pourquoi tu disparus subite­
ment, à l’instar d’un demi-dieu, près d’un fleuve
aux eaux gonflées, parm i le fracas de la bataille
et de l’ouragan, lorsque le soleil allait atteindre
le signe du Lion. La mort n’a pas tranché
la grande espérance, mais le destin a voulu
en différer l’accomplissement merveilleux. Ta
vertu, qui ne put alors se manifester en une
geste triomphale sous les regards du monde,
devra nécessairement renaître un jour dans ta
lignée survivante. Dieu veuille que ce soit
demain ! Et puissé-je engendrer celui qui t’éga­
lera ! J’invoque, j ’attends et je prépare la
résurrection de ta vertu avec une foi indéfec­
tible, adorant ton image vraie, ô dominateur

�76

LES VIERGES AUX ROCHERS

pensif, ô toi qui mis pour signet dans les livres
de la Sagesse le fil de ta belle épée nue ! »
Ainsi lui parlais-je. Et, sous son regard et sous
son admonition, non seulement je sentais se
multiplier en moi les forces efficaces, mais
encore mon devoir se précisait en lignes défi­
nitives. — Donc, tu travailleras à réaliser ton
destin et celui de ta race. Tu auras en même
temps devant les yeux et le plan prémédité de
ta propre existence et la vision d’une existence
supérieure à la tienne. Tu vivras dans l’idée
que chaque vie,* étant la somme des vies précédentes, est la condition des vies futures. En
conséquence, tu ne croiras pap être seulement
principe, motif et fin de ta propre destinée,
mais tu sentiras tout le prix et tout le poids
de l’héritage que tu as reçu de tes ancêtres et
que tu devras transm ettre à ton descendant,
contresigné de ta plus vigoureuse empreinte.
Fonde la souveraine conception de ta dignité
sur la certitude inébranlable d’être le canal
conservateur d’une énergie multiple qui de­
main, ou dans un siècle, ou dans l’infini du
temps, pourra s’affirmer par une manifestation
sublime. Mais espère que ce sera demain !

�LES VIERGES AUX ROCHERS

77

Triple est donc ton devoir, puisque tu possèdes
le don de la poésie et que tu t’appliques à
acquérir la science du verbe. Triple est ton
devoir : conduire ton être par une droite mé­
thode jusqu’à la parfaite intégrité du type
latin; concentrer la plus pure essence de ton
esprit et reproduire la plus profonde vision
de ton univers dans une œuvre d’art unique
et suprême; préserver les richesses idéales de
ta race et tes propres conquêtes dans un fils
qui, sous l’enseignement paternel, les recon­
naisse et les coordonne en lui-même, pour se
sentir digne d’aspirer à la réalisation de pos­
sibilités toujours plus hautes.

Alors, quand j’eus ainsi très claire devant les
yeux la table de mes lois, je connus, non seu­
lement la tristesse du doute, mais encore une
anxiété qui ressemblait à la peur, une anxiété
nouvelle et horrible. « Si quelque violence
aveugle et imprévue des forces extérieures venait
à heurter, déformer et briser mon œ uvre? Si je
devais plier et succomber sous une injure bru-

�78

LES VIERGES AUX ROCHERS

taie du Hasard? Si mon édifice était renversé
avant le couronnement par un de ces souffles
délétères qui jaillissent à l’improviste des ténè­
bres? » Cette peur, je la connus en une heure
étrange de désarroi et de consternation, où je
sentis ma foi chanceler. Mais bientôt j’en eus
honte, lorsque l’admoniteur me dit : « A en
juger par la nature de tes pensées, il semble
que tu subisses la contamination de la foule
ou l’obsession d’une femme. Pour avoir tra­
versé la foule qui te regardait, voilà que déjà
tu te sens diminué vis-à-vis de toi-môme. Ne
vois-tu pas que les hommes qui la fréquentent
deviennent stériles comme les mulets ? Le
regard de la foule est pire qu’un jet de fange;
son haleine est pestilentielle. Va-t’eh au loin,
tandis que l’égout se décharge. Va-t’en au
loin pour m ûrir tout ce que tu as récolté. Plus
tard, ton heure viendra. Que crains-tu ? A
quoi te servirait ta longue discipline, si elle
ne te rendait pas plus fort que les choses? Tu
ne dois rien implorer de la fortune, hormi3
l’occasion ; mais l’occasion même, il est quel­
quefois possible de la créer par la volonté.
Va-t’en donc au loin, tandis que l’égout se

�LES V I E R G E S AUX ROCHERS

79

décharge. Ne t’attarde pas; ne te laisse pas con­
taminer par la foule, ne te laisse pas prendre
par une femme. Sans doute tu as besoin d’une
alliance pour fournir une partie de la tâche que
tu t’es assignée à toi-mème. Mais, pour toi,
mieux vaudrait attendre et rester seul ; que
dis-je? mieux vaudrait tuer ton espérance plu­
tôt que de soumettre ta chair et ton âme à une
chaîne indigne. — Si la chose aimée est vile,
l’amant devient vil. — Il faut que jamais tu
n’oublies cette sentence de ton Léonard et que
toujours tu puisses répondre superbement,
comme Castruccio : — C’est moi qui l’ai prise,
ce n’est pas elle qui m’a pris. »
Juste était l’admonition qui à cette heure
descendait vers moi. Et, sans retard, je me
disposai à partir de la ville infectée.
C’était l’époque où l’activité des destructeurs
et des constructeurs s’acharnait le plus furieuse­
ment sur le sol de Rome. Avec les nuages de
poussière se propageait une sorte de folie du
lucre qui, comme un tourbillon malfaisant,
saisissait, non les seuls hommes de la glèbe,
les serfs de la chaux et de la brique, mais
aussi les plus orgueilleux héritiers des majorats

�80

LES VIERGES AÜX ROCHERS

institués par les papes, ceux qui jusqu’alors,
de leurs palais en travertin inébranlables sous
la croûte des siècles, avaient regardé avec mé­
pris les intrus. Les familles magnifiques, fon­
dées, renouvelées, renforcées par le népotisme
et par les guerres civiles, s’humiliaient l’une
après l’autre, glissaient dans la fange nou­
velle, s’y enlizaient, disparaissaient. Les ri­
chesses insignes, accumulées durant des siècles
d’heureuse rapine et de faste mécénien, étaient
exposées aux risques de la Bourse.
Les lauriers et les rosiers de la Villa Sciarra,
célébrés pendant une si longue suite de nuits
par les rossignols, tombaient sous la serpe ou
demeuraient humiliés entre les grilles des jardinetsattenants auxpetites villas des droguistes.
Les gigantesques cyprès de la Villa Ludovisi,
les cyprès de l’Aurore, ceux-là mômes qui un
jour avaient répandu la solennité de leur
antique mystère sur la tête olympienne de
Gœthe, gisaient abattus (ils existent toujours
dans ma mémoire tels que mes yeux les virent
en une après-midi de novembre), abattus et
alignés l’un à côté de i’auL'e, avec toutes leurs
racines découvertes qui fumaient vers le ciel

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

81

pâli, avec ces noires racines découvertes qui
semblaient retenir encore prisonnier dans leur
énorme enchevêtrement le fantôme d’une vie
toute-puissante. Et à l’entour, sur les prairies
seigneuriales où le printemps précédent avait
pour la dernière fois semé des violettes plus
nombreuses que les brins d’herbe, blanchis­
saient des trous à chaux, rougeoyaient des tas
de briques, grinçaient des roues de fardiers
chargés de pierres, alternaient les appels des
maçons et les cris rauques des charretiers,
grandissait rapidement l’œuvre brutale qui
devait occuper les lieux consacrés depuis si
longtemps à la Beauté et au Rêve.
Il semblait que soufflât sur Bome un ouragan
de barbarie qui menaçait de lui arracher cette
radieuse couronne de villas princières aux­
quelles rien n’est comparable dans le monde
des souvenirs et de la poésie. Jusque sur les
buis de la Villa Albani, qu’on avait pu croire
immortels comme les cariatides et les hermès,
la menace des barbares était suspendue.
La contagion se propageait partout, rapide.
Dans le conflit incessant des affaires, dans la
fureur féroce des appétits et des passions, dans
5.

�82

LES VIERGES AUX ROCHERS

l'exercice exclusif et désordonné des activités
utiles, tout sentiment de bienséance avait dis­
paru, tout respect du Passé était aboli. La lutte
pour le gain se livrait avec un acharnement
effréné, implacable. Les armes des combattants
étaient la pioche, la truelle et la mauvaise foi.
Et d’une semaine à l’autre, avec une rapidité
presque fantastique, surgissaient sur des fonda­
tions remplies avec des décombres les cages
énormes et vides, criblées de trous rectangu­
laires, surmontées d’entablements postiches,
plaquées de stucs ignominieux. Une espèce
d’énorme tum eur blanchâtre saillait au liane
de la vieille Rome et en absorbait la vie.
Puis, de jour en jour, au soleil couchant,
— lorsque les bandes querelleuses des ouvriers
s’éparpillaient dans les cabarets de la Via
Salaria et de la Via Nomentana, — on voyait
sur les avenues princières de la Villa Borghèse
apparaître dans des carrosses reluisants les
nouveaux élus de la fortune, auxquels ni le
coiffeur ni le tailleur ni le cordonnier n’avaient
pu enlever leur ignoble marque ; on les voyait
passer et repasser au trot sonore des alezans,
reconnaissables à l’insolente gaucherie de leurs

�LES VIERGES AUX ROCHERS

83

attitudes, à l’embarras de leurs mains rapaces
cachées sous des gants trop larges ou trop
étroits. Et ils semblaient dire : « Nous sommes
les nouveaux maîtres de Rome. Inclinez-vous ! »
Tels étaient, en effet, les maîtres de cette
Rome que rêveurs et prophètes, ivres de l'ar­
dente exhalaison de tant de sang latin répandu,
avaient comparée à l’arc d’Ulysse. — Il faut le
courber ou m ourir. — Mais ces hommes qui, de
loin, étaient apparus comme des flammes dans
le ciel héroïque de la patrie non affranchie
encore, ces même? hommes devenaient main­
tenant « des charbons sordides, bons seulement
pour crayonner sur les murailles une figure
obscène ou une vilaine parole », selon l’atroce
image d’un rhéteur indigné. Us s’ingéniaient,
eux aussi, à vendre, à brocanter, à légiférer
et à tendre des traquenards, personne ne fai­
sant plus allusion à l’arc homicide. Et, en vé­
rité, il était peu probable que tout à coup,
pour les épouvanter, ce cri s’élevât : « 0 Pré­
tendants, dévorateurs du bien d’autrui, prenez
garde ! Ulysse vient d’aborder à Ithaque ! »

�84

LES VIERGES AUX ROCHERS

11 était donc excellent, le conseil de se sous­
traire pour quelque temps à ce spectacle. Et
je partis, emmenant avec moi mes chevaux et
les objets qui m’étaient le plus chers, sans
prendre congé de personne.
J’avais choisi pour séjour Rebursa, celle de
mes terres héréditaires que je préférais et que
mon père avait préférée aussi : refuge propice
pour une âme forte, pays aux vertèbres de
rocher, dessiné avec une sobriété et une
vigueur de style incomparables, bien fait pour
accueillir et nourrir le rêve de mon ambition
comme il avait accueilli et nourri l’altière
tristesse de mon père après la chute de son Roi
et la mort de Celle qui, vivante, avait été la
douce lumière de notre maison et notre bien
le plus sûr.
En outre, j ’avais dans le voisinage, à Trigente,
des amis non revus depuis bien des années,
mais non oubliés, auxquels me liaient de chers
souvenirs d’enfance et d'adolescence. Et la
pensée de les revoir me réjouissait.
Les Capece Montaga vivaient à Trigente dans
l’ancien château baronial, entouré d’un jardin
vaste comme un parc. C’était une des familles

�LES VIERG ES AUX ROCHERS

85

les plus illustres et les plus magnifiques des
Deux-Siciles, mais tombée en ruine pendant les
dix années qui suivirent le désastre du Roi et
retirée depuis lors dans le dernier de ses fiefs
pour y vivre obscurément, au fond de la province
silencieuse. Le vieux prince de Castromitrano,
qui avait joui des plus grands honneurs à la
cour de Ferdinand et de François et qui avait
fidèlement suivi l’exilé à Rome et par delà les
Alpes sans renoncer jamais aux somptuosités
des temps heureux, rêvait depuis des années
dans l’ombre et, depuis des années, attendait
vainement la Restauration, tandis que sa tête
blanchie avant l’âge allait s’inclinant de plus
en plus vers la tombe et que ses enfants allaient
se consumant dans un inerte ennui. La démence
de la princesse Aldoïna troublait seule cette
agonie lente en y projetant par éclats la splen­
deur fantastique du Passé. Et rien n’égalait en
désolation le contraste entre la réalité misé­
rable et les pompeux fantômes créés par ce
cerveau en délire.
Pour mon âme qui déjà s’apprêtait à re­
cueillir toute l’âme incluse dans l’enceinte de
pierre, cette grande race moribonde ajoutait à

�8G

LES VIERGES AUX ROCHERS

ce pays de rochers une sorte de beauté fu­
nèbre. Déjà naissait des profondeurs de mon
être un mystérieux pressentiment d’après lequel
mon destin se rapprochait de ce destin soli
taire et se mêlait à lui. Et dans ma mémoire
résonnaient avec une étrange magie musicale
les noms des princesses nubiles : Maximilla,
Anatolia, Violante : noms où il me semblait
qu’il y avait quelque chose de vaguement visible,
comme un portrait pâle à travers une glace
ternie ; noms expressifs comme des visages
pleins d’ombres et de lumières, où je croyais
déjà découvrir un infini de grâce, de passion
et de douleur.

�lì
Grandissima grazia tf ombre ò
&amp; lumi s’aggiunge ai visi di
{uel'i che seggono sulle porte di
futile abitazioni che sono oscure...
h SO

NARDO PA VINCI.

��J'eus un mouvement de joie sincère lorsque,
sur la route de Rebursa, je reconnus Odon et
Antonello Montaga qui, ayant su l’heure de
mon arrivée, venaient à ma rencontre.
Ils m ’embrassèrent l’un et l’autre avec effu­
sion, me présentèrent toutes les salutations de
Trigente, m ’adressèrent mille demandes à la
fois. Us semblaient heureux de me revoir; et ils
furent plus heureux encore lorsque je leur an­
nonçai mon projet de rester longtemps au pays.
— Vraiment, tu resteras avec nous ! s’écria
Antonello comme hors de lui, en me serrant
les mains. Alors, c’est Dieu qui t’envoie...

�90

L E S VIERGES AUX ROCHERS

Odon interrompit son frère.
— Il faut que tu viennes à Trigente aujour­
d’hui même. Là-bas, tout le monde t’attend.
Il faut que tu viennes aujourd’hui même...
L’un et l’autre me semblaient envahis d’une
agitation étrange, presque fébrile ; ils avaient
les gestes désordonnés et un peu convulsifs, la
parole rapide et presque anxieuse : l’aspect de
deux prisonniers malades qui seraient sortis à
l’instant même de leur prison comme d’un rêve
opprimant, troublés, égarés et comme enivrés
par le prem ier contact avec la vie extérieure.
Plus je les regardais et plus m ’apparaissaient
manifestes en leurs personnes ces singuliers
symptômes; et ils commençaient à me faire
peine et à m ’inquiéter.
Je répondis :
— Je ne sais si je pourrai venir aujourd’hui
même. Les longues heures du voyage m’ont,
fatigué. Mais demain...
J’éprouvais un besoin vague d’être seul, de
me recueillir, de savourer cette mélancolie qui
tout à coup venait de tomber sur mon âme.
Mes yeux cherchaient à reconnaître le pays
d’alentour. Il affluait des choses vers moi

�LES VIERGES AUX ROCHERS

91

comme une onde de souvenirs que la présence
de ces deux êtres douloureux m’empêchait de
recevoir.
— Alors, dit Odon, tu viendras demain matin
déjeuner avec nous. Tu consens?
— Oui, j ’irai.
— Tu ne saurais imaginer comme tu es
attendu là-bas.
— Vous ne m ’aviez donc pas oublié?
— Oh ! non. C’est toi qui nous avais oubliés.
— C’est toi qui nous avais oubliés, répéta
Antonello avec un sourire un peu amer. Et
cela est naturel : nous sommes ensevelis.
L’accent de sa voix me frappait plus que ses
paroles. Dans son accent, dans ses gestes, dans
ses regards, dans tous ses actes, il y avait une
intensité si singulière qu’on aurait cru voir un
homme en proie à une maladie mystérieuse,
tourmenté par une hallucination continuelle,
vivant au milieu d’apparences non perceptibles
pour les sens d’autrui. Je m ’apercevais bien qu’il
faisait une espèce d’effort comme pour sortir
d’une atmosphère qui l’eût enveloppé et se
mettre en plus étroite communication avec moi.
Cet effort donnait quelque chose de contraint

�92

LES VIERGES AUX ROCHERS

et de convulsé à toute sa personne. Ma peine et
mon inquiétude croissaient.
— Tu verras notre maison, ajouta-t-il avec
e même sourire.
Je demandai,sans le vouloir :
— Comment va Donna Aldoïna ?
Les deux frères baissèrent la tête et ne ré­
pondirent pas.
Ils se ressemblaient. Et, de fait, ils étaient
jumeaux : tôus deux longs, maigres, un peu
voûtés. Ils avaient les mêmes yeux clairs, la
même barbe rare et fine, les mêmes mains
pâles, nerveuses et inquiètes comme celles des
hystériques. Mais, chez Antonello, les signes de
la faiblesse et du désordre se m ontraient plus
profonds et plus irréparables. Il était perdu.
Pendant la pause, je cherchais en vain des
paroles. Une sorte de stupeur triste me domi­
nait, comme si j’avais eu sur l’âme tout le poids
de mon corps lassé. La route côtoyait une
chaîne de roches; et le trot des chevaux, réson­
nant sur le sol dur, éveillait les échos des
gorges désertes. Au tournant, le fleuve apparut
dans le fond du val,où miroitaient ses innom­
brables sinuosités. Close dans les méandres

�LES VIERGES AUX ROCHERS

93

comme une île, une masse blanchâtre de ruines
apparut.
— N’est-ce pas Linturne, là-bas?demandai-je
en reconnaissant la ville morte.
— Oui, c’est Linturne, répondit Odon. Tu
te souviens? Un jour, nous y sommes allés
ensemble...
— Je me souviens.
— Comme il y a longtemps de cela !
— Comme il y a longtemps !
— A cette heure, dit Antonello, il n’y a pas
grande différence entre Linturne et Trigente.
Tu verras demain.
Et, de sa main incertaine aux doigts effilés,
il se touchait la barbe sur la joue, tandis que ses
yeux semblaient perdre le regard extérieur.
— Mais tu le décourages ! interrom pit Odon
avec une nuance d’irritation. Demain, il ne
voudra plus venir.
— Je viendrai, je viendrai, assurai-je en
m ’efforçant de sourire et de vaincre ma propre
tristesse,qui se renfermait davantage. Je vien­
drai; et je trouverai bien le moyen de vous
dégourdir. Vous me semblez un peu malades de
solitude, un peu déprimés...

�94

LES
V I E R G E S AUX R O C H E R S
*

Antonello, qui était assis en face de moi,
posa une main sur mon genou et se pencha
jusqu’à me regarder dans les pupilles, tandis
que son visage prenait une indéfinissable expres­
sion de crainte et d’angoisse, comme s’il eût
trouvé dans mes paroles une signification
effrayante et qu’il voulût m’interroger. Et de
nouveau, malgré la pleine lumière du jour,
cette face blanche qui se rapprochait de moi
me parut sortir d’un monde où elle aurait
vécu seule; et elle évoqua dans mon esprit
l’image de ces faces émaciées et extatiques qui
sortent seules du fond mystérieux des tableaux
d ’église noircis par le temps et par la fumée
des cierges.
Ce ne fut qu’une seconde. Il se retira sans
parler.
— J ’ai amené avec moi mes chevaux, repris-je,
en dominant mon trouble. Nous ferons chaque
jour de grandes chevauchées. Il faut se remuer,
secouer la paresse et l’ennui. Comment passezvous les heures quotidiennes ?
— En les comptant, dit Odon.
— Et vos soeurs?
— Oh! les pauvres créatures! m urm ura-t-il,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

95

d une voix qui tremblait de tendresse. Maximilla prie; Violante se tue avec les parfums
que Ja Reine lui envoie; Anatolia... Anatolia
est celle qui nous fait vivre; elle est notre âme,
notre tout.
— Et le prince?
— Il a beaucoup vieilli ; il est devenu tout
blanc.
— Et don Ottavio?
— Il ne sort presque plus de sa chambre.
Nous avons presque oublié le son de sa voix.
« Et donna Aldoïna?» étais-je pour demander
encore ; mais je me retins et gardai le silence.
Nous étions dans le val ondulé du Saurgo,
dans une conque de tiédeur.
— Comme ici le printemps est précoce !
m’exclamai-je, par besoin de consoler ces deux
affligés et de me consoler moi-même. En février,
vous voyez les premières fleurs. N’est-ce pas déjà
un privilège, cela? Vous ne savez pas jouir des
biens que vous offre la vie. Vous transformez
un jardin en prison, pour vous torturer vousmêmes.
— Où sont les fleurs? demanda Antonelio
avec son pénible sourire.

�96

les vierges aux rockers

Tous les trois nous cherchâmes des yeux les
fleurs sur cette terre fauve et âpre comme la
crinière du lion et qui semblait faite pour
nourrir des plantes à l’aspect aride et tourmenté
mais fécondes en fruits opulents.
— Les voici 1 m ’écriai-je avec un vif mouve­
ment de plaisir.
Et j ’indiquai du doigt une file d’amandiers,
sur une éminence qui avait la forme longue et
noble d’une vague.
— Elles sont sur ton domaine, dit Odon.
Nous étions en effet dans le voisinage de
Rebursa. La chaîne rocheuse, avec ses cimes
déchiquetées et pointues, inclinait à droite,
léchée par le Saurgo serpentin, et se relevait
graduellement vers le plus haut sommet du
mont Corace qui scintillait au soleil comme un
casque. A gauche de la route s’étendait la
campagne, ondulée à la façon d’une plage
couverte de vastes dunes et transformée un
peu plus loin en une succession de collines
fauves et gibbeuses comme les chameaux du
désert.
— Regarde, regarde ! Une autre file, là-bas !
m’écriai-je en apercevant un second nuage de

�LES VIERGES AUX ROCHERS

97

fleurs, argentin et léger. Tu ne vois pas, Antonello?
Il regardait moins les amandiers que ma
personne, souriant d’un sourire craintif et
étonné, s’émerveillant peut-être de la puérile
allégresse qu’avait soudain excitée en moi la
vue des premières fleurs. — Mais quel plus
joyeux accueil aurait pu me faire cette terre
que mon père avait aimée ? Quel plus aimable
spectacle de fête aurait pu m ’offrir ce robuste
pays aux vertèbres de roche ?
— Ah ! Si Anatolia, Maximilla et Violante
étaient ici ! s’exclama Odon. Si elles étaient
ici !
Mon animation imprévue l’avait gagné, et sa
voix exprimait le regret.
— Il faut les conduire sous les fleurs, dit
Antonello doucement.
— Regarde combien il y en a 1 continuai-je,
me laissant aller à ce plaisir si nouveau avec
d’autant plus d’abandon que déjà je sentais la
possibilité d’en reverser au moins une partie
dans ces pauvres âmes closes. Je suis heureux,
Odon, que ces fleurs soient miennes.
— Il faut les conduire sous les fleurs, répéta

�98

LES VIERGES AUX R OC HE R S

Antonello doucement, comme perdu dans un
rêve.
Il me semblait que ses yeux fébriles se
rafraîchissaient dans la vision de ces choses
pures et que ses lentes paroles mêlaient à
la pureté des choses les images indistinctes
des trois sœurs : « Maximilla prie ; Violante
se tue avec les parfums ; Anatolia est celle
qui nous fait vivre, elle est notre âme, notre
tout. »
— Arrête ! ordonnai-je au cocher en me
levant brusquement, frappé d ’une subite pensée
qui me donna une joie singulière. Descendons,
entrons dans le champ. Je veux que vous rap­
portiez chez vous une botte de branches fleu­
ries. Ce sera une fête, là-bas.
Odon et Antonello se regardèrent, un peu
confus, un peu souriants, presque timides,
comme devant un fait inopiné et extraordi­
naire qui les eût en même temps effrayés
et remplis d’une sensation délicieuse. Ils m’a­
vaient montré leur mal, révélé leur peine,
parlé de la triste prison d’où ils venaient de
sortir et où ils allaient rentrer. Et voilà que,
sur la route ouverte, je les invitais à recon­

�I E S VIERGES AUX ROCHERS

99

naître et à fêter le printemps : le printemps
qu’ils avaient oublié, qu’ils semblaient revoir
pour la première fois depuis de longues années
et qu’ils considéraient avec un mélange de
crainte et d’allégresse, comme un miracle.
— Descendons.
Je ne me sentais plus las ; au contraire,
je sentais en moi l’habituelle abondance de
vie et cette exaltation que donnent à l’âme les
actes spontanés de générosité. Je faisais lar­
gesse de moi-même à ces deux indigents, je
les réchauffais de ma flamme, je les abreuvais
de mon vin. Déjà, dans leurs yeux qui me
regardaient presque continuellement, je lisais
une sorte de soumission et d’abandon plein de
confiance. Déjà ils m ’appartenaient l’un et
l’autre, et je pouvais sans faillir exercer sur
eux ma bienfaisance et ma domination.
— Qu’attends-tu? Tu ne descends pas? de­
mandai-je à Antonello qui, la jambe avancée
sur le marchepied, semblait hésiter comme de­
vant un péril.
Il avait encore son sourire contraint. Il fi-,
un effort visible pour mettre pied à terre;
il vacilla comme s’il se fût trompé dans le calcul

UOT

° GRENOBLE

�100

LES VIERGES AUX ROCHERS

de la hauteur; et ses premiers pas furent sautil­
lants et mal assurés. Je l’aidai à franchir la
trouée de la haie. Lorsqu’il sentit céder les
mottes de terre, il s’arrêta et, tourné vers les
arbres en fleurs, il respira avec force, recueillit
dans ses yeux clairs toute cette belle appa­
rence, en resta comme ébloui.
Je lui dis, en le touchant au bras :
— Tu n’avais plus mémoire de ces choses.
Odon, qui déjà était entré dans le verger,
s’écria avec une sorte d’ivresse :
— Ah 1 Si Violante était ici ! Cette odeur
vaut bien les essences de Marie-Sophie.
Antonello répéta doucement :
— 11 faut les conduire sous les fleurs.
Il semblait que le son de ces paroles, de­
puis la première fois qu’il les avait dites, lui
eût fasciné l’oreille comme une cadence. Quand
il les répétait, sa voix gardait les mêmes in­
flexions. Et, quand je les entendais répéter,
j’éprouvais je ne sais quel trouble, comme si
elles se fussent adressées à moi. Le désir de
couper des branches, qui d’abord s’était éva­
noui devant ce prodige de beauté vivante, me
revint et j ’imaginai confusément l’arrivée du

�LES VIERGES AUX ROCHERS -

101

beau don printanier dans le palais lugubre, au
crépuscule.
— Il n’y a donc personne dans le voisinage?
demandai-je avec impatience.
Un paysan arrivait en courant. Essoufflé, il
se courba et se mit à me baiser les mains avec
une sorte de furie.
— Coupe les plus belles branches, lui dis-je.
Cet homme était un magnifique exemplaire
de son espèce, digne habitant de cette rouge
terre semée de pierres à feu. En vérité, je
crus voir en lui un survivant de cette antique
race que Deucalion fit naître des cailloux. Il
brandit sa serpe et, par coups nets et rapides,
entreprit de m utiler les heureuses créatures
végétales. A chaque coup, les corolles les moins
tenaces tombaient en neige sur le sol.
Je présentai une branche à Antonello :
— Regarde, lui dis-je. As-tu jamais vu quelque
chose de plus délicat et de plus frais ?
Il leva sa débile main féminine et, du bout
des doigts, toucha une corolle. Son geste était
celui du malade ou du convalescent qui touche
une chose vivante avec la vague illusion que,
dans le contact, elle lui laissera quelque par­
is.

�102

LES VIERGES AUX ROCHERS

celle de sa vitalité, comme les papillons laissent
la poussière labile de leurs ailes. Et, avec une
mélancolie presque tendre dans son pénible
sourire, il se tourna vers son frère :
— Tu vois, Odon ? Nous avions oublié,
nous ne savions plus...
— Mais ne vivez-vous pas dans un jardin ?
demandai-je, étonné que j ’étais de leur stupeur
et de leur émotion devant une simple branche
d’amandier comme devant une nouveauté inat­
tendue. Ne passez-vous pas toutes vos journées
parmi les feuilles et les fleurs?
— Oui, c’est vrai, répondit Antonello. Mais
je ne les voyais plus. Et puis, celles que voilà
sont ou me semblent... je ne sais pas dire...
me semblent une autre chose. Non, je ne sais
pas dire l’impression qu’elles me donnent. Tu
ne peux pas comprendre.
Gomme la serpe résonnait encore, il se tourna
vers l’amandier qui gémissait sous les coups.
L’homme, soulevé de terre, serrait le tronc
dans la tenaille de ses jambes nerveuses ; et,
au-dessus de sa tête brune comme celle d’un
mulâtre, le frais nuage argentin tremblait sous
le miroitement du fer recourbé.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

10$

— Dis-lui de finir ! pria Antonelîo. Nous ne
pourrons jamais nous charger de tant de bran­
ches.
— Je vous ferai ramener par la voiture jus­
qu’à Trigente avec votre charge.
Je me complaisais à imaginer l’arrivée du
don printanier devant les grilles du parc où
attendaient les trois sœurs. J’entrevoyais leurs
figures comme dans un éclair, indistinctes, mais
pourtant avec quelques traits qu’il me semblait
retrouver parmi les souvenirs de mon enfance
et de mon adolescence. Et le désir de les revoir,
d’entendre de nouveau leurs voix, de raviver
ces souvenirs par leur présence, de connaître
leur mal, de me mêler à leur vie inconnue,
grandissait en moi peu à peu et commençait
à se changer en une poignante inquiétude.
M’abandonnant au cours de ma pensée et
de mon émotion (déjà la voiture roulait vers
Rebursa) je dis :
— Autrefois, le parc de Trigente était plein
de jonquilles et de violettes.
— A présent encore, dit Odon.
— Il y avait de grandes haies de buis.
— Il y en a toujours.

�104

LES V IERGES AUX ROCHERS

— Je me rappelle bien l’année où vous êtes
revenus de Munich pour vous fixer ici. Maximilla était très malade. J’accompagnais presque
chaque jour ma mère à Trigente.
Nous étions plongés dans un bain de prin­
temps. Les branches d’amandier encombraient
la voiture : nous en avions derrière les épaules,
nous en avions sur les genoux. Parmi cette
blancheur odorante, le visage si blanc d'Antonello m’apparaissait plus flétri ; et la mélan­
colie de ses yeux fébriles, faisant un contraste
trop fort avec ce vivant symbole d’une jeu­
nesse toujours renouvelée, s’amassait autour de
mon cœur.
— Quel malheur que tu ne viennes pas à
Trigente aujourd’hui ! dit Odon avec un pro­
fond regret dans la voix. Gela me chagrine,
de te quitter.
— C’est vrai, ajouta Antonello. Après des
années et des années de silence et d’oubli, nous
t’avons revu aujourd’hui pour la première
fois ; et déjà il nous semble que sans loi nous
ne pourrions plus vivre.
Ces affectueuses paroles, ils les prononçaient
avec la simplicité et avec la candeur que con­

�LES VIERGES ADX ROCHERS

105

servent les hommes solitaires, non habitués aux
feintes« de la vie commune. Je sentais' déjà qu’ils
m’aimaient et que je les aim ais, et qu’entre
nous la grande lacune des années se comblait
tout à coup, et que leur sort allait s’unir au
mien par une attache indissoluble. — Pour­
quoi mon âme s’inclinait-elle avec tant de
pitié vers ces deux vaincus, se portait-elle avec
tant de désir vers des grâces et des tristesses
entrevues, se montrait-elle si impatiente de
verser sa richesse sur cette pauvreté? Il était
donc vrai que la longue et dure discipline,
loin de tarir en elle les sources vives de l'émo­
tion et du rêve, les avait au contraire rendues
plus profondes et plus bouillonnantes? — Pour
moi, une diffuse vapeur de poésie imprégnait
cette après-midi de février attiédie par l’haleine d’un printemps précoce. Le Saurgo rou­
lant au pied des rochers façonnés par le feu ;
la ville morte dans la mort paludéenne du
fleuve; la crête du Corace,étincelante comme
un casque sur un front menaçant ; les glèbes
fauves, semées de silex évocateurs d’étincelles
endormies; les vignes et les oliviers tordus par
l’atroce effort d’extraire des fruits si riches

�106

LES VIERGES AUX ROCHERS

de membres si maigres : tous les aspects do
pays d’alentour exprimaient la puissance des
pensées nourries en secret, le mystère tragique
des destins révolus, l’énergie douloureuse, la
constriction tyrannique, la passion superbe,
toutes les plus rigides et les plus âpres vertus
de la terre solitaire et de l’homme isolé. Et
néanmoins, la plus bénigne des tiédeurs prin­
tanières se recueillait dans l’austère enceinte ;
la floraison argentée des amandiers couronnait
les tertres comme l’écume couronne les vagues ;
çà et là, sous les rayons obliques, les pentes
prenaient l’apparence morbide d’un velours
étalé; les crêtes des rochers se convertissaient
en un or presque rose sur le ciel qui verdis­
sait délicatement. L’influence de la saison et
la magie de l’heure pouvaient donc adoucir le
dur génie des lieux, voiler de grâce cette ru­
desse, tempérer cette violence, verser un mol
enchantement dans ce bassin forgé avec un art
plutonique par la volonté terrible d’un ancien
volcan, puis tour à tour et sans relâche corrodé
par la convoitise ou enrichi par la libéralité
d’un ancien fleuve.
— Nous nous verrons très souvent, dis-je

�LES VIERGES AUX ROCHERS

107

après une pause, pour répondre à leurs bonnes
paroles. De Rebursa à Trigente, le chemin est
court. Et je sais qu’en vous j ’ai retrouvé des
frères...
Ils sursautèrent tous les deux, parce qu’un
garde à cheval, passant au galop, venait de
décharger sa carabine en l’air pour donner
le signal des salves de salut et de réjouis­
sance. Rebursa se dressait devant moi avec ses
quatre tours de pierre, encore belle et forte,
portant encore intacte l’empreinte de l’orgueil
originel, étendant son ombre dominatrice sur
un peuple vaillant où l’obéissance et la fidélité
se transmettaient de père en fils comme des
propriétés de la substance vitale.
Mais mon âme se serra d’une angoisse que
je n’avais pas éprouvée depuis longtemps,
lorsque je mis le pied sur le seuil jonché de
myrtes et de lauriers, où nulle voix chère ne
me donnait la bienvenue en m’appelant par
mon nom. Les images de mes morts m’appa­
rurent au bas de l’escalier et me contemplèrent
avec des yeux éteints, sans un geste, sans un
signe et sans un sourire.
Plus tard, je suivis du regard, longuement,

�108

LES VIERGES AUX ROCHERS

longuement, sur la route de Trigente, la voi­
ture qui emportait les deux pauvres malades
presque ensevelis sous les fleurs. Et mon âme
courut en avant, jusqu’à la grille du parc où les
trois sœurs attendaient — Anatolia, Maximilla,
Violante ! — et elle les entrevit dans le geste
de recevoir sur leurs bras étendus le frais pré­
sent du renouveau ; et elle essaya de reconnaître
leurs nobles visages à travers le buisson odo­
rant, elle essaya de distinguer le front de celle
qu’il lui plairait d’élire pour l’alliance néces­
saire. La tombée du crépuscule augmentait
cette agitation étrange et imprévue du désir
d’amour. Une ombre bleuâtre emplissait le val
du Saurgo, cachait la cité morte, montait len­
tement sur les âpres gradins rocheux; mais, de
même que les astres pullulaient dans le ciel,
ainsi sur la terre des feux de joie s’allumaient,
s’embrasaient, se multipliaient, formaient de
larges couronnes. Seules, très hautes, étran­
gères à ces signes de la vie inférieure, comme
reculées dans le lointain d’un mythe, comme
culminant dans une atmosphère supra-terrestre,
les cimes des rochers resplendissaient encore.
Et, tout à coup, elles flamboyèrent comme des

�LES VIERGES AUX ROCHERS

109

escarboucles, avec un incroyable éclat qui ne
dura que quelques secondes : et elles pâlirent
se violacèrent, s’assombrirent, s’éteignirent. La
crête sourcilleuse du Corace fut la dernière à
rester de flamme ; elle frappa le ciel de sa
pointe aiguë, semblable au cri de la passion
sans espérance ; puis, avec la rapidité d’un
éclair, elle s’éteignit à son tour, elle rentra dans
la nuit commune.

« Quand bien même la rigueur de ta longue
discipline n’aurait pas d’autre récompense que
le trouble ineffable auquel tu t’abandonnes
depuis hier, » m édisait le Démoniaque le matin
suivant, tandis que nous chevauchions au pas
vers le jardin clos, « déjà tu devrais te féliciter
de tant d ’efforts accomplis. Te voilà m ûr enfin.
Avant le jour d’hier, tu ignorais que ton âme
fût parvenue à tant de maturité et à tant de
plénitude. L’heureuse révélation t’est venue
du besoin subitement éprouvé de répandre ta
richesse, de l’épancher, de la prodiguer sans
mesure. Tu te sens inépuisable, capable d’aü
7

�110

LES VIERGE S AUX ROCHERS

rnenter mille existences. C’est le juste prix de
tes efforts assidus : maintenant, tu possèdes
l’impétueuse fécondité des terres labourées
profondément. Jouis donc de ton printemps,
reste ouvert à tous les souffles ; laisse-toi péné­
trer par tous les germes ; accueille l’inconnu
et l’imprévu et tout ce que t’apportera l’évé­
nem ent; abolis toute prohibition. Désormais,
ta première tâche est fournie. Tiens pour sacrée
ta nature, que tu as rendue complète et in­
tense. Respecte les moindres mouvements de
ton esprit et de ton cœur, parce qu’elle seule
les produit. A présent que tu la possèdes tout
entière, tu peux t’abandonner à elle et en jouir
sans limites. Tout maintenant t’est permis,
même ce que tu as exécré ou méprisé chez les
autres ; attendu que tout devient noble en
passant à travers la pureté de la flamme. Ne
crains pas d’être pitoyable, toi qm es fort et
qui sais imposer ta domination et ton châ­
timent. N’aie pas honte de tes inquiétudes et
de tes langueurs, toi qui t'es fait une volonté
de trempe aussi dure que celle des épées for­
gées à froid. Ne repousse pas la douceur qui
t’envahit, l’illusion qui t'enveloppe, la mélan-

�LES VIERGES AUX ROCHERS

111

flolie qui t’attire, toutes les choses nouvelles et
indéfinissables qui aujourd’hui tentent ton âme
étonnée. Ce ne sont que les formes vagues de
la vapeur qui se dégage de la vie en fermen­
tation dans la profondeur de ta nature féconde.
Accueille-les donc sans défiance, puisqu’elles
ne sont pas étrangères à ton être et ne peuvent
ni te dim inuer ni te corrompre. Demain peutêtre elles t’apparaitront comme les premières
annonciatrices voilées d’une nativité qu’ap­
pellent tes vœux. »
Jamais depuis je n ’ai retrouvé une heure
aussi délicieuse et tout ensemble aussi pénible.
Je ne sais si, dans cette limpide matinée, les
arbres chargés de fleurs avaient de leur énergie
vitale un sentiment aussi plein que celui que
j ’avais de la m ienne; mais à coup sûr il leur
manquait cette anxiété vaste et confuse où
s’agitaient d’innombrables émotions et d'in­
nombrables pensées. Pour prolonger ma peine
et mon délice, je maintenais mon cheval au
pas et je m ’attardais en chemin, comme si cette
heure eût dû clore pour toujours une phase
de ma vie intime et que, en arrivant au lieu où
j ’allais, eût dû s’ouvrir pour moi une phase

�112

LES VIERGES AUX ROCHERS

nouvelle et impossible à prévoir, mais dont le
pressentiment obscur existait déjà au fond de
cette inapaisable anxiété. Par intervalles, le
souffle du printemps m ’investissait de son m ur­
mure et de sa tiédeur et semblait m ’emporter
dans un éther de rêve, abolir en moi pour quel­
ques secondes la conscience de la personne réelle
et m’infuser l’âme vierge et ardente d’un de
ces héroïques amants qui, dans les contes, che­
vauchent vers les Belles endormies au fond des
bois. Ne chevauchais-je pas, moi aussi, vers les
princesses nubiles, prisonnières dans le jardin
clos? Et chacune peut-être, dans le secret de
son cœur, n’attendait-elle pas l'Époux?
Déjà elles m’apparaissaient telles que se les
figurait mon désir, et déjà leur triple image
faisait naître de mon désir ma première per­
plexité. Je me demandais : « Qui d’entre elles
sera l’élue? »; et je partageais à la fois l’allégresse
nuptiale de l’une et la funèbre tristesse des
deux autres; ei je sentais déjà en mon cœur
tous les germes des inquiétudes futures, j ’entre­
voyais déjà le regret sous l’espérance. Et, de
nouveau, j’eus l’esprit traversé par cette crainte
qui naguère m ’avait troublé au milieu de mon

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

113

œuvre volontaire : la crainte des forces aveugles
et fatales contre lesquelles peut se briser toute
volonté, si dure qu’elle soit, la crainte de la
foudroyante rafale qui en une seconde peut
envelopper le plus tenace et le plus audacieux
des hommes et l’entraîner loin du but préfix
J’arrêtai mon cheval. Cet endroit delà route
était désert ; mon palefrenier me suivait de
loin. Un haut silence régnait sur les lieux
grandioses et solitaires, interrompu de temps
à autre par le m urm ure des oliviers ; une lu­
mière immobile éclairait tout également; et,
dans la lumière et dans le silence, depuis les
feuilles frêles jusqu’aux rochers gigantesques,
les choses apparaissaient dessinées avec une
lucidité de contours presque crue. Alors je
sentis mieux ce je ne sais quoi d’ambigu qui
était entré en moi. Et je pensai : « Jusqu’à
hier, n’avais-je pas obtenu dans mon esprit la
môme limpidité matinale qui révèle à ma vue
attentive toutes les lignes de ce pays? Et main­
tenant, cette ambiguïté nouvelle ne cache-t-elle
pas quelque péri!? Une trop granaeanonaance
de poésie s’est peut-être accumulée en moi
dangereusement dans la solitude, et il faut

�114

LES VIERGES AUX ROCHERS

qu’elle s’épanche sans mesure. Mais, si je m'a­
bandonne au torrent im pétueux, jusqu’où
serai-je entraîné? Je ferais bien peut-être de
me tenir encore en garde contre la vie exté­
rieure ; je ferais bien peut-être de ne pas entrer
dans le cercle qui, comme «ne œuvre de magic,
s’ouvre à l’improviste devant moi pour m ’em­
prisonner. » Mais le Démoniaque me répéta
d’une voix claire : « N’aie pas peur ! Accueille
l’inconnu et l’imprévu et tout ce que t’apportera
l’événement. Abolis toute prohibition; pour­
suis ta route, libre et sûr de toi. N’aie plus désor­
mais d’autre souci que de vivre. Ton destin ne
peut s’accomplir que dans la profusion de la vie.»
Je poussai mon cheval avec une sorte de
furie, comme si un grand acte eût été résolu
à cette minute même. Et Trigente apparut sur
le versant de la colline, avec ses maisons de
pierre, filles des roches protectrices. Et au
sommet apparut le vieux palais, avec son jardin
muré qui descendait sur l’autre versant jusqu’à
la plaine, offrant l’image d’un vaste cloître plein
de choses oubliées ou mortes.

�LES V I E R G E S AUX ROCHERS

115

Lorsque je mis pied à terre devant la grille,
j ’entendis la voix d’Odon qui se tenait en
vedette.
— Sois le bienvenu, Claude !
Et il accourut à ma rencontre, joyeux comme
la première fois, les bras tendus.
— Je croyais que tu viendrais plus tôt,
me dit-il sur un ton de reproche. Yoilà deux
heures que je t’attends ici.
— Je me suis attardé en chemin, répondis-je.
J’ai voulu refaire connaissance avec les arbres
et les rochers...
Par un de ces mouvements brusques et désor­
donnés qui lui étaient habituels, avec une curio­
sité mélangée de timidité, il s’approcha de mon
cheval et lui flatta le cou.
— Comme il est beau ! m urm ura-t-il, tandis
que, sous sa main pâle et grêle, le cou de l’ani­
mal avait une rapide vibration de sensibilité.
— Tu pourras le monter quand tu voudras,
;ui dis-je. Celui-ci ou un autre.
— Je crois que je ne tiendrais plus en selle,
répondit-il. Je crois que j ’aurais peur... Mais
viens, viens ! Tu es attendu.
Et il me conduisit par une avenue qui mon­

�116

LES VIERGES AUX ROCHERS

tait entre des murailles de buis délabrées de
vieillesse et semées de trous profonds comme
des brèches, par où me semblaient s’exhaler de
fraîches odeurs d’invisibles violettes, aussi
étranges que des haleines juvéniles dans des
bouches décrépites.
— Hier soir, disait Odon un peu haletant,
hier soir, avec tes branches d’amandier, nous
avons apporté la joie... Quelle ne fut pas notre
émotion à tous deux, lorsque nous nous trou­
vâmes seuls au fond de cette voiture, ensevelis
sous toutes ces fleurs ! Antonello était comme
un enfant ; je ne l’avais jamais vu ainsi...
Par intervalles les murailles vertes s’ouvraient en arceaux, démasquant à mon regard
des coins de terre herbeuse où de longues et
minces bandes de soleil fendaient l’ombre
d’une entaille nette.
— Je ne l’avais jamais vu ainsi, je ne l’avais
jamais entendu dire tant de paroles insen­
sées...
Des urnes de pierre aux larges panses rondes
alternaient avec des statues à demi revêtues
de lichens, manchotes ou acéphales, dans des
poses qui me semblaient éloquentes. Et autour

�LES VIERGÊS AUX ROCHERS

117

de leurs socles fleurissaient quelques jonquilles.
— Et puis, quand nous arrivâmes, l’encom­
brement des branches nous empêchait de des­
cendre. Nos sœurs vinrent nous délivrer.
Comme elles étaient heureuses 1 Elles remon­
tèrent avec des charges. Nous les entendions
rire dans les escaliers. Autant de choses nou­
velles pour nous, Claude !
Une voix étouffée arrivait à mon oreille:
c’était le clapotis chuchoteur d’une fontaine
cachée dans le voisinage. Et une anxiété indé­
finissable me serrait le cœur.
— Toute la soirée nous avons parlé de toi,
rappelé mille choses du passé lointain, fait
aussi des rêves pour l’avenir. Qui aurait jamais
pu prévoir ton retour ? Mais aucun de nous ne
croit encore que tu resteras... Il nous semble
que dans quelques jours tu vas prendre la
fuite. Ce n’est pas facile, de résister à la vie
que nous menons. Vois ! Maximilla préière le
couvent... Tu sais que Maximilla est sur le
point de nous quitter?
Comme je montais au ras de la muraille
végétale, j ’avais les narines prises par une forte
senteur d’amertume émanée des buis dont les
7.

�418

LES YIERGES AUX ROCHERS

petites feuilles nouvelles brillaient comme des
béryls parmi la verdure opaque.
— Ah 1 voici Violante ! s’écria Odon en me
touchant le bras.
Cette apparition imprévue me donna une
grande palpitation, et je sentis que mon visage
se colorait.
Violante était sous un grand arceau de buis,
les pieds dans l’herbe ; et, par l’ouverture,
derrière sa personne, un coin de prairie fuyait
en bandes d’or.
Elle souriait sans avancer, attendant que
nous l’eussions rejointe; et, dans cette calme
attitude, sur ce seuil vert où peut-être ses doigts
avaient moissonné les nombreuses violettes qui
ornaient sa ceinture, il semblait qu’elle offrît
sa beauté tout entière à mes yeux étonnés.
Elle me tendit la main en me regardant au
visage; et, d’une voix qui était la parfaite
expression musicale de la forme qui la pro­
duisait, elle me dit :
— Soyez le bienvenu. Hier déjà nous vous
attendions. A votre place, Odon et Antonello
nous ont présenté vos fleurs, qui n’en ont pas
été moins bien accueillies.

�I.ES VIERGES AUX ROCIIERS

1!9

Je lui dis :
— Au moment où je rentre dans votre do­
maine après tant d’années, je me rappelle quo
j’y vins pour la première fois en compagnie de
ma mère, et j’éprouve déjà le regret d’en être
resté trop longtemps éloigné. A mon départ de
Rome, je savais bien que je trouverais à Rebursa une maison vide; mais je ne savais pas
que Trigente m ’en dédommagerait si largement.
Je vous dois beaucoup de reconnaissance...
— Si notre compagnie ne vous est pas à
charge, c’est nous qui devrons vous être recon­
naissants. Vous savez que ce lieu est sans joie.
— La tristesse aussi a sa bonté pour ceux
qui savent la goûter, n’est-il pas vrai ?
— Peut-être.
— Et d’ailleurs, depuis que j ’ai franchi la
grille, je n’ai ici que des sensations exquises.
Ce grand jardin me semble délicieux. Comment
pourrait-on être insensible à la poésie de sa
vieillesse? Hier, lorsque j ’ai vu Odon et Antonello pleins d’émerveillement en présence des
amandiers, comme s’ils n’eussent jamais regardé
un arbre en fleurs, j’ai cru qu’ici tout était
aride et mort Au «’ontraire, j ’y trouve un prin­

�120

LES VIERGES AUX ROCHERS

temps plus doux que celui que j ’ai laissé der­
rière moi. Ne vous êtes-vous pas fatiguée à
cueillir-des violettes dans l’herbe? Votre cein­
ture en est chargée.
Souriante, elle abaissa les yeux sur sa taille
et toucha de ses doigts nus les violettes qui
l’ornaient.
— Vous venez de la ville, dit-elle de sa voix
sonore et pourtant voilée, où la richesse du
timbre était un peu amortie comme par une
très légère fêlure ; vous venez de la ville, et la
campagne vous offre ses prémices.
— Je ne sais, mais il y a des choses qui doi­
vent paraître toujours nouvelles.
— Il y a des choses que nous ne voyons plus
et que nous n’aimons plus, dit Odon avec mé­
lancolie. Peut-être Violante ne sent-elle pas le
parfum des fleurs qu’elle cueille.
— Est-ce vrai? demandai-je en me tournant
vers elle.
Et mes yeux rencontrèrent son profil marmo­
réen penché sous l’ample chevelure et devenu
impassible comme celui des statues immor­
telles.
— Vous dites ? demanda-t-elle avec le geste

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

121

de quelqu’un qui revient d’une absence ; car
elle n'avait pas entendu les paroles de son
frère.
— Odon prétend que vous ne sentez pas le
Parfum des fleurs que vous cueillez. Est-ce
vrai?
Une rougeur fugitive colora le haut de ses
joues.
— Oh ! non, répliqua-t-elle avec une vivacité
qui faisait contraste avec les rythmes lents aux­
quels sa vie paraissait soumise. Non, ne croyez
Pas Odon. Il dit cela parce que j ’aime les par­
fums aigus ; mais je sens aussi les plus faibles,
je sens aussi ceux des pierres...
— Des pierres ? fit Odon en riant.
— Qu’en peux-tu savoir, Odon? Tais-toi.
Nous étions sur l’une des longues rampes
couvertes de treilles qui s’élevaient jusqu’au
palais dans une symétrique ordonnance. Et elle
Hiontait entre nous deux, lentement, de marche
en marche.Comme les marches étaient très larges,
elle faisait un pas sur chacune et s’arrêtait un
instant avant de porter le pied sur la marche
suivante; et l’alternative des pas voulait qu’elle
y portât toujours le même pied. Fatiguée par la

�122

L E S VIERGES AUX R O C H E R S

répétition de cet acte, elle abandonnait un peu
son buste sur ses genoux fléchissants et relâ­
chait cette volonté orgueilleuse qui tout à. l’heure
tenait sa personne droite comme la plus par­
faite des tiges. Une mollesse imprévue ondoyait
maintenant en ce corps superbe ; un rythme
nouveau en révélait les grâces obéissantes, les
flexibles vertus d’amour. Si forte était la puis­
sance émanée de cette belle créature que je ne
pouvais détacher mes yeux de ses mouvements,
et je m ’attardais en arrière pour l’envelopper
toute de mon regard. Elle semblait repousser
mon esprit vers l’époque merveilleuse où les
artistes extrayaient de la matière dormante les
formes parfaites que les hommes considéraient
comme les seules vérités dignes d’être adorées
sur terre. Et moi, en la regardant, en montant
sur sa trace, je pensais : « Il est juste qu’elle
demeure intacte. Elle ne pourrait être possédée
sans honte que par un dieu. » Et, tandis que sa
tête altière passait dans la clarté comme dans
un élément natal, je sentais que sa beauté allait
atteindre la perfection de la maturité, l’heure
brève du plus précieux épanouissement; et
je remerciais la fortune de m ’avoir accordé un

�LES VIERGES AUX ROCHERS

123

tel spectacle. « Oh! je l’adorerai, mais je n’o­
serai pas l’aimer ; je n’oserai pas regarder dans
son âme pour y surprendre son secret. Cependant,
chacun de ses mouvements révèle qu’elle est
feite pour l’amour; mais c’est pour l’amour sté­
rile, pour la volupté qui ne crée pas. Jamais
ses entrailles ne porteront le fardeau déformant,
jamais le flot du lait ne gonflera le pur contour
de son sein. »
Elle s’arrêta, impatientée par l’effort, un peu
haletante, et dit :
— Comme ces marches fatiguent! Faisons
Une halte, si vous le voulez bien.
— Antoneilo et Anatolia descendent, avertit
Odon. Attendons-les ici.
A travers les entrelacs de la treille, il venait
d’apercevoir sur la rampe supérieure les deux
arrivants.
Elle descendait vers nous, celle qui m ’avait
été représentée comme la dispensatrice de force,
la vierge bienfaisante et puissante, l’âme riche
et prodigue. Et déjà elle apparaissait comme
J un soutien, puisque Antoneilo lui tenait le bras
et réglait son pas indécis sur la cadence de ce
pas sûr.

�121

LES VIERGES AUX ROCHERS

A Fimproviste Violante me demanda, mais
d’un ton léger qui ôtait à cette demande toute
signification indiscrète :
— De laquelle d’entre nous aviez-vous gardé
le souvenir le moins confus?
J’hésitai un moment.
— Je ne sais, répondis-je, incertain, tandis
que mon oreille se tendait au frou-frou de la
robe d’Anatolia. Mais assurément les figures
de mon souvenir n’ont presque rien de com­
mun avec la réalité présente. Pour nous, depuis
le jour de mon départ, s’est écoulée cette période
de la vie où les transformations sont le plus
rapides et le plus profondes...
Les deux arrivants nous rejoignaient.
Anatolia me tendit la main et me dit à son
tour :
— Soyez le bienvenu.
Son geste avait une franchise virile; et 19
contact de sa main parut me communiquer
une sensation de force généreuse et de bonté
efficace, parut verser soudain dans mon esprit
une sorte de confiance fraternelle.
C’était une main sans bagues, ni trop blancha
ni trop longue, mais vigoureuse dans sa forma

�LES VIERGES AUX ROCHERS

123

pure, apte à relever et à soutenir, souple et
•erme tout ensemble, avec une empreinte de
fierté sur le revers que diversifiaient les reliefs
■les jointures et les réseaux des veines, avec
des sillons de douceur dans la paume concave
et tiède où semblait résider un foyer radiant
de sensibilité.
— Soyez le bienvenu, dit la chaude voix
cordiale. Vous nous apportez de Rome le soleil
et le printemps...
— Oh ! non, interrompis-je. C’est ici que je
trouve l’un et l’autre. A Rome, j ’ai laissé le
brouillard et beaucoup de choses grises comme
lui. J’exprimais tout à l’heure mon regret
d’être resté là-bas trop longtemps.
— Tu nous dois donc une compensation
pour cet oubli, fit Antonello avec son sourire
pénible.
Anatolia me demanda :
— Gomment trouvez-vous Trigente? Presque
rien n’y est changé, n’est-ce pas? Vous veniez
ici avec votre m ère... Vous vous en souvenez
bien, n’est-ce pas? Pour nous, c’est et ce sera
toujours un inoubliable souvenir. Parmi les
choses demeurées intactes, vous retrouverez ici

�12 6

LES VIERGES AUX ROCHERS

la mémoire de cette sainte âme et de son
immense bonté.
Un silence grave suivit ces paroles évoca­
trices. Pendant quelques secondes le sentiment
de la mort, condensé autour de mon cœur filial,
prêta aux personnes et aux choses une appa­
rence d’irréalité. Pendant quelques secondes, il
me sembla que tout devenait lointain et vide
comme ce ciel que je voyais pâlir à travers les
vignes nues de la treille, semblables à un filet
en lambeaux. Mais, lorsque se fut dissipée cette
brève illusion, je me sentis plus rapproché de
celle qui l’avait fait naître ; et je me sentis
incapable de me répandre encore en discours
oiseux, pris que j ’étais par le besoin de pénétrer
dans la vérité de cette tristesse.
— Et Donna Aldoïna? demandai-je à voix
basse, tourné vers Anatolia et ne communi­
quant plus qu’avec elle.
N’était-ce pas elle la véritable gardienne de
cette sombre demeure? N’était-ce pas elle qui,
en évoquant la morte, avait suscité l’image de
la démente?
— Elle est toujours de même, répondit-elle,
aussi à voix basse. Mieux vaut pour vous ne

�LES VIERGES AUX ROCHERS

127

pas la voir, du moins aujourd’hui. Gela vous
ferait trop de peine. Et pour nous, vous le
concevez, c’est un supplice de tous les jours;
un supplice qui dure depuis des années, sans
trêve, et qui nous déchire l’âme...
Entre deux battements de paupière, ses yeux
jetèrent sur Antonello un regard furtif où je
Pus lire la secrète terreur que lui inspirait le
pauvre malade chancelant au bord de l’abîme.
— Jamais nous n’avons eu le courage de
l’éloigner, de nous séparer d’elle ; car elle n’est
Pas violente ; au contraire, elle est douce.
Quelquefois, elle semble guérie et nous donne
presque l’illusion d’un miracle : elle nous
appelle par notre nom, se souvient d’un petit
fait lointain, sourit d’un calme sourire. Nous
avons beau savoir maintenant que tout cela
est trompeur, chaque fois l’espérance nous fait
palpiter encore et l’anxiété nous suffoque. Vous
comprenez...
Dans la douleur, sa voix perdait la sonorité
comme une corde qui se relâche.
— Il n’est pas possible de la confiner dans
son appartement, de la tenir enfermée; non,
cela n’est pas possible. Et nous n’avons pas

�1- 8

LES VIERGES AUX ROCHERS

non plus le cœur de la fuir quand elle sa
montre, quand elle vient à nous, quand elle
nous parle. Aussi vit-elle presque continuelle­
ment à nos côtés, se mêle-t-elle à notre exis­
tence...
— Certains jours, interrompit tout à coup
Antonello avec une sorte d’impétuosité, comme
sous la poussée d’une excitation indomptable,
certains jours, toute la maison est pleine
d’elle. Nous respirons sa folie. Quelqu’un d’entre
nous reste des heures et des heures à l’entendre
parler, assis en face d’elle assise, les mains
emprisonnées dans ses mains qui trem blent....
Comprends-tu ?
Un nouveau silence, plus lourd, tomba sur
nous tous. Et chacun souffrait,, reconnaissant
en soi la réalité de la douleur que les petites
ombres bleuâtres de la treille mêlées à l’or
docile du soleil enveloppaient comme d’un
voile de rêve. Dans le silence, on entendait le
bruit d’un pas léger qui, du bas de la rampe,
venait se rapprochant. On entendait à intervalles
égaux un bouillonnement sourd, comme d’un
bassin qui déborde. Une mystérieuse vibration
semblait monter du jardin solitaire. Et je

�LES VIERGES AUX ROCHERS

129

compris comment une âme débile et triste
pouvait composer avec ces apparences le fan­
tôme d’une vie surnaturelle, et l’alimenter de
sa substance, et en rester opprimée.
Ainsi, subitement, se révélait à moi dans
son atrocité le supplice auquel le Destin avait
condamné ces derniers survivants d’une race
déchue ; et la figure évoquée par les paroles
d’une victime certaine m’apparaissait gigan­
tesquement grandie sous une lumière tragique.
Je voyais en imagination la vieille princesse
démente assise dans l’ombre d’une pièce écartée,
et l’un de ses enfants penché vers elle, les
mains emprisonnées dans les mains mater­
nelles. L’action de la lugubre fascinatrice me
semblait fatale et inexorable. Il me semblait
qu’elle devait inconsciemment attirer dans sa
folie toutes les créatures de son sang, l’une
après l’autre, et que pas une seule ne pourrait
se soustraire à cette volonté aveugle et cruelle.
Pareille à une Erynnis familiale, elle présidait
à la dissolution de sa lignée.
Alors, à travers l’aride entrelacs, je regardai
en haut le palais silencieux qui jusqu’à ce
jour avait dans sa profondeur obscure enfermé

�130

LES VIERGES AUX ROCHERS

tant d’angoisse désespérée et recélé tant de
larmes inutiles : larmes jaillies d ’yeux purs et
ardents, dignes de refléter les plus superbes
spectacles du monde et de verser la joie dans
des âmes de poètes et de dominateurs.
« Yeux de la Beauté! » pensai-je en ramenant
mon regard vers Violante immobile. « Quelle
terrestre misère pourrait voiler la splendeur
de la vérité qui reluit en vous? Quelle âme
affligée pourrait méconnaître la vertu conso­
latrice qui découle de vous? » Ma souffrance
avait subitement cessé, comme par le pouvoir
d’un baume; et les images troubles se dissi­
paient comme une sombre vapeur.
Elle était immobile, assise sur un socle de
pierre où jadis avait peut-être été placée une urne.
Le coude appuyé sur le genou, elle soutenait son
menton avec sa paume; et, dans cette attitude
simple, toute sa personne m ’offrait cette succes­
sion de muettes cadences où réside le secret de
l’art suprême. Une fois encore je la vis pré­
sente et pourtant distante. Sur son petit front
était visible le reflet de la couronne idéale
qu’elle portait à la cime de ses pensées ; et ses
cheveux, serrés en un grand nœud sur sa

�LES VIERGES AUX ROCHERS

13!

nuque, paraissaient avoir obéi au rythme qui
règle les repos de la mer.
— Voici Maximilla, dit Odon, annonçant la
troisième sœur.
Je me retournai, et je ia vis déjà proche.
Kile gravissait de son pas léger les dernières
marches, portant sur le visage et dans toute
ta personne les traces du rêve où elle s’était
plongée, l’intime poésie de l’heure passée avec
un livre fidèle dans la solitude d’une retraite
connue d’elle seule.
— Où étais-tu? lui demanda Odon avant
qu’elle nous eût rejoints.
Elle sourit timidement, et une flamme subtile
colora ses joues ondulées.
— Là-bas, répondit-elle. Je lisais.
Sa voix était limpide et argentine, entre les
lèvres menues. Dans les pages de son livre, il
y avait un brin d’herbe pour signet.
Lorsque je m’inclinai, elle me tendit la
main, toujours avec le même sourire timide.
Et il me sembla qu’elle réveillait au fond de
mon âme quelque chose de la tendre compas­
sion que j ’avais éprouvée jadis pour la petite
malade que visitait ma m ère; car sa main
*

�132

LES VIERGES AÜX ROCHERS

était si frêle et si suave qu’elle me fit penser
à l’un de ces lys délicats nommés hémérocalies,
qui fleurissent pour un jour sur les sables
chauds.
Comme elle ne me parla point, je ne sus
pas non plus trouver les paroles exquises qui
convenaient à sa grâce effarouchée d’hermine.
— Eh bien ! voulez-vous que nous montions?
dit Anatolia en s’adressant à moi. Notre père
a grand désir de vous revoir.
Ces paroles, dites d’une voix claire, rom­
pirent l’espèce d’enchantement inerte que, dans
la tiédeur de la treille, nos pensées et nos
mélancolies inexprimables avaient répandu
comme une vapeur. Et nous reprîmes tous
ensemble notre ascension vers le palais.
Les trois sœurs nous précédaient, séparées
l’une de l’autre, Anatolia la première, Maximilla la dernière ; et elles prononçaient alterna­
tivement quelques mots ; car le silence des
choses réclamait le son de leur voix, et peutêtre croyaient-elles chasser ainsi de dessus la tête
de leur hôte la tristesse de ce silence. Les
brèves ondulations sonores, s’épanchant de
lèvres que je ne voyais pas, descendaient et

�LES VIERGES AUX ROCHERS

133

m’enveloppaient; et je montais dans les voix
et dans les ombres virginales comme dans les
illusions d’un prestige, étonné et perplexe.
Mais si les trois rythmes alternaient pour mes
oreilles, ils étaient simultanés et continus pour
mes yeux, de sorte que tour à tour mon
esprit se tendait curieusement afin de les dis­
tinguer, ou se faisait pour ainsi dire concave
afin de les fondre en une harmonie profonde.
Et, comme ces épisodes qui, dans la fugue,
remplissent le silence du thème, ainsi les
aspects des choses vues au passage ou les parti­
cularités des figures venaient enrichir mon
émotion musicale sans la troubler. Les signes
de l’abandon et de l’oubli étaient épars le long
des rampes anciennes qu’encombraient encore
çà et là les dépouilles du dernier automne. La
statue d’une nymphe endormie tenait sa tête
penchée dans une attitude pénible, parce que
le soutien du bras manquait à la tempe tachée
de mousse. Dans un vase d’argile rougeâtre,
long comme un sarcophage, envahi par les
rudes herbes sauvages, un seul petit pied de
jonquille fleurissait, faible et tremblant parmi
l’hostile invasion. Un éboulernent du parapet
8

�134

LES VIERGES AUX ROCHERS

désagrégé par les racines pénétrantes du lierre
mettait à jour un canal interne semblable à
une artère rompue ; et on y apercevait le miroi­
tement, on y entendait le m urm ure de l’eau
qui courait emplir le cœur des fontaines
gémissantes. Les signes de l’abandon et de
l’oubli étaient épars le long de notre montée. La
statue, la fleur et l’eau me disaient une même
vérité. Et dans mon esprit, par la vertu d’ana­
logies mystérieuses, Violante, Maximilla et Ana­
tolia se transfiguraient.
« 0 belles âmes, pensais-je en mesurant les
rythmes de leur existence visible, n'est-ce pas
en votre trinité que réside la perfection de
l’am our hum ain? Vous êtes la triple forme
que se figura mon désir à l’heure de la grande
harmonie. En vous, tous les besoins les plus
altiers de ma chair et de mon esprit trouveraient
de quoi se satislàire ; et, pour Fœuvre que je
dois accomplir, vous pourriez être les instru­
ments merveilleux de mes volontés et de mes
destins. N’êtes-vous pas telles que je vous aurais
créées pour orner d’une beauté et d’une douleur
sublimes le monde occulte dont je suis l’ouvrier
infatigable? Aujourd'hui, je ne connais de vous

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

133

que le visage et quelques paroles fugitives ;
mais je sens que demain chacune de vous
en tout son être correspondra à l’image qui
respire et palpite au dedans de moi. »
Ainsi montaient les trois sœurs dans mon
aspiration et dans ma prière, chacune obéissant
à la musique secrète qui guidait sa vie vers le
terme inconnu. Et leurs figures jetaient sur la
pierre de grandes ombres.

Quand je posai le pied sur le seuil, l’image
fantastique de la démente me réapparut, si
vive et si effroyable que j ’en eus un frisson
secret. Tout le lieu me sembla occupé par sa
domination sinistre, attristé et terrifié par son
omniprésence. Il me sembla lire sur le visage
de ses enfants une inquiétude pareille à la
mienne. Et la pensée me vint que nous la trou­
verions peut-être en haut de l’escalier, à nous
attendre.
Anatolia devina ma pensée ; et, pour me
rassurer, elle me dit à voix basse :
— Je vous en prie, ne craignez rien... Vous

�136

LES V I E R G E S A U X R O C H E R S

ne la verrez pas... J’ai pu faire en sorte que
vous ne la voyiez pas, du moins à cette heure...
Tâchez de n’y plus penser, pour que notre
hospitalité ne vous semble pas trop triste.
Antonello regardait en l’air les vitrages des
loges qui entouraient la cour, épiant de ses
yeux inquiets où les cils palpitaient sans cesse.
— Vois-tu l’herbe? s’écria Odon en m’in­
diquant la verdure qui croissait le long des
murailles, dans les interstices des dalles.
— Signe et augure de paix, répondis-je en
faisant effort pour secouer mon oppression et
reprendre courage. J’ai été bieij fâché de n’en
pas trouver hier dans ma cour. On l’avait
arrachée; mais j ’aurais mieux aimé l’y voir
que le feuillage solennel des lauriers et des
myrtes. Il faut laisser croître l’herbe, surtout
dans les maisons trop vastes. C’est une chose
vivante de plus.
La cour était sonore comme une nef; et les
échos y étaient prêts à recueillir jusqu’aux
paroles chuchotées. En regardant la fontaine
muette, j ’imaginai les musiques mystérieuses
auxquelles l’eau eût pu inviter ces échos
attentifs et favorables.

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

137

— Pourquoi la fontaine est-elle silencieuse?
demandai-je, empressé à saisir toutes les occa­
sions de défendre la cause de la vie dans cette
enceinte pleine de choses oubliées ou mortes.
Tout à l’heure, comme nous montions la
rampe, j’ai entendu l’eau courir.
— Adressez-vous à Antonello, dit Violante.
C’est lui qui a imposé ce silence.
La face du pauvre malade se colora légère­
ment, et son regard se troubla comme lors­
qu’on est sur le point de céder à un accès de
colère. Il semblait que l’innocente dénonciation
de Violante lui fît honte et lui fît mal, ou
qu’elle rouvrît une querelle déjà accommodée.
Il se contint, mais le dépit altérait sa voix.
— Figure-toi, Claude, dit-il en indiquant
un côté de la loggia, figure-toi que ma chambre
est précisément à cette place et que, de là,
on entend la fontaine gronder comme une
cascade. Figure-toi 1 Un bruit incroyable, qui
affole. Dis, n’entends-tu pas quelle est ici la
résonance de la voix? En plein jour I
Tout son corps long et décharné vibrait
d’aversion contre le bruit, de cette horreur
nerveuse, de cette abomination insurmontable
8.

�138

LES VIERGES AUX ROCHERS

dont il m’avait déjà donné des signes le jour
précédent, lorsqu’il avait entendu les coups de
carabine et les cris humains.
— Mais si tu entendais, la nuit! poursuivit-il
en s’animant. Si tu entendais ! L’eau n’est
plus de l’eau ; elle devient une âme perdue
qui hurle, qui rit, qui sanglote, qui balbutie,
qui raille, qui se plaint, qui appelle, qui com­
mande. C’est incroyable! Parfois, dans l’in­
somnie, en écoutant, j ’ai oublié que c’était de
l’eau, je n’ai plus réussi à m ’en souvenir...
Comprends-tu ?
Il s’arrêta tout à coup, avec un manifeste
effort pour se dominer ; et il ûxa sur Anatolia
un regard plein d’égarement. Le chagrin qui
contractait le visage de celle-ci disparut sous
ce regard, se renfonça, se cacha. Et, comme
pour dissiper le malaise qui nous oppressait
tous, elle dit d’un air presque gai :
— Vraiment, Antonello n’exagère pas. Voulezvous que nous évoquions l’âme perdue? C’est
facile.
Nous étions tous là, près de la fontaine aride.
La halte imprévue, les paroles et l’aspect du
m artyr, la solennité du lieu clos, la froideur

�LES VIERGES AUX ROCHERS

139

argentée de la lumière qui pleuvait du ciel et
l’imminence de la métamorphose, tout sem­
blait conférer à cette vieille chose inerte lo
mystère d’une œuvre de magie.
La masse marmoréenne, assemblage pompeux
de chevaux marins, de tritons, de dauphins et
de conques disposés en trois étages, se dressait
devant nous couverte de croûtes grisâtres et de
lichens desséchés, parsemée de taches blanches
comme le tronc du tremble ; et ses nombreuses
bouches humaines et animales semblaient avoir
conservé dans le silence l’attitude de la dernière
voix liquide qu’elles avaient émise.
— Écartez-vous, reprit Anatolia en se pen­
chant vers pn disque de bronze qui fermait
une ouverture circulaire dans le dallage, au
bord du bassin inférieur. Je donne l’eau.
Et elle passa les doigts dans l’anneau qui
faisait saillie au centre du disque, essaya de
soulever le poids du métal ; mais, n’y pouvant
réussir, elle se remit debout, le visage em­
pourpré par l’effort. Je lui vins en aide et
j’ouvris. Alors elle se pencha de nouveau, et sa
main retrouva l’engin caché. Nous reculâmes
tous deux d’un même mouvement, tandis qu’on

�140

LES V IE R G E S AUX R O C H E R S

entendait déjà l’eau bouillonnante monter dans
les veines de la fontaine inanimée.
Et il y eut une seconde d’attente anxieuse,
comme si les bouches des monstres allaient
proférer une réponse. Involontairement, j ’ima­
ginai la volupté de la pierre envahie par la vie
fraîche et fluide, j’imitai en moi-même l’impos­
sible frisson.
Les buccins des tritons soufflaient, les gorges
des dauphins gargouillaient. De la cime, un jet
s’élança en sifflant, splendide et rapide comme
un coup d’estoc pointé contre l’azur ; il se brisa,
se retira, hésita, remonta plus aigu et plus
fort ; il se maintint droit en l’air, se fit de
diamant, devint une tige, parut fleurir. Un
bruit sec et bref comme le claquement d’un
fouet retentit d’abord dans la cour close; puis,
ce fut comme un éclat de rires puissants, ce fut
comme un tonnerre d’applaudissements, ce fut
comme une averse de pluie. Toutes les bouches
poussèrent leurs jets, qui se courbèrent en arc
pour emplir les vasques inférieures. La pierre,
en se mouillant, se couvrait çà et là de taches
sombres, luisait aux parties lisses, se rayait de
petites rigoles de plus en plus serrées ; enfin,

�LES VI ER GE S AUX ROCHERS

141

elle jouit toute du contact de l’eau, parut ouvrir
tous ses pores aux gouttes innombrables, se
raviva comme un arbre sous une ondée bien­
faisante. Rapidement les cavités les plus étroites
se remplirent, débordèrent, formèrent des cou­
ronnes argentées sans cesse détruites, renouve­
lées sans cesse. A mesure que les jeux soudains
se multipliaient sur la diversité des sculptures,
les sons ininterrompus grandissaient, faisaient
dans le vaste écho des murailles une musique
de plus en plus profonde. Impétueux, sur la mo­
bile symphonie de l’eau retombant dans l’eau,
dominaient les éclats et les fracas du jet cen­
tral qui brisait contre les nuques des tritons
les fleurs miraculeuses fleuries de seconde en
seconde au sommet de sa tige.
— Tu entends? s’écria Antonello qui regar­
dait ce triomphe avec des yeux d’ennemi.
Crois-tu qu’à la longue un pareil vacarme ne
soit pas intolérable?
Et il me sembla que Violante, mettant sur
sa voix un voile plus lourd, répondait :
« Oh ! moi, je passerais des heures et des
jours à écouter. Pour moi, nulle musique ne
vaut celle-ci. »

�M2

LES VIERGES AUX ROCHERS

Elle était restée si près de la fontaine qu’elle
recevait sur sa personne les éclaboussures des
jets d’eau et avait déjà les cheveux parsemés d’une
poussière lumineuse. La puissance de sa beauté
chassait encore une fois de mon esprit toute
pensée étrangère, toute image discordante.
Encore une fois elle m’apparaissait isolée et
intangible, hors de la vie commune, plutôt
semblable à une fiction d’art qu’à une créature
de notre espèce. Autour d’elle toutes les choses
reconnaissaient la souveraineté de sa présence,
puisque toutes s’adaptaient et se soumettaient
et s’harmonisaient à sa beauté. Comme naguère
le grand arceau de verdure qui s'était recourbé ‘s
sur elle à sa première apparition, comme naguère
le socleancien qui l’avait portée, ce sonore vaisseau
ouvert vers le ciel semblait créé pour elle seule,
semblait répondre parfaitement à l’idéale har­
monie qu’elle réalisait par sa simple attitude.
De secrètes affinités, non intelligibles, reliaient
à son être les choses les plus diverses, rappor­
taient à son mystère les mystères environnants.
Puisque la nature, par le moyen de cette forme
humaine, avait manifesté une de ses idées de
perfection absolue, il me semblait que toute

�LES VIERGES AUX ROCHERS

143

autre idée renfermée dans toute autre enveloppe
naturelle devait nécessairement servir comme
de signe pour conduire l’esprit du contemplateur
à l’intelligence de cette beauté suprême et
unique. De là vint que, considérant la vierge
près de la fontaine, je trouvai et cueillis cette
vérité pure : « Lorsque la Beauté se montre,
toutes les essences de la vie convergent en elle
comme en un centre : et par conséquent elle a
pour tributaire l’Univers entier. »

— Une de nos peines, me disait Odon tandis
que nous gravissions le large escalier à balustres sur le silence duquel les envolements et
les nuées des allégories du xvne siècle imi­
taient la furie d’une rafale, une de nos peines,
c’est l’espace que voilà : il nous donne comme
une sensation d’égarement continuel, de dimi­
nution hum iliante...
En effet, l’édifice était trop vaste et trop
vide. Restauré au xvne siècle et, de forteresse
féodale, transformé en villa pompeuse, il con­
servait toutefois l’énormité formidable de ses

�144

LES VIERGES AUX ROCHERS

murailles et de ses voûtes où les époques suc­
cessives avaient laissé des empreintes diverse»
d’art et de luxe, tantôt contrastantes et tantôt
superposées. Le grand nombre des miroirs qui
recouvraient des parois entières multipliait
l’espace à l’infini. Et rien n’était plus triste
que ces pâles abîmes illusoires qui semblaient
s’ouvrir dans un monde surnaturel et, de mi­
nute en minute, promettre au regard des
vivants de funèbres apparitions.
— Claude, mon enfant ! s’écria d’une voix
émue le prince Luzio, dès qu’il me vit. Mon
enfant, mon cher enfant !
Et il vint à ma rencontre.
Lorsqu’il me prit dans ses bras et me mit
sur le front un baiser paternel, je sentis son
vieux corps trembler. Ensuite, ayant toujours
la main posée sur mon épaule, il me fixa
longuement au visage, comme perdu dans un
rêve, tandis qu’un flot de souvenirs, de dou­
leurs et de regrets traversait l’azur cendré de
ses yeux affaiblis.
— Comme tu rappelles ton pèré! ajouta-t-il,
d’une voix de plus en plus affectueuse, qui me
communiqua son émotion. C’est une ressem­

�LES VIERGES AUX ROCHERS

14?

blance incroyable. Je m ’imagine revoir Maxence
dans sa jeunesse, quand nous étions compa­
gnons d’armes aux chevau-légers de la Garde...
Je m’imagine le revoir vivant. Comme tu lui
ressembles !
Il me prit par la main et me conduisit vers
la fenêtre, comme s’il eût voulu m’emmener à
l’écart et m ’attirer dans l’évocation de ces
choses lointaines.
— Comme tu lui ressembles I répéta-t-il,
lorsque mon visage lui apparut en pleine
lumière. Oh ! si cette âme bénie vivait encore 1
Il n’aurait pas dû mourir ! Non, mon Dieu, il
n’aurait pas dû m ourir !
Il secouait la tête avec un geste de regret,
devant le fantôme de cette vie si belle, trop
tôt moissonnée.
Et telle était la sincérité de son émotion que
j’en fus pénétré jusqu’au fond de l’âme ; et
je ne me sentis plus étranger dans cette de­
meure où je retrouvais le souvenir de mes
morts conservé si purement.
— Regarde, continua ie prince eu effleurant
des doigts les fils extrêmes de sa barbe blanche
et en souriant d’un sourire où j’entrevis queV
9

�146

LES VIERGES AUX ROCHERS

que chose de la noble douceur d’Anatolia;
regarde comme je suis vieilli I
Il montrait dans toute sa personne un dou­
loureux accablement ; mais la splendeur de ses
cheveux blanchis avant l’âge conférait à sa
tête une majesté vénérable; et il portait sur
le front, vive encore, la marque héréditaire de
sa race dominatrice. Ses mains, comme par
miracle, n’avaient souffert aucune injure de la
maladie et de la vieillesse, ne laissaient voir
aucune déformation sénile. Elles s’étaient con­
servées belles et pures comme si un baume les
eût rendues inaltérables, ces mains prodigues
du seigneur magnifique qui avait dispersé ses
richesses sur la route de l’exil pour maintenir
plus longtemps dans les yeux de son Roi un
reflet de la royauté déchue. Et, comme en
mémoire des trésors prodigués, un camée res­
plendissait à [’annulaire.
Ces mains aux gestes lents, dont le sang
engourdi se ravivait à la chaleur des souvenirs,
semblaient tirer d’une zone d’ombre des lam­
beaux d’un monde éteint; et, aux yeux de
mon esprit, cette fonction les rendait plus sin­
gulières. Lorsque le vieillard, s’étant assis, les

�L E S VIERGES AUX ROCHERS

147

eut posées sur les bras de son fauteuil, elles
prirent pour moi un aspect de reliques; et je les
considérai avec un sentiment inconnu de respect
presque superstitieux. Et telle fut leur vertu
qu’à cette minute je crus vivre dans ma poésie
et non dans la réalité des choses, indiciblement.
Comme mon regard restait fixé sur la gemme
gravée, le prince me dit avec un sourire :
— C’est le portrait de Violante.
Et il ôta l’anneau, qu’il me tendit.
C’était l’œuvre délicate d’un artiste ancien :
une œuvre digne de Pyrgotèle ou de Dioscoride;
mais le divin profil de Méduse en relief sur le
champ pourpré de la sardoine répondait si
parfaitement aux traits de la créature superbe
que je pensai : « Il est donc vrai qu’elle a illu­
miné l’art des âges disparus et, depuis des temps
immémoriaux, conféré aux matières durables le
privilège de perpétuer l’idée qu’elle incarne
aujourd’hui ! »
— Quand sa mère était enceinte d’elle, reprit
le prince avec le même sourire, elle portait cet
anneau et ne le quittait jamais.

�Ü8

LES VIERGES AUX ROCHERS

Ainsi, à chaque moment, les concordances
des choses mettaient mon esprit dans un état
idéal qui confinait à l’état de rêve et de pres­
cience, mais pourtant sans l’atteindre, par
l’offre d’une harmonique matière à ma sensi­
bilité et à mon imagination. Et j’assistais en
moi-même à la genèse continue d’une vie
supérieure où toutes les apparences se transfi­
guraient comme dans la vertu d’un miroir
magique.
Les trois créatures d’élection semblaient s’il­
luminer et s’obscurcir tour à tour; et les ombres
et les lumières avaient en elles les intimes
significations d’un langage que déjà j’interpré­
tais avec une lucidité extraordinaire, comme
s’il m’eût été depuis longtemps familier. Aussi
restai-je ébloui, non seulement par les réver­
bérations de la roche, mais encore par les éclairs
confus de mon esprit frappé, lorsque Violante,
s’approchant d’une fenêtre ouverte, me montra
un spectacle qu’elle aurait pu créer d’un geste,
et me dit :
— Regardez I
La fenêtre était tournée au septentrion, dans
la façade du palais opposée au jardin; et cette

�LES VIERGES AUX ROCHERS

149

fenêtre était béante sur un abîme. Quand je
me penchai, une sorte de vibration impétueuse
traversa tout mon être, l’exaltant soudain au
sentiment d’une grandeur muette et terrible.
« Voilà peut-être votre secret ? » demandai-je
à la révélatrice, mais sans paroles, tant à son
côté le silence me semblait parlant.
Le précipice descendait presque à pic sous
les contreforts massifs qui étayaient la muraille
septentrionale, plongeant jusqu’à un âpre ravin
blanchâtre qui, bien qu’il fût à sec, faisait
craindre les colères dévastatrices du torrent.
Avec la même violence atroce 'et désespérée
avec laquelle les fleuves de lave descendus vers
la mer sicilienne rebondirent, se dressèrent
et se contractèrent, noirs et rouges, grinçants,
rugissants, sifflants au premier contact de l’eau,
avec cette même violence le rocher rejaillissait
du fond du ravin et s’élançait contre le ciel,
opposant à la muraille construite par les
hommes une gigantesque masse travaillée par
une muette fureur. Les plus cruelles convul­
sions et contorsions des corps en proie à des
puissances démoniaques ou à des spasmes mor­
tels semblaient s’être figées toutes dans cet

�150

LES VIERGES AUX ROCHERS

assemblage aussi horrible que la cote où Dante
eut l’indice des nouveaux martyres, avant d’ar­
river à la rivière de sang gardée par les Cen­
taures. Toutes les formes des matières flexibles
et fluides s’y voyaient reproduites dans la
dureté, de la pierre : les boucles des cheve­
lures rebelles, les enchevêtrements des reptiles
aux prises, les entrelacements des racines arra­
chées, les entortillements des viscères, les fais- .
ceaux des muscles, les cercles des remous, les
plis des tuniques, les enroulements des cordages.
Le fantôme d’une turbulence frénétique s’élevait
de cette parfaite immobilité à laquelle midi ne
laissait aucune ombre. La palpitation d’une
fièvre violente semblait comprimée sous cette
croûte inerte.
« Voilà votre secret?» répétai-je à la révéla­
trice, mais toujours sans paroles ; car le tu­
multe intérieur né me permettait pas de choi­
sir et de régler les sons de ma voix.
Elle aussi se taisait, à mon flanc. Je ne la
regardais pas et elle ne me regardait pas. Mais,
penchés vers les roches multiformes, nous
étions unis l’un à l’autre par cette fascination
qui rapproche ceux qui lisent ensemble dans

�LES VIERGES AUX ROCHERS

151

«n même livre. Nous lisions ensemble dans un
même livre fasc.inateur et périlleux.
Redressant la tête avec un léger sursaut, elle
dit:
— Entendez-vous les éperviers ?
Et tous deux nous cherchâmes les cimes
avec des yeux éblouis.
— Écoutez !
Le rocher assaillait le ciel avec une arme
hérissée de pointes, maculée de teintes rou­
geâtres comme de la rouille ou du sang séché ;
et les cris des oiseaux de proie augmentaient
sa fougue sauvage.
Alors un vertige soudain m’envahit, qui res­
semblait à l’horreur d’un désir et d’un orgueil
trop vastes. Dans les racines mêmes de ma
substance se réveilla peut-être l’ivresse barbare
de mes lointains ancêtres ; car mon trouble
indéfinissable se traduisit par une foudroyante
succession d’images où, comme à la lueur des
éclairs, je vis des hommes qui me ressemblaient
faire irruption dans la ville forcée, sauter par­
dessus des entassements de cadavres, enfoncer
leurs épées dans les chairs avec un infatigable
geste, emporter sur l’arçon de leur selle des

�152

LES VIERGES AUX ROCHERS

femmes demi-nues à travers les langues innom­
brables de l’incendie, tandis que le sang mon­
tait jusqu’au ventre de leurs chevaux agiles et
cruels comme des léopards.
« Àh ! j’étais digne de te posséder au milieu
du carnage, dans une couche de feu, sous l’aile
de la mort 1«disait en moi l’âme antique à
celle qui était à mon flanc.»Ma volonté aurait
su contraindre mon corps au miracle :
j’aurais escaladé les pierres lisses de cette
muraille défendue par mille arbalètes et, vivant,
je t’aurais enlevée ! »
Pleins de la désolation magnifique et terrible
qui s’élevait dans le ciel, mes yeux rencon­
trèrent le visage de la vierge, si violemment
illuminé par la réverbération que ce leur fut
une joie presque douloureuse. Et j ’éprouvai
un désir fou de saisir cette tête entre mes
mains, de la renverser en arrière, de la rap­
procher de mon souffle, de l’examiner de plus
près, de plus près encore, d’imprimer dans ma
pensée chacune de ses lignes ;— semblable à celui
qui, sous les glèbes stériles, aurait retrouvé un
fragment sublime par lequel le monde recou­
vrera la gloire d’une idée qui paraissait morte.

�153

LES VIERGES AUX ROCHERS

Elle était comme la statue dressée en face du
soleil levant: sa perfection ne craignait pas la
lumière. Dans sa forme corporelle je vis l’em­
preinte du type éternel,et je reconnus en même
temps la fragilité de sa chair assujettie à l'hu­
maine destinée. Elle était comme le fruit délicieux
qui arrive à cette minute précise de la m atu­
rité au delà de laquelle commence la corruption.
La peau de son visage avait l’ineffable trans­
parence de la corolle qui demain sera flétrie.
« Qui te soustraira au sacrilège du temps
destructeur? Qui t’arrêtera d’un dard mortel
à la cime de ta perfection, lorsque tu seras sur
le point de décliner m isérablement? » Les
obscures paroles du frère me revinrent à la
mémoire: « Violante se tue avec les parfums... »
Et, par un besoin religieux de la célébrer
dans tous ses actes, je la louai silencieusement :
s 0 créature souveraine, comme ti te sens parfaite, tu sens la nécessité de la n ort. Tu sens
que la mort seule peut te préserver de tout in­
digne outrage ; ét, puisque tout est noble en toi,
tu médites d ’offrir à la solennelle gardienne
Un corps embaumé royalement de parfums. »
9.

�154

le s

VIERGES AUX ROCHERS

Après avoir bu ce vin de myrrhe, quelle
saveur pouvait avoir pour nous la table où
nous prîmes place?
Autour de moi pensif, des choses vagues et
décolorées composaient je ne sais quelle har­
monie sourde où devait s’apaiser insensiblement
la passion communiquée à mon âme par la
roche ignée.
Les murs étaient couverts de miroirs disposés
symétriquement autour de la salle et encadrés
de colonnettes d’or; et, sur le champ des pan­
neaux, étaient peints dans un ordre alternatif
des testons et des corymbes de roses; et les
miroirs étaient ternis et verdis comme les eaux,
des étangs solitaires, et les colonnettes étaient
fines et tordues comme
* les tresses des filles
blondes, et les roses étaient languissantes et
pieuses comme les guirlandes qui ceignent les
martyrs de t ire dans les tabernacles. Mais,
peut-être po ir rendre hommage à l’hôte
donateur, les longs rameaux d’am andier,
attachés ingénieusement aux branchesdes candé­
labres, étalaient leur floraison encore vive et
fraîche devant les miroirs anciens et, se reflé­
tant et se multipliant dans la glauque pâleur,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

155

créaient l’apparence d’un printemps lointain
sous les eaux.
Toutes ces choses avaient un charme muet
qui descendait se mêler à la grâce humble de
Maximilla; de sorte qu’il me semblait que la
vierge déjà promise à Jésus participait de leur
essence et de leur aspect voilé, et qu’elle offrait
déjà l’apparence d’une créature « partie de ce
siècle », comme Béatrice dans le songe de la
Vita nuova, et que, avec l’humilité de son
maintien, elle disait aussi : « Je suis à con­
tem pler le principe de la paix. »
Comme elle était en face de moi et que je
la regardais, cette mienne imagination devint
si forte que, pendant quelques secondes, j’ar­
rivai à me figurer elle absente et sa place
vide. Et aussitôt ce vide s’emplit d’une ombre
si profonde qu’il me parut comme la bouche
d’un gouffre où devaient s’engloutir l’un
après l’autre tous ceux de sa race. Et je
pus ainsi m’élever à une vision unique et
tragique de tous ces vivants, grâce au relief
extraordinaire que leur donna ce fond
d’ombre.
Ils prenaient leur repas assis autour de la

�ir&gt;6

LES V IE R 5 E S AUX ROCHERS

table accoutumée; ils faisaient les gestes com­
muns qu’exige la satisfaction de la nature et
proféraient de temps à autre des paroles sim­
ples. Mais leurs actes et leurs accents parais­
saient accompagnés d’un mystère qui, à certains
moments, les chargeait de significations presque
terribles ou les rendait presque ridicules comme
le jeu des automates. Il y avait un contraste
d’une cruelle évidence entre les actes de la
fonction vitale qu’ils accomplissaient et les
signes de l’inévitable destruction qui s’accom­
plissait en eux. Antonello, assis à droite de
Maximilla, montrait dans toute son attitude
une sorte d’impatience réprimée, comme s’il
eût été contraint de nourrir avec ses mains, non
pas lui-même, mais un étranger. Et moi, qui le
fixais du regard, j ’eus dans un éclair l’intui­
tion de l’horreur qui le suffoquait, à sentir au
fond de lui-même la présence de cet étranger,
confuse encore peut-être, mais cependant non
douteuse. Et mes yeux, courant d’instinct
vers Odon assis à gauche de Maximilla, surpri­
rent dans sa contenance quelque chose qui était
comme le reflet atténué du trouble fraternel.
Et rien ne me sembla plus lugubre que cette

�LES VIEKGES AUX ROCHERS

157

correspondance occulte entre les deux frères
nés dans un même enfantement et voués à un
même destin ; rien ne me sembla plus dou&gt;
que cette virginale figure posée entre leurs
inquiétudes comme l’image de la Prière.
Les fleurs d’amandier exhalaient dans l’air
tiède une étrange odeur de mie!. De temps à
autre, un pétale, qui paraissait devenu plus rose,
tombait le long des miroirs comme dans un
silence d’eaux. Et je repensais à la halte dans
le verger.
Ah ! en vérité, comment auraient-ils pu, ces
pauvres yeux effrayés par tant de fantômes,
voir les choses belles et pures? Et que faisais-je
moi-même dans ce lieu, sinon une commémo­
ration de la m ort? Tout se ternissait autour
de nous à l’imitation des murailles, semblait
reculer dans un passé lointain; tout prenait
un aspect vieilli et fané, semblait se couvrir
de poussière. Les deux domestiques, avec
leurs livrées bleues et leur longs bas blancs,
lents et distraits, avaient l’air de sortir d’une
garde-robe du siècle passé, tristes restes d’un
luxe aboli. Lorsqu’ils se retiraient à l’écart,
ils semblaient s’évanouir comme des ombres

�138

LES VIERGES AUX ROCHERS

dans le lointain illusoire des glaces, rentrer
dans leur monde sans vie.

Mais la voix du prince, continuelle évoca­
trice de souvenirs, transformait l’enchantement.
Lorsqu’il parlait, chacun se taisait avec respect;
et l’on n’entendait plus que la profonde voix
sénile qui, par moments, devenait rauque de
colère contenue ou trem blait de douleur et de
regret.
Ce jour était pour le vieillard un jour né­
faste : c’était l’anniversaire de celui où le Roi
était parti de Gaëte. En ce jour s’accomplis­
sait la vingt et unième année d’exil.
— Eh bien! me disait-il avec le feu de la
foi, tandis que sa belle barbe blanche lui don­
nait un aspect prophétique ; eh bien ! Claude,
quand un Roi tombe comme est tombé François
de Bourbon à Gaëte, en m artyr et en héros,
il est impossible que Dieu ne le relève pas et
ne lui restitue pas son royaume. Écoute ma
parole, fils de Maxence Cantelmo, et ne l’oublie
jamais : le Roi des Deux-Siciles finira glorieu­

�LES VIERGES AUX ROCHERS

45£&gt;

sement ses jours sur son trône légitime. Et
puisse Dieu m ’accorder que cela s’accomplisse
avant que je ferme les yeux I C’est tout ce que
je souhaite.
Il composait au pâle fantôme royal une
apothéose de flammes et de sang sur les ruines
de la ville forte.
« Admirable foi ! » pensais-je en apercevant
les étincelles qui pouvaient s’allumer encore
dans l’azur cendré de ces yeux affaiblis. « Admi­
rable foi, et si vaine 1 La vertu des Bourbons
dort à Saint-Dénis.» Et comme, dans les paroles
du vieillard, passait l’image flamboyante de
l’héroïne bavaroise, je sentis renaître en moi,
plus vigoureux,le mépris pour ce roi de vingttrois ans auquel la Fortune avait présenté le
cheval qui porta Henri de Navarre à Paris,
tandis que le pusillanime, — tel Philippe V
hébété, — n’aurait voulu monter que les che­
vaux figurés sur les tapisseries qui décoraient
ses appartements.
« Quelle magnifique entreprise avait devant
lui ce Bourbon, lorsqu’il sortit du palais de
Caserte où les médecins s’occupaient à embau­
mer le cadavre de son père couvert de mille

�160

LES VIERGES AUX ROCHERS

plaies putrides! » pensais-je, dans l’enthousiasme
que me redonnaient les images guerrières évo­
quées par le vieillard vénérable. « Rien ne lui
manquait, pas même le spectacle et l’odeur de
la pourriture, si puissants pour susciter les
grandes pensées. En vérité, il avait tout : la
force impérieuse de son nom antique, la jeu­
nesse qui séduit et entraîne, un royaume sur
trois mers, délicieux et habitué aux tyran­
nies, un palais opulent en face d’un golfe
recourbé et sonore comme une cythare, une
compagne passionnée dont les narines félines
semblaient respirer dans un rêve héroïque et
palpiter de volupté aux électriques effluves des
ouragans pressentis. Tous ces biens, il avait à
en jouir et à les défendre ; et, jeune époux re­
venant de l’extrême rivage de l’autre mer, il
portait encore dans les oreilles la clameur des
peuples fidèles, mais il entendait aussi une
autre clameur; et l’occasion d’une superbe
lutte s’offrait à lui par delà les frontières de
son empire, sur des plaines déjà arrosées de
sang et fumeuses d’une fermentation violente,
ouvertes aux pensées les plus fortes, au verbe
le plus noble et à l’épée la plus rapide. En

�L ES V I E R G E S AUX ROCHERS

161

vérité, il avait tout, hormis la nature du lion.
Pourquoi donc la Fortune voulut-elle com­
bler de pareilles faveurs un débile agneau ? Ja­
mais sang ne fut plus timide dans des veines
juvéniles, jamais sensualité n’y fut plus en­
gourdie. La beauté même de son royaume
légitime, la divine forme des rivages, la brise
voluptueuse, le mystère des nuits, tous les
prestiges de l’été mourant, tout cela devait au
moins troubler ses sens de jeune homme,
irriter en lui l’instinct profond de la posses­
sion et lui communiquer un sauvage élan de
vie. Ah I le dernier soir passé dans le palais
presque désert, abandonné par les courtisans,
traversé par les grands souffles du vent marin
qui apportait les parfums de septembre et la
suprême douceur du golfe, tandis que les
rideaux agités bruissaient en répandant de
vagues effrois, tandis que les lampes vacillaient
et s’éteignaient sur les tables couvertes des hon­
teuses lettres par lesquelles avaient pris congé,
à l heure de l’agonie, les serviteurs qu’on avait
crus les plus dévoués ! Et la désolation de ce
départ dans le crépuscule, sur le petit navire
commandé par un homme du peuple, par un

�162

LES VIERGES AUX ROCHERS

des rares fidèles; et la rencontre silencieuse
des navires de guerre pleins de trahison,
déjà livrés à l’ennemi ; et l’interminable .nuit
sans sommeil passée sur le pont en vains
regrets, tandis que la Reine lasse dormait sous
les étoiles, exposée à l’humidité de la brise ; et
enfin, au lever du soleil, la roche de Gaëte, ce
suprême refuge destiné à la ruine suprême,
où la dignité royale devait se soumettre aux
conditions imposées par un soldat vaniteux ! »
— La trahison était partout, comme la
fumée et l’odeur du nitre, continuait le prince
qui, de plus en plus troublé par ces sanglants
souvenirs, animait de temps à autre son discours
avec un geste de la main blanche sur laquelle
resplendissait le camée. La journée la plus
terrible du siège fut celle du 5 février, lorsque
la poudrière de la batterie Saint-Antoine sauta
par trahison...
— Ah! quelle atroce chose! s’exclama Vio­
lante qui, secouée d’un sursaut, fit le geste
instinctif de se boucher les oreilles avec ses
paumes. Quelle terreur!
— Tu t’en souviens toujours, lui dit son père
en posant sur elle des regards devenus plus doux.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

163

— Oui, toujours.
— Violante était restée avec nous dans Gaëte,
reprit-il en s’adressant à moi. Elle avait cinq
ans à peine ; elle était le grand amour de la
Reine. Les autres étaient partis pour CivitaVecchia sur le Vulcain, avec la comtesse de
Trapani. Nous étions logés dans la casemate,
sous les batteries du Front-de-Mer...
— Je me souviens de tout ! interrompit
Violante, émue d’une animation soudaine qui
semblait lui venir de cette immense lueur
empourprée répandue sur son enfance. Je me
souviens de tout, de tout, comme des choses
arrivées hier. La chambre était isolée par deux
cloisons faites de drapeaux cousus ensemble.
J ’en vois distinctement les couleurs : c’étaient
des pavillons pour signaux, bleus, jaunes et
rouges. Les lampes étaient allumées, parce que
les blindes couvraient les fenêtres. Lorsque
l’explosion se produisit, il pouvait être trois
ou quatre heures du soir. Nina Rizzo, la
camériste de la Reine, venait de sortir à l’instant.
Je tenais dans les mains une tasse de lait que
m’avaient envoyée les sœurs de l’Hôpital...
Ainsi parlait-elle, par phrases brèves, d’une

�164

LES VIERGES AUX ROCHERS

voix un peu sourde, le regard un peu extatique,
révélant l’une après l’autre ces particularités
précises, comme si elle les voyait dans une
succession d’éclairs. Et les images qu’évoquait
sa parole de voyante se distinguaient par une
extraordinaire puissance de relief sur le fond
confus des autres images.
La vierge et le vieillard, commémorant à
l’envi la ruine et le carnage, semblaient abolir
les choses vagues et décolorées d’alentour,
créer une sorte d’atmosphère fumeuse où mon
âme respira pendant quelques minutes avec
anxiété. — C’était le siège avec toutes ses hor­
reurs, dans la ville encombrée de soldats, de
chevaux et de mulets, dépourvue de vivres et
d’argent, armée d’armes faibles ou inutiles, tra­
vaillée par le typhus et par la félonie. Les pluies
torrentielles l’emplissaient d’une boue noirâtre
où les bêtes de somme faméliques, errantes dans
les rues, s’abattaient et agonisaient. Une grêle
de fer la criblait, la démantelait, la renversait,
l’incendiait, toujours plus épaisse et plus as­
sourdissante, interrompue seulement par les
courts armistices conclus pour ensevelir les
cadavres déjà putréfiés. Dans les églises, pendant

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

1G5

qu’on célébrait l’oifice divin et qu’on invoquait
l’invincible Patronne, des pierres se détachaient
des murs, des vitres brisées tombaient, on
entendait les gémissements des blessés trans­
portés sur les civières. Dans les hôpitaux,
lorqu’üne bombe traversait le m ur du dortoir,
les malades se soulevaient sur leurs lits ; et,
au moment de l’explosion, croyant mourir, ils
criaient : « Vive le Roi I » Une poudrière
éclatait à l’improviste, ébranlant jusqu’aux
fondations la ville entière qui restait suffoquée
par la fumée et par la terreur, tandis que
dans l’abîme ouvert disparaissaient les bastions,
les canons, les fascines, les casemates, les
maisons et les hommes par centaines. Mais
quelquefois, aux jours de grand soleil, une
sorte de délire héroïque s’emparait des assiégés,
une sorte d’ivresse de la mort les poussait au
péril sur les batteries où le feu était le plus
terrible. Sous les yeux de l’ennemi, les artilleurs
chantaient et dansaient frénétiquement au son
des fanfares; et, si l’un d’eux tombait frappé,
c’était un surcroît de guerrière allégresse. Un
immense cri de joie et d’amour saluait l’appari­
tion de la Reine sur les esplanades où le fer grê­

�166

LES VIERGES AUX ROCHERS

lait. Elle s’avançait d’un pas audacieux, avec la
souple grâce de ses dix-neul ans, serrée dans
un corsage splendide comme un corselet, sou­
riante sous les plumes de son feutre. Sans
battre des cils au sifflement des balles, elle
fixait sur les soldats son regard,aussi enivrant
que l’ondulation des drapeaux ; et, sous ce
regard, l’orgueil semblait élargir les blessures,
tandis que ceux qui n’étaient pas blessés
enviaient la gloire d’une tache sanglante. De
temps à autre, des hommes aux yeux ardents
sur un visage noirci, les habits comme triturés
par les mâchoires d’un rum inant, couverts de
sang et de poussière, s’élançaient des pièces
vers elle en l’appelant par son nom et baisaient
le bord de sa robe...
— Ah ! comme elle était belle et comme elle
était digne de son trône ! s’exclama le prince
dont la voix retrouvait les plus mâles accents
pour célébrer cette prouesse. Sa présence avait
sur les soldats un pouvoir magnétique. Lors­
qu’elle était là, tous devenaient des lions. Le
22 janvier fut le jour le plus glorieux du siège,
parce qu’elle resta dans les batteries jusqu'au
soir.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

167

Il y eut ensuite une pause où il sembla
que chacun de nous contemplait l’idéale figure
de l’héroïne sur un champ de décombres et de
cadavres.
— Elles étaient étranges, les larmes dans
ses yeux ! dit Violante avec lenteur, tout
absorbée en ce lointain souvenir. A la dernière
heure, quand je la vis pleurer, je restai effrayée
et étonnée comme devant un fait imprévu et
presque incroyable. En m’embrassant, elle me
mouilla toute la face.
Après un silence, elle ajouta :
— Elle portait au chapeau une petite plume
verte.
Elle ajouta encore :
— Elle avait sur la gorge une grande
émeraude.
Comme elle était assise à mon côté, un nouveau
trouble m ’envahit lorsque, par un mouvement
involontaire, je me penchai un peu vers elle
et respirai son parfum, qui me sembla devenir
plus fort et dominer la fragrance miellée des
fleurs. Les personnes et les objets présents
m ’inspirèrent une aversion subite, me don­
nèrent une sorte d’impatience et d’âcre dégoût,

�168

LES VIERGES AUX ROCHERS

comme s’ils me fussent à cette minute môme
devenus plus lourdement à charge. Je regardai
avec une hostilité instinctive le frère du prince,
Octave Montaga, assis au bout de la table, taci­
turne et un peu sinistre à la façon d’un homme
masqué, symbole d’une prohibition obscure
et mtransgressible. Je sentis une haineuse in­
surrection de ma santé, de ma vigueur et de
mon désir contre la maladie, contre la tristesse,
contre l’ennui mortel où la prodigieuse créa­
ture se consumait sans remède. Repoussant
les inquiétudes engendrées naguère dans mon
esprit par les trois formes différentes à leur
successive apparition, je crus avoir déjà fixé mon
choix surcelleen qui tous les prestiges semblaient
se joindre à la solennité du passé pour l’en­
noblir. Une fois encore elle remuait seule tout
mon être, comme au moment où elle avait levé
la tôte au cri des éperviers.
Le prince me dit :
— N’est-il pas étrange, Claude, que Violante
conserve de ce temps-là une mémoire si lucide?
Cela ne te paraît-il pas fort étrange?
Puis, souriant de son premier sourire, très
doux :

�LES VIERGES AUX ROCHERS

169

— Mai'ie-Sophie n’a jamais cessé d’avoir
pour elle une prédilection. La sachant pas­
sionnée pour les parfums, elle lui envoie tous
les ans, au jour de son anniversaire, une
grande quantité d’essences. Depuis que nous
sommes ici, elle n’y a pas manqué une fois.
Il se tourna vers sa fille, tendrement :
— Désormais, tu ne pourrais plus t’en pas­
ser, n’est-il pas vrai ?
Puis, avec une ombre de tristesse :
— Elle en vit, me dit-il. Et tu vois, Claude,
comme elle s’est faite blanche !
Il me sembla qu’Anatolia m urm urait :
— Elle en m eurt.

X
Quand nous quittâmes la table, Anatolia
proposa de descendre au jardin.
— Allons prendre encore un peu de soleil,
dit-elle en levant la main vers un faisceau de
rayons qui pénétrait par une fenêtre dont le
rideau décoloré laissait à découvert la plus
haute vitre. Qui veut descendre?
Dans le geste, sa main s’illumina, se dora

�170

LES VIERGES AUX ROCHERS

jusqu’au poignet; et les rayons coulèrent entre
ses doigts comme une chevelure docile.
— Venons tous, répondis-je.
Don Octave prit congé et se retira ; — parmi
nous, son aspect était celui d’un intrus. — Mais
le prince mit son bras sous le bras d’Anatolia,
comme avait déjà fait Antonello sur la rampe.
— Je vous accompagnerai, dit-il, jusqu’au
vestibule.
En passant par la vaste salle des audiences,
déchue au rôle d ’antichambre vide, je rem ar­
quai une vieille chaise à porteurs garnie de
ses deux barres, comme si elle eût à l’instant
même déposé sa dame ou qu’elle fût préparée
pour la recevoir. Je m’arrêtai.
— Qui va en chaise à porteurs ? demandai-je.
— Aucun de nous, répondit Anatolia après
une seconde d’hésitation, tandis que l’ombre
d’un trouble passait sur tous les visages.
— Elle est du temps de Charles III, dit le
prince, dissimulant par un sourire sa triste
pensée. Elle a appartenu à Donna Raimondetta
Montaga, duchesse de Cublana, qui fut la plus
belle dame de la Cour et célébrée comme la
plus grande beauté du Royaume.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

171

Je m’approchai, attiré par cette vieille chose
qui ne semblait pas encore bien m orte,et à
laquelle le souvenir de Donna Raimondetta
conférait au contraire un prix et une grâce non
pareils et comme une reviviscence fictive sous
mon regard.
— Le style en est excellent, déclarai-je.
C’est une exquise œuvre d’art, et conservée à
merveille.
Mais je m’aperçus qu’autour de moi une
inquiétude étrange dominait mes hôtes et que
la cause de leur malaise venait de l’objet pré­
sent. Et alors, par la vertu du mystère, je
sentis vivre d’autant plus forte en ce bois pré­
cieux la vie de mes imaginations.
—■L’âme de Donna Raimondetta y habite
peut-être, dis-je sur un ton léger, pris de l’irré­
sistible envie d’ouvrir la portière. Il serait impos­
sible qu’elle eût un asile plus élégant. Voyons.
Dès que j ’eus ouvert, une subtile odeur vint à
mes narines; et, pour l’aspirer mieux, j ’avançai
la tête à l’intérieur.
— Quel parfum I m’écriai-je, délecté par
cette sensation imprévue. C’est le parfum de
la duchesse de Cublana ?

�LES VIERGES AUX ROCHERS
m
Et, pendant quelques secondes, mon esprit
resta suspendu dans la molle atmosphère créée
par le charme de la dame d’autrefois, imaginant
une petite bouche ronde comme une fraise,
une haute chevelure chargée de poudre et une
robe de brocatelle gonflée par le panier.
La chaise à porteurs embaumait comme un
coffre de mariage, capitonnée au dedans d’un
velours vert comme le feuillage du saule et
ornée sur chaque côté d’un petit miroir ovale,
toute dorée au dehors et peinte avec un goût
superfin, enrichie de ciselures délicates aux
joints et aux corniches, rendue plus harmo­
nieuse et plus douce à la vue par le voile des
siècles, œuvre aimable d ’une fantaisie gracieuse
et d’une savante main.
— Ou peut-être, repris-je, c’est vous, Donna
Violante, qui avez vidé l’une de vos fioles sur
ce velours si tendre, en hommage à l’ancêtre
fameuse ?
— Non, ce n’est pas moi, fit-elle, presque
indifférente, comme reprise de l’ennui accou­
tumé, comme redevenue étrangère.
— Allons, allons ! dit Anatolia en nous pres­
sant. Il fait toujours très froid dans cette salle.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

173

Et elle entraîna son père qu’elle avait encore
à son bras.
— Allons ! répéta Antonello qui frissonnait.

De la plus haute marche, on percevait déjà
la rum eur de l’eau : sourde d’abord, puis de
plus en plus claire et forte.
— La fontaine est rouverte? fit le prince.
— Tout à l’heure, dit Anatolia, nous l’avons
rouverte en l’honneur de notre hôte.
— As-tu remarqué, Claude, le jeu des échos
dans la cour? me demanda Don Luzio. C’est
extraordinaire.
— Vraiment extraordinaire, répondis-je.
C’est un prodigieux effet de sonorité ; cela res­
semble à l’artifice d’un musicien. Je crois
qu’un harmoniste attentif trouverait ici le
secret d’accords et de dissonances inconnus.
Voilà une incomparable école pour une oreille
délicate. N’est-ce pas, Donna Violante.? Vous
êtes pour la fontaine contre Antonello?
— Oui, dit-elle avec simplicité. J ’aime et je
comprends l’eau.
10.

�174

LES VIERGES AUX ROCHERS

— Loué sois-tu, mon Dieu, pour sœur eau...
Vous vous rappelez, Donna Maximilla, le Can­
tique de saint François d’Assise ?
— Certes, répondit la fiancée de Jésus rou­
gissante, avec un faible sourire. Je suis une
Clarisse.
Son père la caressa d’un mélancolique regard.
— Sœur Eau I l’appela Anatolia,en effleurant
du bout des doigts le lisse bandeau de cheveux
qui lui descendait sur la tempe. C’est le nom
que tu devrais prendre.
— Ce serait dt_- l’orgueil, fit la Clarisse avec
une riante humilité.
Elle me rem it en mémoire, avec une légère
variante, la sentence de la Bienheureuse : Symphonialis est aqua.
Nous étions tous là, près de la fontaine sonore.
Chaque bouche donnait ses notes par un cha­
lumeau de verre semblable à une flûte re­
courbée. La vasque inférieure était déjà pleine
et l’eau submergeait jusqu’au ventre les quatre
chevaux marins.
— Le dessin est d’Algardi de Bologne, l’ar­
chitecte d’innocent X, dit le prince; mais les
iculptures ont été exécutées par 'e napolitain

�LES VIERGES AUX ROCHERS

175-

Domenico Guidi, le même qui exécuta la plus
grande partie du haut-relief d’Attila, dans
l’église de Saint-Pierre.
Comme Violante s’était de nouveau approchée
du bord de la vasque, je voyais son image ré­
fléchie dans le cercle liquide où un tremblote­
ment continuel en brouillait les lignes entre«
les jambes des chevaux.
— Un tragique épisode se rattache à cette
fontaine, continua le prince; un épisode qui,
plus tard, fut l’occasion de certaines croyances
superstitieuses. Tu ne le connais pas ?
— Non, répondis-je. Mais racontez-le-moi,,
si vous le voulez bien.
Et je regardai Antonello, en repensant à
l’âme perdue qui le tourmentait et l’épouvan­
tait pendant la nuit. Lui aussi, maintenant,
il tenait les yeux fixés sur l’image de Violante
qui tremblotait au fond de l’eau.
Don Luzio commença :
— C’est ici, dans ce bassin, que Panthée
Montaga m ourut noyée, au temps du vice-roi
Pierre d’Aragon...
Mais il s’interrompit.
— Je te raconterai cela un autre jour.

�'S.

176

LES VIERGES AUX ROCHERS

Je compris qu’un scrupule l’empêchait de
ressusciter ce souvenir en présence de ses
filles, et je ne voulus pas insister.
Mais un peu plus tard, dans le vestibule
extérieur, pendant la lente promenade qu’il
faisait seul à mon bras, il reprit son récit,
tandis qu’autour de nous le soleil resplendissait
sur la rangée de balustres d’où les hautes sta­
tues blanches des Saisons contemplaient la
vallée fauve du Saurgo.
C’était un drame de passion et de mort,
intime et secret, bien digne du puissant cloître
de pierre qui d ’abord en avait comprimé, puis,
par un rapide retour, exalté la violence. Il me
faisait voir l’empire exercé par le génie des lieux
sur une âme assortie, et en vertu duquel tout
sentiment sincère devait se condenser en cette
âme jusqu’à l’extrême tension dont est capable
la nature humaine, pour déployer ensuite toutesa
force dans un acte définitif et d’effet certain.
En écoutant le récit imparfait du prince, je
reconstituais mentalement l’heure de vie essen­
tielle qui avait produit la mort de Panthée ;
et le crime nocturne prenait à mes yeux une
beauté révélatrice de choses profondes.

�LES VIE RGES AÜX ROCHERS

177

Profond, en vérité, devait être le vouloir de
cet Umbelino qui, brûlant d’un implacable
amour pour sa sœur non complice, mais résolu
à demeurer seul dans sa faute, médita de la
tuer pour séparer de l’âme cette chair qui
l’enflammait d’un si terrible désir et pouvoir
ne souiller que celle-ci de toutes les caresses.
« Il dut tirer de son secret des frissons m er­
veilleux, » pensais-je en contemplant le visage
maigre et olivâtre que me représentait mon
imagination. « Comme un sortilège inconnu lui
avait infusé dans le sang ce feu im pur, il ne
consentit pas à reconnaître pour objet de saconcupiscence autre chose que l’enveloppe corporelle
qui renfermait l’âme inviolable; et alors, par
la force de sa pensée, il sut les séparer distinc­
tement l’ûne de l’autre et conserver en même
temps dans son cœur les deux amours, le sacré
et le profane. Quel devait être le frisson de son
horreur lorsque, dans les instants où le dévo­
rait, plus ardente, la fièvre alimentée par les
effluves de ce corps présent, il entendait la chère
âme de sa sœur exhaler de suaves paroles par
ces mêmes lèvres qu’en songe il couvrait de
luxurieux baisers ! En quelles épouvantables

�178

LES VIERGES AÜX ROCHERS

rafales devait tourbillonner sans trêve sa vie
intérieure, multipliée par la solitude et rendue
plus dense par la contrainte ! A la fin, comme
il sentait s’alourdir le joug de la fatalité qui
lui rendait le crime nécessaire, il résolut
de réduire la beauté funeste de Panthée à
une forme vide et à une dépouille insensible
par le moyen de la mort. Quels témoi­
gnages de pitié et de douleur ne prodigua-t-il
pas en silence à cette chère âme qui devait
s’envoler innocente vers le ciel pour ne lui
laisser entre les bras que la chair convoitée !
Certes, lorsqu’il l’accompagnait à la chapelle
pour la prière matinale, il lui disait d’inef­
fables choses. « 0 Panthée, — lui disait-il pour
qu’elle s’attardât à prier avec plus de fer­
veur, — rien au monde n’est plus doux que ta
prière ; elle est plus douce que la rosée. »
Et, pour qu’elle se préparât à m ourir: « 0
Panthée, lui disait-il, que tu es heureuse! Le
lieu de ton âme est le giron de Notre-Seigneur
Jésus-Christ. » — Mais, en silence, il lui disait
d’autres choses ineffables qu’elle ne devait
pas entendre. Et, un soir d’été plein de
fatals prestiges, l’heure de la mort sonna. Tout

�LES YIERGES AÜX ROCHERS

179

était invraisemblable et propice, comme dans
un rêve. Ils se tenaient ensemble près de la
fontaine éloquente et rafraîchissaient leurs
mains dans l’ombre humide, taciturnes. Une
fièvre d’enfer brûlait aux poignets d’Umbelino,
dont les yeux fixes regardaient l’image de
Panthée réfléchie par l’eau sous la clarté des
étoiles. Et, comme dans un rêve, presque
magiquement, ses mains, avec autant de faci­
lité qu’elles auraient courbé la tige d’un lys,
ployèrent la personne de Panthée vers l’image
profonde jusqu’à ce que l’une et l’autre se
confondissent ; et la fontaine garda un blanc
cadavre...

En me quittant, le prince Luzio me dit :
— J’espère qu’à partir de ce jour tu voudras
bien considérer cette maison comme la tienne.
Quand tu viendras, mon cher enfant, tu seras
toujours le bienvenu. Ne te fais donc pas trop
désirer.
J’étais si triste de le voir rentrer seul dans
ie palais désolé que je l'accompagnai un bout

�180

LES VIERGES AUX ROCHERS

de chemin en lui parlant affectueusement. Nous
nous arrêtâmes devant la fontaine ; et il fit un
geste vague vers le bassin où, dans la limpi­
dité glaciale, j’entrevis la funeste beauté de
Panthée, et les blanches mains à fleur d’eau,
concaves comme deux pétales de magnolia, et
la molle chevelure flottante sous les jambes des
chevaux marins.
— Par la suite, dit le prince avec un
sourire, une légende courut. Durant les
nuits sans lune, l’âme de Panthée chantait à la
cime du jet d’eau et celle d’Umbelino se déses­
pérait dans les gueules des bêtes de pierre,
jusqu’à l’aurore.

Comme nous étions penchés sur la balus­
trade vers le jardin en pente, l’anxiclé du
printemps nous montait à la face. Nous étions
enveloppés d’une sorte d’éther qui vibrait avec
la vitesse d’un pouls fébrile ; et cette sensation
était si lourde et si continue qu’elle engourdis­
sait les nerfs. Les pupilles se fixaient et les
paupières s’abaissaient comme au début du

�LES VIERGES AUX ROCHERS

loi

sommeil. Je sentais mon âme chargée comme
une nuée.
Sur notre silence commun, Anatolia dit:
— C’est le Bonheur qui passe.
Par cette parole inattendue, elle nous révé­
lait à nous-mêmes le secret de notre angoisse
intérieure ; et elle exprimait l’essence de l’inef­
fable mélancolie répandue sur la campagne à
l’heure du renouveau.
— C’est le Bonheur qui passe.
« Quelles mains pourraient l’arrêter? » me
demandai-je aussitôt, dans une aveugle agi­
tation de mon besoin d ’am our, dans une
insurrection confuse de mes plus profonds
instincts.
Les trois sœurs, accoudées sur la balustrade
de pierre, tenaient en dehors leurs mains nues, \
sans anneaux, plongées dans le soleil comme
dans un tiède bain d’or : Maximilla, les doigts
enlacés; Anatolia, les paumes prises en croix
l’une dans l’autre, de telle façon que les pouces
étaient en dessus ; Violante, froissant quelques
violettes déjà fanées qu’elle prenait à sa cein­
ture et les laissant ensuite tomber dans l’espace.
« Quelles mains pourraient l’arrêter? »
il

�182

LES VIERGES AUX ROCHERS

Celles d’Anatolia étaient évidemment les plus
fortes et les plus sensitives. Sous la peau s’y
dessinaient avec fermeté les muscles et les
tendons qui donnaient de la vigueur aux pouces
gemmés d’un ongle rose dont la racine était
sertie d’une 'lunule presque blanche, tel un
onyx à deux lames. — Ne m ’avaient-elles pas
déjà, au premier contact, communiqué une
sensation de force généreuse et de bonté effi­
cace? N’avais-je pas cru déjà sentir dans le
creux de leur paume une chaleur vivifiante?
Mais celles de Maximilla semblaient pour
ainsi dire incréées, comme les formes des
apparitions, tant elles étaient fines ; et si
blanches que le rayon d’or ne réussissait pas
à les dorer; et si bien connues de moi que,
dans la pleine lumière du jour, je revoyais les
ténèbres de l’abside ombrienne où je les avais
vues pour la première fois sur l’icone de
l’autel, seules survivantes d’une figure réab­
sorbée par le mystère et capables pourtant, à
elles seules, d’enchanter et de caresser des
ûmes. A cette heure, par l’entrecroisement de
leurs doigts entrelacés, elles exprimaient le lien
de l’esclavage volontaire. — Me voici, je suis à toi,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

183

prisonnière d’une attache plus forte que toutes
les chaînes. Je n’ouvrirai les bras que lorsqu’il
te plaira de me détacher. Je ne puis et ne
veux rien qu’adorer et obéir, obéir et adorer.
— Telle était la confession que, par ces
indices, la vierge pieuse faisait à son idéal
seigneur. Et j ’imaginai que ces mains se dé­
nouaient et que leurs paumes engendraient de
longues zones de silence vivant, à la façon dont
naissent de celles des anges peints en haut et
en bas des tableaux d’église les banderoles
enroulées des cartouches qui portent un verset
et qui encadrent les personnages dans le sens
mystique des paroles écrites. « Ainsi, ô Ado­
rante, dans les cercles de ton vivant silence
d’amour, tu pourrais enfermer mon esprit mé­
ditatif 1 Et je serais infidèle aux solitudes de
la terre, aux solennelles montagnes, aux bois
musicaux, aux fleuves pacifiques et même aux
cieux étoilés ; car nul spectacle terrestre n’élève
le génie de l’homme autant que la présence
d’une belle âme soumise. Elle donne aux murs
de la chambre secrète une immensité sans
limites, comme la lampe votive dilate dans le
temple la grandeur de la nuit. C’est pourquoi

�LES VIERGES AUX ROCHERS

ie voudrais, ô douce esclave, t’avoir dans ma
demeure. Celui dont une adoration muette
entoure les méditations, celui-là sent la divinité
de sa pensée et crée comme un dieu. »
Mais les mains sublimes de Violante expri­
mant des tendres fleurs la goutte essentielle et
puis les laissant tomber meurtries sur le sol,
accomplissaient un acte qui, comme symbole,
répondait parfaitement au caractère de mon
style : — elles extrayaient d’une chose jusqu’au
dernier arome de la vie, c’est-à-dire qu’elles
lui prenaient tout ce que cette chose pouvait
donner, et ensuite elles la laissaient épuisée.
Cela n’était-il pas un des plus graves offices de
mon art de vivre?
Violante m ’apparaissait donc comme un divin
et incomparable instrument de mon art. « Son
alliance m ’est nécessaire pour connaître et
pour épuiser les innombrables choses que
recèlent dans leur profondeur les sens hu­
mains, ces choses dont l’éternelle luxure e st1
l’unique révélatrice. La chair tangible ren­
ferme des mystères infinis que le seul contact
d’une autre chair peut dévoiler à ceux que
la Nature doua pour les comprendre et les

�LES VIERGES AUX ROCHERS

183

célébrer religieusement. Le corps de cette
femme n’a-t-il pas la sainteté et la magnifi­
cence d’un temple? Sa beauté ne promet-elle
pas à ma sensualité les plus hautes initia­
tions? »
Ainsi, comme naguère pendant la première
montée, j ’attirais en moi les trois formes inté­
grales qui offraient à toutes les puissances de
mon être la joie de se manifester et de se
satisfaire totalement dans une harmonie par­
faite. L’une — dans mon rêve — avec son
pur front rayonnant de présages, veillait sur
le fils de mon sang et de mon âme ; et l’autre,
comme la pyrauste dans la fournaise du métal­
lurgiste, vivait dans le feu intime de mes pen­
sées ; et l’autre me rappelait au culte religieux
du corps et me conviait à de secrètes céré­
monies pour m’enseigner à revivre la vie des
dieux antiques. Toutes trois semblaient nées
pour servir mes volontés de perfection sur terre.
Et la nécessité de les séparer l’une de l’autre
m’offensait comme un désordre, m’irritait
comme une injustice du préjugé et de la cou­
tume. » Pourquoi donc ne pourrais-je pas les
conduire le même jour dans ma demeure et

�486

LES VIERGES AUX ROCHERS

orner ma solitude de leur triple grâce? Mon
amour et mon art sauraient créer autour de
chacune un enchantement différent, et cons­
truire pour chacune un trône, et offrir à
chacune le sceptre d’un idéal royaume peuplé
de fictions où elle retrouverait, transfigurée
sous des aspects multiples, la partie non mor­
telle de son être. Et, puisque la brièveté est le
très juste attribut du rêve superbe et de la vie
belle, mon amour et mon art sauraient aussi
-composer pour ces béatrices (mais non pour
toi, ô Anatolia, destinée aux longues veilles !)
une mort harmonieuse à l’heure opportune... »
Ainsi pleuvaient sans trêve sur les mains vir­
ginales mes pensées qu’en cette précoce chaleur
du soleil enflammait un doux délire, lorsque
Violante laissa tomber la dernière fleur meur­
trie et se pencha vers les extrémités des longs
sarments qui grimpaient de la terrasse infé­
rieure et s’enroulaient aux balustres. Elle
réussit à casser une petite branche et en
examina les fibres internes pour voir si déjà
les pénétrait la sève printanière.
— Elles dorment encore, dit-elle.
Nous étions donc inclinés sur l’extrême som­

�LES VIEKGES AUX ROCHERS

187

meil, déjà transparent, de ces ternes dépouilles
où allait s’accomplir un des plus grands mi­
racles terrestres, évoqué par une parole.
— Vous verrez dans quelques semaines, me
dit Anatolia. Tout se recouvrira d’un manteau
vert, toutes les treilles seront ombreuses.
C’étaient, non pas les mères du raisin mais
des vignes fécondes seulement en pampres dont
les innombrables lianes volubiles s’étalaient
en haut sur la vaste muraille et en bas sur
les treilles des rampes comme un tissu réticulaire. Elles n’avaient pas un aspect de végé­
taux, mais elles ressemblaient à des cordelettes
usées, détrempées par la pluie, desséchées par
le soleil, fragiles en apparence comme des toiles
d’araignées. Et pourtant l’imminence de la mé­
tamorphose les rendait mystiques comme les
plus énorme troncs des forêts alpestres. Des
myriades de feuilles vivantes allaient jaillir des
fibres de ces cordages inertes, miraculeusement.
— En automne, me dit Violante, tout de­
vient rouge, d’un rouge splendide ; et, par cer­
taines journées d’octobre, sous le soleil, les
murailles et les rampes semblent tendues de
pourpre. A cette époque, le jardin a vraiment

�188

LES VIERGES AUX ROCHERS

son heure de beauté. Vous verrez, si vous êtes
encore près de nous.
— Il n’y sera plus, interrompit Antonello en
hochant la tête.
— Pourquoi répètes-tu toujours cela ? lui de­
mandai-je sur un ton de doux reproche. Qu’en
sais-tu ?
— Personne ne sait jamais rien, m urm ura
Odon de sa voix sourde, que je ne distinguai
de la voix fraternelle qu’au mouvement
des lèvres. Qui peut dire ce qu’il adviendra
de nous, d’ici à l’automne? Maximillaseule est
tranquille : elle a trouvé son refuge.
Une imperceptible goutte d’amertume altérait
peut-être les dernières paroles.
— Maximilla va prier pour nous, dit Anatolia
gravement.
La Clarisse baissa la tête vers ses mains
jointes. Et il y eut un intervalle où nous gar­
dâmes le silence, sous une onde de choses in­
distinctes mais pourtant impérieuses.

L’hallucinante vision de la pourpre automnale

�189

L E S VIERÜF.S AU X R 0 C H E B 3

faisait pâiir à mes yeux cette limpide aprèsmidi du printemps renaissant, tandis que nous
descendions la rampe où, quelques heures aupa­
ravant, les trois princesses m’étaient apparues
comme au début d’un conte, sortant d’une nuit
d’immémoriales angoisses avec un sourire nou­
veau. Autant me semblait déjà lointaine cette
heure matinale, autant me semblait proche
l’automne auquel — selon un pressentiment
obscur — devaient me conduire les vicissitudes
d’une foudroyante destinée. Et, si j ’imaginais
autour des sarments nus le feuillage empour­
pré, je voyais sur le visage des trois soeurs
tomber une sinistre ombre de deuil.
Encore une fois le sentiment de la mort pas­
sionna et exalta mon âme de telle sorte que
toutes les apparences s’y reflétaient avec de
poétiques transfigurations. Et, dans la splendeur
de l’air printanier, ces créatures frêles me sem­
blèrent« merveilleusement tristes », comme les
femmes du songe delà FïianuouaqueMaximilla
m’avait remises en mémoire parmi les bran­
ches coupées des amandiers et les miroirs
anciens. Et il me sembla que j’étais tout saisi de
l’esprit ardent qui embrase la page de ce petit
il.

�190

LES VIERGES AÜX ROCHERS

livre où Dante jeune montre comment il savait
agiter les profondeurs de son âme et l ’exalter
jusqu’au comble de l’ivresse douloureuse en
imaginant Béatrice morte et en contemplant ce
cher visage à travers le voile funéraire. « Avec
de grands soupirs je me disais à moi-même :
C’est une nécessité que la très noble Béatrice
meure un jour... Et, plein depouvante, j ’im a­
ginai qu’un de mes amis venait me dire : Tu
ne sais pas? ton admirable dame est partie de
ce siècle... Alors il me semblait que mon cœur,
où il y avait tant d’amour, me disait : Il est
vrai, que notre dame gît m orte... Et si puissante
fut l’erreur de ma fantaisie qu’elle me fit voir
morte cette dame... » Ne me venait-il pas d’une
semblable imagination, le flot des ineffables
beautés intérieures?
Une noblesse souveraine émanait de tous les
gestes de ces vierges qui devaient m ourir, illu­
minait les choses au milieu desquelles elles
passaient. Et, jamais plus peut-être ne les ai-je
revues parmi tant de lumière et tant d’ombre.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

191

Lorsque nous fûmes au pied de la rampe,
sur une terrasse qu’environnaient les vertes
ruines d’un portique de buis, Anatolia s’arrêta
et me demanda :
— Voulez-vous revoir tout le jardin? Vous
y retrouverez peut-être quelques souvenirs.
Et Violante, comme pour affirmer sa domi­
nation :
— Puisque vous aimez la musique de l’eau,
dit-elle, je vous ferai visiter mes sept fon­
taines.
Et Maximilla, avec sa gentillesse timide :
— En récompense des branches d’amandier,
je vous montrerai une aubépine fleurie cette
nuit même, là-bas.
Il me semblait qu’elles parlaient de leurs
choses intimes et que, comme la vierge de
Fontebranda, elles voulaient dire : « Nous
sommes un jardin ».
Ne pouvant pas ^exprimer mon sentiment,
je prononçai de vaines paroles.
— Conduisez-moi donc, leur dis-je. Sans
aucun doute je retrouverai des souvenirs: au
moins des souvenirs de mes premières lectures,'
qui furent des contes de fées...

�1S2

LES VIERGES AUX ROCHERS

*

— Pauvres fées sans baguette! fit Odon en
prenant la main d’Anatolia avec un geste
caressant.
Et dans les yeux des trois soeurs souriaient
toutes les désespérances.
Alors Violante nous conduisit comme par
un labyrinthe.
Nous marchions entre la verdure perpétuelle,
enire les buis, les lauriers et les myrtes très
vieux, dont la sauvage vieillesse ne gardait
pas mémoire de la discipline subie autre­
fois. A peine restait-il çà et là quelque vestige
des formes symétriques modelées jadis par
les ciseaux des jardiniers ; et j ’étais attentif à
reconnaître dans les plantes muettes l’hum a­
nité de ces contours qui n’étaient pas encore
effacés complètement, avec une mélancolie un
peu semblable à celle qu’on éprouve quand on
recherche sur les marbres des tombeaux l’effi­
gie indistincte des morts oubliés. Une senteur
douce-amère accompagnait nos pas; et, de
temps à autre, l’un de nous, comme à dessein
de rattacher les fils d’une trame défaite, recons­
tituait un souvenir de sa lointaine enfance.
Et voilà que ressuscitait la pure image de ma

�LES VIERGES AUX ROCHERS

1Ü3

mère ; et elle semblait se nourrir de toutes les
choses qu’exhalaient nos cœurs dans les
silences intermittents, sans jamais se détacher
du flanc d’Anatolia comme pour me désigner
son élue. Et une senteur douce-amère accom­
pagnait notre mélancolie.

Violante s’arrêta pour me demander, presque
avec le même aspect et le même accent qu’elle
avait eus lors de l’entretien à la fenêtre :
— Entendez-vous?
— Nous sommes à présent dans votre do­
maine, lui dis-je, puisque vous êtes la reine
des fontaines...
Le chant rauque des jets d’eau nous arrivait
à travers une haute haie de myrtes, tandis que
nous étions dans un petit pré semé de jon­
quilles et gardé par une statue de Pan toute
verte de mousse. Il me semblait que, de
l’herbe molle foulée par mes pieds, une mol­
lesse délicieuse montait dans mes veines ;
et une fois encore la joie imprévue de la vie
dilata ma respiration. Tout d’un coup, la pré­

�194

LES VIERGES AUX ROCHERS

sence des deux frères me parut gênante et ma
pitié pour eux me devint à charge. « Ah !
comme je saurais troubler jusqu’au fond vos
âmes closes ! pensai-je en regardant les trois
prisonnières. Gomme je saurais exaspérer jus­
qu’à l’angoisse les inquiétudes qui sont en
vous ! » Et j ’imaginai la volupté de savourer
ces âmes neuves, pleines d’un suc essentiel,
fruits rares m ûris avec lenteur dans le Jar­
din de la connaissance de soi-même et restés
jusqu’alors intacts pour s’offrir à mon désir.
Et mon regret était d’autant plus vif que j ’avais
la certitude de ne plus pouvoir par lasuiterecomposer ce singulier enchantement, qui ne se forme
que dans la nouveauté des premières communi­
cations entre les êtres appelés à unir leurs
destins : singulier enchantement et très bref,
mêlé de stupeur, d’attente, de pressentiment,
d’espoir, de milie choses indéfinissables qui
participent de la nature des rêves, choses
vaines mais qui pourtant surgissent des plus
sacrés abîmes de la vie.
Dans la transparence de l’ambre aérien, tout
se faisait riche et suave ; et partout fleuris­
saient des idées de beauté aui demandaient à

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

195

■être cueillies ; et les plus nobles fleurissaient
aux pieds des tristes princesses, où je m’im a­
ginai moi-même courbé pour les cueillir. Et
j ’imaginai la volupté de caresser et d’irriter ces
Ames en errant à travers cet enclos secret sur
lequel les fantômes des anciennes Saisons
paraissaient tisser un voile de poésie où ils figu­
raient, brochées avec des fils presque invisibles,
d ’étranges visages de créatures inconnues,
riantes et pleurantes dans l’alternative de la
joie et de la douleur.
N’y avait-il pas en chacune de ces fontaines
une Panthée qui chantait, blanche victime
d’une passion scélérate et sublime? Certes,
une émotion extraordinaire me pénétra lorsque
Violante me conduisit par delà les myrtes,
dans la longue zone comprise entre la haie et
le m ur oriental. Là régnait ce mystérieux
esprit qui occupe les lieux écartés où la légende
rapporte que jadis venaient s’entretenir des
amants célèbres par la splendeur tragique de
leurs destins. Les statues, les colonnes, les
troncs d’arbre avaient l’aspect des choses qui
furent témoins et complices d’une grande
ivresse humaine et qui en perpétuèrent la

�136

L ES V I E B i ’/ BS AUX B 0 C H Z B 8

mémoire à travers les âges. Les profondes
injures du Temps rongeur et des Constellations
inclémentes conféraient aux formes de la pierrs
ces expressions et pour ainsi dire cette éloquence
que seules possèdent les ruines. De hautes
pensées s’en dégageaient, exprimées par les
lignes interrompues.
Et j ’imaginai la volupté de confesser en ce
lieu mon rêve magnifique aux trois béatrices
qui seules pouvaient le transformer en har­
monie vivante ; j’imaginai la volupté de parler
d’amour en ce même lieu où se pressaient tant
de symboles efficaces pour exalter les âmes audessus des habituelles misères humaines et les
épanouir dans un ciel de suprême beauté.

Nous allions lentement, faisant halte de
temps à autre, prononçant des paroles qui dis­
simulaient l’inquiétude dont nous étions agités.
Odon et Antonello paraissaient las et restaient
quelques pas en arrière, taciturnes. Et je
croyais avoir derrière moi les ombres de la
maladie et de la mort.

�L E S VIERGES AUX ROCHERS

197

Ma ferveur était tombée. Je sentais combien
était cruel le contraste entre mes transports
impétueux et ces fatalités douloureuses qui
demeuraient immuables à mon flanc, autour de
moi, partout, dans le grand enclos plein de
choses oubliées ou mortes. Je sentais que cha­
cune de ces créatures, déjà tant de fois en une
heure illuminées par mon intelligence et trans­
figurées par mon désir, gardait intact son secret,
et que le langage des apparences était impuis­
sant à me le révéler. En les regardant, je les
vis séparées l’une de l’autre, étrangères l’une
à l’autre, chacune avec sa pensée inconnue
entre les sourcils, chacune avec un sentiment
inconnu dans le fond de son cœur. — J’étais
sur le point de m ’éloigner et de retourner dans
ma solitude; notre journée tirait à sa fin. —
Quelles choses nouvelles cette première commu­
nication avait-elle fait entrer dans leurs âmes
engourdies par la longue habitude d’une tris­
tesse que peut-être ne flattait même plus un
dernier espoir de l’événement inopiné? Sous
quels aspects étais-je apparu à chacune? Leur
besoin d’amour et de bonheur s’était-il porté
vers moi avec un élan irrésistible? ou une

�l'J 8

LES VIERGES AUX ROCHERS

incrédulité découragée comme celle des deux
frères les rendait-elle défiantes?
Elles cheminaient à mon flanc, pensives ; et,
même lorsqu’elles parlaient, elles semblaient
si profondément absorbées que plus d’une fois
je fus sur le point de leur dire : « A quoi pensezvous ? » Et en moi naissait comme une volonté
de violence et d’extorsion, devant ce secret
qu’elles gardaient ; et il me montait aux lèvres
de ces paroles téméraires qui peuvent soudai­
nement ouvrir un cœur clos et en surprendre
la peine la plus occulte ou le contraindre à se
confesser. Mais, en même temps, une tendresse
compatissante m’inclinait vers elles, comme pour
leur demander pardon d’un mal que je leur
aurais fait souffrir à cette m inute et d’un autre
mal plus rude qu’elles auraient plus tard à
souffrir de moi. La nécessité de choisir m’appa­
raissait comme une épreuve cruelle, source de
douleurs et de sacrifices inévitables. — Ne
sentais-je pas une angoisse véhémente remplir
les pauses de notre dialogue inutile?
— Oh ! quand viendra l’été ! soupirait Vio­
lante en levant les yeux vers les larges parasols
des pins. L’été, je passe ici toutes les heures

�LES V I E R G E S AUX R O C H E R S

199

du jour, seule avec mes fontaines. Et c’est la
saison des tubéreuses !
Des pins gigantesques, aux troncs droits et
ronds comme des mâts de galères, alignés à
distances égales, se dressaient le long du m ur
de l’enclos et le protégeaient de leurs coupoles
impénétrables. Entre un tronc et l’autre comme
dans unentre-colonnement, le mu rétait creusé de
niches habitées par des statues nues ou enve­
loppées de péplums, en de calmes attitudes,
portant les visions du Passé dans leur cécité
divine. A distances égales, les sept fontaines
faisaient saillie en forme de petits temples,
composées chacune d’une ample vasque où se
m iraient des déités assises sur les margelles et
accoudées à l’urne, dans l’espace compris entre
deux couples de colonnes qui soutenaient un
fronton où était sculpté un distique. La haute
haie des myrtes s’élevait en face, toute verte,
interrompue seulement par de blancs hermès
méditatifs. Et le sol humide était presque
entièrement recouvert de mousses pareilles à
un feutre, qui rendaient silencieux notre pas­
sage et augmentaient ainsi la douceur du mys­
tère.

�200

L E S V I E R G E S AUX R O C H E R S

— Réussissez-vous à lire ces vers? dit Violante
en me voyant attentif à déchiffrer sur la pierre
les lettres gravées qu’effaçaient çà et là le tartre
et les crevasses. J’ai su autrefois ce qu’ils
voulaient dire.
Ils disaient: «Hâtez-vous,hâtez-vous! Tressez
les belles roses en guirlandes pour couronner
les heures qui passent. »
• PRÆ CIPIT ATE MORAS, VOLUCRES CINGATIS UT HORAS
NECTITE FORMOSAS, MOLLIA S E R I A , ROSAS.

C’était, adoucie par les rimes, l’antique
admonition qui, dans le cours des siècles, avait
invité les hommes aux plaisirs de la vie brève,
avait enflammé les baisers sur la bouche des
amants et multiplié sur les tables les coupes
de vin. C’était l’antique mélodie voluptueuse,
modulée sur la nouvelle syrinx qu’un moine
industrieux avait construite en forme d’aile
de colombe avec les roseaux inégaux cueillis
dans le jardin abandonné de Pan, mais reliés
ensemble avec la cire des petits cierges votifs
et le lin d’une vieille nappe d’autel.
« La fontaine brille et résonne ; et sa splen-

�L ES V I E R G E S AÜX R O C H E R S

201

deur te dit: Réjouis-toil et son m urm ure te
dit : Aime ! »
P°NS LUCET, PLAUDE, EI.OQUITUR FONS LUMINE : G AU DE
FONS SONAT, AUGI.AMA, MURMURE DICIT : AMA.

Ils répandaient dans mon esprit un charme
ambigu, les échos des rinles léonines dont
les eaux faisaient la glose interminable. Dans
ces échos, je sentais l’accent voilé de la mélan­
colie qui donne au plaisir une indéfinissable
grâce et qui, tout en le troublant, le rend plus
profond. Non moins tendres et non moins
tristes étaient les divines jeunesses qui allon­
geaient sur les margelles leurs membres nus,
onduleux comme le miroir où elles se miraient
depuis si longtemps : — peut-être des Salmacis
aspirant à la perfection d’un embrassement en­
core inconnu des hommes et des dieux? ou
peut-être des Biblis attentives à comprimer
dans leur sein virginal le feu d’un incestueux
désir? ou des Aréthuses ployées comme des
saules flexibles sous la violence d’un brutal
amour vainement repoussé?

�202

LES V I E R G E S AUX R O C H E RS

« Versez ici vos pleurs, amants qui venez
boire. L’eau est trop douce. Mêlez-y le sel de
vos larmes. »
PLETE HIC OPTANTES, NIMIS EST AQUA DULCIS, A M A N T E S
SALSUS, UT APTA VEHAM, TEMPERET HUMOR E AM.

Ainsi la douce fontaine, enviant la saveur
des larmes, enseignait aux heureux l’art subtil
de savourer un peu d’amertume dans la pleine
félicité. « Il est bon de mêler aux roses quel­
ques fleurs rosées du noir ellébore, presque
indistinctes dans la guirlande, afin que par
moments le front couronné s’incline. »
Il semblait que, de pas en pas, sur ce long
chemin d’amour, la volupté devînt plus re­
cueillie, plus savante et plus passionnée. Les
liquides miroirs invitaient les amants à pencher
leurs fronts lourds de rêves et à contempler
leurs propres images, si bien que, arrivés
enfin à ne plus voir en elles que des figures
d ’êtres inconnus émergeant à la lumière d’un
monde inaccessible, ils pussent mieux sentir
ce qu’il y avait en leur vie d’indiciblement

�L ES V I E I I G E S AUX R O C H E R S

203

étranger et lointain. « Inclinez-vous pour vous
mirer, afin que vos baisers soient redounlés
dans l’eau par l’image. »
°SCULA JUCUNDA UT D U P L I C E N Ï U R IMAGINE IN UNDA,
VULTUS HIC VERO CERNITE FONTE MERO.

Dans cet acte si simple, n’y avait-il pas le
signe révélateur d’un secret? Les deux amants,
penchés pour contempler le reflet de leur
caresse, représentaient inconsciemment la puis­
sance mystique de la volupté, cette puissance
qui pour quelques instants expulse l’homme
inconnu que nous portons en nous-mêmes et
qui nous le fait apercevoir lointain et étran­
ger comme un fantôme. — N’est-ce pas peutêtre l’obscurité d’une telle sensation qui exalte
le délire et engendre la terreur chez les luxu­
rieux lorsque, dans les glaces des alcôves
profondes, ils voient leurs mutuelles caresses
répétées par des figures qui sont faites à leur
image et qui néanmoins semblent vaguement
différentes et reculées dans un silence sur­
naturel? Gomme ils ont une obscure cons­
cience de l’extraordinaire dédoublement qui

�204

L ES V I E R G E S AÜX R OC HE R S

se produit en eux, ils croient en trouver un
lumineux symbole dans ces images externes,
et, par analogie, ils sont induits à les con­
sidérer, non plus comme des apparences vi­
suelles, mais d’abord comme d’inexplicables
formes de vie, et finalement comme des aspects
de mort véritable, quand les corps épuisés
s’immobilisent sur le drap blanc et que la
sueur se glace aux reins et que les pupilles se
contractent sous le poids des paupières...
C’était une vision de ce genre que me don­
naient les rimes de la dernière fontaine mélo­
dieuse sur laquelle s’inclinait le visage de
Violante, dans l’ombre qui descendait des pins
comme un lent vélum d’azur. « Ici se mirèrent
ensemble la Volupté et la Mort ; et leurs deux
visages ne faisaient qu’un seul visage. »
•
&amp; PE C T A R U N T N U PT A SH I C SE MORS ATQUE VOLUPTAS
D N U S ( f AMA FERAT), QUUM DUO, VULTUS "HAT'

�LES VIERGES AUX ROCHERS

205

Comme le soleil s’était voilé au passage
d’une nuée blanche et molle, l’air parut
s adoucir encore et prendre la saveur d’un lait
diaphane où serait dissous un arôme. Et, tandis
^ e nous cheminions à travers de petits prés
e1-°s, jaunes de jonquilles, où il était facile d’ima^ner les épisodes d’une fête pastorale à l’ombre
de pavillons enguirlandés, j ’avais encore dans
^oreille les cadences des rimes latines. Sur le
Piédestal d’une nymphe privée de ses deux
^ras était sculpté l’emblème des Arcadiens, la
syrinx à sept tuyaux, dans une tresse de
laurier.
— N’étiez-vous pas ici ce m atin? dis-je à
Volante en reconnaissant dans le voisinage
Arceau de buis où elle m’était apparue
P°«r la première fois.
Elle sourit ; et il me sembla que le haut de
ses joues se colorait d’une lueur fugitive.
Quelques heures seulement s’était écoulées ; et
fus stupéfait d’avoir perdu la notion
e*acte du temps. Ce bref intervalle m ’apparaissait rempli d’événements confus qui, dans
&amp;ia conscience, lui donnaient une durée illu*
soire, sans limites certaines. Je ne pouvai?
u

�206

LES VIEKGES AUX ROCHERS

mesurer encore la gravité de la vie que j’avais
vécue dans cette enceinte depuis le moment oû
mon pied en avait foulé le seuil ; mais je sen­
tais déjà qu’une chose obscure, de conséquences
incalculables, allait se résoudre en moi indé­
pendamment de ma volonté ; et je pensais que
mon pressentiment matinal sur la route soli­
taire n’avait pas été trompeur.
— Si nous nous asseyions un peu ? d e m a n d a
Antonello presque suppliant. Vous n’êtes pas
encore fatigués?
— Asseyons-nous, approuva Anatolia avec
sa douce condescendance habituelle. Moi ausSi
je suis un peu lasse. C’est peut-être l’effet du
printem ps... Quelle odeur de violettes 1
— Mais votre aubépine ? m’écriai-je en ffl®
tournant vers Maximilla, pour lui faire entendre
que je n ’avais pas oublié son offre.
— Elle est encore loin, répondit la Clarisse
— Où?
— Là-bas.
— Maximilla a ses cachettes, fit Anatolia en
riant. Lorsqu’elle se cache, il n’y a plus moyefl
de la retrouver.
— Comme l’hermine, ajoutai-je.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

207

■
— Et puis, continualasœurparbadinage, elle
fait de temps en temps une allusion mysté­
rieuse à quelque petite merveille connue d’elle
seule, mais avec prudence, en conservant tou­
jours son secret, sans jamais concéder rien à
notre curiosité. Aujourd’hui, pour l’aubépine,
Vous êtes l’objet d’une faveur spéciale...
La Clarisse tenait les yeux baissés ; mais le
l'ire brillait entre ses cils et illuminait toute sa
face.
— Un jour, continua la bonne sœur qui sem­
blait se complaire à réveiller ce rayon inaccou­
tumé, un jour je vous conterai l’histoire du
hérisson et des quatre petits hérissons aveu­
gles...
Alors Maximilla eut un éclat de rire si juvé­
nile et si limpide, qui la para d’une fraîcheur
si imprévue, que j ’en restai étonné comme de­
vant un prodige de grâce.
— Oh ! n’écoutez pas ce que dit Anatolia !
s’exclama-t-elle sans me regarder. Elle veut se
moquer de moi.
— L’histoire du hérisson et des quatre petits
hérissons aveugles! dis-je. en buvant avec délice
à ce courant d’hilarité soudaine qui traversait

�2 08

LES VIERGES AUX ROCHERS

notre mélancolie. Mais vous êtes donc un
exemplaire de perfection franciscaine? Il faut
ajouter une fleurette aux Fiordti : « Com­
ment sœur Eau apprivoisa le hérisson sauvage
et lui fit un nid pour qu’il multipliât, selon les
commandements de notre Créateur. » Contezmoi, contez-moi !
La Clarisse riait avec sa chère Anatolia ; et
ce subtil esprit de cette joie se communiquait
aussi à Violante et aux deux frères; et, pour
la première fois en ce jour, nous reconnaissions
notre jeunesse.
Qui pourra jamais dire combien est étrange
et douce l’éclosion inattendue du rire sur les
lèvres et dans les pupilles des affligés? Ma
première stupeur persistait dans mon âme et
semblait couvrir d’un voile tout le reste. L’agi­
tation insolite qui, pendant quelques secondes,
avait secoué la gorge délicate de Maximilla, se
propageait en moi-même à toutes les images
antérieures, dont elle brouillait ou effaçait les
lignes. Un éclat de rire argentin avait donc
ouvert tout à coup la bouche mi-close de la
béatrice extatique dont les paumes immobiles
engendraient les spirales du silence !

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

£09

Rien autant que le son de ce rire ne pou­
vait me révéler l’inaccessible profondeur du
mystère que portait en soi chacune des trois
vierges. N’était-il pas le signe fortuit d’une vie
instinctive dormant comme un trésor accumulé
dans les racines mêmes de la substance ani­
male ? Et n’enfermait-elle pas les germes d’in­
nombrables énergies, cette vie obscure et
tenace sur laquelle pesait sans l’étouffer la
conscience de tant de douleur? — De même
que la source apporte sur le roc aride l’indice
de la secrète humidité souterraine, de même
le beau rire subit paraissait jaillir de ce fonds
de joie native que même les créatures les plus
malheureuses conservent dans le fond de leur
propre inconscience. Et c’est pourquoi mon
émotion s’éclaira d’une pensée d’am our et
d ’orgueil : « Je pourrais faire de toi un être
de joie. »
Alors mes yeux s’armèrent d’une curiosité
nouvelle ; et je fus comme assailli d’une envie
folle de regarder, d’examiner plus attentive­
ment ces trois personnes, comme si je ne les
eusse pas bien vues. Et j’observai une fois
encore quelle indéchiffrable énigme de lignes il
ii.

�210

LES VIERGES AUX ROCHERS

y a en toute forme féminine, et combien il est
difficile de voir, non seulement les âmes, mais
les corps. Et, défait, ces mains aux longs doigts
desquelles j ’avais enroulé mes rêves les plus
subtils comme autant d’invisibles anneaux, ces
mains me semblaient déjà différentes et m ’ap­
paraissaient comme les réceptacles de forces
infinies et innomées d’où pouvaient surgir de
merveilleuses générations de choses nouvelles.
Et, par une analogie étrange, j ’imaginai l’an­
goisse et l’horreur de ce jeune prince qui,
enfermé dans un lieu obscur avec l’obligation
de choisir son destin parmi les inconnaissables
destins que lui apportaient de muettes messa­
gères, passa toute la nuit à palper les mains
fatales qui se tendaient vers lui dans les ténè-^
bres. Les mains dans les ténèbres : — y a-t-il
une plus effrayante image du mystère ?
Celles des trois princesses nubiles étaient
posées dans la lumière, nues ; et, en les regar­
dant, je pensais à l’infini de gestes incréés qui
étaient en elles et aux myriades de feuilles
futures qui étaient dans le jardin.
Anatolia, s’apercevant de mon regard attentif,
eut un sourire.

�LES VIE RGES AUX ROCHERS

211

~~ Pourquoi regardez-vous nos mains avec
^ant de persistance? Vous êtes chiromancien,
Peut-être?
Oui, je suis chiromancien, répondis-je
Par jeu.
Alors, lisez nos destinées.
Montrez-moi la paume de votre main
§auche.
Elle me montra la paume de sa main gauc^e, et ses sœurs l’imitèrent. Et je me penchai,
lignant d’explorer dans chaque paume les
%nes de la vie, de la conjonction et du bon­
heur. Et, devant les trois belles mains tendues
eoinme pour recevoir ou pour offrir, tandis que la
Pause alimentait mes inquiétudes par les mille
choses inexprimées et inexpliquées qu’elle fai­
sait naître, je pensais : « Quelles sont leurs
destinées ? Peut-être le stylet de fer de la fata­
lité a-t-il aussi de ces changements brusques
auxquels est sujette la déclinaison des ai­
guilles magnétiques. Peut-être toutes les vo­
lontés que je porte en moi-même, obscures ou
lucides, exercent-elles déjà leur action commutatrice, et les destinées dévient-elles vers un
événement final d’où mon bien sortira. Mais

�21 2

LES VIERGES AUX ROCHERS

il est possible aussi que je sois le jouet d'nne
illusion créée par mon orgueil et par ma con­
fiance, et que mon état présent ne soit que celui
d’un prisonnier parmi des prisonniers... »
Pendant la pause, le silence était profond, sl
profond qu’à le percevoir j ’eus une épouvante
devant l’immensité des choses muettes qu’il embrassait. Le soleil restait toujours voilé. Soudain
Antonello tressaillit, s e tourna b r u s q u e m e n t
vers le palais, fit le geste de quelqu’un qul
entendrait un appel. Nous le regardâmes tous,
inquiets ; et il nous regarda aussi avec égare­
ment. Les mains des trois sœurs s ’a b a i s s è r e n t — Eh bien? me demanda Anatolia, avec
l’ombre de la préoccupation sur le front.
Qu’avez-vous lu?
— J ’ai lu, répondis-je; mais je ne puis pas
révéler.
— Pourquoi ? fit-elle en retrouvant son sou­
rire. Ce que vous avez lu est donc bien te rrib le ?
— Ce n’est pas terrible, dis-je; au con­
traire, c’est réjouissant.
— Vrai ?
— Vrai.
— Pour toutes ou pour une seule?

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

213

J’hésitai une seconde. Sa question ne visaitelle pas inconsciemment ma pexplexité et ne
me rappelait-elle pas le choix nécessaire?
— Ne répondez pas I reprit-elle.
— Pour toutes, répondis-je.
— Et pour moi aussi? demanda Maximilla,
songeuse.
— Pour vous aussi. Ne prenez-vous pas le
voile par une libre élection? E tn ’ètes-vous pas
sûre d’arriver enfin à la béatitude qui récom­
pense le renoncement total?
Comme je la fixais dans les pupilles, elle se
colora d’une rougeur qui, sur ce teint pâle, me
parut presque violente.
— « Soyez, soyez cette fleur odoriférante
que vous devez être, et versez vos parfums en
la douce présence de Dieu, » a écrit pour vous
sainte Catherine.
l
— Vous connaissez sainte Catherine ! fit la
Clarisse avec un éclair d’étonnement sur sa
rougeur.
— C’est ma sainte de prédilection, ajoutai-je,
heureux de la voir si étonnée, tenté par le
plaisir de troubler et d’éblouir cette âme qui
me semblait ardente et mal assurée. Je l’aime

�214

LES VIERGES AUX ROCHERS

pour son aspect purpurin. Dans le Jardin de
la connaissance de soi-même, elle ressemble à
une rose de feu.
La fiancée de Jésus me regardait, comme
incrédule; mais le désir d’interroger et d’écouter se peignait sur son visage, et déjà une
ombre légère indiquait sur son front le pli de
l’attention.
— Le livre que j ’avais ce matin, dit-elle
avec un petit tremblement dans la voix,
comme si elle m’eût fait quelque intime con­
fidence, c’était un volume de ses Lettres.
— J ’ai remarqué qu’en bonne franciscaine
vous mettez pour signet entre les pages un brin
d’herbe. Mais ce n’est pas le signet que ce
livre réclame. L’herbe s’y brûle comme au
bord d’une fournaise. Toute l’essence de la
bienheureuse est exprimée dans ces mots d’elle :
« Feu et sang unis par amour! » Vous les
rappelez-vous?
— 0 Maximilla, interrompit Odon en riant,
tu peux congédier ton père spirituel. Tu viens
de trouver le vrai guide pour le Chemin de la
perfection.
Nous étions assis sur la berge d’un bassin

�LES VIERGES AUX ROCHERS

215

désséché qui était peut-être un ancien vivier,
presque entièrement rempli de terreau et en­
vahi par les plantes sauvages au milieu des­
quelles se cachaient les violettes — très nom­
breuses, à en juger par la force du parfum.
— Tout près devant nous s’étendait la mu­
raille de buis décrépite avec ses trouées pro­
fondes qui déjà, lors de mon arrivée dans le parc,
avaient exhalé vers moi ce même effluve. Par
les clairières et par l’arceau, on apercevait
l’avenue déserte avec ses statues mutilées et
ses urnes veuves.
— Le jour est-il déjà fixé pour votre prise
de voile? demandai-je à Maximilla.
— Non, il n’est pas fixé encore, réponditelle; mais ce sera presque sûrement avant
Pâques,
— Bientôt, donc. Trop tôt!
Antonello se leva, brusquement agité d’une
insurmontable inquiétude. Nous nous tournâmes
tous vers lui. Il regarda Anatolia avec une
vague épouvante dans ses yeux pâles. Et puis, il se
rasiit. Un malaise indéfinissable pénétrait
en nous, comme si Antonello nous eût commu­
niqué une partie de son angoisse.

�216

LES VIERGES AUX ROCHERS

— Hier, à cette même heure, nous étions
dans le champ des amandiers, dit Odon avec
l’accent du regret pour un plaisir enfui.
Spontanément résonnèrent dans ma mémoire
les paroles d’Antonello : « Il faut les conduire
sous les fleurs. »
— Il faut que nous retournions là-bas tous
ensemble, m ’écriai-je avec vivacité, pour rompre
cette étrange atmosphère de craintes et d’an­
goisses qui, sans cause connue, menaçait de
s’appesantir sur nos âmes. Il faut que nous
jouissions de ce printemps si doux. Dans une
semaine, toute la vallée sera fleurie. Je me
propose de la parcourir toute, de faire l’ascen­
sion du Corace, de revoir Scultro, Secli, Linturne... Gomme je serais heureux si j ’obtenais
la faveur de votre compagnie I Ne vous plairaitil pas de venir ? J’espère, Donna Anatolia, que
vous voudrez donner le bon exemple.
— Certainement, répondit-elle. Vous nous
offrez ce dont nous avons déjà le désir.
— Et vous aussi, Donna Maximilla, vous
pourrez vous permettre ce divertissement. Saint
François, comme vous savez, composa le Can­
tique du Soleil dans la cellule de roseaux que

�LES VIERGES AUX ROCHERS

21/

sainte Claire lui avait construite au jardin du
monastère. Les bois, les fleuves, les montagnes,
les collines doivent, selon l’ancienne Règle,
être vos frères et vos sœurs. Aller vers eux,
c’est accomplir une visitation votive... Et puis,
à Linturne, dans la ville morte, la nef d’une
église est restée debout ; et il y a une grande
madone en mosaïque, seule dans le ciel de
l’abside... Je me la rappelle toujours. Elle est
inoubliable. Et toi, Antonèllo, te la rappelles-tu?
En entendant prononcer son nom, il eut un
sursaut.
— Tu dis? balbutia-t-il avec embarras.
Et son pauvre visage contracté exprima une
telle souffrance que je restai sans parole.
— Oui, oui, allons-nous-en ! allons-nous-en !
ajouta-t-il, feignant d’avoir compris; — et il se
remit debout, en proie à une agitation mani­
feste, de l’air d’un maniaque, blême et chan­
celant. — Allons-nous-en vite! Lève-toi, Anatolia!...
Il parlait bas, comme par crainte que quel­
qu’un l’entendît dans le voisinage, et il nous
remplissait d’épouvante.
— Lève-toi, Claude ! Allons-nous-en f
13

�218

LES V IERGES AUX ROCHERS

Anatolia courut à lui, lui prit les mains.
— La voici, la voici qui vient! balbutia-t-il
éperdu, tournant vers l’allée ses yeux pâles q u e
semblait dilater une hallucination. La voici '■
Entends-tu ?
Perplexe et troublé intérieurement, je crus
d ’abord qu’il s’effrayait d’un fantôme produit
par son délire. Mais mon oreille aussi perçut
un bruit de pas qui s’approchaient. " Et tout à
coup je compris, lorsque je vis apparaître
entre les buis la chaise à porteurs.
Nous restâmes là, muets, immobiles, retenant
notre souffle au passage de l’étrange convoi.
On percevait, distinct, le grincement léger que
faisait le frottement des barres soutenues par les
deux serviteurs, dans un silence glacial comme
celui qui entoure les cercueils.
Par l’ouverture de la portière, sur le fond de
velours verdâtre, je vis alors le visage de la
princesse démente : un visage méconnaissable,
déformé par une bouffissure exsangue, pareil
à un masque de neige, avec les cheveux relevés
sur le front en manière de diadème. Les yeux
larges et noirs brillaient dans la blanchèur
opaque de la peau, sous l’arc impérieux des

�LES VIERGES AUX ROCHERS

219'

sourcils; et peut-être devaient-ils d’avoir con­
servé cet éclat extraordinaire à la continuelle
vision d’un faste prodigieux. La chair du
menton se plissait sous les colliers qui ceignaient
le cou. Et cette énormité pâle et inerte ressus­
cita dans mon imagination je ne sais quelle
figure rêvée de vieille impératrice byzantine,
au temps d’un Nicéphore ou d’un Basile, obèse
et ambiguë comme un eunuque, étendue au
fond de sa litière d’or.
« Elle va nous apercevoir, s’arrêter, descendre,
venir à nous, » supposais-je avec une anxiété
croissante, attendant pour ainsi dire la preuve
que ce qui me paraissait une forme invraisem­
blable, sur le point de se dissoudre et de ren­
trer dans le néant comme un songe au réveil,
était bien une réalité. « Elle va interpeller
quelqu’un de nous, se mettre à parler, deman­
der qui je suis, me poser des questions... »
•l’imaginai le son réel de cette voix dans ce
silence, le dialogue entre ces enfants voués à
Un sacrifice inhumain et cette mère transportée
par la folie dans un autre monde où elle devait
inévitablement les attirer l’un après l’autre. Et
mon horreur me fit comprendre le frissonne*

�2 20

LES VIERGES AUX ROCHERS

ment profond de répugnance instinctive qui
avait été pour Antonello u n av ertissem en t
mystérieux, comparable à celui qui assaille le
troupeau dans le parc à l’approche du fauve
qui doit le dévorer.
Mais elle passa sans rem arquer notre pré­
sence, sans battre des paupières, et disparut
entre les buis. Deux servantes, vêtues de
gris comme les béguines, taciturnes et tristes,
blémies par l’ennui et la lassitude, suivaient de
près la chaise à porteurs ; et leurs bras aban­
donnés le long de leurs flancs se balançaient
à chaque pas comme les rosaires suspendus
à leur ceinture, comme des choses mortes.

Seul maintenant, à cheval sur la route de
Rebursa, je revoyais le visage bouffi et exsangue
de la princesse Aldoïna, et le labeur lugubre
des serviteurs, et les deux spectres gris des
suivantes, et tous les aspects de' ce convoi

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

221

étrange. Une partie vivante de moi-mêmeétait res­
tée dans le grand parc; mais néanmoins je sentais
au fond du cœur une joie de me retrouver seul.
Je revoyais les gestes de l’adieu près de la
grille, et la profondeur merveilleuse qu’avaient
les yeux des prisonnières, et les lointains
presque mythiquesdu jardinquis’évanouissaient
derrière leurs belles personnes. Et, en même
temps, tous les autres fantômes de la vie
intense que j ’avais vécue pendant ces heures
brèves s’amassaient dans mon âme comme une
richesse variée et confuse, recueillie pour être
employée à l’ornement de mon palais secret.
« Quelles somptuosités!»me disait le Démo­
niaque, m ’apparaissant non sans joie et sans
orgueil. « Quelles magnificences dans un seul
jour ! Tu ne pouvais mieux servir ton dessein,
qui est de vivifier tout et d’extraire la vie
même des choses les plus arides. Ne reconnais-tu
pas à présent la sagesse de mon admonition
m atinale? Ne bénis-tu pas la rigueur de la
longue discipline qui t’a valu ce fruit dont tu
t’enivres ? Ta poésie, comme ta volonté, est sans
limites. Tout ce qui naît et existe autour de
toi naît et existe par un souffle de ta volonté et

�$22

LES VIERGES AUX ROCHERS

de ta poésie. Et néanmoins tu vis dans l’ordre
des choses les plus réelles; car il n’est rien au
monde de plus réel qu’une chose poétique. »
Le jour déclinait sur le val ondulé du
Saurgo ; et, aux rayons obliques, les terres
fauves s’enrichissaient d’or, tandis que les
claires nuées, assises en cercle sur les som­
mets des rochers comme sur les gradins supé­
rieurs d’un amphithéâtre, dans des attitudes
féminines, attendaient que le soir les revêtît
de pourpre.
« Désormais », me disait le Démoniaque, « tu
pourrais féconder le sel. Là où ton esprit
s’incline, la fertilité se dilate subitement. Mais
tu as aussi pour toi la faveur de la Fortune :
tu es entré dans l’inconnu et dans l’imprévu,
non comme l’homme incertain qui tente et
explore, mais comme celui qui est attendu et
élu pour moissonner un champ où se pressent
toutes les maturités les plus superbes, intactes
encore et prêtes à remplir le creux de ses
mains toutes les fois qu’il lui plaira de les
tendre dans la lumière ou dans l’ombre. Tu es
entré dans un jardin clos, délicieux et redoutable
comme celui des antiques Hespérides. La félicité

�223

LES VI ER GE S AUX ROCHERS

t’a souri sur trois visages, entre la Folie et la
Mort, telle cette statue de marbre de Luni
qui resplendissait entre deux noires colonnes.
N’y a-t-il pas pour toi un sens caché dans
l’ordonnance d’une semblable figure? »
« 0 Despote », lui répondis-je, « il y a certaine­
ment un sens caché dans la figure que tu
m’expliques ; et je veux le connaître. Mais,
puisque la perfection de cette trinité m’attire
et puisque mon entreprise m ’oblige à faire un
choix, je demeure perplexe et non sans crainte
d’être trompé comme un homme. »
Et le Démoniaque : « Ce soir non moins que
ce matin, ta crainte est vaine. Et là n’est pas
ta seule faute. Tout à l’heure déjà, en présence
des trois béatrices, après avoir composé sur la
beauté de leurs mains nues une belle musique,
tu as regretté de ne pouvoir les conduire toutes
en même temps dans tes demeures, et tu t’es
indigné contre l’injustice du préjugé et de la
coutume. Or, en ce faisant, tu t’es humilié, non
seulement jusqu’à reconnaître la puissance de
la loi d’autrui, mais aussi jusqu’à méconnaître
la puissance de ton rêve, qui seule est sacrée.
Pourquoi aspires-tu à la possession légitime des

t

�224

LES VIERGES AUX ROCHERS

corps, lorsque les images idéales ornent déjà
de leur triple grâce la demeure de ton rêve?
Tu ne pourrais enlever à leur prison les trois
prisonnières sans les enlever aussi à l’en­
chantement qui les transfigure. Innombrables
sont les mystérieuses correspondances qui
ondoient entre ces vies profondes et les lieux
muets où elles souffrirent et t’attendirent. Leur
gi’âce, leur désolation et leur orgueil tirent des
vertus occultes d’éléments infinis le charme où
tu t’es complu. Ainsi les nobles plantes, par
de longues racines subdivisées en myriades de
fibrilles, puisent au sein profond de la terre
les énergies immortelles qui, amenées à la lu­
mière par le courant impétueux de la tige, se
subliment dans le miracle de la corolle et
du parium. Peux-tu, ô poète, te représenter
Églé, Aréthuse et Hyperthuse chassées de leur
jardin ? Lorsque Héraclés vêtu d’étoiles pénétra
dans ce paradis occidental pour y ravir les
fruits d’or, il renonça à emmener avec lui les
filles de la Nuit ; car, quelque atroce que fût
son âme, il sentit que cela aurait diminué et
peut-être détruit le paradisiaque mystère de
leur beauté. »

�LES VIERGES AUX ROCHERS

223

« 0 Despote », dis-je alors, «je pense à Celui
qui doit venir. »
Et le Démoniaque : « Que ce soit toujours
ta pensée suprême. Mais, tout à l’heure, la
nécessité du choix t’apparaissait comme une
épreuve cruelle, source de douleurs et de sacri­
fices inévitables ; et ton cœur en était endolori.
Considère que nulle Moire plus que la Douleur
n’est digne d’être invoquée pour présider à une
génération. Rien dans le monde ne se perd,
et parfois des choses inouïes peuvent naître
des larmes. Considère que la plus haute puis­
sance du vouloir se manifeste, non dans la
promptitude du choix entre plusieurs offres ou
dans la fermeté de la résistance à plusieurs
impulsions, mais bien dans l’art de conférer
aux mouvements confus de la nature une
efficacité, une lucidité et une dignité de forces
reconnues et dirigées. Considère qu’il y a un
moyen d’être toujours égal à l’événement, dans
les vicissitudes de l’incertaine vie. Tel s’est
déjà rencontré qui, aux côtés du tyran dont
un geste pouvait l’envoyer à la mort, eut
une contenance à faire douter lequel des deux
était le véritable maître. Sois donc semblable
13.

�220

LES VIERGES AUX ROCHERS

à cet homme et traite l’événement avec une
âme royale. »
La coupole du ciel s’était teintée d’une pâleur
de jacinthe, et les oliviers en recevaient la
sérénité sur leur feuillage où se dissimulaient
les attitudes douloureuses des troncs noirs. Les
nuées assises sur les sommets des rochers
s’étaient revêtues, non de pourpre, mais d’un
vêtement de couleur plus délicate, qui les f a i s a i t
languissantes ; et pourtant quelques-unes d’entre
elles élevaient au-dessus de leurs compagnes une
tête altière aspirant à une couronne d’étoiles.
« D’ailleurs », continuait le Démoniaque, « tu
peux composer tes musiques sur les mer­
veilleuses géoérations de choses qui naissent
des affinités et des rapports entre ces trois
formes intégrales, quand tu les contemples
purement. Il y a dans leurs liaisons et leurs
attenances un langage extraordinaire que tu
comprends déjà comme si tu l’avais toi-même
inventé. De chacune de leurs lignes tu peux
faire l’axe d’un monde. Elles semblent te don­
ner la joie de la continuelle création et de la
continuelle découverte, et t’aider à parfaire ton
union avec une partie de toi-même inopinément

�LES VIERGES AUX ROCHERS

227

révélée. Elles semblent reverser en toi la vie
qu’elles reçurent de toi en un temps immémo­
rial. — N’avais-tu pas joui d’elles avant ce
jourd’bui où elles te sourirent? Debout en
silence à leur flanc, ne sontais-tu pas ton âme
chargée comme une nuée?
« 0 Despote», lui dis-je en sentant mon âme
se retourner avec un désir infini vers le jardin
dont je m ’éloignais dans le crépuscule harmo­
nieux; « ô Despote, c’est vrai : debout en silence
à leur flanc, j ’ai goûté une volupté plus forte
que si j ’eusse dénoué leurs chevelures ou pressé
de mes lèvres leurs nuques si belles; et j’en
suis encore tout plein. Mais cependant je vou­
drais, dans l’ombre tombante, retourner là-bas
à la dérobée, et me pencher invisible sur leurs
poitrines virginales, et m’y attarder longue­
m ent; car je pense que vers moi, dans l’ombre,
ces poitrines exhaleront une grande douceur et
une grande tristesse, que je ne connaîtrai
jam ais I &gt;

��1IT
... a sclere, con le dita delle mani
insieme tessute, tenendovi dentro il
ginocchio stanco...
Dure è più sentimento. li è ?if*
KUirtirio.

IKO. MARDO DA VI NCI «

��Et je les conduisis sous les fleurs.
Elles écoutaient avec un trouble visible les
mélodies infinies du printemps, s’inclinant ou
se retournant parfois vers leurs propres ombres
qui les précédaient ou les suivaient comme de
bleuâtres figures prosternées pour baiser la
terre. Quelquefois, une confuse joie de liberté
et d’espérance passait dans leurs yeux éblouis;
quelquefois, une parole non prononcée entr’ouvrait leurs lèvres, qu’elle rendait sem­
blables aux bords des coupes débordantes. Et,
quand elles s’arrêtaient, je pensais avec une
intime ivresse à la plénitude qui les suffoquait.

�232

LES VIERGES AUX ROCHERS

Ce que nous disions de temps à autre devait
leur paraître inutile, mais servait à nous faire
sentir combien était profonde notre vie vraie.
Un regard furtif, une inclination de tête, une
pause brève, suffisaient pour remuer jusqu’au
fond ces abîmes où ne parvient que très rare­
ment et très faiblement la lumière de la cons­
cience commune ; et ce que nous disions était
aussi lointain pour nous que l'est pour les
plus basses racines des arbres le m urm ure des
cimes.
Rien ne pouvait égaler en beauté singulière
cette austère campagne qui fleurissait. Sur cette
terre fauve et âpre comme la crinière du lion,
les floraisons blanches et roses évoquaient des
fantômes de jouvencelles craintivement ployées
sur les poitrines larges et velues des géants
légendaires. Les rayons du soleil créaient autour
des pétales diaphanes cette splendeur mobile
qu’ont les pierres fines. Çà et là reluisaient d’un
double éclair les hoyaux polis par la glèbe
brisée.
Nous sentions combien était profonde notre
vie vraie. Et peu à peu, d’un commun accord,
nous négligeâmes de prononcer ces vaines

�LES VIERGES AUX ROCHERS

233

paroles qui ne servent qu’à rompre la gravité
des silences et à dissiper la nuée trop épaisse
fies pensées ou des rêves. Une communion plus
lucide nous rapprocha ; autour de nous se
forma une atmosphère divinatoire, un peu
semblable à celle où respirent les mystiques ;
et, sans parler, nous échangeâmes plus d’un
secret merveilleux. Nous étions parfois si
imprégnés de volupté que nos pupilles en
exhalaient un flot dans un regard et que nos
moindres gestes en transmettaient sans contact
autant qu’en peut donner la plus lente caresse.
Les pétales qui tombaient à nos pieds, des
branches à peine remuées,nous attendrissaient
étrangement, comme une confession de langueur
et comme une complicité des arbres heureux
de nouer. Les vignes bientôt bourgeonnantes,
inclinées sur les mottes, tordues et comme
convulsées, nous excitaient par l’exemple d’un
effort fiévreux qui devait se convertir en un
don enivrant. Et, dans la feuille caduque et
le maigre sarment, nous sentions sous la forme
d’une idéale vertu l’huile odorante de l’amande
et la flamme d’oubli que distille le raisin.
Un jour, à la vue d’une goutte de sang sur

�•234

LES VIERGES AUX ROCHERS

la main de Violante blessée par une épine entre
les fleurs neigeuses d’une haie, j’eus un subit
vertige de désir. Elle, souriante, retira sa belle
main qui s'emportait ; et, comme nous étions
par hasard un peu éloignés de ses sœurs et
que probablement on ne nous voyait pas, une
envie sauvage me vint de presser mes lèvres
sur ce sang et d’en goûter la saveur. Et la
violence que je dus me faire à moi-même pour
me contenir fut telle que j ’en tremblai.
— La vue du sang vous effraie ? me deinanda-t-elle, d’une voix que la dissimula­
tion ne réussissait à rendre ni assurée ni rail­
leuse.
Et, comme ses prunelles s’étaient fixées sur
les miennes, il me sembla que je me couvrais
de pâleur; car j ’éprouvai intérieurement une
émotion indéfinissable dont je ne peux donner
qu’une idée confuse par l’image d’une roue
immense qui, tournant à tours précipités,
s’arrêterait tout d’un coup. Cette seconde allait
résoudre une grande chose, pour elle et pour
moi; et, bien que nous eussions l’un vis-à-vis
de l’autre une contenance composée, notre
attitude intérieure était celle de la tension qui

�LES VIERGES AUX ROCHËRS

235

précède une irrésistible détente. Nos deux: vies
se contractaient de toutes leurs forces.
Ah ! comment pourrais-je oublier ce silence
ardent où palpita l’aile invisible d’un messager
qui apportait une tacite parole? Quelle vertu
d’oubli pourrait effacer de ma mémoire cette
main emperlée de sang et ce buisson chargé
de fleurs?
La voix d’Anafolia nous rappela de loin ; et
nous reprîmes notre marche aux côtés l’un de
l’autre, envahis soudain d’une lassitude et
d’une tristesse corporelles comme si nous sor­
tions d’une longue nuit de volupté.
Mais il y eut aussi des instants où mon
âme inclina davantage vers celle qui nous avait
rappelés et vers celle qui devait partir. Je me
complus en ces alternatives d’amour qui, au
lieu de dissiper ma force, la stimulaient comme
le conflit des vents excite la flamme. Il me
semblait que j ’avais trouvé une espèce nouvelle
de perceptions : les plus diverses et les plus
étranges se coordonnaient spontanément en moi.
Parfois, il en naissait une musique si neuve et
si belle qu'il me semblait que j ’étais sur le
point de me transfigurer ; et je croyais qu’allait

�236

LES VIERGES AUX ROCHERS

enfin se réaliser mon désir de devenir un
dieu.
Je pensais: « S’il y eut jamais un dieu qui,
à la saison nouvelle, aima s’asseoir sous les
arbres en fleurs et tirer de leurs enveloppes
d’écorce les secrètes hamadryades pour les
caresser sursesgenoux, certainementil n’éprouva
pas une joie plus vive que celle que j’éprouve
à recueillir en moi les beautés essentielles de
ces créatures délicieuses et à les mélanger avec
la même facilité avec laquelle il confondait
les chevelures variées et obéissantes de ses
nymphes végétales pour composer une harmo­
nie d’ors. »
Ainsi, parfois, me figurais-je vivre dans un
mythe créé par moi-même à la ressemblance
de ceux que produisit la jeunesse de l’âme
humaine sous les cieux de l’Hellade. L’antique
esprit de déité errait à travers la campagne
comme au temps où la fille de Rhéa fit don de
ses épis à Triptolème pour qu’il les semât
dans les sillons et que par lui tous les hommes
participassent à la jouissance du bienfait divin.
Les énergies immortelles qui circulent dans les
choses paraissaient se ressouvenir encore de

�LES VIERGES AUX ROCHERS

237

l’antique transfiguration qui, pour la joie des
hommes, les avait converties en grandes images
de beauté. Comme les Charités, comme les Gor­
gones et comme les Moires, elles étaient trois,
les vierges qui m’accompagnaient parmi ce prin­
temps mystérieux. Et j ’aimais à m’imaginer
tooi-même semblable à ce jeune homme,repré­
senté sur le vase de Ruvo, qu’un génie ailé
conduit à la lisière d’un bois de myrtes.
Au-dessus de sa tête est écrit le mot de Félicité,
et trois vierges l’entourent : l’une qui porte
dans ses mains un plat chargé de fruits, l’autre
tout enveloppée d’un manteau constellé, et la
troisième avec le fil de Lachésis entre ses
doigts agiles.
Un jour, nous rencontrâmes tout à coup un
espace enclos où les agriculteurs indigènes,
perpétuant la coutume religieuse des Gentils,
avaient consacré un chêne frappé par la foudre.
— Voilà une belle mort I s’écria Violante en
s’appuyant à la clôture de pieux en forme de
parallélogramme.
Une sainteté presque terrible régnait sur ce
lieu solitaire. Tel devait être à peu près l’as­
pect du bidental que les prêtres latins consa­

�238

tES VIERGES AUX ROCHERS

craient par le sacrifice d’une brebis de deux
ans.
— Vous commettez un sacrilège, dis-je à
Violante. On ne peut pas toucher la clôture
sacrée sans la profaner ; et le ciel punit de la
frénésie le coupable.
— De la frénésie? fit-elle, en s’écartant par
un instinct superstitieux.
Et son geste marqua d’une gravité imprévue
mon allusion à la croyance païenne.
Dans un éclair, je revis le visage bouffi et
exsangue de la mère folle et les yeux égarés
d'Antonello ; et je réentendis le cri tragique :
« Nous respirons sa folie » ; et je ne sais quelle
sensation glaciale de fatalité me parcourut.
— Non, non, ne craignez rien ! dis-je invo­
lontairement.
Et peut-être, par cette évidente marque de
regret pour un avertissement qui devait paraître
un triste augure ou un cruel présage, ne fis-je
que rendre l’ombre plus épaisse.
— Je ne crains rien, répondit-elle sans
sourire, en s’appuyant de nouveau à la clôture.
C’est ainsi que d’une vaine parole naquit
une grande ombre.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

23&amp;

L’arbre foudroyé se dressait devant nous,
noirâtre et pétrifié comme le basalte, montrant
son robuste tronc ouvert jusqu’aux racines
Par une déchirure qui évoquait la terreur
d’une force vengeresse. Privé de branches sur
le flanc frappé, il en conservait quelques-unes
au sommet de l’autre flanc ; et, pareilles à des­
bras qui se tordent, elles tendaient vers le soleil
l’implacable désespoir de leurs gestes. A chaque
angle de Venceinte était fixé un crâne de bouc
aux cornes recourbées, devenu très blanc sous
les intempéries sans nombre. Tout était im­
mobile et mort, et sacré, et d’aspect primordial.
Du haut de l’azur arrivaient de temps a autre
les cris des éperviers.

Rapides les jours passèrent; et ils furent
comme des jours d’adieu à celle qui devait
partir.
Je lui disais :
— Regardez le printemps avec toute l’inten­
sité de vos prunelles; car vous ne le verrez
plus, jamais plusl

�240

LES VIERGES AUX ROCHERS

Je lui disais:
— Réchauffez vos mains au soleil ; baignez-les
dans le soleil, ces pauvres mains ; car, d’ici
peu, vous les tiendrez croisées sur votre poitrine
ou cachées sous le tablier de laine brune, dans
l’ombre.
Je lui disais, en lui m ontrant une fleur :
— Voilà un prodige dont il faut louer le
Ciel. Considérez les innombrables écritures que
porte le tissu argenté de cette corolle, et le
rapport occulte entre le nombre des pétales
et celui des étamines, et la ténuité des fila­
ments qui soutiennent les lobes des anthères,
et ces tuniques diaphanes et ces réticules
et ces valves et ces membranes couvertes d’un
duvet presque imperceptible, où est enfermée
l’agitation mystérieuse du pollen, et tout
l’art divin qui se révèle dans la structure de
ce petit corps vivant, si frêle, et doué pour­
tant de puissances infinies pour aimer et pour
féconder. Considérez le réseau mobile des om­
bres que fait sur le sol le frémissement des
feuilles, et celui que fait sur la muraille le rayon
réverbéré par l’eau tremblante, réseau d’azur
et réseau d’or pour bercer votre mélancolie ;

�241

LES VIERGE S AUX ROCHERS

et les petits doigts blonds qui s’allongent
à l’extrémité des rameaux des pins ; et les gouttes
de rosée qui pendent à l’extrémité des barbes
de l’avoine ; et les nervures déliées sur les
aües des abeilles ; et les splendides yeux vertf
des libellules fugitives ; et les irisations qui
chatoient sur la gorge gonflée des colombes ; et
tes étranges figures que produisent les taches
des lichens, les crevasses des troncs d’arbre et
les veines des silex... Recueillez toutes ces mer­
veilles sous vos paupières, qui devront si long­
temps rester baissées devant Jésus crucifié.
Dans le vieux monastère de la reine Sanche, il
n’y a pas, je crois, de jardins ; il n’y a que
des préaux de pierre.
Et elle me dem andait:
■
— Pourquoi me tentez-vous ? Pourquoi vous
plaisez-vous à troubler ma volonté si débile ?
Dieu vous a peut-être envoyé pour me sou­
mettre à une épreuve...
Et je lui répondais :
— Non, je ne veux pas troubler votre volonté;
mais j’ose vous donner un conseil fraternel,
pour que vous ayez moins à souffrir. Je prévois
que, quand vous serez ensevelie, quand vous ne
14

�242

LES VIERGES AUX ROCHERS

pourrez plus approcher votre joue d’une grille
sans vous blesser contre les pointes, vous qui
avez grandi dans un jardin, vous aurez des
semaines de furieuses impatiences ; et toutes les
visions de l’air libre repasseront dans votre
mémoire. Alors ce sera pour vous une torture
inouïe, si vous ne pouvez pas vous représenter
avec exactitude les fines bigarrures noires et
jaunes qui ornent le dos du lézard ou la tendre
feuille laineuse qui point sur la branche du
pommier. Je connais la folie de ces curiosités
tardives. Autrefois, j ’ai aimé passionnément
un grand lévrier d’Écosse, présent de mon
père. C’était une bête magnifique, très élégante,
d’une noblesse sans pareille. Lorsqu’il m ourut,
je tombai dans une affliction profonde ; et ce
qui me tourm entait singulièrement, c’était le
regret de ne pouvoir me représenter sous une
forme précise les petits grains d’or qui constel­
laient ses yeux bruns et les taches grises qui
marbraient son beau palais rosé, entrevu parfois
dans un bâillement ou dans un aboiement.
Nous devons donc regarder toujours avec des
pupilles attentives, surtout les créatures qui nous
sont les plus chères. Ne chérissez-vous pas les

�LES VIERGES AUX ROCHERS

243

choses que j’indiquais tout à l’heure à votre
attention, et n’êtes-vous pas sur le point de les
abandonner ? N’êtes-vous pas sur le point de
mettre entre elles et vous une sorte de m ort?
Elle était assise, tenant son genou las dans
ses mains aux doigts entrelacés. Sa grâce
délicate était un peu contractée par l’inquiétude
que lui donnait mon discours ambigu, grave
et futile, trompeur et sincère. Et moi, en lui
parlant ce langage, j ’éprouvais un plaisir
analogue à celui que j ’aurais éprouvé à mettre
en désordre les bandeaux lisses de ses cheveux
menacés par les ciseaux d’argent de la tonsure.
Tondeantur in rotundum. J’avais limpide encore
dans ma mémoire la fraîcheur du rire juvénile
qui, jaillissant de ses lèvres le premier jour,
à l’heure de la séparation, m ’avait rempli
d’émerveillement. Et il me plaisait de rassem­
bler les images de ces choses exiguës et multi­
colores autour de la Clarisse qui, en cet aprèsmidi déjà lointain de février, m ’avait révélé
comme un secret miracle la floraison nocturne
de son aubépine.

�244

LES VIERGES AUX ROCHERS

Je la recherchais comme on recherche un
bien dont on connaît la brièveté. Elle m’attirait
comme une pure forme de jeunesse qui, avec
un sourire mêlé de larmes, se serait retournée
vers moi du seuil d’une porte obscure où elle
aurait été sur le point d’entrer et de se perdre.
J’aurais voulu dire à ses sœurs : « Laissez-moi
l’aimer tandis qu’elle est encore de ce monde,
et verser quelques gouttes d’aromates sur ses
petits pieds ! »
Au cours de mes longues visites, il m’arriva
souvent de rester seul avec elle et de pouvoir,
dans un entretien spirituel, sonder cette âme
si ductile et si avide d’esclavage. De temps
à autre, Anatolia disparaissait lorsqu’une des
deux femmes grises venait l’appeler du regard.
Violante, depuis quelques jours, se laissait voir
difficilement, semblait éviter ma compagnie et
me considérer avec indifférence, reprise de son
ennui habituel. Les deux frères ne supportaient
pas longtemps la grande clarté du plein ciel.
Aussi m ’arriva-t-il plusieurs fois de rester seul
avec la Clarisse, soit dans la cour extérieure,
sur un banc de marbre qui était au pied de la
statue de l’Été, soit dans l’ombre des rampes

�LES VIERGES AUX ROCHERS

245

déjà verdoyantes, soit sur la berge du vivier
aride.
Je lui disais:
— Peut-être vous êtes-vous trompée, chère
sœur, dans l’élection de votre époux. Lorsque
vous entendrez l’évêque annoncer Ecce sponsus
venit, vous tremblerez au fond de votre cœur,
croyant qu’une main belle et forte va s’étendre
vers vous et vous recueillir toute dans le
creux de sa paume, comme de l’eau ; car tel
est bien l’acte doux et impérieux que vous
attendez de votre dom inateur et qui convient
à votre naturelle fluidité. Mais, au pied de
l’autel, vous aurez peut-être une déception.
Et, si vous osez lever les yeux, vous le verrez,
cet Époux attendu, vous le verrez immobile
entre les cierges ardents, les mains percées, la
tête couronnée d’épines. Apparemment, chère
sœ ur, il est nécessaire d’arracher les clous
cruels, si profondément plantés. Et apparem ­
ment, pour accomplir cette tâche, une force
terrible est requise. Ensuite, il faut panser les
plaies avec une patience infinie et avec des
baumes composés d’herbes qui ne se récoltent
que sur certains sommets vertigineux où l’air
14.

�246

LES VIERGES AUX ROCHERS

est irrespirable'. Et, lorsque les plaies sont cica­
trisées, il convient de réinfuser dans les veines
le sang qui en a jailli. Et, lorsque enfin ce
dur labeur est achevé, il arrive parfois que
les mains guéries se retirent à l’improviste.
Il semble que bien rares soient les épouses
auxquelles il est donné de les voir revivre véri­
tablement ; et, parmi ces élues, à peine s’en
trouve-t-il une qui, en quelque soirée mysti­
que, ait la joie suprême de se sentir prendre
tout entière, enfermer tout entière dans l’étreinte
de ce poing, comme c’est votre vœu...
Et elle m urm urait, la vierge servile :
— Dieu veuille que je sois cette élue I
Et je lui disais :
— Àh ! chère sœur, songez quelle force
immense doit avoir en soi cette unique élue
pour faire revivre une main morte et pour la
contracter si violemment !
— Je n’ai aucune force, mais j ’en implorerai
du Seigneur.
— Le Seigneur pourra seulement vous rendre
la force que vous lui aurez infusée vous-même,
ô Maximilla!
Et elle suppliait :

�LES VIERGES AUX ROCHEKS

247

— Taisez-vous, je vous en conjure ! Je crains
que vos paroles ne soient impies.
— Elles ne sont pas impies; vous pouvez
les écouter. N’avez-vous pas dans la mémoire
la première strophe de la frióse de sainte
Thérèse ? La sainte y parle d’un Dieu fait
prisonnier. Pensez à ee qu’il faut de puissance
pour enchaîner te Seigneur ! Vous voyez bien,
soeur Eau, que ce sont toujours des actes virils
malaisés qu’on réclame' de l’épouse célébrée
dans tes Antiennes et dans les Répons. Aussi,
comme j’ai pour vous une sollicitude fraternelle,
je voudrais au moins préparer votre âme à
l’amertume du désenchantement. Ne la bercez
pas trop dans les promesses des Psaumes. Il
y a, ce me semble, une promesse magnifique
et voluptueuse dans les versets que vous avez
appris : « Veni, Electa mea... Viens, ô mon Élue ;
car un roi désire ta beauté. Viens I L’hiver est
passé, la tourterelle chante, les vignes fleuries
em baum ent...» Ah! il est vraiment incom­
parable, ce latin des Psaumes, pour donner
l’image d’une ivresse d’amour submergée sous
üne opulence étouffante. Certains versets sem­
blent ruisseler d’huiles aromatiques comme des

�248

LES VIERGES AUX ROCHERS

chevelures d’esclaves, ou peser et reluire com m e
des lingots d’or. Lorsque l’évêque vous posera
sur la tête la couronne de l’excellence virgi­
nale, vos lèvres auront à prononcer des pa­
roles admirables où je sens et vois je ne sais
quelle pesanteur et quelle splendeur m ysté­
rieuses : E t immensis monilibus ornavit me.
Paroles admirables, n’est-il pas vrai?
Elle me regardait maintenant avec une
telle passion que toute sa petite âme tremblait
entre ses cils comme une larm e; et j ’aurais pu
la boire en m ’inclinant à peine.
Je lui dis :
— Peut-être vous fais-je un peu de malMais, chère sœur, je vois au fond de vos yeux
un rêve si ardent que je crains pour vous ; car
la vie à laquelle vous vous préparez ne pourra
pas être conforme à votre rêve et à votre
nature. Ce qui vous attend, c’est une vie
médiocre, toujours égale, presque engourdie,
mesurée par l’immuable Règle, dans ce vieux
monastère de la reine Sanche qui déjà fut le
tombeau de plus d’une Montaga et de plus d’une
Cantelma. J’ai dans la mémoire une vision
de ces clarisses, un jour des Cendres. Lorsque

�LES VIERGES AUX ROCHERS

249

j’étais à Naples, l’église angevine de SainteGlaire m ’attirait, non seulement parce que
plusieurs de mes ancêtres y reposent, non
seulement parce qu’on y peut envier le duc de
Rhodes qui dort dans le sarcophage païen de
Protésilaos et de Laodamia, mais encore parce
qu’en fermant les yeux on y peut savourer la
poésie répandue par quelques beaux noms
de femmes mortes. Là est Marie, duchesse de
Durazzo et impératrice de Constantinople; là
est princesse Clémence ; là est Isotta d’Altarnura, et Isabelle de Soleto, et Béatrice de
Gaserte, et celte délicieuse Antonia Gaudino
qui vous ressemble, si gracieusement endor­
mie dans le marbre sous le voile dérobé par
Jean de Noie à la plus jeune des Grâces. J’ai
dans la mémoire une vision de ces clarisses, un
jour des Gendres. Derrière le grand autel, il
y a une large grille noire, toute hérissée de
pointes, qui ferme le chœur des religieuses; et,
à travers, on aperçoit les rangées des stalles
où les sœurs sont assises, tandis que l’évêque
assisté d’un capucin siège en deçà de l’obstacle,
portant à la main un bassin d’argent plein de
tendres. Un guichet est ouvert dans la grille;

�250

LES VIERGES AUX ROCHERS

et les clarisses, une à une, viennent et s’age­
nouillent. L’évèque introduit par le trou son
bras vacillant et marque de cendre les fronts,
l’un après l’autre. Les cendres prises,elles se
lèvent et retournent à leur stalle comme des
fantômes, effleurant le pavé de leurs pieds silen­
cieux chaussés de drap. Tout s’accomplit en
silence et tout est glacé comme la cendre.
Ah ! chère sœur, Iôrsque vous aurez reçu, vous
aussi, cette glace, qui réchauffera jamais votre
petite âme?
— Qui réchauffait lam e de sainte Claire
et la rendait ardente ? m’opposa la Clarisse,
de l’air de quelqu’un qui rassemble ses forces
pour ne pas être vaincu, tandis que ses joues
se coloraient.
— Un hom m e: François d’Assise. V o u s ne
pouvez pas imaginer la Damianite autrement
qu’agenouilléeaux pieds de François. Un artiste
religieux l’a représentée dans l’acte d’échanger
un baiser avec le Séraphique. Et repensez à la
longue idylle qui s’ourdit entre l’ermitage de
Saint-Damien et la.PortioneuIe; repensez aux
semaines de passion, de douleur et de pitié
passées dans le jardin du monastère, à l’ombre

�LES VIERGES ACX ROCHERS

251

des oliviers, en un été de grande soif, lorsque
Glaire buvait les larmes coulées des yeux de
Français presque aveugle ; repensez enfin à ce
colloque entre les deux mystiques amants, qui
Précéda la suprême extase d’où jaillit comme
un jet de lumière le Cantique des Créatures.
Vous avez là, près de vous, les Fioretti. Eh
bien ! relisez le chapitre qui raconte « com­
ment sainte Claire mangea avec saint François. »
Jamais festin nuptial ne fut illuminé de plus
splendides flambeaux d’am our... Voici : « Les
hommes d’Assise et de Bettona et ceux de la
région d’alentour voyaient Saintc-Marie-des
Anges, et tout le lieu, et la forêt qui bordait
alors le lieu, flamboyer fortement; et il leur
semblait que c’était un grand feu qui avait envahi
l’église et le lieu et la forêt tout ensemble.
C’est pourquoi les habitants d’Assise, en grande
hâte, coururent là-bas pour éteindre le feu,
croyant véritablement que tout fût en flammes;
mais, étant arrivés au lieu et ayant trouvé que
rien ne brûlait, ils entrèrent dans le lieu et trou­
vèrent saint François avec sainte Claire... »
Vous voyez bien, chère sœur, par quels moyens
l’institutrice de votre Règle savait se protéger

�252

LES VIERGES AUX ROCHERS

contre le froid. Convenez que la différence est
grande entre l’ermitage lumineux de SaintDamien et la clôture de votre monastère an­
gevin. Ici, nul incendie, mais une ombre grise
et uniforme, où l’humilité se fait inerte... De
quelle sorte est votre humilité, Maximilla? Je
crois que votre besoin d’esclavage est très
orgueilleux.
Elle se taisait, découragée et haletante; et,
dans sa consternation, elle était si douce et si
misérable que j ’aurais voulu la prendre sur
mes genoux.
— Le premier jour, lorsque vous appa­
rûtes sur la rampe, vous me donnâtes aussitôt
l’idée de l’hermine. Or, il semble que, dans
notre imagination, la blancheur de l’hermine
ne puisse aller sans l’orgueil de la pourpre,
tant nous sommes accoutumés à nous les
représenter toutes deux réunies dans les m an­
teaux des rois. Ne portez-vous pas peut-être
votre manteau à l’envers, de telle sorte que la
pourpre demeure invisible par-dessous? C’est
bien la manière d’une Montaga.
— Je ne sais, répondait-elle- éperdue. Il me
semble que tout ce que vous dites doit être.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

253

Et c’était comme si elle eût confessé : « Je
serai telle que vous voudrez que je sois. »
— Si j ’étais votre époux, Maximilla, ajou­
tai-je pour caresser sa petite âme tremblante,
je vous donnerais une maison où le jour entre­
rait à travers des lames d’albâtre couleur de
miel ou à travers des vitraux historiés d’histoires
sibyllines; et je vous ferais servir par des carrié­
ristes et des silentiaires chaussées de feutre et
vêtues d’étoffes placides, qui passeraient devant
vous comme de grands papillons nocturnes; et
certaines chambres auraient des parois de
cristal regardant sur d’immenses aquariums,
voilées de rideaux que votre main pourrait
ouvrir aisément chaque fois que le désir vous
viendrait de voyager en rêve par les yeux dans
une vallée océanique pleine de vies riches et
étranges ; et, autour de la maison, je voudrais
vous créer un jardin planté d’arbres qui prodi­
gueraient des fleurs et pleureraient des arômes,
et je le peuplerais d’animaux gracieux et doux
comme les gazelles, les colombes, les cygnes et
les paons. Et là, en harmonie avec toutes les
choses,vous vivriez pour moi seul. Et moi, chaque
jour, après avoir satisfait par quelque action
15

�234

LES VIERGES AUX ROCHERS

efficace mon besoin de dominer les hommes,
je viendrais respirer l’air sublimé par votre
silencieux amour, je viendrais vivre près de
vous la vie pure et profonde de mes pensées.
Et, parfois, je vous communiquerais une fièvre
véhémente; et, parfois, je vous ferais pleurer
d ’inexplicables larmes ; et, parfois, je vous ferais
mourir et revivre, pour être à vos yeux plus
qu'un homme.

Cependant, se préparait-elle au départ, ou
s’attardait-elle dans l’espérance impatiente de
ce qui toutefois était pour elle inattendu?
Un jour que je montais par l’allée des vieux
buis où Violante m’était apparue la première
fois sous le grand arceau, elle se présenta
devant moi presque au même lieu, souriant
d’un nouveau sourire.
— Aujourd’hui, lui dis-je, vous avez l’aii
d’un ange qui apporterait le bon message. Toui
l'esprit d’avril est en vous.
Elle me tendit sa main, que je pris et gardai
quelques instants dans la mienne-

�LES VIERGES AUX ROCHERS

255

— Qu’avez-vous donc à m ’annoncer? deman­
dai-je en lisant dans ses yeux la nouvelle qui
la transfigurait.
Elle se troubla sous mon regard et se couvrit
encore une fois d’une rougeur qui, sur ce teint
pâle, me parut presque violente.
— Rien, répondit-elle.
— Et pourtant, lui dis-je, il y a dans toute
votre personne une annonciation. Si vous
voulez bien me permettre de faire à votre côté
un bout de chemin, vous me la communiquerez
sans paroles. Jamais, Maximilla, je n’ai senti
comme à cette heure l’harmonie qui est en vous.
Sûrement elle croyait que je lui parlais
d’amour, tant elle était confuse! Et toute sa
personne rayonnait d’un si vif esprit de gentil­
lesse que je repensai à ces gentilles dames
assemblées dans les imaginations de Dante
jeune : ces dames qui, de temps à autre, laissent
tomber de leurs lèvres, comme tombe « une
eau mêlée de belle neige », des paroles
mêlées de soupirs. Et, parce que je l’aimais
d’une façon inhumaine, il me revint aussi à la
mémoire quelques-unes des paroles de jadi i :
« A quelle fin aim es-tu?,.. Dis-le-nous; car ij

�236

LES VIERGES AUX ROCHERS

fin d’un tel amour doit certainement être très
nouvelle. »
Nous avions quitté l’avenue centrale pour
nous enfoncer dans le labyrinthe herbeux. Les
oiseaux, hôtes du jardin clos, chantaient; les
insectes luisants bourdonnaient autour de nous;
mais mon oreille n’était attentive qu’au léger
bruit fait par le bord de la robe courbant les
cimes des herbes grandies.
Enfin, d’une voix timide, elle confessa :
— Mon départ est différé.
Puis, comme pour se justifier :
— De cette façon, ajouta-t-elle, je pourrai
célébrer avec les miens les dernières Pâques...
Mais moi, subitement, j ’eus comme la sen­
sation qu’elle venait de me tomber entre les
bras, et que sa joue adhérait à ma poitrine, et
que, pour l’en détacher, je devrais la faire
saigner.
k m’écriai néanmoins :
— La voilà donc, cette bonne nouvelle 1
Et je ne dis rien de plus; car, au contact de cette
vie palpitante, mon trouble fut si fort qu’il me
rendit impossible toute simulation de pitié. Certes
ce qu’elle attendait de moi, c’étaient des paroles

�LES VIERGE» AÜX ROCHERS

257

d’amour et d’allégresse, et que je lui prisse les
mains, et que je lui demandasse : « Voulezvous renoncer pour toujours à vos vœux et être
mienne tout entière? » C’était cela qu’elle atten­
dait. Et, sentant son angoisse si voisine, sentant
sur mon visage souffler comme un vent de
flamme sa passion de se donner et d’être heu­
reuse, j ’étais agité d’un frémissement pareil à
celui de l’homme sous les yeux duquel est
placée tout à coup une large déchirure qui met
à nu les tissus profonds de la chair vive. Il
y avait dans ma souffrance quelque chose de
cet effroi. Jusqu’à cette heure, je m ’étais
délecté de la chère âme comme d’une cheve­
lure soyeuse où il est doux de plonger les
doigts en pensant que demain elle sera
coupée. Et voilà que cette âme adhérait à
la mienne par toutes ses douleurs.
« Je pourrais faire de toi un être de joie! »
C’était comme une promesse; c’était presque un
désir. Et cette promesse et ce désir transparais­
saient dans mes dernières paroles; et il était vrai
que, jusqu’à cette heure, en m ’inclinant vers la
chère âm e, j’avais plus d’une fois tendu
l’oreille pour découvrir un indice de cette

�258

LES VIERGES AUX ROCHERS

source occulte d’où avait jailli un jour le beau
rire imprévu. Ahl pourquoi devais-je décevoir
une si douloureuse espérance et renoncer à
ceindre ma force de cette muette adoration?
Nous étions seuls, dans une étrange solitude
où je sentais pour ainsi dire la vacuité de l’es­
pace aérien qu’auraient occupé les deux autres
sœurs si elles eussent été présentes à côté de
nous. Et l’anxiété produite dans mon esprit
par leur absence était pénible comme le halè­
tement de l’attente. — Où étaient, que fai­
saient à cette heure Violante et Anatolia?
Élaient-elles aussi dans le jardin? — Je croyais
les rencontrer au détour de chaque sentier,
et j ’imaginais l’expression de leur premier
regard en m’apercevant. Et je réfléchissais à
la singularité de la contenance qu’elles avaient
gardée toutes les deux pendant les derniers
jours, et je cherchais à en pénétrer la signifi­
cation véritable. Anatolia m’apparaissait avec
son héroïque et bénin sourire de martyre, rési­
gnée à exprimer jusqu’à la dernière goutte
toutes les vertus de son cœur pour adoucir
d'inguérissables maux ; elle m’apparaissai t avec
ces yeux purs qui avaient parfois une lueur

�LES VIERGES AUX ROCHERS

259

attirante : telles, dans les légendes, les eaux
^es lacs, qui révèlent par un reflet insolite
l’existence des trésors engloutis. Renfermée
dans son ennui et dans son dédain, Violante
m’apparaissait en une énigmatique attitude
qui pouvait sembler presque hostile et qui
m’inspirait un malaise pareil à celui que
donnent les pressentiments funestes ; car,
pour mon imagination, elle avait derrière elle
l’ombre de son rocher fatidique et le mystère
de ses chambres reculées, pleines de parfums
mortels.
J’aurais voulu demander à celle qui chemi­
nait près de moi : — Y a-t-ilquelque chose de
changé dans la voix de vos sœurs chéries, lors­
qu’elles vous parlent et lorsqu’elles parlent
entre elles? Y a-t-il parfois dans leur accent
et dans leur regard quelque chose qui vous
fait mal? Et, quand vous êtes à côté l’une
de l’autre et respirez dans le même cercle, s’a­
bat-il parfois sur vous un silence qui vous
suffoque, semblable à celui qui précède les
ouragans? Et sentez-vous alors se dessécher
soudain votre tendresse et s’élever du fond de
votre cœur une amertume semblable à un

�260

LES VIERGES AUX ROCHERS

poison? Et, dites-moi, vos sœurs pleurent-elles
à l’écart? Ou encore, vous arrive-t-il parfois
de pleurer ensemble?
Ainsi aurais-je voulu interroger la taciturne
et souffrir d’amour avec elle.
Je la regardai. Elle souffrait et elle était
heureuse. Pour rompre enfin le charme am ­
bigu, je lui dis :
— Vous portez toujours un livre, à la façon
d’une sibylle.
Elle me montra le volume.
— C’est le livre que je portais le premier
jour, dit-elle avec ce timbre indéfinissable qui
révèle dans la voix l’humidité des larmes.
— Et le brin d’herbe?
— Il s’est brûlé.
— Mettez-y donc une rose rouge.
Mais elle avait dans son émotion une grâce
si humble, et elle laissait si ingénument trans­
paraître l’intime ardeur qui la dévorait, que
je ne sus ni l’écarter de moi ni me refuser la
douceur de la sentir se dissoudre peu à peu.
— Asseyez-vous, lui dis-je. Lisons ensemble
quelques pages. Ce lieu vous plaît-il ?
C’était une petite éminence prairiale, cons-

�LES VIERGES AUX ROCHERS

261

lellée d’anémones, tranquille, à laquelle des
ifs aigus et sombres donnaient comme un
aspect de cimetière. Dans le centre, une caria­
tide, repliée de manière que sa poitrine touchait
presque ses genoux, soutenait la plaque de
m arbre d’un cadran solaire. Et là, comme
auprès d’une table, étaient deux sièges pour
un couple d’amants qui auraient voulu, en
regardant l’ombre du gnomon, éprouver la
volupté mélancolique d’un lent périr ensemble.
On distinguait encore, gravée dans le marbre
sous les lignes horaires, l’épigraphe :
ME L UME N, VOS UMBRA R E G I T .

— Asseyons-nous ici, lui dis-je. Ce lieu est
délicieux pour jouir du soleil d’avril et sentir
couler la vie.
Arrêté sur le cadran, un lézard vert nous
regardait de ses petits yeux luisants, sans peur,
comme un être familier. Lorsque nous nous
assîmes, il disparut. Alors je posai les mains
sur le marbre, qui était très chaud.
— Il brûle presque. Touchez I
Maximilla y posa aussi ses deux mains,
15.

�262

LES VIERGES AUX ROCHERS

blanches sur la blancheur, et les y laissa. La
pointe de l’ombre atteignait l’extrémité de
l’annulaire, et le chiffre indicateur des heures
demeurait caché sous la paume.
— Voyez! l’aiguille vous désigne comme
l’heure de la béatitude, lui dis-je, parce que je
goûtais profondément l’harmonie de sa grâce
dans cette attitude et parce que je l’aimais ainsi.
Elle ferma les yeux à demi ; et une fois
encore sa petite âme trembla entre ses cils
comme une larme, et j ’aurais pu la boire en
m ’inclinant à peine.
J’ajoutai, en touchant le livre :
— La sainte, dans le flot de sa prose, a pour
vous un vers divin, d’une suavité suprême,
plus suave que ceux qui germaient dans l’es­
prit de Dante avant l’exil. Stava quasi beata e
dolorosa.
Elle se sentait inondée de lumière et d’amour,
comme déjà peut-être dans ses rêves secrets ;
et mes paroles et ma présence et son illusion
et le printemps épanoui l’abreuvaient d’une
ivresse dont la mémoire devait peut-être remplir
toute son existence. Immobile dans l’attitude
où je l’avais louée, elle ne parlait pas; mais

�LES VIERGES AUX ROCIIERS

263

je compris les ineffables choses que disait le
sang éloquent dans les veines de ses belles
mains nues.
« Laissez-moi l’aimer tandis qu’elle est encore
de ce monde ! répétais-je à ses sœurs, dont je
croyais voir les yeux tristes luire à travers le
feuillage des ifs. Laissez-moi cueillir ces ané­
mones et les répandre sur sa chevelure qui
bientôt sera coupée I »
Elle semblait heureuse; et son inconscience
m’attendrissait davantage, parce que je l’ai­
mais et lui disais : «Je t’aime, mais à condition
que tu meures demain. Je te donne cette
flamme pour que tu l’emportes avec toi dans ton
sépulcre. Telle est la nécessité qui pèse sur nous. &gt;
Elle se secoua, se passa les mains sur la
face; et elle m urm ura :
— Ce soleil étourdit.
— Voulez-vous que nous nous en allions?
lui demandai-je.
— Non, répondit-elle avec un faible sourire.
Selon votre conseil, je dois me saturer de soleil.
Restons encore un peu. Tout à l’heure, vous
vouliez lire quelques pages.
Elle avait l’air exténué, comme si elle venait

�2G4

LES VIERGES AÜX ROCHERS

de reprendre ses sens après un évanouissement— Lisez donc, pria-t-elle.
Et elle poussa le livre vers moi.
Je le pris, l'ouvris, le feuilletai, en parcou­
rus des yeux quelques lignes. L’ombre fuyante
d’une hirondelle passa sur la page; et nous
entendîmes de tout près le frémissement de ses
ailes.
— Quel étonnement ce fut pour moi, repritelle, le jour où vous m’avez répété l’exhorta­
tion de sainte Catherine! J’étais encore toute
pleine de son esprit, et, comme un devin, vous
me parliez d ’elle...
Je sentais dans la voix de la Clarisse une
confiance et un abandon si complets qu’elle
n’aurait pu me signifier plus clairement :
« Me voici, je suis à toi, je t’appartiens tout
entière, comme nulle autre créature vivante,
comme nulle chose inanimée ne pourrait t’ap­
partenir. Je suis ton esclave et ta chose. »
Vraiment, il semblait qu’elle possédât une
vertu qui n’est pas selon la nature et qu’elle abolît
pour elle-même la loi qui, dans l’amour, inter­
dit aux hommes le don et la possession perpé­
tuels et parfaits. Il semblait réellement à mon

�LES VIERGES AUX ROCHERS

265

imagination que, sous la grande lumière du
soleil, elle se transfigurait en une forme cris­
talline et fluide, en une liquide essence que
j’aurais pu absorber, dont j’aurais pu m’impré­
gner comme d’un parfum.
— Je crois, lui dis-je, qu’en lisant ce livre
vous devez parfois sentir votre âme s’évaporer
comme une goutte d’eau sur un fer rouge.
N’est-il pas vrai? « Feu et abîme de charité,
dissous enfin le nuage de mon corps ! » s’écrie
la sainte. El v o us avez noté ces paroles en
marge. Il y a en vous une aspiration cons­
tante à s’évanouir.
Son blanc visage me sourit dans le soleil
sur la blancheur du marbre, presque indistinct.
— Voici encore un passage noté : « Ame
enivrée, angoissée et embrasée d’amour. » En
voici encore un autre : « Soyez un arbre
d’amour onté sur l’arbre de la Vie. » Quelle
éloquence de passion a cette vierge 1 Elle
fascine toutes les taciturnes, parce qu’elle parle
et crie pour elles. Mais ce qui rend son livre
précieux à quiconque aime la vie, c’est l’abon­
dance du sang qui y coule, y bout et y
flamboie continuellement comme sur un autel

�âC'6

LES VIERGES AUX ROCHERS

de sacrifice au jour des grandes immolations.
On dirait que cette dominicaine n’a du monde
qu’une vision vermeille. Elle voit toutes choses
à travers un voile de sang enflammé. « Ma
mémoire s’est emplie de sang, dit-elle. Je
trouverai le sang et les créatures, et je boirai
leur amour dans le sang. » Parfois, une sorte
de rouge démence l’envahit. « Noyez-vous dans
le sang, s’écrie-t-elle, baignez-vous dans le
sang, rassasiez-vous de sang, enivrez-vous de
sang, revêtez-vous de sang, contristez-vous
dans le sang, réjouissez-vous dans le sang,
grandissez et fortifiez-vous da&amp;s le sang ! »
Elle connaît tout le prix de la douce et
terrible liqueur, puisqu’elle la voit, non seu­
lement au fond du calice, mais aussi jaillissant
des veines des hommes, elle qui est prise dans
le tourbillon de la vie, elle qui porte son voile
au milieu du frémissement des haines atroces
et des passions violentes qui font la beauté de
son siècle. Voici l’admirable lettre au frère
Raimond de Gapoue. Vous a-t-il été possible de
la lire sans trem bler dans les moelles? « Il
tenait sa tête sur ma poitrine. Et alors je sen­
tais une allégresse et une odeur de son sang...»

�LES VIERGES AUX ROCHERS

267

Ce que je sens, moi, dans ces lignes, ce n’est
Pas seulement l’extase eucharistique, c’est la
volupté réelle. Il me semble que je vois pal­
piter et se dilater les délicates narines de la
jeune femme. Cette phrase que j ’admire est
bien d’elle : « S’arm er de sa propre sensua­
lité. » Elle devait avoir les sens aigus, puisque
tout ce qu’elle écrit pullule d’images vives, est
fier de coloris et de mouvement, presque dan­
tesque de vigueur et d’audace. Ah ! chère
sœur, ce n’est pas là un guide qui puisse vous
conduire en paix à la porte du cloître ! Dans
ta robe de l’IIospitalière, vous respirez avec
l’odeur du sang toutes les odeurs de la vie
superbe à travers laquelle cette vierge s’est
élancée, indomptable. Une multitude sans
nombre, vêtue de bure et de pourpre, de fer
et d’or, l’a enveloppée comme un tourbillon
« avec le feu de la colère et de la haine », qui
n’est pas moins ardent que le feu de l’amour.
Moines, religieuses, ermites, courtisanes, condottières, princes, cardinaux, reines, pontifes,
foutes les puissances de ce siècle dur et magni­
fique, elle les traite avec la même volonté in­
flexible. Elle est forte dans la contemplation et

�2 68

LES VIERGES AÜX ROCHERS

dans l’action. Elle appelle « très cher frère *
Albéric de Balbiano, et « très chers fils » les
chevaliers de la Compagnie de Saint-Georges.
A la reine Jeanne de Naples elle ose écrire :
« Hélas ! on peut pleurer sur vous comme sur
une morte. » Et à Grégoire XI : « Soyez-moi
un homme viril, et non un timoré. » Et au
roi de France elle dit : « Je veux. » C’est
pour cela, Maximilla, que je l’aime; et aussi
parce qu’elle possède un Jardin, une Maison
et une Cellule de la connaissance de soi-même ;
et encore parce qu’il est d ’elle, ce mot-ci :
« Manger et savourer des âmes » ; et enfin
parce que, devançant Léonard, elle a écrit :
« L’intellect nourrit l’amour. Plus on connaît,
plus on aim e; et, quand on aime plus, on
goûte mieux. » Haute parole, qui doit être la
règle de toute belle vie intérieure.
En parlant, je suivais dans les yeux ouverts
et fixes de Maximilla le rythme lent d’une
onde qui paraissait avoir je ne sais quelle
correspondance musicale avec le son de ma
voix ; et cette sensation m ’était si nouvelle et
si étrange que je prolongeais mon discours
par crainte de la faire cesser.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

269

En effet, dès que je me tus, elle courba le
front, et, silencieusement, laissa couler de ses
yeux limpides deux ruisseaux de larmes.
Je ne lui demandai pas pourquoi elle pleu­
rait; mais je pris ses mains, qui étaient comme
de tendres feuilles brûlées par le midi. Et, sous
ce ciel enflammé d’avril, près de ce marbre
éblouissant où l’ombre de l’aiguille semblait
immobile depuis un temps infini, entre ces ifs
funéraires et ces anémones coronaires, j’eus
quelques instants de joie indicible. Je vis une
âme, qui n’était pas la mienne, parvenir tout
d’un coup et se maintenir quelques instants
dans cette région de la vie au delà de laquelle
— selon la parole de Dante — on ne peut plus
avancer parce qu’on voudrait revenir en arrière.
Et il me sembla qu’ensuite, pour cette âme,
le reste de l’amour et de la vie ne devait avoir
aucun prix.

Ensuite, il me sembla que la béatrice re­
prenait à mes yeux l’apparence qu’elle m’avait
offerte le premier jour, assise entre les deux

�270

LES VIERGES AUX ROCHERS

frères comme l’image de la Prière. J’avais
son levé son voile pour regarder dans la pro­
fondeur de ses yeux ; et, sous mon inves­
tigation , j’avais vu s’accomplir un rapide
prodige. J’en gardais encore une espèce
d’éblouissement intérieur ; mais le voile était
retombé, et pour toujours.
De nouveau elle me sembla « partie de ce
siècle ».
En sorte que, le jour où Odon me raconta
l’histoire attendrissante d’une alliance empêchée
par la mort, je l’écoutai comme on écoute une
légende des temps anciens; et je sentis alors
combien mon détachement était sincère et
profond.
Deux ans auparavant, elle avait été aimée
et demandée en mariage par Simonetto Belprato ; et, comme Iphyanée, elle avait perdu
son fiancé presque à la veille des noces.
Già vicina alle sue nozze, beata
Le ghirlande apprestava ; e le fu spento *.
1. * A la veille des noces, heureuse, elle apprêtait les guir­
landes ; et la inort le lui ravit. »

�LES VIERGES AUX ROCHERS

27!

Odon raviva dans ma mémoire le pâle sou­
venir de Simonetto, me fit réapparaître la douce
figure juvénile de ce studieux qui, dernier
rejeton d’une noble famille de Trigente, s’était
retiré dans la province, auprès de sa mère
veuve, pour herboriser et mourir.
Odon, le plaignant avec unt âme fraternelle
disait :
— Pauvre Simonetto ! Je le vois encore
équipé en herboriseur, avec sa boîte de ferblanc pendue à l’épaule, avec son bâton crochu
et son portefeuille de maroquin vert. Il passait
presque toutes ses journées à herboriser ou à
préparer et faire sécher les plantes recueillies,
il avait rempli d’herbiers son appartement, et, sur
les couvertures, il pouvait bien mettre pour em­
blème son blason fleuri. Tu connais les armes
des Belprato : ils portent coupé, au premier
de gueules à un lys d’argent, au deuxième de
sinople semé de roses feuillées d’or, à la fasce
d’or brochant sur le tout. Cette coïncidence ne
te paraît-elle pas singulière? Le dernier des
Belprato herboriseur ! Pour rire, je prédisais
à Maximilla : « Tu finiras entre deux feuilles
de papier gris. » Ils s’étaient fiancés au jardin

�27 2

LES VIERGES AUX ROCHERS

en herborisant, et ils semblaient faits l’un pour
l’autre. Nous aussi nous étions contents, parce
que Maximilla ne se serait pas trop éloignée
de nous et serait entrée dans une bonne mai­
son. Les Belprato, comme tu sais, sont d’an­
cienne noblesse, quoique déchus au cours des
derniers siècles. Originaires d ’Espagne, il3
vinrent au Royaume avec Alphonse d’Aragon.
Tout était prêt pour les noces. Je me rappelle
encore le jour où arriva de Napies la robe
nuptiale avec la guirlande de fleurs d’oranger,
don magnifique de notre tante Sabrano. Maxi­
milla l’essaya : elle était délicieuse. Antonello
et moi, nous voulûmes quAnatolia et Violante
l’essayassent aussi, en manière d’augure, les
pauvres adorées 1 La guirlande, je m ’en sou­
viens, s’embarrassa de façon si étrange dans
les tresses de Violante qu’il fut impossible de
l’enlever sans arracher quelques cheveux qui
restèrent parmi les fleurs. Une des servantes
m urm ura que c’était un mauvais présage. Ei
elle disait vrai ; car Simonetto devait être vic­
time de sa passion. C’était l’automne ; et il se
rendait souvent à Linturne pour recueillir des
plantes aquatiques dans la rivière morte. Ce

�LES VIERGES AUX ROCHERS

273

fût là sûrement, et non ailleurs, qu’il prit le
germe de la fièvre pernicieuse qui le terrassa
en deux jours. Au lieu de noces, nous eûmes
des funérailles. Toujours fortunés !
Nous étions dans l’appartement d’Antonello,
que les stores baissés rendaient presque obscur
parce qu’au dehors le jour s’em brum ait. Je
ne voyais pas le ciel par les fenêtres; et pour­
tant j ’avais sur moi la sensation de la tiédeur
externe, un peu énervante; et j’étais certain
que dehors commençaient à tomber quelques
gouttes de pluie, quelques-unes de ces larmes
chaudes qui sont si douces lorsqu’elles touchent
le visage ou les mains. Antonello était étendu
sur son lit, immobile, ne parlant pas. De
temps à autre, on entendait gazouiller une
hirondelle.
— Et c’est pour cela peut-être, demandai-je
à Odon, que Maximilla entre au couvent?
— Je ne sais pas, je ne crois pas, répondit-il.
Depuis lors, beaucoup de temps a passé. Mais
certainement la vie dans cette maison doit lui
être plus pénible qu’aux autres. Je me figure
toujours qu’elle doit se croire desséchée et
morte comme les plantes des herbiers que

�274

LES VIERGES AUX ROCHERS

Simonetto lui a laissés par testament. Ah!
cette robe nuptiale qui reste enfermée dans
une armoire comme une relique I Y songes-tu,
à cette blanche dépouille, qui maintenant doit
avoir pris l’odeur des plantes sèches ! Y songestu ! Crois-tu que la Mort puisse avoir au
monde un musée plus triste que celui dont
Maximilla est la gardienne? Quelquefois, je suis
injuste; quelquefois, je ne sais pas dissimuler
une espèce d ’amertume qui me monte du cœur
à la pensée que Maximilla s’en va, nous aban­
donne. Il me semble que son départ va être
suivi de la dissolution finale; il me semble
qu’un tourbillon va nous éparpiller et nous
disperser tous comme un monceau de débris.
Elle, cependant, cherche son propre salut...
Mais je suis injuste. En vérité, c’est elle peutêtre qui, de nous tous, est la plus malheureuse.
Ce que je lui disais en riant s’est réalisé. Elle
se croit devenue semblable aux fleurs et aux
feuilles de ses herbiers. Pour revivre, pour re­
trouver une illusion de vie, elle s’efforce d’entrer
en communion avec les choses vivantes. Nel’as-tu
pas vue lorsqu’elle plonge ses mains dans la
verdure et les y laisse longuement pour

�LES VIERGES AUX ROCHERS

275

sentir les chenilles courir sur sa peau ? Ne
sais-tu pas qu’elle passe des heures et des heures
dans le jardin à rechercher les bestiole* et à
s’en faire des amies? En cela, comme tu l’as
dit, elle est bien un modèle de perfection fran­
ciscaine. Mais que diras-tu si tu savais que ce
n’est là qu’un désir anxieux de sentir la vie?
Je l’ai compris, moi; et peut-être ai-je été seul
à le comprendre...
Il prononça ces dernières paroles à demivoix, comme s’il ne les eût dites que pour
lui-même; et puis il se tut, peut-être pour
contempler intérieurement la créature de son
imagination troublée. — N’était-ce qu’un rêve
de malade? Ou la Maximilla vivante corres­
pondait-elle réellement à cette gardienne aban­
donnée de-plantes mortes? — Je ne m’arrêtai
pas à ce doute, et j ’aimai mieux savourer
toute la poésie que ces étranges images répan­
daient dans l’ombre de la pièce où le sourd
crépitement de la pluie venait éveiller en
mes narines le besoin d’aspirer la senteur de
la terre mouillée. Je me levai pour entr’ouvrir
la fenêtre la plus voisine; et l’odeur de la terre
entra.

�276

LES VIERGES AUX ROCHERS

Odon reprit :
— Dans les premiers mois qui suivirent la
mort de Simonetto, elle avait grand soin des
herbiers. Elle passait de longues heures dans la
chambre où on les avait serrés, à examiner
les plantes et à lire les étiquettes. Et souvent je
lui tenais compagnie, tant elle me faisait peine.
Un jour, je m ’en souviens, je la surpris au mo­
ment qu’elle ouvrait l’armoire où, dans la même
chambre, elle conserve sa robe nuptiale. Un
autre jour, je m ’en souviens, un jour de prin­
temps, je la trouvai tout émue par ce qu’un
bulbe de narcisse avait germé... C’est étrange,
n’est-ce pas, Claude? J’ai vu ce bulbe de
narcisse repousser une fois encore au prin­
temps de l’année dernière... Et cette année-ci?
je n’ai pas demandé à Maximilla... Veux-tu
que nous allions voir?
Il se leva, comme pris d’une impatience
fébrile, et fît quelques pas vers la porte. Mais
Antonello, qui était encore étendu sur les cous­
sins, se leva aussi, du même air — toujours
vivant dans ma mémoire — dont il avait
annoncé le passage de la lvgubre chaise à
porteurs; et, posant l’index sur sa bouche

�277

LES VIERGES AUX ROCHERS

pour nous signifier de nous taire, il se pencha
vers la muraille du côté de la loggia et se mit
aux écoutes. Dans le silence, on n’entendait
que le bruissement égal et doux de la tiède
ondée printanière sur le jardin clos.
— Ne sortez pas ! chuchota-t-il.
Nous ne demandâmes pas pourquoi : sur
son visage émacié et contracté, la cause de sa
crainte était trop évidente. Et, lorsqu’un bruit
de pas et de voix arriva jusqu’à nous, Odon
s’approcha de la porte qu’il ouvrit un peu pour
entre-regarder. Je m’approchai à mon tour;
et, debout derrière ses épaules, j ’aperçus par
l’entre-bâillement Anatolia qui, dans la loggia
couverte, promenait à son bras sa mère, suivie
par l’une des deux femmes grises. La princesse
Aldoïna marchait avec peine, appuyée de tout
son poids sur sa fille, vêtue étrangement d’une
somptueuse robe à longue traîne, parée de faux
joyaux, pâle et énorme, la tête relevée et un
peu rejetée en arrière, les yeux mi-clos, avec
un indescriptible sourire errant sur ses lèvres
flétries, comme si le clapotement de la pluie
sur les dalles de la cour avait été pour elle un
murmure d’hommage au milieu duquel elle
16

�278

LES VIERGES AUX ROCHERS

eût passé en reine qui va vers son trône. Et
toute la lumière de la pitié douloureuse éclai­
rait le visage filial penché vers la démente.
Quand l’apparition se fut évanouie, nous res­
tâmes quelques secondes en suspens dans une
angoisse fraternelle. Et, tandis qu’on entendait
encore le son des tristes pas, je revoyais en moimême avec une extraordinaire évidence l’atti­
tude de pitié et de douleur où la vierge s’était
révélée à moi dans son jour vrai et suprême.
Et du fond de mon être s’élevait une émotion
presque religieuse, comme devant un mys­
tère sacré; car aucun des actes antérieurs ac­
complis en ma présence par la pure consolatrice
n’avait le prix et la signification de l’acte
qu’elle venait à son insu d’accomplir sous mon
regard caché. D’un seul coup, elle atteignait
dans mon âme une hauteur sublime, s’irra­
diant de toute la splendeur de sa beauté
morale, s’exhaussant de toute la force de son
héroïque volonté. Ainsi contemplée hors de
toute attenance avec moi-même, dans le secret
de sa vie propre à laquelle j ’étais étranger,
dans la sincérité absolue de son sentiment,
elle prenait un aspect idéal qui, pour ma

�LES VIERGES AUX ROCHERS

27 9

pensée, l’assimilait aux intrépides créatures
rendues immortelles par les poètes, aux vic­
times divines d’un sacrifice volontaire. Antiiione conduisant par la main son vieux père
aveugle ou prosternée pour recouvrir de pous­
sière le cadavre fraternel n’était ni plus tendre
ni plus forte qu’elle, n’avait ni un front plus
pur ni un cœur plus large. Dans cette sorte
d’ennui languissant, dans cette ombre éner­
vante où un malade approfondissait son mal
tandis qu’une voix inquiète évoquait l’image
d’un vain supplice au milieu d’une flore
défunte, la consolatrice apparue donnait sou­
dain à mon âme un soulèvement de vie; et, de
même qu’une lumière subite, en frappant une
muraille obscure, fait scintiller dans le trophée
l’épée immobile, ainsi elle tirait un grand éclair
de ma volonté secrète. H y avait en elle une
vertu qui aurait pu produire un fruit prodi­
gieux. Sa substance aurait pu nourrir un germe
surhumain. Elle était vraiment la « nourrice»,
mais telle qu’apparaissait la vierge Antigone
à l’aveugle OEdipe exilé et errant. Une im­
mense multitude de créatures avides aurait pu
s’abreuver à sa tendresse sans la tarir. N’était-

�280

LES VIERGES AUX ROCHERS

elle pas, comme l’héroïne antique, la seule qui
conserve en soi, dans son grand cœur, la fécon­
dante flamme déjà éteinte au foyer de sa race
moribonde ? N’était-elle pas l’âme unique de
la triste maison? Maximilla dans son jardin
aride, Violante dans son nuage de parfums,
pâlissaient devant cette sœur qui cheminait
d’un pas si ferme ci avec un si doux sourire
dans la voie de l’immolation.
Et je pensai à Celui qui devait venir.

Nous étions assis, le prince Luzio et moi,
près d’un balcon ouvert, à l’heure de l’aprèsmidi ou déjà commençait à se tempérer l’ar­
deur trop forte de ce mai mourant et où les
nuages pèlerins imprimaient çà et là de vastes
ombres bleuâtres sur la vallée brûlante. C’était
l’anniversaire du Roi Ferdinand ; et le prince,
fidèle à commémorer son deuil, évoquait dans
mon esprit toutes les tristesses et toutes les

�LES VIERGES AUX ROCHERS

281

horreurs de la longue agonie royale. Sur les
f'ariurps montant du jardin clos, les lu­
gubres fantômes se succédaient sans trêve,
féveillés par la voix sénile. Le muet voyage à
travers les hauteurs d’Ariano et dans le Val de
Bovino, parmi les rafales de neige ; les funestes
présages qui se dressaient à chaque pas ; les
premiers symptômes du mal apparus en une
froide soirée, tandis que le Roi transi trébuchait
sur les glaçons qui hérissaient la pente ; son
acharnement anxieux à poursuivre la marche
sans retard, comme si le Destin inexorable eût
été à ses trousses; l’affreuse pâleur dont il se
couvrait soudain à l’aspect de la foule, parmi
les honneurs qu’il pressentait suprêmes ; les
cris que lui arrachait la souffrance et qu’étouffait la clameur de la fête nuptiale ; le trouble
des médecins rassemblés autour de son lit, et
leur hésitation sous le regard hostile et soup­
çonneux de la Reine ; son explosion de larmes
à l’entrée de la duchesse de Galabre, fraîche
fleur de jeunesse, dans la chambre infectée
déjà par les miasmes et où il gisait vieilli et
presque hébété par la souffrance; puis le tragique
adieu qu’il adressa lui-même à sa propre statue,

�282

LES VIERGES AUX ROCHERS

pendant que les infirmiers le transportaient
dans une autre pièce; puis l’embarquement sur le
navire, cérémonie aussi triste que des obsèques,
et le mot lugubre qu’il prononça lorsque la
civière fut descendue dans l’écoutille élargie à
coups de hache ; puis l’arrivée à Caserte, la
rapide aggravation, la décomposition putride
de son corps dans le grand lit entouré de
saintes images, de reliques miraculeuses, de
crucifix, de lampes, de cierges ; enfin la pompe
du Viatique, le geste du Roi se soulevant sur
les oreillers, méconnaissable, parmi la terreur
des assistants, les dernières paroles, la chré­
tienne sérénité de la m ort; le débat entre la
Reine et les docteurs pour l’embaumement du
cadavre, l’assistance des soldats autour de la
bière pour nettoyer sans relâche les innom­
brables plaies purulentes : toutes les tristesses
et toutes les horreurs passaient dans les sou­
venirs du vieillard. Et moi, pendant ce récit,
je pensais au Duc de Calabre sanglotant dans
un coin comme une femmelette. « Ah ! quel
beau et terrible rêve auraient pu nourr ’r chez ce
jeune homme les odeurs de la mort, par ces
orageuses semaines de printemps! En quelles

�LES VIERGES AUX ROCIIEUS

283

superbes et enivrantes méditations se serait
abimée mon âme à l’ombre des grands arbres,
et comme l’impétueuse effervescence contenue
dans leurs troncs puissants m’aurait semblé
petite au regard de la mienne 1 »
Le prince Luzio racontait comment, un jour,
le Duc de Calabre était entré à l’improviste,
tout haletant et bouleversé, dans la chambre de
son père malade pour lui annoncer l’expul­
sion du Grand-Duc de Toscane, et avec quelle
violence de paroles le Roi avait jugé la pusil­
lanimité de ce parent.
— Ah ! si Ferdinand n’était pas mort ! s’ex­
clama le vieillard avec un geste de menace.
Quelques heures avant d’expirer, il disait : « On
m’a offert la couronne d’Italie... » Ne crois-tu
pas, Claude, qu’à cette heure un Bourbon la
porterait sur sa tête ?
— Peut-être, répondis-je avec grand res­
pect. Et, s’il en était ainsi, celui qui devrait
être élevé aux premiers honneurs du Royaume,
c’est le Prince de Castromitrano. Permettezmoi de vous dire combien j ’admire votre dignité
et votre foi. Vous êtes du très petit nombre de
ceux d’entre nos pairs qui aient gardé intact

�2 84

LES V IERGES AÜ X ROCHERS

et intense le sentiment de la vertu du sanji.
Plutôt que de renoncer au privilège et de
prendre une attitude malséante à votre légi­
time orgueil, plutôt que de paraître vous sur­
vivre à vous-même, vous vous êtes retiré du
monde, mais après l’avoir ébloui par une
suprême splendeur de magnificence; et vous
êtes venu dans la solitude pour attendre l’évé­
nement que le Destin réserve à votre Maison.
L’infortune vous a traité selon votre grandesse;
car il y a aussi un privilège de douleur, et ce
privilège ne vous a pas été dénié.
Le visage paternel du prince s’était fait grave
et attentif. La vénération inspirée à mon âme
par ses beaux cheveux blancs était beaucoup
plus profonde que ne pouvaient l’exprimer mes
paroles; mais il s’y ajoutait une tendresse
d’essence si pure que la présence d’une femme
pouvait seule me l’inspirer. En effet, je sentis
l’esprit d’Anatolia. Apparue sur le seuil de la
porte qui s’ouvrait au fond de la chambre,
elle avait glissé silencieusement le long de la
muraille et s’était assise dans l’ombre d’un
angle, blanche, mystérieuse et propice comme
un Génie familier.

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

285

— Loin du monde, repris-je, enfermé dans
un nuage si épais de tristesse, vous avez pu
nourrir jusqu’à ce jour l’espoir d’une résurrec­
tion des choses qui sont mortes ; et j ’ai encore
dans les oreilles la prophétie de votre foi.
Certes ce qui est mort ressuscitera, mais trans­
formé. Si vous vouliez pour un seul moment
considérer le spectacle qu’offre aujourd’hui le
monde, vous sentiriez votre long rêve tomber
de votre âme comme une feuille aride, et il
vous paraîtrait inutile pour François de Bour­
bon de recouvrer son petit État et même
d’acquérir toute l’Italie. Qu’il y ait sur le
trône un Bourbon ou un prince de Savoie, de
toute manière le Roi est absent; car est-ce un
vrai Roi, l’homme qui, s’étant soumis à la
volonté de la multitude dans l’acceptation
d’une charge bien délimitée et très étroite,
s’humilie jusqu’à l’accomplir avec la diligence
et la médiocrité d’un scribe public qu’aiguillonne
sans trêve la crainte d’être congédié? Ce que
je dis n’est-il pas vrai? Et d’ailleurs, François
ne saurait pas régner autrement. Aussitôt après
la mort de son père, n’écrivit-il pas de sa propre
main un édit pour rétablir les effets de la Cons­

�286

LES VIERGES AUX ROCHERS

titution abolie? Et ce décret n’aurait-il pas été
promulgué sans l’intervention d ’A lex an dre
Nunziante? Rappelez-vous aussi cette lamen­
table proclamation du 8 décembre, datée des
casemates de Gaëte. Est-ce là le langage d’un
Roi, et d’un Pioi vaincu ?
Après avoir écouté en silence, les sourcils
contractés, le prince me dit, non sans une
ombre de sévérité :
— On voit bien que tu as dans les veines
le sang de Jean-Paul Cantelmo.
— J’ai dans les veines le sang de tous mes
aïeux. Ah ! mon père, — laissez-moi vous
donner ce nom, — je sais combien vous est
douloureuse la renonciation à un rêve de jus­
tice devant lequel pendant tant et tant d’années
est restée brûlante la flamme de votre foi.
Mais il faut que je vous le dise : pour nous et
pour nos pairs, il n’y a plus désormais qu’une
seule voie de salut, qui est de substituer l’énergie
des résolutions à l’inutilité des espérances. Souf­
frez que je vous parle sans ambages. Rien ne sert
d’espérer qu’à l’improviste un bouillonnement
héroïque s’élèvera dans le sang stagnant de
saint Louis. Naguère, j ’ai visité l’exilé : il est

�LES VIERGES AUX ROCHERS

287

plein d’une placide résignation, adonné à ia
bienfaisance et à la prière, ne se souvenant de
son règne si court que comme d’un rêve loin­
tain et angoissé. Votre prophétie ferait éclore
sur ses lèvres un sourire incrédule et doux,
rien de plus. Si parfois sa pensée émigre vers
le Golfe, elle se dirige, non pas vers Capodimonte, mais vers la colline des Camaldules.
Il a pris l’accoutumance d’une vie modeste et
pieuse ; il ne voit plus la couronne resplendir
dans ses nuits. Laissons-le dorm ir en paix !
Le prince fidèle avait penché sa tête sur sa
poitrine; et, dans ce front penché, je voyais les
rides s’approfondir comme des sillons pleins
de pensée.
— Ce n’est pas pour lui seul que le destir&gt;
est sombre. Le crépuscule des Rois est gris
dépouillé de toute splendeur. Portez vos regards
par delà les pays latins. A l’ombre de trônes
postiches, vous verrez de faux monarques ac­
complissant avec exactitude leurs fonctions pu­
bliques ainsi que des automates, ou s’occupant
à cultiver leurs manies puériles et leurs vices
médiocres. Le plus puissant, le maître des plus
vastes foules, rongé en ses muscles herculéens

�28 8

LES VIERGES AUX ROCHERS''

par le taret du soupçon, se consume dajis l’iso­
lement d’une sombre misanthropie, sans avoir
même le goût d’opposer aux petites formules
chimiques de ses rebelles quelque superbe
massacre à l’arme blanche pour arroser et
fumer ses terres stérilisées. Cependant, il existe
une âme vraiment royale, et peut-être avezvous pu l’observer de près : elle est de la lignée
de Marie-Sophie. Ce Wittelsbach m ’attire par
l’immensité de son orgueil et de sa tristesse.
Ses efforts pour rendre sa vie conforme à son
rêve ont une violence ,d ésespérée. Tout contact
humain le fait frémir de dégoût et de colère ;
toute joie lui semble vile, si elle n’est pas celle
qu’il a lui-même imaginée. Indemne de tout
poison d’amour, hostile à tous les intrus, il
n’est entré en communion durant desannées qu’a­
vec les splendides héros qu’un créateur de beauté
lui a donnés pour compagnons dans des régions
supraterrestres. C’est au plus profond de3
fleuves musicaux qu’il étanche sa soif anxieuse
du Divin ; puis il remonte à ses demeures soli­
taires, et là, sur le mystère des montagnes et
des lacs, son esprit crée l’inviolable royaume
où il veut régner seul. Par cet amour infini

�IBS VIERGES AUX ROCHERS

289

de la solitude, par cette faculté de pou­
voir respirer sur les cimes les plus hautes et
les plus désertes, par cette conscience d'être
unique et intangible dans sa vie, Louis de
Bavière est vraiment un Roi, mais Roi de luimême et de son rêve. Il est incapable d’impri­
mer sa volonté aux multitudes et de les courber
sous le joug de son Idée ; il est incapable de
traduire en acte sa puissance intérieure. Il
apparaît tout à la fois sublime et puéril.
Lorsque ses Bavarois se battaient contre les
Prussiens, il était bien loin du champ de
bataille ; caché dans une de ses petites îles
lacustres, il oubliait la honte sous un de ces ridi­
cules travestissements qui lui servent à favoriser
ses belles illusions. Ah ! mieux vaudrait pour
lui, plutôt que d’interposer un paravent entre sa
majesté et ses ministres, mieux vaudrait re­
joindre enfin le merveilleux empire nocturne
chanté par son Poète! C’est chose incroyable
qu’il ne soit point déjà parti de ce monde, en­
traîné par le vol de ses chimères...
Le prince avait toujours le front penché,
dans une attitude si grave que, malgré la fougue
de mon discours, je sentais peser sur mon cœur
17

�290

LES VIERGES AUX ROCHERS

la crainte de l’avoir affligé ; et une filiale im­
patience m'envahit de le consoler, de relever
sa belle tète blanche, de voir briller encore
dans ses yeux l’insolite joie. La présence
d’Anatolia me communiquait je ne sais quelle
ardeur généreuse et comme un besoin de révé­
ler tout ce qu’il y avait en moi de plus superbe
et de plus fort. Elle était immobile et muette
dans l’ombre, comme une statue ; mais son at­
tention rayonnait sur mon âme comme un fais­
ceau de lumière.
— Vous voyez, mon père, repris-je, sans pou­
voir refréner les palpitations qui me semblaient
se répercuter dans ma voix, vous voyez que
partout les anciennes royautés légitimes décli­
nent et que la Foule s’apprête à les engloutir
dans ses remous fangeux. En vérité, elles ne mé­
ritent pas d’autre sort. Et non seulement les
royautés, mais toutes les choses grandes, nobles
et belles, toutes les idéalités souveraines qui en
d’autres temps furent la gloire de l’Homme
guerrier et dominateur, toutes sont sur le point
de disparaître dans l’immense pourriture qui
ondoie et se soulève. Je ne vous rapporterai pas
jusqu’où va l’ignominie, parce que je devrais

�LES VIERGES AUX ROCHERS

291

user de mots qui offenseraient vos oreilles, et
ensuite il faudrait purifier l’air avec quelques
grains d’encens. Je m ’en suis allé de la ville parce
que j ’étais suffoqué de dégoût.Mais,maintenant,
je songe à la dissolution avec une sorte d'allé­
gresse. Lorsque tout sera profané, lorsque tous
les autels de la Pensée et de la Beauté seront
abattus, lorsque toutes les urnes des essences
idéales seront brisées, lorsque la vie commune
sera descendue à un tel niveau d’avilissement
qu’il paraîtra impossible de descendre plus bas,
lorsque le dernier flambeau fumeux se sera
éteint dans les ténèbres, alors la Foule s’ar­
rêtera, prise d’une panique bien plus terrible
que toutes celles qui secouèrent jamais son
âme misérable ; et, délivrée soudain de la fré­
nésie qui l’aveuglait, ne voyant plus devant
elle ni route ni lumière, elle se sentira perdue
dans son désert encombré de ruines. Alors des­
cendra sur elle la nécessité des Héros ; et elle
invoquera les verges de fer qui devront de nou­
veau la discipliner. Eh bien ! mon père, je crois
que. ces Héros, que ces nouveaux Rois de la
terre doivent surgir de notre race, et que dès
aujourd’hui toutes nos énergies doivent

�292

LES VIERGES AUX ROCHERS

conourir à en préparer l’avènement prochain w
lointain. Telle est ma foi.
Le prince avait relevé le front ; et il me re­
gardait avec des yeux attentifs et un peu
surpris, comme si je lui étais apparu sous un
aspect inopiné. Mais une vivacité insolite rani­
mait toute sa personne et me disait combien il
était déjà touché de mon ardeur.
— J’ai vécu quelques années à Rome, con­
tinuai-je avec une confiance plus sûre, dans cette
troisième Rome qui devait représenter « l’Amour
indompté du sang latin pour la terre latine »
et projeter de ses sommets la sublime lumière
d’un Idéal tout nouveau. J’y fus témoin des
plus ignominieuses violations et des plus ob­
scènes conjonctions qui aient jamais déshonoré
un Heu sacré. Et je compris le haut symbole
que récèle l’acte de ce conquérant asiatique qui
jeta cinq myriades de têtes humaines dans les
fondations de Samarcande, lorsqu’il voulut en
faire sa capitale. Ne vous semble-t-il pas que
ce sage tyran voulait signifier ainsi la nécessité
des amputations cruelles, au moment de fonder
un ordre de choses vraiment nouveau ? Il fallait
immoler, et puis jeter dans les fondations

�LES VIERGES AUX ROCHERS

293

de la troisième Rome ceux qu’on appelle les
libérateurs, et, suivant l’antique usage funé­
raire, placer à leurs pieds, à leurs flancs et entre
leurs mains libératrices les objets qu’ils avaient
aimés et qui leur avaient été familiers, et déra­
ciner et traîner du faîte des montagnes les plus
lourdes masses de granit pour clore éternelle­
ment leurs sépultures profondes. Mais on n’a
jamais vu sur terre vies plus tenaces et plus
pernicieuses. Voici donc, mon père, la première
chose que j ’ai apprise à Rome : le navire des
Mille n’a cinglé du port de Quarto que pour
obtenir à l’art du brocantage la protection
de l’État. Et néanmoins, parmi les criailleries
des trafiquants, j ’ai pu entendre la voix mys­
térieuse et lointaine qui, à Rome, persiste dans
toutes les pierres comme dans les coquilles
marines ; et, au spectacle sublime de l’Agro,
j ’ai pu me consoler de tous les dégoûts. Ah !
mon père, qui pourra jamais désespérer des
destinées du Monde, tant que Rome existera
sous les cieux ? Lorsque je la pense et l’adore,
je ne puis la voir autrem ent que dans l’atti­
tude où elle a été figurée sur la médaille de
Nerva : le gouvernail à la main. Lorsque je

�294

LE? VIERGES AUX ROCHERS

la pense et l’adore, je ne puis spécifier au­
trement sa vertu que par la parole de Dante *
« En toute génération de choses, la meilleure
est celle qui est la plus parfaitement Une. »
Et ce que son principe d’unité fut déjà dans
le passé, il devra l’être encore à l’avenir :
rassembleur, ordonnateur et conservateur de
tout ce qui, dans le Monde, est bon et flexible
à l’ordre. Les comparaisons dantesques des
glèbes et des flammes lui conviennent bien,
puisque les premières peuvent se concevoir
comme formant une base unique et les secondes
comme réunies en un seul et même sommet. Je
crois fermement que la plus grande masse de
domination future doit être celle qui aura en
Rome sa base et son sommet; car, moi Latin, je
me glorifie d’avoir donné pour principe à ma
foi la mystique vérité énoncée par le Poète : « Il
n’est pas douteux que la Nature ait disposé dans
le monde un lieu propre à l’universel empire ;
et ce lieu, c’est Rome. » Or, par quel mystérieux
concours de sangs, de quelle vaste expérience
de cultures, en quel propice accord de circon­
stances surgira le nouveau Roi de Rome ?
La belle fièvre qui, dans le désert latin, avait

�LES VIERGES AUX ROCHERS

295

échauffé mes méditations jusqu’à l’ivresse, se
rallumait dans mes veines ; et les grands fan­
tômes sortis naguère du sol sacré reprenaient
possession de mon âme tum ultueusem ent; et
les espérances qu’avait engendrées mon violent
orgueil dans cette solitude remplie par le sou­
venir de la plus sanglante des tragédies hu­
maines renaissaient toutes, recommençaient
toutes à s’agiter confusément et me donnaient
une angoisse que j ’avais peine à soutenir.
L’aspect du vénérable vieillard prenait pour
moi une solennité plus grave, parce qu’à cette
heure je voyais en lui le dépositaire de la vertu
qui, sur le tronc séculaire de sa race, s’était
épanouie en formes magnifiques à la lumière
de la gloire. Et c’était ce vieillard, incliné déjà
vers la tombe et rendu voyant par la douleur,
à qui j ’allais démontrer comme à un juge les
droits de mon rêve ambitieux, et demander
comme à un augure l’heureux auspice, et pro­
poser comme à mon égal l’alliance qui m ’était
nécessaire,. La muette présence de la vierge
dans l’ombre augmentait encore mon anxiété;
car elle m ’apparaissait vraiment comme des­
tinée à devenir par l’amour « Celle qui propage

�296

LES VIERGES AUX ROCHERS

et perpétue les idéalités d’une race favorisée
des Cieux ». Je n'osais pas me retourner vers
elle, tant à cette minute me semblait sacré
le mystère de sa virginité; mais en moi se
précisait l’image indistincte des occultes trésors
q ue m’avait déjà suggérée quelquefois une lueur
extraordinaire entrevue dans le fond de ses
yeux transparents ; et, même sans me retour­
ner, je sentais palpiter dans ce coin d’ombre
une sorte de richesse animée, une vivante forint
d ’un inestimable prix, je ne sais quoi d’infi­
niment auguste et secret comme les substances
divines gardées sous les voiles dans les sanc­
tuaires des temples.
— Vous êtes convaincu comme moi, repris-je,
que toute excellence du type humain est l’effet
d’une vertu initiale qui, par d’innombrables
degrés, d’élection en élection, parvient à son in­
tensité suprême et se manifeste finalement dans
la descendance, à la faveur de conjonctures pro­
pices. La valeur du Sang n’est pas seulement
vantée par notre orgueil patricien ; elle est re­
connue aussi par la science la plus sévère. Le
plus haut exemplaire de conscience ne peut appa­
raître qu’à la cime d’une race qui ait grandi

�297

LES VIERGES AUX ROCHERS

dans le cours du temps par une accumulation
continue de forces et d’œuvres, à la cime d’une
race où soient nés et se soient conservés pen­
dant une longue suite de siècles les rêves les
plus beaux, les sentiments les plus fiers, les
pensées les plus nobles, les vouloirs les plus
impérieux. Représentez-vous maintenant une
famille d’antique origine royale, fleurie au
soleil latin, sur une terre heureuse que baignent
les ruisseaux d’une poésie nouvelle. Trans­
plantée en Italie, elle y pousse avec tant d’exu­
bérance que bientôt nulle autre ne peut sou­
tenir la comparaison. « C’est un triste disciple,
selon la sentence de Vinci, que celui qui ne
dépasse pas son maître. » Et cette famille
semble avoir posé pour principe de sa grandeur
une sentence plus superbe encore : * C’est un
triste fils que celui qui ne dépasse pas son père. »
Par un effort concordant et ininterrompu,
de génération en génération, elle poursuit
sa marche ascensionnelle vers les manifesta­
tions supérieures de la vie. En des temps
d'aveugle colère où la raison ne se fie qu’aux
armes, elle semble déjà comprendre « que les
hommes.:, qui ont plus de vigueur d’intelligence
17.

�Ï98

LES YrERGES AÜX ROCHERS

que les autres sont par nature les seigneurs des
autres ». Et, dès le début, sa discipline a un
caractère intellectuel et semble dictée par
Dante; car elle consiste à traduire toujours en
actes toute la puissance possible de l’esprit et
à partir de la spéculation pour aboutir à l’ac­
tion. Aussi bien dans les plus grandes charges
que sur les champs de bataille les plus san­
glants et aux fêtes les plus magnifiques, elle est
partout la prémière : également excellente, soit
pour commander les armées, soit pour gou­
verner les États, soit pour conduire les ambas­
sades, soit pour protéger les artistes et les
savants, soit pour ériger les palais et les
églises. Elle se mêle à la vie italienne tout
entière, sous ses formes les plus diverses; elle
se plonge dans toutes les plus fraîches sources
de culture. Vivre, pour elle, c’est s’affermir
et s’accroître continuellement, c’est lutter et
vaincre continuellem ent ; vivre, pour elle, c’est
prédominer. Un instinct formidable de domi­
nation la pousse en avant sans relâche, tandis
qu’une pensée lucide et sûre dirige cet élan
durable. Et toujours — comme les prudents
archers que Machiavel donne en exemple —

�LES VIERGES ADX ROCHERS

299

elle vise beaucoup plus haut que le but. Ses
exploits sont insignes à ce point que les plus
grands poètes en perpétuent la renommée, que
les historiens les comparent à ceux des anciens
capitaines et les proposent en exemple à la
postérité. Pourtant, il semble que sa vertu ne
se soit pas encore manifestée tout entière, n’ait
pas encore atteint le comble de sa grandeur ;
il semble que demain, ou dans un siècle, ou
dans l’indéfini du temps, ses énergies accu­
mulées doivent s’épanouir en une apparition
suprêm e...
— Cave adsum ! interrompit le prince en
souriant d’un magnifique sourire. N’est-ce pas
peut-être la devise de cette famille dont tu
parles ?
— Elle pourrait porter aussi la devise des
Montaga : Sub se omnia ! répondis-je vive­
ment.
Le prince s’inclina avec un geste qui suffisait
pour démontrer que ma réponse n’avait pas
été une simple politesse et qu’elle convenait
bien à la dignité de son grand nom. Il me
réapparaissait semblable à l’image que ma
mémoire avait gardée de lui depuis le temps

�300

LES VIERGES AUX ROCIIERS

de mon enfance : admirable type d’une humanité
supérieure, manifestant en chacun de ses actes
la différence de son essence, sa conviction d’être
absolument séparé de la m ultitude, des com­
muns devoirs et des communes vertus, il me
semblait qu’il avait réussi à secouer de son
âme le poids du malheur qui l’écrasait et à
se redresser de toute sa stature virile, prenant
pour ainsi dire dans toute sa personne la
qualité merveilleuse de ses mains : de ces mains
si belles et si pures, comme rendues inalté­
rables par un baume, dispensatrices survivantes
d’une libéralité comparable seulement à la libé­
ralité ancienne « qui, pour de petits services,
aimait à récompenser grandement ».
La dernière heure du jour s’écoulait ; et,
des cieux embrasés, l’annonciation de l’Été
descendait sur le jardin seigneurial où, parmi
l’âcre senteur des buis centenaires, les statues
— pâles et pourtant vigilantes comme des
souvenirs dans une âme fidèle — évoquaient
par leurs gestes les fantômes d’une grandeur
abolie. Mais au delà de l’enceinte s’ouvrait
l’immense couronne de rochers forgée par le
feu primordial, si âpre et si superbe qu’elle

�LES VIERGES AUX ROCHERS

30}

semblait digne de porter sur chacun de ses
Pics un Prométhée enchaîné.
Ces pics, je les avais vus flamboyer dans le
ciel du premier soir comme des escarboucles,
avec un incroyable éclat, et le plus haut rester
de flamme sur l’ombre commune et frapper le
ciel de sa pointe comme le cri de la passion
sans espoir. En ce crépuscule d’autrefois j’étais
seul, et les trois princesses mystérieuses étaient
au loin dans leur jardin clos, et mon sort
était encore étranger à leur sort. Mais voici
qu’en une semblable conjoncture de choses allait
se réaliser le dessin pressenti dans cette pre­
mière agitation de mon désir ; j ’allais pro­
férer une parole solennelle et irrévocable. —
etais-je donc sorti de toute perplexité ? Entre
les trois béatrices qu’en ce soir lointain j ’avais
cru entrevoir les bras tendus pour accueillir
ma printanière offrande, avais-je enfin fait
choix de l’une pour l’alliance nécessaire ? Et
allais-je donc proférer en présence du père 1e
nom de l’élue? — Un nouveau trouble m’en­
vahit; et il me sembla que, dans l’ombre,
Anatolia n’était plus seule, mais que ses
soeurs étaient venues en silence s’asseoir

�302

LES VIERGES AUX ROCHERS

pua rès d’elle et que leurs yeux me reg ard aien t
fixement.
Lorsque je me retournai, j ’aperçus dans
l’ombre la figure immobile et blanche ; et
toute autre image se dissipa, et toute vaine
inquiétude tomba.
Elle était le symbole vivant de la sécurité ;
elle était la Vigilante et la Tutélaire. Par sa
force et sa patience, à la lueur de son propre
sourire, elle avait su convertir la douleur en
une arm ure de diamant qui la rendait invincible.
Elle était faite pour protéger, pour alimenter
et pour défendre jusqu’à la mort ce qui était
commis à sa foi. Et de nouveau — dans mon
rêve — je la vis qui veillait, avec son pur
front rayonnant de présages, sur le fils de mon
sang et de mon àme.
Alors, des racines mêmes de ma substance —
là où dort l’indestructible vertu des aïeux —'
s’éleva et se porta vers l’élue la volonté de
créer cet Un auquel devaient se transmettre
toutes les richesses idéales de ma race et mes
propres conquêtes et les perfections maternelles.
Et alors devint très profond en moi le sen­
timent de la dépendance originaire qui liait

�LES VIERGES AUX ROCHERS

303

mon être actuel à mes ancêtres les plus reculés;
et, de même que la cime de l’arbre résume en
soi toute la vie du tronc rameux jusqu’aux
extrêmes racines, de même je sentis vivre en
moi toute ma race, que la mort n’avait détruite
que dans les apparences corporelles, dans les
formes transitoires des générations. Et là
plénitude et la véhémence de cette vie semblaient
abolir les limites de mon naturel pouvoir.
Je dis au prince avec un sourire:
— Tout à l’heure, vous avez reconnu en
moi, non sans une ombre de sévérité, le des­
cendant de Jean-Paul Cantelmo. Je dois vous
confesser que, dans ma Maison, les exemples
de désobéissance et de rébellion contre le Roi
ne sont pas rares. Mais, pour les justifier, il
y a le Lion rouge ; et vous n’ignorez certes pas
les patentes que les Cantelmo obtinrent de
Charles II d’Angleterre. Étant de très vieux
sang royal, ils n ’ont jamais pu se résigner à
ne pas considérer le Roi comme un de leurs
égaux. Bien plus : on dirait qu’ils ne com­
battent aucun autre adversaire avec autant
d’ardeur que le Roi. Et, si Jean-Paul trouble
les sommeils de Ferdinand d’Aragon et humilie

�304

LES VIERGES AÜX ROCÜER8

Alphonse, Jacques 1er et Ménappe abattent
Manfredi à Bénévent, Jacques VIII guerroie
avec succès contre Ladislas aux côtés de Braccio
de Montone et de Sforza, Antoine s’oppose à
René d'A njou. Les c antelmo ont tous une
tendance originelle à isoler leur action, à se
séparer, à bien déterminer leur personnalité et
leur puissance propres. Il semble que chacun
d’eux fonde la conception de sa dignité sur la
*très ferme conviction « que d’être un, c’est la
racine d’être bon, et que ce qui est bon est tel
parce qu’il est un l. » En cela je reconnais
avec joie l’un des caractères essentiels du
dominateur à venir, du Monarque, du Despote.
Mais il y a encore une autre singularité qui
m’encourage, et c’est le grand nombre des
seigneuries rassemblées entre les mains des
c antelmo sur la terre latine. On peut dire que, à
des époques différentes et par possession suc­
cessive, ils ont exercé le gouvernement de
l’Italie entière. Jacques Ier est ambassadeur
pour la paix à Gênes, Vicaire en Lombardie,
Capitaine général dans la Marche d’Ancone
1. Dante.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

305

Vice-roi dans les Abruzzes ; Jacques II est

vicaire et Podestat de Florence ; Bonaventure VIII
est Vice-roi de Sicile ; Rostain VII est Capitaine
général de la Sérénissime République, Sénateur
de Rome... Partout ils exercent l’em pire ; et,
dans l’expérience qu’ils font des peuples divers,
ils apprennent à « bien connaître comment les
hommes se gagnent ou se perdent1 ». Partout
aussi ils combattent et perdent la vie au mo­
ment d’accomplir quelque prodige : « le bon
Cantelmo », immortalisé par le vers du Tasse,
teint de son sang royal les m urs de Jéru­
salem ; Jacques II meurt au service des Flo­
rentins contre Castruccio Castracane; Nicolas,
premier duc de Sora, m eurt à la défense de
Constantinople avec Constantin Paléologue ;
Ascagne m eurt dans les eaux de Lépante aux
cotés de don Juan d’Autriche ; Bonaventure VIII
est réputé par Charles-Quint digne de défendre
tout l’Empire, et l’Empereur dit de lui qu’il le
choisirait pour son champion s’il devait risquer sa
couronne dans une joute ; André le Grand
donne l’exemple extraordinaire d’une vie
Machiavel.

�306

LES VIERGES AÜX ROCHERS

pe loyée toute à combattre, sans une minute de
m
répit, depuis la première jeunesse jusqu’au
dernier soupir... Oui, celui-là est vraiment le
type le plus accompli qui jusqu’à ce jour soit
issu de ma race. André est un des plus nobles
héros de la volonté et du devoir. Laissons
de côté le grand nombre de ses heureuses
fortunes. En Italie, en Germanie, en Flandre,
en France, en Espagne, on ne compte pas les
villes et les places qu’il a conquises et ajoutées
à l’Empire catholique, les sièges qu’il a entrepris
et soutenus. Il est le Poliorcète par excellence,
maître en stratagèmes aussi fécond qu’il y en
eut jamais, très ardent et très prudent tout
ensemble ; et, comme le dit un de ses historiens)
« on découvre réunis en lui tous les dons et
toutes les qualités qui, chez d’autres capitaines
plus illustres, n’ont été observés que séparé­
ment ». Mais ce qui à mes yeux l’élève audessus de tous, c’est la rigueur inouïe de la
discipline à laquelle il soumettait ses milices
et lui-même. Tels de ses traits de sévérité
m’enivrent plus que la vue des étendards
enlevés par lui à l’ennemi. Commandant
toujours des milices non payées et mal équipées,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

307

il réussit pourtant à les avoir dans le poing ma­
niables et droites comme une seule épée. Nul
mieux que lui ne connut jamais la manière dont
on s’imprime soi-même sur la conduite des autres.
Eloquent et nerveux dans le discours, néan­
moins, en toute occasion, il préfère à la vertu
de la parole l’efficacité directe de l’exemple.
Il marche toujours en tête de ses troupes, à
pied lorsqu’il conduit des fantassins ; il dort
toujours vêtu ; il ne mange et ne boit que ce
que mangent et boivent ses soldats ; il est
toujours le premier à l’assaut et le dernier à
la retraite ; couvert de blessures, il refuse de
déposer sa cuirasse ; sur le champ de la victoire
ou dans la ville forcée, il ne touche jamais au
butin. Et, dans la guerre des Flandres, il se
rend si terrible que les mères, pour obtenir
de leurs enfants l’obéissance, les épouvantent
de son nom. Un homme peut-il déterminer sa
propre effigie avec un relief plus net et plus vi­
goureux ? Jamais coin produisit-il une médaille
frappée d’une plus fière empreinte? En son siècle,
André reçoit le surnom de nouvel Épaminondas.
Eh bien, même chez cet infatigable guerrier,
on voit ressortir le caractère intellectuel

�308

LES VIERGES AUX ROCHERS

de la race. Non seulement il est très versé dans
les langues, mathématicien insigne, maître en
architecture militaire, auteur de traités sur la
science de la guerre, mais il est encore bon
connaisseur et magnifique protecteur des arts
libéraux. Erycius Puteanus, en lui dédiant
une œuvre latine, l’appelle Armorum gloria
Litterarum tutela. Cornélius Scheut d’Anvers,
en lui offrant son livre de dessins capricieux,
le représente comme un Héros qui cultive les
élégances au milieu des camps, Héros inter
arma elegantias colens. En cela, André continue
les traditions de la famille, à l’origine de
laquelle resplendit enguirlandée Fanette Can­
telm a, Dame de Romanin, qui poétisait
« avec une fureur divine » parmi les lauriers
de Provence dans une Cour d’Amour. Et ne
semble-t-il pas que se soient aussi transmises à
lui quelques-unes des aptitudes prodigieuses
qui mettent Alexandre hors de pair parmi
les disciples du Vinci à Milan? Il imagine
des plans de fortification très nouveaux ;
il construit sur la Meuse le célèbre fort
appelé, à la gloire de son inventeur, le Fort
Cantelmo ; il fabrique des armes étranges

�LES VIERGES AUX ROCHERS

309

qui paraissent presque magiques à ses con­
temporains... N’y a-t-il pas dans ces talents
divers quelque chose de vincien qui rappelle
Alexandre ?
J’avais prononcé le nom de Celui qui, vivant
en continuelle communion avec mon âme, était
tenu par moi pour 1e Génie de ma race, destiné
à renaître un jour sur 1e trône survivant
dans une sublime apparition de vie. « 0 toi,
sois tel que tu dois être. » Sous son regard
et par son admonition, ma tâche s’était fixée
en lignes définitives. Et voilà que, à l’heure
où allait se résoudre une grande chose, il se
plaçait à mon flanc.
Je l’avais vivant devant les yeux, comme si
sa main pâle et tyrannique eût été appuyée à
l'angle de la table qui était près de moi et
que sur cette table fussent posées la statuette
de Pallas et la grenade à la feuille aiguë et à
la fleur ardente. « 0 toi, sois tel que tu dois
être. » Et une autre figure juvénile, qui parais­
sait être son frère, se tenait en face de lui
comme un reflet.
— Alexandre et Hercule 1 Voilà les deux
rouges fleurs coupées que deux artistes divins,

�310

LES V I E R G E S AUX R O C H E R S
\

Léonard et l’Arioste, recueillirent et transfor­
mèrent en indestructibles essences. Lorsque
André Cantelmo m ourut, il avait déjà manifesté
toutes les énergies qu’il portait en lui-même ; et
la mort le cueillit sur le seuil de la vieillesse,
couvert de gloire, aussitôt après ce siège de
Balaguer qui fut la plus grande de ses héroï­
ques entreprises. Mais ces deux hommes, entrés
dans la vie avec les mains combles de tous les
germes de l’espérance, avaient devant eux toutes
les plus vastes possibilités. Leurs fronts juvéniles
semblaient faits pour porter la couronne
royale, l’antique couronne qu’avaient déjà
portée leurs pères. En l’un d’eux, Vinci de­
vinait le futur fondateur d’une souveraineté
nouvelle, le Tyran triomphant qui devait im­
poser aux multitudes le joug de cette Science
et de cette Beauté à laquelle le grand maître
avait initié son disciple bien-aimé. Mais le
destin voulut différer l’accomplissement de
cette prophétie. Tous deux perdirent la vie dans
leur premier essor, parce qu’une ardeur trop
véhémente les dévorait : Hercule sur les sables
du Pô contre les Esclavons, Alexandre sur les
rives du Taro à la bataille de Fornoue. Vous

�LES VIERGES AUX KOCHERS

311

rappelez-vous les vers où l’Arioste célèbre le
noble fils de Sigismond Cantelmo?
Il più ardito garzon che di sua etade
Fosse da un polo a l’altro e da l’eslremo
Lito de gli Indi a quello ove il Sol cade *...

Trop cruelle fut sa mort ! Fait prisonnier dans
sa téméraire attaque, il eut la tête tranchée
sur le tolet d’un navire qui servit de billot,
en présence de son père. J’imagine que le
sang jaillit de l’entaille comme une flamme et
brûla le bordage de la galère. Ou plutôt, non ;
je n’imagine pas, je vois. c omme elle dut être
prodigieuse et terrible, la tempête de jeunesse
qui provoqua le coup d’éperon par lequel il
lança son cheval à bride abattue contre le
retranchement de l’ennemi ! Ah ! mon père, j’ai
connu, moi aussi, quelques-unes de ces tem­
pêtes ; et mon cheval le sait bien, et elles le
savent bien, les ruines de la campagne ro­
maine... Certes, en cet instant, Hercule se
sentait digne de serrer entre ses genoux le
coursier ailé qui naquit du sang de Méduse.
1. &lt; Le plus hardi jouvenceau de son âge qu’il y eût entre les
deux pôles et depuis l’extrême rivage des Indes jusqu’à celui
ou le soleil se couche... *

�312

LES VIERGES AUX ROCHERS

Cave, adsum! Pour le célébrer, Arioste a un
mot qui suffit à l'illuminer de gloire, parce
qu’il montre comment cet audacieux mourut
pour ne pas manquer à la règle qu’observent
tous les Cantelmo : règle qui est de se maintenir
même au prix de la pire mort dans le poste où
l’on s’est établi parce qu’on l’a estimé le plus
beau. Pendant la charge, il avait à son côté
un compagnon. Lorsqu’ils arrivèrent ensemble
sur l’ennemi,
Salvossi il Ferrufin, resto il Cantelmo *.

Il resta, un contre mille. Et le divin Arioste
place sa belle figure ensanglantée au début
d’un chant où Bradamante fait des prodiges
avec sa lance d’or... Mais la mort d’Alexandre
ressemble à celle d’un demi-dieu. A Fornoue,
dans le plus fort de la bataille, un ouragan
éclate et le Taro déborde avec une terrible
violence. Tout à coup, Alexandre disparaît,
comme un de ces antiques héros hellènes qu’un
tourbillon enlevait de terre et emportait trans­
figurés dans le Ciel. Son corps ne se retrouve
1, « Ferruffin se sauva, Cantelmo resta. »

�LES VIERGES AUX ROCHERS

313

ni sur le champ de bataille ni nulle part. Mais
il vit, il vit à jamais, d’une vie beaucoup plus
intense que la nôtre. Ce n’est pas seulement
son effigie, c’est sa vie, sa vie véritable que
Léonard a transmise jusqu’à nous. Ah ! mon
père, si vous aviez une seule fois vu ce por­
trait, vous ne pourriez plus l’oublier. Il est inou­
bliable. Rien au monde n’a pour moi un prix
égal, et nul trésor ne fut jamais gardé avec une
passion plus jalouse. Qui m’a donné la force
de supporter une si longue solitude et une si
rude contrainte? Qui a versé dans mon esprit
jusqu’au milieu des plus âpres rigueurs de la
discipline cette espèce de sobre ivresse qui fait
paraître léger tout effort? Qui, si ce n’est luimême, Alexandre? Il représente pour moi la
puissance mystérieusement significative du Style
inviolable pour tous et aussi pour moi-même
en ma propre personne, toujours. Toute ma vie
se déroule sous son regard vigilant; et, en
vérité, mon père, quand on résiste à l’épreuve
continue d’un pareil feu, on n’a pas dégénéré.
« o toi, sois tel que tu dois être ! » voilà sa quoti­
dienne admonition. Mais, tandis qu’il m ’excite
ainsi à intégrer ma personne, il me tient en outre
18

�314

LES VIERGES AUX ROCHERS

devant les yeux la vision d'une existence supé­
rieure à la mienne en dignité et en force. Et
je pense toujours à Celui qui doit venir.
Je m ’arrêtai, sentant que ma voix changeait,
craignant que ne débordât soudain le flot qui
m ’emplissait le cœur. Et l’âme du vieillard
était en si profonde communion avec la mienne
qu’à cet instant il fit le geste involontaire de
tendre vers moi ses deux mains.
— Puisqu’une volonté double est nécessaire
pour créer cet Un qui doit dépasser ses créa­
teurs, ajoutai-je presque à voix basse en m’in­
clinant vers lui, je ne saurais ambitionner une
alliance plus haute que celle qui me donnerait
le droit de vous appeler père comme je vous
appelle...
Et, vaincu par l’émotion, je restai incliné,
serrant entre mes mains ses mains qui trem­
blaient, tandis qu’il m’eflleurait le front de ses
lèvres, sans dire une parole. Mais, dans le
silence, malgré les palpitations de mon cœur
et la respiration haletante du père, j ’entendis
le pas léger d’Anatolia qui sortait de la cham­
bre. — Allait-elle pleurer à l’écart? — Son
image, que j ’avais vue immobile et blanche

�LES VIERGE S AUX ROCHERS

315

dans l’ombre, scintilla en mon ciel intérieur
comme une constellation de larmes. — Allaitelle pleurer seule ? Peut-être rencontrerait-elle
ses sœurs sur son chemin... — Subitement, ce
doute me donna un trouble intérieur. Mon
regard tomba sur le camée qui resplendissait
à la main paternelle.
Et, tandis que le parfum du soir montait
du jardin clos, il se répandait dans mon âme
Un sentiment obscur, comme d’une fascination
qui se fût condensée autour de moi avec la
lenteur de cette ombre crépusculaire.

Quel était cependant le cœur de celle qui
devait bientôt partir ? De quelle façon sa mys­
tique vie se disposait-elle autour du souvenir
que lui avait laissé l’heure suprême marquée
par l’aiguille sur le marbre lum ineux ?
ME LUMEN, VOS UMBRA REGI T.

Peut-être était-elle retournée plus d’une fois
au petit cimetière des ifs et des anémones ; et
peut-être avait-elle de nouveau posé ses mains

�346

LES v i e r g e s a u x r o c h e r s

fines sur le cadran pour en ressentir la cha­
leu r ; et peut-être avait-elle repensé à mon
exhortation : « Réchauffez vos mains au soleil;
baignez-les dans le soleil, ces pauvres mains;
car, d’ici peu, vous les tiendrez croisées sur
votre poitrine ou cachées sous le tablier de
laine brune, dans l’ombre... » Et plus d’une
fois peut-être, couvrant de sa paume le chiffre
indicateur de l’heure divine, elle avait attendu,
palpitante dans le grand silence, pour voir
l’ombre de l’aiguille atteindre l’extrémité de
l’annulaire comme en ce jour de rêve ; et
elle avait pleuré peut-être, parce que le pro­
dige d’amour ne s’était pas renouvelé,
t

SINE SOLE SI L E O.

Je réunissais l’image de la gardienne d’her­
biers dépeinte par Odon et l’image de cette
âme triste errant autour du cadran solaire qui
pour elle avait marqué vainement l’heure de
la béatitude. Et je pensais : « Si je possédai
le pouvoir de te façonner un beau destin, à la
manière de l’artiste qui modèle la cire obéis­
sante, ô Maximilla, ô toi qui, pour venir à ma

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

3 f1

rencontre, sortis du jardin aride où un vœu
funèbre t’avait enfermée, voici comment j ’achève­
rais par la mort ta figure idéale, comment par
l’opportune mort j’achèverais ta perfection. Car
nulle autre heure ne t’attend à laquelle tu puisses
trouver quelque prix, ayant une fois atteint cette
région de la vie au delà de laquelle on ne peut
plus avancer parce qu’on voudrait revenir en ar­
rière. Je ferai que, guidée par le divin souvenir, tu
revinsses au lieu où je cueillis en rêve les ané­
mones coronaires pour les répandre sur ta tête,
et que là, près du marbre horaire, tu retrou­
vasses l’attitude harmonieuse dans laquelle je
te louai la première fois. Et l’instant où le
point d’ombre atteindrait l’extrémité de l’annu­
laire serait celui de ta mort. Alors, sous le
regard immobile de la cariatide prosternée, je
voudrais creuser moi-même la fosse pour ta
dépouille mortelle; et je voudrais t’y coucher
comme les gentilles dames couchèrent Béatrice
dans la vision de Dante, et te couvrir aussi la
tête de leur voile. Mais je ne placerais sur ta
sépulture ni la croix ni aucun autre signe
pieux; non Pour y graver une épitaphe digne
de ta gentillesse, j ’évoquerais le dernier enfant
is.

�318

LES VIERGES AUX ROCHERS

des Grâces, né en Palestine comme ton céleste
Époux : un chantre de jeunes filles frappées
par une mort précoce, Méléagre de Gadara,
enguirlandé de jacinthes, à la flûte suave :
— « o Terre, mère universelle, salut ! Sois
maintenant légère pour cette vierge : elle a
pesé si peu sur toi ! »
Ainsi me plaisait-il d’orner le sentiment
qu’elle m’inspirait et de convertir en poésie
sa tristesse.
— Le bulbe de narcisse dans l’herbier a-t-il
germé pour la troisième fois ? lui demandai-je
à l’improviste, un jour que nous étions sur
les eaux du Saurgo, dans le voisinage de la
ville morte.
Elle se troubla toute et me regarda avec des
yeux presque effrayés.
— c omment savez-vous?...
Je souris et je répétai :
— Il a donc germé?
— Non, il n’a plus germé, répondit-elle en
baissant le visage.
Nous étions seuls dans une petite nacelle
que je guidais moi-même avec l'unique aviron.
Violante, Anatolia et Odon étaient dans d ’autres

�LES VIERGES AUX ROCHERS

319

barques conduites par des bateliers. En cet
endroit, la rivière était si large et si lente
q u ’elle ressemblait presque à un étang; et un
innombrable troupeau de nymphéas la recou­
vrait. Les grandes fleurs blanches en forme de
roses flottaient entre les feuilles luisantes,
exhalant un humide parfum qui semblait avoir
la vertu de désaltérer.
C’était là que Simonetto avait fait ses herbo­
risations, pendant l’automne homicide. J’ima­
ginais la figure du jeune herboriseur penché
sur les eaux pour explorer la vase, à l’heure
où les nymphéas sont sur le point de se cacher.
Son hortus siccus devait certainement contenir
des échantillons inertes de toute cette flore
aquatique éparse autour des ruines.
Comme les yeux de Maximilla suivaient les
mouvements de ma rame qui, de temps à
autre, fendait une feuille ou brisait une tige,
je dis d’une voix plus basse :
— Vous pensez à Simonetto?
Elle tressaillit.
— Comment savez-vous? me demanda-t-elle
pour la seconde fois, troublée, se couvrant de
rougeur.

�320

LES VIERGES AUX ROCHERS

— Je sais par Odon...
— Ah ) fit-elle sans dissimuler son regret de
cette confidence dont elle paraissait blessée.
Odon vous a dit...
Elle s’enferma dans un silence dont je devi­
nais combien il devait lui être pénible. J’arrêtai
quelques instants ma ram e; et le léger esquif
resta immobile parmi cette vaste blancheur de
vivantes corolles.
— Vous l’aimiez beaucoup ? demandai-je à
la taciturne, avec une douceur qui peut-être
lui rappela nos premiers entretiens.
— Comme j ’aime Odon, comme j ’aime An­
tonello, répondit-elle avec un tremblement
dans la voix, sans relever les paupières.
Après un intervalle, je lui demandai :
— Vous entrez au cloître pour vous sacrifier
à sa mémoire ?
— Non, ce n’est pas pour cela. Maintenant,
il serait trop tard.
— Pourquoi donc?
Elle ne répondit pas. Mais je regardai ses
mains qui se contractaient comme par un
besoin de se tordre; et je compris toute l’invo­
lontaire cruauté de mon inutile question.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

32Ï

— Est-ce vrai, que vous êtes résolue à partir
d’ici peu de jours? ajoutai-je presque tim ide­
ment.
— C’est vrai.
Ses lèvres tremblaient, pâlies.
— Odon et Anatolia vous accompagneront?
Elle fit signe que oui, de la tête, en serrant
les lèvres comme pour contenir un sanglot.
Je sentis une lourde tristesse s’appesantir
sur moi brusquement.
— Pardonnez-moi, Maximilla, si je vous ai
fait mal, lui dis-je avec une émotion profonde.
— Taisez-vous, je vous en conjure! suppliat-elle d’une voix méconnaissable. Ne me faites pas
pleurer. Que penseraient mes sœurs ? Je ne
pourrais cacher mes larmes... Et je sens que
je suffoque.
Un cri d’Odon nous rappela, venu des ruines.
Déjà Anatolia et Violante avaient pénétré dans
la ville morte. Un homme se dirigeait vers
nous avec sa barque, jugeant sans doute que
notre retard était causé par mon inexpérience
à pousser la nacelle dans le réseau des nym ­
phéas.
« Ah ! je porterai toujours en moi le regret

�322

LES VIE RGES AUX ROCHERS

de t’avoir perdue ! disais-je en silence à celle
qui devait partir. J ’aimerais mieux te voir
couchée dans la perfection de la mort que de
te savoir amoindrie par une existence non
conforme à celle que mon amour et mon art
te promettaient. Et peut-être m ’aurais-tu induit
à explorer quelque très lointaine région de mon
univers intérieur, qui sans toi restera probable­
ment abandonnée et inculte... »
La nacelle glissait sur le troupeau neigeux,
légèrem ent ; dans le sillage, les calices et les
feuilles ondoyaient, laissant apercevoir à travers
la limpidité cristalline la pâle forêt des tiges,
pâle et paresseuse comme si un limon léthéen
l’eût nourrie. Les ruines de Linturne, embras­
sées tout entières par les eaux et par les fleurs,
offraient dans la séculaire inertie de leurs pierres
l’apparence d’un entassement de grands sque­
lettes brisés. Il n’y a pas tant de vide et de
mort dans les orbites des crânes humains qu’il
y en avait dans les trous de ces pierres usées,
blanchies comme des ossements par les brumes
et les canicules. Et la pensée me vint que je
passais une vierge morte.
Ensuite, dans cet après-midi sans nuages,

�LES VIERGES ADX ROCHERS

3Ü3

tout fut gagné par ma tristesse. Nous errâmes
longuement parmi les ruines antiques, cher­
chant les vestiges de la vie disparue : vestiges
incertains, qui suscitaient de discordants fan­
tômes. — Était-ce une théorie d’adolescents
enguirlandés qui descendaient en chantant vers
le fleuve paternel pour lui offrir les prémices
des chevelures croissantes ? Ou était-ce une
blanche procession de catéchumènes, nourris
de lait et de miel comme les petits enfants,
qui descendaient pour recevoir le baptême?
— Une obscure légende de martyrs répandait
sur les débris païens une sorte de sainteté
douloureuse. « Martyris ossa jacent... », lûmesnous sur un fragment de sarcophage; et, çà
et là, dans les sculptures des pierres éparses,
nous retrouvâmes les emblèmes et les symboles
ambigus : l’aigle de Jupiter et le lion de Cy­
bèle assujettis aux Évangélistes; les vignes de
Dionysos pliées à exprimer le verbe du Sau­
veur ; le cerf de Diane signifiant l’âme altérée ;
le paon d’Héra, la gloire de l’âme ressuscitée.
De temps à autre, une couleuvre débouchait
d ’entre les cailloux et les souches, puis dis­
paraissait, rapide comme une flèche Un oiseau

�324

LES VIERGES AUX ROCHERS

invisible im itait étrangement le bruit des cré­
celles qui indiquent l’heure dans le silence du
Vendredi Saint.
— Et votre grande Madone, où est-elle ?
demanda Anatolia, se rappelant mes lointaines
paroles.
Nous cherchâmes entre les décombres un
sentier pour atteindre la basilique en ruine
qui était à la pointe de l’îlot, sur le bras du
Saurgo joignant les rochers.
— L’eau nous empêchera peut-être de passer,
dis-je en apercevant près des murs un reflet
de miroirs.
En effet, la rivière avait inondé une partie
de la ruine sacrée, et une forêt aquatique y
végétait en paix. Mais nous découvrîmes une
brèche par où nous pûmes pénétrer dans
l’abside. En entrant, chacune des trois sœurs
fit le signe de la croix, au milieu d ’un grand
frou-frou d’ailes.
Là régnait une fraîcheur humide dans une
lumière glauque et palpitante. L’abside et quel­
ques piliers de la nef centrale, restés debout,
formaient une sorte d’antre que les eaux
avaient envahi presque jusqu’à la table de

�LES VIERGES AUX ROCHERS

325

l’autel désert ; et une multitude de nymphéas,
plus larges et plus blancs que ceux sur lesquels
nous avions navigué, se pressait comme en
adoration au pied de la grande Madone de
mosaïque qui seule occupait la concavité du
ciel d’or. Elle ne portait pas l’Enfant sur ses
bras ; elle était seule et tout enveloppée dans
un manteau couleur de plomb comme dans
une ombre de deuil; et un profond mystère
de douleur était dans ses yeux larges et fixes.
Tout en haut, dans la courbe du cintre, les
hirondelles avaient composé une gracieuse cou­
ronne de nids, suivant l’ordre des paroles écrites
en cercle :
QUASI P LATANUS EXALTATA SUM J UXTA AQUAS.

Et là les trois vierges s’agenouillèrent ensemble
et prièrent.
« Si nous te laissions dans cet asile, avec
les nymphéas et les hirondelles ! pensai-je en
regardant Maximilla qui, dans sa prière, sem­
blait s’incliner de plus en plus vers la terre.
Tu y habiterais comme une naïade ermite qui
aurait oublié Artémis pour adorer la
îa
\

�326

LES V I E R G E S AUX ROCHEPS

ulordeuse divinité nouvelle. » Et j ’imaginais sa
métamorphose : — après avoir accompli ses
rites solitaires parmi le chœur des hirondelles,
elle se plongeait dans les eaux et descendait
vers les racines des fleurs...
Mais, en vérité, rien dans ce lieu ne me parais­
sait vaincre en blancheur une nuque pliée et
comme accablée sous le poids d’une chevelure
plus épaisse que les raisins de marbre qui
ornaient le front de l’autel. C’était la première
fois que je voyais Violante à genoux ; et cette
attitude était si contraire à la nature de sa
beauté que j ’en souffrais comme d ’une discor­
dance; et j ’attendais avec une étrange inquié­
tude qu’elle se levât d’entre les deux paons
symboliques qui, au milieu des grappes, dé­
ployaient leurs plumes ocellées.
Elle se leva la première, par un de ces ad­
mirables mouvements où sa beauté semblait se
surpasser elle-même, à la façon d’une lumière
continue qui semble croître lorsqu’elle jette
une subite scintillation. E xaltata juxta aquas.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

327

Au retour, elle m ’accompagna sur la rivière,
assise à la petite proue en face de moi qui, de­
bout, poussais le bateau avec la rame. Un trouble
invincible me dominait, tandis que réapparais­
saient dans ma mémoire la main emperlée de
sang et le buisson chargé de fleurs. Depuis cette
heure lointaine, c’était la première fois que je
me retrouvais seul en tête à tète avec Violante.
— J’ai grand’soif, dit-elle.
Et elle s’inclina en arrière vers l’eau, avec
une souplesse qui, en tant qu’expression du
désir, semblait presque l’égaler à l’élément
fluide et voluptueux.
— Ne buvez pas de cette eau ! me hâtai-je de
lui dire en voyant qu’elle se dégantait.
— Pourquoi ?
— N’en buvez pas !
Alors elle plongea ses mains nues, coupa un
nymphéa et se pencha pour en respirer l'hu­
midité embaumée. Il semblait qu’autour de nous
une trépidation confuse eût envahi le troupeau
des fleurs. Comme le soleil était tombé der­
rière les rochers, un reflet rose, à peine percep­
tible, descendait du ciel crépusculaire sur la
blancheur infinie.

�328

LES VIERGES AUX ROCHERS

— Regardez les nymphéas ! m ’écriai-je en
arrêtant la rame. Ne vous semble-t-il pas
qu’en ce moment ils ont une extraordinaire
expression de vie ?
Elle plongea de nouveau ses mains jusqu’aux
poignets et les abandonna à la dérive, fleurs
de chair qui nageaient ; et, tandis que son
regard courait sur la m ultitude émue, le sou­
rire de sa bouche était si divin que mon âme
voulut lui attribuer la vertu du prodige.
Vraiment, elle était digne d’opérer tous
les miracles et de soumettre à sa beauté l’âme
même des choses. Je n’osais dire une parole,
tant à son côté le silence me semblait parlant.
Mais, penchés tous deux vers l’eau, nous étions
liés l’un à l’autre par une fascination sem­
blable à celle qui nous avait rapprochés le
premier jour, en face de la roche ardente. Sur
nos tetes, les éperviers ne criaient pas ; mais
les hirondelles gazouillaient dans leur vol et,
de temps à autre, leurs blanches poitrines
dardaient un éclair.
Elle se retourna et, avec un accent d’indé­
finissable ironie, en me pénétrant jusqu’au fond
des yeux :

�LES VIERGES AUX ROCHERS

329

— Eh bien ! dit-elle, nous n’avançons pas ?
Vous êtes à bout de forces? Ne voyez-vous pas
que les autres barques sont déjà loin ?
Elle considéra un moment la flottille, le
front un peu plissé; et elle ajouta :
— Anatolia nous appelle. Hâtez-vous !
Le Saurgo semblait s’élargir dans le crépu­
scule, se perdre en un lointain infini, retrouver
la force de son courant, promettre de nous
conduire vers des pays plus beaux. Et, dans
cette créature souveraine, inclinée toute vers ce
grand et doux fleuve rose par l’ardeur de la
soif comme par un violent désir de fluidité
conforme à son essence voluptueuse, il y avait
un tel mystère de beauté et de poésie que mon
âme s’élança vers elle avec le plus fervent acte
d’adoration.
— Regardez ! me dit alors la révélatrice, en
me m ontrant un spectacle qu’elle aurait pu
créer d’un geste. Regardez !
Autour de nous, sur l’eau que parcourait un
léger frisson, les vivantes corolles se fermaient
d’un mouvement presque labial, hésitaient
quelques secondes, se retiraient, se submer­
geaient, disparaissaient sous les feuilles, l’une

�330

LES VIERGES AUX ROCHERS

après L’autre ou par groupes, comme si, des
profondeurs, une vertu somnifère les eût atti­
rées. De larges zones demeuraient désertes ;
mais parfois, dans le milieu, une seule fleur
s’attardait, comme pour répandre sa dernière
grâce. A l’endroit où disparaissait chacune des
retardataires, une vague mélancolie flottait sur
l’eau. Et il semblait alors que, sur le grand et
doux fleuve rose, commençaient à s’exhaler
les rêves nocturnes de la multitude, submergée.

Mais ce fut sur la cime du Corace qu’eut
lieu l’apparition imprévue par laquelle se dé­
termina irrévocablement notre sort.
Nous avions fait une halte à Scultro pour
visiter l’antique abbaye où se conservent les
restes du mausolée somptueux, œuvre de maître
Gauthier d’Allemagne, qu’une Cantelma, cette
magnifique Domina Rita mariée à Jean-Antoine
Caldora et mère de Jacques le grand

�LES VIERGES AUX ROCHERS

331

condtière, érigea à la mémoire d’elle-même et de
ses trois fils. Anatolia et moi, nous étions
restés les derniers dans la chapelle humide, à
contempler la figure couchée du jeune héros
tout enveloppé jusqu’à la gorge dans une lourde
arm ure, mais dont la tête aux longs cheveux,
découverte, repose si royalement sur l’oreiller
marmoréen.
Puis, après une longue traite, nous avions
laissé les mules sur un plateau et nous étions
arrivés par un chemin âpre et étroit jusqu’à
la crête septentrionale du cratère primitif,
changé en un lac auquel Sécli donne son nom.
A nos pieds s’étendaient, d’une part la vallée
fauve du Saurgo, et de l’autre les puissants con­
treforts que la chaîne principale allonge dans
les plaines inférieures, bornées à l’horizon par
la mer. Sur nos têtes, dans l’immense cristal
azuré, quelques nuages pendaient, presque immo­
biles, massifs et éblouissants comme des mon­
ceaux de neige.
Assis sur des roches, nous regardions en
silence. Violante et Maximilla paraissaient fati­
guées ; et Odon n’avait pas réussi encore à
calmer son essoufflement. Mais Anatolia allait

�332

LES VIERGES AUX ROCHERS

cueillant dans les crevasses les petites fleurs.
Il y avait en moi une inquiétude confuse et
inégale qui, par instants, se condensait jusqu’à
m’oppresser comme une angoisse. Je sentais que
désormais l’heure de choisir arrivait pour moi,
inévitable, et que je ne pouvais plus m ’attarder
aux alternatives torturantes et délicieuses du
désir et de la perplexité ni m’étudier à fondre
en une seule harmonie les trois nobles rythmes.
Pour la dernière fois en ce jour, les trois
béatrices m’apparaissaient réunies sous la lu­
mière d’un même ciel. — Combien de temps
s’était-il passé depuis la première heure où,
gravissant la rampe ancienne dans les voix
et dans les ombres virginales comme dans les
apparences d’un prestige, parmi les signes de
l’abandon et de l’oubli, j ’avais composé la
première musique et accompli la première
transfiguration ? — Demain, l’éphémère enchan­
tement tomberait, et pour toujours.
Je sentais désormais la nécessité de répéter
de vive-voix à Anatolia les paroles que j’avais
déjà silencieusement adressées à la pure image
secrète qui avait été témoin de mon entretien
avec le père. Tout à l’heure, dans la chapelle

�333

LES VIERGES AÜX ROCHERS

déserte, en présence de cette tombe élevée par
la foi d’une femme virile, n’avions-nous pas eu
tous deux la communion d’un même sentiment
et d’une même pensée ? Tout il l’heure, je lui
avais dit sans paroles : « Tu pourrais aussi,
ô toi qui comprends, tu pourrais être une
mère de héros. Je sais que tu as recueilli mon
vouloir et que tu l’as serré dans ton cœur
fidèle où il flamboie comme un diamant. Je sais
qu’en rêve, toute une nuit, tu as mystérieuse­
ment veillé sur le sommeil d’un enfant. Tandis
que son corps dormait avec une respiration
profonde, lu portais dans tes paumes son âme
tangible comme une sphère de cristal ; et ta
poitrine se gonflait de divinations merveil­
leuses. »
Je sentais désormais la nécessité d’échanger
avec elle la promesse certaine, puisqu’elle
était sur le point de partir avec la Clarisse et
avec le frère pour un bien triste voyage. Mais
mon inquiétude se faisait aussi lourde qu’une
angoisse, comme si j ’eusse été sous le coup
d’un réel péril. Et force m ’était d’en recon­
naître la cause dans le trouble que Violante
me donnait continuellement par tous ses actes,
19.

�334

LES VIERGES AUX ROCHERS

Là-bas, au-dessous de nous, dans la vallée,
étaient les ruines de Linturne, semblables à un
entassement de pierres blanches, semblables à
un coin découvert de la grève, au milieu des
douces eaux mortes ; et c’était là qu’hier,
comme par un double prodige, elle avait en­
chanté les nymphéas et mon âme. Elle m ’en­
chantait encore, lorsque mes yeux la regardaient.
Assise sur la roche comme le premier jour sur
la plinthe, elle était pareille aux statues im­
mortelles. Encore une fois je la vis présente et
pourtant distante, comme ce jour-là; et je
repensai : « Il est juste qu’elle demeure in­
tacte. Elle ne pourrait être possédée sans
honte que par un dieu. Jamais ses entrailles
ne porteront le fardeau qui déforme; jamais
le flot du lait ne violera le pur contour de son
sein... »
Avec un élan intérieur, comme pour m ’af­
franchir d’un joug, je sautai sur pieds ; et,
m ’adressant à celle qui allait cueillant dans
les crevasses les petites fleurs :
— Puisque vous n ’êtes pas fatiguée, Anatolia,
lui dis-je, voulez-vous monter avec moi jusqu’à
la cime ?

�LES VIERGES AUX ROCHERS

335

— Je suis prête, répondit-elle de sa claire
voix cordiale.
Et, s’approchant de Maximilla, elle lui dé­
posa les petites fleurs sur les genoux.
Violante garda la même attitude, tenant son
voile entre ses doigts : — impassible comme si
elle n’eût pas entendu. Mais je sentais que ses
pupilles ne regardaient pas les choses ; et je
me troublai comme s’il fût arrivé jusqu’à moi
un rayon de la fascination émanée des profon­
deurs occultes où était fixé son regard.
— Ne tardez pas à redescendre ! fit Odon avec
l’accent de la prière. Nous vous attendons.
Et son visage décharné trahit le malaise que
lui donnaient ces hauteurs : quelque chose
comme une crainte continuelle du vertige.
La cime du Corace se dressait contre le ciel,
nue et pointue comme un casque, un peu in­
clinée vers le sud ; et le sentier pour y par­
venir courait le long de l’arête escarpée qui
séparait nettement les deux versants. Si difficile
et si périlleux était le passage que j ’offris à
Anatolia le soutien de ma main ; et elle y
appuya la sienne, tandis qu’elle vacillait sur
les aspérités du rocher, souriante. Nous étions

�336

LES VIERGES AUX ROCHERS

déjà hors de vue, libres et seuls, dominateurs
de l’espace immense. Il nous semblait que
chaque aspiration purifiât le sang de nos
veines et allégeât le poids de notre chair. Et
l’arome essentiel que le feu du soleil distillait
des rares herbes alpestres, semblable à un
breuvage puissant, accélérait le rythme de
notre vie.
Nous nous arrêtâmes, saisis d’une subite
angoisse; et nos mains, parce qu’elles s’é­
taient trop fortement étreintes, se détachèrent.
Je regardai ma compagne dans les yeux , mais
elle ne me sourit plus. Son visage devint grave,
presque triste, comme assombri d’un regret.
— Arrêtons-nous ici , m urm ura-t-elle en
baissant les paupières. Je ne puis aller plus
loin...
— Encore un peu de courage, lui dis-je,
pressé par un véhément désir d’atteindre le
but. Quelques pas encore, et nous touchons la
cime.
— Je ne puis aller plus loin, répéta-t-elle
d’une voix éteinte qui paraissiat ne plus être la
sienne.
Et elle se passa les mains sur le visage,

�LES VIERGES AUX ROCHERS

337

comme pour en écarter quelque chose qui la
gênait.
Puis, elle tenta de me sourire.
— Quelle étrange illusion ! reprit-elle. La
cime est lointaine encore. Il semble toujours
qu’on va la toucher ; mais plus on monte et
plus elle s’éloigne...
Puis, après une pause où elle parut écouter
son cœur profond :
— Et il y a des âmes qui souffrent, là-bas.
Elle tourna vers le lieu où ses sœurs atten­
daient son front obscurci par une pensée.
— Revenons en arrière, Claude, ajouta-t-elle
avec un accent que je n ’oublierai jamais, parce
que jamais voix humaine n’exprima par des
sons si brefs un si grand nombre de choses
cachées.
— Chère, chère Anatolia! m’écriai-je en lui
prenant les mains, tout rempli du sentiment
extraordinaire que me donnaient ces simples
paroles où il y avait pour moi l’indubitable
indice d’un acte intérieur presque divin. Laissezmoi vous répéter d’abord ce que vous a déjà dit
plus d’une fois mon silence... Où pourrais-je
offrir ma foi plus dignement qu’en ce lieu,

�338

LES VIERGES AUX ROCHERS

sur celte hauteur, à vous, Anatolia, qui êtes la
plus haute des créatures?
Elle se couvrit de pâleur, non pas comme
celui qui apprend une joyeuse nouvelle longue­
ment attendue et souhaitée, mais comme celui
qui reçoit dans un organe vital un coup invi­
sible; et, bien qu’en apparence elle demeurât
immobile, elle fut en esprit jetée vers moi par
je ne sais quel frisson d’épouvante, par je ne
sais quel instinctif mouvement d’horreur —
que je perçus, non pas avec les yeux, mais
avec un de ces sens inconnus qui parfois se
manifestent sur la trame des nerfs humains
en une vibration instantanée et qui disparaissent
pour toujours, laissant la conscience stupé­
faite.
Elle porta autour d’elle un regard plein
d’inquiétudes indéfinissables.
— Vous parlez comme si nous étions seuls,
dit-elle avec égarement, comme si j ’étais seule...
comme si j ’étais seule...
— Qu’avez-vous donc, Anatolia? lui deman­
dai-je, troublé par son trouble inexplicable,
par la profonde altération de ses traits, par
l’incohérence de ses paroles.

�LES VIERGES AÜX ROCHERS

339

Et l’éclair d’une pensée passa sur mon incer­
titude. — Accoutumée qu’elle était depuis si
longtemps à sa sombre prison, martyre rési­
gnée entre les vieilles murailles, n’avait-elle
pas été assaillie à l’improviste par cette mysté­
rieuse terreur, par cette sorte de panique qui
règne dans les solitudes des monts sourcilleux
et taciturnes? — Sûrement elle était en proie
à la fascination terrible ; et son esprit s’égarait.
De toutes parts, dans la lumière crue, se
déployait sous nos pieds un effrayant spectacle.
La chaîne des rochers, visible tout entière dans
sa stérilité désolée jusqu’aux extrêmes sommets,
s’allongeait comme un immense entassement de
choses gigantesques et informes, resté-là pour
la stupeur des humains en témoignage de
quelque titanomachie primordiale. Tours écrou­
lées, murailles déchirées, citadelles renversées,
coupoles effondrées, colonnades ruinées, colosses
mutilés, proues de vaisseaux, croupes de mons­
tres, ossatures de titans, cette masse formidable,
par ses reliefs et ses creux, simulait tout ce qu’il
y a d’énorme et de tragique. Si limpides étaient
les lointains que je distinguais chaque contour
comme si j ’avais eu sous les yeux, infiniment

s

�340

LES VI ER GE S AUX ROCHERS

agrandi, le rocher que Violante m’avait fait
voir par la fenêtre avec un geste créateur. Les
pics les plus reculés se dessinaient sur le ciel
avec la même âpreté précise qu’avaient près
de nous les éboulis du cratère sous la réver­
bération du soleil. Le cratère, bouche déme­
surée, ouvrait avec une véhémence vertigineuse,
le cercle béant de son circuit, pareil à un
remous, quoique inerte. Grisâtre en partie
comme la cendre, rougeâtre en partie comme
la rouille, il était çà et là entrecoupé de longues
raies blanches et scintillantes comme le sel,
que l’eau amassée au fond reflétait dans son
immobilité métallique. Et en face de nous, pendu
sur le bord de l’abîme, semblable à un trou­
peau pétrifié, il y avait Sécli, le bourg solitaire
comme un ermitage, où, de temps immémo­
rial, un petit peuple industrieux s’occupe à
fabriquer des cordes à boyau pour les instru­
ments de musique.
— Vous êtes fatiguée, dis-je à ma chère
compagne en cherchant à l’attirer vers une
roche qui, me semblait-il, pourrait, d’un côté
au moins, lui masquer la vue du vide et lui
rendre par son contact le sens de la stabilité.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

341

Vous êtes fatiguée, Anatolia, et cette fatigue
ne vous est pas habituelle, et ce spectacle est
peut-être un peu effrayant... Appuyez-vous
ici et fermez les yeux quelques minutes. Je
reste auprès de vous. Voici mon bras. Je saurai
vous ramener sans péril. Fermez donc les yeux
quelques m inutes...
Elle essaya encore de me sourire.
— Non, non, Claude, dit-elle; ne vous mettez
pas en peine.
Puis, après une pause, d’une voix changée
et devenue comme secrète :
— Ce n’est pas cela... Si je fermais les yeux,
peut-être verrais-je encore...
Mon cœur tremblait comme une feuille sous
un souffle inconnu. Et, quoique le visage
d’Anatolia se fût recomposé dans une tristesse
grave mais calme et que toute sa personne
exprimât une volonté de domination sur le
Mal, moi, en vertu d’analogies indistinctes, je
’ repensai aux anxiétés subites d’Antonello,
à ces inquiétudes qui lui étaient d’infaillibles
avertissements, à ces prévisions qui mettaient
. une lueur dans ses yeux pâles.
— Avez-vous compris? lui demandai-je en

�342

LES VIERGES AUX ROCHERS

prenant une de ses mains, car nous étions
adossés contre la roche à côté l’un de l’autre.
Avez-vous compris que vous, vous seule,
êtes la compagne que mon cœur a nommée,
le soir où votre père me baisait au front pour
consentir ? Vous vous levâtes et sortîtes de la
chambre, légère comme un esprit; et, je ne
sais pourquoi, je m ’imaginai que tout votre
visage était baigné de larmes... Dites-moi, Ana­
tolia, dites-moi si vous avez pleuré et si mon
rêve vous fut cher !
Elle ne répondit p as ; mais, comme je
tenais sa main, il me sembla que le plus pur
sang de son cœur affluait à l’extrémité de ses
doigts, magnétiquement.
— Ce soir-là, repris-je pour l’enivrer d’espé­
rance, j ’ai vu, en revenant à Rebursa, briller
l’Étoile au faîte d’une de mes vieilles tours ;
et telle était la foi versée dans mon âme par
votre présence que je considérai ce hasard
comme un présage divin. Depuis lors, je joins
deux images dans cette splendeur... Vous savez
quelle est l’autre. J ’entends encore les pre­
mières paroles que vous m’adressâtes sur la
rampe, paroles évocatrices « d ’une immense

�LES VIERGES AUX ROCHERS

343

bonté ». Pendant tout ce jour, l’image évoquée
ne se détacha pas de votre flanc, pour m ’indi­
quer ainsi son élection. Elle-même, en un soir
prochain, vous accompagnera jusqu’à la de­
meure qui fut pleine de son sourire et qui
aujourd’hui est déserte... Regardez, là-bas!
Elle regarda les tours lointaines de Rebursa,
dans la conque profonde où les nuages sus­
pendus imprimaient de larges cercles d’ombre ;
mais son regard courut plus loin, à Trigente; et,
dans l’intervalle, les signes d’une indicible vio­
lence intérieure passèrent sur son visage. Elle
secoua la tête et dégagea sa main de la mienne.
— Le bonheur m’est défendu, dit-elle d’une
voix douloureuse mais assurée, les yeux tou­
jours fixés sur le jardin de ses douleurs, sur
la maison de son m artyre. Moi aussi, comme
Maximilla, je me suis consacrée ; et mon vœu
est inviolable comme le sien. Et il n’est pas
seulement un acte de ma volonté, Claude. Je
sens maintenant qu’il est un sacrifice néces­
saire auquel je ne pourrai pas me dérober.
Tout à l’heure, lorsque vous m’avez invitée à
monter avec vous jusqu’au sommet, vous avez
entendu l’accent de ma réponse. Vous avez vu

�34 i

LES VIERGES AUX ROCHERS

combien d’abord me paraissait légère l’ascen­
sion faite avec vous, avec le soutien de votre
main. Mais ensuite... je n’ai pu aller plus loin ;
nous n’avons pas atteint la cime. Voyez : je
suis ici clouée à une roche. Vous me faites
une offre dont vous-même ne connaissez pas le
prix, comme je le connais ; et me voilà écrasée
d’une tristesse si lourde que je crains de ne
pouvoir la supporter, moi qui n’ai jamais eu
peur de souffrir!
Je n’osais plus ni l’interrompre ni la tou­
cher. Une sorte de crainte religieuse me do­
minait. Avec une émotion plus forte que
celle qui m’avait transporté le soir solennel,
même sans me tourner de son côté, je sentais
palpiter à mon flanc je ne sais quoi d’infiniment
auguste et mystérieux, comme les substances
divines conservées sous les voiles dans les sanc­
tuaires des temples. La voix parlait presque dans
mon oreille, et pourtant elle m’arrivait d’un loin­
tain infini. Simples étaient les paroles ; mais elles
étaient proférées sur les sommités de la vie,
là où l’âme humaine ne parvient que pour se
transfigurer en idéale Beauté.
— Regardez là-bas ! Regardez la maison où

�LES VIERGES AUX ROCHERS

315

dès le premier jour nous vous avons accueilli
comme un frère, où notre père vous a accueilli
comme un fils, où vous avez retrouvé intacte
la mémoire de vos chers morts. Regardez
comme elle semble lointaine! Et pourtant,
je la sens rattachée à moi par mille liens invi­
sibles mais plus forts que toute chaîne. Il me
semble que, même d’ici, ma vie se mêle tout
entière à ce peu de vie qui souffre là-bas...
Ah ! peut-être ne pouvez-vous pas comprendre !
Mais songez, Claude, à l’atrocité du destin qui
nous menace; songez à cette pauvre mère
démente, à ce vieillard accablé et épuisé, à
cette victime qui tremble continuellement sur
le bord de la folie, et à cette autre encore qui
est sous le coup de la même condamnation,
et à l’horreur de la contagion, et à la solitude,
et à la gêne... Ah! non, vous ne pouvez pas
comprendre! Dès le premier jour, j ’ai craint
de vous attrister ; et j’ai tâché de vous épar­
gner les pires afflictions, de vous dissimuler
les pires misères; j’ai tâché de m’interposer
toujours entre vous et notre détresse... Rare­
ment, ou peut-être jamais, vous n’avez respiré
la vraie tristesse de notre maison. Nous vous

�346

LES VIERGES AÜX ROCHERS

avons conduit au grand air, parmi les fleurs
que pour vous seul nous nous sommes reprises
à aim er ; et, dans notre jardin à l’abandon,
vous avez pu faire revivre certaines choses
mortes... Mais songez à notre déchirement
secret ! Vous ne pouvez pas voir, vous ; mais moi,
je vois d’ici tout ce qui se passe là-bas derrière
les m urs, comme s’ils étaient de verre et que
je les touchasse du front. On dirait que la vie y
est suspendue ; le père et le fils sont enfermés
dans la même chambre, et ils n’osent pas sortir, et
ils n’osent pas parler, et ils épient tous les bruits,
et l’un accroît la souffrance de l’autre, et
tous deux attendent mon retour sans la moindre
force, et ils prêtent l’oreille avec l’espoir de
, reconnaître ma voix et mon pas. Et elle est
affolée, elle me cherche par tous les couloirs,
dans toutes les chambres, m ’appelle à haute
voix, s’arrête devant une porte close et se met
à écouter ou à frapper; et, de l’intérieur, mes
deux pauvres âmes entendent son halètement,
et sursautent à chaque coup, et ne savent que
se regarder dans les prunelles, avec quel déchi­
rement, ô mon Dieu!
D’un geste instinctif elle porta les mains à

�LES VIERGES AUX ROCHERS

347

ses tempes, comme pour y comprimer une ré­
percussion de douleur; tandis que tout son
corps, se détachant du rocher, s’inclinait vers
le lieu lointain du supplice. Et pendant quelques
minutes, saisi à la gorge par l’angoisse qu’elle
m ’avait communiquée, penché dans la même
attitude, je restai, moi aussi, suspendu au bord
du précipice, le regard fixé sur la demeure
lointaine où ces âmes peinaient.
— Songez, reprit-elle, d’une voix brisée main­
tenant, songez, Claude, à ce qu’il adviendrait
d ’eux si je n’étais plus là, si je les abandonnais !
Même quand je ne m ’éloigne que pour un instant,
j ’éprouve je ne sais quel regret, je ne sais quel
remords. Chaque fois que je franchis le seuil
pour sortir, un pressentiment funeste me serre
le cœur ; et il me semble qu’en rentrant je vais
trouver la maison pleine de cris et de larmes...
A présent, un tremblement insurmontable
la secouait toute, et ses yeux se dilataient
comme si une atroce vision les eut remplis
d’horreur.
— Antonello... balbutia-t-elle.
Et, pendant quelques secondes, elle ne put
prononcer d’autre parole.

�343

LES VIERGES AUX ROCHERS

Je la regardais avec une indicible angoisse ;
et mon âme pâtissait des contractions de ses
chères lèvres. Et la vision qui était dans ses
yeux passait dans les miens ; et je revoyais le
visage blême et émacié d’Antonello, et le rapide
battement de ses paupières, et son pénible sou­
rire, et ses gestes désordonnés, et les ondes de
terreur qui, investissant à l’improviste son corps
long et maigre, le secouaient comme un roseau
fragile.
— Antonello... a tenté de m ourir. Je suis seule
à le savoir... Nul autre ne le sait, pas même
Odon. Hélas !
Elle trem blait sans pouvoir se dominer, les
épaules contre la roche.
— Un soir, Dieu m’avertit, Dieu m’envoya...
Loué soit-il à jam ais !... J’entrai dans sa cham­
bre... et je le trouvai...
Elle suffoquait, éperdue, et elle se touchait la
gorge de ses doigts convulsés, comme si à cet
instant le lacet l’eût étranglée elle-même : trem­
blante, défaite, sans aucun courage devant le
souvenir, elle qui avait su réprimer ses cris à
la vue du corps insensible, faire naître dans ses
poignets une force virile, accomplir l’œuvre

�LES VIERGES AUX ROCHERS

349

sans appeler à l’aide, cacher en soi l'horrible
secret et vivre ensuite avec la tragique image
imprimée dans l’âme, de crainte en crainte,
d’angoisse en angoisse! Ainsi, en sa vérité su­
blime, elle se révélait à moi désespérément dé­
vouée à une affection qui avait sa racine dans
l’instinct le plus profond et le plus sacré de
l’être. Il semblait que la voix du sang criât dans
toutes ses veines ; les liens du sang la tenaient
par toutes les fibres. Elle était née pour porter
les douces et terribles chaînes jusqu’à la mort.
Elle était prête à se consumer comme un holo­
causte pour nourrir la flamme vacillante de
son foyer. — « De quel amour inouï aim eraitelle donc la créature de ses entrailles? »
— Vous parlez d’abandon, lui dis-je en fai­
sant un pénible effort pour m’exprimer, parce
que toute expression de moi-même me semblait
inopportune et faible devant la grandeur et la
beauté de ce sentiment révélé ; vous parlez
d’abandon, Anatolia ; et vous oubliez que moi
aussi, dès le premier jour, j ’ai cru retrouver
dans votre maison mon père, mes sœurs, mes
frères; et vous ne savez pas qu’en mon
cœur aussi réside une piété filiale et
20

�350

LES VI ER GE S AUX ROCHERS

fraten elle, non pas comparable à la vôtre qui est
surhumaine, mais digne pourtant de la servir
dans l’œuvre...
Elle hocha la tête.
— Ah ! Claude, répondit-elle avec un doulou­
reux sourire de ses lèvres arides, votre généro­
sité vous abuse. J ’ai encore l’âme hallucinée par
la flamme de vos rêves, mais troublée aussi par
je ne sais quelle violence contenue et quelle
ardeur périlleuse qui, de temps à autre, ap­
paraissaient en vous. Une volonté de lutte et de
domination vous agite; et vous voudriez par
tous les moyens contraindre la vie à vous tenir
ses promesses. Vous êtes jeune, et très fier de
votre sang, et m aître de votre force, et as­
suré dans votre foi. Qui peut assigner une li­
mite à votre conquête ?
Dans les dernières paroles, elle avait infusé
la vertu de sa voix limpide et chaude, comme
par un enthousiasme soudain ; et le frémisse­
ment que j ’en eus me fit comprendre quelle
vaillante instigatrice d’énergies aurait pu être la
vierge qui, malgré sa bonté et sa patience, pos­
sédait l’instinct primaire de sa race impérieuse.
— Imaginez-vous, Claude, un conquérant

�LES YIERGES AUX ROCHERS

351

qui traînerait derrière lui un char plein de
malades, et qui se préparerait à combattre en
contemplant leurs visages défaits, en écoutant
leurs lamentations ! Pouvez-vous imaginer cela ?
Si la vie est cruelle, celui qui est résolu à l’af­
fronter doit nécessairement prendre la qualité
de cette ennemie ; et tôt ou tard, un empêche­
ment quelconque provoquera son déplaisir et sa
colère...
Elle avait, réussi à réprimer l’excès de son
émotion ; et elle me réapparaissait dans sa fer­
meté courageuse, parlant sans trembler.
— Moi-même, moi-même ne deviendrais-je
pas peut-être un jour oublieuse? Ne me senti­
rais-je pas prise tout entière par les nouvelles
affections, par les nouveaux soucis et par
l’ivresse de vos espérances? Il est trop grand,
Claude, le devoir que vous voulez assigner à la
compagne de vos efforts. Ma mémoire garde vos
paroles... h élas! il est impossible d’alimenter
deux flammes à la fois ! La nouvelle devien­
drait bientôt si vorace que je devrais lui sacri­
fier tous les biens de mon âme. Et l’ancienne
est si faible qu’il suffit que je tourne la tête
ailleurs pour qu’elle s’éteigne.

�352

LES VIERGE S AUX ROCHERS

Elle se tut, rabaissant le front. Mais, avec un
geste subit, comme assaillie de rechef par ses
premières inquiétudes, elle promena ses regards
autour d’elle; et un mouvement de ses lèvres
arides me révéla sa soif. Puis elle se tourna
vers moi ; et, fixant ses yeux dans mes pupilles
avec une sorte de violence intérieure :
— Vraiment, me demanda-t-elle, c’est moi
que votre cœur a choisie? Vous avez scruté
votre cœur jusqu’au fond? Une illusion ne
vous voile pas la vérité?
Je fus si troublé de ce regard et de ce doute
imprévus que je me sentis pâlir comme si elle
m ’eût accusé de mensonge.
— Oh! que dites-vous, Anatolia ?
Elle se détacha de la roche, fit quelques
pas incertains, s’arrêta comme aux écoutes,
inquiète, agitée.
— Il y a des âmes qui souffrent sur ces
chemins, répéta-t-elle avec le même accent que
la première fois.
Et pendant quelques secondes elle demeura
perplexe, tandis que sa main faisait vers son
front un geste vague.
Puis, se retournant vers moi, avec une rapidité

�LES VIERGES AUX ROCHERS

333

anxieuse et, comme si elle eût été poursuivie
et qu’elle craignît de n’avoir pas le temps de
prononcer les mots :
— Demain je partirai. Il faut que j ’accom­
pagne Maximilla. Je n’ai pas le courage de la
laisser partir seule avec notre frère. Il faut que
je l’accompagne jusqu’à la porte de sa retraite.
Elle va prier pour nous... Je sais qu’elle y va,
non comme à une consolation, mais comme à
une mort; aussi est-il nécessaire que je l’assiste.
Pour elle, c’est la fin de tout. Je resterai ab­
sente quelques jours. Pendant quelques jours,
l’une de nous sera seule à Trigente... C’est
l’aînée ; elle a presque un droit... Elle est
digne... Je ne sais; votre cœur vous dira
quelque chose, la vérité peut-être... Je vous
jure, Claude, que je prierai avec toute la fer­
veur que j’ai dans l’âm e, afin d’apprendre
au retour que tout s’est conclu selon le bien
de chacun... Qui sait ! Peut-être qu’un grand
bien vous attend. Je crois, Claude, en votre
Étoile. Mais, pour moi, il y a une prohibition..
Je ne sais pas dire, je ne sais pas dire... Il y
a une ombre sur ma volonté... Tout à l’heure,
une peur étrange m’est venue, et puis... une
20.

�334

LES VIERGES AUX ROCHERS

tristesse, une tristesse que je ne connaissais
pas encore...
Elle s’arrêta, haletante, éperdue, misérable,
comme si elle recouvrait le sentiment de l’in­
finie désolation qui s’élargissait autour de nous»
dans l’implacable embrasement.
— Comme vous souffrez, vous aussi ! m ur­
mura-t-elle sans me regarder.
Et, me tendant les deux mains avec un su­
prême effort :
— Adieu, maintenant ! Il faut revenir en
arrière. Merci, Claude. Souvenez-vous toujours
de moi comme d ’une sœur dévouée. Ma ten­
dresse ne vous manquera jamais.
Elle détourna le visage parce que ses yeux
s’emplissaient de larmes ; et je lui baisai les
deux mains.
— Adieu ! répéta-t-elle en faisant le geste de
se mettre en route pour redescendre.
Mais elle chancela sur le roc.
— Je vous en conjure, Anatolia, restez
encore! suppliai-je en la soutenant. Quelques
minutes encore, ici, à l’ombre, pour que vous
puissiez reprendre un peu de force... La des­
cente est rude.

�LES VIERGES AUX ROCHERS

355

— On nous attend ! on nous attend ! bal­
butia-t-elle comme hors d’elle-mème, en me
communiquant sa frénétique angoisse. Allonsnons-en, Claude Je m ’appuierai sur vous. Si
je tardais encore, je me sentirais plus mal, je
ne pourrais plus faire un pas... Oh 1 quelle
horrible soif !
Je voyais bien que sa pauvre bouche brûlait
de soif ; et si anxieuse était la pitié qui
m ’étreignait, que je me serais ouvert une veine
pour la désaltérer. Autour de nous, nulle trace
d’eau. Seules, dans le fond du cratère éteint, les
eaux du lac pareilles à un plomb incandes­
cent. De rapides images me traversèrent le
cerveau, comme dans le délire de la fièvre :
le grand fleuve rose couvert de nymphéas,
Violante inclinée sur le bord de la barque,
son visage penché pour respirer l’humidité
de la fleur, la dureté d’un de ses regards
que rendait plus acéré la contraction des
sourcils...
Mais nous tressaillîmes sous une onde brus­
que de sons qui arrivait jusqu’à nous d’une
origine inconnue. Si grave était le silence dans
ces hauteurs désertes qu’il nous paraissait
\

�356

LES VIERGES AUX ROCHERS

inviolable; et, à cause de l’égarement de nos
sens, cette infraction inopinée nous frappa
tout d’abord comme un fait extraordinaire.
Anatolia se serra à mon bras, m ’interrogeant
de ses yeux dilatés.
— Secli, lui dis-je ; les cloches de Secli...
J’avais reconnu la nature des sons. Et nous
restâmes à écouter, aux flancs l’un de l’autre,
penchés vers le cratère sonore, dans l’ombre
que la roche projetait sur nos têtes.
Sonore comme une gigantesque timbale, le
cratère vide répercutait les ondes des métaux
vibrants et les confondait en un sombre bour­
donnement continu qui se propageait à l’infini
dans la solitude lumineuse. Sur toute cette
solitude où la matière originelle resplendis­
sait pétrifiée en ses mille expressions de furie
et de douleur, sur la vallée fauve que sillon­
nait le fleuve serpentin, sur les ramifications
montagneuses qui déclinaient jusqu’à la mer
lointaine, partout la voix de bronze modulée
par la terrible bouche ignée répandait sa mys­
térieuse parole. Elle semblait aller toujours
plus loin, toujours plus loin, dans l’espace sans
limite, dans les plaines d’outre-mont et d’outre­

�LES VIEUGES AUX ROCHERS

357

'd er, là où ma vue se perdait lassée, là où
outrem
s’élançait comme un vent chargé de pollen
une pensée à moi, informe et incoercible,
mais douée pourtant d’une obscure vertu
créatrice. Un grand sentiment confus — où
s’agitaient d’innombrables objets de douleur et
de joie, de passé et d’avenir, de mort et de
vie — travaillait ma conscience et semblait la
dilater et la creuser comme fait de l’océan la
tempête.
Etonné, je regardai le. lac inférieur, opaque
et inerte comme l’œil aveugle d’un monde sou­
terrain ; puis je regardai le cratère vertigineux
où l’ouragan du feu prim itif était resté figé,
comme parfois la contraction d’un spasme
suprême reste sur les lèvres du cadavre. Et
mon regard s’arrêta sur les humbles maisons
de Secli, sur ce fragile nid humain qui se dis­
tinguait à peine des rochers auxquels il était
suspendu. Et j’eus la vision fantastique de
ce peuple simple et taciturne, appliqué depuis
les temps les plus anciens à réduire les
entrailles des agneaux en cordes musicales
destinées à exprimer dans le langage de l’art
les plus hautes aspirations de la vie et à en

�38 8

LES VIERGES AUX ROCHERS

répandre l’ivresse par le monde dans des
myriades d’âmes inconnues.
Le bourdonnement continuait, continuait
dans l’air enflammé, toujours égal, sans pauses
Et, comme ma compagne restait immobile à mon
flanc, je n’osais ni parler ni rompre le charme.
Mais tout à coup, elle se détourna et elle éclata en
sanglots, comme si elle venait de voir la fin
d’une agonie. Le visage dans les paumes, appuyée
contre le rocher, elle sanglotait désespérément.
— Anatolia, Anatolia, qu’avez-vous ? Ré­
pondez, Anatolia ! Dites-moi une parole, une
seule parole!
Et, ne pouvant résister à mon angoisse, je
fis le geste de lui prendre les poignets pour
découvrir son visage. Mais j ’entendis près de
nous le bruit d’un pas rapide sur les pierres,
une respiration oppressée ; j ’entrevis une ombre.
— C’est vous, Violante?
Sur les rochers escarpés, elle avait l’élas­
tique élan d’une bête sauvage et, dans toute
sa personne, quelque chose d'hostile et de
maléfique. Elle avait toute la tête enveloppée
dans son épais voile bleu, de sorte que le
visage était caché comme par un masque

�LES VIEUGES AUX ROCHERS

359

jusqu’au-dessous du menton et que les yeux
luisaient à travers le tissu.
Elle s’arrêta près de la roche, hostile, la tête
renversée en arrière comme quand on va suf­
foquer ; et certainement elle se sentait suffoquer,
mais elle ne se dévoila pas. La véhémence du
halètement soulevait son sein et faisait palpiter
son voile ; un frémissement indomptable agi­
tait ses mains dont les gants étaient déchirés :
déchirés peut-être contre les pierres aiguës,
en quelque chute périlleuse.
— Nous vous avons attendus, dit-elle enfin,
d’une voix entrecoupée qui sifflait un peu ;
nous vous avons attendus longtemps. Comme
vous ne reveniez pas, je suis partie... pour
aller à votre rencontre.
A travers le voile, j ’apercevais le mouve­
ment de ses lèvres contractées ; sous l’étouf­
fant masque bleu qu’elle ne voulait pas relever,
je devinais la transfiguration de son visage.
Et, d’instant en instant, mon tum ulte inté­
rieur croissait avec une telle violence qu’il
m ’était impossible de desserrer les lèvres. Mais
je sentais que la nécessité du silence n ’était
pas tombée sur moi seul.

�360

LES VI E R GE S À J S ROCHERS

Sur nos têtes passait le bourdonnement con­
tinu du bronze, répercuté par le cratère.
Anatolia avait cessé de sangloter ; mais son
visage gardait la trace des larmes, et une rou­
geur se voyait à ses paupières, qu’elle tenait
mi-closes.
— Partons, dit-elle doucement, sans regarder
ni sa sœur ni moi.
Et, en silence, nous commençâmes à redes­
cendre, accompagnés par le bourdonnement,
dans la désolation de la lumière.
Cruelle descente, qui semblait ne devoir
jamais finir! Elles marchaient devant ou res­
taient derrière, selon les accidents du chemin ;
et, lorsqu’elles chancelaient, je soutenais tantôt
l’une et tantôt l’autre. A chaque instant mon
cœur se serrait par crainte de les voir défaillir.
Lorsque les cloches de Secli se turent, nous
eûmes un soulagement illusoire ; mais bien vite
nous nous aperçûmes que , dans le repos de
l’air, l’oppression manifeste de nos poitrines
augmentait notre souffrance; et il nous sembla
que nous entendions trop distinctement le
bourdonnement de nos veines.
Avec une opiniâtreté sauvage, Violante, sous

�LES VIERGES AUX ROCHERS

361

son masque bleu, résistait à la suffocation.
Certes, une soif horrible lui brûlait la gorge,
comme à moi, comme à sa sœur. Lorsque je
lui prenais la main pour la secourir, je voyais
par les déchirures du gant un peu de son sang
sur la peau écorchée ; et, avec un trouble pro­
fond , je repensais au buisson chargé de fleurs.

Plus tard, dans la plaine où mes hommes
attendaient avec les mules et où nous fîmes
halte, brûlés par la soif et brisés par la fatigue,
je rassemblai pour la dernière fois en une
harmonie infiniment belle et douloureuse la
beauté et la douleur des trois princesses.
Elles n’étaient pas dans le jardin clos, mais
pourtant elles avaient autour d’elles une en­
ceinte de pierre digne de leurs âmes et de leurs
destins ; car l’aspect des lieux d’alentour était
grandiose et singulier.
Les rochers disposés en amphithéâtre offraient
l’image d’un colysée construit avec un art cy­
clopéen, corrodé par des siècles et des intem
21

�302

L E S V I E R G E S AUX K O C H E R S

nteim
p éries sans nombre, mais empreint encore de
prodigieux vestiges. Des fragments d ’une écri­
ture inconnue y apparaissaient, incompréhen­
sibles énigmes de la Vie et de la Mort ; dans
les veines tortueuses de la pierre circulait
l’essence d’une pensée divine ; et, dans les incli­
naisons des masses informes, il y avait un
signe comme les gestes des statues parfaites.
C’est là que nous fîmes halte, là que je
recueillis leur dernière harmonie.
Un homme de la glèbe — ressemblant à
celui qui de son fer recourbé avait tranché les
branches de l’amandier en fleur — nous
conduisit vers une fontaine cachée au creux
d’une grotte. La source jaillissait en m urm u­
rant, limpide et glaciale ; et sur l’eau flottait
une rustique tasse d’écorce, fendue et privée de
son fond, pareille à la coque inutile d’un fruit.
J’offris à Anatolia une autre tasse que
l’homme avait apportée Mais Violante, sans
attendre, se découvrit la bouche et, se pen­
chant sur la source vive, but à longs traits
comme une bête farouche.
Quand elle se releva, je vis sa bouche et son
menton ruisselants : mais vite elle détourna la

�LES VIERGES AUX ROCHERS

363

tête et rabaissa le bord de son voile. Ainsi
voilée, elle s’assit sur la pierre la plus proche
de la source sauvage, qui avait pour elle une
trop faible chanson; et son attitude évoqua
dans mon esprit tous les enchantements de ses
fontaines. Malgré la fatigue, elle ne s’abandon­
nait pas ; au contraire, elle se montrait main­
tenant presque rigide, dressée dans un orgueil
muet et hostile. Encore une fois toutes les choses
d’alentour reconnaissaient la souveraineté de
sa présence et de secrètes analogies rattachaient
à son mystère les mystères environnants.
Encore une fois elle semblait repousser mon
esprit vers les lointains du temps, vers les
antiques images de la Beauté et de la Douleur.
Elle était présente et pourtant distante. Et, en
silence, elle paraissait me signifier, comme la
princesse Déjanire : « Je possède, enfermé dans
un vase de bronze, un antique don d'un vieux
Centaure. »
Anatolia s’était assise près de son frère
pensif ; et, d’un bras, elle lui entourait les
épaules, tandis que son front semblait se rassé­
réner peu à peu comme par la montée d’une
lumière intérieure.

�304

LES

VI ERG ES AUX

ROCHEkJ

Maximilla écoutait peut-être la voix faib le
et inextinguible de la source : assise, tenant
son genou las dans ses mains aux doigts en­
trelacés.
Sur nos têtes, le ciel ne gardait de ses nuages
que quelques traces légères, pareilles à ce peu
de cendre blanche que laissent les bûchers
consumés. Autour de nous, le soleil embrasait les
cimes des rochers, faisant ressortir sur l’azur
leurs lignes solennelles. D’en haut, une grande
tristesse et une grande douceur tombaient dans
l’enceinte solitaire, comme un breuvage magique
dans une coupe profonde.
C’est là que se reposèrent les trois sœurs, là
que je recueillis leur dernière harmonie.

ET

ICI

F I N I T LE L I VRE D E S V I E R G E S
COMMENCE L E L I V R E DE LA G R A C E

v\ ° ™ e q ^
^ G R EN O B LE

Coulommiers lm p. P auc. BRODA.RD.

����mam

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