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                    <text>�������Il a été tiré de cet ouvrage
CIN QUANTE E X E M P L A IR E S SUR P A P IE R DE H OLLAND E

tous numérotés.

�LE MARTYRE

DE

SAINT SEBASTIEN
M Y S T E R E C O M P O S E EN R Y T H M E
FRANÇAIS

PAR

D ’A N N U N Z I O
PARIS
LE

XXII

s u r
MAI

l a

s c e n e

MCMXI

G A B R I ELE
et
du

AVEC

joue

a

CHATELET
LA

MUSIQUE

DE C L A U D E DEBUSSY.

A PARIS
CHEZ

t '*

C A L M A N N —L É V Y ,

ÉD ITEU RS'/.

B.U. DE G R EN O BLE D-L

�Droits de reproduction, de traduction et de représentations
réservés pour tous les pays.

Copyright,

19 11,

by

C a lm a n n - L é v y .

La partition de M. C l a u d e D e b u s s y
est en vente chez
MM. D u r a n d et C le, 4, place de la Madeleine, Paris.

�A MAURICE BARRÈS
U n jo u r d'été, au pa ys des M a rses, en
m a terre d ’ A bru zzes, j ’ écoutais sous le portail
ta il d ’ une église un charm eur de serpents
jo u er son air m agique su r un os de cerf à
cin q trous q u ’ un ancêtre avait retrouvé,
p a rm i des cendres, des verroteries et des
orges, dans un de ces sauvages sépulcres q u i
sont les m illia ir e s de la route rom aine.
C 'éta it le dernier descendant d ’ une lig n ée sac erdotale q u i de siècle en siècle avait fo u rn i
sa
à la citerne du S a n ctu a ire les couleuvres
sa crées. S e u l il con naissa it le « mode »
que ses d ie u x lu i avaient transm is avec
la flûte et avec la vertu. A u son du charme,
la gent rep tile s'a g ita it dans le sac de cu ir
en

form e

d ’ outre,

ép a u le m arquée du

su sp en d u
sig n e

à la dure

tutélaire. E t,

dans le trem blem ent de la sp len deu r et de

�— II —
m on

ressouvenir,

je

découvrais

su r

la

m ontagne dangereuse com m e le prom on
toire de C ircé la citadelle ruinée des rois
d evin s ,%et j'en ten d a is le vent bruire dans
les

m êm es

herbes

que

les

m agiciennes

m arses avaient broyées p o u r les matrones
de R o m e ; et je sen ta is refluer du fo n d d ’ un
e x il in fin i, su r les oliviers et su r les ro­
c hers,
ro

la

m éla n colie

du

despote m acé

d onien q u i m ourut ca p tif dans la forte
resse ardue. E t il m e sem blait de rentrer
dans m a p a trie p rim itive, avec une âme
p lu s vaste que toutes m es pensées ; et les
notes grêles de la flûte funèbre m e sem ­
blaient

accom pagner ce chant

immortel

des m orts que tant de fo is vous avez écouté
à travers la p la in e m essine, ou dans le
so u ffle léger de la rivière lorraine, ou su r
la hau teu r de S a in te-O d ile entre la m u ­
r a ille d ru id iq u e et le castel latin.
u
m
O r le lin teau du po rta il, su r m a tête,
m ontrait l ’ em preinte de l'art roman du
L anguedoc.

Ses

rin cea u x entremêlés

de

figurines ra ppelaient les chapitea ux du
cloître de la D a lba de toulousaine. D e s can­
nelures étaient creusées com me celles des
socles chartrains ; des m oulures étaient
traitées com m e pa r le cisea u cistercien .

�L a pierre n o ircie évoquait confusém ent
les conquérants de la P o u ille , les m aîtres
d’ œuvre

venus

avec

les

chevaliers

de

C hypre, les colons fra n ça is de l’ Orient,
tout un tum ulte de p u issa n ces et de fata
lités adm irables.
J e retrouvai quelques couleurs de m a
rêverie, p lu s lard, sous les voûtes im pé
riales de Castel del M o n te ; p u is dans la
chapelle p a la tin e de M on rea le illum in ée,
non p a r l’ or des m osaïques, m a is p a r le
cœur du S a in t roi ; p u is encore devant le
tom beau de la reine Isa belle à Cosenza, où
une pen sée de l ’ î l e de F ra n ce habite le
front bombé de la Vierge que la gradine
d’ un ta illeu r d 'im a ges in stru it à S a in tD e n is tra va illa dans le tu f de Calabre. —
Vous con n a issez l ’ ém otion du bon ou­
v rier devant la qu a lité de la matière. P o u r
u
o
m oi, je ne voudrais d ’ autre éloge que la
parole de F ra n cesco F r a n cia dans l’ acte
de p a lp er la statue de J u le s I I : « Q u e s ta
è u n a b e lla m a te r ia . » On sa it que M ich e lA n g e se fâch a et répondit avec aigreur.
T ou tefo is, que n ’ a u r a it-il donné p o u r un
bloc de marbre grec couleur de fro m en t!
J e songe à m on délicat L a u ra n a , quand
il vint travailler dans votre L o rra in e et

�---- IV —
q u 'il s ’ en q u it du grain de votre pierre. J e
songe

à

ces

J u ste

qui

se francisèrent

com m e J ea n B olog n e s ’ ita lia n isa . I l m e
p la ît d ’ im agin er que le « pa steu r d ’ éter
n elle m ém oire » J o a ch im du B ella y , loin
des n ym p h es angevines, quand il renonça
au p a rler de F ra n ce p o u r louer la gorge
de la blanche R o m a in e, fu t tenté p a r la
m élodie de P étra rq ue m a is n ’ eut p a s assez
d ’ audace p o u r la m oduler. U n p lu s jo y e u x
voyageur, R a bela is,

dédaignant les la u ­

r iers ca p ito lin s, pourvu t de toutes sortes de
u
la
sa lades p a p a les les potagers de Geoffroi
d ’ E stissa c, les p lu s bea ux q u i fu ssen t en
P o ito u .
Q u ’ on m e pardonn e s i, p lu s aventu
reux, j ’ ai vou lu p o u r u n e fo is m e donner
le p la is ir m agn ifique de travailler avec m es
o u tils les p lu s a igu isés u n e belle m atière
d ’ outre-m onts.

D ir a i- je que j ’ a i travaillé sa n s aide?
M a M u s e nouvelle p a ra issa it avoir le vi­
sage ardent et m éla n coliq ue de V a len tin e
V isco n ti, duchesse de T o u ra in e, dans la
m in ia tu re
f

Jehan

de

Z’A p p a r ic io n

d e M eu n . E n

de

m a îtr e

com m ençant m on

�M ystère, j'a p e rçu s dans une lueur de pré­
résage la M ila n a is e su r son pa lefroi riche
p
m ent harnaché s ’ arrêter devant le Châtelet
p o u r voir la sa in te A llég o rie représentée
« p a r signes et sa ns paroles ». E n traitant
de m a m a in la p lu s légère les rondels des
offrandes,

je

me

ra p p ela i

que

Charles

* d ’ Orléans, le poète tout semblable à un
pêcher couvert de fleurs roses et de givre
crista llin , était né de cette Grâce lombarde.
E lle berçait a u ssi s u r ses tendres genoux
le fa m eu x bâtard q u i devait se nom m er
D u n o is p o u r la gloire, après avoir brillé
dans la lu m ière de la P u c e lle . A lo rs, entre
arc et flèche, je m e ra p p ela i a u ssi que
J e h a n n e à C om piègn e avait avec elle une
m in ce com pagnie d ’ archers italien s com ­
m a n d ée p a r Bartolom eo Baretta, quand
a u p rès du p o n t l’ archer p ica rd la tira à
bas de son cheval p a r la huque de velours
d ’ or. E t je d is un jo u r à la F il le m alade des
fièvres: « J e vous enverrai, m a fille brû­
lante, à Dom rem y, sous le hêtre nom m é le
B e a u M a y , vous baigner dans la fonta in e
des G roseillers où les fiévreux obtiennent
gu érison. » M a is elle répondait tou jou rs:
« J e n e veu x p a s être guérie. » E t alors
j ’ entendais la vo ix de

V a len tine, in fa tiga
ble

�gable à aim er, à so u ffrir et à se ressou
ven ir : « P lu s hau lt. »
J e vous avoue que, qu a nd l ’œ uvre fu t ' (j
achevée, je fis vœu d’ aller p èlerin à Char
tres p o u r rem irer les belles verrières et p o u r
déposer le m a n u scrit in con n u , non su r
l’ autel, à la grâce de D ie u , — com m e a u ­
trefois

les pauvres filles

chartraines en

u sa ien t avec leurs enfa nts m a lh eu reu x —
m a is à l’ angle m érid ion a l de l ’ église où est
scu lp té

« l ’ âne q u i jo u e de la vièle ».

R éconfort

du

p rin tem p s !

Je

n ’ avai s

ja m a is vu un ciel p lu s am ple n i p lu s in­
d ulgent su r une p lu s sile n cie u se fécon
in
d ité. L a toute verte B ea u ce trem blait de
douceur com m e un s e u l fil d ’ herbe;
aux

branches

et

des p om m iers fle u r is les

nu ag es p a ra issa ien t se retrousser com m e
de m olles tra în es a u x m a in s vives de fem~
m es prêtes à une estam pie ou à une rerev erdie.

« Bele, dont estes vos nee ? »
« De France sui la loee,
du plus haut parage.
Le rossignox est mon père... »
A lo r s , en découvrant les d eu x flèches de
p ierre q u i sem blent percer le cœur mêm e

�—

VII

—

de l 'E ternel, f eus la fo i du bon m aître
verrier q u i p o u r la so u d a in e beauté de son
œuvre transparente espère

le rayon

du

so leil de D ieu .

V o ic i donc le livre, sauvé et pardonné.
J e vous offre m es vers de F ra n ce parce
que j'a im e vos proses d ’ Ita lie, mon cher
M a u r ic e B a rrès. C e poèm e com posé dans
le p a y s de M o n ta ig n e et de la forte résine,
je vous le dédie parce que vous avez trouvé
vos cadences les p lu s m élodieuses à P is e ,
à S ien n e, à P a rm e, dans le sépulcre de
R avenne, dans les ja r d in s de Lom bardie.
M o n Sébastien —

que j ’ a i d essin é ayant

sous les y eu x cette plaquette d ’A n to n io
del P o lla iu o lo , où un svelte centaure do­
m in e du p o itr a il les archers à deu x p ied s
— m on Sébastien parle, quelque part, du
tendon de bête q u i s ’ a ju ste au fû t de son
arc doublé et q u i s ’y colle de façon à ne
fa ire qu ’ un avec lu i. J e p en se au nerf
a n im a l dont se double la sp iritu a lité de
votre art. J e p en se au ssi, devant certaines
de vos paroles, à ces d iv in es abeilles p rises
dans l’ am bre claire, q u ’ u n de m es h u m a n
istes
nistes sem ble avoir célébrées en l ’ honneur

�-----

V ili

—

de voire M u s e dans u n épigram m e votif.
A u c u n n e pourra, certes, com m e vous,
com prendre le sin g u lier p la is ir que m e
donnèrent m a hardiesse

et un

si

haut

danger. U n soir, a u x approches de S p arte,
en vue du Taygète et de l ’ E u ro ta s, un seu l
mot rayonna su r l'héroïsm e de votre esprit :
« le p lu s beau de V O ccident ». I l y a un
autre mot de la grande espèce latine, q u i
ne m e sem ble p a s m o in s beau, p u isq u e je
veu x le voir tou jou rs coloré de m on m e il
leur sang et du sang de m es p a irs : l ’ in
trépidité.
G

a b r ie l e

d

’A

n n u n z io

.

�ICI C O M M E N C E
LE MYSTERE
SAINT SEBASTIEN

�LE MESSAGER commence :
L e D ie u q u i fict le firm em ent
E t volsist n aistre purem ent
D e la noble V irge M a r ie
V e u illie garder la com pagnie.
A u N o m de D ie u om nipotent
E t des m artyrs ensem blem ent
E n trep ris auons le m istayre
D u p ie u x ch iu a llier debonayre
D e sa incte vie et bon m a in tien
Q u i fu st vray m artir sa n s le tayre
Cest M o n s ie u r S a in ct Sebastien
D u q u el p a r son tressaint m oyen
V erres jo u er en ceste place
D e sa vie tout lentretien
M o y en de Jesu sch rist la grâce.

S

L ’y s t o i r e d e m o n s e i g n e u r S a in c t
e b a s t i e n jouée par les habitants Lanle

villar Vannée courant
de may.

M. V. LXVII

au moys

�NVNCIVS.
D o u c e s g en s, u n p e u d e sile n ce !

S o y e z r e c u e illis e n p ré se n ce
d e D ie u , c o m m e d a n s la p riè re :
c a r v o u s c o n n a îtr e z , p a r m y s tè re ,
ic i la trè s s a in te so u ffr a n c e
d e ce M a r t y r a d o le s c e n t
q u i p u ise à ja m a is sa jo u v e n c e
d a n s l a fo n ta in e d e son sa n g .
P a r le s C lo u s, l ’É p o n g e e t la L a n c e ,
trè s h u m b le m e n t n o u s v o u s p rio n s.
B éni

so it-il,

qui

se

t a ir a

�4

LE MARTYRE

e t d e v a n t lu i r e g a r d e ra
« sa n s fa ir e n o y s e n e te n s o n s ».
E n te n d e z , d o u ces g en s, le s sons
q u i m e u v e n t d a n s v o s cœ u rs le rê v e ,
a v a n t q u e le v o ile se lè v e
su r ce ro u g e a m o u r in fin i.

A u n o m d e M o n seig n eu r D e n is,
a u n o m d e S a in te G e n e v iè v e ,
p a r q u i v o s p éch é s s o n t b a n n is,
( « D ie u P è r e e t F ilz e t S a in s E s p e ris
g a r t le s h a b ita n s d e P a r is ! »)
n o u s v o u s p rio n s trè s h u m b le m e n t
q u e v o u s v o u lie z , en é c o u ta n t,
v o u s s o u v e n ir d e ce M ira c le
o ù la p a tr o n n e se co u ra b le
d e la c ité , la c la ir e v ie rg e ,
v o it le d ém o n é te in d re u n cierge
d ’u n cô té , p e n d a n t q u e d e l ’ a u tr e
l ’ a n g e sa n s ta c h e le ra llu m e .
S eu le, e n tre la m è ch e q u i fu m e
e t celle q u i a rd , ju s q u ’à l ’ a u b e

�DE SAINT SEBASTIEN
l ’ â m e b la n c h it d a n s la prière.

L ’ a rtis a n d e ce s cin q ve rrières,
co n sacrée s à S é b a s tie n
p a r sa C o n frérie, se s o u v ie n t
de son d ém o n e t de so n a n g e.
Q u a n d il c o lo r a it la lo u a n g e
d u b el A r c h e r a v e c la flam m e,
p o u r le rem èd e d e son âm e,
co m m e u n m a îtr e v e rr ie r d e C h a rtres,
d e B o u rg e s, de R e im s o u d e T o u rs,
p a rfo is il v o y a i t to u r à to u r
l ’u n d e ses p u is s a n ts fo u r n e a u x ard re,
l ’ a u tr e fu m e r e t s ’ o b sc u rcir.
E t il p r ia it : « 0

A r t de F ra n ce ! »

s e n ta n t tre m b le r son esp é ra n ce
d a n s le sou ffle d e so n désir.
E t il r ê v a it : « S i j ’ a i le so rt
d u p è lerin d e C o m p o ste lle ,
si l ’ on m e p e n d o u m ’é ca rtè le ,
q u i so u tie n d ra

m on

p au vre

co rp s

de ses m a in s sa in te s p o u r le ren d re
sa in e t s a u f à m es co m p a g n o n s?

5

�6

LE MARTYRE

N e v a u t - il p a s seu l, p o u r la g râ ce ,
le T r è s - H a u t A m o u r q u i en g en d re
to u s les m ira c le s? »

O r le n o m
d e c e t o u v r ier p èlerin ,
d e ce F lo r e n tin en e x il,
q u i b é g a y e en la n g u e d ’o ïl
co m m e le b o n B r u n e t L a t in ,
e s t te lle m e n t d u r q u ’ on l ’en ch â sse
m a l d a n s la résille d e p lo m b
a u b a s d u v it r a il ro u g e e t b le u .
E s t- il p e u t-ê tr e , p la is e à D ie u ,
p lu s d o u x d a n s la la n g u e d u s i .

M ais l ’ a u tr e e s t C la u d e D e b u s s y ,
q u i so n n e fr a is c o m m e les fe u ille s
n e u v e s so u s l ’ a v e r se n o u v e lle
dans un

verg er

d ’ Ile -d e -F ra n c e ,

où d es a m a n d ie rs sa n s a m a n d es
illu m in e n t l ’h e rb e a le n to u r,
d a n s u n b o s q u e t d e S a in t-G e rm a in

&lt;=--

�DE SAINT SEBASTIEN

7

q u i se s o u v ie n t d e G a b rie lle ,
d u R o i fa u n e, e t d e le u r a m o u r :
« C h e r cœ u r, j e v o u s v o y r r é d e m a y n ... »
M ais l ’ a u tr e e s t c o m m e ces ch a n d e lle s '
q u i s ’a llu m e n t su r la v ie lle
d u jo n g le u r d e R o c a m a d o u r,
co m m e c e tte c o n tré e b é n ig n e
o ù B r ig it t e m èn e le s cy g n es,
G ille s t r a it la b ic h e sa u v a g e ,
e t la h a ie fle u rit a u p a ssa g e
d e S a in te U lp h e d e P ic a r d ie .
L a la rm e , à V e n d ô m e en châssée,
que

J é su s v e rs a

su r

L azare,

d e v ie n t in n o m b ra b le rosée
d o n t se p a re to u te p rairie.
D u h a u t ciel, to u r n a n t son v is a g e
d ’ E s p o ir v e r s T h o m a s in créd u le,
M arie lu i j e t t e sa cein tu re
q u i d e v ie n t u n e m élod ie.

O r c ’ est C la u d e q u i la recu eille
su r la flû te e n a ile d ’ oiseau,
su r la flû te d e se p t r o s e a u x

�8

LE MARTYRE

q u ’il r e co m p o s e e t r a ffe r m it
a v e c d u lin d ’ a u b e o u d ’ a m ic t ;
p u is a v e c d es la r m e s d e cie rg e
p ie u se m e n t il les en d u it.
T r è s d o u ces gen s, p a r lu i, p a r lui
v o u s e n te n d re z c h a n te r la V ie rg e ,
q u i est la co u le u r d e l ’ a u r o r e ! __ /
C o m m e Z a c h é e le p u b lic a in ,
il re g a rd e p a ss e r J é s u s
d e la cim e d ’u n sy c o m o re .
C o m m e d a n s le v it r a il d e T o u rs
S a in t M a r tia l, il v e r s e l ’ e a u
v i v e su r le s d o ig ts d u S a u v e u r .
C o m m e d a n s le v it r a il d ’A n g e r s ,
il

la isse

c o u le r

en

ru is s e a u

le sa n g p r é c ie u x su r le s fleu rs.
C o m m e S a in t S e rn in d e T o u lo u se ,
il a v u b rille r le J o u r d a in
so u s le s r a y o n s d e la c o lo m b e ;
e t d e la n e f d e S a in t B r e n d a n
il a v u se d resser la C r o ix
s u r d es île s d ’ a z u r sa n s n o m b re.
C o m m e M ad e le in e en P ro v e n c e ,

j
/

�DE SAINT SEBASTIEN
il m a n g e le m ie l e n iv ra n t
en s o u v e n ir d e la P a r o le .
C o m m e d a n s les iv o ire s fra n cs,
il m o n tre la T e r r e e t la M er
a s s is ta n t le D ie u q u i s ’ im m o le.

T r è s d o u ce s gen s, son s e t ch a n so n s
or e n te n d e z . N o u s v o u s p rion s
p a r S a in t D e n is e t l ’ O rifla m m e.
P u is re g a r d e z q u e d e ciel b leu ,
q u e d e sa n g ro u g e , a u n o m d e D ieu ,
p o u r le re m è d e d e v o t r e â m e !
AM EN.

9

�LES

CINQ

M AN SIO N S

I.

LA COUR DES LYS.

II.

LA CHAMBRE MAGIQUE.

III. LE

CONCILE

IV.

LE

LAURIER

V.

LE PARADIS.

DES FAU X

BLESSÉ.

DIEUX.

�LA P R E M I E R E M A N S I O N

LA COUR DES LYS

��LES PERSONNAGES.
LE SAINT.
LA M E R E D O U L O U R E U S E .
L E S F R E R E S J U M E A U X MA R C E T M A R
CELLIEN.
L E S CINQ V IE R G E S E P I O N E , FL A V IE,
JU N IE , TELESILLE, CHRYSILLE.
LES QUATRE COMPAGNES DE CES VIERGES.
LES N EU F COMPAGNONS DES JU M EAUX.
THEODOTE.
LE PREFET.
SON FIL S VITAL.
L’ A F F R A N C H I G U D D E N E .
L E S A R C H E R S D ’E M E S E .
L’A R C H E R A U X Y E U X VA IRONS.
LA F E M M E M U E T T E .
LA F E M M E A V E U G L E .

�LÈ GREFFIER.
LES APPA RITEURS, LES HÉRAUTS,
LES BOURREAUX.
LES SA CRIFIC A TEUR S, LES VICTIMAIRES
LES JO U EU R S DE FLUTE.
LES GENTILS, LES CHRETIENS, LES JU IFS
LES ESCLAVES.
LES SEPT SERAPHINS.

�\

aperçoit un portique
intérieur, p e in t d’é­
étranges peintures par
des Gentils, avec le
carmin, l’outremer et
l’or, entre les bêtes de
l’entablement bas et
les feuillages des cha­
piteaux lourds, qui se
mirent dans les dalles polies. Par les sept ar­
arcades du fond ouvertes sur des jardins bleus,
on aperçoit de grandes gerbes de lys, dont les
tiges semblent serrées en faisceau autour de la
plus haute comme autour de la hache les verges
des licteurs. Un autel de marbre, consacré
aux Idoles, se dresse dans l’enceinte, avec
ses têtes de boucs et ses guirlandes de fruits
sculptées, avec ses rainures rougies par l’écou­
lement du sang et du vin, avec les orges, les
aromates, les huiles apprêtés pour l’offrande.
Au centre, en forme de parallélogramme,
une couche épaisse de charbons et de tisons
couvre les dalles, semblable à ces rangées de
raisins ou de figues qu’on fait cuire au soleil
n

�16

LE MARTYRE

sur des nattes de roseau. Des appariteurs, tout
autour, avec des soufflets et des barres,
rallument et remuent de temps en temps la
braise qui pâlit.
Les deux frères jumeaux, Marc et Marcellien,
sont liés avec des cordes aux deux colonnes
de la même arcade, l’un en face de l’autre. Le
Préfet est assis dans son siège, sur une sorte
d’estrade carrée ; et près de lui se tient le
greffier, avec ses tablettes enduites de cire.
Devant lui sont les engins de torture, les
ongles de fer, le chevalet, le carcan, les ceps,
et les bourreaux. Accablé par la graisse, il
halette et sue, tandis que des esclaves accrou­
pis bercent ses pieds énormes, déformés par
la podagre. Parfois, d’un mouvement de colère
soudaine secouant sa somnolence, il frappe
avec sa verge d’ivoire leurs dos nus.
Sébastien, revêtu d’une armure légère,
appuyé sur son grand arc, regarde en silence
les jeunes martyrs. Les archers d’Emèse
se tiennent derrière lui, avec des pennes
d’aigle à leurs casques lisses et de longs
carquois couverts de peau de panthère contre
leurs reins cambrés.
Une tourbe de plus en plus nombreuse et
houleuse envahit le lieu de l’audience. Le
chant des jumeaux domine le sourd gron­
dement.
Attachés aux colonnes, face à face, pâles et
enivrés, ils renversent la tête pour chanter
vers le ciel.

�DE SAINT SEBASTIEN
CANTICVM

17

G EM INORVM .

F rè re , e t q u e se ra -t-il le m o n d e

Magister
Claudias
sonum
dedit.

a llé g é d e t o u t n o tre a m o u r?
D a n s m o n â m e t o n c œ u r e s t lo u rd
c o m m e la p ie rre d a n s la fro n d e.
5 J e le p è se ; a u d e là d e l ’ O m b re
j e le je t t e v e r s le G ra n d J o u r.
F rè re , q u e se ra -t-il le m on d e
a llé g é d e t o u t n o tre a m o u r ?
J ’é ta is p lu s d o u x q u e la co lo m b e,
10 t u es p lu s fa u v e q u e l ’a u to u r.
T o u jo u rs , ja m a is ! J a m a is , to u jo u r s !
F e r ne t ’e ffra ie, fe u n e m e d o m p te .
B e a u C h rist, q u e se ra it-il le m o n d e
a llé g é d e t o u t v o t r e a m o u r?

LES

G E N T IL S.

15 — A n d r o n iq u e , ils c h a n te n t le u r h y m n e !
—

Ils lo u e n t le u r ro i su p p licié I

— Ils r a ille n t t a fa ib le s s e !
— É to u ffe
le c h a n t d a n s le u r g o rg e !
— Us se jo u e n t
d e to i, so m n o len t.
— Ils m ép risen t
B

»

�18

LE MARTYRE

2n l ’é d it d u trè s s a in t E m p e re u r,
e t le u rs d e n ts ne so n t p a s b risé es !
—

Ils lo u e n t la

c h a ro g n e

a u g ib e t !

— M ais, s ’ils c h a n te n t, ils re co n n a isse n t
A p o llo n .
—

Q u ’ ils sa c rifie n t d o n c

25 a u D é lie n .
— É v e ille -to i,
J u le A n d r o n iq u e , é v e ille -to i !
—

Il d o r t d a n s sa c h a ire d ’iv o ire

la is s a n t

d o r lo te r

sa

p o d a g re

p a r ses e s c la v e s d é lica ts.
30 — S é b a s tie n , S é b a stie n ,
am i d ’A u g u s te , sois té m o in 1
— C ’ est lu i
—

q u i fa ib lit .

Us p e rsis te n t.

H n ’a p a s en co re v e rs é

u n e g o u t te d e le u r sa n g v il,

35,

ni m êm e rou ssi le u rs aisse lles !
— I l a im e les ly s e t les tru ffe s.
— M a is to u s ce s ly s n o u s em p o iso n n e n t.
O n su ffo q u e .
— Il m â c h e sa la n g u e .
— N o n , il n ’ en a p a s.
—

40 lo q u a c e , v r a im e n t : a u jo u r d ’h u i
il n ’ a p a s m a n g é d es c ig a le s
p o u r se d o n n e r d e l ’a p p é tit.

�DE SAINT SEBASTIEN

19

— N i d es tê te s d e p e rro q u e ts
n o n p lu s.
—

Il n ’ e s t p a s fo u d r o y a n t :

4 :. il g a r d e le s p ie rre s de fo u d re
p o u r en sa u p o u d re r les le n tille s ,
à la

m o d e d ’ E la g a b a le .

— P a r le s D io scu res, t u a im es
ces g é m e a u x q u i n ’o n t p a s d ’éto ile,

.

60 J u le A n d ro n iq u e .
— T u le s aim es,
t u les aim es.
— Tu
—

le s

m én a g es.

Il ne su ffit p a s q u ’on en fasse

d es co lo n n es c a r y a tid e s
p o u r les re g a rd e r.
—
os q u ’ils

p a ss e n t p a r

M a in te n a n t,
to u s

le s

su p p lice s

— O n n ’ a p a s s u iv i l ’ o rd re ju s te .
— A u c h e v a le t, d ’ a b o rd ; e t p u is
a u x flé a u x g a r n is d ’ o ssele ts ;
e t p u is a u c a r c a n e t a u x ceps,
no e t ju s q u ’ a u q u a tr iè m e tro u ...
— S é b a s tie n ,

S é b a stie n ,

a m i d ’A u g u s te , sois té m o in !
— Q u ’ils sa crifie n t ou b ie n q u ’ils m e u re n t.
Il

est

tem p s.
— C e s en trep ren eu rs

�20

LE MARTYRE

es d e je u x le s ré c la m e n t, a p rè s
la se n te n c e , p o u r les c o m b a ts .
— Q u ’on le n o te su r le s ta b le tte s .
— T u n ’ as p lu s to n s ty le , g re ffie r?
— G reffier, to i
70

aussi,

tu

so m m eille s.

— P ersée ! P ersée !
— E s t- il

c h ré tie n ?

— Il so n ge à ses a n c ê tr e s rois,
au

trio m p h e

d e P a u l- E m ile .

— Q u ’e s t-c e q u ’ on a tt e n d ? d es p r o d ig e s ?
Q u i v a v e n ir ?
— Q u ’ils sa crifien t
75 o u q u ’ils p é r iss e n t !
— On
— C ’e s t

C o rd u le

sa n g lo te .

l ’ a v e u g le ,

c ’e s t

la fe m m e d ’A t t a le , q u i p leu re .
— E lle

b eu g le ,

A lc é

la

m u e tte ,

A lc é , la fe m m e d e V e n u s te

8o le d ép en sier, v
— E lle s so n t fo lles.
— J e v o u s d is q u e to u s c e s e s c la v e s
c a c h e n t d es r o u le a u x d a n s le s p lis
d e le u rs saies.
— Q u e lq u ’u n v a v e n ir ?
L e so ir a p p ro ch e , le so ir to m b e .

85 — N e d e v a ie n t-ils d o n c p a s m a rch e r,
p ie d s n u s, su r la b r a is e ? 11 e s t tem p s.

�DE SAINT SEBASTIEN

21

— O n te m p o rise . O n c o n tr e v ie n t
à l ’é d it im p é ria l.
— H o n te !
— L e trè s sa in t E m p e r e u r t ’ o rd o n n e
90 d ’ê tre sa n s m erci, A n d ro n iq u e .
— Il e s t tem p s.
— L e s ch a rb o n s s’ é te ig n e n t.
— S o u fflez I S o u fflez 1

LES H E R A U T S
— S ilen ce !
—

S ile n c e !
—

S ilen ce I

LE P R E F E T .
J e v a i s s é v ir . A p p a r ite u r s ,
95

resse rrez le u rs lien s

!

Je veux

q u e l ’ un a p rès l ’a u tr e o n les h au sse,
q u ’on les su sp en d e a u x d e u x co lo n n es,
q u e le u rs p ied s jo in ts n ’ a ie n t p lu s d ’ a p p u i.

UNE

V O IX .

L e u r s p ie d s s o n t jo in ts c o m m e les p ied s
îoo d es A n g e s .

LES

G E N T IL S.
— Q u elle e s t c e tte v o ix ?

— Q u i a p a rlé ?

�22

LE MARTYRE
— Q u i a crié ?

— Il y a d es ch ré tie n s ici.
— Q u ’ on ch e rch e !

LES

H E R A U T S.
S ile n c e !

LE

PREFET.
B o u rrea u x ,

a p p r ê te z les o n g les d e fe r
p o u r le u r la b o u r e r la p o itr in e ;
a p p o rte z des c ise a u x , co u p e z
le u rs ch e v e lu re s, p u is ra sez
la p e a u d e leu rs crân es, p o sez
su r elle d es c h a rb o n s a rd en ts...
N o n . A t te n d e z . U s so n t t o u t p â le s.
E t j ’ a i p itié d e le u r jeu n esse.
J e v e u x d issip er le u r d ém en ce.
Us v o n t fléch ir.

LES

G E N T IL S.

— Il a p itié ! Il a p itié !
— E t ju s q u ’à q u a n d , ô A n d ro n iq u e ,
a u r a s -tu p itié ? ju s q u ’à q u a n d ?
— E s -tu G a lilé e n ?
—
d o n c a u G u érisseu r q u ’il g u é risse
t a p o d a g re n o u eu se !

D em

�DE SAINT SEBASTIEN

23

— V ite ,
120 v it e ! In te rro g e !
— L e so ir v ie n t.
—

Il re ta rd e p o u r in te rro m p re

le ju g e m e n t.
— Q u ’on le d én o n ce
à C ésa r !
— Q u ’ on l ’a ccu se

a u p rè s

d u M a îtr e !
—

E t il m â c h e sa la n g u e !

125 — S é b a stie n , S é b a s tie n ,
a m i d ’A u g u s te , so is té m o in !
— O n v e u t élu d er.
—

Q u ’ils fléch isse n t

d on c, o u q u ’ils b r û le n t !
— U n se u l m o t :
S a crifie !

LES H E R A U T S.
—

S ilen ce !

LE P R E F E T ,
130

— S ile n c e !

J e u n e h o m m e, ce lu i d e v o u s d e u x
q u i est m o in s fo rcen é, je u n e h o m m e,
v e u x - t u o b é ir a u x p ré c e p te s
d iv in s ? E s - t u p r ê t à o ffrir
u n e v ic tim e e t à m a n g e r

�24

LE MARTYRE

135 la v ia n d e im m o lé e , à b o ire
le v i n d es lib a tio n s , c o m m e
l ’o rd o n n e le M a ître im m o r te l?
R é p o n d s au ju g e .

MARC.
N o n , ju g e . P a r le D ie u v iv a n t ,
140 non, je n e v e u x p a s o b éir.
J e n ’ o ffrira i p a s d e v ic tim e ,
n i n e m a n g e ra i d e v ia n d e ,
n i n e b o ira i d e v in m a u d it.
M a is je p r ie d e to u te m o n âm e,
145 a fin q u e p a r t o u t e m a ch a ir
la c éré e,

m u tilé e ,

b ro y é e ,

d is so u te d a n s la g u e u le ro u g e
e t d e la b ê te e t d e la fla m m e,
j e d e v ie n n e u n seu l sa crifice
150

a u D ie u v i v a n t .

LE

PREFET.

T u d élires. M a is ré p o n d s-tu
e n to n n o m ? a u n o m d e to n frè re ?
V o u s ê te s d e u x .

MARC.
N o u s so m m es u n . T u v o is . N o u s so m m es
155 u n v is a g e , u n r e g a rd , u n c h a n t,

�DE SAINT SEBASTIEN
u n a m o u r. N o u s so m m es u n cœ u r
tre m p é s e p t fo is.

LE P R E F E T .
S a crifie. P e n s e

t a jeu n esse,

à te s lo n g s jo u rs.

MARC.
J e p en se à m o n é te rn ité .
C a r j e su is en fa c e d u ciel
co m m e d e v a n t la m er v e rn a le
a u le v e r d es P lé ia d e s b elles.
E t le g o u v e r n a il d ’esp éran ce
e s t d a n s m o n p o in g .

LE P R E F E T .
C ’est t a fiè v re ch a u d e q u i c h a n te .
S a crifie , sa crifie, je u n e h o m m e,
si t u v e u x v iv r e .

MARC.
J e n e v e u x q u e m o u rir en D ieu .
J e ch e rc h e C elu i q u i p o u r n o u s
e s t m o r t e t j e ch erch e C elu i
q u i p o u r n o u s e s t ressu scité.
J e h a is t a v ia n d e e t to n v in .
J e m a n g e ra i le p a in d e D ie u

25

�26

LE MARTYRE

175 q u i e s t la c h a ir d e J é s u s roi
n é d e la r a c e d e D a v id .
J ’a u r a i p o u r b r e u v a g e so n sa n g,
qui

est

l ’am our

in c o r ru p tib le .

J e n ’ a i q u e c e tte fa im , je n ’a i
180 q u e c e t t e so if.

LE

PREFET.

E h b ien , j e t e fe r a i m o u rir.
M a is n ’esp ère p a s q u e j e t ’ a im e
a ssez p o u r t ’e n le v e r la v ie
d ’u n se u l co u p , fils d e T h é o d o te .
185 N ’a tte n d s p a s la m o r t p a r le g la iv e ,
la b o n n e m o rt.

MARC.
L a p ir e se ra la m eilleu re,
p o u r p la ir e à D ie u .

LE

PREFET.

F o l, t u t ’im a g in e s sa n s d o u te
190 q u e d es fe m m e le tte s v ie n d r o n t,
la n u it, ch e rc h e r to n co rp s e x sa n g u e ,
l ’e m b a u m e r d a n s les b a u m e s rares,
l ’e n v e lo p p e r d a n s le s lin s p u rs
e t le c é lé b re r d a n s le s h y m n e s,
195 J e t e d é tr u ir a i p a r la fla m m e
o u p a r la b ê te .

�DE SAINT SEBASTIEN

27

MARC.
S i je su is le fro m e n t d e D ieu ,
ô v ie illa r d , il fa u t q u e j e sois
m o u lu p a r la d e n t d e la b ê te
200 p o u r d e v e n ir p a in étern el.
E t si je su is le té m o ig n a g e
d e la P a r o le n e u v e , il fa u t
qu e la p u r e té d e la fla m m e
m e réd u ise e n ce n d re in n o m b ra b le
205

p o u r ê tre é p a rs

à

to u s les v e n ts

q u i p o r te n t le s b o n n es sem en ces
aux

d ro its sillon s.

Ici le jeune fils du préfet, Vital, s'approche
de la colonne.
V IT A L .
O m o n ég a l, é co u te -m o i.
T u es im b erb e, te s c h e v e u x
210 s o n t b o u clé s, te s m u scle s so n t fiers.
A la lu t t e , d a n s la p a le stre ,
t u m ’ as v a in c u .

MARC.
T u es le fils d e l ’é g o rg eu r.
T ’a i-je r e n v e rsé d a n s l ’a rè n e ?
215 M ais j e su is l ’a th lè te d u C h rist. J

�28

LE MARTYRE

C ’e s t m a in te n a n t q u e je c o m b a ts
le b o n c o m b a t.

V IT A L.
É c o u te . Il e s t d o u x d ’ ê tre né.
Il e s t d o u x d e v o ir la lu m ière,
220 d ’ a tte n d r e le s so leils n o u v e a u x .
O n v a t e c r e v e r le s d e u x y e u x ,
te s y e u x si g ra n d s.

MARC.
M o n â m e e n a m ille , se m b la b le
à l ’a ile o cellée d u C h eru b ,

225 pour regarder sans battements
la forge de tous les soleils.
T u es a v e u g le .

V IT A L .
T u c h a n ta is d ’u n e v o i x son ore.
O n v a t e b r o y e r les m âch o ires,

230 faire de ta bouche une vaste
plaie taciturne.

MARC.
1 M a v o i x c h a n te r a to u te nue,
a u x so m m e ts le s p lu s b leu s d u ciel,
a v a n t l ’ a u ro re , a v a n t le cri
235 d e

l ’ a lo u e tte .

�DE SAINT SEBASTIEN
V IT A L.
R e g a r d e t o n frère. Il e s t p â le .
Il c r a in t la so u ffra n ce e t la m o rt.
Il v a p leu re r.

MARC.
Il e s t p â le co m m e l ’ a tte n te .
240

II n e c r a in t q u e le v a in d éla i.
Il v a so u rire.

V ITA L.
V o u s n ’ a v e z d o n c p a s d e sœ u r d o u ce
q u i tisse a v e c d es fils d e p o u rp re
vos

v ê te m e n ts ?

MARC.
245

N o n , n o u s n ’ a v o n s p a s d e sœ u r d o u ce
q u i tisse a v e c d es fils d e p o u rp re
n o s v ê te m e n ts .

V ITA L.
V o u s n ’ a v e z p a s d e p è re tris te
q u i c h a n ce lle so u s les d o u leu rs

250 e t les an n ées ?

29

�30

LE MARTYRE

MARC.
N o u s n ’a v o n s p a s d e p ère. S e u ls
n o u s so m m es, seu ls, t o u t se u ls a v e c
u n seul a m o u r.

V IT A L.
E t ce lle q u i, p o u r c h a q u e g o u tte

255 d e la it q u ’elle v o u s d o n n a , v e rs e
tro is la rm e s lo u r d e s ?

MARC.
N o u s n ’ a v o n s p a s de m ère. S eu ls
n o u s so m m es, seu ls, t o u t seu ls a v e c
u n seul a m o u r.

V IT A L.
260

E t q u i so n t d o n c c e u x q u i, la tê te
v o ilé e , p le u ra ie n t p o u r v o u s , h ier,
ô m es é g a u x ?

MARC.
N o u s n e les co n n aisso n s p o in t. M ais
s ’ils o n t p leu ré, s ’ils p le u re n t, D ie u

2«5 s ’en so u v ie n d ra .

Ici on voit couler le sang de la main gauche
de Sébastien qui, appuyé sur son arc, dans
une sorte de ravissement, regarde le jeune
martyr.

�D E SA IN T S E B A S T IE N

31

------------------------------------------ —

L’A F F R A N C H I

GUDDENE.

S eig n eu r, se ig n e u r, t u p erd s d u sa n g
E n te n d s -m o i. D e t a m a in to n sa n g
d é g o u tte le lo n g d e to n arc,
e t tu n ’en a s cu re. E n te n d s-m o i,

270 m aître! T u saignes.

, UNE

V O IX .

A rc h e r, je v o is u n e lu e u r
a u to u r d e to n ca sq u e. D é jà
t u t'illu m in e s !

GUDDENE.
L a co rn e d e la co ch e p erce
275 la p a u m e d e t a m a in . Si fo rt
tu t ’ a p p u y a is , se ig n e u r ! C o m m e n t
ne se n ta is -tu p a s la b lessu re ?
Q u el est to n so n ge?

LA v o i x .
Q u e D ie u p e rp é tu e to n céleste
280 r a v isse m e n t !

LES A R C H E R S

D’EM ESE.

— S eig n eu r, t u t ’ es b le ss é ! T u so u ffr e s ?
— T o n a rc t ’ a p ercé, to n a rc m êm e !
— F e m m e s, fem m es, d o n n ez d es lin s
p o u r é ta n c h e r le sa n g qui co u le.

�32
285 —

LE MARTYRE
L a fle u r d e t a v e in e e s t p lu s b e lle

q u e l ’ a n é m o n e d ’A d o n is.
— D onnez

le

d íc ta m e

id é e n !

— S u r le fû t d e to n a rc le s g o u tte s
b r ille n t co m m e d es e s ca rb o u cle s.
200

— F e m m e s , n ’ a v e z -v o u s p a s d e b a u m e ?
—

Il a d a n s le c r e u x d e sa m a in

les a n ém o n es d u L ib a n
e t le s la r m e s d e la déesse.
— F e m m e s , d o n n e z d es lin s ! P a r m i

205 v o u s , n ’y a -t-il p a s u n e e s c la v e
de S y r ie ? p a s u n e C r e to is e ?
— Q u i t ’ a p p o rte r a le d ic ta m e ?
— T u es p lu s fo rt q u e la d o u leu r.
— N o u s t ’a im o n s, S e ig n e u r, n o u s t ’ aim o n s.
3oo — C h e f à la b e lle ch e v e lu re ,
te s

a rc h e rs

t ’ a im e n t.
— T e s a rch e rs

t ’ a im e n t.
— T u es b e a u .
—
com m e

LE

Tu

es

A d o n is .

SA IN T .

A rc h e rs, la is se z co u le r m o n sa n g .
305

II fa u t q u ’il co u le. P a s d e lin ,

beau

�DE SAINT SEBASTIEN

33

fem m es, p a s d e b a u m e . L a is s e z
co u le r m o n san g.

Ici une femme, la tête voilée par le pan de
son manteau, s’approche. D’un geste rapide,
elle trempe un morceau de lin dans le sang
de Sébastien ; et elle s’efface, en silence.
LES G EN T IL S.
— O n n e resp ire p lu s, ici !
— O n é to u ffe ! O n é to u ffe !
— O ù so n t
310 les m a g ic ie n s q u i o p èren t
ces p re stig e s?
— O n re n o u v e lle
les so rtilè g e s d u S o rcier
a u x T r o is C lou s.
—
q u e to u s, ici, l ’u n a p rès l ’a u tre ,

315 p a ss e n t d e v a n t l ’ a u te l et je t t e n t
l ’e n cen s a u feu d es sacrifices.
— Il y a d es ch ré tie n s p a rto u t,
ici. T u p o u rr a s le s co m p te r.
— O n é to u ffe ! O n ’ é to u ffe co m m e
320 d a n s

l ’é tu v e .
— G reffier, la cire

d e te s ta b le t t e s fo n d , e t t o u t
s’efface.

A n d ro n iq u e , o rd o n n e

�34

LE MARTYRE
— Et

ce tte

odeur

de

ly s !

E t c e tte o d e u r d e ly s !
— B r is e z
d o n c le s tig e s ! F a u c h e z le s g e rb e s !
325 — S é b a s tie n ,

S é b a s tie n ,

a m i d ’A u g u s te , t u es seul
à v e r s e r d u sa n g .
—

L a su eu

co u le, la cire fo n d ; e t to u t
s ’efface.
—

O n su ffo q u e , on h a le tte

330 d a n s u n e v a p e u r fa u v e .
— C rie
p lu s fo r t !
—
va

é c la te r co m m e

L a fo lie d u S o ls tic e
un

o ra g e.

—- A r c h e r s, arch e rs, b a n d e z v o s a rc s
e t fa ite s u n ca rn a g e .
— L ’œ il
335 d es e s c la v e s e s t c h a u d

d e m e u rtre .

— E t c e t t e o d e u r d e ly s !
— F auch ez
le s g e rb e s !

Ici on entend venir, du fond des portiques,
les appels de la mère infortunée.
— L a m è re ! L a m è re I
— C ’e s t elle !

�DE SAINT SEBASTIEN

35

— E lle v ie n t.
— E lle a cco u rt.
— É c a r te z -v o u s !

LA M ER E

D O U L O U R E U SE .

340 M es fils ! M es fils ! M es fils ch éris !

Elle s’élance. Elle s’abat contre les colonnes.
Anxieuse, elle palpe les corps des captifs
pour reconnaître qu’ils sont encore sains.
E n fa n ts , e n fa n ts d e m es en tra ille s,
v o u s êtes sain s, v o u s ête s sa u fs
e n co re ! Il n ’y a p a s d e sa n g
su r v o u s . J ’e n te n d s le b a tte m e n t
345 d e v o s cœ u rs. O n n ’a p a s en co re
m e u rtri v o s ch a irs, b risé v o s os.
Q u e je v o u s to u ch e , q u e je sen te
la v ie d e m a v ie ! M ais j e n ’ai
q u e d e u x m a in s fa ib le s ; e t v o u s êtes
350 l ’u n d e l ’a u tr e d is ta n ts . J e n ’ai
q u e d e u x p a u v r e s b ra s, q u i ne p e u v e n t
p a s v o u s r a v o ir d an s u n e m êm e
étre in te ,

ô vous

qui a vez bu

a u m êm e sein. E t m o n a m o u r
355 se d éch ire e n tre v o s d e u x pein es,
ô m es g é m e a u x !

�36

LE MARTYRE

MARC.
N e m e to u c h e p a s ain si, fe m m e .
N e p a rle p a s. N e p le u re p a s.
D é to u r n e te s y e u x . L a is se -m o i

360 im m o ler, p e n d a n t q u e l ’ a u te l
e s t p r ê t. L a is se -m o i r e c e v o ir
la v r a ie v ie . N e v ie n s p a s co rro m p re
m a v o lo n té d ’ê tre à D ie u . F e m m e ,
d é ta c h e te s m a in s d e m o n co rp s.

365 J e

veux

LA
0

re n a ître .

M ER E

D O U L O U R E U SE .

cru el ! E t c ’e s t to i, c ’e s t to i !

O n p e u t e n te n d re ces p a ro le s
sa n s e x p ir e r . Q u i co m b le ra
la m esu re d e la d o u le u r ?
370 e t qui com blera la mesure

d es la r m e s?

O u i,

o ui,

m o n e n fa n t,

m es m a in s o n t se n ti q u e le s co rd e s
s ’ e n fo n c e n t d a n s t a c h a ir. J e su is
lié e co m m e to i. J ’ a i p a r to u t
375 d e s sillo n s liv id e s , d es v e in e s
é tra n g lé e s . T a so u ffra n ce e s t m ien n e,
en m o i, c o m m e si t u é ta is
e n co re a v e c to n frè re u n n œ u d
p a lp it a n t d a n s la p ro fo n d e u r

38o d e m o n esp o ir. J e su is t a m ère,

�DE SAINT SEBASTIEN

37

t a m ère. J e te p o rte en core.
O ui, je su is à n o u v e a u ch a rg é e
d e v o s p o id s. J e tre ssa ille en co re
d e v o s su rsa u ts.

MARC.
385 0 C h rist, je so u ffre p o u r to n n o m !
M ais t u l ’as d it : « S i q u e lq u ’u n v ie n t
à m o i e t n e h a it p a s son père,
sa m ère, ses frères, ses soeurs,
p lu s en core, sa p ro p re v ie ,
390 il n e p e u t ê tre m o n d iscip le. »
S e ig n e u r C h rist, j e su is to n d iscip le.
J e su is to n h o stie. J e su is p r ê t.
E x a u c e -m o i !

LA M ER E

D O U L O U R E U SE .

Il l ’ a d it ! C e D ie u , q u i v o u s fra p p e
395 d e d ém en ce , v o u s a d on n é
c e c o m m a n d e m e n t ! A h , je sais.
Il a p ris su r lu i to u s le s crim es
e t to u te s les in firm ité s
d u m o n d e . Il e s t a ffre u x . Il b o it
400 le s a n g d es e n fa n t s e t des v ie r g e s .
I l a saisi les se p t e n fa n ts
d e S y m p h o ro se , les s e p t a u tre s

�38
d e F é lic ité ,

LE MARTYRE
p u is le s se p t

v ie r g e s d ’A n c y r e ...

MARC.
405 T a is - to i ! T u b la sp h è m e s. L a m ère
c r ia it : « M es e n fa n ts, re g a r d e z
en h a u t, c o m b a tte z p o u r v o s âm es.
L a m o r t e s t v ie .

LA M ER E

»

D O U L O U R E U SE .

A h , ce n ’ e s t p a s v r a i ! O n v o u s tro m p e ,
410 o n v o u s a ffo le, on v o u s a b r e u v e
d e je n e sais q u el n o ir b r e u v a g e .
Il y a d es T h e s sa lie n n e s
q u i m ê le n t d es p h iltr e s a tro c e s
à l ’écu m e d e la c a v a le ,
415 p o u r la fu r e u r in g u é rissa b le .
D e q u e lle s h e rb e s so u te rra in e s,
d e q u els fr u its lu g u b re s, d e q u elle s
ra c in e s a rra c h é e s a u fo n d
'

d es p a lu d e s m o rn e s o ù cro isse n t

420 les p a v o t s d u so m m eil sa n s y e u x ,
e t d e q u els p o iso n s, e t d e q u elle s
la rm e s, e t d e q u elle s sa n ies
se b r o ie le p h iltr e q u i v o u s d on n e
c e t t e iv r e s se d e la d o u leu r,
425 c e t t e r a g e d e la to r tu r e ,

�DE SAINT SEBASTIEN

39

c e t t e frén ésie d e la m o rt ?
Q u i v o u s a te n d u le c a lic e
d a n s le s té n è b re s ?

M A R C E L L IE N .
M o n frère, m o n frère, je tre m b le.

430 H é la s ! J ’ a i p eu r.

LA M ER E

D O U L O U R E U SE .

J e v o u s ép ia is d a n s m a ch a ir,
d e t o u t e m a fo rce a tte n tiv e ,
co m m e m o n p ro d ig e in ce rta in .
P a r fo is le s v ie u x L a r e s so u riren t
435 d e m o n o m b re, so u s le u rs g u irla n d e s
n e u v e s, e n s o n g e a n t à la g ou sse
q u i c a c h e le fr u it g ém in é.
P o u r v o u s fa ir e b e a u x , je m ira is
d an s le te m p le e t sous le p o rtiq u e
440 les im a g es b elles d es d ie u x .
Q u a n d je se n tis le d o u b le c œ u r
b a t tr e d an s m o n â m e , j e v is
les

fe u x

b la n c s

d es

G ém eaux

céleste s

é cla ire r m o n â m e e t la n u it.
445 Ils b r illa ie n t au b o u t d e m es so n ges
co m m e su r les m â ts d es n a v ire s ,
q u a n d p o u r v o s b o u c h e s tr o p a v id e s,

�40

LE MARTYRE

e n fa n ts, le so m m eil re g o n fla it
m es sein s ta ris.

M A R C E L L IE N .
450 M o n frère, m o n frère, j e tre m b le .
M o n c œ u r se fo n d .

MARC.
0 C h rist, je te lo u e. S a u v e -m o i !
G a rd e m o n â m e , C h rist S e ig n e u r,
q u e je n e sois p a s co n fo n d u !
455 E x a u c e -m o i !

LA M ER E
0

D O U LO U R EU SE.

M arcellie n , tu es d o u x .

T u é ta is la s œ u r d e te s sœ u rs.
L a d éesse b e rce u se o rn a it
to n b e rc e a u d e fra îc h e a u b é p in e ,
460 p o u r élo ig n e r les r ê v e s so m b res.
P o u r su sp en d re t a

b u lle d ’ or

à la p o itr in e d es v ie u x L a r e s ,
t e sou v ie n t-il ? t u d é ro b a s
la b a n d e le tte v ir g in a le

465 q u i r a t t a c h a it le lin d o cile
à la

q u e n o u ille d e

C h ry s ille .

N o u s v îm e s d errière la p o rte
r ir e le s m a rm o u s e ts esp iègles

�DE SAINT SEBASTIEN

41

d a n s le u rs n ich es b leu es. T o u t à cou p
470

t u ro u g issa is co m m e l ’ o u rle t
d e t a to g e p r é te x te . P e n se :
t u v ie n s

à

p e in e d e q u itte r

t a d é p o u ille c a n d id e 1 Ils fla ire n t,
te s ch ien s ta c h e té s , ils t e ch e rc h e n t
475 d a n s les co in s d e t a c h a m b re p e in te ,
e t g ém isse n t. Us m ’in te r ro g e n t
d e le u rs p ru n elle s p â le s co m m e
la fu m ée. D a n s la m a iso n tris te ,
o n n ’ a p lu s to u rn é les clep syd res.
480 L a p o u ssière to m b e . 0

e n fa n t,

tu rev ie n d ra s.

M A R C E LL IE N .
M ère, m ère d ou ce, a ie p itié !
C ’e s t D ie u q u e je p erd s, si je p erd s
ce c o m b a t. J e v e u x ê tre à D ieu .

485 J e v e u x m o u rir.

Ici paraît Théodote, porté par ses serfs,
la toge ramenée sur son visage, sans mot dire.
LA M ER E

D O U L O U R E U SE .

H o n te su r n o u s ! H o n te su r n o u s !
R e g a r d e ce v ie illa r d in firm e
q u i se tr a în e a u x b r a s des e scla v e s,
la t ê t e vo ilé e . C ’e s t to i, to i

�42

LE M ARTYRE
______________ y

490 q u i le c ou rb e s, to i q u i l ’écrases.
R e g a r d e -le : c a r ja m a is

p lu s

il n ’ o sera le v e r so n fr o n t
p o u r re g a rd e r h o m m e v iv a n t.
T u l ’ a s p lo y é v e r s le sép u lcre.
495

E t il a u r a ses fu n éra illes,
son linceul* ses b a u m e s, sa to m b e ;
il a u ra son rep o s, là où
m ê m e le je u d es v e n t s e s t m o r t
a u to u r d es m o rts sa n s n o m n i n o m b re.

5 oo M a is v o u s , m a is v o u s , sa n s sé p u ltu re ,
la r v e s n o ire s e t to u rm e n té e s ,
v o u s erre rez su r le r iv a g e
d u fle u v e n o ir, d a n s l ’étern e lle
n u it, à ja m a is ...

M A R C E L L IE N .
505

F rè re , j e cra in s. M on âm e, fu it.
T u es m u e t. D ie u m ’a b a n d o n n e .
E t la te r re u r la p lu s lo in ta in e
r e v ie n t à m oi. J e n e v o is p lu s
t a fa ce , ô C h rist !

LA
510

M ER E

D O U L O U R E U SE .

M es fils, m es fils, v o ilà v o s sœ u rs,
v o s c in q sœ u rs ch éries, les c in q
d e la m a in q u i p o rte la ro se ;

d o ig ts

�DE SAINT SEBASTIEN

43

e t les co m p a g n e s d e leu rs je u x ;
e t v o s é g a u x ; e t les o ffra n d es
p o u r les d ie u x sa in ts : le v in , le la it,
l ’h u ile, le m iel, le s fr u its , les orges,
le s a ro m a te s , les g u irla n d e s ;
e t le b é lie r t o u t b la n c , sa n s t a c h e ;
e t la c h è v re b la n ch e , sa n s ta c h e ;
e t a u ssi des fio les p lein es,
des fio les co m m e d es d o ig ts,
p le in e s d u sel d iv in d es larm es,
tiè d e s d e la rm es.

Les cinq sœurs paraissent suivies de quelques
compagnes, en un chœur de neuf voix. Elles
sont si jeunes que la dernière est presque une
enfant. Légères et vives comme des oiseaux,
pleines de grâces suppliantes et d’étonnements
ingénus, elles apportent dans leurs mains et dans
leurs yeux toutes les images de la vie belle.
Un autre chœur de neuf jeunes hommes
survient, traînant des hosties vivantes : un
bouc aux cornes dorées, une chèvre ceinte
d’une branche de peuplier.
Les deux chœurs novénaires s’approchent
en chantant, et entourent les deux colonnes
où les pieds des captifs sont joints comme les
pieds des Anges.

�44

LE MARTYRE

CH O RVS V IR G IN V M .
LA

PREM IERE.

Magister

P a r le s b a n d e le tte s

C lau dius
sonun
dedit.

525 q u i se rre n t n o s seins,
p a r l ’or q u i n o u s ce in t,
les lin s q u i n o u s v ê te n t,
gém eaux,
l ’o ffra n d e

530 p a r

les

gém eaux,
aux

fa ite s

d ie u x

saint»,

b a n d e le tte s

q u i se rre n t n o s se in s !
V o ic i l ’h u ile p rê te ,
le la it e t le v in ;
e t le jo n c m a rin
535 p o u r c e in d r e v o s t ê t e s ;
e t le s b a n d e le tte s .

LA
A

SECONDE.
to i, P ro se rp in e ,

le fu s e a u b ie n to rs,
la la m p e à re b o rd
540 q u i tro is fo is c ré p ite ,
le fil q u ’on d é v id e
en

son gean t

aux

la p o u p é e d e cire
q u e j e b e rc e en co r,

so rts,

�DE SAINT SEBASTIEN
545 la c la ir e c le p sy d re ,
la n a v e tt e d ’or,
t o u t c e q u e j ’ a i ! F o rs
m o n h e u r, m o n d é lice :
m a p e r d r ix n o v ic e .

LA T R O IS IE M E .
550

F o r s m a sa u te re lle
q u i v i t , sa n s re g re t
d es am p les g u é re ts,
d a n s sa c la ie si grêle,
t o u t c e q u e j ’ a i, b elle

555 R e in e

qui

so u m ets

n o s â m e s si frêles,
j e t e le p ro m e ts :
le m iro ir, les p eig n es
d ’or, les o sselets
560 d ’a rg e n t, le fd e t,
le b a n d e a u , l ’o m b relle.
F ors

ma

sa u te re lle .

LA Q U A T R IE M E .
P a r le s tê te s n o ires
des g ra n d s p a v o t s ro ses
q u e le F le u v e a rro se
d ’u n e e a u sa n s m ém o ire,

45

�46

LE MARTYRE

n e la is se p a s b o ire
ces lè v r e s éclo ses
d ’e n fa n ts

doux

q u ’é g a re

570 la d o u le u r sa n s ca u se ,
ô F le u r d u T a r t a r e ,
V ie r g e

qui exauces

le s v ie r g e s m oro ses,

(

par les têtes noires
575 des grands pavots roses !

LA C I N Q U I E M E .
E t p a r la g re n a d e
e t p a r les n e u f g ra in s
to m b é s d e l ’écrin
su r le n o ir r iv a g e ,

580 d é to u rn e ces âm es
du

P o r t a il

d ’a ira in ,

e t p a r la g re n a d e
e t p a r les n e u f g ra in s ,
É p o u s e tro p p â le

585 d u R o i so u te rra in ,
ô to i q u i é tre in s
d a n s t a m a in tro p p â le
la so m b re g re n a d e !

�DE SAINT SEBASTIEN
LA S IX IE M E .

V

V o ic i p o u r l ’ o fferte

59o la g râ c e d u m ois :
l ’ a m a n d e e t l a n o ix
à l ’ é ca le v e r te ,
la fig u e e n tr ’o u v e r te
e t le cô n e é tr o it.

595 V o ic i

pour

l ’o fferte

la g râ c e d u m ois.
J ’a i, dès l ’a u b e , e x p e r te
du

47

su c e t d u

p o id s,

c u e illi d e m es d o ig ts
600 fra is, en n y m p h e a le rte ,
n e u f fr u its p o u r l ’o fferte.

LA S E P T I E M E .
V o ic i d es g â te a u x
a u m iel d e l ’ H y m e tte ,
su r u n e t a b le tte
605 en b o is de b o u le a u .
J ’a i fa it le g ru a u
d ’u n e m a in b ie n n e tte .
V o ic i les g â te a u x
a u m iel d e l ’H y m e tte .

�48

LE MARTYRE

610 J ’a i p o u r le fo u rn e a u
q u it t é la

n a v e tt e .

E t su r m a t a b le t t e
b ie n

lisse,

to u t

ch a u d s,

v o ic i m es g â t e a u x .

LA H U IT IE M E .
615 E t v o ic i la co u p e
q u e v o u s v e rs e re z,
d e v in so u tiré
sa n s re m u e r l ’ o u tr e ;
le lig u s tr e so u p le
620 e t l ’ a n e t d es p rés
p o u r ce in d re la co u p e
q u e v o u s v e rs e r e z ;
la

ré sin e rou sse

è t le m iel doré,
625 p o u r

vous

d esserrer

la b o u c h e q u i b o u d e
a u b o rd d e la co u p e.
I

LA N E U V IE M E .
La

flû te

d ’ a g a te ,

d o n t le son re lu it,
630 je l ’a i d a n s l ’é tu i
b ie n clo s q u i la ca ch e.

�DE SAINT SEBASTIEN

49

J ’ a i ce lle d es P a n e s,
aux

tu y a u x

e n d u its

d e cire te n a c e
635 q u e m o n a ir b le u it ;
e t ce lle d ’en fa n ce,
à d e u x tro u s, en b u is,
d o n t j e jo u e la n u it,
co u ch ée d a n s la p a ille ,

640 p o u r tro m p e r la

ca ille .

CH O R V S JU V E N V M .
LE PREM IER.
D e s flû te s, d es flû te s
p o u r d a n ser en ro n d !
E t n o u s tra în e ro n s
p a r l a co rd e ru d e

645 le b é lie r h irs u te
q u i co sse d u fro n t.
D e s flû te s, d es flû te s
p o u r d a n se r e n ro n d !
E n tr e

o rte il e t n u q u e

650 l ’ â m e e s t u n a r c p ro m p t.
Et

nous

tra în e ro n s

la c h è v r e ca m u s e .
D es

flû te s,

d es

flû te s 1

Magister
Claudius
sonum
dédit.

�50
LE

LE MARTYRE
SECOND.

O d ie u x ! Q u ’ o n é g o rg e
655 le t a u r e a u p u is s a n t
e t le b o u c q u i se n t,
h o s tie s à l ’ œ il t o r v e !
Q u e l ’ a u te l

d é b o rd e

d e v i n e t d e sa n g !
660 Q u ’il s o it u n e fo r g e
d e fe u r u g is s a n t !
Q u ’il c r é p ite d ’o rges,
q u ’il

fu m e

d ’e n cen s !

Q u e les d ie u x p ré se n ts

665 r e ç o iv e n t la fo r c e
ja illie d e c e n t g o rg e s !

LE

TROISIEM E.

P a r la p e n d a iso n
d e c e t e s c la v e iv r e ,
q u ’il e s t d o u x d e v iv r e
670 p rè s d e l ’éch a n so n !
O ro u e d ’ Ix io n ,
ô ro c d e S is y p h e ,
g ra n d e u r d u lio n ,
b e a u té

du

su p p lice 1

�DE SAINT SEBASTIEN
675 P a r la p en d a iso n
d e c e t e s c la v e iv r e ,
q u ’il e s t d o u x d e v iv r e
au

vent

d es

ch a n so n s !

S a lu t, Ix io n .

LE

QU ATRIEM E.

680 Q u e la v ie e s t b e lle !
Q u e les d ie u x so n t b e a u x !
V o ic i le F e u , l ’E a u ,
l ’A ir , l ’A m e , la T erre.
Il y a l ’a rc, l ’ aile,

685 le s je u x , les t r a v a u x .
Q u e la v ie e s t b e lle !
Q u e les d ie u x so n t b e a u x !
O d o u leu r n o u velle,
éte in s les fla m b e a u x ,

690 o u v re

les

to m b e a u x ,

cein s-to i d ’asp h o d è le.
Q u e la v ie e s t b e lle !

LE

CINQ UIEM E.

V en ez au gym nase,
gém eaux,

v o ir

so u rire

695 le d ie u p a le s tr ite
co iffé d u p é ta se .

51

�52

LE MARTYRE

O n lu t t e . O n se rase,
a v e c l a s tr ig ile
c o u rb e , la p e a u g ra sse
700

d e su e u r e t d ’h u ile .
O n v e rs e , d u v a s e
d é lic a t

d ’ a rg ile

q u i p en d , v in d ’ É g in e
b ie n fr a is d a n s la ta s se .
705 E t

on se

LE

d élasse.

SIX IEM E.

V o u s ête s g é m e a u x .
T e ls

les

T y n d a r id e s

a u x b e lle s

cn ém id es

d o m p te u rs d e c h e v a u x .
710

A h , p re n d re a u x n a s e a u x
l ’ é ta lo n

n u m id e

t o u t b la n c , d o n t la p e a u
e s t u n fe u h u m id e ;

ceindre du fronteau,
715 tenir par la bride
cette flamme lisse
à quatre sabots;
bondir au garrot!

�DE SAINT SEBASTIEN
LE

SEPTIEM E.

Il y a la g lo ire.

720 O n d o m p te les h o m m es.
On

h u m e l ’ aro m e

d u la u r ie r q u ’on fro isse.
*

Et

d es rein es noires

s u iv e n t le T rio m p h e .

725 O n les a p p riv o is e
com m e

d es

lio n n es.

L ’o r d e la V ic to ir e
cre u se

ta

m a in

m o ite .

U n e im m e n se a n g o isse
730 g o n fle t a gorgo n e.
Io ! C ’e s t la g lo ire.

LE
11 y

H U ITIEM E.
a l ’ivresse,

d e p ro fo n d s

celliers.

O n p e u t t o u t lier,
735

p lie r p a r u n g este.
II y a l ’ ivresse,
la fle u r d u p o m m ier,
des a m o u rs q u ’ on tresse
en d a n s a n t n u -p ied s ;

�54
740

LE MARTYRE

la fleu r d e la fè v e ,
le co l d u r a m ie r ;
l ’ O u rse, le B o u v ie r ,
O rio n ; les r ê v e s ;
le tr a n c h a n t

LE
745

d u g la iv e .

NEU V IEM E.

T u v o is lu ire l ’a u b e
co m m e t a lu e u r.
R o sé e ,

fr a îc h e

sœ u r

de la la rm e c h a u d e !
D e s m a rch a n d s d e R h o d e s

750 t ’a p p o rte n t, p a r cœ u r,
de n o u v e lle s odes
co m m e d u b o n h eu r.
Tu

a tte n d s a u x m ô les

d ’ O stie, le soir, leu rs
755

n efs q u i o n t la F le u r
su r la p ro u e trè s h a u te .
Tu

fla ires le u rs b a u m e s...

Ici le courage des jeunes prisonniers com­
mence à mollir. Marc lutte encore, fermant les
paupières, serrant les lèvres, retenant son
souffle, de peur qu’il ne lui échappe quelques
paroles qui puissent le perdre. Mais Marcellien
incline vers ses sœurs son visage tout humide

�DE SAINT SEBASTIEN

55

de larmes; il les regarde, il les nomme par
leurs noms si chers. E t elles cherchent à
dénouer les nœuds rudes, se haussant sur la
pointe des sandales, allègres et prestes.
M A R C E L L IE N .
C h ry s ille , T é lé s ille ,

sœ u rs

d o u ces ! J u n ie ! F la v ie ! M es

sœ u rs,

760 q u e fa ite s - v o u s ? q u e fa ite s -v o u s ?
O te z de m o n fr o n t la g u ir la n d e !
O n n e p e u t p a s n o u s d élier,
on n e p e u t p a s, o n n e p e u t p a s.
O te la g u irla n d e , É p io n e,

765 je t e p rie ! M es sœ u rs, m es sœ u rs d ou ces,
q u e fa ite s -v o u s ?

LE
0

PREFET.

je u n e s h o m m e s in cu lp és,

M arc e t M a rcellie n g é m e a u x
d e T h é o d o te , v o u le z -v o u s
770

en fin o b é ir a u c lé m e n t
E m p e r e u r? R é p o n d s , M arc. R é p o n d s,
to i, M a rcellie n . V o u le z -v o u s
sa crifier a u x d ie u x d e R o m e ,
a u x d o u ze d ie u x g ra n d s d e l ’ E m p ir e

775

et

à

l ’effigie d e C é sa r?

G reffier, écris.

Ici, tout à coup, Sébastien rompt son im-

�56

LE MARTYRE

mobilité vigilante. E t le son inattendu de sa
voix frappe de stupeur et de frayeur les
hommes, comme l’éclat soudain du tonnerre.
LE

SA IN T .

A t h lè te s

du

C h rist, ré p o n d e z !

R é p o n d e z la p a ro le fo r te !
D ard ez

la

ré p o n se

de

fe r !

780 J e p re n d s e n tr e m es p o in g s le rouge,
c œ u r n u d e v o t r e fo i, m es frères,
p u isq u e

vos

p o ig n e ts

so n t lié s ;

et j e le h a u sse v e r s le h a u t
c ie l o ù la co u ro n n e éte rn e lle

785 e s t su s p e n d u e p o u r v o t r e g lo ire.
J e v o u s a d ju re , p a r le sa n g
q u i d é g o u tte d e c e t t e p a u m e
p e rcé e c o m m e la p a u m e sa in te
c o n tr e la b a r r e d e la C r o ix !
790 D ie u v o u s e n te n d .

Ici les jumeaux tournent vers le juge leurs
fronts raffermis, et crient de leurs voix claires.
MARC.
J a m a is . J e co n fesse le C h rist.

M A R C E L L IE N .
J a m a is . J e co n fesse le C h rist.

�DE SAINT SEBASTIEN

57

MARC.
J a m a is.

M A R C E L L IE N .
J a m a is.

Ici la —
tourbe
■ 1—païenne se soulève en tumulte,
LES G E N T IL S.
— La

v o û te

s ’écro u le !
— L e s p ierres

se fe n d e n t !
— T o u t est

ren v ersé.

— A v e z - v o u s e n te n d u ?
— T o u t e st
so u illé,

fo u lé.
— S é b a stie n ,

S é b a s tie n ,

q u e lle

d ém en ce,

q u e lle ra g e s ’ em p a re a u ssi
de t o i ?
—
l’am i

Le

d ’A u g u s te ,

c h e f d es

s a g itta ire s ,

e s t in fid èle

à son m a îtr e !
— R e g a rd e z -le !
Il e s t d e b o u t d a n s le d élire.
— L u i, l ’a m i d ’A u g u s te , il e x h o r te
les c o u p a b le s à m ép riser
l ’é d it!

�58

LE MARTYRE
—

Ils flé ch issa ie n t d éjà ,

les je u n e s gen s.
—

Ils é ta ie n t p r ê ts

a u sa crifice.
—

Il le s e n iv re

p a r la v u e de son sa n g.
—
815 co u le r son sa n g p o u r sim u le r
la c r u c ifix io n d e l ’H o m m e
à t ê t e d ’ ân e.
—

Il a p ercé

sa m a in g a u c h e p a r a rtifice .
E t il a in v o q u é la c ro ix ,
815 A v e z - v o u s

e n te n d u ?
—

J

j ’en ten d s, m o i, c la q u e r les fo u e ts
des b e s tia ire s. A u x lio n s !
A u x lio n s !
— N on,

ce

n ’e s t p a s v r a i.'

Il e s t h o rs d e lu i-m êm e . Il p o rte
820 u n m a lé fic e . N ’a v e z -v o u s
p a s v u se ra p p ro c h e r d e lu i
so u d a in

c e tte fe m m e é tr a n g è r e

e t tre m p e r le lin d a n s la p la ie ?
Il p o r te u n m a lé fic e o ccu lte .
825 — R e g a r d e z -le ! R e g a r d e z -le !
— C e n ’e s t p a s v r a i, c e n ’e s t p a s v r a i.

�DE SAINT SEBASTIEN
/

T o i, toi, b el A rch e r, to i, si b ea u !
T o i, p lu s b e a u q u e l ’ad o lescen t
de B ith y n ie , le B ie n -a im é

830 d ’ H ad rien , le d iv in isé
s

d ’É g y p t e !
—

Il ressem ble à M ercure

so u terra in q u i h a n te la ro u te
in é v ita b le .
— 11 a b o n d i
d u socle, frère des sta tu e s

835 d ivin es.
— Il a fa it u n songe.
Il se réveille.
— S eco u e-to i !
T u es tro p b e a u . R en ie, renie
ton sacrilège.
— V ie n s ! A llo n s,
allon s im m o ler des b reb is
840 à Cérès q u i p o rte les lois,
a u Soleil q u i v o it l ’a ven ir.
— Il fa u t b o ire, e t fra p p e r la terre
d ’u n p ied lib re.
— V a -t-e n ! V a -t-e n !
— O n é to u ffe ! O n éto u ffe co m m e
845 d an s l ’é tu v e .
— E t la p u a n te u r
d es ly s !

59

�60

LE MARTYRE
—

E t c e r e le n t lu g u b r e

des o ffra n d e s n o n p rése n tées !
—

C rie fo r t !
— L e s o reilles b o u rd o n n e n t

d e m u rm u re s m a g iq u e s.
— Tous
850 ces e s c la v e s p u e n t, s e n te n t p ire
q u e le b o u c.
— E t n e tr a c e z p a s
d es m o ts m a g iq u e s su r les d alles.
— E t n e p a rle z p a s b a s a u x d ie u x
in fe rn a u x .
— 0

C h ef, C h ef cru el,

855 t u n ou s astra h is, t u n o u s as
tr a h is p o u r c e t A s ia t iq u e
m o r t a u g ib e t !

Sébastien reste debout et inébranlable,
sans répondre. La mère des confesseurs
s'élance contre lui, désespérée.
LA

M E R E D O U L O U R E U SE .

O m a u d it, m a u d it, t u m ’ a rra ch es
m es fils m a lh e u r e u x , m es e n fa n ts
860 ég arés. T u m e les a rra ch es
q u a n d ils a lla ie n t te n d r e leu rs b ra s
d éliés v e r s to u te s m es la rm e s
so u ria n te s, q u e je se n ta is

�DE SAINT SEBASTIEN

61

reflu er à m o n sein a rid e
865 co m m e le la it d e m a d o u leu r !
/ Q u i e s -tu ? q u i e s-tu , si je u n e
\ e t si te rrib le , m â le a v e c
! ce b e a u v is a g e d e F u r ie ?
Q u i e s -tu q u i o ffres d e ro u g es
870 cœ u rs à te s a u te ls e t p ro m e ts
des co u ro n n es d ’a stre s à c e u x
q u e t u tra în e s là -b a s d a n s l ’ o m b re
où t o u t fin it ?

Sébastien lui parle avec une impérieuse
douceur.
LE SA IN T .
J e su is l ’e s c la v e d e l ’A m o u r .

875 J e su is le m a îtr e d e la M o rt,
F e m m e , e t je t e co n n a is. J e sais
q u e j e to u c h e r a i le c œ u r ro u g e
a u fo n d d e t a p o itrin e a rid e
q u ’ en fle le l a i t d e l a d o u le u r.
880 J e t e co n n ais, fe m m e . T u es
m a rq u é e d u sc e a u m y s té rie u x .
T u a u ra s u n jo u r to n m a r ty r e ,
t a co u ro n n e e t to n allégresse.

Il te re g a rd e .

�62

LE MARTYRE

LA M E R E

D O U L O U R E U SE .

885 Q u i m e r e g a r d e ? T u m ’ effraies.
L e frisso n m e tr a v e r s e to u te ,
c o m m e u n e ép ée.

LE

SA IN T .

Il t ’ a ch o isie d é jà . T u tre m b le s .
T u es élu e.

LA

M ERE

D O U L O U R E U SE .

890 T u m ’ effra ies. N o n , j e n e v e u x p a s !
Q u e fa is - tu d e m o i? q u e fa is - tu
de m on âm e? 0

m es fils, m es fils,

vou s m e vo yez, vou s m e vo y ez.
Q u e lq u ’u n m ’ e n tra în e .

LE

SA IN T .

895 C ’e s t L u i, c ’e s t L u i. C a r d u h a u t ciel
Il fo n d e t s a is it, c o m m e l ’ a ig le
fo u d r o y a n t.

Il s a is it,

so u lè v e ,

e m p o rte , d a n s le s b a tte m e n ts
d e sa g ra n d e u r .

LA
900

M ER E

D O U L O U R E U SE .

O ù e s t-il? o ù e s t-il ? J ’a i p eu r.
J ’ a i p e u r d e m e re to u rn e r. L a is se ,
oh, la is se -m o i re p re n d re h a le in e !

�DE SAINT SEBASTIEN

63

T u m e v o is : j e su is p a n te la n te .
M es fils, m ’a v e z -v o u s a p p e lé e ?
905 D o is -je v e n ir ? J ’e n te n d s d es cris,
les cris d e c e t a ig le, le s cris
d u r a v isse u r . Il v o u s sa isit,
il v o u s so u lè v e , i l v o u s e m p o rte .
F a u t - il v e n ir ? F a u t - il m o u rir?
910

M e v o ic i p rê te .

Effarées, agitées, ses filles tendent vers elle
leurs bras nus.
LES

CINQ V IE R G E S.

O m ère, m ère !

LE SA IN T .
T u as p r o fé r é la p a ro le !
F e m m e , Il a p a rlé p a r te s lè v r e s .
M a r ty r s , a v e z -v o u s e n te n d u ?
915 L e

ciel ra y o n n e .

LES CINQ V IE R G E S.
— 0 m ère, m ère, q u ’ a s-tu d it?
— T u n o u s d éch ires.
— T o u rn e -to i !
— O h,
ve rs

920 —
te

te s

re g a rd e -n o u s ! T o u rn e -to i
fille s

é p o u v a n té e s !

Q u i s’ e m p a re d e to i? Q u el m a l
p o ss è d e ?

�64

LE MARTYRE
— R e g a rd e -n o u s !

— D u d os d e t a m a in t u essu ies
t a b o u c h e q u i s ’e m p lit d ’ écu m e
c o m m e la b o u c h e d es sib y lle s.
925 — R e s sa isis to n â m e . T u es
la p ro ie d e l ’ E n c h a n te u r .
— N o u s so m m es
to u te s tre m b la n te s .
— O m a lh e u r !
— O m ère, m è re !

LA M ER E

D O U L O U R E U SE .

Q u ’ a i-je d it ? q u ’ a i-je d it ? O h, n o n ,

930 n e tr e m b le z p a s ! J e v o u s re g a rd e .
V o u s ête s to u te s p â le s, co m m e
l ’ é v a n o u iss e m e n t d es ch o ses
q u e n o u s te n io n s. V o u s n ’ a v e z p lu s
e n v o s m a in s les o ffra n d es. V o u s
935 m e to u c h e z a v e c v o s m a in s v id e s .
V o u s n ’ a v e z p lu s n i fleu rs n i fru its ,
n i le s v a s e s n i le s co rb eilles.
V ou s a v e z to u t abandonné.
E t les o ffra n d e s n o n o ffe rte s
940 g is e n t là , su r les d a lle s, c o m m e
d es o rd u res. M es d ie u x , m es d ie u x ,
o ù ê te s -v o u s?

�DE SAINT SEBASTIEN

65

C H R Y SIL L E .
M ère, m è re d o u ce, ren tro n s,
re n tro n s. T u le s r e tro u v e r a s
945

p rè s d e la p o rte . L a is s e -to i
ra m e n e r. T a lit iè r e e s t p rê te .
M ère,

tu

sou ffres.

LA M ERE

D O U L O U R E U SE .

E t v o u s les a b a n d o n n e re z
là , e u x a u ssi, co m m e les orges
950 e t les h u ile s ? V o y e z , v o y e z
le s y e u x d e v o s frères, v o y e z les, g ra n d s o u v e r ts , q u i n o u s r e g a r d e n t !
E s t- c e q u e j e le u r a v a is fa it
d es y e u x si g ra n d s ?

Sébastien lui parle avec une impérieuse
douceur.
LE SA IN T .
955

F e m m e , t u n e r e n tr e ra s p a s
d a n s t a m a iso n .

LA M ER E

D O U L O U R E U SE .

E s t-c e q u e j e le u r a v a is f a it
des y e u x si g ra n d s?

JS

�66

LE MARTYRE

LE SA IN T .
T u n e fr a n c h ir a s p a s ce soir

96 o to n se u il d e p ierre .

LA
I

M ER E

D O U L O U R E U SE .

A h , si g ra n d s q u e to u t e l ’h o rreu r
en so r t e t t o u t le c ie l y e n tre ,
v oyez, v o y e z !

LE

SA IN T .

J a m a is p lu s t u n e re v e r r a s
965 le s L a r e s d errière t a p o rte .
Tu

le

s a v a is .

Ici les filles éclatent en pleurs.
LA

M ERE

D O U LO U R EUSE.

C ’e s t v r a i, c ’e s t v r a i. J e le sa v a is.
J e n ’ a i p lu s to u r n é la c le p s y d r e .
J e n ’ a i p lu s m esu ré le te m p s
970 q u e p a r les g o u tte s trè s a m ères.
J ’ a i p ris d a n s l ’ â tr e u n e p o ig n ée
d e ce n d re e t j e l ’ a i ré p a n d u e
su r m es c h e v e u x . S a lu t, fo y e r !
Et

v o u s , fille s

in fo rtu n é e s ,

975 q u i é tie z p a re ille s a u x d o ig ts

de la m a in q u i p o rte la rose,
v o u s serez les c in q d o ig ts b é a n ts

�DE SAINT SEBASTIEN

67

d e la m a in q u i la isse l ’e m p re in te
in e ffa ç a b le su r le m u r

980 fid èle, afin q u ’ on se so u v ien n e
du

m e u rtre .

A d ie u .

Ici les filles s’élancent pour la retenir et
l’enlacent.
L E S CINQ V IE R G E S.
— N on ! N on !
— O ù v a s -tu ? o ù v a s-tu ?
q u e fe r a s -tu ?
—

E n to u re z -la ,

e n to u re z -la d e v o s b ra s, sœ u rs !

985 E lle e s t d é m e n te , elle e s t d ém en te.
— P o u r t ’e n le v e r, il fa u t q u ’on tra n c h e
n o s p o ig n e ts , q u ’ on co u p e n os b ra s
ju s q u ’ a u x aisselles.
—

O sœ u rs, sœ u rs,

s o y e z fo r te s p o u r l ’en tra în e r.

99 o — O B o n n e D é esse, re d o u b le
la fo r c e d e n o tre a m o u r.
—
n on , t u n ’ira s p a s ! A ie p itié !
— A ie p itié ! C o m m e n t p o u rra is -tu
n o u s je t e r a in si à la h o n te
995

e t a u d e u il in fin i?

— Reviens,

N on,

�68

LE MARTYRE

r e v ie n s a v e c ' n o u s a u fo y e r !
— R ie n n e p o u rr a n o u s sé p arer
d e to i, d a n s le n o m b re d es jo u rs.
J e t ’en fa is se rm e n t !
— J e t ’en fa is
1000

se rm e n t !
— E t m o i a u ssi !
— E t m oi
a u ssi !
—

T o u jo u r s n o u s re stero n s

n u b iles, p o u r l ’ a m o u r d e to i,
m ère d o u ce, a u p rè s d e to n â tre ,
a u p rè s d es P é n a te s v o ilé e s.

Tenant d’une main leur mère égarée, elles
ramènent de l’autre leurs voiles sur leurs têtes
et prononcent à voix basse la parole de la
consécration.
1005

— Je m e dévoue.
— Je m e dévoue.
— J e m e dévoue.
— J e m e dévoue.
— Je m e dévoue.

LE

SA IN T .

V ie r g e s , v ie r g e s, n e p le u re z p a s.
C elu i q u i g a r d e le fo y e r
1010 in e x tin g u ib le

a

re c u e illi

�DE SAINT SEBASTIEN
ces v œ u x .

Vous

a u re z v o s

69

co u ro n n es,

en m a n g e a n t le d o u x fr u it d e v ie
d ’e n tre les lè v r e s d e la m o rt.
Il n ’y a p a s d ’ a u tr e d o u ceu r.

1015 J e vo u s le dis.

La mère se tourne vers lui, dans l’horreur
d’une vaine révolte.
LA

M ER E

D O U L O U R E U SE .

0 ’ A r c h e r , A r c h e r sa n s m erci,
e t t u les p ren d s, e t t u les p ren d s !
J e sais. J e tr a în e à m es ép a u le s
u n e g ra p p e lo u r d e d e v ie s
1020 co n d a m n ées. E lle s c r ie n t d é jà
co m m e d es v ic tim e s q u ’ é to u ff e n t
m es v o ile s. J e su is N io b é ,
j e su is d u sa n g n o ir d e T a n ta le ,
a v e c to u t e m a g é n itu r e .
1025

A r c h e r , sou s te s tr a its in v is ib le s ,
R e p a is -to i d e m es in fo r tu n e s
e t ra s sa sie -to i d e m es d e u ils.

0

fé c o n d ité

la m e n ta b le !

L a m o rt, l a m o rt, d e t o u t e p a r t
1030

la m o rt. L ’ a m o u r d e t o u t e p a r t
l ’ a ffro n te.

C ’e s t

filles, c ’e s t m o i.

m oi

qui vous

tr a în e ,

�70

LE MARTYRE

LE SA IN T .
I l n e tu e p a s . Il v iv ifie .
Q u ’il t e so u v ie n n e d e la v e u v e
1035

v

d e T ib u r q u i, p a r fe r e t fe u ,
c r ia it : « M es e n fa n ts, re g a rd e z
en h a u t, c o m b a tte z p o u r v o s âm es.
La

m o r t e s t v ie .

LES CINQ
—
1040

»

V IE R G E S.

N o n , n o u s n e v o u lo n s p a s m o u rir !

— L a is se -n o u s v iv r e ,

la isse-n o u s

re sp ire r e n co re !
— A ie p itié
d e n o tre jeu n e sse .
— T u v o is
t u m e v o is, co m m e je su is je u n e ,
ô m ère. J e su is t a p lu s je u n e .
1045

J e n e v e u x p a s m o u rir. J ’a i p eu r,
j ’ a i p e u r.
—

A ie p itié ! L a is s e -n o u s

à la lu m iè r e !
—

Il e s t si d o u x

d e v o ir la lu m ière, d e v o ir
le so leil ; e t n os d ie u x s o n t b o n s,
1o5o n o s d ie u x s o n t b e a u x 1

Sv

�DE SAINT SEBASTIEN
LA M ERE

71

D O U L O U R E U SE .

J e n e p e u x p lu s les in v o q u e r,
j e n e sais p lu s les im p lo rer.
T o u t cro u le. T o u t s ’ é v a n o u it.
E t m o n c œ u r d éfa ille, m o n â m e
1055 e s t ép erd u e.

Ici d’une voix grave et ferme son fils Marc
l’exhorte, dressant sa tête sur l’affaissement
de son corps qui n’a plus de soutien sous les
pieds liés.
MARC.
M ère, n o u s so m m es e n silen ce.
N o tr e a m o u r e s t cru cifié.
So is a v e c elles.

LA

M ERE

D O U L O U R E U SE .

J e v ie n s, j e v ie n s. J e su is à v o u s .

Par une volonté plus qu’humaine, elle
s’arrache à l’étreinte de ses filles, qui poussent
un cri unanime. Elle marche seule vers les
deux colonnes vivantes.
1060 J e su is à v o u s . M e v o ic i p r ê te ,
m es fils. J ’e n te n d s le b a tte m e n t
d e v o s cœ u rs. O n a re tiré
les so u tie n s d e d essou s v o s p ied s
jo in ts . E t j ’e n te n d s le c r a q u e m e n t

�72

LE MARTYRE

1065 d e v o s co u d es, d e v o s g e n o u x ,
d e v o s ép a u le s. J e v o u s p o rte .
J e su is ch a rg é e d e v o s d e u x p o id s.
O ù fa u t- il m o n te r? o ù f a u t-il
d e sce n d re ? J e s a u r a i so u rire.
1070

J e sa u r a i c h a n te r . M e v o ic i.
J ’a i v o t r e fa im , j ’a i v o t r e so if.
J ’e n fo n ce ra i

p ro fo n d é m e n t

m a b o u c h e d a n s la p lé n itu d e
d e la m o r t. H o m m e s !

Ici elle se tourne vers les magistrats, les
assesseurs, les bourreaux.
1075 H o m m e s, je co n fesse le C h rist.
J e su is c h ré tie n n e . Q u ’ on m e lie,
q u ’ on m e fr a p p e . J e sais so u ffrir.
J e v e u x m o u rir.

Ici les cinq vierges se couvrent entièrement
la tête, en se serrant l’une contre l’autre, près
de leur père toujours enveloppé dans sa toge
et taciturne.
LE

SA IN T .

G lo ire, ô C h rist ro i !

La multitude accrue s’agite, vocifère,
alterne les imprécations et les invocations,
les louanges et les outrages, les menaces et
les prophéties, diverse et discordante. L’air

�DE SAINT SEBASTIEN

73

s’assombrit. Des sacrificateurs jettent sur
l’autel des poignées d’aromates. On entend
parfois, dans une pause, des femmes sangloter.
G EN TIL S ET C H R E T IE N S, Q U E L ­
Q UES JU IF S , LES A R C H E R S ET LES
E SC L A V E S, HOM M ES ET FEM M ES,
TO U T LE T U M U L T E.
108o — S é b a s tie n , a m i d ’A u g u s te ,
t u t r a v a ille s p o u r le p resso ir !
— T u t r a v a ille s p o u r le ch a rn ie r !
— 0

A r c h e r im p u d e n t, t o u t o in t

d e m aléfices !
— M a in te n a n t
1085 on v a le s e n te n d re c h a n te r
d es p a ro le s m a g iq u e s, co m m e
P to lé m é e , c o m m e A s tio n ,
p o u r te ré siste r e t t e v a in c re ,
ô so m n o le n t !
—

Il e s t m a la d e ,

1090 il e st en d o rm i d an s la g ra isse,
d e la n u q u e ju s q u ’a u ta lo n .
— P u is q u e t o u t e s t d it m a in te n a n t,
q u ’on les to u rm e n te .
—- N io b é !
N io b é !
— E t t su sp e n d e z-la ,
1095 e n tr e ses g é m e a u x , a u so m m e t

�74

LE MARTYRE

d e l ’a rc a d e , p a r u n e se u le
m a in !
—

V o y e z A n d r o n iq u e . Il m â c h e

sa la n g u e b o v in e .
—

I

la su eu r sa lé e q u i ru isselle
1100 d a n s le s rid es d e ses fa n o n s.
— A llo n s 1 Q u ’o n le

se co u e ! E s c la v e s ,

p in c e z-le fo r t a u x ja m b e s , v o u s
q u i lu i d o r lo te z sa p o d a g re .
— N ’ a v e z -v o u s p a s h o n te , p o u r c e a u x ?
1105 — D e b o u t, d e b o u t le s se rfs ! D e b o u t
les serfs 1 L e s te m p s s o n t ré v o lu s .
—

M ère d es m a r ty r s , so is lo u é e !

— N o n su r la cire d es ta b le tte s ,
m a is to n n o m e s t é c r it d é jà
1110 a u liv r e d e v ie .
—

0

so rt

h u m b le

e t m a g n ifiq u e 1
— Je

me

co u rb e

e t j e b a is e la te rre , e n sig n e
d e to n v e n tr e , m è re a d m ira b le .
— Ils s o n t fo u s, ils so n t fo u s. D e s sacs,
1115 d es sa cs d ’ e llé b o re !
— O n éto u ffe .
T o u s les fo in s c o u p é s d u S o lstice
so n t m is ic i à fe r m e n te r ?

�DE SAINT SEBASTIEN

75

— E n a v e z -v o u s , d u fo in , a u x co rn es !
— S i c ’ est le S o lstice, p ren e z
1120 les fa u c ille s e t m o isso n n ez.
— N e tr a c e z p a s d e m o ts m a g iq u e s
su r les d a lle s.
—
si v o u s o sez, le v e z le s d alles.

Levez

les

d alles,

L e s m o rts v o n t s u rg ir d u ch a rn ie r
1125 de C ésar.
—

E t q u e les R o m a in s

sa c h e n t q u ’ils n e so n t q u e d es h o m m es,
rie n q u e d es h o m m es.
—

C riez fo r t,

c a r v o t r e S a u v e u r e n te n d ra .
E s t- il iv r e ou so m n o le n t co m m e
1130 ce b o n ju g e , q u e son c o u rr o u x
ne se d é ch a în e co n tre n o u s ?
— 0

in sen sés, il é t a it d ie u

e t il e s t m o r t co m m e u n la rro n .
— O n l ’ a so u ffleté.
—
1135 u n e tu n iq u e sa n s co u tu re .
L e s so ld a ts l ’o n t jo u é e a u x dés.
— T a is e z -v o u s ! T a is e z -v o u s ! L e seul
g e n o u d e J é su s se d re ssa n t
d u s a in t sé p u lcre v a u t t o u t l ’o rb e
1140 d e l ’E m p ire .

Il

a v a it

�76

LE^MARTYRE
—

Il f a u t u n c a rn a g e .

— O n n e c o m p re n d p lu s rie n .
— N o u s so m m es
to u s e n v e lo p p é s d a n s le s r e ts
d e la m o rt.
— V a - t ’e n ! J e t e fr a p p e .
—

Us fo n t d es o n c tio n s m a g iq u e s,

1145 P r e n e z

g a rd e .
— T o u s ces e s c la v e s

c a c h e n t d es r o u le a u x d a n s les p lis
d e le u rs sa y o n s.
— Il fa u t a tte n d r e .
L e b o is d u g ib e t v a fleu rir.
— T uez ! Tuez 1 T uez !
—
1150

la lo u rd e

Il fa u t

é p é e ib é rie n n e

q u i fa t ig u e

le

b a u d r ie r .

— A r d e z -le s o u B ie n ils v o u s a rd e n t.
— U n P h r y g ie n a m is le fe u
à tro is te m p le s.
—

Q u i crée, sin o n

1155 le fe u ?
— C ’e s t la d o u le u r q u i crée.
— Ah,

c ’est

tr o p

a tte n d r e .

P o u r q u o i,

p o u rq u o i n ’ a b r è g e s -tu p a s l ’h e u re ?
— D ie u v ie n d r a d u M id i. L e S a in t
d esce n d ra d u M o n t P h a r a n .

�DE SAINT SEBASTIEN

77

— J u if
1160 d u T r a n s té v è r e , t u p o u rra s
n o u s fo u rn ir d e s v itr e s cassées.
— O A r c h e r , je v e u x t e b é n ir !
— A r c h e r d e la v ie , j e b én is
to n œ il, t a m ain , to n a rc, te s tr a its ,
1165 — O C h ef, C h ef, t u n ou s as tra h is,
t u n o u s a tra h is.
— Tu

seras

sc u lp té d a n s le b a s a lte n oir,
co m m e A n tin o ü s.
— 0

d iv in !

— T o n p a r fu m est m o rt, A d o n is.
1170

— D iv in m e u rtrie r, to i q u i tu e s
e t su scite s !
—
l ’ a rc

et

le

Q u ’ on lu i

a rra ch e

c a rq u o is !
—

P u is q u ’il e

m a in te n a n t m a rq u é à la p a u m e
co m m e u n la rro n , q u ’ on tra n c h e au ssi
1175 ses p o u ce s !
—

A r c h e r , n ’a u ra is-tu p a s

A p o llo n p o u r c o m p lic e ?
— Il p o rte
le p re m ie r stig m a te .
—
le se rm en t m ilita ire . Il p o rte

Il a f a it

�78

LE MARTYRE

u n a u tr e s tig m a te . Il e s t tra îtr e ,
1180 — N u l jo u r n e sera p lu s ce jo u r.
— Ce n ’e s t q u ’ u n rê v e .
— J e m ’en v a is .

Ma force est à bout.
— 0 B e a u té ,
B e a u té , v i v r e e t m o u rir p o u r to i !

1185

— Mangeons les offrandes qu’on laisse
par terre, ces figues sabines.
— On ne respire que des rêves,
les rêves qu’enfantent les fièvres.
— S u s ! Q u e le s b u c c in s

reco u rb é s

so u fflen t la b a t a ille !
— O A rch e rs,
1190

b a n d e z v o s a rcs e t r a n g e z -v o u s !
— L e s N io b id e s !
— M in o ta u re ,
M in o ta u re

d ’A s ie ,

g o rg é

d e v ie r g e s e t d ’a d o le sce n ts !
— E lle s su iv r o n t. O n l ’ a é c r it :
nos « U n e m u ltitu d e d e v ie r g e s
s u iv r a

ses p a s.

»
— E lle s

son t

d o u ce s

co m m e ce la it ca illé .
— O

v ierg es,

v ie rg e s, q u e n e p u is-je v o u s fa ire
m o u rir d ’a m o u r!

�DE SAINT SEBASTIEN

79

—

E t d e s b o u rr e a u x

1200 d a n s les p riso n s o n t v io lé
d es v ie r g e s m o rte s !
— V o u s m o rd rez
la cen d re.
—

Il fa u t q u e t o u t a u tel

su rn a g e a u sa n g d es a d o ra n ts.
— O ù e s t le P a r a d is ?
— O u v re z
1205 v o s p o rtes, o u v re z d o n c v o s p o rte s ;
e t le R o i d e g lo ire en trera.
—

D ie u v ie n d r a d u M id i. L e S a in t

d esce n d ra d u M o n t P h a r a n .
— J u if
d e la p o rte

C a p èn e, v ie n s

1210 n o u s v e n d r e te s m o r c e a u x d e v e rre .
— Q u ’on les éco rch e v if s a v e c
—

d es tesso n s

de

p o ts !
— O d ie u x , d ie u x

re n v e rsé s,

b risés,

effacés

en u n jo u r !
— S o u fflez

su r le

fe u !

1215 A t tis e z les ch a rb o n s !
— V a - t ’en.
J e n ie.
—
q u i se v a u tr e ,

R o m e n ’e s t q u e la tru ie

�80

LE MARTYRE
—

fu m a n t

S u r ce c h a rn ie r

¡ ’E m p ir e

p o u rrira .

— D e b o u t , le s fo r ts , les p u rs, le s b o n s !
1220 — H â t e z le te m p s ! S o u v e n e z -v o u s I
— P e t i t g rec, p e t it g re c , je su is
to n m a ître .
—

O

serf,

ou v re

to n

âm e

p o u r v o ir , e t t e s p o ig n e ts so n t lib res.
— L e s v o ie s d e l ’im m o la tio n
1225 so n t les p lu s sû res e t le sa n g
e s t in é p u is a b le .
—

O h l ’h o rreu r,

l ’h o rr e u r d e l ’im m o r ta lité !
— M a n g e o n s les o ffra n d es. M an geo n s
ce ra isin sec e t ces o liv e s
1230 e n sa u m u re.
— U n fr o m a g e ro n d ,
u n fo n d d ’ a m p h o re, d es g â t e a u x .
— R e g a r d e c o m m e la d e n tu re
d e l ’ É th io p ie n r e lu it !
— L e s sa crifices v o u s e n g ra isse n t

1235 e t le v in d es lib a tio n s
v o u s f a it tré b u c h e r.
—

Q ue l

v o u s so rte d es n a rin e s !
—
c a s t r a t d e la G ra n d e D éesse,

�DE SAINT SEBASTIEN

81

q u ’e st-ce q u e t u fa is su r l ’ e stra d e?

1240 N ’ a s-tu p a s m êm e le fo u e t
d u G a lle , g a r a i d ’ osselets?
— Il n ’e s t m a la d e q u e d e cra in te ,
il n ’e s t iv r e q u e d e m assiq u e,
stu p éfié q u e p a r les tru ile s.
1245

— A p p a r ite u r s , sou fflez, so u fflez!

— Attisez les charbons !
—

Qu

le p rem ier fo u le ra la b r a is e ?
— V o y e z , v o y e z ! U n e d es v ie r g e s
v o ilé e v a re jo in d r e sa m ère.

Une des cinq vierges voilées se détache du
groupe et marche lentement vers les colonnes
vivantes.
1250

— E lle v e u t se p erd re.
—

E p io n e

sois lo u é e d e v a n t l ’ É te r n e l !
— M ais ils co n n a isse n t des fo rm u le s
d ’in c a n ta tio n

qui

p r é se rv e n t

de la douleur.
— Il faut les oindre
1255 de graisse vile, pour détruire
leu rs ch a rm es.
— V o ic i

la

se co n d e !

— So is lo u ée p a r le ch œ u r d es A n g e s ,
ô F la v ie !

�82

LE MARTYRE
—

E lle s é ta ie n t b elle s

co m m e les y e u x so n t b e a u x a v a n t
1260 d e p leu rer.
— 0

d ieu M in o ta u re !

— L ’h o m m e a -t- il p lu s d e la r m e s ou
p lu s d e g o u tte s d e s a n g ?
— A m o u r,
A m o u r , sa u v e -n o u s !
(

— M ais c ’e s t toi,
S é b a s tie n , q u i les en ch a n te s,

1265 q u i le s en iv re s.
— E t t u seras
sc u lp té d a n s le b a s a lte noir,
ô A r c h e r , co m m e A n tin o ü s
l ’ in c o n so la b le .
— Il e s t trè s b e a u .
R e g a r d e z -le !

R e g a rd e z -le !

1270 — E t la tro isiè m e se d é ta c h e
e t su it le s a u tre s.
— S o is

lo u ée

p a r les T r ô n e s e t les A rd e u rs,
J u n ie !
—

L ’é to ile d es G é m e a u x

c u lm in e , ô frères.
— H o n n ie
1275

so it

la ch ie n n e e t to u te sa p o rté e !
— Que. t a la n g u e n e se d é ta c h e

�DE SAINT SEBASTIEN
p lu s d e to n p a la is u lcéré 1
— N o n , v o u s n ’ a lle z p a s p r é v a lo ir !
— J e te z -le s d eh o rs ! J e te z -le s
1280 d e h o rs ! Ils p u e n t.
—

N o u s fo rcero n s

v o s p o rte s a v e c la co gn ée.
— A u x to u r m e n ts ! L a b ra ise e s t à p o in t.
— A p p a r ite u r s , a p p a rite u rs,
t o u t e s t d o n c p rê t.
—

1285 « J a m a is a ssez ! J a m a is assez ! »
— L a d o u leu r e s t in é p u isa b le .
— L e son d u V e r b e fu t sem é
d an s la fe r tilité d u m e u rtre .
— V io le n c e s

su r

v io le n c e s !

12oo — J a m a is assez ! J a m a is assez !
— Q u i d on c le p re m ie r fo u le ra
la b ra ise v iv e ?

Ici, comme Sébastien est debout, près du
feu bas, il s’olïre.
LE SA IN T .
M oi, le p rem ie r.

La multitude ondoie. Les archers entourent
leur chef aimé.

E t n o u s d iro n

�84

LE MARTYRE

L E S H É R A U T S.
— S ilen ce.
— S ilen ce.
— S ilen ce.
1295 L e ju g e p a rle .

Jule Andronique, secoué par les assesseurs,
fait des gestes vains. Les attestations des
Asiatiques dominent la rumeur confuse.
LE P R E F E T .
S a isisse z l ’A r c h e r ! O ù so n t-ils
les so rciers q u i...

LES A R C H E R S

D ’E M E SE .

— N o n ! O n n e p e u t p a s!
— Q u ’on l ’e m p êch e
q u ’ on

l ’e m p ê ch e !
—

Il e

13oo O n n e l ’a p a s ju g é . P e rso n n e
en co re n e p e u t le so u m e ttre
a u x to u r m e n ts ; c a r il e s t u n C h ef,
il est le C h e f d e la c o h o rte
d ’E m è se , il e s t l ’ am i d ’A u g u s te .
1305

—

Il fa u t q u ’ a v a n t on le d én o n ce

à l ’ E m p e r e u r.
—
ju g é p a r C ésar.
— E t il fa u t

Il fa u t q u ’il so i

�DE SAINT SEBASTIEN

85

q u ’il so it d é p o u illé des in sign es.
— Q u ’ on l ’e m p ê ch e d e se liv r e r
à son délire.

LE SA IN T .
A r c h e r s d ’ E m èse , a rc h e rs d ’E m èse ,
j e le fera i.

LES A R C H E R S

D ’EM ESE.

— E n te n d e z le son d e sa v o ix .
O n en tre m b le . T o u t c œ u r tressa ille.
— Il e s t sa cré p a r la M an ie.
— Il e s t h o rs de lu i-m êm e . Il p o rte
u n m aléfice.
—

Il e s t la p ro ie

d ’u n r ê v e sa u v a g e .
—

0

C h ef, C h ef,

re n tre en to i-m ê m e !
—
C o m m e n t p o u rra it-il se so u iller
d e ce m é fa it, é ta n t si b e a u ?
— T u ne p e u x p a s !

LE SA IN T.
A r c h e r s, si ja m a is v o u s m ’a im â te s,
je le fera i.

Ici un jeune homme à la voix harmonieuse
lui adresse la suprême déprécation.

V o y e z -le .

�86

LE MARTYRE

L’A R C H E R A U X Y E U X V A IR O N S.
1325 T a n t q u e t u p o rte s à t o n p o in g
l ’ a rc d ’E m è s e g a r n i d ’iv o ir e
e t d ’ or, g ra n d , d o u b lé , à d e u x co rn es,
p u r co m m e la lu n e n o u v e lle
e t cria rd co m m e l ’h iro n d elle,
1330

(ô S é b a s tie n in tré p id e ,
C h e f à la b e lle ch e v e lu re ,
é co u te -m o i) t a n t q u e t u p o rte s
su sp en d u co m m e la cith a re
p a r la b a n d e p o u rp re , p lu s h a u t

1335

q u e l ’é p a u le g a u c h e , le lo n g
c a rq u o is

o b liq u e

à

d ix - h u it

d ard s,

r e c o u v e r t d e p e a u d e p a n th è re ,
(ô

S é b a s tie n

in tré p id e ,

C h e f à la b e lle ch e v e lu re ,

1340 é co u te -m o i)

ta n t

que

tu

p o rte s

d a n s le ca rq u o is à d ix - h u it d a rd s
n e u f e t n e u f v ie s d ’h o m m e s ce rta in e s
d e t a c e r titu d e , se ig n e u r,
t u n e p e u x p a s.

LE

SA IN T .

1345 O S a n a é , v o ic i m o n arc.
J e le se rre d a n s c e tte m a in
q u e p erce u n in v is ib le clo u .
Il e s t d o u b lé. M ais le te n d o n

�DE SAINT SEBASTIEN
d e b ê t e , q u i s ’a ju s t e a u f û t

87

-,—

135o e t q u i s ’y c o lle d e f a ç o n
à n e fa ir e q u ’u n a v e c lu i,
n ’e s t p a s i n s é p a r a b le c o m m e
c e file t d e s a n g q u i s ’y fig e ,
t u v o is , d e l ’ u n e à l ’ a u t r e c o c h e
1355 s a n s s e n o ir c ir .

L’A R C H E R A U X Y E U X V A IR O N S.
N o u s d em a n d ero n s a u x d ev in s
e t a u x m a g e s ce q u ’u n t e l sign e
m o n tre, seign eu r.

LE SA IN T .
J e le sais. O r, to i, co n sid ère
1360 la fig u re d e l ’a rc, a rch er,
p u isq u e t u es m a rq u é p a r D ie u
q u i t ’a fa it le s d e u x y e u x d iv ers,
l ’u n b leu , l ’ a u tr e n o ir, co m m e jo u r
e t n u it. T u clo s u n p e u le n o ir

1365 q u a n d t u v is e s le b u t, afin
q u e to n re g a rd so it t o u t p a re il
à l ’a ir q u e tr a v e r s e le t r a it.
J e t ’ a i v u . R e g a r d e . C e t a rc
fig u re la T r in it é sa in te.
1370

L e f û t e s t le P è re , la co rd e
e s t l ’E s p r it, la flèch e em p en n ée

�88

LE MARTYRE

5 e s t le F i ls q u i d o n n a son san g.
E t il n ’y a u ra p lu s d e ta c h e s,
s a u f la ta c h e d u sa n g to m b é
1375

d es m a in s e t des p ied s d u S eig n eu r.
O r, c e t a rc, j e te le co m m e ts,
e t le té m o ig n a g e v e rm e il
q u i r a b a is s e l ’iv o ir e e t l ’ or.
M ais j e v e u x la n c e r m a d ern ière

1380 flèch e, ô E lu s d e la c o h o rte
d ’ E m è se . A q u i?

Il prend le dard du carquois, par-dessus son
épaule. Un profond frémissement se propage
dans la multitude entassée. On s’écarte, on
recule.
DES

V O IX .

— A q u i?
— A qui !

LE P R E F E T .
A p p a r it e u r s !

LES V O IX .
— Il a so u ri.
— É c a r te z -v o u s !
— Q u i v a - t- il v is e r ?
— A n d ro n iq u e ,
1385 A n d r o n iq u e , p re n d s g a r d e à to i !

�DE SAINT SEBASTIEN

89

Le goutteux souffle et renifle, dans l’effare
ment.
LE P R E F E T .
A p p a r it e u r s , d é sa rm e z-le ,
d é sa rm e z -le !

VITAL.
S é b a stie n ,
q u e v e u x - t u fa ire ?

Les Asiatiques protègent leur chef contre
toute atteinte.
LES V O IX .
— Il a so u ri !
— C a r il e s t in fa illib le .
— A rch er
1390

v a ir o n , ô te -lu i l ’ a rc !
—

Ils o n t

p eu r, ils o n t p eu r.
— O r q u i v a - t- il
tu e r ?
—

N on ! « T u

n e tu e ra s

p o in t. »

Il a d it : « T u n e tu e ra s p o in t. »

La quatrième des cinq vierges se détache
de Théodote, auquel n’en reste plus qu’une
seule.
— S o is lo u é e p a r to u s le s A r c h a n g e s ,

1395 Ô T é lé s ille !

�90

LE MARTYRE

Sébastien, ayant bandé l’arc et encoché
la flèche, se place entre les deux colonnes que
charge la passion des deux frères. Il plie un
genou à terre, la face vers le ciel.
LE

SA IN T .

S i j e su is d ig n e d e se rv ir
T o n F ils , le M a r t y r d es m a r t y r s ;
si j ’ a i p a r m a fla m m e e x a lt é
su r le fe u b a s T a v é r it é ;

1400 si j ’ a i re ç u d u C h rist S e ig n e u r
ce s tig m a te d e S a d o u leu r
d a n s m a m a in q u i en e s t p lu s fo rte ,
A d o n a ï, D ie u
in v in c ib le s ,

d es co h o rte s

D ie u

d es

c o m b a ts

1405 sa n s m erci, ô T o i q u i a b a ts
le c h e v a l e t le c a v a lie r
d a n s la m er, T o i q u i sa n s b é lie r
b rises les m u rs d es v ille s fa u sses,

-

D ie u d e la fo u d re , e x a u c e , e x a u c e
i 43o c e t t e p riè re q u i s ’ a ig u ise
a u fe r d u d e rn ie r t r a i t !

Ici il ajuste le trait; puis, renversant le
corps en arrière et soulevant tout le bras gauche,
il tire de toute sa force la corde jusqu’à la
grande veine du cou.
J e v is e .

Il vise, les empennes contre l’œil.

�DE SAINT SEBASTIEN

91

M on D ie u , j e t e d e m a n d e u n signe,
si je su is d ig n e.

Il décoche le trait vers le ciel pâle, entre
les deux colonnes vivantes, au-dessus des
lys splendides. Et il regarde, encore à genoux.
Des hommes, des femmes accourent, se
pressent, se tendent dans les entre-colonne
ments, en grande anxiété. E t tous ils regardent
si la flèche ne retombe pas.
D ES

(v

V O IX .

— O n n e v o i t p lu s la flèch e !
— O ui,
1415 je la v o is, j e la v o is.
—

N o n . E lle

v a trè s h a u t, trè s h a u t, d is p a ra ît.
— O n n e la v o it p lu s.
— A t te n d e z !
— S ile n c e !

Ils retiennent leur souffle.
— E lle v a

re to m b e r !

— A t te n d e z !
— S ile n c e ! S ile n c e !

Ils retiennent leur souffle.
1420

— N o n , elle n e re to m b e p a s !
— L a flèch e n e r e to m b e p a s !
— R ie n n e r e to m b e !

�92
LE

LE MARTYRE
SA IN T .

G lo ire, ô C h rist ro i !

Ici il se lève et se retourne.
E t m a in te n a n t je m e d ésa rm e !
1425 J e su is l ’A r c h e r c e r ta in d u b u t.
Sanaé,

Sanaé,

v o ic i

l ’ a rc d o u b le, le c a rq u o is fo u rn i
d e d ix -s e p t s a g e tte s

ailées

e t le b r a ssa r d o ù est g r a v é e
1430 la fig u re z o d ia c a le
d u S a g itta ir e c r ib lé d ’ a stres.
J e te le s co m m e ts. J e les offre
à m es élu s d e la c o h o rte
d ’ E m è se . V o ic i.

Il donne à Sanaé l’arc, le carquois, le bras
sard. Une claire allégresse l’illumine. Tous
les regards dans l’éblouissement sont fixés
sur sa face. Il ne sent que l’ébriété de l’élection
certaine.
J e su is lib re !

1435 S o u v e n e z -v o u s. J e su is la C ib le !
S o u v e n e z -v o u s d e ce te rrib le
esp o ir, e t q u e j e se ra i d ig n e
d e d e m a n d e r à D ie u d es signes
p lu s é c la ta n ts .

-

�DE SAINT SEBASTIEN
LES A R C H E R S

93

D’E M E SE .

1440 Sébastien ! Sébastien !
Sébastien !

Derrière les appels des hommes on croit
entendre d’autres voix, des voix chantantes,
de divins échos épars dans l’espace lointain,
diffus dans l’immensité du miracle céleste.
Tout ici, l’effluve des lys, la fumée de
l’oliban, la chaleur de la braise, l’anxiété
des âmes, le silence de Vesper, tout devient
mélodie mystérieuse.
LE

S A IN T.

M es frères, m es frères, j ’ en ten d s
le b r u it des ch a în es q u i se b risen t,
le ch o c d e l a h a ch e , l ’é c la t
1445 d e la fo u d re, les q u a tr e v e n ts
p le in s d e sem en ces e t d e cris,
le le v a in d e l ’esp o ir te rrib le !
M es frères, m es frères, j ’en ten d s
la m élo d ie d u sa in t co m b a t,
1450

le ch œ u r d iv in des se p t flé a u x,
l ’a n n o n cia tio n d es astres,
e t la m a rc h e d u n o u v e a u d ieu
à c ô té d e l ’h o m m e n o u v e a u ,
e t les lisières d e la te rre

1455 fré m iss a n te s c o m m e les b o rd s
d ’u n e b a n n iè re

q u ’ on

d é p lie

M agister
Claudius

sonum
dedil
usque
ad finem .

�94

LE MARTYRE

e t le to n n e rre q u i relie
d a n s le s to m b e s , l ’ â m e d es m o rts
a u x os d e s m o r ts !

D E S V O IX P A R T O U T É P A R S E S .
1460 S é b a s tie n , S é b a s tie n ,
t u es té m o in !

Il semble que l’invocation du nom admirable
soit portée par un chœur angélique, près et
loin. Soutenu par ses esclaves, accompagné
de la dernière de ses filles, Théodote va
rejoindre le groupe dévoué, entre les colonnes
saintes.
UNE

V O IX .

S o is lo u é e p a r les C h éru b in s,
ô to i, la p lu s je u n e , C h r y s ille !
T o i, p a r le s D o m in a tio n s ,

1465 ô T h é o d o te , so is lo u é
dans

le

haut

c ie l !

Maintenant la mère douloureuse, le vieillard
infirme et les cinq vierges occupent l’entre
colonnement et relient par la chaîne de leurs
corps les deux âmes patientes. La force même
du feu possède sauvagement l’Archer désarmé.
LE

SA IN T .

S o u ille z d e p rès, so u illez d e près,
v it e , a v e c d es so u fflets d e fo rg e !

�DE SAINT SEBASTIEN
A g e n o u ille z -v o u s ; e t p o u sse z
1470 v o s

h a le in e s.

A g e n o u ille z -

v o u s ; a p p u y e z - v o u s su r v o s co u d es,
en flez v o s jo u e s, te n d e z v o s lèv res,
p o u sse z t o u t le v e n t d e v o s âm es
su r le s tis o n s n o irs. Q u e la fla m m e
1475

ja illis s e , q u e les é tin c e lle s
s ’e n v o le n t c o m m e d es a b e ille s
iv re s , q u e l ’ a rd e u r e n d e v ie n n e
s e p t fo is p lu s a rd e n te , ô A rc h e rs,
A rc h e rs, si ja m a is v o u s m ’ a im â te s !

1480 Q u e v o t r e a m o u r j e le co n n aisse
en fin, à m esu re d e fe u !
O te z -m o i g r è v e s e t cu issard s,
g en o u illères e t so lerets.
Q u e j e sois n u -p ied s e t n u -ja m b e s,

1485 co m m e le v e n d a n g e u r a g ile
q u i s’ a p p r ê te à fo u le r le s g ra p p e s
ro u g e s

dans

la

cu ve

fu m a n te !

A p p o r te z le s sa rm e n ts, les ceps,
les b ra n ch es, le s ra c in e s m o rte s,
1490 les é c a ille s d es p in s e t to u s
le s r o s e a u x d e t o u t le m id i
p o u d r e u x d e so leil, p o u r la fla m m e
so u d ain e , ô frères ; e t c o u v r e z
d ’u n g ra n d

b û c h e r les n o irs tiso n s.

1495 J e d an sera i p lu s h a u t, p lu s h a u t

95

�96

LE MARTYRE

q u e la fla m m e,

s e p t fo is p lu s h a u t.

J e v o u s le d is.

On lui ôte les solerets, les genouillères, les
grèves, les cuissards. Il reste avec les pièces
du tronc et des bras sur la nudité de ses
longues jambes sveltes.
T u e u rs, v o ic i, j e m e d ésa rm e.
J ’a i ren o n c é m o n arc, la n c é
1500

m a flè ch e d ern ière, q u itté
m o n b o n h a rn o is.

Et

ce p e n d a n t,

v o y e z , j e b r û le d ’a llé g re sse
co m m e a u d é b u t d e la b a ta ille
q u a n d le s e s p rits d a n s le c œ u r tin t e n t
1505

c o m m e les d a rd s d a n s le ca rq u o is
e t q u e le n e rf te n d u d e to u te
fo rce ju s q u ’a u co in b la n c d e l ’œ il,
ju s q u ’ à la v e in e d e la te m p e
c h a u d e , crie c o m m e l ’h iro n d e lle

1510

q u i se s o u v ie n t d u sa n g d e T h r a c e ,
ô

m e u rtrie rs.

Ici il s’avance vers les charbons embrasés.
A chaque angle du parallélogramme, une
couple d’esclaves éthiopiens se tient accroupie
pour soutenir sur la voussure du double dos
noir et huileux le grand soufflet de forge à
bec de griffon. La rougeur de la braise em­
pourpre tout le portique ; mais déjà le soir
em
tombe sur les jardins, qui en deviennent plus
bleus. Les arcades se remplissent d’azur.

�DE SAINT SEBASTIEN

97

Dans le sombre azur, les hautes gerbes des lys
commencent à resplendir d’une candeur sur­
surn aturelle, comme si leurs faisceaux étaient
serrés autour d’un esprit céleste.
Tout à coup des cris éclatent, la multitude
ondoie et gronde.
D ES V O IX

JU B IL A N T E S .

— Miracle !
— Miracle !
— L ’aveugle,
l’aveugle, la femme d’Attale !
— Miracle !
— Miracle !
— La femme
1515 de Venuste, Alcé la muette !
— Écartez-vous !

L A I FEM M E

M UETTE.

Tu es saint ! Tu es saint ! Je parle.
Je te rends grâce.

LA FEM M E A V E U G L E .
Tu es saint ! Tu es saint ! Je vois.
1520 Je te rends grâce.

LES _V O IX

JU B IL A N T E S .

— Miracle !
— Miracle !
— Miracle 1
u

�98

LE MARTYRE

— 0 g u é risseu r !
— L ib é r a t e u r !
— T u p révau d ras.

Sébastien ne tourne pas la tête, ne semble
pas entendre. Il est au bord de la braise comme
à la lisière d’une prairie.
LE

SA IN T .

M e v o ic i p rê t, m e v o ic i p r ê t !

1525 M es p ie d s so n t n u s p o u r la rosée
d u S e ig n e u r, e t n u s m es g e n o u x
pour

l ’a lte r n a n c e

m e rv e ille u se .

0 g é m e a u x , a c c o rd d e la d o u b le
flû te , b r a s d e la g ra n d e ly r e ,
1530 c h a n te z la g lo ire d u C h rist roi,

e t n o tre a m o u r ! C h a n te z u n e h y m n e
q u i a rd e ju s q u ’à le u rs o reilles
* scellées, ju s q u ’à le u rs cœ u rs in e r te s !
F rè re s , q u e s e ra it-il le m o n d e
1535 a llé g é d e t o u t n o tre a m o u r ?

Il entre dans le parallélogramme de feu.
E t les premiers mouvements de la danse
extatique allègent ses pieds comme si les
Anges avaient noué à ses chevilles des talon
nières invisibles.
0

d o u x m ira cle , d o u x m ira c le !

L e s ly s ! L e s ly s !

�DE SAINT SEBASTIEN

99

Les engins de bois, de cuir, de fer et de vent
accompagnent la danse avec une sorte de
respiration titanique. Les jumeaux entonnent
leur hymne. Les femmes et les esclaves sont
entraînés dans le vertige de la douleur et de
l’allégresse. On entend toujours le nom
admirable, invoqué par des voix humaines
et surhumaines.
LES V O IX .
S é b a s tie n , S é b a stie n ,
t u es té m o in !

CANTICVM GEM INORVM .
1540 H y m n e s, to u te l ’ o m b re s ’ efface.
D ie u e s t e t to u jo u r s sera D ie u .
C éléb rez Son N o m p a r le feu .
L e so leil te r rib le e s t S a fa ce .
Il
1545

v ie n t. Il sé ch era S a race

v ile , c o m m e u n m a ra is b o u e u x . H y m n e s, to u te l ’o m b re s ’ efface.
D ie u e s t e t to u jo u r s sera D ieu .
C h a n te z les œ u v r e s d e S a g râ ce,
lo u e z Ses œ u v re s, en to u s lie u x .

1550 S e m ez Son N o m m y s té r ie u x
d a n s le s p o u ssières d e l ’ E s p a c e .
H y m n e s , to u te l ’o m b re s ’e ffa c e 1

,.

�100

LE MARTYRE

Ici la mère se découvre, le vieillard se
découvre ; et ils regardent, ravis. Les cinq
vierges apparaissent hors des voiles, avec
des visages illuminés. Elles haussent la gorge
comme des colombes, pour chanter le chant
de leurs frères.
LE

S A IN T .

J e d a n se su r l ’ a rd e u r d es ly s .
G lo ire, ô C h r is t ro i !
1555 J e fo u le la b la n c h e u r d es ly s .
G lo ire, ô C h r is t ro i !
J e p resse la d o u c e u r d es ly s .
G lo ire, ô C h r is t ro i !

Ce que son âme crée, ses pieds l'effleurent.
Il semble s’alanguir comme dans la danse
ionienne, et tout à coup il se renverse et se
retourne comme le guerrier qui dans la pyrpyrhique frappe du javelot le bouclier.
J ’a i le s p ie d s n u s d a n s la rosée !
i5Gu J ’a i le s p ie d s su r le b lé q u i p o u sse !
J e b o n d is c o m m e l ’e a u d es so u rces !
J e t ’a im e, R o i.

Dans une ineffable ambiguïté, le délire
alterne avec l’extase, l’ardeur avec la liesse,
la saltation guerrière avec la jubilation nup­
tiale. Toutes les fraîcheurs qu’engendre le
printemps de son âme, il les éprouve avec sa
chair empourprée par le reflet de la braise.
Mais, dans les entre-colonnements, les sept ger­

�DE SAINT SEBASTIEN

101

bes de lys ont l’aveuglant éclat des lumières
séraphiques. Une mélodie indistincte semble
surgir derrière l’hymne des sept enfants voués.
C ’e s t c o m m e si j ’a v a is u n e â m e
fa ite a v e c d es fe u ille s d e sa u le,
1565 c o m m e si m es v e in e s é ta ie n t

fa ite s d e m u s iq u e e t d ’ a u ro re !
C ’e s t c o m m e si j e se co u a is
u n g iv r e d ’é to ile s so n o re !
J e t ’ a im e, R o i.

Il n’y a plus que le délire et l’extase,
n’y a plus que la rougeur des feux bas et la
candeur des hauts lys. Maintenant la salutation
séraphique surmonte l’hymne terrestre.
CH O RVS S E R A P H ICVS.
1570

S a lu t, ô L u m iè r e ,
L u m iè r e

du

M on d e,

C r o ix la r g e e t p ro fo n d e ,
T r è s - h a u te B a n n iè re ,
-

H a m p e tu té la ir e

1575 e t V e r g e fleu rie,
S ig n e

d e v ic to ir e

e t P a lm e d e g lo ire
e t A r b r e d e v ie !

LE
Y”

SA IN T .

J ’e n te n d s v e n ir u n a u tr e c h a n t.

i 58o J ’e n te n d s le s s e p t lu t h s étern els.

�102

LE M ARTYRE

L e s l y s fo n t t o u t e la lu m iè re .
I ls fo n t t o u t e la m élo d ie .
V o u s le s fa u c h e z , e t ils re n a isse n t.
V o u s le s b rise z , ils s o n t d e b o u t.
1585 Ils o n t la t ig e im p érissa b le.

V o y e z , v o y e z ! Ils m e r e g a r d e n t
c o m m e d e s A n g e s c o u v e r ts d ’y e u x
pour

l ’ é p o u v a n te .

Le rayonnement des grandes gerbes para­
pard isiaques a vaincu la force des feux bas. Tous
ceux qui voient, tous ceux qui entendent sont
frappés de stupeur et de terreur. E t la trans­
transfiguration s’accomplit. Sept Séraphins, sept
Lumières de la hiérarchie lumineuse, surgis­
sent des gerbes et s’avancent dans les entrecolonnements. Ils chantent : l’immensité de
leurs voix semble la porte ouverte du Ciel.
V o ic i le s s e p t T é m o in s d e D ie u ,
1590

les C h e fs d e la M ilice a rd e n te .

Les femmes, les esclaves, les magistrats,
les soldats, les bourreaux, tous ceux qui voient,
tous ceux qui entendent, sont tombés, la face
contre les dalles. Mais les jumeaux semblent
faire un seul corps et une seule clarté avec les
colonnes unanimes qui soutiennent le portique
du Nouveau Jour.
T o u t le c ie l c h a n te !

PRIMVM

E X P L IC IT

SANCTI SEBASTIA NI
INCRVENTVM

SVPPLICIVM

�LA SECONDE M A N SIO N

LA CHAMBRE MAGIQUE

��LES PER SO N N A G ES.
L E S A IN T .
LA F I L L E M A L A D E D E S F I E V R E S .
LES SEPT MAGICIENNES :
PHOENISSE.
IL A H .
H A S S U B.
JARDANE.
ATRENESTE.
PHERORAS.
HYALE.
L’ A F F R A N C H I G U D D E N E .
l ’a c o l y t e p h l e g o n .
LE LECTEUR EUTROPE.
LES CATECHUMENES ADOLESCENTS
HERMYLE.
GORGONE.
ATHANASE.

�LES

ZE LA TE U R S

THEODULE.
CYRIAQUE.
NARCISSE.
BASILE.
L’E U N U Q U E ZACHLAS.
l ’i n t e n d a n t i i e l c i t e .
LES ESCLAVES :
DEBIR.
MENES.
PANTENE.
LUCIPOR.
CORDULE.
AL C E .
NADAB.
LE DECAN.
LE COCHER DU CIRQUE.
LA T O U R B E D E S E SC L A V E S, DES
A FFR A N C H IS, DES N E O PH Y T E S, DES
ZELATEURS.
LA V O I X D E L A V I E R G E E R I G O N E .
LA V O IX D E LA V IE R G E M A R IE.

�aperçoit une voûte en
ellipse, d’une matière
si polie qu’elle renvoie
toutes lés images, à la
façon d’un miroir con­
conave. Une porte rectan
gulaire à deux vantaux,
vaste comme le portail
d’un temple, est fer­
ferm ée dans la paroi du fond. On y monte par
sept degrés peints des couleurs planétaires,
comme les sept étages de Ninive, les sept
enceintes d’Ecbatane. Deux idoles solaires,
deux colosses entièrement vêtus de spires ser­
rpes entines jusqu’aux pieds onglés et ailés,
tenant dans les deux mains deux clefs symé
triques, supportent le linteau monolithe où
est gravée une inscription chaldéenne. La face
du Soleil et la face de la Lune brillent sur les
vantaux de bronze aux gonds énormes.
A droite et à gauche, percées dans la courbe
extrême de la voûte qui retombe et s’appuie
sur les dalles, deux issues basses, noires
d’ombre, semblent les bouches de deux longs
couloirs dédaléens.
n

�108

LE MARTYRE

Des chaînes d’or enchaînent à sept cippes
triangulaires sept femmes coiffées de mitres
et habillées de robes traînantes. Chacune,
dans la cavité de chaque cippe, entretient le
feu coloré de chaque planète. Et, comme elles
se penchent sur les creusets occultes, leurs
visages se colorent diversement entre leurs
tresses tordues en cornes de bélier. La magi­
agicienne de Saturne a le visage livide, presque
m
noir ; la magicienne de Jupiter l’a rouge clair;
la magicienne de Mars, rouge sombre ; la
magicienne de Mercure, bleu ; la magicienne
de Vénus, changeant ; la magicienne de la
Lune, argenté ; la magicienne du Soleil, tout
or. A leurs pieds gisent des coffrets, des cor­
corb eilles, des urnes, des fioles, des coupes, des
tablettes. Et, penchées, elles épient les fusions
sublimes, à travers leurs masques planétaires
qui tour à tour s’avivent et pâlissent en dégra­
dant par d’indicibles nuances.
Comme la sirène qui souffle dans la nacre
de la conque tordue, chacune chante profon­
dément dans le charme de la pierre creuse.
P H O E N IS S E .
U n n o u v e a u S ig n e e s t d an s l ’esp ace.
U n r o y a u m e tr o u v e so n roi.
L e jo u r tre m b le . L a n u it s ’efface.

ILA H .
1595 O T e m p s , ô T e m p s , sa b le fu g a c e
e t g o u t te d ’e a u p â le q u i c h o it !
U n n o u v e a u S ig n e e s t d a n s l ’esp ace.

Magister
Claudius
sonum
dédit.

�DE SAINT SEBASTIEN
H A SSU B .
Rêve, entre la vie qui passe
et la mort qui dure, isthme étroit !
1600 L e jour tremble. L a nuit s'efface.
0

JA R D A N E .
A m e frêle d an s la ch a ir lasse,
iv r e d ’esp oir, fo lle d ’effro i!
U n n o u v e a u S ig n e est d an s l ’ esp ace.

A T R E N E ST E .
I l p a r a ît. Q u i e st-ce q u i la c e
1605 la sa n d a le d e son p ied d ro it?
L e jo u r tre m b le . L a n u it s ’efface.

P H E R O R A S.
I l m o n te . S o n fr o n t e s t la p la c e
d e la lu m ière, q u ’ i l a ccro ît.
U n n o u v e a u S ig n e e st d an s l ’esp ace.

HYALE.
1610 L e s m ers so n t le s b o rd s d e sa ta sse ,
l ’a u b e e s t u n e p erle à son d o ig t.
L e jo u r tre m b le . L a n u it s’ efface.

P H O E N ISSE .
D a n s l ’a m o u r e s t to u te la g râ ce .
L e so u rire est la seu le lo i.

109

�110

LE MARTYRE

i6i5 U n n o u v e a u S ig n e e s t d a n s l ’esp ace.
L e jo u r tre m b le . L a n u it s ’efface.

L’ombre qui tombe de la voûte est éclairée
par les sept figures immobiles des Voyantes,
comme par sept lampes magiques. Ici, sou­
dain, éclate l’appel de Sébastien dans l’obscu
rité du dédale.
LE

SA IN T .

A m o i, G u d d è n e ! A m o i, P h lé g o n !
J ’a i t r o u v é l ’issu e. E n te n d s -tu
m a v o ix , G u d d è n e ? L e s d é to u rs
1620 so n t d o u te u x . N e t ’ é g a re p a s !

Il s’élance. Il a l’aspect farouche du destructeur
teur. Un marteau pesant est à son poing, le
marteau du tailleur de pierre, à deux têtes
dont l’une armée de pointes pour entamer
le bloc. Comme il découvre la grande porte,
il monte impétueusement les marches de
l’escalier.
L a p o rte ! L a p o rte ! J e v a is
t ’ a r r a c h e r d e te s g o n d s scellés.

Il frappe avec son marteau le vantail
retentissant. Les femmes aux chaînes, sans
détourner du cippe leur visage illuminé, jettent
un cri d’effroi.
&lt;
Q u i ê te s -v o u s?

Il est debout sur le septième degré, s’ados­
sant au vantail du Soleil, qui semble porter

�DE SAINT SEBASTIEN

111

dans son disque la tête juvénile pareille au
chef du Baptiste dans le plat d’or suspendu.
LES M A G IC IE N N E S.
Q u i e s -tu ? Q ui e s-tu ?

LE

SA IN T .
V o u s êtes

1625 e n ch a în é e s à l ’œ u v r e d es ch a rm es,
m a g ic ie n n e s.

Elles sont toutes frémissantes dans la
fixité de leur vision, comme des arbustes
feuillus qu’un vent bas agiterait sans mou­
voir la fleur de la cime.
‘ LES

M A G IC IE N N E S.

N ous avons vu , nous avons vu
la g ra n d e im a g e .

P H E R O R A S.
M a is n o u s n e p o u v o n s p a s en co re
163o n o u s d éto u rn er, se ig n e u r, si m êm e
t u es u n d ie u .

LE

SA IN T .

Q u i ê te s -v o u s?

H A SSU B .
O b se rv e

n os fa c e s

p en ch ées.

N o u s g a rd o n s les fe u x d es p la n ètes.

�112

LE M A R T Y R E

1635 V o is -tu le s a sp e c ts d es m é ta u x
q u ’e lle s e n g e n d re n t, a u x co u leu rs
de nos fa c e s ?

La réverbération du feu secret dans la
cavité du cippe devient de plus en plus forte,
suivant le rythme incantatoire. Une anxiété
croissante exalte ou rompt la voix de celle
qui évoque les aspects de l’avenir.
J e su is H a s su b .
J e su is g a rd ie n n e d e N a b o u ,
q u e le s L a t in s n o m m e n t M ercu re.
1640 N e su is-je p a s b le u e co m m e l ’ o m b re

d e l ’â m e o ù la p en sée rep o se
p a re ille à u n é c la ir v o ilé ,
c o m m e l ’o m b re o ù le n te m û rit,
p a re ille a u sa p h ir so lita ire ,
1645 la p a ro le

q u i ch an gera

le m o n d e e t v a in c r a le to m b e a u ?
M ais d ’ o ù v ie n s - tu ? Q u el d ie u , q u el m a îtr e
a p p r it à t e s lè v r e s si je u n e s
les b la sp h è m e s im p é ris sa b le s?
1650 Q u i e s t c o n tr e t o i? T o u t l ’a zu r
r a y o n n e . L u m iè r e ! L u m iè r e !
L u m iè r e ! T u t e tie n s d e b o u t,
c a m b ré co m m e l ’ a rc d e te s lè v re s
d a n s le so u rire. T u p a ra is
1655 h érissé d e ra y o n s . T u p o rte s

�DE SAINT SEBASTIEN

113

la co u ro n n e d ’o r e t la p a lm e.
Ah,

q u i e s -tu ?

Le feu s’éteint, la figure s’éteint comme les
pierreries de la mitre. Semblable à une larve
morne, la femme s’affaisse sur la dalle, contre le
cippe, dans ses propres chaînes ; et elle y
reste accroupie, silencieuse, près des coffrets,
des corbeilles, des urnes, des fioles, des coupes,
des tablettes.
P H O E N ISSE .
J e su is P h œ n isse, la g a rd ie n n e
d e D ilb a t q u ’ on n o m m e V é n u s
1660 la d éesse m ère de R o m e ,
la fleu r d e la v a g u e fleu rie,
v o lu p té d ’h o m m es e t d e d ie u x .
T u la d é d a ig n e s ! Ses s ta tu e s
s ’é cro u le n t. R e g a rd e ,

reg a rd e

1665 m o n v is a g e c h a n g e a n t ! M on cœ u r
m a la d e o n d o ie d a n s la m er ch a u d e
d e P h é n icie . L ’ écu m e e s t co m m e
la b a v e d es p leu reu ses lasses
d e crier le u r d ésir. J ’en te n d s
167o les la m e n ta tio n s des fe m m e s
q u i d é ch ire n t to u s le s n u a g e s
d u so ir e t d u b e n jo in . J e v o is
le b el A d o le s c e n t co u ch é
su r le lit d ’ébèn e. U n e fra îc h e
H

�114

LE MARTYRE

1675 b lessu re e s t su r sa cu isse blêm e.

L e s fe m m e s s ’a c h a rn e n t. D e s roses
n a is s e n t d u sa n g , d es an ém o n es
n a iss e n t d es larm es. Il e s t m o rt,
le B ie n -a im é !

Elle renverse la tête en arrière, éteinte. Elle
s’écroule comme un monceau de cendres. Elle
reste au pied du cippe, avec ses chaînes,
comme l’esclave morte de fatigue qui s’abat
au pied de la meule sans quitter la sangle.
P H E R O R A S.
168o D e

l ’ o r ! D e l ’ o r ! J e v o is d e l ’ or

q u i re sp le n d it, d e l ’ o r q u i to m b e ,
d e l ’o r q u i c o u v r e e t q u i é to u ffe ;
des co lliers, d es a n n e a u x , d es to rq u es,
sa n s n o m b re, sa n s n o m b re ; d es ch o ses
1685 é tin c e la n te s

et

p e s a n te s

san s n o m b re, le p o id s d u tréso r,
le su p p lice d u m é ta l ja u n e ;
ca r je su is P h é ro ra s, g a rd ie n n e
d e J u p ite r . E t l ’E m p e re u r
169o te reg a rd e , v e r s to i s ’in clin e,
h a le tte . T u a s d a n s to n p o in g
sa v ic to ir e d ’ or. M ais t u sou ffres,
t u so u ffres. S u r to i le to n n erre
trio m p h a l des b u ccin s réso n n e.
1695 T u a p p elle s to n d ieu, t u n o m m es

�DE SAINT S E B A S T IE N

115

u n seul d ie u d e v a n t to u s le s d ie u x .
D e s h o m m e s c r ie n t a u sa crilè g e .
O rp h é e ! O rp h ée !

Elle n’a plus de couleur. Toute blême, elle
tend ses bras enchaînés ; puis, elle semble se
casser comme la tige du pavot frappé par la
verge. A terre, elle incline la tête sur ses
genoux soulevés.
JA R D A N E .
A p o llo n ! A p o llo n ! O n co u p e
1700 le s co rd es à la ly r e , co m m e

u n e c h e v e lu r e te n d u e .
O n la t ie n t p a r l ’u n e d es co rn es
d ’iv o ire , c o m m e u n e v ic tim e ,
p o u r la m u tile r. O n e n te n d
1705

d es cris. T u es im p ie , t u es
im p ie . T u o ffen ses m o n d ieu.
J e su is J a rd a n e , la g a rd ie n n e
d u g r a n d lu m in a ir e S a m a s,
n o m m é p a r le s h o m m es S o leil,

1710

P a ia n L y r e - d ’ or, A r c - d ’ a rg e n t.
L a ly r e h e p ta c o rd e , fig u re
d es sp h ère s c h a n ta n te s , e st-elle
u n g ib e t ? P o u r q u o i é te n d s -tu
les d e u x

1715

b ra s, jo in s -tu les

d e u x p ied s,

co m m e le s e s c la v e s en c r o ix ?
T u p o u rra is en co re ê tre u n d ieu ,

�116

LE MARTYRE

a v o ir to n te m p le . P o u r q u o i d on c
v e u x - t u m o u rir?

Elle s’abandonne sur le cippe éteint comme
la pleureuse sur la stèle funèbre. Elle s’y
accoude ; elle appuie son front sans rayons
sur ses poignets croisés.
IL A H .
T u n e m eu rs p a s, t u n e m eu rs p a s
1 720

d e c e t t e m o rt. J e sa is m ie u x v o ir .

Je v o is ju s q u ’ a u p lu s o b sc u r co in
des d o u ze lie u x . J e su is Ila h .
J e fo rg e la la m e d e p lo m b .
J e su is g a rd ie n n e d e S a tu rn e ,
1 725

de la planète

m eu rtriè re .

L e s crim e s ro u g is se n t les p ied s
v a in s d u T e m p s q u i fo u le sa n s b r u it
d e g ro s c a illo ts ro u g es e t m o u s
co m m e te s a n ém o n es. S u is-je
1730 liv id e , d u m e n to n a u fr o n t,
co m m e la v io le tt e o u co m m e
l a m e u rtris su re ? T u m e tro u b les,
t u m e tro u b le s. L e s p ro fo n d e u rs
tre ssa ille n t. D e s o m b res su rg issen t
1735

p a re ille s a u x fe u illa g e s m o rts
d ’u n a rb re n o ir ch assés d e to m b e
en to m b e p a r le v e n t stérile.
T u es r e sp le n d is sa n t d e p laies.

�DE SAINT SEBASTIEN

117

T u es c o m m e crib lé d ’éto iles.
1740

A u t o u r d e to i d es a iles b a tte n t.
T u as la co u ro n n e e t la p a lm e.
Ah,

qui

e s-tu ?

Obscurcie, elle palpite encore sur la dalle
froide. Puis, elle compose en rond son long
corps souple, comme le lévrier qui s’endort
après la chasse.
A TREN ESTE.
Q u e d e fe r I Q u e d e fe r ! C ’e s t M ars
q u i l ’en gen d re, n o m m é N e rg a l
1745

o u tre m er. J e su is A tre n e s te ,
q u i g a r d e l ’a stre d e stru c te u r.
J ’ ai d a n s u n e g a in e u n e épée
q u i e m b a u m e d es d e u x tra n c h a n ts ,
p a rc e q u ’elle a co u p é les h erb es

i75o d an s le ja r d in

d e P ro se rp in e .

E t to u t le re ste e s t sa n g e t ro u ille.
L a n u it to m b e . L ’ a rb re e s t san s fleu r.
E t to u te to n â m e e s t su r to i
co m m e d e la p o u rp re san s plis.
1755

'

P o u r q u el a m o u r, p o u r q u el esp oir,
p o u r q u e lle é te r n ité m e u rs -tu ?
Q u i m e t so n so u ffle e n tr e to n c œ u r
e t te s lè v r e s ? J e v o is d es fe rs
aig u isés, d es fe rs em p en n és.

178o L e p re m ie r t e fr a p p e a u g en o u ,

�118

LE MARTYRE

se fix e en tr e m b la n t d a n s le n œ u d
d e l ’os ; m a is le d e rn ie r t e p erce
d ’o u tr e e n o u tre la v e in e c h a u d e
o ù le co u se j o in t à l ’é p a u le ...
1785 T u so u ris ! T o u t le ciel v i v a n t
e s t su sp e n d u co m m e u n re g a rd
e n tre la la r m e d e V e s p e r
e t ce so u rire.

Décolorée comme son charme, elle vacille
et tombe sur ses genoux. Puis elle s’assied
sur ses talons et demeure, les bras allongés
sur ses cuisses, comme inanimée, semblable à
ces vases funéraires dont le couvercle est une
tête divine.
HYALE.
Us d ressen t, ils d resse n t le co rp s
1770

v i v a n t su r le u r a u te l d e p ierre
co m m e la s t a tu e su r le so cle !
Il n ’a p lu s d e sa n g , il e s t p u r ;
c a r m êm e les v e in e s des d ie u x

^ c h a rr ie n t la ro u g e u r d u d ésir
1775

p lu s sa lée q u e l ’e a u d e la m er.
Il n ’ a p lu s d e sa n g , il e s t p u r.
11 est p lu s d iv in q u e le m a rb re,
p lu s d o u x q u e la p erle sc u lp té e ,
p lu s p â le q u e to u te s les ch o ses

i78o les p lu s p â le s. J e su is H y a le ,

�DE SAINT SEBASTIEN
la

g a r d ie n n e

du

119

lu m in a ir e

e x s a n g u e q u e le s m o rte ls n o m m e n t
L u n e . E t à m es y e u x so n t co n n u es
to u te s le s p â le u rs d e la T e rre ,
1785 d e la M er, d u C iel, d e l ’H a d è s,
e t d es rê v e s,

Lentement, lentement, dans le cippe cave,
le métal lunaire se refroidit, bleuit, faiblit.
d e to u s les rê v e s
q u i re n a isse n t, d e to u s les rê v e s
é v a n o u is...

La gardienne de Sin semble s’écouler le
long de la pierre comme une nappe d’eau
silencieuse et lisse. Une lueur vague hésite
encore sur sa figure entourée de tresses vio­
violettes, semblable à la lueur des méduses
marines. Elle reste ainsi effacée dans les plis
de sa robe, les paumes creuses comme celles
où l’on s’abreuve aux bords du Léthé.
La voûte s’emplit de nuit souterraine. Le
Jeune Homme, enveloppé de songes et de
sorts, est encore debout contre la porte de
bronze. E t, soudain, un chant pur se lève
au delà du seuil infranchissable.
E R IG O N E IV M

M ELOS.

J e fa u c h a is l ’ É p i d e fro m en t,
179o o u b lie u se d e l ’a sp h o d è le ;
m o n âm e, so u s le c ie l clém en t,

M agister
C laudius
sonum
dédit.

�120

LE MARTYRE

é t a it la sœ u r d e l ’h iro n d e lle ;
m o n o m b re m ’ é t a it p re sq u e u n e a ile
q u e je tr a în a is d a n s l a m o isso n .
1795

E t j ’ é ta is l a V ie r g e , fid èle
à m o n o m b re e t à m a ch a n so n .

C’est le cristal doré d’une voix virginale
qui se courbe sur l’âme comme un ciel d’août.
Anxieux, le Jeune Homme écrase sa joue
contre le vantail. Les Voyantes soulèvent leur
tête grave de sommeil et l’inclinent vers la
mélodie. Elles murmurent en rêve.
HYALE.
E lle e s t E r ig o n e , l a V ie r g e .

P H O E N IS S E .
E lle e s t E r ig o n e .

A T R E N E ST E .
L a V ie r g e
à l ’ E p i d ’o r !

LE SA IN T .
1800 G a rd ie n n e d e la p o rte close,
cré a tu r e d ’e n c h a n te m e n t,
é co u te -m o i, fe m m e o u d ém on ,
é co u te ! J e v e u x q u e t u m ’o u v re s,
fe m m e o u d ém on .

�DE SAINT SEBASTIEN

121

E R IG O N E .
1805 E n fa n t d ’u n m o rte l, q u i e s -tu ?

J e t e v o is à tr a v e r s l ’ a ira in
son ore. J e t e v o is . T u es
b e a u d a n s t a fleu r, co m m e le d ieu
q u i m ’a im a , le d ie u b o n d is s a n t
1810 p o rte u r d e th y r s e .
\

LE

SA IN T .

E n te n d s -m o i ! J e v e u x q u e t u m ’o u v re s,
fe m m e o u d ém on .

E R IG O N E .
T u a s les y e u x n o irs e t la lo n g u e
ch e v e lu r e

du

d ie u

cru e l

sa su r m a n u q u e rose
g ra p p e s d e la d o u leu r,
« près

l ’ a u tre .

LE SA IN T .
F a n tô m e , fa n tô m e d e ch a rm es,
je t e c o n ju re .

E R IG O N E .
1820 L ’in c a n ta tio n

de

S e ta r

m e fo rce . J e su is p riso n n iè re.
J ’ a i v o lé p a rm i le s é to ile s

�122

LE MARTYRE

d u L io n , p o r t a n t m o n épi
d ’ o r e t m es la rm e s.

LE

SA IN T .

1825 F a n tô m e ,

j ’ a b a t t r a i la

p o rte ;

e t le R o i d e g lo ire e n tre ra .
Au

seco u rs,

frè re s !

Il descend les degrés et court vers l’issue
noire, en brandissant le marteau.
A

m on

a id e !

O ù ê te s -v o u s?

Ici les lueurs des flambeaux éclairent l’issue.
On entend des pas, des voix. E t l’affranchi
Guddène, l’acolyte Phlégon, le lecteur EuEutrope, les catéchumènes adolescents Hermyle,
Gorgone, Athanase, d’autres briseurs d’idoles,
Théodule, Cyriaque, Narcisse, Basile, armés
de marteaux et de massues, font irruption dans
l’ombre que les lueurs troubles agitent. Des
esclaves les suivent, s’arrêtent, hésitants ;
d’autres surviennent, effrayés ou enivrés. On
plante les flambeaux dans les poings de fer
qui font saillie hors de la pierre.
GUDDENE.
S e ig n e u r, se ig n e u r, d ’a u tr e s id o les,
183o d ’ a u tre s id o les, e n g r a n d n o m b re,
d é c o u v e r te s d a n s la

m u ra ille

d o u b le ! N o u s a v o n s re n v e rsé

�\
D E SA IN T SEB A S TIEN

les d ie u x d ’ a ira in , b risé les d ie u x
d e m a rb re , b r û lé c e u x d e b o is,
1835 a rr a c h é le s p la q u e s d ’iv o ire ,
écra sé le s co u ro n n es d ’or,
so u illé t o u te s les b a n d e le tte s .
E t il n ’y a p lu s u n e id o le
ch e z J u le A n d r o n iq u e . N o u s so m m es
1840 las, se ig n e u r. N o u s m o u ro n s d e soif.

N o u s a v o n s t u é t a n t d e d ie u x ,
t a n t d e d ém o n s !
/i

HERM YLE.
A u c u n s é t a ie n t b e a u x .

G O RG O NE.

D e s rega rd s

s o r ta ie n t d e l ’a ir a in e t d u m a rb re.

A T H A N A SE .
is45 J ’a i v u co u le r d u sa n g, d es la rm es.

PHLEGON.
C ’é t a it le v in , c ’é t a it le m ie l
des

o ffra n d es.

EUTROPE.
Il n e fa u t p a s
les re g a rd e r.

123

�124

LE MARTYRE

GUDDENE.
J e d é to u rn a is
les y e u x , en a s s é n a n t les co u p s.

LE SA IN T .
185o V o y e z

la p o rte !

H ER M Y LE .
Il y a des fem m es co u ch ées
su r le s d alles.

A T H A N A SE .
A v e c d es m itre s.

GORG O NE.
E lle s n e re m u e n t p a s .

A T H A N A SE .
S o n t-e lle s
e n ch a în ées ?

HERM YLE.
D e s m a g icien n es.

LE SA IN T .
1855 II fa u t a b a tt r e c e t t e p o rte .

GUDDENE.
E lle e s t d ’a ira in .

�DE SAINT SEBASTIEN
EUTROPE.
E lle e s t m a ssiv e .

PH L E G O N .

E lle a des g o n d s in é b ra n la b le s.

B A SIL E .
O n n e d is tin g u e p a s le jo in t
d es d e u x v a n t a u x .

N A R C ISSE .
N i la serru re.

PH L E G O N .
Q u i a la

c le f?

GUDDENE.
EUTROPE.

O ù e s t la c le f?

Q u ’on a p p e lle Z a c h la s l ’e u n u q u e !

PHLEGON.
Q u ’on

a p p e lle

H e lc ite !

G O R G O NE.

S a it-o n

c e q u ’elle c a c h e ?

B A S IL E .

U n la b y r in th e .

THEODULE.
L e la ra ire d es d ie u x h o n te u x .

125

�126

LE MARTYRE

C Y R IA Q U E .
1865 U n

cellier, p e u t-ê tre .

N A R C ISSE .
U n tréso r.

G O R G O N E.
U n to m b e a u .

A T H A N A SE .
D e s m on stres.

HERM YLE.
U n rêve.

EUTROPE.
V o ilà

LE

le

S y r ie n !

SA IN T .
H e lc ite !

On voit ici l’intendant de Jule Andro
nique percer la tourbe des serfs qui, de plus
en plus épaisse, encombre les issues. Il est
jaune et onctueux comme la cire, mince et
flexible, avec de beaux yeux de lièvre agran
dis par le fard et par l’angoisse.
D o n n e la c le f de c e tte p o rte .
O u v re ,

to i-m ê m e .

H ELC IT E .
187o

0 se ig n e u r, m o n m a îtr e e s t m o u ra n t.
Il g é m it d an s sa co u ch e. Il n o m m e

�DE SAINT SEBASTIEN

127

to n n o m . Il t ’ a p p elle , il t ’a d ju re ,
se ig n e u r. N ’a v a is - tu p a s p ro m is
de le g u é rir, s ’il te la issa it
1875 b riser les im a g e s d es d ie u x
d an s

ses m aison s,

d an s

ses

p o rtiq u es,

d an s ses ja r d in s ? T u es v e n u
seul, à la to m b é e de la n u it ;
e t, p lu s ta rd , d ’a u tre s d e stru c te u rs
188o so n t v e n u s a v e c d es m a r te a u x
b ie n p lu s lo u rd s. T u a s ren versé
le s sta tu e s , les a u tels. T u as
ch a rg é d ’é p o u v a n te e t de crim e
la n u it. N o u s so m m es to u s tre m b la n ts.
18S5 O n v o it d es la rv e s, on en te n d
des sa n g lo ts. L e s e s c la v e s h u rle n t
d an s l ’e rg a s tu le , ou se reb elle n t,
ou in v o q u e n t le ch a n g e m e n t.
N o u s a v o n s p erd u to u s nos d ie u x ,
189o en v a in . M on m a ître,

d an s les n œ u d s

d e la d o u leu r, t ’ a p p elle , to i
q u i as g u é ri l ’ a v e u g le , toi
qui as co n solé la m u e tte ,
to i q u i su r c e tte ch a ir so u ffra n te
1895 a s fa it p a c te d e d é liv ra n c e
san s le rem p lir !

�128
LE

LE MARTYRE
SA IN T.

Il est d a n s les n œ u d s d e la fra u d e .
Il e s t to u t n o u é d e m en son ges.
L a P e u r d ’u n c ô té de sa co u ch e
1900

se tie n t, e t la R u s e d e l ’ a u tre.
T u v o is, tu v o is. Il m e c a c h a it
les in c a n ta tio n s , les ch a rm es,
les so rtilè g e s e t les p h iltre s,
e t to u te s ses m a g icie n n e s

1905 im p u res, a v e c to u s ses r ite s

im p ie s. T u v o is.

Il indique au Syrien les femmes abattues
près des cippes.
GUDDENE.
N o u s a v o n s t r o u v é d a n s le s n ich es,
d errière le s s ta tu e s , d es liv r e s
e t d es ta b le tte s .

PH L E G O N .
1910

U n e s c la v e n o u s a m o n tré
to u t à l ’h eu re, d an s u n e ch a ise
d u m a ître , e n le v a n t u n e p la n ch e
d ’iv o ire , u n a m a s d e ro u le a u x
m a g iq u e s ; p u is d es ca lcéd o in e s

1915 g ra v é e s d ’im a g e s e t d e ch iffres ;
e t p u is des m a in s d ’ a rg en t, d es tê te s
d ’ a rg ile cru e...

�DE SAINT SEBASTIEN
LE

SA IN T .

E t ces s e p t fem m es en ch aîn ées?
R é p o n d s, H e lc ite .

H E L C IT E .
1920

S eig n eu r, elles so n t des c a p tiv e s
d e S id o n q u i seules p o ssèd en t
le s e c re t d es te in te s en p o u rp re,
réserv é es ja d is a u x g ra n d s p rê tre s
e t a u x v o ile s d u T e m p le . Il fa u t

1925

q u ’o n le s en ch aîn e.

LE

SA IN T .

H o m m e , t u m en s. O r, si to n m a ître
v e u t se d é liv re r de ses m a u x ,
q u ’il m a n ife s te c e q u ’il ca ch e.
Il m e fa u t d é tru ire a v a n t l ’a u b e,
193o ici, to u te œ u v r e d es d ém on s.

1935

L a n u it e s t b rè v e .

H EL C IT E .
Il y

a des ja rd in s, je pense,

d es ja r d in s su sp en d u s

avec

ces a rb res o d o ra n ts d ’ o ù co u le
c e b a u m e q u ’ on n o m m e sarran ,
p lu s d o u x q u e to u s les a ro m a te s.
E t p erso n n e a u tr e n ’a jo u i

129

�130

LE MARTYRE

d e ces arb res, fo rs le seign eu r.
J a m a is je n ’a i fra n c h i c e seuil.
194o E t je ne sais. M ais to i, p e u t-ê tre ,
t u sais, Z a c h la s .

L’Égyptien est debout, enveloppé d’un
pagne bleu, un pied en avant, les deux mains
"B allantes.
LE

SAINT.

H o m m e , t u m ens.

ZACHLAS.
N i m oi n o n p lu s, je n ’a i fra n ch i
ce seuil. J e sais q u ’il n ’y a p a s
1945 d e d ie u x , p a s d ’im a g e s d iv in es,
m a is des m e rv e ille s, co m m e l ’o rg u e
h y d r a u liq u e d e l ’em p ereu r
N éro n , r é ta b li p a r E u n o ste.
E t , q u a n d J u le é t a it e n E g y p t e ,
1950

u n h o m m e d e P h y la c e v in t
e t d it q u ’il v o u la it lu i m o n trer
le m o n stre d isp a ru q u ’ on n o m m e
H ip p o c e n ta u r e c h e z les G recs,
e m b a u m é d an s d u m iel. J e d o u te

1955

qu e c e tte m e r v e ille n e so it
en ferm ée là ...

�DE SAINT SEBASTIEN

131

EUTROPE.
F ra p p e -le , d on c, a u n o m d u C h rist,
fra p p e -le , c e t a d o ra te u r
d u C h ien e t d u B œ u f. F r a p p e fo r t !
1960

II ose

se jo u e r d e to i.

Q u ’ on le c h â tie !

Des affranchis de la famille surviennent,
l’un après l’autre, essoufflés, effarés.
LES

AFFRANCH IS.

— O H e lc ite , H e lc ite ! Z a c h la s !
— C o m m e n t n e re v e n e z -v o u s p a s ?

— Il

e st à b o u t.
—

S e ig n e u r, seig n e u r

1965 il t ’ a p p elle . V ie n s le g u é rir !
T u l ’ as p rom is.
—

V ie n s l ’a rra ch e r

a u x a ffres de la m o rt !
—
V it a l t e su p p lie, te co n ju re .
— C o m m e n t p o u rr a is -tu le tr a h ir ?
197o — T u as a c c o m p li la ru in e.

Accomplis enfin la promesse.
— P a r t o u t e s t l ’h o rreu r e t l ’effroi.
O n n e m a r c h e p lu s. L e s sta tu e s
ren v ersées e n co m b re n t les seuils.
1975

D e s b û c h e rs b rû le n t. L e s e scla v e s

S o n fds

�132

LE MARTYRE

se p ressen t tr a în a n t leu rs m ala d e s.
L e s fe m m e s p le u re n t. L e s e n fa n ts
c r ie n t. T o u s les d é to u rs so n t b o u ch é s
p a r c e t t e m asse la m e n ta b le
198o q u e rien n ’ é c a rte n i n ’ a rrête.
Q u e fe r a s-tu ?

LE

SA IN T.

L a is s e z q u ’ils v ie n n e n t. L e R o y a u m e
d es c ie u x est se m b la b le a u le v a in
q u e la p lu s h u m b le d e ces se rv es
1985 ca ch e d an s tro is m u id s d e fa rin e
ju s q u ’à ce q u e to u te la m asse
lè v e e t ferm en te.

UN

D ES A F F R A N C H IS.

M a is q u e fe r a s -tu d e to n h ô te,
ô d e str u c te u r ?

LE

SA IN T .

1990 Q u e c e t h o m m e, c h e f d e m aison ,

t ir e d e son tré so r d es ch o ses
n o u v e lle s e t n e ca c h e p a s
le s a n cien n es. L e d ieu n o u v e a u
le g u é rira .

H E L C IT E .
1995 O r il v e u t q u ’on o u v re la p o rte
d ’a ira in . O r il v e u t t o u t d étru ire .

�DE[SAINT SEBASTIEN

133

A lle z e t p o rte z le m essa g e
à V it a l, q u ’il v ie n n e e t ré so lv e .

LES A F F R A N C H IS.
— T u v e u x d é tr u ire le p ro d ig e
2000 d e S e ta r , la

C h a m b re m a g iq u e !

— O n a d ép en sé d es m illiers
d e sesterces, p o u r l ’é ta b lir .
— E t d e l ’or, d u cr ista l, d u b ro n ze ,
des ve rreries, d es pierreries,
2005 san s n o m b re.

H E L C IT E .
T a is -to i ! T a is -to i !

LES A F F R A N C H IS.
C ’est
le Z o d ia q u e c ircu la ire ,
co m m e c e lu i d e C lé o p â tre .
— E t l ’o rd o n n a n ce d es p la n è te s
le s cercles d e la g é n itu re ,
2010 les c y c le s d es lie u x .

—

O seig n eu r

trè s s a in t, e t co m m e n t p o u rra is -tu
la d é tru ire , c e tte m e rv e ille
des m e r v e ille s ?
—
la ly r e h e p ta c o r d e d ’ O rp h ée.

E lle sim u le

�134
2015 —

LE M A R T Y R E
O n p e u t t o u t p réd ire e t co n n a ître

p a r les ta b le s d es m o u v e m e n ts,
p a r les co m b in a iso n s des signes.

ZACHLAS.
T a is e z -v o u s ! T a is e z -v o u s !

LES A F FR A N C H IS.
—
non, t u n e la d é tru ira s p a s !
2020 —

E lle c o n tie n t les d o m icile s

p la n é ta ir e s e t les trig o n es
e t le s d éca n s, d ’a p rè s les liste s
d e D é m o p h ile .
—

E t le q u a d r a

v it a l, a v e c les h o ro scop es
2025 a p h è te s

d e P to lé m é e .
— Sois

ju s te ! Sois clé m e n t !
—
le T h è m e d u M on d e e t de R o m e ,
les d o m a in es des D o u z e Sign es,
e t le s D o u z e S o rts h erm étiq u es.
2030 — P a r fo is l ’in c a n ta tio n fo rce
la F ig u r e z o d ia ca le
à d escen d re, e t la tie n t c a p tiv e
d a n s l ’ or, le c r is ta l e t l ’a ira in .
— L a V ie rg e à l ’E p i d ’ or, la fem m e

On y

�DE SAINT S E B A S T IE N

135

2035 co u ch ée su r le cercle, la tê te
en a v a n t, e s t b ien t a p a tro n n e,
se ig n e u r. P o u r ra is -tu la fr a p p e r ?
— E lle p r o tè g e les C h rétien s.
— P e u t-ê tre , e lle e s t la sœ u r des A n g e s
2040 r é v é la te u r s d e l ’A v e n ir .

— D é jà tes P a tr ia r c h e s so n t
d an s le Z o d ia q u e , te s A n g e s
d a n s les p la n è te s.
—

Sam ael

e s t l ’A n g e d e M ars ; A n a e l,
2045 l ’A n g e d e V é n u s ; G a b riel,

l ’A n g e d e la L u n e .
— S e ta r
le M ag e, le g ra n d a stro lo g u e
th é u rg e d e la d esce n d an ce
d e B é ro se , a fo n d é c e t t e œ u v re
2050 d an s la p ie rre e t l ’a ira in . C o m m en t,

c o m m e n t p o u rr a s -tu la d étru ire ,
se ig n e u r?

LE SA IN T .
J e d é tr u ira i c e t t e œ u v re
d es d ém on s. J e v a in c r a i la p ierre
et
2055

l ’ a ira in . J ’ a b a tt r a i la p o rte.

E t le R o i de g lo ire e n tre ra .

�136

LE MARTYRE

UN

D ES A F F R A N C H IS.

S e ig n e u r, tro is M ages, c e p e n d a n t,
se tr o u v è r e n t à la n a issa n ce
d u C h rist. D ie u se s e r v it d ’un a stre
p o u r les a v e r tir . E t , afin
2060 q u e le p résa g e f û t co m p ris,
n e d u t-il p a s o b se rv e r to u te s
les R è g le s ?

LE

SA IN T .
L ’ é to ile d es M ag es

v i n t a n n o n cer la r o y a u té
n o u v e lle e t la fin des d ém on s.

L’A F FR A N C H I.
2065 E lle é t a it u n sig n e h o ro sco p e.

LE SA IN T .
E lle f u t clo u ée p a r m o n D ie u
a u cœ u r v iv a n t d u C iel, en g a g e
d e la p a ro le rad ieu se
p a rlé e p a r la b o u ch e d e l ’ O in t.
2070

T u la sau ras.

Par tous les détours du dédale, à la double
issue, se prolonge la clameur du troupeau.
Des malades paraissent, aux bras de leurs
parents, agités, illuminés d’espoir.

�DE SAINT SEBASTIEN

137

LES ESC LAV ES.
— A to i, n o u s v e n o n s to u s à to i,
seig n eu r !
— N o u s som m es to u s à to i!
— N o u s t ’a v o n s

a tte n d u , b e rg e r !

B e r g e r, n o u s so m m es to n tro u p e a u .
2075

G a rd e-n o u s !
—

N o u s a v o n s v e illé

t o u te la n u it d a n s les tén èb re s
p o u r a tte n d r e le c h a n g e m e n t.
— P lu s ie u rs d ’e n tre n o u s o n t m a rq u é
l ’h e u re d ’a tte n te a v e c le s g o u tte s
2o8o les p lu s tris te s d e leu rs u lcères.

— N o u s a v o n s crié, sa n g lo té
v e rs to i p o u r q u e t u n o u s ra c h è te s
e t n o u s d éliv res, v e rs to i, m a îtr e ,
p o u r q u e t u n o u s g u érisses e t
2085 n ou s consoles.
—

S i n o u s p leu ro n s,

sero n s-n ou s co n so lés?
—

T u v o is :

n o u s m ou lon s le b lé ; m a is la fo rce
n o u s broie, co m m e d u b lé m a u v a is ,
e n tr e d e u x p ierres.
—
2090 sa ig n é, n ou s aussi, sou s les v e rg e s,

sou s les lan ière s.

N ous avons

�138

LE MARTYRE
S i les d ie u x

m a r c h e n t su r le s h o m m es, les h o m m es
m a r c h e n t su r n o u s, a v e c l'o s d u r
de le u r ta lo n .
—

J a m a is u n

2095 n ’a rien f a it p o u r n o u s so u lag er,

ni ja m a is u n h o m m e. C elu i
q u e t u a n n o n ces, h o m m e e t d ieu ,
q u e fe ra -t-il p o u r n o tre fa im
e t p o u r n o tre so if, p o u r n os cœ u rs
2100 e t p o u r n os p o ig n e ts ?

—

Ap

le cri q u i se ra é co u té ,
se ig n e u r !
—

A p p re n d s -n o u s la p rière

q u i sera e x a u c é e !
—

T u as

d esce llé le s y e u x d e la fe m m e
21o5 d ’A t ta le . O r e lle te rega rd e.
—

E t t u as d élié la la n g u e

d ’A lc é , la fe m m e d e V en u ste.
O r elle t e lou e.
—

N o u s v o ici,

se ig n e u r. N e g u é ris p a s le m a ître ,
2110 m a is g u é ris les serfs.

— Si t u v e u x ,
seign eu r, t u p e u x .

�DE SAINT SEBASTIEN

139

LE SA IN T .
H o m m e s, m ’ a v e z -v o u s v u to u ch e r
d e m es d o ig ts les y e u x d e l ’a v e u g le ?
A i- je d o n c to u c h é d e m es d o ig ts
2115

les lè v r e s d ’A lc é ? L ’ u n e a v u ,
l ’ a u tre a p a rlé ; m a is le u r fo i seu le
les a g u é ries. V o tr e fo i seule
v o u s g u é rira .

LES

E SC L A V E S.

S e ig n e u r, n o u s v o u lo n s v o ir u n sign e
2120

d e to i !
— U n sig n e I
—
le G u érisseu r, ce lu i d o n t tu
n o u s a p p o rte s le té m o ig n a g e ?
— N ’e st-il p a s le C o n so la te u r?
E t n e v ie n s -tu p a s en son n o m ?

2125

— T u as re n v e rsé le s sta tu e s
d ’A s c lé p io s , d e T élesp h o re,
d ’H y g ie , d isp ersé les o ffra n d es
v o tiv e s , fo u lé les co u ro n n es,
b risé les ta b le s d e p rod iges.

213o E t t u v e u x n o u s la isse r n o s fièvres,
nos p laies, n o s u lcères, n os v e in e s
relâ ch ée s, n o s os fléch is, to u s
n os m a u x e t to u te s nos so u ffra n ce s !

N ’est-il p a s

�140

LE MARTYRE

— T o n d ieu n ’e st-il p a s p lu s p u is s a n t
2135

q u e le p e t it d ieu q u i g r e lo tte
sous

son

cap u ch on ?
— M oi, j e suis

d e T ita n e , e t je su p p lia is
A le x a n o r .
—

E t m oi, je suis

m acéd o n ien , e t j ’o ffra is
2140 à

D a rrh o n m es v œ u x .
—

n ’e st-il p a s le d ie u d es m ira c le s?
— T u as re n v e rsé A p o llo n
q u i tu e e t q u i g u é rit. L e tie n
ne tu e ja m a is , g u é r it to u jo u r s .
2145 — D e b ir, M énès, p a rle z , p a rle z ,
v o u s q u i ca c h e z d a n s v o s p o itrin e s
les É c r itu r e s ro u lées.
— T o i,
P a n tè n e .
— L u c ip o r d e T h r a c e ,
et

to i.
C a r 0 11 lit so u s la la m p e

215o m o u ra n te , ju s q u ’à l ’a u b e cla ire ,
to u te s

ses g u ériso n s.
— L a fem m e

d ’H u r, co u rb ée co m m e la g la n e u se
a u x c h a m p s, q u i n ’a v a it ja m a is p u
se redresser.

M

�DE SAINT SEBASTIEN

141

— E t ce lé p r e u x
2155

su rg i t o u t b la n c d a n s le soleil,
q u a n d II v e n a it d e la M o n ta g n e .
— E t ce s h o m m es q u i d esce n d iren t
p a r l ’ o u v e r tu r e fa ite a u t o it
le p a r a ly tiq u e é te n d u

2160 su r le g r a b a t.

— E t , a u x p ays
d es G a d a rén ien s, les d e u x
d é m o n ia q u e s b o n d iss a n t

des sépulcres.
— E t , q u a n d d é jà
les jo u e u r s d e flû te v e n a ie n t
2165 a v e c le s p leu re u ses a u d eu il,
l ’e n fa n t d e J a ïr e saisie
p a r la m a in , tiré e du so m m eil.
— E t , d a n s la c o n tré e d e S id on ,
l ’e n fa n t d e la C a n a n é en n e,

2170 possédée de l ’ E s p r it im p u r.
— E t , su r la m e r d e G a lilée,
c e t t e m u ltitu d e sa n s p ied s,
sa n s m a in s, san s y e u x , sa n s v o ix .
— E t l ’h o m m e
q u i a m e n a le lu n a tiq u e
2175

fa sc in é p a r l ’e a u e t le feu ,
d is a n t : A ie p itié d e m o n fils.
— E t , a u x p o rte s d e J é rich o ,

�142

LE MARTYRE

le fils a v e u g le d e T im é e .
— E t , d a n s la v ille d e N a ïm ,
2180 le fils d e la v e u v e p o rté

en terre, q u a n d II s ’ a p p ro ch a ,
to u c h a le ce rcu e il, e t so u d ain
le m o rt se dressa.
— L a m a in sèche
f u t saine.
— D a n s la S a m a rie,
2185 les d ix lé p r e u x en sem b le fu re n t

pu rifiés.
—

L ’h o m m e m a la d e

d ep u is tr e n te -h u it ans, à la P o r te
d es B r e b is , to u jo u r s e n a tte n te
su r la p iscin e, se le v a
2190

e t s ’en a lla .
—

D a n s la m aiso n

d u P h a risie n , l ’h y d r o p iq u e
fu t a llég é d e ses e a u x triste s,
so u d a in e m e n t.
— L ’ H ém o rro ïsse,
e x sa n g u e d ep u is d o u ze ann ées,
2195 n ’e u t q u ’à le su iv re e t à to u c h e r
sa ro b e d e lin .
— S o u v ie n s-to i !
S o u v ie n s-to i !
— T o u jo u rs , a u co u ch er

�DE SAINT SEBASTIEN

143

d u so leil, p rès d es sou rces, p rès
d es c ite r n e s , su r les ch e m in s,
2200 su r le s r iv a g e s , su r les p la c e s

p u b liq u e s, o n lu i a m e n a it
d es to u r b e s de d ém o n ia q u es
et

d ’in firm es.

Il

su ffisa it

q u ’ils d is e n t : A ie p itié d e m o i !
2205

—

Il c r a c h a it à te rre , fo r m a it

d e la b o u e a v e c sa sa liv e .
—

Q u ’il te so u v ie n n e de L a z a r e ,

M énès, to i q u i as lu !
— L azare,
l ’h o m m e d e B é th a n ie !
— S eig n eu r,
2210 e t t u ne v e u x p a s n o u s d on n er

des sig n es !
—

M ais

Thom as

« Il y a u n e seu le ch ose.
N o u s v o u lo n s v o ir d es m o rts co u ch és
a u fo n d des to m b e a u x , q u e t u aies
2215

re ssu scités : e t c e la co m m e
sign e.

»
—

un

L ’a p ô tr e d e m a n d a it

sig n e !
— T h o m a s lu i d is a it :

« N o u s v o u lo n s v o ir des o ssem en ts
q u i se so n t d is jo in ts , c o m m e n t ils

lu i

d it :

�144

LE MARTYRE

2220 se r é u n iro n t l ’u n à l ’a u tre,

en so rte q u ’ils p u issen t p a rler, i
—

Q u e r é p o n d it- Il ?
— Q u elle

fu t

sa rép o n se?
—

« T h o m a s », d it-

« v ie n s a v e c m oi. L e s os d isjo in ts
2225

se r é u n iss a n t d e n o u v e a u ,
j e te les m o n tre ra i. V ie n s d o n c,
v ie n s ju s q u ’ à B é th a n ie , D id y m e ,
v ie n s. J e t e m o n tre ra i les y e u x
d e L a z a r e q u i so n t v id é s

2230 p a r la p o u rritu re . D id y m e ,
v ie n s a v e c m oi. L e s lè v r e s b lêm es,
d é jà

d isso u te s

su r le s

d e n ts

de L a z a r e , t u le s v e rr a s
rem u e r, t u le s e n te n d ra s
2235

p a rler. V ie n s a v e c m oi, D id y m e ,
ju s q u ’à B é th a n ie , si t u v e u x
v o ir e t e n te n d re .

»

Sébastien bondit, dans un emportement
soudain. Le Copte s’interrompt ; et son teint
de cuivre jaune semble se décolorer sous ses
cheveux noirs et frisés, tandis que sa lèvre
charnue tremble.
LE SA IN T .
E s c la v e s , e s c la v e s, o ui, cœ u rs
ép a issis I M énès, l u a s lu ,

�DE SAINT SEBASTIEN
2240 t u a s b ie n lu , a v e c te s y e u x

ro n d s

d ’o isea u

n o ctu rn e ,

o ui,

oui,

j e t e le d is en v é rité ,
t u a s b ie n lu . « V ie n s a v e c m oi,
D id y m e ,
2245

» le M a ître d is a it

« si t u ch erch es

à

v o ir d es os

se re jo in d r e le s u n s a u x a u tre s,
se d resser, m a r c h e r v e r s la p o rte
d u to m b e a u . T u ch e rch e s d es m ain s
q u i s ’ é te n d e n t,

q u i se s o u lè v e n t.,

2250 V ie n s, je t e m o n tre ra i les m ain s

de L a z a r e lié es d e leu rs
b a n d e le tte s . M o n d o u x a m i,
v ie n s a v e c m o i ; c a r j e d ésire
ce q u e t u a s p en sé. L e s sœ u rs
2255 m ’ a tte n d e n t. » E t ils s ’e n a llè re n t.
Ils fu r e n t d e v a n t le to m b e a u .
E t a lo rs D id y m e p leu ra .
M ais J é s u s a v a it u n e v o ix
jo y e u s e c o m m e u n e a m e rtu m e
2260 p u iss a n te d e so n g e e t d e v ie .

S a u r e z - v o u s ja m a is , ô e s c la v e s,
la q u e lle , d e
et

de

ce tte

ce tte

tris te s se

allég re sse ,

é ta it

la p lu s a m è re ? E t II d is a it :
2265 « D o u x

a m i, n e t ’a fflig e p a s.

T u v e u x le sig n e. O te la pierre,

145

�146

LE MARTYRE

et j e fe ra i s o rtir celu i
q u i e s t m o rt. N e t ’ afflige p a s.
E n lè v e la p ierre , D id y m e .
2270

R e g a r d e b ie n , r e g a r d e b ie n
le m o rt, c o m m e il d o rt. V ie n . e t v o is
les o ssem en ts, co m m e ils rep o se n t.
R e g a r d e b ie n ce lu i q u i d o rt,
co m m e il e s t co m p o sé. R e g a r d e

2275

c h a q u e ta c h e d a n s to u s ses lin g e s
D id y m e , a v a n t q u e j e n e j e t t e
l ’a p p e l q u i le fe r a su rgir.
A s -tu b ie n v u ? » T h o m a s v o y a i t
à tr a v e r s les p le u rs et la h o n te .

2280 T e l le n o u v e a u -n é d a n s ses lan ge s,

tel le m o r t d an s ses b a n d e le tte s .
E t to u te la v ie p a ra is s a it
b lê m e . « L a z a r e , v ie n s d eh o rs ! »
L e g e n o u s u r g it le p rem ier.

La voix semble rendre présent le prodige
dans l’ombre chaude d’haleines. La tourbe des
suppliants tressaille, saisie de terreur.
2285 E t t o u t e la v ie é t a it co m m e

t o u t e la m o rt.

La tourbe frissonne et recule, devant la
vision blanche du Ressuscité dans son linceul.

�DE SAINT SEBASTIEN

14?

LES E SC L A V ES.
— S eig n eu r, se ig n e u r, t u n o u s effra ie s !
— N ous avons vu .
— N ous avons vu .

— Nous avons vu.

LE
2290 0

SA IN T .
m isérab le s, a tta c h é s

à la v ie co m m e les t o u r te a u x
d es o liv e s à la co u ro n n e
d e la m e u le q u ’ils so u ille n t, co m m e
d a n s le cellie r fr o id le s lim a c e s
2295 à l ’a n se d e l ’a m p h o re q u ’elle s

e n g lu e n t, p o u rq u o i v o u s g u é rira is -je
si, é t a n t co n fesseu rs d u C h rist,
v o u s ê te s les serfs d e la p ein e,
v o u s ê te s v o u é s a u x m é t a u x
2300

a u x b û ch e rs, a u x b ê te s , a u x p ires
to u r m e n ts ? C r o y e z -v o u s q u e le s cro cs
léo n in s sa u r o n t r e co n n a ître
les in firm ité s d e v o s os?
J ’ép ie v o s cœ u rs.

UN

ESC LA V E .

2305 P o u r q u o i d o n c a s-tu d élié

la la n g u e d ’A lc é la m u e tte ,
se ig n e u r?

p o u rq u o i ?

�148

LE M A R T Y R E

LE SA IN T .
P o u r q u ’e lle p u isse con fesser,
a v e c la p a ro le m û rie
2310 d a n s l ’a fflic tio n d u silen ce,
le d ie u n o u v e a u

L’ESC LA V E.
P o u r q u o i d o n c a s -tu d escellé
les y e u x d e la fe m m e d ’A t t a le ,
se ig n e u r? p o u rq u o i?

LE SA IN T .
2315

P o u r q u ’ elle p u isse re g a rd e r
le b o u rre a u b ie n en fa c e e t v o ir
su r la

n a t iv it é

l ’é c la t d u

d e l ’â m e

sa n g .

L’E SC L A V E .
T u n o u s en seig n es à so u ffrir
2320

et

LE

à

m o u rir.

SA IN T .

A re n a ître .

L’ESC LA V E .
O ù ren a îtro n s-n o u s?

LE SA IN T .
D a n s le R o y a u m e .

�D E SAIN T S E B A S T IE N

149

L’E SC L A V E .
E t où

est-il,

le R o y a u m e ?

LE

SA IN T .
Il e s t h o rs d u m o n d e .

L’E SC L A V E.
M o n tre-le -n o u s.

LE

SA IN T .
E t v o t r e fo i?

L’E SC L A V E .
2325 D o n n e -n o u s u n sig n e v is ib le .

LE SA IN T .
L e so u rire.

L’ESC LA V E.
M ais q u el so u rire?

LE

SA IN T .

H ie r, d a n s le p ré to ire , u n se rf
c o m m e to i, C lo a n th e , p le u ra it
sa n s b r u it, so u s le s o n g les d e fer.
2330 O n lu i d it :

« Tu

p leu res, C lo a n th e .

Il rép o n d : « J e n e p le u re p a s
su r m a v ie ; m a is m o n co rp s est b o u e,
e t il e n s u in te d es g o u tte s . »

»

�150

LE MARTYRE

Q u e lq u ’u n n ’ a p a s p le u ré ; c ’ est p eu ,
2335 il n ’ a p a s ré p o n d u ; c ’e s t p eu ,
il n ’ a p a s re m u é ; c ’e s t p eu ,
il a so u ri : d es y e u x , des lè v re s,
d u fr o n t, d e to u t e l ’ â m e lib re ,
d e to u t e sa fé lic ité
2340 im m o rte lle , a sou ri, sou ri
v e r s les c ie u x q u i d iv in e m e n t
fu r e n t p â le s d e ce

sou rire

h u m a in , co m m e d ’u n e a u b e n e u v e ,
t o u t p â le s d e c e tte d o u leu r
2345

so u ria n te co m m e d ’u n jo u r
su rg i d e p lu s lo in q u e la M er,
d ’u n e
que

p ro fo n d e u r

p lu s

p ro fo n d e

l ’ O rie n t !

Sa parole est comme le brandon qui allume
les chaumes, quand le vent souffle.
ALCÉ.
—

S e ig n e u r, se ig n e u r, n o u s so u riro n s

2350 q u a n d il fa u d r a m o u rir.

CORDULE.

Seig n eu r,

co m m e j e t e v o is, q u e je v o ie
fa c e à fa c e le D ie u v i v a n t 1

�DE SAINT SEBASTIEN

151

LES E SC L A V E S, LES B R IS E U R S
D’ID O L E S, LES Z E L A T E U R S,
LES C A TE C H U M E N E S.
— G u e rrie r, n o u s so m m es to u s à to i,
p o u r t a g u e rre !
—
2355

P re n d s-n o u s, e t

sa in s

e t m a la d e s, a v e c nos fo rces
e t n o s p la ie s.
—

Q u e n o u s so y o n s

les d a lle s d u c h e m in d e g lo ire !
— A
p lu s

l ’a u b e , n o u s n e co n n a îtro n s
n os v is a g e s .
—

2360 nos

cœ u rs

C o n n a is -tu

p r o fo n d s ?
—

S é b a stie n ,

a rc h e r d u C h rist, ô le p lu s b e a u
e n tr e le s e n fa n ts d es m o rtels,
p erce n os cœ u rs d e to n r e g a rd .
V o ic i. N o u s t ’ o u v ro n s nos p o itrin e s
2365 m e u rtrie s p a r la s a n g le d es m eu les.
— L a m o r t e s t v ie . Q u e n o u s so y o n s
m o u lu s c o m m e fr o m e n t d e D ieu ,
p ressés d a n s le p resso ir d e l ’ O in t !
— Q u e n o u s s o y o n s les a ffra n ch is
2370

d u C h rist.
—
fa c e à fa c e !

Q u e n o u s p u issio n s L e v o ir

�152

LE MARTYRE
— A h , c ’ e s t tro p a tte n d r e !

— N o u s n e p le u ro n s q u e d a n s l ’a tte n te .
M ais n o u s riro n s q u a n d il fa u d r a
c o m b a ttr e .
—

A b règ e pour nous

2375 d u s a in t c o m b a t !

— C ’e s t tro p a tte n d r e .
— M a is II e s t te r rib le !
I

—

Il n ’h a b ite

| q u e les c œ u rs q u ’ i l d éch ire .
— T o u te
v o t r e c h a ir im m o n d e e s t en fa u te
d e v a n t L u i q u i p o rte l ’an n o n ce
2380 d es b é a titu d e s céleste s.
—

Il a d it : « J e su is d o u x . M on jo u g

e s t d o u x , m o n fa r d e a u e s t lég e r.
— S e ig n e u r, p u isq u e t u

»

as b risé

to u s les d ie u x d e sa n g e t d e fa n g e ,
2385 d resse
pour

devant

nous

Son

im a g e ,

q u e n o u s p u issio n s L ’a d o re r !

— E s t - I l b e a u ? p lu s b e a u q u ’A p o llo n ?
—

Il

a p p a r a is s a it

aux

d iscip les.

T ’est-U a p p a ru ?
— P a r le ! P a r le !
2390

— R é p o n d s , s e ig n e u r !

Le Jeune Homme est assis sur la plus haute
marche de l’escalier septénaire qui monte à

�DE SAINT SEBASTIEN

153

la porte. Une mortelle angoisse étreint son
âme, étouffe sa voix.
LE

SA IN T .

S a fa c e e s t ca ch é e , t o u t S o n co rp s
e s t v o ilé .

LES

M EM ES.
— T u tre m b le s , se ig n e u r.

— N ’o ses-tu p a s L e d é c o u v rir ?
— N ’a s -tu p a s l ’ Im a g e ca ch ée
2395

d a n s t a p o itr in e ?
—
se ig n e u r : p a r la p ie rre b risée,
p a r l ’ a ir a in to r d u , p a r le bo is
fe n d u ,

par

to n

im p it o y a b le

m a r te a u , p a r t o n b r a s d e stru c te u r,
2400 p a r le fe r, p a r le fe u , p a r c e tte

n u it d e v e n g e a n c e , je t ’a d ju re .
Il n ’y a p lu s u n d ie u d e b o u t
d e v a n t n o u s. D r e s se d e v a n t n o u s
S o n im a g e , q u e n o u s p u issio n s
2405 L e c o n n a ître , q u e n o u s p u issio n s

L ’a d o rer, e t q u e n o u s p u issio n s
L u i d ire au ssi : « F ils d e D a v id ,
ô J ésu s, a ie p itié d e n o u s ! »

É c o u te , é co u te ,

�154

LE MARTYRE

LE SA IN T .
Il n ’ a p lu s d e co rp s, Il n ’a p lu s
2410

d e sa n g . Il a d o n n é S o n co rp s
e t Son s a n g p o u r les cré a tu re s.

Les plus proches soufflent sur l’angoissé
leur sombre ardeur. Les voix sont contenues
mais frémissantes. Il semble que le vent orien
tal des apparitions courbe les têtes des
néophytes, dans cette ombre qui est semblable
à l’ombre des arénaires et des catacombes.
Quelqu’un des plus jeunes, parfois, se retourne
avec un sursaut de frayeur, comme Jean sur
la route d’Emmaüs.
LES M EM ES.
C o m m e n t d o n c e s t - il a p p a ru
a u x d is cip le s a v e c S o n co rp s
et Son san g?
—

Il v i n t e t

2415 a u m ilie u d ’e u x ; Il le u r m o n tra
Ses m a in s e t S o n cô té .
— Ils v ir e n t
les m e u rtrissu re s.
— Il so u ffla
su r e u x .
- Ils d ir e n t à T h o m a s :
« N ous L ’avons vu .

»
— D id y m e alors

142o r é p o n d it : « S i j e n e m e ts p a s
le d o ig t d a n s la m a r q u e d es clo u s

�DE SAIN T S E B A S T IE N

155

e t si j e n e m e ts p a s la m a in
d a n s S o n cô té ...

»
— J é su s

r e v in t

a lo rs e t d it : « M e ts d o n c to n d o ig t
2425 ici, D id y m e . M e ts t a m a in

d a n s m o n c ô té . »
— S e ig n e u r,

seig n eu r,

a h , p o u rq u o i v e u x - t u n o u s ca ch e r
S a fig u re ?
— Il d it : « T o u ch e z-m o i.
U n E s p r it n ’ a n i c h a ir n i os,
2430 c o m m e v o u s v o y e z q u e j ’a i. »
— P a rle ,
se ig n e u r, rép o n d s. Q u e l e s t to n tro u b le ?
— N ’ e s t-c e p a s v r a i q u ’ i l d e m a n d a
q u e lq u e

ch o se à

m a n g e r?
—

le p a in , le r o m p it. Il e u t d ’e u x
2435 u n m o rc e a u

d e p o isso n

g rillé .

E t II le p r it e t le m a n g e a
d evan t eux.
—

N ’e s t- I l

pas

v iv a n t?

Il e st v iv a n t . T u l ’a s b ien d it.
—
2440 la

Il e n tr a ch ez le s O n ze, q u a n d
p o r te é ta it ferm ée. S eig n eu r,

dis, n e p o u r r a it - il p a s e n tre r
par

c e tte

p o r te ?

�156

LE M A R T Y R E

Des regards se lèvent, comme si les pau­
pières étaient renversées par les battements
de l’attente.
LE

SA IN T .

J e m o u rra i, d e m a in j e m o u rra i.
J e L e v e r r a i. S i v o u s v o u le z
2445 L e

v o ir ...

LES

M EM ES.
—

H é la s, seig n eu r, h é las,

t u n o u s a b u se s! N e v o is -tu
p as nos cœ u rs?
—

Com m

L ’a im e r d e c e t a m o u r? C o m m e n t
p o u rr a is -tu fe r m e r les y e u x , être
2450 si b lêm e, e t d a n s to u te s te s v e in e s

tre m b le r d ’u n t e l a m o u r, si t u
n ’ a v a is ja m a is c o n n u S a fa c e ?
Car

tu

tre m b le s .

Tel le jet de la veine coupée, ou le déborde­
ment des pleurs, tel l’éclat de l’angoisse
insoutenable.
LE

SA IN T .

J e tre m b le p a rc e q u ’en m o n â m e
2455 je p o rte le p o id s d e l ’o p p ro b re.

Ils L ’ o n t fr a p p é à c o u p s d e p o in g s,

�DE SAINT S E B A S T IE N

157

ils L ’o n t t o u t m e u rtr i d e so u fflets,
ils o n t c ra c h é su r L u i. S a fa c e
e s t d éfigu rée. S u r Ses jo u e s
2460 c o u le n t les c r a c h a ts e t le sa n g.
S a b o u c h e e s t liv id e e t g o n flée.
Ses d e n ts s o n t to u te s éb ran lées.
E t S e s p a u p iè re s, e t Ses y e u x ,
h élas,

h é la s !

Il est suffoqué par les sanglots. Il couvre de
ses paumes sa pâleur d’agonie.
2465 II e s t p ire q u e le lé p r e u x ,
Il e s t p ire q u e le r e b u t
d u p eu p le, q u e le v e r d e te rre
q u ’o n
H é la s !

écra se

so u s

le

ta lo n .

H é la s !

L’émoi serre la gorge des néophytes. Ils se
regardent entre eux, éperdus.
LES M EM ES.
2470 —

E s t- c e v r a i I
— S e ig n e u r, e s t-c e v r a i !

—

E s t- c e d o n c v r a i, q u e S o n a sp e c t

e ffra ie e t rep o u sse,

q u ’ i l est

h id e u x à c a u se d e n os crim e s
et de nos m au x ?
—
. 2475 q u ’ i l e s t sa n s b e a u té ?

E s t- c e d on c v r a i

�158

LE MARTYRE
—

d u P r o p h è te s ’e s t a c c o m p lie :
u II s ’ é lè v e ra d e v a n t L u i
c o m m e le r e je to n q u i so rt
d e la te rre sèch e. » E s t- c e v r a i?
2480 « Il e s t sa n s b e a u té , sa n s é c la t.
N o u s L ’ a v o n s v u so u s le m ép ris,
p lu s v i l q u e le d ern ier d es h o m m e s :
H o m m e d e d o u leu rs, d e la n g u e u rs,
e x p e r t en so u ffra n ce s : V is a g e
2485 c a c h é ...

»
— T u p leu re s !
—

« C o m m e u n e b r e b is q u i n e b ê le
p a s d e v a n t c e lu i q u i la to n d ,
Il n ’ a p a s d esserré la b o u c h e
dans

Sa

d o u leu r. »
—

2490 r e d e v e n u R a y o n d e g lo ire,

c o m m e II é t a it su r la m o n ta g n e
a v e c M oïse, a v e c

E lie

e t les t o r r e n ts ?
/

—

N ’é t a it - I l

pas

b la n c e t v e rm e il, b e a u e n tre m ille,
2495 lo rsq u e la d iv in e M a rie

N

L e n o u rriss a it?

Cordule, Alcé, d’autres femmes, s’élancent.

�DE SAINT SEBASTIEN

159

—

J e t e su p p lie ,

se ig n e u r. M o n tre -n o u s la fig u re
de

la

V ie r g e

c é le s te !

Les Voyantes tressaillent au pied des cippes
triangulaires. Quelques-unes se dressent et
prêtent l’oreille, comme si la mélodie d’Eri
gone traversait de nouveau les silences de
leurs songes.
— D is,
d is : n ’e s t-e lle p a s la co u le u r
25o0 d u

P r in te m p s ?
—

N ’est-elle p a s m ère

d e t o u te s ch o ses in e ffa b le s?
—

N e v ie n t-e lle p a s su r la ro u te

d es p la n è te s, d o m p ta n t d ’ u n p ied
lé g e r le s c o n s te lla tio n s
2505

fu n estes, c o m m e u n e p o u ssière
d o rée ?
—

Q u elles so n t les o ffra n d es

q u ’e lle a im e ?
—

S e ig n e u r, si t u

d resses

ses im a g e s, elles se ro n t
to u jo u r s fleu ries.
/
2510

— 0 fem m es, fem m es,
co m m e l ’A u t r e e s t n ée d e l ’écu m e,
e lle e s t n ée d e la d o u leu r.
—
elle n ’ a v a it q u e sa n g e t larm es.

V ie

�160

LE MARTYRE

E t , v ie rg e , n ’ a y a n t p a s d e la it,
e lle n e d o n n a q u e la fleu r
de son âm e.
—

L e F ils a d it

de la M ère : « C elu i q u i t ’ a im e
a im e la

V ie .

»
— E t II a d it :

« S a lu t, m o n v ê te m e n t d e g lo ire
d o n t j e m e su is v ê t u v e n a n t
2520 d a n s le m o n d e . »
—

O r il est é

a u L iv r e : « C h a cu n L e v e r r a
p o r ta n t la ch a ir q u ’ i l a reçu e
de M a rie la V ie r g e sa n s ta c h e .

/

—

Ah,

q u ’im p o rte q u ’ i l

so it

»
m e u r tr i?

2525 Q u ’im p o r te q u ’ i l so it t o u t s a n g la n t
e t so u illé ? C o m b ien d o it-11 être
b e a u to u te fo is, seign eu r, si tu
L ’a im es d ’u n t e l a m o u r 1

Un esclave de la Mésopotamie s’approche,
les sandales de sparterie dépassant à peine sa
longue tunique violette. E t il parle bas, dans
sa barbe exacte qui adhère à sa lèvre comme
les tuyaux d’une syrinx d’ébène.
— S eig n eu r,
j e su is d e la te r r e n o u rrie
£530

p a r les d e u x F le u v e s . A E d esse,

�D E S A IN T S E B A S T I E N

161

j e le sais, o n p o u v a it en co re
v o ir la s ta tu e q u e les lé g a ts
d ’A b g a r r a p p o r tè r e n t a u roi.
— T u l ’a s v u e , N a d a b !
—
2535

E ll

e n fo u ie d a n s l ’h e r b e sa u v a g e ,
p a r m i le s

d é co m b re s .
— N adab,

tu

l’as

vue !
—

S a fig u re é t a it

p o lie p a r le s a n s e t le s e a u x ,
se m b la b le a u x g a le ts d e la m er.

Un catéchumène, cocher du Cirque, aux
braies bigarrées, s’approche et parle bas.
2540

— S e ig n e u r, j e le sais. U n e fe m m e
d e G a la a d , n o m m é e S a fa n ,
v e n d e u se d e b a u m e s, a d it
a v o ir v u d e ses y e u x l ’e m p re in te
d e la F a c e a u m ilie u d u lin g e

2545

d o n t se s e r v it l ’ H ém o rro ïsse

1

q u a n d e lle e s s u y a la su eu r
e t le s a n g d e J é s u s m o n ta n t
a u C a lv a ir e .

Un décan aveugle, chauve et débile, s’ap
proche et parle bas.
—

S é b a stie n ,

t u p e u x m e cro ire. J e su is sa u f
K

�162
2550

LE MARTYRE

p o u r g lo rifie r le C h rist ro i
e t ses M a r ty r s . J e m e t r o u v a is
d a n s l ’a ré n a ire

d e la V o ie

A p p ie n n e , q u a n d on b o u c h a
le so u te rra in a v e c d es p ierres
2555

e t d u sa b le . L e s e n terrés
v iv a n t s p u r e n t v o ir d e u x im a g e s
d ’o r q u e l ’A c o ly t e p o r te u r
des sa in te s e sp èces d is a it
a v o ir

re çu e s

du

m a rty r

g re c

2560 H a d ria s. M a is j e su is a v e u g le .
L ’ u n e r e p r é se n ta it
et

l ’ a u tre ,

J é su s ;

O rp h ée ...

Ici, à l’une des issues, la tourbe s’agite. Des
cris éclatent. On voit un mouvement d’hommes
qui cherchent à entraîner une créature farou
che. L’angoissé bondit et regarde, les yeux
brûlés de larmes.
—
S é b a s tie n , e lle e s t ici,
e lle e s t ici, j e t e l ’ am èn e,
2565 la fille m a la d e d es fiè v re s !

Des zélateurs accourent, des femmes s’élan
cent.
— Q u i e s t-e lle ?
— M a g d a lâ w it !
— M a ria m m e !

�DE SAINT SEBASTIEN

163

— O n n e c o n n a ît p a s
son

nom

v é r it a b le .
— E lle

ch a n g e

to u jo u r s .
— O n l’appelle la R e in e

2570 m alade des fièvres.
— 0 R e in e !
— D e sc e n d s -tu d es ro is d ’ Id u m é e ?
— E lle d e sce n d d e c e t H é ro d e
q u i v in t à R o m e a v e c la fille
d ’A r is to b u le .
—

E lle d esce n d

2575 d ’A th r o n g e , d e c e ro i b e rg e r

q u i p a r le lé g a t d e S y r ie
f u t m is e n c r o ix a v e c d e u x m ille
reb elles.
—

S é b a s tie n , c ’ est

e lle q u i tr e m p a le su a ire
2580 d a n s le sa n g d e t a m a in p ercée
p a r la co rn e de l ’ a rc, le jo u r
d e t a g lo ire !
— E lle
E lle

veut

se

d é b a t.

s ’éch a p p er.
— R é p è te

a u se ig n e u r c e q u e t u a s d it !
2585 — E lle l ’ a d it. J ’a i e n ten d u .
— A h , sa u v a g e , s a u v a g e ! A s -tu
d es g riffe s?

�164

LE MARTYRE
—

S eig n eu r, la v o ilà ,

la R e in e m a la d e d es fiè v re s !

Ils poussent devant eux une créature in­
nci onnue qui, se dégageant, s’arrête au milieu
du cercle tumultueux. Elle y demeure, ployée
comme une flamme basse sous la rafale. De
sa voix sourde, elle semble encore résister.
LA F IL L E M ALAD E D ES F IE V R E S .
J e n e v e u x p a s ê tre g u é rie .

Elle est couverte d’une robe de pourpre
flétrie comme une botte de pavots coupés.
Elle porte une bandelette de pourpre autour
de sa crinière noire et bleue.
B A SIL E .
2590 D is la ch o se ! D is c e t t e c h o se !

PHLEG ON.
M a is

elle

est

fo lle .

A T H A N A SE .
O n c r o it q u ’e lle e s t
une L arve.

LE

SA IN T .
P a r le , m a sœ u r.

Elle met une paume contre ses lèvres, pour
les empêcher de trembler.

�DE SAINT SEBASTIEN

165

B A SIL E .
S e ig n e u r, elle a d it : « J e p o ssèd e,
m o i, le lin ce u l d u C h rist. »

LA F IL L E M A LA D E D E S F IE V R E S .
N o n , non,
2595

je n e l ’ a i p a s d it. C ’e s t u n rê v e .
J ’ a i d it : « Il n ’y a p o in t d e p a ix .

LE

»

SA IN T .

S œ u r, je c o n n a is t a v o ix . O ù l ’a i-je
e n te n d u e ?

LA F IL L E M A LA D E D E S F IE V R E S .
J e su is u n e v o ix ,
se ig n e u r ; e t m o n cri se le v a
2600 a v a n t le jo u r p o u r t ’ an n o n cer.
« A r c h e r d e la v ie , je b én is
to n œ il, t a m a in , to n a rc, te s tra its .»
Ce fu t m o n cri. E t j e t ’a p p o rte ,
d a n s u n c r is ta l d ’a zu r, u n b a u m e
2605 d e G a la a d .

LE

SA IN T .
Q u el

baum e,

sœ u r?

�f
166

LE MARTYRE

LA F IL L E M A LADE D ES F IE V R E S .
U n d o u x b a u m e d e G a la a d .
O r q u e lq u ’u n v a d ire : « P o u rq u o i
n e p a s a v o ir v e n d u ce b a u m e ?
Il

LE

vaut

tro is

c e n ts

d en iers. »

SA IN T .
M a sœ u r,

2610 t u es m a la d e .

LA F IL L E M A LAD E D ES F IE V R E S .
C h a q u e jo u r
m es te m p e s so n t p rises p a r u n e
fiè v re n o u v elle. E s t-c e u n e h o n te ,
si m a v ie b rû le p o u r l ’ a m o u r
de

LE

l ’A m o u r ?

SA IN T .
T e s y e u x so n t fa rd é s ,

2615 te s o n g les so n t p e in ts.

LA F IL L E M A LA D E D ES F IE V R E S
Ah,

se ig n e u r,

j ’effa c era i, j ’effa c e ra i
t o u t cela. M a is n e fu t-il p a s
u n A n g e , A z a ë l, q u i m o n tra
l ’a n tim o in e e t le fa r d p o u r te in d re
2620 le s p a u p iè re s ? L ’u n d e ces A n g e s

«nas.

�DE SAINT SEBASTIEN

167

q u i ch o isire n t d es fd les d ’h o m m es
et

se

so u illè r e n t

avec

elle s...

E t il n ’y a u ra p lu s d e p a ix
ni p lu s d e p a rd o n p o u r d es v e in e s
2625 q u i c h a rr ie n t u n sa n g si m êlé.
Et

j ’ a i e n te n d u

les

rep ro ch e s.

E t j ’ a i v é c u d an s m o n so m m eil
ce q u e j e d is a v e c m a la n g u e
d e c h a ir. J ’a i v u le s s e p t p la n è te s
2630 e n ch a în ées, le s a stre s q u i o n t
tra n s g re s sé le c o m m a n d e m e n t
de

la

L u m iè r e

à

le u r le v e r ...

C e la m e r e v ie n t d e trè s lo in .
J ’e ffa c e ra i, j ’e ffa c e ra i
2635 p a r m es p le u rs le fa r d d e m es y e u x .

Ici elle s’arrête et semble se figer. Puis, d’un
accent si étrange que tous les cœurs en trem
blent, elle prononce les paroles qui font pré
sente sa vision.
Il é t a it c o u ch é su r le lit
b a s, d u c ô té d e la fen être .
L e s o m b re s croisées d u g rilla g e
t o m b a ie n t su r S a r o b e r a y é e .
2640 L a z a r e t r e m p a it u n m o rce a u
d e p a in d a n s d es h erb es am ères,
m a is sa n s le p o rte r à sa b o u ch e
q u i g a r d a it le g o û t d e la m o rt,..

�LE M A R T Y R E

168

Ici Sébastien se rapproche d’elle et la regarde
de près. Il parle bas, comme s’il craignait de
la réveiller.
LE

SA IN T .

U n E s p r it l ’h a b ite . U n E s p r it
2045 e n e lle p a rle . O n se n t p a r tir
d ’ elle la c h a le u r de sa fiè v re
c o m m e u n e v e r tu . Q u ’ on l ’ éco u te
e n silen ce.

LA F IL L E M A LAD E D ES F IE V R E S .
Il é ta it d an s l ’o m b re
d e la m o rt, d é jà so lita ire .
2050 B ie n q u ’il y e u t q u elq u es d o u x fru its,

Il flairait, l ’o d eu r d e la te rre
e t le re m u g le d e la n u it
d a n s la c h e v e lu re tr o p

so m b re

d e L a z a r e . E t j ’ é ta is sa n s v o i x ;
2855 c a r j ’ a v a is d é c o u v e r t l a c r o ix
q u e su r S o n fr o n t la rid e d ro ite
fa is a it a v e c les d e u k so u rcils.
E t m es y e u x s ’é ta ie n t o b scu rcis
d a n s le fa r d des p a u p iè re s. M o ite
266o j ’é ta is e t fro id e, d an s m a fièv re ,

to u r à to u r co m m e d a n s l ’ écu m e
e t d an s la cen d re. E n tr e m es lè v re s
b lêm es j ’a v a is

Son

a m e rtu m e

�DE SAIN T S E B A S T I E N

169

e t m a so if. E t , b ie n q u e m o n sa n g
2665 d a n s m es te m p e s e t d a n s m a g o rg e
fû t co m m e u n to n n e r r e in ce ssa n t,
j ’e n te n d a is le b r u it d e la m e u le
en m o i-m êm e , c o m m e si se u le
m o n â m e v iv e , e t n o n c e tte orge,
2670 é t a it

« Je

b r o y é e p a r le g r a n it.
n ’ e n te n d s

p lu s

c e tte

h iro n d elle,

M a rth e , q u i a v a it fa it son n id
d an s la ch a m b re h a u te .

» O m b re d ’ailes,

o m b re d ’ a iles su r S es m a in s p u r e s!
2675

J e r e sp ir a i les fleu rs fu tu re s
d a n s S a v o ix . M ais II r e g a r d a it
to u jo u r s L a z a r e ,

Il r e g a r d a it

to u jo u r s l ’h o m m e v i v a n t e t m o rt,
c e t œ il m o rn e sou s la p a u p iè re .
2680 ja u n e .

so u d a in

C o m m e d e v a n t la p ierre,
« L azare,

v ie n s

d eh o rs ! »

Il c r ia d e n o u v e a u , t o u t p âle,
devant
c o u rb é e

la
su r

fa c e
le

sé p u lc ra le
tr is te

rep a s.

2085 L a z a r e n e r é p o n d it p a s,
m a is se r e to u r n a d a n s sa p la c e .
E t ils p le u rè re n t, fa c e à fa c e .

Tous à l’entour palpitent, attentifs au
souffle de F Inspirée. La voix de Sébastien
tremble, dans la profondeur des croyances.

�170
LE

LE MARTYRE
SA IN T .

O fiév re u se, o ù les a s-tu v u e s ,
ces ch o ses ? E lle s n e so n t p a s
2690 d an s le L iv r e . A v e c q u el E s p rit
a s-tu c o m m u n ié ? Q u i t ’ a
d o n n é l ’â m e q u i t ’illu m in e
à t r a v e r s t a fa ib le ss e ? E s -tu
r e v e n u e d u so m m eil d es siècles
2695 m o rts, d a n s to n a sp e c t d e s ib y lle
to u rn é e v e rs ce q u i ne p e u t p a s
m o u rir?

LA F IL L E M ALAD E D E S F IE V R E S .
0 S a in t, reg a rd e -m o i
b ien , reg a rd e -m o i d e p lu s p rès,
c o m m e on te n d les m a in s p o u r a tte in d re .
270o J e su is le b u t q u i e s t fr a p p é
e t je su is le tra it q u i le fra p p e .
J e sa is d es choses. J ’a i a p p ris
d es m y s tè re s. E t j e co n n a is
ma

fa ib lesse.

Ils

tr e m b la ie n t

d ’effroi.

27o5 E t II le u r d it : « N e c r a ig n e z rien,
c ’e s t m oi. N ’a v e z -v o u s p a s co n n u
v o t r e fa ib lesse, m a in te n a n t? »
A

S im o n P ie rre, Il a p p a ru t

so u s l ’a sp e c t

d e la

fla m m e ; e t P ie rre

271o s ’e n fu it. A J e a n II se m o n tra

�DE SAINT SEBASTIEN

171

so u s la fo rm e d u c r is ta l b la n c,
c a r J e a n é t a it v ie rg e . A

P h ilip p e ,

so u s l ’ a s p e c t d e la m e r ; à J a c q u e s,
so u s l ’ a s p e c t d ’u n e ép ée tr a n c h a n te ;
2715 à

N a th a n a e l,

so u s l ’a sp e c t

d ’u n e co lo m b e . S o u s la fo rm e
d ’u n b œ u f, à T h o m a s ; à M a tth ie u ,
d ’u n e n fa n t c a n d id e ; à T h a d d é e ,
d ’u n ép i p lein . A J a c q u e s fils
2720

d ’A lp h é e , so u s l ’a s p e c t d e l ’écla ir.
H o m m e s, n e d em an d iez-v o u s- p a s
S e s im a g e s ?

Elle s’avance très lentement, les deux
poignets croisés sur sa poitrine. Sébastien
parle bas à son affranchi punique.
LE

SA IN T .
G u d d èn e, a p p o rte

u n e to r c h e p o u r é cla ire r
sa fa c e .

LA F IL L E M A LA D E D E S F IE V R E S .
E t c e t a rb re q u ’on p r it
2725

p o u r c ru cifie r le S a u v e u r,
d ’o ù v in t - il? U n

a ig le , u n g r a n d

le d é ra c in a d u ja r d in
sis à l ’o rée d e l ’ O rie n t,

a ig le

�172

LE M A R T Y R E

q u e v i t H é n o ch fils d e J a re d .
2730 T r è s h a u t il m o n ta , de trè s h a u t
le

je t a

dans

J éru sa le m .

E t p a r c e t a rb re ...

Guddène a arraché l’un des flambeaux
plantés dans les poings de la muraille ; et, se
rapprochant, il incline tout à coup la flamme
sur le front de l’inspirée, qui sursaute d’une
frayeur subite.
A h , t u re v ie n s ,
A r é d r ô s,

A réd rô s,

avec

to n b r a n d o n te r rib le ! P o u r q u o i
2735

r e v ie n s - tu ? N e m ’a s -tu d on c p a s
a sse z p ro fo n d é m e n t b rû lé
la p o itrin e , ju s q u ’ a u so m m e t
d u c œ u r? N ’a s-tu p a s f a it la p la c e
a sse z p ro fo n d e p o u r la s a in te

2740 r e liq u e ?

Sous la rougeur de la flamme, elle recule
éperdument, les bras croisés de toute sa force
contre sa gorge. Mais l’Archer, la saisissant
par les poignets, défait la croix de chair et
d’os.
LE SA IN T .
0 p o sséd ée, q u el n o m
in v o q u e s -tu ? Q u e lle e st, q u e lle est
t a te r re u r ? J e v e u x q u e t u p a rles ;

�D E SAIN T S E B A S T I E N

173

j e v e u x , j e v e u x q u e t u m e liv r e s
to n

se cre t.

Il la secoue et l’entraîne, avec une sauvage
véhémence, se courbant sur la face convulsée
qu’éclaire la torche ardente au poing de
l’affranchi punique. Toute la tourbe, anxieuse
et ivre de mystère, est tendue vers la lutte
sacrée.
LA F IL L E M A LA D E D ES F IE V R E S .
2745 A li, la isse-m o i ! L â c h e

m es p o ig n e ts ! N e sé p a re p a s
m es b r a s d e m a g o r g e ! C ’e s t to i,
j e le sa v a is , c ’e s t to i, c ’e s t to i
l ’A n g e e x ilé . T u m e re tro u v e s .

LE

SA IN T .

2750 Q u e c a c h e s -tu d a n s t a p o itr in e ?

LA F IL L E M A LA D E D E S F IE V R E S .
N o n , t u n e v a s p a s ressaisir
c e q u e t u a s scellé. J e sens
le clo u à tr a v e r s t a m a in g a u c h e .
C e n ’e s t p a s to n h eu re, A ré d rô s.

LE

SA IN T .

2755 J e n e su is p a s l ’A n g e e x ilé .
R e g a rd e -m o i. J e su is l ’A r c h e r

�174

LE MARTYRE

d e D ie u . E t le S e ig n e u r m ’in sp ire .
C e q u e t u m e ca ch es, c ’ e s t L u i
q u i m e l ’e n v o ie . S i t u résistes,
2760 il fa u t q u e j e t e fo rce.

LA F IL L E M A LADE D ES F IE V R E S .
Il fa u t
q u e t u m e tu e s, q u e t u m e clou es
c o n tr e l ’a rb re, q u e t u m ’ a rra ch es
le c œ u r a v e c la ch o se sa in te .

Une angoisse soudaine rompt les coudes au
ravisseur. Il desserre la prise. L’inconnue
croise de nouveau les poignets meurtris.
LE

SA IN T .

0 C h rist S e ig n e u r, se ra it-il v r a i?
2765 0

S e ig n e u r D ie u , se ra it-il v r a i?

M on â m e d é fa ille , m es os
se d is jo ig n e n t, m es y e u x se v o ile n t.
J é su s, l a fo r c e m ’a b a n d o n n e .
A m o n a id e !

La femme est immobile, la tête renversée
en arrière, le feu de son âme entre ses dents.
De nouveau, il la saisit.
A h , t u es b r û la n te
2770

co m m e le fe r ro u g i. D is-m o i,
c ré a tu r e

de

D ie u ,

d is-m o i :

�DE SAINT SEBASTIEN

175

se ra it-il v r a i ce q u e ces h o m m es,
o n t c ru e n te n d re d e t a b o u c h e
en fe u ?

LA F IL L E M A LA D E D E S F IE V R E S .
T o u te m a h o n te , to u te
2775

m a h o n te se tra n s fig u ra ,
b la n c h e , e n u n m ira c le d ’ a m o u r.

LE

SA IN T .

R é p o n d s ! T u l ’ a s su r t o i? R é p o n d s !

LA F IL L E M A LA D E D E S F IE V R E S .
C a r m a b o u c h e a v a it r e tro u v é
l ’é p o n g e a rid e m a is e n co re
2780 t o u t e a m è re d e m y r r h e ; e t c e tte
é p o n g e é t a it e n c o re a u b o u t
d u ro se a u q u i a v a it fr a p p é
la tê te sa in te .

LE

SA IN T .
T u c h e rch a is

a u p ie d d e la C r o ix ...

LA F IL L E M A LAD E D ES F IE V R E S .
J ’é ta is seu le,
2785 j ’é ta is seu le. Ils é ta ie n t partis^
to u s . P ie rr e l ’a v a it ren ié.

�176

LE MARTYRE

J a c q u e s d ’A lp h é e s ’é t a it ca ch é
d a n s la r a v in e d u C éd ro n ;
P h ilip p e e t M a tth ie u , d a n s la v ille ,
2790 p o u r s o r tir la n u it e n se cre t ;

B a rth é le m i, a v e c R a k u b
le fd s d e sa sœ u r, e t D id y m e
s ’é ta ie n t élo ig n és su r u n c h a r.
A n d r é a v a it fu i p a r la p o rte
2795

d u F u m ie r ... J ’ é ta is re v e n u e ,
seule. J ’a v a is la issé m o u ra n te ,
près d u su aire, B é r é n ic e
la fem m e g u é rie d e la so u rce
d e sa n g ...

LE SA IN T .
L e lin ceu l, le lin ceu l !
28oo

T u v is J o sep h d ’A r im a th ie
e t N ic o d è m e e n v e lo p p e r
le C o rp s...

LA F IL L E M A L A D E D E S F IE V R E S
C ’é t a it d u lin d ’ E g y p t e
lé g e r c o m m e d u b y ss e .

LE SA IN T .

Ici,

d a n s t a p o itrin e , t u le c a c h e s I

�DE SAINT SEBASTIEN

177

LA F IL L E M A LADE D E S F IE V R E S .
2805 L a isse -m o i,

laisse-m o i, si t u

n ’es p a s l ’A n g e !

LE SA IN T .
F rè re s , m es frères,
je le v o is à tr a v e r s la p o u rp re
resp len d ir.

LA F IL L E M A LAD E D E S F IE V R E S .
M ais q u e lle s m a in s d ’h o m m e
p o u rr a ie n t y

LE

to u c h e r ?

SA IN T .
S e ig n e u r D ie u !

Envahi par la terreur sacrée, il lâche pour
la seconde fois les poignets de la créature
pantelante. H tremble 'de tout son corps et
vacille, devant la certitude redoutable. Ef­
Efrayée, enivrée, la tourbe couve de tous ses
yeux l’étrange larve de pourpre qui renferme
la révélation. Au pied des cippes,les gardiennes
des feux éteints écoutent, se traînant sur les
genoux, de toute la longueur des chaînes.]
281o E t t u le p o rte s su r t a ch a ir

m o ite d e fiè v re !

LA F IL L E M A LADE D E S F IE V R E S .
J e n e su is q u ’u n e p la ie d iv in e .
E t G a la a d n ’ a p a s d e b a u m e
h

�178

LE MARTYRE

p o u r m o i q u i L ’o ign is. M a p o itrin e
2815 est au S eign eu r, co m m e t a p a u m e.
J ’é ta is p rès d u sé p u lcre c a v e .
L e V ig ila n t v in t d an s la n u it.
C ’é t a it l ’u n des A n g e s e scla v e s.
J e ne tre m b la is p a s d e v a n t lu i.
2820 J e

n ’ é ta n c h a is

pas

m es

p leu rs.

les e a u x d u m o n d e é ta ie n t am ères
d e m o i. L a v ie s e m b la it d isso u te
d a n s le s fle u v e s d e m es p a u p iè res.
L e s éto ile s d es c ie u x tre m b la n ts
2825 v e n a ie n t s ’éte in d re à m a figu re.

M a d o u leu r é ta it la cein tu re
d u m on d e, co m m e l ’ O céa n .
O r les lin s g is a ie n t su r le sable.
E t l ’A n g e d it : « J e te salu e.
2830 ô P leu reu se . T u es élu e :
c a r t a so u rce e s t in ép u isab le.
P o u r g a rd e r ce q u i d e L u i re ste
ici, t u es élu e. J ’a tte s te
\ le D ie u qu i m ’e x ile e t m e lie
2835 d an s to u s les lie n s d e la te rre
p o u r to u s les âges. » S a fo lie
le t a c h a it co m m e u n e p a n th è re
a u x ta c h e s d e feu . « M ais n ’espère

T o u te

�DE SAINT SEBASTIEN
p a s d e p itié . » C o n tre la ro ch e
2840 fu n è b r e j ’é ta is a ccro u p ie ,

sa n s p a ro le. « Il fa u t q u e j ’e x p ie
te s la rm e s ! » Il Ct a it t o u t p ro ch e.
E t le b r a n d o n d es in ce n d ie s
fla m b o y a it trè s h a u t d an s son p o in g .
2845 II m ’a tte r r a .

« J ’a tt e s te

l ’ O in t

q u e t u es im p u re . » R a id ie
d e to u s m es os, d e to u s m es nerfs,
j ’a tte n d a is e t m o n c h â tim e n t
e t m a g lo ire. Ses d o ig ts d e fer
2850 d é c o u v rir e n t a lo rs m a g o rg e

d ru e, c o m m e les d o ig ts d ’u n a m a n t
q u i v e u t , d ’u n b o u rr e a u q u i ég o rg e.
E t j ’ a tte n d a is .

«0

fille d ’h o m m e, *

c r ia -t-il « je t e m o rtifie,
2855 t e p u rifie, t e glo rifie,

a v e c le b r a n d o n d e S o d o m e. »
E t le D é c h u , q u i p a r la fa u te
c o n n a is sa it la d o u ce u r d es seins
p â le s, m e m a r q u a d e son seing,
2 s6o b r ûla n t m a c h a ir ju s q u e s a u x cô tes.

J e n e c ria i n i n e m o rd is.
Q u a n d le fe u to u c h a le so m m et
d e m o n cœ u r, seul m o n c œ u r b o n d it
v e r s le fe u . M u e tte , im m o b ile ,

179

�180

LE MARTYRE

2865 r e s p ir a n t l ’h o rrib le fu m e t,
j ’ a tte n d a is . E t il d it : « J u b ile ;
c a r la ch o se s a in te a son lie u .
E t t u a u ra s le d ia d è m e
r o y a l, la p o u rp re d e S id on ,
2870 e t t a fiè v re . » Il p r it le sin d o n

v id e o ù J o se p h e t N ic o d è m e
a v a ie n t p o sé le F ils d e D ie u .
Il le p lia su r m a p o itrin e .
E t il d it : « T u le g a rd e ra s ».
2875 H o m m e s, sou s la c r o ix d e m es b ra s,

j e n e su is q u ’u n e p la ie d iv in e .

Elle se consacre. Elle semble avoir parlé
par sa plaie même, comme par une bouche plus
vive et plus profonde. Encore une fois la
mélodie du saint combat a frappé les fronts,
a percé les cœurs des néophytes. Guddène,
qui derrière la révélatrice tenait le flambeau
soulevé, maintenant le renverse et l’étouffe.
Sébastien grandit dans la pricre. E t quand
il s’agenouille, il semble qu’il s’exhausse.
LE SA IN T .
M essag ère in co n n u e , créée
ou n o n créée, q u e t u sois fa ite
d e t e s fiè v re s o u d e te s larm es,
2880 q u e t u p o rte s e n to i d es fo rces

q u i te s a u v e n t o u q u i t e d a m n e n t,

�DE SAINT SEBASTIEN

181

la r v e d e ce q u i f u t o u so n ge
d e ce q u i ja m a is n e p u t être,
je n e v e u x p a s t e co n ju re r
2885 e t j e n e v e u x p a s t e c o n n a ître .
D a n s t o n m y s tè r e j e n e v o is
q u ’u n e se u le ch o se, u n e seu le,
h o rs d e to n so u ffle e t d e t a p o u rp re :
le sein te r rib le d e la F o i.
2890 J e t e sa lu e. J e m e p ro stern e.
J ’a tte s te m o n E s p o ir , j ’ a tt e s te
l ’ é te rn e l A m o u r . P a r le sa n g
q u i te in t, p a r la la r m e q u i la v e ,
e t p a r to u te s ces â m e s lib re s
2895 e t p a r to u s ces h o m m es e s c la v e s,
à g e n o u x j e t e p rie. D e s c e lle
la c r o ix d e te s b r a s e t r é v è le
les e m p re in te s d u D iv in C o rp s.

Ici, elle ouvre les bras, admirable.
LA F IL L E M A LA D E D ES F IE V R E S .
V o ic i m a v ie . V o ic i m a m o rt.

E t de ses doigts elle écarte les plis de la
pourpre sur sa poitrine, se couvrant d’une
pâleur mortelle.
Tandis que Sébastien se lève et s’approche,
toute la tourbe, d’un mouvement irrésistible,
entoure les deux personnes sacrées. On n’en­
tend que la pesante haleine de l’angoisse. La
vaste voûte est pleine d’ombre. La face du

�18 2

LE M A R T Y R E

Soleil et la face de la Lune reluisent sur les
vantaux d’airain. Les sept Voyantes se
tiennent debout, avec toutes leurs chaînes
tendues par l’anxiété de leurs âmes nouvelles.
E t il semble que les assaille la puissance du Roi
annoncé par leurs chants et par leurs charmes.
« I l monte. Son front est la place
de la lumière, qu’ i l accroît.
Un nouveau Signe est dans l’espace »
La tourbe s’allonge, entre l’une et l’autre
issues, avec un frémissement d'horreur sainte.
Et, comme les échines des esclaves se courbent
et que les genoux des zélateurs se plient, on
aperçoit le Saint et l’inspirée dans l’acte de
dérouler et d’étendre le long Linceul du Christ.
Eux aussi, ils s’agenouillent, chacun tenant
par les deux mains le bord extrême. E t une
lueur mystique éclaire tous les fronts penchés ;
parce que, des empreintes laissées par les
membres sanglants et par les aromates funé
raires, les deux images du Corps divin se
forment peu à peu et s’avivent en lignes et en
saillies de lumière. On entend de sourds gémis
sements, des sanglots étouffés, qui entrecoupent
les paroles alternes, dites par l’âme de souffle
plus que par la langue de chair.
LA SA IN T E .
V o y e z S o n co rp s e n sa n g la n té,
v o y e z l ’h o rre u r d e S o n su p p lice !

LE

SA IN T.

V o y e z la p la ie d e S o n cô té,
le sa n g q u i co u le su r S a cu isse.

M agister
Claudius
sonum
dédit
usque
ad finem.

�DE SAINT SEBASTIEN
LA SA IN T E .
V o y e z les tra c e s des flé a u x
2905 a rm és d e p lo m b s su r Son éch in e.

LE

SA IN T .

V o y e z su r S o n fr o n t les g ru m e a u x ,
là o ù m o rd ire n t les épin es.

LA SA IN T E .
V o y e z Ses c h e v e u x su r Son cou,
m o u illés p a r la su eu r sa n g la n te .

LE
2910

SA IN T .

V o y e z la b lessu re d u clo u
q u i L u i tra n s p e r ç a le s d e u x p la n te s.

LA SA IN T E .
V o y e z su r l ’é p a u le d e l ’ O in t
m a rq u é le p o id s d e l ’a rb re in fâ m e .

LE

SA IN T .

V o y e z su r l ’œ il le co u p d e p o in g
2915 d o n t le v a l e t sc e lla son b lâ m e .

LA SA IN T E .
H é la s, T e m p le d e la su b lim e
T r iste ss e , o ù la H o n te a c ra c h é 1

183

�184

LE MARTYRE

LE SA IN T .
H é la s, p leu rez, p le u re z v o s c rim e s!
Il e s t m e u rtr i p a r n os p éch és.

LA SA IN T E .
2920 D ie u , ren d s-n o u s p a re ils à to n co rp s I

LE SA IN T .
D ie u , retrem p e-n o u s d a n s la m o r t !

LA SA IN T E .
A m o u r , q u e je sois a sso u v ie !
S e ig n e u r A m o u r , v o ic i m a v ie .

Elle défaille, elle se renverse et tombe, dans
un grand soupir.
E t soudain, la porte étant encore close,
un chant se lève au delà du seuil infranchis
sable. Ce n’est plus le chant d’Erigone, la
mélodie de la Vierge fille d’Icare « qui volait
parmi les étoiles du Lion, portant son Épi
d’or et ses larmes. » C’est le chant ineffable de
la Vierge sans tache, de la Tige de Jessé,
de la Mère du Sauveur.
V O X C Œ LESTIS.
Q u i p leu re m o n E n fa n t si d o u x ,
2925 m o n L y s fleu ri d a n s la ch a ir p u re ?

Il e s t t o u t c la ir su r m es g e n o u x ,
Il e s t sa n s ta c h e e t sa n s b lessu re.

�DE SAINT SEBASTIEN

185

V o y e z . E t d a n s m a c h e v e lu r e
to u s les a stre s lo u e n t S a c la rté .
2930

II é c la ire d e S a fig u re
m a tris te s se e t la n u it d ’été.

On entend, tout à coup, tomber les chaînes
qui enchaînaient aux cippes les sept magi
ciennes planétaires. Les vantaux de la porte
d’airain s’entr’ouvrent, laissant échapper une
lumière éblouissante. Hassub, Jardane, Ilah
et Phéroras montent les degrés aux sept
couleurs et poussent les vastes vantaux qui
sur leurs gonds résonnent comme une multi
tude de cymbales et de sistres. Dans une
lumière éblouissante, la Chambre magique
apparaît, avec tous ses signes, tous ses cercles,
tous ses orbes, comme le simulacre fabuleux
du nouveau Firmament et de l’antique Ether.
Le Zodiaque tourne à la rencontre des pla
nètes, chargé d’animaux, de monstres et de
jeunesses. Le Bélier aux cornes torses est
accroupi, morose, le mufle vers l’Occident ;
et le Taureau, tronqué à mi-corps, le front bas,
semble lui être soudé, à la façon de ceux
géminés de la Perse. Les Gémeaux imberbes,
le couple fraternel des enfants du Cygne, sont
assis ensemble, les pieds en avant, chaussés
de hauts brodequins aux courroies entrela
cées ; et Pollux se détourne du Cancer à la
carapace énorme, qui dans le marais de Lerne
mordit l’orteil d’Hercule. Le Lion, celui que
l’Alcide étouffa entre ses coudes à Némée,
s’avance farouche, dans le sens du mouvement
diurne. Le Scorpion, celui qu’Artémis envoya

�186

LE M A R T Y R E

contre le chasseur fils de Neptune, ouvre ses
serres cruelles vers la Balance qui penche.
Le Sagittaire, déployant à son épaule d'homme
sa nébride comme une aile, tend son arc grec
et se cabre sur ses jarrets de cheval. Le
Verseau gracieux, semblable à réchanson
Ganymède, se détourne du Capricorne à la
queue trifide et renverse l’urne pleine, du côté
des Poissons.
Mais ce n’est plus Samas qui conduit les
planètes et domine tous les domaines bleus.
On aperçoit dans l’éblouissement les pieds
divins de la Vierge mère du Sauveur posés
sur le croissant de la Lune, et les bords étoilés
de son manteau d’azur.
On n’entend pas résonner la lyre heptacorde
des Sphères accompagnant la Voix céleste ;
mais on se perd dans l’harmonie des myriades,
dans le chœur infini des rayons. La lumière
est nativité, béatitude et musique.
Ravi par la Voix, comme dans un songe
sans commencement et sans fin, le Saint monte
les degrés, franchit le seuil ; et, la tête ren­
renversée, les yeux levés vers le Croissant, s’abîme
dans l’extase circulaire.
i| Alors Jardane, Hyale et Phœnisse sou­
lèvent le corps inerte de la créature errante
qui garda dans la plaie inguérissable de sa
poitrine la relique du Christ ressuscité :
Atreneste par les épaules, Hyale par les pieds,
Phœnisse par la ceinture, à la façon des Anges
ui quand ils transportent dans les airs les dé­
dép ouilles des jeunes Martyres. E t elles montent
les sept degrés, avec leur mystique fardeau.

�DE SAINT SEBASTIEN
fj

187

Puis, inclinant leurs mitres qui flamboient,
elles déposent sur le seuil de bronze la Fié
vreuse couverte de pourpre et ceinte du ban
deau royal.
E X P L IC IT
SANCTAE SINDONIS INVENTIO.

��LA

TROISIEME

MANSION

LE CONCILE
DES F A U X

DIEUX

��LES

P E R SO N N A G E S.

LE SAINT,
i/E M P E R E U R .
LES FEM M ES DE BYBLOS.
LES CITH A RED ES.
EURYALE.
NICANOR.
LES ORPHIQUES.
LA T O U R B E D E S P R E T R E S , D E S SA C R IFIC A
T EU R S , D E S V ICTIM A IRES, D ES A U G U RES,
DES MAGES, DES DEVINS, DES ASTRO
LOGUES, DES GRAMMAIRIENS, D ES EU
NUQUES.
LES ARCHERS ASIATIQUES.
LES ESCLAVES DE COULEURS D IV ER SES.
CHORVS SY RIACVS.
VO X SOLA.

��aperçoit le vaste laarl aire de l’A u g u ste,
formé d’une salle pen­
pentagonale dont une pa­
paroi se creuse comme
une sorte d’abside à la
voûte lisse profondé
ment dorée.
Au centre du plafond
à lacunars bleus, une ouverture circulaire qui
■se ferme'au'moyen d’un bouclier rond comme
ceux des Curètes, manœuvré par des chaînes,
laisse échapper la fumée des aromates. Les
autres parois sont revêtues de planches d’ivoire
versatiles, qui recouvrent les niches où sont
cachées les théogonies sublimes et les conjonc
tions ineffables. Dans l’hémicycle, la multitude
multiforme des dieux se dresse comme une
cohorte exsangue en rangs serrés, faite de mar
bres, de métaux, de bois, d’argiles, de pierres
fulgurales, de pâtes inconnues. Aux douze
grands dieux de Rome, aux mille petits dieux
latins des demeures, des carrefours, des étuves,
des vergers, des celliers, des champs, des ports,
n

M

�194

LE MARTYRE

des navires, et de tous les actes, de tous les
aspects, de tous les instruments de la vie, et
de tous les rites et de tous les mystères de la
mort, des funérailles, de la sépulture; se mêlent
les déités énormes des Ptolémées et des Aché
ménides, les Baals ardents de Syrie, les idoles
raides à oreilles pointues, à bec, à museau, les
sphinx, les apis, les cynocéphales transportés
de la vallée du Nil par les Empereurs supersti
tieux, les Couples et les Triades farouches venus
d’outre-mer avec les esclaves, les courtisanes,
les marchands et les soldats.
On découvre l’Ephésienne toute noire,
hérissée de mamelles, avec l’éclat blanc de
l’émail dans ses orbites, avec des lions sur ses
épaules et des abeilles au pied de la gaine
qui lui serre les jambes comme l’écorce d’un
tronc enraciné. La Grande Mère de l’Ida
couronnée de tours est assise, non sur son
char, mais sur le navire qui remémore sa navi­
navigation triomphale à la bouche du Tibre. Le
Zeus solaire de Doliché, qu’une tribu de for­
forgerons créa des étincelles du fer rouge, debout
sur un taureau, armé de la hache à double
tranchant, porte l’armure du légionnaire
romain.
Mâ, la Bellone cappadocienne, abreuvée de
sang dans les gorges du Taurus et sur les bords
de l’Iris, rapportée comme un butin sacré par
Sylla vainqueur de Mithridate, est couverte
de taches rougeâtres, telle qu’elle apparut en
songe au Dictateur. Isis aux cornes de vache,
en robe de bysse, allaite l’enfant Horus sur ses
genoux rigides^ et entre les deux cornes une
plaque ronde en forme de miroir imite la

�DE SAINT SEBASTIEN

195

Lune. Un haut boisseau ombrage la chevelure
massive d’Osiris. Mithra, le Médiateur, le seul,
le chaste, le saint, que premièrement connu
rent les trirèmes de Pompée en guerre contre
les pirates ciliciens, enfonce le couteau dans
le poumon de la victime abattue.
E t voilà Dusarès, venu du fond de l'Arabie ;
et Daltis, venu de F Osrhoène au delà de FEuEuphrate ; et Balmarcodès, le Seigneur des
danses, venu de Béryte ; et Marnas de Gaza,
le Maître des pluies ; et Maïoumas, qui souffle
le parfum du printemps oriental dans la fête
nautique sur le rivage d’Ostie.
Voilà Aziz, le « dieu fort » semblable au
sidéral Lucifer fils de l’Aurore ; et Malakbel,
le « messager du Seigneur »; et le Hadad révéré
par Antonin le Pieux ; et ce Bêl, un dieu de
Babylone, émigré à Palmyre, qu’Aurélien
emmena à Rome 'avec la reine merveilleuse
pour orner de l’une son triomphe et pour faire
de l’autre le protecteur de ses légions.
Voilà toutes les déités d’outre-mer, les Agita
teurs et les Consolateurs d’Asie ; qui savent la
mort et la résurrection, les baptêmes et les
pénitences, les promesses et les commande
ments, et la vie nouvelle et la vie éternelle,
et l’ébriété de la douleur et la puissance du
sang versé, et les liturgies des semaines saintes
à l’équinoxe du printemps. Les esclaves chré
tiens dans leur cœur anxieux reconnaissent
la Colombe eucharistique auprès de l’Astarté
infâme, et le saint Poisson auprès de l’Atar
gatis de Bambyce emportée par des prison
niers de guerre vendus à l’encan.
Devant la multitude divine, des supports

�196

LE MARTYRE

en bronze soutiennent l’Horoscope de l’Empe ereur, figuré sur un grand bas-relief reprém
sentant une conjonction de planètes dans
le Lion. On y voit l’ordre des luminaires dis­
posò sur les membres de l’animai, la Lune en
croissant sur le poitrail, et sur le champ les
trois planètes qui doivent leur force à leur
chaleur, ainsi nommées : Πυρόεις ΙΙρακλέους,
Στίλβων Απόλλωνος, Φάεθων Διός. Le long des
parois lambrissées d’ivoire poli, une tourbe de
prètres, de sacrifìcateurs, de victimaires, de
mages, de devins, d’astrologues, de grammairiens, d’eunuques se presse en silence,
les yeux tournés vers le César. Il y a des
Galles à la tunique bianche bordée de rouge,
castrate aux jouesfardées, aux cheveux nattés,
aux yeux peints. Il y a des Isiaques en robe
de bysse éclatante, avec des chaussures en
feuilles de paluiier, la tète rase et le haut du
cràne plus luisant que les plaques d’ivoire. Il y
en a d’autres vètus de l’étole olympiaque peinte
d’animaux de toutes sortes, avec des griffons
sur les épaules et un diadème végétal en forme
de rayons. Des pastophores soutiennent sur
leurs bras des chapelles sacrées ; des dadophores portent des torches ; des hymnodes ont la
flùte traversière avanjant du cóté de l’oreille
droite; des ornatrices, chargées d’habiller les
statues divines, onl entre leurs mains les ustensiles de la toilette. Un prétre est chargé du
poids des deuxautelsappelés «les secours »; un
autre soulève un bras gauche à la paume ouverte; un autre, un van d’or plein d’aromates ;
un autre, un vase arrondi en forme de mamelle
p o u r les libations de lait ; un autre, l’urne

�DE SAINT SEBASTIEN

197

au long bec et à l’anse ample où s’enroule
l’aspic dressant sa tête écailleuse et son cou
gonflé : l’urne inimitable qui contient l’eau
sainte du Nil. Tous ils regardent l’Empereur.
Derrière le siège du Tout-Puissant, neuf
citharèdes grecs et le conducteur Euryale,
debout, attendent le signal, tous en une
seule ligne comme les colonnes doriques d’un
propylée, les plis droits de leurs chitons étant
pareils aux cannelures. Puisque les bras recourbés
bés des grands heptacordes surmontent 'les
figures et les guirlandes, chaque musicien
ressemble à la tisseuse devant le métier
vertical où sont tendus les fils de la chaîne.
Tous ainsi, à travers les sept nerfs, ils regar
dent l’Empereur.
E t il y a des Mithriastes, des Adoniastcs,
des Orphiques. Il y a beaucoup d’esclaves
syriens, bruns et huilés comme les olives
mûres pour le pressoir. Il y a des femmes
d’Antioche, de Byblos ; des archers de Tyr,
d’Emèse, de Damas, de la Mésopotamie, de la
Commagène, de l’Iturée: l’odeur même du
sachet de myrrhe chauffé entre les mamelles
stériles : l’odeur des arbustes roux qui cra­
quent et fument à la lisière du Désert foulé par
le désespoir de la princesse incestueuse ;
l’odeur du Liban rayé par les gommes cou­
coulantes, par les larmes de la veuve divine et
par les eaux rouges du sang d’Adonis. Le désir
de l’aridité lointaine, l’attente obscure d’une
réapparition mystique, le souille chaud de
* l’infatigable Astoreth semblent les troubler.
Et tous, avec des yeux sombres, ils regardent
l’Empereur.

�198

LE MARTYRE

Le Maître est assis sur le siège insigne, au
très haut dossier orné de deux Victoires d’or.
Sébastien se tient debout, devant lui, muet.
E t les grandes acclamations rythmées se
suivent, prononcées à l’unisson par tous les
assistants.
TOUTES

LES V O IX .

— C ésa r A u g u s te , q u e les d ie u x
te

co n serven t !
—

C ésa r A

E m p e r e u r trè s sa in t, qu e les d ie u x
2935 t e
—

g ard en t

é te rn e lle m e n t !

Q ue d e to u te s n o s v ie s les d ie u x

a u g m e n te n t t a v ie !
—

B ie n

b ie n h e u re u x , sois to u jo u r s v a in q u e u r,
sois tr io m p h a te u r à ja m a is !
2940 — T u es le p lu s g ra n d , le p lu s fo rt,
le p lu s sa in t !
—

P u issio n s-n o u s

t a fa c e p o u r n o tre b o n h e u r
étern el !
—

P u is sio n s -n o u s en te n d re

t a p a ro le p o u r n o tre jo ie
2945 san s te r m e !

—

M ais d éliv re -n o u s

d es ch rétie n s, ô C ésa r A u g u s te !

m

�DE SAINT SEBASTIEN

199

— E m p e re u r, m a is d éliv re-n o u s
des c h ré tie n s !
—

T r è s s a in t E m p e re u r,

m a is d é liv re -n o u s d es c h ré tie n s !
2950 — V e n g e n os d ie u x !
— V e n g e n os fe u x !
— V enge

n os te m p le s !

L’E M P E R E U R .
S a lu t, b e a u je u n e h o m m e ! S a lu t,
s a g itta ir e à la c h e v e lu re
d ’h y a c in th e ! J e te salu e,
2955 c h e f

de la

c o h o rte

d ’ E m èse,

q u ’A p o llo n aim e, en q u i le d ieu
P o r te -L u m iè re s ’e s t c o m p lu !
Par

m on

la u rie r,

S é b astie n ,

je t ’ a im e a u ssi. J e v e u x ,
2060 q u e

tu

n e p a rles,

avant

q u ’on t ’a ccla m e .

J e v e u x q u ’on t ’a ccla m e . V o u s to u s
à la lo u a n g e in fa tig a b le ,
criez en r y th m e : « Q u e les d ie u x
ju s te s c o n s e rv e n t t a b e a u té
2965 p o u r l ’E m p ereur, S é b a s tie n ! »
C riez en r y th m e .

�LE M A R T Y R E

200

TO U TES

LES V O IX .
Q u e le s d ie u x

ju s te s co n s e rv e n t t a b e a u té
p o u r l ’E m p e re u r, S é b a stie n !

Ici l’Archer se voile de sa chlamyde.
L’E M P E R E U R .
T u te v o ile s de t a c h la m y d e !
297o T u te v o ile s co m m e la v ie r g e
q u ’on o u tra g e ou ce lle q u ’ on v a
ég orger. O r je n e v e u x p a s
t ’ ég o rg er. D é c o u v r e t a tê te !

Ici l’Archer se découvre.
J e v e u x te co u ro n n er, d e v a n t
2976 to u s les d ie u x .

LE SA IN T .
C ésar, j ’ ai d é jà
m a co u ro n n e.

L’E M P E R E U R .
O n n e la v o it p a s.

LE

SA IN T .

T u ne p e u x p a s la v o ir, A u g u s te ,
b ien q u e t u aies des y e u x de ly n x .

�DE SAINT SE B A S T IE N

201

L’E M P E R E U R .
E t p o u rq u o i?

LE SA IN T .
P a r c e q u ’il fa u t d ’ a u tre s
2980 y e u x ,

a rm és

d ’u n e

a u tr e v e r tu .

L’E M P E R E U R .
O ù so n t-ils les m a g icien s
q u i t ’ a id e n t d an s tes a rtifices
e t q u i t ’e n seig n en t te s p re stig e s?

LE SA IN T .
J e n ’a i d ’ a u tr e a rt qu e la prière.

L’E M P E R E U R .
2985 E s t- il v r a i q u e t u as d an sé
su r des ch a rb o n s a rd e n ts ?

LE SA IN T .
C ésar,
no n : su r u n e jo n c h é e d e ly s .

L’E M P E R E U R .
Q u a n d t u flo rissa is d an s t a g râ ce,
je m ’en so u v ie n s, t u d a n sa is m ie u x
2990 q u e to u t a u tre e n tre d es épées
n u es. P a r fo is on la n ç a it d es flèches
sous te s p ie d s b o n d iss a n ts . A u c u n e
n e t ’a tte ig n it.

�202

LE MARTYRE

LE SA IN T .
J e n e cra in s p a s
le fer.

L’E M P E R E U R .
T u é ta is le S e ig n e u r
2995

des d an ses v e n u d e B é r y t e
m a rin e !

Il le contemple, et il songe.
E s t- il v r a i q u ’a u so lstice
t u as blessé le cie l?

LE SA IN T .
Le

ciel

m ’a blessé.

L’E M P E R E U R .
Fem m es
M ais fu t-c e
3000

ou

à

d e B y b lo s ,

a u so lstice

l ’é q u in o x e

d ’été,

d ’a u to m n e ,

q u e le d u r sa n g lie r b le ssa
A d o n is ?

Ne

re ssem b le-t-il

p a s, c e t a rch er, à v o t r e je u n e
d ieu, fem m es?

Les Syriennes répondent ensemble, d’une
voix douce et voilée.
LES FEM M ES D E B Y B L O S.
Il e s t b e a u , C ésar.

�DE SAINT SEBASTIEN
L’E M P E R E U R .
3oo5 J e n e c r o is p a s, je n e v e u x p a s
cro ire a u x d é lits d o n t on t ’ accu se,
c h e f d e m a co h o r te légère.
T u es tr o p b e a u . E t il e s t ju s te
q u ’ on t e co u ro n n e, d e v a n t to u s
3o1o les d ie u x . J e n e v e u x p a s s a v o ir
si t u fa is d es rê v e s . J e t ’ aim e.
T u m ’ es ch er. D is : n e t ’a i-je p a s
c o m b lé

d ’h o n n e u rs,

d ’o rn e m e n ts,

de

d ’ h eu res

b én éfices,
g lo rie u se s

3o15 e t d e b elle s a rm e s? T u m èn es
m e s a rc h e rs d ’ E m è se , p lu s sv e lte s
e t p lu s d o rés q u e c e u x q u i v in r e n t
avec

E la g a b a le

aux

cils

p e in ts, s u iv a n t le c h a r d e la P ie rre
3020

n o ire tr a în é p a r les p a n th è re s
o d o r ifé ra n te s .
les

s a g itta ir e s

Ils
du

son t
S o leil,

q u i e s t le se ig n e u r d e l ’E m p ire .
C o m m e n e rfs à le u rs arcs, ils o n t
3025 d es co rd es d e c ith a r e ; ils p o r te n t

d e s r a y o n s d a n s leu rs lo n g s ca rq u o is.
T u le s m è n e s. J e t ’ a i d on n é
m es p lu s b e lle s A ig le s . J e t ’ ai
envoyé

tu e r

d es

B arb ares

3030 su r le D a n u b e . T u a s eu

203

�204

LE M A R T Y R E

d es c o m b a ts e t des je u x . T o u jo u rs
j ’a i to u r n é v e r s to i le p lu s c la ir
d e m es v is a g e s .

LE SA IN T .
O ui,

tu

m ’ as

é té

lib é ra l,

3035 seigneur.

L’E M P E R E U R .
J e ne v e u x p a s sa v o ir
si t u fa is des rê v e s é tra n g e s
a u to u r d ’u n ro i d e S a tu rn a le s,
d ’u n e s c la v e e n tu n iq u e rou ge,
m o n a rq u e d ’u n jo u r, q u ’ on im m o le
3M0 su r l ’ a u te l de S a tu rn e . Si

je te n o m m e l ’ E n fa n t a u x rêves,
ce n ’est p a s p o u r t ’égorger.

Ici il quitte son siège ; il marche vers le
Jeune Homme ; il le touche de sa main à
l’épaule.
V o is.
J ’a i là to u s m es d ie u x .

Il pousse un peu le Jeune Homme, le force à
se retourner vers l’abside et à regarder la mul­
ultitude des idoles.
m
V o is.

R e g a rd e .

D a n s to u s les m a rb res, les m é ta u x ,
3045 les bois, les a rg ile s, le s v e rr e s ,

�DE SAINT SEBASTIEN

205

e t d a n s le s p ierre s fu lg u ra le s
q u i so n t les m essa ges d es nues,
e t d a n s les p â te s in co n n u es
se m b la b le s a u x am b res, a u x n a cres,
3050 a u x la b y r in th e s les p lu s v a in s
d e la m er, j ’a i les sim u la cres
d e to u s les d ie u x ; c a r le D iv in ,
s ’il ro m p t les p eu p les e t les d am n e
a u c a rn a g e , a u b a n , à l ’ en can ,
3055 s ’il c e in t les rois d e so n ca rca n ,
A n t ip a te r o u E p ip h a n e ,
s ’il p ille les tem p le s, p ro fa n e
le s v a s e s, d éfo n ce les v a n s ,
il red resse les Im m o rte ls
3o6o d ’e n tre

les

co lo n n es

brisées,

a llu m a n t de n o u v e a u x a u te ls
au feu d es v ille s em b rasées.

Il presse encore de sa main puissante
l’épaule du Jeune Homme.
V o is . R e g a rd e la m u ltitu d e
des F o rm e s, la fo r ê t d es F o rces,
3065 C hoisis. Il y en a d e rud es
co m m e les sou ches, les écorces,
les racin es. Il y e n a
d e fle x ib le s co m m e le s feu illes,
les fleurs, le s tig e s ; c a r le s fleurs*

�LE MARTYRE

206

3070 les p lu s b elles so n t nées d e leu rs

jo ie s, d e le u rs triste sse s, d e leu rs
v e n g e a n c e s . E t C o ré les cu eille
to u jo u r s d a n s l a p la in e d ’ E n n a .
Tu

p e u x ch o isir p o u r to n

o ffra n d e

3075 u n d ie u fa ro u c h e , u n e d éesse
m o lle, d u sa n g,

d u m iel.

Q u ’ on tre sse

d ’ a n é m o n e e t d e lau rier-ro se,
sa n s b a n d e le tte s , d e u x g u irla n d e s.
J e v e u x cein d re l ’ E n fa n t m orose
3080 e t

LE

m e cein d re a v e c lui.

SA IN T .
C ésar,

sa ch e q u e j ’ a i ch o isi m o n d ieu .

L 'E M P E R E U R .
L e S o le il? E t je te fe ra i
p o n tife d u S o leil, a u te m p le
du

Q u irin a l.

J ’a jo u te r a i

3085 d ’a u tre s d é p o u ille s a u x d é p o u ille s
de P a lm y r e .

LE

SA IN T .
C elu i,

celu i

q u e t u n o m m es l ’e s c la v e ro u g e,
le m o n a rq u e d ’u n jo u r , le roi
sa n g la n t, je l ’ a i ch o isi d e to u te
3090 m o n âm e, a u d e là de m o n âm e.

�DE SAINT SEBASTIEN

207

La colère de l’Auguste, mêlée de raillerie, est
stridente comme un feu sous la grêle.
L’E M P E R E U R .
Il v e u t d u san g, il v e u t d u san g,
c e t ép h èb e p â le , d u san g,
des so u ffra n ce s e t d es tén è b re s !
N o u s e n a vo n s, n o u s en a vo n s,
3095 J ’a i des d ie u x q u ’on r e m p lit de san g
n o ir ju s q u ’à la

co u ro n n e,

co m m e

o n r e m p lit d e v in les am p h o res
ju s q u ’a u b o rd . S u r le P a la tin
e t ici, j ’a i d es P h ry g ie n s
3100

q u i u lu le n t, q u i se fla g e lle n t
a v e c d es la n iè re s a rm ées
d e p lo m b s, q u i s ’e n ta ille n t les b ra s
à g ra n d s co u p s de g la iv e e t d e h ach e,
q u i s ’é v ir e n t

avec

d es pierres

31o5 tra n c h a n te s, e t m êm e q u i b o iv e n t
la liq u e u r ch a u d e lo n g u em en t.
E n v e u x -tu ?

Q u ’on l ’in itie don c

a u ta u r o b o le 1 Q u ’o n le co u ch e
d a n s la fosse, sou s le p la n ch e r
3110 à m ille fe n te s ; q u ’on ég o rg e
au -d essu s d e lu i le ta u r e a u ;
e t q u ’il r e ç o iv e la

rosée

ve rm e ille , ju s q u ’ à la d ern ière

�208

LE MARTYRE

goutte, sur tou t son corps impur,
3115 com m e le m yste de C y b èle.

Et

LE

tu ' seras rassasié !

SA IN T.

R a s s a s ie d e c e t t e so u illu re
to u s ces p rê tre s a u x ta m b o u rin s.
F a is -le s crier co m m e T h y a d e s
312o q u i b o n d iss e n t su r le s co llin es
d é c h ira n t leu rs p ro p res e n fa n ts !
J e n e v e u x p a s d e to n b é ta il
n i d e te s b o u ch ers,

E m p e re u r.

S u r m on co rp s im p u r j ’ai reçu
3125 u n a u tr e b a p tê m e : u n b a p tê m e
de ray o n s.

L’E M P E R E U R .
Le

d ie u r a y o n n a n t

e s t u n seul : A p o llo n S o leil !

LE SA IN T .
Il e s t é te in t co m m e u n tiso n
q u ’on a p lo n g é d a n s l ’ea u lu stra le .
3130 S eu l le C h rist r a y o n n e , l ’ U n iq u e !

Il ré g it d an s sa m ain la fo rce
d u ciel cre u x , co m m e le m arin
serre l ’é co u te d e la vo ile .
E n tr e v o u s e t le jo u r, Il est.

�DE SAINT SEBASTIEN

209

3135 E n tr e v o u s e t le so leil m o rt,
Il est, U n iq u e .

Dans l’emportement de la fureur, l’Auguste
se tourne vers les joueurs de lyre, invoque
le coryphée, dominant de son tonnerre le
tumulte des prêtres.
L’E M P E R E U R .
C ith a res, c ith a re s ,

cith a res,

fa ite s la lu m ière, a v e u g le z
l ’im p ie ! E u r y a le ,
3140

E u r y a le ,

e n to n n e l ’h y m n e !

Il marche vers son siège ; et il se rassied,
dans l’attitude del’Olympien, dont il a joint le
nom à son nom.
LES C IT H A R È D E S .
P a ia n , L y r e - d ’ or,

Mai/ is 1er
Clan il lus
sonnai
dedil.

A r c - d ’ a rg e n t,

S e ig n e u r de D é lo s e t d e S m in th e,
b e a u R o i c h e v e lu d e lu m ière,
ô A p o llo n ...

Telle une bande de lumière soudaine vibre
à travers les tiges des blés et transmue en or
glorieux leur sécheresse, tel le premier rayon­
nement de l’Ode semble parcourir la longue
ordonnance des cithares et enflammer d’un
même éclair toutes les cordes.
LE SA IN T .

3145 Cessez 1

N

�210

LE MARTYRE

D’un signe, il a interrompu les chanteurs
qui renversaient la tête pour invoquer le
nom du prophète delphien.
C essez,

ô cith a rè d e s

d ’u n d ém o n q u i n ’a p lu s d e ch a r,
n i p lu s d e tr a its , n i p lu s d e n erfs
à la ly r e e t à l ’ arc, n i p lu s
d e d ia d èm e su r la h o n te
3150

d e so n fr o n t. S ile n c e ! S ilen ce !

Une sorte d’annonciation mélodieuse, légère
comme un murmure d’abeilles, semble se
répandre dans le pentagone d’ivoire. L’Em­
pereur assis, appuyé sur le coude, regarde le
em
Jeune Homme, assemblant la stupeur et la
fureur entre ses sourcils froncés.
O v o u s q u i m e v o y e z in erm e,
je

su is l ’A r c h e r c e r ta in

d u b u t.

J e su is l ’e s c la v e d e l ’A m o u r .
J e su is le M a ître d e la M ort.
3155 J ’ ai, d ’u n sign e, é to u ffé le c h a n t
d a n s v o t r e g o r g e e t en g o u rd i
v o s d o ig ts. É c o u te z l ’ a u tr e ly r e !
J e v o u s a d ju re , a u n o m d u C h rist,
p a r l ’o m b re d e la C r o ix sa n g la n te ,
3160 p a r c e tte o m b re q u i v o u s r e co u v re .

V o u s en a v e z d é jà la b o u ch e
p lein e ju s q u ’ a u x p o u m o n s, ch a n te u rs,

�DE SAINT SEBASTIEN

211

v o u s q u i v o u s h a u s sie z su r l ’o rteil
p o u r m â c h e r la lu m iè re d ’or.
3165 B r o y e z c e t t e o m b re.

L’Empereur bondit.
L’E M P E R E U R .
É g o r g e z -le !

Des sacrificateurs s’élancent comme des
bourreaux.
N o n . J e v e u x rire.
J e ch e rc h e d es fa ç o n s n o u v e lle s.
J ’in v e n te d es m o d es n o u v e a u x .
L e lo n g d u p a lu s p e stile n t
3170 o ù c h a n te n t le s g re n o u ille s noires,

ce so ir m êm e, t u v a s rejo in d re
to n G u érisseu r d e G a lilée.

Il rit ; puis il s’emporte.
M ais n e re g a rd e p a s to n m a îtr e !
Tu

es l ’e s c la v e d es e scla v es.

3175 C a c h e te s y e u x p e in ts d e n u it b leu e.
V o ile d u p a n d e t a c h la m y d e
t a p â le u r p h ry g ie n n e .

Le Saint fait l’acte de s’envelopper le visage,
comme dans le rite de la consécration.
N on.
D o n n ez-lu i, sa crifica te u rs,

�212

LE MARTYRE

u n e ro b e b la n ch e , e n to u re z
318o d e v e r v e in e e t d e b a n d e le tte s
sa

c h e v e lu re

de

jo u e u se

de flû te ; e t q u ’il a it p o u r co m p a g n e
au

sa crifice

une

co lo m b e

d ’A m a th o n te .

Les ordres du Maître et les mouvements des
exécuteurs sont comme les éclairs et les foudres.
Personne n’hésite ni ne réfléchit. La main souve
raine semble les saisir comme des armes ou des
outils, prêts à frapper ou à besogner. Le mono
syllabe les arrête, les fige.
N o n . D e s co u ro n n es,
3185 d es

co u ro n n es

et

d es

co lliers,

d es co u ro n n es ro u g es, d e lo u rd s
co lliers, d es to rq u e s d e G a u lo is,
des a n n e a u x d e s o ld a ts sa b in s,
les b o is s e a u x d ’A n n ib a l re m p lis
3190 d e

bagues

sa n g la n te s,

sa n s

n o m b re,

sa n s n o m b re, p o u r l ’ e n se v e lir
v i v a n t so u s le s fleu rs e t les ors,
co m m e B re n n u s fit d e la v ie r g e
d ’ E p h èse, c o m m e ces v a in q u e u r s
3195 d e N a x o s fire n t d e la v ie r g e
P o ly c h rite a p rè s le c a rn a g e
n o ctu rn e.

Il atténue son emphase menaçante dans la
similitude ingénieuse ; et il regarde de côté

1

�DE SAINT SEBASTIEN

213

ses rhéteurs et ses grammairiens, qui arron­
dissent la bouche et soulèvent les bras pour
témoigner à l’Erudit leur émerveillement
unanime. Il sourit, se rassied et contemple le
héros imberbe, avec un étrange feu dans ses
prunelles aiguës.
M ais co m m e il est b e a u !
Il e s t tro p b e a u . J e v e u x q u ’il c h a n te ,
q u ’il c h a n te so n e x trê m e c h a n t,
3200 tel le cy gn e hyperboréen,
s’il a brisé l ’essor de l ’hym ne
à la syllabe la plus sainte.

O E u r y a le , p o rte -lu i
la p lu s v a s t e d e m es cith a re s,
3205 p o u r q u ’ a p rè s t u p u isses clo u er
co n tre le s d e u x co rn es son ores
le sa crilè g e iv r e de m y rrh e .
C ’e s t c e q u e je v e u x . O béis.
Q u e la c ith a r e d élien n e
3210

so it le g ib e t d e c e t ép h èb e. ,
C a r il e s t b e a u .

Le conducteur du chœur s’avance, soute­
nant par la caisse une grande cithare chrysé
léphantine, belle et solennelle comme les simu
lacres gardés dans les Trésors des temples.
Sept gemmes de couleurs diverses sont enchâs
sées, comme dans des chatons, dans les sept
attaches des cordes sur la branche transver
sale en forme de joug ; et une pure bandelette

�214

LE MARTYRE

est attachée au côté droit, comme à la tempe
d’une Muse vivante. Elle propage, dans son
parcours, des ondes nombreuses. Tel le cygne
fluvial, de sa poitrine gonflée par le même
souffle qui ouvre en corolle ses ailes, émeut l’eau
qui tout autour s’harmonise.
LE

SA IN T .

J e su is m o n sa crifica te u r.
J e v o u s le dis.

Il prend la cithare, il l’appuie sur sa hanche
gauche ; et, la tenant par l’une des cornes
comme une victime, il la mutile avec le petit
couteau des Agapes, qu’il avait caché dans les
plis de son vêtement. On entend gémir les
cordes coupées. Des imprécations, des implo
rations, des invocations surgissent de la
tourbe fluctuante. L’Empereur reste assis,
le torse tendu en avant, le regard fixe, dans une
sorte de ravissement farouche, transporté par
son âme avide de prodiges et de songes.
LES

O R P H IQ U E S.

— O rp h é e ! O rp h ée ! F ils d ’A p o llo n !
3215 — F ils d e C a llio p e, t u v o is :
a v e c le c o u te a u d e l ’A g a p e
il v ie n t d e tra n c h e r les se p t co rd es !
— P a r les la rm e s d es se p t P léia d es,
tu e z l ’im p ie !

M agister
C laudius

sonum
dedit
usque

ad finem

.

�DE SAINT SEBASTIEN
D ES V O IX

215

E P A R SE S.

•3 22o — T r o n q u e z son c h e f !

— De l’Hèbre au T ibre
— D o n n e z le su p p lice d e T h r a c e
à

l ’ im p ie !
—

L ie z p a r les tre sse s

d e ses c h e v e u x son c h e f e x sa n g u e
a u jo u g de la L y r e ! M e tte z
3235

son tro n c en la m b e a u x !
— J e te z-le
a u T ib r e !
— A u T ib r e !
— A la C lo a q u e !
— A la C lo a q u e !

LES

O R P H IQ U E S.

O rp h ée, O rp h ée, a p p ro ch e , in sp ire
c e u x q u i e n se ig n e n t te s m ystè re s,
3230 fils d ’A p o llo n !

Dans le laraire l’ombre devient effrayante.
Des flammes jettent des poignées d’aromates
sur la braise des autels. Les lueurs se reflètent
dans la voûte dorée, sur la multitude divine.
On voit briller les plaques, les disques, les
croissants, tous les emblèmes, et les regards
inflexibles des yeux d’émail. Des esclaves
ont apporté des corbeilles remplies de couronnes
et des boisseaux remplis de colliers. La cithare
mutilée est étendue sur les dalles, au pied du
Jeune Homme intrépide.

�216

LE MARTYRE

LE SA IN T .
C ésar, éco u te l ’ a u tr e ly r e .
J e n e c h a n te r a i p a s m o n h y m n e .
A h , j ’a i tro p d ’a m o u r su r m es lè v re s
p o u r c h a n te r ; e t m o n cœ u r m ’é tra n g le
3235 ju s q u ’à c e q u e j e n e l ’e n te n d e

p lu s. Q u ’il t ’en

so u vien n e, C ésar !

M a is d e la h a m p e d e m o n d a rd
les M essag ers d u n o u v e a u d ie u
o n t fa it le u rs p le c tre s in v in c ib le s.
3240 E c o u te , é co u te . L a fo rê t
d e m é ta l, d e cèd re e t d e pierre,
la fo r ê t d ru e d e te s idoles,
v a se co u rb er, v a s ’é cro u ler
sou s le v e n t d e la m élod ie.
3245 C ésar, C ésa r a u x y e u x d e ly n x ,

j e d a n se ra i, j e d an sera i,
si j e su is le S e ig n e u r d es d an ses
v e n u d e B é r y t e m a rin e
a v e c te s ca rg a iso n s d ’ép ices,
3250 a v e c t a p o u rp re , a v e c t o n b y ss e ,

a v e c te s p a rfu m s e t tes v in s.
P o u r te s m a g e s e t te s d e v in s
j e d a n se ra i la P a s sio n
d e c e J e u n e H o m m e a sia tiq u e .
3255 d e c e P rin c e su p p licié :
c a r la fe u ille de to n la u r ie r

�DE SAINT SEBASTIEN

217

e st co m m e le fe r d e la la n ce
q u i lu i p e rça le fla n c a n x ie u x .
D e la p ro fo n d e u r d e te s y e u x
3260 re g a rd e . É c o u te , e t p u is re g a rd e .

N e tre m b le p a s.

Il recouvre de sa chlamyde la cithare mu­
utmilée. L’Empereur semble s’enivrer de chacun
de ses gestes. Il se tend vers l’imberbe, il lui
parle d’une voix soumise et ardente.
L’E M P E R E U R .
S o is u n d ieu . J e t e fe r a i d ieu.
T u a u ra s d es sta tu e s , d e s tem p le s.
J e t ’a im era i.

D ES V O IX

E P A R SE S.

3265 — Il a p p rê te l ’e n ch a n te m e n t.
—

Il co m p o se u n ch a rm e lu g u b re .

Il e s t b e a u , ce p e n d a n t, C ésar.
— C ésar, p lu s la v ic tim e e s t belle,
p lu s elle est a g ré a b le a u x d ie u x .
3270 — J e te z la to rc h e e n tr e ses p ied s.
— S c e lle z sa b o u c h e a v e c le feu .
— Il a d a n s le c r e u x d e ses p a u m es
la te rre q u i co m b le le s to m b e s
e t le s la rm e s d e l ’ o lib an .
3275 — S e ig n e u r

des

d an ses !

�218
LE

LE MARTYRE
SA IN T .

C é sar, re g a rd e . E t so u v ie n s-to i
d e l ’ é to ile qui fu t clou ée
a u cœ u r v i v a n t d u Ciel, en g a g e
d e la p a ro le rad ieu se
328o p a rlé e p a r la b o u c h e d e l ’ O in t.
T u la sau ras.

L’E M P E R E U R .
D is la p a ro le. Sois ce d ieu .
J e v e u x a p p e le r d e to n n o m
la p lu s lo in ta in e d es éto iles,
3285 ou la p lu s p ro ch e.

LES FEM M ES D E B Y B L O S.
— C o m m e il est b e a u ! C o m m e il e s t b eau !
— Ses b o u cle s su r so n fr o n t tê tu
so n t les g ra p p e s d e la d o u leu r.
— S o n re g a rd e s t c o m m e l ’e fflu v e
3290 d u so m m eil, la n u e d u b e n jo in .
— Il so rt d u lit é lyséen
a v e c d es p a v o t s d a n s ses m a in s.
— T u es b e a u , t u es b e a u , S e ig n e u r,
se m b la b le à l ’a n ém o n e e n fleu r,
3295

p a re il à l ’A r c h e r d u L ib a n .
— S e ig n e u r d es d an ses !

Par ses pas, ses gestes, ses attitudes, les

�DE SAINT SEBASTIEN

219

aspects de sa face douloureuse, l’angoisse
de ses paroles étouffées, le Confesseur exprime
le haut drame du Fils de l’homme autour de
là chlamyde étendue, comme autour d’une
dépouille sanglante.
Par intervalles, les esprits de la musique le
surmontent et le ploient comme le fleuve
ploie le roseau et le saule. Il reste ainsi, courbé
ou renversé, immobile comme un enfant de
Niobé, tandis que la mélodie seule atteint
les sommets indicibles. Ensuite, il se redresse et
se transfigure. Il est plus pâle que les marbres
et les ivoires, plus resplendissant que la lune
sur le front d’Isis. Le métal de sa voix est
transmué par la flamme du cœur profond.
LE SA IN T .
A v e z - v o u s v u celu i q u e j ’ a im e ?
L ’a v e z -v o u s v u ?

Un frisson merveilleux court dans toutes
les chairs humaines. Les prêtres, les mages,
les musiciens, les archers, les esclaves ne sont
qu’un seul regard allumé à la cime d’une seule
attente. E t les femmes, moites de malaise,
la gorge aride, semblent défaillir.
Tout à coup, un grand silence plane sur
l’ardeur de la vie. Celui qui apporte le témoi
gnage des choses cachées est seul, sous l’espèce
de l’Éternel. Sa voix est celle même de
l’agonie sublime.
Il d it a lo rs : « M on â m e e s t tris te
33oo ju s q u ’à la m o r t. R e s t e z ic i

�220

LE MARTYRE

e t v e ille z . » E t il se p ro stern e
e t d it d a n s sa p r iè re : « É c a r te
c e t t e co u p e d e m o i, S eig n eu r.
T o u te fo is , n o n c o m m e j e v e u x
3305 m a is co m m e t u v e u x . » S a

su eu r

to m b e c o m m e g o u tte s d e sa n g,
tre m p e la terre.

La sueur mortelle et le sang noir et les sur
sauts du supplice et les battements du flanc
transpercé et le profond soupir, et les larmes
de l'inconsolable amour, et le corps embaumé
dans le linceul, et toutes les ténèbres : ces
choses, il les contient, semblable au grain que
verse le Van mystique, où tout est contenu.
Or le souffle lugubre semble venir de loin, de
la lointaine Asie desséchée, des côtes de la
Phénicie, des gorges du Liban, des confins
de l’Euphrate, des oasis du Désert. Les femmes
syriennes tressaillent comme par la présence
de leur dieu androgyne.
LES

FEM M ES D E

B Y B L O S.

A h ! T u p le u re s le B ie n -A im é !
T u p leu re s l ’A r c h e r d u L ib a n .
3310

O sœ u rs! O frè re s!

Elles revoient le fleuve rougi par le sang du
chasseur divin, et les catafalques funéraires
dressés aux abords des Temples, et l’image
du dieu mort enveloppé dans les baumes et
les linges, et le cercueil orné d’anémones et de
roses ; et les cheveux épars, les ceintures dé­

�DE SAINT SEBASTIEN

221

énd ouées, les robes déchirées, les larmes versées
sur le seuil des portes ou le long des murailles
saintes.
H é la s ! T u p leu re s A d o n is !
0 sœ u rs ! 0 frères 1

E t les autres femmes s’émeuvent ; et
toutes les veines de la même race palpitent ;
et les bras se tendent, et les bouches se gonflent,
et le Chœur se forme et gémit.
C H O R V S SY R IA C V S.
H é la s ! T u

p leu re s

A d o n is !

Il se m e u rt, le b e l A d o n is !
3316 II

est

F em m es,

m o rt,

le

b el

A d o n is !

p le u re z !

V o y e z le b e l A d o le s c e n t
co u ch é d an s la p o u rp re d u san g.
D o n n e z les b a u m e s e t l ’en cens,
3320 fem m es ! P le u r e z !

V o y e z le sa n g co u ler d e l ’ aine,
le sa n g n o ir su r la cu isse b lêm e.
M êlez à l ’h u ile sy rien n e
vos
3325

p le u rs ! P le u re z !

P le u re z , ô fe m m e s d e S y r ie ,
crie z : « H é la s, m a S e ig n e u rie ! »

�222

LE MARTYRE

T o u te s les fleu rs se so n t flétries.
C riez, p le u re z !

Le Chœur s’éteint. E t une voix solitaire
semble surgir d’une profondeur infinie, ayant
traversé toute la masse de la souffrance comme
le souffle traverse le poumon.
V O X SOLA.
« J e so u ffre » g é m it-il. E c o u te !
3330

« J e so u ffre. Q u ’a i-je f a it ? J e sou ffre
e t j e sa ig n e. L e m o n d e e s t ro u g e
d e m o n to u r m e n t.
A h , q u ’ a i-je fa it ? Q u i m ’a fr a p p é ?
J ’e x p ire , j e m eu rs. O B e a u té ,

3335 j e m e u rs m a is p o u r r e n a îtr e im p é-

ris sa b le m e n t. »

CH O RVS

S Y R IA C V S.

Il se m e u rt, le b e l A d o n is !
Il est m o r t, le b e l A d o n is !
O V ie rg e s, p le u re z A d o n is !
3340 G a rço n s, p le u re z !
E t v o u s, et v o u s, d a n s le s co u ro n n es
ro u g isse z d e d eu il, a n ém o n es I
L ’E p o u x d esce n d à P ersép h o n e.
E ros,

p le u re z I

�DE SAINT SEBASTIEN

223

334 5 11 d escen d v e r s le s N o ire s P o rte s.

T o u t c e q u i e s t b e a u , l ’H a d è s m orn e
l ’e m p o rte .
E ros !

R e n v e r s e z le s to rch es,

P le u re z !

P le u r e z , ô fem m es d e S y r ie !
3350 II v a d a n s la p â le P ra irie .
T o u te s les fleu rs se so n t flétries,
h élas ! P le u r e z !

Le Chœur s’éteint. L’Archer est haletant,
éperdu. Il secoue sa chevelure, comme pour
en faire tomber les anémones vénéneuses.
D’une voix trouble qui passe à travers toute
sa chair, il augmente sa propre frayeur.
LE

SA IN T .

Q u el e s t c e je u n e h o m m e t o u t b la n c
a ssis à l ’e n trée d u sé p u lcre?
3355

« Vous

ch e rch e z le cru cifié.

E t p o u rq u o i ch e rch e z -v o u s p a rm i
les m o rts ce lu i q u i e s t v i v a n t ? »
O r II est là , d e b o u t. Il d it :
« N e p le u re z p lu s. »

Il est là, debout, lui-même. Il est le Ressus
cité de la tombe rupestre. Descend-il du
Golgotha? descend-il du Liban? Il est beau
comme un dieu est beau. Une chaude et
fauve lueur l’enveloppe, comme si un nuage
en feu était venu de l’occident se mirer dans

�224

LE 'MARTYRE

le bouclier soulevé qui laisse fuir par le sou­
soup irail la fumée des aromates.
VOX

SOLA.

3360 C essez, ô p leu re u ses ! L e m o n d e

e s t lu m ière, te l q u ’il l ’ a n n o n ce.
Il r e n a ît d ieu , v ie r g e e t je u n e h o m m e,
le F lo r is s a n t !
Il e s t d e b o u t, le D é sira b le.
3365 Ses m a in s so n t p lein es d e sem ences.
Il v a ra m e n e r d a n s ses d an ses
c h a ste s l ’A b s e n t.
Il re n a ît, il se ren o u v e lle .
O frère des S a iso n s ju m e lle s,
3370 d e b o u t ! L a

m o r t e s t im m o rte lle ,

d ieu , p a r to n san g.

LES

FEM M ES

DE

B Y B L O S.

L e dieu ! L e d ie u ! V o ilà le d ie u !
Il e s t d e b o u t.

L’E M P E R E U R .
Il e s t u n d ieu, il e st u n d ieu 1

Il bondit, ivre de prodige, de songe et de
création. Ce cri fulgurant, jailli de sa poitrine
oppressée, couvre toutes les voix, les éteint.
Il s’approche de l’Etre mystérieux. Il lui parle

�DE SAINT SEBASTIEN

225

dans le silence que les profondes haleines font
pareil au silence des rivages. Maintenant il
semble que la multitude exsangue des idoles
soit plus vivante que la tourbe des humains.
3375

T u es u n d ie u . J e t e fa is d ieu,
m o i, le M a ître d e l ’U n iv e rs ,
q u i a i jo in t à m on n o m le nom
d u T o n n a n t. M oi, j e te fa is dieu.
T o u t e s t lic ite à l ’ E m p e re u r.

335o H a d rie n a déifié
le J e u n e H o m m e d e B ith y n ie
à la b o u ch e m éla n co liq u e.
J e v e u x t e co n sa crer u n te m p le ,
u n te m p le su r le V im in a l,
3385 a v e c des tré so rs e t d es p rêtres.

T u a u ra s d es a u te ls to u jo u r s
fu m a n ts, d es o ffra n d es opim es,
d es lo u a n g e s h a rm o n ie u se s ;
e t o n p a rfu m e r a d e rose
3390

le m a rb re d e te s sim u la cres
co m m e à D é lo s.

Le Jeune Homme est ébloui, vacillant, perdu
dans une immense lumière vertigineuse comme
la lumière du Désert embrasé où vibre le
crissement des sauterelles. A-t-il, lui aussi,
jeûné pendant quarante jours et quarante
nuits? 11 parle comme en songe, comme dans
le délire de la faim.
o

�226

LE

LE MARTYRE
SA IN T .

J e so u ffre, je souffre. L e s d e u x
s ’é v a n o u isse n t. U n e m a in
m ’a p ris p a r les c h e v e u x . Q u e lq u ’ un
3395 a crié : « B é n i so it le R o i
q u i v ie n t a u n o m d ’A d o n a ï ! »
A donaï ! A donaï !
A i- je e n te n d u ?

Les bêtes sauvages se sont enfuies dans
les sables, les Anges se sont évanouis dans le
soleil. Le Tentateur se rapproche.
L’E M P E R E U R .
T u v a s , c e tte n u it, a p p a ra îtr e
34oo a u x y e u x d u p eu p le, d a n s les ru es

a rro sées d e sa fra n p u n iq u e,
p a rm i la c la m e u r d es co h o rtes,
a u m ilie u d e to rch e s n o m b reu ses
co m m e m es d ésirs, su r u n ch a r
3405 tra în é p a r d es é lé p h a n ts b la n cs,
si h a u t q u ’ on a b a tt r a les A r c s
d e T r io m p h e su r to n p a ssa g e,
on o u v rir a d a n s les m u ra illes
d es b rèch es p o u r q u e t u n ’in clin es
3410 p o in t t a tia re .

Le Jeune Homme parle comme en songe,
comme dans le délire de la soif.

�DE SAINT SEBASTIEN

227

LE SA IN T .
Q u e lle sp len d e u r so rt d e m es o s?
S u is-je lu m iè r e ?

« Q u i m e v o it,

v o it ce lu i q u i m ’a e n v o y é . »
L ’a -t- I l d it? J e sou ffre, je sou ffre.
3415 « T u es m o n fils, le B ie n -A im é .
E n to i je p ren d s p la isir. » P e u t-ê tre ,
nous

so m m es

un.

Tout

s ’ o b sc u rcit.

L e s c ie u x s ’é v a n o u iss e n t. S u is-je
a u fa îte d u T e m p le ? a u so m m et
3420 d u M o n t, a v e c le T e n ta te u r ?
« S i t u es le fils d ’ E lo h im ,
je t te - t o i en b a s. » O

v e r tig e !

Il m ’a sa isi p a r les c h e v e u x .
« M a in te n a n t m o n â m e e s t tro u b lé e ;
3425 e t q u e d ira i-je, q u e d ir a i-je ? »

M a v ie s ’é v a n o u it. L e s A n g e s
so n t lo in , lo in . J ’e n te n d s d ’ a u tre s v o ix .
« J e te d o n n era i t o u t cela,
si t u m ’ a d o res. »

L’Empereur a enlevé l’une des deux Vic­
ictvoires d’or qui ornent le haut dossier de son
siège. Et, dans sa main tendue vers le Déifié,
il serre le globe qui soutient le pied léger de
la déesse très désirable.

�228

LE MARTYRE

L’E M P E R E U R .
3430 P re n d s la V ic to ir e im p éria le
d a n s to n p o in g fo r t e t d éch a rn é
co m m e la g riffe d e m es aig les.
C e g lo b e est l ’ orbe d e la T e r r e
e t la p o m m e d es H esp érid es.
3435

O r t u es d ieu , t u es C ésar;
t u es P rin c e d e la J e u n e sse :
t u a s la p u iss a n ce e t la joie,
la m e rv e ille tissé e d es son ges
p o u r v ê tir to n co rp s a m b ig u ,

3440 le s p e rle s e t le lau rier-ro se
p o u r te s te m p e s étin ce la n te s.
T u a u ra s to u t, t u a u ra s to u t.
J e t e d o n n era i les b u tin s
d e to u te s m es g u e rres d ’A s ie ,
3445

d e m o n A s ie p ro fo n d e e t ch a u d e
co m m e la g u e u le d u lion
e t co m m e le c œ u r d ’A le x a n d r e .
M oi v iv a n t , je

te légu era i

l ’e m p ire . T u seras le m a îtr e .
3450 E t a n t d ie u p o u r re ste r lo in ta in
d a n s te s silen ces, t u seras
em p e re u r p o u r te ra p p ro ch e r
e t p o u r t ’ a g ite r. T u fe ra s
v e r s e r d u san g, fo n d e r d es v illes,
3455

p lo y e r d es rois, sé ch er d es m ers,

�DE SAINT SEBASTIEN
c h a n te r

des p o ètes,

229

m ou rir

d es héros, su rg ir des au ro res
in co n n u e s d u fo n d d es d ou leu rs
in e x p u g n a b le s. T u a u ra s
3460 le m o n d e tre m b la n t d an s le c r e u x
d e t a m a in co m m e l ’a lo u e tte
d an s le sillon' a v a n t le jo u r.
A h , q u i d on c, d es choses p lu s b elle s
q u e to u te s ces choses, q u i don c
3465 te les d o n n e ra ? T e n d s le po in g,
p ren d s

la

V ic to ir e !

Lentement, lentement, comme en un songe,
le Déifié tend son bras droit vers le donateur ;
et il reçoit dans la paume le simulacre de la
déesse qui « seule rompt l’incertitude du
combat ». Il serre le globe entre ses doigts
endurcis par le nerf de l’arc ; et, renversant le
front têtu qu’alourdissent les grappes de la
douleur, il mire de dessous ses larges paupières
F Or triomphal dressé au bout de son bras
rigide.
L’Auguste s’abandonne à sa démence
magnifique.
L’E M P E R E U R .
C h a n te z ! B o n d iss e z ! E x u lt e z !
Q u e to u s les m arb res, to u s les b ron zes
d iv in s b o n d isse n t e u x aussi
3470

co m m e le th ia s e d ’E v a n ;

�230

LE MARTYRE

c a r ce d ie u ren a ît d e l ’ a b îm e
de

m on

cœ u r,

avec

m ille

nom s,

a v e c m ille n o m s in effa b les,
e t seul je r a v is a u x P u issa n ce s
3475 n o ires p o u r to u jo u r s sa b e a u té !
Q ue, t o u t e la n u it, le to n n e rre
trio m p h a l des b u c c in s réso n n e
a u so m m e t d es sa in te s co llin es,
ju s q u ’à ce q u e le s jo u e s é cla te n t,
3480 ju s q u ’à ce q u e t o u t l ’é th e r so it
u n b o u c lie r d e C o ry b a n te ,
ju s q u ’à ce q u e m a R o m e entende
h u rle r v e r s les h a u ts D io scu re s
la L o u v e a u x m a m e lle s d ’a ir a in !
3485 E t v o u s , tr a c e z le te m p le , A u g u r e s :
an n o n cez l ’ é to ile fu tu re
a u c ie l ro m a in !

Le Déifié a tendu l’autre bras aussi ; et il
serre maintenant la Victoire impériale dans
ses deux mains, si fort qu’on croirait entendre
le métal craquer. Seul les soulèvements de sa
poitrine indiquent la violence du combat
invisible. Les lèvres sont ouvertes, comme
la déchirure même de son âme vivante, sur
ses dents fermées. Autour de lui, dans les
fleurs, dans l’or, dans les parfums et dans la
ilamme, au son des cithares et des flûtes,
les Adoniastes semblent mener l’orgie divine
comme dans le temple de Byblos après le

�DE SAINT SEBASTIEN

231

septième des jours funèbres, quand les femmes
descendaient au port pour y recueillir la tête
de papyrus jetée dans la mer par les Alexan
drines et poussée par le courant jusqu’à la ville
phénicienne.
SEM IC H O R V S I.
Io !
0
349o L e

Io ! A d o n ia s te s !

sœ u rs,

ô frères, e x u lte z !

S e ig n e u r e s t ressu scité !

11 c o n d u it la d a n se d es a stres.
Io ! D é lie z v o s c h e v e u x ,
d én o u ez v o s cein tu res, fem m es !
D u n o ir H a d è s o ù sont le s âm es
3495 il n o u s r e v ie n t, le B ie n h e u r e u x .

SEM IC H O R V S II.
T u es b e a u , tu es b e a u , S e ig n e u r !
Io ! S a lu t,

ô B ie n -a im é !

T o u r à to u r tu re n a is e t m eu rs.
E n fa n t d e l ’ im m o r ta lité .
3500 D o n n e z la rose e t l ’an ém o n e,
sa n g e t larm es, a u F lo r is s a n t !
C eig n ez-le d es m ille co u ro n n es
g erm ées d es la rm es e t d u sa n g !

�232

LE M A R T Y R E

C HO RVS.
O n e u v e jeu n esse d u m on d e !
3505 C o u ro n n ez C y p ris, co u ro n n ez
E r o s in v a in c u , co u ro n n ez
tro is fo is C y b è le la p ro fo n d e !
C o u ro n n ez P a n a u th o r a x b leu ,
le ro i P a n a u x d e u x co rn es to rse s !
351o lo , P a n ! P o u r to u te s les fo rces,
Io, c o u ro n n e z to u s les d ie u x !

Le cri soudain et terrible du Ressuscité
domine le chœur orgiastique.
LE SA IN T .
J ésu s, J ésu s, J ésu s,

à

m oi !

A u secou rs, S e ig n e u r ! A m o n aid e,
m a fo rce, m a fla m m e, m o n R o i !

De toute la hauteur de ses bras, il élève en
l’air la Victoire, et la lance contre la mosaïque
luisante, aux pieds de l’Auguste. Tous les bruits
tombent. La voix du Confesseur a l’éclat des
buccins.
3515 C ésar,

m a u d it, j ’ a i d an s m o n p o in g

m o n â m e n u e, v ic to rie u s e ,
sp len d id e, a u x s ix a iles d e feu .
J ’a i b r is é to n id o le, j ’ ai
b risé to n or, c o m m e to i-m ê m e
3520

t u seras brisé, t u seras

�DE SAINT S E B A S T IE N

233

fo u lé. T o u s te s o s se sé p a ren t.
J e v o is le sign e d e la lèp re
su r to n fro n t de b o u c. L a n u it v ie n t.
L ’e n te n d s-tu ? L a n u it r u g it co m m e
3525

u n e lio n n e, d éch ira n t
le s r e t s de ses n u a g e s noirs.
L a L o u v e a p eu r.

L’E M P E R E U R .
R e n v e r s e z -le !

R e n v e r s e z -le !

S c e lle z sa b o u c h e a v e c la to r c h e !
3530 F a ite s d e sa fa c e u n e p laie
fu m a n te !

Des hommes obéissent si vite qu’on entend
la crépitation des flammes allongées par la
véhémence du geste.
N on !

Il semble ronger de ses yeux voraces la
figure du Jeune Homme. Il dompte sa fureur.
Le Saint ramasse la chlamyde et s’enveloppe
la tête comme dans le rite de la consécration.
La cithare mutilée reluit à terre, découverte.
D ES V O IX

E P A R SE S.

— A u g u s te , A u g u s te , so u v ie n s-to i !
— 0 D iv in , v e n g e t a c ith a re !
— Venge

A p o llo n !

�234
LES
3535

O R P H IQ U E S.

O rp h ée ! O rp h ée, ca ch é , sonore,
v ie n s à c e sacrifice, M a ître
(les v is io n s !

L’Auguste a dompté sa fureur. Il est grave
comme un pontife quand il s’avance vers le
Saint et le découvre, tirant la chlamyde
par le bord.
L’E M P E R E U R .
E u r y a le , e t to i, N ic a n o r,
é te n d e z -le su r la c ith a re .
3540 A in s i. A in s i. M a is d o u cem en t.

Le Saint ne résiste pas : car son âme est
transportée hors d’elle-même.
F e m m e s de B y b lo s , les p lu s belle?,
v e n e z le co m p o ser. A in s i :
en tre les d e u x co rn es d ’iv o ire ,
la t ê t e c o n tre le jo u g d ’ o r ;
3545 e t su r sa p o itr in e le p le ctre .

A in s i. A in s i. T r è s d o u cem en t.
E t en ro u le z ses b elles b o u cle s
a u to u r d es se p t co rd es co u p ées,
trè s d o u cem en t.

Le Saint ouvre les bras et joint les pieds,
comme le Crucifié.

�DE SAINT SEBASTIEN
LE SA IN T.
3550 E n v é r it é j e v o u s le dis,
si d es frères se cre ts m ’é co u te n t
p a rm i le s e s cla v e s h o n te u x
qu i d o iv e n t g é m ir sou s les v e rg e s
e t a tte n d e n t le c h a n g e m e n t :
3555 J é su s v e u t m e glo rifier.
M oi e t le C h rist, n o u s so m m es U n .
J ’o u v r e les b ra s. N o u s so m m es U n ,
p o u r les C lou s, la L a n c e e l l ’ E p o n g e .
V o ic i. J ’ a i so if ; m on c ô té sa ig n e ;
3500

m es m a in s e t m es p ied s so n t clou és.
G lo ire

étern elle !

L’E M P E R E U R .
N e le to u c h e z p lu s d e v o s d o ig ts !
L ’ a r t d e sa d ém en ce est su b lim e.
L e son d e sa fa u te e st d iv in .
3505 C ertes, c ’est la d iv in ité
d e m a c ith a r e , q u i lu i d on ne
u n e fin si m élo d ieu se.
Il m e u rt d an s le m od e d o riq u e.
N e le to u c h e z p lu s de v o s d o ig ts !
357o N e to u c h e z p a s à sa p â leu r.
J e n e v e u x p a s o u v rir ses vein es,
b ien q u 'il se d ise t o u t s a n g la n t.
J e so n ge à la v ie r g e d ’ E p h è se ,

235

�236

LE MARTYRE

à c e tte fille n a x ie n n e ...
3575

M ais il e s t p â le , A d o n ia s te s,
p lu s q u e v o s im a g e s d e cire
ap rès l ’é q u in o x e d ’ a u to m n e ,
su r v o s lits d ’ébèn e, à B y b lo s .
Il re n a iss a it, e t il se m e u rt.

3580 0 p leu reu ses,
Il se m e u rt,
0

p le u re z en core !
l ’A r c h e r d u L ib a n !

sa g itta ir e s c h e v e lu s,

ô m es sa g itta ir e s d ’E m èse ,
de D a m a s , d e la C o m m a g èn e,
3585 d e P a lm y r e e t d e l ’ Itu ré e,
il se m e u rt, le b e l A d o n is !
P le u re z , p le u re z !

Dans un ton très bas la lamentation ado
nienne recommence. Des flamines jettent des
poignées d’aromates sur la braise des autels.
Les dadophores soulèvent leurs torches vers
les idoles innombrables, qui vont recevoir le
sacrifice. Les plaques, les disques, les crois
sants, tous les emblèmes, et les regards
inflexibles des orbites d’émail, étincellent sous
la voûte d’or ; tandis que FEmpereur s’incline
vers le Saint silencieux, pour le tenter.
P a r le h a u t S o leil in v a in c u ,
ô m o u r a n t, éco u te l ’A r b itr e .
3500 T o u t c e q u e j ’a i v o u lu t ’offrir,
je le tie n s d a n s m a m a in en co re.

�DE SAINT S E B A S T IE N

237

T u p o u rra is en co re ê tr e u n dieu,
a v o ir to n tem p le .

LE

SA IN T .

L e C h rist rè g n e ! T u n ’es q u e fa n g e.
3595

L a m o rt e s t v ie .

L’E M P E R E U R .
É to u ff ez-le

so u s le s co u ro n n es,

é to u ffez-le so u s les co lliers,
sous le s fleurs, l ’o r e t la m u siq u e,
sou s le s d ésirs, l ’ o r e t les p la in te s,
36oo c a r il est b e a u .

On vide les corbeilles, on vide les muids. On
ensevelit le Saint sous les colliers, comme la
vierge d’Ephèse ; on l’étoufïe sous les cou­
couronnes, comme la vierge de Naxos. Les esclaves
syriens renversent les flambeaux. Les archers
d’Emèse, en commémoration de la Flèche
qu’on ne vit pas retomber, plient un genou et
bandent leurs grands arcs vers l’œil du ciel
qui reluit, par la baie circulaire, à travers la
— fumée de l’oliban.
CHORVS SY R IA C V S.
Il d escen d v e r s le s N o ire s P o r te s .
T o u t ce q u i est b e a u , l ’H a d è s m o rn e
l ’e m p o rte . R e n v e r s e z les to rch es,
E r o s ! P le u r e z !

E X P L IC IT
SECVNDVM

SANCTI

SVPPLICIVM

SEBASTIAN I

INCRVENTVM

��LA

QUATRIEME

MANSION

LE L A U R I E R B L E S S E

��LES P E R SO N N A G E S.
L E

S A IN T .

S A N A E .

L E S

A R C H E R S

L E S

A D O N I A S T E S .

L E

L E S

BO N

P A S T E U R .

T R O IS

C H O R V S

D ’ E M E S E .

C O U V E U S E S

D E

C E N D R S
E

S Y R I A C V S .

P

��aperçoit les antiques
lauriers du bois d’Apollon
lon, sur une colline
ronde comme une mamel
melle. Ils sont drus et
touffus à l’entour, som
b res e t im m o b iles
comme leurs images vo
tives de bronze offertes
dans les sanctuaires. Leurs troncs, hérissés de
feuilles aiguës comme les pointes des lances,
surgissent contre le ciel latial où fument les
longues traînées sulfureuses du jour fuyant.
Ils entourent la clairière sainte qu’un autel
triangulaire de pierre occupe, rongé par les
années et les pluies, sans feu dans l’ombre.
Trois femmes sont assises sur les monceaux
des vieilles cendres, silencieusement envelop
pées dans leurs manteaux noirs, les genoux
entre leurs bras et la tête entre leurs genoux.
Sont-elles les Parques filles de l’Erèbe, sans
quenouille, sans fuseau, sans ciseaux? Sontelles les Furies filles de la Terre, sans leurs
fouets de couleuvres et sans leurs torches
n

�244

LE MARTYRE

tartaréennes ? Sont-elles les Grâces filles du
Soleil, devenues décrépites et lugubres, cou­
couveuses de cendres? Comme des Sybilles ou
comme des Suppliantes, elles semblent som­
noler ou être accablées de fatigue et de malheur.
som
De hautes tombes sont éparses dans la
plaine latine ; des aqueducs interminables
chevauchent vers la cité et vers la nuit.
On a dépouillé le Martyr pour l’attacher
au tronc d’un grand laurier avec des cordes
de sparte. Debout, les pieds nus sur les racines
noueuses, il repose sur la tige svelte de sa
jambe droite le poids de son corps lisse comme
l’ivoire; et, les poignets liés au-dessus de sa
tête, il ressemble au beau diadumène qui se
ceint du bandeau.
C’est aux Sagittaires d’Emèse que l’Auguste
a ordonné de venger par les flèches le Soleil
seigneur de l’Empire. Ils sont éperdus d’amour
et de crainte. Sanaé, l’archer aux yeux vairons,
est parmi eux. Il épie la plaine.
SA N A E .
3605 Ils so n t lo in , ils so n t d é jà lo in I

O n n ’ a p e r ç o it p lu s les c h e v a u x
d e la tu r m e . U n e c ro u p e b la n ch e
d is p a ra ît a u d éto u r, d errière
les T o m b e a u x : le d écu rio n .
3610 II n ’ a ja m a is to u r n é la tê te .
S eig n eu r, n ou s a llo n s m ain te n a n t
te délier.

�DE SAINT SEBASTIEN
LE SA IN T .
0 Sa n a é,
t u n e t e so u v ie n s p lu s 1 T u as
t o u t o u b lié. Q u e t ’a i-je d it?
3615 « S o u v e n e z-v o u s. J e su is la C ib le. »
Où

est m on

a rc?

SA N A E.
N o u s t ’a v o n s sa u v é , n o u s t ’ a v o n s
sa u v é , seign eu r, q u a n d t u m o u rais
é to u ffé so u s l ’ or e t les fleurs.
3620 N o u s t ’ a v o n s so u stra it e t cach é,
ris q u a n t nos tê te s. E t tu as
v o u lu d e n o u v e a u l ’a ffro n ter,
le L io n 1 T u as d e n o u v e a u
ch erch é le d a n g e r e t la m o rt.
3625 E t le m o rn e H a d è s f a i t to u jo u rs
to n e n v ie .

LE

SA IN T .
H éla s, Sa n a é,

j e t ’ a v a is élu , je t ’a v a is
é lu !

SA N A E .
N o u s t ’aim o n s, n o u s t ’ aim o n s,
seign eu r. T u p o u v a is ê tr e u n d ieu.

245

�LE MARTYRE

246

3630 M a is t u es le d ie u d e n os songes,
e t le so n ge d e n os je u n e s se s ;
c a r to u s le s n u a g e s q u i n a isse n t
d e la m e r n o u s s o n t d es n a v ire s
m y s té r ie u x

pour

t ’en lev er,

3635 p o u r t ’e m p o rte r, p o u r fa ire v o ile
a v e c te s so rts v e r s to n em p ire,
v e r s t a fa b le , v e r s t a C o lc h id e .
E t n o u s v o u lo n s, ô d éicid e
iv r e d ’im m o r ta lité , te n d re
364o à t a so if u n e p lein e co u p e
d e n e p e n th è s et d ’a m a r a n th e
p o u r q u ’il ne te so u v ie n n e p lu s
des d o u leu rs e t d es é p o u v a n te s
q u i a ssiègen t to n â m e . É c o u te ,
3645 seign eur.

LE

SA IN T .
P o u r q u o i m e tr a h is -tu ?

J e t ’ a v a is sa cré. T u é ta is
m a rq u é p a r D ie u , d u d o u b le sign e.

SA N A E .
E c o u te , é co u te . L e so ir to m b e.
L e fle u v e est p ro ch e. D e s ra m eu rs
3650 fo n t p rê ts. T u tr o u v e r a s d e s v o ile s
cilicie n n es à O stie.

�DE SAINT SEBASTIEN

247

LE SA IN T .
L e s v o ile s d e P a u l?

SA N A E .
E t tu v a s
ch o isir c e u x de n o u s q u i v ie n d r o n t
avec

to i.

M ais

nous

v ie n d r o n s

3655 a p rè s. N o u s n e v o u lo n s se rv ir
q u e te s sorts', d an s n o tre p a tr ie
q u i e s t la tie n n e , d an s la te r r e
q u i c o u v e les so n ges d es R o is
e t le s p rom esses des V o y a n ts .

LE SA IN T .
3660 0 S a n a é, c o m m e n t p e u x -tu
esp érer d e tro u b le r m o n âm e,
si t u sais ce q u e j ’ a u ra is pu
ê tre ?

SA N A E .
U n d ieu p riso n n ier.

LE SA IN T .

T e n d e z,

te n d e z v o s arcs.

SA N A E .

3665 dieu.

R ie n q u ’u n e s c la v e

tou s,

�248

LE MARTYRE

LE

SA IN T .
J e m eu rs d e n e p a s m o u rir,

SA N A E .
R ie n q u ’u n sim u la cre lo in ta in .
M ais, si t u es sau f, si t u es
lib re, si t u es fo rt, si tu
es p u r, a v e c t o u t to n v is a g e
3670 d iv in to u r n é v e r s l ’ O rien t,
v e rs l ’h é r ita g e d e t o n âm e,
v e r s l ’h é r ita g e d e to n d ieu ,
n ’a u r a s-tu p a s u n e p lu s sa in te
g u e rre e t u n e v ic to ir e p lu s
3675 g ra n d e q u e c e t t e in s a tia b le
m o r t?

LE

SA IN T .
J e m eu rs d e n e p a s m o u rir.

SA N A E .
C é s a r a d it : « A m e n e z -le
a u b o is d ’A p o llo n ; lie z-le
a u tr o n c d u p lu s b e a u des la u rie rs ;
3680 p u is d é co ch e z co n tre son co rp s
n u to u te s v o s flèch es ju s q u ’ à
ce q u e v o u s v id ie z les ca rq u o is,
ju s q u ’ à ce q u e so n co rp s n u so it
p a re il

au

h érisso n

sau vage.

»

�DE SAINT SEBASTIEN
LE SA IN T .
3685 O ui, S a n a é, o ui, m es archers,
c ’e s t ce q u e j e v e u x . C e sera
beau.

SA N A E .
M a is C ésar a d it : « E n s u ite
c o u p e z sa b e lle ch e v e lu re
e t d ép o sez-la su r l ’ a u te l,
3690 en

e x p ia tio n ;

co u p e z

a u la u rie r fu n e ste u n ra m e a u
fle x ib le p o u r m e l ’a p p o rte r,
p o u r q u e j ’en fa sse u n e co u ro n n e
et que, so u s son o m b re, je p leu re.
3695 E t liv r e z son c a d a v r e a u x fem m es
de

B y b lo s ,

p u isq u e

aux

A d o n ia s te s ;

l ’é q u in o x e

d ’ a u to m n e

v ie n t a v e c le d eu il r e le v a n t
le c a ta fa lq u e d u d ie u m o rt.
3700 P e u t-ê tre il v a r e v iv r e en co re
u n e fo is, s ’il est co m m e H érile
roi d e P ré n e s te , q u i a v a it
eu d e sa m ère les tro is âm es
e t les tro is a rm u re s q u ’E v a n d r e
3705 lu i a rra ch a . » T u v a s r e v iv r e ,
t u v a s r e v iv r e 1

249

�LE 'M A R TY R E

250
LE

SA IN T .
Oui, je vais

r e v iv r e .

SA N A E .
O r il su ffit q u ’on co u p e
u n e c h e v e lu re d e fem m e
e t q u ’on a p p o rte à l ’ E m p e re u r
3710

le ra m e a u d e la u rie r.

LE SA IN T .
J e v a is
r e v iv r e ,

S a n a é. J ’a tte s te

m o n souffle e t le ciel q u e j e v a is
r e v iv r e ; c a r il e s t d ev in ,
l ’ E m p e re u r.
3715

Il a d e v in é .

J ’ a i e u d e m a m è re tro is âm es
e t tro is a rm u res, c o m m e H érile
roi d e P ré n e s te .

A tte n d e z -m o i.

D e m a in , à l ’h e u re d e V e sp e r,
au b o rd d u fle u v e a tte n d e z -m o i,
3720 e t j e m e m o n tre ra i à v o u s .

J e v o u s m o n tre ra i m o n v is a g e
to u r n é v e rs l ’O rie n t. A lo r s
v o u s se rez p rê ts. N o u s tro u v e r o n s
des v o ile s, des v o ile s g o n flées
3725

p a r les v e n ts certa in s, e t d es p ro u es
a ig u isées c o m m e le d ésir
d e la v ie b elle.

�DE SAINT S E B A S T IE N

251

SA N A E .
N o u s serons
a v e c to i, lib re s a v e c to i.

i

lib re s a v e c to i su r la m er
3730 g lo rieu se !

LE SA IN T .
M ais p o u r re v iv re ,
ô A rc h e rs, il fa u t q u e je m eu re,
il fa u t

que je

m eu re.

LES A R C H E R S

U ’EM ESE.
O A im é,

A im é !

LE SA IN T .
Il fa u t q u e m o n d e stin
s ’a cco m p lisse, q u e d es m a in s d ’h o m m es
3735

m e tu e n t.

LES A R C H E R S

D ’EM ESE.

S e ig n e u r ! S e ig n e u r !

LE

SA IN T .
V o s m ain s.

LES A R C H E R S
O A im é !

D ’EM ESE.

�252

LE M A R T Y R E

LE SA IN T .
V o s m a in s fra te rn e lle s.

SA N A E .
N o u s b riso n s n o s a rcs.

LE SA IN T .

T e n d e z-le s !

O ù e s t v o t r e a m o u r? V o u s m ’a im ez,
v o u s b rû le z d e se rv ir m es so rts,

3740 et vous empêchez que mes sorts
s’accomplissent, que cet anneau
de mon éternité se ferme.
V o u s m ’a im e z, e t v o u s n ’e x a lte z
p a s m o n m y s tè re . J e v o u s d is
3745

q u e je v a is r e v iv r e . N ’a y e z
a u c u n e cr a in te . E n v é r ité
je v o u s le dis.

SA N A E .
S eig n eu r, n o u s a llo n s d o n c tu e r
n o tre a m o u r !

LE SA IN T .
Il fa u t
3750

q u e c h a cu n

tu e son a m o u r p o u r q u ’il r e v iv e
se p t fo is p lu s a rd e n t. 0 A rc h e rs,
A rch e rs, si ja m a is v o u s m ’a im â te s,

�DE SAINT SEBASTIEN

253

q u e v o t r e a m o u r je le co n n aisse
en co re, à m esu re d e fe r !
3755

J e v o u s le d is, je v o u s le d is :
ce lu i

q u i p lu s

p ro fo n d é m e n t

m e blesse, p lu s p ro fo n d é m e n t
m ’ a im e.

Sanaé,

so u v ie n s-to i !

S o u v e n e z -v o u s, E lu s d ’ E m è se !
3760 J e v o u s a v a is co m m is c e t a rc
où le fil d e m o n sa n g s ’in c ru ste
d e l ’u n e à l ’ a u tr e c o ch e e t lu it.
V o y e z . J e sen s q u e d an s la p a u m e
d e m a m a in le s t ig m a t e b r û le ,

3705 se ro u vre e t saigne.

Un pasteur est apparu entre les branches
des lauriers. Il porte une brebis autour de son
cou, sur ses épaules, tenant deux pieds de la
bête dans chacune de ses mains. Il reste debout,
immobile, en silence, les yeux fixés sur le
Martyr.
O tre m b le m e n t

d e m o n â m e 1 J e sen s m o n â m e
e t l ’a rb re tr e m b le r ju s q u ’ a u b o u t
d es r a c in e s le s p lu s ca ch ées.
N e v o y e z - v o u s p a s le s tro is fem m es
3770 n o ires su r sa u te r?

SA N A E .

Q u elles fem m es,

se ig n e u r? T u n o u s effra ies.

�254

LE MARTYRE

LE SA IN T .
L e s tro is
fe m m e s v o ilé e s q u i so n t assises
au

p ie d

d e l ’a u te l.

SA N A E .
Il n ’y

a,

seigneur, que des m onceaux de cendres.
3775 II n ’y a que les vieilles cendres
accum ulées des sacrifices.

LE
E lle s

SA IN T .
tre ssa ille n t.

J e le s v o is.

SA N A E .
T u t e tro m p e s. Q u elle é p o u v a n te
t e b la n c h it!

Soudain, le Martyr a rencontré le regard
du pasteur.
LE

SA IN T .
P a r le b a s. C e n ’est

3780 p a s l ’é p o u v a n te . P a r le b a s.

Il e s t là , le P a s te u r . R e g a rd e .

SA N A E .
O ù e s t-il? Q u el p a s te u r ?

�DE SAINT SEBASTIEN

255

LE SA IN T .
Il p o rte
la b r e b is a u to u r d e son co u ,
su r ses ép a u le s. L e v o is - t u ?

SA N A E .
8785 S e ig n e u r, seig n eu r, q u e ls s o n t te s r ê v e s ?

LE
Il

SA IN T .
n ’est

p lu s

là.

L’apparition s’évanouit ; mais l’ombre du
Crucifié s’étend sur le laurier fatidique. Et
l’ivresse du sang durera jusqu’au dernier
soupir.
M on sa n g co m m e n ce
à co u ler, d a n s l ’ o m b re q u i cro ît.
L e s la u rie rs so n t c o m m e le s la n ce s
h érissées a u to u r d e la C ro ix .
3790 D e s p ro fo n d e u rs, d es p ro fo n d e u rs
j ’ a p p e lle v o t r e a m o u r, A r c h e r s !
D e s p ro fo n d e u rs, d es p ro fo n d e u rs
je

vous

a p p e lle ! R a p p r o c h e z -

v o u s . L a n u it to m b e . Il fa u t q u ’ on m ire
3795 d e près, d e p rès, p o u r fr a p p e r ju s te .
L e q u e l v o u d r a i-je e n c o re élire
d ’ e n tre v o u s ? C elu i q u i a ju s te
m ie u x q u e t o u t a u tr e le p lu s â p re
d e ses d a rd s e t q u i le d éco ch e

�256
3800 d e te lle

LE MARTYRE
fo r c e (son h a lein e

t o u t e e n tr e ses d en ts, le s em p en n es
co n tr e l ’ œ il, le p o u ce à la te m p e )
q u ’il b lesse l ’é c o rc e d e l ’ a rb re

■VWMW-

m e p e r ç a n t d e t o u t e la h a m p e .
3805 C elu i-là, certes, j e sa u ra i
q u ’il m ’a im e, q u ’il m ’ a im e à ja m a is.

Chaque archer, la main tremblante, tire
de dessous son épaule une flèche de son
carquois.
S a n a é, t u a s m o n a rc. V ie n s,
frère. P re sse -le su r m a b o u ch e,
a v a n t d e le te n d re . Q u ’il to u c h e
381o m es lè v r e s e t m o n â m e . V ie n s.

Sanaé s’approche et tient soulevé devant le
Chef l’arc où ce fil de sublime pourpre luit
comme l’ivoire et l’or.
S o u v ie n s-to i ! S o u v e n e z -v o u s ! L ’ a rc
fig u re la T r in it é sa in te .
\ L e fû t e s t le P è re , la co rd e
e s t l ’ E s p r it, la flè ch e em p e n n é e
3815 e s t le F ils q u i d o n n a so n sa n g .
E t il n ’y a u r a p lu s d e ta c h e s,
s a u f la ta c h e d u sa n g to m b é
d es m a in s e t d es p ie d s d u S a u v e u r .

Il tend les lèvres ; et l’archer vairon lui

�DE SAINT S E B A S T IE N

257

donne la poignée à baiser. Les lèvres pures
s’attardent comme si elles buvaient à longues
gorgées un plein calice. Or sa voix n’est qu’une
flamme vertigineuse.
D e s p ro fo n d e u rs, d es p ro fo n d e u rs
3820 j ’ a p p e lle

v o tre

a m o u r,

E lu s !

C h a q u e flèch e e s t p o u r le sa lu t,
afin q u e je p u isse r e v iv r e .
N e tre m b le z p a s, n e p le u re z p a s !
M a is s o y e z iv re s, so y e z iv re s
3825 d e sa n g, co m m e d a n s les co m b a ts .
V is e z d e p rès. J e su is la C ible.
D e s p ro fo n d e u rs, d es p ro fo n d e u rs
j ’ a p p e lle v o t r e a m o u r terrib le.

On entend le chœur des Adoniastes, qui
monte par la colline à travers les lauriers.
Eperdument, un des archers, sous le regard
qui le force, tire la corde et décoche. Le dard
se fixe au genou, dans le nœud de l’os.
B é n i so it le p re m ie r ! B é n ie
3830 s o it l ’é to ile p rem ière !

Une sorte de subite démence semble s’em­
ps arer des Asiatiques, par la vertu de cette
'em
voix d’ivresse.
E n core !

De leurs lèvres blêmes buvant leurs larmes,
ils ne visent pas le corps mais ils lancent leurs
flèches vers la voix.
«

�258

LE MARTYRE

Votre amour ! Votre amour !

Ils poussent des cris rauques et rompus,
comme des dormants agités dans un combat
aveugle contre un rêve monstrueux.
Encore !

Quelques-uns, tout à coup, laissent tomber
leurs arcs, se plient sur leurs genoux; et san­
sanglotent, le front contre la terre.
Encore 1

D’autres, tout à coup, se renversent dans
une convulsion d’épouvante qui agite leurs
mâchoires comme le rire sardonien.
Encore 1

D’autres ont vidé 'eurs carquois sur l’herbe
et, tenant le faisceau des dards sous le pied
gauche, s’abaissent d’un mouvement rapide
et continu pour les prendre l’un après l’autre.
Et ils tirent désespérément, comme s’ils
n’avaient pas devant eux un corps lié à un
arbre mais une multitude de cavaliers à
désarçonner avant qu’ils n’arrivent et ne les
écrasent sous les sabots de leurs étalons.
Encore !

Cette voix demandera-t-elle du fer toujours?
Ils lancent toujours du fer, désespérés, hors
d’eux-mêmes, dans une sorte d’étourdissement farouche, comme s’ils avaient sur leurs

�DE SAINT SEBASTIEN

259

têtes, non le silence des feuilles, mais l’horreur
d’une tour de siège incendiée sur ses roues
tonnantes.

Amour

éte rn e l !

C’est le râle dans la gorge transpercée, le
dernier soupir, le dernier sourire, le suprême
appel. La belle tête s’incline sur l’épaule polie
comme le marbre cynthien frotté de parfum :
les ailerons d’un dard vibrent encore à l’ais
selle. Le corps admirable s’affaisse, étirant les
bras relt nus par les liens.
L E S A R C H E R S D’E M E S E .
—
—

S e ig n e u r I
— B ie n -a im é I

S e ig n e u r !

— Bien aimé !
— Bien-aimé I

Ils appellent à grands cris leur amour expi
rant. Ils jettent leurs arcs, ils se tordent de
désespoir, ils se traînent sur l’herbe jusqu’aux
deux pieds inanimés, qu’ils baisent. Leurs
chevelures s’accrochent aux empennes des
hampes enfoncées dans les jeunes muscles.
Et le chant des Adoniastes s’approche
toujours.Maintenant le soir est céruléen comme
le verre de Phénicie coloré par l’ocre bleue de
Chypre. Des raies fauves le divisent ; les noirs
lauriers l’entaillent. On voit paraître les femmes
de Byblos, les cheveux épars, les ceintures

�260

LE MARTYRE

dénouées, les robes déchirées, traînant une
litière d’ébène et de pourpre violette.
C H O RV S SY R IA C V S.
3835 Il se m e u rt, le b el A d o n is 1
Il e s t m o rt, le b e l A d o n is !
0 V ie r g e s , p le u re z A d o n is !
G a rço n s,

p le u re z !

P le u r e z , ô fe m m e s d e S y r ie ,
3840 crie z : « H é la s, m a S e ig n e u rie ! »
T o u te s les fleu rs se s o n t flétries.
C riez, p le u re z !

D’autres femmes accourent. Elles portent
des draps de pourpre rouge, des lins, des ban­
band elettes, des vases d’onguents, des couronnes
de cyprès, des « jardins d’Adonis ». Elles
entourent le laurier, elles s’empressent à
défaire les nœuds des cordes. La lamentation
se prolonge. Les couveuses de cendres ont
disparu ; et au pied de l’autel ne restent que
les monceaux noirâtres.
LES A D O N IA ST E S.
H é la s, m a S e ig n e u rie ! H éla s,
m a S e ig n e u rie !

LES A R C H E R S

D’ E M E S E .

— H é la s !
-

H é la s !

Magister

Claudius
sonum

dedit.

�DE SAINT SEBASTIEN

261

3845 — Q u ’a v o n s -n o u s f a it !
— Q u ’ a v o n s-n o u s

SA N A E .

fa it!

N o u s a v o n s t u é n o tre a m o u r !

LE S
—

ARCHERS

Il v a

D’E M E S E .

r e v iv r e .
— Il v a r e v iv r e .

— F e m m e s, d o u ce m e n t, d o u ce m e n t.
—

Il fa u t le d élier.
— Il fa u t

3850 le d é ta c h e r d e l ’ a rb re.
— F e m m e s,
d o u ce m e n t.
—

Il

resp ire en core.

— N e p le u re z p a s !
—

V oyez, vo yez

c o m m e sa p o itr in e se g o n fle !
— Il resp ire, il so u p ire.
— F em m es,
3855 n e p le u re z p a s. Il v a r e v iv r e .
— Il v a r e v iv r e . Il n o u s l ’a d it.
— Il n o u s l ’ a d it.
— D o n n e z d es b a u m e s,
d onnez

d es lin s !

Les cordes sont dénouées. Les bras retom
bent. La lamentation se prolonge.

�262

LE MARTYRE

CHORVS

SYRIACVS.

Pleurez, ô femmes de Syrie !
3860Il va dans la pâle Prairie.
Toutes les fleurs se sont flétries,
hélas ! Pleurez !

Tout à coup, les femmes qui reçoivent le corps
dans leurs bras, voient les flèches s’évanouir
comme des rayons dans les blessures. C’est
le tronc du laurier d’Apollon qui maintenant
est hérissé de tout ce fer.
LES A D O N IA ST E S.
— Prodige !
— Prodige!
— Prodige !
— S o n co rp s se d é ta c h e , la is s a n t
3865 to u s les d a rd s a u tr o n c d u la u r ie r!
—

Il n ’a p lu s d e flèch es ! L e s h a m p e s

o n t d isp a ru d a n s les b lessu re s
co m m e u n é v a n o u issem en t
de rayon s !
—

E lle s r e s te n t to u te s

8870 d a n s l ’ a rb re !
—

P ro d ig e ! V o y e z :

le la u rie r en e s t hérissé.
— V oyez 1
&gt;r

—

Seigneurie, Seigneurie,

�DE SAINT SEBASTIEN

263

t u r e v iv r a s , t u r e v iv r a s !
— T u r e v ie n d r a s !

SA N A E .
3875 A rc h e rs, A r c h e r s , E lu s d ’ E m èse,
q u ’o n so u lè v e le c o rp s d u C h e f
/ su r les fû t s d e s a rcs d é te n d u s
e t cro isés. Q u ’o n le p o r te ain si,
j so u s les éto iles.

Les femmes de Byblos ont déjà reçu sur
leurs bras le corps divin enveloppé dans la
pourpre. Elles marchent lentement vers la
litière. Au delà de la colline sainte, dans la
profondeur du soir, une clarté de perle se
répand, semblable à celle qui précède le lever
de la pleine lune.
LES

A D O N IA ST E S.

3880 — A r c h e r s

d ’ E m èse ,

n o tre litiè re ,

la

nous avons

litiè re

d ’ébène, la c o u ch e fu n èb re
d e n os A d o n ie s.
—
le très sa in t E m p e r e u r a c c o rd e
3885 à la co n frérie d e B y b lo s

d ’e n le v e r le co rp s, d e d resser
le c a ta fa lq u e p o u r le d eu il.
E t n o u s le co u ch ero n s d a n s n o tre

S a n a é,

�264

LE MARTYRE

litiè re , e t n o u s l ’em p o rtero n s,
3890 a u x sons d es flû tes, d a n s la n u it.
F a it e s escorte.
—

Q u ’on

les to rc h e s d e p in 1 Q u ’ on co m p o se
l ’o rd o n n a n ce

fu n è b re ! E t

v o u s,

a u lètes, r a n g e z -v o u s a u p rès
3895 d e

la

litiè re .

Les femmes placent le cadavre dans la
couche, en gémissant. La lamentation du
chœur n’a pas de pauses.
CH O RVS SY R IA C V S.
Il d escen d v e r s le s N o ire s P o r te s .
T o u t ce q u i e s t b e a u , l ’H a d è s m o rn e
l ’e m p o rte . R e n v e r s e z les torch es,
E ro s 1 P le u r e z !

Dans le ciel du soir la clarté insolite s’élar
git comme si un astre précipité du firmament
s’approchait pour incendier la plaine. Un grand
cri se lève. La lamentation s’interrompt.
L'ordonnance funèbre s’arrête, et demeure
immobile devant le gouffre de la lumière
ineffable. Les Portes du Paradis sont ouvertes
à l’âme de Sébastien.
E X P L ICIT
EXTREM VM

SANCTI

SVPPLICIVM

SEBASTIANI

C R V E N T VM

a llu m

�CINQUIEME

LE

MANSION

PARADIS

��découvre le jardin des
clartés et des béatitu
des, à l’orée de l’Orient
qui produit tous les
levers du soleil. Parmi
les arbres du jardin, il
y en a qui ressemblent
à la grêle transparente,
d’autres qui ressem
blent à un vent ondoyant, d’autres qui res­
semblent aux grappes des eaux vives. On y
trouve toutes sortes de belles choses, que
l’œil n’a jamais vues et que l'oreille n’a jamais
entendues, qui ne montent pas au cœur de
l’homme, et que Dieu a préparées pour ceux
qui l’aiment. On y voit des tabernacles de
pyrope. des vêtements de lumière, des dia­
DIAdèmes de beauté. Il y a aussi des lances
flamboyantes, des boucliers étincelants, des
épées, des javelots et des dards de rais, des
haches et des frondes de feu. Là aussi sont les
croix lumineuses, les ostensoirs et les encen
soirs d’or, de saphir, de jaspe, de calcédoine,
de topaze, d’améthyste et de sardyon. On n’y
n

�2fi8

LE M A R T Y R E

distingue les Bienheureux que par le nombre
et la couleur des étincelles qui s’envolent d’eux
quand ils ouvrent la bouche pour louer le
Très-Haut. On y reconnaît, au nombre des
ailes et au son des parlers, les diverses sortes
des Anges. Les premiers sont les Anges de la
Face, qui seuls peuvent soutenir l’éclat de la
Face de Dieu ; ensuite viennent les Anges du
service divin, les Trônes, les Dominations, les
Seigneurs, les Ardeurs, les Puissances, les
Myriades, les Princes, et bien d’autres. De
même leurs louanges sont différentes. Il y en a
trois sortes qui disent : « Saint », trois qui
disent : « Loué », trois qui disent : « Béni »
et trois qui disent ce que ne peut entendre
l’oreille d’un mortel.
CH O R V S

M A R TY R V M .

3900 G lo ire ! S o u s n o s a rm u re s

fla m b o y e z ,

ô b lessu res I

Q u i e s t c e lu i q u i v i e n t ?
L e L y s d e la co h o rte .
S a tig e e s t la p lu s fo rte .
3905 L o u e z le n o m q u ’ il p o r te :
S é b a s tie n !

CH O R V S

V IR G IN V M .

T u es lou é. L ’é to ile

s.

d e lo in p a rle à l ’ éto ile
e t d it un n o m : le tie n .
3910 D ie u t e co u ro n n e. T o u te

Magister
Claudius

sonum

dEdit
usque
ad fi neM .

�DE SAINT SEBASTIEN

269

la n u it c o m m e u n e g o u tte
à to n ir o n t e s t d isso u te,
S é b a stie n .

CH O RVS A PO STO LO RVM .
T u es sa in t. Q u i t e no m m e
3915 v e r r a le F ils d e l ’ H o m m e

(su r son cœ u r II te tie n t)
so u rire d e t a g râ ce.
Jean

t ’a

donné

sa

p la c e .

T u b o ira s d an s sa ta sse ,
3920 S é b a stie n .

CH O RVS A N G ELO R V M .
T u es b e a u . P re n d s s ix ailes
d ’A n g e e t v ie n s d an s l ’éch elle
d es

Feux

m u sicien s

c h a n te r l ’h y m n e n o u v e lle
3925

a u C iel q u i se co n ste lle
d e te s p la ies im m o rte lle s,
S é b a stie n .

A NIM A S E B A S T IA N I.
J e v ien s, je m o n te . J ’ ai d es ailes.
T o u t e s t b la n c . M on sa n g e s t la m a n n e
3930 q u i b la n c h it le d ésert d e Sin .
J e suis la g o u tte , l ’étin celle

�LAVS DEO

270

e t le f é t u . J e su is u n e âm e,
S e ig n e u r, u n e â m e d a n s to n sein.

CH O RVS SANCTO RVM OM NIVM .
L o u e z le S e ig n e u r d a n s l ’im m e n sité d e sa fo r c e .
L o u e z le S e ig n e u r su r le t y m p a n o n et su r l ’ o rgu e.
L o u e z le S e ig n e u r su r le sistre e t su r la c y m b a le .
L o u e z le S e ig n e u r su r la flû te e t su r la c ith a re .
A llé lu ia .

E X P L IC IT M Y ST E R IV M .

P a ris. —

Im p . L . P o c h v , 62, ru e d u C h a tea u . —

486-11.

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          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                <text>Le Parfait courtisan du comte Baltazar Castillonnois, es deux langues, respondans par deux colomnes l'une à l'autre, pour ceux qui veulent avoir l'intelligence de l'une d'icelles.</text>
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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                    <text>����LES FEMMES
DANS

L ’Œ U V R E

DE

DANTE

�DU MÊME AUTEUR

N e w m a n , sa V ie e t ses Œ u v r e s , 2è é d itio n , 1 v o lu m e
in - 1 6 ............................................................................

Il a été imprimé dix exemplaires numérotés
sur papier de Hollande Van Gelder

3 fr. 50

�LUCIE FÉLIX FAURE

Les Femmes
DANS

l’OEuvre de Dante

PARIS
LIBRAIRIE

PERRIN

35

ET
QU AI

C ie,

ACADEMIQUE

DIDIER

LIBRAIRES-ÉDITEURS

DBS G R A ND S-A UG U STIN S,

1902
Tous droits réservés

35

��INTRODUCTION

��LES

FEMMES DANS L'ŒUVRE DE DANTE1

Celui que la poésie universelle peut saluer
co mm e un m aître de la colère et du sourire,

dell'ira m aestro e del sorr iso , fait de toute
l’â m e h u m a i n e sa lyre, et la fougue de ses
indignations n ’enlève rien à la douc eur de sa
tendr esse. Maître de la colère, du sourire et
des pleurs, de la douleur, d e l’espérance et
de la joie, il le fut si bien que l’on serait
tenté, parfois, de ne r et e n ir q u 'u n e seule de
ces notes, et d ’oublier q u ’il posséda toutes
les autres. A quel degré! P r o f o n d é m e n t hu ­
m ain, Dante, c om m e tel, a pp a rt ie nt à son
1. Scarlazzini, Enciclopedia dantesca; Milano, Hœpli, 1896;
— Paget Toynbee, Dante Dictionary; Oxford, 189 8 ; — A. de
Margeric, Dante, la Divine Comédie; Paris, Retaux, 1900;
— De Gubernatis, Su le orme di Dante; Rome, 1901.

�4

LES FEMMES DANS L’OEUVRE DE DANTE

époque, à sa cité; Florentin du moyen âge, il
est un homme réel, concret, vivant; c’est
pourquoi tout homme de chaque temps saura
se reconnaître en lui, mieux que dans la plus
générale des abstractions. La vie qui jaillit
de la synthèse échappe à toute analyse. Il s’as­
simila complètement la culture du XIIIe siècle;
son esprit fut ouvert aux grands courants
d’influence qui circulaient parmi ses contem­
porains, et certain de ses vers illumine en­
core pour nous, aujourd’hui, la voie où s’est
engagée notre âme ; c’est une vérité toujours
fraîche, toujours jeune, une pensée qui porte
le pressentiment de l’éternité. A travers l ’art
dantesque, nous atteignons donc l ’ensemble
de la vie médiévale; à
médiévale,

nous

travers cette vie

reconnaissons

l’intégrité

de l’âme humaine. Nous devons beaucoup à
des travaux récents, qui, élucidant plusieurs
points spéciaux, mettant en relief plusieurs
personnages cités, contribuent à l’intelligence
approfondie du poème incomparable.

�INTRODUCTION

5

I
Il

est impossible d’isoler complètement une

individualité, sans lui retirer quelque chose
de sa forme vivante et vraie. L’homme se
rattache au passé, se relie au présent, est
responsable de l’avenir. Il tient à ses aïeux, à
ses contemporains, à sa postérité. Certaines
idées flottent dans l’atmosphère même qu’il
respire. Avant d’être créateur, Dante s’im­
prégna donc de la culture de son temps et
de son milieu. Son œuvre est une Somme

poétique. Ozanam l’appelle « le saint Thomas
de la poésie»;

le moyen âge aimait les

Sommes, et toute cathédrale en est une, de
quelque façon. On sait que Dante adopta, sur
Aristote, l’opinion alors répandue; il l’appelle
« le maître de ceux qui savent ». Il ne s’af­
franchit jamais de la terminologie ni de la
méthode du philosophe péripatéticien. A ses
côtés, il place Socrate et Platon. Vraisembla­
blement, il avait lu le Timée. En outre, la

�6

LES KEMMES DANS L ’OEUVRE DE DANTE

philosophie platonicienne lui était apparue à
travers Cicéron et Boèce. Le Traité de l'Ami­

tié et la Consolation prirent pour lui le carac­
tère d’une révélation intime. Il ne les ouvrit
qu’après la mort de Béatrice. Incarnant en
lui le génie symbolique du moyen âge, il ne
tarda pas à personnifier cette philosophie qui
lui semblait si douce. Il ne vit pas en elle
une muse païenne aux yeux de marbre, inca­
pable de verser des pleurs ; il en fit une héroïne
chrétienne, une jeune femme pâle aux yeux
apitoyés, une exquise figure de la Vita Nuova,
celle à qui sont dédiés quatre des plus beaux
sonnets. Elle n ’est point une déesse; elle est
une créature de rêve, mais tout imprégnée
d’humanité, vivante, émue, polissante, et,
par-dessus tout, compatissante. M. de Gubernatis croit reconnaître sous cet aspect Gemma,
la future épouse du poète. La Pictosa, c’est
le nom qui lui convient, alors que Béatrice
apparaît comme la Gloriosa. Cette prose aus­
tère du Conxito, quand il s’agit de la Pietosa,

�7

INTRODUCTION

garde un

reflet de son

charme féminin.

Alighieri, en cet ouvrage, dit de la philoso­
phie : « .le l’imaginai comme une noble dame,
et je ne pouvais me la représenter autrement
que compatissante. » Il est à supposer qu’une
dame de Florence fournit à Dante les traits
charmants de la consolatrice allégorique; or,
nul ici-bas ne sait le nom de celle

à

qui le

poète adressait délicatement cet hommage
voilé. Sans doute, cet épisode signifie bien, à
travers les symboles, qu’il s’est reproché
d’avoir un instant négligé la théologie pour
la philosophie humaine. Cependant, il eut aussi
des notions de la doctrine platonicienne à
travers les écrits attribués à saint Denis l’Aréo­
pagite, et ceux de saint Augustin. Les beautés
visibles ne sont que l’ombre ou le reflet des
beautés invisibles, et, mieux, de l’invisible
beauté.
Le fleuve, et les topazes
Qui entrent et sortent, et le rire des herbes
Sont de leur vérité les ombres et les im ages1.
1. Paradis, chant XXX.

�8

LES FEMMES DANS L ’OEUVRE DE DANTE

Ce chant de Dante s’applique entièrement
au monde paradisiaque, mais ne lui fut-il pas
suggéré par la contemplation d’un paysage
terrestre, d’un site printanier de la Toscane?
L’esprit du moyen âge anime encore ici le
génie du poète : « Le monde peut donc se
définir une idée de Dieu réalisée par le Verbe.
S’il en est ainsi, tout être cache une pensée
divine. Le monde est un livre immense, écrit
de la main de Dieu, où chaque être est un
mot plein de sens. L’ignorant regarde, voit
des figures, des lettres mystérieuses, et n ’en
comprend pas la signification. Mais le savant
s’élève des choses visibles aux choses invi­
sibles... », comme montaient, à la fenêtre
d’Ostie, les deux âmes unifiées de Monique et
d’Augustin. C’est M. Émile Mâle, dans son
beau livre, 'lA rt religieux au XIIIe siècle en

France, qui nous définit ainsi les idées chères
au moyen âge. La fin du XIIIe siècle avait vu
les grandes luttes universitaires entre le péri­
patétisme chrétien de saint Thomas d’Aquin,

�9

INTRODUCTION

le péripatétisme averroïste de Siger de Bra­
bant, l’augustinisme des maîtres franciscains.
Dante, au XXVe chant du Purgatoire, ré­
prouve formellement l’erreur averroïste de
l ’unité de l'âme intellective; avant même
d’avoir lu Aristote et Albert le Grand, il avait
peut-être, par son ami Guido Cavalcanti,
connu les influences des penseurs arabes,
entre autres de cet Avenpace, auteur pré­
averroïste du Régime del Solitario, qui, nous
le verrons plus tard, fascina l ’esprit de Guido.
Saint Thomas d’Aquin, dit M. Salvadori, a
fait la critique aussi fine que sûre du rationa­
lisme mystique des Arabes. Parmi tous ces
courants philosophiques, l’Alighieri demeura
fidèle à l’orthodoxie ; son enthousiasme semble
se partager entre saint Thomas et saint Bona ­
venture; les verrières flamboyantes du Para­
dis nous

montrent l’apparition

des deux

grands docteurs canonisés. Ozanam traite le
poète d’éclectique chrétien, mais M. Gaston
Paris l’appelle un thomiste, et le

�10

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

d
n
a
.M
Ponnet observe que, dans la double guirlande
formée au Paradis par les âmes des grands
docteurs, saint Thomas d’Aquin est plus près
de Béatrice, qui symbolise ici la foi. Le péri­
patétisme chrétien peut donc ranger Dante
parmi ses adeptes ; mais, si le Convito nous
révèle toute la rigueur des

classifications

aristotéliciennes, il n’en est pas moins vrai
qu’elles se joignent chez Dante à des affinités
platoniciennes, comme les tendances philo­
sophiques dominicaines y subsistent à côté
des sympathies franciscaines1.
Il

fut poète avant d’être philosophe; on

peut donc supposer qu’il aima Virgile avant
de chercher dans la philosophie une conso­
lation. Peut-être l’aima-t-il même avant de
commencer l’étude approfondie de son œuvre.
L’auteur de l' Eglogue à Pollion intéressait
1. Voyez le P. Mandonnet, Siger de Brabant, et M. Guston
Paris, la Poésie du moyen âge, Siger de Brabant; — Giulio Sal­
vadori , la Poesia giovanile e la Canzone d’am ore di Guido Caval­
canti. Roma, Societa editricc di Dante, 1895. — Cf. le P. Bcrthier,
la Divina Commedia con commenti secondo la scolastica ,

�II

INTRODUCTION

particulièrement le moyen âge. On a beau­
coup étudié les idées médiévales relatives à
l’antiquité païenne. Elles sont, en effet, des
plus curieuses, 011 dirait parfois des plus tou­
chantes. Or, la
écho des

IV" églogue

oracles sibyllins,

renferme un
et

la sibylle

Erythrée, celle ii laquelle on attribuait un
poème acrostiche dont chaque vers commen­
çait par une lettre du nom de Jésus, était uni­
versellement populaire. L’auteur du D icslnv
la cite, parallèlement au Roi-Prophète : teste

David cttm Sibylla. Ne représentait-elle pas
symboliquement l’attente des Gentils,

ces

apparences de traditions, fragmentées, dissé­
minées à travers l'œuvre poétique et philoso­
phique des âges, et comparables aux éclats
d’un miroir brisé, l’espoir, inconscient peutêtre, en Celui que la Yulgatc salue comme
le Désir des collines éternelles, nous donnant
à comprendre que vers lui s’orientent toutes
les élévations de l’àme, et que tous les som­
mets de la sagesse humaine ont la nostalgie

�12

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

de sa lumière? On conçoit que Dante ait fait
de son Virgile le symbole de la raison natu­
relle; il y avait un souvenir classique; il en
constitue un emblème philosophique, et, par
le don divin qui l’a sacré poète, il évoque un
inoubliable type de beauté suave et de gri\ce
courtoise1. Un voile de mélancolie s’étend
sur ce visage. Mélancolie qui convient dou­
blement au poète latin et au personnage allé­
gorique.
« CeLempereur, qui règne là-haut, pareeque
je fus rebelle à sa loi, ne veut pas (pie l’on
parvienne par moi

sa cité. » Où Virgile

s’arrête, intervient Béatrice, et les hautes
aspirations du mysticisme chrétien s’élancent
victorieusement à travers un monde d’har­
monie, de lumière, de splendeur.

1. Comparetti, Viri/ilio nel meilio evo; Florence, llrrnard Seeber, 2“" &lt;;d., 1K9U; — Michele Schedilo, Umile e lo stuilio della poesia classica, dans Arie, id e a ta e fede ai giorni
di Dante; Milan, lluspli, l'JOt.

�13

INTRODUCTION

II
Les influences mystiques de l ’Ombrie ont
imbibé d’une fraîcheur et d’un parfum les
sommets de l’œuvre dantesque. D’ingénieux
érudits nous ont, en quelque sorte, tracé la
carte poétique de l'Italie avant la naissance
de l’Alighieri. Tous ont salué l ’école mys­
tique ombrienne. Sans doute, il faut la mettre
it part, car elle chante pour répandre le tropplein de l’harmonie intérieure, sans vouloir
faire œuvre littéraire. Autrefois,

ceux qui

voyaient au loin, sur l’horizon du moyen
fige, se profiler une cathédrale de rimes —
énorme et délicate — subissaient,

on l’a

dit, l’illusion du voyageur n’apercevant de la
ville lointaine que la cathédrale et songeant
(pie cet édifice s’élève dans un désert. En
poursuivant sa roule, il découvrirait toute une
cité. « Aujourd’hui, disait Ozanam, les soli­
tudes du moyen &lt;\ge se peuplent et s’éclairent.

La Divine Comédie ne cesse pas de dominer

�14

LES

FEM M ES

DANS L ’Œ U V R E

DE

DANTE

les constructions poétiques qui l’entourent... »&gt;
Depuis Ozanam, on a beaucoup regardé ces
humbles édifices, simples maisonnettes où
quelque esprit de poète — de ces esprits dont
Platon fait une chose ailée, subtile et sacrée
— a logé scs rêves d’un jour. Foyers silen­
cieux où subsiste quelque ornement, quelque
détail, louchant indice d’une existence ou­
bliée, tandis que la cathédrale indestructible
ouvre encore chaque jour ses portes à la
foule des pèlerins venant se prosterner sur
ses parvis! Mais la lampe d’autel ne s’est pas
non plus éteinte en certains sanctuaires pri­
vilégiés, qui toujours ont le don d’attirer les
âmes recueillies et contemplatives. Une poé­
sie ascélique s’exhala des cellules de couvent.
Saint François d’Assise est appelé le Trouba­
dour du Christ. Les mains pleines de rayons
et les yeux pleins de lumière, le petit moine,
vêtu de sa robe de bure,

s’en allait par

les chemins en fleur, portant «ï tous l’amour
qui pacifie et la vérité qui délivre. On connaît

�INTRODUCTION

le beau livre d’Ozanam sur les poètes fran­
ciscains du moyen Age. Saint François leur
avait donné l’exemple. 11 fraternisait avec
toute la nature. Il ouvrait son âme au moindre
reflet, au moindre parfum, pour les trans­
former en oraison. Si quelques strophes s’en­
volaient de celte âme, elle était avant tout le
vrai poème, le poème de Dieu. 11 l’avait dé­
pouillée de tout ce qui pouvait entraver son
rythme. Au contact du saint, la création
semblait retrouver sa primitive innocence.
L ’onde à laquelle Shakespeare applique l’épithète de perfide est pour François une sœur
humble, chaste, pieuse, utile. Les âmes en
foule subissaient l’attrait de celle conquête.
Dante a chanté cette vie sur la terre; mais
« une telle vie, songe-t-il, se chanterait bien
mieux dans le paradis ».
Le cantique du Soleil n’est qu’un faible
écho de l’harmonie intérieure : « Loué soit
Dieu, mon seigneur, à cause de toutes les
créatures, et, singulièrement,

pour noire

�16

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

frère messire le Soleil qui nous donne le jour
et la lumière! 11 est beau, rayonnant, d’une
grande splendeur, et il rend témoignage de
vous, ô mon Dieu ! ...» Puis la strophe paci­
fiante, ajoutée en une heure où il y avait dis­
sension entre l ’évêque et les magistrats de la
•cité : « Loué soyez-vous, mon seigneur, à
cause de ceux qui pardonnent pour l’amour de
vous!... » strophe aux accentsde laquelle les
adversaires se réconcilièrent et se deman­
dèrent pardon.
Un souffle avait passé sur l ’Ombrie,

le

souffle d’un printemps d’àmes : une royale
floraison (lis d’innocence et roses d’amour),
éclatant dans le jardin de saint François, le
petit pauvre de Jésus, et de sainte Claire, la
fiancée du Christ, l’amie, la sœur spirituelle
de saint François, le disciple du pauvre Frère.
Quand saint François parcouraitles campagnes
en chantant, la moisson se levait sous ses pas
et les villages le recevaient, et de tous les
cœurs vers le ciel montait une symphonie, et

�17

INTRODUCTION

c’est ce souvenir que consacrent le poème de
Giotto et la fresque de Dante. Des sources
vives jaillirent au fond des âmes. Les berges
se couvrirent de (leurs, et les buissons s’en­
chantèrent du gazouillement des oiseaux. La
pauvreté fut aimée et servie, comme une
dame très noble, avec une sorte de grâce
chevaleresque ; on l’honora comme la com­
pagne du Sauveur, montée avec lui sur la
croix; on cul la jalousie de ses faveurs; on
la célébra plus suavement qu’on n ’eût célébré
les princesses de la terre. Les mains des
pauvres Frères devaient rester pures de tout
contact avec le métal monnayé. Celle réalité
chrétienne fut plus belle que le rêve de Pla­
ton : « Il faut leur dire, enseigne le philo­
sophe traitant de l’éducation qui convient aux
défenseurs do la cité, il faut leur dire qu’ils
ont dans l’âme un or et un argent divins
donnés par leurs dieux, et qu’ils n ’ont pas
besoin des richesses humaines, et qu’il ne leur
est pas permis de corrompre l ’or divin qu’ils
2

�18

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

possèdent, parle mélange de l ’or terrestre ; à
eux seuls, de tous ceux qui sont dans la cité,
il ne sera pas permis de toucher ni d’échanger
de l ’or. » Mais, s’il les voulait sévères, Platon
aimait la beauté de l’art et l’élégance des
lignes. Comment fût-il demeuré indifférent
au prestige des choses délicieuses, selon le
mot d’un ancien, qui se trouvaient en Hellas?
Les Frères mineurs recherchaient avant tout,
par-dessus tout, l’humilité, la pauvreté d’es­
prit, cette vertu de l’Évangile, dont l’anti­
quité païenne

n ’a jamais su le nom, car

ils songeaient que l’absence du contact maté­
riel de l’or serait peu de chose, si la moindre
pensée de complaisance envers cet or effleu­
rait leur àme.
Pourtant, le souffle d’Ombrie lit éclore aussi
la floraison des pierres; 011 dit qu’elles ont
leur automne : alors, elles eurent leur prin­
temps; l ’architecture s’enhardit, les murs se
couvrirent de fresques, et des poèmes s’épa­
nouirent sous les fronts pensifs...

�INTRODUCTION

19

C’est une destinée mieux que royale de s’en
aller à travers le monde, en robe de bure,
prêcher la vérité, l’amour,

la joie et la

pauvreté, de parler aux puissants et aux
humbles; de s’incliner sur les faibles et les
petits; de marcher, une grâce sur les lèvres
et des rayons pleins les yeux; de porter,
comme une parure, les stigmates mêmes du
Sauveur, et d’entraîner tout un siècle à sa
suite : rois, princes, pèlerins, moines, vas­
saux, manants, dans une folie de conquête
et d’ascension. Telle fut la destinée de Fran­
çois, le fils du marchand d’Assise. Largement,
ce pauvre distribua la joie aux hommes, en
puisant à pleines mains dans le trésor de Dieu.
L’impulsion était donnée: il y eut une école
de poésie franciscaine. Elle eut pour adeptes
saint Bonaventure, auquel on attribue YAve,

lilium speciosum, poète jusque dans le titre
de ses opuscules : les Six ailes des Séraphins,
les Sepl chemins de l'Éternité, l'Itinéraire de
l'âme à Dieu ; Fra Jacomino, cité par

�20

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE 13ANTE

M. Rodolfo Renier comme le précurseur de
Dante (il chanta l’Enfer et le Paradis) ; Jacopone, auteur mystique de laudes qui furent
aimées on Ombrie, sur le sol fertile où elles
avaient fleuri, et qui n’épuisèrent point la
verve de l ’écrivain ; il composa des satires,
des invectives, et aussi de pieuses hymnes la­
tines, entre autres le Stabat Mater dolorosa;
le Slabat Mater speciosa lui également at­
tribué. A l’inspiration franciscaine sont dus
les gracieux et populaires récits des Fioretti,
qu’Ozanam appelle si joliment l’épopée des
humbles.
Dante nous dépeint les premiers francis­
cains « en silence, sans escorte, marchant
l ’un devant l’autre ' ». Ils avaient des frères
dans toute la chrétienté. Les Fioretti nous
donnent de cette fraternité l’illustration la plus
louchante, en nous décrivant la rencontre
de saint Louis et du frère Gilles, qui, sans se

l. E n fe r ,chant XXIII.

�INTRODUCTION

21

parler, s’élaienl si bien compris. Ozanam y
reconnaît un emblème de «cette société chré­
tienne qui ne met plus de barrières entre le
roi et le mendiant ». 11 y a là comme une
atmosphère de Pentecôte. Dante se souvenaitil de ce joli trait, alors qu’il écrivait : « De
tout mon cœur, et avec ce parler qui est le
même en chacun, je fis à mon Dieu l’holo­
causte de remerciements dus pour celte nou­
velle grâce1? »
Le saint patriarche François fut appelé
« chevalier du Crucifié, gonfalonier du Christ,
connétable de l’armée sainte », tandis que la
chrétienté proclama sainte Claire « duchesse
des pauvres, princesse des humbles » ; et ces
raffinements ingénus du

moyen âge nous

donnent l’impression vraie delà noblesse spi­
rituelle, saluée par les hommes d’alors, et
dont la douceur a souvent fait trembler l’or­
gueil de la noblesse féodale.

1. Paradis, chant XIV.

�22

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

111
En Sicile, la poésie régnait dans les palais
et chantait dans les cabanes. 11 y avait une
poésie populaire,

en laquelle M. d’Ancona

croit voir une descendante de la Muse antique
des pastorales. M. Rodolfo Renier reconnaît
une provenance de cette source populaire dans
le fameux Dialogue de Ciullo d’Alcamo (ou
Cielo dal Camo), d’une inspiration à la fois
légère et passionnée.

L’œuvre plébéienne,

d’une verve spontanée, amoureuse cl sou­
riante, parfois dramatique, et que la morale
ne trouble guère, éclose en plein moyen âge
dans l ’île ensoleillée de Théocrite, eut, par
sa spontanéité même, le don d’attendrir la
sévérité des érudits, qui s’est alors tournée
contre la littérature des pauvres troubadours.
Les poètes provençaux, accueillis et favorisés
ii la cour des princes, avaient importé des
influences en Italie, et surtout en Sicile. Ils
y trouvèrentdes imitateurs. En Sicile, il y eut

�INTRODUCTION

23

une école de poésie, aulique ou courtoise, tel
est le nom distinctif attribué à celte gaie
science, fleur des cours, épanouie à l’ombre
des palais. M. Viltorio Cian ne lui conteste
pas un certain mérite: « Une autre consé­
quence, non regrettable, dit-il, résulta pour
nous de l ’immigration de la poésie provençale,
par le fait que celle-ci devint le véhicule de
la courtoisie des coutumes chevaleresques;
qu’elle opéra, au moins par un elîetdemode,
selon la restriction piquantede Carducci, la dif­
fusion et l’accroissement du culte de la Dame,
qui joue un tel rôle dans les habitudes de cette
inspiration poétique ; et qu’elle bannitquelque
peu de la rudesse plébéienne demeurée dans
nos usages sociaux1. » Àcette école appartient
le dialogue de Mazzeo Ricco. Y eut-il plus
tard une réaction, ou seulement uneévolution?
lin tout cas, Dante ne craint pas d’accorder
aux troubadours des éloges enthousiastes ; il
I. Vittorio Cian, / contain lèltevari italo-pvovenzali; Mes-

�24

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

introduit Arnaud Daniel dans son Purgatoire,
et cela lui fournit

l’occasion d’intercaler

quelques vers en provençal parmi les tercets
rimes en langue de si. Ce tribut payé à la
langue d’oc semblerait contredire en partie
les idées de réaction que l’on découvre chez les
poètes du « style nouveau » ; il paraît un gage
de reconnaissance et d’amour.
A l’école bolonaise, personnifiée en Guido
Guinieelli, beaucoup ont attribué plus spécia­
lement la poésie savante, et la Toscane, selon
les mêmes commentateurs, aurait l’empire de
la poésie amoureuse.

M.

Kodolfo

Renier

remarque avec justesse qu’ici les distinctions
ne peuvent être absolues ; ces différentes poé­
sies, quelles que fussent leurs sources, mélan­
geaient assez souvent leurs ondes dans les
mêmes courants.
Dante a placé Guido Guinieelli dans son

Purgatoire : « Tels se montrèrent ces deux
fils en revoyant leurmèreen butteà la colère
de Lyeurgue, dit-il, tel je me montrai, mais

�INTRODUCTION

non avec autant d’empressement que j ’aurais
voulu, — Quand je l’entendisse nommerluimême, Guido, mon père, et le père de beau­
coup d’autres meilleurs que moi, qui ont écrit
des rimes d’amour douces et gracieuses. »
Ce passage suffirait à prouver la haute
estime en laquelle Danle tenait le génie de
Guido. — Mais, au cours de l’œuvre dan­
tesque, plusieurs autres témoignages viennent
corroborer celui-ci. C’est, par exemple, une
citation de la Vita Nuooa : « L’amour et un
noble cœur ne font qu’un, comme a dit le
sage. » Ce sage n ’est autre que Guido Guinicelli. Dante le cite également dans son traité

De vulgari eloquio; il lui donne les épitbètés
de noble et de grand. On s’accorde, en effet,
à reconnaître en lui le plus célèbre des poètes
italiens qui précédèrent Guido Cavalcanti et
l ’Aligbieri.
Ce Guido Guinieelli appartenait^ une famille
princière. Il avait épousé Béatrice délia Fralta
dont il eut un (ils également appelé Guido.

�2f&gt;

LES FEMMES DANS L ŒUVRE DE DANTE

D’abord il vécut à Bologne, une des villes qui
jouirent au moyen âge d’un

haut renom

scientifique. 11 fut ensuite podestà de Castel­
franco, puis il mourut exilé.
11 avait commencé par prôner la poésie de
Guiltone d’Arezzo, mais il devint lui-même
fondateur et chef d’école, groupant autour de
lui Guido Ghislieri, Onesto Bolognese, Fabri­
zio de’ Lambertazzi. Les jeunes poètes amis et
contemporains de Dante le vénérèrent comme
un père, comme le père du « doux style nou­
veau ». Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Cino
da

Pistoia, Dante lui-même, proclamèrent

donc bien haut qu’ils étaient de sa descen­
dance intellectuelle. Quelle fut l’originalité de
Guido Guinieelli ? Sans doute elle apparaît
clairement : avec lui, la théorie amoureuse
du moyen âge, en s’amplifiant, s’élève d’un
ou de plusieurs degrés. Il fait pressentir Dante
et Béatrice. Tel de ses sonnets est réellement
l’aïeul des sonnets de la Vita Nuova. La
beauté de la dame s’est spiritualisée ; la beauté

�INTRODUCTION

27

de son visage reflète celle de son âme, et
noble doit être l’amour qui se loge dans un
noble cœur. L ’amour s’abrite dans un noble
cœur, comme l’oiseau dans la verdure de la
forêt. Ce sont les accents de Guinicelli1. Et ce
cœur noble et pur, ajoute le poète de Bologne,
s’éprend d’une dame comme d’une étoile“2.
N’esl-ce pas alors l ’idée de la beaulé qui res­
plendit comme une étoile au firmament de la
poésie? Ainsi que Béatrice, la dame de Guido
Guinicelli passe, sereine, et son salut abaisse
tout orgueil. Un sonnet de Guinicelli se ter­
mine par ces deux vers:
Je vous dirai d’elle une plus grande vertu :

Nul de ceux qui la voient ne peut avoir des pensées basses3.

Et, dans une des canzoni de Dante nous
lisons :
1.

Al cor gentil ripara sempre Amore
Come a la selva augello in verdura.

2.

Cosi lo cor, clfù fatto da Natura
Schietto, puro e gontile,
Donna, a guisa di stella, lo innamura.

3.

Ancor ve ne dirò maggior virtute :
Nui'hom può inai pensar (in che la vede.

�28

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

Dieu l’a douée encore d'une plus grande grâce :
Nul ne peut mal finir de ceux qui lui ont parlé 1.

Ainsi les deux dames se ressemblent par
les effets de l ’admiralion qu’elles éveillent, ou
plutôt les deux poètes par la préoccupation
morale qu’ils introduisent dans l’école du
« style nouveau ». « Dans l’amour, tel que
Guinicelli l’avait conçu, écrit M. Giulio Salvadori, entraient en action toutes les puissances
de l’âm e2. » Le poète de Bologne fait du cœur
l ’abri de cet amour. Guido Cavalcanti veut
l'éleveret l’idéaliser encore en le plaçant,dans
l ’esprit;

pour y arriver, il oublie l’image vi­

vante de la dame et s’abstrait dans l’idée
pure de la beauté; Dante appellera Béatrice
la glorieuse dame de son esprit, et mettra son
amour en harmonie avec sa raison. A lui
seul il

était donné

de chanter, sous les

Ancor l’ha Dio per maggior grazia dato,
Che non può mal Unir chi l'ha parlato.
2. Giulio Salvadori, la Poesia giovanile e In Canzone d'amore
di lì. Cavalcanti.

�INTRODUCTION

29

auspices de sa dame, l’épopée intérieure de
l’âme qui s’unit à Dieu.
Sa vénération pour son prédécesseur, Guido
Guinicelli, nous apparaît singulièrement tou­
chante. En effet, le XXVIe chant du Purga­

toire, où se place la rencontre, est imprégné
d’une jolie nuance de tendresse humaine :
« Dis-moi la cause pour laquelle, dans tes
paroles et dans tes regards, tu montres que
je te suis cher. » Et je lui répondis: « La
cause en est dans vos doux vers, qui, tant que
durera notre parler moderne, rendront pré­
cieuse l’encre avec laquelle ils furent tracés. »
Ainsi Michel-Ange eût

honoré Lorenzo

Ghiberti, le maître des portes du Baptistère,
assez belles, selon le premier, pour être les
portes du Paradis !
IV
« 0 vaine gloire de la puissance humaine,
s’était écrié Dante, comme la verdure se fane

�30

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

vite sur ta cime, si elle ne touche pas à
une époque barbare ! »
Franco de Bologne a détrôné Oderisi de
Gubbio « dans cet art qui s’appelle &lt;\Paris
enluminure... » « Cimabué croyait avoir le
champ dans la peinture, et maintenant la
voix de la Renommée célèbre Giotto, si bien
que la gloire de l’autre est obscurcie. Pareil­
lement, de l’un à l’autre Guido, la gloire du
langage s’est transférée, et peut-être il en est
né un troisième qui chassera l’un et l’autre
du nid. »
Presque tous lescommentateurs s’accordent
à reconnaître, en ces deux Guido, Guinicelli
et Cavalcanti ; d’autres ont songé «pie ces
vers s’accorderaient alors malaisément avec
la vénération professée par Dante pour Gui­
nicelli.

Mgr Poletto, partageant cet

avis,

croit que Dante veut parler de Guido Guini­
celli, succédant ¡\Guido delle Colonne dans
l’admiration des contemporains. Quoi qu’il
en

soit,

Guido

Cavalcanti nous

apparaît

�INTRODUCTION

31

comme un des personnages les plus intéres­
sants du milieu dantesque. Dequelques années
plus âgé que Dante, il brilla parmi les diseurs

en rime, les fidèles d'amour'. Il nous est
représenté beau, spirituel, élégant, 1res sa­
vant philosophe, très ardent au sein des fac­
tions florentines. Son père avait été, dit-on,
« épicurien par ignorance-», et passait pour
irréligieux. En revanche, ce que l ’on sait
moins, c’est que son oncle Hildebrand était un
dominicain dont 011 honorait l’éloquence et
la vertu. Après avoir été prieur dans son
ordre, il devint évêque d’Orvieto, vicaire géné­
ral de Home, sous Grégoire X, et se retira pai­
siblement à Florence pour y mourir, se livrant
à la prière, à l’étude, aux exercices de la cha­
rité. Sa famille était riche. O 11 a beaucoup
répété que Guido précéda Dante à l’école de
1. Guido Cavalcanti nuquil, dit-on, en 1250; certainement
avunl 12!&gt;:&gt;.
2. Voyes l'étudo de M. Giulio Salvadori : (¡uiilo Cavalcanti
e la ponsia giovanile, et celle de I’. lircolc, Guido Cavallanti
e le sue rime.

�32

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

Brunello Lalini; depuis, on s’est aperçû qu’il
y avait méprise sur la sorte de magistère que
le poète accorde à Brunetto Latini dans la

Divine Comèdie et que, vraisemblablement,
Dante n’alla jamais, à titre d’élève, recevoir
les enseignements de Brunetto. Dante se lia
d’affection avec Guido, quand il eut reconnu
la nature et la valeur des méditations aux­
quelles s’adonnait celui-ci. La réponse au
premier sonnet de la Vita Nuova nous permet
de croire que les conversations qui s’établis­
saient entre les deux amis ne devaient pas
toujours être à la portée des profanes; mais
il est è supposer que Giotto, Gino da Pistoia,
l’architecte Arnolfo, le musicien Casella, ne
les eussent pas écoutées sans plaisir. Leur
contemporain Francesco da Barberino,

le

notaire écrivain, le conteur moraliste, Fauteur
du traité Del reggimento e dei costumi delle

donnea tdes Documenti d’amore, que M. Emile
Gebhart nous a dépeint tirant une morale
sèche et line des nombreuses expériences de

�INTRODUCTION

33

sa carrière, les eût peut-être trouvés enta­
chés de quelque exaltation. Mais il eût péné­
tré mieux que nous, sans doute, ce qui nous
apparaît aujourd’hui comme des énigmes et
des obscurités.
M. Salvadori se plaît à ressaisir, chez Guido
Cavalcanti, la théorie de la république idéale,
dont on trouve la conception dans les écrits
du philosophe arabe d’Occident Avenpace.
Peut-être fut-ce à travers les œuvres d’Albert
le Grand que Cavalcanti prit contact avec
celle idée hautaine de la république des soli­
taires. Solitude toute morale, car il s’agissait,
non pas de se séparer des hommes, mais de
ne pas leur ressembler, el de s’élever audessus delà vie humaine commune, ainsi que
de la vie animale ! Rêve séduisant par un air
de noblesse et bien différent de la pensée
monastique, qui se sépare, elle, de l ’huma­
nité, pour s’unir, dans ses oraisons, ¡1 la m ul­
titude des souffrances humaines! Différent,
également, des leçons d’un saint François

�34

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

d’Assise qui s’élève, et combien ! au-dessus
de la vie commune, en voulant se tenir plus
bas que le plus misérable des êtres, qui
voyage en chantant sur les grandes roules, et
qui captive les foules par son harmonie. Dif­
férent de l’enseignement d’une sainte Cathe­
rine de Sienne, lorsque, après les multiples
labeurs de la journée, vers la tombée du soir,
elle se prosterne dans une église assombrie,
et murmure une de ces prières de flamme que
les siècles se transmettent l ’un à l’autre, une
de ces prières exhalant sa « compassion du
monde entier en présence de la divine misé­
ricorde », une de ces prières que son âme ne
peut contenir, car elle dit : « Mon Dieu, faites
éclater mon îlme 1 »
Les solitaires, répudiant la basse humanité,
voulaient communiquer entre eux par l’esprit,
dans ce

royaume des idées qui s’appelait

pour Guido le royaume d’amour! lit l ’on a
cette impression que, malgré ses talents, sa
science, son prestige, sa beauté, Guido Caval-

�INTRODUCTION

lia

canti fut, en réalité, profondémenl malheu­
reux. On l’évoque pourtant bien en marche
dans les rues de Florence, ce brillant Floren­
tin,

beau, hardi, dédaigneux, laissant les

regards admiratifs tomber sur lui du haut des
balcons, tel, en un mol, que pourrait nous le
représenter un sonnet de son contemporain,
Dino Compagni1.
Il serait alors facile de lui prêter l'altitude
du saint Georges de Donalello. Mais sa phy­
sionomie est complexe; « Guido Cavalcanti,
platonicien, épicurien, irréligieux,a-t-on dit».
De tels hommes déconcertent naturellement
le « vulgaire » et s’amusent à le déconcerter.
L).-G. Rosselli déclare que l’irréligion de ce
prétendu sceptique peut sembler parfois assez
discutable, et que certains passages de ses
œuvres nous amèneraient sur ce point à des
conclusions variées. Les loisirs du Florentin
ne connaîtront point l’insouciance païenne,

1. Voyez D.-G. liossetti, Dante and his circle,

�36

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

pas plus que ne la connaîtra plus itard la
coquetterie de Monna Lisa : des profondeurs
mêmes de l’àme devinée par Léonard de
Vinci montera celte tristesse douce qui rêve
dans les yeux, et qu’Athènes n ’eût jamais
comprise. Le lyrisme de Guido met en jeu des
fibres douloureuses que l’antiquité ne sut
émouvoir. Ne se le représente-t-on pas, ce
Guido, conquérant d’un salut le cœur de
Pinella, jeune fille amoureuse dont le message
fut traduit en vers par le poète Bernardo da
Bologna? Peut-être

l’imagine-t-on

encore

mieux dans le rôle que lui prête une anecdocte contée par Boccace, écartant, avec une
impertinence voilée de courtoisie, une troupe
joyeuse d’élégants cavaliers qui cherchaient
à l ’enrôler parmi les leurs. Et le cadre est
si beau pour cette rencontre, sous les murs
du Baptistère, où Guido méditait, penché sur
les grands tombeaux de marbre qui s’y trou­
vaient alors, méditation interrompue par la
présence de celte brillante chevauchée.

�INTRODUCTION

37

Le plus grand événement de sa vie senti­
mentale fut peut-être ce voyage à Toulouse
qui lui lil rencontrer Mandetta. Son infidélité
n’est-elle qu’un symbole? Mandetta, la jeune
tille toulousaine, ne paraît cependant pas une
abstraction; elle allait prier à l’église de la
Daurade; elle avait les mêmes yeux que Gio­
vanna, ces yeux de Giovanna qui versaient
un baume sur les blessures de l’amour. Guido
se crut-il regardé par les yeux de la Floren­
tine dans le visage de la Toulousaine ? La
fidélité même du souvenir le rendit infidèle ii
l’absente; il oublia Giovanna pour Mandetta,
et c’est encore à Mandetta qu’il songeait, de
retour à Florence. Cette anecdote peut être
vraie et, selon la coutume médiévale, avoir
passé du monde réel dans le monde symbo­
lique. En l’une et en l’autre des deux amies
de Guido, nous serions portés à reconnaître la
poésie fiorentine et la poésie des troubadours.
Nous avons bien vu Dante incliner Guido
Guinicelli devant Arnaud Daniel. L’histoire

�38

LES FÊMMES DANS l ’ œ UVRE DE DANTE

de Cavalcanti ne semble pas gaie. Son cœur
se reprochait d’avoir imité les rosiers de Vir­
gile, et fleuri plus d’une fois. Il paraît que
Guido cacha jalousement à ses amis son nou­
veau secret. Dante l’ignorait encore, lors­
qu’il composa son sonnet pour célébrer les
deux dames dont l’apparition avait illuminé
pour lui l'ombre d’une ruelle de Florence :
Béatrice et Giovanna, marchant l’une après
l’autre, comme « deux merveilles », Béatrice
et Giovanna, symbolisant le Printemps et
l’Amour.
Guido parsema sa poésie d’allusions dou­
loureuses. Un jour, Dante se plut à rêver un
voyage idéal, où lui, Guido Cavalcanti et Lapo
Gianni, errant sur une embarcation, sous un
ciel pur. à travers une mer paisible, cause­
raient d’amour avec les nobles dames Béatrice,
Giovanna et Lagia. Cet te dernière, célébrée
par Lapo Gianni, figuraitaussi sur la liste des
soixante beautés de Florence, liste mise par
Dante en forme de sirvente. Mais

Guido

�INTRODUCTION

39

l'épond tristement que, s’il était encore cet
homme digne d’amour dont il n ’a plus que
le souvenir, ou si la dame avait un autre
visage, un pareil rêve lui donnerait de la
joie; que son esprit est atteint par le trait
d ’un habile archer auquel il pardonne. Au
fait, il ne brille pas précisément par la cons­
tance; 011 dit qu’il eut encore plusieurs autres
am ours1. N’y a-t-il là que des symboles?
Quel est cet amour, le plus élevé de tous,
dont il déplore la perle? Quelle est la dame
dont la pureté semble toile qu’elle est sortie
de son àme, car il n’a plus le pouvoir de
comprendre sa vertu? Pourquoi la mort tientelle en main
comme

le cœur de Guido, découpé

une croix? Ces hommes

savaient

souffrir pour une idée, et nous nous égarons
parmi tant de figures! Giovanna 11e connut
peut-être jamais aucune des péripéties que son
l. Il parait bien que Giovanna n'est pas l'inspiratrice îles
sonnets du Vatican attribués à Guido Cavalcanti (Voyez la
curieuse étude de M. G. Salvadori).

�40

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

image eut h traverser

dans l’esprit d’un

poète. Mais cet échange de sonnets, cette
correspondance poétique fait souvent revivre
&amp; nos yeux diverses physionomies, et les
éloges, les confidences, les invectives qui
s’entremêlent parmi les rimes nous trans­
portent dans l’intimité de ce cercle choisi.
D.-G. Rossetli remarque avec justesse que ces
poétesse reprochent les uns aux autres leur
manque de constance : Dante s’attire la répri­
mande de Guido Cavalcanti; Guido Cavalcanti, celle de

Dino

Compagni; Cino da

l'istoia, celle de Dante.
Guido, le poète philosophe, qui méditait
au milieu des tombeaux, et qui savait pour­
tant charmer le cœur des jeunes tilles p arla
grâce de son salut, Guido conservait sa fougue
de partisan aux abords de la cinquantaine.
Villani raconte qu’il prit part à la fameuse
rixe de l’an 1300, prélude de la guerre des
Blancs et des Noirs. 11 fut exilé, puis revint,
après quelques mois, mourir parmi les siens

�INTRODUCTION

d’une maladie dont il avait contracté le germe
dans l’air malsain du lieu d’exil.
Figure complexe et mystérieuse, par l’éter­
nel mystère humain

qui se joue en elle,

attrayante avec son ardeur philosophique, ses
dons poétiques, son désir impuissant de vivre
selon la raison, son élégance, son adresse,
sa mélancolie et ses accès d’humilité, ses
aspirations, religieuses, momentanées peutêtre, auxquelles il faut sans doute attribuer le
fameux pèlerinage à Saint-Jacques de (!omposlolle ! Un voile de tristesse enveloppe la
fin de cette vie brillante : ce bannissement,
ce mal mortel, contracté dans l ’exil... Peutêtre Guido crut-il trop ii la puissance de l’es­
prit humain. 11 sembleavoir toujours eu je ne
sais quelle préoccupation de la mort. En
Toscane, les cyprès croissent parmi les roses,
Son grand ami Dante comprit mieux que
lui sans doute qu’en s’aventurant à l’extré­
mité de nos facultés humaines nous rencon­
trons un vide, ii moins qu’il ne plaise à Dieu

�42

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VHE DE DANTE

«le lecombler. De lacime de son génie, il lance
dans l’élernité celle prière que Guido se fût
trouvé, vraisemblablement, heureux de médi­
ter : « Que la paix de Ion règne vienne jusqu’à
nous, car nous ne pouvons

aller à elle,

malgré notre intelligence ! »

V
Les deux poètes entre lesquels nous apparait la physionomie de Dante sont donc Guido
Cavalcanti, son aîné de quelques années, et
Cino da Pistoia, de cinq ans environ plus
jeune que lui. La douceur et la grâce ne sont
pas bannies des vers de Cino. L’effort ne s’y
t'ait point sentir. Il est assez admis de consi­
dérer sa poésie comme marquant une transi­
tion entre l’art mystique de Dante et l’art
« plus humain » de Pétrarque. On croirait bien
pourtant que, s’il y a plus de divin

chez

Dante (pie chez Pétrarque, il y a, malgré cela,
par cela môme peut-être, aussi plus d’hu­

�INTRODUCTION

43

main : si l’envolée est plus haute, plus large
est la pitié. Carlyle avait raison de dire : « Je
ne connais pas au monde

une puissance

d’affection comparable à celle de Dante. »
Cino da Pistoia (Guittoncino de’ Sinibaldi)
naquit dans la ville dont il devait prendre le
nom. 11 étudia les lois, puis s’éloigna de Pisloia, momentanément; après avoir obtenu le
grade de docteur à Pologne, il enseigna bril­
lamment

aux Universités

de Trévise, de

Sienne, de Florence, dePérouseel de Naplcs.
Enfin il mourut à Pistoia,
Pétrarque écrivit une

riche,

honoré;

lamentation sur sa

mort. Cino eut cinq enfants de son mariage
avec Margherita degli Uglii. L’histoire mélan­
colique de Selvaggia Vergiolesi traverse son
existence. Douée d’une beauté rare, elle était,
fille d’un capitaine gibelin. Cino l’élut pour
ôlro la « dame de son esprit ». Elle suivit son
père quand celui-ci fut chargé de défendre une
forteresse des Apennins, située sur le Mont
Sambuca. Dans la rude atmosphère de la

�\\ LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

montagne, Selvaggia mourut. Le poète était
loin d’elle. 11 nous décrit son roman, se com­
parant au chercheur d’or : il est plus difficile
de recueillir les grains d’espérance à travers
le cours de la vie que les grains de sable à
travers le cours de la rivière. Beaucoup de
vies humaines adopteraient le même symbole :
parmi les minutes dont elles se composent,
que de grains de sable pour un grain d’or!
Nous avons donc ii découvrir le secret d’une
céleste alchimie qui, de tous les grains de
sable, fera des grains d’or.
Peut-être l’admiration de Cino pour Selvag­
gia était-elle d’une qualité purement litté­
raire? Peut-être Selvaggia l’ignora-t-elle jus­
qu’à son

dernier jour? Dans l’intervalle,

elle s’était mariée, et Cino avait lui-même
suivi son exemple en épousant Margherita.
Suivant la formule guinicellienne, chère aux
adeptes du « style nouveau », Selvaggia fut
aimée de son poète, « à la façon

d’une

étoile», formule qu’ont rajeunie plusieurs

�INTRODUCTION

45

modernes, entre autres Slielley, dans une
strophe célèbre : « .le ne puis le donner ce
que les hommes appellent amour, mais n ’ac­
cepteras-tu pas le culte que le cœur élève audessus de soi, que le ciel ne rejette pas : l’as­
piration de l'insecte vers l’étoile, de la nuit
vers le m alin,la dévotion à quelque chose audelà de la sphère de notre chagrin ? »
Le cadre des guerres civiles fait mieux sen­
tir le prestige de ces figures de femmes « ins­
pirant la dévotion à quelque chose au-delà de
la sphère de notre chagrin ». Cino voulut voir
la tombe de Selvaggia. Lui de qui Dante, à la
mort de Béatrice, avait reçu de si belles con­
solations poétiques, il accomplitle pèlerinage
du mont

Sambuca. La forteresse gibeline

s’était rendue à d’autres armes. Ce lieu sévère
negardait plus un souvenirdu campement Vergiolesi, si ce n’est le tombeau d’une dame dont
le nom devait survivre aux murs de la forte­
resse, ainsi que la mémoire de ses tresses d’or :
Oliimè lasso, quelle Ireccic bionde!

�46

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DU DANTE

Le sonnet consacré à l ’instant où Cino s’agenouilla sur cette tombe semble imprégné
d’une émotion réelle. Les éclios de la m on­
tagne redirent le nom de Selvaggia, mêlé
aux gémissements de la voix désolée. Ce lut
tout ici-bas. Dante eut d’autres amis, tels que
ce Lapo Gianni, dont la dame, Lagia, compte
parmi les soixante beautés florentines de la
fameuse liste poétique. Lapo encourut la
désapprobation

de ses

infimes, et Guido

Cavalcanti nous insinue que Lagia reprit son
ca;ur à temps. Ce cercle littéraire a son enfant
prodigue en la personne de Cecco Angiolieri,
le Siennois, dont l’amie, Becchina, était la fille
d’un savetier. Elle n ’a rien d’idéal et ne peut
trouver place auprès de celles dont l’aspect
ennoblissait les regards et les pensées. On peut
supposer qu'il y eut un prompt refroidissement
entre Dante et Cecco. L’Alighieri, dédaigneux,
blâma l’amour de celui-ci pour Becchina. Dans
ce groupe choisi, le génie de Dante, apparaît,
semble-t-il, encore plus rare et plus haut.

�INTRODUCTION

47

VI
Il

a recueilli Ions les souffles de son époque.

Ce culte do la dame, que les troubadours onl
su répandre en Sicile, ne dirait-on pas, qu’il
existe chez lui, spiritualise, transfiguré? N’y “
retrouve-t-on pas, également, les influences
mystiques de l’Ombrie? Est-ce parce qu’il
chante saint François, parce qu’il célèbre la
pauvreté, ou parce qu’il a pour Marie des
louanges que ne désavouerait pas un saint
Honaventure? Parce qu’il sait décrire, en

terzine, les nuances sublimes d’un état d’orai­
son? E lle sentiment de la nature, dont sonl
imprégnées les légendes et les poésies francis­
caines, embellit d’une perpétuelle fraîcheur
— nous l’avons remarqué — l’art austère de
la Divine Comédie. Et les préoccupations de
l’école bolonaise, de l’école toscane, la doc­
trine d’un Guido Guinicelli, les spéculations
d’un Guido Cavalcanti, niera-t-on que Dante
les ait connues, qu’il n’y soit pas demeuré

�48

LES KEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

simplement indifférent? La dame que l ’on
aimait ¡\ la façon d’une étoile est devenue
Béatrice, une âme transparente à la lumière
divine, et que l’on aime d’un amour plus fort
que la mort. Les tombeaux sur lesquels se
penchait anxieusement Guido Cavalcanti ont
murmuré leur secret au cœur de Dante, et
c’était un secret de vie. Cette œuvre dantesque
se rattache non seulement à la poésie et à la
philosophie, mais à tout l’art du moyen âge.
Les visions de l’Enfer évoquent desgargouilles;
les sculptures de marbre

du Purgatoire,

l’Annonciation où l’ange apparaît dans « une
attitude suave », à Marie dont tout l’aspect
semble exprimer la phrase : Ecce ancilla&gt;

Domini, ressemblent àdesœuvresqui naîtront
peut-être, un peu plus tard, en Toscane.
Quand M. Huysmans parle de la robe de
flamme dont les vieux maîtres verriers ont
revêtu, par les reflets des vitraux, la forêt
gothique des cathédrales, 011

songe invo­

lontairement au Paradis

poème dan­

du

�INTRODUCTION

49

tesque. Ce n’esl pas seulement l ’art de Tos­
cane dont la parenté avec la Divine Comédie
est visible; les cathédrales de France, les
cathédrales du Nord apparaissent aussi comme
ses sœurs1. Nous savons que le génie a des
racines dans le temps, dans l’espace, mais il
échappe ii l’une comme à l’autre et rejoint
hors du temps,

de l’espace, ce qui a le

privilège de l’éternité.
À travers les tableaux sombres ou joyeux
de l’œuvre dantesque, passe tout un essaim
de figures, portant chacune le sceau spécial
de leur destinée; elles sont aussi des symboles
ayant pour objet de laisser transparaître
divers aspects de la grande doctrine catho­
lique. C’est encore ainsi que les vieux maîtres
sculptaient
évoqué

ces statues dont

nous avons

le souvenir : personnifications de

l’Kglise et de la Synagogue, par exemple, aux­

1. Voyez l'Arl religieux du xin” siècle en France, par
M. E. Mille; Leroux, 1893.

4

�50

LES FEMMES DANS L’œ ü VKE DE DANTE

quelles une Sabine de Steinbach consacrait
son génie; l ’Kglise parée de sa couronne et
de son manteau royal, appuyée sur la croix,
le calice à la main, d’une beauté sereine et
pure, alla ed ntnile, selon les épilliètes de la
prière de

saint Bernard appliquées à la

Vierge Marie; la Synagogue, alanguie dans
son impuissance, et d’une grâce exquise, les
yeux voilés d’un bandeau transparent, ap­
puyée sur sa lance brisée. Comme nous les
regardons, il faut regarder les héros et les
héroïnes de Dante, lit pourtant, alors que
l ’uniformité des symboles apparaît dans la
plupart des cathédrales, l’individualité du
poète se révèle ici par le choix de symboles
nouveaux qui lui sont propres, qui tiennent
souvent à ce que sa vie privée a de plus
intime.
Saint François d’Assise prêchait les oi­
seaux;'saint Antoine de Padoue, les pois­
sons; les artistes des cathédrales conviaient
toute la création à venir louer Dieu dans

�INTRODUCTION

51

leur œuvre; à travers la Divine Comédie,
Dante nous parle souvent des animaux, il
leur emprunte des comparaisons, toujours
marquées au double sceau de l’observation
aiguë et de la grâce achevée. Vous n’avez pas
oublié celte image au 11e chant du Purga­

toire : « Telles les colombes réunies pour
dérober le blé ou l ’ivraie », ni celte autre,
au X X ” chant du Paradis : « Telle l’alouette
qui s’élance dans les airs, chantant d’abord,
et se tait ensuite, savourant de sa dernière
note l’ultime douceur qui la rassasie », image
devant laquelle s’émerveillait Addington Symonds; elle semble avoir, pour la subtilité,
son pendant en celle vision dantesque : « Une
perle sur un t'ronl blanc ne vient pas plus
lentement au regard... »
De pareils traits abondent. Et Dante, par
la vertu de la poésie, n’a pas seulement les
animaux ou les plantes à convier. Certes, il
ne saurait les oublier; il les aime trop pour
cela. Devant les petites choses, il est humble,

�52

LES KEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

attendri; rappelez-vous la douceur du geste
qu’il prête à Virgile pour cueillir une plante :
« Mon

maître

posa suavement ses deux

mains étendues sur l’herbe... » Les hommes
du moyen Age n’avaient pas écouté vaine­
ment le saint d’Assise traitant de sœurs les
créatures animées ou inanimées, et montrant
qu’il savait entendre dans l’Évangile la voix
même du Christ : « Regardez

les lis des

champs, » ou « Considérez les oiseaux du
ciel! »
Plus tard, un autre Florentin m il aux pieds
de ses Vierges des (leurs dessinées avec un
soin minutieux, (leurs de la terre aux noms
connus, aux contours précis, tandis que le
fond des tableaux apparaissait en rochers
bleus qui n ’avaient plus l’air d’appartenir il
notre planète. Etait-ce un symbole du génie
de Florence? De la cité (1ère et subtile qui
sut combiner l’achèvement de la forme et
l’infini du rêve, l’acuité du regard et l’éten­
due de la vision, la précision du détail et la

�INTRODUCTION

hardiesse

des

envolées? Florence où

53

le

marbre s’effile en griffes, où des ailes fré­
missent en essaims dans les vieux cadres!
Double symbole qui convient à la ville : des
grilles et des ailes! Des griffes pour fouiller
jusqu’au cœur des êtres et des choses, pour
arracher son secret à l’âme d’une Joconde !
Des ailes, pour contempler avec l’Angelico!
L’œuvre de Dante porte ce double carac­
tère, non pas seulement parce qu’elle nous
déconcerte, avec son double aspect de ter­
reur et de suavité, mais parce que, dans
tout aveu, dans toute description, dans toute
parole, 011 reconnaît la marque de la griffe
enfoncée au cœur même du sujet, pour en
faire jaillir la signification intime, que ce soit
le secret d’une vie ou le trait dominant d'un
paysage. O 11 y sent le frémissement de ces
ailes dans leur élan vers ce que la science
humaine a dû nommer l ’inconnaissable.
Dante a contemplé non seulement les ani­
maux, les plantes, mais encore les sites de

�5't

LES FEMMES DANS l ’ îE ü VRE DE DANTE

la nature, avec leurs brumes et leurs rayons,
commeil a observé les personnages : hommes,
femmes, enfants, susceptibles de s’y mouvoir.
Il saisit ce qu’il y a de plus fugitif dans
l ’aspect d’un ciel, il l’heure où les étoiles
semblent être et ne pas être... Les détails sont
exquis. Ne sont-elles pas charmantes, ces
routes du Purgatoire, où l’on avance parmi
des chants, où l’on va pleurant et chantant,
comme le troubadour Arnaud Daniel? Dante
s’est souvenu, pour les peindre, des roules de
son terrestre exil. Ainsi quelque ville féodale
suggérait à son esprit la vision de Dite1.
Il y a, dans le Purgatoire, des prairies
semées de fleurs et des brises qui soufflent sur
les pèlerins les parfums du ciel. 11 y a des
passages d’anges mystérieux et doux qui, d’un
coup d’aile, effacent l’iniquité des fronts cou­
pables. La Divine Comédie est le monde du
moyen Age, réel, vivant, palpitant, avec ses

1. linfer, ch. V III.

�INTRODUCTION

55

notes intimes on tragiques, cl nulle page
d’histoire n ’évoquera si bien la curiosité des
populations

médiévales empressées autour

d’un messager,

les sentiers où marchent

« un par un » deux moines mendiants, où
cheminent les troupes de pèlerins amaigris,
tendus vers la patrie céleste, les échos redisant
les Miserere, les psalmodies mariées aux sons
de l’orgue, les aveugles assis aux abords des
pardons, les souvenirs sanglants et doulou­
reux, comme celui de Buonconle, sauvé pour
une lagrimetta, cl de la Pia mélancolique!
Dans les bas-fonds de ce monde médiéval, le
poêle a nolé les haines, les tortures, les hor­
reurs; mais il s’esl élevé, ses yeux ont pleuré
sur

rallcndrissemenl du crépuscule; il a

cheminé, lui aussi, par les roules qui montent;
il s’est joint aux cortèges de pèlerins, aux
groupes de mendiants aveugles, il a partagé
l’abri des moines errants. Ces moines men­
diants, ces pèlerins voyageurs enveloppaient
ce vieux monde,

trop souvent cruel, d’un

�56

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

réseau de prière et de pensée. Des messages
traversaient secrètement l’Europe. Des mots
volaient d’une extrémité à l ’autre de la civili­
sation chrétienne. Le moyen ;\ge a toute une
histoire mystérieuse qu’il serait intéressant
d’approfondir, et de longs récits fleurissaient
sur les lèvres humaines, et les mémoires s’en
ornaient, à cette époque où les livres étaient
rares, mais où tout homme porteur d’une
vérité formait bientôt des disciples. Les âmes
dantesques racontent leur vie, et chaque vie
marque un

trait moral. Dans l’évocation

môme d’un paysage, le mol tendre, la compa­
raison morale no manquent jamais. Dante
observe-t-il deux fleuves? Ils sont comme doux
amis « lents à se séparer ». Le Pô se jolie
dans la mer « pour y avoir sa paix ». Un seul
détail suffit, mais la vie intégrale du sujet, y
adhère pleinement; il est le nœud vital, le
point psychologique; il devient une àmc; l’in­
térêt qui sc condense au lieu de s’éparpiller,
se ramasse au lieu de se disperser, saisil le

�57

INTRODUCTION

caractère humain ou le site de la nature, et
les réalise dans leur individualité. La syn­
thèse se constitue

d’elle-même autour de

cc détail unique d’où jaillit la vie complète.
Analyse cl description, c’est le procédé banal,
celui que Dante n’emploie pas; synthèse et
évocation, c’est le procédé génial, le procédé
qui lui paraît naturel et familier. Quand on
peut évoquer, on n’a nul besoin de décrire.
Les vieux imagiers, observant quelque réa­
lité précise, trouvaient le moyen d’y enfer­
mer l'intensité de leur inspiration : il suffit à
Dante d'un vers unique pour exprimer le
tremblement infini de la mer. Voilà ce qu’est
devenu « le rire innombrable des flots ma­
rins », invoqué par Prométhée, rire innom­
brable auquel il est indifférent d’être con­
templé par celte immense douleur; chez
Dante, il s’harmonise, au contraire,

avec

l’émotion de l’àmc quand, sous les clartés de
l’aube, il apparaît au loin comme il tremolar

délia marina. Dans la vie morale, le moyen

�38

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

âge aimait également la perfection de l’acte
exprimant l’aspiration infinie.
La conception chrétienne de l'existence a
changé le point do vue des hommes. Homère,
Eschyle, Sophocle, s’intéressent à des demidieux, il des héros, à dos princes, à dos filles
de rois. Le moyen Age se plaît aux choses de
l ’âme; dans son beau livre, M. Emile Mâle
nous montre le rôle qu’y jouait la vie des
saints : « Ces nombreuses biographies offraient
d ’abord au fidèle le tableau le plus varié de
l ’existence humaine. Connaître la vie dos
saints, c’était connaître toute l’humanité, loule
la vie. On pouvait y étudier tous les Ages,
toutes les conditions... Des bergers, des loucheurs de bœufs, des valets de charrue, de
petites servantes avaient été jugées dignes de
s’asseoir à la droite do Dieu. La vie de ces
humbles chrétiens montrait ce qu’il y a de
sérieux, de profond, dans toute existence hu­
maine... Tout homme pouvait trouver un
modèle dans son livre. » Le moyen Age avait

�INTRODUCTION

donc,

59

comme Emerson, ses representative

men of humanity. M. Emile Mâle peut écrire :
« La bataille de Bouvines passa presque ina­
perçue entre l’histoire de sainte Marie d’üignies et celle de saint François d’Assise. »
Toute âme humaine, sauvée au prix de
la Rédemption, est revêtue d’une pourpre
mieux que royale, quels que soient son rang
et sa fortune. En elle, il y a des mystères qui
seront toujours inexprimés ici-bas, à moins
qu’elle ail en partage un génie égal à celui de
Dante.
VI I

Parmi tous ces poètes, Dante seul fut vrai­
ment créateur, non pas d’un, mais de trois
mondes. A la flamme de sa vie intérieure, il
a combiné tous les éléments que nous venons
de passer en revue, mais le secret de son génie
réside peut-être dans l ’intensité de celle vie
intérieure, comme il semble l’avouer luimême : « Je suis tel que, lorsqu’Amour

�60

LES FEMMES DANS l ’ œ UVRE DE DANTE

m ’inspire, je note, et sur le mode qu’il me
dicte au dedans, je vais répétant au dehors1. »
Au poète Buonagiunta de Lucques, il con­
fie son secret en ces termes. En efi'el, aucun
don n’apparail plus mystérieux que celui de
la poésie. Même dans les œuvres où sa mani­
festation se fait le plus éclatante, il est presque
impossible de la définir. Il y a le vers, il y a
le rythme, soit! Mais il y a bien d’autres
choses encore. Nous la reconnaissons partout
où les mots prennent des ailes, jusque dans
la prose. N’éclaire-l-elle pas d’une incompa­
rable lueur de beauté les mythes de Platon?
Ne déborde-t-elle pas des sonnets, des bal­
lades et des canzoni de la Vila Nuova, jusque
dans leur commentaire dantesque? D’où proï vient-elle donc? Dante nous a répondu. Son
I art est un art de vie intérieure, il le constate.
Rien n ’est plus léger, rien n ’est plus subtil,
rien n’est plus puissant qu’un souffle revêtu
1. 1‘urgatoire, XXIV.

�INTRODUCTION

61

de la voix humaine, el les mois dans lesquels
une âme a vibré n’ont qu’à résonner sur des
lèvres vivantes pour apparaître éternellement
jeunes, beaux et radieux. « Je suis ainsi que,
lorsqu’Amour m ’inspire, je note... » Dante
nous déclare que la poésie, comme tous les
dons intellectuels et moraux, vientdes profon­
deurs de l’àme, et d’au delà. Il nous enseigne
la formule d’un art, et cette formule d’art
étant une

formule de vie, peut expliquer

l’action des plus grandes âmes de l’humanité.
Pour être entièrement valable, il semble que
toute parole doive provenir d’un silence, et
toute action d’un recueillement. Combien y
eut-il de silences autour des paroles de Dante,
et combien de recueillements autour de ce
poème qui fut un acte sublime? Il se trompa
quelquefois, il commit certaines injustices, il
était homme et faillible, mais il savait — c’est
là son secret — écouter et noter les chants
qu’amour inspirait à son cœur. Les circons­
tances extérieures ne paraissent pas avoir

�62

LES FEMMES DANS L ŒUVRE DE DANTE

souri, d’abord, à l’enfance du poète '.E t pour­
tant elles l’ont marqué d’un sceau spécial. Il
est peu parlé de son père. Sa famille était
guelfe. Il

y

eut des dissensions civiles et des

proscriptions politiques autour de son berceau.
Samèren’alaissé dansla mémoire deshornmes
que le souvenir d’un prénom gracieux et
d’une maternitéglorieuse : on l’appelaitMonna
Bella. Lalégende luidonneun songe prophé­
tique au sujet de l’enfant qu’elle mit au
monde.
On a longtemps répété que Monna Bella
survécut à son mari ; Dante aurait alors grandi
dans l’atmosphère d’une de ces douleurs fé­
minines où doit éclore la mélancolie précoce
des petits enfants. Mais les documents le plus
récemment étudiés paraissent fournir d’autres
indications; on peut en conclure que Monna
Bella fut la première femme, et Monna Lapa,
la seconde, du père de Dante, Alighiero degli
i. Voy. Michele Schedilo, Alcuni capitoli ilella biografia di
Dante; Turin, E. Loeschcr, 1890.

�INTRODUCTION

Alighieri. Celui-ci mourut à une date incer­
taine, mais qui ne peut guère être postérieure
à l’an 1280. Dès l’âge le plus tendre, Dante
fut donc exilé de la douceur des caresses
maternelles. Douceur dont le regret le pour­
suivit à travers son œuvre : la Divine Comédie,
en maintes comparaisons, décrit des scènes
de confiance enfantine et de maternelle ten­
dresse. Il a renfermé dans ses vers l’écho de
toutes ses nostalgies. Car ce ne fut point —
nous le savons — un décret de la république
de Florence qui fit de Dante un exilé. Le poète
était exilé de droit divin. Lxilé, ne se sentaitil pas au sein même de Florence, le jour où
il s’écriait en pleurant que cette ville avait
perdu sa Béatrice ? Dante Alighieri, exul

imnieritus. Du titre de douleur, il s’était fait
un titre de gloire, s’enorgueillissant moins
volontiers des éloges mérités que desdisgràces
imméritées. On a peine en ce monde à s’enor­
gueillir d’aucune couronne, ni delà couronne
d’or, la moins précieuse de toutes, ni de la

�64

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

couronne de laurier qui esl celle des forts, de
la couronne d’olivier qui est celle des sages,
pas même, et c’est la plus grande tentation
pour une àme comme celle de Dante, de la
couronne d’épines qui fut celle de Dieu. Sans
doute, l’àme dantesque portait son exil en
elle-même. Il eut la chance de ne jamais voir
se réaliser son rêve politique, car il se fût
trouvé toujoursplus exilé que partout ailleurs
clans un rêve accompli, le poète sévère aux
réalités, qui répondit au décret de Florence
par cet autre décret: « La Comédie de Dante
Alighieri, Florentin de naissance, et non par
les mœurs, » comme s’il voulait exiler sa
ville de la gloire de son livre. On se demande
aisément si quelque allusion au poème n’au­
rait point trait au

rôle de la belle-mère,

Monna Lapa. « Si la race qui dégénère le plus
au monde n’avait pas été une marâtre pour
César, mais, comme une mère bienveillante
pour son fils... » Celle condensation, cette
accumulation

de vie intérieure

que nous

�INTRODUCTION

65

remarquons chez Dante ne proviendrait-elle
pas en partie d’une habitude de refoulement
prise dès l’enfance? Il faudrait un volume
pour étudier le mystère qui, dans sa vie,
/porta le nom de Béatrice, mais 011 s’explique­
rait assez bien que l’image de la fillette floren­
tine eût grandi, se fût idéalisée en cette exal­
tation silencieuse.
Les données historiques reconnaissent à
Dante deux sœurs dont l’une avait le prénom
de Tana. Tandis qu’il glorifie Béatrice, il tait le
nom de sa mère, de ses sœurs et de sa femme.
11 n ’enveloppe pas dans la même réserve
foules les parentes et toutes les alliées de sa
famille : le Purgatoire nous fait connaître la
touchante fidélité ile Nella, veuve de Forese
Donali; le III' chant du Paradis évoque, dans
une atmosphère de perle, la beauté, la douceur
&lt;*l la mélancolie de celte Piccnrda, fille de
Simone Donati, qui fut arrachée de force au
cloître des Pauvres dames et mariée par son
frère Corso à Rosselli no della Tosa. D’après
s

�66

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

M. Sclierillo, certaine canzone de la Vita

Nuova soulèverait un coin du voile qui recouvre
le sanctuaire des affections domestiques :
Donna pietosa e &lt;iï novclla elate,
Adorna assai di genlilezze umane.

La « dame miséricordieuse, ornée de jeu­
nesse et de toutes les grâces humaines »,
fut-elle réellement une sœur du poète? Son
cœur s’était brisé quand elle avait vu la souf­
france de Dante, et d’autres dames l’avaient
fait sortir tout en pleurs de la chambre où
celui-ci demeurait. Nous n’avons sur Gemma
Donati, sa propre femme, que des clartés
incertaines. Quand il l’épousa, Béatrice était
morte.
On sait qu’à Florence, pour obtenir les
charges publiques, les citoyens devaient être
incorporés dans un des « arts » de la cité.
Dante avait choisi celui des médecins et apo­
thicaires; l’art des apothicaires comprenait le
commerce des produits pharmaceutiques, des
parfums d’Orient et de toutes les pierres pré-

�INTRODUCTION

67

cieuses. Plus d’un vit peut-être l’Alighieri
songer gravement en se penchant sur les
rubis, sur les topazes dont il semblait étudier
les feux, et fut loin de s’imaginer que le poète,
en maniant ces pierreries, y surprenait un
reflet des éblouissements rêvés pour son

Paradis. Il est à noter que ces hautes médita­
tions de Dante ne le rendirent que plus attentif
aux choses familières de son entourage, et
plus respectueux de leur beauté. L’Alighieri
n’éprouve nullement la tentation de créer des
types ou d’inventer des épisodes; les types ou
les épisodes lui sont fournis par la vie, par
ce (pii se passe ou se raconte journellement,
par ce que celle vie éveille en lui d’amour
ou de haine. Files ont vécu, Sapia, la dame
de Sienne, Cunizza, la pécheresse pardonnée.
Avoir vécu, c’esl

vivre toujours...

Qu’il'

s'agisse de Pia, de Nino, de Korese, du pape
Martin IV, ce Tourangeau qui aima trop les
anguilles cuiles dans le vin doux, de Siger,
le fameux docteur de la rue du Fouarre, qui

�68

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VHE DE DANTE

trouva « la morl lcnle à venir », c’est l’essence
subtile delà vie humaine, dans laquelle Dante
a trempé ses pinceaux, et qui lui fournit les
couleurs ou les nuances innombrables de sa
palette. Et celte essence sacrée, il ne la manie
qu’avec une émotion religieuse. 11 suffit d’avoir
regardé la vie pour se convaincre qu’elle est
au-dessus de loul poème. La vie! Aujourd’hui,
nous en voulons presque à l ’impeccable génie
de Raphaël de n ’avoir pas tremblé devant
elle, nous aimons Léonard et IJotlicelli de
s’être inquiétés

devant

certains

visages.

Rembrandt de s’être inquiété devant certaines
ombres et certains rayons. Un récit dantesque
synthétise une vie, et celle vie incarne une
vérité. Dante introduit en scène des parents
de sa femme et des amis de sa jeunesse. Et
tel est le prestige de la poésie que nous nous
intéressons moins à ce fait historique de son
priorat, qu’à son émotion sentimentale causée
par une cloche tintant au loin à la tombée
d’un joui1 d’adieux. L’événement enregistré

�INTRODUCTION

69

par l ’histoire vaut-il le rêve immortalisé par
le génie? L’heure qui « blessait d’amour » le
nouveau pèlerin, alors qu’il pleurait « le jour
près de m o urir», « l ’heure qui ranime le
regret chez ceux qui naviguent et attendrit
leur cœur, le jour où à leurs doux amis ils
ont. dit adieu! » ce fut une heure où l’amitié
vivait dans le cœur de Dante. lit, si la cloche
lui semblait pleurer le jour près de mourir,
n’est-ce pas parce que ce jour emportait dans
sa fuite les moments bénis par l’accent des
voix affectueuses, par la présence des êtres
aimés? La solennité du crépuscule descen­
dant sur les Ilots et s’abaissant sur la nature
comme un voile sur 1111 beau visage, les sons
lointains d’une cloche isolée, voisine de la
côte, et l’allendrissement au cœur d’un exilé,
tout cela lient dans les deux terzine, et tout
cela s’immortalise parmi

les rêves. Oui,

cette heure qui brille dans le passé, grâce
l ’étoile de poésie allumée dans son ciel par
un grand poète, enchante, apaise ou console

�70

LES FEMMES DANS L ’(EUVRE DE DANTE

la multitude de ses sœurs obscures au fond
des âmes ignorées. Ainsi de modestes exis­
tences qu’illustre l’éloge de Dante permettent
aux hommes d’admirer et d’honoreren elles
toutes les vies anonymes de fidélité, de sa­
crifice

et de dévouement. C'était un cœur

profondément tendre que celui de l ’Alighieri :
« 0 larme, avait chanté le vieux Jacopone,
lu as une grande force avec beaucoup de
grâce. » Dante s’est-il souvenu du poète fran­
ciscain, en illustrant la même pensée par le
tragique épisode de Buonconte, dont toutes
les fautes, à l’heure de la mort, ont été noyées
dans une petite larme, une lagrimetta? Nous
retrouvons la même compassion lorsqu’il
s’agit de Manfred

l’excommunié,

roi

de

Pouille et de Sicile : « Quand on eut percé
mon corps de deux coups mortels, je me
remis en pleurant à Celui qui volontiers par­
donne. Mes péchés furent horribles, mais l’in­
finie bonté de Dieu a les bras si grands qu’elle
prend tous ceux qui se tournent vers elle. »

�INTRODUCTION

71

Il ne faut point croire qu’il y ait ici une
bravade du poète adressée à l ’Église; au con­
traire, il lui plaît d’illustrer, par un exemple
choisi pour être un symbole, la grande doc­
trine catholique du pardon et de la miséri­
corde divine; il a pris ce type de Manfred
qu’il fait revivre un instant dans l’élégance de
sa beauté blonde cl balafrée. Les ennemis de
Manfred accusaient celui-ci

d’avoir été le

meurtrier de son père, de son frère, de deux
de ses neveux, et d’avoir attenté à la vie de
son neveu Conradin 1.
Un autre témoignage des sentiments intimes
de Dante peut être relevé au XX" chant du

Purgatoire. Boniface VIII était pour lui le ,
pape indigne, fléau de sa patrie; Dante par­
tageait l ’animosité du vieux Jacopone; mais,
en présence des événements d’Anagni, l’Alighieri se souvient que Boniface est le pape,
et distingue de l'homme le pape, faisant un
---------- ;--------------1. Voir Pnget Toynbee, Dante Diclionary, et le recueil Con
Dante e per Dante. — Micliele Scherillo, Manfredo.

�^

-----

72

LES FEMMES DANS

l

’ŒUVHE DE DANTE

acte de foi méritoire si l’on tient compte de
son humeur : « -le vois dans Anagni les (leurs
de lis, et le Christ captif dans la personne de
son Vicaire. »
Ainsi l’Evangéliste distingue de l’homme le
grand prêtre, en affirmant que le pontife
indigne avait le don de prophétie 1.
Pour pénétrer l’œuvre de Dante, il faut sai­
sir les nuances de son profond mysticisme.
Les mystiques nous parlent d’une « Nuit
obscure », avant la « Montée du Carmel », le
« Cantique spirituel » et la « vive Flamme
d’Amour ». Dante parcourt une région de
ténèbres et d’horreur, puis une région où la
douleur se mêle à la joie, la tristesse à l'espé­
rance, avant d'arriver à l ’éternelle Béatitude.
Si quelque chose doit frapper l ’observateur
impartial, c’est l’unité qui se révèle, au fond
d’une multitude

d’expériences,

clic/, lous

ceux qui ont exploré les lointaines régions de
I. Suini Jean, xi.

�INTRODUCTION

leur âme, et qui, de scs promontoires, ont vu
se lever sur elle le soleil de l’Amour divin.
Qui dira le mystère du dernier chant — ou
de la suprême oraison? Ce chant, tout plein
de l’inexprimable, commence par la prière
de saint Bernard, et finit par je ne sais quel
élan surnaturel. Il étonne quand on le relit;
plus 011 le relit, plus il étonne. C’est ainsi que
la joie monte dans la Neuvième symphonie de
Beethoven,

et peut-être est-il

encore

ici

quelque chose de plus. Dante ayant construit
tout seul sa cathédrale de rimes et de pen­
sées,

l'a,

disions-nous, pourvue des gar­

gouilles de l’enfer; le Purgatoire lui fournil
des sculptures et des fresques; le Paradis
éclate dans le flamboiement des vitraux et
l’éblouissement des verrières, aux feux des
gemmes embrassées par les rayons du divin
soleil, et le dernier chant s’élance éperdu­
ment vers Dieu — comme la plus folle, la
plus téméraire des flèches gothiques.
Une admirable doctrine, comme une lu­

�74

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

mière surnaturelle, baigne souvent le vais­
seau (le cet édifice. Si le Paradis se souvient
de saint Denis l’Aréopagite, on dirait que le

Purgatoire pressent sainte

Catherine de

Gènes. A travers ces évocations et ces appa­
ritions, il y a des enseignements profonds,
des paroles redoutables et sacrées sur le
mystère de l ’Essence divine. A nul philosophe
le poète ne peut envier ce privilège.

V III
Humain par tout ce qu’il exprime, éternel
•par tout ce qu’il atteint, voilà comment se
montre Dante. 11 composa son oeuvre, se for­
geant lui-môme la langue dont il fil son insl ru ment.

Les savants de l ’époque s’éton­

nèrent, comme en témoigne la lettre fameuse
de Fraie llario, prieur de ce monastère à la
porte duquel l’exilé vint heurter un soir en
demandant « la paix ». Mais, d’après le poète,

« le latin aurait été de bénéfice à peu de

�76

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

trice a réellement vécu1? La clef du monde
dantesque repose entre scs mains. Elle en
connaît les mystères, elle en démontre la
science, elle en divulgue les trésors. Sœur
chrétienne d’Antigone, elle est, dans la poé­
sie du moyen âge, ce que fut la tille d’Œ dipe
dans la poésie antique : celle qui agit au nom
de la Loi divine, au nom de l’amour. La vierge
païenne obéit à la loi mystérieuse et secrète,
plus mystérieuse alors (pie l'oracle de Cassandre regardant à travers des voiles, ainsi
qu’une jeune fiancée; Béatrice obéit à la Loi
révélée, à la Loi d’amour, à la Loi chrétienne.
Antigone est morte pour cette Loi par la­
quelle Béatrice a triomphé. L’une ne peut
que mourir en pleurant ses fontaines théhaines,

comme l’Egyplienne

de

l’antique

epitaphe « pleurant pour la brise au bord
du fleuve ». A l’autre, il est donné de vaincre
et de sauver, de porter victorieusement

à

I. Voir IlodolfoRenier : la Vilu Nuuvae la Fiammelta ; d’Anc.onu, llealrice, 188!) ; Michèle Scherillo : Alcuni capital!, etc.

�INTRODUCTION

77

travers les ténèbres, son message de lumière
et d’espérance, car l ’amour dont elle est re­
vêtue est fort comme la mort, et son zèle
inflexible comme l’enfer. Elle régnait déjà
sur l’àme de Dante quand elle était ici-bas,
mais elle y triompha pleinement quand, ap­
partenant à la vie invisible, son influence ne
se fit plus sentir que dans la vie intérieure.
Eut-elle, en réalité, la fille de l'olco l'orlinari,
mariée à Simone dei Hardi, comme certains
l’affirment1? D’autres, il est vrai, le nient,
cl l’on a pu croire qu’il était permis d’en
douter. Malgré le témoignage de Hoccace,
malgré certaine version du commentaire de
Pielro Alighieri, le propre fils de Dante, écri­
vant vers 1300, on ne peut dire que le champ
des discussions se soit jamais clos. Hoccace
cl Pietro Alighieri s’accordent tous deux à
nommer Béatrice l'orlinari dont on célébrait
également les vertus el la beauté.
1. Voyez Isidoro del l.ungo, lleulrice nella vit.i c nellupoesiu
del seculo XIII, Milan, Ilœpli,

�78

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

Quoi qu’il en soit, la Vita Nuova ne con­
tient, 011 le sait, aucune allusion au mariage,
réel ou supposé, de Béatrice. Le caractère
idéal de cette affection n’excluait pas une
inquiétude humaine. Et le pressentiment de
la mort apparaît dans ce doux et pur roman.
Si le diseur en rimes du moyen Age encense
plus qu’il ne convient une créature mortelle,
il arrive que la mort lui révèle le néant du
« mensonge », pour parler comme Pascal :
« .Je ne suis la tin de personne... Ainsi l’objet
de leur attachement mourra! »
« Et quand j ’eus pensé quelque chose au
sujet de ma dame, dit Alighieri, je retournai
à ma faible vie, et, voyant sa fragilité, je me
pris à pleurer d’une telle misère. C’est pour­
quoi je me dis en soupirant fortement : « Il est
inévitable que la très noble Béatrice meure
quelque jour. Alors un émoi me saisit, si puis­
sant que je fermai les yeux et commençai
souffrir comme une personne en délire 1... »
1. Vita Suora.

�7»

INTRODUCTION

La

voix de

Pascal répond à la voix de

Dante. Ils retentissent à travers les siècles,
les

grands

cris

humains

jetés

sur

des

sommets. Et le mot cruel de Pascal, le mot
« mensonge », sous lequel on sent saigner
un cœur, a son équivalent dans le poème
dantesque. Béatrice morte, devenue Béatrice
immortelle, s’adresse à Dante à la fin du Pur­

gatoire, et lui dit le mot suprême de sa vie et
de sa mort. « Tu devais bien, après le premier
heurt des choses trompeuses, t’élever en me
suivant, moi qui ne suis plus telle! » Ainsi,
malgré toute sa douceur, toute sa pureté,
toute son élévation, Béatrice s’est considérée
elle-même comme une « chose trompeuse ».
Mais comment Béatrice, destinée à mourir,
s’est-elle transformée aux yeux de Dante en
Béatrice immortelle? Où saisit-il l’idée pre­
mière de son œuvre? 11 est une belle can/.one
de Cino da Pistoia qui semble pressentir cette
œuvre, et, dans la Vita Nuova môme, nous
trouvons une cansone bien curieuse si l’on

�80

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

songe à la promesse qu’elle con lient : « Le
Ciel à qui il ne manquait rien que de la pos­
séder... » Les hypothèses explicatives ont été
nombreuses; MM. W itle, d’Ancona, Todeschini, Scherillo, Gorra1, ont exercé là leur
compétence. Dante avait-il rêvé sa Comédie
avant la mort de Béatrice, ou bien assimilet-il notre monde à l’enfer? Ou bien encore la
seconde strophe est-elle une interpolation?
Faut-il admettre que, revoyant les sonnets
et les canzoni de la Vita Nuova, vers 1292,
il les ait parfois retouchés, qu’il ail introduit
alors les deux vers au ton prophétique?
« 0 mort, s’était-il écrié, tu as détruit la
grâce amoureuse! » 11 s’agissait alors de la
jeune dame amie de Béatrice. La mort ne
touchait pas Dante de la môme façon, et, en
constatant surtout ce qu’elle détruit, il la
considérait en quelque sortii d’un point de
vue extérieur ; quand il s’agit de Béatrice,
Dante, touché au fond du cœur, entre, sernble1. Egidio Gorra : l'er la genesi della &lt;&gt;Divina Commedia ».

�INTRODUCTION

81

t-il, dans l’intimité même de la mort, et
celle-ci lui révèle un monde de lumière. 11
songe plutôt à ce qu’elle conserve et glorifie.
Béatrice est « la glorieuse Béatrice, selon
l’Alighieri, qui vit dans le Ciel avec les anges,
et sur la terre avec mon àme » ; et, par la
vertu de ces quelques mots, un éclair jaillit
sur la page austère du Convilo, un éclair de
beauté capable de traverser la nuit des cœurs
douloureux et simplement humains. La mort
du père de Béatrice, le pressentiment de la
mort de Béatrice,

tout cela ne s’accorde

qu’avec une Béatrice réelle et vivante; il en
est de même pour la plupart des faits de la

Vita Nuova. D’autres sont franchement allé­
goriques; il n'est pas impossible qu’au roman
d’amour s’adapte un traité de philosophie.
Sans doute, il y avait dans le salut de Béatrice
des choses qui dépassaient la portée d un salut
mais il y avait aussi— n ’en doutons pas — le
salut de Béatrice. Aux faits les plus simples de
la vie quotidienne, l’imagination de Dante prê­

�82

LES FEMMES DANS l ’&lt;EUVRE DE DANTE

tait une importance symbolique. Il cherchait
l'ilme de cette dame, qui fut avant tout la
« dame de son esprit », à travers les mondes
inconnus jusqu'où s’était élancé son vol.
Oui le renseignerait? La théologie. Quelles
pouvaient être les pensées, les visions, les
contemplations de cette àme? La théolo­
gie lui fournirait la clef de ce mystère. La
théologie est la science de Dieu ; la science
de Béatrice gloriliée par la mort est aussi
la science de Dieu. Ainsi Béatrice devient la
figure de la théologie. L’inlluence de la morte
entraîne Dante vers les choses d’en haut:
« La vie ne sera pas détruite, disait ¡1 son fils
la mère d'un jeune martyr, elle sera changée
en une vie meilleure, » et, comme la vie de
Béatrice, le sentiment de Dante s’était trans­
formé. Le poète eut, sans aucun doute, des
romans d’une autre sorte; il n’en est pas
moins vrai qu’un radieux idéal lui servait ù
s’orienter en ce monde. Les nuages peuvent
cacher une étoile, mais les nuages passent e*t

�INTRODUCTION

l’étoile demeure : ils ne l’ont

83

pas ternie.

« 11 me reste des reliques précieuses, mais
il me reste d’elle encore autre chose, écrivait
en parlant d’une morte aimée le héros d’un
roman moderne, il me reste sa présence. Il
ne s’agit pas de manifestations spirites ; je ne
suis pas un spirite; je n’ai pas besoin d’une
doctrine nouvelle pour croire à la survivance
des âmes et à notre communication avec ceux
qui sortirent de la vie mortelle... je ne vois
pas de fantômes, je n’écoule et je n’entends
pas les susurrements de l’invisible, je n’ai
pas senti le mystérieux contact des ombres.
Ce que je possède est meilleur, c’est la vraie
vie... » « Les morts, dit merveilleusement le
Père (iralry, les morls qui ont repris en Dieu
toutes les forces et toutes les énergies de la
vie, et dont l’inspiration secrète, unie à celle
de Dieu, parle aux vivants dans la substance
de l’àme un merveilleux langage à la fois
divin et humain. » Ces contemporains ne
pensent pas autrement que Dante. Béatrice

�8-i

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

était sans doute une de ces tlmes harmonieuses
dont l’harmonie, selon sainte Catherine de
Sienne, arrive à s’imposer au monde, et
« beaucoup, ajoute la sainte, sont tellement
captivés par la douceur de cette harmonie
qu’ils abandonnent la mort pour retourner
à la vie ». Elle ne désirait que s'effacer dans la
lumière delà divine gloire. Nous disions que
la comédie dantesque est avant tout l’épopée
intérieure de l’àme qui s’unit à Dieu : « Rends
grâce, s’écria Béatrice, rends grâce au soleil
des anges qui t’a élevé par sa grâce à cet
astre visible. — Jamais le cœur d’un mor­
tel ne fut si vile disposé à la dévotion, et à se
rendre à Dieu, — Que moi, je le fus à ces
paroles, et mon amour s’en alla si bien vers
lui que Béatrice s’éclipsa dans l’oubli. Cela ne
parut pas lui déplaire, mais elle en sourit '. »
Tout un essaim de créations tragiques ou
charmantes se groupe autour de Béatrice. Un
rapide coup d’œil jeté sur Dante et son époque
1. Paradis, chart X.

�85

nous le montre dans la vie, entouré de pen­
seurs et d’amis. Un rapide coup d’œil jeté
sur son œuvre évoque à nos yeux une cons­
tellation poétique et féminine ; il y a celles
qui vivaient encore, du moins nous pouvons
le supposer, au moment où

fut écrit le

poème : Giovanna, dite Primavera, l’amie
de Guido Cavalcanti,
touchante

puis la

qui symbolise

consolatrice

la Philosophie;

Nella, veuve de Forese, et la mystérieuse Gentucca, de Lucques. 11 y a les protectrices que
Dante se reconnaît dans l ’au delà, les dames
célestes dont l’influence le sauve dans la
forêt obscure, et grâce auxquelles il doit de
rencontrer Virgile. Et dans son voyage redou­
table, il aperçoit des mortes: Francesca, dont
l ’ombre flottante vint peut-être hanter ses
rêves au foyer des Polenta, ses hôtes à Ra­
venne, dernier refuge de l’exilé, patrie de
Francesca da Polenta, connue dans l’histoire
et dans la poésie sous le nom de Françoise de
Rim ini ; Manto, la devineresse, qui choisit

�86

LES FEMMES DANS l ’ œ UVKE DE DANTE

l ’cmplaccmont de Mantoue, patrie de Vir­
gile, Manto, difforme et hideuse, ainsi qu’une
tragique gargouille; Marcia, l’épousedeCaton,
qui demeure, elle, toute symbolique. A tra­
vers le Purgatoire apparaissent Pia et Sapia,
ces Ames souffrantes, mais douées d’une es­
pérance qui ne peut faillir, la première peinte
à fresque, la seconde

hardiment sculptée.

Dans la vie ou dans l’histoire sacrée (aucune
de ses héroïnes n ’appartient à la fiction, et
rien ne ressemble moins A une fiction que

la Divine Comédie), l’Alighieri choisit encore
des figures de

femmes : Lia et Rachel,

ombres transparentes de Mathilde et de Béa­
trice, Mathildeet Béatrice, Piccarda, Cunizzn.
Le Convito nous parle de Marthe et de Marie,
des saintes femmes de Galilée. En évoquant
nous-mêmes chacune de ces apparitions, nous
aurons un reflet de l’Arnede Dante, un aspect
de sa doctrine, et nous parcourrons toutes les
étapes de sa route. Celles qui vivaient dans
l’invisible étaient aussi vivantes

pour lui

�INTRODUCTION

87

que la plupart des Florentines dont l’heure
suprême n ’avait pas encore sonné...
Mais, au dernier terme du pèlerinage, ce
n’est plus Béatrice qui le conduit à Dieu. Saint
Bernard succède à Béatrice, et saint Bernard
s’adresse à celle qui fut bénie entre toutes les
femmes, afin d’obtenir pour Dante la grâce
ultime.
Nous avons laissé loin de nous la poé­
tique constellation des femmes dantesques.
Nous pénétrons dans le saint des saints, dans
les sanctuaires les plus profonds de l’âme,
dans celte demeure dont sainte Thérèse fait
le centre du château intérieur; la Divine Co­

médie ici n’est plus qu’une prière et une orai­
son. La lueur pâle et tremblante d’étoiles qui
semblent èlre et ne pas être, nous a guidés
jusque-là; nous devons craindre de fran­
chir

inconsidérément la grille du chœur;

mais il ne nous est pas défendu de nous age­
nouiller el de contempler; nous ne devons
donc

pas

sortir de

la

cathédrale,

sans

�88

LE S

FEM M ES

DANS

l

’(E U V R E D E DANTE

avoir ensemble médité sur le dernier chant.
M. Addington Symonds a raison, la Divine

Comédie n ’est pas une fiction, nimême en tout
point une allégorie: elle est une apocalypse,
c’est-à-dire une révélation de l’àme de Dante,
de sa foi, de son plus haut espoir, et la pre­
mière Dame du ciel citée par lui doit bien
être celle que la chrétienté révère comme
la Dame par excellence, Notre Dame, la Ma­
donna. Lorsque Dante est égaré dans la sombre
forêt, elle représente la clémence divine, elle
appelle Lucie, Lucie prévient Béatrice; lors­
que Dante arrive au but du voyage, Marie lui
procure le don le plus élevé, le plus excellent.
Et c’est ainsi que Dante voulait clore le
poème dans lequel il désirait couler l’essence
la plus sacrée de sa vie et de son âme, comme
il l’avait ouvert, du même qu’il commençait
et finissait — il nous le dit — chacun de ses
jours terrestres, par un hommage à Marie :
« Le nom de la belle fleur que j ’invoque
toujours soir et matin. »

�LES V IV A N T E S

��1

PRIMAVERA

Elles étaient soixante, les plus belles de
Florence sur la liste poétique composée par
Dante

Alighieri. Soixante Florentines qui

vécurent et fleurirent à la fin d’un siècle,
jeunes cl belles, fraîches ou pâles, roses ou
lis, aimées ou délaissées, oubliées ou pleurées, Dante tressa de leurs noms comme une
royale guirlande pour en couronner sa cité.
Si lointaines qu’elles nous apparaissent, elles
ont vécu, ces Florentines; leur vie s’est com­
posée de ces minutes qui semblent parfois si
longues et de ces jours qui semblent parfois
si courts! Elles ont salué Dante au passage
dans les rues de Florence; elles ont orné leurs
fronts de ces perles «qui venaient lentement

�92

LES VIVANTES

au regard du poète1», elles se sont arrêtées,
attentives, pour entendre les premières me­
sures d’une mélodie à laquelle se conformait
le rythme de leur danse; elles ont pleuré les
êtres chers qui

les avaient précédées de

quelques mois, et que, depuis des siècles,
elles ont rejoints2; elles se sont penchées sur
des berceaux pour consoler ceux qui devaient
grandir et apprendre à souffrir.
Elles étaient belles et nobles, s’il faut en
croire les poètes qui les ont chantées, à la
fois

humbles

et

dédaigneuses;

humbles,

lorsqu’elles s’agenouillaient à l’église et lors­
qu’elles accomplissaient des œuvres de misé­
ricorde ; dédaigneuses, lorsqu’elles rencon­
traient sur leur chemin les bassesses et les
vilenies. Leur salut rendait meilleurs ceux à
qui elles l’adressaient. Telles que nous les
voyons, elles se révèlent à travers une sorte
1. Paradis, chant III, v. I t et 15.
2. Vita Suoca. Voir la inort de lu jeune dame, amie de
Béatrice et du père de Béatrice, Y lll et XXII (éd. Kraticelli),
VII et XXI (éd. Casirn).

�93

P R IM A V E R A

de líalo trouble et lumineux qui les con­
fondrait toutes assez facilement au premier
regard. .Mais il y a bien des nuances en ces
figures de fresques. A travers l’œuvre de
Dante, on

reconnaît aisément, autour de

Béatrice, radieuse, illuminée, un groupe mé­
lancolique, légèrement effacé, de jeunes fem­
mes dont la destinée effleura la jeunesse du
poète surhumain. L’une d’elles est Giovanna.
Parmi les soixante Florentines, Dante avait
sans doute placé Giovanna, la dame du poète
Guido Cavalcanti, celle que, pour sa radieuse
beauté, lepeupleavaitsurnommée Primavera.
Guido célébrait l’éclat de son visage com­
parable à l’éclat du soleil. Un sonnet de ce
poète, la représentant parmi ses amies et ses
suivantes, nous rappelle une autre Primavera,
cette Flore de

Bolticelli, qui, dans l’allé­

gorie du printemps, prévoit le deuil inévi­
table de l ’automne.
Il

y avait un

automne à

prévoir,

car

l’amour du poète connut un jour de déclin,

�\
)\

LES VIVANTES

cl, tandis que Béatrice est devenue la plus
belle

étoile

de

toute

une

constellation,

Giovanna demeure ici-bas une pauvre fleur
de la terre.

Voilà

pourquoi nous jetons

malgré nous une ombre de mélancolie sur
l'éblouissante beauté de celle que Dante dési­
gnait par son printanier surnom et par une
appellation familière : Monna Vanna. Quelles
que fussent les destinées réelles des deux
dames florentines jeunes et belles, rencon­
trées par lui, marchant l’une après l’autre,
le long d une rue de la cité, nul ne peut
douter que, dans celte vie idéale et mysté­
rieuse, vécue par elles, à leur insu peut-être,
au fond du cœur et de l'imagination des
poètes,

leur sort

apparaisse grandement

dissemblable. Nous ne connaissonsd’ellesque
leur image reflétée par des âmes pensives,
et nous ne pourrons rien saisir de leur exis­
tence propre qu’à travers ces âmes, comme
le reflet dans une onde paisible d ’un astre
qu’on ne verrait pas. Mais la différence des

�9»

P R IM A V E R A

images peut résulter de la différence des
miroirs.
Distinguer leur vie réelle de leur vie idéale,
cur existence propre de leur existence sym­
bolique, ce n’est pas toujours une tâche aisée,
et pourtant,

comme

dans la légende

de

pierres des cathédrales, les traits humains
d’une observation

aiguë

et

familière

se

m êlent aux rêves les plus hardis et les plus
quintessenciés du symbolisme le plus mys­
térieux. Ainsi, dans le sonnet de la

Vita

Nnooa, la simple rencontre de Dante avec
Béatrice

et Giovanna, au coin d’une rue,

éveille immédiatement des échos et des ré­
percussions dans ce monde infini de repré­
sentations et de figures que le poète porte au
fond de lui-même. Mais le trait

réel est

présent.
« Je vis Monna Bice et Monna Vanna1 se
1. Ilicti pour Béatrice, Vanna pour Giovanna, abréviatifs en
usage à Florence. (Voir Michele Schcrillo, Alcuni Capitolidélia
biogra/ia ili Dante; Torino, 189(1.)

�1)6

LES VIVANTES

dirigeant vers le lieu où j ’étais, deux mer­
veilles, l’une marchant après l’autre. »
Ce l'une marchant après l'autre,

c’est

le détail familier, le détail unique, choisi
comme Dante sait le choisir, de façon à ce
que l’ensemble des choses se reconstitue immé­
diatement dans l’esprit du lecteur ou de l'au­
diteur, détail unique qui devient le germe de
toute une synthèse.

Il nous fait évoquer

l’élroitesse de la ruelle médiévale où passent
deux belles jeunes femmes, comme deux mer­
veilles! Kl, parle fait qu’elle précède la bienaimée, Giovanna joue un rôle dans le monde
imaginaire de Dante, mais ce ne peut être le
même rôle qui lui fut attribué par la fervente
admiration de Guido.
lïlle esl d’abord pour Guido l’unique. Les
-autres pâlissent auprès d’elle. Si nous voulons
ressaisir quelque particularité de son aspect,
il sera difficile de ne pas attacher ù la beauté
de Giovanna l’idée d’éclat et d’éblouissement,
t ue ville entière personnifie en elle le prin-

�PRIM AVERA

97

temps, Dante ici joint sa voix à la voix popu­
laire. Son poète la chante : « Le soleil est
moins brillant que son visage. » Pourtant,
elle est pâle, Béatrice est pille aussi, « couleur
de perle, comme il sied à une dame de l’avoir»;
ainsi s’exprime Dante; et plus lard il nous
parlera des vivantes émeraudes de ses yeux.
Ou nous dit que Primavera dut son surnom
ù la couleur verte des siens. N’y a-t-il pas
une sorte de mélancolie en des vers qui
célèbrent la beauté d’une dame morte il
y a six cents ans, et dans ce surnom de
Primavera, bon à rappeler ce que durent les
printemps de la terre? Et son histoire, ou
plutôt l’histoire du sentiment qu’elle inspire,
est une histoire mélancolique. Voilà pourquoi
dans tout cet éclat, on imaginerait facilement
le regard anxieux qui pressentlafin des sen­
timents terrestres, le regard de la Flore dont
les bras vont, par lassitude, abandonner son
riant fardeau,sans doute parce qu’elle arôvé
d’une étoile.
7

�98

LES VIVANTES

Guido chante une image de piété qui res­
semble à sa dame et devant laquelle brûlent
deux lampes, à l ’église San Michele in Orto1.
Les vieux maîtres italiens cherchaient leurs
modèles dans la vie. De là résultaient des res­
semblances bien faites pour exciter les com­
mérages i;t pour amener des distractions dans
l'esprit des iidèles. Plus tard,

Savonarole

s’en scandalisa. Ne songerait-on pas, d’après
une allusion au sonnet de Guido, que les
Franciscains furent en cela les précurseurs
de Savonarole?
La poésie précède toujours les autres arts;
elle leur indique la voie. Homère et Dante don­
nèrent un idéal aux vieux artistes qui travail­
laient le métal et sculptaient dans la pierre.
L’n et deux siècles plus lard, le type floren­
tin n ’avait pas changé: dans ces ruelles de
Florence où Béatrice et Giovanna, saluées
par Dante, avaient passé l’une après l’autre,
1. Dante and /tis circle, par U.-(ï. Itoselli; Lundon,
Elvey.

KUis

cl

�99

PRIMAYERA

comme « deux merveilles », apparaissaient
•alors les jeunes gens ¡1 la tète haute, au re­
gard lier, au port dédaigneux ; les jeunes lilies
aux yeux bridés, à l’ovale arrondi, à la bouche
line, serrée cl volontaire, dont le sourire
relève un peu les coins type allier ou gracieux
auquel les maîtres profonds cl magnifiques
communiqueront leur gloire, leur immorta­
lité.
Quel fut le destin de Giovanna? Survécutelle à Guido? Le vit-elle encore recevoir les
hommages elles tributs d’admiration ? Enten­
dit-elle parler de Pinella, l'humble jeune fille,
«belle comme une reine», que le salut de
Guido avait charmée? Connut-elle le message
de l'inella, traduit en vers par le poète Ber­
nard de Bologne, la réponse légère et galante
de Guido Cavalcanti ? Assista-t-elle à l’exil dou­
loureux de son poète, après la rixe des fêles
de mai, signal de la guerre des Blancs cl des
Noirs? Compatit-elle aux jours de misère? Le
vit-elle revenir à Florence, pour y mourir?

N*UOTHÊ0t/£S U * '* '

�Fut-elle en quelque sorte étrangère au roman
idéal vécu par elle dans l'imagination de
Guido? Peut-être ignora-t-elle les aventures
que son image eut à traverser dans le cœur
du beau diseur en rimes? Alla-t-elle cher­
cher un refuge au fond d’un de ces cloîtres
où se jetaient alors les âmes brisées? Quel
lut le destin de Giovanna? Nul écho de ses
joies ou de ses douleurs n’a traversé les
siècles. « Ah ! les choses humaines! s’écriait
Cassandrc, si elles prospèrent, une ombre
les anéantit, et, dans l’adversité, une éponge
imprégnée d’eau en efface le souvenir, et
c’est sur cela que je gémis plus que sur le
reste. &gt;» Mais, dans l’ombre des ¡\ges, il est
un point lum ineux: un rayon s’est posé sur
un inslant précis, sur cet instant où Dante
rencontra les deux dames. Ce petit lait imper­
ceptible a suffi pour illuminer toute une vie
aux yeux de l ’humanité. Sans doute, elle eût
été surprise, la jeune dame de Florence qui
marchaitdevanlBéatrice, si on lui avaitdit que

�PRIMAVERA

101

col acte no serait jamais oublié des hommes,
et qu'elle apparaîtrait dans cette attitude aux
siècles à venir.
En co jour, à cctto heure, Dante la salua l'rimavera, Dante la doua d’un rôle symbolique.
Hôle mystérieux, mais elle marchait devant
Béatrice, celle qui portait le nom du saint
Précurseur, patron de Florence, et le surnom
signifiant : «elle viendra la première, le jour
où se montrera Béatrice, après la vision de
son fidèle. » Si Béatrice est l’emblème de la
cité de Dieu, Giovanna n’esl-elle pas celui de
la cité des hommes? Cette fois encore, ne
représente-t-elle pas la Florence idéale, mais
terrestre, qui doit venir avant la céleste Béati­
tude, pour laquelle elle travaille? Et ne re­
trouve-t-on pas comme un souvenir de celte
allégorie gracieuse dans les vers célèbres du

Paradis : S’il arrire jamais que /&lt;’ poème
saeré, vers où Dante exprime magnifique­
ment l'espoir d’être, avant sa mort, couronné
poète sur les fonts baptismaux de Florence!

�102

LES VIVANTES

Mais certains oublient leur cité. Dans sa
beauté printanière, elle peut avoir, la Flo­
rence idéale, les yeux las, un peu fous, qu’a
peints lîotticclli ; chaque printemps qui fleurit
renouvelle en son ilme la mémoire des deuils
amers. Primavera, c’est Florence, la Flo­
rence des fêtes de mai, la Florence qui se
pare des floraisons merveilleuses, qui cé­
lèbre le printemps des fresques, des marbres
et des pierres, qui répand, à travers le monde,
un parfum de poésie et de beauté.

Par la

discorde de ses fils, son blason est devenu
vermeil. Une blessure au cœur, elle porte à
pleins bras son fardeau de joie : des roses et
des lis. Hoses pâles des fresques qui vous
effeuillez dans l’ombre des sanctuaires, lis
purs des marbres qui vous exhalez vers les
deux! Giovanna ou Primavera, c’est

Flo­

rence, la Florence des fêtes de mai, la ville
de saint Jean-Baptiste.
A celte époque, Dante n’était pas encore
Gibelin; les Guelfes s’attachaient spéciale­

�PRIMAVERA

103

ment à la grandeur de leur cité; Dante pou­
vait rftver que la sien no ferait un pas vers
l’idéal de justice qui brille aux yeux de tous
les hommes! Il pouvait songer qu'il verrait
ce progrès : des Florentins s’aimant et s’entr'aidant au lieu de s’entre-dévorer. Ainsi
régnerai! Primavera, Béatrice viendrait après
la mort. Primavera préparerait la voie et le
règne de Béatrice.
Kl les regards des hommes anxieux se
tournent encore vers le lieu où doit paratlre celle qui portera des lis et des roses,
quand elle aura donné des vêtements et du
pain, celle qui passera, marchant à travers
les rues étroites, comme une merveille! La
ruelle obscure sera parfumée, illuminée. File
aura nom Primavera, la cité dont tous les
habitants s’aiment, et ses fleurs répandront
un parfum céleste à travers le monde, elle
annoncera le règne de

Béatrice.

Elle se

dirige vers les dénudés, les alVamés. Un mes­
sage d’espérance aux lèvres, (die sait porter

�104

LES VIVANTES

aussi des vêlements et du pain. Les luttes ne
pourront l’arrêter, ni les persécutions l’inti­
mider.
Et, du fond des âges, les hommes la salue­
ront, redisant après Dante :

Ave, Primavei'a!

�Il

LA PIETOSA.

Pas de nom, mais une influence de dou- cour qui se répand à travers les lignes el les
sonnets de la Vita Nuova; je ne sais quel
charme pénétrant, visible sous un voile de
poésie transparente. C’est encore un épisode
de la jeunesse du poète. « Il semblait, écrit
Dante au sujet de celle héroïne, il semblait
que la pitié tout entière fût en elle. » Ainsi
paraît-elle dans le cadre de sa fenêtre, les
yeux apitoyés dans la pâleur de son visage,
blanche comme l’était Béatrice,

et celle

similitude de teint attendrit le cœur de Dante,
après la mort de Béatrice, comme la ressem­
blance des yeux avait incliné vers Mandella
le cœur de Guido Gavaleanli.
('.’est une jeune dame, très jeune cl 1res

�10G

LES VIVANTES

belle. A l ’heure où Dante va ployer sous le
faix de la douleur, il lève les yeux, il l’aper­
çoit à sa fenêtre; elle est douce et pille ; une
immense pitié rayonne de son beau visage;
elle est la compassion.
Oh! la prose exquise et les exquis sonnets!
Blanche comme les lis et les perles, peut-être
pàlit-elle encore lorsqu’elle aperçoit Dante.
« Il arriva que partout où cette dame me
voyait, sa

figure devenait

pille,

presque

coinme'celle d’Amour. » Ainsi la Pitié porte la
couleur de l’Amour. Et Dante désire pleurer
auprès d’elle, mais si grande est la douceur
de sa présence qu’il oublie de verser des
larmes. C’est un sentiment unique. Un combat
s’élève dans l’itme du poète, et le souvenir de
la morte triomphe de cette douceur. C’est
toute l’histoire d’une nuance d’âme.
Un passage du Coiivito — nous le savons —
fait de cette dame la Philosophie. Sans doute,
elle est la Philosophie comme Béatrice est la
Théologie; mais faut-il croire qu’elle en soit

�LA

P IE T O S A

107

moins une belle jeune femme au leint pâle
qui, de sa fenêtre, a fixé sur Dante des yeux
apitoyés? Certains voient en elle la future
épouse du poète, Gemma Donati, la maison
des Donati se trouvant presque adossée à
celle des Alighieri1.
Son nom chrétien est la Compassion. Un
immense amour a submergé les limites des
âmes, et la Pietosa soutire pour l’être aux souffrancesduquel elle compatit. Prenant pourelle
une part de ses souffrances, elle l’aide à por­
ter son fardeau. Nous croirions assez volon­
tiers qu’elle fut une inconnue, qu’elle n ’aima
jamais Dante que d’un amour universel et
fraternel, et qu’elle avait été chercher dans
l’au-delà ce grand secret de consolation qui
transparaissait dans la douceur de ses yeux.
En tout cas, Dante lui-même paraît songer
qu'elle cessera de penser à lui, s’il cesse d’être
malheureux et désespéré.
1. Voir Addington Symonds, Introduction to the studi/ of
Dante; London, Adam und Charles llluck.

�108

LES VIVANTES

Oui, c’est une héroïne chrétienne, un idéal
nouveau luit sur le inonde : « Il semblait que
la pitié tout entière fût en elle. » La jeune dame
pâle aux yeux apitoyés est une des plus lou­
chantes personnifications de cet idéal. Dante
« arrive à ce point que ses yeux commencent
à prendre trop de plaisir à la voir ». lit le déli­
cat sentiment se nuance et s’irise à la façon
d’une perle, qui, par-delà des siècles, fut peutêtre une larme. Dante, vaincu, se retire...
Est-ce Gemma? Piccarda? Nul ne le sait.
On serait tenté de croire à quelque sym­
pathie réelle;

les sonnets inspirés par la

jeune dame pâle el les vers consacrés à Pic­
carda, possèdent, les uns et les autres, le
charme de la plus affinée sensibilité dans
une teinte absolument spéciale de tendresse
et d’émotion. Mais, en ce qui concerne la
dernière, l’émotion du poète est plus pure
encore,

son amitié

trouble sentimental

plus sereine;

aucun

ne parait susceptible

d’eflleurer ce limpide souvenir.

�LA

P IE T O S A

10!)

En symbolisant la Philosophie, la jeune
dame pâle garde ce trait distinctif : la com­
passion. « Je l’imaginai, dit le Convito de la
Philosophie, comme une noble dame, et je ne
pouvais me la représenter autrement que
compatissante. »
Cela signifierait-il que toute une période
de la vie de Dante fut comme enveloppée et
imprégnée de cette influence mystérieuse, et
que cette influence rejaillit jusqu'à ses lec­
tures, ses pensées et ses rêveries? Il lisait
alors la Consolation de lîoèce; il ne séparait
pas son intelligence de son cœur ni de son
imagination; en usant d’une nuance spéciale
de son âme fournie par ces trois facultés,
peut-être sous l’influence d’une femme, et
sûrement sous l’action d’un livre, il peignit
le type immortel et délicieux de la Consola­
trice.
Quoi qu’il en soit, l’àme de Dante ne dut
pas attendre l’heure de l’exil pour se trouver
exilée ici-bas, et la jeune dame pàlc se révèle

�d10

LES VIVANTES

en cette œuvre comme une de celles auxquelles
il appartient de faire entendre sur la terre,
aux âmes exilées, les mots cl les accents de
la Patrie.

�Ili

N ELLA

C o s ì c o m ’io t ’a m a i
N e l m o r t a i c o r p o , c o s i t 'a m o s c i o lt a .

« Comme je t’aimais dans mon corps mortel,
ainsi je t’aime, en étant délivré. »
Ces sublimes paroles sont celles que Dante
place sur les lèvres du musicien Casella. Fn
son voyage d’outre-monde, Dante évoque
avec bonheur, les amitiés anciennes et les
terrestres

sympathies.

Ainsi

retrouve-t-il

Forese, le Forese des sonnets injurieux, aidé
dans la voie de la purification par les mérites
de sa veuve. Voilà comment — les érudits
italiens l’ont ingénieusement remarqué — le
rôle terrestre de Nella semble parallèle au
rôle céleste de Béatrice1. Forese dans le Pur­
1. Voir M. d’Ancona et M. Scherillo.

�gatoire et Dante ici-bas sont aidés, le pre­
mier par les bonnes œuvres de Nella, le second
par l’intercession de Bice. 11 semble que, de
nos jours, plus les vies sont humbles, plus
elles attirent notre curiosité. Nous ne nous
intéressons pas exclusivement aux rois, aux
princesses, aux êtres de génie, aux grands de
ce monde, et nous regrettons parfois que les
broderies des titres pompeux, des aventures
extraordinaires, des dons humains trop écla­
tants, nous dérobent de la vie le subtil,
délicat et mystérieux tissu. C’est pourquoi
nous nous attachons à Nella.
Si Dante, au cours de l’œuvre, salue les
amitiés et les sympathies qu’il rencontre, il
salue également les êtres qui représentent une
de ses idées chères; il rend justice au guelfe
Nino, dont la veuve, Béatrice d’Este, s’était
remariée il Galéas Visconti, de Milan. « Nous
n ’oubliâmes entre nous aucune belle saluta­
tion. » Et tout cœur humain sera sensible
il

la mélancolie humaine de

ces vers :

�113

N ELLA

« Quand tu seras par-delà les larges ondes,
dis à Jeanne, ma

fille, d’intercéder pour

moi près du lieu où l’on répond aux inno­
cents.
« Je ne crois pas que sa mère m ’aime
encore,

puisqu’elle a quitté les bandeaux

blancs (pie la malheureuse doit un jour re­
gretter. »
El Béatrice d’Este, la veuve de Nino, qui
s’est remariée, Jeanne, la veuve de lluonconte,
qui ne se soucie pas de l’ûme de son époux,
font mieux ressortir la vertu de Nella. Dante
adresse un hommage à sa parente : « C’est
ma Nella, dit, selon lui, Forese, qui, par ses
plaintes assidues, m ’a si tôt conduit à boire
la douce absinthe des douleurs.
« Par ses prières pieuses et ses soupirs, elle
m ’a retiré de la côte où l'on attend, et elle
m ’a délivré des autres cercles.
« Elle est d’autant plus agréable à Dieu, ma
bonne petite veuve que j ’aimai beaucoup,
qu’elle est plus seule à bien faire... »
8

�Dans ces vers touchants, il y a quoique
chose comme la familiarité d’un sourire, mais
d’un sourire tout prêt il se mouiller d’une
larme.
L’humble Florentine, qui, trèsjeune encore,
s’est vouée complètement aux bonnes œuvres,
en souvenir de son époux, reçoit le plus
durable et le plus glorieux des éloges humains.
Et des paroles comme celles de Nino, comme
celles de Forese, nous émeuvent, comme si
nous avions à remuer je ne sais quelle cendre
séculaire d'affections oubliées, dont un grand
poète se serait emparé, pour en faire, dans
la nuit des îlges, de scintillantes constella­
tions et de blanchissantes voies lactées. Et,
dans l’œuvre unique, à pleines mains, il a
répandu les trésors mystérieux des âmes,
trésors qu’il excellait à découvrir, car il
n ’ignorait pas que toute âme a, dans ses
profondeurs, des richesses ignorées, comme
le ciel, des étoiles, l’océan, des perles, et la
terre, des pierres précieuses...

�N E LLA

Tous

ces êtres en

115

voie de purification

implorent si tendrement les vivants de la
terre! Les

habitants du Purgatoire prient

aussi pour les pèlerins d’ici-bas ; cet intime
échange, ce lien mystérieux entre les vivants
et les morts, émeut M. Addinglon Symonds,
comme pourrait l’émouvoir une admirable
conception de la poésie. Or, si belle qu’elle
soit et d’autant moins qu’elle est plus belle,
il ne faut point en faire hommage à Dante,
puisqu’il n ’eut qu’à se conformer sur ce
point à renseignement du dogme catholique.
Il se montre un homme sensible aux affec­
tions de la jeunesse et de la famille : « Ton
visage sur la mort duquel j’ai pleuré, dit-il à
Forese... » Il existe un échange de sonnets
attribués à Dante et à Forese dont le ton,
pourtant, estasse/, discourtois ! Dante y incri­
mine Forese, s’y apitoie d’une façon peu
gracieuse sur le sort de Nella, n’y épargne
pas même la propre mère de celle-ci, la bellemère de Forese. D’ailleurs, l’allusion à celle

�116

LES VIVANTES

brave dame paraît ne signifier qu’une chose :
c’est que les mères, au

x iii"

siècle, étaient

assez disposées à vanter leurs filles au détri­
ment de leurs gendres.
« Elle dira (le sonnet finit ainsi) : Hélas!
Le comte Guido l’aurait reçue sans dot dans
sa m aison1. »
Nella ne paraît guère avoir regretté de ne
pas s’être mariée dans la maison du comte
Guido : Eorese eut tout son cœur. Et, malgré
ces taquineries ou ces injures versifiées, il
est clair que Dante aima Eorese. « Ton visage
sur la mort duquel j ’ai pleuré», dit-il h celuici. Mais il y eut peut-être un nuage fugitif sur
leur durable amitié.
Le poète s’informe de Piccarda, sœur de
Eorese et parente de sa femme.
« Ma sœur répond Eorese, ma sœur* si
belle et si bonne... je ne sais lequel des deux
elle fut le plus. »
1. Voir Angelo do GubernatU : *Sm le orme (lt Dante : Dante
e Foreue; Home, 1901.

�NELLA

Nous la retrouverons au

117

111" chant du

Paradis, alors que la lumière de Béatrice
clle-môme consent à s’effacer dans une sorte
de crépuscule pour laisser rayonner, de toute
la suavité de son éclat, l’astre de Piccarda
Donali, dans son atmosphère de perle.
Nella, Piccarda furent, — elles le sont
toujours, — des âmes vivantes. Cela donne
aux vers du poète quelque chose de religieux
et de sacré. Nella nous touche autant qu’Andromaque. Et le délicieux couplet de Monime :
S i t u m ’a i m a i s , P h ô d i m e ,

il fa lla it m e p le u r e r ,

n’atteint pas en nous une région plus pro­
fonde que la plainte de Piccarda, celte autre
exilée, exilée de son vœu : « Ce que fui ma
vie depuis lors, Dieu le sait. » Et tel est le
pouvoir de la lumière : les siècles se succèdent
sans éteindre aux yeux des hommes la lampe
lidèle de la bonne petite Nella, pas plus que
l’astre

mélancolique de la belle et douce

Piccarda.

�IV

GENTUCCA

Buti,

le premier, identifia la dame de

Lucques dont il est parlé au 43* vers du XXIV®
chant, dans le Purgatoire, avec la Gentucca,
nommée un peu plus liant. Les plus anciens
commentateurs ne songeaient pas du tout que
ce terme Gentucca, ici, fût un nom de femme.
Depuis, l’opinion de Buli a prévalu. Celle
dame de Lucques lit passer une douceur ¡1
travers l'exil de Dante. On n’est pas d’accord
sur le rôle qu’elle joua dans sa vie. Les uns,
comme M. de Gubernalis, voient en elle une
veuve de conduite légère; parce qu’elle ne
portait pas encoreàQ voile, on songe qu’elle dul
porter un jour le voile du veuvage, et parce
qu’elle fut blâmée, 011 déclare qu’elle était

�GENTUCCA

119

blâmable. On va même jusqu’à l’opposer à la
pieuse veuve Nella, sans que rien justifie
celle opposition. S’il s’agissait de la donna

Pietra ou de l'inspiratrice de la chanson
montagnarde, l’idylle apparaîtrait d’une tout
autre nature :
0 ma chanson montagnarde, va,
P e u t- ê tr e v e r r a s - tu F l o r e n c e , m a t e r r e ,
Q u i h o rs de soi m e repo usse ,
V id e d ’a m o u r e t n u e d e p i t ié .
Si tu y p é n è tre s ,

v a , d i s a n t : d é s o r m a is ,

M o n S e i g n e u r n e v o u s f e r a p lu s la g u e r r e ;
l . à , d ’o ù j e v ie n s , u n e c h a î n e le s e r r e ,
T e lle q u e si v o tr e c r u a u t é f lé c h i s s a i t ,
D u r e t o u r il n ’a u r a i t p lu s la l i b e r t é .

Plus discrète est l’allusion à Gentucca, de
Lucques, dans le Purgatoire, que cette can-

zone inspirée àDante par son « amourdu Cascnlin ».
« Une femme est née qui ne porte pas en­
core de voile, et qui le fera trouver douce ma
\ille un jour, bien que plus d’un l’en répri­
mande. »
Ces paroles sont placées dans la bouche du

�r '0

LES VIVANTES

poète Buonagiunta degli Overardi, de Lacques,
après qu’il a prononcé le nom de Gentucca.
Celle-ci fut quelquefois assimilée à la « Pargolelta », sur le compte de laquelle Béatrice
s’expri me si dédaigneusement il la lin du Purga-

toire. On paraît oublier que Dante lixa une date
à son pèlerinage d’outre-monde : le vendredisaint de l ’année 1300; or, il ne connut Gentucca que longtemps après, vers 1314, et tandis
que Buonagiunta lit dans l’avenir, Béatrice
accuse le passé. Cette assimilation est enta­
chée d’anachronisme.
Nous nous rangerions plus volontiers à
l’avis de M. de Gubernatis, songeant que les
reproches de Béatrice pourraient avoir trait
à la donna Pietra. Selon Buti, la dame de
Lucques était une « noble dame, appelée madonna Gentucca, de la famille des Hossimpelo », et Dante l’aima, « pour la grande
vertu qui était en elle, et non d’un

autre

amour ». On ajoute qu’elle fut mariée à Bernardo Mori. Minutoli croit retrouver en elle

�GENTUCCA

121

une Gentucca Morla, épouse de Cosciorino
Fondorn, vivant àLucques vers cette époque.
Tout cela montre que les données histo­
riques sont assez vagues; il faut donc appro­
fondir le texte du poète ; or, ce texte contient
peu de mots : « Une femme est née qui ne porte
pas encore dévoilé... »Beaucoup interprètent
ces mots comme une indication de ce que la
mystérieuse Lucquoise

n’était

pas encore

mariée (ni, sans doute, en Age de l'être) en
l ’an 1300. Itien ne nous autorise il penser,
d’après ces vers, qu’elle méritât les répri­
mandes de son entourage. Peut-être ici le poète
fait-il une allusion amère à cette « mauvaise
compagnie » parmi laquelle il devait tomber.
« Car tout ingrate, toute folle et impie,
elle se mettra contre loi... » Gentucca put
être pitoyable, dutencourir la désapprobation
de cetle compagnie « méchante et stupide».
Il semble que le grand poète ne parlerait pas
ainsi d’un sentiment léger ou coupable. Son­
gez donc : un

sentiment qu’il juge digne

�d’une spéciale prophétie! Ktquclle différence
de ton entre l’allusion du poète luequois et
celle de la glorieuse daine! Pourtant,Buonagiunta est une ¡ime en voie de purification,
pleinement entrée dans l’harmonie du plan
divin ; il n’aurait pas ici plus d’indulgence
que Béatrice
- Aussi croit-on facilement que Gentucca fut
une jeune fille ou une jeune lemme de Lucques,
belle, aimable el vertueuse, qu’elle sul aper­
cevoir sur un front humain la gloire du génie
à travers la douleur de l’exil, une sorte de
« Pietosa », comme l’autre, celle qui, de sa
fenêtre, observait Dante, et sur le visage de
laquelle « couleur d’amour et expression de
pitié s’étaienl peintes admirablement ».
Mais Dante, Agé de vingt-cinq à vingt-six ans
lorsqu’il seni il. profondément la douceur de la
Pietosa florentine, en

avait quarante-neuf

lorsqu'il se laissa charmer par la compassion
1. Voir Scarta/.zini : Enciclupedia dantesca. Iloepli, Milan,

�(■ENTUCCA

123

do la clame de Lucques. « Elle m’aima, dit
Othello de Desdémona, pour les dangers que
j ’avais traversés, et je l'aimai pour la pitié
qu’ils éveillaient eu elle. » Dante ne va pas si
loin en affirmant qu’une sympathie adoucit
son exil. Ainsi la mélancolie de Nausicaa
peut éclore parmi les fleurs de Scliérie, au
récit des aventures d’Ulysse ; ainsi, le sou­
rire de Genlucca peut illuminer l’ombre de
la pelite cité médiévale où Dante se courbe
sous le poids de la douleur. Comme la Des­
démona de Shakespeare, peut-être la Genlucca
de Dante écoutait-elle, avec un intérêt inépui­
sable, les récits de cet étranger; comme la
Nausicaa d’Homère, peut-être la Genlucca de
Dante hochait-elle la lêteau nom de ses préten­
dants. Ne voulant pas hâter son choix, aux
perles des fiançailles elle préférait l'étoile de
poésie allumée à son front, l’étoile de poésie
invisible à ceux qui l'entouraient, étincelante*
à travers le crépuscule des ftges.
Et Dante put continuer ¿1 marcher sur la

�124

LES

V IV AN T ES

route de l ’exil, comme le voyageur qui vient
d’apercevoir un beau lis ¡111 bord du chemin,
avec celte différence qu’une (line est plus
douce qu’un lis, et que toute la douceur de
l’Ame, exhalée en prière, en veloppele voyageur
d’une mystérieuse protection.

�DANS LA FORÊT OBSCUR1

��DANS LA FORÊT OBSCURE

A u m ilie u d u c h e m in d e n o ir e

v ie .

Ce premier vers, ouvrant le poème trilogique de la Divine Comédie, a loti te la solen­
nité d’un portail sacré que l’on franchit, le
cœur battant. 11 nous conduit dans le monde
dantesque. Au milieu du chemin de la vie —
à l’âge de trente-cinq ans, songe-t-on — Dante
se dit égaré au sein d’une forêt obscure. Nous
étudierons plus loin la signification symbo­
lique de cette forêt, et nous verrons quelles
influences du monde invisible y sont en jeu
autour de la détresse du poète. Lucie cl Béa­
trice ont pilié de celle âme dont elles se sou­
viennent au sommet de la gloire éternelle. Vir­
gile sera leur envoyé; c’esl lui qu’elles choi­
siront pour en faire le guide de Dante à travers
la forêt sauvage, l’Enfer et le Purgatoire.
Troisàmesdu Ciel, Virgile et Dante — Dante

�128

DANS LA FORÊT OBSCURE

en étant lui-même le point central — consti­
tuent les personnages du drame de la Forêt
obscure. Une de ces âmes, ici-bas, avait été
Béatrice, la céleste amie de l’Alighieri.
11 est peut-être bon de jeter, en arrière, un
regard sur la vie réelle du poète avant de
pénétrer avec lui dans le monde évoqué par
son génie. Celte dame bienheureuse avait été
la compagne de ses jeux d’enfant. Plus lard,
ainsi qu’une idéale apparition, elle avait tra­
versé sa jeunesse : qui fut-elle? Quel

nom

porta-t-elle dans Florence? Parmi les Floren­
tins du xm0 siècle, il y avait un homme de
bien qui devint fondateur d’un hôpital et qui
s’appelait Folco Portinari. Sa fille, nommée
Béatrice, épousa Messer Simone de’ Bardi.
l'eu de temps après la mort de Folco, elle
mourut elle-même, sans avoir eu d’enlants.
Voilà ce que M. Isidorodel Lungo s’est donné
mission d’établir historiquement, après avoir
compulsé les actes notariés de Folco et les
livres commerciaux de la famille de’ Bardi.

�DANS LA FORÊT OBSCURE

Boccace

nous désigne Béatrice

129

Portinari

comme la Béatrice de Dante. Une version du
commentaire de Pietro Alighieri, le propre fils
de Dante, s’accorde avec Boccace sur ce point.
Nous n ’avons pas à rechercher si l’impos­
sibilité est démontrée de ne pas identifier
Béatrice Portinari avec l’enfant de huit ans
sous les auspices de laquelle Dante fait com­
mencer la nouvelle vie, en cette année 1274,
également marquée par l’exil de Guido Guinicelli, le premier maître du « style nouveau ».
On saiL que Dante avait neuf ans. Il avait
sans doute entendu les grandes personnes
disserter

sur l ’amour

idéal,

et

peut-être

rêvait-il de réaliser en lui cet amour, comme
les bambins rêvent de devenir grands voya­
geurs 011 grands capitaines?
M. Isidoro del Lungo

suppose

que les

alliances conclues plus tard entre les Porti­
nari et les de’ Hardi, les Alighieri elles Donati,
avaient un caractère politique, un but de
pacification civile.

�130

DANS LA FORÊT OBSCUKE

Quoi qu’il en soit, la jeune morte pleurée
par Dante fut chantée par l’ami de celui-ci,
Cino da Pistoja :
P o u r q u o i v o t r e c œ u r s o u p ir e - t - il,
A l o r s q u ’i l d o i t p l u t ô t se r é j o u i r ,
P u is q u e D ie u , n o tr e

S e ig n e u r ,

L ’a v o u l u e , c o m m e a d i t u n a n g e ,
A l i n d e c o m p l é t e r lu b e a u t é d u C ie l ?
E n s o n h o n n e u r , je v o u s s u p p lie ,
Q u e v o tre à m e

t r is t e se r é c o n f o r t e ,

Q u e v o u s n ’a y e z p l u s u n c œ u r m o r t ,
N i l a m o r t s u r v o t r e v is a g e .
Q u a n d D i e u l a p la c e p a r m i le s s ie n s ,
E lle d e m e u r e s û r e m e n t a v e c v o u s . . .
C o u r a g e , a y e z c o u r a g e , l ’a m o u r le d e m a n d e ,
E t la p it ié im p lo r e p o u r v o tre r e p o s ...
C o n te m p le z la jo ie

o ù d em eure

V o t r e d a m e t r i o m p h a n t e a u C ie l.
C o m m e ic i- b a s e lle é t a i t u n e m e r v e i l l e ,
E lle e n e s t u n e là - h a u t ,
E t d ’a u t a n t [»lus q u e

la c o n n a i s s a n c e s ’a c c r o î t .

C o m m e n t e lle l'u t a c c u e i l l i e p a r le s a n g e s
A v e c d e d o u x c h a n t s e t d e s s o u r ir e s .
V o tr e e s p r i t v o u s l ’a r a p p o r t é ,
Q u i s o u v e n t e s f o is f a i t c e v o y a g e .
E l l e p a r l e d e v o u s a v e c le s b i e n h e u r e u x
E t l e u r d i t : « Q u a n d j ’é t a i s
D a n s le m o n d e , j e r e ç u s h o n n e u r d e l u i ,
C a r il m e l o u a d a n s s e s d i r e s e s t im é s . »
E lle p r ie D i e u , le v é r i t a b l e S e i g n e u r ,
Q u ’il v o u s r é c o n f o r t e , s e l o n s a v o lo n t é .

�1

INFLUENCES DU CIEL

Dante écoula ccs paroles. Son amour, déjà
si pur, fut transfiguré par la foi. Son esprit
s’habitua à chercher Béatrice dans le monde
invisible, à sentir, sur son àme en proie aux
ténèbres du péché, comme le rellet d’une
mystérieuse et céleste compassion. « J ’es­
père dire d’elle, écrit-il, ce qui n’a jamais été
dit d ’aucune autre. » 11 se plut à rôvcr aux in­
fluences qu’il savait être en jeu autour de sa
destinée, et de la destinée du monde. Et de
son rêve il créa son poème.
Au ciel il voit trois femmes bénies s’occu­
pant de lui. La première est, selon les uns, le
svmbolc de la grâce prévenante; de la d é ­
mence divine, selon les autres; enlin certains
pensent qu’il s’agit de la sainte Vierge Marie.

�132

DANS LA FORÊT OBSCUR 15

Elle aperçoit le péril du poète, y intéresse
Lucie, et celle-ci en prévient Béatrice, la troi­
sième de ces dames du Ciel qui travaillent au
salut de l’égaré. Peut-être Dante veul-il nous
dire que la sainte Vierge obtient pour lui du
Seigneur une grilce ayant la puissance de lui
dessiller les yeux, et que Béatrice entre alors
dans le plan divin où son rôle est d’attirer
son fidèle aux choses d’en haut. Il est frap­
pant de voir ces âmes du Ciel traiter des inté­
rêts d’une finie de la terre. Bien n’est plus
délicieux que cette courtoisie du moyen ùge
qui devient une expression de la charité.
« Lucie, ennemie de tout cœur cruel, dit
Béatrice, s’est attendrie, et est venue dans le
lieu où j'étais assise près de l’antique Rachel.
« Elle m ’a dit : Béatrice, vraie louange de
Dieu, ne vas-tu pas secourir celui qui L’aima
tant qu’il est sorti pour toi du vulgaire trou­
peau?
« N’entends-tu pas sa plainte touchante ? .Ne
vois-tu pas la mort contre laquelle il combat

�sur ce fleuve plus orageux et plus fort que la
mer ? »
Dante prête ¡\la sainte dont il s’intitule le
fidèle ces suaves accents d’éloquence et de
pitié.
Au témoignage de son (ils, il avait une
grande dévotion pour sainte Lucie.
La vierge martyre de Sicile était alors spé­
cialement invoquée dans deux églises de Flo­
rence; 011 la priait pour obtenir la guérison
des ophtalmies ; le poète lui reconnaît ici lepouvoir de concourir à la guérison de l ’aveu­
glement moral.
Cela nous semble conforme au rôle de sainte
Lucie de Syracuse, et la dévotion du poète
envers cette sainte qui possède le privilège
d’être nommée au canon de la messe, n’a rien
de trop surprenant. M. Witte suppose qu’il
est question de sainte Lucie Ubaldini ; celle-ci
vécut dans un monastère de Clarisses aux
environs de Florence, et sa fête tombait au
mois de mai, le mois oii naquit Dante. Mais la

�place qu’il donne ¡'i sainte Lucie dans la rose
éternelle s’accorderait mieux avec la gloire
universellement répandue delà martyre syracusaine.
L’Eglise a recueilli pieusement les motsde
ses lèvres, comme le sang de ses blessures,
pour en parer la robe nuptiale que tous les
siècles ornent de leurs joyaux, lit les mots
deLucie sont aussi jeunes, aussi vivants, quand
nousleslisons maintenant dans les pages usées
d’un bréviaire, qu’ils le furent autrefois, alors
que la martyre les prononçait au grand soleil
de Sicile. Qu’était-elledonc, cette Syracusaine,
destinée à devenir la protectrice d’une con­
trée merveilleuse cl à symboliser, dans le
poème dantesque, la gr&amp;ce illuminante? Une
simple jeune fille qui parla commeun docteur,
enseigna comme un apôtre, et mourut comme
un héros... Avantde mourir pour le Christ, il
lui fut donne de proclamer unedoctrine : celle
dont elle vivait, et pour laquelle elle mourait.
Interrogée, elle publia à voix haute l’excel­

�INFLUENCES DU CIEL

lence de la foi chrétienne. Le préfet Paschasius n’eut pas raison de celle éloquence enflammée: «C ’est bon, dit-il. Les mots cesseront
quand viendront les coups... — Les mois ne
pourront manquer aux serviteurs de Dieu,
répondit la jeune lille, car il leur a été dit par
le Christ, Noire-Seigneur : lorsque vous vous
tiendrez devant les rois el les tribunaux, ne
songez pas à ce que vous direz, mais ce que
vous devez dire vous sera donné à l’heure
même; en effet, ce n’esl pas vous qui parlez,
mais l’Esprit-Saint qui

parle en vous. —

L’Iisprit-Saint est-il donc en toi? — Ceux qui
vivent pieusement et purement sont le temple
d e l’Esprit-Saint. »Nilesaccents de Pythagore
ni ceux de Platon n’atteignirent àcelte simpli­
cité magnifique. L’Esprit-Saint parle el agit
en ceux qui l’aiment; ceux qui vivent pieuse­
ment et purement sont le temple de l’EspritSaint; Dieu demeure en ceux qui sont à Lui.
Nous connaissons maintenant la vie intérieure
de la vierge sicilienne: un perpétuel regard

�130

DANS LA FORÊT OUSCURB

sur le Dieu qu’elle portait en son cœur. On
nous a relaté quelques circonstances de sa
vie extérieure, mais deux de ses phrases nous
eu apprennent autant sur son finie que le
livre

des

Confessions sur l’.lme de saint

Augustin.
La môme douce dame du ciel apparaît à
Virgile au seuil du Purgatoire. Dante som­
meille : « Je suis Lucie, dit-elle ; laissez-moi
prendre celui qui dort. »
La grûce dirige la raison. Iille montre à
Virgile l’entrée par laquelle il passera. Puis
elledépose Dante qu’elle vient d’emporter, et
qui se réveille, le pas franchi. Lui-môme la
verra dans la gloire du Paradis. Dans la
splendeur triomphale de la grande Hose mys­
tique exhalant un parfum de louanges au soleil
de la Divinité, Lucie apparaît en dernier lieu,
retournée aux délices de la contemplatioruqui
continuerait à rayonner dans l'àme, lors même
que les yeux s’en détourneraientune seconde
pour éclairer la voie du pécheur égaré.

�Béatrice esl le symbole de la Théologie ;
mais, au début de l ’œuvre, elle nous donne
aussi,

pour la vie active, un bel exemple

d’apostolat chrétien.
Elle jo uil de la contemplation qui fait les
bienheureux.

Lucie lui révélant la misère

d’une âme en péril, elle abandonne, pour
un instant, sa place glorieuse; elle ne craint
pas, cette dame du ciel,« afin de venir en
aide au pécheur», de « laisser ses traces en
enfer ». Rien ne surpasse la beauté du récit de
Virgile : « J ’étais parmi ceux qui demeurent
en suspens; une femme m ’appela, bienheu­
reuse et si belle,quejela priai dcmedicler ses
ordres. Ses yeux brillaient plus que les étoiles;
humble cl. douce, d’une voix angélique, elle
commença son discours : Amecourloise de Mantoue dont la gloire subsiste dans le monde et
durera tout autant que le mouvement [moto),
mon ami, non pas celui de la fortune, est embarrasséde son chem in...» Mon ami, non pas
celui de la fortune. Combien de misères et de

�déceptions le poète enveloppc-t-il sous celle
plainte voilée? En môme temps, n’y a-t-il
pas une fierté secrète h se dire l ’ami de Béa­
trice, et non celui de la fortune! «Je suis Béa­
trice... Je viens du lieu où je désire retourner;
l’amour me fait agir... » Oli! certes, dans la
pensée de Dante, il n ’est

pas question de

l’amour romanesque et profane, mais c’est de
l ’amour de Dieu qui est en elle que Béatrice
aime les âmes errantes de la terre, avec une
nuance spéciale peut-être, voulue par Dieu en
elle, pour celui qu'elle attira « hors du vul­
gaire

troupeau ». Virgile s’étonne

de son

audace: « On ne doit craindre, dit-elle, que
ce qui peut nuire à autrui. Nous ne devons pas
nous effrayer des autres choses. Je suis telle,
par la grâce de Dieu, que votre misère ne
m ’atteint pas, non plus que les flammes...»
L’amour pousse à travers les cités dolentes
de la terre les âmes qui portent ici-has un
message du ciel ; ce n’est pas assez d’avoir les
mains pleines si l’on a le cœur vide, et le

�INFLUENCES DU CIEL

139

cœur humain n’est comblé que par Dieu.
Béatrice est une âme, Béatrice est une
apôtre, mais Béatrice est également une allé­
gorie ; elle figure un rayon de la miséricorde
divine descendant

travers les crimes elles

ténèbres d’une âme pécheresse, el sollicitant
doucement la raison du pécheur à se mettre
on mouvement sous cette influence céleste.
Virgile est la raison humaine; Dante, guidé
d ’abord par Virgile, entreprend le voyage
redoutable. La pensée de Béatrice le soutient
au milieu des terreurs de l'Enfer, au milieu
des épreuves du Purgatoire; il la sait fidèle
comme la grâce dont elle est l’emblème. Il
s’entretient d’elle avec Virgile, et de parler ou
d’entendre parler de Béatrice, cela lui donne
la force de traverser la flamme purifiante.
Ainsi l’influence de Béatrice n’est jamais
absente, el Virgile apparatl en quelque sorte
comme son représentant.
Pour mieux comprendre le rôle de Béatrice,
il faut peut-être envisager aussi celui de son
envoyé, de son serviteur, de Virgile.

�Il

LA RENCONTRE

i
Obéissant à la dame, il s’est levé, mis en
marche. Il rencontre Dante au sein de la forôt obscure, où celui-ci s’est égaré.
Cette forêt est un « état d’ûme». C’est pour­
quoi sans doute elle est si sauvage, si âpre,
si épaisse, et « si amòre que la mort ne l’est
guère davantage ».
Et la poésie apparaît grandiose et désolée
comme cette âme en détresse..
Est-il vrai que Dante ait ainsi magnifique­
ment représenté, à son premier moment,
cet acte de la vie quotidienne du chrétien qui
s’appelle l’examen de conscience? 11 parait
difficile de le nier; le regard de terreur jeté
sur la forêt inextricable marque une phase

�LA HENCONTIŒ

141

de la vin intérieure. La beauté du symbole n’a
rien qui doive nous surprendre. Elle s’adapte
à la beauté du sujet. Le moyen âge a senti ce
qu’Frnest llello, parlantd’une contemporaine
de Dante, appelle «l’affinité des choses intimes
et des choses sublimes ». Dante sachant d’où
viendrait le secours avait regardé en haut :
ainsi se conforme-t-il encore à toute la mys­
tique du moyen âge ; se connaître soi-même
conduirait au désespoir si, dans la connais­
sance de soi-même, 011 ne trouvait surnaturellement impliquée la connaissance de Dieu
eide sa miséricorde. Un sommet se révèle,
illuminé de glorieux reflets, mais le voyageur
n ’a point d’ailes, et comment atteindre si
haut!

Béatrice est encore loin. Qui donc

accompagnera Dante jusqu’à Béatrice? Dès
ce premier chant, Virgile est désigné. Béa­
trice est la Foi, l’Am ourdivin, la Hévélation,
la Théologie. Virgile, nous l ’avons dit, figure
la liaison humaine, et son rôle si délicat, si
tendre, si gracieux, saura se conformer à

�142

DANS LA FORÊT OBSCURE

toute 1» rigueur du symbole philosophique
qu’il a mission de personnifier.
Au moment où Dante recule devant les
trois bêtes mystérieuses de la forêt, Virgile
apparaît plus mystérieux encore... « Devant
mes yeux s’olirit quelqu’un qui, par son long
silence, semblait devenu muet... » C’est Vir­
gile; mais n’est-ce pas aussi la raison con­
damnée au mutisme par l’oubli du poète.
Quelle beauté pathétique enveloppe l’entrée
de cette ombre silencieuse!
Hlie se meut sous une influence cachée,
venue du ciel.
« Une àmc viendra, plus digne que moi de
ce voyage; à mon départ je te laisserai avec
elle.
« Car cet empereur, qui règne là-lmut, ne
veut point, parce que je fus rebelle à sa loi,
qu’on vienne par moi dans sa cité...»
("est encore Virgile qui parle, mais plus
qu’à Virgile peut-être le poète songe à celte
pauvre raison incapable d’atteindre la béati­

�LA RENCONTRE

143

tude, cl d’arriver par ses propres forces au
monde de la Révélation. Il se souvient ici de
la faute d’Adam.
Pour le salut de son àme, Dante visitera
l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis.
L’égaré suit docilement Virgile. Ne perdraitil pas cœur tout d’abord, s’il n’avait ce guide
fidèle? Ils arrivent au sinistre rivage. On se
souvient du vers:
C o r n e d ’a u t u n n o s e le v u u le f o g l io . . .

Les feuilles d’automne impriment une mé­
lancolie au rêve des poètes, et pour eux il
semble qu'elles s’associent naturellement à
de lugubres visions.

Nous avions déjà la comparaison du vieil
Homère; il en est de la race des hommes,
comme de celle des feuilles.
En son livre sur Virgile au moyen i\ge,
M. Comparclti étudie le Virgile dantesque;
il retrouve en lui le Virgile familier aux
imaginations médiévales, mais il le retrouve

�144

DANS LA FORÊT OBSCURE

transposé dans le ton du génie, c’est-à-dire
recréé. Virgile passait tantôt pour un mage,
tantôt pour un prophète; les légendes du
peuple napolitain en faisaient une sorte de
génie tutélaire du pays. On lui attribuait des
aventures fabuleuses ; l’usage était alors assez
courant d’ouvrir son livre au hasard, pour
déchiffrer dans ses vers les secrets de l’ave­
nir. L 'Enéide était regardée comme un poème
symbolique, et le prestige du « vates» n ’était
pasloin d’égaler celui delà Sibylle. Mais toutes
les

interprétations

quand apparaît

au

antérieures
seuil

s’effacent

du xiv" siècle,

marchant du pas des ombres, cet être pensif
et courtois dont

le front ceint de lauriers

porte le signe d'une mélancolie inguérissable.
Aucun personnage de Dante n ’est plus com­
plexe que ce Virgile. Comme M. Comparetti
le fait observer,

il ne précède pas seule­

ment Béatrice; en quelque sorte, il dépend
d’elle. Sans la sollicitation de Béatrice, il
serait demeuré dans ses limbes.

�LA.

RENCONTRE

143

La première œuvre de la dame du ciel fui
de le solliciter il se mouvoir.
11 ligure pour nous la nature humaine, la
poésie, la raison. S’il n’élailque raison, nous
pourrions songer qu’il usurpe le rôle d’Aristote, le « maître de ceux qui savent », mais
Dante l’a choisi sans doute en tenant compte
de ces raisons du cœur que ne peut dédaigner
la poésie.
Nous allons l’envisager sous ce triple aspect,
et nous acheminer ainsi, comme Dante, vers
Béatrice.
II

Une douce lumière baigne les prés (leuris
où dissertent les sages de l ’antiquité.
Nous ne savons si cette lumière égale le
soleil terrestre; en tout cas, elle n’a rien de
commun avec la lumière surnaturelle dont la
lumière naturelle semble il peine être une
ombre.
Ces sages ne souffrent p ascep endant, ils

�146

DANS LA FORÊT OBSCURK

ont le désir sans l’espérance; on ne peut les
dire heureux. Ils habitent entre les murs d’un
château symbolique &lt;i sept portes, à sept
enceintes. Les commentateurs, en ces portes
reconnaissent les sept arts libéraux, en ces
enceintes, les sept vertus naturelles.
Si nous sondons la pensée de Dante, n’y
trouverons-nous pas une réminiscence de
l ’Evangile de saint Jean : « Le Verbe est cette
vraie lumière qui éclaire tout homme venant
en ce monde ». Un reflet divin baigne les
sommets de la raison naturelle ; ces êtres
n’ont pas su s’élever à la connaissance de
l’astre d’où provient ce reflet. Ils sont sages
selon la sagesse humaine. Antigone n’était pas
seule il proclamer l’existence des lois qui ne
furent point écrites et ne seront jamais eil'acées. Sans doute, cette sagesse est un pâle et
lointain reflet de la sagesse divine, et le lan­
gage de la Bible nous apparaît plus lumineux
que celui de Sophocle.
« Ce n’est pas d’aujourd’hui, dit son Anti-

�LA

HENCONTRE

147

gone, ce n ’est pas d’hier que ces lois existent ;
elles sont éternelles, el personne ne sait quand
elles ont pris naissance. » Signe héréditaire,
marque mystérieuse, imprimée au front de
l’enfant perdu ! Mais la Bible enseigne ce que
Sophocle ignore. Interrogeons-la; c’est au
nom de la sagesse qu’elle va nous parler :
« Je suis de toute éternité, avant que la terre
lïit créée. Les abîmes n’étaient pas encore, et
déjà j ’étais conçue ; les fontaines n ’étaientpas
encore sorties de la terre, la pesante masse
des montagnes n’était pas encore formée;
j’étais enfantée avec les collines. »
Virgile demeure avec les snges de l’anti­
quité. 11 a tous les charmes inhérents à la
nature humaine : la pitié, la douceur, la ten­
dresse, la vie. Avec quel tact el quelle cons­
cience il remplit sa mission! Quelle droiture
el quelle prudence il révèle! Quelle grâce dans
la mélancolie ! Quelle délicatesse dans la sen­
sibilité!
El parce que la naluie, incomplète, hélas!

�148

DANS LA FORÊT OBSCURE

en elle-même, est pourtant exquise chez Vir­
gile, son rôle est imprégné de poésie. La poésie
émane de lu i; elle constitue son erreur.
Dante songe sans doute

qu’il doit à son

maître latin d’en avoir appris le secret pro­
fond, qu’il l’a reçu de Virgile, et non de Cavalcanti ni de Guinicelli, ni d’aucun des grands
Italiens du moyen âge. En un passage fameux
de l’Enfer, il reproche à Guido Cavalcanti
d’avoir trop dédaigné Virgile,

et il aban­

donne volontiers la pléiade de ses contempo­
rains pour se joindre ii la constellation des
poètes antiques : « C’est Homère, poète sou­
verain; après lui vient Horace le satirique ;
Ovide est le troisième,

et le dernier est

Lucain... » Virgile les désigne ii son compa­
gnon :
« Ainsi je vis se réunir la belle école de ce
prince du chant sublime qui, au-dessus de
tous les autres, vole comme l’aigle.
« Lorsqu’ils

eurent

discouru ensemble

quelque peu, ils se tournèrent vers moi avec

�LA RENCONTRE

lit)

un geste de salut dont mon maître se prit à
sourire ;
« Et ils me firent encore plus d’honneur, car
ils m ’admirent en leur compagnie, de sorte
que je fus le sixième parmi ces grands génies. »
La postérité n’a pas blâmé Dante de s’êlre
joint au groupe d’Ifomère et de Virgile. Se
souvenait-il de la petite barque sur laquelle
il avait rêvé de voguer, avec Guido, Lapo et
les Irois dames : Béatrice, Giovanna, Lagia?
Ce premier rêve semble modeste

côté du

second. S’il révère, s’il salue les philosophes,
Dante ne se senl point avec eux dans la même
familiarité. La poésie explore les sommets de
la spéculation et de la contemplation; cela
ne lui coûte pas, elle a des ailes, mais on lui
prête volontiers ces mains de Virgile qui se
posent si suavement sur les petites fleurs de
la terre, mains douces el pitoyables, capables
de mettre un baume sur les blessures el de
redresser, sans la briser, une lige penchée.
Elle donne une grilcc à ce qu’elle effleure.

�130

DANS L A

FO RÊ T

OBSCURE

Les îles riantes des mers hellènes, les fières
petites cités de l’Italie médiévale ont gardé
dans leurs noms un prestige d’avoir été nom­
mées par Homère ou par Dante: l’ enchante­
ment des harmonies auxquelles leurs syllabes
furent mêlées; on songe qu’il y a dans le
rythme, nous ne savons pourquoi nicomment,
un

écho des choses indicibles qui furent

pensées « quand les abîmes n ’étaient pas
encore... » Parce qu’il était poète, on croyait
que Virgile était prophète; son Eglogue à

Pollion fut considérée comme une prophétie;
elle concernait pour les uns le premier, pour
les autres le second avènement du Christ.
Dante attribue à Virgile le mérite de la con­
version de Stace. On se souvient des paroles
qu’il met dans la bouche de celui-ci, paroles
adressées à Virgile : « Tu as fait comme
quelqu’un qui va de nuit, portant une lumière
dont il ne s’aide pas, mais qui, derrière lui,
rend les personnes sûres de leur chemin,
« Alors que toi, tu as dit : le siècle se renou-

�LA

RENCONTRE

151

vclle, la justice revient avec les premiers
temps du genre humain, et une nouvelle race
descend du ciel. Par loi, je fus poêle; par toi,
je fus chrétien. »
Pauvre Virgile qui porte la lumière dont il
ne sut s’éclairer!
11 a gardé toute la tendresse de la nature
humaine : « Par l’amour de la Marcia », dil-il
ii Calon, mais les « yeux chastes » de Marcia
sont, désormais sans pouvoir sur l’austère
Romain, et Caton relève la méprise de Virgile.
Grîlce au génie de Dante, nous oublions le *
symbole pour nous attacher au personnage;
nous nous surprenons à l’aimer comme un
frère humain ; nous rêvons devant la suavité
du geste qu’ont les mains en se posant sur
l’herbe fraîche, et devant la mélancolie du
front qui se penche sur un douloureux sou­
venir :
« Race humaine, contentez-vous du quia.
Si vous aviez pu tout voir, il n ’eût pas été
nécessaire que Marie enfantât.

�132

DANS LA FORÊT OBSCURE

« Et tels onl désiré vainement dont eût été
satisfait le désir qui leur est imposé comme
un supplice.
« Je parle d’Arislote et de Platon, et de beau­
coup d’autres. — Ici il pencha le front, ne dit
plus rien et resta comme troublé. »
Souveraine beauté, souveraine émotion du
silence ! Aucune plainte ne serait aussi pathé­
tique, et Dante, le poète de l’âme, a su nuan­
cer tous les silences, depuis le silence humain
d’une âme qui se replie sur elle-même jus­
qu’au silence surnaturel d’une âme éblouie
par la vision divine, ce silence dont les si­
lences terrestres

ne sotil qu’une ombre,

comme la lumière des astres est une ombre
de la lumière éternelle.
. Il prouve que le silence est la suprême
éloquence de l’âme. Et comme elle en parle,
celte contemporaine de Dante â laquelle
nous faisions allusion, la bienheureuse A n­
gele de Foligno : « Quand je cherche la source
du silence, je ne la trouve que dans le double

�LA

RENCONTRE

15:$

abîme où l ’immensité divine est en tête-à-tête
avec le néant de l’homme. » En son Paradis ,
Dante saura chanter ce silence; celui de
Virgile nous charme par une grâce faite de
courtoisie et de discrétion.
Un reproche de Caton touche profondé­
ment Virgile : « 11 me semblait avoir des
remords lui-mème. Conscience digne et pure,
comme une petite

faute est pour loi une

amère morsure ! » Mais, en lui reconnais­
sant tant de dons et tant de grâces, pour­
quoi Dante ne sauve-t-il pas Virgile, comme
il sauve Trajan et Caton? Si vivante est la
fiction du poète, qu’on serait tenté de lui
reprocher cet arrêt comme un effet de l’in­
gratitude. 11 n ’aurait pas été le premier à
s’attendrir sur

le destin

du chantre de

YEnêide. Une jolie légende circulait à ce
sujet parmi les hommes du moyen i\ge. On
racontait que saint Cadoc et saint Gildas, se
promenant ensemble sur une plage d’Irlande,
le premier tenant un volume de Virgile,

�DAN S L A FO RÊ T OBSCURE

avaient abordé le problème du salul du poète.
Saint Cadoc avait

commencé

par verser

des larmes, tant l’incertitude sur ce point
lui semblait douloureuse. Une rafale de vent
arracha de ses mains le volume qu’elle em­
porta au sein îles îlots. Le bon saint était
consterné. Kentré dans sa cellule, il fit le
vœu de ne boire ni manger jusqu’à ce que
lui fût révélé le destin de ces païens qui,
dans le monde, ont chanté comme les anges
du ciel. 11 s’endormit, et, dans son sommeil,
il entendit le murmure d’une voix argentine:
« Frie pour moi, prie pour moi, ne te lasse
pas, car je chanterai là-haut éternellement
les miséricordes du Seigneur. » Le matin
même, un pêcheur vint offrir au saint le
produit de sa pêche, c’est-à-dire un saumon
dans l’intérieur duquel se retrouva le pré­
cieux volume.
Il n’eût guère coûté à Dante de se conformer
à la légende de saint Cadoc. Non, sans doute,
mais on oublie que Virgile est un symbole,

�LA RENCONTRE

155

le symbole de la raison humaine, el que la
raison ne saurait atteindre d’elle-même au
monde de la révélation. Voilà pourquoi le
Virgile dantesque doit disparaître au sortir
du Purgatoire. Et, comme toujours, Dante
sait transformer en beautés poétiques les
exigences philosophiques ou théologiques de
la doctrine. Est-il, dans la vie intérieure,
une heure plus tragiquement belle que celle
où la raison se soumet, non parce qu’elle
abdique, mais parce qu’elle juge, selon l’ex­
pression de Pascal, qu’elle doit se soumettre ;
toute la beauté mystérieuse et solennelle de
cette heure semble avoir passé dans les vers
qui sont les dernières paroles de Virgile.
« Le feu qui n ’a qu’un temps el le feu
éternel, tu les as vus, mon fils, et le voilà
venu à un point où par moi-même je ne puis
rien voir au delà.
« Je t’ai amené ici par mon intelligence
el mon art; prends maintenant la volonté
pour guide ; tu es sorti des voies escarpées,

�156

DANS

L A FORÊT OBSCURE

tu es sorti des voies étroites... N’attends
plus mes discours et mes conseils; ton libre
arbitre est droit et sain, et ce serait faillir de
ne point faire selon ton jugement.
« Donc, te plaçant au-dessus de loi, je te
couronne et je te mitre. »
Comme on sent qu’il ne déchoit pas en
accomplissant cet acte de renonciation! lit
la raison ne déchoit pas non plus quand,
ayant parcouru son domaine, elle accepte
de reconnaître ses limites. N’est-ce pas son
acte le plus haut que de juger qu’elle doit
se soumettre? Ce qui la dépasse ne la con­
tredit pas nécessairement. Un penseur nous
dit que le dernier terme de l’intelligence
humaine est de comprendre la nécessité de
l ’incompréhensible. Pascal s’offrait aux élé­
vations par les humiliations... La raison
humaine se conformant ii l’ordre jette dans la
totale harmonie une note de suprême beauté.
« Je t’ai amené ici par mon intelligence
et mon art...

�LA

RENCONTRE

157

« Donc, te plaçant au-dessus de toi, je te
couronne et je te mitre. »
Ainsi se termine, au seuil du Paradis, la
mission de celui qui fut rencontré comme un
sauveur dans la Forêt obscure.

��LES MORTES
Sous la conduite de Virgile, Dante a commencé
son voyage dans l’enfer ; il rencontre Marcia
Francesca et Manto.

,

��1

M ARCIA

« Je vis ce Brutus qui chassa Tarquiu, et
encore Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie1. »
Dante

place ici Marcia parmi les nobles

femmes (le l’antiquité, dans la lumière mys­
térieuse des limbes, sur la fraîche verdure
de la prairie où dissertaient les sages du Paga­
nisme : « Ils parlaient rarement, et d’une voix
douce... »
Au début du Purgatoire, Virgile croira
pouvoir évoquer ce souvenir en présence de
Caton qui fut l’époux de Marcia : « Je suis
du cercle où sont les yeux chastes de la Mar­
cia qui semble encore te prier, ô cœur saint,
de l’avoir pour compagne : par son amour,
1. E nfer, chant IV.
11

�162

I-ES MORTES

laisse-toi fléchir pour nous. » Mais il apprend
que Marcia n ’a plus d’influence sur Caton.
S’il n’y avait, au sujet de Marcia, ([lie ces
deux allusions, son rôle dans l’œuvre dan­
tesque aurait 1111 intérêtminime ; le Conoito lui
fait la part plus belle : Marcia triomphe dans
le xxviii* chapitre du IV" traité. lille repré­
sente, suivant Dante, Filme noble. Elle fut
mariée

Caton, puis à Uortensius, selon le

consentement de son père et la volonté de son
premier époux; ensuite elle devint veuve
d’IIortcnsius; alors elle pria Caton de l’épouser
une seconde fois, et celui-ci consentit à ce
nouveau mariage.
La virginité de Marcia signifie pour Dante
l’adolescence;

son

premier

mariage avec

Caton, la jeunesse; le temps où elle fut
l’épouse d’Hortensius, l’àge m ûr; son veu­
vage, la vieillesse, et son second mariage
avec Caton, le retour de l’âme à Dieu dans
la vieillesse. Et tout ce symbolisme bizarre
se condense, semble-t-il, en un vers magni-

�MARCIA

lique du Purgatoire : on pourrait appeler le
veuvage de Marcia :
L a b o n n e d o u le u r q u i

n o u s r e m a r ie à D ie u .

La même expression : se remarier à Dieu
apparaît dans la quatrième canzone du Con-

vito. Nous avons à noter, dans cette canzone,
la définition des vertus qui conviennent aux
différents âges de la vie, et correspondent
aux différentes phases de l’histoire de Marcia :
l’àme est obéissante, douce et timide dans la
première période; dans la jeunesse elle est
mesurée, courageuse, pleine d’amour et de
louanges courtoises; l’ilge mftr la fait pru­
dente et juste ; dans la vieillesse, elle se rema­
rie il Dieu en contemplant sa fin. « Le soir
de la vie apporte avec soi sa lam pe1 », a dit
un penseur moderne.
lin lisant dans le Convito ce xxvm e cha­
pitre du IV0 traité, comment ne pas le voir
baigné d’une lumière sereine, pareille à celle
1. Joubcrl, Pensées.

�164

LES MORTES

qui répand tant de douceur et tant d’apaise­
ment, en automne, à l ’heure du soleil cou­
chant? Le marinier rentrant au port doit
replier ses voiles, nous devons aussi replier
les voiles de nos actions mondaines,

en

tournant vers Dieu tout notre esprit et tout
notre cœ ur1. Alors « l’âme attend la lin de
cette vie avec un vif désir : elle croira sortir
de l’auberge, et retrouver sa propre maison,
achever le voyage et rentrer dans sa cité ».
Comme on le sent las, Dante, de toutes les
auberges et de tous les chemins de l’exil!
Et, dans l’éloignement de Florence, il trans­
pose son beau rôve du retour. C’est la cité du
ciel qui va l’acueillir : « Comme vers celui
(pii revient d’un long voyage, avant qu’il
franchisse la porte de la cité, s’avancent les
citoyens de celte ville; ainsi les citoyens
de la vie éternelle s’avanceront à la ren­
contre de l’âme noble; et ainsi fait-elle par
1. Convito, trattato quarto, capitolo xxvm.

�M A R C IA

165

ses bonnes oeuvres el ses contemplations que,
étant déjà retournée à Dieu el s’étant abstraite
des choses mondaines, il lui semble voir ceux
qu’elle croit auprès de Dieu. » « Dieu ne veut
de nous que le don du cœur. » Sans doute
notre intelligence seule ne lui suffirait pas,
et c’est Dante qui glorifie de la sorte le cœur
humain ! De plus, l’âme noble bénit le chemin
parcouru, si dures qu’aient été les épreuves!
Elle est semblable au « bon marchand qui
arrive au port; il examine son bagage et se
dit : Si je n’étais passé par là, je n’aurais pas
eu ce trésor, et je n’aurais pas eu de quoi me
réjouir dans ma cité ; c’est pourquoi je bénis
le chemin parcouru. »
Quelle bénédiction planait donc sur ce che­
min si dur, lorsqu’il fallait manger le pain de
l ’exil, et « monter ou descendre par l’escalier
d’au tru i1 ». Dante avait compris la significa­
tion de la souffrance ; elle avait mûri son âme
i. Parodia, chant XVII.

�LES MORTES

pour l ’instant suprême, et l’idéale

Marcia

qu’était celte grande ¡line, de même que la
veuve d’Hortensius implorant Galon, implo­
rait du Seigneur l’union mystérieuse, par la
bonne douleur qui nous remarie à Dieu.

�FR A N C E S C A

Après Béatrice, elle est la plus célèbre des
héroïnes de Dante. Françoise de Rim ini, c’est
le nom qui lui reste dans la mémoire des
hommes;

mais elle s’appelait

exactement

Francesca da Polenta1, puisque son père était
ce Guido Vecchio, de Ravenne, de la famille
des Polenta, qui fut l’aïeul de Guido Novello,
le dernier hôte de Dante exilé. On a parfois
confondu les deux Guido. C’est ainsi que
Carlyle imagine la petite Francescacommeune
joyeuse enfant s’amusant sur les genoux du
poète. Elle était la tante, et non la tille de
Guido Novello. Boccace nous raconte son
1. Voir La Francesca da Itimini dal doctor Luigi Tonini;
llicci : Ultimo Rifugi/io ; Yriarto : Françoise de Rimini.

�i()8

LES MORTES

1 risle roman. Pour des raisons politiques, elle
fut mariée à Gianciotto, de la famille des
Malatesta de Itimini. D’après le conteur, afin
de persuader la belle jeune tille, on lui fit
croire que Paolo, frère de Gianciotto, était
son futur époux. Dès qu'elle eut aperçu d’une
fenêtre celui qu’elle croyait être le prétendant
il sa main, elle ne fut plus maîtresse de son
cœur, et donna son amour pour la vie. Paolo
était doué de beauté, Gianciotto affligé de lai­
deur. Ce Paolo était marié : sa femme s’ap­
pelait Orabile Béatrice. Francesca et Paolo
se voyaient souvent. Boccace semble insinuer
que le récit de Dante calomnie la jeune femme.
Sur des rapports, Gianciotto, pris de jalou­
sie furieuse, revint secrètement à ltim ini;
Francesca lui apparut seule, Paolo ayant eu
le temps de s’enfuir; mais un clou retint le
manteau de celui-ci; Gianciotto, le décou­
vrant, voulut se précipiter sur son frère;
Francesca s’interposa : elle reçut la dague en
pleine poitrine.

Le meurtrier retira cette

�FRANCESCA.

1G9

dague de la blessure el l’enfonça dans le
cœur de Paolo qui mourut également. Fran­
cesca et Paolo furent, suivant la légende, en­
terrés dans le même tombeau, Gianciotto se
remaria; mais une touchante

victime

du

drame, n’est-ce pas cette petite Concordia, la
fille unique de Francesca, qui devait être
d’âge à souffrir de l ’absence des caresses ma­
ternelles, cl qui tomba sans larder sous l’autorilé d’une belle-mère, dans le palais même
de la sanglante tragédie?
Cette légende du tombeau unique circula
sans doute dans l ’Italie contemporaine, et
peut-être inspira-t-clle le chant dantesque.
Voilà donc où prit racine cet épisode poé­
tique qui, dit-on, fleurit comme un lis la
gorge sombre du Tartare. Quelle douceur en
ces accents désespérés! Carlyle ne s’y trompe
pas : ce sont les accents d’une flûte chantant
la mélodie d’infinie détresse. L’âme de la
musique est dans cette plainte.
Pareille à des colombes...

�LES MORTES

170

Quand il le veut, aucun poète n’est plus
doux que le grand Florentin1.
La Francesca de l’histoire, malgré le roman
de Boccace, apparaît, quand on a feuilleté les
livres, beaucoup moins poétique que la Fran­
cesca de la Divine Comédie. « Elle est son
propre idéal », déclare-t-on de celle-ci, une
admirable création du génie, et ne ressemble
peut-être pas beaucoup à la fille des Polenta.
C’est la Francesca de Dante qui inspire les
poètes, suscite les tragédies, évoque les ta­
bleaux. M. de Sanctis lui consacre une cé­
lèbre étude2;
E t c ’e st à ta F r a n ç o is e , à to u a n g e d e

g lo ir e ,

s’écrie Alfred de Musset... On fait d’elle une
sœurd’Yseult, delareineGenèvre, de toutes les
grandes amoureuses du moyen ilge, et Paolo
devient l’émule des Tristan, des Lancelot8.
1. Sur les paroles de Francesca* voir Franz Xuver Kraus,
Essays, 2° vol., Berlin 1901.
2. Voir la Nuova Antologia.
3. Voir Flegrea, 1900 : Paolo Savj Lopez ; Le Sorelle di
Francesca.

�FRANCESCA

171

Elle 110 semble pas moins douce que la plu­
part des héroïnes dantesques. Ecoutons ses
paroles :
« La terre où je suis née est située sur le
golfe où le Pô descend avec tous les fleuves
qui le suivent pour y avoir sa paix... » Avoir
sa paix! N’esl-ce pas toute l’aspiration de
l’exilé? N’y a-t-il pas, en cette phrase, outre
le regret de Francesca, celui de Dante? En ce
monde les fleuves ont pour se reposer la mer.
Et les iïmes! Ah! puissent-elles ne pas être
battues de tous les vents!
En quel jour d’automne, sous un ciel de
tempête, parmi les tourbillons de nuages, de
feuilles mortes et d’oiseaux migrateurs, Dante
a-t-il rêvé ce cinquième chant de l’Enfer? Il a
surpris l’immense fuite et l’immense plainte
des choses. Alors, il s’est souvenu de Flo­
rence : « 11 n’est pas de plus grande douleur
que de se rappeler un temps heureux, alors
qu’on est dans la misère. »
11 a prêté ce mot à Francesca.

�172

LES MORTES

Les tourbillons s’arrêtent un instant, le vent
se tait, l’orchestre infernal fait silence, et
Francesca parle, Francesca chante le délicieux
solo d’une délicieuse mélodie en mineur.
Et c’est Filme du poète qui chante sa mé­
lodie, l’âme douloureuse parce qu’elle fut
agitée de tous les souffles et de toutes les
tempêtes, parce que des ténèbres lui voilèrent
parfois les idées éternelles. Sa nostalgie trouve
un écho dans le gémissementde l’héroïne.
Malgré toute

la douceur de Francesca,

M. Scherillo songe qu’elle est capable de
haine : « Là, Caïn attend celui qui nous ôta la
vie. »
Cette mention lui fait songer qu’elle mou­
rut en haïssant; il attribue à cette haine la
consommation de sa perte, tandis que la Pia
fut repentante et pardonnée.
Plus encore qu’à Francesca qui parle et
chante, Dante songe à celui qui pleure et se
tait, puisque, nous dit-il, la compassion de ces
larmes fit s’évanouir le douloureux pèlerin.

�III

MANTO

Par une étrange coïncidence on a découvert
une pièce d’un procès d’envoûtement, pièce
incomplète et fragmentaire,

mais

où

se

trouve conservé un curieux témoignage. Ce
procès date de l’an 1320; un personnage ra­
conte que certain Visconti, de Milan, lui de­
manda de pratiquer l'envoûtement d’un pape ;
il s’y refusait :
« Je désire que tu le fasses, aurait ajouté
Visconti, car il ne me plaît pas de demander
la même chose à Dante Alighieri que j ’ai fait
venir pour cela. » S’il s’agissait du poète —
ce qui paraît douteux — M. d’Ancona juge
que nous serions sans doute en présence
d’une vantardise de ce Visconti1. Dante, qui
1. Voir Michel« Scherillo : Alcuni capiloli (lella biografia
ili Dante.

�174

LES MORTES

mourut en 1321, ne fut nullement inquiété.
Lui-même semble avoir pris soin de montrer,
dans le XX” chant de VEnfer, sa répugnance
&lt;\l ’égard des devins, des sorciers, de tous
ceux qui se livrent ;\des opérations magiques.
Peut-être, après tout, le Visconti, crédule,
eut-il un instant l’idée de s’adresser h celui
que la légende populaire désignait comme
ayant le pouvoir d’aller en enfer, et d’en re­
venir quand il lui plaisait.
Quoi qu’il en soil on l’honneur de Virgile,
. Dante s’arrête à cette Manto, la vierge farouche
à qui le doux poète latin doit, en quelque sorte,
la fondation de sa cité. 11 signale l’apparition
difforme, hideuse, de la devineresse, puis il
esquisse autour d’elle le paysage humide
et vert du Mantouan, les lacs, les monls, les
sources, les lleuves, les plaines, les maré­
cages, comme s’il anticipait sur le génie de
son compatriote Léonard dont, par sa descrip­
tion, il évoque les fonds de tableaux.
L’eau jaillit dans les sources, se repose

�MANTO

175

dans les lacs, court dans les ruisseaux, s’éva­
pore dans l’air; elle noie le sol; elle estompe
les contours; elle adoucit la lumière; elle
crée de ces atmosphères argentées dont les
peintres ont dérobé le secret; elle rit, elle
murmure, elle gazouille; les siècles n’enlèvent
rien à la fraîcheur de son accent; elle hante
la poésie pastorale de Virgile; elle accompagne
en rêve la description de Dante.
« L’eau (jui courtdans les canaux d’yeuse»,
a dit suavement le premier. Quiconque a vu
d’abord l’Italie, par un soir de printemps, où
le soleil rayonnant veloutait d’un reflet le
tronc des pins-parasols, n’oubliera jamais les
plaines inondées qu’il traversa dans la rapi­
dité du train. Aux stations, dans le silence
du crépuscule, montait la plainte éternelle
des grenouilles, plainte monotone dont l’an­
tique Virgile saluait déjà l’antiquité : « Les
grenouilles, dans le marais, font résonner
leur plainte antique... » Plainte antique aux
jours lointains de Virgile! Un païen ne croi­

�LES MORTES

rait-il pas trouver en elle la voix des Euménides,

les

vieilles déesses

de

la vieille

terre?
Et celte évocation du vert et frais paysage
interrompt le spectacle effroyable de l’enfer
dantesque; car les eaux sont douces et les
eaux sont bénies; avec elle, nous remontons
à la pure clarté des cieux. « Au commence­
ment, dit la Genèse, l’Esprit planait sur les
eaux... »
« Fontaines et toutes choses qui vivez dans
les eaux, chante l’office de la Pentecôte, dites
un

hvmne
au
«i

Seigneur...
»
D

Et les eaux

obéissent; elles courent en chantant; elles
courent en portant au loin leur hymne de
paix et de joie; elles courent pour répandre
la louange; et leur chant est un hymne au
Seigneur; elles ont une mission liturgique;
l’Église la leur assigne : « Fontaines et toutes
choses qui vivez dans les eaux, répétez votre
hymne au Seigneur. »
Saint Antoine harangue les poissons; saint

�MANTO

177

François s’adresse à la sœur eau qu’il appelle
humble, pieuse, pure, chaste, utile...
Et loin de la triste Manto, loin des hideuses
sorcières, Dante nous ramène un

instant

parmi les eaux vives et bruissantes dont les
bords fleuris sont habités par les paisibles
ménagères qui n’ont jamais effleuré, d’une
main sacrilège, le voile mystérieux de l’avenir,
qui n’ontjamais délaissé l’aiguille, la navette,
ni le fuseau, mais qui furent humbles, chastes,
utiles et pieuses, et qui, pour se reposer de
leurs travaux quotidiens de jadis, puisent
maintenant sans fatigue l’onde intarissable
aux sources du bonheur éternel.

��AMES SOUFFRANTES

Ici Dante chante ce royaume où l ’esprit
humain se purifie, afin de monter au ciel. La
tristesse n ’y est pas sans douceur, car la souf­
france y est mêlée d’espoir. Dante y retrouve
des amis. Les paysages du Purgatoire ont le
charme des beaux paysages terrestres, et sur
eux glisse la poésie des heures. Il y a des aurores
et des crépuscules. Les Ames du Purgatoire
sont pleines de tendresse pour les Ames de la
terre, et celles-ci peuvent beaucoup les aider en
priant. Tout le poème dantesque est imprégné
de celle grande idée de la Communion des
saints. Deux figures féminines se détachent
de ce groupe d’Ames souffrantes : la I*ia el
Sapia.

��I

LÀ P IA

Parmi ceux qui moururent (le mori vio­
lente.
Douce et comme alanguie sous l’influence
des lièvres qui l’ont minée ici-bas, elle revit
en cinq vers dont un seul contient l’essence
de toute sa destinée :
S i e n n e m e f it, l a M a r e m m e m e d é f i t . . .

Oh! la tragique, l’inimitable beauté de ce
vers !
La Pia, de la famille des Tolomei, de Sienne,.
fut, disentles commentaires, douéede beauté,
de grâce et de malheur. Elle épousa, d’après
certaine version, étant veuve de Baldo Tolo­
mei, Messer Nello de’ Pannochieschi della
Pietra. Les anciennes archives de Toscane

�182

ÂMES SOUFFRANTES

renferment des comptes de tutelle concer­
nant les deux (ils orphelins de Baldo, les
propres enfants de madonna Pia : Andréa,
Balduccio.

Cette figure, douée par Dante

d’une grâce immortelle, revivraiten d’humbles
sollicitudes, en d’intimes préoccupations, et
l’on s’attendrirait

devant une ligne toute

sèche, mentionnant l’achat d’un livre pour
apprendre à lire à l’un des garçonnets. Les
mômes archives nous font connaître le testa­
ment de Messer Nello, dotant des fondations
pieuses en expiation de ses péchés. Entre ces
documents officiels, entre cette Pia, jeune
mère, penchée sur ses fils afin de leur ensei­
gner l’art de la lecture, et le testament de
Nello songeant il la mort, testament où l’on
pourrait se plaire il voir les effets d’un mys­
térieux repentir, y eut-il vraiment place pour
la tragédie qu’évoquent les vers de Dante?
II paraît que non. Nous étions lancés sur
une fausse piste. La Pia n’appartenait sans
doute pas plus aux Guastelloni qu’aux Tolo-

�LA

PI A

183

mei; son existence est un mystère. D’après
les travaux de M. Banchi, la veuve de Baldo
Tolomei vivait encore en 1318, elle avait
alors passé l’âge de « l ’amour, du roman et
de la jalousie ». De plus, dix-huit ans s’étaient
écoulés depuis la date attribuée à la vision
dan tesque.
Les uns racontent que la Pia fut accusée
d ’infidélité; les autres que Nello voulut pré­
tendre à la main d’une riche et belle héritière,
la comlesse Margherita Aldobrandeschi. On
ajoute que, d’une fenêtre, il lit précipiter
sa femme par un de ses familiers, mais il est
une autre version, et celte version paraît avoir
eu le bonheur d’être adoptée par Dante. Ainsi
le vers unique reçoit la plénitude de sa signi­
fication. Le mari, dont la jalousie était exas­
pérée par la réputation de beauté qui s’était
attachée au nom de la Pia, se serait enfermé
avec elle dans un château de la Maremme.
Le poème romantique de Sestini adopte cette
version en la modifiant un peu. La Pia, de­

�:

184

■,

ÂMES SOUFFRANTES

venue en quelque sorle la sœur aînée tle Desdemona, meurlabandonnée dans le château de
la Maremme, par un mari jaloux et désespéré.
Mais nous n’avons â suivre ni les histo­
riens, ni les poètes, sauf un.
Dante songe-t-il que le cruel seigneur au­
rait satisfait sa vengeance par le spectacle de
cette lente agonie? 11 a trouvé six mots pour
nous faire réaliser les journées de langueur
et de souffrance dans lesquelles s’en allait
effeuillée cette vie de jeunesse et de beauté.
Ce parfum d’une vie effeuillée, il l’a recueilli
tout entier dans un vers merveilleux :
S ie n a m i fe ’, d is f e c e m i M a r e m m a .

Maintenant nul voyageur ne traversera
celle région sans rêver du fantôme incer­
tain et mélancolique, ilollant sur les brouil­
lards du soir. Comme si ces brouillards étaient
sur le point de rendre â la terre la vie qu’ils
ont absorbée! Mais Dante ne sait point inuliliser la pitié : « Quand lu seras de retour

�LA PIA

183

dans le monde et reposé de la longue roule
(elle esl discrèle, la Pia, jusque dans sa
prière), souviens-toi de moi qui suis la Pia. »
Souviens-toi, c’est leur appel à tous, le cri
jeté vers notre sphère. La Pia n’était-elle pas
une voix dans le groupe d’àmes que Dante
avait rencontré chantant le Miserere?
« Nous sommes tous morts, disaient-ils,
par la violence... » Il y avait Buonconle,
blessé mortellement, sur le champ de bataille
de Campaldino où se trouvait Dante. Pauvre
Buonconle, pauvre âme oubliée et délaissée !
« Ni Jeanne ni les autres n ’ont souci de moi. »
« Je le prie de m ’accorder le don de tes
prières à Fano », dit-il à Dante.
« Ici, déclarait Manfred, on avance beau­
coup par les prières de là-bas. » Tous ils
s’avouent pécheurs; la lumière du ciel ne
leur esl apparue, chantent-ils, qu’à l’instant
suprême; ils ont jeté un regard vers la misé­
ricorde divine, el leur àmeasuivi ce regard...
Dante, poète de foi, voulait sans doute

�186

ÂMES SOUFFRANTES

provoquer parmi les vivants un élan de prière
pour ces âmes! Quelle tendresse dans leurs
accents! Elles prient pour leurs sœurs de ce
monde. N’est-ce pas pour celles-ci qu’elles
répètent le dernier verset du Pater et qu'elles
chantent l’hymne : Te lucis Creator? Parmi
les figures de femmes, nous avons la Pia de­
mandant qu’on se souvienne, nous avons
Nella qui se souvient. L’âme du Purgatoire
et l ’âme de la terre représentent chacune un
aspect de la grande communion des âmes. Et
Dante, imprégné d’une doctrine, n’a qu’à lais­
ser vibrer sa lyre pour éveiller ce murmure :
« Souviens-toi de moi qui suis la Pia. Sienne me
fit, la Maremme me défit. 11 le sait, celui qui
m ’avait épousée en passant à mon doigt, aupa­
ravant encerclé, son anneau de pierreries. »
Comme Dante, les archives sont muettes
sur le secret de l’époux. Que savait-il donc
si bien, ce dernier? La gemme de sa bague
scelle la fin du chant, de même qu’elle a scellé
la destinée terrestre de la Pia.

�II

S A P 1A

Sans doute clic csl unique dans l’œuvre de
Dante, cl combien vivant l’admirable entre­
tien que nous rapporte le poêle !
L’accent diffère de celui de la Pia. D’un
côté, quelques mots alanguis et frissonnants,
une plainte qui s’éleint d’elle-même sur les
lèvres ; de l’autre, une verve hardie, pitto­
resque; la confession totale,

et la moque­

rie aisée se tournant contre soi. La Pia reste
enveloppée d’un mystère; elle a la grâce d’une
statue de la douleur qui ne s’exprimerait que
par des plis d’étoffe et des mouvements de
•»
voile. Le profil de Sapia se dessine, brusque
et net ; elle raconte tout, familièrement; elle
révèle l’ancien acharnement de son âme pas­

�188

ÂMES SOUFFRANTES

sionnée. Ainsi l’art florentin sait manier la
douceur et l’amertume.
Sapia devait être, ici-bas, remuante et
vindicative.
S a g e n e fu s , b ie n q u e sa g e fu s s e n o m m é e ...

Et ses concitoyens se sont débarrassés
d’elle en la frappant d’exil.
A Colle, du haut d’une lour, elle put assis­
ter à la déroute de leurs armes; mais, en
bonne mégère,

dans sa joie

imprudente,

selon ses propres mots, elle leva au ciel sa
tête effrontée, en criant à Dieu : Maintenant
je ne te crains plus! Ainsi, continua-t-elle,
fait le merle en hiver, trompé par un peu de
beau tem ps!» Elle définit son crime: « J e
fus plus joyeuse du malheur des autres que
de mon propre bonheur! » Iille est au déclin
des ans, elle a l ’âge et le nom de la sagesse,
sans en posséder l’ombre; on lui prête cette
aigreur de ressentiment qui s’exaspère dans
certaines

existences.

Sans

aucun

doute,

�SAPIA

189

prompte au coup de langue, Sapia parait avoir
fait de la politique... bonne ou mauvaise,
Dante ne se prononce pas. Mais chez elle la
haine grandit jusqu’au tragique, lorsqu’on
voit cette haine planer sur l’horreur d’un
champ de bataille, à l’heure où les compa­
triotes de Sapia sont réduits au « pas amer de
la fuite ! »
Cette vieille dame est autre qu’une simple *
commère. Elle est une Italienne du moyen
âge, ardente aux sentiments de haine et
d’amour, et, quand elle s’analyse avec autant
de justice que de franchise, elle définit admi­
rablement l’état des âmes en temps de guerre
civile. Ame de guerre civile, ainsi se montre
à nous Sapia. Mais sur la haine de Sapia, la
dame sien noise, plane l’amour de

Pierre

Pettinagno, le petit marchand de peignes,
l’artisan consciencieux, que sa grande charité
émeut de pitié pour les fautes d’autrui. Dans
l’autre monde, il l’aide par le secours de sa
prière. C’est encore une illustration de la

�190

ÂMES SOUFFRANTES

sainte doctrine, et l’amour qui est la vie plane
sur la haine qui est la mort. La charité du
pieux ermite répare pour la folie de la darne
de Sienne. Sapia s’est plus réjouie du malheur
des autres que de son propre bonheur; aveu­
glée par la haine, elle a perdu la notion de ce
bonheur, et Pierre, éclairé par l’amour, le
retrouve pour elle.
Cinq cents ans après, l ’Église était en fête
pour déclarer bien heureux ce PierrePetlinagno
dont le nom eût été peu connu des hommes,
si Dante ne l’avait offert à leur admiration.
Mais l’Eglise avait été chercher ce pauvre
dans la gloire pour le révéler au monde. Soit
dans son échoppe, soit dans sa cellule, il tra­
vaillait au règne du Christ; il n’avait pas voix
au chapitre des grands de la terre, mais Dieu
comptait avec lui. Un auteur s’étonne que
l ’on ait attendu cinq cents ans pour procla­
mer sa béatification. N’est-il pas beau de voir
glorifier ce cœur humble, après des siècles
de silence? Il était de ceux dont la vie répand

�rntm m m m

S A PI A

191

«ne lumière,« e tla lumière,songe M. Maeter­
linck, fesl peut-être la seule chose qui ne
perd rien de sa valeur en face de l’immen­
sité ».
Jadis la dame de Sienne, absorbée par ses
haines cl ses ressentiments, eût peut-être souri
de l’humilité de Pierre Peltinagno. Mainte­
nant elle en a compris la magnificence, puis­
que cette charité est assez forte pour la secou­
rir au-delà de la tombe, cl traverser la mort.
On suppose qu’elle lui

fit l’aumône; il lui

rendit celle aumône en prières. Ainsi les
riches sont débiteurs des pauvres qu’ils ont
secourus. Ici, nous avons encore un nouvel
aspect de la conviction de Dante, appuyée
sur sa foi catholique : plus forte que la morl
eslla prière enflammée par l’amour des âmes.

��LES IMMORTELLES

��LES IM M ORTELLES

Dante va sortir du Purgatoire. Il repose.
Un rêve mystique lui prédit la venue de Mathilde et de Béatrice. Lia représente Mathilde
et Kachel Béatrice. Lia et Hacliel dont il est
parlé dans le Purgatoire, Marthe et Marie,
dont nous trouvons les noms dans le Coneito,
symbolisent les facultés actives et les facultés
contemplatives

de

l’âme humaine.

Selon

l’explication de Dante, les saintes femmes de
Galilée nous indiquent la voie de la vie con­
templative.
Dans la Vita Naova, c’est Primavera qui
marche devant Béatrice; une jeune dame de
Florence précède Béatrice

dans la mort;

après la mort de Béatrice, la jeune dame pâle
qui

symbolise la Philosophie, apparaît à

�196

LES IMMORTELLES

Dante avant qu’il apprenne ;i personnifier la
Théologie en Béatrice ! Avant Béatrice glori­
fiée, il y a Matliilde, toute symbolique, et non
dénuée d’une grâce féminine, délicate cl pé­
nétrante, avec ses mains pleines de fleurs,
ses yeux pleins de rayons, ses petits pas et
sa démarche rythmée. C’est à Lia, vue dans
un rêve, qu’il appartient de discourir sur
l’invisible Rachel en laquelle on reconnaît
une figure de Béatrice. Il est impossible de
songer que ces coïncidences ne soient pas
voulues, qu’elles ne proviennent pas d’une
longue et sérieuse méditation.
Dante supposait-il que tout don parfait
doit fitre précédé d’un autre don excellent,
quoique moins parfait, que toute œuvre excel­
lente doit être précédée d’une autre o&gt;uvre
excellente, quoique moins parfaite? La terre
n’offre au ciel que ce qu’elle a reçu du ciel,
mais elle lui donne une autre jeune morte,
belle

et vertueuse, avant

de lui donner

Béatrice plus belle et plus vertueuse encore.

�LES IMMORTELLES

197

Malhide sc montre la première aux yeux de
Dante. Comment ne

pas comprendre que

Mathilde et Béatrice représentent les deux
formes

de la

vie contemplative? Mathilde,

qui chante le psaume Deleclnsti contemple
Dieu dans ses œuvres;

Béatrice, qui fixait

ses regards sur le soleil des anges, le con­
temple en son essence. La contemplation de
Mathilde doit appartenir plus particulièrement
à l’Îlglise militante, et celle de Béatrice, à
l’Église triomphante, et pourtant les auteurs
mystiques ne font jamais ici de distinction
trop absolue ; ils s’accorderont sur ce point :
que la contemplation de Mathilde précède icibas celle de Béatrice. L’âme qui voit Dieu
voit en lui ses anivres e lle voit dans ses
amvres; l’âme qui sait voir les œuvres, voit
les œuvres en Dieu et voit Dieu dans les
œuvres ; mais la Théologie, mystique traite
d'une contemplation qui, môme ici-bas, dé­
passe les œuvres. Il serait facile de trouver
dans la Divine Comédie tout un traité d’orai­

�198

LES IMMORTELLES

son. Toule lumière nous met en état de
recevoir une lumière plus grande ; il est
donné à celui qui u; l’on n’est préparé à rece­
voir une grâce que par la réception

d ’une

autre grâce ; 011 se prépare à l’accomplisse­
ment d’une œuvre parfaite par l’accomplisse­
ment d’une œuvre excellente. Ces œuvres
seront accomplies dans la fatigue 011 dans le
repos, dans la douceur et dans la peine. Ces
grâces s’appelleront joies ou souffrances. La
joie ou la souffrance ne seront qu’une enve­
loppe de la chose essentielle et divine, de la
volonté de Dieu. Jésus envoya sur la terre
un précurseur, afin de préparer le monde à
sa venue. C’était une grâce que la présence
de Jean, infiniment moindre que celle de la
présence de Jésus. Et Dante croyant que le
plan évangélique se retrouve dans l’histoire
de chaque âme, comme les théologiens dis­
cernent en chaque âme le sceau de la Trinité,
Dante suppose que tout don parfait a dans
chaque âme un précurseur. S’il est curieux

�LES IMMORTELLES

199

d ’interroger la profonde pensée de Dante, il
ne l’est pas moins de suivre celle pensée à
travers tous les essais de symbolisme, et de
saisir en son œuvre comme les ébauches suc­
cessives, multipliées et répétées, avec des
variantes, delà double rencontre.
La splendeur du génie poétique qui rayonne
dans les immortelles figures de Mathilde et de
Béatrice, s’attendrit pour évoquer la suave
apparition de Piccarda. Cunizza se montre à
nous comme le type de la pécheresse pardonnée. Aux yeux de Dante, toutes ces femmes
sont des bienheureuses, habitant le Paradis.
Il s’abandonne à la conduite de Béatrice, à
travers le céleste royaume.
Lui-même, nous pouvons le croire, il a
commenté ce troisième cantique dans la
lettre fameuse, en forme de dédicace, adressée
à Cangrande délia Sala.
Distinguant quatre sens : le littéral, l’allé­
gorique, le moral, l’anagogique, Dante nous
révèle que le sujet littéral de la Comàdie est

�200

LES IMMORTELLES

l’étal des âmes après la mort; le sujet allégo­
rique, l’homme méritant et déméritant par
le libre arbitre et soumis à la justice qui ré­
compense et punit. Le sujet littéral du Para­

dis' est donc l’état des âmes bienheureuses
après la mort; le sujet allégorique, l’homme
méritant, soumis ii la justice qui récompense.
« En laissant de côté toute investigation
subtile, ajoute Dante, nous dirons briève­
ment que la fin de l’œuvre est de retirer les
vivants, en cette vie, de l’état de misère, pour
les conduire à l ’état de félicité. »

�I

LIA ET RACHEL

Le soleil s’abaissail dans l ’axe de l'étroit
passage où Dante allait marcher avec Slace
et Virgile.

Des rochers

en formaient les

murailles. L’ombre de Dante se prolongeait à
celte heure du soir oùdansl’âme se prolongent
aussi les souvenirs. Quand cette ombre fut
eflacée, les voyageurs comprirent que le soleil
avait disparu.
E pria che in tutte le sue parti immense,
F o s s e o r iz / .o n t e f a t t o d ' u n a s p e t t o ,

E notte avesse tutte sue dispense.

Ainsi parle Dante renfermant

il

plaisir l’im­

mensité des horizons entre deux ou trois rimes.
L’aube qu’il chante au début du Purgatoire a
comme pendant ce crépuscule à la fin de la
seconde partie du poème. Cependant, entre
cette première aube et ce dernier crépuscule

�20 2

LES IMMORTELLES

il y eut une autre déclin et un autre aurore,
l’heure où la cloche semblait pleurer le jour
près de mourir et celle où notre esprit plus
étranger à la chair est moins pris de pensers
terrestres, presque divin dans ses visions.
Avant que, dans toutes ses parties immenses,
l ’horizon se fit d’un seul aspect, et que la nuit
eût tout son empire, les trois poètes s’éten­
dirent pour se reposer, chacun faisant son lit
d ’une marche. Comme il l’a regardée, comme
il l’a saisie Dante, cette beauté profonde, cette
grâce mystérieuse de la nuit qui tombe len­
tement sur 1111 vaste paysage 1 Mais ici, nulle
lampe familière ne met sa douceur dans l’obscu­
rité; le poète voyage au paysdes âmes exilées;
il n ’a même pas le bienfaisant refuge d’une
cabane, et ne saurait dire, comme Alfred de
Vigny qui fut le chantre des espaces dans A/oi'se
et dans la Maison du Berger:
Tous les tableaux hum ains q u ’un esprit pur m ’apporte
S ’anim eront pour toi quand, devant notre porte,
Les grands pays muets longuem ent s’éten dront...

�LIA ET RACHEL

203

Un tableau forme le cadre du sommeil de
Dante, sommeil où passe le rêve symbolique
que nous avons à raconter. Dante, entre ses
deux guides, se compare à la petite cbèvre
entre deux chevriers ; il évoque la garde du
berger contre le loup, images par lesquelles il
répond à Homère, Homère dont l’épopée san­
glante s’adoucit parfois du reflet des poésies
pastorales !
Dante sommeille, il rêve, il voit dans son
rêve une femme jeune et bellequis’en va par
la plaine, chantant etcueillant des fleurs. Elle
se compose vivement une guirlande merveil­
leuse et s’appelle Lia, dit-elle ; sa sœur Ilachel
demeure assise devant un miroir ; agir est la
vocation de l’une, contempler, celle de l ’autre.
&lt;• Ràchel prend plaisir i\voir ses beaux yeux,
comme moi à m ’orner de mes mains. » En
cette allégorie imprégnée de grâce et de fraî­
cheur, nous avons reconnu les deux formes de
la vie chrétienne : la vie active et la vie con­
templative.

�204

LES IMMORTELLES

L’Evangile nous en révèle les deux lypes
en nous faisant connaître Marthe et Marie;
Marthe veut donner au Seigneur, Marie aspire
à recevoir de Lui ; la première dispose sa mai­
son, la seconde ouvre son iïme, et l’hospita­
lité de Marie est supérieure il celle de Marthe,
autant que l’hospitalité de Filme peut être
supérieure à l ’hospitalité matérielle. Pour­
tant, sainte Thérèse enseigne que l’on doit
réunir Marthe et Marie, afin que l’hospitalité
soit complète. Ainsi se complètent également
les deux sœurs, Rachel et Lia. Beaucoup
songent que Rachel et Lia font pressentir ici
Béatrice et Mathilde. « Observez, dit Ruskin:
Lia récolte des fleurs pour orner sa propre
beauté et se délecter en ses propres travaux ;

Rachel s’asseoit en silence, se contemplant
elle-même, se délectant en sa propre image.
Elles sont le type des facultés actives et con­
templatives de l’homme, encore non gloriliées. Béatrice et Mathilde représentent les
mêmes facultés dans la gloire. Comment sont-

�L IA

ET R A C H E L

203

■elles glorifiées? Lia se complaisait dans son
oeuvre, Mathilde clans l’œuvre de Dieu ; Rachel
■dans la contemplation de son visage; Béatrice,
■dans celle de la face de Dieu. »
Mais n’est-il pas vrai, Lia, que jusque dans
le parfum de vos fleurs, vous aimez une grâce
•de Celui qui les a créées, et que la visible
beauté des roses vous rappellera l ’invisible
beauté des anges? Couronnez-vous, enguir­
landez-vous pour lui plaire ; votre couronne
est une offrande, et votre guirlande un sacri­
fice.
Comme pour sainte Elisabeth de Hongrie,
le pain donné aux indigents se transformera
pour vous en roses. Les vêtements distribués
aux misérables vous embelliront de la splen­
deur des lis. Fleurissez-vous, enguirlandezvous, Lia, pour charmer le Maître. Allez en
chantant, afin de répandre la joie. Il y a de
la rosée au bord de votre robe, mais ce sont
Jes pleurs des malheureux, pleurs que vous
&lt;ivez essuyés. Et vous, Rachel, ne cherchez-

�20(5

LES

IM M O R T E L LE S

vous pas l’azur du ciel dans l ’azur de vos
yeux? Vous cherchez voire âme à travers vos
yeux, el c’est Dieu que vous cherchez à tra­
vers votre &lt;\me. Contemplez votre image,
Kachel, seulement pour vous souvenir que
vous ôtes faite à l’image de Dieu. Vous n ’avez
pas à chanlercomme votre sœur, vous devez
écouter l’ineffable harmonie qui surgit des
profondeurs de votre &lt;\me. Au festin des
noces de Cécile, la sainte el la martyre, alorsque résonnait le concert des instruments,
Cécile se taisait, elle chantait dans le secret
de son cœur.
C’était une mélodie du ciel, une de celles
dont parle votre poète:
« lit la plusdoucedes mélodiesqui résonne
ici-bas semblerait un nuage que déchire le
tonnerre, comparée aux

accents de cette

lyre... »
Mais voici l’aurore : adieu, le rêve; adieu,
le sommeil! Une fleur de lumière s’épanouit
dans l’immensité des horizons.

�L IA

ET R A C H E L

207

« Déjà, devant les splendeurs avant-courrières dujour (splendeurs d’autant plus chères
aux pèlerins qu’ils logent moins loin du
Pays),

« Déjà, dis-je, les ténèbres fuyaient de tous
côtés, et avec elles mon sommeil. Je me levai
donc en voyant
levés. »

mes deux grands maîtres

�-

II

MARTHE ET MARIE

La double question de la vie active et de
la vie contemplative a fortement préoccupé
Dante, il l’a plusieurs fois symbolisée, nous
présentant Lia et Rachel, Marthe et Marie,
Malhilde et Béatrice. LeConvito nous rappelle
spécialement les deux sœurs de Lazare et le
passage de l’Evangile de saint Luc: « Marthe,
Marthe, lu t’inquiètes de beaucoup de choses;
or, une seule est nécessaire; Marie a choisi
la meilleure partqui ne lui sera point ùlée. »
Et les siècles attentifs oui médité sur le
mystère de cette meilleure part.
Dante nous montre Marie« assise aux pieds
du Christ, ne prenant aucun soin du service
de la maison; seulement, elle écoulait les

�MARTHE ET MARIE

209

paroles du Sauveur ». Le Maître ne disait-il
pas à ses apôtres: « J ’ai une nourriture à
manger que vous ne connaissez point... Ma
nourriture est de faire la volonté de Celui qui
m ’a envoyé et d’accomplir son œuvre ? »
Ainsi parlait-il au bord du puits de Jacob,
près de la ville de Sichar, en Samarie. La
volonté du Père et l’œuvre de Dieu, n ’est-ce
pas le règne du Christ sur la terre par la vie
du Christ dans les âmes? L ’âme de la Made­
leine, l’âme de la Samaritaine, l ’âme du bon
larron

sont quelques gouttes de vin

ou

quelques grains de blé offerts â Jésus pour
apaiser sa soif immense etson indicible faim.
L’Homme-Dieu s’arrête dans la maison de
Béthanie. Les deux sœurs sont charitables,
mais la charité de Marthe s’applique â la
nature humaine, celle de Marie atteint la na­
ture divine, à

travers l’âme de Jésus. La

charité de Marthe est limitée comme tout acte
humain, celle de Marie s’infinise en se faisant
prétexte â l'effusion de la grâce divine.

�210

LES IMMORTELLES

« Une seule chose est nécessaire! » Devant
une àme recueillie comme devant les lis des
champs, voilà renseignement du Maître. Le

Convito n’est point un poème comme la
Divine Comédie. Dante n’écrit pas un long
commentaire sur la page d'ineffable beauté
que les plus simples lisent dans leur Evan­
gile. Il appelle intellectuelles les vertus de la
vie contemplative et morales celles de la vie
active. Cette vie estbonne, dit-il, l’autre excel­
lente. Toutes les deux sont précieuses. Et
le Seigneur unira les mains actives de Marthe
aux mains jointes de Madeleine, dans un
même geste de bénédiction.
Et depuis lors, des âmes, ou des groupes
d’âmes, des sociétés entières, se sont pro­
posé de s’assimiler chacune de ces deux
parts, l’une ou l’autre souvent, l’une et l’autre
parfois. Tout le monde reconnaît l’utilité du
travail de Marthe ; celle de la fonction de
Marie reste plus mystérieuse, plus inacces­
sible. A travers notre active Europe, Marie

�MARTHE ET MARIE

211

a pourtant ses disciples et ses domaines.
Lia et Rachel, Marthe et Marie, Mathilde
et Béatrice... En vrai Florentin, Dante met
au-dessus de tout art, l’art même de la vie,
au-dessus de toute science, la science au-delà
de la mort. L’art de la vie conduit à la
science au-delà de la mort. Et les éléments
de celte science favorisent l’art de la vie. 11
ne se lasse pas d’interroger les deux formes
de la vie, el les deux sœurs mystiques qui les
représentent venaient sans doute hanter sa
pensée quand il errait dans

la piiietci de

Ravenne, où son rêve allait faire apparaître
Mathilde et Béatrice.

�III

LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

La même préoccupation de la vie contem­
plative poursuit Dante à travers le passage
du Convito qui traite de la visite au sépulcre
des saintes femmes de Galilée. Il s’attache au
récit de saint Marc et nomme, d’après cet
évangéliste, Marie-Madeleine, Marie mère de
Jacques, et Salomé que Dante appelle Marie
Salomé. Tout le monde a dans la mémoire les
chapitres de l’Écriture.
L’antiquité païenne avait personnifié dans
une femme, dans Antigone, cette vertu de la
piété pour les morts. El voilà que les écrivains
inspirés semblent confirmer l’intuition des
poètes en nous montrant le rôle joué par les
femmes dans les circonstances qui accom­
pagnent la Résurrection.

�LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

213

Elles achètent des parfums, elles veillent,
elles attendent l’heure de se rendre au tom­
beau. Ces parfums, elles les ont acquis sans
doute le soir même de la mort, car le lende­
main était un jour de sabbat, long et triste
sabbat qu’elles ont dû passer dans la douleur
et dans une indéfinissable attente. Le samedi
soir, après le coucher du soleil, elles com­
plètent leurs achats. Elles sont plusieurs :
Jean nomme Madeleine, Mathieu et Marc
citent Marie et Salomé, Luc parle aussi de
Jeanne.
Peut-être la nuit s’ourle-t-elle déjà des blan­
cheurs de l’aube quand elles se mettent en
marche à travers Jérusalem, pensives, les yeux
baissés sous leur voile, les mains chargées de
leurs parfums, ayant le cœur plein de leur
amour, de leur deuil et de leur espérance.
Admirable petit groupe que les siècles n’ont
cessé de regarder ! Ni la crainte des Juifs, ni
l'effroi des mauvaises rencontres ne les ar­
rêtent. Songe/ donc que les disciples s’étaient

�214

LES

IM M O R T E L LE S

enfuis! Elles sont de pauvres cl faibles et
simples femmes ; elles bravent lu haine, le
mépris, elles surmontent les terreurs de la
solitude ; leurs «\mes est pleine de douceur ;
leurs mains sont pleines de parfums, elles
n ’ont que celle douceur pour les défendre el
les proléger. Les plis de leurs voiles fris­
sonnent au souffle de la brise matinale. Dans
l ’aurore qui se lève, les lis des champs n’ap­
paraissent-ils pas radieux? El celle joie ne
blesse-t-elle pas les cœurs tendrement fidèles
qui conservent comme un trésor la suave pa­
role du Maître: « Regardez les lis des champs. »
Malgré la suavité d’une telle parole, les yeux
voudraient se détourner de ces fleurs aux­
quelles ils trouvent un aspect d’ingratitude,
car elles n’ont pas l’air de se souvenir.
Dans toute la Bible, il n’est peut-être rien
de plus humain que l’interpellation de David
aux montagnes dcGelboé : « Monts de Gelboé,
que ne viennent sur vous ni pluie ni rosée,
où sont tombés les forts d’Israël! » Nous

�LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

voulons associer la nature à nos joies comme
à nos douleurs.
La gloire et la beauté de l ’aurore surpre­
naient ces yeux las d’avoir tant veillé, tant
pleuré! Mais les saintes femmes ne se lais­
saient point distraire du but de leur pèleri­
nage. Elles songeaient au sépulcre : « Qui
nous enlèvera la pierre? » se demandaientelles les unes aux autres, llien ne les arrê­
tait. Admirable petit groupe que nous aimons
à travers les siècles ! Elles sortirent de Jéru­
salem, pensives sous leurs voiles baissés, les
mains chargées de leurs parfums, ayant le
cœur plein de leur amour, de leur deuil et
de leur espérance. Il y avait là Madeleine
fervente et recueillie, Marie, mère de Jacques,
Salomé qui sans doute

avait compris de

quelle nature devait être ici-bas le royaume
de Jésus, en voyant le front divin couronné
d’épines, Jeanne, femme de Chusa, l’inten­
dant d’Hérode, une grande dame juive, peutêtre; mais, quels que fussent leur rang et leur

�216

LES IMMORTELLES

famille, elles étaient toutes sœurs par leur
amour, leur deuil et leur espérance. On con­
naît l’Évangile : la pierre renversée, le sé­
pulcre vide, l ’apparition des anges, en at­
tendant une autre apparition... Ce fut la
récompense des bienheureuses : elles méri­
tèrent d’être les messagères envoyées aux
disciples, les apôtres des apôtres; MarieMadeleine résume toute leur mission par les
belles

et fortes paroles que cite l’évan-

géliste : « J ’ai vu le Seigneur, et il m ’a dit
ces choses... »
Voilà de quelles héroïnes Dante s’inspire
dans le Convito, prenant les trois femmes
nommées par saint Marc, pour en faire le
triple

symbole

des

trois

sectes philoso­

phiques : la péripatéticienne, l’épicurienne,
la stoïcienne. Ces trois sectes de la vie active
cherchent leur béatitude; l ’ange qui représente
la voix suprême de la raison leur annonce
qu’elles ne la trouveront que dans la contem­
plation... L’allégorie se complique un peu.

�LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

0

217

Dante, vous qui faisiez Lia si gracieuse

dans la douceur d’une aurore, Mathilde si
charmante, alors qu’elle foulait sous ses pas
les petites fleurs vermeilles, pourquoi votre
lyre s’est-elle tue devant l ’admirable groupe
qui montait dans une aurore plus douce, à
travers une campagne étoilée de lis des
champs?
Pourquoi votre poésie a-t-elle fait silence,
laissant la place à d’abstraites considérations
philosophiques?
Tout cela nous prouve combien fugitive
est une mode intellectuelle, à côté d’une
éternelle vérité religieuse, ou simplement
humaine.

�- Dante nous peinl une forêt « épaisse et
vivante », bruissante et fleurie, où l’on ren­
contre Mathilde, Mathilde vêtue de blanc,
marchant à petits pas, formant un mysté­
rieux bouquet. Rien de plus suavement prin­
tanier que ce décor de rêve. Florence n ’avait
pas attendu Botticelli pour avoir son « allegoria délia Primavera ». Shelley, qui cite
ce fragment dans sa correspondance, se rap­
pela peut-être les pas légers de Mathilde sur
le sol embaumé pour évoquer la dame du
jardin, dans le poème de la Sensitive, celle
dont le pied semblait avoir compassion de
l ’herbe qu’il foulait.
Le parfum des fleurs, le gazouillement des
oiseaux, le cristal de l ’onde, le murmure de

�219

M A T H IL D E

la brise, Dante oubliant les détresses s’est
emparé de toutes ces douceurs et de toutes
ces grâces. Et parce qu’il écouta chanter les
pins sonores au rivage de Chiassi, le poète
introduit leur souvenir dans le bois merveil­
leux. C’est l’hommage qu’il se plaît à rendre
aux sites qui l ’ont ravi ou consolé. Il les
transporte

avec lui

dans

l ’outre-monde.

D’autres poètes,en d’autres âges, les célébre­
raient par des odes enthousiastes; il suffit à
Dante de les nommer, mais de les nommer où
il les nomme, et ces noms ainsi posés donnent
à l’œuvre un nouvel accent de vie et d’émo­
tion, de môme qu’ils gardent à leur tour, nous
l’avons déjà remarqué, un reflet de beauté,
quelque chose comme un auréole, de leur
passage à travers le poème surhumain.
La belle dame de la forôt printanière passe
en chantant, cl Dante qui conserve le sou­
venir intense en sa précision de toutes les
visions que ses yeux ont rencontrées se rap­
pelle la grâce des jeunes femmes à la danse,

�2-20

LES

IM M O RT ELLES

et. les petits pieds de Mathilde rasent le soi,
glissant sur l ’herbe fleurie...
Mathilde joue un grand rôle. Qui donc estelle et que représente-t-elle? Les hypothèses
sont nombreuses. On a cru voir en elle la
« gentile donna », la jeune dame de Florence
à laquelle Dante affecta de porter ses hom­
mages,

pour mieux cacher son véritable

amour; 011 a pensé reconnaître dans cette
apparition les traits de Giovanna, la Primavera florentine, qui devait venir la première.
Mathilde pourrait bien être la jeune morte
pleurée par Béatrice, dans la Viia Nuova,
celle à laquelle se rapportent deux très beaux
sonnets, dont le premier se termine
l'évocation

d’un bas-relief funéraire,

par
tout

imprégné de grâce émue et de chrétienne
espérance.
« Je vis l’amour, sous sa véritable figure
(Béatrice), exprimer son chagrin près de la
belle image défunte; il regardait souvent le
ciel... »

�M A T H IL D E

221

Le seconde débute par ces vers poignants :
« Mort cruelle, ennemie de toute pilié,
mère antique de la douleur... »
On a même essayé d’identifier Mathilde
avec

une

sainte

religieuse

d’Allemagne,

dont le nom était Meclililde. Les anciens
commentateurs, au grand étonnement des
modernes — et parmi ces commentateurs se
trouve le propre fils de Dante — voient dans la
gracieuse Mathilde, du Paradis terrestre, une
personnification de la fameuse comtesse Matliilde, fille de Boniface de Toscane, épouse de
Guelfe de Bavière. Dante, ce Gibelin, aurait-il
glorifié cette ennemie des empereurs, celte
alliée des papes? Toute la vie et toute la puis­
sance de Mathilde furent au service de la
papauté. C’est un Gibelin bien complexe que
Dante, et c’est une figure bien intéressante
que Mathilde. Celte femme, au dire de tous,
fut une héroïne, et beaucoup d’hommes purent
envier son courage, son activité, sa droiture.
Elle mourut, fidèle, à sa cause, vraie en

�regard de sa foi. Dante croit au pouvoir spi­
rituel de la papauté ; il est certain que les
papes sont les vicaires du Christ, s’il juge
rigoureusement ce qu’il considère comme leurs
fautes particulières cl leurs défaillances pri­
vées. Sa sévérité, son injustice même, en ce
qui concerne les hommes, ne serait pas suscep­
tible d’atteindre son respect envers l’institu­
tion. 11 faut voir comment il parle de l’ou­
trage d’Anagni.
La grande comtesse Mathilde, d’une infa­
tigable vaillance, était digne de personnifier
■ la vie active. Et la vie active cherche Dieu
dans les œuvres. Celte Mathilde, que Dante a
célébrée, représente peut-être l ’attachement
à l’Église catholique, peut-être la contempla­
tion divine à travers les œuvres de la nature.
Elle agit, elle admire, elle cueille, elle tresse
des fleurs en souriant et en chantant. L’appa­
rition est digne du cadre. Oh ! les sites ravis­
sants

qui

fleurissent dans les

rêves des

poètes! Prairies de violettes qui vous étendez

�M A T H IL D E

223

devant la grotte de Calypso ! Jardins d’Alcinoüs
où passe la blanche silhouette de Nausieaa!
Bois de Colone qu’embellissent les fleurs de
narcisse et de jacinthe, propres à couronner
les grandes déesses! 0 sources fhébaines qui
recevez les adieux plaintifs d’Antigone! Nos
âmes, aux bords de ces ondes, au sein de ces
ombrages, ne respirent pas l’air de la patrie,
comme dans la forêt merveilleuse où l'on ren­
contre Mathilde. Pourquoi? Peut-être parce
que là seulement, à travers les sentiers fleu­
ris, il est une àme en possession de la vérité.
Là seulement, cette àme donne aux choses
leur complète signification. Saint Augustin
avait interrogé les choses, et celles-ci lui ré­
pondaient, dit-il, par leur seule beauté. Mais
cette beauté comporte un message. Pour dé­
chiffrer le message, il dut attendre de trouver
Dieu dans son cœur. 11 faut que Dieu soif
dans notre cœur, pour que nous le contem­
plions dans ses œuvres. Son intime présence
nous communique le mol de l ’énigme uni­

�224

LES IMMORTELLES

verselle. Ainsi se vérifie en son acception la
plus haute le mot juste d’Amiel : un paysage
est un état d’àme.
« Vous ôtes

nouveau-venus

ici, dit

la

helle jeune femme, et peut-être parce que je
souris, j ’éveille en vous quelque soupçon,
mais le psaume Delectasti répand une lu­
mière capable de dissiper tous les nuages de
votre entendement. »
Le verset du psaume est celui-ci : « Vous
m ’avez ravi, Seigneur, par la contemplation
de vos créatures, e tj’exullerai dans les œuvres
de vos mains. » Ce ne sont pas les fleurs qui
la ravissent, c’est Dieu qui la ravit par les
fleurs, et c’est vers Dieu que monte sa joie,
pareille au parfum de l’encens. Dieu est prin­
cipe et fin de celte joie. Il est intensément
chrétien l’esprit de beauté qui se répand
dans la forêt profonde. Ni les prairies de Ca­
lypso, ni les jardins d’Alcinoi'is, ni le bois de
Colone, ni les sources de Thèbes n’en ont
connu de semblables. A travers le visible, il

�M ATIU LD E

225

perçoit le rayonnement de l ’invisible. Il a fait
«clore la splendeur des cathédrales. Le mer­
veilleux décor n’est qu’une
mais combien est-il

transparence,

plus beau de n ’être

q u’une transparence? Toute plante est le pré­
texte d’une oraison, et les charmes de la
nature extérieure se transforment en grâces
de la vie intérieure.
Lorsque Mathilde lève les yeux sur Dante,
il est ébloui de la vive lumière de son regard;
•ce regard qui sait voir à travers les choses
reflète l ’éternelle lumière de sa contempla­
tion. Ainsi nous apparaît Mathilde, vêtue de
blanc...
11 est donc probable qu’elle personnifie un
aspect de l’Eglise. Dante la fait miséricordieuse ■et compatissante. Elle possède le secret des
«aux du Léthé, qui doivent effacer la trace
de toute faute en tout souvenir amer. Il lui
appartient de rassurer et de secourir celui
qui succombe. 11 doit s’abandonner à son
action, et ne pas se séparer d’elle. « Tiens-

�226

LES IMMORTELLES

moi, tiens-moi, dil la belle dame! » Elle se
penche sur lui comme une mère sur son enfant. Elle lui désigne le lieu où se trouve
Béatrice. Elle a sa place marquée dans la
céleste procession avec laquelle elle retourne
au Paradis.

�V

BÉATRICE
D A N S « LA

D IV IN E C O M É D IE »

1
La dernière scène du Purgatoire, la scène
où reparaît Béatrice esl pleine d’allégories
mystiques el théologiques, mais loul cœur
doit être sensible

l’intensité du sentiment

humain qui la traverse el s’y révèle pleine­
ment.
Le poète, en compagnie de Mathilde, s’est
enfoncé dans la forêt verdoyanle el fleurie
qui forme un conlrasle avec la forêt amère
el sauvage où Dante avait rencontré Virgile.
La douceur d’un printemps

éternel règne

sous ces beaux ombrages cl sur ce sol em­
baumé. Soudain les bois s’illuminent d’une
clarté nouvelle, « une douce mélodie courait

�228

LES

IM M ORTELLES

dans l’air lumineux », la mélodie se rap­
proche et devient un chant sacré; des candé­
labres pareils à sept arbres d’or s’avancent
lentement au son des Iiosanna. Derrière ces
candélabres marchent des personnages aux
vêtements d’une éblouissante blancheur, lit
sous ce

beau

ciel défile une

procession

étrangement splendide, suivant un rite précis
et mystérieux. Les sept candélabres repré­
sentent les sept sacrements de l ’Eglise.
11 y a des vieillards couronnés de lis qui
sont les patriarches; les quatre animaux de
la vision d’Ezéchiel figurent les quatre évan­
gélistes; le char aux deux roues (l’Église ap­
puyée sur l’ancien elle nouveau Testament),
conduit par le grillon (Jésus-Christ avec sa
double nature). 11 y a les vertus théologales,
les vertus cardinales, les apôtres, dont les
sept derniers sont couronnés de roses rouges.
El si intense est la vision de Dante qu’il
note ici le trait d’observation pittoresque : —
« ... D’un peu loin on

aurait juré qu’une

�B É A T RIC E

228

flamme les brûlait au-dessus des sourcils... »
Alors, à travers une pluie de fleurs, au son
des accents liturgiques, Béatrice, le front
ceint d’olivier, couverte d’un voile blanc cou­
leur de foi, d’un manteau vert couleur d’es­
pérance et d’une robe rouge couleur de charité,
se montre aux yeux de son fidèle. Son voile
cache à demi son visage : « Sans la reconnattre ¡1 l’aide des yeux, mais par la vertu qui
venait d’elle, mon esprit sentit la grande
puissance de l’ancien amour. » Dante veut
se tourner vers Virgile, mais Virgile a dis­
paru. La pauvre ûme s’effraie d’être privée
de son guide naturel, Béatrice rappelle son
attention. Il pleure le départ de Virgile;
pourtant, il a d’autres larmes à répandre! Il
a des fautes il avouer, des péchés il con­
fesser.
« Regarde-moi bien, dit-elle; c’est moi,
c’est bien moi qui suis Béatrice. »
Si l’homme, après les désillusions de la
vie, se trouvait brusquement en face de la

�230

LES IMMORTELLES

confidente de ses premiers rêves, il pourrait
avoir, n’en

doutons pas, un moment de

trouble et d’effroi : son idéal s’est terni, sa
vérité s’est diminuée; qu’il aperçoive un reflet
de ce jeune idéal, un rayon de cette vérité
première, dans les yeux purs d’une sœur de­
meurée pensive au foyer, alors qu’il disper­
sait son trésor aux quatre vents des grandes
routes, il aura, dans le fond de sa conscience,
je ne sais quel regret amer, voisin du re­
mords. Et Béatrice était cet idéal, elle était
cette vérité. Dante ne l’imagine pas assise au
foyer solitaire comme une douce et sainte
créature, un peu mélancolique, un peu vieil­
lie; il la voit triomphante sous la couronne
d’olivier mystique, resplendissante de jeunesse
et de beauté, instruite de toutes choses, douée
de la science divine. Sa confusion n’a rien
de surprenant; honteux de lui-même, il se
détourne de l’onde limpide qui lui montre
son image.
Si vos bords sont déserts, ô fontaines sa-

�BÉATRICE

231

crées, si l ’homme redoute de se désaltérer
•en s’abreuvant de vos eaux, n’est-ce pas qu’il
recule devant le moment où, s’agenouillant
sur ces rives, il verra Fonde limpide lui ren­
voyer sa propre image ?
Après tant de difficultés surmontées, tant
d ’obstacles franchis, tant de terreurs vaincues,
Dante ne supporte pas encore l’aspect de son
visage, dans le clair miroir des eaux.
« Regarde-moi bien, c’est moi, c’est bien
moi qui suis Béatrice! » Il n’échappe point à
cette parole qui la ravit et le torture, comme
une dernière douleur du Purgatoire : « Regarde
mon âme sœur de ton âme et gardienne fidèle
de ton idéal. Entre mes mains, il porte le sceau
de l’éternité. Et ce n’est pas l ’idéal incertain
nourrissant les veilles d’une pensée qui se con­
sume dans la solitude, c’est la réalité supé­
rieure, la vérité du plan divin. » Rien ne saurait
être plus pathétique que les reproches de Béa­
trice, auxquels répond la douleur de Dante,
sur un accompagnement de célestes Harmonies.

�23 2

LES

IM M O RT ELLES

« Celui-ci, dans sa vie nouvelle, fui tel
virtuellement que toute habitude droite aurait
produit en lui d’admirables effets.
« Mais le terrain mal semé et non cultivé
devient d’autant plus mauvais et plus sauvage
qu’il a en lui plus de bonne vigueur.
« Quelque temps, je le soutins avec moi de
mes regards, en lui montrant mes yeux d’en­
fant; je le menai avec moi tourné vers le
droit chemin.
« Mais sitôt que je fus sur le seuil de mon
second âge, et que je changeai de vie, celui-ci
se sépara de moi pour se donner à d’autres.
« Il tourna ses pas vers le faux chemin,
suivant les menteuses images d’un bien qui
ne lient en entier aucune promesse...
« Pour ce, j ’ai visité le seuil des morts... »
Ainsi l’amour conçu pour une Béatrice
s’oppose à l’amour conçu pour une donna délia

pietra, par exemple; il s’agit alors du bien
qui ne tient en entier aucune promesse. Sur
les paroles sévères de la dame, le poète a

�B É A T R IC E

233

rêvé d’ineiTables harmonies de tendresse et
de compassion. Béatrice poursuit son dis­
cours; elle rappelle les inspirations salutaires
envoyées par elle à cette âme :
« Jamais la nature ou l'art ne t’offrirent
rien de comparable à la belle enveloppe où je
fus enfermée, et qui maintenant est tombée
en poussière...
« Au premier heurt des choses trompeuses,
tu devais t’élever en me suivant, moi qui ne
suis plus telle... »
Imaginons qu’un des voiles qui s’appesan­
tissent sur notre intelligence soit retiré par
une main angélique, et que, dans une clarté
nouvelle, nous apprenions â considérer l’his­
toire profonde de la vie : nous aurons sans
doute quelque chose d’analogue au récit de
Béatrice.
Quelle âme ne se sentirait coupable « d’avoir
abaissé ses ailes »?
« Tu

souffres

pour m ’avoir

entendue,

ajoute Béatrice, tu souffriras davantage en me

�234

LES

IM M ORT ELLES

regardant. » Brisé de douleur, il la regarde
au-delà du ileuve, se dépassant elle-même
dans son ancienne beauté, plus encore qu’elle
ne dépassait les autres quand elle était sur
la terre. A demi voilée dans son mystère et
couronnée du mystique feuillage qui porte une
promesse de paix sous les reflets cendrés de
la pénitence, avons-nous besoin d’évoquer la
radieuse ligure de Béatrice pour reconnaître
celte voix? INe parle-t-elle pas avec l ’accent
de la conscience?
Dante est alors piqué par « l’ortie du re­
pentir ». 11 s’évanouit et revient à lui sous les
yeux compatissants de Malhilde qui l ’entraîne
vers les eaux du Léthé où l ’àme doit perdre
le souvenir amer de ses fautes. Les sentiments
de contrition, le sacrement de pénitence, la
grâce des indulgences sont plusieurs fois
figurés dans les trente-quatre chants du Pur­

gatoire. Les deux natures du griffon symbo­
lisant les deux natures du Christ se réflé­
chissent tour à tour dans les yeux de Béatrice,

�BÉATRICE

235

et pourtant le griffon reste immobile, alors que
son image se transforme. Dante rappelle ainsi
que l’humanité participe à la divinité, à tra­
vers l’humanité de Jésus-Christ. Béatrice qui
n’avait jusque-là montré que ses yeux dévoile
aussi sa bouche, et le Convito nous explique
longuement la signification allégorique de ces
détails; les yeux et la bouche sont, selon
Dante, comme les balcons de l’édifice habité
par cette dame qui est l’âme; les affections
humaines y apparaissent, se manifestant dans
le regard et dans le sourire. Quand cette dame
est la Philosophie ou la Théologie, ses yeux
sont les démonstrations, et sa bouche la per­
suasion. Dans le sens mystique familier à
Dan le et compatible avec l’inspiration générale
de la Divine Comédie, il se pourrait que les
yeux représentassent la méditation où l’àmcse
démontre les hautes vérités, et la bouche,
l’oraison par laquelle l’âme goûte la douceur
de ces mômes vérités. Il ne serait pas étonnant
que la méditation s’attachât successivement

�231)

LES IMMORTELLES

aux deux natures du Christ. Mais des yeux
humains, de tendres yeux, capables d’être
voilés par les pleurs, illuminés par la joie, des
yeux humains ont réflété sur le monde quelque
chose de la douceur rayonnante du Maître. Ils
avaient en eux une compassion parce qu’ils
appartenaient à des âmes qui se laissaient
pénétrer par la pitié du Christ, une sérénité
parce qu’ils appartenaient à des itines qui se
laissaient envelopper par la paix de Jésus.
Ils n’avaient qu’à regarder, et leur regard
mettait, un baume sur les plaies, une clarté
dans les ténèbres, un espoir dans la désespé­
rance. Car ces îlmes ne cessaient de regarder
Jésus alors que ces yeux regardaient le monde,
et, selon les circonstances, selon l’heure, de
la contemplation unique, jaillissaient dans ces
prunelles la compassion el la sérénité.
Autour d’un arbre dépouillé qui fut l’arbre
de la science du bien el du mal, la céleste
procession accomplit une sorte de rite mys­
térieux,

el l’arbre refleurit « de couleurs

�B ÉATRICE

237

moins vives que celles de la rose, plus vives
que celles de la violette », explique Dante avec
cette vue précise d’imagination que l ’on pour­
rait appeler le regard dantesque, transportant
sans doute en cet enchaînement d’allégories
l ’image d’un arbre qu’il avait aimé dans le
décor réel du printemps de Toscane.
La procession enclavant Dante et Stace
s’achemine vers le Paradis; Dante est près
de celle sur le front de qui l ’ombre du feuil­
lage d’olivier a remplacé la perle chère au
poète, joyau des dames florentines; après
toutes ces douleurs, il se sent :
Refait com m e les plantes nouvelles
Que renouvelle un nouveau feuillage,
Pur et prêt à m on ter aux é to ile s1...

Il

Les spectacles de VEnfer, les paysages du

Purgatoire, tout s’efface, et Dante, libéré
1. Rifatto si. come piante novelle,
Binnovellate di novella fronda,
Puro e disposto a salire alle stelle.
(Purgatoire, chant XXXIV.)

�238

LES

IM M O RT ELLES

des entraves, n’a qu’à prendre son essor pour
suivre l’ascension de Béatrice. 11 a franchi
la sphère du désespoir, il a traversé la cilé
dolente, le nom de Béatrice dans son cœur et
pas sur ses lèvres, et c’est parce qu’il a ce
nom dans son cœur qu’il entend les allusions
de Virgile, vagues et lointaines, mais douces
et rassurantes. Car, nous nous en souvenons,
sans la nommer en ces lieux, Virgile parle
quelquefois de Béatrice.
11 a franchi la sphère où l’on souffre, où
l ’on espère, où les paysages ont de la beauté,
les âmes de la noblesse; il a rencontré des
visages amis; des ailes d’anges ont effleuré
son front; il a traversé la muraille de flamme
parmi des chants délicieux el de suaves
paroles. Enfin Béatrice s’est nommée ellemême : « Regarde-moi! C’est moi, moi, qui
suis Béatrice ! »
Il

arrive aux régions de la joie infinie,

éternelle. 0 poète fils de cette terre, où les
joies humaines n ’ont pas de lendemain, com­

�239

B É A T RIC E

ment la saisirez-vous, celle joie des esprits, et
comment la ferez-vous connaître aux pauvres
fils des hommes, elle, la joie inconnue, par
des images connues el des mots limités?
Le monde a la Divine Comédie, de Dante et
la Neuvième Symphonie, de Beethoven. Dans
la Neuvième Symphonie, une joiehumaine se
purifie cl s’infinise en traversant comme une
autre muraille de flamme, une fournaise de
douleur brûlante

et

profonde.

Puis

elle

s’élance, victorieuse el pllis que victorieuse :
invincible. Il y a tel vers de Dante qui convient
à celle musique :
Laisse en bas la sem en ce des pleurs.

L ’âme a quitté, non pas les sentimenls
humains, mais dans les sentiments humains
ce qui peut faire moissonner les pleurs, et,
triomphante, elle emporte son éternel amour.
Béatrice a les yeux fixés sur le soleil de
gloire; Danle regarde Béatrice. Poêle de la
haine! Poète de la douleur! Oh! les siècles

�240

LES IM M ORT ELLES

ont calomnié Dante. 11 est surtout, avant tout,
plus que tout, et par excellence, le poète de
la lumière, de l’amour et de la joie. 11 a su
créer une atmosphère de joie où sont plongées
des âmes qui vivent d’aimer Dieu. 11 a su
décrire cet état mystique d’un esprit « fou­
droyé par la Paix », selon l’expression d’un
penseur moderne1.
Béatrice a les yeux fixés sur la lumière éter­
nelle. Dante ne supporterait pas encore une
telle vision, mais il peut regarder Béatrice, et
de l’acte de Béatrice se fait son acte propre.
« Béatrice regardait en haut, et, moi, je
regardais en elle... »
Voilà comment ils montrent. Dante, forti­
fié par ce regard, sent qu’il se transhumaniae,
et qu’il arrive à supporter l ’éclat de la lumière.
Ailleurs il appelle Béatrice « celle qui emparadise mon esprit ». A chaque sphère nou­
velle elle resplendit d’une nouvelle beauté.

1 Ernest Ilello.

�B ÉAT RICE

2il

Mais à chaque sphère nouvelle, elle ajoute
une beauté nouvelle.
Ici-bas même, dans la sphère des idées, il
arrive que plusieurs âmes vivent d’une idée
unique; si c’est une idée vraie, les âmes
s’ennoblissent de participer à cette commune
vérité; qu’une âme se joigne à ce groupe
d’âmes, elle s’embellira de celte noblesse, et,
nouveau miroir, elle ajoutera pour sa part
quelque chose au rayonnement.
III

« Je suis Celui qui suis. Je suis le Dieu
d ’Abraham, d’isaac et de Jacob. » Pour atté­
nuer, semble-t-il, l’effroi du mystère qui
environne son nom, Dieu se voile aux yeux
de Moïse sous les noms des hommes qui
furent ses serviteurs.
Dans la solitude de son âme, Dante re­
trouva peut-être quelque écho de la solitude
d’IIoreb, car l’histoire de la Bible se répète
souvent pour les âmes.

�242

LES IMMORTELLES

Moïse était, dit l’Ecriture, au centre du
désert, au cœur de la solitude : alors il en­
tendit la voix du buisson ardent. Le poète
eut aussi la ressource de descendre en son
âme, au centre du désert, au cœur de la
solitude; et si Béatrice fut réellement une
créature vivante, une servante du Seigneur,
une âme élue, Dieu put se servir d’elle comme
d’un cristal, alin d’atténuer de sa transpa­
rence la splendeur des rayons divins. Béatrice
et Dante s’élèvent ensemble d’un mouve­
ment insensible et rapide comme l’éclair.
« Le Purgatoire, dit Addington Symonds,
témoigne de la tranquillité, de la sérénité de
l ’âme de Dante, le Paradis témoigne de sa
pureté, de son rayonnement, de son amour. »
Pour comprendre la Béatrice céleste, il
est nécessaire d’étudier un peu le monde
de joie et de lumière, où elle se meut désor­
mais, où elle séjourne, où elle triomphe,
et dans lequel elle nous sert d’introductrice.
Elle accomplit ainsi la mission de la Théolo­

�243

B É A T R IC E

gie dont elle personnifie la science et dont
les promesses réalisées en elle se démontrent
victorieusement.
Béatrice et Dante traversent neuf ciels qui,
joints au X e, forment le paradis. Quelle tâche
pour le poète : peindre, figurer, nous rendre
sensibles dix degrés de la joie spirituelle,
comme sainte Thérèse, en son Château Inté­
rieur, définit les septdemeures de l’âme!
Peu nous importent les explications du

Convito : qu’il compare le premier ciel, la
lune, à la grammaire ; le second, Mercure,
à la dialectique ; le troisième, Vénus, à la rhé­
torique; le quatrième, le Soleil, à l’arithmé­
tique; le cinquième, Mars, à la musique; le
■
sixième, Jupiter, à la géométrie ; le septième,
Saturne,

à l’astrologie; le

huitième, les

étoiles fixes, à la physique et à la métaphy­
sique; la neuvième, le cristallin, à la philoso­
phie morale ; le dixième, l’empyrée, à la théo­
logie ou science divine. Ces divisions et ces
similitudes ne nous charment plus que mé-

�244

LES

IM M ORTELLES

dioerement; mais il est beaucoup d’autres
choses dans le poème surhumain. Pourtant
bien

des

intelligences imitent

Virgile et

s’arrêtent au seuil du Paradis. 11 reste à savoir
comment, et c’est un intérêt humain, après
toutes les déceptions et toutes les désillusions
de la fortune, il parle de la joie qui ne
trompe pas, cet homme qui apprit à connaître
la joie par la douleur.
Comment la figurera-t-il, celle impalpable
joie des purs esprits, invincible, indestruc­
tible, immarcescible? Avec les flammes de
la terre? Elles sont vaincues par un souffle.
Avec les monuments de ce monde? Un peu
de temps les transforme en ruines. Avec les
fleurs de nos printemps? Elles s’ouvrent, se
fanent et s’effeuillent en quelques heures.
Car il est trop douloureux pour lui, le souve­
nir des flammes mortes au foyer de la mai­
son familiale, le souvenir des ruines sur
lesquelles il a médité loin de Florence, le sou­
venir des fleurs de Toscane, flétries sans qu’il

�245

BÉ A T RICE

ail pu respirer leur parfum el jonchant le sol
où l’on chercherait en vain la trace oubliée
de ses pas. 11 a vu, sous la cendre de l’ilgc,
s’éteindre l’or des plus belles chevelures, el
c’csl pourquoi tel vers du Purgatoire ren­
ferme comme un soupir, alors qu’il aperçoit
un ange « battant l’air de ses plumes éter­
nelles qui ne muent point, dit-il, comme la
chevelure des mortels ». Il cherche la joie
qui demeure, alors que les palais sont effon­
drés, les roses flétries, les flambeaux éteints.
Il songe. A Florence, dans la Casa Alighieri,
par l ’étroite ouverture de la fenêtre, dans la
chaleur d’une

après-midi

d’été,

quelque

rayon furtif se glissant à travers l’ombre de
la pièce tombait sur des rubis, des éme­
raudes, des perles et des topazes, épars el
disséminés, que Dante regardait, puisque
son art comprenait le commerce de ces tré­
sors.

Il savait

que tous ces

l’éblouissaient el

reflets

qui

le charmaient n ’étaient

autres que les jeux de la lumière; bien plus,

�246

LES IM M O RT EL LES

il assistait à la transfiguration des poussières
les plus viles et les plus menues.
« Ainsi l’on voit sur terre des atomes vo­
lant en ligne droite ou courbe, agiles ou lents,
changeant perpétuellement d’aspect, se mou­
voir dans

le rayon

qui souvent

traverse

l’ombre que, par son intelligence ou son ha­
bileté, l’homme s’est ménagée contre la cha­
leur. »
Dans la paix embrasée d’un de ces jours
ardents, le poète a salué son emblème, c’està-dire la lumière. Le voilà bien, l’élément in­
vincible, indestructible, immarcescible, qu’il
cherchait et dont il allait se servir, avec un
art comparable à celui des vieux maîtres ver­
riers, ses contemporains. La lumière aussi
pure aux yeux du mourant qu’aux yeux du
nouveau-né,

pure

aux yeux

du vieillard

comme aux yeux de l’enfant ! La lumière
dont ils se jouaient eux-mômes, les arlisles
des vitraux, dans la combinaison de leurs
gemmes, aux reflets des rubis et des saphirs!

�B É A T R IC E

247

Mlle fournit à Dante les images de son rêve
pour parler de la joie inextinguible des âmes,
alors que le poète antique n ’a su parler que
du rire inextinguible des dieux! Les images
choisies par Dante, dont nulle mélancolie ne
doit atténuer l’éclat, et que nulle om bre— si
légère fût-elle — ne doit ourler du plus mince
liseré de deuil, souvenir ou pressentiment
d’un déclin. Et l’apparition de Béatrice flotte
dans cette lumière qui est son élément.
La joie devenue visible est lumière. La lu­
mière spirituelle est la joie. Les âmes sont
revêtues de cette lumière, qui est joie, de
celte joie qui est lumière selon qu’on la
regarde ou qu’on l ’éprouve, mais la contem­
pler, c’est y participer.
Toujours plus belleel plus resplendissante,
Béatrice mène le poète parmi les guirlandes
de flammes, parmi les rondes étincelantes,
embrasées, mélodieuses, car la joie n ’est pas
seulement lumière, elle esl musique, elle est
mélodie, mélodie telle que « celle qui résonne

�248

le plus

LES

IM M O RT ELLES

doucement ici-bas semblerait un

nuage que déchire le tonnerre, comparée aux
accents dccette lyre », et la musique terrestre,
comme la lumière visible, ne sont que les
ombres de la céleste musique et de l’invisible
lumière !
Il faut souvent revenir sur le rythme du
mouvement qu’imprime au Paradis entier
l’amour, « l ’amour qui, selon Dante, meut le
soleil et les autres étoiles ». Car rien ne peut
donner ici-bas l ’idée de l ’intensité que pos­
sède la vie éternelle. Et, pour la figurer,
Dante accélère les danses, multiplie les chants,
accroît l’ardeur des joyaux : « perles animées »,
« topazes vivantes », «rubis ensoleillés», «vies
revêtues de joie », « feux sacrés », « amours
innombrables »,

« fleurs immortelles

« lampes allumées au souffle de

»,

l ’Ësprit-

Saint ». Beethoven obéissait au même prin­
cipe en accélérant le rythme aux derniers
chants de la IX1' symphonie ; tout vibre dans
la lumière ; on marche lentement quand on

�B É A T R IC E

249

sème dans les pleurs; on a des ailes quand
on moissonne dans l ’allégresse. Quelle force
arrêterait l ’élan? Les obstacles ont disparu,
lesentravessontanéanties. Nous sommes dans
le royaume de l’éternel amour.
Béatrice en possède la science. « Dieu, ditelle, fut plus généreux de se donner lui-même
pour rendre l ’homme capable de se relever
que s’il l ’avait renvoyé absous. » Cet amour
qui le fait parler ou se taire inspire aussi les
autres esprits concitoyens de la céleste Patrie.
Com me dans un vivier à l’eau tranquille et pure,
l.es poissons accou ren t vers ce qui vient du dehors,
l’estimant une pftture,
Je vis plus de m ille splendeurs accou rir vers nous, et
chacune disait:
« Voilà par qui s’accroîtron t nos am ours. »

Cet amour et cette joie, manifestés par le
mouvement rapide des esprits, par la danse
circulaire des flammes, par le chant des mé­
lodies célestes, éclatent à chaque parole des
bienheureux à Dante.
« Nous sommes toutes prêtes à faire lonplai-

�250

LES

IM M ORT ELLES

sir, afin que lu te réjouisses en nous», lui dit
une des âmes.., et nous sommes si pleines
d ’amour que, pour te plaire, un moment de
repos ne nous sera pas moins doux... »
Ces étincelles qui tressaillent de joie en avi­
vant leur éclat sont tendres et caressantes
comme le seraient autant d’yeux aimants.

IV

Dante ne méprise jamais les détails familiers; son cœur bat encore au rythme de la
vie mortelle; sa mémoire est hantée de sou­
venirs terrestres; son génie ayant la faculté,
par un rayon — ainsi que le soleil dans la mai­
son Alighieri — de transformer en or pur les
humbles atomes de poussière, après le chant
des guirlandes lumineuses el l’évocation des
célèbres docteurs, il ose nommer la rue du
Fouarreoù professa le mystérieux Siger.
Pauvre petite rue du vieux Paris dont les
pignons, avec leurs dents aiguës, déchique­

�taient un ciel pâle, non loin des eaux pâles
de la Seine, au-delà de laquelle s’épanouis­
sait la cathédrale de Notre-Dame! Quel charme
possédait-elle donc pour que Dante ait eu
comme un secret plaisir à citer ce nom,
parmi les joyaux étincelants et les mélodies
sans fin, se rappelant avec attendrissement la
boue et la paille de la rue du Fouarre où barbottaient les syllogismes, où bruissaient les
argumentations?
Le vénérons-nous assez, ce coin disparu du
Paris médiéval où s’était peut-être tenu le
marché au foin, donnant son nom à la vieille
rue chère aux scolastiques, la rue qui vil
passer les rêves de Dante et qui hantait aussi
la mémoire de Pétrarque,-« la bruyante rue
du Fouarre », écrivait celui-ci, fameuse dans
l’histoire de la pensée humaine. Les écoliers
assis sur des bottes de paille y écoutaient
ardemment les leçons des maîtres en vogue.
Souvent le sol était boueux, la brume piquait
des aiguilles humides, mais elle était la rue

�2:;-2

X-ES IM M O R T E L L E S

où «’élaboraient les doctes propositions et
dont l’écho devrait avoir gardé souvenir des
discussions retentissantes.
Est-il bien surprenant que Dante l’ait nom­
mée? Il est quelque chose de sacré dans
l ’enthousiasme de la jeunesse; Béatrice, la
Théologie, honorait la rue du Fouarre, et
Béatrice, amie de Dante,

s’intéressait aux

méditations de son ami; Dante aimait cer­
taines rues, certains sites de la terre, la
« pineta » de Ghiassi, par exemple; il n’avait
pas oublié la rue de la rencontre, la rue où
passaient Vanna et Hice ; ;’i son bisaïeul Cacciaguida qui le reçoit dans le cinquième ciel, la
sphère de Mars, il dit bien vile : « Parlez-moi
de la bergerie de Saint-Jean », de Florence!
Parmi les astres de la croix, formée d’nn
double rayon, toute constellée de splendeurs
qui sont des ¡\nies et sur laquelle, aux chants
d’une mélodie, étincelle le Christ; parmi ces
astres luit, rubis vivant, l’âme de l'ancêtre
florentin. Ce dernier évoque un admirable

�BÉAT RICE

-233

tableau de la vie primitive dans l’ancienne
Florence au temps où, par la division des
citoyens, les lis n’étaient pas encore devenus
vermeils. Comment aurait-on pu croire que
Cacciaguida, que Béatrice fussent désormais
indifférents au sort de leur terrestre patrie?
Avant de s’élever par la mort à la cité du Ciel
allégoriquement

représentée par Béatrice,

Dante espérait revoir Florence, la cité de la
terre, la symbolique Primavera, celle qui,
songeait-il, viendrait la première.
On se rappelle les vers célèbres :
Se mai continga che il Poem a sa cro...

« S’il arrive jamais que le poème sacré
auquel le Ciel et la Terre ont mis la main, si
bien qu’il m ’a fait maigre pendant plusieurs
années, triomphe de la cruauté qui me retient
hors du beau bercail où je dormais agneau,
ennemi des loups qui lui font la guerre, avec
une autre voix désormais, avec une autre
chevelure, je reviendrai poète, et sur le font

�de mon baptême, je prendrai la couronne. »
On dirait qu’une larme esf tombée sur la
page, une de ces larmes du génie qui ont le
privilège de ne pas sécher dans la mémoire des
hommes, et, dans ces vers, Dante parait con­
fesser son intime espérance. Après avoir récité
son Credo, il songe au baptême qui lui donna
la foi, puis, songeant au baptême, il se rappelle
le Baptistère de Florence, son « beau SaintJean », édifice que nous regarderons toujours
à travers la nostalgie de celui qui ne l’a pas
revu ici-bas ! 11avait cette illusion, le poète, de
penser que ses chants attendriraient le cœur
de ses ennemis les plus féroces, et que ceux-ci
lui rouvriraient un jour les portes de sa cité.
Son rêve était de mourir ii l’ombre des lis
de Florence... Et encore! Leur douceur com­
penserait-elle la tristesse des cheveux blan­
chis? Dante a doué son poème de la vie de
son âme, mais, il le dit lui-même, il a vieilli,
blanchi, dans l ’ardeur de la lâche.
Il aima Florence comme 011 aime une per-

�BÉATRICE

sonne, lui qui personnifiait si bien les idées!
Il s’était dit qu’il attendrirait le cœur ingrat
de Florence... Et celle pensée servit sans
doute parfois de stimulant à l ’effort de son
génie... Florentin par la naissance, et non par
les mœurs! Est-ce qu'il ne déchirait pas son
propre cœur en écrivant ces mots? Florentin
par la naissance, et Florentin de loule son
Ame. Et d’aulant plus Florentin qu’il apparaît
plus humain. Mais elles furent déçues, les
prévisions du génie. Primavera 11e marcha
point cette fois devant Béatrice. La cité delà
terre ferma ses portes, et nous pouvons son­
ger que Dante fut couronné poêle dans la
cité du Ciel. Il voulut dormir son dernier
sommeil sous la bure des fils de saint Fran­
çois — en attendant cette résurrection dont il
fait parler Béatrice :
Il a le désir, bien qu'il 11e le dise pas
En parole, ni intime en core en pensée,
D’aller à la racine d'une autre vérité.
Dites-lui si la lum ière dont se lleurit votre substance
Eternellem ent dem eurera avec vous,
Après que vous serez refaits visibles...

�256

LES

IM M O RT ELLES

Salomon ayant expliqué eominenl les corps
ressuscités seront revêtus de celte lumière
qui ne peut que s’accroître.
Si rapides et si jo y e u x m’apparurent
L’un et l’autre chœ ur à dire amen,

dit le poète avec un sentiment de tendresse,
Qu’ ils m ontrèrent bien le désir de leur corps enseveli,
Non seulem ent pour eux peut-être, mais pou r les pôres,
Les m ères et les autres qui leur lurent ch ers...

Peut-être oublia-t-il en de pareilles visions
les longues marches sur les chemins d’exil et
l’ingrate montée des escaliers sous le toit
indifférent d’autrui. Car il était — on s’en sou­
vient — « l’ami de Béatrice, et non celui de la
fortune » ; sa joie se faisait de plus en plus
intense à chaque degré de l’ascension.
Bienheureux le voyage dont les étapes sont
marquées par un accroissement de lumière!
V

Après avoir vu Béatrice parmi les conci­
toyens de la céleste patrie, après avoir noté les

�BÉATRICE

257

réminiscences d’ici-bas qui visitent l’esprit de
Dante, il nous reste à connaître un certain
nombre de paroles qui lui furent dites, d’en­
seignements qui lui furent donnés — à mieux
approfondir le poème dantesque.
« Celle qui emparadisait son esprit » rem­
plissait le rôle de la Théologie et môme de la
science universelle; ses longues dissertations
sont présentes à la mémoire de tous; il est
donc inutile de rappeler ici ses discours sur
les vœux, sur la corruption de l'humanité, sur
les jours meilleurs qu’elle promet à l’iîglise,
sur le Livre de la Hiérarchie céleste qu’elle
attribue h saint Denis l’Aréopagite, et aussi
sur les taches de la lune. En tous, les tercets
se multiplient, évoquant souvent, par leur
précision, l ’art élégant et sévère des médailles
florentines.
La sublimité de Dante, les idées de Dante,
la science de Dante, tout cela transparaît sous
le symbole de Béatrice. Ne serait-elle qu’une
abstraction? Où donc est la vraie Béatrice,
17

�258

LES

IM M ORT ELLES

vivante, réelle? Où réside son individualité?
Si bien connu qu’apparaisse Dante, si bien
étudié qu’il soit depuis des siècles, la discussion
n’est pas close sur ce chapitre. A chaque nou­
velle lecture, une nouvelle observation peut
faire jaillir une nouvelle lueur, grâce à laquelle
le sujet se montre sous un autre aspect. 11 y
a quelques années, en une mince plaquette,
M. d’Aucona consacrait quelques pages très
fines, très ingénieuses, â certain détail du
Purgatoire qui, pour ce savant commentateur
de Dante, venait apporter un argument inédit
aux partisans de la réalité de Béatrice.
Dans le Paradis, la comparaison s’impose
avec une sainte de vitrail. Comme la sainte de
vitrail,

elle s’illumine en transmettant la

lumière ; elle passe de la rougeur de Mars â
la blancheur de Jupiter, semblable à cette
sainte dont la beauté se transforme des
pâleurs de l’aube aux feux du couchant, pour
flamboyer dans l’éblouissement de midi, pour
s’attendrir sous les reflets du crépuscule.

�A chaque sphère nouvelle — on s’en sou­
vient — sa beauté s’accroît, et c’est en la voyant
plus belle que Dante apprend qu’il a monté.
Le poète de la vie intérieure sait que l ’on en
mesure la progression par un accroissement
de lumière ; sous l ’influence de la lumière,
une parole donnée s’illumine et se transfigure
aux

différentes étapes de noire existence

intime. Il en est ainsi de la beauté de Béatrice.
Le mouvement est insensible, mais le chemin
parcouru se révèle parcelle transfiguration.
Le dessin reste le même. Béatrice symbo­
lise la Théologie, mais elle ne cesse pas d’être
une âme aimante.
Ainsi se révèle-t-elle dans le Paradis. Est-il
paradoxal

de se demander même si les

marques de son individualité n ’y sont pas
plus nombreuses que partout ailleurs, sans
excepter la Vita Nuova ?
Dante a su transposer le thème de ses sou­
venirs terrestres dans le ton de la symphonie
paradisiaque.

�260

LES

IM M O RT ELLES

Béatrice se tient un peu

à

l’écart et sourit

pour avertir Dante qu’il n’a pas il observer,
devant la courtoisie du Paradis, les formes de
la politesse terrestre. Quelque chose de fran­
chement individuel apparaît dans cette dis­
crétion, cette finesse, cette légère et gracieuse
pointe de malice. Lorsque Cacciaguida prédit
à Dante toute l’amertume du pain de l ’étran­
ger, et toute l’hostilité de la mauvaise com­
pagnie dont il aura beaucoup

à

souffrir en son

pèlerinage ici-bas,
« Il te sera beau,

déclare-t-il,
De t'être fait un parti de toi-m êm e. »

(Ce vers suffirait

à

montrer que Dante fut

un Gibelin assez compliqué.) Mais Béatrice
est toujours maternellement attentive. Dante
réfléchit

à

ces prédictions d’exil et d’isole­

ment, y goûtant un mélange d’amertume et
de douceur :

�B É A T RICE

261

Et la dame qui me conduisait à Dieu
Dit : « Change de pensées, souviens-toi que .je suis
Près de Celui qui redresse tous les torts. »

Cette promesse de sollicitude et d’interces­
sion ne convient pas au symbole abstrait
d’une science, fût-ce la Théologie, mais bien
à uno âme vivante, élue, demeurant éternel­
lement dans la présence de Dieu. Dante com­
prend ces paroles :
Aux tendres accents de celle qui me récon forte
Je m e retou rn ai... »

La joie divine se reflète alors si purement
dans les yeux de Béatrice qu’il renonce à
décrire ce qu’il y voit. Elle-même lui rappelle
à cet instant que « tout le Paradis n’est pas
d.ins ses yeux ».
Nous ne savons pourquoi cette phrase n ’a
pas l’air d’une invention humaine, et, si
Dante l’a rêvée, c’est en interprétant celle
¡Une dont elle semble avoir gardé le parfum.
Peut-être a-t-il ajouté là seulement : « Le
Paradis n’est pas dans mes yeux, aurait dit

�262

LES

IM M O RT EL LES

Béatrice. » Ou bien elle n ’a dit aucun de ces
mots, et Dante les a devinés comme l’es­
sence de sa pensée mystérieuse. Après la
mort de la dame, il l’imagine les yeux pleins
des reflets du Paradis, de ce Paradis dont
par l ’élévation et la pureté de l’àme, ils reflé­
taient

bien

quelque chose ici-bas. iMais,

comme il a retrouvé dans l’au-delà leur vi­
vante clarté d’émeraude, comme il y a retrouvé
le surnom de Bice familier à ses lèvres en­
fantines, il y retrouve le trait dominant du
caractère moral de Béatrice, cette délicieuse
faculté de s’effacer et de s’oublier, celle sim­
plicité dans celte justice qui ne nie pas la
part du Ciel reçue et rayonnée, mais qui tient
à ce que tout demeure dans l ’ordre souve­
rain :
« Tourne-toi : le Paradis n’esl pas seule­
ment dans mes yeux ! »
Et Dante regarde les yeux de Béatrice pour
ce qu’ils reflètent de divine lumière.
« Peut-être aussi, dit M. de Margerie, la

�B ÉAT RICE

203

pensée du poêle est-elle que la lumière de la
vérité et de l ’amour éternels ne brille pas seu­
lement dans les yeux de Béatrice, c’est-à-dire
dans les enseignements de la Théologie, mais
aussi dans les grands exemples de vertu qui,
bientôt, en effet, vont apparaître. » A la fois
angélique et maternelle, elle accomplit tou­
jours en quelque sorte (et des êtres semblent
avoir une pareille mission ici-bas : qui dit
que ce ne fut pas la sienne?), la tâche d'une
vivante conscience.
Je m e retournai vers la droite,

explique Dante,
Pour apprendre m on devoir de Béatrice,
Soit par un mot, soit par un signe,
Et je vis ses yeux si brillants,
Si radieux, que cette apparition
Surpassait toutes les précédentes,
Et com m e en éprouvant plus de dou ceu r
A bien agir, l'h om m e de jo u r en jo u r
Constate le progrès de sa vertu,

Dante constate qu’il a changé de Ciel. Dans
la sphère de Saturne, Béatrice cesse de sou­

�264

LES

IM M O RT ELLES

rire, et la symphonie céleste semble expirer
dans le silence. Béatrice déclare à Dante que
tel serait l ’éclat de son sourire qu’il n ’aurait
pas la force de le supporter ; il en est de
même pourla douceur et la beauté des chants:
« Fixe tes yeux, et par tes yeux ton esprit »,
dit-elle... Une échelle d’or transparente et
comme traversée d’un rayon de soleil s’élève
à perte de vue, et, sur tous les degrés de cette
échelle, vont et viennent une foule de splen­
deurs...
Mais nous n’avons pas à nous étendre sur
ces images et ces descriptions bien connues;
nous étudions seulement le rôle de Béatrice.
Angélique et maternelle, disions-nous. Dante,
pour

peindre cette

tendresse, a

souvent

recours à de suaves images de l’amour mater­
nel. Le peintre des hautes contemplations
sait évoquer les plus jolies scènes d’enfance et
de maternité. Quand il se trouble au grand
cri qui retentit après la brûlante satire de
Pierre Damien contre les mauvais pasteurs

�26 5

B É A T RIC E

de l’Église, pour se rassurer, il cherche des
yeux Béatrice. Béatrice est toujours prête à
l ’apaiser du regard et de la voix. C’est
auprès d’elle que Dante assiste au triomphe
du Sauveur. Le passage est des plus beaux :
un soleil apparaît, enflammant des milliers
d’étoiles. Elle-même lui désigne« le beau jar­
din qui fleurit sous les rayons du Christ, la
Bose dans laquelle le Verbe s’est fait chair1,
les Lis dont l ’odeur nous guide dans le bon
chemin ».
Et, par miséricorde, le soleil s’élève pour
ménager la vue mortelle, encore trop faible,
de Dante, mais les milliers d’astres qu’il
embrase de

ses rayons

demeurent

avec

toute leur beauté. Béatrice n’est-elle pas
comme l ’un d’eux : un miroir de célestes
rayons dont le foyer se trouve plus haut?
Sur la terre même, on rencontre parfois de
ces âmes dont les hauteurs s’illuminent d’une
1. La sainlo Vierge. Paradis, chant X X III.

�2G6

LE S

IM M ORT ELLES

clarté, venue d’au delà. Leur secret se devine;
il ressemble à celui des purs sommets que
nous avons contemplés et qui, dans une nos­
talgie de lumière, paraissent avoir dédaigné
l ’éphémère ornement des floraisons terrestres.
Ceux qui renonceraient à découvrir ce secret
n ’en constateraient pas moins, à l’heure où
la nuit tombe sur elles, le message d’un astre
invisible.

VI
0 com pagnie élue à la grande Cène
De l’agneau béni,

s’écrie Béatrice. Elle n ’a pas cessé de veiller
sur Dante. Sa prière doit obtenir à celui-ci
quelques gouttes de rosée, afin d’apaiser la
soif de son immense désir. Inutile de rappeler
comment

saint Pierre entend

cet appel,

comment, après avoir salué Béatrice, il inter­
roge Dante sur la foi. Saint Jacques et saint
Jean auront à l’examiner sur l’espérance et

�267

B ÉATRICE

la

charité

— toujours

à

la requête de

Béatrice.
La conquête du monde par l’Evangile, de
même qu’à Pascal, paraît à Dante un des
miracles les plus saisissants. Mais Dante, qui
reconnaissait si bien Boniface VIII comme le
Vicaire du Christ en parlant avec indigna­
tion de l’outrage d’Anagni, ne craint pas ici
de se contredire, en traitant le pontife comme
un usurpateur ! Jusque dans son réquisitoire,
s’il s’acharne contre le pape, il n’en con­
sidère pas moins la papauté comme une ins­
titution sacrée. Pour lui, le Paradis entier se
trouve solidaire de celle institution et rougit
de son infortune :
De cette couleu r qui, par le soleil abaissé sur l’horizon,
Teint les nuages le soir et le matin,
Je vis alors le ciel couvert,
Et com m e une dame honnête qui dem eure
Sûre de soi, mais, pour la faute d’une autre fem m e,
D’ en entendre parler seulem ent s’intim ide,
Ainsi Béatrice changea d’aspect.

Il y a là l'effet surprenant de ce Paradis

�2ßS

LES

IM M O RT ELLES

qui rougit, il y a ce trait de modestie féminine :

et comme une dame honnête qui demeure
sûre de soi, trait que l’on ne peut manquer
d’attribuer à la vraie Béatrice chez qui Dante
l’avait sans doute noté; puis il y a la Théolologie qui va, tout à l’heure, par la voix de
Béatrice discourir sur la hiérarchie des esprits
célestes et dont l’enseignement est invariable,
malgré les fautes individuelles des papes.
Dante était un homme faillible et pas­
sionné: comment oublier tel passage du Con-

vito où, se laissant emporter par la colère, il
déclare qu’à certains arguments il faudrait ré­
pondre non avec des paroles, mais avec un cou­
teau, col coltello. Ses préjugés, ses antipathies
l’entraînent au-delà de toute mesure, de toute
justice, et, dans ces entraînements mêmes,
son génie fait jaillir des étincelles de beauté.
Ce Paradis rougissant devait amener un fris­
son chez le lecteur, chez l’auditeur du moyen
âge. Il pouvait donner à rêver sur la portée
qu’ont dans le monde invisible les actes

�269

BÉATRICE

des hommes et les événements de la terre.
Béatrice, qui mêle sa voix aux chants du
Ciel Sanctus et Gloria, n’omet pas sa repré­
sentation de la Théologie. Elle montre dans
ses yeux le reflet d’une lumière nouvelle qui
fait se retourner Dante ; il aperçoit alors un
point lumineux, éblouissant, entouré de neuf
cercles.
D e ce p o in t,

dit la dame,
D épend

le c i e l e t t o u t e l a n a t u r e .

C’est une vision de Dieu que semblent
entourer les neuf chœurs des anges, alors
q u ’il les enveloppe en réalité.
Béatrice critique les tendances de certains
philosophes et les coutumes de certains pré­
dicateurs de son temps. Revenant aux esprits
bienheureux :
V o is , — c o n c l u t - e l l e , — la h a u t e u r e t la l a r g e u r
D e la P u i s s a n c e é t e r n e l l e q u i s ’e s t f a i t
T a n t d e m i r o i r s d a n s le s q u e ls e lle s e m i r e ,
D e m e u r a n t u n e e n soi c o m m e a u p a ra v a n t.

»

�270

LES IMMORTELLES

VII

Ainsi Dante a rêvé son Paradis de lumière
et de musique. La lumière et la musique sont
les deux éléments qu’il emprunte à la terre.
Il faut s’élever encore et peindre de nouvelles
splendeurs, figurer de plus hautes contem­
plations. « Non seulement la beauté que je vis
nous dépasse, dit-il de Béatrice, mais je crois
que seul son Créateur la

comprend tout

entière. »
11

semble que l’àme béatifiée se révèle ici

dans sa plénitude, dans sa totalité, tout autant
que peut la pénétrer une autre Time humaine.
Dante fait un retour sur le passé:
D u p r e m i e r j o u r q u e j e v is s o n v is a g e
D a n s c e lt e v ie j u s q u ’à c e tte a p p a r i t i o n ,
L a s u i t e d e m o n c h a n t n e s ’e s t p a s i n t e r r o m p u e . . .

De ce premier matin de mai que para la
beaulé d’un printemps de Toscane, jusqu’à
ce rêve de grâce et de splendeur, éclos peutêtre dans l’isolement d’un jour d’exil... Dès

�BÉATRICE

271

ici-bas sans doute l'âme de Béatrice com­
mença de vivre une vie plus lumineuse, plus
intense; sainte Thérèse enseigne que

les

âmes ont en elles, dans le Château intérieur,
des demeures différentes; elles ne savent pas
toujours, et du premier coup, habiter leurs
demeures profondes. Beaucoup ne les con­
naissent pas. Tant il est vrai qu’elles sont,
en ce monde, des mystères pour elles-mêmes
et

pour leurs propres sœurs. Celui-là les

comprend qui les a créées.
Une lumière très vive aveugle Dante, mo­
mentanément. Ellea pour mission de préparer
sa vue à supporter l’éblouissemcntdes splen­
deurs nouvelles. La lumière nous prépare à
recevoir la lumière, la grâce à recevoir la
grâce.
Il contemple alors cette rivière lumineuse,
éclatante, fleurie d’admirables primevères,
et d’où s’élancent, en guise de papillons, des
étincelles qui vont se poser sur les fleurs. On
sait que ces étincelles sont les esprits angé-

�LES IMMORTELLES

liques etces primevères les âmes des bienheu­
reux. Et, comme elle l’eût rêvé d’un prin­
temps de Toscane, Béatrice explique :
L e f le u v e e t le s t o p a z e s
Q u i e n t r e n t e t s o r t e n t , e t le s o u r i r e d e s h e r b e s
S o n t d e l e u r v é r i t é le s o m b r e s e t le s i m a g e s .

En effet, quand Dante a mouillé ses pau­
pières de l’onde mystérieuse, le spectacle se
transforme, et « l’imagination, dit M. Adding­
ton Symonds, est enivrée de la richesse et
des parfums de cette vision ».
C’est l’incomparable

Rose

blanche, où

siège, sur des degrés, la cour immense des
élus. Le fleuve apparaît circulaire; il forme
le cœur d’or de la Bose éternelle; sa lumière
permet aux âmes bienheureuses de voir Dieu;
« voir Dieu, c’est être en paix ».
N e l g ia llo d e lla llo s a s e m p ite r n a ,

dans \
ejaune, dans le centre doré de l’éter­
nelle rose blanche
Q u i se d i l a t e , s ’é t a g e , e x h a le

continue Dante,

�BÉATRICE

U n p a rfu m

273

d e l o u a n g e s a u s o le il p a r q u i t o u t e s t p r i n ­
te m p s ,

Béatrice entraîne son ami.
Nous aimons ici l’observation délicate du
poète dont l’oeil nuance le cœur jaune des
roses

blanches et

dont

l’oreille

savoure

« l’ultime douceur » de la dernière note dans
le chant de l’alouette matinale; cela nous
Louche plus que la persistance de ses sym­
pathies ou de ses antipathies politiques, et
l’on ne peut s’empêcher de songer que, si
Henri de Luxembourg avait réussi dans sa
tentative, Dante l’aurait trouvé sans doute en
faute— comme il lui suffit pour devenir Gibelin
de voiries Guelfes au gouvernement de Flo­
rence1. Heureusement, la parenthèse poli­
tique se termine :
I n fo r m a d u n q u e d i c a n d id a R o s a ,

1. Dante s’était également séparé du parti gibelin, comme
en témoigne le discours de Cacciaguida; les Guelfes repré­
sentaient les franchises communales et les Gibelins les pri­
vilèges féodaux (Ozanam). Dans la grande lutte enlre les
Guelfes et les Gibelins, les premiers formaient le parti popu­
laire et démocratique; les seconds le parti aristocratique et

�274

LES IMMORTELLES

reprend le chant XXXI. Innombrables, les
anges volent dans les pétales de la fleur. Leur
face esl de flamme vive, et d’or pur leurs ailes.
Béatrice a repris sa place dans la llose
blanche qui est sa demeure. Tout à l’heure,
elle joindra les mains pour s’unir à la prière
de saint Bernard.
O d a m e , e n q u i r e v e r d it m o n e s p é r a n c e ,
E t q u i s o u lT r is p o u r m o n s a l u t
D e l a i s s e r te s t r a c e s e n e n f e r !

s’écrie Dante. 11 ajoute à son remerciement
cette invocation :
G a r d e - m o i le s d o n s d e t a m a g n i f i c e n c e ,
D e s o r t e q u e m o n ;\me g u é r ie p a r to i
E n te p l a i s a n t d é n o u e le l i e n t e r r e s t r e .
A i n s i p r i a i - j e ; e t c e lle - là , d e l o i n ,
C o m m e il s e m b l a i t , s o u r i t e t m e r e g a r d a ,
P u i s se t o u r n a v e r s l a S o u r c e é t e r n e l l e .

autoritaire (Addington Symonds). D’après lu même auteur, les
empereurs encourageaient le scepticisme religieux pour ame­
ner les hommes à se révolter plus facilement contre l’Eglise ;
de leur côté, les papes cherchaient à faire prévaloir la doc­
trine spirituelle de l'Eglise qui prêche la vérité une; c'est
pourquoi M. Addington Symond» leur reproche d’avoir voulu
régner sur les consciences et d'avoir foulé aux pieds la liberté
de penser, alors même que, dit-il, ils cherchaient « à anni­
hiler le despotisme » et « à favoriser la liberté politique».

�BÉATRICE

275

Ou l’a déjà remarqué, la mission spéciale
de Béatrice en ce qui regarde Dante, commen­
cée sur la terre par un salut, se termine au
Ciel par un sourire. Elle a saconclusion, son
achèvement dans l’au delà. Dante, ici-bas, a
parfois senti rayonner sur son âme le sou­
rire de Béatrice disparue. Certaines heures
de notre vie peuvent être illuminées à notre
insu par cet invisible sourire que des âmes
adressent à notre âme. Nous l’avons dit, la
vie réelle est supérieure à tous les poèmes.
Et, si merveilleuse soit-elle, l'imagination de
Dante doit encore céder à la vision de sainte
Catherine de Sienne.
Il est une lettre de la sainte où celle-ci
raconte l’assistance prêtée par elle à Nicolas
Tuldo lors de son supplice. Ce jeune con­
damné politique s’était d ’abord révolté contre
Dieu, lui reprochant d’être l’auteur de sa
destinée. 11 refusait tous les secours de la
religion. Catherine le visita, parvint à le con­
soler et triompha de sa résistance. Il lui lit

�276

LES IMMORTELLES

promettre d’être au lieu du supplice. Elle
décrit cette tin :
« Il arriva comme un agneau paisible, et,
en me voyant, il se mit à sourire. Il voulut
que je lui fisse le signe de la croix, et, quand
il l’eut reçu, je lui dis tout bas : « Mon doux
frère, allez aux noces éternelles jouir de la
vie qui ne

finit jamais. » 11 s’étendit sur

l ’échafaud, et je lui découvris le cou. J ’étais
baissée vers lui, et je lui rappelais le sang de
l’Agneau.

Sa bouche ne disait autre chose

que : « Jésus, Catherine », et, en disant ces
mots, je reçus sa tôle dans mes mains. Alors
je fixai mon regard sur la bonté divine, et
je dis : « Je veux... » Aussitôt je vis comme
on voit la clarté du soleil Celui qui est Dieu
et homme... 0 bonheur inellàble de voir avec
quelle douceur et quel amour la bonté de
Dieu attendait cette

àme séparée de son

corps 1Comme il la regardait miséricordieu­
sement lorsqu’elle entrait dans son côté, toute
baignée de ce sang que rendait précieux

�277

BÉATRICE

le sang du Fils de Dieu! Le Père Tout-Puissant
la recevait et lui transmettait sa puissance ;
le Fils, la Sagesse; le Verbe incarné lui don­
nait, lui communiquait cet ardent amour qui
lui fit recevoir la mort avec obéissance pour
l’admiration du
tion

genre hum ain;

du Saint-Esprit

qui

et l’onc­

s’emparait

de

lui, l’inondait d’une joie capable de ravir
mille cœurs, et je ne m ’en étonne pas, car il
goûtait déjà la douceur divine. 11 se retourna
comme fait l ’époux quand elle est arrivée à
la porte de l’épouse; elle regarde en arrière
cl incline la tôle pour saluer ceux qui l’ont
accompagnée, el leur fait un dernier signe
de remerciemenl. Lorsqu’il eut disparu, mon
àme se reposa dans une paix délicieuse.
Est-il rien de plus beau que celle charité
de Catherine pour le premier inconnu qu’elle
rencontre, s’il a besoin d’une parole de con­
solation ? Elle semble porter, élever celle àme
entre ses mains, et, de cette vie, la tendre
vers l ’Éternité. Ainsi font ceux qui prient

�278

LES IMMORTELLES

au chevet des mourants, mais Catherine a
l ’àme si fervente et les veux si purs que
son regard suit sa prière. 11 dépasse les
horizons du monde et traverse le voile de la
mort. 11 plonge hardiment dans l’an delà.
Debout, au pied de l ’éehafaud, une tête entre
ses mains, elle veut voir, elle voit. Et l’àme
de Tuldo, n’oubliant pas celle qui l’accom­
pagna jusqu’au seuil de la mort, celle qui
semble même avoir franchi pour lui ce seuil
de quelques pas, qui n ’a pas craint de « lais­
ser ses traces » autour de l’échafaud, pas
plus que Béatrice n’avait craint de laisser les
siennes en Enfer, se retourne, salue et re­
mercie...
Après avoir souri, Béatrice, selon Dante,
se tourne vers la Fontaine éternelle d’où
jaillit, en réalité, la paix délicieuse qui repose
l’àme de Catherine. Malgré la différence des
rôles, le sourire de Béatrice n’est pas sans
quelque analogie avec le salut de Nicolas
Tuldo. Et l’acte de Catherine visitant les pri-

�BÉATRICE

279

sons et l’échafaud ressemble à celui par le­
quel Béatrice vint au secours de Dante.
Car ainsi passent, à travers les cités do­
lentes de la terre, les âmes choisies qui
portent un message du Ciel.

�VI

P IC C A IID A

Celui qui n’aurait pas lu le IIIe chant du

Paradis ne pourrait savoir jusqu’où vont la
douceur, la délicatesse, le charme et raffine­
ment du moyen ftge.
Ici, Dante s’est élevé à la sphère de la lune
qu’il appelle un peu plus haut la perle éter­
nelle. L’Invisible, en lui apparaissant, garde
je ne sais quel voile léger qui semble tissé
avec des fils de lumière. Les topazes, les ru­
bis sont pour d’autres astres et pour d’autres
¡\rnes. La lueur d ’une perle sur un front blanc
est le symbole qui convient à celles-ci. Leur
destinée terrestre s’influença d’une mélan­
colie. lille fut marquée au sceau d’un rêve
irréalisé. Dante (it leur séjour de l’astre des
rêves.

�PICCARDA

281

Ces âmes eurent ici-bas la douceur du reflet
des perles sur un front blanc, la douceur
d’un rayon de lune se jouant à travers une
eau limpide, et la violence du monde a triom­
phé de leur douceur. Voilà pourquoi, dans
leur béatitude même, elles ont. encore un air
d’exilées. Il n’est pas de regret au céleste
royaume, mais Dante peut leur adresser une
question qui ne montera plus jamais à ses
lèvres : ont-elles un désir d’être plus haut?
Piccarda était fille de Simone Donati, sœur
de Forese et de Corso ; Gemma, femme de
Dante, était fille de Manelto Donati; l’une et
l’autre appartenaient donc à deux branches
de la même famille. Toute jeune et très belle,
celle Piccarda s’élail consacrée ;'i Dieu; le
monaslère de Sainte-Claire, à Florence, l’avait
reçue. Mais son frère Corso, podestà de Bo­
logne,

l’arracha par

violence au « doux

cloître », pour la marier de force au Floren­
tin Bossellino délia Tosa.
L’ombre du voile abandonné demeura, dit-

�282

LES IMMORTELLES

elle, autour de son cœur. Puis, comme si
Dante avait eu la confidence discrète ou l’in­
tuition délicate des nostalgies de cette exis­
tence brisée : « Ce que fut ma vie, depuis
lors, Dieu le sait ! » Elle ne survécut guère à
son départ du cloître : une maladie que l’on
crut envoyée parle Ciel mit fin à ses jo u rs 1.
Celui qui fut à ses heures le poète des

«. rimes rauques et rudes » avait aussi le se­
cret des douceurs infinies. Jamais un art ne
fut si transparent, si diaphane, que l ’art de
Dante évoquant la délicieuse figure de Piccarda!
Dans la cathédrale dantesque, le Purgatoire
apparaît sculptural et le Paradis lumineux :
on retrouve au Paradis tout le flamboiement
des vitraux, louH’éblouissement des verrières,
et les roses embrasées, et les ailes de flamme,
et les topazes et les rubis. Mais la sphère
L Voir Puget Toynbec : Dante dictionavy; Addington
Symonds : Introduction lo the study o f Dante; Kruscella,
Piccarda Donati, Propugnatore, IX, 2.

�PICCAR DA

283

de la lune ressemble davantage aux fresques,
ou, s’il faut la comparer à des vitraux, ce ne
peut être qu’à des grisailles, comme on en
trouve dans la cathédrale d’Amiens. La lu­
mière qui s’y joue a la pâleur d’une aube où
se dissoudrait le reflet d’un clair de lune
presque évanoui.
En plusieurs, en un seul verset, parfois
même en un seul vers, Dante renferme l’es­
sence d’une destinée. Celle de Cacciaguida,
tout empourprée des roses rouges du mar­
tyre, jette dans la splendeur les feux san­
glants d’un rubis.

La gemme qui semble

apposer un sceau tragique sur le destin de la
Pia, ferait vaguement rêver d’une perle noire.
Piccarda murmura :
« I o f u i n e l m o n d o v e r g i n e s o r e lla . »

Le plus pur des clairs de lune n’a pas la
pureté de ce vers à l’harmonie cristalline qui
doit figurer la pureté d’une àme de cristal.
Être une « vierge sœur », telle était sa mis­

�284

LES IMMORTELLES

sion ici-bas, el la pureté du mot « sorella »
double la pureté du mol « vergine », rendant
plus pur encore ce vers infiniment doux —
comme la pureté du clair de lune ajoute à la
pureté de la neige qui couvre les hautes cimes.
Et c’est dans cet amour qui la fait « sorella »
qu’elle trouve une excuse pour ceux dont la
cruauté, l’exilant du cloîlre, fut la cause de sa
douleur et de sa mort.
« Des hommes plus habitués au mal qu’au
bien m ’arrachèrent au doux cloître. »
Son accent ne voile qu’à demi la pitié.
Toutes ses paroles ont, d’ailleurs, quelque
chose de voilé, comme l’éclat de cet astre et
la béatitude même de ces âmes; c’est l’ombre
du voile arraché qui, dirait-on, flotte autour
des cœurs.
Jamais elle ne s’exila de la volonté de Dieu.
Celle volonté fut son cloître et son sanc­
tuaire — le plus vaste

des cloîtres el le

sanctuaire le plus intime — hors du temps,
de l’espace el des événements d’ici-bas.

�285

PICCAR DA

« Elle est cette mer dans laquelle tout
vient se jeter, et ce qu’elle crée, et ce que
fait la nature. »
Mer infinie, infiniment paisible!
Et Piccarda s’embrase d’une flamme nou­
velle, comme si tout h coup la suave gri­
saille s’empourprait au reflet d’une glorieuse
aurore; un rayon divin resplendit à travers
son âme, alors qu’elle expose, au nom de
toutes

ses sœurs,

les suprêmes

lois

du

« Royaume Déiforme », et les résume en une
parole éternelle :
E la s u a v o lo n la d e è n o s tr a p a c e .
D a n s la v o lo n té d e D ie u , n o u s a v o n s n o t r e p a ix * .

I.
On croit reconnaître une allusion à Piccarda duns ces trois
vers de Pétrarque :
Al fin vidi una che si chiuse e strinse
Sopr’ Arno per servarsi ; e non le valse ;
Che forza d'altrui’l suo bel pensier vinse.
(Petrarca, Trionfo della Costila.)

�CUNIZZA

Dans le poème de Dante, celle-ci repré­
sente la pécheresse pardon née. On parle
d’elle volontiers comme d’une dame moins
connue par sa pénitence que par ses aven­
tures,

vraie lille de Vénus, dit un vieux

commentateur, toujours amoureuse cl tou­
jours errante ». D’autre part, on a raconté
que, sans penser à mal, elle aima la toilette,
le plaisir, le luxe, les dépenses, mais ses bio­
graphes, semble-t-il, doivent être plus sé­
vères ou moins charitables dans leur appré­
ciation. Sœur d’Ezzelin III et lille d’Ezzelin II,
elle contracta d’abord un mariage politique
avec le comte Richard

de Saint-Boniface,

de Vérone.
Elle ne larda pas à s’éprendre du poète Sor-

�287

dello, de Mantoue, le Sordello du Purgatoire
dantesque, en compagnie duquel elle aban­
donna Vérone et revint à la cour de son
frère Ezzelin. Cette intrigue paraît avoir été
interrompue et renouée.
Elle s’en fut à la cour de Trévise, près de
son autre frère, Albéric. Là, nouvelle aven­
ture dont le héros était un chevalier nommé
Bossio, qui périt en défendant Trévise pour
Albéric, contre Ezzelin. Cunizza épousa le
comte Aimeri de Bragance, puis, après la
mort de celui-ci, un gentilhomme de Vé­
rone; enfin, elle choisit un quatrième mari,
l’astrologue de son frère Ezzelin. Dante l’élit
pour faire d’elle un symbole. La raison de
celle préférence esl le secret du poète.
En somme, peut-être n’est-il pas impos­
sible de le deviner. Cette grande aventurière
du moyen âge termina sans doute ses jours à
Florence, et Dante enfant avait pu l ’apercevoir
sous l’aspecl d’une très vieille dame. En 1265,
dans la maison

des

Cavalcanti,

chez le

�288

LES IMMORTELLES

père de Guido, Cunizza signa l’affranchissementdes esclaves de sa famille

— en excep­

tant toutefois du bénéfice de celte mesure
ceux qui s’étaient rendus coupables de trahi­
son. Dante entendit mentionner le souvenir
d’un acte généreux. En outre, on disait que
cette Cunizza s’était toujours montrée, auprès
de son frère, le cruel Ezzelin, « pitoyable,
miséricordieuse, bienveillante, compatissante
aux malheureux persécutés par celui-ci. »
Pourtant la nuance de tendresse humaine
qui donne un charme indéfinissable à cer­
taines figures dantesques, manque ici tota­
lement.
Dans la sphère qu’habite Cunizza « la con­
naissance de l’avenir vient aux esprits par un
reflet des trônes qui sont, dans les cieux
supérieurs, les miroirs des jugements di­
vins2 ». Et ce reflet tombant sur les âmes

1. Voir Egidio Gorra : Il sogr/cttivismo ili Dante.
2. M. de Murgerie, Dante, la Divine Comédie.

�289

CUNIZZA

leur permet de se réjouir de leurs paroles.
« Là-haut, dit Cunizza, là-haut sont des m i­
roirs que vous appelez trônes, par lesquels se
réfléchissent sur nous les jugements de Dieu;
c’est pourquoi notre propre langage nous pa­
raît bon... » Autant leur langage plaitàD ieu,
autant ce langage leur plaît à elles-mêmes.
Chaque parole vraie n’a-t-elle pas pour cause
un don du Seigneur? Celte réflexion des ju ­
gements divins est sans doute ce qui permet
à la sœur d’Ezzelin de dire : « Je me par­
donne joyeusement à moi-même ». Llle doit
se pardonner autant que Dieu lui pardonne;
son jugement ne saurait différer du jugement
de Dieu. Le poète interpelle une autre lu­
mière : « Dieu voit tout, m ’écriai-je, et ta
vue le pénètre, o bienheureux

esprit!

de

sorte que nulle volonté enfermée en lui pour
loi ne peut être cachée. »
Ainsi ces esprits glorifiés réalisent d’une
façon transcendante la pensée de Pascal:
« La main ne devrait pas s’aimer plus que
19

�290

LES IMMORTELLES

le corps n’aime la main. » Dans un ordre
infiniment plus élevé que cette dernière com­
paraison, les mêmes esprits vivent intégra­
lement le verset du Magnificat : « 11 a fait en
moi de grandes choses, Celui qui est puissant,
et son nom est saint. » En toute âme humaine
il s’est fait de grandes choses, et ces grandes
choses ont eu Dieu pour auteur. Les âmes
du Ciel ne s’en attribuent jamais la pro­
priété.
Four achever son enseignement, Cunizza
laisse discourir le troubadour Foulque de
Marseille. Celui-ci semble devoir incarner
tout le romanesque médiéval. 11 était jeune,
riche et séduisant. Il compta Richard Cœur
de Lion parmi scs protecteurs. En ses vers il
célébra d’abord la belle Alazaïs, femme de
Barrai, vicomte de Marseille, mais celle-ci ne
lui octroya jamais la moindre marque de
faveur, de sorte que « tout le temps, il se
plaignit d’amour en ses chansons ». Il adressa
ses hommages &lt;\la sœur de Barrai, égale­

�CUNIZZA

291

ment belle et savante, Dame Alazaïs en
conçut-elle quelque jalousie? Elle fit bannir
de sa cour le malheureux poète. 11 s’éloigna,
devenu sans doute la proie d’une noire mé­
lancolie, car la comtesse de

Montpellier,

Kudoxie,fille de l’empereur Manuel Comnène,
le prit en pitié, lui demandant de chanter
pour l ’amour

d’elle.

Mais

Dame

Alazaïs

mourut, sire Barrai mourut aussi, plusieurs
des patrons et des protecteurs de Foulque
moururent. Fst.-ce la mort de dame Alazaïs
qui lut la cause de celte détermination?
L’avait-il aimée vraiment, et crut-il que la
jalousie n’était pas la cause réelle de son
exil ? Ou bien ces coups réitérés le détachèrentils du monde ?
Tonique

interrompit la longue

plainte

amoureuse de sa lyre ; il se retira dans un
monastère cistercien. 11 devint abbé, puis
évêque. Cunizza déclare que le troubadour
aura cinq siècles de renommée terrestre, et,
depuis six cents ans, l’Alighieri perpétue

�292

LES IMMORTELLES

cette renommée. Elle est cependant peu de
chose à côté de la gloire

éternelle dont

Foulque révèle une des beautés.
« Ici l'on est sans repentir; 011 se réjouit,
non de ses fautes qui ne reviennent pas à la
mémoire, mais de la vertu souveraine qui
ordonne et prévoit;
« Ici l’on admire cet art qui produit de si
beaux et de si grands eiïcls, et l’on découvre
le bien par lequel le monde d’en haut agit
sur le monde d’en bas. »
Le repentir est de la terre.
A chacune des misères de l’homme, une
miséricorde divine a correspondu.
Nous ne savons maintenant l’histoire de
notre àme qu’à la surface; elle nous sera
révélée un jour dans ses profondeurs.
Foulque désigne à Dante Raab

comme

« une palme de la haute victoire que le
Christ a remportée avec ses deux mains
clouées sur la croix ».

�LE DERNIER CITANT

��LE DERNIER CHANT

Nous arrivons au sommet de la Divine

Comédie. Le poêle est conduit par sainl Ber­
nard, puisque Béatrice a rejoint sa place dans
la Rose blanche.
L’épître adressée à Cangrande délia Scala
nous montre que Dante fut un lecteur assidu
de sainl Bernard, ainsi que de Richard de
Saint-Victor et de saint Augustin.
11 a « vu des choses que ne sait ni ne peut
rendre celui qui descend de là-haut ».
11 nous convie à prendre des ailes pour le
suivre. Autrement, nous devrons « attendre
des nouvelles d’un muet ». Le XXXIIIe chant
du Paradis est le chant du silence mystique,
du silence qui régne au delà de toute har­
monie.

�296

LE DERNIER CHANT

I
« V ie r g e m ò r e , f i lle d e t o n

F ils ... »

Ce dernier chant commence par l’invocation
de saint Bernard à la Vierge Marie. Jamais
Dante ne trouva de plus beaux accents. Après
la mort de Béatrice, il avait dit dans la Vita

Nuova : « Elle était venue dans mon esprit,
lagracieuse femme qui, à cause deson mérite,
fut placée par le Seigneur dans le Ciel de la
paix où est Marie. » Nous savions alors que
le sentiment qui rayonne dans les cathé­
drales luisait au fond deson cœur. Ce senti­
ment de la dévotion à Notre-Dame ravit et
souleva le moyen âge; ¡1 se glisse dans le
poème dantesque, il l’enveloppe, il

l’im­

prègne. Toutes les mains ingénieuses qui
travaillèrent aux édifices se soni
dans la paix de la mort, mais

reposées
la flamme

des cœurs ne s’est pas éteinte, et c’est elle
que nous voyons luire, çà et là, parmi les
vers du poème mystique.

�LE DERNIER CHANT

297

L ’âme d'une époque vibre dans celle prière,
el l’âme d’une époque traverse ici l’âme d’un
homme. Mais l’âme de cel homme ajoute à
l’immense élan qui le soulève des profon­
deurs dumoyenâge, l’intensité de sa ferveur
intime.
Le souffle qui fit surgir les Notre-Dame
de pierre, avec toute sa puissance, est dans
celte invocation placée par Dante sur les
lèvres de Bernard, mais il y a l’hommage
personnel de Dante au nom de la belle fleur

qu'il invoque toujours soir et malin. 11 té­
moigne lui-même de sa fidélité.
Donc, à travers les années de Florence
comme à travers les années d’exil, par les
matinées de printemps comme par les nuits
d’automne, sous le toit de ces auberges qui
paraissent envelopper sa pensée d’une ombre
de mélancolie comme au foyer de la maison
familiale, il reste fidèle â la coutume de son
invocation. Il nous est arrivé, par les soirs
de tempête, de suivre des yeux une barque

�298

LE DERNIER CHANT

que son fanal nous révélait de loin à travers
la distance, la houle et l’obscurité. Ballottée
par les îlots, plongée dans les abîmes, lancée
à la crête des vagues pour retomber, dispa­
raître et reparaître, malgré toutes les péri­
péties de sa course aventureuse, la barque
voguait vers le port,

en gardant toujours

allumé son fanal qui ne cessait de répondre
sans doute à quelque étoile de l’au delà.
Telle nous apparaît la dévotion de Dante.
Elle le conduisit à ce port au sujet duquel il
s’exprime avec tant de grâce sereine, vers la
fin du Convilo, lorsqu’il imagine, venus à la
rencontre de l’àme, les citoyens de la vie
•éternelle !
Dans le monde physique même, nous ten­
dons volontiers à croire durable l ’influence
des choses les plus fugitives, les rayons et
les ombres, les sons et les silences, ou plutôt
nous les faisons participer des impressions
morales, par lesquelles ils acquièrent une
nouvelle portée. Nous croirons mieux encore

�299

LE DERNIER CHANT

i'i la perpétuité de certaines consécrations.
Certes, devant un tableau comme les Disciples

d’Emmaïis de Rembrandt, il nous est trop
facile de songer que les mains jointes du
disciple, sur lesquelles tombe un peu de la
lumière centrale, ne pourront plus, après
avoir été touchées par celle lumière, que se
joindre

pour prier, se lever pour bénir,

s’abaisser pour guérir ou pour soulager. Le
cœur qui s’esl renouvelé matin et soir dans
l’invocation

dont

parle

Dante,

entre

la

fraîcheur de la prière matinale et la paix de
l’oraison nocturne, aura peut-être des batte­
ments de colère ou d’indignation, des ten­
tations de haine ou de violence, mais il
n’échappera point pour toujours au rythme
de douceur qui lui fut imposé par la coutume
de la double prière. 11 s’agit bien de la vie
intérieure, de la vie intime de Dante. Sasimpli"
cité, sa franchise nous en sont un garant.
L’Église appelle Marie « refuge des pé­
cheurs» ; ici, dit la prière dantesque,

�300

LE DERNIER CHANT

I c i t u es p o u r n o u s le f l a m b e a u d e m i d i
D e la c h a r i t é , e t là - b a s , l u es p o u r le s m o r t e l s
U n e s o u r c e v iv e d ’e s p é r a n c e
D a m e , t u es s i g r a n d e e t si p u i s s a n t e
Q u e c e l u i q u i v e u t a v o i r la g r â c e e t n e r e c o u r t p a s à t o i ,
V e u t q u e s o n d é s i r v o le s a n s a ile s .

« Hefuge des pécheurs », « source vive
d’espérance», selon Dante, elle le fut pour
Buonconte.

Comment oublier ce tragique

épisode :
I c i j e p e r d i s la v u e ; e t m a p a r o le
S ’é t e i g n i t d a n s le n o m d e M a r i e , e t l à ,
Je to m b a i : s e u le , m a c h a ir y d e m e u r a .
J e d i r a i la v é r i t é ; t u l a r e d i r a s p a r m i le s v iv a n t s :
L 'a n g e d e D i e u m e p r i t , e t c e l u i d e l ’e n f e r
C r i a i t : « 0 to i d u C i e l, p o u r q u o i m e p r iv e s - t u d e c e tte à m e ?
T u e m p o r t e s d e c e lu i- c i l a p a r t ie é t e r n e l l e ,
P o u r u n e p e t i t e l a r m e , t u m e l ’e n l è v e s . . .

Ce pécheur fugitif, blessé, ensanglanté, la
gorge transpercée, arrive sur le bord d’un
torrent près duquel il tombe, ayant eu le
temps de fermer ses bras en croix sur sa
poitrine, de jeter en son dernier souftle le
nom de Marie au vent qui passe, et de verser
t. Paradis, chant XXXIII.

�LE DERNIER CHANT

301

une seule pelile larme invisible à tous les
yeux humains. Dante mentionne l’oubli de la
veuve :
N i J e a n n e n i p e r s o n n e n 'a s o u c i d e m o i .

Pauvre Buoneonle! Qu’il est seul! Ruskin
insiste sur la désolation de cette fuite précipi­
tée à travers une campagne hostile. Qu’il est
seul, au moins de ce côté du monde! L’herbe
de la plaine s’est rougic de son sang, et le
torrent se joue de son corps, le dépouillant
du signe suprême de la croix qu’il a su figu­
rer avec ses bras désarmés. Oui, certes, il est
seul, de ce côté du monde, mais pas de
l ’autre; du côté de l’invisible, il est miséri­
cordieusement assisté. Le nom de Marie s’est
élancé de ses lèvres. 11 est plus faible qu’un
petit enfant. Alors il invoque le nom de sa mère
qu’il sait puissante auprès de Dieu, cl qu’il sait
tendre envers les pauvres pécheurs: Marie !
La prière jaillit de l’àme sans avoir le
temps de se glisser dans la formule des

�302

LE DERNIER CHANT

mois : Buonconte remol à Marie le soin de
l ’achever. C’esl tout, mais Dante a fail éclore
le nom de Marie, comme une belle Heur
d’azur et de lumière, sur toutes les ténèbres
et toutes les douleurs de cet épisode dont
rien ne peut égaler la tragique beauté :
« 11 n’v a rien de tel, dit Ruskin, j’en suis
sûr, à travers tout le cours de la poésie1. »
Et c’est encore de l’espérance qu’ils portent
la livrée, les deux anges du Purgatoire dont la
présence semble attribuée à la sollicitude du
cœur de Marie pour les âmes, comme par
une sorte de maternelle prévenance voulue
et inspirée de Dieu. Le poète saisit encore
une occasion de rendre hommage à la sainte
Vierge. Peut-être veut-il

lout simplement

signifier que les deux anges viennent du Ciel
où elle rayonne. C’esl dans le chant délicieux
du crépuscule :
I I é t a i t d é j à l ’ h e u r e q u i r a m è n e le d é s ir
A u c œ u r de c e lu i q u i n a v ig u e ...

1. Modem Painters, chap. m.

�LE DERNIER CHANT

30$

Les âmes répètent dévotement une de ces
belles hymnes liturgiques dans lesquelles
l’Église élève la poésie du Temps jusqu’à celle
de l ’Elernilé. Les deux anges apparaissent,
messagers à la tète blonde, au visage éblouis­
sant, aux épées de flamme, aux ailes vertes
comme l’espérance, aux vêtements — Dante
est toujours précis — « verts comme les petites
feuilles qui viennent seulement de naître » :
T o u s le s d e u x , d i t S o r d e l l o , v i e n n e n t d u s é j o u r d e M a r i e ,
l i t g a r d e n t la v a llé e .
C o n t r e le s e r p e n t q u e t u v e r r a s s u r le c h e m i n . . . »

N’est-ce pas joli, ce détail des toutes petites
feuilles qui viennent seulement de naître, et
dont le vert aérien, transparent au soleil,
étonne à chaque printemps les yeux des
hommes impuissants à le définir, peut-être
même à s'en souvenir? Dante ne s’embar­
rasse pas pour si peu : il lui suffit d’en tis­
ser ht robe des anges. Et l ’on dira que le
christianisme assombrit les spectacles de la
nature !

�LE DERNIER CHANT

II
Cette merveilleuse prière du X X X I11" chant,
nous avons pu la pressentir au cours de
l’œuvre ; elle n’a donc rien d’inattendu, si ce
n’est un nouvel éclair de génie. Les paroles
et les actes que l ’Evangile nous rapporte de la
Vie"ge, les événements de sa vie, sont pour la
plupart rappelés à travers le poème, offerts à
notre méditation, comme s’ils avaient cons­
tamment

alimenté celle de Dante.

C’est

d’abord l’Annonciation célébrée dans le Pur­

gatoire et dans le Paradis. Dans le Purga­
toire, nous savons que le poète s’en inspire
pour imaginer un chef-d’œuvre de sculpture.
Sur une rampe de marbre blanc sont figurés
des exemples d’humilité propres à guérir les
Ames qui se purifient ici du péché d’orgueil.
L’ange est montré « dans une attitude suave »,
tellement
Q u ’il n e s e m b la it p a s u n e im a g e q u i se la i t :
O n a u r a i t j u r é q u ’ il d i s a i t

Ave,

�LE DERNIER CHANT

305

P a r c e q u e l à é t a i t r e p r é s e n t é e C e lle
Q u i t o u r n a la c l e f p o u r o u v r i r le h a u t a m o u r ,
E t d a n s s o n a t t i t u d e é t a i t i m p r i m é e c e tte p a r o l e

Eccc Ancilla Domini,

:

a u ss i d is tin c t e m e n t

Q u e l a l i g u r e se g r a v e d a n s la c ir e .

Le bas-relief de marbre blanc est consacré
tout entier à glorifier cette parole d'humilité
qui répond à la salutation angélique. 11 s’agit
d ’un art spirituel, intérieur, où l’on demande
à la forme d’exprimer le sentiment. Si Dante
prévoit en quelque sorte le développement de
l ’art suave, profond et subtil, qui doit fleurir
en Toscane, s’il anticipe le développement
de cet art, comme Homère, par exemple, le
fait pour l ’art d’IIellas, le rôle qu’il lui donne
dans le Purgatoire est bien conforme à celui
que le moyen ¡\ge lui assigna sur la terre.
Dans le demi-jour des cathédrales, coloré
de pourpre et de saphir, fresques et sculptures
s’offraient il la méditation des fidèles, et ceux
qui ne savaient pas lire comprenaient la
signification de ces grandes images.
Pensez donc! C’est deux siècles plus tard,
20

�308

LE DERNIER CHANT

en quelque église, que, devant une peinture
murale, méditait l’humble mère du pauvre
Villon, sur les lèvres de laquelle son (ils met
cet aveu louchant :
F e m m e j e s u is , p o v r e t t e e t a n c i e n n e ,
Q u i r ie n s n e s ç a y , o n c q u e s le t t r e s n e l e u z ;
Au

m o n s t i e r v o y ( d o n t s u is p a r o i s s i e n n e )

P a r a d is p a in c t o ù s o n t h a r p e s e t lu z ...

Dante, pour peindre son Paradis, ne garde
do la terre que la lumière et la musique; il
n’y aura plus de marbre, plus de sculpture.
Est-elle donc florentine à ce point, l’étrange
idée formulée par Léonard, qu’elle ait dû
flotlerdans l’atmosphère aux jours de Dante :
« Un art est d’autant moins

noble qu’il

comporte plus de fatigue corporelle»? En
somme, il n’y a môme plus d’image. C’est la
répercussion dans l’Eternilé d’un moment qui
fut unique sur la terre. Marie est présente,
Marie elle-même. Dante la voit comme une
vivante étoile; elle assiste au triomphe de son
Fils. Son nom résonne parmi le chœur har­
monieux des élus. Une lumière en forme de

�LE DERNIER CHANT

307

couronne l’enloure avec la plus douce des
mélodies, el c’est la présence angélique du
Messager de l’Annonciation. Elle suit les pas
de son Fils, ornant d’une beauté nouvelle
chaque région où elle se transporte. Partout
011 retrouve le sentiment de son intluence,

de sa collaboration à la grande Oiuvre divine :
0 ra c e h u m a in e , c o n te n te z - v o u s d u

quia,

P a r c e q u e si v o u s p o u v ie z a v o ir t o u t c o m p r i s ,
Il n ’y a u r a i t p l u s e u l i e u p o u r M a r ie d ’e n f a n t e r . . .

Ce sont encore les exemples de ses vertus,
la tendre parole de pitié que laisse tomber au
passage une voix aérienne : « Ils n’ont pas de
vin », l’appel ardent des âmes revêtues de
mantes couleur de pierre : « Marie, priez pour
nous », la vision de la scène : « Votre père et
moi, tout affligés, nous vous cherchions », le
souvenir évoqué de la visite à Elisabeth :
« Marie courut en hâte à la montagne », un
autre appel « dolce Maria ».
T a p a u v r e t é n o u s e s t m a n i f e s t é e p a r c e tte h ô t e l l e r i e
O ù tu d é p o s a s t o n s a c r é f a r d e a u . . .
... Ce q u e je

d is a i s d e c e tte u n i q u e é p o u s e

�308

LE DERNIER CITANT

D e l 'E s p r it - S a in l, e t q u i t ’a f a i t t o u r n e r v e r s m o i ,
E n q u ô te d ’ u n e e x p lic a t io n ,
N o u s e s t r e c o m m a n d é d a n s t o u t e s n o s p r iè r e s ,
T a n t q u e d u r e le j o u r . . .

Puis c’est une nouvelle allusion aux noces de
Cana. Dante se souvient ailleurs de l’Assomp­
tion de la sainte Vierge et de Marie au cru­
cifiement. Contempler en Marie comme dans
un pur miroir chacune des vertus, quand on
expie le vice opposé à cette vertu, cela nous
est donné par lui comme une des formes de
l’expiation et de la purification; ainsi va-t-on,
réparant le mal causé par l’orgueil, l’envie,
la paresse, l’avarice, la gourmandise.
Et quand Béatrice a repris sa place dans
la Rose blanche, Dante achève son voyage
sous la conduite de saint Bernard qui fut par
excellence le docteur de Marie : « La plaie que
Marie oignit et ferma », lui fait-il dire en par­
lant de la faute originelle, et plus loin, dans
le poème dantesque,le môme saint ajoute:
R e g a r d e m a i n t e n a n t le v is a g e q u i le p lu s a u C h r is t
R e s s e m b le , p a r c e q u e s a l u m i è r e
S e u l e p e u t te d i s p o s e r à v o ir le C h r is t .

�LE DERNIER CHANT

Il

309

s’agit encore de Marie. Dante est saisi

d’admiration, n ’ayant jusque-là jamais vu du
Seigneur l ’image si ressemblante! L'Ave Ma­

ria retentit de nouveau, dit par l’archange
Gabriel, redit par le chœur des élus. Tout le
Paradis est comme imprégné de la douceur
de la Salutation angélique. L'Ave M aria , Piccarda le chante dans la sphère de la lune,
Cacciaguida le prend comme point de départ,
afin de nous donner la date de sa naissance:
« Depuis le jour où il fut dit Ave », car cet

Ave Tulle salut de la bonne nouvelle adressé
par le ciel à la terre.

Ave M aria , premier balbutiement des
lèvres enfantines,

rosée rafraîchissante si

douce à la soif des combattants enfiévrés, plus
douce que l ’eau des citernes de Bethléem dont
rêvait le roi David dans la poussière et la cha­
leur de la mêlée, Ave Maria dansla douceur
duquel semble avoir passé la douceur

des

cœurs ayant cessé de battre au rythme de la
vie mortelle, Ave Maria, salut d’un archa nge,

�310

LE DERNIER CHANT

prière des saints et des héros, murmure inin­
terrompu de l ’Église égrenant le perpétuel
rosaire, Ave Maria tout parfumé des roses
mystiques, Ave Maria tout fleuri des roses
éternelles, Ave Maria tout illuminé des clar­
tés de l’étoile du matin, Ave Maria dans la
blancheur des aubes, Ave Maria dans le
pourpre des couchants, Ave Maria , quoti­
dienne invocation deux fois répétée chaque
jour par Dante :
Le nom de la belle fleur que j ’invoque
toujours soir et malin.

III
V ie r g e m è r e , tille

de

son

F i ls ,

H u m b le e t h a u te p lu s q u e to u te c r é a tu r e ,

commence-t il.
Aux peintres, aux sculpteurs, de se mettre
à l’œuvre pour réaliser la grâce et la beauté
contenues dans ces deux vers. Saint Bernard
plaide la cause de Dante :

�LE DERNIER CIIANT

311

11 i m p l o r e d e to i p a r g r â c e c e q u ’il l u i f a u t
D e p u i s s a n c e p o u r le v e r le s y e u x . . .
E t m o i q u i d u d é s ir d e

v o ir n ' a i j a m a i s p o u r m o i - m ô m e

[ b r û lé p l u s q u e j e b r û l e p o u r c e l u i - c i . . .

La grâce suprême estobtenue p arl’intercession de Notre-Dame. C’est alors une ascen­
sion de poésie à laquelle rien ne semble com­
parable à travers la multitude des œuvres
humaines. Ascension de la poésie dans le
silence !
D ès l ’in s t a n t m a v u e f u i a u - d e s su s
D e m e s p a r o le s ...

L’ascension se poursuit, la poésie monte.
On a fait de saint Bernard l’emblème de
l'amour mystique succédant à Béatrice, la
Théologie.
T e l e s t c e lu i q u i v o it e n r ê v a n t , e t q u i , a p r è s s o n r ê v e ,
g a r d e l 'i m p r e s s io n p r o d u i t e s a n s q u e le r e s te l u i r e v ie n n e
à l ’e s p r i t ;
T e l j e s u is , c a r p r e s q u e t o u t e i n a v i s i o n a c e s s é ; e t si j e
m e s e n s e n c o r e d i s t i l l e r d a n s le c œ u r c e q u i n a q u i l d ’e l le ;
A i n s i lu n e ig e

fo n d

a u s o le il,

a in s i

se d i s p e r s e n t a u

v e n t s u r d e s f e u i lle s lé g è r e s le s d é c r e t s d e la s ib y lle .

La lumière est — nous l’avons déjà remar-

�312

LE DERNIER CHANT

que —

le symbole continu du Paradis de

Dante.
L u m iè r e in te lle c t u e lle p le in e d 'a m o u r ,
A m o u r d u v ra i b ie n p le in d e jo ie ,
J o ie q u i s u rp a s s e to u te d o u c e u r !

Et c’est encore de lumière qu’il nous parle
dans ces derniers vers — si beaux que l’admi­
ration hésite à les commenter: on se souvient
de la Théologie mystique attribuée &lt;ï saint
Denis l’Aréopagite, enseignant que les visions
les plus hautes peuvent ne point avoir besoin
de mots. L’art du moyen âge a profondément
senti l’insuffisance de toutes les expressions
humaines. Dante est toujours l’homme de
son époque :
« Il a vu, dit-il de lui-même, dans la lettre
à Cangrande, certaines choses qu’il ne sait
rapporter et qu’il ne peut redire... Il ne sait,
parce qu’il oublie ; il ne peut, parce que, s’il
se souvenait, les mots lui feraient défaut...»
Mystérieuse expérience du

monde invi­

sible ! Une douceur est distillée dans son

�LE DERNIER CHANT

31»

itme comme si cette il me entendait des paroles
supérieures à l’intelligence. La notion du
temps est anéantie, puisqu’il s’agit de vérités
éternelles,

et que l’flme s’est une seconde

affranchie des conditions ordinaires de la vie
terrestre. Une longue suite d’années pèse quel­
quefois si peu, comparée il une seconde de la
vie intérieure! Anne et Siméon mettaient-ils
en balance les mois et les ans de leur attente,,
avec le moment où l’enfant Jésus fut présent à
leurs yeux? Siméon, l ’ayant tenu dans ses bras,,
oompril que désormais il pouvait mourir.
« Un seul instant, écrit Dante, m ’apporte
plus d’oubli que vingt-cinq siècles n’en ont
apporté à l’entreprise qui lit admirer &lt;i Nep­
tune l’ombre d’Argo1. » La « haute lumière
vraie par elle-môme », la lumière éternelle
« dans la profondeur de laquelle il vil relié
avec amour en un volume ce qui esl dispersé
dans l’univers», ne dit point encore assez l’objetde sa contemplation.
I. Paradis, chant XXXIII.

�31 i

LE DERNIER CI1ANT

&lt;&gt; Désormais ma parole sera plus impuis­
sante

rendre ce dont je me souviens que

celle de l’enfant qui mouille sa langue à la
mamelle

»

« ... 0 lumière éternelle qui résides en loi,
qui seule te comprends, et, comprise de toi
cl te comprenant, l’aimes et le souris2... »
Ainsi se prosterne-t-il devant

la Trinité

trois fois sainle. 0 profondeur! s’était écrié
saint Paul.
Mais il faut retourner à

la terre, aux

hommes, à la surface des choses périssables.
« Fais

ma

langue si

puissante,

avait

supplié Dante, qu’elle puisse laisserait moins
une étincelle de ta gloire aux races fulures. »
Son désir et sa volonté furent rendus à ce
monde par la volonté divine,
P a r l ’a m o u r q u i m e u t le

1. Paradis, clmnt XXX11I.
2. Id.

s o le il e t le s a u t r e s ü l o i l n s .

�LE DERNIER CHANT

315

IV
En vrai (ils de Florence, Dante avait tou­
jours aimé la mort,

non pas à la façon

païenne de Kcats :
[ lu n e ,
P a r m i le s « l i a n t s d u

r o s s i g n o l e t le s l u e u r s d u c l a i r d e

J ’é t a is à d e m i a m o u r e u x
D e la m o r t p a i s i b l e . . .

mais il l’aimait comme la redresseuse des
torts et des erreurs au seuil de l'immor­
talité. Cette nostalgie de la mort dont on
croit voir une image sur les traits de la Nuit
(pie Michel-Ange a sculptée, il paraît qu'elle
appartenait

bien

au

génie

de Florence.

Micbcl-Ange était comme Dante un fervent
catholique, et le soir de l’un semblait em­
prunter quelques rayons au matin de l ’autre :
les

sonnets

du jeune

Dante à Béatrice

paraissent avoir influencé
vieux Michel-Ange

h

les sonnets du

Viltoria

Colonna.

Comment ne point songer à ces grands Flo­

�31(5

LE

D ERNIER

CHANT

rentins en regardant l’ombre des

cyprès

tomber sur les roses de Toscane, l’ombre
des cyprès odieux au poète latin? lis regar­
daient les joies terrestres dans l’ombre de
la mort. Mais la parure du cyprès se mêlait
au feuillage de l’olivier;

cet

olivier leur

rappelait le secret d’une agonie de douleur
qui sauva le monde; aussi ne furent-ils pas
lâchement découragés

de la vie. Us l’ai­

mèrent plus encore qu’il n ’aimaient la mort,
puisque leur foi promettait il celle existence
une suite glorieuse. Ils la respectèrent comme
un don divin qu’il serait criminel de rejeter.
Ils supportèrent toutes ses angoisses et tous
ses déchirements. Ils crurent il des joies
autres que celles qui passent ici-bas.
Dante eut la vision de la céleste Rose
blanche, éternelle,

indestructible, immar-

ccscible. 11 ne regarda pas la mort comme
une cessation, mais comme une transforma­
tion de la vie, comme le passage à une vie
plus intense, plus complète, plus lumineuse.

�LE

DERNIER

CHANT

317

Oh! non, il n’était pas découragé de vivre.
11 savait que la vie ne s’alanguit pas, mais
qu’elle s’intensifie dans la paix de l’au delà.
Tout le Paradis dantesque avec ses lumières
ailées et chantantes, ses rondes de flammes,
sa croix constellée,son échelle d’or, son fleuve
bordé de primevères, sa merveilleuse rose
blanche, et ce silence de la vision qui s’élève
au-dessus de toute parole, tout le Paradis
dantesque est un monument à la vérité de
cette foi.

��TÀBLE DES MA.TIÈRES

INTI10DUCT10N

I.e s F e m m e s d a n s l'Q E u v r e d e D a n t e .................

Fages.
3

LKS VIVANTF.S

I. P r i m a v e r a .............................................................................
II.

L a P i e t o s a .............................................................................

91
105

I I I . N e l l a .........................................................................................

H I

IV . G e n l u c c a ................................................................................

118

HANS LA FOI1ÈT OBSCimF.

I. I n l l u e n c e s d u C i e l ...........................................................
II.

L a I t e n c o n t r e ......................................................................
i.k s

131
140

unnT K s

I. M a r c i a ....................................................................................

161

I I . F r a n c e s c a .............................................................................

107

III. M anto.......................................................................

173

am ks

sou ffran tks

" I. La Pia......................................................................

181

I I . S a p i a .........................................................................................

187

�320

TABLE DES MATIÈRES

LKS

IM M O R T E L L E S

i’igei.
I.

L ia e t I l a c h e l ......................................................................

I I . M a r t h e e t M a r i e .................................................................
III.

L e s s a i n t e s F e m m e s a u T o m b e a u .......................

201
208
212

I V . M a t h i l i l e .........................................................................................21 8
V . B é a t r i c e ..........................................................................................2 2 ”
V I. l ’ i c c a r d a ................................................................................ ...... 28 0
V I I . C u u i z z a .................................................................................. ....... 2 8 0

LE

//
v

DEII.N 1EII

CHANT

* * 1'
....

T o u r i, im p . Deslis Frères, G, ruo G aïu b etU .

295

�/

����</text>
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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                    <text>����LES

VICTOIRES MUTILÉES

�CALMÀNN-LÉVY,

ÉDITEURS

DU MÊME AU TE U R :
Format
ÉPISCOPO

ET

in-18.

Ci e .....................................................................................................

vol.

LES ROMANS DE LA R OS E
l

’

e n f a n t

l

’

i n t r u s

LE

V O L U P T É ......................................................................... 1 v o l ,

d e

.................................................................................................................. .......

TRIOMPHE

DE

LA

M O R T ...............................................................1

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L E S ROMANS DU LYS
LES
la
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g r a c e

AUX

a n n o n c i a t i o n

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LE

FEU.

l a

v ic t o ir e

.

.

t r io m p h e

.

1 V O l.
de

de

[en préparation)..................... 1
(en préparation) ................................ 1

l ’h o m m e

l a

vie

—
—

THÉÂTRE
(La Gioconda — La Ville
morte — La Gloire)........................................................
la
v i l l e
m o r t e ,
tragédie en 5 actes......................... 1

1

, tragédie en 3 actes.........................1

—

LES

la

v ic t o ir e s

f i l l e

de

m u t ilé e s

jorio

vol.

—

Pour paraître incessamment :
CHOIX

DE

POÉSIES.

l a

jo c o n d e ,

la

g l o i r e ,

» .............................................................................. 2 V o l .

tragédie.
tragédie.

D r o it s d e r e p r é s e n t a t io n , d e t r a d u c t io n e t d e r e p r o d u c t io n r é s e r v é s
p o u r t o u s le s p a y s ,

y c o m p r is

562-09. — Coulommiers. Imp.

Paul

l a H o lla n d e .

BRODAR D. — P7-09.

�GABRIELE

D’ANNUNZIO

LES

VICTOIRES MUTILÉES
TROIS

TRAGÉDIES

TRADUITES DE L ’iT A LIEN

PAR

G.

HERELLE

P AR I S
CA L M A N N - L E V Y ,
3,

r u e

É D IT E U R S

a u b e r ,

3

��LA

GIOCONDA

T R A G É D I E EN Q UA TR E ACTES
Représentée pour la première fois à P alerme, au Théâtre Bellini,
le 15 avril 1899.

Cosa bella mortai passa, e non d’arte.
LEONARDO

DA.

VINCI.

��POUR

ELEONORA
AUX

BELLES

DUSE
M A IN S

�DRAMATIS

P E R S O N AE

LUCIO SETTALA.................................
LORENZO GADDI.................................
COSIMO DALBO...................................................

MM.

SILVIA SETTALA.................................
FRANCESCA DONI.............................

M™'1 E

GIOCONDA DIANTI..............................
LA PETITE BEATA............................
LA SIREN ETTA....................................

E r m e t e Z a c c o n i.

A dolfo

Colonnello.

D a n t e C a p p e l l i.
leonora

Duse.

M a t il d e C a v a l l u c c i.
G u g l ie l m in a

M agazzar i

A d a R is s o s e .

E

m m a G r a m a tic a .

De nos jours. — A Florence ; puis au bord de la mer, près de Pise.

�LA GIOCONDA

ACTE PREMIER
Une pièce carrée, paisible, où la disposition de toutes les choses révèle
la recherche d’une harmonie singulière, indique le secret d’une corres­
pondance profonde entre les lignes visibles et la qualité de l’âme qui les
a choisies et qui les aime. Tout y semble ordonné par les mains dune
Grâce pensive. L’aspect de cette demeure fait naître l’image d’une vie
douce et recueillie.
Deux grandes fenêtres sont ouvertes sur le jardin qui s’étend audessous. Par l’embrasure de l’une, dans le champ serein du ciel, on aper­
çoit la colline de San-Miniato, et sa claire basilique, et le couvent, et
l’église du Cronaca, la Bella Villanella, le plus pur vaisseau de la sim­
plicité franciscaine.
Une porte donne accès à l’appartement intérieur; une autre mène
au dehors. C’est l'après-midi. Par les deux fenêtres entrent la lumière, la
brise et la mélodie d’avril.

SCÈNE P R E M IÈ R E
Sur

le seuil

de la

première

porte

apparaissent

S E T T A L A et le vieux L O R E N Z O

SILVIA

G A D D I , marchant

côte à cote, pénétrant de front dans cette fraîcheur printanière.
S IL V IA .

Ah! bénie soit la vie!... Si je puis bénir la vie, c’est
parce que j ’ai toujours entretenu la flamme d’une
espérance.
LOREN ZO .

Oui, la vie nouvelle, chère Silvia, bonne et courag
­
s
u
e

�LA GIO CONDA.

o
g
ra
u
ceuse créature, si bonne et si forte!... L’orage est
passé. Voici qu’après tant de choses mauvaises Lucio
revient à vous, plein de gratitude et de tendresse. Il
semble renaître. Tout à l’heure, il avait les yeux d’un
enfant.
S IL V IA .

Il recouvre toute sa bonté lorsque vous êtes auprès
de lui. Lorsqu’il vous appelle maître, sa voix devient
si affectueuse que votre grand cœur paternel doit en
palpiter.
LOREN ZO.

Tout à l’heure, il avait les mêmes yeux que je lui ai
vus quand il s’est présenté pour la première fois devant
moi et que je lui ai mis la glaise entre les mains... Il
avait les yeux étonnés et doux; mais, dès ce temps-Ià,
son pouce était énergique et révélateur. Je conserve
encore sa première ébauche... L’idée m’était venue de
vous l’offrir le jour de vos fiançailles. Je vous la
donnerai pour inaugurer la félicité nouvelle.
S IL V IA .

Merci, maître.
LORENZO.

C’est une tète de femme couronnée de laurier. Je me
souviens : il y avait là un petit modèle médiocre. En
travaillant, Lucio regardait peu le modèle. Tantôt il
paraissait anxieux et tantôt absorbé. Ce qui sortit de
ses mains, ce fut une espèce de masque confus où
l’on entrevoyait pourtant des lignes héroïques. Il
demeura quelques instants perplexe et découragé,
presque honteux, en face de son œuvre, sans oser se
tourner vers moi. Puis, soudain, avant de quitter le
travail, il indiqua par quelques touches autour de la
tête une couronne de laurier. Comme cela me plut! Il
voulait couronner dans la glaise le rêve inexprimé.

�ACTE P R E M I E R .

7

Il terminait sa journée par un acte d’orgueil et de foi.
Depuis cet instant je l’aimai, à cause de cette couronne.
Je vous donnerai l’ébauche. Peut-être, en l’examinant
avec attention, saurez-vous y découvrir l’ardent visage
de Sapho, cette figure idéale que, quelques années plus
tard, il sut conduire à la perfection d’un chef-d'œuvre.
S IL V I A, qui l’écoute avidement.

Asseyez-vous, maître, asseyez-vous. Restez encore
un peu, je vous en prie! Asseyez-vous près de cette
fenêtre, là. Restez quelques minutes encore. J ’ai mille
choses à vous dire, et je ne saurai pas vous en dire
une seule. Si je pouvais vaincre ce tremblement qui
m’agite... Vous devez comprendre...
L0REN Z0.

La joie vous fait trembler?
Il s’assied près de la fenêtre. Silvia, les reins contre la barre, est tournée
vers lui ; sa figure se détache sur l’air bleu où, dans le lointain, appa­
raît la belle colline religieuse.
S IL V IA .

J ’ignore si c’est la joie... Parfois, tout ce qui fut, tout
le mal, toute la douleur, et jusqu’au sang, et jusqu’à la
cicatrice, tout s’atténue, disparaît, est effacé par l ’oubli,
cesse d’être. Parfois, tout ce qui fut, tout l’horrible far­
deau du souvenir, tout se condense, s’aggrave, se fait
massif, impénétrable et dur comme une muraille,
comme une roche que jamais je ne pourrai franchir... Il
n’y a qu’un moment, lorsque vous parliez, lorsque vous
m ’avez offert ce don inattendu, je pensais : « Voilà : je
prendrai ce don entre mes mains, ce morceau de glaise
où il jeta le premier germe de son rêve comme dans une
glèbe féconde; je le prendrai entre mes mains et j ’irai
vers lui avec un sourire, lui rapportant intacte la
partie la meilleure de son âme et de sa vie; et je ne
parlerai pas, et il reconnaîtra en moi la gardienne de
tout son bien, et jamais plus il ne voudra se séparer de

�8

LA GIOCONDA.

moi; et nous serons jeunes encore, nous serons jeunes
encore! t Ainsi pensais-je; et, dans mon esprit, la
pensée et l’acte se confondaient avec une facilité
incroyable. Vos paroles transfiguraient le monde... Et
puis, tout à coup, un souffle passe, une imperceptible
haleine, un rien; et ce rien bouleverse tout, détruit
toute mon illusion ; et l’anxiété revient, et la peur, et le
tremblement... 0 avril! (Elle se tourne brusquement vers la
lumière, avec un profond soupir.) Comme il trouble, cet air si
limpide! Toutes les espérances et toutes les désespé­
rances passent dans le vent avec la poussière des
fleurs. (Elle sa penche à la fenêtre pour appeler.) Beata l
Beata !
LORENZO.

La petite est dans le jardin?
S IL V IA .

Oui, elle court parmi les rosiers. Elle est folle
d’allégresse... Beata!... Elle s’est cachée derrière un
buisson, la gamine. Et elle rit. L’entendez-vous rire?
Ah! quand elle rit, je connais la joie des fleurs qui
s’emplissent de rosée jusqu’au bord. Tel son rire frais
me comble le cœur.
LORENZO.

Ce rire, peut-être que Lucio l’écoute aussi et qu’il en
reçoit une consolation.
S IL V IA , grave et tremblante, penchée vers le maître dont elle a pris
la main.

Vous le croyez donc véritablement guéri? guéri de
toutes ses blessures? Vous croyez qu’il revient à moi
de toute son âme? Vous avez senti cela en le regar­
dant, en lui parlant? C’est cela que votre cœur vous dit?
LORENZO.

Tout à l’heure, je lui ai trouvé l’aspect de l’homme
qui recommence à vivre avec un sentiment nouveau

�ACTE P R E M I E R .

de la vie. Celui qui a vu la face de la mort doit avoir
aussi vu dans un éclair la face de la vérité. Le ban­
deau est tombé de ses yeux. Il reconnaît tout ce que
vous êtes.
S IL V IA .

0 maître, maître, si vous vous trompiez, si c’était
une vaine espérance, qu’adviendrait-il de moi? J ’ai usé
toutes mes forces.
LO REN ZO .

Et qu’est-ce que vous avez à craindre, désormais?
S IL V IA .

Il a voulu mourir; mais l’autre... l'autre vit... Et je la
sais implacable.
LORENZO.

Mais que peut-elle, désormais?
S IL V IA .

Elle pourrait tout, si elle était encore aimée.
LORENZO.

Encore aimée? Au delà de la mort?
S IL V IA .

Au delà de la mort. Ah! comprenez mon angoisse!
C’est pour elle qu’il a voulu mourir, dans une minute
d’égarement et de fureur. Songez combien il devait
l’aimer, puisque ni la pensée de Silvia ni la pensée de
Beata ne l’ont retenu... Donc, à l’heure terrible, il était
tout entier la proie de cette seule femme; il était au
comble de sa fièvre et de son tourment, et le reste du
monde était aboli. Songez combien il devait l’aimer!
(La voix de Silvia est basse, mais déchirante. Le vieillard courbe la

tête.) Or. peut-on savoir ce qui est survenu en lui après
le coup, lorsque les ténèbres de la mort ont passé
sur son âme? S’est-il réveillé sans souvenir? Voit-il un
abîme entre sa vie qui se renouvelle et la part de lui

.

1

�LA GIOCONDA.

10

même qui est restée par delà ces ténèbres? Ou bien.,
ou bien l’Image a-t-elle remonté des profondeurs et
demeure-t-elle sur l’ombre pour toujours, dominatrice,
avec un relief indestructible? Dites!
L O R E N Z O , perplexe.

Qui saurait dire?...
S IL V I A, avec un accent de douleur.

Ah! vous-même, à présent, vous n’osez plus me con­
soler! C’est donc vrai? Il n’y a pas de remède?
L O R E N Z O , lui prenant las mains.

Non, non, Silvia... Je pensais : Qui saurait dire les
changements qu’apporte dans une nature comme la
sienne une si mystérieuse force? En lui, tout annonce
l’apparition d’un bien nouveau. Regardez-le, quand il
sourit. Au moment où vous alliez vous éloigner pour
me reconduire, lorsqu’il a baisé vos chères mains,
n’avez-vous pas senti que tout son cœur se fondait de
tendresse et d’humilité?
S IL V IA , le visage allumé d’une flamme légère.

Oui.
L O R E N Z O , regardant les mains de Silvia.

Chères, chères mains, courageuses et belles, loyales
et belles! Vos mains, Silvia, sont d’une beauté extraor­
dinaire. Si trop souvent la douleur vous les a jointes,
elle vous les a sublimées aussi, elle vous les a rendues
parfaites. Elles sont parfaites. Vous rappelez-vous la
Femme du Verrocchio, la Femme au bouquet, celle
dont les cheveux sont en grappes? Ah! la voici. (Au
regard et au sourire de Silvia, il s’est aperçu qu’une copie de ce
buste est posée sur une petite bibliothèque, dans un coin de la

Donc, vous aviez déjà reconnu la parenté? Ces
mains sont de la même race, de la même essence que
les vôtres. Elles vivent, n’est-il pas vrai, d’une vie si
lumineuse que le reste de la figure en paraît obscurci.

pièce.)

�ACTE

PREMIER.

li

S IL V I A, souriant.

Ô âme toujours jeune!
LOREN ZO.

Quand Lucio se remettra au travail, il devra, le pre­
mier jour, modeler vos mains. J ’ai un morceau de
marbre antique trouvé dans les Orti Oricellari. Je le
lui donnerai, pour qu’il les sculpte dans ce marbre et
les suspende ensuite comme un ex-voto.
S IL V I A, sur le front de qui passe une ombre.

Pensez-vous qu’il se remette prochainement au tra­
vail? Le désire-t-il? Vous en a-t-il parlé?
LORENZO.

Oui, tout à l’heure, quand vous n’étiez pas là.
S IL V IA .

Que vous disait-il?
LOREN ZO .

Des choses vagues et délicieuses, des imaginations
de convalescent. Je connais ces rêves; moi aussi, je
fus malade... Tantôt, il lui semble qu’il a perdu tout
son art, qu’il n’a plus aucune puissance, qu’il est
devenu étranger à la beauté. Tantôt, au contraire, il
lui semble que ses doigts ont acquis une magique
vertu et que, par une simple touche, les formes
doivent sortir de la glaise avec la facilité des rêves...
Il s’inquiète un peu de l ’abandon où il croit que
demeure son atelier, là-bas, sur le Mugnone. Il m’a
prié d’aller voir... En avez-vous la clef?
S IL V IA , troublée.

Il y a le gardien.
LORENZO.

Vous n’avez plus été là-bas? Depuis quand?
S IL V IA .

Depuis que la chose a commencé... Je n’ai pas encore

�12

LA GIOCONDA.

eu le cœur de rentrer en ce lieu. Je crois que j ’y verrais
partout les taches de sang, que j ’y découvrirais par­
tout les traces de cette femme... Elle règne encore
là-bas; ce lieu est encore son domaine.
LORENZO.

Le domaine d ’une statue.
S IL V IA .

Non, non... Vous ne savez pas qu’une clef de l’atelier
est restée entre ses mains? Elle entre encore là comme
chez elle... Ah! je vous l’ai dit, je vous l’ai dit : elle
vit, et elle est implacable.
LORENZO.

Êtes-vous certaine qu’elle y soit rentrée, depuis?
S IL V IA .

J ’en suis certaine. Son audace n’a pas de limites.
Elle est sans honte et sans pitié.
LORENZO.

Et lui, Lucio, le sait-il?
S IL V IA .

Non, il ne le sait pas; mais il le saura tôt ou tard,
inévitablement. Elle trouvera un moyen de faire qu’il
le sache.
LORENZO.

Pourquoi?
S IL V IA .

Parce qu’elle est implacable,
renonce point à ses proies. (Une

parce qu’elle ne
pause. Le vieillard est

Et la
statue... la Sphinge... est-ce que vous l’avez vue?

pensif. La voix de Silvia devient tremblante et rauque.)

L O R E N Z O , après une courte hésitation.

Oui, je l’ai vue.
S IL V IA .

C’est lui qui vous l’a montrée?

�ACTE P R E M I E R .

13

LORENZO.

Oui, un jour du dernier octobre. Il venait de la finir.
Uno pause.
S IL V IA , d’une voix qui tremble et défaille.

Elle est merveilleuse, n’est-ce pas? Dites!
LORENZO.

Oui, elle est très belle.
S IL V IA .

Belle pour l’éternité!
Un silence.
LA V O IX

DE BEAT A, au fond du jardin.

Maman! Maman!
LORENZO.

La petite vous appelle.
S IL V IA , se ressaisissant et se penchant à la fenêtre.

Beata!... Oh! j ’aperçois ma soeur Francesca... elle
traverse le jardin... elle monte avec Cosimo Dalbo.
Vous savez? Cosimo est revenu du Caire; il est arrivé
hier soir à Florence. Lucio sera très content de son
retour.
L O R E N Z O , qui se lève pour prendre congé.

Adieu donc, ma chère Silvia; et à demain, peutêtre.
S IL V IA .

Non, ne partez pas encore. Ma sœur va être si heu­
reuse de vous rencontrer !
LORENZO.

Il faut que je parte. On m ’attend.
S IL V IA .

Quand recevrai-je le don que vous m’avez promis?
LORENZO.

Demain, peut-être.

�LA G IOCONDA.

14

S IL V IA .

Non, pas de « peut-être », pas de « peut-être »! Je
compte sur vous... Il faut que vous veniez ici très sou­
vent, tous les jours. Votre présence est un grand bien.
Ne m’abandonnez pas ! C’est en vous, maître, que je
mets ma confiance. Rappelez-vous qu’une menace est
suspendue sur ma tête.
LORENZO.

Ne craignez rien. Haut le cœur!
S IL V IA , se tournant vers la porte.

Voici Francesca.

SCÈNE I I
Entre F R A N C E S C A
l'embrasser. —

D O N I , qui s’avance vers sa sœur pour

COSIMO

salue L O R E N Z O

DALBO,

entré derrière

elle,

G A D D I qui s’apprête à partir.
FR A N C E SC A .

Tu vois qui je t’amène? Nous nous sommes rencon­
trés devant la grille... Bonjour, maître. Vous partez
quand j ’arrive?
Elle salue le vieillard.
S IL V IA , tendant la main au jeune homme avec cordialité.

Soyez le bienvenu, Dalbo. Nous vous attendions.
Lucio est impatient de vous revoir.
C O SIM O D A L B O , avec une sollicitude affectueuse.

Comment va-t-il, à présent? Peut-il se lever? Est-il
guéri?
S IL V IA .

Il est en convalescence; un peu faible encore; mais,,
d’un jour à l’autre, les forces lui reviennent. Sa bless
­
re
u

�ACTE P R E M IE R .

15

sure est entièrement fermée. Vous le verrez dans une
minute. Il reçoit à présent la visite du médecin. Je vais
vous annoncer. Ce sera une joie pour lui. Pendant la
journée, il m ’a demandé plusieurs fois de vos nou­
velles. (Elle se tourne vers Lorenzo Gaddi.) Donc, à demain.
Elle sort d’un pas vif et léger. La sœur, le maître et l’ami la suivent
des yeux jusqu’au seuil.
F R A N C E S C A , avec un sourire caressant.

Pauvre Silvia! Depuis quelques jours, on dirait
qu’elle a des ailes. A certains moments, quand je la
regarde, il me semble qu’elle va prendre son essor vers
le bonheur. Et personne ne mérite mieux qu’elle d’être
heureuse. N’est-ce pas, maître? Vous la connaissez bien.
LOREN ZO.

Oui, elle est vraiment telle que vos yeux de sœur la
voient. De son martyre, elle sort ailée. Il y a en elle
comme un frémissement continu. Je le sentais tout à
l’heure, quand j ’étais à son côté. Elle est vraiment en
état de grâce. Il n ’existe pas de hauteur où elle ne soit
capable d’atteindre. Lucio a dans ses mains une vie de
flamme, une force illimitée.
F R A N C E SC A .

Vous êtes resté longtemps avec Lucio, cet après-midi?
LORENZO.

Une heure environ.
F R A N C E SC A .

Comment l’avez-vous trouvé?
LORENZO.

Exubérant de douceur et comme éperdu. Vous le
verrez dans quelques instants, Dalbo. Sa sensibilité est
périlleuse. Les personnes qui l’aiment peuvent lui faire
beaucoup de bien et beaucoup de mal. Un mot l'agite
et le bouleverse. Vous qui l’aimez, soyez attentif à
toutes vos paroles... Au revoir. Il faut que je parte.

�16

LA GIO CO NDA .
F R A N C E SC A .

Au revoir, maître. J ’espère que, demain, je vous
reverrai ici... Ici, puisque vous avez horreur de mon
escalier. (Elle accompagne le vieillard jusqu’à la porte, puis
revient vers Cosimo Daibo.) Quel feu d’intelligence et de
bonté, chez ce vieillard! Lorsqu’il entre dans une
maison, il semble qu’il y apporte du réconfort pour
tout le monde. Les affligés sont soulagés et les heu­
reux deviennent fervents.
C O S IM O .

C’est un animateur; il appartient à la plus noble des
castes humaines. Son œuvre est une perpétuelle exal­
tation de la vie, un perpétuel effort pour commu­
niquer l’étincelle, non pas seulement à ses statues,
mais à toutes les créatures qu’il rencontre sur son
chemin. Lorenzo Gaddi me paraît digne d’une gloire
bien supérieure à celle que ses contemporains lui
accordent.
FRA N C ESC A .

C’est vrai, c’est vrai. Si vous saviez de quelle énergie
et de quelle délicatesse il nous a donné la preuve, dans
cette effroyable aventure! Lorsque la chose eut lieu,
ma sœur n’était pas ici; elle était avec Beata chez
notre mère, à Pise. La chose eut lieu dans l’atelier, làbas, sur le Mugnone, vers le soir. Le gardien seul
entendit le coup. A peine eut-il découvert la vérité
que, d’instinct, il courut avertir Lorenzo Gaddi avant
tout autre. Dans l’angoisse et dans l’horreur de ce soir
d’hiver, parmi la confusion et l’incertitude, Lorenzo
fut le seul qui ne perdit jamais le sang-froid, qui n’eut
pas une seconde d’hésitation. Il conserva toujours une
étrange lucidité, dont nous subissions tous l’empire.
Lui seul disposait; tous nous obéissions. Ce fut par son
ordre qu’on rapporta ici le pauvre Lucio mourant. Les
médecins désespéraient de le sauver; lui seul répétait

�ACTE

PREMIER.

17

avec une foi invincible : « Non, il ne mourra pas, il ne
mourra pas; il ne peut pas mourir. » Je le crus. Ah!
Dalbo, quelle nuit héroïque! Et ensuite, l’arrivée de
Silvia, le soin qu’il prit de l’avertir lui-même, la défense
q u’il lui fit d’entrer dans la chambre où un souffle
pouvait éteindre cette dernière lueur de vie;et la force
de ma sœur, son incroyable résistance aux veilles et à
la fatigue durant des semaines entières, la fière et
silencieuse vigilance de la garde montée devant la
porte, comme pour interdire le passage à la mort...
C O S IM O .

Et moi, j ’étais au loin, j ’ignorais tout, je jouissais de
mes loisirs dans une barque sur le Nil! Cependant, au
départ, j ’avais été frappé d’une sorte de pressenti­
ment. Voilà pourquoi je pressais Lucio de m’accom­
pagner dans ce voyage que nous avions autrefois rêvé
de faire ensemble. Il venait justement d’achever sa
statue, et je pensais que ce marbre admirable serait sa
libération. Il me répondit : « Pas encore! » Et, quel­
ques mois plus tard, c’est à la mort qu’il devait
demander la liberté. Ah! si je n’étais point parti, si
j ’étais demeuré à son flanc, si j ’avais été plus fidèle, si
j ’avais su le défendre contre l’ennemie, rien peut-être
ne serait arrivé!
FR A N C E SC A .

Il ne faut pas avoir de regrets, si quelque bien peut
naître de tout ce mal. Qui sait le désespoir où se serait
consumée Silvia, si cet acte violent ne l’eût soudain
rapprochée de Lucio? Mais ne croyez pas que l’ennemie
ait déposé les armes. Non; elle n’abandonne pas le
champ de bataille...
C O S IM O .

Quoi? Gioconda Dianti...
F R A N C E SC A , baissant la voix et lui faisant signe de se taire.

Ne prononcez pas ce nom!

�LA G IOCONDA.

SCÈNE I I I
Sur le seuil apparaît L U C I O S E T T A L A , appuyé au bras
de SI L V I A , pâle et décharné, les yeux extraordinairement
agrandis par la souffrance, avec un sourire faible et doux qui
affine sa bouche sensuelle.
L U C IO .

Cosimo!
C O S IM O , se retournant et accourant.

Ah! Lucio, cher, cher ami!

( il prend le convalescent entre

ses bras, tandis que Silvia s’éloigne d’eux, s’approche de sa sœur,
puis sort avec elle, non sans avoir d’abord jeté un long regard au

Tu es guéri tout à fait, n’est-ce pas? Tu ne
souffres plus? Je te trouve un peu pâle, un peu amaigri;
pas trop, pourtant... Tu as l’air que tu avais, certaines
fois, après une période de travail fébrile, quand tu
étais resté douze heures par jour devant ta glaise,
dévoré par la grande flamme. T’en souvient-il?
bien-aimé.)

L U C IO , égaré, cherchant des yeux autour de lui si Silvia est encore
dans la pièce.

Oui, oui...
C O S IM O .

Alors tes yeux s’agrandissaient comme à présent.
L U C IO , avec une inquiétude vague, presque enfantine.

Et Silvia? Où est-elle allée, Silvia? Et Francesca?
Est-ce qu’elle n’était pas aussi dans cette pièce?
C O S IM O .

Elles nous ont laissés seuls.
L U C IO .

Pourquoi? Silvia suppose peut-être... Non, je ne te
dirai rien, je ne sais plus rien. Toi, peut-être, tu sais.

�ACTE

PREMIER.

&lt;9

Moi, non; je ne me souviens plus, je ne veux plus
me souvenir... Parle-moi de toi, parle-moi de toi!
Est-ce beau, le Désert?
Il s’exprime d’une façon singulière, comme un homme qui rêverait, avec
un mélange d’agitation et de stupeur.
G O S IM O .

Je te raconterai. Mais il ne faut pas que tu te fati­
gues... Je te raconterai tout mon pèlerinage. Si tu
veux, je viendrai te voir chaque jour; je resterai avec
toi aussi longtemps qu'il te plaira, mais à condition
que tu ne te fatigueras pas. Assieds-toi...
LU C IO , souriant.

Tu me crois donc si faible?
C O S IM O .

Non : tu vas bien, à présent; mais il vaut mieux que
tu ne te fatigues pas. Assieds-toi, ici... (il le fait asseoir
près de la fenêtre; il regarde la colline purement dessinée sur le
ciel d’avril.) Ah! mon ami, elles sont merveilleuses, les
choses que mes yeux ont admirées; et, en comparaison
de la lumière qu’ils ont bue, celle-ci paraît languir.
Mais, quand je vois une simple ligne comme la ligne
de là-bas — regarde San-Miniato ! — il me semble que
je me retrouve moi-même après un intervalle d’erreur.
Regarde-la, cette colline bénie ! La pyramide de Chéops
ne fait pas oublier la Bella Villanella ; et plus d’une fois,
dans les jardins de Koubbeh et de Gizeh, réservoirs de
miel, tout en mâchant un grain de résine, j ’ai pensé à
quelque svelte cyprès toscan sur la lisière d’une
maigre olivaie.
L U C IO , fermant à demi les yeux sous l’haleine printanière.

On est bien ici, n’est-ce pas? Il y a une odeur de
violettes... Est-ce qu’il y a dans la chambre un bou­
quet de violettes? Silvia en met partout, même sous
mon oreiller.

�20

LA GIO CO NDA .
G O SIM O .

Tu sais? Je t’ai rapporté entre les pages d’un Coran
les violettes du Désert. Je les ai cueillies dans un
monastère persan de la Thébaïde, au flanc du Mokat­
tam, sur une éminence de sable. Là, dans une caverne
creusée à même la montagne et recouverte de tapis et
de coussins, les moines offrent au visiteur un thé d’une
saveur spéciale, le thé arabe, parfumé de violettes.
L U C IO .

Et tu me les a rapportées ensevelies dans le livre!
Tu étais heureux, là-bas, quand tu les cueillais; et
j ’aurais pu être avec toi.
GOSIMO.
Là-bas, c’était l’oubli... Je montais par un long esca­
lier de pierre tout droit qui, du pied de la montagne,
mène à la porte des Bectaschites. Le Désert s’éten­
dait à l ’entour : une immense aridité hallucinante où
ne vivent que la palpitation du vent et la vibration de
la chaleur. Je ne distinguais çà et là, parmi les dunes,
que les pierres blanches des cimetières arabes. J ’en­
tendais les cris des éperviers, très haut dans le ciel. Je
regardais passer sur le Nil, en troupes, les barques aux
grandes voiles latines, blanches, lentes, continuelle­
ment, continuellement, comme des flocons de neige.
Et peu à peu une extase me ravissait, qu’il ne t’a pas
encore été donné de connaître : l’extase de la lumière.
L U C IO , d’une voix qui paraît lointaine.

Et j ’aurais pu être avec toi, paresser, oublier, rêver,
m’enivrer de lumière... Tu as navigué sur le Nil, n’est-ce
pas? dans une vieille barque chargée d’outres, de sacs
et de paniers? Vers le soir, tu as descendu dans une
île; tu étais vêtu de laine blanche; tu avais soif; tu
t’es désaltéré à une source; tu as marché pieds nus
sur les fleurs, et l’arome des fleurs était si dense qu’il

�ACTE P R E M I E R .

21

te semblait n’avoir plus faim. Ah! j ’ai pensé à tout
cela; je l’ai senti, sur mon oreiller... Et je te suivais
aussi à travers le Désert, quand la fièvre était plus
forte : un désert de sables rouges, tout parsemé de
pierres brillantes qui éclataient avec des crépitations,
comme les sarments jetés au feu. (Une pause, il se soulève
un peu et, d'une voix claire, les yeux agrandis, il interroge.) Et
la Sphinge?
C O S IM O .

La première fois que je l’ai vue, c’était de nuit, à la
clarté des étoiles, enfoncée dans le sable qui gardait
encore l’empreinte violente des tourbillons. Il n’émer­
geait de ce gouffre apaisé que la face et la croupe :
la forme humaine et la forme bestiale. La face, aux
endroits où l’ombre cachait les mutilations, me parut
très belle, à cette heure-là : calme, auguste et bleue
comme la nuit, presque douce ! Il n’existe pas de chose
au monde, Lucio, qui soit plus seule que cette choselà ; mais mon âme était comme en présence de multi­
tudes endormies dont la rosée tombante eût mouillé
les cils. Ensuite, je l’ai revue de jour. La face n’était
pas moins bestiale que la croupe; le nez et les joues
étaient rongés ; la fiente des oiseaux souillait les ban­
delettes. C’était le monstre lourd et sans ailes imaginé
par les creuseurs de fosses, par les embaumeurs de
cadavres. Et elle me réapparut en plein soleil, ta
Sphinge impérieuse et pure, aux ailes emprisonnées
vivantes dans les épaules.
L U C IO , pris d’une émotion soudaine.

Ma statue? C’est de ma statue que tu parles? Tu l’as
vue, n’est-ce pas, avant de partir? Et tu l’as trouvée
belle? (il regarde vers la porte avec inquiétude, craignant que Silvia
ne puisse l’entendre; et il baisse la voix.) Tu l’as trouvée belle,
dis?

�22

LA GIO CO NDA .
C O S IM O .

Très belle.
Lucio se cache les yeux avec les deux mains et reste quelques instants
absorbé, comme pour évoquer une vision dans les ténèbres.
L U C IO , découvrant ses yeux.

Je ne la vois plus. Elle m’échappe. Elle apparaît et
disparaît comme dans une lueur d’éclair, confusément.
Si maintenant je l’avais devant moi, elle me semblerait
nouvelle; je jetterais un cri. Est-ce bien moi qui l’ai
sculptée, avec ces mains que voilà? (il regarde ses mains
effilées et sensitives. Une agitation croissante le gagne.) Je ne sais
plus, je ne sais plus. Pendant la première fièvre, lorsque
j ’avais encore le plomb dans ma chair et le bourdonne­
ment continuel de la mort sur mon âme éperdue, je la
voyais debout au pied de mon lit, pareille à une torche
en feu, comme si je l’eusse modelée moi-même dans
une matière incandescente. C’est ainsi que je l’ai vue
pendant plusieurs jours et plusieurs nuits, à travers
mes paupières. Elle s’allumait avec ma fièvre. Quand
mes poignets brûlaient, elle se faisait de flamme. Il
semblait qu’en elle montât et bouillonnât tout le sang
répandu à ses pieds.
C O S IM O , inquiet, regardant à son tour vers la porte avec la même
crainte éprouvée déjà par Lucio.

Lucio, Lucio, tu disais tout à l’heure que tu ne savais
plus rien, que tu ne voulais plus te souvenir de rien...
Lucio !
11 secoue doucement son ami, qui est resté les yeux fixes.
L U C IO , se reprenant.

N’aie pas peur. Tout cela s’en est allé très loin, a
disparu au fond de la mer. La statue, elle aussi, s’est
abîmée avec le reste dans le naufrage. C’est pourquoi
elle ne m’apparaît plus que comme une forme confuse,
à travers les eaux profondes.

�ACTE PR E M IE R .

23

C O S IM O .

Elle seule sera sauvée, vivra éternellement; et tant
de douleur n’aura pas été souffert en vain, tant de
malheur n’aura pas été inutile, si une chose belle doit
s’ajouter encore à l’ornement de la vie.
LUCI O , souriant toujours de son faible sourire et parlant de sa voix
lointaine.

C’est vrai. Je pense quelquefois au sort de cet
homme qui, ayant fait naufrage dans une tempête,
perdit tout ce qu’il possédait. Par une journée sereine
comme celle-ci, l’homme prit une barque et un filet et
retourna sur le lieu du naufrage, espérant retirer de
l’eau quelque chose. Et, après beaucoup de labeur, il
ramena sur le rivage une statue. Et la statue était si
belle qu’en la renvoyant il pleura de joie, et il s’assit
sur le rivage pour la contempler, et il fut si parfaite­
ment content de ce bien qu’il ne voulut plus chercher
autre chose, e t i l o u b l i a t o u t l e r e s t e . . . ( il se lève
avec une sorte d’impétuosité.) Pourquoi Silvia ne revientelle pas? (il écoute.) On rit? Ah! c’est Beata, dans le
jardin. Regarde! San-Miniato est d’or : il rayonne.
Voit-on à Thèbes une lumière plus glorieuse?
C O S IM O .

L’extase de la lumière! Je te l’ai déjà dit : jamais tu
ne pourras la connaître ailleurs. Des cercles, des guir­
landes, des orbes, des roses de splendeurs, un foison­
nement d’étincelles... Cela remet en mémoire les vers
du Paradis. Dante seul a trouvé les paroles éblouis­
santes. A certaines heures, le Nil devient le torrent
des topazes, le miro gurge. Comme une pierre dans
l’eau, un geste produit dans l’air des ondes infinies.
Tous les objets nagent dans la lumière; toutes les
feuilles en ruissellent. Les femmes qui passent le long
du fleuve avec leurs urnes pleines flamboient réel­

�24

LA GIO CONDA.

ré
lement comme les milices angéliques dans le poème :
e
illuminées i de splendeur et d’art ».
Lucio aperçoit le bouquet do violettes sur une table, le prend et y plonge
son visage pour en aspirer l’odeur.
L U C IO , les narines encore dans le bouquet de violettes, les yeux
à demi fermés de plaisir.

Et les femmes? Est-ce qu’elles sont belles, dans la
vallée du Nil?
C O S IM O .

Certaines, les adolescentes, ont des corps d’une
pureté et d’une élégance admirables. Toi qui pré­
fères les musculatures agiles et solides, une sorte de
verdeur dans les formes, les jambes longues et ner­
veuses, tu rencontrerais là d’incomparables modèles.
Que de fois j ’ai souhaité ta présence! Dans l’île Élé­
phantine, j ’avais une amie de quatorze ans : une fil­
lette dorée comme une datte, maigre, svelte, sèche, les
reins forts et arqués, les jambes droites et puissantes,
les genoux parfaits — qualité si rare! — Sur toute cette
maigreur dure qui faisait penser à une arme de jet
précise et fine, trois choses me séduisaient par leur
grâce infiniment molle : la bouche, l’ombre des cils,
l’extrémité des doigts. Avec ces doigts dont les extré­
mités étaient rouges comme des pétales trempés dans
la pourpre, elle nattait sa chevelure; et la regarder
alors sur le seuil de la maison blanche, c’était la joie
de mes matins. J ’aurais voulu te la rapporter avec les
statuettes, avec les scarabées, avec les étoffes, avec le
tabac, avec les parfums, avec les armes. Mais du moins
je t’ai rapporté un bel arc, que j ’ai acheté à Assouan
et qui lui ressemble un peu.
L U C IO , renversant la tête en arrière, avec un léger trouble.

Ce devait être une créature délicieuse !

�25

ACTE P R E M I E R .
C O S IM O .

Délicieuse et inoffensive. Elle ressemblait à un bel
arc, mais ses flèches n’étaient pas empoisonnées.
L U C IO .

Tu l’aimais?
C O S IM O .

Comme j ’aime mon cheval et mon chien.
L U C IO .

Ah! tu étais heureux, là-bas! Ta vie était facile et
légère. Oui, c’était bien l’île Éléphantine, celle où je
t’ai vu aborder, dans mon rêve. Et j ’aurais pu être avec
toi! Mais j ’irai, je partirai. Ne désires-tu pas retourner
dans ce pays? J ’aurai, moi aussi, une maison blanche
sur le Nil ; je ferai mes statues avec le limon du fleuve
et je les dresserai dans cette lumière qui me les con­
vertira en or... Silvia! Silvia! (il se retourne vers la porte
et appelle, comme assailli par une soudaine impatience, par une
anxieuse volonté de vivre.)

Serait-il trop tard?
C O S IM O .

Oui, trop tard. Bientôt arrivera le grand été.
L U C IO .

Qu’importe? J ’aime l’été, la forte chaleur... Dans les
jardins, tous les grenadiers seront fleuris ; et il pleuvra,
de temps à autre, et dans l’air étouffant il tombera de
ces gouttes larges et tièdes qui font que la terre sou­
pire de volupté...
C O S IM O .

Mais le Khamsin? Quand tout le Désert se soulèvera
contre le Soleil?
Sur le seuil apparaît Sylvia, souriante, avec une visible animation dans
toute sa personne. Elle a changé de robe : son vêtement est d’une
couleur plus claire, d’une couleur de printemps, et elle tient dans ses
mains un bouquet de roses fraîches.

2

�26

LA GIOCONDA.
S IL V IA .

Que dites-vous, Dalbo, contre le Soleil?... Tu m’as
appelée, Lucio?
L U C IO , repris d’une sorte de timidité inquiète, comme un homme
qui a besoin de s'abandonner, mais qui n’ose pas.

Oui, oui; je t’ai appelée, parce que je ne te
pas revenir... Cosimo me racontait de si belles
sur son voyage! Et j ’aurais voulu que tu les
disses, toi aussi, (il regarde sa femme avec des yeux
comme s'il découvrait en elle une grâce neuve.) Tu allais

voyais
choses
enten­
étonnés,

sortir?

S IL V IA , rougissant un peu.

Ah! tu regardes ma robe? Je l’ai mise pour l’essayer,
puisque Francesca était là... Ma sœur vous fait à tous
deux ses excuses : elle est partie sans vous saluer,
parce qu’elle avait hâte de rejoindre ses enfants.
Elle espère, Dalbo, que vous ne tarderez pas à lui faire
visite. (Elle dépose le bouquet sur une table.) V OU S dînez avec
nous, ce soir?
C O S IM O .

Merci. Ce soir, je ne peux pas. J ’ai promis à ma mère.
S IL V IA .

C’est juste. Mais demain?
C O S IM O .

Demain, oui. Et je t’apporterai mes cadeaux, Lucio.
L U C IO , avec une curiosité enfantine.

Oui, oui! Apporte-les, apporte-les!
S IL V IA , souriant d’un air mystérieux.

Moi aussi, demain, j ’aurai mon cadeau.
L U C IO .

De qui?
S IL V IA .

Du maître.

�ACTE

PREMIER.

27

L U C IO .

Quel cadeau?
S IL V IA .

Tu verras!
LUCI O , avec un mouvement d’allégresse.

Et toi, tu verras toutes les belles choses que m’a
rapportées Cosimo : des étoffes, des parfums, des sca­
rabées, des armes.
C O S IM O .

Des amulettes contre tous les maux, des talismans
pour le bonheur. Sur le Djebel-el-Taïr, dans un cou­
vent copte, j ’ai trouvé le scarabée le plus riche de tous
en vertus. Un moine m’a dit la longue histoire d’un
cénobite qui, s’étant réfugié dans un hypogée au temps
des premières persécutions, y découvrit une momie
q u’il tira de son enveloppe balsamique et qu’il ranima.
Et la momie ressuscitée lui fit avec ses lèvres peintes
le récit de sa vie ancienne, qui avait été un tissu de
félicités. Finalement, comme le cénobite voulait la
convertir, elle préféra se recoucher dans ses baumes;
mais, auparavant, elle lui donna le scarabée préserva­
teur. Vous dire l’usage qu’en fit le solitaire et les
vicissitudes qui, à travers les siècles, amenèrent le
talisman aux mains du bon Copte, ce serait trop long.
Mais certainement il n’y en a pas dans toute l’Egypte
un autre qui ait de plus grandes vertus. Le voici. Je
vous l’offre; je l’offre à tous les deux.
Il présente l’amulette à Silvia qui d’abord la considère attentivement,
puis, avec un éclair dans les yeux, la donne à Lucio.
S IL V IA .

Comme il est bleu! Il est plus splendide qu’une tur­
quoise. Regarde.
C O S IM O .

Le Copte m’a dit : * Petit comme une gemme, grand

�LA G I O C O N D A .

•28

comme un destin!
mystique

» ( l ucio, d’un air égaré, roule la pierre

entre ses doigts qui tremblent un peu.)

Adieu ! Le

bonheur soit avec vous! Bonsoir.
S IL V IA .

En échange de l’amulette, prenez cette rose fraîche.
Vous la porterez à votre mère.
c o s imo.

Merci. A demain.
Nouveaux s aluts. Il sort.

SCÈNE IV
L U C I O sourit avec timidité, roulant encore l’amulette entre ses
doigts, tandis que S I L V I A met les roses dans une coupe. Au
milieu du silence, ils sentent l’un et l’autre palpiter leur cœur inquiet.
Le soleil couchant dore toute la pièce. Par l’embrasure des fenêtres,
on aperçoit le ciel pâli. San-Miniato resplendit sur la hauteur; l’air
est doux, d’une douceur égale.
LUCI O , qui regarde en l’air, aux écoutes, parlant bas.

Il y a une abeille dans cette pièce.
S IL V IA , levant le visage.

Une abeille?
L U C IO .

Oui. Tu ne l’entends pas?
Ils prêtent l'oreille au bourdonnement.
S IL V IA .

C’est vrai.
L U C IO .

Tu l’as apportée avec les roses, peut-être.
S IL V IA .

C’est Beata qui les a cueillies...

�ACTE

29

PREMIER.
L U C IO .

Tout à l’heure, je l’ai entendue rire en bas, dans le
j ardin.
S IL V IA .

Elle est si heureuse d’être rentrée à la maison !
L U C IO .

Vous avez bien fait de l’éloigner alors...
S IL V IA .

Elle est devenue plus belle et plus forte, à respirer
l’odeur des pins. Comme le printemps doit être bon,
aux Bouches de l’Arno! Ne voudrais-tu pas y aller
un peu?
LU C IO

Là-bas, au bord de la mer?... Cela te plairait?
L’un et l’autre ont la voix altérée par un léger tremblement.
S IL V IA .

Passer là-bas un printemps, ce fut toujours mon rêve.
L U C IO , suffoqué par l’émotion»

Ton rêve est le mien, Silvia !
L’amulette lui tombe des mains.
S IL V IA , qui se baisse vivement pour la ramasser.

Ah! tu as laissé tomber l’amulette! On dirait un
mauvais présage... Regarde : je la mets sur la tète de
Beata. « Petit comme une gemme, grand comme un
destin! »
Elle met l’amulette sur le bouquet de roses, délicatement.
L U C IO , tendant les mains vers elle comme pour implorer.

Silvia! Silvia!
S IL V IA , accourant.

Tu te sens mal? Tu deviens plus pâle... Ah! tu t’es
fatigué trop, aujourd’hui; tu es à bout de forces!
Assieds-toi, assieds-toi. Veux-tu boire une gorgée de
cet élixir? Tu défailles? Dis!
2.

�30

LA GIOCONDA.
L U C IO , lui prenant les mains avec un transport d’amour.

Non, non, Silvia; je ne me suis jamais trouvé aussi
bien... Toi, sieds-toi là, sur ce siège ; et moi, tombé enfin
à tes genoux, de toute mon âme, ah! je t’adorerai, je
t’adorerai! (Elle se laisse choir sur le divan, et il s’agenouille
devant elle. Bouleversée, tremblante, elle pose les mains sur les
lèvres de Lucio, comme pour l’empêcher de parler; et ainsi le

Enfin! C’était
comme un fleuve débordé qui venait de très loin,
comme un torrent de toutes les choses belles et de
toutes les choses bonnes que tu as versées sur ma
vie, depuis que tu m ’aimes ; et j ’en avais le cœur gonflé,
ah! si gonflé que, tout à l’heure, je chancelais sous le
poids, et je défaillais, et je mourais d’angoisse et de
douceur, parce que je n’osais pas dire...
souffle et les paroles glissent entre ses doigts.)

S IL V IA , le visage blanc, la voix éteinte.

Ne dis plus rien, ne dis plus rien!
L U C IO .

Écoute-moi, écoute-moi! Toutes les peines que tu as
souffertes, les blessures que tu as reçues sans un cri,
les larmes que tu cachais pour m ’épargner la honte et
le remords, les sourires dont tu voilais tes agonies,
ton infinie pitié pour mon erreur, ton courage invin­
cible devant la mort, ta lutte acharnée pour ma vie,
l’espérance que tu tenais toujours allumée à mon
chevet, tes veilles, tes soins, ton anxiété continuelle,
ton attente, ton silence, ta joie, tout ce qu’il y a en toi
de profond, tout ce qu’il y a en toi de doux et d’hé­
roïque, tout, je connais tout, je sais tout, chère, chère
âme! Et, si la violence a eu le pouvoir de briser un
joug, si le sang a eu le pouvoir de me racheter — oh!
laisse-moi dire! — je bénis le soir et l’heure où l’on
me rapporta mourant dans cette maison de ton mar­
tyre et de ta foi pour recevoir à nouveau de tes mains»

�ACTE

PREMIER.

31

de ces divines mains qui tremblent, le don de la
vie!
I l appuie sa bouche convulsée sur les paumes de Silvia; elle le regarde
à travers les pleurs qui lui mouillent les cils, transfigurée par cette
félicité imprévue.

S IL V IA , d’une voix éteinte et brisée.

Ne dis plus rien, ne dis plus rien! Mon cœur suc­
combe... Tu m’étouffes de joie... Je n’attendais de toi
qu’une parole, une seule, rien autre chose; et voilà que
tout d’un coup tu m’inondes d’amour, tu m’en remplis
toutes les veines, tu m’emportes au delà de mon espé­
rance, tu dépasses mon rêve, tu me donnes le bonheur
qui est au-dessus de toute attente... Ah! que parlais-tu
de mes peines ? Qu’est-ce que la douleur subie, et qu’estce que le silence, et qu’est-ce qu’une larme, et qu’est-ce
qu’un sourire, en comparaison de ce torrent qui me
transporte? Je sens que plus tard j ’aurai le regret de
n’avoir pas assez souffert pour toi, pour toi... Peut-être
n ’ai-je pas touché le fond de la douleur; mais je sais
bien qu’à présent j ’ai touché le sommet de la félicité.
(Elle caresse éperdument la tète de Lucio, qui s’est abandonné sur

Relève-toi, relève-toi! Viens plus près de
mon cœur, repose-toi sur moi, abandonne-toi à ma
tendresse, presse mes mains sur tes paupières, ne dis
rien, rêve, recueille les forces profondes de ta vie. Ah!
ce n’est pas moi seulement que tu devrais aimer, ce
n’est pas moi seulement; c’est aussi l’amour que j ’ai
pour toi : tu devrais aimer mon amour! Je ne suis pas
belle, je ne suis pas digne de tes yeux, je suis une
humble créature dans l ’ombre; mais mon amour est
admirable, il est très haut, très haut, il est seul, il est
sûr comme le jour, il est plus fort que la mort, il est
capable d’un prodige : tout ce que tu lui demanderas,
il te le donnera! Tu peux lui demander même ce
ses genoux).

�32

LA G I O C O N D A .

que l’on n’espéra jamais.

(Elle lui redresse la tête, l'attire sur

son cœur. Il garde les yeux mi-clos et les lèvres serrées, très pâle,

Relève-toi, relève-toi! Viens plus près de
mon cœur; repose-toi sur moi. Ne sens-tu pas que tu
peux t’abandonner? que rien au monde n’est plus sûr
que ma poitrine? que tu la trouveras toujours? Ah!
quelquefois, j ’ai rêvé qu’une telle certitude pourrait
t’enivrer aussi bien que la gloire... (comme il se tient le

enivré, exténué.)

visage levé devant elle, Silvia lui plonge ses deux mains dans les

Beau front puis­
sant! Ah! que tous les germes du printemps s’épa­
nouissent dans tes pensées nouvelles !

cheveux pour lui découvrir le front tout entier.)

Tremblante, elle y imprime scs lèvres. Lucio l’étreint dans ses bras.
Le crépuscule ressemble à une aurore.

�ACTE DEUXIÈME
La même pièce, à la même heure. — Par les fenêtres, on aperçoit
un ciel bas, nuageux et changeant.

SCÈNE PRE M IÈ R E
C O S IMO D A L B O

est assis près d’une table où il appuie le

coude, soutenant son front avec sa main, grave et pensif. —

LUCIO

SETTALA

est debout, agité, bouleversé; il se

promène de long en large, à pas incertains, ne résistant plus à
l’angoisse qui le tourmente.
L U C IO .

Oui, je veux te dire... Pourquoi devrais-je cacher
la vérité? A toi!... Une lettre m’a été remise; je l’ai
ouverte, je l’ai lue...
C O S IM O .

De la Gioconda?
L U C IO .

D’elle-même.
COSIMO.
Une lettre d’amour?
L U C IO .

Elle brûlait mes doigts.
C O S IM O .

Eh bien? (il hésite; sa
l ’aimes encore?

voix est altérée par l'ém otion.) Tu

�34

LA G I O G O N D A .
L U C IO , avec un sursaut de peur.

Non, non, non...
C O S IM O , le regardant au fond des yeux.

Tu ne l’aimes plus?
L U C IO , suppliant.

Oh! cesse de me torturer! Je souffre.
C O S IM O .

Mais qu’est-ce qui te trouble?
Une pause.
L U C IO .

Chaque jour, à une heure que je sais, elle m’attend
là-bas, au pied de la statue, seule.
Une seconde pause. Les deux hommes semblent considérer devant eux
quelque chose de vivant et de fort, une Volonté évoquée par ces
paroles brèves.
C O S IM O .

Elle t’attend! Où? Dans ton atelier? Comment y
pénètre-t-elle?
L U C IO .

Elle a une clef : celle d’alors.
C O SIM O.

Elle t’attend! Elle est donc persuadée que tu lui
appartiens, elle veut que tu lui appartiennes toujours.
L U C IO .

Tu l’as dit.
C O S IM O .

Et que vas-tu faire?
L U C IO .

Ce que je ferai?
Une pause.
C O S IM O .

Tu vibres comme une flamme.

�ACTE D E U X I È M E .

35

L U C IO .

Je souffre.
C O S IM O .

Tu brûles.
LUCI O , avec véhémence.

Non!
CO S IM O .

Écoute. Elle est terrible. On ne lutte contre elle que
de loin. Voilà pourquoi je voulais t’emmener, mettre
entre elle et toi la mer. Mais à la mer tu as préféré la
mort. Une autre — tu sais qui, et ton cœur se fend —
une autre put t’arracher à la mort. Désormais tu ne
dois vivre que pour celle-là.
L U C IO .

Tu as raison.
C O SIM O .

Il faut partir, fuir.
L U C IO .

Pour toujours?
C O S IM O .

Pour quelque temps.
L U C IO .

Elle m’attendra.
C O S IM O .

Tu seras plus fort.
L U C IO .

Mais son pouvoir aura grandi. Elle aura plus pro­
fondément imprégné d’elle-même le lieu qui m’est cher
à cause de l’œuvre que j ’y ai faite. De loin, elle m’appa­
raîtra comme la gardienne d’une statue où a passé le
plus vif éclair de mon âme.

�36

LA GIOCONDA.
C O S IM O .

Tu l’aimes!
L U C IO , désespéré.

Non, non, je ne l’aime pas! Mais réfléchis : elle sera
toujours la plus forte; elle sait ce qui me domine et ce
qui m’enchaîne; elle s’est armée d’une fascination à
laquelle je ne pourrai soustraire ma vie qu’en arra­
chant la vie de mon cœur. Faut-il donc essayer une
seconde fois?
C O S IM O .

Ah I tu délires.
L U C IO .

Le lieu où j ’ai rêvé, où j ’ai travaillé, où j ’ai pleuré
de joie, où j ’ai invoqué la gloire, où j ’ai vu la mort, ce
lieu est sa conquête. Elle sait que je ne pourrai m’en
tenir éloigné ni m ’en détacher, que la partie la plus pré­
cieuse de ma substance est là diffuse; et elle m ’attend,
sûre d’elle-mème.
C O S IM O .

Mais le droit qu’elle exerce est-il donc inviolable?
N’y a-t-il personne qui puisse lui interdire le seuil de
cette porte?
L U C IO , avec une émotion profonde.

La faire chasser?
C O SIM O .

Non; mais peut-être y a-t-il un moyen qui ne soit pas
si dur, et c’est le plus simple : lui réclamer cette clef,
qu'elle n’a aucun droit de conserver.
L U C IO .

Et qui la lui réclamerait?
C O S IM O .

L’un de nous; moi, si tu veux, respectueusement, au
nom de la nécessité.

�37

ACTE D E U X I È M E .
L U C IO .

Elle refusera : car elle te considérera comme un
intrus.
C O S IM O .

Toi-même, alors.
L U C IO .

Moi? Je me présenterais devant elle?
C O S IM O .

Non, tu lui écrirais.
Une pause.
L U C IO , avec un accent qui exprime l’impossibilité absolue.

Je ne peux pas. Et, au surplus, tout serait inutile!
C O S IM O .

Mais il y a encore un autre moyen : quitter cette
maison, l’évacuer, la vider entièrement, tout trans­
porter ailleurs. Tu éviteras ainsi la tristesse intolé­
rable du souvenir... Comment ne sens-tu pas que, si
ta vie est vraiment renouvelée, ce changement devient
nécessaire pour que la compagne que tu as retrouvée
puisse assister à ton travail? Souffrirais-tu qu’elle
s’assît là où l’autre s’est couchée? qu’elle eût sans
cesse dans les yeux la vision de la soirée horrible?
L U C IO , souriant, découragé, amer.

Eh bien, oui, tu as raison : nous changerons de sé­
jour, nous irons ailleurs, nous choisirons un beau lieu
solitaire, nous enlèverons la poussière sur les vieilles
choses, nous ouvrirons toutes les fenêtres, nous ferons
entrer l’air pur, nous aurons un tas de glaise, un bloc
de marbre, et nous élèverons un monument à la Liberté.
(il s’interrompt. Sa voix devient étrangement calme.) Et, un
matin, la Gioconda viendra frapper à la porte nou­
velle; je lui ouvrirai; elle entrera; je ne serai pas
surpris; je lui dirai : « Tu es la bienvenue... » (il ne
contient plus son amertume.) Ah ! il me semble que tu es un
3

�38

LA GIOC O ND A.

enfant! Pour toi, tout se réduit à une clef. Appelle
donc un serrurier, fais mettre une autre serrure; et
tu auras assuré mon salut!
C O S IM O , avec douceur et tristesse.

Ne t’irrite pas. J ’ai cru d’abord que tu avais seule­
ment à te débarrasser d’une importune. Je reconnais
maintenant que mon conseil était puéril.
L U G IO , implorant.

O mon ami, tâche de comprendre!
C O S IM O .

Je comprends; mais toi, tu nies.
LUCI O , s’abandonnant à un nouveau transport.

Non, je ne nie pas! Veux-tu donc que je te crie .
« Je l’aime! »... (Il s’égare; il regarde autour de lui avec effare­
ment. Il passe une main sur son front, comme un homme qui souffre.

On aurait dû me laisser mourir. Songe!
Si moi qui étais ivre de vie, si moi qui étais fréné­
tique de force et d’orgueil, si j ’ai eu, moi, la volonté de
mourir, il faut que j ’aie reconnu là une nécessité iné­
luctable. Comme je ne pouvais vivre ni avec elle ni
sans elle, je me suis décidé à m’en aller de ce monde.
Songe! Moi qui considérais le monde comme mon
jardin et qui avais toutes les avidités devant toutes
les beautés! Certes, il faut que j ’aie reconnu là une
nécessité inéluctable, un destin de fer. Ah! on aurait
dû me laisser mourir!
i l baisse la voix.)

C O S IM O .

Tu méconnais à cette heure la sainteté d’un miracle;
tu la méconnais cruellement.
L U C IO .

Non, je ne suis pas cruel. C’est par horreur des
cruautés où m’entraînait la violence du mal, c’est pour
ne pas fouler aux pieds une vertu qui me semblait plus

�ACTE

DEUXIÈME.

39

qu’humaine, c’est parce que je ne pouvais supporter
la douceur d ’une petite voix inconsciente qui inter­
rogeait, c’est pour m’interdire à moi-même de pires
choses, comprends-tu? c’est pour cela que j ’ai pris ma
résolution. Et, si je m’afflige aujourd’hui, c’est parce
j ’ai horreur de recommencer : je suis comme un déses­
péré qui aurait bu un narcotique, et qui se réveillerait
après un sommeil profond, et qui retrouverait à son
chevet la même désespérance.
C O S IM O .

La même! Et j ’ai encore dans les oreilles tes pre­
mières paroles : » Je ne sais plus rien, je ne me sou­
viens plus de rien, je ne veux plus me souvenir... » Tu
paraissais avoir oublié tout, dans ton aspiration vers
un autre bien. J ’ai encore dans les oreilles le son de ta
voix lorsque tu as appelé la mère de Beata, te levant tout
d’un coup, saisi d’impatience, en proie à une ardeur
qui ne souffrait aucun retardement. Je vois encore ton
regard sur elle, au moment où elle entrait, palpitante
comme une espérance Et ce soir-là, bien certainement,
tu as dû t’agenouiller devant elle, et elle a dû pleurer,
et vous avez dû tous les deux sentir la bonté de la vie.
L U C IO .

Oui, oui, ce fut comme cela, ce fut de l ’adoration!
Toute mon âme prosternée à ses pieds reconnut ce
qu’il y a en elle de divin, avec une ivresse d’humilité,
avec une ferveur de gratitude inexprimables. Ce fut un
ravissement. Tu m’as parlé d’une extase de la lumière :
eh bien, je l’éprouvai à cette minute-là! Toutes les
taches semblaient effacées, toutes les ombres détruites.
La vie prit une splendeur nouvelle. Je crus que j ’étais
sauvé pour toujours...
I l s'interrompt.
C O S IM O .

Mais ensuite?

�43

LA GIOCONDA.
L U C IO .

Ensuite, je m’aperçus qu’il y avait encore une autre
chose qu’il faudrait abolir en moi : cette force qui
afflue à mes doigts pour reproduire...
C O SI M 0 .

Que veux-tu dire?
L U C IO .

Je veux dire que je serais sauvé, peut-être, si j ’avais
aussi oublié mon art. Certains jours, là, sur ma
couche, en regardant mes mains affaiblies, il me sem­
blait incroyable que je pusse créer encore; il me sem­
blait que j ’avais perdu toute ma vertu première. Je
me sentais complètement étranger à ce monde de
formes où j ’avais vécu... avant de mourir... Je pensais ;
* Lucio Settala, le statuaire, est trépassé ». Et j ’ima­
ginais que je me faisais jardinier d’un petit jardin, (n
s’assied, plus calme, fermant à demi les paupières, avec un air de
lassitude, avec un sourire d’ironie à peine visible.) Tailler les
rosiers, les arroser, les débarrasser des chenilles, éga­
liser les buis avec les ciseaux, diriger le lierre sur les
petits murs, dans un jardinet incliné vers le lleuve de
l’Oubli; et ne plus éprouver aucun regret pour avoir
laissé sur l’autre rive un glorieux parc peuplé de lau­
riers, de cyprès, de myrtes, de marbres et de rêves...
Me vois-tu là, heureux, avec mes ciseaux luisants,
habillé de coutil ?
C O S IM O .

Non, je ne te vois pas.
L U C IO .

C’est dommage, mon cher.
C O S IM O .

Mais, qui t’interdit le grand parc? Tu y rentres par
l’allée des cyprès, et, sur le seuil, tu trouves ton génie
tutélaire.

�ACTE D E U X I È M E .

41

LU C IO , se levant d’un bond, comme un homme qui perd
continuellement la possession de lui-même.

Tutélaire! Ah! les belles phrases! En vérité, il me
semble que tu mets les mots l’un sur l’autre comme
on met une bande sur de la charpie, par crainte de
sentir la vie qui palpite. As-tu jamais posé le doigt sur
une artère à nu, sur un tendon lacéré?
C O S IM O .

Tu t’irrites à chaque instant, Lucio. Il y a en toi
quelque chose d’âcre et de convulsif, une sorte d’exas­
pération qui t’empêche d’être juste. Ta convalescence
n ’est pas encore achevée, tu n’es pas guéri encore. Un
heurt soudain est venu déranger l’œuvre douce que la
Nature accomplissait en toi. Tes forces, qui renaissaient,
se sont exaspérées. Si mon conseil avait quelque auto­
rité, je voudrais que tu t’en allasses maintenant aux
Bouches de l’Arno, comme tu en avais le projet. Là,
entre le bois et la mer, tu retrouverais un peu de
calme pour examiner quelle doit être ton attitude; et
tu y retrouverais aussi la bonté, qui te donnerait la
lumière.
L U C IO .

La bonté! la bonté! Ainsi, tu crois que la lumière
doit me venir de la bonté, et non pas de cet instinct
profond qui tourne et précipite mon esprit vers les
plus superbes apparitions de la vie? Je suis né, moi,
pour faire des statues. Moi, quand une forme substan­
tielle est sortie de mes mains avec l’empreinte de la
beauté, j ’ai rempli l’office que m’assigne la Nature. Je
suis dans ma loi, fussé-je au delà du Bien. N’est-ce
pas vrai, ce que je dis? Me l’accordes-tu?
C O S IM O .

Explique-toi.
L U C IO , d’une voix plus basse.

Le jeu de l’illusion m’a uni à une créature qui ne

�42

LA GIOC ON D A.

m’était pas destinée. C’est une âme d’un prix inesti­
mable, devant laquelle je me prosterne et j ’adore. Mais
je ne sculpte pas les âmes. Celle-là ne m’était pas des­
tinée... Quand l’autre m’apparut, je pensai à tous les
blocs de marbre contenus dans les carrières des mon­
tagnes lointaines, parce que j ’eus le désir de fixer en
chacun d’eux un de ses gestes.
C O S IM O .

Mais tu as déjà obéi au commandement de la Nature,
puisque tu as enfanté le chef-d’œuvre. Lorsque je vis
ta statue, je pensai qu’elle serait pour toi une libéra­
trice. Tu as perpétué dans un type idéal et incorrup­
tible un exemplaire périssable de l’espèce. N’es-tu pas
satisfait?
L U C IO , s’enflammant.

Ah! mille statues, et non pas une! Cette femme est
toujours diverse, comme un nuage qui, de seconde
en seconde, t’apparaît changé sans que tu voies qu’il
change. Chaque mouvement de son corps détruit
une harmonie et en crée une autre plus belle. Tu la
pries de s’arrêter, de se tenir immobile; et à travers
toute son immobilité passe un torrent de forces
obscures, comme les pensées passent dans les yeux.
Comprends-tu? Comprends-tu? La vie des yeux, c’est
le regard, cette chose indicible, plus expressive que
tout son et toute parole, infiniment profonde et toute­
fois instantanée comme l’éclair, plus rapide encore
que l’éclair, innombrable, omnipotente : en un mot,
l e r e g a r d . Eh bien, imagine-la, répandue sur tout son
corps, la vie du regard. Comprends-tu? Un battement
de paupières te transfigure un visage humain et t’ex­
prime une immensité de joie ou de douleur. Les cils
de la créature que tu aimes s’abaissent-ils? l’ombre
t’enserre comme une île un fleuve. Se relèvent-ils?
l’incendie de l’été embrase le monde. Un battement

�ACTE

DEUXIÈME.

43

encore, et ton âme se dissout comme une goutte d’eau;
encore un autre, et tu te crois le roi de l’univers. Im a­
gine ce mystère sur tout son corps! Imagine par tous
ses membres, depuis le front jusqu’au talon, cette suc­
cessive apparition de vies fulgurantes! Est-ce que tu
pourrais, toi, sculpter le regard? Les Anciens aveu­
glaient les statues. Eh bien — imagine! — tout son
corps est comme le regard. (Une pause. Il observe autour de
lui avec défiance, par crainte d’être entendu. Il se rapproche encore

Je te l'ai dit :
mille statues, et non pas une! Sa beauté vit dans tous
les marbres. Cela, je l’ai senti avec une anxiété faite
de regret et de ferveur, un jour, à Carrare, tandis
qu’elle était à mes côtés et que nous regardions des­
cendre de la montagne ces grands bœufs accouplés
qui traînent les chariots chargés de marbres. Pour
moi, un aspect de sa perfection était renfermé dans
chacune de ces masses informes. Il me semblait que
de cette femme partaient vers la pierre brute mille
étincelles animatrices, comme d’une torche secouée...
Nous devions choisir un bloc. Je me souviens; la
journée était sereine. Les marbres déchargés resplen­
dissaient au soleil comme les neiges éternelles. De
temps à autre, nous entendions la sourde explosion
des mines qui déchiraient les entrailles du mont taci­
turne. Jamais je n’oublierai cette heure, quand même
je mourrais une seconde fois... Elle s’avança parmi la
blancheur des cubes rassemblés, s’arrêtant devant
chacun d’eux tour à tour. Elle se penchait, examinait
le grain avec attention, paraissait explorer les veines
intérieures, hésitait, souriait, passait outre. Pour mes
yeux, ses vêtements ne la couvraient pas. Une sorte
d’affinité divine existait entre sa chair et ce marbre
qu’en se penchant elle effleurait de son haleine. Vers
elle montait de toute cette blancheur inerte une con­

de Cosimo, qui l’écoute avec une émotion croissante.)

�44

LA GIOC ON D A.

fcuse aspiration. Le vent, le soleil, la majesté des mon­
n
o
tagnes, les longues files des bœufs accouplés, et la
courbe antique des jougs, et le bruit des chariots, et la
nue qui s’élevait de la mer Tyrrhénienne, et le vol d’un
aigle au plus haut du ciel, toutes les apparences ravis­
saient mon esprit dans une poésie sans limites, l ’eni­
vraient d’un rêve qui n’eut jamais son égal en moi...
Ah! Cosimo, Cosimo, j ’ai eu le courage de rejeter une
vie sur laquelle brille la gloire d’un tel souvenir!
Lorsqu’elle étendit sa main vers le marbre qu’elle
avait choisi et se retourna pour me dire : « Celui-ci »,
toute l ’Alpe, depuis la racine jusqu’aux cimes, aspira
Vers la beauté. (Une ferveur extraordinaire échauffe sa voix et
avive son geste. L'ami qui écoute en est séduit, et il le laisse voir.)

Ah! tu comprends, maintenant! Tu ne me demanderas
plus si je suis satisfait. Maintenant, tu sais combien
doit être furieuse mon impatience, lorsque je songe
qu’à cette heure elle est là-bas, seule au pied de la
Sphinge, et qu’elle m’attend. Songe donc : sa statue
est dressée au-dessus d’elle, immobile, immuable,
exempte de toute misère; et elle-même est là, anxieuse,
et sa vie s’écoule, et à chaque seconde quelque chose
d'elle périt dans le temps. Le retard, c’est la mort...
Mais tu ne sais pas, tu ne sais pas...
Son accent est celui d'un homme qui confíe un secret.
C O S IM O .

Quoi?
L U C IO .

Tu ne sais pas que j ’avais déjà commencé une autre
statue...
C O S IM O .

Une autre?
L U C IO .

Oui, une statue non finie et qui était ébauchée seule­
ment dans la glaise. La glaise se dessèche, tout se perd.

�ACTE D E U X I È M E .

45

C O S I MO.

Eh bien?
L U C IO .

Je la croyais perdue. (Un sourire brille malgré lui dans ses
yeux. Sa voix tremble.) Mais non, elle n’est pas perdue :
elle est encore vivante! La dernière touche de mon
pouce est là, toujours vivant!
Il fait instinctivement le geste de modeler.
C O S IM O .

Et comment?
L U C IO .

Elle connaît les pratiques de l’art, elle sait ce que l’on
doit faire pour que la glaise reste molle. Autrefois,
elle m’aidait : c’était elle qui mouillait les linges...
C O S IM O .

Ainsi, pendant que tu mourais, elle 'pensait à tenir
la glaise humide!
L U C IO .

Mais cela, n’était-ce pas aussi une façon de combattre
la mort? N’était-ce pas aussi un acte de foi, un admi­
rable acte de foi? Elle conservait mon œuvre...
C O S IM O .

Tandis que l’autre conservait ta vie.
L U C IO , s’assombrissant, la tête basse, les yeux détournés de son
ami, avec une voix presque dure.

Laquelle de ces deux choses est la plus précieuse?
La vie m’est intolérable, si on me l’a rendue grevée
d’une prohibition. Je te l’ai dit : il fallait me laisser
mourir. Quel renoncement peut égaler celui que j ’avais
accompli? La mort seule était capable d’arrêter l’élan
du désir qui, fatalement, conduit mon être vers son
bien. Or, à présent que je revis, je retrouve en moi le
même homme, la même force. Qui me condamnera, si
je poursuis ma destinée?
3.

�46

LA GIOC ON DA.

C O S IM O , effrayé, la saisissant par les bras comme pour le retenir.

Que feras-tu donc? As-tu déjà pris une résolution?
Frappé de l'effroi soudain qu’expriment la voix et le geste de son ami,
Lucio s’égare, chancelle.
L U C IO , enfonçant dans ses cheveux ses mains fébriles.

Ce que je ferai? Ce que je ferai?... Connais-tu un sup­
plice plus cruel que le mien? J ’ai le vertige, com­
prends-tu? Quand je songe qu’elle est là-bas, et qu’elle
m’attend, et que les heures passent, et que ma force
se perd, et que mon ardeur se consume, le vertige me
saisit l’âme et j ’ai peur d’être entraîné, ce soir peutêtre, demain peut-être. Le vertige, sais-tu ce que c’est?
Ah! si je pouvais rouvrir cette blessure que l’on m’a
fermée !
C O S IM O , cherchant à l’attirer vers la fenêtre.

Calme-toi, calme-toi, Lucio! Ne dis plus rien. Il me
semble que j ’ai entendu la voix...
L U C IO , tressaillant.

De Silvia?
Son visage se couvre d'une pâleur mortelle.
C O S IM O .

Oui. Calme-toi! Tu as la fièvre.
Il lui touche le front. Lucio s’appuie à la barre de la fenêtre, comme si
les forces lui manquaient.

SCÈNE II
Entrent

SILVIA

DONI,

SETTALA

avec

FRANCESCA

qui entoure de son bras la taille de sa sœur.
S IL V IA .

Ah! vous êtes encore ici, Dalbo?
Elle no voit pas le visage de Lucio qui est tourné vers le dehors.
C O S IM O , se remettant et saluant Francesca.

Lucio m’a retenu...

�ACTE D E U X I È M E .

47

S IL V IA .

Il avait beaucoup de choses à vous dire?
C O S IM 0 .

Toujours il a beaucoup de choses à dire ; trop, peutêtre. Et il se fatigue.
S IL V IA .

Vous a-t-il dit que nous irons samedi aux Bouches
de l’Arno?
C O S IM O .

Oui, je le sais.
FRANCESCA.

Vous n’êtes jamais allé aux Bouches de l’Arno?
C O S IM O .

Non, jamais. Je connais la campagne pisane, SanRossore, le Gombo, San-Pietro-in-Grado; mais je n’ai
jamais poussé jusqu’à l’embouchure. Je sais que la
plage est très belle.
Silvia regarde fixement Lucio qui reste abandonné sur la barre de la
fenêtre, immobile.
FRANCESCA.

Délicieuse en cette saison : une plage ouverte, basse,
toute en sable fin; la mer, le fleuve, le bois; l ’odeur
des algues, l’odeur de la résine; les goélands, les ros­
signols... Il faudra que vous fassiez à Lucio de fré­
quentes visites, pendant qu’il y sera.
C O S IM O .

Certainement.
S IL V IA .

Nous pourrons vous offrir l’hospitalité.
Elle se détache de sa sœur et, de son pas léger, se dirige vers son
mari.
F R A N C E SC A .

Notre mère y possède une maison très modeste,
mais grande : une maison blanche au dedans et au

�48

LA G I O C O N D A .

dehors, parmi un fourré de tamaris et de lauriers
roses; et il s’y trouve une vieille épinette de l’Empire
qui appartenait — devinez à qui! — à une sœur de
Napoléon, à la duchesse de Lucques, à cette terrible
et ossue Elisa Baciocchi : une épinette qui parfois se
réveille et qui pleure sous les doigts de Silvia. Et, si le
souvenir napoléonien manque de séduction pour vous,
il y aussi une barque, une belle barque, blanche
comme la maison.
Silvia s’est arrêtée derrière Lucio, silencieuse, comme en suspens. Lucio
reste absorbé.
C O S IM O .

Vivre dans une barque, sur l’eau, à l’aventure : il
n’est rien qui repose davantage. Pendant des semaines
et des semaines j ’ai vécu de cette manière.
FR A N C E SC A .

Il faut mettre notre convalescent dans une barque et
le confier à la mer, si bonne.
S IL V IA , effleurant d’un geste l’épaule de son mari.

Lucio! ( il sursaute et se retourne.) Que fais-tu?
sommes ici. Francesca est avec nous.

NOUS

Il regarde sa femme au visage, incertain ; puis, il essaie de sourire.
L U C IO .

Il va tomber une averse. J ’attendais les premières
gouttes : l’odeur de la terre...
Il s’incline encore uno fois vers la fenêtre et allonge au dehors sa main
ouverte, qui tremble visiblement.
FRAN CESCA.

Avril pleure et rit tour à tour.
L U C IO .

Ah! Francesca, comment allez-vous?
FRANCESCA.

Bien. Et vous, Lucio?

�ACTE D E U X I È M E .

49

L U C IO .

Bien, bien.
F R A N C E SC A .

Alors, c’est convenu : nous partirons samedi?
L U C IO , regardant sa femme, distrait.

Pour quel endroit?
F R A N C E SC A .

Comment! Mais pour les Bouches de l’Arno.
L U C IO .

Ah! oui; c’est vrai... J ’ai la tête vide.
S IL V IA .

Tu ne te sens pas bien, aujourd’hui?
L U C IO .

Si, si, je me sens bien. Le temps m’attriste un peu,
mais je me sens bien, très bien. (Dans le ton avec lequel il
prononce ces simples paroles, Lucio met un excès de dissimulation
qui les rend étranges comme celles d’un fou. Il est manifeste que
l ’attention des trois personnes présentes lui est devenue intolérable.)

Tu t’en vas, Cosimo?
C O S IM O .

Oui, je m’en vais. Il est temps.
Il s’apprête à sortir.
L U C IO .

Je t’accompagne jusqu’à la grille.
Il quitte la fenêtre et se hâte vers la porte.
S IL V IA .

Tu sors nu-tête?
L U C IO .

Oui, j ’ai chaud. Tu ne trouves pas que l’air est
lourd ?
Il s’arrête sur le seuil pour attendre son ami. Une peine aiguë traverse
brusquement les cœurs, fait que les lèvres deviennent muettes.

�LA G I O C O N D A .

50

COS1M O.

Au revoir.
Il salue, troublé; il sort avec Lucio. Silvia baisse la tête et fronce les
sourcils, comme lorsqu’on délibère pour prendre une résolution. Puis,
un flot subit d’énergie ranime son courage.
FR A N C E S C A .

Tu as vu Gaddi?
S IL V IA .

Pas encore. Il n’est pas venu ce matin.
FR A N C E S C A .

Par conséquent, tu ne sais pas...
S IL V IA .

Quoi?
F R A N C E SC A .

Ce qu’il a fait.
S IL V IA .

Non.
F R A N C E SC A .

Il est allé chez la Dianti.
S IL V IA , avec une émotion contenue.

Chez elle! Quand?
FRANCESCA.

Hier.
S IL V IA .

Et tu l’as vu, toi?
FRA N CESCA .

Oui ; je l’ai rencontré. Il m’a dit...
S IL V IA .

Parle donc!
FRAN CESCA.

Il est allé chez elle, hier, vers trois heures. Il s’est
fait annoncer. Elle l’a reçu tout de suite. Elle avait

�ACTE D E U X I È M E .

51

la figure souriante; elle s’est inclinée, n’a pas dit une
parole, est restée debout en attendant que le vieillard
parlât; elle l’a écouté avec respect, tranquille. Tu ima­
gines ce qu’il a pu dire pour la persuader de rendre
la clef, de renoncer à toute nouvelle tentative, de ne
plus vouloir troubler une paix rachetée au prix du
sang et par tant de douleur ! Lorsqu'il eut fini, elle ne
lui posa que cette question : « Est-ce Lucio Settala qui
vous a envoyé? » Puis, sur la réponse négative de
Gaddi, elle ajouta, d’un ton résolu : « Veuillez me par­
donner; mais je ne puis reconnaître qu’à lui seul le
droit de réclamer ce que vous me réclamez ».
S IL V IA , pâlissant et se dressant comme pour affronter la lutte.

Ah! c’est son dernier mot, cela? Eh bien, il existe
une autre personne qui a un droit égal et qui le fera
valoir. Nous verrons.
F R A N C E SC A .

Que penses-tu faire, Silvia?
S IL V IA .

Ce q u’il faut faire.
FRAN CESCA.

Mais quoi?
S IL V IA .

La voir, lui tenir tête dans ce lieu même où elle est
une intruse. Entends-tu?
F R A N C E SC A .

Oh! Tu veux aller là!
S IL V IA .

Oui, je veux aller là! Je connais son heure. Tu la
connais aussi. Je l’attendrai. Elle viendra. Nous nous
regarderons enfin au visage.
FR A N C E SC A .

Mais non, tu ne feras pas ce que tu dis l

�LA GIO CO NDA .

52

S IL V IA .

Comment, non? Crois-tu que le courage me manque?
F RA N C ESC A .

Je t’en prie, Silvia !
S IL V IA .

Crois-tu que je tremble?
F R A N C E SC A .

Je t’en supplie!
S IL V IA .

Oh! tu peux être sûre que je ne baisserai pas les
yeux, que je n’aurai pas de défaillance. Tu devrais me
connaître, maintenant : j ’ai plus d’une fois été mise à
l’épreuve.
FR A N C E SC A .

Je sais, je sais. Rien ne t’épouvante. Mais songe
donc! Te retrouver là-bas après si longtemps, dans le
lieu même où advint l’horrible chose, là-bas, seule en
face de cette femme qui t’a fait tant de mal...
S IL V IA .

Eh bien, qu’importe? Ai-je une seule fois — une
seule! — évité d’accomplir ce qui me paraissait néces­
saire? Dis, m’as-tu jamais vue refuser un fardeau? A
quelle torture me suis-je soustraite? Il y a de bien
autres peines que j ’ai regardées en face, et tu le sais.
Tu crains que je n’aie pas le cœur de mettre le pied là
où est tombé Lucio. Mais j ’ai eu le cœur de le regar­
der lui-même par la fente de la porte, étendu sur
son lit de mort; et personne n’était derrière moi pour
■me soutenir; et, avant qu’il me fût permis de venir à
son chevet, c’est par mes mains qu’ont passé les fers
•du chirurgien et les bandages maculés de sang.
FR A N C E SC A .

Oui, oui, c’est vrai; ta force est grande. Rien ne

�ACTE D E U X I È M E .

53

t’épouvante. Mais songe : ce n’est pas la même chose...
Ce n’est pas la même chose, de te trouver là, tout à
coup, vis-à-vis d’une femme que tu ne connais point,
capable de tout comme celle-ci, obstinée, impudente...
S IL V IA .

Je n’ai pas peur d’elle. Ce qu’elle fait est bas. C’est
parce qu’elle me croit soumise et faible qu’elle montre
une pareille audace; et c’est parce que j ’ai si longtemps
gardé le silence et vécu à l’écart qu’elle se croit
capable de me vaincre encore une fois. Mais elle
s’abuse. Alors mon bien était perdu : toute défense
était inutile. Maintenant, je l’ai recouvré : je veux le
défendre.
F R A N C E SC A .

Mon Dieu ! Tu t’engages dans une lutte corps à corps.
Et si elle résiste?
S IL V IA .

Si elle résiste? Mais comment?... J ’ai mon droit. Je
saurai la chasser.
FRA N CESCA .

Silvia, Silvia,ma sœur,je t’en supplie! Tarde encore
un peu, réfléchis encore un peu, avant de faire cela! Ne
précipite rien!
S IL V IA .

Ah! tu en parles à ton aise, toi qui es heureuse, toi
qui es en sûreté, toi qui as la vie sereine et dont rien
ne menace la paix. Attendre, réfléchir! Mais sais-tu à
quelle extrémité je me vois réduite, aujourd’hui? Saistu ce que je défends, dans cette lutte? C’est ma tête et
celle de Beata, c’est notre existence, la lumière de nos
yeux. Comprends-tu? On ne recommence pas un sup­
plice où déjà tous les nerfs ont été déchirés, où déjà
ont été souffertes toutes les tortures. J ’ai donné à la
douleur tout ce que je pouvais lui donner; j ’ai senti la

�54

LA GIOCONDA.

dureté du fer sur ma nuque et à mes poignets; quand
venait la fin de ma journée, mon sommeil était envahi
par l’horreur de la journée suivante où il faudrait vivre
encore et, pour vivre, continuer à épreindre un cœur
qui semblait épuisé. Ah! tu en parles à ton aise, toi!
Lorsque tu souris dans ta maison, ton propre sourire
te revient en rayons innombrables, comme si tu vivais
dans le cristal. Pour moi, le sourire était une peine de
plus; sous mon sourire, mes dents se serraient; mais
Beata ne m’a pas vue répandre une larme. Afin de
maintenir la promesse qui est signifiée par son nom,
tandis qu’il n’y avait pas en moi une fibre qui ne se
tordît, mes mains tendues vers elle avaient toujours
une fleur... Non, je ne saurais plus recommencer. J ’ai­
merais mieux m’en aller à mon tour, chercher là-bas
un coin de plage déserte et m’y coucher avec Beata
pour que la mer nous prît ensemble.
F R A N C E S C A , jetant les bras au cou de sa sœur et lui baisant le
visage.

Que dis-tu? Que dis-tu? Mais tu n’as plus rien à
craindre. Ne t’aime-t-il pas? N’as-tu pas retrouvé tout
son amour? C’est la seule chose qui compte, et le reste
n’est rien.
Silvia ferme les yeux quelques instants, et l’illusion éclaire son visage.
S IL V IA .

Oui, oui, j ’ai retrouvé son amour.... à ce qu’il
semble .. Comment pourrais-je douter de cette voix?
Quand je ne suis pas là, il me cherche, m'appelle; il a
besoin de ma présence; on dirait que je dois être son
guide. (Elle s’agite, se dégage des bras de sa sœur; elle est
ressaisie par l’angoisse.) Mais aujourd’hui... Tu l’as V U ? Tu
l’as regardé?... Il n’est plus aujourd’hui ce qu’il était
hier; il est différent... Un changement brusque... L’astu regardé pendant qu’il était à cette fenêtre, penché
sur l’appui? As-tu entendu l’accent de ses paroles? As-

�ACTE D E U X I È M E .

55

tu vu comme son bras tremblait, lorsqu’il a étendu la
main dehors? Ah! toi aussi, avoue-le, tu as senti qu’il
se passe quelque chose, que quelque chose le boule­
verse.
F R A N C E SC A .

Il est encore convalescent. Réfléchis : un rien peut le
troubler, l’air, la température...
S IL V IA .

Non, non; ce n’est pas cela. Tu n’as donc pas vu?
Cosimo Dalbo paraissait, lui aussi, faire un effort pour
dissimuler une ombre... Mes yeux ne me trompent pas.
F RA N C ESC A .

Mais non, je n’ai pas remarqué. Pourtant, nous avons
causé ensemble.
S IL V IA , de plus en plus agitée.

Lucio est descendu pour le reconduire, et il n’est
pas remonté encore... Serait-il rentré par l’autre
porte? (Elle s’approche de la fenêtre, épie entre les rideaux.)
Non, il est toujours là, près de la grille; et il parle, il
parle... Il a l’air d’être hors de lui... (Elle lève les yeux vers
les nuages.) L’averse va tomber.
Elle épie de nouveau, très attentive.
F R A N C E SC A .

Appelle-le !
S IL V IA , se retournant, comme harcelée par une pensée terrible.

C’est cela, sans aucun doute! C’est cela, sans aucun
doute!
FR A N C E SC A .

Que veux-tu dire?
S IL V IA , s’arrêtant, résolue, mais très pâle, d’une voix nette.

Lucio sait que cette femme l’attend.
FRANCESCA.

Il le sait? Comment l’aurait-il appris?

�56

LA GIOCONDA.
S IL V IA .

C’est cela! C’est cela!
F RA N C ESC A .

Tu le supposes.
S IL V IA .

Je le sens, j ’en suis certaine.
F R A N C E SC A .

Mais comment le saurait-il?
S IL V IA .

Cela devait arriver, cela était inévitable : un jour ou
l ’autre, elle devait trouver le moyen. Quel moyen?
Une lettre, sans doute... La lettre qu’il a reçue...
F R A N C E SC A .

Tu ne veilles donc pas?...
S IL V IA , avec un geste dédaigneux.

Quoi! L’espionner aussi?
F RA N C ESC A .

Mais il est possible que tu te trompes.
S IL V IA .

Non, je ne me trompe pas. Elle lui a écrit après la
visite du vieillard. Désormais, tout retard est impos­
sible, même d’un jour, même d’une heure. Tu com­
prends le danger. Fût-il revenu à moi de toute son
âme, se fût-il détaché d’elle entièrement, se fût-il tourné
vers une autre vie et vers un autre bien, ne sens-tu
pas quelle peut encore être la fascination d’une femme
qui lui dit, obstinée et sûre d’elle-même : « Je suis là,
j’attends »? Savoir qu’elle est là, que pas un seul jour
elle ne manque de l’attendre, que rien ne peut lui ôter
sa confiance... Conçois-tu le danger? Si Lucio a été
informé ce matin qu’elle l’attend, il faut qu’il sache ce
soir, et de ma propre bouche, qu’elle ne l’attend plus.

�ACTE D E U X IÈ M E .

57

(Une indomptable énergie rend toute sa personne plus forte et plus

Cela, il le saura ce soir; je le lui promets. (Elle
Veux-tu
m’accompagner?

haute.)

tend la main vers la fenêtre avec le geste du serment.)

F R A N C E SC A , effarée, suppliante.

Silvia, Silvia, réfléchis encore une minute! Pense à
ce que tu vas faire!
S IL V IA .

Je ne te demande pas de m ’aider. Je te demande
seulement de m’accompagner jusqu’à la porte. Pour
le reste, je suffis, moi seule; et même il est nécessaire
que je reste seule. Veux-tu? Quelle heure est-il?
Elle se retourne pour voir l ’heure; elle s’approche de la table.
FR A N C E SC A , la retenant.

Je t’en supplie! Consens à m’écouter, Silvia! Mon
cœur me dit que nul bien ne peut résulter de ce que
tu veux faire. Consens à écouter ta sœur! Je t’en sup­
plie!
S IL V IA , avec un geste d’impatience.

Mais tu n’as donc pas compris encore la partie que
je joue en ce moment? Laisse-moi. Je pars seule. (Elle
se penche sur la table, regarde l’heure.) Il est quatre heures.
Je n’ai pas une minute à perdre. Est-ce que tu as une
voiture en bas?
Tout à coup, la pluie crépite sur les arbres du jardin.
FR A N C E SC A .

N’entends tu pas l’eau qui tombe à torrents? Ne t’en
va pas! Remets à demain! Viens, écoute! (Elle cherche à
l’attirer.) Attends au moins que la pluie cesse!
S IL V IA .

Je n’ai pas une minute à perdre. Il faut que j ’arrive
avant cette femme ; il faut qu’elle me trouve là comme

�LA GIOCONDA.

58

dans ma maison. Comprends-tu? Laisse-moi. Vite
mon chapeau, mon manteau, mes gants... Giovanna!
Elle passe dans la pièce voisine en appelant sa femme de chambre.
Francesca, saisie de terreur, se dirige vers la fenêtre où la pluie
crépite.
F R A N C E SC A .

Mon Dieu! Mon Dieu!
appelle.) Lucio! Lucio!

(Elle regarde dans le jardin; elle

Elle revient vers la porte par où sa sœur a disparu.
S IL V IA , reparaissant, haletante.

Me voici prête. J ’ai laissé de l’autre côté Beata qui
pleure. Elle voulait sortir avec moi. Reste, je t’en prie;
va la consoler. Je pars seule. Je prends ta voiture. Au
revoir.
Elle fait un mouvement pour donner un baiser à sa sœur.
F RA N C ESC A .

Alors, tu t’en vas? C’est décidé?
S IL V IA .

Je pars.
F R A N C E SC A .

Je t’accompagne.
S IL V IA .

Allons,

(involontairement, elle s’arrête et promène les yeux
autour d’elle, comme pour embrasser d’un regard toutes les choses
qu’elle aime. Les rideaux palpitent, la pluie crépite. Elle aspire la
senteur humide qui entre par les fenêtres. Pendant une seconde
seulement, l’arc tendu de sa volonté se relâche.)

L’odeur de la

terre...
Elle tressaille en voyant tout à coup, sur le seuil qu’elle va franchir,
apparaître Lucio tremblant de fièvre, nu-tête, les cheveux et les
vêtements trempés de pluie. I ls se regardent. Un intervalle de silence
très lourd.
L U C IO , d’une voix brisée.

Tu sors?
S IL V IA .

Oui, je sors.

�59

ACTE D E U X I È M E .
L U C IO .

Comme tu as pâle! (Silvia se
Où vas-tu? Le ciel s’est ouvert.

passe une main sur la joue.)

Il touche ses cheveux ruisselants.
S IL V IA .

Il faut que je sorte. Je ne tarderai pas à rentrer
Beata est dans la chambre voisine; elle pleure parce
qu’elle voulait venir avec moi. Va la consoler; dis-lui
que je lui rapporterai peut-être quelque chose de beau.
D'un geste brusque, Lucio lui saisit les mains et la regarde fixement
dans les yeux.
S IL V IA , maîtresse de sa force, avec une voix claire et ferme.

Qu’est-Ce que tu as, Lucio?

(Il baisse les paupières. Elle

délivre ses mains en les secouant fort, comme pour prendre congé.
La trempe de sa volonté vibre dans sa voix résolue.)

Au revoir!

Partons, Francesca. Il est temps.
Elle sort d’un pas rapide, suivie de sa sœur. Lucio demeure la tête
courbée, chancelant sous le poids d’une pensée qui l’atterre.

�ACTE TROISIÈME
Une salle haute et spacieuse, éclairée par un vitrage, couverte de
tapisseries sombres. Dans le mur du fond est une baie rectangulaire,
beaucoup plus large qu’une porte, et qui mène à l’atelier du sculpteur.
Sur l’architrave sont fixés quelques fragments de la frise des Panathé­
nées; contre les deux montants se dressent deux grandes figures ailées,
« vêtues de vent » : la Victoire de Samothrace et celle que sculpta
Pæonios pour le temple dorique d’Olympie consacré à Zeus. La baie
est fermée par un rideau rouge.
Dans le mur de droite, il y a une porte cachée par une portière lourde
et riche; dans celui de gauche, il y a un passage dérobé, que la
tapisserie dissimule. De larges divans, garnis d’étoffes et de coussins,
font le tour de la pièce. Les figures sont disposées avec art pour favo­
riser la méditation et le rêve : une botte d’épis, dans un vase de cuivre,
est placée devant le bas-relief éleusinien de Dêmêtêr; un petit Pégase
de bronze, sur une stèle de vert antique, est placé devant la Méduse
ludovisienne.
Le sentiment exprimé par l’aspect de ce lieu est très différent de celui
qui rend si douce la pièce de l’autre maison, en face de la colline mys­
tique. Ici, le choix et les analogies de toutes les formes révèlent l’aspi­
ration vers une vie charnelle, victorieuse et créatrice. Les deux Messa­
gères divines semblent agiter et amplifier sans cesse l’air enclos de la
salle par la fougue de leur vol immense.

SCÈNE P R E M IÈ R E
S I L V I A est au milieu de la salle, debout, déjà débarrassée de
son chapeau, de son manteau, de ses gants. Elle cherche à recon­
naître les choses, à se les rendre de nouveau familières, à se remettre
en communion avec elles, à ne plus se sentir étrangère en ce lieu.
Mais,

sous les yeux de sa

sœur, elle

maîtrise son anxiété.

F R A N C E S C A s’est assise, parce que ses genoux tremblent et
que son cœur bat trop fort.
S IL V IA , regardant autour d’elle.

C’est étrange : elle paraît plus grande...

�ACTE T R O I S I È M E .

61

F R AN CESCA .

Quoi?
S IL V IA .

La salle. Elle paraît n’être plus la même.
Elle regarde autour d’elle, avec l’aspect d’une personne qui respirera:';
un air inaccoutumé. Un intervalle de silence.
FR A N C E SC A , vigilante.

As-tu fermé la porte?
S IL V IA .

Oui, je l’ai fermée.
FR A N C E SC A .

Nous entendrons ouvrir...
S IL V IA .

Tu as peur? Ce n’est pas l’heure encore. Dans une
minute tu t’en iras.
F R A N C E SC A .

Où?
S IL V IA .

Veux-tu m’attendre dehors, dans la voiture?
F R A N C E SC A .

Non, c’est impossible. Je voudrais demeurer ici, être
plus près... Si je pouvais me cacher!
S IL V IA .

Te cacher? Ici? Non. Il faut que je sois seule.
FRAN CESCA.

Aie pitié de moi! Je mourrais d’angoisse.
S IL V IA .

Écoute. Il doit y avoir là une sortie secrète. (Guidée
par le souvenir, elle se dirige vers le passage dérobé; elle cherche,

Tu vois? Ce
passage mène à la chambre des modèles, puis à un
corridor. Dans le fond du corridor, il y a une porte
qui donne sur le Mugnone. Veux-tu sortir par là?
4

elle trouve, elle ouvre. Un flot de lumière l’inonde.)

�62

LA GIOGONDA.
F RA N C ESC A .

Oui; mais, pour attendre, permets que je reste dans
la chambre ou dans le corridor... J ’attendrai que tu
m’appelles.
S IL V IA .

Tu attendras que je t’appelle? Bien sûr?
F R A N C E SC A .

Oui, je te le promets.
SILV IA .

N’aie pas peur. Tu vois? Le soleil frappe sur le
vitrage.
Elles regardent l’une et l’autre par le passage entr’ouvert. La clarté
intérieure illumine leurs visages. Une raie de lumière s’allonge sur le
parquet.
F RA N C ESC A .

La pluie a cessé. Regarde toutes ces primevères sur
la berge!
SILV IA .

Va m’attendre sur la berge, à l’air libre. Va !
FR A N C E SC A .

Oh! un pauvre cheval malade, les jambes dans l’eau!
Tu vois? Et les hirondelles volent à ras de terre... Je
pense à une chose...
Elle tressaille et se retourne brusquement, pour épier
les plis immobiles de la portière.
S IL V IA .

Qu’est-ce que tu as?
FR A N C E SC A .

Il me semblait que j ’avais entendu...
Toutes deux prêtent l’oreille.
S IL V IA .

Non, tu te trompes. Il est encore trop tôt. Et puis,
la porte de l’escalier fait beaucoup de bruit quand elle

�ACTE T R O ISIÈM E .

63

se referme... Tu n’as pas remarqué, tout à l’heure?
Les murs tremblaient.
F R A N C E S C A , suppliante.

Silvia!
S IL V IA .

Qu’est-ce que tu as, maintenant?
F RA N C ESC A .

Écoute-moi! Il est temps encore. Allons-nous-en,
allons-nous-en, au moins pour aujourd’hui. Fais au
moins une expérience. Elle saura que tu es venue :
nous reparlerons au gardien. Tu devrais aussi laisser
quelque indice, oublier un gant, par exemple... Elle
comprendra, ne reviendra plus.
S IL V IA .

Et tu crois qu’un gant suffirait? Ah! comme tout est
facile pour ton coeur! (De nouveau elle regarde autour d’elle,
avec un secret désespoir.) Il ne reste plus rien de moi, ici.
(Francesca se tient près du passage entr’ouvert, et sa personne est
éclairée à moitié par le vif reflet. Silvia fait quelques pas dans la
salle. Un intervalle de silence.) Tout paraît plus grand, plus

haut, plus obscur...
F RA N C ESC A .

C’est l’ombre qui te fait illusion. Il y a peu de
lumière. Il faut tirer le rideau du vitrage.
S IL V IA .

Non, c’est mieux ainsi.

(Elle continue à, regarder de tous

les côtés, comme si elle cherchait une trace.) Dis-moi... (L ’émo­
tion lui coupe la parole.) Ce soir-là, on vint t’appeler et tu

accourus. Tu étais ici dès le premier moment... (Elle
Où cela s’est-il passé? Te rappelles-tu l’endroit?

hésite.)

F RA N C ESC A .

Ce fut de l’autre côté, dans l’atelier, sous la statue...
Non, non, n’y va pas!
Silvia se tourne vers le rideau rouge qui est suspendu entre les deux
Victoires. A ses pieds s’allonge comme une barrière l’étroite raie de
soleil.

�LA GIOCO NDA .

64

S IL V IA , à voix basse.

La statue est là.
F R A N G E SC A .

N’y va pas !

(Silvia reste quelques instants immobile et muette
devant le rideau fermé, dont elle est séparée par la raie lumineuse.)

N’y va pas ! (Avec une sorte d’élan, comme pour franchir un obstacle,
Silvia s’avance au delà des rayons. D’un geste rapide elle soulève un
côté du rideau, se glisse entre les plis, disparaît. Le rideau se referme
derrière elle, épais et lourd. Quelques instants de silence, où l’on n’en­
tend que la respiration haletante de Francesca. Soudain, parmi la sombre
couleur de pourpre, la face pâle de l’héroïne réapparaît, comme illu­
minée par le rayonnement de l’œuvre souveraine. Ses mains nues, qui
écartent les bords du rideau, semblent resplendir sur cette couleur sombre.
Ses yeux restent attentifs, élargis par l’émerveillement, éblouis, non
par une vision de mort, mais par une image de vie parfaite. Dans ses
orbites tremble l’indice d’un flot qui monte. Peu à peu se forment en
leurs cavités deux merveilleuses larmes qui brillent, débordent, sillon­
nent les joues. Avant qu’elles atteignent la bouche, Silvia les arrête
avec ses doigts, les étale sur son visage; on dirait qu’elle veut s’en
laver comme d’une rosée lustrale : ce qui l’émeut, ce n’est pas le sou­
venir ou la trace de la sanglante action humaine, c’est l’apparition de
l’œuvre belle, indemne et seule. Elle a reçu le bienfait suprême de la
Beauté : la trêve à son angoisse, l’oubli momentané de ses craintes.
L’éclair sublime de la joie, en traversant son âme, Ta guérie pour
quelques instants, l’a rendue cristalline comme ses larmes. Les larmes
qu’elle verse ne sont que l’offrande ardente et muette de l’âme au
c h e f -d ’o e u v r e .)

Silvia, Silvia, tu pleures!

S IL V IA , à voix basse, en lui faisant signe de se taire.

Tais-toi. (Elle se détache du rideau.
Tu l’as vue? Tu l’as vue?

Elle interroge, à voix basse.)

F R A N C E S C A , se méprenant, avec un sursaut.

Qui? Cette femme? Elle est là?
S IL V IA .

Non; la statue...

(Francesca répond oui, d’un signe. Elle fait
un geste qui exprime son éblouissement. On entend le bruit d’une
lourde porte qui se referme. Silvia et Francesca tressaillent.) C’est

elle! Va-t’en! Va-t’en!

�ACTE T R O I S I È M E .

65

F R A N C E S C A , les bras tendus vers sa sœur, avec une
suprême imploration angoissée.

O ma sœur!
S IL V IA , retrouvant son énergie première.

Va-t’en ! Ne crains rien!
Elle pousse Francesca par le passage ouvert; elle referme la porte
dérobée. La raie de lumière s’évanouit ; la salle est plongée dans une
ombre égale.

SCÈNE I I
S I L V IA

est debout, le visage tourné vers la porte, le regard fixe,
comme raidie par l’attente. Au milieu du profond silence on perçoit,
distinct, le grincement d’une clef qui ouvre. Celle qui attend garde

la même attitude. Une main soulève la portière. G I O C O N D A
entre, referme la porte derrière elle. D’abord elle ne voit pas son
adversaire, parce qu’elle arrive de la clarté dans l’ombre et qu’un
voile épais couvre tout son visage. Au moment où elle l’aperçoit, elle
s’arrête avec un cri étouffé. Durant quelques secondes elles resten
l’une en face de l’autre, sans rien dire.
S IL V IA , d’une voix ferme et claire, mais où il n’y a
ni ressentiment ni menace.

Je suis Silvia Settala.
Et VOUS?

(Sa rivale se tait, toujours voilée. Une

pause.)

G IO C O N D A , à voix basse.

Vous ne le savez pas, madame?
S IL V IA , qui se contient toujours.

Je sais seulement que vous êtes entrée ici comme
dans un lieu qui vous appartiendrait. Vous m’y
trouvez, aussi sûre de mon fait que si j'étais dans ma
maison. Par conséquent, l’une de nous usurpe le droit
de l’autre; l ’une de nous est l’intruse. Laquelle? (Une
pause ) Moi, peut-être?

4

.

�LA G I O C O N D A .

66

G IO C O N D A , toujours enveloppée dans son voile, et à demi-voix,
comme pour atténuer sa hardiesse.

Peut-être.
Silvia pâlit davantage et chancelle un peu, comme si elle recevait
un coup intérieur.
S IL V IA , se redressant vibrante d’indignation.

Eh bien! il existe une femme qui, par les pires
séductions, a su attirer un homme dans ses filets;
qui a su l’arracher à la paix du foyer, à la noblesse
de l’art, à la générosité d’un rêve qu’il nourrissait
depuis des années avec la fleur de sa force; qui l’a
jeté dans un délire trouble et violent, où il a perdu le
sens de la bonté et de la justice; qui lui a infligé les
plus atroces tortures que puisse inventer jamais la
cruauté d’un bourreau malade d’ennui; qui l’a épuisé
et desséché, en tenant sans cesse allumée dans ses
veines une fièvre perverse; qui lui a rendu la vie into­
lérable, qui lui a armé la main, qui l’a poussé à se
tuer; qui enfin l’a su moribond durant des jours et des
jours, sur une couche lointaine autour de laquelle
était engagée une lutte sans trêve contre la mort, et
qui n’a eu ni repentir, ni pitié, ni vergogne, mais qui
est rentrée dans le lieu sinistre avant que le sang y
fût lavé, préméditant de reconquérir sa proie, l’atten­
dant au passage, calculant un à un les effets de sa
témérité et de sa ténacité, se promettant le plaisir
d’une nouvelle ruine. Il existe une femme qui a fait
cela, qui a dit : — Une vie noble et puissante fleuris­
sait librement dans le monde; et je l’ai empoignée,
je l’ai pliée, je l’ai abaissée, je l’ai tranchée d’un coup.
J ’ai cru que je l’avais détruite pour toujours. Et voilà
qu’elle reverdit, se redresse, peut refleurir! Voilà qu’au­
tour d’elle les plaies se ferment, la douleur se calme,
l ’espérance renaît, la joie va sourire! Me résignerai-je
à un pareil affront? Me laisserai-je ainsi déjouer? Non.

�ACTE T R O I S I È M E .

67

Je recommencerai, j ’essayerai une seconde fois, je
viendrai à bout de toutes les résistances, je serai
implacable! — Il existe une femme qui s’est promis à
elle-même tout cela, qui a pris en main sa volonté
comme une hache, qui est prête à frapper de nou­
veaux coups en souriant. La connaissez-vous? Elle est
entrée ici le visage couvert, elle a parlé d’une voix
sourde, elle a prononcé tout à l’heure une parole
froide, comptant toujours sur son audace et sur la
faiblesse d’autrui. La connaissez-vous?
G IO C O N D A , sans changer d’attitude.

Celle que je connais est différente. Elle ne parle à
voix basse que parce qu’elle est triste en votre pré­
sence. Elle respecte le grand et douloureux amour qui
vous fait vivre. Elle admire la vertu qui vous grandit.
Pendant que vous parliez, elle comprenait bien que,
si vos paroles évoquaient une image si différente de
là personne véritable, c’était seulement parce que vous
aviez à consoler un inexprimable désespoir. Il n’y a
rien d’implacable en elle; mais elle-même obéit à une
puissance qui pourrait être implacable.
S IL V IA , amère et hautaine.

Je sais que vous êtes experte à tous les langages.
G IO C O N D A .

A quoi bon cette dureté? Vos premières paroles
avaient un autre accent; et, lorsque vous m’avez
adressé votre question, vous paraissiez vouloir sim­
plement connaître la vérité.
S IL V IA .

La vérité, selon vous, quelle est-elle donc?
G IO C O N D A .

Pour nous, la seule vérité qui vaille, c’est la vérité
d’amour. Vous le savez bien. Mais je crains de vous
blesser.

�68

LA G I O C O N D A .
S IL V IA .

Ne craignez pas de me blesser!
G IO C O N D A .

La femme contre laquelle vous avez porté tant d’ac­
cusations fut aimée ardemment et — souffrez que je
vous le dise ! — aimée d’un glorieux amour. Elle n’a
pas rabaissé, au contraire elle a exalté une vie forte.
Et, puisque le dernier mot qu’elle entendit, quelques
heures avant l’acte terrible, fut un mot d’amour, elle
croit être aimée encore. La seule vérité qui vaille, la
voilà !
S IL V IA , éperdue.

Elle se trompe, elle se trompe... Vous vous trompez!
Il ne vous aime plus, il ne vous aime plus! Qui sait
s’il vous a aimée jamais?... Ce n’était pas de l ’amour;
c’était un empoisonnement, une servitude atroce, une
sauvage démence. Tandis qu’il agonisait sur son
oreiller, par moments ce souvenir lui repassait dans
les yeux comme un éclair de terreur. Et il a pleuré à
mes genoux, et il a béni le sang qui a eu le pouvoir de
le racheter... Non, il ne vous aime pas, il ne vous aime
pas!
G IO C O N D A .

Votre amour crie comme un naufragé.
S IL V IA .

Il ne vous aime pas! Vous avez été pour lui comme
le taon qui s’acharne; vous l’avez rendu furieux, vous
l’avez poussé à la mort...
G IO C O N D A .

Ce n’est pas moi, non, ce n’est pas moi qui l’ai
poussé à la mort; c’est vous-même... Ah! oui, c’était
pour se délivrer d’une chaîne qu’il a voulu mourir,
mais non pas de celle qui m’attachait à lui : d’une

�ACTE

TROISIÈME.

69

autre, de la vôtre, de celle que lui imposait votre vertu
ou votre loi, et qui le faisait souffrir intolérablement.
S IL V IA .

Oh! il n’est rien que vous n’osiez travestir! C’est de
lui-même, de sa bouche, à un moment où toute son
âme s’élevait dans la lumière, c’est de lui-même que
j ’ai entendu les paroles : c Si la violence a eu le pou­
voir de briser un joug, qu’elle soit bénie! » C’est de
lui-même que je les ai entendues, alors que toute son
âme se rouvrait dans la vérité.
G I O C O N DA.

Mais ici, quelques heures avant de céder à la pensée
horrible, ici — toutes ces choses en sont témoin! —
il m’adressa les plus ardentes et les plus douces paroles
qu’ait jamais prononcées son amour; ici, une fois
encore, il m’appela vie de sa vie ; ici, une fois encore,
il me dit son rêve d’oubli, de liberté, d’art et de joie.
Et c’est ici qu’il m’avoua l’impatience du lien, le far­
deau insupportable de la bonté qui s’impose, plus
cruel que tout autre, et l’horreur du supplice journa­
lier, et la répugnance à rentrer dans la maison du
silence et des larmes, une répugnance devenue invin­
cible...
S IL V IA .

Non! Non! Vous mentez!
G IO C O N D A .

C’est pour échapper à cette angoisse qu’un soir où
tout lui paraissait plus triste et plus muet, il a cherché
la mort...
S IL V IA .

Vous meniez! Vous mentez! J ’étais loin.
G IO C O N D A .

Et vous m ’accusez de lui avoir infligé un supplice

�LA GIOC OND A.

70

barbare, d’avoir été son bourreau! Ah! c’étaient vos
seules mains, vos mains de bonté et de pardon, qui
lui préparaient chaque soir un lit d’épines où il refusa
enfin de s’étendre. Mais, lorsqu’il entrait ici, où je
l’attendais comme on attend le dieu créateur, il était
transfiguré. Devant son œuvre il retrouvait la force, la
joie, la foi. Oui, une fièvre continue lui brûlait le sang,
une fièvre dont j ’entretenais l’ardeur — et cela, c’est
tout mon orgueil ; — mais, au feu de cette fièvre, il a
façonné un chef-d’œuvre.
Du geste, elle indique sa statue cachée derrière le rideau.
S IL V IA .

Ce n’est pas le premier; ce ne sera pas le dernier.
G IO C0N D A.

Non certes, ce ne sera pas le dernier : car un autre
est prêt à jaillir de son enveloppe de glaise, un autre
a déjà palpité sous le pouce animateur, un autre est là,
vivant à demi, et il attend le miracle d’art qui, d’une
minute à l’autre, le produira tout entier à la lumière.
Ah! vous ne pouvez pas comprendre cette impatience
de la matière à laquelle fut promis le don de la vie
parfaite! (Silvia se tourne vers le rideau; elle fait quelques pas,
lentement, comme si c’était un acte involontaire et qu’elle obéît à une

Il est là ; la glaise est là. Ce premier
souffle que l ’artiste y avait infusé, je l’ai conservé d’un
jour à l’autre, comme on arrose- le sillon où repose la
semence profonde. Je l’ai empêché de périr. L’ébauche
est là, intacte. La dernière touche qu’à la dernière
heure y a posée sa main fébrile, elle est là, visible,
énergique et fraîche comme si elle était d’hier, si puis­
sante que, dans la frénésie de la douleur, mon espoir
s’y est attaché comme à un signe de vie et en a tiré de
de la force. (Comme la première fois, Silvia s’arrête devant le
rideau; et elle demeure immobile, muette.) Oui, c’est vrai;
pendant ce temps-là, vous étiez au chevet du morib
­
d
n
o
attraction mystérieuse.)

�ACTE T R O I S I È M E .

71

bond, engagée dans une lutte sans trêve afin de l’arra­
cher à la mort; et pour cela vous fûtes enviée, et de
cela soyez louée à jamais. Votre part, à vous, c’était
la lutte, l’agitation, l’effort; vous aviez à remplir une
tâche qui vous semblait surhumaine et qui vous don­
nait l’ivresse. Moi, frappée d’une prohibition, dans
l’éloignement et dans la solitude, je ne pouvais que
recueillir et resserrer — avec toute la volonté con­
tractée — ma douleur dans un vœu. Ma foi était
pareille à la vôtre ; ou, du moins, elle s’est alliée à la
vôtre contre la mort. La dernière étincelle créatrice
partie de son génie, du feu divin qui est en lui, je ne
l’ai pas laissée s’éteindre, je l’ai tenue toujours vivante,
avec une pieuse et incessante vigilance. Ah! qui pour­
rait dire à quel point fut efficace la force préservatrice
d’un tel vœu? (Silvia fait un mouvemeut pour se retourner avec
violence, comme si elle allait répondre ; mais elle se contient.) Je le
sais, je le sais : cela est bien simple et facile, ce que
j ’ai fait. Je le sais : ce n’est pas un effort héroïque,
c’est l’humble tâche d’un manœuvre. Mais ce qui
importe, ce n’est pas l ’acte, c’est l’esprit avec lequel
on accomplit l ’acte ; la seule chose qui importe, c’est la
ferveur. Il n’est rien de plus sacré que l’œuvre qui
commence à vivre. Si le sentiment avec lequel je m ’en
suis faite la gardienne peut se révéler à votre âme,
allez et voyez! Pour que l’œuvre continue à vivre, ma
présence visible est nécessaire. En reconnaissant cette
nécessité, vous comprendrez comment, lorsque j ’ai
répondu « peut-être » à votre question, j ’ai voulu
respecter un doute qui pouvait être en vous, mais qui
n’était pas en moi, qui n’est pas en moi. Il est impos­
sible qu’ici vous vous sentiez sûre de votre fait comme
dans votre maison. Ce n’est pas une maison, ici. Les
affections de famille n’ont pas ici leur demeure, les
vertus domestiques n’ont pas ici leur sanctuaire. Ce

�72

LA G I O C O N D A .

lieu est hors des lois et des droits communs. C’est ici
qu’un sculpteur fait ses statues. Il y habite seul avec
les instruments de son art. Or je ne suis, moi, qu’un
instrument de son art. La Nature m ’a envoyée vers lui
pour lui porter un message et pour le servir. J ’obéis ;
je l’attends pour le servir encore. S’il arrivait à cette
heure, il pourrait reprendre l’œuvre interrompue, qui
avait commencé à vivre sous ses doigts. Allez et voyez!
Silvia est restée en face du rideau, sans avancer. Un tremblement de
plus en plus fort secoue sa personne, indice de sa grande agitation
intérieure ; tandis que les paroles de sa rivale, de plus en plus rapides
et pressantes, finissent par devenir claires et hostiles. Tout à coup
Silvia se retourne, haletante, impétueuse, résolue aux suprêmes
défenses.
S IL V IA .

Non. C’est inutile. Trop adroites, vos paroles. Vous
êtes experte à tous les langages. Vous transfigurez en
un acte de foi et d’amour ce qui n ’est qu’un calcul et
une embûche. L’œuvre qui a été interrompue était con­
damnée à périr. De la même main qui avait imprimé
dans la glaise la marque de la vie, de la même main
il a saisi l’arme et l’a tournée contre son cœur. Il n’a
pas hésité à interposer entre son œuvre et lui le plus
obscur des abîmes. La mort a passé par là, et elle a
coupé toutes les attaches. Ce qui a été interrompu doit
périr. Maintenant, il est né à une vie nouvelle, il est
un homme nouveau, il aspire à d’autres conquêtes.
Une lumière nouvelle s’est faite dans ses yeux : sa
force est impatiente de créer d’autres formes. Tout ce
qui est derrière lui, tout ce qui demeure au delà de
l’ombre, n’a plus aucun pouvoir, aucune valeur. Que
lui importe qu’une vieille glaise tombe en poussière?
Il l’a oubliée. Il en trouvera de plus fraîche pour y
répandre le souffle de sa renaissance, pour la modeler
à l’image de l ’idée qui l ’enflamme aujourd’hui. A bas,
la vieille glaise! Comment pouvez-vous être convaincue

�■73

ACTE T R O I S I È M E .

que vous êtes nécessaire à son art? Pour l’homme
qui crée, il n’y a personne qui soit nécessaire. Cet
homme-là est le centre où tout converge. Vous dites
que la Nature vous a envoyée vers lui pour lui porter un
message. Eh bien, il l ’a écouté, il l’a compris et il y a
répondu par une œuvre sublime. Que pourrait-il encore
tirer de vous? Et que pourriez-vous lui donner encore?
Il n’est pas permis d’atteindre deux fois le même som­
met, d’opérer deux fois le même prodige. Vous êtes
restée en arrière, vous, perdue dans l’ombre, lointaine,
seule sur la vieille terre ; et il marche à présent, lui, vers
les terres nouvelles, où il recevra d’autres messages.
Sa force est vierge, et la beauté du monde est infinie.
G IO C O N D A , bouleversée par cette énergie imprévue qui la
repousse, d’un ton plus âpre, avec un orgueil qui s’exalte, prenant un
air de défi.

Je suis vivante et je suis présente; et il a trouvé
en moi plus d’un aspect, et j ’ai encore l ’ivresse des
paroles qu’il me disait pour exprimer sa vision, diffé­
rente chaque matin, lorsque je reparaissais devant
lui. Hier encore, il ignorait certainement que je l’at­
tendisse; et son ignorance vous a fait illusion. Mais
il sait, aujourd’hui, comprenez-vous? Il sait que je
suis là, que je l’attends. Ce matin, une lettre le lui a
révélé, une lettre qui a été remise entre ses mains et
qu’il a lue. Et je suis sûre, comprenez-vous? je suis
sûre qu’il viendra. Peut-être est-il en chemin, peut-être
est-il à la porte. Voulez-vous que nous l'attendions?
Le visage de Silvia s’altère extraordinairement. Il semble que s’accom­
plisse en elle quelque chose d’étrange et d’horrible. Elle est comme
celui qui, tout à coup, se sentirait étreint par les anneaux d’un reptile
et se tordrait dans l’épouvante et la fascination, éperdu. L’antique
fatalité du mensonge assaille brusquement l ’âme de cette femme pure,
la domine et la contamine. Aux derniers mots de son ennemie, elle
éclate d’un rire inattendu, amer, atroce, provocateur, qui la rend
méconnaissable. Gioconda en demeure accablée.

5

�74

LA GIOC ON D A .
S IL V IA .

Assez! assez! Trop de paroles. Déjà ce jeu a trop
duré. Ah! votre assurance, votre orgueil! Mais com­
ment avez-vous pu croire que je serais venue ici vous
disputer la porte, vous interdire le passage, faire front
à votre audace, sans qu’une assurance beaucoup mieux
fondée que la vôtre m’en donnât la force? Je la con­
nais, votre lettre de ce matin; elle m’a été montrée
— dois-je dire avec plus de stupeur ou plus de
dégoût?
G IO G O N D A , accablée.

Non, cela n’est pas possible!
S IL V IA .

Oui, cela est. La réponse, je vous l’apporte. Lucio a
perdu la mémoire de ce qui fut, et il demande qu’on
le laisse en paix. Il espère que votre orgueil vous
empêchera de devenir importune.
G IO C O N D A , hors d’elle-même.

C’est lui qui vous envoie? Lui-mème? C’est sa
réponse? La sienne?
S IL V IA .

La sienne, la sienne! Je vous aurais épargné cette
dureté, si vous ne m’y aviez contrainte. Et maintenant,
veuillez sortir.
G IO G O N D A , la voix rauque do colère et de honte.

Je

SUIS chassée? (La fureur la suffoque et lui donne un grand
frisson. En elle s’éveille la bête sauvage, vindicative et dévastatrice.
Tout son corps flexible et puissant est traversé par la méme force qui
contracte les musculatures homicides des félins aux aguets. L e voile,
qu’elle a toujours tenu baissé sur son visage comme un sombre masque,
rond plus formidable l’attitude de sa personne prête à nuire par tous les
moyens, avec toutes les armes.) Chassée? (Silvia est convulsée et
livide en face de cette femme furibonde; et ce qui l’épouvante, ce n’est

�ACTE T R O I S I È M E .

T5

pas le spectacle de cette fureur, c’est quelque chose qu’elle regarde en
elle-même, quelque chose d’horrible et d’irréparable : son mensonge.)

Ah! c’est donc là que vous l’avez conduit! Par quels
moyens? En lui mettant de la charpie sur l’âme comme
sur la blessure? En la lui pansant avec vos molles
mains? Le voilà brisé, le voilà fini ; ce n’est plus qu’une
loque inutile. Je comprends; maintenant, je com­
prends. Le pauvre! le pauvre! Ah! pourquoi n’est-il
pas mort, plutôt que de survivre à son âme? Donc, le
voilà fini : ce n’est plus qu’un pauvre innocent, que
vous conduirez par la main dans les rues solitaires.
Tout est ruiné, tout est perdu. Son front ne se relève
plus, son œil est éteint.
S I L V I A , l’interrompant.

Taisez-vous! Taisez-vous ! Il est vivant et fort, et
jamais il n’a eu en lui-mème autant de lumière! Dieu
soit loué!
G IO C O N D A, frénétique.

Ce n’est pas vrai. Sa force, sa jeunesse et sa lumière,
c’était moi, c’était moi! Dites-le-lui, dites-le-lui! A pré­
sent, il est devenu un vieillard : un vieillard usé et
sans âme. J ’emporte avec moi, dites-le-lui ! tout ce qu’il
avait de plus libre, de plus ardent et de plus fier.
Le sang qu’il à versé là, sous ma statue, ce fut le
dernier sang de sa jeunesse. Celui que vous lui avez
infusé dans le cœur est sans flamme, est faible, est vil.
Dites-le-lui! En ce jour, j ’emporte avec moi tout ce qui
fut sa puissance et sa joie et son orgueil, tout! Il a
vécu. Dites-le-lui. (La fureur l’aveugle et la suffoque. Elle est
envahie par une trouble volonté destructive, comme par un démon. Tout
son être se contracte, dans le besoin d’accomplir un acte immédiat de
destruction. Une pensée soudaine précipite cet instinct vers un but.)

Et cette statue qui est mienne, qui m ’appartient, faite
avec la vie qu’il a exprimée de moi goutte à goutte,
cette statue qui est mienne... (Elle s’élance avec un bond de

�76

LA GIO CO NDA .

bête sauvage vers le rideau fermé, le soulève, passe au delà.)

Eh

bien, je la briserai, je l’abattrai!
Silvia jette un cri et se précipite pour empêcher le crime. Elles dispa­
raissent toutes les deux derrière le rideau. On entend le halètement
d’une lutte brève.
S IL V IA , criant.

Non, non, ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai! J ’ai
menti!
•Ces paroles désespérées sont couvertes par le bruit d’une masse qui
s’incline et tombe, par le fracas de la statue renversée ; et aussitôt
s’élève un nouveau cri de Silvia, un cri déchirant que la douleur lui
arrache du fond des entrailles.

SCÈNE I I I
F R A N C E S C A paraît, folle de terreur, accourant vers ce cri
qu’elle a reconnu, tandis que G I O C O N D A se montre entre
les plis du rideau, toujours voilée, dans l’attitude d’une personne
qui aurait tué et qui chercherait à s’enfuir.
FR A N C E SC A .

Assassine! Assassine! (Elle se penche pour secourir sa sœur,
pendant que l’autre s’enfuit.) Silvia, Silvia, ma sœur, ma chère
sœur! Qu’est-ce qu’elle t’a fait? Qu’est-ce qu’elle t’a
fait? Oh! tes mains, tes mains...
Sa voix exprime l’horreur que donne la vue d’une chose épouvantable.
S IL V IA .

Emmène-moi, emmène-moi!
F R A N C E SC A .

Mon Dieu! Mon Dieu! Tes mains sont restées des­
sous? Mon Dieu! elles sont écrasées... De l’eau, de
l ’eau! Il n’y a rien ici... Attends.
S IL V IA .

Ah, quelle torture! Je défaille! Je meurs! Emmène-

�ACTE T R O I S I È M E .
m o i ! (Elle sort d’entre les plis rouges, le visage indiciblement con­
vulsé par la souffrance, tandis que sa sœur, penchée, lui soutient les
deux mains qu’enveloppe un morceau de linge humide
pris sur la
glaise — et qui e ns an g lan te .) Quelle torture! Je défaille.
'Elle est sur le point de s’évanouir quand, tout à coup, Lucio se pré­
cipite dans la salle comme un forcené. Elle tressaille et fixe sur lui
de grands yeux pleins de larmes, où son âme désespérée se meurt.)

Toi! toi!
FR A N C E SC A , tenant toujours les pauvres mains meurtries, qui trem­
pent de sang le linge où est cachée la mutilation irréparable.

Soutenez-la! Soutenez-la! Elle tombe...
Lncio soutient entre ses bras la douce créature sanglante, qui va perdre
connaissance. Mais, avant de s’évanouir, elle tourne vers le rideau un
regard à demi éteint, comme pour indiquer la statue.
S IL V IA , d’une voix mourante.

Elle est... sauvée!

�ACTE QUATRIÈME
Une pièce au rez-de-chaussée, toute blanche, simple, ayant deux parois
— qui font un angle — presque entièrement ouvertes à la lumière exté­
rieure par des vitrages pareils à ceux d’une serre. Les stores sont
relevés; on aperçoit les lauriers-roses, les tamaris, les ajoncs, les pins,
les sables d’or semés d’algues mortes, la mer calme semée do voiles
latines, l ’embouchure pacifique de l’Arno et, par delà le fleuve, les
maquis sauvages du Gombo, les Cascines de San-Rossore, los lointaines
montagnes de Carrare fécondes en marbres.
Une porte, qui mène à l’intérieur, s’ouvre dans la troisième paroi.
D’un côté de cette porte, sur une .console, est la Femme au bouquet
— la figuro bien connue d’Andrea del Verrocchio — nouvelle habitante,
venue de l’autre maison comme une fidèle compagne et dont les belles
mains, toujours intactes, sont ramenées vers le cœur par un geste de
grâce. De l’autre côté est uno vieille épinette — du temps d’Élisa
Baciocchi, duchesse de Lucques — avec sa caisse do bois sombre
incrustée de bois clair et soutenue par de petites cariatides doróos, dans
le style do l’Empire, avec ses quatre pieds réunis en forme de lyre.
C’est un après-midi de septembre. Le sourire de l’été qui décline
semble enchanter toutes les choses. Dans cette pièce solitaire, on sent
la présence de l’âme musicale qui dort au fond do l’instrument aban­
donné, comme si les cordes qu’il renferme étaient touchées aussi par le
rythme qui mesure le calme de la mer voisine.

SCÈNE P R E M IÈ R E
SIL V I A

paraît sur le seuil, venant de l’intérieur; elle s’arrête ;
elle fait quelques pas vers les vitrages; elle regarde au loin, elle
regarde autour d’elle, avec des yeux infiniment tristes. Il y a dans sa
démarche quelque chose d’incomplet qui éveille une vague imago d’ailes
coupées, qui donne le vague sentiment d’une force humiliée et mutilée,
d’une noblesse avilie, d’une harmonie rompue. Elle porto un vêtement
couleur de cendre, lo long duquel court un petit liséré noir, tel un
filet de deuil. Les longues manches dissimulent les moignons qu'elle
laisse pendre à ses côtés ou que, parfois, elle ramène contre elle, un

�ACTE

QUATRIÈME.

79

peu en arrière comme pour les cacher dans les plis, avec un doulou­
reux mouvement de pudeur.
Au dehors, parmi les lauriers touffus, se montre une figure féminine,

LA S I R E N E T T A , qui a l’aspect d’une fée et d’une men­
diante et se tient dans l’attitude d’une personne aux aguets. Elle se
glisse vers les vitrages, d’un pas furtif, relevant avec la main le bord
de son tablier rempli d’algues, de coquillages et d’étoiles de mer.
S IL V IA , l ’apercevant et allant à sa rencontre avec un
sourire spontané, inattendu.

Oh! la Sirenetta! Viens, viens.
LA S IR E N E T T A , s’avançant jusqu’aux vitres.

Tu me reconnais?

(Elle reste dehors, de telle manière que sa
figure apparaît parmi les reflets des vitres qui semblent continuer autour
d’elle le frisson radieux et incessant des grandes eaux. Elle est jeune,
svelte, flexible; elle a les cheveux fauves et en désordre, le visage d’un
or olivâtre, les dents blanches comme l’os de la seiche, les yeux humides
et glauques, le cou mince et long, orné d’un collier de coquilles; en
toute sa personne il y a quelque chose d'indiciblement frais et vif qui
fait penser à une créature imprégnée d’eau saline, émergée do la mobi­
lité des flots, sortie des profondeurs d’un antre. Son jupon de bordât
blanc et azur, déteint et déchiré, descend un peu plus bas que les genoux
et laisse à découvert les jambes nues; son tablier bleuâtre dégoutte
comme une nasse, avec une odeur do mer ; ses pieds sans chaussures, con­
trastant avec la coloration brune que lui a faite le soleil, ont une pâleur
singulière, comme les racines des plantes aquatiques. Et sa voix est
limpide et puérile; et certaines paroles qu’elle prononce éclairent d’une
mystérieuse félicité son visage ingénu.)

Tu me reconnais, belle

dame?
S IL V IA .

Je te reconnais, je te reconnais.
LA SIR E N E T T A .

Tu me reconnais?... Qui suis-je?
S IL V IA .

N’es-tu point la Sirenetta?
LA S IR E N E T T A .

Oui, tu m’as reconnue. Depuis quand es-tu de retour?
S IL V IA .

Depuis peu.

�LA GIO CO NDA .

80

LA SIR E N E T T A .

Et tu vas rester ici?
S IL V IA .

Oui, longtemps encore.
LA SIR E N E T T A .

Jusqu’à l’hiver, peut-être?
S IL V IA .

Peut-être.
LA SIR E N E T T A .

Et ta fille?
S IL V IA .

Je l’attends aujourd’hui même. Elle viendra tout à
l’heure.
LA S IR E N E T T A .

Beata! N’est-ce Beata qu’on l’appelle?
S IL V IA .

Oui, Beata.
LA S IR E N E T T A .

C’est toi qui lui as donné ce nom? Beata, au lieu
de Beatrice. Quand elle était ici, chaque jour elle
voulait avoir de moi les étoiles : les étoiles de mer.
Te l’a-t-elle dit? Elle voulait m’entendre chanter. Te
l’a-t-elle dit?
S IL V IA .

Oui, elle me l’a dit. Elle se souvient de toi. Elle
t’aime.
LA S IR E N E T T A .

Elle m’aime? Je le sais. Chaque jour elle me donnai!
son pain.
SIL V IA .

Tu auras du pain chaque jour, si tu veux. Le pain, et
aussi quelque chose avec, Sirenetta, matin et soir,
quand cela te fera plaisir. Ne l ’oublie pas.

�ACTE Q U A T R I È M E .

81

LA S IR E N E T T A .

Matin et soir, je t’apporterai une étoile... Tu en veux
une? Une belle? Plus grande que la main?
Par un mouvement instinctif, Silvia, troublée, retire un peu
ses mains en arrière.
S IL V IA .

Non, noni Garde-la pour Beata.
LA S IR E N E T T A , étonnée.

Tu ne la veux pas?
S IL V IA .

Dis-moi plutôt ce que tu fais de ta vie; dis-moi ta
journée. Est-il vrai que tu parles avec les sirènes de
la mer? Dis, raconte, Sirenetta.
LA S IR E N E T T A .

Sept sœurs nous étions,
aux fontaines nous nous mirions,
et toutes belles nous étions.
« Ni fleur d’ajonc ne fait de pain,
ni mûre des bois ne fait de vin,
ni fil d’herbe ne fait toile de lin »,
dit la mère aux sœurs.
Aux fontaines nous nous mirions,
et toutes belles nous étions.
La première qui filait,
et voulait des fuseaux d’or ;
la seconde qui tissait,
et voulait des navettes d’or;
la troisième qui cousait,
et voulait des aiguilles d’or;
la quatrième tables dressait,
et voulait des coupes d’or;
la cinquième qui dormait *,
1. « Eravamo sette sorelle. — Ci specchiammo alle fontane : — eravamo
tutte belle. — Fiore di giunco non fa pane, — mora di macchia non fa
vino, — filo d’erba non fa panno lino, — la madre disse alle sorelle. —
Ci specchiammo alle fontane : eravamo tutte belle. — La prima per
filare — e voleva i fusi d’oro; — la seconda per tramare — et voleva le
spole d’oro ; la terza per cucire — e voleva gli aghi d’oro ; — la quarta
per imbandire — e voleva le coppe d'oro; — la. quinta per dormire, »

b.

�LA

82

g io c o n d a

.

et voulait des draps d’or;
la sixième qui rêvait,
et voulait des rêves d’or;
la dernière qui chantait,
seulement pour chanter,
et rien d’autre ne voulait1.
(Elle rit d'un rire bref et clair, qui semble tinter sur ses dents bril­
lantes.)

Elle te plaît, cette histoire?
S IL V IA , séduite par la grâce do cette innocence.

Elle est déjà finie? Tu ne continues pas?
LA SIR E N E T T A .

Si tu t’assieds là, je vais t’endormir comme j ’endor­
mais ta fille sur le sable. N’as-tu pas sommeil, à cette
heure? Il est bon, le sommeil, en septembre.
Septembre de la hauteur
apporte à la plaine la fraîcheur
et emporte l’été au tombeau2.
Amen.
S IL V IA .

Non. Continue ton histoire, Sirenetta.
LA S IR E N E T T A .
L’olive b r u n it

et le chagrin mûrit :
huile et pleur au pressoirs.
A m en.
S IL V IA .

Continue ton histoire, Sirenetta.
LA S IR E N E T T A .

Où en étions-nous restées?
1.« o voleva le coltri d’oro;— la sesta per sognare — e voleva i sogni
d’oro ; — l’ultima por cantaro, — per cantare solamente, — e non voleva
niente. »
2. « Settembre dall’altura — porta al piano la frescura — o l’Estate
in sepoltura. »
3. « L’oliva si fa scura — et la doglia si matura : — olio e pianto alla
pressura. »

�ACTE Q U A T R I È M E .

83

S IL V IA .

« Et autre chose ne voulait. »
Une pause.
LA S I RE N E T T A .

Ah! voici :
« Ni fleur d’ajonc ne fait de pain,
ni mûre des bois ne fait de vin,
ni fil d’herbe ne fait toile de lin, »
dit la mère aux sœurs.
Aux fontaines nous nous mirions,
et toutes belles nous étions.
Et la première fila,
tordant son fuseau et son cœur;
et la seconde tissa
une toile de douleur;
et la troisième cousit
une chemise empoisonnée;
et la quatrième servit
une table ensorcelée ;
et la cinquième s’endormit
dans les draps de la mort;
et la sixième rêva
dans les bras de la mort.
La mère affligée pleura,
pleura leur triste sort.
Mais la dernière, qui chanta
pour chanter, pour chanter,
seulement pour chanter,
celle-là eut le beau sort.
Elle baisse la voix, la rend secrète et lointaine.

Les sirènes de la mer
la voulurent pour sœur*.
Une pause.
1. « E la prima filò — torcendo il suo fuso e il suo cuore, — e la seconda
tramò — una tela di dolore, — o la terza cucì — una camicia attossicata,
— e la quarta imbandi — una mensa affatturata, — e la quinta donni —
nella coltre della morto, — e la sesta sognò — nelle braccia della morto. —
Pianse la madre dolente, — pianso la mala sorto. — Ma l'ultima, che
cantò — per cantare por cantaro — per cantaro solamente, — ebbo la
sorte bella. — Le sirene del mare — la vollero per sorella. »

�8i

LA G IO C ON D A.
S IL V IA .

Il est donc vrai què' tu parles avec les sirènes?
LA S I R E N E T T A , l’index posé sur la bouche.

Ne le demande pas!
S IL V IA .

Il est vrai que nul ne sait où tu dors, la nuit?
LA S IR E N E T T A , avec le même geste.

Ne le demande pas!
S IL V IA .

Veux-tu que je t’offre asile ici, dans cette maison?
LA S IR E N E T T A , la regardant fixement au visage,
comme si elle n’avait pas entendu la question.

Tu as les yeux affligés. Je ne savais pas quelle était
ma peine, quand tu me regardais. Maintenant, je vois :
tu as dans les yeux une grande douleur. Il t’est mort
quelqu’un.
S IL V IA .

Toi seule me consoleras !
LA S IR E N E T T A .

Quelle personne t’est morte?
S IL V IA .

Ne le demande pas!
LA S IR E N E T T A .

Je te vois bien, maintenant : tu n’es plus la même.
Tu m’as fait penser à une hirondelle de l’autre sep­
tembre, qui avait perdu les grandes plumes de ses
ailes et qui était sur le point de se noyer dans la mer.
Qu’est-ce qu’on t’a fait? On t’a fait du mal?
S IL V IA .

Ne le demande pas!
Instinctivement, elle cache ses moignons dans les plis de sa robe, avec
un geste douloureux qui n’échappe pas à la créature attentive. Tout à
coup, comme à dessein, la Sirenetta lâche le bord de son tablier, de
sorte que le petit trésor marin tombe et s'éparpille sur le sol.

�ACTE QU A T R IÈ M E .

85

LA SIR E N E T T A , se penchant et choisissant.

Veux-tu une étoile? Une belle? Plus grande que la
main? Regarde! (Elle montre à la mutilée une grande astérie à
cinq rayons.) Prends-la ! Je te la donne. (La mutilée secoue
la tête en signe de refus, les lèvres serrées comme pour renfoncer le
nœud qui lui ferme la gorge.) Tu ne peux pas? Tu as les
mains malades? enveloppées d’un bandage? (La mutilée
fait signe que oui, avec la tête. Les paroles de l’autre deviennent trem­
blantes de pitié.) Tu es tombée dans le feu? Tu t’es
brûlée? Elles te font encore mal? Seront-elles bientôt
guéries?
S IL V IA , d’une voix que l’on entend à peine.

Je ne les ai plus.
LA S IR E N E T T A , se relevant, effrayée.

Tu ne les as plus? On te les a coupées? Tu es man­
chote? (La mutilée fait signe que oui de la tête, épouvantablement
pâle. L ’autre frissonne d’horreur.) Non, non, non! Ce n’est pas
vrai ! (Elle tient ses yeux fixés sur les plis de la robe où la mutilée
cache ses moignons.) Dis-moi que ce n ’est pas vrai !
S IL V IA .

Je ne les ai plus.
LA S IR E N E T T A .

Pourquoi, pourquoi?
S IL V IA .

Ne le demande pas!
LA S IR E N E T T A .

Oh! la chose cruelle!
S IL V IA .

Je les ai données.
LA S IR E N E T T A .

Tu les as données? A qui?
S IL V IA .

A mon amour.

�86

LA GIOCONDA.
LA SIR E N E T T A .

Oh! le cruel amour! Elles étaient si belles, si belles!
Crois-tu que je ne m’en souvienne pas? Je te les ai
baisées; cent et cent fois je te les ai baisées, avec cette
bouche. Elles me donnaient le pain, une grenade, une
tasse de lait... Elles étaient belles comme si l’Aube te
les eût faites d’un souffle, blanches comme la fleur de la
houle, plus fines que ces broderies tracées par le vent
sur le sable; elles remuaient ainsi que le soleil dans
l’eau, parlaient mieux que la langue et les prunelles;
et ce qu’elles disaient était comme une parole bénigne,
et ce qu’elles prenaient pour l’offrir devenait tout or.
Je m’en souviens : je les vois, je les vois. Un jour, elles
s’amusaient avec le sable tiède, et le sable passait entre
leurs doigts comme à travers un crible, et elles se
plaisaient à ce jeu; et Beata les regardait et riait; et
moi, qui les regardais aussi, j ’avais le même plaisir.
Un jour, elles pelaient une orange, et elles en firent de
nombreux quartiers, et j ’en eus un pour ma part,
et il était doux comme un gâteau de miel. Un jour,
elles mettaient une bandelette au pied de la petite,
qui pleurait parce qu’elle avait été pincée par un
crabe; et soudain la douleur cessa, et la petite se
mit à courir sur la grève. Un jour, elles jouaient avec
ces boucles si belles, et de chaque boucle elles se fai­
saient un anneau pour chaque doigt, et puis elles
recommençaient et elles recommençaient encore; et
Beata s’endormit, la rosée dans la bouche...
S IL V IA , d’une voix étouffée.

Ne dis plus rien! Ne dis plus rien!
LA S IR E N E T T A .

Oh! le cruel amour! (Une pause. Elle reste pensive.) Et OÙ
sont-elles? Loin de toi, seules, dans la terre, au fond?...
Est-ce qu’on les a ensevelies? Où? Dans un beau jardin?

�ACTE Q U A T R I È M E .

87

(Une pause. La mutilée tient ses paupières fermées et appuie son front
contre la vitre où se reflète

le tremblement do la mer.) T u

les as vues, quand on les emportait? Comme elles
étaient blanches! On a dû les embaumer dans un baume
puissant. Et les bagues? Tu en avais une avec une
pierre verte, et une autre avec trois perles, et une
autre tressée d’or et de fer, et une autre toute lisse,
rien qu’un petit cercle brillant; et celle-ci était seule à
l ’annulaire. (Une pause. Une expression indéfinissable apparaît sur
le visage de la mutilée, tandis que ses bras se détendent et s’abandon­

Tu y penses? Tu en rêves? Si
elles te refleurissaient toutes chaudes.... (La mutilée

nent le long de son corps.)

ouvre les yeux et sursaute, comme une personne qui se réveille tout à
coup; ses bras tressaillent.)

Qu’est-ce que tu as?
SILV1A.

C’est étrange : en vérité, quelquefois il me semble
qu’elles me sont rendues; il me semble que j ’ai la sen­
sation du sang qui arrive jusqu’à la pointe de mes
doigts. Pendant que tu parlais, je les avais... et elles
étaient plus belles.
LA S IR E N E T T A .

Plus belles?
S IL V IA .

C’est toi, Sirenetta qui me consoleras. Je ne puis
prendre ton étoile, mais je puis regarder tes yeux,
écouter ta voix. Reste près de moi, maintenant que je
t’ai retrouvée. Moi aussi, je te voudrais pour sœur.
LA SIR E N E T T A .

Je voudrais te faire don de mes mains, si elles
n’étaient pas si rudes et si brunes.
S IL V IA .

Elles sont heureuses, tes mains : elles touchent les
feuilles, les fleurs, le sable, l’eau, les pierres, les
enfants, les animaux, toutes les choses innocentes. Tu

�88

LA G IO C ON D A.

es heureuse, Sirenetta : ton âme naît chaque matin, et
tantôt elle est petite comme un perle, tantôt grande
comme la mer. Tu n’as rien, et tu as tout; tu ne sais
rien, et tu sais tout.
LA SIR E N E T T A , se retournant soudain et l'interrompant.

As-tu entendu ce bruit d’ailes? Vois, vois toutes ces
hirondelles sur la mer! Elles sont plus de mille : une
nuée vivante. Regarde comme elles brillent! Elles par­
tent, s’en vont pour un grand voyage, vers une terre
lointaine; l’ombre chemine avec elles sur l’eau; des
plumes tombent; le soir viendra; elles rencontreront
les barques en haute mer; elles verront les feux,
entendront les chants des matelots; les matelots les
regarderont passer; elles passeront au ras des voiles;
quelqu’une se heurtera, tombera de fatigue sur le pont.
Un soir, une nuée d’hirondelles fatiguées s’abattra sur
une barque ainsi qu’un vol d’étourneaux sur les filets
de l’oiseleur, et elle la recouvrira toute. Les matelots ne
les toucheront pas. Pour ne point les effrayer, ils ne
bougeront pas; pour les laisser dormir, ils ne parle­
ront pas. Et, comme il y en aura aussi sur la verge de
l’ancre et sur la barre du gouvernail, la barque, cette
nuit-là, s’en ira à la dérive sous la lune. Mais, à
l’aube... Ah! qui t’appelle? (Son rêve a été interrompu par
une voix sortie des lauriers-roses; elle fait un mouvement pour
fuir.)

Adieu, adieu.
S IL V IA , anxieuse.

C’est ma sœur. Ne t’enfuis pas, Sirenetta! Reste
dans le voisinage. Beata sera ici tout à l’heure.
LA SIR E N E T T A .

Adieu, adieu. Je reviendrai.
Elle s’enfuit vers la mer, disparaît dans le bleu et dans le soleil.

�ACTE Q U A T R I È M E .

89

SCÈNE II
FRANGESCA DONI,
L O R E N Z O G A D D I.

Apparaît entre les lauriers-roses
accompagnée de

FRAN CESCA.

Tu vois qui je t’amène?
S IL V IA , anxieuse.

Et Beata? Et Beata?
F R A N C E SC A .

Elle arrive. Je l’ai laissée avec Faustina.... Je suis
partie en avant pour qu’elle ne t’arrive pas à l’im ­
proviste...
S IL V IA .

Cher maître, combien je vous suis reconnaissante!
Le vieillard fait machinalement le geste de lui tendre la main. Elle
s’incline légèrement et lui offre son front, qu’il effleure dos lèvres.
L O R E N Z O , dissimulant son émotion.

Et moi, je suis si heureux de vous revoir, chère
Silvia, de vous revoir vaillante et guérie! La mer vous
a fait du bien. La mer est toujours la grande con­
solatrice. Là-bas, au Fort des Marbres, on pensait
beaucoup à vous.
S IL V IA .

Le Fort des Marbres n’est pas très éloigné d’ici.
L O R E N Z O , indiquant les plages reculées.

Vous l’apercevez là-bas, sous Serravezza, au delà de
Massa.
Par les vitrages, ils regardent le lointain.
F R A N C E SC A .

Comme on voit nettement, aujourd’hui, les mon­
tagnes de Carrare! On pourrait compter les sommets
un à un. Je ne me rappelle pas de journée plus lim ­

�90

LA GIOC ON DA.

lim
pide que celle-ci... Qui donc était avec toi, Silvia? La
Sirenetta? Il m’a semblé que je la voyais fuir vers la
mer. Du reste, voici sa trace : des algues, des coquilles,
des étoiles de mer.
Elle indique le trésor enfantin éparpillé sur le sol.
S IL V IA .

Oui, elle était avec moi tout à l’heure.
LORENZO.

Et qui est la Sirenetta?
F R A N C E SC A .

Une petite folle errante.
S IL V IA .

Une voyante, qui a le don du chant; une créature de
rêve et de vérité, pareille à un esprit de la mer. Vous
la connaîtrez et vous l’aimerez comme je l’aime. A la
connaître, à l’entendre parler, on comprend maintes
choses profondes. Certainement, vous la jugerez par­
faite : elle donne toujours et ne demande jamais.
LORENZO.

En cela elle vous ressemble.
S IL V IA .

Hélas, non! J ’aurais voulu et j ’aurais dû lui ressem­
bler en cela ; mais la lumière m’a fait défaut, et j ’ai
cédé à la ruse de la vie. Quel aveuglement! J ’ai tant
demandé que, pour obtenir, je suis allée jusqu’au men­
songe — moi ! J ’en sors blessée, amputée : c’est la puni­
tion de ce mensonge. J ’avais tendu les mains trop
violemment vers un bonheur qui m’était interdit par ma
destinée. Je ne me plains pas, je ne gémis pas. Puis­
qu’il faut vivre, je vivrai. Peut-être mon àme sera-t-elle
pacifiée un jour. Cette espérance, je la sentais grandir
en moi tout à l'heure, pendant que j ’écoutais la voix de
cette créature simple et candide qui a le pouvoir d’enseig
n
e
r

�ACTE Q U A T R I È M E .

91

gner les choses éternelles. Ne m’a-t-elle pas dit qu’elle
m’apporterait une étoile chaque matin! (Elle essaie de
sourire. Francesca est demeurée près du vitrage et semble considérer
avec attention les montagnes lointaines. Mais l’ombre de la tristesse

Regardez, maître, la Femme au
bouquet. Elle est venue avec moi. Maintenant, lorsque
je la regarde, je lui trouve quelque chose de funèbre;
et pourtant, je n ’ai pu m’en séparer. Vous souvient-il,
maître, de ce jour d’avril? et de la tête enguirlandée?
envahit son doux visage.)

LORENZO.

Il m’en souvient, il m’en souvient...
S IL V IA .

La vie nouvelle!
LORENZO.

En chaque chose il y avait un augure.
S IL V IA .

Quand je vois les chameaux qui passent chargés de
fagots, là-bas, sur l’autre rive, dans les maquis du
Gombo, je repense à l’arrivée de Cosimo Dalbo, à l’al­
légresse de ce soir-là, au scarabée que je mis sur une
botte de roses cueillies par Beata... (Elle se tourne vers sa
sœur.) Oh! Francesca, je parle; et cependant mon cœur
me fait si mal que je n’y résiste plus. Où est Beata?
F R A N C E S C A , étreinte par le chagrin.

Tu veux la voir tout de suite? Tu es assez forte?
S IL V IA .

Oui, oui, je suis forte, je suis prête. Retarder serait
pire encore.
FR A N C E SC A .

Alors, je vais la chercher et je te l’amène.
S IL V IA , ne parvenant plus à dominer son angoisse.

Attends une minute... Vous restez ce soir avec nous,
maître? J ’en serais si heureuse!

�LA GIO CONDA.

92

LORENZO.

Eh bien, oui, je resterai.
S IL V IA .

Nous pouvons vous offrir l’hospitalité. Je vais faire
préparer votre chambre. Attends, Francesca, attends
une minute.
Elle est bouleversée, en proie à une insurmontable angoisse. Elle se
dirige vers la porte comme si elle courait pour cacher un sanglot
près d’éclater.
F R A N C E SC A .

Veux-tu que je t’accompagne, Silvia?
S IL V IA , d’une voix étouffée.

Non, non.
Elle disparaît.
F R A N C E SC A .

Ah! quelle malédiction, quelle malédiction! Vous la
voyez? Tant qu’elle était dans son lit, sous ses cou­
vertures, avec ses bandages, exsangue, l’horreur de la
chose n’apparaissait pas tout entière. Mais maintenant
qu’elle est debout, maintenant qu’elle marche, va et
vient, revoit les personnes amies, retrouve ses habi­
tudes d’autrefois, se dispose aux gestes qui lui étaient
familiers... Pensez donc!
LORENZO.

Oui, c’est un sort trop affreux. Je me rappelle tou­
jours ce que vous disiez d’une façon si tendre, en
la regardant, ce jour d’avril : « On croirait qu’elle a
des ailes! » Cet aspect de créature ailée, c’était la
beauté, la légèreté de ses mains qui le lui donnait. Il
y avait en elle une espèce de frémissement continu.
Mais, à présent, il semble qu’elle se traîne...
F R A N C E SC A .

Et ce sacrifice a été inutile comme les autres, n’a
servi à rien, n’a rien changé : voilà ce qui fait l’atro­

�ACTE QUATRIÈM E.

93

aité de son sort. Si Lucio lui était resté, je crois
c
tro
qu’elle serait contente d’avoir pu lui donner ce suprême
témoignage d’amour, d’avoir pu lui faire aussi le sacri­
fice de ses mains vivantes. Mais, à présent, elle con­
naît toute la vérité, toute l’atroce vérité... Ah! quelle
infamie! Auriez-vous jamais cru que Lucio fût capable
d’une action pareille? Dites.
LOREN ZO.

Il a son destin, lui aussi, et il s’y soumet. Il n’est
pas plus le maître de sa vie qu’il n’a été le maître de
sa mort. Je l ’ai vu hier... Il m’avait écrit au Fort des
Marbres pour me prier de monter jusqu’aux Carrières
et de lui expédier un bloc... Je l’ai vu hier, dans son
atelier. On croirait, tant son visage est décharné, que le
feu de ses yeux le lui dévore. Quand il parle, il s’excite
d’une manière étrange. Cet aspect m ’a paru inquié­
tant.... Il travaille, travaille, travaille avec une furie
terrible : peut-être s’efforce-t-il de se soustraire à une
préoccupation qui le ronge.
FRAN CESCA.

La statue est encore là?
LOREN ZO.

Elle est encore là, sans bras. Il l ' a laissée telle
quelle; il n’a pas voulu la restaurer. Comme cela, sur
son piédestal, elle ressemble vraiment à un marbre
antique exhumé dans une des Cyclades. Elle a quelque
chose de sacré et de tragique, après la divine immo­
lation.
F R A N C E SC A , à voix basse.

Et cette femme, la Gioconda... elle était là?
LOREN ZO.

Oui, elle était là, silencieuse. Quand on la regarde,
on a beau penser qu’elle est la cause de tout ce mal;
vraiment, il est impossible de trouver dans son cœur

�94

LA GIO CO NDA.

aucune malédiction contre elle; non, cela est impossible,
quand o n la regarde... Jamais je n ’ai vu tant de mystère
dans une chair mortelle.
Une pause. Le vieillard et la bonne sœur restent quelques instants
pensifs, la tête basse.
F R A N C E S C A , avec un soupir oppressé par l’angoisse.

Mon Dieu ! mon Dieu ! Et maintenant, il va falloir que
j ’amène Beata près de sa mère; et elles se reverront,
après si longtemps; et la petite comprendra la vérité,
saura l’horrible chose... Comment la cacher à une
enfant qui se rappelle toutes les caresses et qui en est
folle? Vous l’avez vue, tout à l ’heure, vous l’avez
entendue...
Silvia reparaît sur le seuil. Ses yeux sont rougis et toute sa
personne est contractée par un douloureux effort.
S IL V IA .

Me voici, Francesca; je suis prête. S’il vous plaît de
monter, maître, on a préparé votre chambre.
L O R E N Z O , allant vers elle, d'une voix que l’émotion fait trembler.

Courage! C’est la dernière épreuve.
Il sort. La mutilée, haletante, s’avance vers sa sœur.
S IL V IA .

Va, va, maintenant! Amène-la! J ’attends ici.
Francesca lui jette les bras autour du cou et l’embrasse en silence ; puis
elle sort du côté de la mer et s’éloigne rapidement parmi les lauriersroses.

SCÈNE I I I
SILVIA,

haletante, regarde à travers les branches qu'embrase
le soleil déclinant. C’est l'heure extatique. Le jour est plus lim­
pide que les vitres de la pièce blanche ; la mer est suave comme la
fleur du lin, si parfaitement immobile que les longues images des
voiles reflétées paraissent en toucher le fond; il semble que le fleuve
engendre ce grand repos en y versant l’onde éternelle de sa paix. Les

�ACTE Q U A T R I È M E .

95

bois salubres, tout pénétrés d’or fluide, ont une légèreté merveilleuse,
comme s’ils perdaient leurs racines pour nager dans le délice do leur
propre parfum ; les Alpes mères du marbre dessinent au loin dans le ciel
une ligno do beauté où s’exprime le rêve qui monte du peuple invisible
des statues endormies. Dans le silence réapparaît LA S I R E ­

NETTA,

qui fait entendre sa voix pure.
LA S I REN ETT A .

Tu es seule?
S IL V IA , oppressés.

Oui, j ’attends.
LA S IR E N E T T A , s’approchant.

Tu as pleuré?
S IL V IA .

Oui, un peu.
LA S IR E N E T T A , avec une pitié infinie.

On dirait que tu as pleuré une année entière. Tes
yeux sont brûlés par les larmes. Ton cœur souffre
trop.
S IL V IA .

Tais-toi. Je ne puis contenir mon cœur.

(Elle s'appuie
contre la tige du laurier le plus voisin, convulsée, incapable do sup­
porter davantage le supplice de l’attente.)

Elle va venir! Elle

va venir !
Elle se détache de la tige et rentre dans la pièce, comme saisie de
terreur, à la façon d’une personne qui chercherait un refuge.
LA V O IX DE BEAT A, parmi les lauriers-roses.

Maman ! maman !
ment pâle.) Maman!

(La mère sursaute et se retourne, affreuse­

L’enfant s’élance vers la mère avec un cri de joie, la face en feu, brû­
lante, les cheveux en désordre, essoufflée comme après une longue
course, tenant une botte de fleurs mises pêle-mêle. Au moment où elle
s’élance, les fleurs tombent. La mutilée se penche vers les petits bras
qui lui enlacent le cou; elle offre son visage de morte aux baisers
furieux.
S IL V IA ,

Beata! Beata!

/

�LA GIOCONDA.

96

BEATA, essoufflée.

Ah! comme j ’ai couru, comme j ’ai couru! Je me suis
sauvée, toute seule. J ’ai couru, j ’ai couru... On ne vou­
lait pas me laisser venir. Ah! mais je me suis sauvée,
avec ma botte de fleurs.
Elle couvre de nouveaux baisers le visage maternel.
S IL V IA .

Tu es toute moite de sueur; tu as chaud, tu brûles...
Mon Dieu!
Dans l’emportement de sa tendresse, elle est sur le point de faire un
geste instinctif pour essuyer la sueur ; mais elle se retient, cache ses
moignons dans les plis de sa robe ; et un frisson d’horreur court par
toute sa personne, visible.
BEATA.

Pourquoi ne me prends-tu pas? Pourquoi ne me
serres-tu pas dans tes bras? Prends-moi, prends-moi,
maman!
Elle se hausse sur la pointe des pieds pour se faire prendre dans les bras
maternels. La mère recule, éperdue.
S IL V IA .

Beata!
BEATA, pressante.

Tu ne veux pas? Tu ne veux pas?
S IL V IA .

Beata!
Elle essaie d’esquisser un sourire sur ses lèvres blêmes,
que tord une douleur inexprimable.
BEATA.

Tu joues? Qu’est-ce que tu caches? Oh! donne-moi,
donne-moi ce que tu caches!
S IL V IA .

Beata! Beata!
BEATA.

Moi, je t’ai apporté des fleurs, une botte de fleurs.

�ACTE Q U A T R I È M E .

Vois-tu? Vois-tu?

97

(En se retournant pour ramasser les fleurs

tombées, elle aperçoit son amie sauvage et elle

la Sirenetta! Tu es là?

la

reconnaît.)

Oh !

(La Sirenetta est là, devant le vitrage,

debout, muet témoin, les yeux fixés sur la mère douloureuse. De même
que le souffle répété du vent passe à travers le feuillage d'un arbuste et
le fait trembler, ainsi la douleur de la mère semble investir et pénétrer
ce corps mince que le soleil oblique entoure de ses bandes d’or.)

Les vois-tu, toutes ces fleurs! Toutes pour toi!

(La

petite ramasse le bouquet.) Tiens!
Elle s’élance encore vers sa mère, qui recule.
S IL V I A.

Beata! Beata !
B EA T A, étonnée.

Tu ne les veux pas? Prends-les! Tiens!
SILV1A.

Beata!
Elle tombe à genoux, vaincue par la douleur, terrassée comme par un
coup plus rude ; elle tombe à genoux devant sa fille effrayée ; et un
flot de larmes, jailli de ses yeux comme le sang jaillit d’une blessure,
inonde sa face.
BEAT A.

Tu pleures? Tu pleures?
Effrayée, l'enfant se jette sur le sein de sa mère avec toutes les fleurs.
La Sirenetta, tombée aussi à genoux, penchée en avant, de son front
et de ses mains étendues touche la terre.

6

��LA VI LLE MORTE
TRAGÉDIE

EN

CINQ

ACTES

Représentée pour la première fois à Paris, au théâtre de la Renaissance,
le 21 janvier 1898.

’'Epü&gt;ç ¿vexais [xctyav...
S ophocle*

fiSCD 2 GRENoaut

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��A

SA R A H B E R N HA R DT

QUI

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S O IR

C É C IT É

DANS

DES

SES

STATUES

YEUX

V IV A N T S

D IV IN E S .

�D R AMATIS PERSONÆ

ALEXANDRE
L É O N A R D ....
A N N E ..............

MM.

Léon

B rémont.

A bel D eval.

Mmes S a r a h

B ernhardt.

H É B É .............

B lanche

L a N o u r r ic e . .

A ndrée Can ti.

D u f r ê NE.

Dans l’Argolido très altérée, devant les ruines de Mycènes riche en or.

�LA VI LLE MORTE

ACTE PREMIER
Une salle vaste et lumineuse, ouverte sur une terrasse ornée de
balustres qui s’avance vers l’antique cité des Pélopides. Le plan do la
terrasse est plus haut que le plancher de la salle, et l’on y monte par
cinq marches de pierre disposées on forme de pyramide tronquée comme
devant le pronaos d’un temple. Deux colonnes doriques soutiennent l'ar­
chitrave. Dans l’entre-colonnement, on aperçoit l’Acropole avec ses
vénérables murs cyclopéens interrompus par la Porte des Lions. Los
murailles latérales ont chacune deux issues qui conduisent aux appar­
tements intérieurs et à l’escalier. Une grande table est encombrée
de livres, de dessins, de statuettes, de vases. Le long des murailles,
dans les espaces libres, sont partout rassemblés des moulages de sta­
tues, de bas-reliefs, d’inscriptions, de fragments précieux : simulacres
d’une vie lointaine, vestiges d’une beauté disparue. Le rassemblement
de toutes ces choses blanches et immobiles donne à la salle un aspect
clair et rigide, presque sépulcral, dans la lumière éclatante du matin.

SCÈNE P R E M I È R E
A N N E , assise sur la plus haute des marches par où l’on monte à
la terrasse, la tête appuyée au fût d’une colonne, écoute en silence
H É B É qui lit. Sur une marche plus basse, aux pieds de la
femme qui écoute, LA N O U R R IC E demeure dans une attitude
inerte, comme une esclave au cœur patient. Hébé, debout, adossée à
l’autre colonne, est vêtue d’une sorte de tunique simple et harmonieuse
comme un péplum. Elle tient dans ses mains un livre ouvert, YAnti­
gone de Sophocle, et elle lit d’une voix lente et grave, où tremble par

�104

LA V IL L E MORTE.

instants un trouble indéfini qui n’échappe pas à l’écoutante. Les
signes de l ’inquiétude et de l’anxiété animent peu à peu le visage de
celle-ci.
H É B É , lisant.

Éros invaincu au combat,
Éros, qui précipites les fortunes,
qui sur les tendres joues
de la vierge te mets en embuscade,
»
qui vas rôdant au delà des mers et dans les étables agrestes!
Et nul d’entre les Immortels ne peut te fuir,
nul d’entre les hommes éphémères; et quiconque t’éprouve
[est plein de fureur.
Les esprits dévoyés des justes,
c’est toi qui les pousses à la ruine;
et c’est toi aussi qui as provoqué
à cette lutte les hommes du même sang.
Le clair charme des yeux d’une épouse
aimée triomphe sur les grandes lois.
Invincible, la déesse Aphrodite se joue de tout.
Et voici que déjà moi-même, à ce spectacle,
je suis emporté au delà des règles
et ne puis retenir plus longtemps les sources des larmes,
quand je vois s’avancer vers la couche
qui assoupit tout cette Antigone.
ANTIGONE

Voyez-moi, ô citoyens de la terre paternelle,
entrer dans le dernier
chemin, regarder la dernière
splendeur du soleil;
et puis, jam ais plus! Hadès qui assoupit tout me conduit
vivante au rivage de l’Achéron
sans que j ’aie connu les noces.
Jamais l’hymne nuptial
ne fut chanté pour moi; mais j ’épouserai l’Achéron.
La lectrice s’interrompt, la gorge serrée.
Le livre vacille entre ses mains.
ANNE.

Vous êtes lasse de lire, Hébé?
HÉBÉ.

Un peu lasse, peut-être... Ce printemps qui se meurt

�ACTE P R E M I E R .

105

est déjà si ardent qu’il fatigue et suffoque comme le
grand été... N’en souffrez-vous pas, vous aussi?
Elle ferme le livre.
ANNE.

Vous avez fermé le livre?
H ÉBÉ.

Oui, je l’ai fermé.
Une pause.
A N NE.

Y a-t-il beaucoup de lumière dans la salle?
HÉBÉ .

Beaucoup.
ANNE.

Le soleil arrive-t-il jusque sur la terrasse?
HÉBÉ.

Déjà il descend le long de la colonne et va atteindre
votre nuque.
ANNE, élevant une main pour toucher la colonne.

Le voici, je le sens. Comme la pierre est tiède! Il me
semble que je touche une chose vivante... Êtes-vous
au soleil, vous, Hébé? Autrefois, quand je fixais vers
les rayons mes yeux morts, je voyais comme une
vapeur rougeâtre, à peine distincte; ou encore, de
temps à autre, une scintillation pareille à celle que
donnent les durs silex, presque douloureuse... Mais
maintenant, plus rien : l’obscurité est parfaite.
H ÉBÉ .

Et cependant vos yeux sont toujours beaux et purs;
et, le matin, ils sont pleins de fraîcheur, comme si le
sommeil était pour eux une rosée.
ANNE, se couvrant les yeux avez ses deux paumes
et appuyant ses coudes sur ses genoux.

Ah! le réveil de chaque matin, quelle horreur*

�106

LA V I L L E

MORTE.

Presque toutes les nuits, je rêve qu'une vue miraculeuse
m’est revenue dans les pupilles... Et se réveiller tou­
jours au milieu des ténèbres, au milieu du noir... Si
je vous disais la pire de mes tristesses ! Je me rappelle
presque toutes les choses que j ’ai vues au temps de
la lumière : je m’en rappelle les formes, les couleurs,
les moindres particularités; et leurs images complètes
surgissent pour moi dans le noir, dès que je les effleure
avec la main. Mais de ma propre personne je n’ai gardé
qu’un souvenir confus, comme d’une morte. Une grande
ombre est tombée sur l’image de moi-même; le temps
l’a effacée, comme il efface en nous les figures de ceux
qui ne sont plus. Mon visage s’est évanoui pour moi
comme le visage de mes chers défunts... Tous mes efforts
sont inutiles. Si j ’ai enfin réussi à évoquer un visage,
je sais que ce n’est pas le mien. Ah! quelle tristesse!
Dis, nourrice, que de fois t’ai-je priée de me conduire
devant le miroir ! Et là, je restais le front contre le cristal
pour me souvenir, prise de je ne sais quelle attente
insensée... Et que de fois aussi je me suis pressé le visage
avec les paumes, pour en saisir l’empreinte dans la
sensibilité de mes mains! Ah! que de fois il m’a semblé
que je portais en creux dans mes mains mon masque
fidèle, pareil à ceux qu’on moule avec le plâtre sur
les cadavres ! Mais c’est un masque inerte. (Elle découvre
lentement sa face et tend devant elle ses paumes concaves.) Com­
prenez-vous l’atrocité de cette tristesse?
HÉBÉ .

Comme vous êtes belle, Anne!
ANNE.

La nuit passée, j ’ai fait un rêve étrange, indes­
criptible. Une subite vieillesse envahissait tous mes
membres; je sentais sur toute ma personne les sillons
des rides; je sentais mes cheveux tomber de ma tête
à grandes boucles sur mes genoux, et mes doigts s’y

�ACTE P R E M I E R .

107

embarrassaient comme dans des écheveaux dénoués;
mes gencives se vidaient, et mes lèvres y adhéraient
mollement; et tout en moi se faisait informe et misé­
rable. Je devenais semblable à une vieille mendiante
qui m ’est restée dans la mémoire, une pauvre idiote
que je voyais tous les jours — quand j ’habitais encore
la maison paternelle et que ma mère vivait encore —
tous les jours, devant la grille du jardin... Te la rap­
pelles-tu, nourrice? Elle se nommait la Simone; et elle
balbutiait toujours une même chanson, dans l ’espoir
de me faire sourire... Quel étrange rêve! Et pourtant,
il répond à un sentiment douloureux que j ’ai quelque­
fois de mon être, lorsque j ’écoute ma vie couler... Oui,
quelquefois, dans le silence et dans l’ombre, j ’entends
couler ma vie avec un grondement si terrible que je
voudrais mourir pour ne l’entendre plus. Ah ! vous ne
pouvez pas comprendre!
HÉ BÉ.

Je comprends. A moi aussi, dans la lumière, l’heure
qui passe donne quelquefois une anxiété intolérable.
Il me semble que nous attendons une chose qui n’ar­
rive jamais. Rien n’arrive, depuis longtemps.
ANNE.

Qui sait?

(une pause.)

Je ne sens plus le soleil.

H E B E , se tournant vers la terrasse et regardant le ciel..

Un nuage passe, mais léger : un nuage d’or qui a la
forme d’une aile. Tous les jours, des nuages passent
dans l’azur du ciel; ils montent de là-bas, du golfe
Argolique, et ils s’en vont vers Corinthe. Je les vois
naître et disparaître. Il y en a de merveilleux. Quel­
quefois ils restent longuement sur l’horizon et, le soir,
ils s’allument comme des bûchers. Mais aucun d’eux
n’a versé encore une goutte d’eau. Toute la campagne
a soif. Hier, un pèlerinage est parti de Carvati pour 1j

�108

LA V I L L E MOR TE .

chapelle du prophète Élie, afin d’obtenir qu’il pleuve.
La sécheresse est partout, et le vent soulève à une
grande hauteur la poussière des sépulcres.
ANNE.

Vous n’aimez pas ce pays, Hébé?
HÉBÉ.

Il est trop triste. A certaines heures, il me semble
presque effrayant. Il y a deux années, lorsque je
montai pour la première fois à Mycènes avec mon
frère, c’était par un torride après-midi d’août. Derrière
nous, toute la plaine d’Argos était un lac de flamme.
Les montagnes étaient fauves et sauvages comme des
lionnes. Nous montions à pied, en silence, frappés de
stupeur, presque sans souffle, les yeux éblouis. De temps
à autre, un tourbillon silencieux s’élevait soudain au
bord du sentier, une sorte de colonne faite de poussière
et d’herbes arides; et il nous suivait sans bruit, d’une
marche de fantôme. En le voyant approcher, je ne
pouvais me défendre d’une crainte instinctive, comme
si ces formes mystérieuses eussent renouvelé en moi
la terreur que m’avaient inspirée les crimes antiques.
Léonard, en ramassant sur le revers d’un grand fossé
la dépouille d’un serpent, me dit par plaisanterie : « Il
était dans le cœur de Clytemnestre ». Et il l’enroula
comme un ruban autour de mon chapeau. Le vent
agitait devant mes yeux la petite queue luisante, avec
un frou-frou de feuilles sèches. Et une soif horrible me
brûlait la gorge. Nous cherchâmes la fontaine Perseia,
dans le vallon, sous la citadelle. Ma fatigue était si
grande que, dès que j ’eus mis les mains et les lèvres
dans cette eau glacée, je défaillis. Lorsque je repris mes
sens, il me sembla que je me retrouvais dans un lieu
de rêve, hors du monde, comme après la mort. Le
vent faisait furie; les tourbillons de poussière se
poursuivaient sur la hauteur et se perdaient dans le

�ACTE P R E M I E R .

109

soleil qui semblait les dévorer. Une immense tristesse
me tomba sur l’âme, une tristesse jamais éprouvée,
inoubliable. Je crus être arrivée dans un lieu d’exil
sans retour, et toutes les choses prirent à mes yeux
une apparence funèbre qui me donnait je ne sais quel
pressentiment angoissé... Jamais je n’oublierai cette
heure-là! Mais Léonard me soutenait et m ’entraînait,
plein d’espérance et de courage. Il était certain de
retrouver intacts ses princes Atrides, dans leurs
sépulcres cachés. Il me disait en riant : * Tu ressem­
bles à la vierge Iphigénie, quand on la traîne au
sacrifice! « Et pourtant, sa gaîté et sa confiance ne
me réconfortaient pas... Vous le voyez, Anne : chaque
jour son attente reste déçue. Cette terre maléfique,
remuée par lui sans trêve, ne lui a donné jusqu’à ce
jour qu’une fièvre qui le consume. Si vous pouviez le
voir, vous en seriez inquiète...
ANNE.

C’est vrai. A certaines minutes, sa voix est comme
une flamme étouffée. Hier, en touchant sa main
décharnée et brûlante, je pensais qu’il devait être
malade. Il était près de moi, lorsque vous êtes entrée;
et il a sursauté comme un homme pris de peur. Tant
que vous avez été là, je le sentais frémir par moments
comme si vos paroles l’eussent fait souffrir. J ’ai pour
ces choses un discernement bien étrange. Mes yeux
ne voient plus; mais cela fait que mon âme entend
mieux. Hier, elle entendait trembler ces pauvres nerfs
qui souffraient, hélas, si cruellement! Je voulais vous
en parler.
H É B É , avec une anxiété manifeste.

Vous croyez que mon frère est vraiment malade?
ANNE.

Peut-être n’est-il que fatigué. Ses forces sont à
7

�LA V I L L E M O R T E .

no

bout. Son idée le tourmente comme une passion. Peutêtre ne dort-il pas. Savez-vous s’il dort?
HÉBÉ.

Je ne sais. Depuis quelque temps, il a quitté la
chambre où il couchait autrefois et qui est contiguë
à la mienne. Je connaissais alors la profondeur de
son sommeil par la placidité de son haleine. Mais, à
présent, il est trop éloigné.
ANNE.

Peut-être ne dort-il pas.
HÉBÉ.

Peut-être. Ses paupières se sont gonflées et rougies.
Et il continue de vivre au milieu de cette poussière irri­
tante; il est toujours là, peinant à fouiller la ruine, à
désensevelir les reliques, à respirer l’exhalaison des
sépulcres. Ah! quelle terrible volonté est la sienne! Je
suis sûre qu’il ne se donnera aucun répit jusqu'à ce
qu’il ait arraché à la terre le secret qu’il cherche.
ANNE.

En lui aussi, ce me semble, il y a un secret.
HÉBÉ.

Quel secret?
ANNE.

Je ne sais.
Une pause.

H ÉBÉ.

Depuis quelque temps il est changé, changé profon­
dément. Il était si doux avec moi, naguère! J'étais tout
pour lui : la seule compagne de sa jeunesse. Que de
fois je l’ai vu fatigué, mais non comme à cette heure!
Il mettait son âme sur mes genoux, ainsi qu’un
enfant. A cette heure, non. Quand je m’approche de
lui, je sens qu’il se ferme. Naguère, quand l’effort de

�ACTE P R E M I E R .

111

la pensée lui faisait mal au front, il voulait que je
posasse mes doigts sur ses tempes afin d’endormir la
pulsation douloureuse, et il m’en était reconnaissant
comme d’un délicieux remède. A cette heure, non. Je
sens qu’il me fuit. Vous me disiez, Anne, qu’hier
mes paroles le faisaient souffrir...
A N N E , avec un accent pénétrant.

Peut-être voit-il qu’en vous il y a quelque chose de
changé.
H É B É , troublée.

En moi?
ANNE.

Peut-être devine-t-il la cause de vos mélancolies, et
s’en afflige-t-il.
H ÉBÉ.

La cause de mes mélancolies?
A N NE, voilant l’acuité de son investigation.

Vous-n’aimez pas ce pays, et vous désirez en partir.
H ÉB É .

Je suis — maintenant et toujours — soumise à ses
volontés.
AN NE.

Voici de nouveau le soleil. Votre nuage est passé.
Comme le soleil est chaud! Il brûle presque. Donnezmoi la main, je vous prie. Aidez-moi à me lever et à
descendre. (Hébé lui tend la m ain, l’aide à se lever et la conduit
jusqu’en bas des marches. Anne, tenant' encore cette main dans la
sienne et se serrant contre la jeune fillo comme pour la sentir palpiter,
lui adresse cette question inattendue :) A V EZ-VOUS VU m o n

mari, ce matin, avant son départ?
H E B E , avec un peu d’hésitation.

Oui, je l’ai vu en compagnie de mon frère.
ANNE.

Savez-vous où il est allé?

�U2

LA V I L L E

MORTE.

H ÉB É.

Il a fait seller son cheval et s’est éloigné seul par
la route d’Argos.
ANNE.

Depuis quelque temps, il n’aime plus le travail. Il
reste absent de longues heures; et, à son retour, il est
silencieux. Vous rappelez-vous les premières semaines
après notre arrivée? Vous rappelez-vous son ardeur?
Lui aussi, comme Léonard, avait d’immenses trésors à
découvrir, mais c’était au fond de son âme. Il semblait
que cette terre eût, mieux qu’aucune autre, la vertu
d’exalter sa pensée. En lui, le flot de la poésie était si
abondant que sans cesse il en épanchait, presque dans
chacune de ses paroles. Vous rappelez-vous? Mais, à
cette heure, il est taciturne et absorbé.
H E B E , avec un peu d’émoi.

Il médite peut-être une grande oeuvre. Il porte
peut-être en lui le poids d’une grande idée encore
informe. Son génie va peut-être produire à la lumière
une création merveilleuse.
ANNE.

Il s’entretient volontiers avec vous. Ne vous a-t-il
rien révélé?
H E B E , toujours avec une légère altération dans la voix.

Que pourrait-il me révéler qu’il n’eût déjà révélé
à vous-même, chère Anne? Vous êtes si près, si près
de son cœur!
A N NE.

Je suis près de son cœur comme une mendiante est
près d’une porte. Et peut-être n’a-t-il plus rien à me
donner.
H E B E , doucement.

Pourquoi dites-vous ces choses? Je vois ses yeux, moi,

�ACTE P R E M I E R .

113

quand ils se tournent vers vous. Toujours son regard
répète qu’il n’a rien de plus cher et ne connaît rien
de plus beau... Vous êtes si belle!
A NNE.

Il semble que vous voulez me consoler d’un bien
que j ’aurais perdu...
H ÉBÉ.

Pourquoi dites-vous ces choses?
A N N E , aux écoutes.

Entendez-vous? Ce doit être Alexandre qui revient.
Va, nourrice; monte à la terrasse et regarde.
La nourrice, qui jusqu’alors est restée assise sur les marches,
impassible, se lève et monte à la terrasse.
LA N O U R R IC E .

Il n’y a personne sur la route.
A N NE.

Je croyais avoir entendu le pas de son cheval.
Serait-il loin encore? Déjà il est tard.
H ÉBÉ.

De la fenêtre de ma chambre, on découvre toute la
route jusqu’à Argos. Je vais voir s’il est en chemin.
Elle sort par la seconde porte à droite.

SCÈNE II
La

N o u r r i c e S’approche d’A N N E , qui se couvre
le visage avec ses mains.
AN NE.

Nourrice, je voudrais pleurer.
LA N O U R R IC E , lui prenant les mains, qu’elle baise.

Qu’est-ce que tu as sur le cœur, ma chère fille?

�114

LA V I L L E

MORTE.

ANNE.

Je ne sais : quelque chose qui me serre comme un
noeud ; et puis... je ne sais quelle crainte...
LA N O U R R IC E .

Tu as peur?
A N NE.

Je ne sais... Laisse-moi m’asseoir. Reste près de
moi. (Elle s’assoit. La nourrice s’agenouille à ses pieds. Soudain,
Anne penche la tête vers elle.) Nourrice, regarde si tu me
trouves des cheveux blancs. Je dois avoir déjà des
cheveux blancs. Regarde bien, nourrice : là, sur les
tempes; là, sur la nuque. En as-tu trouvé? Oui? Un
seul? Plusieurs? Beaucoup?
LA N O U R R IC E , qui a mis les doigt dans la chevelure d’Anne.

Aucun.
ANNE.

Aucun? Vraiment? Tu me dis la vérité?
LA N O U R R IC E .

Aucun.
ANNE.

Suis-je encore jeune? Dis : ai-je encore l’air d’être
jeune? Dis-moi la vérité!
LA N O U R R IC E .

Tu es très jeune encore.
ANNE.

Dis-moi la vérité !
LA N O U R R IC E .

Pourquoi voudrais-je te mentir? Tu es blanche
comme ces statues. Nulle femme n’est aussi blanche
que toi...
A N NE.

Oui. C’est ce que m’a dit Alexandre la première

�ACTE P R E M I E R .

Ilo

fois qu’il m’a parlé, au temps lointain. Ah! et c’est
pour cela que, comme les statues aussi, je suis devenue
aveugle... Qu’est-ce qu’Hébé disait de mes yeux, tout
à l’heure?Nourrice, regarde mes yeux. Ne sont-ils pas
comme deux pierres opaques?
LA N O U R R IC E .

Ils sont limpides comme deux gemmes.
A N NE.

Ils sont morts, nourrice; ils sont sans regard. Ne te
donnent ils pas un peu de frisson, lorsque tu les con­
sidères? Ne te donnent-ils pas un peu d’épouvante?
Dis-moi la vérité!
LA N O U R R IC E .

Oh! tais-toi. Ils vivent encore, ils vivent encore. Un
jour, tout à coup, par la grâce de Dieu, ils recouvre­
ront la lumière qu’ils ont perdue.
AN NE.

Jamais! jamais!
LA N O U R R IC E .

Un jour, tout à coup, demain peut-être...
ANNE.

Jamais plus! jamais plus!
LA N O U R R IC E .

Qui connaît la volonté du Seigneur? Pourquoi le
Seigneur t’aurait-il laissé les yeux si beaux, s’il ne
voulait pas te les illuminer une seconde fois?
A N NE.

Jamais plus!
LA N O U R R IC E .

Si vraiment l’espérance était morte, pourquoi mon
cœur tremblerait-il chaque matin, lorsque tu m’appelles?
Pourquoi, lorsque j ’ouvre chaque matin les fenêtres

�116

LA V IL L E

MORTE.

de ta chambre pour laisser entrer la lumière, aurais-je
toujours la même attente au moment où je me retourne?
A N N E , avec un frémissement profond.

Plût à Dieu!
LA N O U R R I C E .

Toi aussi, ne rêves-tu pas toutes les nuits que la vue
est revenue dans tes pupilles?
ANNE.

Oh, les rêves!
LA N O U R R I C E .

Crois aux rêves, crois aux rêves!
ANNE.

Voici Hébé. Va, va, nourrice.
La nourrice lui baise les mains, se lève et sort par 1 seconde porte à
gauche, ayant sur les lèvres une prière silencieuse.

SCÈNE I I I
HÉBÉ

rentre.

ANNE.

Alexandre arrive-t-il?
HÉBÉ.

On ne voit personne sur la route d’Argos. Au loin
apparaissait un poudroiement; mais c’était un trou­
peau de chèvres. Il revient peut-être en faisant un
détour à travers la campagne. Il s’est peut-être arrêté
à la fontaine Perseia... (Elle gravit les marches et regarde du
haut de la terrasse, entre les deux colonnes, contre le soleil.) On
travaille fébrilement, à l’Agora. Hier, on a trouvé
cinq stèles funéraires... Un grand nuage de poussière
s’élève de l’enceinte... Une poussière rougeâtre : il
semble qu’elle flamboie dans le soleil. Ah! c’est une

�117

ACTE P R E M I E R .

poussière qui doit s’insinuer dans le sang comme un
toxique... Assurément Léonard est là, sur les genoux,
occupé à fouiller de ses propres mains. Il craint que
le heurt du fer ne brise les objets fragiles. (Elle se
retourne vers l’aveugle.) Si vous voyiez avec quelle délica­
tesse il dégage de sa gangue de terre chaque frag­
ment! A le voir, on croirait qu’il va peler un fruit
précieux et qu’il a peur de perdre une seule goutte de
son SUC... (Une pause. Gagnée par une soudaine langueur, elle
descend vers l’aveugle dans la zone du soleil.) Anne, mange­
riez-vous bien une orange parfumée? Voudriez-vous
être à cette heure dans un jardin de Sicile?
AN NE, faisant un geste en l’air, comme pour attirer vers elle
la jeune fille.

Quelle voix étrange vient de vous monter aux lèvres,
Hébé! On dirait une voix neuve, la voix d’une personne
qui dormait et qui s’est réveillée tout à coup...
H ÉB É .

Mon désir vous étonne? Il ne vous plairait pas
d’avoir sur les genoux une corbeille de fruits? Oh!
avec quelle avidité j ’en mangerais, moi! A Syracuse,
nous allions dans les bois d’orangers, et nous voyions
entre les troncs resplendir la mer. Les arbres por­
taient sur leurs branches les fruits anciens et les
fleurs nouvelles; les pétales pleuvaient sur nos tètes
comme une neige odorante; et nous mordions la pulpe
juteuse comme on mord le pain.
A N N E , qui tend de nouveau la main pour l’attirer vers elle;
tandis que l’autre reste encore un peu écartée.

C’est là que vous voudriez vivre. C’est là qu’habite
la joie. Tout votre être demande la joie, a besoin
de la joie. Ah! comme elle doit resplendir aujour­
d’hui, votre jeunesse! Vous rayonnez du désir de vivre
7.

�118

LA V I L L E

MORTE.

comme un foyer rayonne de chaleur. Laissez-moi y
réchauffer mes pauvres mains!
La vierge s’approche d’elle et s’assoit à ses pieds sur un escabeau.
Au moment où Anne lui touche les joues, elle a un frisson visible.
HÉBÉ.

Pourquoi vos mains sont-elles si froides?
A N NE.

Tout votre visage bat comme un pouls violent.
HÉBÉ.

Le soleil m’a mise en feu. Là-bas, à ma fenêtre, je
suis restée à regarder, sous le plein soleil. La pierre de
l’appui était brûlante. Ici encore, maintenant, le soleil
a envahi toute la chambre; et la bande de lumière
arrive jusqu’aux pieds de l’Hermès. Nous sommes
assises sur la rive d’un fleuve d ’or. Inclinez-vous un peu.
A N N E , la touchant vaguement au visage, aux cheveux.

Comme tu aimes le soleil! Comme tu aimes la vie!
Un jour, j ’ai entendu Alexandre te dire que tu ressem­
blais à la Victoire qui délace ses sandales. Oui, je me
rappelle... à Athènes... dans un marbre doux comme un
ivoire, une figure délicate et impétueuse qui donnait
le désir de l’envolement, d’une course aérienne sans
limite... Je me rappelle : sa petite tête se dessinait
dans la courbe de l’aile qui, au repos, lui pendait de
l’épaule. Alexandre disait que l ’impatience du vol était
répandue en tous les plis de la tunique et que nulle
autre image ne représentait plus vivement le don de
la célérité divine... Nous vécûmes quelque temps dans
l’enchantement de sa grâce juvénile. Chaque jour nous
montions à l’Acropole pour la revoir... Est-il vrai que
vous lui ressemblez, Hébé?
H É B E , troublée par les manières étranges de l’aveugle
qui continue à la toucher.

Je suis sans ailes. Vous me les cherchez inutilement.

�ACTE P R E M I E R .
,A N N E .

Qui sait? Qui sait? Les ailes impalpables sont celles
qui volent le plus loin. Toute vierge peut être une
messagère... (Une pause. Elle continue à effleurer des doigts
la jeune fille. Celle-ci fait un mouvement involontaire, comme pour
se dérober.) Vous ne souffrez pas que je vous touche?
Je sens que vous êtes belle, et je voudrais me repré­
senter votre beauté. Est-ce que mes mains vous répu­
gnent?
H ÉB É .

Non, non, Anne... (Elle lui prend les mains et les baise.)
Mais je ne saurais vous dire la sensation qu’elles me
donnent. Il me semble que vos doigts sont voyants...
Je ne sais : cela est comme un regard qui insisterait,
qui presserait... Chacun de vos doigts est comme une
paupière qui effleure... Ah! c’est comme si votre âme
tout entière descendait à l’extrémité de vos doigts et
que la chair y perdît sa nature humaine. La couleur
de vos veines est indicible... (Elle lui pose les lèvres dans le
creux de la main gauche, en tremblant.) Ne Sentez-VOUS pas
mes lèvres sur votre âme?
ANNE.

Tes lèvres sont brûlantes. Et elles sont lourdes,
comme si en elles s’était ramassée toute la richesse
de la vie. Ah! comme tes lèvres doivent être tenta­
trices! Toutes les promesses et toutes les persuasions
doivent y résider.
H ÉBÉ.

Vous me troublez... Ma vie est enclose dans un
cercle étroit, pour toujours peut-être. Je vous lisais
tout à l’heure l'Antigone. Par moments, je croyais lire
mon propre destin. Moi aussi, je me suis consacrée à
mon frère ; moi aussi, je suis liée par un vœu.

�120

LA V I L L E MO ll TE .
AN N E , avec une tendresse passionnée et inquiète.

La force de ta vie est trop grande pour qu’elle se
consume dans le sacrifice. Tu as besoin de vivre,
chère enfant, besoin de jouir, de mordre les fruits,
d’effeuiller les fleurs! En toi, je sens comme un feu
qui s’embrase. Tout ton sang bat sur ton visage,
d'une façon si étrange... Oh! je ne connaissais pas
encore un battement si violent. Ton cœur, ton cœur...
(Elle lui cherche sur la poitrine la place du cœur, se penche pour
écouter. Et elle prononce d’une voix plus basse, avec une sorte de

Il est terrible, ton cœur! Il semble
convoiter le monde! il est éperdu de désir...

mystère, ces paroles:)

HÉ BÉ.

Oh! Anne...
Elle tremble et se contracte sous les mains de l’aveugle comme sous
une torture lente qui l’énerverait et l’épuiserait.
ANNE.

Ne tremble pas! Je suis pour toi comme une sœur
morte', qui reviendrait. Un temps fut où mon sang
battait aussi de cette façon, où mon désir sans bornes
s’élançait, aussi vers l’immensité de la vie. Je sais ce
que tu rêves, ce que tu souffres et ce que tu attends...
Elle existe, la félicité, elle existe sur la terre; au-dessus
de chaque tête est suspendue l’heure de la félicité. Tu
suis avec dévouement ton frère, qui habite les ruines
et fouille les tombeaux; mais tu ne peux renoncer
à ton heure. Une force impérieuse a surgi du fond
de ton être, tout d’un coup; et il ne t’est plus possible
de l’anéantir. Alors même que tu réussirais à la briser,
mille rejetons repousseraient de ses racines. Il est
inévitable que tu cèdes... (La vierge cache sa face entre les
genoux d'Anne et demeure ainsi, toute tremblante.) Ne tremble
pas! Je suis pour toi comme une sœur morte, qui te
regarde d’outre-vie. Je te parais peut-être comme une
ombre : c’est que je suis dans un autre monde. Tu

�ACTE P R E M IE R .

121

vois ce que je ne vois pas. Je vois ce que tu ne vois
pas. De là vient que tu te sens séparée de moi par
un abîme. Et tu ne peux abandonner ton âme sur la
mienne comme tu abandonnes ta tête sur mes genoux.
Est-ce vrai ? (Elle met sur les cheveux de la vierge penchée
ses mains caressantes ; puis, elle les y plonge.) Que de cheveux !
Que de cheveux! Ils sont doux aux doigts comme
une eau tiède qui coulerait. Que de cheveux! Ils sont
admirables. Si je te les dénouais, ils te vêtiraient
jusqu’aux pieds. Ah! les voici qui se dénouent! (Les
cheveux dénoués s’épandent sur les épaules de la vierge et retombent
jusque sur la robe de l’aveugle, fluides comme une eau copieuse. Les

C’est un torrent. Ils te
couvrent toute. Ils arrivent jusqu’à terre. Ils me cou­
vrent aussi. Que de cheveux! Que de cheveux! Ils ont
un parfum... mille parfums... C’est un torrent plein
de fleurs!... Ah! tu es toute belle, tu possèdes tous les
dons! (Elle se passe les mains sur les tempes, sur les joues, con­

mains d’Anne en suivent les ruisseaux.)

vulsivement, avec un geste d’angoisse : car elle se sent perdue. Sa

Comment pourrait-il renoncer à toi...
celui qui t’aimerait? Comment pourrais-tu rester dans
l’ombre, toi qui es faite pour donner la joie? Une partie
de toi-même dormait dans les profondeurs, et voilà
qu’elle s’est réveillée. Tu te connais maintenant, n’est-il
pas vrai? Quelquefois, j ’ai prêté à ta marche une oreille
attentive. Tu marches comme si tu suivais en toi-même
une mélodie connue... Ah! si ma bouche pouvait te
dire la parole de la félicité ! (La jeune fille sanglote, ensevelie
sous ses cheveux.) Tu pleures? (Entre les cheveux, elle lui
cherche les paupières pour y sentir les larmes.) Tu pleures! tu
pleures! Ah! pitié de nous! (Une pause. — Hébé sanglote,
parole se voile.)

toujours dans la mémo attitude. Anne, inquiète, se tourne vers l’une
des portes. Une vive anxiété se manifeste sur son visage, parce quelle
entend un pas rapide qui monte l’escalier.)

C’est Alexandre!

Hébé se remet brusquement debout, le visage caché par scs cheveux
qui la couvrent toute, frémissante et effarée, dans la zone du soleil.

�LA V I L L E M O R TE.

122

SCÈNE IV
Entre A L E X A N D R E par la première porte à droite, une gerbe
de fleurs sauvages dans les mains, un peu haletant et enflammé. Il
s’arrête à l’aspect de la jeune fille, et son trouble est manifeste.
AN NE, dont la voix est redevenue calme et douce.

D’où viens-tu, Alexandre? Nous t’avons attendu lon­
guement. Hébé regardait par la fenêtre sur la route
d’Argos, pour découvrir ton cheval; mais tu n’appa­
raissais pas. D’où viens-tu?
A L E X A N D R E , parlant d’une voix limpide et assurée, avec des
modulations simples et sobres qui accusent la force d’un sentiment
spontané et profond dans tout ce qu’il dit.

J ’ai chevauché à travers la campagne, à l’aventure.
J'ai traversé l’Inakhos, qui n’a pas une goutte d’eau.
Toute la campagne est couverte de petites fleurs
sauvages qui se meurent, et le chant des alouettes
emplit tout le ciel. Ah! quelle merveille! Je n’avais
jamais entendu un chant si impétueux. Des milliers
d’alouettes, une multitude sans nombre... Elles par­
taient de tous les côtés, s’élançaient vers le ciel avec
une véhémence de frondes, paraissaient folles, se per­
daient dans la lumière et ne réapparaissaient plus,
comme consumées par le chant ou dévorées par le
soleil... Tout à coup, l’une d’elles est tombée aux pieds
de mon cheval, pesante comme une pierre; et elle est
restée là, morte, foudroyée par son ivresse, pour avoir
chanté avec trop de joie. Je l’ai ramassée. La voici.
A N NE, tendant la main pour prendre l’alouette.

Ah! elle est tiède encore! Comme sa gorge est déli­
cate! Tout à l’heure elle chantait... Regardez, Hébé.
(La jeune fille s’approche avec timidité, dans le désordre de ses
cheveux.)

Vous tremblez... Elle a honte de ses cheveux,

�ACTE P R E M I E R .

123

Alexandre. Elle était assise près de moi, tout à l’heure,
quand ils se sont dénoués sous ma main et m’ont
inondée tout d’un coup... Un prodige! Elle doit en
être couverte entièrement. Tu la vois, toi, tu la vois!
Êtes-vous dans le soleil, Hébé? Donne-lui tes fleurs,
Alexandre; donne-lui tes fleurs.
Hébé fait le geste de ramasser ses cheveux et de les tordre vivement
sur sa nuque.
A L E X A N D R E , étonné et perplexe, mais avec un sourire,
s’avance vers la jeune tille.

Acceptez ces fleurs.

(Après avoir en hâte renoué ses che­

veux, la jeune fille tend les mains et découvre son visage où appa­
raissent encore les traces des larmes.) VOUS

avez pleuré.

AN NE.

Elle me lisait l'Antigone. Soudain, la pitié l’a vaincue...
ALEXANDRE.

Vous avez pleuré pour Antigone !
ANNE.

Elle était sur les marches de la terrasse, voyait les
tourbillons de poussière s’élever de l’Agora; et la
pensée de son frère l’angoissait...
ALEXANDRE.

Vous lisiez le récit du gardien... Jamais, n’est-ce
pas? Antigone n’est aussi belle que sous cette tempête
de poussière enflammée, dans la plaine aride, alors
qu’elle hurle sur le cadavre nu de son frère. Les gar­
diens, assis sur la colline contre le vent, pour éviter
l’odeur, attendent, les yeux clos, que soit passée la
tempête aveuglante; mais elle, intrépide au milieu de
la fournaise, recueille à pleines mains la poussière et
la verse sur le cadavre... Ah! c’est toujours ainsi que
je la vois. Quand elle conduit OEdipe par la main ou
quand elle va au supplice, elle a moins de beauté et

�124

LA V IL L E

MORTE.

de grandeur. N’est-il pas vrai? J ’aurais voulu être là,
quand vous lisiez. Je ne vous ai jamais entendue lire.
A N NE.

Pourquoi ne liriez-vous pas encore quelques pages?
H ÉB É .

Je n ’ai plus le livre.
ANNE.

Vous l’avez sans doute laissé sur l’appui de la fenêtre?
H ÉB É .

Je l’ai laissé... je ne sais où.
ALEXANDRE.

Vous me lirez quelque chose, un jour.
HÉBÉ.

Je lirai quand vous voudrez.
ALEXANDRE.

Un jour, je voudrais vous entendre lire l'Électre de
Sophocle, à l’ombre de la Porte des Lions.
ANNE.

Ah! l’invocation à la lumière!
ALEXANDRE.

Un jour, je voudrais vous entendre lire un poème de
moi.
A N NE.

Lequel de tes poèmes?
A L E X A N D R E , incertain.

Lequel?
Une pause. Par la terrasse ouverte arrive une clameur confuse. Hébé
monte rapidement les marches et regarde vers l’Acropole.
H E B E , s’animant.

Ce sont les ouvriers, dans l’Agora. Ils crient d’allé­
gresse. Peut-être ont-ils découvert un sépulcre; peutêtre ont-ils retrouvé les Dynastes... Léonard! Léonard!

�ACTE P R E M I E R .

125

A L E X A N D R E , montant vers elle.

Est-ce que vous voyez Léonard?
H ÉB É .

Non, je ne le vois pas... La poussière cache tout : le
vent est trop fort.... Il doit être là-bas, à genoux, sous
la poussière... Léonard!
ALEXANDRE.

Votre voix ne parvient pas jusqu’à lui. Léonard ne
peut vous entendre.
H ÉBÉ.

Ils ne crient plus. Écoutez !
La masse confuse de ses cheveux se relâche et s’écroule.
ALEXANDRE.

Ils ne crient plus. On ne saisit plus aucun bruit.
Une pause. Tous deux restent quelques instants à côté l’un de l’autre,
muets. Le vent pousse vers Alexandre les cheveux dénoués.
ANNE.

Ce silence est étrange.

(Tous deux descendent les marches,
pensifs. A l’improviste, Hébé sent ses cheveux tirés, et elle jette un
petit cri. L’aveugle se dresse, tremblante. L’alouette morte tombe de
ses genoux.) Alexandre!
A L E X A N D R E , essayant de rire.

Oh! ce n’est rien, Anne. Quelques cheveux d'Hébé se
sont pris au chaton de ma bague et se sont arrachés.
(Se tournant vers Hébé.) Cela VOUS a fait mal?
H ÉBÉ.

A peine.
Elle pose les fleurs sur une marche et tente de contenir ses cheveux,
ALEXANDRE.

Pardonnez-moi. Je ne m’étais pas aperçu...
AN N E , sur un ton simple, en dissimulant.

Ils sont si doux, les cheveux d’Hébé! As-tu senti,
Alexandre? Je voudrais les avoir toujours entre les
doigts, comme une fileuse.
Elle s’approche à tâtons de la jeune fille et s’appuie sur son épaule,
d’un geste caressant.

�LA V I L L E MOR TE .

126

A L E X A N D R E , essayant encore de rire.

Oh ! je n’ai pas osé les toucher. C’est le vent qui les
a poussés vers moi. Mon larcin est involontaire :
quelques fils de soie pour lier ensemble les pages
éparses... ( i l cherche à déprendre les cheveux restés pris au chaton.)
Mais ils sont inextricables. Quels nœuds sait former
le Hasard!
H É B É , tressaillant.

Écoutez!
nouveau.

(Arrive

une

nouvelle clameur.)

Ils crient de

A NNE.

Quelque grande apparition...
ALEXANDRE.

Avez-vous remarqué, Hébé, comme Léonard était
inquiet et anxieux ce matin? Il semblait sortir d’une
fièvre nocturne... Peut-être avait-il été visité en songe
par le « Roi des Hommes » et s’était-il réveillé
avec un grand pressentiment. Est-ce que l’ardeur de
ses yeux ne vous faisait point mal? Moi, je ne pouvais
le regarder sans souffrir. J ’ai pensé longuement à lui,
dans la campagne. J ’espérais qu’il voudrait m’accom­
pagner : il aurait entendu le chant des alouettes, cueilli
des fleurs avec ces doigts qui, depuis trop longtemps,
ne connaissent que les pierres et la poussière. Ah!
oui, voilà trop longtemps qu’il se courbe sur la terre
dure et grise! Fasciné par les sépulcres, il a oublié la
beauté du ciel. Il faut que je l’arrache enfin au maléfice...
H ÉB É .

Vous seul pouvez le faire. Vous savez quel est sur
lui votre pouvoir.
A N NE, à voix basse.

Il est malade, très malade.
Hébé la regarde avec un sursaut d effroi et laisse tomber
la g erbe de fleurs.

�ACTE P R E M I E R .

121

ALEXANDRE.

Il a vraiment l’aspect d’un homme frappé d’un
maléfice, à certaines heures. Cette fois, la terre qu’il
fouille est mauvaise, et je me figure que maintenant
encore doivent en sortir les miasmes des crimes mons­
trueux. La malédiction qui pesa sur ces Atrides fut
si atroce que certainement il doit en subsister quelque
trace redoutable encore dans la poussière foulée par
eux. Je comprends que Léonard, qui vit de la vie
intérieure la plus intense, en soit troublé jusqu’à la
frénésie. Je crains que ces morts, qu’il cherche et
qu’il ne réussit pas à découvrir, ne se soient violem­
ment ranimés en lui, ne respirent en lui du terrible
souffle qui leur a été infusé par Eschyle : énormes
et sanglants comme ils sont apparus dans l’Orestie,
frappés sans trêve par le fer et la torche de leur Destin.
Ah! que de nuits je l’ai vu entrer dans ma chambre et
s’asseoir à côté de ma couche, avec le livre qui lui
ôtait le sommeil! Que de nuits nous avons veillé
ensemble, lisant à haute voix ces grands vers qui le
fatiguaient comme des cris, trop démesurés pour notre
souffle humain! Chaque jour, au contact de la terre
maudite, il doit sentir croître sa fièvre. Toute la vie
idéale dont il s’est nourri doit avoir pris en lui lès
formes et les reliefs de la réalité. J ’imagine qu’à chaque
coup de pioche il doit maintenant trembler de tous
ses membres, anxieux de voir apparaître le vrai visage
d’un Atride, encore intact, avec les signes encore
visibles de la violence soufferte, du meurtre cruel...
H ÉBÉ.

Écoutez! Écoutez!

(On entend une nouvelle clameur, plus

longue. La jeune fille, agitée, impatiente, monte à la terrasse. Elle

Ils So n t m o n t é s s u r
la muraille... Ils crient, ils crient vers moi; ils agitent
regarde vers l’Agora, dans lo grand soleil.)

�128

LA V I L L E M O RT E.

les bras... Regardez! Regardez!

(Anne prend et tient serré 1*

poignet d’Alexandre, toujours arrêtée au pied des marches, convulsée
par l’inquiétude. Hébé s’avance sur la terrasse, se penche à la balus­
trade. Dans les intervalles qui séparent les phrases brèves qu’elle crie,
elle paraît attentive à saisir les signes et les paroles do son frère qui

Léonard! Je vois Léonard!... Il est
là, il est là... Je le vois... Maintenant, il descend par la
Porte des Lions; il se met à courir; il est tout blanc
de poussière... Une grande chose! Une grande appa­
rition!... Léonard!... Ah! il est tombé... Son pied a
glissé contre une roche... Mon Dieu!... Il se relève, il
court... Mon frère!... Le voici, le voici!... Les sépul­
cres... Il a retrouvé les sépulcres... tous les sépulcres.
Dieu soit loué!... Ah! quelle joie, quelle joie!... Mon
frère!... Le voici! Il arrive! (Elle redescend dans la salle,
court vers la porte qu’elle ouvre.) Enfin ! enfin !... Le voici qui
entre, le voici qui monte... Toute la joie, toute la joie !
Mon frère! Mon frère!

s’approche rapidement.)

SCÈNE V
Entre L É O N A R D , blanc de poussière, ruisselant de sueur. Ses
yeux brillent dans son visage presque méconnaissable. L’anxiété
l’empêche de parler; ses mains tremblent, souillées de terre, cou­
vertes d’égratignures sanglantes. Toute la salle est inondée de soleil.
LÉONARD.

L’or, l’or... les cadavres... Une immensité d’or... Les
cadavres tout couverts d’or...
L’anxiété le suffoque. Sa sœur et Alexandre sont près de lui, hale­
tants, pleins de la môme émotion.Anne est debout, seule; appuyée au
bord de la table, elle se penche vers l’arrivant.
H E B E , avec une tendre pitié.

Calme-toi, Léonard, calme-toi; reprends haleine;
repose-toi une minute... As-tu soif? Veux-tu boire?

�ACTE P R E M I E R .

129

LÉONARD.

Oh! oui, donne-moi à boire. Je meurs de soif.
Hébé va vers la table, remplit d’eau un verre et le lui présente.
Il boit avidement, d’un trait.
H É B E , tremblante.

Pauvre frère!
ALEXANDRE.

Assieds-toi, je t’en prie! Repose-toi une minute.
L E O N A R D , touchant l’épaule d’Alexandre.

Ah! pourquoi n’étais-tu pas là? Pourquoi n’étais-tu
pas là? C’est toi qui devais être là, Alexandre! La plus
grande et la plus étrange vision qui ait été jamais
offerte à des yeux mortels : une apparition éblouissante,
une richesse inouïe, une splendeur terrible, soudaine­
ment révélée, comme dans un rêve surhumain... Ce que
j ’ai vu, je ne sais pas le dire. Une succession de sépul­
cres, quinze cadavres intacts, l’un à côté de l’autre,
sur un lit d’or, les visages couverts avec des masques
d’or, les fronts couronnés d’or, les poitrines bardées
d ’or ; et partout, sur leurs personnes, à leurs flancs, à
leurs pieds, partout une profusion de choses d ’or,
innombrables comme les feuilles tombées d’une forêt
fabuleuse ; une magnificence indescriptible, un éblouis­
sement immense, le plus splendide trésor que la mort
ait amassé dans l ’obscurité de la terre depuis des siè­
cles, depuis des millénaires... Non, je ne sais pas dire,
je ne sais pas dire ce que j ’ai vu. Ah! c’est toi qui
devais être là, Alexandre! Toi seul aurais pu dire...
(Il s’arrête un moment, comme oppressé par l’angoisse. Tous ceux

à ses lèvres fébriles.) Pendant une
seconde, mon âme a franchi les siècles et les millé­
naires, a respiré dans la légende épouvantable, a pal­
pité dans l ’horreur de l’antique carnage. Les quinze
cadavres étaient là, avec tous leurs membres, comme
qui écoutent sont suspendus

�130

LA V I L L E M O RT E.

si on les y eût déposés à l’instant même, aussitôt après
le massacre, légèrement brûlés par les bûchers trop
vite éteints : Agamemnon, Eurymédon, Cassandre et
l'escorte royale, ensevelis avec leurs vêtements, avec
leurs armes, avec leurs diadèmes, avec leurs vases,
avec leurs joyaux, avec toutes leurs richesses... Tu te
rappelles, tu te rappelles, Alexandre, ce passage d’Ho­
mère : " Et ils gisaient parmi les vases et les tables
dressées; et toute la salle était souillée de sang. Et
j ’entendais la voix lamentable de la fille de Priam, Cas­
sandre, que la perfide Clytemnestre égorgeait à côté
de moi... » Pendant une seconde, mon âme a vécu de
cette vie immense et violente. Ils étaient là, les égorgés,
le Roi des Rois, la princesse esclave, le cocher et les
compagnons : là, sous mes yeux pour une seconde,
immobiles. Et, comme une vapeur qui s’exhale, comme
une écume qui se détruit, comme une poussière qui
se disperse, comme un je ne sais quoi d’indiciblement
labile et fugace, ils se sont tous évanouis dans leur
silence. Il m ’a paru qu’ils étaient engloutis par ce
silence même, par ce fatal silence qui entourait leur
immobilité rayonnante. Non, je ne sais pas dire ce qui
est advenu. Il n ’est resté sur place qu’un amas de
choses précieuses, un trésor sans pareil, le témoi­
gnage de toute une grandeur ignorée... Tu verras, tu
verras...
ANNE, à voix basse.

Quel rêve !
ALEXANDRE.

Quelle gloire!
LÉONARD.

Tu verras. Les masques d’or... Ah! pourquoi n’étaistu pas là, à mon côté?... Les masques d’or défen­
daient les visages contre le contact de l’air, et par
conséquent les visages devaient être demeurés entiers.

�ACTE P R E M I E R .

131

Un des cadavres surpassait tous les autres en stature
et en majesté, ceint d’une large couronne d’or, avec la
cuirasse, avec le baudrier, avec les jambières d'or,
environné d’épées,de lances, de poignards, découpés,
tout parsemé d’innombrables disques d’or répandus
à pleines mains comme des corolles, plus vénérable
qu’un demi-dieu. Je me suis penché vers lui, tandis qu'il
se désagrégeait dans la lumière, et j ’ai soulevé le masque
pesant... Ah! n’ai-je pas vu réellement le visage d’Aga­
memnon? Celui-ci n’était-il pas le Roi des Rois? Sa
bouche était ouverte, ses paupières étaient ouvertes...
Tu te rappelles, tu te rappelles Homère : i Comme je
gisais mourant,je levai les mains vers mon épée; mais
la femme aux yeux de chien s’éloigna et ne voulut pas
me fermer les paupières et la bouche, au moment où
je descendais à la demeure d’Hadès». Tu te rappelles?
Or la bouche du cadavre était ouverte, les paupières
étaient ouvertes... Il avait le front grand, orné d’une
feuille ronde en or; le nez long et droit; le menton
ovale ; et, lorsque j ’eus enlevé la cuirasse, il me sembla
même que j ’entrevoyais le signe héréditaire de la race
de Pélops « à l’épaule d’ivoire »... Tout s’est évanoui
dans la lumière. Une poignée de cendres et un tas d’or...
A L E X A N D R E , ébloui, étonné.

Tu parles comme quelqu’un qui sortirait d'une hal­
lucination, qui serait en proie au délire. Ce que tu dis
est incroyable... Si tu as vraiment vu ce que tu dis, tu
n’es plus un homme.
LÉONARD.

J ’ai vu, j ’ai vu... Et Cassandre! Comme nous l avons
aimée, la fille de Priam, * la fleur du butin »! Tu te
rappelles? Ah! comme tu l’as aimée, du même amour
q u’Apollon! Muette et sourde sur le char, elle te plai­
sait pour son « aspect de bête sauvage récemment

�132

LA V I L L E

MORTE.

prise », pour le feu delphien qui couvait sous sa
langue sibylline. Plus d’une nuit, ses cris prophé­
tiques m ’ont réveillé... Et elle était là, devant moi,
couchée sur un lit de feuilles d’or, avec des roses et des
papillons d’or innombrables sur son vêtement, le front
ceint d’un diadème, le cou orné de colliers, les doigts
chargés de bagues; et une balance d’or était posée sur
sa poitrine, la balance où se pèsent les destins des
hommes; et une infinité de croix d’or, formées de
quatre feuilles de laurier, l ’environnait; et. ses deux
fils, Télédamos et Pélops, bardés du même métal,
étaient à ses côtés comme deux agneaux innocents...
Voilà comment je l’ai vue. Et je t’ai appelé à grands
cris, tandis qu’elle disparaissait. Et tu n’étais pas là!
Mais tu verras au moins son enveloppe, tu toucheras
sa ceinture vide.
A L E X A N D R E , impatient et agité.

Il faut que je voie, il faut que je coure...
L É O N A R D la retient par la main, poussé par un irrésistible besoin
de parler encore, de communiquer aux autres toute son exaltation
fiévreuse.

Des vases merveilleux, à quatre anses ornées de
petites colombes, semblables à la coupe de Nestor,
dans Homère; de grandes tètes de bœufs toutes en
argent massif, avec les cornes toutes en or; des milliers
de plaques travaillées en forme de fleurs, de feuilles,
d’insectes, de coquillages, de poulpes, de méduses,
d’étoiles; des animaux fantastiques en or, en ivoire,
en cristal; des sphinx, des griffons, des chimères; des
figurines de divinités aux têtes et aux bras chargés
de colombes; de petits temples avec des tours char­
gées de colombes aux ailes ouvertes; des chasses de
lions et de panthères, ciselées sur les lames des
épées et des lances; des peignes d’ivoire, des bra­

�133

ACTE P R E M I E R .

a
rbelets, des agrafes, des sceaux, des sceptres, des
c
caducées...
Tandis qu’il évoque toutes ces splendeurs, Anne se laisse tomber sur un
siège et couvre son visage avec ses mains, penchée, les coudes
appuyés sur ses genoux.
A L E X A N D R E , se dégageant.

Laisse-moi y aller! Laisse-moi y aller!
L E O N A R D , qui se lève fébrilement.

J ’y vais avec toi. Allons.
H ÉBÉ embrasse son frère et le supplie, tandis que ses cheveux
se défont et s’écroulent encore une fois.

Non, non, Léonard! Je t’en prie! Reste ici un moment,
repose-toi un peu, ou du moins reprends haleine! Tu
es trop las, tu es à bout de forces...
ALEXANDRE.

J ’y vais! j ’y vais!
I l sort par la porte de l’escalier.
H EB E, tenant encore son frère dans ses bras
avec la pitié la plus tendre.

Ah! en quel état tu es, pauvre frère, pauvre frère!
Tu es tout ruisselant... Ta sueur s’est mêlée à la pous­
sière... Tu as le visage presque noir... Et tes pauvres
yeux! Comme ils sont enflammés! Tu as les paupières
gonflées et rouges comme si tu avais pleuré une
année entière... Ils te font mal, ces pauvres yeux? A h !
comme ils doivent te faire mal! Je te donnerai une eau
que je connais, pour les laver et les rafraîchir. Reposetoi un peu, dis? Maintenant que ton vœu est accom­
pli, repose-toi... Tu t’es couvert de gloire; tu resplen­
dissais tout à l’heure, quand tu es entré; tu resplen­
dissais de tout cet or... (Elle le couvre presque de ses che­
veux, abandonnée contre la poitrine fraternelle. Infiniment tendre,
elle lui essuie avec ses cheveux le front, les paupières, les joues, le
cou ; elle l’enveloppe toute dans sa douceur. Mais Léonard se raidit et
la repousse presque, avec une extraordinaire expression de douleur et

8

�LA V I L L E

MORTE.

de terreur sur son visage exténué, couvert d'une pâleur mortelle.)

Laisse que je t’essuie, laisse que je t’essuie! Je ne sais
te dire la peine tu me fais... Je ne sais ce que je pour­
rais te donner pour adoucir ta lassitude, pour te calmer
le sang, pour te raviver les joues : je ne sais quel baume,
je ne sais quel breuvage... Ah! que de jours tu es
resté là, contre la terre, dans les fosses, à respirer la
poussière maudite, à te déchirer les mains sur les
cailloux, sans trêve, sans trêve! Pauvres mains! Elles
sont en lambeaux, maculées de sang, avec les ongles
cassés, presque sans chair, sèches comme des sar­
ments... Elles te font mal, ces pauvres mains? Je te
donnerai une pâte que j ’ai, si douce, toute parfumée
de violettes, qui te les guérira bientôt, qui te les fera
blanches comme elles étaient jadis... Je me rappelle :
tu avais les mains si belles et si fines... Comme tu
trembles! Comme tu trembles! (Soudain, Anne lève la tête.)
Tu dois te sentir mourir de fatigue. Tu as tendu ta
vie comme un arc, jusqu’à la briser. Tu n’as pas une
veine qui ne tremble... Tous tes nerfs tremblent
comme des cordes qui se relâchent... Tu souffres, tu
souffres... (Elle semble frappée parle souvenir des paroles d’Anne.
Elle s’arrête avec une expression d’angoisse. Puis, elle prend entre ses
mains la tête de son frère et cherche à le regarder dans les prunelles.)

Tu n’as rien contre moi, n’est-ce pas? Je n’ai rien fait,
n’est-ce pas, qui t’ait chagriné? Dis-le-moi, Léonard !
Dis-le-moi!
L É O N A R D , d’une voix éteinte, en essayant de sourire.

Oh ! non, rien.
HÉBÉ.

Jamais, frère, jamais je ne t’ai aimé comme à cette
heure. Ma tendresse pour toi n’a jamais été aussi pro­
fonde- Tu es ma pensée continuelle; tu es tout pour
mon âme. Emmène moi où tu voudras, dans le désert
le plus stérile, dans la ruine la plus désolée; et, si tu

�ACTE P REM IER.

135

souris, si tu es content, je serai heureuse... Je veux, moi
aussi, rester avec toi au milieu de la poussière ; je veux,
moi aussi, me déchirer les mains sur les cailloux; je
veux, moi aussi, ramasser les ossements des morts;
mais il faut que tu souries, que tu aies le front serein...
Te rappelles-tu? A Syracuse, tu chantais au milieu de
ton travail, et tu paraissais avoir dans l’âme la beauté
de la statue que tu cherchais. Je choisissais pour toi
les oranges les plus douces et je te les apportais; et
tu ne les voulais manger que pelées par mes doigts. Te
rappelles-tu? Quand tu étais fatigué, tu t’endormais
la tète sur mes genoux, à l’ombre des oliviers; et je
veillais sur ton sommeil calme, en pensant à la statue
que tu cherchais. Ah! il y a si longtemps que je ne
t’ai pas regardé dormir! Tu dois avoir un besoin infini
de dormir, de dormir... Tu ne peux plus relever tes pau­
pières... Viens, dans ta chambre. Je veux t’aider. Per­
mets que je sois pour toi comme une mère. Il faut que
tu dormes, que tu dormes d’un sommeil long et pro­
fond ; il faut que tu laisses ton âme s’éclaircir comme
une eau tranquille... Quand tu te réveilleras, tout cet
or que tu as découvert, tu le verras comme au fond
de toi-même. Et je serai encore à ton chevet. Viens,
viens ! (il tâche de se soustraire à cette enveloppante douceur, en
proie à une torture intolérable.) Je ne veux plus te Sentir
trembler ainsi! Viens!
LÉONARD.

Il faut que je retourne là-haut.
HÉBÉ.

Ce n’est pas possible. Il est midi. Regarde! Le soleil
est partout : un soleil qui brûle... N’as-tu pas laissé tes
gardiens là-haut?
LÉONARD.

Il faut que j ’y retourne, il faut que j ’y retourne...

�136

LA V I L L E

MORTE.

HÉBÉ.

Ce n’est pas possible. Tu ne peux y retourner dans
l’état où tu es... Tu tomberais en chemin... Écoute ta
sœur! On croirait que tu vas défaillir... Souffre que je
te conduise.
Elle l’entraîne en lui passant un bras autour du cou et en le couvrant
presque de ses cheveux tièdes. Il est blême et désespéré. Anne se
lève en silence et, penchée vers eux, reste aux écoutes, tandis qu’ils
sortent par la seconde porte à droite. La chambre est inondée de soleil.

SCÈNE VI
AN NE, demeurée

seule, fait quelques pas incertains, accablée
d'une obscure tristesse.

I
A N N E , d'une voix sourde et comme intérieure.

Ils ne m’ont pas adressé une seule parole. Je suis
dans une autre vie... Et tout cet or funèbre... Et cette
pauvre âme tremblante... Et toute cette douce vie qui
brûle dans la belle créature... (ses pieds rencontrent la
gerbe de fleurs tombée des mains de la jeune fille.) Ah ! les fleurs
sauvages qu’il a cueillies pour elle! (Elle se penche,
ramasse toute la gerbe, y plonge son visage et reste muette quelques

Je voudrais pleurer.
Nourrice! Nourrice!

instants.)

(Elle fait encore quelques pas.)

LA N O U R R IC E , accourant par la seconde porte à gauche.

Me voici, je suis là.
A N NE.

Quelle heure est-il?
LA N O U R R IC E .

Midi.
AN NE.

Tiens, prends ces fleurs et mets-les dans un vase.

�ACTE P R E M I E R .

131

LA N O U R R IC E .

Elles sont déjà fanées; elles ne peuvent plus vivre.
A N N E , laissant tomber les fleurs.

Allons...

(Au moment de partir guidée par la nourrice, un

souvenir fait qu’elle

s’arrête

et se retourne.)

Ah! nourrice,

regarde là, sur le plancher...
LA N O U R R IC E , se penchant pour chercher.

Qu’est-ce que tu as perdu?
ANNE.

Cherche... Il y a une alouette morte

�ACTE DEUXIÈME
Une pièce dans l’appartement de Léonard. Le long des murailles qu’en­
lumine une sombre couleur de pourpre, se dressent de grandes armoires
à plusieurs rayons qui contiennent les trésors innombrables trouvés
dans les sépulcres de l’Agora. Les coupes, les pectoraux, les masques,
les diadèmes, los glaives, les haches, les lances, les baudriers, les cein­
tures d’or brillent confusément dans l’ombre. Sur deux tables inclinées
en forme de cercueils, les richesses qui revêtaient les cadavres d’Aga
memnon et de Cassandre ont été disposées de telle sorte que les habil­
lements et les parures dessinent les formes des corps absents. Plusieurs
coffres pleins d’ors, plusieurs vases de cuivre pleins de cendres sont au
pied des deux tables.
Dans la cloison de droite, il y a une porte fermée. Dans le fond, un
balcon ouvert regarde la plaine d’Argos et les montagnes lointaines.
L’heure du crépuscule approche, avec ses lueurs vermeilles.

SCENE P R E M I E R E
H É BÉ ,

debout, est occupée à mettre en ordre les orfèvreries mer­
veilleuses. Elle se penche pour prendre dans les coffres les colliers,
les bracelets, les peignes, les bagues, les disques, les petites idoles;
et elle les dispose sur une des tables, autour du spectre d’or qui figure
vaguement l’antique prophétesse. Des spirales se présentent sous ses
doigts : de ces petites spirales en fil d’or dont on se servait pour retenir
autour du front les boucles tombantes. Curieuse, elle essaie de les
fixer dans ses cheveux. — Derrière la porte, on entend la voix

d 'A L E X A N D R E .
ALEXANDRE.

Léonard, es-tu là?
H E B E , tressaillant, hésitant.

Mon frère est sorti depuis quelques minutes... J ’ignore
où il est allé...
Elle se dirige vers la porte et l’ouvre. Alexandre apparaît sur le seuil,

�ACTE D E U X I È M E .

139

A L E X A N D R E , presque timide.

Ah! vous êtes seule... seule au milieu de l’or...
Je cherchais Léonard.
H ÉB É .

J ’ignore où il est allé... Peut-être est-il descendu à
la fontaine Perseia...
Ils évitent de se regarder.
A L E X A N D R E , faisant un pas pour entrer.

Vous êtes restée à la garde des trésors, Hébé... Que
faisiez-vous?
HÉBÉ.

Je disposais autour de Cassandre ses joyaux. Vous
voyez? Ce coffre en est plein. J ’ai promis à mon frère
que, pour son retour, avant ce soir, tout serait en
ordre...
ALEXANDRE.

Voulez-vous que je vous aide? Il est déjà tard.
HÉBÉ.

Il est déjà tard...
A L E X A N D R E , s’avançant vers la dépouille.

Quelle chose étrange! Il semble que, de cette accu­
mulation d’or, sorte comme une figure indistincte...
Le crépuscule, ou une lampe de nuit, pourrait tromper
les yeux, créer à nouveau la forme entière. Certes,
Léonard connaît cette illusion. Il doit avoir maintes
fois revu l’aspect de la Priamide.
H E B E , avec un soupir.

Oh! à présent, ses yeux semblent ne plus voir que
des fantômes !
A LEXANDRE.

Il ne m’attriste pas moins que vous, Hébé. Je le
cherchais, dans l’espoir que... Depuis quelques jours,
lorsque nous sommes ensemble, il paraît tourmenté

�140

LA V I L L E M O R T E .

continuellement par l’anxiété de me révéler un secret.
Je laisse alors tomber sur nous le silence et j ’attends,
non moins anxieux que lui. Et je crois voir que ses
lèvres se gonflent, qu’elles vont s’ouvrir. Mais il
renonce à parler, reste clos. Et je n’ose l’interroger,
par crainte de lui arracher de force une parole que
son âme ne peut me dire encore. Et nous souffrons
ensemble une souffrance obscure. (Une pause.) A quoi
pensez-vous?
HEB E, chassant loin d’elle sa pensée.

Vous voulez donc m’aider? Mon frère ne tardera pas
à revenir.
Elle se penche sur le coffre. Alexandre la regarde.
ALEXANDRE.

Qu’avez-vous dans les cheveux?
Il s’approche d’elle.
H É B É , confuse.

Ah! les spirales... Je les ai mises pour les essayer...
Je voulais que Léonard les vît ainsi; car il paraît avoir
encore quelque doute sur leur usage antique.
Elle fait un mouvement pour les ôter.
A L E X A N D R E , cherchant à la retenir, avec un geste indécis,
mais sans la toucher.

Non, non. Pourquoi voulez-vous les ôter? Laissez-les
où elles sont!
H E B E , essayant de sourire.

Il faut que je les restitue à la princesse morte, que
vous avez tant aimée...
ALEXANDRE.

Non, non. Gardez-les encore un peu dans votre che­
velure.
En cherchant à empêcher qu’elle ne les ôte, il lui effleure la main. Tous
deux se troublent. Ils se regardent dans les yeux avec une sorte de
violence contenue.

�ACTE D E U X IÈ M E .

141

H E B E , d’une voix faible, en baissant les paupières.

Vous ne m’aidez pas...
Une pause. Tous deux se penchent sur le coffre des ors.
ALEXANDRE.

Regardez l’intaille de cette bague : une femme assise
qui tient trois pavots, et trois figures ambiguës debout
devant elle, et sur sa tête la hache à deux tranchants
et le disque rayonnant du soleil. Regardez cette autre :
une jeune femme assise, qui tend les bras et tourne
la tête en arrière, et devant elle un homme qui tend
aussi les bras. Regardez : la femme a une grande che­
velure.
HÉBÉ.

Elle tourne la tète en arrière...
Une pause. Hébé s’occupe à disposer les ornements autour du fantôme.
Alexandre va sur le balcon et reste quelques instants à regarder la
campagne. Tous deux luttent contre l’angoisse qui les envahit.
ALEXANDRE.

Elle a vraiment l’aspect fébrile que donne la soif à
celui qui en meurt, cette campagne aride. Toutes les
campagnes s’adoucissent et respirent, lorsque la nuit
approche. Mais celle-ci raconte le supplice de sa soif à
la nuit même. Jusqu’au plus tardif crépuscule, on voit
blanchir douloureusement les lits de ses rivières des­
séchées. Les montagnes de là-bas, avec leurs âpres
croupes qui chevauchent, ne ressemblent-elles pas à
un troupeau d’énormes onagres? On sent que là-bas,
derrière le Pontinos, fument les vapeurs du marais
de Lerne. Et là-bas, regardez comme l’Arachné s’en­
flamme! Presque tous les soirs sa cime devient rouge,
en mémoire du feu qui annonça aux veilleurs de
Clytemnestre la chute de Troie. Depuis l’Ida jusqu’à
l ’Arachné, quelle longue théorie de messages ardents!
Nous la relisions hier, cette merveilleuse énumération
de bûchers alpestres allumés par la Victoire... Et,

�142
ine
a
m
t nant, vous pouvez faire couler entre vos doigts la
cendre de celui qui annonça par de tels signaux son
retour! Vous portez dans vos cheveux les ornements
de l’esclave royale qu’il choisit entre les proies de
guerre! (il va de nouveau vers la jeune fille, en la regardant.) Et
tout cela est simple, puisque vous le faites. L’abîme du
temps se comble, entre vous vivante et ces dépouilles
du Roi et de la prophétesse dont vous êtes la gardienne.
Tout cet or semble vous appartenir depuis un temps
immémorial, puisque vous êtes la Beauté et la Poésie;
et tout rentre dans le cercle de votre haleine, tombe
naturellement sous votre empire...

H E B É , pâle et tremblante, adossée à la table des ors.

Ne me parlez pas ainsi !
ALEXANDRE.

Pourquoi ne voulez-vous pas que je vous parle des
vérités que vous avez ouvertes à mon âme? Ne pensezvous pas, Hébé, qu’il est nécessaire de manifester les
vérités intérieures quand elles demandent à être expri­
mées, du moins pour ceux qui sont résolus à vivre
sans languir et sans mentir? Que de fois nous avons
replongé dans le silence les choses inattendues qui
naissaient en nous et montaient à nos lèvres! Je ne
puis me le rappeler sans regret et sans remords. Il me
semble que je les vois onduler sous une eau muette,
comme des choses froides et informes. Et ces choses,
qui sait quelles joies nouvelles, quelles nouvelles dou­
leurs, quelles nouvelles beautés elles auraient pu
engendrer en nous, si elles s’étaient rencontrées dans
les courants de nos voix vivantes ! Ah ! celui qui cache,
qui dissimule, qui étouffe, celui-là ment à la vie ! Pour­
quoi sommes-nous donc restés jusqu’à ce jour sans
nous regarder dans les yeux? Avions-nous peur de lire
dans notre regard quelque honte? Avions-nous peur

�ACTE D EUXIÈME.

143

de reconnaître dans notre aspect ce que déjà nous
savions l’un et l’autre?
HE B E , avec angoisse.

Nous savons aussi qu’il y a des choses qui ne peu­
vent être et ne pourront jamais être.
ALEXANDRE.

Ah! encore une contrainte!
H ÉB É .

Nous savons qu’il y a, pour disjoindre les créa­
tures, des choses plus fortes que la mort. La mort ne
pourrait nous séparer autant que ces choses-là nous
séparent.
ALEXANDRE.

Quelles choses?
H ÉBÉ.

Vous les connaissez. Des choses sacrées.
ALEXANDRE.

Ah ! je voudrais tarir mille vies pour que vos lèvres
pussent boire!
H ÉB É .

Ne me parlez pas ainsi!-. A côté de vous, jointe à
la vôtre, il y a une vie bien plus précieuse que la
mienne, une vie d’une qualité presque divine. Elle est
si profonde que jamais je n’ai pu m’approcher d’elle
sans trembler dans toutes mes veines. Il semble que
rien ne lui est inconnu et que rien ne lui est étranger.
Chaque fois que j ’ai pu me pencher vers elle, j ’ai senti
passer dans sa profondeur je ne sais quelles beautés
mystérieuses qui m’ont exaltée et humiliée tout
ensemble. Et jamais comme sur ces genoux-là je n’avais
pleuré des pleurs qui me fissent tant de bien et tant
de mal.

�144

LA V IL L E

MORTE.

ALEXANDRE.

Vous ne savez pas de quelles stérilités terribles et
imprévues le Temps frappe les plus hautes commu­
nions humaines. Les racines les plus puissantes demeu­
rent enfoncées et nouées sous la terre ; mais leur force
souterraine, devenue inerte, n’engendre plus ni une
feuille ni un fruit. Au contraire, ne sentez-vous pas,
lorsque votre vie est voisine de la mienne, une vibra­
tion occulte qui ressemble à la ferveur du printemps?
Il suffit de votre seule présence pour donner à mon
esprit une fécondité incalculable. Lorsque nous étions
sur la terrasse, l’autre jour, dans ce silence qui suivit
les cris, et tandis que le vent poussait vers moi vos
cheveux, mon âme se dilata en quelques secondes par
delà toute limite, embrassant un nombre infini de
choses nouvelles; et la poussière même des sépulcres
était pour elle un flot de germes qui devaient éclore.
Nous pourrions nous asseoir l’un à côté de l’autre dans
une solitude, loin des chemins des hommes, immobiles
et muets comme les campagnes au matin ; et chaque
souffle du vent nous apporterait une semence merveil­
leuse.
HÉBÉ .

C’est en vous, en vous seul qu’est toute la puissance.
ALEXANDRE.

C’est en vous, en vous seule que sont toutes ces
choses dont les hommes ont le regret, même sans les
avoir jamais possédées. Quand je vous regarde, quand
j’entends le rythme de votre haleine, je sens qu’il y a
d’autres beautés à dévoiler, d’autres biens à conquérir,
et qu’il y a peut-être dans le monde des actions à
accomplir aussi délicieuses que les plus beaux rêves
de la poésie. Je ne saurais vous dire ce que j ’éprouvai,
un jour que j ’étais auprès de vous, à la première

�ACTE D E U X I È M E .

145

a
p
­r ition de l’amour et du désir. Ce fut un sentiment
extraordinaire que je ne puis exprimer sinon par son
analogie avec un réveil de ma lointaine adolescence.
Je me souviens de ce réveil comme d’une nativité
joyeuse, comme d’une aurore où je serais né à une
autre vie infiniment plus pure et plus forte et où se
seraient subitement ouvertes sur ma tête les mains
closes du Destin. Je naviguais pour la première fois
des côtes de la Pouille aux eaux de la Grèce. Et ce
fut dans le golfe de Corinthe, dans la baie de Salone,
à l’ancrage d’Itéa, où je devais aborder pour monter à
Delphes. Vous connaissez ces lieux, vous pèlerine de
toutes les plages consacrées au Mystère et à la Beauté.
H E B E , comme en rêve.

Salone! Je me rappelle : une baie d’azur, tout échan
crée de petites anses secrètes comme des fonds de
coquillages, roses comme des coquillages, vers le
soir... Parmi les montagnes caverneuses, entre les
rochers, sur quelques bandes de terrain fauve,
ondoyaient des épis rares et maigres où s’entremêlaient
des buissons d’herbes aromatiques... Je me rappelle :
un soir, sur une montagne, le chaume s’incendia. Les
flammes légères et serpentines couraient entre les
rochers avec la rapidité des éclairs. Je n’avais jamais
vu un feu si allègre et si mobile. La brise nous appor­
tait le parfum des herbes brûlées. Toute la mer sem­
blait embaumée de menthe sauvage. Des milliers de
faucons effrayés tourbillonnaient sur l’incendie, emplis­
sant de leurs cris tout le ciel...
ALEXANDRE.

Ce fut là, ce fut là. Je m’étais endormi sur le pont,
la face tournée vers les étoiles, dans une nuit d’août. A
l’aube le bruit des chaînes dans les écubiers me réveilla,
lorsque déjà le navire s’était arrêté. Vous savez à quelle

�146

LA V IL L E

MORTE.

distance le Parnasse répand, même aujourd’hui, la
sainteté de son mythe. Vos yeux, ces yeux où ont passé
les plus belles et les plus augustes visions de la terre,
ont bu certainement la lumière idéale qui, les matins
d’été, environne la montagne apollonienne. Couché
encore, je ne voyais que les cimes fabuleuses dans la
muette pâleur du ciel; mais le chant des coqs m’arri­
vait des ports : un chant agile et fier, d’incessants
appels et d’incessantes ripostes qui seuls emplissaient
le silence de l’enceinte sublime. Ah ! jamais, jamais je
n’oublierai les promesses de joie que fit à ma vie nou­
velle, dans ce lieu et dans cette aube, le chant anima­
teur!
H ÉBÉ.

C’est vrai, c’est vrai! Je me rappelle...
ALEXANDRE.

Eh bien! le sentiment extraordinaire de cette aube
lointaine, je l’ai retrouvé à l’heure généreuse où je
découvris la puissance qui est en vous. Vos lèvres
étaient immobiles; mais j ’entendais monter de tout
votre sang un chant qui renouvelait ces anciennes
promesses. Ah! je le savais bien! Je savais que toutes
ces promesses, tôt ou tard, me seraient tenues. Voilà
pourquoi j ’ai attendu avec confiance... Et vous êtes
arrivée comme une messagère; vous êtes apparue
dans mon chemin au moment où je me repliais sur
moi-même, perplexe, assailli d’inquiétude pour le
retard qui se prolongeait. Maintes fois déjà je vous
avais regardée, j ’avais écouté le son de votre voix;
mais, en cet instant, vous m’apparûtes comme une
créature nouvelle se dégageant tout à coup d’un voile
qui la cachait... Maintes fois je vous avais regardée
sans voir, je vous avais écoutée sans entendre. Mais
à présent je vous reconnais ; et vous me rappelez toutes
les promesses de cette aube lointaine. Et je ne

�ACTE D E U X I È M E .

147

re
­cerai à aucune, dussé-je contraindre violemment le
o
n
Destin à me les tenir...
H E B E , se tordant d’angoisse.

Taisez-vous, taisez-vous! Vous parlez comme un
homme enivré...
A L E X A N D R E , sans plus contenir son ardeur.

J ’ai besoin de vous, j ’ai besoin de vous! Si jamais
les formes que j ’ai données à mes pensées vous ont
paru belles, si jamais le langage de ma poésie vous a
paru consolateur, si jamais vous avez reconnu quelque
noblesse à mon intelligence — je vous en prie, je
vous en prie! — veuillez ne pas mal entendre cette
nécessité qui me pousse vers vous. Ma vie, à cette
heure, est comme un fleuve gonflé par les eaux du
printemps et chargé de forêts déracinées, qui fait furie
à son embouchure encombrée et obstruée par l’abon­
dance même qu’il transporte. Et il me semble que vous,
vous seule, pouvez écarter l’obstacle : vous seule, avec
un brin d’herbe, avec la tige d’une fleur dans votre
petite main...
H ÉBÉ.

Oh! non, non. Ce n’est pas moi... Votre rêve vous
aveugle...
ALEXANDRE.

Vous, vous seule! Vous m’appartenez comme si vous
étiez ma créature, façonnée de mes mains, inspirée de
mon souffle. Votre visage est beau en moi comme est
belle en moi une pensée. Lorsque vos paupières bat­
tent, il me semble qu’elles battent comme mon propre
sang et que l’ombre de vos cils touche le fond de mon
cœur...
HÉBÉ.

Taisez-vous! taisez-vous! Je suffoque... Ahl je ne
pourrai plus vivre!

�148

LA V IL L E MORTE
A LEXANDRE.

Vous ne pourrez vivre qu’en moi et par moi, puisque
désormais vous êtes dans ma vie comme votre voix est
dans votre bouche. Combien longtemps je vous ai
attendue! Avec quelle foi je vous ai attendue! Je ne
vous demande pas ce que vous avez fait pendant les
années où nous sommes restés étrangers l’un à l’autre,
cachés l’un à l’autre, invisibles l’un pour l’autre quoique
voisins, quoique respirant sous le même ciel. Je le
sais, je le sais. Vous avez plongé votre âme dans le
Mystère et dans la Beauté, vous avez bu la poésie aux
plus lointaines sources, vous avez rêvé vos rêves à la
splendeur des plus hauts destins révolus. Je sais, je
sais ce que vous avez fait pour qu’un poète enfin
retrouvât présente l’antique âme humaine dans la fraî­
cheur de votre amour.
HÉ B É .

Vous exaltez par votre souffle la plus humble des
créatures. Je n’ai rien été qu’une bonne sœur. J ’ai
porté en tout lieu ma simple tendresse au frère qui
travaillait.
ALEXANDRE.

Mais ne vivait-il pas à côté de la bonne sœur une
autre créature? Elle embuait de son haleine d’or les
médailles de Syracuse, à peine extraites de la glèbe
rude ; et les empreintes immortelles redevenaient splen­
dides sous la tiédeur de ses doigts. Elle s’agenouillait
sur les fosses où gisaient les statues renversées, déli­
vrait leurs visages de la gangue inerte et voyait tout
à coup dans la terre opaque sourire la sérénité d’une
vie divine. A Marathon, sur le champ de la bataille,
elle lisait avec des yeux pleins de larmes les noms des
Athéniens tombés, inscrits sur une colonne héroïque-,
et à Delphes, elle devinait la mélodie du pœan gravé
sur le marbre d’une stèle sacrée. En quelque endroit

�ACTE D E U X I È M E .

149

que subsistât le vestige des grands mythes ou un frag­
ment des images parfaites, elle passait avec sa grâce
animatrice et cheminait à travers les lointains des siè­
cles, aussi légère que celle qui, dans une campagne
semée de ruines, suivrait le chant des rossignols...
H ÉBÉ.

Qui était cette femme? Comment me reconnaîtrais-je
en elle? Pour vous, tout se transfigure! Je fus seule­
ment une aide débile, mais de bonne volonté; et les
joies et les peines de mon frère étaient mes joies et
mes peines. Mon cœur tremblait lorsque tremblait son
cœur...
ALEXANDRE.

Ah! de quel mystère et de quelle beauté n’avez-vous
pas le reflet sur votre personne? Vous aussi, vous
aussi, comme cette Cassandre dont vous recueillez les
cendres et les ors, vous avez mis le pied sur le seuil
de la Porte Scée. A travers les couches superposées
des sept villes, vos yeux ont reconnu les signes de l’in­
cendie fatal prophétisé par la voix infatigable de celle
qui, là, dans votre ombre, se tait maintenant. L’erreur
du temps n’a-t-elle pas disparu pour vous? Les loin­
tains des siècles ne sont-ils pas abolis pour vous? Il
était nécessaire qu’enfin, dans une créature vivante et
aimée, je retrouvasse cette unité de la vie à laquelle
tend l’effort de mon art. Vous seule possédez le secret
divin. Lorsque votre main prend le diadème qui ornait
le front de la prophétesse, il semble que ce geste
évoque l’âme antique; et une résurrection idéale
magnifie un acte si simple. Il y a en vous une puis­
sance évocatrice que vous ignorez vous-mème. Le plus
simple de vos actes suffit pour me révéler une vérité
inconnue. Et l’amour est comme l’intelligence : il res­
plendit en proportion des vérités qu’il découvre. Ditesmoi, dites-moi : y a-t-il une chose qui vous paraisse

�150

LA V IL L E MORTE.

plus sacrée, plus digne d’être conservée et exaltée
par-dessus tout obstacle et contre toute prohibition?
H E B É , à bout de forces.

Hélas!... Vous êtes ivre de vous-même. Ce que vous
croyez voir en moi n’est que dans vos pupilles. Votre
parole crée de rien l’image que vous voulez aimer.
C’est en vous, en vous seul qu’est toute la puissance.
A LEX A N D R E^

Qu’importe? Toute la puissance qui est en moi res­
terait prisonnière et se perdrait en mille tourbillons
intérieurs, si la divine volupté qui est en vous ne
l’attirait et ne l’excitait à se manifester par des formes
et des mouvements de joie. C’est la joie, la joie que je
vous demande! L’autre jour, quand je vous ai donné
les fleurs, votre visage conservait la trace des larmes;
mais autour de vous, dans le soleil, tous vos cheveux
impatients respiraient la joie. Il est nécessaire que je
sois libre et heureux dans la vérité de votre amour,
pour qu’enfin je trouve la parole attendue par plu­
sieurs. J ’ai besoin de vous, j ’ai besoin de vous.
H E B E , recueillant ses forces.

Eli bien! dites : que voulez-vous faire?... Que voulezvous faire de moi, des créatures que j ’aime et que
vous aimez? Dites!
Une pause.
ALEXANDRE.

Laissez le destin s’accomplir...
HEBÉ.

Mais la douleur? Ne sentez-vous pas qu’une nuée
de douleur est sur nos têtes et s’alourdit et nous
opprime? Ne sentez-vous pas que de chères âmes voi­
sines souffrent, parce qu’elles pressentent une faute
ou craignent un désastre dont elles ne savent pas
se préserver? Tout à l'heure, vous avez rappelé mes

�151

ACTE D E U X I È M E .

larmes... Ah! si je pouvais vous dire quels furent alors
ma pitié et mon effroi! Elle savait, elle savait, .l'ai
senti qu'elle savait. Ses mains si vivantes — ah! trop
vivantes! — me fouillaient l ’âme comme on fouille un
vêtement, jusque dans les replis les plus cachés. Sup­
plice indicible! Mon secret était entre ses mains, et
elle l’effeuillait comme on effeuille une rose cueillie.
Et pourtant, je sentais en elle je ne sais quelle douceur
qui se mêlait à sa désespérance; et il me semblait
que tour à tour son cœur se serrait comme un nœud
et s’ouvrait comme un calice, et qu’elle voulait renoncer
à vivre, et qu’elle se soulevait éperdument vers la vie...
Une pause.
A L E X A N D R E , avec hésitation.

Croyez-vous qu’elle est certaine?
HÉBÉ.

Elle est certaine. (Une pause.) Et lui? Ne croyez-vous
pas qu’il ait aussi un soupçon?
ALEXANDRE.

Oh! non, il ne soupçonne rien. J ’en suis sûr...
H ÉBÉ.

Mais son changement étrange, mais sa tristesse
secrète et presque sauvage, mais son attitude envers
moi... Par moments, il fixe sur moi un regard intolé­
rable. Quand je m’approche de lui, quand je lui prends
les mains, il me semble par moments qu’une répulsion
violente s’élève contre moi de tout son être...
ALEXANDRE.

Vous vous trompez. Il ne soupçonne rien. Mais son
mal l’agite étrangement.
H ÉBÉ.

Son mal ! Vous aussi vous croyez qu’il est vraiment
malade?

�152

LA V I L L E

MORTE.

ALEXANDRE.

Ses nerfs sont brisés par une tension trop longue
et trop forte. D’obscures imaginations doivent tour­
menter son esprit exténué. Certainement il y a en lui
quelque chose d ’inexplicable... Mais il me parlera; il
me dévoilera le fantôme qui le poursuit, me confes­
sera sa terreur. Ce n’est pas impunément qu’un homme
ouvre les tombeaux et regarde le visage des morts;
et de quels morts ! (Une pause.) Il me parlera. Hier soir,
il était sur le point de me parler... J ’irai le trouver ce
soir. Ne savez-vous pas où il est?
HÉBÉ.

Non. Peut-être à la fontaine Perseia. C’est le lieu
qu’il préfère, quand il désire être seul... Ah ! l’eau ! l’eau !
Qu’y a-t-il au monde de plus doux que l’eau ! Ici, tout
est desséché; la soif est partout... La fontaine est
l’unique refuge : on y entend un murmure qui assou­
pit les pensées. (Elle s’éloigne de la table des ors et se dirige
vers la fenêtre, avec une lenteur où il y a de l’abandon.) L’eau !
Depuis combien de temps n’ai-je pas vu un grand
fleuve courir sur une prairie verte, un lac dans une
couronne de bois, une cascade plus blanche que la
neige...
A L E X A N D R E , l’arrêtant tout à. coup au passage et lui prenant
les mains, pâle de désir.

Ah ! belle, belle, et douce vraiment, et fraîche vrai­
ment comme une eau qui coule, comme une source
qui désaltère... Toute votre beauté, ah! il me semble
que toute votre beauté se répand sur mes sens comme
une eau vive, comme une eau qui palpite, qui
tremble...
H E B E , défaillante.

Laissez-moi, laissez-moi, Alexandre!

�ACTE DEUXIÈME.

153

A L E X A N D R E , comme enivré.

Je sens l’amour dans toutes vos veines, je le sens
dans tous vos cheveux, je le sens qui monte, qui monte,
je le vois sourdre de dessous vos paupières... Sous
vos paupières, je sens comme l’arôme des larmes... Tout
votre visage pâlit au dedans de moi-même... Vous êtes
toute en moi comme un breuvage que j ’aurais bu...
Il tend ses lèvres vers les lèvres de la vierge. Elle fait un bond en
arrière, éperdue, réprimant mal uu cri. Ils restent l’un en face de
l’autre, haletants, incapables de parler.
H É B É , tressaillant.

Écoutez!
ALEXANDRE.

Quoi?
HÉBÉ.

Cette

V o i x . . . (Pendant quelques instants ils sont tous les deux

aux écoutes.) C’est sa voix, sa
oui, elle vous cherche.

voix!

Elle vous cherche;

ALEXANDRE.

Ne craignez rien.
H ÉBÉ .

Elle sait tout. Elle comprend tout. Il est impossible
de lui rien cacher... A peine arrivée ici, elle entendra
du seuil battre nos veines. Il est impossible de lui
rien cacher...
A L E X A N D R E , avec tristesse.

Il ne faut rien cacher à l’âme qui est digne de rece­
voir la vérité.
HÉBÉ.

Mais la douleur...
A L E X A N D R E , avec une tristesse plus profonde.

Elle est l’esclave de la douleur; et il ne nous est pas
donné de rien faire pour l’en délivrer. Elle est dans une
autre vie.
9.

�154

LA V I L L E

MORTE.

H ÉBÉ,

Dans une autre vie!
Elle penche la tête et se dirige vers la porte.

SCÈNE II
ANNE,

guidée par LA N O U RRIC E, apparait sur le seuil. Tout

son aspect exprime une douleur extraordinairement calme.
ANNE.

Hébé!
H E B E , la prenant par la main.

Me voici, je suis là.
A N NE.

Va, va, nourrice.

(La nourrice disparait. La jeune fille conduit

l’aveugle vers Alexandre.)

Alexandre !
ALEXANDRE.

Me voici, Anne!
L’aveugle tend vers lai une main qu'il prend. Et, pendant quelques
instants, elle reste ainsi entre eux, silencieuse. Ensuite, elle se détache
de lui et attire à elle Hébé.
A N NE.

Donnez-moi un baiser, Hébé. (Elle la baise sur la bouche.)
Il me semble que vous êtes restée loin de moi pendant
un temps infini... Qu’avez-vous fait? (La jeune fille, frappée,
hésite à répondre.) Qu’avez-vous fait?
H E B E , d'une voix mal assurée.

Je suis restée ici presque tout le jour, à aider mon
frère.
Alexandre sort sur le balcon et, appuyé à la balustrade,
il regarde la campagne.
A NNE.

C’est ici la chambre des ors?

�ACTE

DEUXIÈME.

155

H ÉBÉ.

Oui, c’est la chambre des ors.
AN NE.

Et des cendres?
H ÉB É .

Et des cendres.
ANNE.

Où sont les cendres?
HÉBÉ.

Là, dans les vases de cuivre.
ANNE.

Conduisez-moi. Je voudrais les toucher.
H E B E , la conduisant près des vases funéraires.

Elles sont devant vous. Ici, les cendres de Cassandre;
là, les cendres du Roi.
A N NE, à voix basse.

Cassandre! Elle aussi, elle voyait... Elle voyait sans
cesse autour d’elle le malheur et la mort... (Elle se penche
sur le vase et prend une poignée de cendres qu’elle fait couler entre
ses doigts.) Comme ses cendres sont douces! Elles cou­
lent entre les doigts comme le sable de la mer... Hier,
tu as lu les paroles qu’elle prononce, Alexandre. Parmi
tant de cris terribles, il y avait aussi quelques soupirs
infiniment doux et tristes. Les vieillards la compa­
raient au « fauve rossignol ». Que disaient donc ses
paroles, quand elle se rappelait son beau fleuve asia­
tique? et quand les vieillards l’interrogeaient sur
l’amour du dieu? Est-ce que tu les as dans la mémoire?
HÉBÉ.

Il ne vous a pas entendue, Anne.
A NNE.

Il ne m’a pas entendue ?

�156

LA V I L L E

MORTE.

H ÉB É .

Il est sur le balcon.
A NNE.

Ah! il est sur le balcon...
H E B E , se tournant vers le balcon.

Il regarde le coucher du soleil. Un coucher merveil­
leux. Derrière l’Artémision, tout le ciel est en flammes.
La cime de l’Arachné brûle comme une torche. Le
reflet rouge arrive jusqu’ici, frappe sur l’or.
A N NE.

Conduisez-moi près de l’or.
H E B E , la conduisant vers une table.

Voici la dépouille de Cassandre.
A N N E , touchant légèrement.

Son masque est là?
H É B É , dirigeant les mains de l'aveugle.

Le voici.
AN NE, palpant le masque d’or.

Comme sa bouche est grande! Le travail horrible de
la divination l’avait dilatée. Elle criait, implorait, se
lamentait sans trêve. Imaginez-vous sa bouche dans le
silence? Comment pouvait-elle être dans le silence, la
forme de ses lèvres douloureuses? Quelle stupeur,
quand elle se tait, quand l’Esprit lui concède une pause
entre deux vociférations! Ce soir, Hébé, vous me relirez
le dialogue entre les vieillards et elle. Est-ce que vous
avez dans la mémoire ses paroles, quand elle parle du
dieu qui l’aimait, et que les vieillards lui demandent
si elle a cédé au lutteur? Elle m’apparaît toute rouge
de honte, à ce moment-là... « Je promis, dit-elle, je
promis... » Est-ce que vous avez ses paroles dans la
mémoire?

�ACTE D E U X IÈ M E .

157

HEBE, de plus en plus troublée.

Non. Ce soir, Anne, je vous lirai...
AN NE.

« Je promis, mais je ne tins pas ma promesse », ditelle. Elle trompa le dieu, qui se vengea. Personne
désormais ne la crut. Elle était seule, au sommet d’une
tour, avec Sa vérité. (Une pause. Elle continue à palper la
dépouille). Vous aussi, comme Alexandre, vous aimez ce
• fauve rossignol »?
H ÉBÉ.

Son destin est atroce. Elle est une martyre.
ANNE.

Elle était très belle; elle était « belle comme Aphro­
dite ». Léonard a vu son visage sous le masque d’or 1
C’est étrange : il me semble que je l’ai vu aussi... De
quelle couleur pensez-vous qu’étaient ses yeux?
H ÉB É .

Noirs, peut-être.
ANNE.

Non, ils n’étaient pas noirs, mais ils le paraissaient,
parce que, dans l’ardeur fatidique, les pupilles se dila­
taient au point de dévorer les iris. Je crois que, dans
le repos, lorsqu’elle essuyait l’écume de ses lèvres
livides, elle avait les yeux doux et tristes comme deux
violettes. Ainsi devaient-ils être avant de se fermer
pour toujours. Vous rappelez-vous, Hébé, ses dernières
paroles? Est-ce que vous les avez dans la mémoire?
HÉBÉ.

Ce soir, Anne, je vous lirai...
AN NE.

Elle parle d’une ombre qui passe sur toutes les
choses et d ’une éponge humide qui efface tous les
vestiges, n’est-ce pas? « Et cela, dit-elle, est ce sur

�158

LA V I L L E M O RT E.

quoi je gémis plus que sur tout le reste. » Telles sont
ses dernières paroles. (Une pause. Elle tient entre ses mains
une balance d’or.) Ecoutez!
H ÉB È .

Ce sont les faucons de la montagne Eubœa qui crient.
AN NE.

Comme ils crient, ce soir!
H ÉB É .

Ils crient plus fort, lorsque l’air est embrasé.
ANNE.

Pourquoi crient-ils? Je voudrais comprendre les voix
des oiseaux, comme la Divinatrice. Je ne connaissais
pas cet épisode de son enfance, que m’a raconté
Alexandre. On la laissa une nuit dans le temple
d’Apollon; et, au matin, on la retrouva étendue sur le
marbre, enveloppée dans les anneaux d’un serpent qui
lui léchait les oreilles. Depuis lors, elle comprit toutes
les voix éparses dans l’air. Elle comprendrait mainte­
nant les cris des faucons...
H E B E , s’oubliant presque.

Des cris de joie, des cris de joie! Si vous voyiez
quelles belles et fières créatures ! Ils sont gorgés de
vie. Ils sont tout armés de vie. Ils ont les couleurs de
la roche : les ailes brunes, le corps rougeâtre, la poi­
trine blanche, la tête grise. Rien n’est plus gracieux et
plus féroce que leur tête grise, où les yeux noirs bril­
lent au milieu d’un petit cercle jaune. Avant-hier,
comme je les regardais dans le ciel, un des gardiens
frappa l’un d’eux en pleine poitrine, d’un coup de
fusil. L’oiseau tomba presque à mes pieds, et, comme
je me baissais pour le ramasser, il essaya, quoique
blessé à mort, de se jeter sur ma main. Le sang le suf­
foquait et ruisselait de son bec; une espèce de sanglot

�159

ACTE D E U X I È M E .

le secouait, tandis que les gouttes rouges tombaient
une à une. Les yeux s’alanguirent, les serres se contrac­
tèrent, la petite tète s’inclina sur la poitrine. Encore
un sanglot vermeil. Ce fut le dernier. Il ne me resta
dans la main qu’une sorte de haillon... Et, quelques
secondes auparavant, une vie si libre et si violente
avait palpité dans le ciel!
A N NE.

Comme vous parlez de la vie et comme vous parlez
de la mort! (Une pause.) Alexandre est toujours sur le
balcon?
H ÉBÉ.

Oui.
ANNE.

Que fait-il?
HÉBÉ.

Il regarde au loin.
Une pause.
ANNE.

Quel est cet objet que j ’ai entre les doigts?
H ÉBÉ.

Une balance.
AN N E .

Ah! une balance! (Elle touche les deux plateaux.) Elle était
posée sur la poitrine de la princesse morte?
H ÉBÉ.

Oui, sur sa poitrine.
A N NE.

Pour peser les destins! Mais elle n’est pas juste,
n’est-ce pas? Non, elle n’est pas juste. Il me semble
qu’elle penche d’un côté.
H ÉB É .

Elle penche. Il manque d’un côté l’un des rubans
d’or qui soutenaient le plateau.

�LA V IL L E

160

MOItTE.

ANNE.

De quel côté?
A L E X A N D R E , rentrant du balcon.

Voici Léonard qui revient.
B L A N C H E M A R IE .

D’où?
ALEXANDRE.

De la fontaine Perseia.
A N N E , déposant la balance.

Voulez-vous que nous descendions à la fontaine,
Hébé? Voulez-vous m ’y conduire? Nous nous assoirons
un peu sur la pierre, près de la source, pour respirer
ce parfum de la menthe et des myrtes qui fait tant de
bien.
H ÉB É .

Je suis à vous, Anne. Voici mon bras.

SCÈNE I I I
Entre L É O N A R D , qui promène sur tous les assistants un
regard lucide et inquiet. Son aspect exprime une inquiétude incessante
et l’effort pénible d’une contrainte intérieure.
LÉONARD.

Ah! vous ôtes ici, Anne...
Il s’approche de l’aveugle avec un geste affectueux.
ANNE.

Vous revenez de la fontaine?
LÉON ARD .

Oui, je reviens de là-bas... Je vais là-bas presque tous
les jours, au coucher du soleil. C’est l’heure où le
parfum des myrtes devient aussi fort que l’encens et

�ACTE D E U X I È M E .

161

donne une sorte de stupeur... Il est très fort ce soir :
c’est comme s’il flottait sur l’eau. En buvant, il m’a
semblé que je sentais dans l’eau la saveur de l’huile
essentielle...
A N NE.

Vous avez entendu, Hébé?
H ÉB É .

Vous plaît-il de venir, Anne? Voici mon bras.
ANNE,

p r e n a n t le b r a s d e s o n g u i d e .

Nous descendons à la fontaine... Le soleil est-il
déjà couché, Alexandre?
A L E X A N D R E , au seuil du balcon.

Oui, couché.
A N NE.

Il ne fait plus jour?
ALEXANDRE.

Il y a encore un peu de lumière.
A N NE.

C’est pour cela que les faucons crient.
ALEXANDRE.

Ils crient très tard, jusqu’aux premières étoiles.
ANNE.

Adieu.
Elle sort avec la jeune fille.

SCÈNE IV
A L E X A N D R E reste près du balcon, adossé à l’un dos cham­
branles, regardant toujours la campagne. L É O N A R D suit des
yeux, jusqu’au delà du seuil, sa sœur qui conduit l’aveugle.
ALEXANDRE.

Quel est ce feu, là-bas, sur la cime de Larisset
Regarde! Un, deux, trois feux... Un autre feu encore,

�162

LA V I L L E M O RT E.

sous le Lycon. Tu vois? Tu vois les colonnes de fumée?
Elles paraissent immobiles. Pas un souffle. Quelle paix
infinie! C’est un des soirs les plus beaux et les plus
solennels que j ’aie jamais vus. (Léonard s’approche de son
ami, lui pose une main sur l’épaule avec un geste fraternel, et il demeure

Regarde la couleur et le profil des montagnes
sur le ciel! Chaque fois que je les regarde, le soir, je
fais un acte spontané d’adoration à leur divinité. En
nulle terre comme en celle-ci on ne sent ce qu’a de
divin l’aspect des montagnes lointaines. N’est-il pas
vrai?
silencieux.)

L É O N A R D , d’une voix troublée.

Oui, c’est vrai. Il faut prier les montagnes : elles
sont pures.
ALEXANDRE.

Comme elles sont pures, ce soir! On les croirait
faites de saphir. L’Arachné seul rougeoie encore : sa
cime est toujours la dernière à s’éteindre. Mais ces
feux? Ils se multiplient, se propagent depuis le haut
des collines jusqu’à la plaine... Regarde : sous Larisse,
il y en a une couronne. C’est étrange, que les colonnes
de fumée soient si blanches. On les croirait illuminées
par une autre lumière, par une lune invisible. N’est-il
pas vrai? Et elles sont religieuses : elles emportent
peut-être les implorations des hommes.
LÉON ARD .

Peut-être. Les hommes implorent l’eau pour la terre
qui a soif.
ALEXANDRE.

Elle est terrible, cette soif.

(Une pause. Léonard s’éloigne,

fait quelques pas dans la pièce où l'ombre commence à s’épaissir autour
des trésors qui luisent confusément. Il est incapable de contenir son
agitation intérieure. Il s’approche do la table où gît la dépouille de

Ah ! tu regardes
si les joyaux de Cassandre sont bien disposés... Ta

Cassandre. Son ami le suit d’un regard anxieux.)

�ACTE D E U X I E M E .

163

sœur était occupée à les mettre en ordre, quand je suis
venu. Je voulais l’aider; mais ensuite... nous avons
parlé... et l’heure a passé comme un éclair... Nous
avons parlé de toi aussi, Léonard.
L É O N A R D , agité.

De moi?
ALEXANDRE.

Oui, de toi, de ton secret...
L É O N A R D , pâlissant.

De mon secret?
A L E X A N D R E , s’approchant et lui prenant la main
avec une tendresse grave.

Qu’est-ce que tu as? Dis-moi, qu’est-ce que tu as?
Pourquoi trembles-tu ainsi?
LÉONARD.

Je ne sais pourquoi je tremble...
ALEXANDRE.

Je ne suis donc plus le frère de ton âme? Depuis
tant et tant de jours j ’attends que tu me parles, que
tu me confesses ta peine... Tu n’as donc plus confiance
en moi? Je ne suis donc plus pour toi celui qui com­
prend tout et à qui l’on peut tout dire?
L É O N A R D , réprimant l’angoisse qui le serre à la gorge.

Oui, oui, tu l’es toujours, Alexandre... Que ne te
dois-je pas? Qu’étais-je avant de te connaître, avant de
communier avec ton âme? Qu’étais-je? Ah! je te dois
tout : la révélation de la vie... Tu m’as fait vivre de ta
flamme ; tu as fait vivre autour de moi toutes les choses
qui auparavant étaient mortes... Ah! q ue serait pour
moi tout cet or, si je ne t’avais pas connu? Un métal
inerte. Et toi, toi seul m’as fait digne d’assister à un
tel prodige...
ALEXANDRE.

Et maintenant? Ne puis-je rien faire pour ton mal?

�164

LA V I L L E

MORTE.

L É O N A R D , égaré.

Je ne sais ce que j ’ai... Je ne sais quel est le mal
dont je souffre...
ALEXANDRE.

Pauvre ami! Depuis deux ans déjà, depuis deux
longues années, tu es ici, dans ce pays de soif, au pied
de cette montagne nue, enfermé dans la fascination de la
ville morte, à creuser la terre, à creuser la terre, avec
ces épouvantables fantômes toujours dressés devant
tes yeux parmi la poussière ardente... Comment tes
forces ne se sont-elles pas brisées dès avant aujourd’hui ?
Pendant deux ans, courbé sous l’horreur du plus tra­
gique destin qui ait jamais dévoré une race humaine,
tu as respiré les miasmes homicides des sépulcres.
Comment as-tu résisté si longtemps? Comment n’as-tu
pas eu peur de la démence? Tu ressembles à un homme
empoisonné; et quelquefois je t’ai vu les yeux d’un fré­
nétique...
LÉONARD.

Oui, oui, c’est vrai : je suis empoisonné...
ALEXANDRE.

Pourquoi ne voulais-tu pas m’écouter? Quand tu
m ’as appelé, quand je suis venu ici, tu étais déjà pris
de cette fièvre pernicieuse... J ’ai pressenti le péril... Et
je voulais t’arracher à ton idée fixe, je voulais t’em­
mener ailleurs, interrompre ce labeur atroce. Tu ne
te souviens pas? Nous aurions passé le printemps à
Jacinthe, sur la mer, pas très loin... Mais ton obstina­
tion fut invincible : le maléfice t’avait saisi. Mainte­
nant, il faut partir sans retard; il faut aller vers les
eaux, vers les bois, vers les terres vertes... Il faut que
tu te couches sur une belle terre verte, que tu dormes
tes sommeils enfoncé dans l’herbe, que tu sentes entrer
en toi peu à peu les pensées nouvelles...

�ACTE D E U X I È M E .

\
G5

LÉONARD.

Oui, oui, tu as raison : il faut partir, il faut s’en
aller loin... Où?... Et elle aussi, ma sœur Hébé, elle
aussi... elle viendrait... avec nous.
A L E X A N D R E , assombri, hésitant.

Elle aussi... Sois sûr qu’elle aussi est oppressée,
qu’elle aussi a besoin de respirer, de vivre... Elle s’af­
flige pour toi, elle pleure pour toi...
LÉONARD.

Elle pleure? Elle pleure?
ALEXANDRE.

Elle craint que tu ne l’aimes plus, que tu n’aies plus
pour elle la tendresse de jadis...
L É O N A R D , blême et accablé.

La tendresse de jadis?... Elle pleure? Elle pleure?
A L E X A N D R E , lui prenant do nouveau les mains avec une sorie
de violence.

Mais qu’as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?
L E O N A R D , avec un transport de désespoir.

Ah! si tu pouvais me sauver!
ALEXANDRE.

Je dois, je veux te sauver, Léonard.
LÉON A RD .

Tu ne peux pas, tu ne peux pas! Je suis perdu! (il
fait quelques pas à travers la chambre, affolé ; il va près du balcon ; il
va près de la porto, qu’il forme. Il revient vers Alexandre en chancelant,

Comment te dire !
Comment te dire!... Ah ! c’est horrible!

comme un homme saisi d’un délire soudain.)

A L E X A N D R E , frappé par l’acte et par les paroles.

Léonard!
L E O N A R D . Il se laisse tomber sur un siège et serre ses tempes
dans ses paumes.

C’est horrible...

�106

LA V I L L E

MORTE.

A L E X A N D R E , lui prenant les mains encore une fois et se penchant
vers son visage, dans l'ombre.

Mais parle, parle donc! Ne vois-tu pas que tu me
tortures le cœur?
LÉONARD.

Oui, je parlerai, je te dirai... Mais ne me regarde
pas de si près, ne me tiens pas les mains... Assieds-toi
là... Attends... attends qu’il y ait plus d’ombre... Je te
dirai... Il faut que je te dise... à toi... à toi seul... C’est
horrible!
A L E X A N D R E s’assoit en s’écartant un peu, et il baisse la voix,
oppressé par l’anxiété.

Voilà; je m’assois, ici... J ’attends... j ’attends... Tu es
dans l’ombre... Je ne te vois presque plus... Parle!
LÉONARD.

Comment dire?... (Une pause. Ils

sont l’un vis-à-vis de l’autre,
dans l’ombre qu'anime le reflet des ors. Quand Léonard se reprend à
parler, sa voix est rauque et entrecoupée. Alexandre l'écoute, immobile,

Ah ! tu la
connais... Tu sais quelle douce, quelle tendre, quelle
pure créature est... ma sœur... Tu sais, tu sais ce
q u’elle fut pour moi durant les années de solitude et
de travail.,. Elle a été le parfum de ma vie, le repos et
la fraîcheur, le conseil et le réconfort, et le rêve, et
la poésie, et tout... Tu sais... (une pause.) Quelles autres
joies ma jeunesse a-t-elle connues? Quelle autre femme
s’est présentée sur mon chemin? Aucune. Mon sang
coulait sans trouble... J ’ai vécu comme dans un vœu :
j ’ai tremblé seulement pour la beauté des statues que
j ’ai désensevelies... Notre vie a toujours été pure
comme une prière, dans la solitude... Ah! la soli­
tude!... Que de temps, que de temps nous avons vécu
l’un à côté de l’autre, frère et sœur, seuls, seuls et
heureux, comme deux enfants... J ’ai mangé les fruits
comme si tout son être se contractait de douleur,)

�ACTE D E U X I È M E .

16'

qui portaient l’empreinte de ses dents blanches, et
j ’ai bu l’eau des sources dans le creux de sa petite
main. (Une pause.) Seuls, toujours seuls, dans les mai­
sons pleines de lumière!... Or, imagine un homme
qui boirait inconsciemment un toxique, un philtre,
quelque chose d’impur qui lui empoisonnerait le sang,
qui lui contaminerait la pensée : et cela, sans y prendre
garde, tandis que sa respiration est calme, tandis que
son âme est en paix... Imagine cette incroyable
cruauté du sort! Tu es dans une heure commune de
ton existence, dans une heure semblable à tant d’au­
tres; c’est un jour d’hiver, lucide et limpide comme le
diamant : tout est clair, tout est visible, de près, de
loin. Tu reviens de ton travail; ton attention se relâche;
tu ne découvres rien de singulier, ni en toi ni dans les
choses : ta respiration est calme, ton âme est en paix;
ta vie coule comme hier avec sa continuité paisible, du
passé vers l’avenir... Tu rentres dans ta maison qui,
comme hier, est pleine de lumière et de silence; tu
ouvres une porte; tu entres dans une chambre... et tu
la vois, elle, ta compagne innocente, tu la vois endormie
devant le foyer, toute colorée par la flamme, avec ses
petits pieds nus exposés à la chaleur. Tu la regardes,
et tu souris. Et, pendant que tu souris, une pensée
subite et involontaire te traverse l’esprit : une pensée
trouble contre laquelle tout ton être a un frémissement
de répugnance... Mais en vain, en vain! La pensée
persiste, acquiert de la force, devient monstrueuse,
se fait dominatrice... Oh! est-ce possible, cela?... Elle
s'empare de toi, se mêle à ton sang, t’envahit tous les
sens. Et tu es sa proie, sa proie misérable et trem­
blante; et toute ton âme, ton âme pure, est infectée;
et tout devient en toi souillure et contamination... Oh!
est-ce croyable, cela? (Il se dresse, parce qu’il a entendu
Alexandre tressaillir dans l’ombre. Tout son corps est secoué par un

�168

LA V IL L E MORTE.

frisson pareil à celui de la fièvre. I l fait quelques pas vers le balcon, puis
revient s'asseoir. Alexandre a les yeux grands ouverts et fixés sur lui.)

Maintenant, imagine ma vie dans cette maison, avec
elle et avec le monstre... Ici, dans la maison pleine de
lumière ou pleine de ténèbres, moi seul avec elle seule !...
Une lutte désespérée et secrète, sans trêve, sans refuge,
le jour et la nuit, à toute heure et à tout instant,
d’autant plus atroce que s’inclinait davantage sur mon
mal la pitié inconsciente de la pauvre créature... Rien
ne servait : ni le travail presque furieux, ni la fatigue
presque bestiale, ni la stupeur que me donnaient le
soleil et la poussière, ni l’anxiété que me donnaient les
indices retrouvés chaque jour dans la terre que je
fouillais, rien, rien ne servait pour dompter l’horrible
fièvre, pour suspendre au moins quelques instants la
démence scélérate. Je fermais les yeux, quand je la
voyais de loin venir à moi; et mes paupières sur mes
yeux étaient comme le feu sur le feu. Et je pensais,
tandis que mon pouls m’étourdissait les oreilles, je
pensais avec une angoisse qui me semblait toujours
devoir être la dernière de ma vie : « Ah! si, en rouvrant
les yeux, je pouvais la regarder comme je la regardais
autrefois, reconnaître en elle la sainte sœur! » Et ma
volonté secouait mon âme misérable, pour la délivrer
du mal, avec l’horreur violente et la terreur folle de
celui qui secoue son vêtement où s’est caché un reptile.
Hélas, inutilement, toujours inutilement! Elle venait à
moi d’un pas qui, certes, était son pas accoutumé, mais
qui me semblait autre et me troublait comme un lan­
gage ambigu. Et, plus elle me voyait inquiet et triste,
plus elle se faisait douce. Et, quand ses mains tran­
quilles me touchaient, tous mes os tremblaient et se
glaçaient, et mon cœur s’arrêtait, et mon front se bai­
gnait de sueur, et la racine de mes cheveux devenait
sensible comme dans la peur de la mort... Ah! bien

�ACTE D E U X IÈ M E .

169

pire que la mort était pour moi le soupçon qu’elle pût
deviner la vérité, l'affreuse vérité! (Une pause.) Et la
nuit! la nuit! Si la lumière était épouvantable, l’obscu­
rité était plus épouvantable encore : l’obscurité que
des souffles attiédissent, l’obscurité qui donne les hal­
lucinations et les délires... Elle dormait dans la chambre
contiguë à la mienne. Tous les soirs, sur le seuil, elle
m’offrait ses deux joues, avant de se retirer; quelque­
fois, elle me parlait de son lit, à travers la cloison...
Quand je prêtais l’oreille durant ma veille anxieuse,
j ’entendais son haleine égale dans le sommeil. Impos­
sible de dormir! Il me semblait que mes paupières me
blessaient les yeux; mes cils étaient comme des aiguil­
lons dans une plaie... Et les heures lourdes mouraient
l’une après l’autre; et l ’aube venait, et, avec l’aube,
l’assoupissement après l’intolérable lassitude, et, dans
l’assoupissement, les rêves... Ah! les rêves, les rêves
infâmes dont l’âme ne peut se défendre! Plutôt veiller,
plutôt peiner sur l’oreiller comme sur les épines, plutôt
agoniser dans la lassitude... Comprends-tu? Com­
prends-tu? Et, lorsque enfin le sommeil tombe tout à
coup sur l’angoisse comme un heurt qui écrase, lorsque
la pauvre chair se fait obtuse et pesante comme le
plomb, lorsque tout l’être demande à mourir, à mourir
un peu — comprends-tu? — oh! la lutte désespérée
contre le besoin de la nature, par terreur de devenir
dans le sommeil la proie inerte du monstre répu­
gnant... Je me réveille épouvanté comme après la faute,
avec toute la chair contractée d’horreur, ne sachant
plus si j ’ai rêvé ou si je suis encore chaud du crime,
plus brisé qu’auparavant, plus misérable qu aupara­
vant, avec la haine de la lumière — moi qui ai l’effroi
des ténèbres ! — avec l’instinct de tenir ma tête courbée
et mon regard à terre comme une brute...
10

�LA V I L L E MORTE.

170

A L E X A N D R E , la voix étranglée, méconnaissable.

Tais-toi!
Il se lève, convulsé, incapable de supporter plus longtemps ce sup­
plice. I l va au balcon ; il respire, la face levée vers le ciel étoilé.
LÉON ARD.

Ali! je t’ai suffoqué... Regarde, regarde les étoiles!
Respire, toi qui le peux!...
A L E X A N D R E , doucement, se dirigeant vers lui, lui touchant
la tête avec une main tremblante.

Tais-toi ! tais-toi!
Il fait quelques pas dans l’ombre; il va près de la porte, l’ouvre, regarde
dans le vide, la referme; puis il revient vers Léonard qui se tient
courbé, le visage dans les paumes, et il lui touche la tête. Il retourne
une seconde fois vers le balcon. Léonard se lève et s’approche de
lui. Tous deux, en silence, l’un à côté de l’autre, regardent la cam­
pagne qui, dans le soir extraordinairement calme et pur, est semée
de bûchers ardents.

�ACTE TROISIÈME
La même salle où s'est passé l’acte premier. La grande terrasse est
ouverte; en haut, dans l’entre-colonnement, le ciel nocturne apparaît,
palpitant d’étoiles. Un chandelier brûle sur la table encombrée. Le
silence est profond.

SCÈNE P R E M IÈ R E
ANNE

est assise près des marches qui montent à la terrasse.

Les souffles de la nuit effleurent son visage pâle, levé vers les
étoiles invisibles pour elle. Lorsqu’elle parle, au début, il y a dans sa
voix une animation singulière, indéfinissable, pareille à la volubilité
d’une ivresse légère. L a N O U R R I C E
elle, triste et soumise.

est agenouillée devant

A N N E , tendant les mains vers la nuit.

Par moments, des souffles arrivent... Le vent se
lève; n’est-ce pas, nourrice? Ne sens-tu pas l’odeur
des myrtes?
LA N O U R R IC E .

C’est le vent de terre qui se lève.
A NNE.

La terre respire. Tout à l’heure, lorsque je suis des­
cendue à la fontaine avec Hébé, on ne sentait pas un
souffle : rien! C’était le calme parfait, sans change­
ment. Pour ne point troubler ce calme, nous ne disions
pas une parole; seulement, la fontaine pleurait et
riait... As-tu jamais écouté avec attention la voix de
cette fontaine, nourrice?

�172

LA V I L L E

MORTE.

LA N O U R R ICE.

L’eau dit toujours la même chose.
ANNE.

Non, non. Tout à l’heure, nous ne disions pas une
parole, ni Hébé ni moi; mais l’eau disait une infinité
de choses qui entraient en moi comme une persua­
sion... L’eau m’a persuadée de faire ce qui est néces
saire, nourrice : elle, la bonne eau pure qui vient des
profondeurs...
LA N O U R R IC E , inquiète.

Qu’est-ce que tu veux faire?
ANNE.

Je veux m’en aller, m’en aller très loin...
LA N O U R R IC E .

T’en aller? Où veux-tu aller?
AN N E , avec des accents brisés et rapides.

Tu le sauras, tu le sauras... Ne te mets pas en peine;
sois tranquille, pauvre nourrice. Par ce chemin-là,
j ’irai bien sans que tu me conduises. Je n’aurai plus
besoin de m’appuyer sur toi. Dans mes yeux se fera la
lumière... Que disais-tu de mes yeux, l’autre jour?
« Pourquoi le Seigneur te les aurait-il laissés si beaux,
s’il ne voulait pas te les illuminer une seconde fois? »
Tu vois, nourrice : je n’ai pas oublié tes paroles; et
maintenant je sais que mes yeux sont beaux.
LA N O U R R IC E .

Comme tu parles, ce soir! Il y a quelque chose au
fond de tes paroles... Mais je ne suis qu’une pauvre
vieille...
A N N E , prise d’une émotion soudaine, en posant les mains
sur les épaules de la nourrice.

Tu es ma pauvre et chère vieille; tu es ma première
et ma dernière tendresse, nourrice. J ’ai toujours senti

�ACTE T R O I S I È M E .

173

quelques gouttes de ton lait dans le sang de mon cœur,
nourrice. Ah! ton sein s’est desséché, mais ta bonté
s’est faite chaque jour plus grande. Tu me conduisais
par la main, au temps où mes petits pieds ne savaient
pas encore régler leurs pas ; et aujourd’hui, avec la môme
patience fidèle, tu me conduis dans l’horrible obscu­
rité. Tu es sainte, nourrice. J ’ai un ciel pour toi dans
mon âme...
LA N O U R R IC E .

Tu veux me faire pleurer...
AN NE, lui jetant les bras au cou.

Oh! pardonne-moi, pardonne-moi! Il faut que je te
fasse pleurer.
LA N O U R R IC E , effrayée, se dégageant de cet embrassement
et la regardant au visage.

Pourquoi parles-tu ainsi? Pourquoi me serres-tu
ainsi?
AN NE, cherchant à dissiper cette inquiétude.

Oh! non, non... Pour rien... Je parlais ainsi parce
que désormais je ne puis plus te donner aucune joie,
pauvre nourrice, aucune joie...
LA N O U R R IC E .

Vrai, tu ne me caches rien? Vrai, tu ne voudrais pas
tromper ta pauvre vieille?
A N NE.

Non, non... Pardonne-moi. Je ne sais ce que je dis,
ce soir; je ne sais ce que j ’éprouve... J ’ai une étrange
volubilité. Tout à l’heure, je me sentais légère comme
si j ’allais prendre mon vol; je me sentais presque
allègre; je parlais, je parlais... Et puis, tout d’un coup
la tristesse est revenue, et je t’ai fait de la peine... Mais
à présent je me sens mieux, je me sens mieux; je me
sens presque bien, nourrice, parce que je t’ai embrassée.
Et je voudrais que tu me prisses sur tes genoux, que

�174

LA V I L L E

MORTE.

lu me racontasses les petites choses lointaines qui te
restent dans la mémoire de moi, de moi quand vivait ma
mère... Te souvient-il?Te souvient-il?... (Une pause.) Ah!
pourquoi n’ai-je pas eu un fils, le fils qu’il voulait?
Pourquoi? Je serais sauvée ! Nulle mère n’a jamais aimé
la créature de son sang comme je l’eusse aimée, ma
créature. Tout le reste n’aurait plus rien été pour moi.
Continuellement j ’aurais transfusé dans sa vie la plus
douce essence de ma vie. Continuellement j ’aurais épié
sa petite âme divine pour reconnaître à toute minute
la ressemblance unique; et sa tendresse m’aurait été
plus chère que la lumière... Mais le même Juge m’a
faite aveugle et stérile. Serait-ce en réparation de
quelque péché, nourrice? Dis-moi : quelque grande
faute a donc été commise? (Une pause. La nourrice a les yeux
pleins de larmes.) Comme elle m’a quittée vite, ma mère!
Elle m’avait, et elle m’adorait; et pourtant elle n’était
pas heureuse... Tu le sais, n’est-ce pas?... Tu sais pour­
quoi elle est morte. Mais tu n’as jamais voulu, nourrice,
me dire pourquoi... ni comment elle est morte.
LA N O U R R IC E , troublée, hésitante.

Ce fut une fièvre, une grande fièvre soudaine qui
l’emporta en une nuit. Ne le savais-tu pas?
A N NE.

Oh! non, non, ce ne fut pas la fièvre. Pourquoi n’astu jamais voulu me dire la vérité?
LA N O U R R IC E .

Cela n’est-il pas la vérité?
A N NE.

Non, ce n’est pas la vérité. Ce soir-là, ma mère était
restée à mon chevet; et, tandis que je m’endormais, je
sentais ses baisers sur ma face et quelque chose de
tiède comme un pleur.. Ah! le sommeil était si fort
qu’il vainquit le chagrin confus de ma petite âme; et,

�ACTE T R O I S I E M E .

175

dans la dernière lueur de la connaissance, il me sembla
qu’elle faisait pleuvoir sur mes joues, sur mon cou,
sur mes mains, les feuilles de rose humides que j ’avais
effeuillées ce jour-là dans la vasque du jardin. Telle
est la dernière vision que j ’eus de ma mère... Plus tard,
tu vins me réveiller; tu me demandas si je l’avais vue,
et quand et comment elle m’avait quittée; et tu étais
toute haletante. Et néanmoins je me rendormis, tandis
qu’un bruit de pas montait du jardin, comme de gens
qui cherchent. Et, le matin, peu après l’aube, tu vins
de nouveau me réveiller et tu m’enveloppas dans une
couverture et tu m’emportas sur tes bras qui trem­
blaient; tu m’emportas dans l ’autre appartement, où
tu parlais à voix basse, où tout le monde parlait à
voix basse et avait le visage pâle... Et jamais plus je
ne la revis... Et plus tard, quand nous retournâmes
dans notre jardin, tu m’éloignais toujours de la vasque;
et toujours, quand tu étais en cet endroit, tes lèvres
remuaient comme pour une prière... (Une pause.) Dis­
moi la vérité ! Pourquoi voulut-elle mourir?
LA N O U R R IC E , bouleversée.

Non, non... Tu te trompes...
A N NE.

Je ne saurai donc jamais la vérité!
LA N O U R R IC E .

Tu te trompes... Ah! tu cherches toujours à renou­
veler ma douleur.
A N N E , la caressant.

Pardonne-moi. Voilà que je t’ai fait une autre peine !
(Une pause.) Sens-tu l’odeur des myrtes? Sens-tu comme
elle est forte? (Elle se lève et, tournée vers la terrasse ouverte,
elle aspire le parfum, étend les mains.) Le vent s’est levé; il
tinte entre mes doigts comme un cristal. Est-ce que
la porte de ma chambre est ouverte?

�17tì

LA V I L L E M O R T E .
LA N O U R R IC E .

Oui.
ANNE.

Toutes les fenêtres sont ouvertes?
LA N O U R R IC E .

Oui, toutes.
ANNE.

Le vent passe comme un fleuve de parfums. Où peut
être Hébé?
LA N O U R R IC E .

Dans sa chambre, sans doute. Veux-tu que je
l'appelle?
ANNE.

Non, non, laisse-la reposer, cette pauvre enfant ! A la
fontaine, elle a failli s’évanouir, tant l’odeur des myrtes
était aiguë. Pendant que nous remontions, je la sentais
vaciller. Plus d’une fois, j ’ai dû la soutenir... Vois
comme je marche avec assurance, nourrice! C’était
moi qui la conduisais. Je crois que je saurais des­
cendre seule et remonter seule...
LA N O U R R IC E .

Mais pourquoi parles-tu tant de cette fontaine?
A N NE.

Nous sommes tous attirés vers elle comme vers une
source de vie. N’est-elle pas la seule chose vivante en
ce lieu où tout est mort et brûlé? Elle seule éteint
notre soif; et toute la soif qui est en nous se porte
avidement vers sa fraîcheur. Si elle n’existait pas,
nul ne pourrait vivre ici : nous mourrions tous de sa
sécheresse.
LA N O U R R IC E .

Mais pourquoi sommes-nous venus en ce lieu
maudit? L’été y a éclaté comme un enfer. Il faut fuir.
Quand partirons-nous?

�ACTE T R O ISIÈ M E .

m

AN NE.

Bientôt, nourrice, bientôt.
LA N O U R R IC E .

C’est vraiment un lieu maudit de Dieu. Le châtiment
du ciel pèse sur cette contrée. Tous les jours les pro­
cessions montent à la chapelle du prophète Elie. Ce
soir, la campagne est pleine de feux. Mais il ne tombe
pas une goutte d’eau. Si tu voyais la rivière! Les cail
loux y sont secs et blanchis comme les os des morts
A N NE.

L’Inackhos! Alexandre l’a traversé l’autre jour, le
grand jour de l’or... (Elle s’assoit sur la dernière marche, à
tâtons.) Veux-tu, nourrice, que je te raconte la fable
du fleuve? Il y avait une fois un roi qui s’appelait
Inackhos, le roi du fleuve; et ce roi avait une fille qui
s’appelait Io, si belle, si belle qu’un autre roi toutpuissant, le roi du Monde, en devint amoureux et la
voulut. Mais sa femme, jalouse, changea la vierge en
une génisse blanche comme la neige et la donna en
garde à un pâtre qui s’appelait Argos et qui avait cent
yeux. Et ce pâtre terrible faisait paître la génisse
blanche là-bas, près de la mer, dans la prairie de
Lerne; et, jour et nuit, il en épiait continuellement les
traces avec ses cent yeux. Alors le roi du Monde, afin
de délivrer la vierge, envoya le prince Hermès pour
tuer ce gardien cruel; et le prince Hermès, arrivé dans
la prairie, se mit à jouer de la flûte si doucement
qu’Argos s’endormit; et, pendant qu’Argos dormait, il
trancha de son épée la grande tète aux cent yeux. Mais
la femme jalouse envoya un taon qui s’attacha au flanc
de la génisse comme une pointe de feu et la rendit
folle de douleur. Avec le taon dans le flanc, Io furieuse
se mit à courir sur les sables de la mer ; et elle courut,
courut par toute la terre, passa les fleuves, passa les

�178

LA V I L L E MO RT E.

détroits, franchit les montagnes, toujours avec le taon
dans le flanc, folle de douleur et de terreur, dévorée par
la soif et par la faim, brisée de fatigue, l’écume à la
bouche, haletante, mugissante, sans avoir jamais de
trêve, sans avoir jamais de trêve... A la fin, dans une
lointaine contrée d’outre-mer, le roi qui l’aimait lui
apparut, et, d’un seul geste, en l’effleurant à peine, il
la pacifia et lui rendit la forme humaine. Et elle lui
engendra un enfant noir. Et de cet enfant noir, après
cinq générations, descendirent les Danaïdes, les cin­
quante Danaïdes... (Elle se penche vers la nourrice, qui a courbé
la tête et s'est assoupie.) Tu dors, nourrice?
LA N O U R R IC E , qui se secoue.

Non, non... J ’écoute.
AN NE.

Tu as sommeil, pauvre nourrice! Jadis, c’était toi
qui me racontais des fables pour me faire dormir...
Va te reposer, nourrice. Va. Je t’appellerai. J ’attends
Alexandre.
LA N O U R R IC E .

Non, je n’ai pas sommeil... Mais ta voix est si douce...
ANNE.

Alexandre est-il dans sa chambre?
LA N O U R R IC E .

Il y est.
ANNE.

J ’ai entendu qu’il fermait sa porte... qu’il tournait la
clef...
LA N O U R R IC E .

Veux-tu que je l’appelle?
ANNE.

Non, non... Peut-être a-t-il besoin d’être seul; peut-

�ACTE T R O I S I È M E .

être travaille-t-il...
l’escalier.

(Elle prête l'oreille.)

179

Quelqu’un monte

La nourrice se lève et se dirige vers la porte à droite.

SCÈNE II
L É O N A R D entre, hésitant. Le nœud cruel de sa peine paraît
moins serré. Il est abattu et dolent; mais sa pitié pour lui-même lui
donne une sorte d’abandon : car il a pleuré.
L É O N A R D , allant vers l’aveugle avec une sorte d’humilité

Vous êtes ici, Anne... Vous êtes seule...
AN N E , se levant et lui tendant la main.

J ’attendais l’arrivée de quelqu’un. Alexandre est
encore dans sa chambre, et votre sœur... Je crois qu’elle
repose. Elle a failli s’évanouir, là-bas, à la fontaine,
étourdie par l’odeur trop violente des myrtes... (s’adress
ant à la nourrice.) Va, nourrice ; je t’appellerai.
La nourrice sort par la seconde porte à gauche.
LÉONARD.

Ah ! elle a failli s’évanouir !
ANNE.

Un vertige... Pour se remettre, elle a plongé ses
mains dans l ’eau. C’est moi qui l’ai ramenée; je con­
nais si bien le chemin! Je crois que je saurais des­
cendre seule et remonter seule...
LÉONARD.

Vous, jamais vous ne pourrez vous égarer...
ANNE.

Jamais sur ce chemin.
LÉONARD.

Vous plaît-il de vous asseoir, Anne?

�180

LA V I L L E M O R T E .
A N NE.

Non. Je voudrais monter un peu à la terrasse. La
nuit doit être merveilleuse
Léonard l’aide à gravir les marches. Ils s’arrêtent tous les deux dans
l’entre-colonnement. Anne s’appuie à l’une dos colonnes, la face levée
vers le ciel.
LÉONARD.

Elle est merveilleuse. Elle est si claire qu’on dis­
tingue tous les blocs des murailles, dans la ville
morte.
ANNE.

Vous l’appelez morte, la Ville de l’Or? Il me semble
qu’elle devrait vivre pour vous d’une vie incroyable. Il
me semble que vous devriez voir toujours ce que vous
seul avez vu.
LÉONARD.

Oh! elle est morte, elle est bien morte... Elle m’a
donné tout ce qu’elle pouvait me donner. Maintenant,
elle n’est plus qu’un cimetière profané. Les cinq tom­
beaux ne sont plus que cinq bouches informes et vides.
ANNE.

Elles auront faim de nouveau... (Une pause.) Vous
regardez les étoiles?...
LÉONARD.

Elles n’ont jamais été si lumineuses : elles ont une
scintillation si rapide et si forte qu’elles semblent
voisines. La Grande Ourse fait presque peur : elle
flamboie comme si elle était entrée dans l’atmosphère
terrestre. La Voie Lactée palpite au vent comme un
long voile.
ANNE.

Ah! vous reconnaissez enfin la beauté du ciel!
Alexandre disait que, fasciné par les tombeaux, vous
aviez oublié la beauté du ciel.

�ACTE TROISIÈM E.

181

LÉONARD.

Pour regarder les étoiles, il faut que les yeux soient
purs.
ANNE.

Hébé ne vous a-t-elle pas donné pour vos yeux
malades le remède promis?
L É O N A R D , d’une voix troublée.

Oui. Et en effet mes yeux commencent à guérir...
AN N E , avec douceur, en essayant de s’approcher de son âme.

Vous avez quelque chose contre votre sœur, Léo­
nard...
L É O N A R D , tressaillant.

Moi?
ANNE.

Plus d’une fois, Léonard, plus d’une fois j ’ai senti
votre trouble, quand elle était présente ou quand on
parlait d’elle...
L É O N A R D , tremblant.

Vous avez senti...
ANNE.

N’avez-vous pas confiance en moi? Ne croyez-vous
pas que mon âme soit faite pour la vérité? Ne croyezvous pas que je sois un peu au delà de la vie, Léonard,
de la vie belle et cruelle qu’illuminent les jours?
LÉONARD.

De quelle vérité me parlez-vous, Anne? De quelle
vérité?
ANNE.

De la vérité que je connais maintenant, et que nul ne
peut cacher, et que nul ne peut changer... (une pause.
Éperdu et perplexe, Léonard la regarde fixement, adossé à l’autre

Je vous sais agité, anxieux, plein d’inquiétudes
et de craintes... Je sais que vous souffrez... Et non
colonne.)

�182

LA V IL L E MORTE.

seulement vous souffrez, mais nous souffrons tous; et
chacun de nous cherche à cacher aux autres sa souf­
france; et chacun sait qu’il commet une violation contre
les autres et contre lui-même, parce qu’il sent vaciller
sa foi ; et nous restons sans courage, hésitants et hum i­
liés, tandis que la vérité est assise au milieu de nous
et nous regarde avec son inflexible regard.
LÉON ARD .

Je ne vous comprends pas encore, Anne.
A N NE.

Oh! ne veuillez pas être pitoyable! Si vous recon­
naissez quelque noblesse à mon âme, s’il vous semble
que j ’ai pu sans indignité et sans inutilité être durant
des années si nombreuses la compagne de l’homme
que vous aimez et admirez par-dessus tous les autres,
s’il vous semble que j ’ai mérité la bonté fraternelle
que vous m ’avez témoignée en tout temps, Léonard,
veuillez ne pas avoir pour moi cette pitié que vous
auriez pour une pauvre créature débile et redoutant
la douleur! Il ne passe entre nous que le souffle de la
nuit. C’est le bon moment pour laisser parler ce qu’il
y a en nous de plus grave et de plus fort. Tout retard
serait une faiblesse, un péril peut-être...
L É O N A R D , bouleversé, tremblant.

Je m’égare... Vos paroles sont inattendues.
ANNE.

Depuis trop longtemps je vous sens souffrir; depuis
trop longtemps je sens dans mes ténèbres... ah! je
ne sais pas m’exprimer... je sens comme une trame de
choses secrètes, ourdie en silence : une trame im pal­
pable, et qui pourtant, quelquefois, me serre aussi
rudement qu’un lacet... Ah ! je ne peux plus vivre ainsi;
non, je ne peux vivre que dans la vérité, puisque à
présent la lumière de mes yeux est éteinte. Eh bien!

�ACTE

TROISIÈME.

183

disons la vérité. C’est moi, moi seule qui suis la cause
de cette misère. Je n’appartiens plus à la vie belle et
cruelle; et pourtant je suis un obstacle, un obstacle
inerte contre lequel tant d’espérance et tant de force
viennent se heurter et se briser... En quoi donc est-elle
coupable, la chère créature, si elle obéit, éplorée et
tremblante à la fatalité qui la domine? Pourquoi lui
retirez-vous votre tendresse, si tout ce qu’il y a d’humain
en elle cède au plus humain des besoins? En elle
quelque chose dormait, qui vient de se réveiller tout
à coup; et elle est terrifiée par l’impétuosité de ce
réveil, elle en tremble et elle en pleure... Ah! je sais,
je sais quel désir de vivre brûle dans tout son sang!
Je l’ai tenue entre mes mains; je l’ai sentie palpiter
entre mes mains comme une alouette sauvage, odo­
rante et fraîche de l’air matinal qu’elle avait bu. Tout
son visage battait comme sa tempe dans ses cheveux.
Je n’avais jamais senti un battement aussi fort. La
force de sa vie est terrible. Elle-même en est épou­
vantée comme d’un mal inconnu, comme d’une fré­
nésie qui va la perdre. Elle croit, par moments, qu’elle
a étouffé sa fièvre sous le poids de l’angoisse; mais
soudain elle est vaincue, et une voix nouvelle lui
monte aux lèvres, et elle semble proférer des paroles
involontaires... Tout à l ’heure, avant que vous fussiez
là, entre les cendres et les ors, elle me parlait d’un
faucon blessé. 11 y avait dans sa voix le frémissement
de milliers d’ailes. (Une pause. Léonard écoute, immobile, sans
faire un geste, comme pétrifié contre la colonne.) Est-Ce donc
sa faute, si elle l’aime? Ne croyez-vous pas, Léonard,
ne croyez-vous pas que sa jeunesse a été trop longue­
ment sacrifiée à côté de vous? Votre amour fraternel
peut-il lui demander le sacrifice de sa vie entière?
Elle se sentait suffoquer, l’autre matin, en lisant la
lamentation d’Antigone... Il est impossible que toute

�184

LA V I L L E

MORTE.

cette force se consume dans le sacrifice. Elle a besoin
de jouir; elle est faite pour donner et recevoir la joie.
Et voudriez-vous, Léonard, voudriez-vous qu’elle
renonçât à sa part légitime de joie? (Une pause, il semble
que son courage défaille.) Et lui... (L a voix s’éteint sur ses lèvres.
L ’aspect de Léonard exprime une angoisse mortelle.) Et lui, Com­
ment pourrait-il ne pas l’aimer? Certainement il doit
reconnaître en elle l’apparition vivante de son rêve le
plus ailé : la Victoire invoquée qui couronnera sa vie.
Que suis-je désormais pour lui, sinon une chaîne
pesante, une entrave intolérable? Vous savez quelle
aversion profonde il a contre toute douleur inerte,
contre toute peine inutile, contre toute prohibition,
contre tout empêchement qui interromprait l’ascension
des forces généreuses vers leur degré suprême. Vous
savez avec quelle vigilance assidue il cherche autour
de lui et absorbe tout ce qui peut augmenter et accé­
lérer la vertu active de son esprit, pour l’œuvre de
beauté qu’il doit accomplir... Ah ! que suis-je, moi? Que
peut valoir un pauvre fantôme à demi mort, en com­
paraison du monde infini de poésie qu’il porte en luimême pour le révéler aux hommes? Qu’est ma solitaire
tristesse, en comparaison de la douleur infinie à laquelle
il pourra donner une trêve par les révélations de son
art pur?... Je suis à demi morte, moi; j ’ai déjà le pied
dans l’ombre; je n’ai plus qu’un pas à faire, un petit
pas, pour disparaître... oh! un très petit pas! Je sais,
je sais tout ce qui s’accumule et s’enroule autour de
ce peu qui me reste à vivre, pour le rendre plus encom­
brant :1e lien légitime, la coutume, le préjugé, la pitié,
le remords... Je me rappelle une colonne de pierre,
une colonne rongée et tronquée, sur le quai d’un vieux
port ensablé où apparaissait encore à fleur d’eau le
squelette d’un navire; je me rappelle ce tronçon inu­
tile, autour duquel on voyait encore les nœuds anciens

�ACTE T R O I S I È M E .

185

des câbles en lambeaux, les débris des vieilles amarres...
Il n’y avait rien de plus triste dans tout le voisinage.
Regardée de cet endroit, la mer libre séduisait comme
une promesse, indiciblement. (Une pause. Elle penche la tête
sur sa poitrine, se recueille quelques secondes; puis, elle se secoue et
elle tend les mains vers Léonard, que l’excès de l’émotion empêche de

Je perds ce que j ’aime, je sauve ce que je peux.
Mettez vos mains dans les miennes, Léonard. (Léonard

parler.)

fait un pas vers elle et lui tend les mains. Au contact, elle tressaille.)

Vos mains sont plus froides que les miennes; elles
sont de glace.
Ils descendent les marches.
L É O N A R D , d’une voix éteinte et brisée.

Anne, pardonnez-moi si je ne puis vous dire une
parole... Je vous parlerai demain... Promettez-moi que
vous m’attendrez, que vous m’écouterez... A présent,
•je ne sais pas, je ne puis pas... Vous comprenez,
Anne... Promettez-moi que vous m’écouterez demain...
AN N E , avec regret.

Que pourrez-vous me dire? Hélas! n’ai-je pas déjà
trop parlé? N’ai-je pas déjà dit ce qu’il eût mieux valu
ne pas dire?... Ah! toujours, toujours la vie se joue
de nous et nous entraîne, même quand nous voulons
la fuir!
L É O N A R D , avec un dernier sursaut d’espérance.

Vous êtes certaine, n’est-ce pas, vous êtes certaine
qu’il l’aime, qu’elle l’aime... Vous êtes certaine, Anne,
de leur amour... Vous ne vous trompez pas? Ce n’est
pas un doute, un soupçon... Vous êtes sûre, vous êtes
sûre...
A N N E , frappée de son accent.

Et

Et VOUS? N’êtes-vous pas sûr? (Une pause.
Léonard hésite à répondre.) Pourquoi vous taisez-vous? Ah!
encore la pitié!
VOUS?

�186

LA V IL L E MORTE.

L É O N A R D , à voix basse, en regardant la première porte à gauche,
comme s’il avait peur de voir survenir quelqu’un.

Alexandre... Alexandre est là... Vous le verrez... Lui
direz-vous que vous m’avez parlé... que vous m’avez
parlé de ces choses?
ANNE.

Non, non... Pardonnez-moi, Léonard, pardonnez-moi !
Avec vous aussi j ’aurais dû me taire... Le silence, ah!
comme le silence est difficile, même pour ceux qui
ont renoncé à la vie...
LÉONARD.

Anne, je vous reverrai demain, je vous parlerai
demain... Promettez-moi... Demain, n'est-ce pas, je
vous trouverai ici à la même heure?... Merci, Anne, (il
lui baise les mains). Merci! Adieu!
Il se tourne vers la seconde porte à droite, fait un gesto pour l ’ouvrir;
mais il s’arrête aussitôt, agité d’un tremblement insoutenable; il se
dirige vers la première porto, par laquelle il est venu, et il disparaît
dans l’escalier comme un fuyard.
ANNE, aux écoutes, faisant quelques pas vers le bruit de cette fuite.

Léonard!... Il descend l’escalier... Léonard!... Léo­
nard!... (Elle s’arrête, haletante.) Mon Dieu! mon Dieu!...
Comme il tremblait, devant la porte !

SCENE I I I
Par cette porte entre H É B É , tout effarée.
HÉBÉ.

Vous appelez Léonard? Que se passe-t-il? Où est
Léonard? Répondez, Anne. Où est Léonard?
ANNE.

N’ayez pas peur, Hébé; n’ayez pas peur.

�ACTE T R O I S I È M E .

187

HÉBÉ.

Pourquoi l’appelez-vous?
ANNE.

N’ayez pas peur... Il était ici, à l’instant. Il causait
avec moi sur la terrasse... Il s’en est allé, je ne sais
pourquoi... je ne sais où... Je le rappelais, parce que
l’envie m’était venue soudain de sortir avec lui. La
nuit est douce... Mais il ne m’a pas entendue.
H ÉB É .

J ’ai eu peur.
AN N E .

N’ayez pas peur.
HÉBÉ.

J ’étais seule dans la chambre des trésors ; j ’étais à
ranger les joyaux autour de Cassandre, pour qu’il
trouvât tout en ordre quand il reviendrait... A vrai
dire, je n’étais pas tranquille : j ’avais de temps à autre
un petit frisson... Si vous les voyiez, la nuit, à la
lumière de la lampe, ces masques d’or!... Us prennent
un étrange aspect de vie... Tout à coup, un souffle du
vent a éteint la lampe, et je me suis trouvée dans
l ’obscurité, et j ’ai entendu votre voix qui appelait
Léonard... J ’ai eu peur.
AN NE.

Enfant!
H É B É , se serrant contre Anne par un mouvement soudain.

J ’ai peur; j ’ai au fond de moi une peur continue, que
je ne puis m’expliquer__ Te voudrais fuir; il me vient un
fol élan pour fuir je ne sais où, je ne sais où... Ditesmoi, vous, dites-moi, ce que je dois faire! Aidez-moif
vous qui êtes toute la bonté et toute la force, vous qui
savez pardonner et qui savez défendre! Je remets mon
â m e entre vos mains; je remets ma vie entre vos mains,

�188

LA V I L L E MOR T E.

qui sont saintes, qui connaissent la vérité, qui ont
été baignées de mes larmes. Dites-moi ce que je dois
faire!
AN N E , la caressant doucement.

Calme-toi!... N’aie pas peur. Ne crains rien. Per­
sonne, pauvre âme, ne te fera de mal. Je suis là : je
veux te sauver. Aie confiance! Attends encore un peu!
H E B E , avec une agitation grandissante.

Anne, Anne, je voudrais ne vous quitter plus; je
voudrais ne plus me séparer de vous, jamais! Je vou­
drais fuir avec vous, m’en aller avec vous très loin,
rester toujours à votre flanc, à vos pieds, être votre
esclave fidèle, vous garder comme on garde une image
pieuse, prier pour vous, mourir pour vous, comme la
nourrice... J ’ai dans l’âme toutes les dévotions pour
vous. Nulle peine ne me serait lourde pour servir
votre douleur. Si je pouvais racheter avec tout mon
sang ces jours d’angoisse et de malédiction, si je pou­
vais, au prix d’un supplice atroce, détruire toutes les
traces de ces choses, ah! croyez-moi, je n’hésiterais
pas une seconde!
A N NE.

Chère enfant! Tout votre sang et toutes vos larmes
ne pourraient faire revivre un sourire! Toute la bonté
du printemps ne pourrait faire refleurir une plante
blessée à la racine. Ne vous tourmentez donc pas ; ne
vous chagrinez pas des choses qui déjà sont accom­
plies, qui déjà sont dans le temps. Moi, j ’ai mis déjà
mes jours et mes rêves hors de mon âme : les jours
qui sont passés, les rêves qui sont éteints. Je vou­
drais que personne n’eût pitié de moi, que personne
n ’essayât de me consoler. Je voudrais trouver quelque
chemin tranquille pour mes pieds incertains, quelque
lieu où le sommeil et la douleur se confondraient, où

�189

ACTE T R O I S I È M E .

il n’y aurait ni bruit ni curiosité, où personne ne verrait
ni n’écouterait. Et je voudrais ne plus parler, puisque,
à certaines heures de la vie, nul ne sait les paroles qu’il
est meilleur de dire et celles qu’il est meilleur de
garder pour soi. Et je voudrais, Hébé, que vous eus­
siez foi en moi comme en une grande sœur partie
doucement, parce qu’elle avait tout compris et tout
pardonné... doucement... pas loin, pas trop loin...
Viens, viens. Tu m’avais promis une lecture... Te rap­
pelles-tu? Cherche le livre. Fais-moi asseoir.
La jeune fille la conduit vers un siège, s’agenouille devant elle
et lui prend les mains.
H EBE.

Écoutez, Anne, écoutez. Rien n’est perdu, rien n’est
irréparable. Vous ne pouviez prononcer d ’une voix
plus douce des paroles plus désespérées... Ah! croyezvous que je ne comprenne pas? Eh bien, non, non,
rien n’est perdu; il n’est rien survenu d’irréparable...
Je ne sais quelle peur soudaine m’a jetée dans vos
bras; et je vous ai crié de me sauver, de me défendre...
mais contre un péril que j ’ignore, contre un péril
obscur dont je suis menacée sans que je le voie, sans
que je puisse le reconnaître... Je suis faible; les terreurs
enfantines peuvent encore s’emparer tout à coup de
mon esprit et le bouleverser... Anne, écoutez la vérité.
Qui pourrait mentir devant votre front? Lorsque vous
êtes entrée dans la chambre de l’or et que vous m’avez
donné un baiser sur les lèvres, vous avez senti que
mes lèvres étaient pures... Elles étaient pures, ellesont pures. Par la mémoire de ma mère, par la tête
de mon frère, je vous jure, Anne, qu’elles resteront
pures comme à présent, scellées de vos propres mains.
Elle presse sur ses lèvres les mains de l’aveugle.
A N NE.

Ne jure pas, ne jure pas! Tu pèches contre la vie :
11.

�190

LA V I L L E

MORTE.

c’est comme si tu coupais toutes les roses de la terre,
pour ne pas les donner à qui les désire. A quoi bon?
Le désir, peux-tu le couper? Je sentais que tes lèvres
étaient pures, pures comme le feu; mais, quelques
instants auparavant, j ’avais senti deux vies se tendre
l’une vers l’autre do toutes leurs forces et se regarder
fixement à travers ma douleur immobile comme à
travers un cristal sur le point de se rompre.
HÈBÉ.

Mon Dieu! Mon Dieu! Il semble que vous voulez
fermer toutes les issues...
A N NE.

Il en est une qui demeure ouverte.
H E B E , avec un accent limpide et ferme.

Je sortirai par celle-là.
A N NE.

C’est la tienne, c’est la porte de l’avenir. Attends
encore un peu. (Une pause. La vierge courbe la tête sous sa
pensée funèbre.) Sens-tu l’odeur des myrtes? Elle est
enivrante comme un vin ardent : même dans le froid
du vent nocturne, elle conserve sa chaleur. Sens-tu?
A moi aussi, jadis, elle a donné le vertige... C’était le
temps de la grande joie : un temps si lointain! Nous
allions à Mégare, le long du golfe d’Égine. Tu le connais,
ce rivage? Alors, il était blanc comme le sel, semé de
myrtes et de petits pins tordus qui se miraient dans
l’eau sereine. A mes yeux extatiques, les myrtes sem­
blaient des bûchers qui brûleraient avec une flamme
verte; et la mer était immaculée et neuve comme une
corolle à peine déclose...
HEBÉ,

relevant lentement la tête.

Quel son a votre voix! Elle est si douce qu’elle me
touche le fond de l’âme comme une musique... Quand

�ACTE T R O I S I È M E .

19J

vous parlez des choses belles, il arrive à vos lèvres
comme un écho de je ne sais quel chant. Parlez-moi
encore des choses belles !
A N NE.

Parlez-moi, vous, de votre rêve, Hébé. Pour quel
pays souhaiteriez-vous partir? Pour Syracuse?... Quand
nous vînmes ici, nous croyions passer le printemps
à Zacynthe. Alexandre voulait conduire Léonard à
Zacynthe pour qu’il s’y reposât. Je ne connais pas cette
île; mais, un soir, je l’ai vue de loin, à mon premier
voyage, et elle m’a paru être l’île des Bienheureux.
C’était près de Myrtia... Myrtia, un doux nom! Vous
devriez vous appeler ainsi... Le soleil avait disparu. Je
me souviens : partout aux alentours, de grandes col­
lines à l’aspect sacré, couvertes de vignes touffues qui
offraient la verte apparence égale des prairies, mais
avec je ne sais quoi de passionné, parce que l’ardeur
du jour avait alangui les pampres ; et, de place en place,
au milieu de ces vignes passionnées, une file pensive
de cyprès noirs. La lune ronde, légère comme une
baleine sur une vitre, montait dans le ciel très pâle,
entre les pointes des cyprès noirs. Par le creux d’une
vallée, on apercevait au loin, sur la mer, la divine figure
de Zacynthe comme sculptée dans une masse de saphir
par le plus délicat des statuaires, au milieu d’une zone
toute rose... Telle je la vois encore. C’est là que nous
aurions dû passer le printemps. Là, je crois, vous
auriez retrouvé vos oranges à mordre comme le pain...
J ’ai soif.
H ÉB É .

Vous avez soif? Que vous plairait-il de boire?
A N NE.

Un peu d’eau.
H ÉBÉ se lève, s’approche de la table, verse l’eau dans un verro.

Voici.

�192

LA V I L L E

MORTE.

A N N E , après avoir bu.

Elle est presque tiède... J ’ai toujours imaginé avec
tentation le délice de boire à la source en avançant la
bouche, comme boivent les animaux... Un jour, j.’ai
entendu Alexandre boire ainsi à longues gorgées, et
je lui ai porté envie... Il faut s’étendre contre la terre,
n’est-ce pas, et se soutenir sur les mains?... Tout le
visage se mouille jusqu’au front, n’est-ce pas? Je vou­
drais essayer. Est-ce que vous avez jamais essayé, vous?
HÉBÉ.

Je bois souvent ainsi. Elle est vraiment délicieuse,
cette manière de boire. Il semble que toute la face
boive. Les cils palpitent sur l’eau comme des papillons
qui vont se noyer. J ’ai le courage de tenir mes yeux
ouverts; et, tandis que l’eau m’entre dans la gorge,
ils découvrent au fond quelque merveilleux secret. Je
ne saurais vous dire quelles étranges figures naissent
de la disposition des grèves...
ANNE.

Votre voix maintenant est fraîche comme une source.
Je crois entendre l’eau courir sur votre corps comme
sur la statue d’une fontaine... (Une pause.) Ne pensezvous pas qu’elles doivent être heureuses, les statues
des fontaines? Dans leur beauté immobile et durable
circule une âme vive qui se renouvelle continuellement.
Elles jouissent tout ensemble de l’inertie et de la flui­
dité. Dans les jardins solitaires, elles paraissent quel­
quefois en exil; mais non : car leur âme liquide ne
cesse pas de communiquer avec les montagnes loin­
taines d’où elles sont venues un jour, encore endormies
et prisonnières dans la masse du minéral informe.
Elles écoutent avec étonnement les paroles qui mon­
tent des profondeurs de la terre jusqu’à leurs bouches;
mais elles ne sont pas sourdes aux entretiens des

�ACTE T R O I S I È M E .

193

poètes et des sages qui aiment à se reposer, comme dans
un asile, dans l’ombre musicale où le marbre perpétue
un geste calme. Ne vous semblent-elles pas heureuses?
Je voudrais être l’une d’elles, puisque avec elles j ’ai en
commun la cécité.
HÉBÉ.

O Anne, vous avez aussi en commun avec elles la
vertu de calmer l’angoisse et de donner l’oubli! Quand
vous parlez des choses belles, celui qui vous écoute
oublie sa peine et croit encore qu’il peut vivre et que
la vie peut encore être douce.
AN NE.

La vie peut encore être douce. Ne craignez rien!
Tout passe, tout est néant... Comment parle-t-elle,
Cassandre, comment parle-t-elle des choses humaines?
« Même si elles sont adverses, une éponge imprégnée
d’eau en efface tout vestige. » Pourquoi ne lisez-vous
pas un peu? Vous m’aviez promis de lire...
H ÉB É .

Que voulez-vous que je vous lise?
ANNE.

Ce dialogue entre Cassandre et le Chœur des Vieil­
lards. (La jeune fille cherche sur la table le volume d’Eschyle,
comme à contre-cœur.) Avez-vous trouvé le livre?
H É B É , ouvrant le livre et le feuilletant.

Oui, le voilà.
A N NE.

Lisez un peu.
H E B E , lisant.
LE CHOEUR.

Ta renommée de divinatrice,
[prophètes,
nous la connaissions bien; mais nous n’avons nul besoin de

�»94

LA V I L L E M O R T E .
CÀSSANDRE.

Hélas, hélas! Que se prépare-t-il?
quelle grande et nouvelle douleur
se prépare en ce palais, grande, affreuse,
intolérable aux proches, irréparable? Et le secours
est trop loin.
LE CH ŒU R.

Je ne comprends pas ces prédictions.
A N NE, l'interrompant.

Non; assez! Ne lisez plus! C’est trop lugubre. Repre­
nons l'Antigone à l’endroit où, l’autre matin, vous avez
interrompu votre lecture. Vous rappelez-vous? C’était
l'endroit où Antigone se replie pour la première fois
sur sa douleur. Sa voix semblait se dorer comme la
cime d’un cyprès au coucher du soleil...
La jeune fille cherche le volume de_Sophocle.
HÉBÉ.

Je ne trouve pas le livre.
ANNE.

Vous ne l’avez plus retrouvé depuis lors?
H ÉB É .

Ah! le voici.
Elle ouvre le livre, cherche la page et lit.
LE CHOEUR.

Ainsi donc, illustre et louée,
tu t’en iras vers le séjour occulte des morts ;
et, non pas consumée par les maladies voraces
ni donnée en partage comme proie de guerre,
mais libre, mais vivante, toi seule
entre les mortels, tu descendras dans le Hadès.
ANTIGONE.

J’ai appris comment elle avait péri très misérable,
l’étrangère phrygienne,
la fille de Tentalos, à la cime du Sipylos,
enveloppée comme d’un lierre tenace
par la germination de la pierre; et sur elle qui se consume,

�ACTE T R O I S I È M E .

105

jamais, ainsi qu’on le raconte parmi les hommes,
ne cessent ni les pluies, ni les neiges; mais toujours,
de ses yeux qui pleurent, elle mouille ces sommets. Moi,
qui lui ressemble tant, un Daimon
va me coucher dans le sommeil...
A N N E , interrompant.

Ah! la statue de Niobé! Avant de mourir, Antigone
voit une statue de pierre vivante, d’où jaillit une source
de larmes éternelles. Assez; ne lisez pas davantage!
Il semble que la mort est partout. Fermez le livre.
Allez sur la terrasse et regardez les étoiles. Je suis
lasse, très lasse; et je voudrais qu’un Daimon me
couchât, moi aussi, dans le sommeil. (Elle se lève et
appelle.) Nourrice! Nourrice! (Une pause. Pas de réponse.)
Nourrice!... Elle n’entend pas. Peut-être s’est-elle
endormie. Elle aussi, la pauvre vieille, elle est lasse.
' Je ne veux pas la réveiller. Qu’y a-t-il de '¿lus doux
qu’un profond sommeil? (Une pause). Cette nuit, le
silence est incroyable. Le vent est tombé. Pas un
souffle ne respire... (Elle tend ses mains à l’air.) Peut-être
Alexandre dort-il aussi. Croyez-vous qu’il dorme? Il
n’est plus sorti de sa chambre. Aucun bruit n’est
venu de sa chambre. Il a fermé sa porte. (Une pause.)
Qu’est-ce que vous allez faire, maintenant?
H É B É , vaguement effrayée.

J ’attendrai mon frère.
A N NE.

Seule, ici?
H ÉBÉ.

Seule.
ANNE.

Où peut être Léonard?
H É B É , tressaillant.

Où peut-il être? Pourquoi n’est-il pas revenu encore?
(Une pause.) J ’ai peur.

�LA V I L L E M O R T E .

196

AN NE.

N’ayez pas peur. La nuit est douce. Il ne tardera
pas à revenir.
HÉBÉ.

Je l’attendrai.
A N NE.

Voulez-vous que je reste avec vous?
H ÉB E .

Non, non... Vous êtes lasse. On voit à votre visage
que vous êtes trop lasse.
A N NE.

Voulez-vous me conduire jusqu’au seuil, seulement
jusqu’au seuil? Je ne veux pas réveiller la nourrice.1
Je retrouverai facilement ma chambre moi-même.
La jeune fille la prend par la main et la conduit au seuil.
H EB E.

Mais tout est dans les ténèbres.
A N NE.

Pour moi, c’est toujours la même chose. (Elle se penche
•vers l’ombre, dans la baie de la porte.) Entendez-VOUS la res­
piration de la nourrice? Elle n’est pas tranquille. Elle
est un peu oppressée. Peut-être s’est-elle endormie
dans une posture pénible... Pauvre nourrice! Pauvre
chère vieille ! (Elle écoute encore, puis elle se retourne et embrasse
Hébé.) Merci, adieu. Laissez-moi vous baiser les deux
yeux. Adieu. Allez, allez en paix! Allez sur la terrasse
-et regardez les étoiles.
Elle disparaît dans l’ombre. Hébé la suit un moment du regard ; puis
elle promène autour d’elle ses regards éperdus, comme prise d’une
angoisse intolérable. Elle fait quelques pas vers la terrasse. Au pied
des marches, elle se retourne pour observer les portes. Ensuite, elle
monte avec lenteur; mais, arrivée à la dernière marche, elle vacille,
s'appuie à la colonne, et elle reste ainsi quelques instants à regarder
la nuit. Tout à coup elle se laisse tomber au pied de la colonne,
sans bruit, avec la légèreté muette d’un voile qui se replie; et, ainsi
¡repliée sur elle-même, elle éclate en sanglots.

�ACTE QUATRIÈME
La même salle où s’est passé l’acte premier. La terrasse est ouverte,
dans le crépuscule.

SCÈNE P R E M I È R E
LÉONARD

apparaît entre les deux colonnes, regardant la ville
morte sur laquelle tombe la cendre crépusculaire. Son aspect est celui
d’un homme qui se contracte dans l’effort d’une résolution suprême. Ses
. yeux brillent sur sa pâleur terreuse, comme enflammés par la fièvre.
Il parle et se meut convulsivement, dans une sorte de délire lucide.
LÉONARD.

Les sépulcres... Elle pourrait choir dans l’un des
sépulcres, dans le plus profond... Non, non... Si elle
devait rester là vivante, si elle devait souffrir... Ah!
c’est horrible, horrible ! (Il étreint ses tempes entre ses mains,
avec un geste d’horreur et de folie. Il descend par les marches dans la
salle, se promène incertain, de-ci, de-là, obéissant à la fluctuation

Il n ’y a pas de doute; cela est néces­
saire... Il est nécessaire qu’elle ne soit plus, qu’elle ne
soit plus... Ah! si elle pouvait fuir, si elle pouvait
disparaître, si elle était déjà loin, si sa chambre était
vide... Elle sera vide. Il faut que ce soir elle soit vide...
Son haleine... ( il se laisse tomber sur un siège, passe une
de son idée funèbre.)

main sur son front comme pour en chasser un nuage, comme pour
voir plus clair.) Il n ’y a pas d’autre moyen de salut, il n’y
en a pas d’autre. Tout est considéré; oui, bien consi­
déré. Il l’aime, lui. Et l’autre, elle pense à mourir...
Et la tache indélébile sur mon âme... Soudainement,

�LA V I L L E

198

MORTE.

un abîme s’est ouvert. Tout s’est rompu, tout s’est
divisé à cause d’elle... Elle est là, si douce; et à cause
d’elle tout ce mal!... Personne ne reconnaît plus per­
sonne. Un abîme s’est creusé entre nous, qui étions
une seule âme, une seule vie. Personne ne peut plus
vivre... Il n’y a pas d’autre moyen de salut; il n’y en
pas d’autre... (Une pause. Il se lève, harcelé par son tourment.)
Comment faire? Comment faire? Elle viendra ici, dans
quelques minutes... Je la verrai, je lui parlerai, j ’en­
tendrai sa voix... Si, du moins en ce moment, le der­
nier, je pouvais revoir la sainte sœur! Si, en la regar­
dant pour la dernière fois, mes yeux redevenaient
purs! Si, pour la dernière fois, je pouvais la prendre
entre mes bras sans ce tremblement... cet horrible
tremblement... Il l’aime, il l’aime. Depuis quand?
Comment?... Que s’est-il passé entre eux?... A h! en
moi tout se souille, tout est infecté... Et cette soif qui
me dévore ! (il touche sa gorge brûlante ; il regarde sur la table
s’il n ’y aurait pas d’eau à boire; il s’approche, remplit un verre et
boit avidement. Il tressaille, frappé d’une pensée subite.)

Ah!...

la fontaine!...
Une pause. Appuyé à la table, il tremble, sous l’éclair de cette
pensée nouvelle ; et ses yeux fixes voient.

SCENE II
HÉBÉ

entre par la seconde porte à. droite. Son aspect
révèle une lassitude découragée et sombre.
HÉBÉ.

Tu es ici, Léonard? Je ne te savais pas revenu...
L É O N A R D , réprimant son agitation.

Je suis rentré tout à l’heure... Je voulais aller te
chercher; mais j ’ai cru... que tu dormais... As-tu
dormi?

�ACTE Q U A T R I È M E .

199

H ÉBÉ.

Non, je n’ai pu dormir.
LÉONARD.

Comme tu dois être lasse!
H ÉB É .

Et toi?
LÉONARD.

Oh! moi, je suis habitué à veiller. Mais toi!... M’at­
tendre ici jusqu’à l’aube, assise sur une marche! Pour­
quoi? Quand je suis rentré, quand je t’ai vue, tu avais
un pauvre visage tout défait...
Dans sa voix tremble une soudaine tendresse.
HÉBÉ.

Tu as jeté un cri!
LÉONARD.

Je ne soupçonnais pas ta présence; et tu t’es levé«
l’improviste, comme un fantôme...
HÉBÉ.

Pour toi, je suis toujours pareille à un fantôme. Je
te fais peur.
L E O N A R D , avec égarement.

Non, non...
H E B E , lui prenant la main.

Hier soir, pourquoi t’es-tu enfui? Je sais que tu t’es
enfui...
LÉONARD.

Je me suis enfui?
HÉBÉ.

Anne te rappelait; et sa voix était changée.
LÉON ARD .

Elle me rappelait? Je n’ai pas entendu...
HÉBÉ.

Et tu es resté toute la nuit dehors, jusqu’à l'aube!

�LA V I L L E M O R T E .

200

LÉ O N A RD .

La nuit était si belle! Et, à marcher, les heures ont
passé pour moi si rapidement! La nuit du solstice est
courte. Et je voulais entendre à l ’aube le chant des
alouettes... Mais, si j ’avais pu soupçonner que tu
m’attendais...
H ÉBÉ.

Je t’attendais en pleurant.
LÉON ARD .

En pleurant?
H E B E , sans plus se contenir.

Oui, oui, en pleurant toutes mes larmes pour toi,
pour toi... Crois-tu que je puisse encore vivre ainsi un
seul jour? Crois-tu qu’il me soit possible de résister
encore à ce supplice! Dis-moi au moins ce que je dois
faire. Emmène-moi,emmène-moi; ou fais que nous res­
tions seuls ici... Je suis prête à t’obéir en toutes choses.
Ce que je veux, c’est être seule avec toi comme jadis,
ici ou ailleurs. Je te suivrai partout sans une plainte.
Mais vite, vite! Demain! Si tu ne veux pas, si tu tardes,
c’est toi qui porteras la faute de ce qui pourrait sur­
venir... Tu en porteras la faute, Léonard. Songes-y!
L É O N A R D , la regardant au visage, très pâle, d’une voix étranglé«.

Tu l’aimes donc!... Dis, combien l’aimes-tu? Éper
dûment?
H É B E , se cachant

le v i s a g e .

Oh!oh!
LÉ O N A R D , comme en démence.

Et lui... il t’a dit qu’il t’aime? Quand te l’a-t-il dit?
Réponds! Crois-tu qu’il t’aime sans remède?
H É B É , tenant toujours son visage entre ses mains.

Oh! Que me demandes-tu!
Léonard est encoro sur le point de parler; mais il se retient, s'éloigne
de quelques pas, regarde les portes, la terrasse. Puis, il retourne vers
sa sœur.

�ACTE Q U A T R I È M E .

201

LÉONARD.

Pardonne-moi. Je n’ai contre toi nulle rancune. Tu
n’es pas coupable... Un dur destin pèse sur nous; et il
faut en subir la loi de fer... Non, tu n’es pas coupable.
Tu es pure, n’est-ce pas, ma sœur? Et tu resteras pure;
tu ne connaîtras aucune honte...
H E B E , reprenant courage et lui jetant les bras au cou.

Oui, oui, mon frère. Dis-moi ce que nous ferons. Je
me suis dévouée à toi, lorsque nous sommes restés
seuls dans le monde ; et, à l’avenir, c’est pour toi seul que
je dois vivre. Dis-moi ce que nous ferons! Je suis prête.
LÉONARD.

Je te le dirai... mais pas ici... Veux-tu que nous sor­
tions? Veux-tu que nous allions nous asseoir là-bas...
près de la fontaine Perseia?
H ÉB É .

Sortons... Mais, là-bas, l’odeur des myrtes est si forte
qu’hier soir elle me faisait mal.
LÉONARD.

Ce soir, elle ne sera pas trop forte : le vent la dis­
sipe.
H ÉBÉ .

Allons.
Il semble que Léonard ne peut plus faire un pas, vaincu par l'excès de
l'angoisse. I l jette un regard désespéré à tous les objets qui l’entourent,
comme si c'était lui-même qui dût les regarder pour la dernière fois_
LÉ O N A R D .

Tu n’as pas besoin... de prendre quelque chosedans ta chambre?... Tu ne veux pas te couvrir la tète?
H ÉBÉ.

Non. La soirée est chaude. Il y a des éclairs sur le
golfe.
L É O N A R D , irrésolu.

Peut-être va t-il pleuvoir.

�202

LA V IL L E

MORTE.

HÉBÉ.

Dieu le veuille! Mais, tout à l’heure, il n’y avait pas
un nuage dans le ciel.
LÉONARD.

Aujourd’hui encore, n’est-ce pas? une procession est
montée de Phyktia jusqu’à la chapelle du prophète Élie.
HÉBÉ.

J ’ai entendu les chants, de loin... Pourquoi me
regardes-tu de cette façon?
L É O N A R D , tressaillant.

Je regarde tes yeux las... Ils me font peine... Tu as
sommeil?
HÉBÉ.

Non, maintenant je n’ai plus sommeil... Je dormirai
plus tard, quand tout sera décidé... Allons. Il faut que
tu me dises... Mais à quoi penses-tu?
LÉONARD.

A quoi je pense? Oh! un souvenir étrange...
H ÉBÉ.

Quel souvenir?
LÉONARD.

Oh! rien... Une chose puérile... Je pensais à cette
dépouille que nous avons trouvée sur la route, en
montant à Mycènes pour la première fois... Une chose
puérile... Je ne sais pourquoi cela m’est revenu à la
mémoire.
HÉBÉ.

Je la conserve, tu sais? Je l’ai mise entre les pages
d ’un livre, comme un signet...
LÉON ARD .

Ah! tu la conserves... (Il se rapprocha encore plus de sa
sœur et baisse la voix.) Dis-moi, dis-moi : depuis quand
n’as-tu pas vu Anne?

�ACTE

QUATRIÈME.

203

HÉ B É .

Depuis une heure environ.
LÉONARD.

Et elle est là, dans son appartement?
H ÉB É .

Oui, je crois qu’elle est là.
LÉONARD.

Elle ne t’a jamais parlé... de ces choses?
H É B É , courbant la tête dans sa douleur.

Oui, oui... Elle sait; elle souffre...
LÉONARD.

Comment... comment t’a-t-elle parlé?
HÉBÉ.

Comme une sœur, avec la bonté d’une sœur.
LÉONARD.

Elle t’a pardonné? Elle t’a embrassée?
H ÉBÉ.

Oui.
L É O N A R D , tremblant, hésitant.

Et lui... tu l’as vu, lui... depuis hier soir?
H É B É.

Non... 11 n’est pas ici...
LÉON ARD .

Est-ce q u ’Anne t’a dit... où il est allé?
H ÉB É .

A Nauplie.
LÉONARD.

Quand reviendra-t-il?
HÉBÉ.

Ce soir, peut-être; bientôt... (Une pause.) Mais que
regardes-tu ainsi derrière moi, maintenant? (Elle se
retourne avec effroi, comme pour voir si quelqu'un est derrière elle.)

�LA V IL L E

204

MORTE.

LÉON ARD .

Rien, rien... Il me semblait que quelqu’un allait
entrer par cette porte.
Il indique la porte de l’appartement d’Anne. La jeune fille prête l’oreille.
H ÉBÉ.

C’est peut-être Anne qui vient... Allons-nous-en.
E lle

prend son frère par la main et fait le geste de l’attirer vers
la porte de l'escalier.
LÉONARD.

C’est Anne qui vient?
Il suit sa sœur, la tôte retournée en arrière, les yeux fixés
sur la porte qui s’ouvre.

SCÈNE I I I
ANNE

apparaît sur le seuil, suivie de L A N O U R R I C E .
ANNE.

On sort par la porte de l’escalier?... (Léonard et sa sœur
disparaissent sans répondre.) Qui vient de sortir, nourrice?
LA N O U R R IC E .

Le frère et la sœur.
A N NE.

A h ! ils descendent... Où vont-ils?...

(comme elle fait un
mouvement pour s’avancer seule vers la porte de l’escalier, la nourrice
l ’accompagne. Sur le seuil, Anne se penche dans l’embrasure et
appelle.) H ébé!

Léonard! Où allez-vous? (Pas de réponse.)
Où vas-tu, Hébé?Où vas-tu?(Pas de réponse.) Vite, nour­
rice, COUrS et rejoins-les... (La nourrice sort. Anne, agitée
d’une anxiété confuse, reste aux écoutes près de la porte.) Où
vont-ils?... Ils n’ont pas répondu... Et pourtant, ils
doivent avoir entendu ma voix : ils venaient à peine
de descendre... Ils ont l’air de fuir... Où?.. Comme le
CCe ir me bat! (Elle met une main sur son cœur. Elle écoute si la.

�ACTE QUATRIÈME.

205

nourrice revient.) Il doit me parler ce soir... à la même
heure... Que me dira-t-il? Que pourra-t-il me dire?...
Il semble que quelque grande chose a été résolue. (Elle
entend le pas de la nourrice qui remonte l ’escalier.) Nourrice,
tu reviens seule?
LA N O U R R IC E , rentrant essoufflée.

Je les ai rejoints... Ils m ’ont dit qu’ils allaient à la
fontaine... qu’ils reviendraient tout à l’heure.
AN NE.

Ils n’ont pas entendu que je les appelais?
LA N O U R R IC E .

Ils marchaient vite, comme des gens pressés.
A NNE.

Est-ce qu’il est tard? Le soir est-il déjà venu?
LA N O U R R IC E .

On n’y voit plus beaucoup. Il souffle un vent chaud
qui soulève la poussière. Il éclaire du côté du golfe.
ANNE.

Est-ce un ouragan qui se prépare?
LA N O U R R IC E .

Il n’y a pas de nuages. Il éclaire dans un ciel serein.
A NNE.

Alexandre va-t-il rentrer?
LA N O U R R IC E .

C’est l’heure.
A NNE.

Attendons.

(L a nourrice fait asseoir Anne et s’assoit

à

côté

d’elle sur un escabeau. Pendant une longue pause, toutes deux gar­
dent le silence. Anne est très attentive et vibre au moindre bruit.)

Tu entends, tu entends, nourrice? Quelle est cette
musique? On dirait une flûte.

12

�206

LA V I L L E M O R TE.
LA N O U R R IC E .

C’est un pâtre qui passe.
AN N E .

Comme il joue doucement! On dirait une flûte.
LA N O U R R IC E .

C’est une flûte de roseau.
Anne reste à écouter pendant quelques instants.
A N NE.

C’est une antique mélodie qu’il me semble avoir
déjà entendue, je ne sais quand...
LA N O U R R IC E .

Ce pâtre a passé souvent par ici.
A N NE.

Non. Il me semble que je l’ai entendue dans un
temps dont je n’ai plus la mémoire... C’est comme si tu
me racontais aujourd’hui un de tes vieux contes, nour­
rice... (Une pause.) Crois-tu qu’ils aient rencontré ce
pâtre? Je parle d’Hébé et de son frère.
LA N O U R R IC E .

Peut-être.
AN N E , anxieusement.

Comment étaient-ils? Les as-tu bien regardés? Les
as-tu regardés au visage? Comment étaient-ils?
LA N O U R R IC E .

Je ne sais pas bien... Comment pouvaient-ils être?
A N NE.

Étaient-ils agités? Étaient-ils tristes?
LA N O U R R IC E .

Ils semblaient très pressés.
AN NE.

Mais lui, le frère... tu ne l’as pas regardé au visage?

�ACTE Q U A T R I È M E .

207

LA N O U R R IC E .

Je ne me suis pas approchée. Ils ont continué leur
chemin.
ANNE.

Lequel des deux marchait devant?
LA N O U R R IC E .

Ils se tenaient par la main, je crois.
ANNE.

Ah! ils se tenaient par la main... Et leur pas était
assuré ?
LA N O U R R IC E .

Ils marchaient vite.
Une pause. Anne est pensive et vigilante.
AN NE.

Et Alexandre ne revient pas!
LA N O U R R IC E .

Il est l’heure. Le maître doit être proche.
A N N E , se levant avec impatience.

Va sur la terrasse, nourrice, et regarde.
La nourrice monte à la terrasse pour explorer.
LA N O U R R IC E .

Quel vent chaud! C’est comme s’il sortait d ’une
fournaise... Il me semble que j ’aperçois un homme à
cheval, sur la route...
A N N E , avec un sursaut.

Est-ce Alexandre?
LA N O U R R IC E .

Oui, oui, c’est le maître. Le voilà.
Elle descend les marches.
ANNE.

Va, nourrice. Assure-toi que tout est prêt dans sa
chambre. Ne viens que si je t’appelle. Y a-t-il encore
un peu de lumière?

�LA V I L L E M O R T E .

208

LA N O U R R IC E .

On n’y voit presque plus.
A N NE.

Apporte une lampe.
La nourrice sort à droite. Anne écoute anxieusement si le pas d’Alexandre
résonne dans l’escalier.

SCÈNE IV
Entre

ALEXANDRE.

Il est si absorbé dans sa pensée doulou­

reuse qu’il ne remarque pas la présence d’ A N N E . Il se dirige
vers son appartement, muet.
A N NE.

Alexandre !
A L E X A N D R E , tressaillant et s'arrêtant.

Tu es ici, Anne? Je ne t’avais pas vue. Il fait presque
nuit.
ANNE.

Je t’attendais.
ALEXANDRE.

J ’ai tardé un peu. Sur la route, le vent soulevait une
poussière si épaisse qu’il était difficile d’avancer. C’est
le souffle du désert. Le soir tombe comme une cendre
brûlante. Où est Léonard?
ANNE.

Il est sorti avec sa sœur, il y a quelques instants.
A L E X A N D R E , d’une voix qui tremble.

Tu ne sais pas où il est allé?
ANNE.

Il est descendu à la fontaine Perseia.
Entre la nourrice qui apporte la lampe allumée ; mais, tandis qu’elle
s’apprête à la poser sur la table, un souffle de vent l ’éteint. Derrière
elle, la porte claque avec violence.

�ACTE Q U A TRIÈM E.

209

LA N O U R R IC E .

Ah ! elle s’est éteinte. Il faut fermer la porte de l’es­
calier. Le vent croît.
Elle va fermer la porte, puis elle revient vers la table pour rallumer la
lampe éteinte. L’aspect d’Anne exprime une vague terreur. Elle tend
l’oreille vers la terrasse, comme lorsqu’on cherche à saisir des cris
lointains. La nourrice sort à gauche, en refermant la porte derrière
elle.
ANNE.

Alexandre, approche-toi, écoute. (Alexandre s'approche,
inquiet.) Tu n’entends pas? Il ne te semble pas que tu
entends...?
ALEXANDRE.

Quoi? (Anne ne répond rien.) C’est le vent qui siffle dans
les crevasses des murailles et sous la Porte des Lions.
ANNE.

Un ouragan se prépare?
A L E X A N D R E , montant rapidement à. la terrasse.

Non. Le ciel est libre tout entier. Les étoiles com­
mencent à paraître. Le croissant de la lune est au faîte
de l’Acropole. Le vent a des grondements étranges,
dans la ville morte; peut-être s’engouffre-t-il au fond
des sépulcres. C’est comme un roulement de tam­
bours. Tu n’entends pas? (il descend les marches. Anne lui
saisit le bras, en proie à une inquiétude indomptable.) Qu’as-tu?
A N NE.

Je suis inquiète... Je ne puis vaincre l’anxiété qui
me serre la gorge. Je pense aux deux qui sont là-bas...
A L E X A N D R E , avec un trouble violent, parce qu’il s’est mépris.

Pourquoi? Tu sais... Tu sais quelque chose?... l'hor­
rible chose? Qui a pu te dire... Léonard, peut-être?
Léonard t’a parlé? Comment a-t-il pu... à toi...
A N N E , s’égarant.

Mais que veux-tu dire? Que crois-tu?... Non, non;
12.

�210

LA V I L L E MOR T E.

il ne m’a point parlé, il ne m’a rien dit... C’est moi
qui lui ai parlé hier soir, ici môme : car je savais,
je savais déjà... Oh! sans plaintes, sans rancune,
Alexandre.
ALEXANDRE.

Et tu lui as parlé de cette horrible chose? Tu as eu
le cœur de lui en parler? Mais comment, comment
savais-tu? Dis, comment savais-tu? Comment as-tu
réussi à pénétrer son secret, alors que moi-môme,
jusqu’à hier soir, je n’avais pas même l’om bre d’un
soupçon! Dis, comment?
A N N E , de plus en plus égarée.

Son secret? Qu’est-ce que tu entends par là? De
quelle horrible chose parles-tu?
A L E X A N D R E , bouleversé, s’apercevant de son erreur.

Je voulais dire...
A N NE.

Il y a une autre chose? Il y a une autre chose?
A L E X A N D R E , lui prenant les mains et dominant par un effort
l’émotion qui le suffoque.

Anne, écoute-moi : toi qui sais porter tous les far­
deaux de douleur, toi qui n ’as jamais craint de souffrir
et qui connais toutes les tristesses et toutes les puis­
sances de la vie. Nous sommes à une heure grave, très
grave. Un tourbillon violent nous entraîne vers je ne
sais quel but. Nous sommes la proie d’une force
obscure et invincible. Tu comprends, Anne, tu com­
prends... Jusqu’à cette heure, nous avons évité de
parler, parce qu’à moi comme à toi toute parole sem­
blait inutile, et que le silence était la seule façon d'ac­
cepter les nécessités, la seule façon digne de nous et
de ce que nous fûmes. Maintenant, tout se précipite
Le moment est venu pour chacun de regarder son
destin en face... Il ne sert à rien de fermer les yeux

�ACTE Q U A T R IÈ M E .

211

Tout ce qui est, est nécessaire. Je te demande donc,
Anne, la vérité. Que s’est-il passé hier soir? Je te
demande la vérité.
ANNE.

La vérité... Oh! à quoi bon, à quoi bon? Il y a des
heures dans la vie où personne ne sait quelles paroles il
vaut mieux dire, quelles il vaut mieux ensevelir... Hier,
j ’ai demandé pardon à Léonard de lui avoir parlé; et
maintenant, je te demande pardon, à toi, Alexandre. Tu
as bien dit : seul le silence est digne. Il ne fallait pas
interrompre le silence pour sauver quelqu’un. Mais il
était là... Trop souvent, trop souvent je l’avais senti souf­
frir. Il me semblait que j ’étais la cause unique de tant
d’angoisses, que j ’étais l’obstacle. Et j ’avais une volonté
fraternelle de le consoler, de lui faire un peu de bien,
de lui montrer que tout avait été compris et résolu...
Et, hier soir, quand il est venu près de moi, je ne sais
quel abandon était en lui, je ne sais quel besoin de
confidence... On aurait dit qu’il avait pleuré, que dans
son cœur s’était dénoué quelque chose... Les étoiles
lui paraissaient belles... Alors je sentis le besoin de lui
faire un peu de bien, et je lui parlai... Je lui parlai de
cette pauvre créature et de toi... Je voulus chasser de
son âme toute amertume, toute injuste rancœur contre
cette chère créature dont l’unique faute est d’aimer et
d’ôtre aimée... Je lui parlai d’elle et je lui parlai de
toi, sans me plaindre, sans m’humilier, mais en lui
donnant un peu d’espérance.
A L E X A N D R E , avec un trouble violent.

Un peu d ’espérance! Et il... Crois-tu qu’il savait
déjà? Te paraît-il, Anne, qu’il savait déjà?... Non, ce
n’est pas possible, ce n’est pas possible! Peu aupara­
vant, il m’avait parlé...
A N N E , égarée.

Il ne savait pas?... Il ne savait pas?... (En repensant à

�212

LA V I L L E

MORTE.

l’entretien, elle découvre quelques indices, non remarqués d’abord, quj
soudain illuminent son esprit. L’exclamation qu’elle pousse ressemble

à un cri contenu.) Ah! peut-être... Il disait qu’il ne com­
prenait pas... Oui, oui... Il disait : * Vous êtes sûre?
vous êtes sûre? » Et puis... Ah! mais, alors...? Il y a
donc une autre chose?...
Alexandre, pris d’une intolérable angoisse, marche à travers la chambre
d’un pas incertain, comme quelqu’un qui cherche une voie de salut
sans la trouver.
A L E X A N D R E , tout bas, se parlant à lui-même.

Après ce qu’il m ’avait révélé!...
ANNE.

A ton tour, Alexandre, dis-moi la vérité. Je te
demande la vérité.
A L E X A N D R E , se rapprochant d’elle.

Et que fit-il? Où alla-t-il ensuite?
A N NE.

Il sortit, s’enfuit... Je sais par sa sœur qu’il est
rentré ce matin seulement, à l’aube... Jusqu’à l’aube,
elle l’a attendu...
ALEXANDRE.

Fuir, fuir... (il marche encore à pas incertains, ne sachant
à quoi se résoudre.) A h! quand nous nous regarderons
dans les yeux...
A N NE.

Mais dis-moi donc la vérité!
ALEXANDRE.

Et ils sont sortis ensemble... Ils sont descendus à la
fontaine... Depuis combien de temps?
A N NE.

Quelques minutes avant ton retour.
ALEXANDRE.

Ensemble... ensemble... là-bas... (son agitation croît

�ACTE Q U A T R I È M E .

213

d’instant en instant.) Et, avant de sortir, ils étaient ici avec
toi?... Que disaient-ils?
A N NE.

Non; je suis entrée au moment où déjà ils descen­
daient. Je les ai appelés, mais ils n’ont pas répondu...
J ’ai envoyé la nourrice les rejoindre...
ALEXANDRE.

Eh bien?
ANNE.

Ils ont dit qu’ils descendaient pour un moment à la
fontaine, qu’ils reviendraient dans un moment... Mais
parle, parle donc!
Elle saisit le bras d’Alexandre lorsqu’il va pour monter à la terrasse. Ils
montent ainsi tous les deux et disparaissent dans l’ombre vers la
balustrade. Au bout de quelques instants, Alexandre rentre seul dans
la salle; Obéissant à une impulsion instinctive, il court vers la porte,
l’ouvre et descend précipitamment les escaliers. Anne apparaît dans
l’entre-colonnement, reprise de terreur.
ANNE.

Alexandre! Alexandre!

(Aucune réponse. Elle marche à
tâtons dans le vide, rencontre une des colonnes, s’y appuie, descend la
première marche, les autres marches.) Alexandre!... Il n’est
plus là... Je suis seule... Ah! Seigneur, donnez-moi la
lumière !
En suivant le courant du vent chaud qui souffle par la porte grande
ouverte, elle arrive jusqu’au seuil. Elle s’appuie à l’un des cham­
branles et fait un pas vers l’escalier. Elle disparaît dans l’ombre.

�ACTE CINQUIÈME
Un lieu solitaire et sauvage, près d’une gorge qui s’enfonce entre le
second pic de la montagne Euboea et le flanc inaccessible do la cita­
delle. Les myrtes embaument, parmi les âpres rochers et les ruines
cyclopéennes. L ' eau de la fontaine Perseia, s’épanchant d’entre les
rochers, se recueille dans une cavité semblable à une conque, et do là
elle dévale pour aller se perdre au fond d’un ravin pierreux. Dans l’an­
tique solitude, envahie déjà par le mystère de la nuit, on entend le mur­
mure des sources intarissables.

SCÈNE UNIQUE
Sur le bord de la fontaine, près d’un buisson do myrtes, est étendu le
cadavre de la vierge H E B É . Les vêtements mouillés adhèrent
aux membres rigides ; les cheveux imprégnés d’eau entourent le visage
à la manière de bandelettes ; les bras sont allongés contre les flancs ;
les pieds sont joints comme ceux des statues funéraires couchées sur
les tombeaux.

ALEXANDRE,

assis sur une pierre, les coudes appuyés aux
genoux et les tempes serrées entre les paumes, regarde fixement la
morte, silencieux, dans une effrayante immobilité. Du côté opposé,
L É O N A R D est debout, adossé contre un grand rocher auquel,
par moments, ses doigts s’accrochent crispés et désespérés, comme
les doigts du naufragé à l’écueil qui émerge du gouffre. Dans le
silence mortel, on entend le bruit de l’eau et le souffle intermittent
du vent sur les myrtes qui s’inclinent.
Tout à coup, Léonard se détache du rocher et va s’agenouiller près du
cadavre de sa sœur, en se courbant comme pour la toucher.
A L E X A N D R E , l’arrêtant d’un geste brusque et d’un cri impétueux.

Ne la touche pas! Ne la touche pas!
L E O N A R D , reculant, mais sans se relever.

Non, non, je ne la toucherai pas... Elle t’appartient,

�ACTE C I NQ UI ÈM E.

215

elle t’appartient...

(Une pause. Il regarde le cadavre avec une
surhumaine intensité de douleur et d’amour. Le délire semble l'assaillir.
De temps à autre, sa voix devient rauque, déchirante, presque mécon­
naissable.) Tu crois... tu crois... que je la profanerais, si
je la touchais?... Non, non... Maintenant je suis pur,
je suis entièrement pur... Si elle se levait maintenant,
elle pourrait cheminer sur mon âme comme sur la
neige immaculée... Si elle revivait, toutes mes pensées
pour elle seraient comme les lis, comme les lis... Ah!
quel homme sur terre pourra jamais dire qu’il aime
une créature humaine comme j ’aime celle-ci! Pas
même toi, pas même toi, tu ne l’aimes comme je
l’aime... Nul amour sur terre n’est égal au mien. Toute
mon âme est un ciel pour cette morte... (sa voix s’élève,
impétueuse et ardente, comme dans un délire qui croîtrait, ou elle

Qui aurait fait
ce que j ’ai fait pour elle? Est-ce que tu aurais eu, toi,
le courage d’accomplir cette chose atroce, pour sauver
son âme de l’horreur qui allait la saisir! Ah, oui, tu
l’as aimée avec toutes les forces de ta vie, car c’est
ainsi qu’elle devait être aimée; mais tu ne sais pas,
non, tu ne sais pas quelle était son âme... Toutes les
bontés de la terre et toutes les beautés — des beautés
que toi-même tu n’as pas rêvées encore! — son âme les
possédait toutes... Chaque matin, à son réveil, tous
les souffles du printemps passaient sur son âme et la
faisaient fleurir. Chaque soir, toutes les plus douces
choses de notre jour vécu restaient dans son âme
comme dans un van, et elle les pétrissait pour moi,
me les offrait comme on offre un pain... Ah! c’est ainsi
qu’elle m’a nourri; pendant si longtemps, si longtemps,
elle m’a chaque soir nourri de ce pain... Elle savait
changer en un grand bonheur le plus léger des sou­
rires... La plus petite de mes joies se dilatait dans
son âme à l’infini, comme un cercle dans l’eau calme,
si bien qu’elle me donnait l’illusion d’un grand bon­
s’abaisse ..avec un tremblement de suprême amour.)

�216

LA V I L L E

MORTE.

heur... Tu ne sais pas, non, tu ne sais pas qu’elle
était son âme... Nulle créature sur terre ne pouvait
lui être égalée... Il n’y avait pas dans tout son sang
une seule goutte amère... Tout à l’heure... (n s’interrompt
et sursaute, comme un malade dont la chair est tordue par un spasme

Tout à l’heure... sa tendre vie tremblait
sous ma main dans ses cheveux. (Agenouillé, il sursaute si
intolérable.)

horriblement qu’Alexandre se dresse comme pour aller vers lui, mais
ne peut faire un pas et retombe sur la pierre.) Ah ! quand elle
s’est penchée sur la source pour boire... J'ai entendu
la première gorgée d’eau qu’elle buvait... Il me sem­
blait qu’elle buvait à mon cœur et que cette première
aspiration de ses lèvres absorbait toute la douleur
soufferte, toute l’existence honteuse, et tout le dis­
cernement, et toute la mémoire, et mon être tout
entier... Vide, vide et aveugle, je l’étais quand je me
suis abattu sur elle... La mort était à mes épaules et
me pressait avec ses genoux de fer... Le monde était
détruit... Mille siècles... un instant... Et j ’étais là, sur
les pierres... et, dans l’eau agitée encore par les sur­
sauts, ses cheveux... ses cheveux autour de sa tête
penchée... Ah! qui aurait fait pour elle ce que j ’ai fait?
Je l’ai soulevée; j ’ai revu son visage... « Tout son
visage battait comme sa tempe dans ses cheveux »;
oui, c’est cela qu’Anne disait hier soir, Anne qui
l’avait tenue entre ses bras, qui l’avait sentie palpiter
entre ses bras... Et j ’ai revu son visage qui ne battait
plus, son visage froid qui ruisselait... J ’ai abaissé
les paupières sur les yeux... ah! plus douces qu’une
fleur sur une fleur... Et toute souillure a disparu de
mon âme; et je suis redevenu pur, entièrement pur.
Toute la sainteté de mon amour est rentrée dans mon
âme comme un torrent de lumière... Encore un bien­
fait, encore un bienfait d’elle, à travers la mort! C’est
afin de pouvoir l’aimer ainsi de nouveau que je l’ai

�ACTE C I N Q U I È M E .

217

tuée; c’est pour que tu puisses l’aimer ainsi sous mes
yeux, sans que rien désormais te sépare de moi, sans
cruauté et sans remords, c’est pour cela, pour cela
que je l’ai tuée... 0 mon frère, mon frère dans la
vie et dans la mort, réuni à moi pour toujours par
ce sacrifice que je t’ai fait... Regarde-la! Elle est par­
faite, maintenant; elle peut être adorée comme une
créature divine... Je veux la coucher doucement dans
le plus profond de mes sépulcres et mettre autour
d’elle tous mes trésors... (il se penche sur la morte.) A toi,
à toi tout ce qui resplendit; à toi pour toujours tout
ce qui est pur... Adorée, adorée! Ah! si nous pouvions
avec tout notre sang rallumer une seconde ta face
pâle, faire qu’une seconde, une seule, tu rouvrisses les
yeux, que tu nous visses, que tu entendisses le cri de
notre amour et de notre douleur... 0 ma sœur! ma
sœur! (Courbé sur la morte, il l’appelle avec des cris réitérés et
déchirants, étendant ses mains agitées vers le blôme visage immobile
entre les humides bandeaux des cheveux. Incapable de résister plus long
temps à ce cri, Alexandre se lève, passe devant les pieds du cadavre, va
auprès de son ami, s’incline, lui pose une main sur le front pour sentir cette
fièvre, pour calmer ce délire qui ressemble à un commencement de folio.
Ce contact soulage un peu Léonard; la violente contraction de ses nerfs
se relâche un peu; sa voix s’éteint.)

pieds... ses petits pieds...

Laisse-moi baiser ses

(il se traîne jusqu’aux pieds de la

morte, y appuie son front et demeure quelques instants dans cette
attitude. Alexandre aussi se prosterne à côté de lui. Durant la pause, on
entend la fontaine gémir. Léonard relève le front et reste les yeux fixés

Un jour, elle était sur le rivage de la
mer, assise dans le sable, les genoux sous le menton.,
et, tout en rêvant ses plus beaux rêves, elle enveloppait
dans ses tresses dénouées ses petits pieds, souples
comme des feuilles tendres. La mer dormait devant
elle comme un enfant docile, avec une respiration
légère... (Une pause. Il tressaille, frappé d'un autre souvenir.)
Ah! ce jour maudit, devant le foyer... (il se cache la face
sur les pieds inertes.)

13

�LA V I L L E

218

MORTE.

dans les mains et s’incline de nouveau jusqu’à terre.)

Pardon

Pardon!
Une pause. Alexandre se retourne avec inquiétude
vers les rochers du fond, là où le sentier débouche.
A L E X A N D R E , se redressant tout à coup.

Un pas ! Il m’a semblé que j ’entendais un pas, là,
Sur le Sentier... Écoute. (Léonard aussi se redressa, frappé
de terreur. Tous deux prêtent l’oreille en retenant leur haleine.)

Non... Je me suis trompé, peut-être... C’est peut-être
le vent entre les myrtes... Une pierre a roulé peut-être
sur la pente...
LÉONARD.

Je ne sais... Mon cœur bat trop fort, m’étourdit les
oreilles... Je ne perçois rien autre chose...
Alexandre va vers les rochers et se tient aux aguets.
On n’entend que le gémissement rauque des sources.
A L E X A N D R E , retournant vers son ami qui a les yeux fixés
sur le cadavre, et le secouant.

Maintenant, qu’allons-nous faire ? Il faudra l’emporter
d’ici... Où la porterons-nous? La porterons-nous à la
maison?... Mais Anne... Anne... Que pourrions-nous
lui dire?
L E O N A R D , éperdu, regardant autour de lui.

Anne... Elle m’attend à cette heure même... Elle m’a
promis... hier soir...
ALEXANDRE.

Que t’a-t-elle promis ?
LÉONARD.

De m’attendre...
ALEXANDRE.

De t’attendre? Où? Pourquoi?
LÉONARD.

Elle pensait... Elle voulait...

�ACTE CI N Q U I È M E .

219

A LEXANDRE.

Elle voulait?...
LÉONARD.

Elle voulait... disparaître...
ALEXANDRE.
A h ! (Une pause. Instinctivement, ils regardent tous les deux vers
le sentier qui débouche entre les rochers, dans le fond. On entend la

Que lui dirons-nous? Que ferons-nous
maintenant?... Veux-tu rester ici, toi? Il faut la cou­
vrir, l’envelopper... Veux-tu rester ici?... Je vais... je
vais prendre... le linceul...

fontaine gémir.)

L É O N A R D , saisi d’une insurmontable terreur.

Non! non! N’y va pas, ne me quitte pas! Restons
ici, restons ici encore.
ALEXANDRE.

Mais Anne... (il tressaille et se met aux écoutes.) Quelqu’un
vient, quelqu’un s’approche... Un pas! J ’ai entendu un
pas... Oh! si c’était... Il faut la cacher... Portons-la
entre les myrtes, sous les touffes... Tu ne m’entends
point, Léonard ? (il secoue Léonard, qui semble pétrifié.) Por­
tons-la entre les myrtes... Je la prendrai par les
épaules. Doucement! Doucement!
Il s’incline pour soulever la morte du côté de la tête, tandis que Léo­
nard s’incline pour la soulever du côté des pieds. Au môme instant,
on entend dans le sentier la voix de l’aveugle.
A N N E , d’entre les rochers du fond, invisible.

Hébé ! Hébé !

(Les deux hommes laissent le cadavre et se redres­
sent, pâles aussi de la pâleur de la mort, raidis par l’épouvante, sans
pouvoir faire un mouvement.) Hébé! (L’aveugle apparaît entre les
rochers, seule, tâtonnant dans l’ombre. Comme personne ne répond,
elle fait quelques pas en

avant, avec une anxiété désespérée.)

Alexandre! Léonard!
Elle s’avance vers le cadavre et le touche presque du pied, tandis que
les deux hommes restent immobiles, paralysés, incapables de pronon­
cer une parole.

�2 20

LA V I L L E M O RT E.

A L E X A N D R E , au moment où le pied d’Anne va toucher le cadavre.

Arrête, Anne! Arrête!
Mais Anne a senti le corps inerte qui gît à ses pieds. Elle se courbe
sur la morte, éperdue, et la palpe jusqu’à ce qu’elle arrive au visage,
aux cheveux encore imprégnés de l ’eau mortelle. Dans toutes ses
fibres passe un frisson causé par ce froid qui ne ressemble à aucun
autre. Elle jette un cri aigu où semble s’exhaler toute son âme.
A N NE.

A h !... Je vois! .je vois!

�LA G L O I R E
T R A G É D I E EN CI NQ ACTES
Représentée pour la première fois à Naples, au Théâtre Mercadaute
le 27 avril 1899.

La Gloire me ressemble.
LA

COMN E A

��A U X C Y P R È S DE MA MAL US
DANS

L’I LE

DES

PHÉACIENS

Février et mars 1899.

�D R AMA T I S P E R S O N Æ

RUGGERO F IA M M A .... ............................
CESARE BRONTE.....................................
E L E N A COMNÈNA....................................

M.

Ermete

Mme

E leon ora

Z a c c o n i.
D use.

GIORDANO FA U R O ...................................
¡SIGISMONDO LEONI.................................

MM.

VITTORE CORENZIO................................
DANIELE S T E N O .......................................................
MARCO AGRATE.......................................
CLAUDIO MESSALA.................................
SEBASTIANO M A R T E L L O ....................
DECIO N E R V A ............................................
FULVIO BA N D IN I.....................................

A dolfo C o lo n n e llo .

ERCOLE FIESCHI......................................
ANNA COMNÈNA......................................
UNE R E L IG IE U S E ...................................

F e r d in a n d o N ip o t i.

Mme
Mme

F e r n a n d a N ip o t i.

UN JE U N E HOMME.................................

M.

U b a l d o P it t e i.

Les

D ig n ita ir e s ,

P a r tis a n s , L a

Les

F a m il ie r s ,

D a n t e C a p e l l i.

E m il io

P ia m o n t i.

E t t o r e M a z z a n t i.
Carlo

B ordeaux.

E n r ic o

S a b a t in i.

A n t o n io G a l l ia n i .
A lf r e d o G e r ì.
U baldo

P it t e i.

E m m a G r a m a t ic a .

Les C om pagnons

F o u le .

Dans la Rome de la troisième Italie.

d ’a r m e s ,

Les

�LA

GLOIRE

ACTE PREMIER
Une grande salle nue, aux vertèbres de pierre apparentes et robustes.
Une lourde table en occupe le milieu, encombrée de cartes comme celled’un stratège, animée encore par le travail récent, par la méditation
qui naguère s’y inclina, par l’unanime accord des hommes qui se sont
réunis autour d’elle : support immobile d’où rayonnent et se propagent
une pensée centrale, une énergie régulatrice.
Sur les architraves des quatre portes, deux à droite et deux à gauche, est
sculpté l’emblème de la flamme qui s'avive au souffle du vent contraire,
avec la devise : V i m e x v I . Dans chacun des murs opposés, entre lesdeux portes, est une niche où l’on voit encore des traces de dorure, et
occupée seulement par une piédestal sans statue. Dans le fond, un balcon
s’ouvre sur l’énorme cité qui se décolore dans le crépuscule, tandis que
les lumières commencent à y apparaître comme les étincelles d’un
incendie près de se rallumer sous les cendres.

SCÈNE

PREMIÈRE

L a salle est envahie par les PA RT ISA N S, qui attendent le retour-

de R U G G E R O FLAMMA, inquiets, anxieux, exultants. Les
uns regardent, penchés au balcon, d’autres sont rassemblés autour de lu
table, d’autres près de la porte. V I T T O R E C O R E N Z I O ,

ER C O L E F I ESCHI , D E CIO NERVA, F U L V I O
B A N D I NI sont du nombre. De temps à autre, on entend une
clameur confuse qui arrive à travers l’espace. Dans le soir de mai so
répand cette ivresse populaire qui excite les haines, les amours, les&gt;
orgueils, les convoitises, les espérances, tous les ferments humains^

13

.

�LA G L O I R E .

226

Chacun, pressentant l’imminence des révolutions, se façonne un monde
selon son désir. La fièvre civile se manifeste dans les paroles, dans
les gestes, dans l’aspect de tous.
UN G R O U P E DE P A R T IS A N S , sur le balcon.

Il vient ! Il vient !
Q U E L Q U ’ UN dans le groupe.

En triomphe!
UN A U T RE .

La foule le porte !
UN A U T RE .

La foule! La foule! Toute la place en est noire.
Regardez! Regardez!
UN A U TRE.

Ils sont quatre mille, cinq mille...
P L U S IE U R S .

Davantage, bien davantage!
q u e l q u 'u n

.

Toutes les rues d’alentour sont pleines. Regardez!
un

autre

.

Ils sont dix mille.
UN A U TRE.

Davantage, davantage!
UN AU TRE.

La ville est à nous.
UN A U T RE .

Ah ! qu’il dise seulement une parole...
UN A U T RE .

Nous mourrons tous pour lui !
UN A U T RE .

Écoutez, écoutez!
Arrive une clameur.

�ACTE P R E M I E R .

227

UN A U T RE .

La ville est à nous. S’il voulait...
D E C IO N E R V A .

Quel beau soir de bataille !
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Cesare Bronte est fort encore. Sa carcasse est de fer
E R C O L E F IE S C H I.

Fort de quoi?
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Le pouvoir est encore entre ses mains. Le Parlemen1
le soutient encore. L’armée est avec lui...
D E C IO N E R V A .

Demain, tout sera avec Fiamma.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Des mots!
P L U S IE U R S .

C’est vrai ! C’est vrai !
E R C O L E F IE S C H I.

Demandez-le à Claudio Messala.
q u e l q u ’u n

.

Qui est Claudio Messala ?
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Un taciturne.
P L U S IE U R S .

Vous voyez? Vous voyez?
q u e l q u ’u n

.

Sa voiture n’a plus de chevaux. Vous voyez? Vois
tu, toi?
UN a u t r e .

Déjà la rue est obscure.

�LA G L O I R E .
U N AUTRE

Oui, oui, c’est vrai. Je la vois. Des hommes la
traînent.
UN A U T RE .

La foule le porte.
UN A U T RE .

On court... C’est comme un tourbillon.
UN A U T RE .

La foule semble furieuse.
P L U S IE U R S .

Écoutez ! Écoutez !
Arrive la clameur ; puis, tout à coup, il se fait un silence.
q u e l q u ’u n

.

Et maintenant?
UN A U TRE.

Le silence.
UN A U TRE.

La panique?
UN A U TRE.

Non. Il parle...
UN A U T RE .

Oui; maintenant il parle. Il est debout. Vous le
voyez? Je crois qu’il parle.
Du lointain arrive une clameur plus forte.
UN A U T R E .

Comme on hurle!
UN A U T R E .

Cette maison, n’est-ce pas celle de Cesare Bronte?
UN A U T R E .

Oui, oui! On passe maintenant devant la maison de
Cesare.
UN A U T RE .

La rue est dans l’ombre.

�ACTE P REM IE R.
UN A U TRE.

Ah!
D E C IO N E R V A , accourant au cri.

Que se passe-t-il?
q u e l q u ’u n

.

Un éclair...
UN A U T R E .

Les armes...
UN A U T RE .

Voyez la lueur, voyez...
UN A U TRE.

Oui, oui; les soldats ont dégainé leurs sabres...
UN A U T RE .

La maison est entourée par la cavalerie.
UN A U TRE.

Ils ont dégainé leurs sabres!
UN A U T R E .

Encore du sang?
UN A U T RE .

Écoutez! Écoutez!
UN A U T RE .

Encore du sang?
UN A U T RE .

La panique?
F U L V IO

B A N D IN I, accourant, se faisant place.

Que se passe-t-il?
Tous se précipitent au balcon, anxieux.
E R C O L E F IE S C H I.

Que se passe-t-il? On se bat?
Arrive une nouvelle clameur.
LE G R O U P E , soulevé par un frémissement.

Vive Flamma! Descendons, descendons!

�230

LA G L O I R E .
D E C IO

NERVA.

Je vous conduis.
I l se retourne, court à la porte. Quelques-uns le suivent, disparaissent
avec lui.
F U L V IO

BANDIN I.

On se bat?
P L U S IE U R S .

Oui, oui! Vous voyez?
d ’a u t r e s .

Non! non! Les soldats ne font aucun mouvement.
q u e l q u ’u n

.

Ils n’osent pas.
UN A U TRE.

Il a parlé. La foule passe devant la maison.
UN A U T R E .

On ne voit plus rien. La rue est obscure.
UN A U T R E .

La foule le porte.
UN A U TRE.

On allume les torches !
UN A U T RE .

Entendez-vous? On chante.
UN A U T RE .

La chanson de Prospero Galba I
UN A U T RE .

La sérénade à l’impératrice!
UN A U T RE .

A Elena Comnèna, Impératrice de Trébizonde!
Cette plaisanterie suscite quelques rires. L ’hilarité se communique.
Soudain, la contagion de la rue prend les plus vulgaires.

UN A U T RE .

Revendeuse de grain pourri,

�ACTE

PREMIER.

231

UN A U TRB .

de chevaux poussifs,
UN A U T RE .

de bœufs fourbus,
E R C O L E F IE S C H I.

de sénateurs imbéciles,
F U L V IO

B A N D IN I.

de généraux éreintés,
E R C O L E F IE S C H I.

de princes bâtards!
Q U E L Q U ’ UN, chantant.

È marcio il grano
Ma l’oro abbonda,
LES A U T R E S , en chœur.

A Trebisonda 1!
Les rires éclatent.
E R C O L E F IE S C H I.

L’Impératrice mère, à la fenêtre, s’évanouit entre les
bras du Grand Chambellan.
Q U E L Q U ’UN, chantant.

Anna Comnèna,
La gran baldracca,
LES A U T R E S, en chœur.

Conta le sacca 2!
Les rires éclatent.
F U L V IO

B A N D IN I.

Où est Prospero Galba?
q u e l q u ’un.

Là-bas, sans doute, à battre la mesure.
1. « Le grain est pourri — mais l’or abonde, — à Trébizonde ! &gt;*
2. « Anna Comnèna, — la grande ribaude, — compta les sacs! »

�LÀ G L O I R E .

232

UN A U T RE .

Dix mille voix!
F U L V IO B A N D IN I.

Le salut de mai à la femme de Cesare!
Q U E L Q U ’U N , chantant.

La moglie ha un trono
Ghe non si sfonda,
LES A U T R E S, en chœur.

A Trebisonda 1!
Les rires éclatent. Au loin, on entend le formidable chœur de la foule.
L’image de la femme charmante et odieuse domine les imaginations
troublées, irrite la sensualité des railleurs.
F U L V IO

B A N D IN I.

Dis : avec combien de rois, combien d’empereurs,
combien de princes défunts s’est-il apparenté, le vieux
Bronte, en épousant la Comnèna? Tu le sais, toi,
Fieschi.
E R C O L E F IE S C H I.

Avec dix-neuf rois, dix-huit empereurs, soixantedix-sept princes souverains, quatre-vingt-dix protosé­
bastes, cent quinze couropalates — avec toute la pour­
riture palatine de Byzance.
Q U E L Q U ’ UN, chantant.

Che gran corona
Su la tua fronte,
LES A U T R E S, en chœur.

0 Bronte, o Bronte 2!
Les rires éclatent parmi les sarcasmes. Le souffle du carrefour passe
dans la salle. La voix de la foule est continue comme nn grondement.

1. « Sa femme a un trône — qui ne se défonce pas, — à Trébizonde!»
2. « Quelle grande couronne — sur ton front, — ô Bronte, ô Bronte ! .

�233

ACTE P R E M I E R .

SCÈNE II
Entrent G I O R D A N O

FAURO

et S I G I S M O N D O

LEONI
G IO R D A N O F A U R O .

N’insultez pas la Comnèna dans la maison de Rug­
gero Fiamma.
P L U S IE U R S .

Fauro, Leoni!
d ’a u t r e s .

Pourquoi ?
d ’a u t r e s .

D’où venez-vous?
d ’a u t r e s .

Quelles nouvelles?
E R C O L E F IE S C H I.

Ici, la Comnèna est sacrée. Avez-vous entendu?
p l u s ie u r s

.

Pourquoi? Pourquoi?
G IO R D A N O F A U R O .

Pour une haine, et peut-être...
I l s’interrompt.

E R C O L E F IE S C H I.

La Sibylle a parlé.
F U L V IO B A N D IN I.

Que voulez-vous dire?
G IO R D A N O

FAURO.

Je crois que toute votre haine et que la haine de
toute cette foule qui hurle là-bas, dans la rue, n ’éga­
lent pas la sienne...

�234

LA G LOIRE.
P L U S IE U R S .

Contre qui?
G I0 R D A N 0

FAURO.

Contre le vieux. Et peut-être...
F U L V IO

B A N D IN I.

Peut-être?
G IO R D A N O F A U R O .

Je ne sais. Il fallait la voir, aujourd’hui, dans la tri­
bune, pendant que Ruggero Flamma parlait. Ses yeux
étaient fixés sur lui avec une telle violence que plus
d’une fois il a dû lever la tète vers elle et s’inter­
rompre. Ah! un grand spectacle, celui d’aujourd’hui,
un grand duel! Bronte était assis à son banc, immo­
bile, recueilli, avec toute sa force silencieuse. On ne
voyait que son crâne énorme, poli comme un caillou
de torrent; et, sur ce crâne, la cicatrice enflammée...
E R C O L E F IE S C H I.

On sait que, pour les grandes circonstances, il la
ravive avec du rouge, comme une courtisane se met
un grain de beauté.
G IO R D A N O F A U R O .

N’importe! La trace y est, et profonde.
E R C O L E F IE S C H I.

Ah, pardieu! voilà aussi le mime Bronte devenu,
comme la Comnèna, inviolable dans cette maison!
P L U S IE U R S , impatients.

Tais-toi, Fieschi, tais-toi ! Laisse-le parler.
E R C O L E F IE S C H I.

Il y a là deux niches et deux piédestaux pour leurs
statues... Mettez-vous en quête d’un marbre immaculé!
Le sculpteur, le voici.
Il indique du geste Sigismondo Leoni.

�ACTE P R E M I E R .

235

P L U S IE U R S .

Tais-toi !
G IO R D A N O

FAURO.

Guerre de lazzis et de chansons! Inoffensive. Mais,
tout à l’heure, Flamma lui-même donnait à son ennemi
une stature de géant, par besoin de le sentir égal à la
puissance de ses coups. Lorsque le vieux s’est levé
pour répondre, en nous tous a passé comme un frisson
d’horreur. Si nous l’imaginions abattu, nul de nous ne
savait mesurer l’espace couvert par sa ruine.
P L U S IE U R S .

Et qu’a-t-il dit? Qu’a-t-il dit?
E R C O L E F IE S C H I.

A-t-il rebalbutié son latin habituel?
G IO R D A N O

FAURO.

Rebalbutié? L’effort qu’il fait pour s’exprimer donne
à ses paroles une âpreté dont souffrent et se souvien­
nent ceux qui l’écoutent comme s’ils en gardaient
l’entaille. Jamais il n’a été aussi rude et sincère
qu’aujourd’hui : sincère, non pour démasquer les
moyens de la suprême défense à laquelle il est résolu,
mais pour déclarer l’esprit qui l’anime. Il a dit en
substance : « Vous entendez gémir et s’agiter la jeune
âme nationale sous l’enduit de mensonges où nous
l’avons emprisonnée, nous, les hommes d’hier, les
faux libérateurs. Et vous voulez la délivrer, relever sa
puissance opprimée, élargir sa respiration, la rendre
à son génie, vous, les hommes de demain, les vrais
libérateurs. N’est-ce pas ce thème que vous proposez
à vos rhéteurs? Mais la réalité est différente, et vous
le savez bien. Sous cette croûte-là, il ne reste aujour­
d’hui que la couleur de la mort, le ferment de la dis­
solution. C’est pourquoi nous faisons une œuvre de
salut suprême, quand nous travaillons de toutes nos

�236

LA G L O I R E .

forces à la maintenir intacte, à en réparer les cre­
vasses, à la protéger contre votre heurt désordonné... »
S’oubliant, il donne à ce discours l’âpre accent original, comme s’il
était lui-même l’orateur dans l’assemblée.
E R C O LE F IE S C H I, l’interrompant, furieux.

Ah ! Il a donc l’impudence de se déclarer le conser­
vateur de la pourriture nationale, ce mari morgana­
tique d’une protectrice de fraudeurs? Il se dit occupé
à embaumer le cadavre de la patrie, ce rongeur d’os­
suaires?
P L U S IE U R S .

Et Flamma? Et Flamma?
Dans le lointain, la clameur populaire est continue comme
un grondement.
G IO R D A N O

fauro

.

C’est contre lui qu’ouvertement, face à face, les yeux
dans les yeux, Bronte a dirigé son dernier coup de
pointe. Merveilleuse minute de férocité tranquille et
consciente! Férocité de vieillard et de maître qui sait
où la chair juvénile est le plus douloureuse, où la bles­
sure est le plus cruelle. Tout l’orgueil de Ruggero
Flamma — ne connaissons-nous pas son orgueil et ne
l’en aimons-nous pas davantage? — tout cet avide
orgueil était là, nu, palpitant. Et, dans cette terrible
chose vivante, le vieillard a incisé avec une lenteur
sûre ces paroles dont je crois que pas une seule
n’échappe à ma mémoire : « Je me coucherais avant le
temps, silencieux, dans la fosse que vous m’ouvrez, si
je voyais parmi vous un vrai homme apte à la grande
besogne, un vaste et libre cœur humain, un fils de la
terre enraciné dans les profondeurs de notre sol. Mais
l’heure n’est pas venue. L’homme nouveau n’est pas
né encore, et nous ne voulons pas encore mourir. Si
la vie présente est dure et stérile, ce n’est pas à vous
qu’il est donné de la féconder. Ce que je vois au fond

�ACTE

PREMIER.

237

de vos yeux, ce n’est pas un grand destin, c’est le ver­
tige. Vous n ’appartenez pas à la race des créateurs... »
E R C O L E F IE S C H I.

Ah! la rageuse impuissance sénile, qui dénie aux
autres la force et le courage! Mais, Fauro, on dirait
que pour vous ce sont là de grandes paroles...
G IO R D A N O F A Ü R O .

J ’ai foi dans le Chef que je me suis choisi ; je crois
Ruggero Flamma capable de les démentir à l’épreuve,
demain. Mais partout, dans n ’importe quel camp, tout
signe d’énergie virile, de volonté mâle et calme, de
sincérité rude me transporte le cœur; d’autant plus
que, à une époque de vociférations et de contor­
sions, un tel signe est rare. Mes compagnons et moi,
délaissant la solitude de nos travaux et de nos labo­
ratoires, nous sommes entrés dans la lutte avec le
pressentiment qu’apparaîtrait bientôt une idée domi­
natrice et créatrice dont nous voudrions être les ins­
truments obéissants et lucides pour la reconstitution
de la Cité, de la Patrie, de la Force latine. Nous n’ose­
rions pas, nous, répéter les équivoques refrains de la
rue autour de cette table sur laquelle nous avons tant
de fois vu se pencher le front soucieux de celui qui
nous conduit.
F U L V IO B A N D IN I.

C’est le moment de détruire, et toutes les armes sont
bonnes. Retournez à vos livres et à vos alambics!
G IO R D A N O F A U R O .

A chacun son arme! Moi, pour moi-même, je ne
jetterai pas la fange contre cette dernière colonne
ferme d’un monde qui doit s’écrouler. Si dur est
l’effort de sa résistance et si terrible sera le fracas de
sa chute qu’en vérité, quand j ’y pense, je n’ai pas le

�LA G L O I R E .

238

cœur de m’abandonner à la raillerie. Tout le reste me
semble petit et négligeable, à une pareille heure.
ERCOLE FIESCHI .

Négligeable? Mais les dilapidations, les fraudes, le
trafic immonde, toute l’ignominie...
Q U E L Q U ’ UN, criant.

A bas la colonne, dans la fange et dans le sang!
Au loin, la clameur est continue comme un grondement océanique.
D E C IO N E R V A , qui rentre tout à coup, haletant.

Les troupes ont barré la rue. La foule est repoussée
vers la place. Flamma est maintenant chez Daniele
Sténo; il harangue d’une fenêtre. Allons! Allons! Qui
vient?
La bande se précipite vers la sortie, on tumulte.

SCÈNE I I I
Restent

VITTORE CORENZIO, SIGISMONDO
L E O N I et G I O R D A N O F A U R O
G I O R D A N O F A UR O.

Ils ne demandent qu’à être lancés contre l ’obstacle
par une voix tonnante. Ils se défient de nous. Le hur­
lement les enivre, la pensée les déconcerte. Mais ils
sont pleins de feu. Le destructeur peut compter sur
ces bras et sur ces poitrines. Dans le nombre, il y a
quelques bons tribuns de cabaret : ce Fieschi, par
exemple...
Ils s’approchent du balcon et regardent pendant quelques minutes la
Ville périlleuse, qui s’est illuminée et dont la clarté se répand comme
un nimbe de phosphore dans le sombre ciel de violette où naissent les
étoiles.
VITTORE

CORENZIO.

La clameur s’éloigne, la foule se disperse. L’heure
des grands massacres n’est pas encore venue.

�ACTE P R E M I E R .
G IO R D A N O

239

FAURO.

As-tu regardé Nerva, lorsqu’il a reparu? Il avait
dans le poing les foudres de la bataille. « Flamma
harangue d ’une fenêtre. Allons mourir sous ses yeux! »
Hallucination. Quand je suis entré ici avec Sigis­
mondo, nous venions justement de chez Daniele Sténo,
où nous avions dû presque porter Flamma pour le
soustraire à l’atroce torture de ce triomphe et de ce
chœur infâme. Il était pâle comme un blessé, et il
faisait un effort surhumain pour ne pas céder à une
de ces terribles crises convulsives qui rompent de
temps à autre la continuelle tension de sa force ner­
veuse. J ’ai entendu ses dents grincer...
S IG IS M O N D O L E O N I.

C’est étrange; il n’a jamais pu vaincre son horreur
physique de la foule, la répulsion instinctive que lui
donne le contact avec le monstre. Pour se dominer et
pour dominer, il a besoin d’être matériellement plus
haut, d’avoir la respiration libre.
G IO R D A N O F A U R O .

C’est alors seulement qu’il donne la mesure entière
de sa puissance. Aujourd’hui, Corenzio, tu as perdu
une merveilleuse heure de vie ! Deux fois il a été tel
que notre rêve l’imaginait et le souhaitait. Jamais il
n’avait exprimé avec autant de vigueur dans les idées le
drame de la race. Jamais son éloquence n’avait été si
ardente et si forte. L’âme môme de la patrie palpitait
devant nous, avec tous ses maux et avec toutes ses espé­
rances. Par cette parole, tout devenait grand. L’adver­
saire grandissait, sous l’énormité même de son erreur
et de sa faute. La conscience de Cesare Bronte était
devant nous, chargée d’un tel fardeau que, quand le
vieillard s’est levé, — je vous l’ai dit, — un frisson a
parcouru toute l’assistance...

�240

LA G L O I R E .
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Et ensuite? après cette négation brutale? après la
blessure savante?
G IO R D A N O F A U R O .

L’explosion imprévue de l’ironie la plus âcre qui ait
jamais rongé chair vive; une vengeance allègre; une
voix claire et froide, avec je ne sais quoi de frénétique
et de menaçant dans le fond; la subite révélation d’un
destructeur différent de celui qui nous était connu,
plus rapide, plus agile, prompt à évoluer, insaisis­
sable, impitoyable; le déchaînement brusque d’une
faculté homicide, gaie et furieuse, tout à la fois sau­
vage et instruite. Comment te dire? Un aspect indes­
criptible. Je ne sais quelle profondeur humaine venait
de s’ouvrir en lui. Nous étions là, étonnés; Bronte
paraissait étonné et exaspéré, de sentir si douloureux
son vieux cuir de taureau, qui avait résisté à la massue
et au merlin. Quand j ’ai vu Flamma descendre de son
banc, j ’ai pensé : * Voilà un homme qui, ce soir, brû­
lerait le monde ».
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Il aurait pu brûler la maison du Dictateur et ensan­
glanter Rome.
S IG IS M O N D O L E O N I.

Il ne l’a pas fait. Il a le cœur pour oser et l’œil pour
voir. Il sait attendre. Croyons en lui! Il a dit un jour à
son démon : « Préserve-moi des petites victoires;
donne-m’en une seule, mais grande ».
G IO R D A N O F A U R O .

Ah! Il y avait aussi, là, une femme capable de mettre
ie feu au monde : cette Comnèna !
V IT T O R E C O R E N Z IO , riant.

Il me semble, Fauro, qu’elle t’a fasciné!

�ACTE

PREMIER.

241

G IO R D A N O F A U RO.

Je ne suis pas le seul. Est-ce que tu l’as regardée,
Leoni, quand elle se penchait à la tribune? C’est une
arme formidable et luisante, qui demande à être brandie
par un poing invincible. Ces deux ailettes métalliques
qu’elle portait à son chapeau ne te rappelaient-elles
pas la hache à deux tranchants?
S IG IS M O N D O

L E O N I.

Certes, celui qui la regarde a aussitôt l’idée d’une
force qui doit inévitablement aller à un but. Deux ou
trois fois, je l’ai vue se dresser d’un bond. Elle est ver­
tébrée comme un aspic.
G IO R D A N O

FAURO.

Elle est dans sa robe comme dans une gaine. Faite
pour la guerre, avec ce casque de cheveux massifs,
avec cette bouche qui défie sans s’ouvrir, avec tout ce
diamantin visage désespéré. Si l ’audace avait un
visage, elle aurait celui-là.
VITTORE C 0 R E N Z I 0 .

L’Impératrice de Trébizonde!
G IO R D A N O F A U R O .

Il est incontestable, mon cher, qu’elle descend de ce
David Comnène, dernier empereur de Trébizonde,
mis à mort par Mahomet II : descendance reconnue
par lettres patentes de Louis XVI à Demetrius Com­
nène — bisaïeul de cette Elena — lorsque, la Corse
ayant passé à la France, on confisqua le domaine que
les Génois avaient concédé à un Comnène sans terre
et à sa troupe d’expatriés grecs...
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Tu es fort sur le sujet!
G IO R D A N O F A U R O .

Très fort. Dans les loisirs que nous fera la Renaissan
ce
14

�LA G L O IR E .

242

latine, après le grand orage, si j ’ai encore la tète
sur les épaules et la main valide, j ’écrirai un beau
livre : La dernière des Comnènes.
S IG IS M O N D O L E O N I.

Byzance et Rome!
G IO R D A N O F A U R O .

Imagine le fantôme vivant du Bas-Empire sur cette
énorme convulsion d’agonie, l’ombre perfide de
Byzance sur la troisième Rome...
S IG IS M O N D O L E O N I.

Et le destin de cette héritière perdue d’une grande
dynastie impériale uni au destin du vieux Bronte, d’un
t fils de la terre », comme il s’appelle...
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Et cette sinistre figure de mère, cette Anna Com­
nèna qui ressemble à un chef d’eunuques enjuponné
et plâtré de fard, reste d’on ne sait quelles races
abâtardies, avec cet œil somnolent qui voile un abîme
d’astuce et de cupidité...
S IG IS M O N D O L E O N I.

Et cet Alessio, le père-, l’aventurier héroïque, le pré­
tendant désespéré, un vrai homme de proie qui — en
d’autres temps — eût été capable de reconquérir le
trône : mort d’une si belle mort, dans sa folle expé­
dition de Grèce, au pays où avaient régné ses aïeux...
G IO R D A N O F A D R O .

Et sur celles qui survivent — la veuve, la fille — et
sur leurs années de misère sans nom, et sur leur vaga­
bondage inquiet par le monde, et sur leur arrivée à
Rome, et sur leurs mille intrigues, et sur la sénile pas­
sion de Cesare Bronte, et sur les pourparlers, et sur
le mariage, et sur cette étrange cour qui s’est formée
autour d’eux, sur toute cette aventure, en somme,

�ACTE P R E M I E R .

243

je sais des choses que nulle puissance d’invention
humaine n’aurait pu trouver.
V1TTO RE C O R E N Z IO .

La dernière des Comnènes!
G IO R D A N O F A U R O .

Et l’aventure est à peine au début, songez-y ! Quels
pourront être les destins d’une créature ainsi faite,
que poussent vers le plus riche butin toutes les con­
voitises? Songez-y! Bientôt, toutes les lois seront sus­
pendues autour de son audace. Si elle évite d’être
traînée sur le pavé, d’être plantée à la pointe d’une
pique, où ses destins ne la porteront-ils pas?
Les trois jeunes hommes demeurent quelques instants pensifs. De temps
à autre, le souffle du vent soulève les papiers, agite les petites
flammes du candélabre qui brûle sur la table encombrée. Par inter­
valles arrive la rumeur océanique de la foule qui s’éloigne.
S1G ISM O N D O L E O N I.

Dans le vieillard, elle sent déjà l’odeur du cadavre.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Elle a les yeux fixés sur Flamma, — tu l’as dit,
Fauro.
G IO R D A N O F A U R O .

Et fixés si étrangement!
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Tu crois...
G IO R D A N O F A U R O .

L’incroyable.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Tu crois Flamma troublé?
S IG IS M O N D O

L E O N I.

L’homme chaste!
G IO R D A N O

Plus que troublé, possédé!

FAURO.

�244

LA G L O I R E .
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Tu inventes déjà la fable de ton livre...
G IO R D A N 0 F A U R O .

Je n’invente pas, je devine. Son âme est si gonflée
que de toutes parts elle déborde. Et, jusqu’à ce jour,
sa vie a été dure et solitaire.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Dieu le garde du péril !
G IO R D A N O F A U R O .

Pourquoi? Il a besoin du péril, pour se sentir invin­
cible.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Ce dont il a encore besoin, c’est d’être seul avec sa
tâche.
G IO R D A N O

FAURO.

Qu’en sais-tu? Qu’en savons-nous? L’essentiel, c’est
qu’il serve la vie! Aujourd’hui, tandis qu’il parlait de
son banc et que, dans la tribune, l’impératrice était
penchée, les yeux fixes, il s’est fait tout à coup sur les
grands îlots une petite pause : une de ces obscures
petites pauses que produit le Destin en fermant ou en
ouvrant ses paumes. Qui sait? Qui sait?
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Dieu le garde du péril, vous dis-je.
G IO R D A N O F A U R O .

Et moi, je dis au contraire : — Puisse la vie envoyer
à sa rencontre le plus grand péril.
S IG IS M O N D

Voici Flamma.

L E O N I.

�ACTE

PREMIER.

245

SCENE IV
Entre

RUGGERO

STENO,
TIANO

de

FLAMMA,

MARCO

MARTELLO,

suivi de

AGRATE,
de

DANIELE
SEBAS­

de

CLAUDIO

MES

SALA.
R U G G E R O FLAMMA.

Le plus grand péril? Que disiez-vous, Fauro?
Sa voix est brève et acerbe. Sur son visage d'une pâleur terreuse, ses
yeux ont un éclat fébrile. Sa démarche excitée, son besoin de mouve­
ment révèlent une tumultueuse plénitude intérieure. Il semble chercher
l'espace devant lui, par delà l'étroitesse des murailles, comme un
prisonnier.
G IO R D A N O F A U R O .

J ’exprimais un vœu.
R U G G E R O FLAMMA.

Pour qui?
G IO R D A N O F A U R O .

Pour vous.
R U G G E R O FLAM M A.

Quel vœu?
G IO R D A N O

FAURO.

Que votre force fût éprouvée par le plus grand péril,
toujours.
R U G G E R O FLAM M A.

Ainsi Soit -il. (Il se promène de long

en large à travers la chambre,,

la tête basse. Les autres se tiennent debout, muets. Soudain, il s’arrête

Croyez-vous en moi? en la vérité et en la
puissance de mon idée?

devant eux.)

M A RCO A G RA T E.

Aucun de nous ne doute. Notre foi est entière.
Le« autres font un geste d’assentiment, tandis que Ruggero Fiamma
fixe sur chacun d'eux son regard enflammé.

14.

�246

LA G L O I R E .
RUGGERO

FLAMMA.

Eh bien, le grand péril est imminent, Fauro. Je l’af­
fronte. Je romps les délais. Je considère cette nuit
comme une vigile. Demain, ma parole sera dite et
transmise. Vous avez entendu aujourd’hui celle du
Dictateur. Nous ne nous livrerons pas entre ses mains
de fer; mais nous chercherons à les lui trancher
toutes les deux, d’un seul coup.
SE B A S T IA N O

MARTELLO.

Chacun de nous est prêt.
R U G G E R O FLAMMA.

Prêt à l’action décisive? à la guerre de la rue?
S E B A S T IA N O M A R T E L L O .

A tout, avec vous pour chef, maintenant et toujours.
R U G G E R O FLAMMA.

Pour vivre, comprenez-vous, pour exister! La néces­
sité de la violence nous presse, nous talonne. Nulle
œuvre de vie ne peut s’accomplir sans effusion de sang
sur un peuple. D’ailleurs, nous ne pourrions plus
arrêter le mouvement commencé. Ce qu’il faut, c’est
l’accélérer, le rendre bref, rapide, unanime, victorieux ;
c’est le forcer dans cette épreuve, pour une autre plus
grande et qui est prochaine. Comprenez-vous? L’heure
est venue, même pour celui qui nie : pour le moribond
qui ne veut pas mourir. (Il modère sa voix et son geste; mais
dans l’un et l’autre vibre une sorte de fureur contenue. Pendant la
pause, il marche à travers la chambre; puis, il s’arrête de nouveau.
Les paroles qui lui sortent des lèvres semblent continuer celles qu’il
prononce on lui-même, plus ardentes et plus superbes. Pour lui, au
milieu des sept hommes qui sont là, se dresse un géant invisible ï

Nous aussi, nous avons touché la terre,
nous avons interrogé la terre, nous nous sommes
étendus sur elle; et, par-dessous sa sécheresse, dans
sa profondeur, nous avons entendu murmurer les

Cesare Bronte.)

�ACTE

PREMIER.

247

sources... La terre veut être brisée, remuée, agitée,
travaillée. Elle est encore assez riche pour nourrir le
germe de la plus haute espérance. Et, quand même
nous ne lui aurions apporté que cela, notre œuvre ne
serait-elle pas déjà une œuvre féconde, une œuvre
de semeurs? Notre terre espère. Ne sentez-vous pas
l'angoisse de la divine espérance au fond de cette
multitude qui mugit là-bas comme un troupeau perdu?
Quand même nous n’aurions fait que susciter en elle
cette angoisse, déjà nous aurions donné de nousmêmes un témoignage vital. Ce n’est pas la faim, ce
n’est pas la faim seulement qui partout hurle et tend
les mains; mais c’est la révolte contre l’intolérable
fausseté qui envahit tous les organes de notre exis­
tence et les déforme et les empoisonne et les menace
de mort. Pour vivre, pour exister, il faut la détruire.
« Montre-moi donc que tu as le droit et la force, a dit
un homme aujourd’hui. Montre-moi que tu es une
force nouvelle et un droit nouveau. » (La colère dissimulée
rend âpre sa parole. Il fait quelques pas, revient en arrière, s’arrête.

J ’ai vécu des
années seul dans ma maison nue, seul avec une
pensée dominante, seul avec une vérité inexprimée.
Dans la solitude et le silence, j ’ai dévoré toutes les
fumées de mon orgueil qui me suffoquaient, jusqu’au
jour où je les ai senties se convertir en un feu vif et
durable, en un tourbillon de passion. Alors, je me suis
jeté au plus épais de la mêlée. Mon esprit n’a plus
connu de repos; j ’ai aspiré, non au bien-être des
jours, mais à l’accomplissement de mon œuvre. Tel
d’entre vous a été mon compagnon dès la première
heure, et il m’en est témoin. Cette vérité née en moi
au contact avec la terre, partout où elle se propage, elle
pénètre au dedans, trouble, agite, soulève. Sa noblesse
est dans son origine; la preuve de sa résistance est
Maintenant, une émotion visible exalte son discours.)

�248

LA G L O I R E .

dans l’ampleur du chemin qu’elle a fait. Or, dans la
suite des siècles, ne jaillit-il pas de toute vérité nou­
velle un droit au sacrifice humain qui lui est néces­
saire pour s’affermir? C’est ma foi même qui m’ins­
titue le porteur et le héraut de ce droit terrible. Vous
m’en êtes témoins. Pour exister I ( il fait un geste vers ces
hommes comme pour ramasser leurs volontés en une seule.) Donc,
tout est résolu. Chacun est prêt.
MARCO A GRA T E.

Chacun selon ses forces, et même au delà.
RÜGGERO

FLAMMA.

Et même au delà! Belle parole, Agrate : la seule qui
convienne à notre ferveur. Chacun au delà de ses
forces! Il y a des prodiges à accomplir. La guerre de
la rue doit être brève, rapide, foudroyante, portée sur
tous les points en même temps, unanime, décisive.
Notre salut est dans l’irrésistible mouvement des cam­
pagnes. Les bandes rurales seront le nerf de notre
action. Après la première résistance, l’armée se dis­
soudra, sera réduite à un petit noyau. Une fois le pou­
voir central tombé entre nos mains, à la guerre de
la rue succédera la guerre sur la frontière et sur la
mer : une épreuve bien plus vaste. Toute une race qui
lutte de nouveau pour exister, pour se conserver, qui
éveille et secoue enfin ses instincts les plus profonds,
qui dégage de l’intimité de sa substance les énergies
occultes et ingénues, les façonne en liberté au souffle
des événements, les anime de toute son impétuosité
concordante, les arme de toute sa nécessité vitale, les
enflamme de son génie, les exaspère, les exalte, le
magnifie, les égale aux puissances du Destin et de la
Nature... Vous, Marco Agrate, vous venez des cam­
pagnes. N’y a-t-il donc plus que mort et dissolution
irrémédiable, là-bas? l es charrues n’ont-elles plus de

�ACTE

PREMIER.

249

soc? Les faux n’ont-elles plus de tranchant? La mère
des blés ne donnera-t-elle plus d’épis? Des épis lourds
et des hommes rudes, pour la faim et pour la guerre,
elle en donnera encore... Vos yeux sans sommeil sont
cernés parla fièvre, Claudio Messala. Avez-vous retrouvé
dans vos veilles le secret par lequel le Protecteur,
improvisant ses milices, les rendit tout d’un coup plus
formidables que n’importe quelle armée aguerrie? Nous
verrons bien si vous ressemblez au Corse par autre
chose que parla forme du menton...
C L A U D IO

M ESSA LA .

Chacun au delà de ses forces !
R U G G E R O F LA M M A .

Et à vous la mer, Sebastiano Martello ! Vous saurez
reprendre le commandement qui vous fut enlevé, m ul­
tiplier les navires, créer une flotte, tirer de toutes les
côtes une levée sacrée, renouveler les exemples et les
gloires. Que ne peut une volonté héroïque? Au début
de la guerre de Sécession, la marine du Nord comptait
quarante-deux navires; à la fin de la guerre, presque
sept cents. Les arsenaux devinrent des enfers. Com­
bien est grande votre tâche! Tout le corps de la Patrie
respire dans la mer, ne peut vivre que s’il respire
dans la mer...
SE B A S T IA N O

M ARTELLO.

Chacun au delà de ses forces !
R U G G E R O FLAM M A.

Aux jours de la paix latine, Sigismondo Leoni,
quand sera venue pour nous l’heure de célébrer nos
nouvelles fortunes sur la Méditerranée, certes vous
sentirez plus vigoureux dans vos poignets le rythme
de l’art, comme Michel Ange après avoir construit les
bastions; et vous sculpterez alors la statue colossale
de la Patrie, à l’image de cette antique Victoire insulaire,

�250

LA G L O I R E .

sur une proue qui aura la forme d’un soc. Nous
ne saurions l’honorer mieux. Et vous, Corenzio, et
vous, Fauro, vous retrouverez alors les lignes de la
beauté dans l’œuvre de vie que nous aurons accom­
plie; et vos disciples les perpétueront. Je sais, je sais
quel est le prix du témoignage qu’apporte votre
assentiment et celui de vos pairs à la vérité pour
laquelle je me suis levé... (Il tend la main vers ces hommes, en
chacun desquels il a exalté un rêve.) Au revoir! Demain sera
une journée laborieuse. Que nul ne manque ici, dès la
première heure. Moi, je ferai ma veille des armes. Sou­
venez-vous. Chacun au delà de ses forces! Il y a de la
gloire pour tous. Au revoir ! (Toutes les mains serrentla sienne
fortement. Une virile fraternité les unit; une sûre promesse les émeut.
La ferveur des volontés unanimes consacre la salle nue. Du lointain,
par intervalles, le vent apporte le cri confus de la multitude.) Au
revoir. (Les hommes sortent. Il les regarde partir. Au moment où
Dauiele Sténo va franchir le seuil, il le rappelle tout à coup. Sa voix
a changé, s'est couverte d’un voile.)

Toi, Steno, reste Une

minute.
Daniele Sténo revient vers Flamma, qui s’est laissé tomber sur une
chaise près do la table, le front appuyé sur la paume.
D A N IE L E ST E N O , se penchant vers lui, avec une douceur
où il y a comme de la compassion.

Tu es las?
R U G G E R O FLAM M A, relevant la tête.

Non. Mais j ’ai besoin de respirer... Quel soir suffo­
cant! Ne sens-tu pas? Ou peut-être est-ce la fièvre...
Ai-je la fièvre?
Il tend ses poignets à son ami.
D A N IE L E ST EN O .

Ce qui t’agite, c’est la fatigue. Aujourd’hui, tu t’es
donné tout entier, de mille façons. Tu as vécu la vie
de mille hommes.
R U G G E R O FLAM M A.

Et je suis anxieux comme si la vie me manquait,

�ACTE P R E M I E R .

251

comme s’il n’y avait pas dans mes artères assez de
sang pour emplir mon cœur! La vie de mille hommes,
est-ce donc toute la vie?
D A N IE L E ST EN O .

La vie, tu l’auras toute.
RÜGGERO

FLAMMA.

Quand?
D A N IE L E ST EN O .

Quand tu seras moins avide.
RÜGGERO

FLAMMA.

Moins avide?
D A N IE L E ST EN O .

Une coupe que tu places sous un jet trop violent ne
se remplit pas.
RÜ GGERO

FLAMMA.

O Daniele, il faut que je surpasse aussi en avidité
tous les autres; il faut que je sois aussi le plus fort
et le plus avide, pour que ne m’échappe pas et ne me
soit pas dérobé ce qui m’est dû. L’anxiété, la furie, la
précipitation haletante...
D A N IE L E ST EN O .

Et pourtant, tu as su attendre dans le silence!
RÜ GGERO

FLAMMA.

Ah ! tu te souviens du temps où cette maison était
silencieuse? Un grand océan de pensées inexprimées
autour de moi, toujours, toujours... A présentée suis
« Celui qui exprime » et « Celui qui suscite le cri
humain ». Le silence m’est défendu. Ma maison est
protégée par le peuple. Mon nom appartient au vent
Écoute. (Arrive la clameur qui se prolonge à travers la Cité pro­
fonde. Il va au balcon et regarde.) Rome! (Il pousse un long soupir.)
Et là-bas, au delà des murailles, le silence de l’Agro,
avec ses hautes herbes odorantes... (Danièle Sténo se rap­
proche do lui et reste à son côté. Une pause.) Donc, tout est

�252

LA G LO IRE.

résolu. Nous plongerons nos bras dans le sang et dans
la fange, jusqu’au coude. (Une pause.) Que fait, que pense
à cette heure Cesare Bronte? Est-il tranquille. Est-il
S Û r de lui? (Une pause. Il lève les yeux vers le ciel étoilé.) Regarde
l’Ourse. Comme elle brille, ce soir! Mon signe, en face
de mon toit, depuis tant d’années : les sept étoiles
muettes... Ici, tout à l’heure, vous étiez sept hommes :
sept volontés luisantes. Un bon augure, Daniele Sténo!
(Son accent a une ambiguïté singulière, mêlée d’amertume, de tristesse
et d’ardeur. Il se retourne et marche par la chambre, en proie à une

Quelqu’un a dit : « Sais-tu con­
traindre les étoiles à tourner autour de toi? » (il regarde
au visage son ami.) Tu crois que je délire? Tu es triste, (il
lui tend les mains.) Adieu, Daniele. Laisse-moi. Je travail­
lerai. Une nuit de vigile. Demain, sois levé de bon
matin.
inquiétude implacable.)

D A N I E L E S TENO .

Repose-toi, dors. Toi aussi, tu es un homme. Dors,
pour te lever à l’aube.
R U G G E R O FLAMMA.

A l’aube, tu me trouveras levé. Adieu.
I l suit son ami avec des yeux tristes. Demeuré seul, il va encore au
balcon, avec l'aspect d’un homme qui se sent suffoquer. Il aspire
péniblement l’air du soir. Il se retourne, fait quelques pas, s’approche
de la table encombrée, feuillette les papiers. Il se met aux écoutes,
comme s’il lui arrivait à travers la porte un bruit ou une voix. Il
s'éloigne de la table. Il s'arrête au milieu de la salle, reste quelques
instants immobile, les yeux fixes, parmi les ombres vacillantes que
produit le candélabre allumé. Tout à coup il tressaille : une voix de
femme a parlé derrière la porte close.
LA V O IX .

Il m’attend, il m’attend. Je vous dis qu’il m’attend.
Ouvrez la porte!

�ACTE P R E M I E R .

253

SCÈNE Y
Apparaît la C O M N È N A . A travers le voile épais qui lui enve­
loppe le visage, on voit reluire les paillettes métalliques do son cha­
peau semblable à un casque ailé. Dans le drap sombre qui serre sa.
personne extraordinairement souple et vigoureuse, chaque mouvement
fait chatoyer les longues ondes lustrées du tissu. Le seul joyau quelle
porte est une petite tête de Méduse qui scintille sur sa poitrine comme
sur une cuirasse.
LA C O M N EN A , découvrant son visage, un peu haletante.

VOUS m'attendiez... (De l’accent du commandement, sa voix
est descendue à une note d’une mélodie indéfinissable qui, interrompue,,
semble se prolonger dans le plus reculé mystère de l’être, dans l’im­
pénétrable obscurité naturelle où résident les lois primitives par les­
quelles les destins des créatures devant la Vio et la Mort s’unissent
dans les mille spires do la haine et do l’amour. Sa voix semble inter­
roger; et cependant une assurance intrépide, une infaillible certitude la
rendent affirmative, comme si elle disait : « Vous m’appartenez, vous
êtes à moi »&gt;. Elle est là, près do la porte, dévoilée, avec ses grands
yeux pleins do fatalité, avec ses belles mains pleines d’offre, en face
de celui qui désire le monde. Et elle sourit; et, soudain, son sourire
arrêto le temps, abolit le monde. Et il la regarde comme un halluciné
regarde la figure de son délire, sans parole, avec une espèce do terreur
pleine de doute, ne pouvant croire à la réalité de cette présence. — « La
Gloire? »)

Me voici. Je suis venue. (L’homme reste sans parole,

égaré, incertain.)

Je suis venue à vous, Ruggero Flamma.

Les syllabes du nom résonnent claires et fortes dans le silence, comme
si elle les gravait sur le cristal.
RUGG ERO

FLAM M A, avec égarement, tout bas.

Venue à moi? venue à moi?... C’est vous? vous réelle?
vous vivante?... Ma fièvre ne me trompe pas?... Je croyais
que jamais sur terre je ne vous aurais parlé... J ’étais
trop loin pour vous adresser un appel... Et maintenant...
venue à moi! C’est vous qui l’avez dit. J ’ai entendu

15

�LA G L O IR E .

254

mon nom... Mais il est possible que cela ne soit pas
vrai... Ce n’est pas vrai, peut-être... Tout à l’heure,
j’étais troublé comme dans la fièvre; ou ivre, peut-être :
je voyais, j ’entendais... Je craignais de fermer les yeux
et de me reposer... Vous étiez là, comme à présent.
La femme, à sentir trembler ce cœur profond, sourit, appuyée au pié­
destal qui est entre les deux portes, la tôte droite ot un peu rejetée
en arrière. Son visage s’inonde de sourire comme d’une eau frisson­
nante ot molle, ses traits semblent perdre leur fermeté do diamant et
comme se noyer.
LA C O M N ÈN A .

C’est moi, je suis vivante. Voulez-vous toucher mes
mains ?
Elle sourit ot parle bas, dans l’ombre, comme s’il était déjà près de sa
bouche et que l’un et l’autre fussent enfermés dans un cercle secret.
RUGGERO

FLAM M A, sans s’approcher.

Je croyais que jamais je ne vous aurais parlé... Je
vous voyais derrière la fumée de la bataille, apparaître,
disparaître. Votre visage était celui qui convenait à la
femme à laquelle j ’aurais pu dire la parole que mes
lèvres n’ont jamais prononcée encore... Quand vos yeux
rencontraient les miens, je pensais : « Elle aime les
jeux que les hommes jouent avec la mort et où la mort
pourrait vaincre ». Dans les palpitations de la lutte,
mon cœur hostile vous saluait de loin.
LA CO M N ÈN A .

Ah! parfois, j ’ai cru sentir battre sous mes makis
votre cœur furibond, sentir l’ardeur et l’éclat de ce
sang qui soudain vous montait au visage! Quand le
tumulte couvrait votre voix et que toutes les passions
de ces hommes s’insurgeaient, provoquées sans ména­
gement, et que la colère vous décochait ses menaces,
et que la rancune tâchait de vous frapper aux reins, et
qu’autour de vous l’applaudissement frénétique des

�ACTE

PREMIER.

255

vôtres avait le son des pierres frappées, et que chacun
semblait prêt aux violences sauvages, et que la grande
salle semblait envahie par un ouragan, je pensais :
* Maintenant, qui va multiplier sa force? De quel
secret va-t-il tirer la parole qui domine, le geste qui
dompte? » Je vous voyais triompher; et, avec un fré­
missement qui passait dans mes veines et dans mes
os, je me disais : t II sait que mon regard est pour
lui seul! »
R U G G E R O FLAM M A.

Lointaine, vous, lointaine, infiniment distante, làdans haut, perdue pour moi, jevous voyais inaccessible,
un cercle de haine et de honte, dans la forteresse
de l’ennemi... Et moi, j ’étais là sous vos yeux comme
dans un champ clos. La lutte sans trêve, le combat à
visage découvert ou la trahison insoupçonnée, l’assaut
impétueux, l’insulte froide, le rire méchant, la ferveur,
le dégoût, le dédain, la cruauté, la frénésie, toutes les
pulsations de la guerre; et, de temps à autre, un
intervalle obscur, un arrêt su bit, l’effacement de
toutes les choses voisines, l’âme dépouillée de toute
réalité présente, un rapide songe enveloppant, une
vision de temps reculés, le silence du cirque autour
de celui qui a tué et qui survit, je ne sais quoi d’extra­
ordinaire et de solennel; et, là-haut, tout là»hai}t,
votre figure muette, votre visage penché, indicible­
ment pâle et triste d’un passé impérial : vous, vous,
là-haut, seule, encore toute vêtue de puissance, et
seule, et inconsolable...
LA CO M N È N A .

Inconsolable, inconsolable! La haine et la honte, et
le mensonge, et la féroce ténacité sénile, l’obstacle
énorme de la vieillesse, un amas de choses empoison­
nées et moribondes, entre mon âme et la vôtre... Ah|

�256

LA G L O I R E .

pourquoi n’êtes-vous pas apparu sur mon chemin de
douleur et de perdition quand votre parole n’était pas
encore dite, quand le fruit de ma vie était encore
enfermé entre mes mains? Au fond de vos pupilles
j ’aurais vu la splendeur de votre fortune; et vous,
dans mon sang, vous auriez reconnu peut-être l’or­
gueil de ceux qui surent vivre et se couronner. Un
seul esprit de joie, une seule volonté de conquête, mon
âme et la vôtre!
R U G G E R O FLAMMA.

A quoi bon se retourner en arrière, s’épuiser en
regrets, pleurer les forces perdues, les actions non
accomplies,les jours inutiles?Où sont-elles,vos années
impériales? Vous viennent-ils en aide, les morts par
qui vous fûtes engendrée? Pour rassasier d’un fier spec­
tacle votre âme qui se souvient, vous vous êtes inclinée
vers un homme qui combat sans trêve dans le plus
sauvage élément, et qui ne veut vivre que parce qu’il a
promis à sa vie une grande victoire. Et maintenant, il
sait que c’est à vous, à vous seule, qu’il l’avait pro­
mise, et que vous êtes venue pour en hâter l’échéance,
passant par-dessus la haine, la honte et la ruine. Estce vrai? Est-ce vrai?... Ou bien vous êtes venue au
contraire pour me tenter, pour me perdre; vous êtes
venue pour troubler ma volonté, pour faire trembler
mes poignets, envoyée par mon ennemi... Ce matin,
vous l’avez entendu. Est-ce « le vertige » qu’il m’envoie?
(Elle a fait un pas rapide vers lui, dans l’ombre; mais elle s’arrête,
repoussée par ce doute atroce. Et maintenant elle reste là, muotte,
rigide, dure, telle une onde qui so congèlerait subitement. Une pause.
De temps à autre arrive sur le vent la clameur lointaine.) Incroyable
est votre présence ici, à cette heure, si ce n’est pas
pour jouer la vie ou la mort.
LA CO MN E N A , avec un dédain amer.

Oui, oui, je le sais : elle est restée dans vos oreilles,

�ACTE

PREMIER.

257

la chanson infâme que la foule chantait en vous traî­
nant dans la rue, sous mes fenêtres. Il résonne encore
au dedans de vous, ce refrain... Désormais, votre âme
est à la foule.
RUGGERO

FLAM M A, sans frein.

Ah! l’horrible torture! Je ne comprenais plus rien, je
n’entendais plus rien, excepté les chocs de mon cœur
qui battait dans ma poitrine jusqu’à ma gorge, jusqu’à
ma nuque... J ’étais tout contracté, fermé violemment
comme un poing qu’on serre. A côté de moi, quelqu’un
a senti que mes dents grinçaient... Et dans mon cerveau
flamboyaient des pensées de démence, surgies des plus
troubles instincts que réveille et qu’exaspère en moi
le désir de vous atteindre, de vous prendre, de vous
posséder comme une proie de guerre. La foule élait
enivrée, prête à tous les excès. J ’aurais pu la lancer
contre la maison de l’ennemi, l’exciter à l’incendie, au
massacre, vous avoir dans mes mains vivante...
LA C O M N E N A , avec une sorte d’exultation indomptable,
presque avec un cri.

Voilà, voilà comment j ’aurais voulu être à vous!
Dans mon esprit flamboyaient les mêmes pensées : je
me sentais la proie de votre force, palpitante et intré­
pide sur vos bras, à travers le feu. Le libérateur, le
libérateur que j ’invoquais, c’était vous, contre la honte
de mon marché, contre l’humiliation de mon asservis­
sement, contre mon dégoût d’une vieillesse encore
avide, contre la nécessité de mentir, de céder, de se
corrompre, contre toutes les choses viles et tristes et
louches où se sont flétris mes ans et mes rêves : le
libérateur pour la joie, pour la respiration large, pour
la soif qui découvre les sources, pour la faim qui
choisit son fruit, pour le courage qui cherche son
risque, pour la musique de la vie belle.

�258

LA G L O I R E .

Elle prononce les dernières paroles comme si elle s’enivrait de ce qu’elle
dit, la tôte renversée en arrière, les cils mi-clos, avec une lueur aiguë
aux dents, avec une passion tentatrice exprimée par toute sa per­
sonne flexible.
R U G G E R O FLAMMA, tremblant d’effroi et suffoqué.

Donc, venue à moi, venue à moi pour toujours, à
travers le feu, à travers un péril mille fois plus ter­
rible que le feu ! Toutes les colères se soulèveront
contre vous pour vous déchirer!... Je saurai vous
défendre. Soyez tranquille! Je serai infatigable, invin­
cible... Mais comment êtes-vous venue? Qu’avez-vous
laissé derrière vous? Dans cette maison-là, nul ne
connaît votre acte? Est-ce une fuite, ce que vous avez
fait?
LA C O M N E N A , maîtresse d’elle-même et résolue.

Ce n’est pas une fuite. Je ne sais pas fuir. Je ne
suis venue que pour vous apporter mon message. Je
reviendrai pour vous apporter un don qui soit digne
de vous et de votre guerre. J ’ai ma pensée.
RUGGERO

FLAM M A.

Quoi! Vous rentrerez dans cette maison! Vous sor­
tirez d’ici pour rentrer dans cette maison ! Mais croyezvous que vous ayez pu arriver jusqu’ici sans que l’on
vous voie? Mon seuil est espionné à toute heure.
LA C O M N EN A .

Ne disiez-vous pas que ma présence ici est incroyable?
L’extrême témérité est incroyable même pour les yeux
qui épient et pour les oreilles qui écoutent. J ’ai ma
pensée.
R U G G E R O FLAMMA.

Mais vous suspendez ainsi un poids immense, toute
la plénitude de l’avenir, à un fil, à un fil! Est-ce que
je pourrais vous perdre, maintenant? Les choses qui
nous séparaient sont abolies, puisqu’il n’y a plus entre

�ACTE

PREMIER.

259

nous que notre souffle; et nos mains sont libres, peu­
vent se lier. Le plus haut sommet est moins inacces­
sible aux oppressions humaines que ce point où une
volonté et un désir sont venus à la rencontre d’une
volonté et d’un désir, pour se reconnaître. Vous ren­
drai-je à un sort aveugle et brutal?
LA C O M N ÈN A .

Et où est donc votre foi dans ces forces de l’homme?
Je ne doute pas, moi; je suis sûre de moi, je me sens
infaillible, Ne craignez rien pour moi; je ne serai pas
dévorée. Le risque m’est familier : il ressemble à un
dogue qui aurait mangé dans ma main. Je reviendrai,
je reviendrai. J ’ai ma pensée.
R U G G E R O FLAM M A.

Non, je ne vous laisserai pas; je ne veux pas vous
perdre. Le jeu est trop désespéré. Je vois là-bas un
piège de fer prêt à mordre. L’homme de là-bas est
encore vivant...
Une mortelle rancune fait que sa parole est dure.
LA C O M N È N A .

Oui, il est encore vivant...

(Elle s’arrête. Un éclair passe

dans ses yeux sombres; une pointe de glace fend sa voix limpide.)

Est-ce que vous le tueriez, vous? Un vieillard! (Ruggero
Aujourd’hui pour­
tant, au dernier assaut, il me semblait sentir en vous
comme une volonté homicide, une furie de destruction
contre l’obstacle vivant et résistant, contre le seul
ennemi encore capable de vous tenir tète, de vous
contraindre à reculer. Un vieillard! (Ruggero Flamma
écoute, la tête penchée, silencieux.) Capable de résister encore
longtemps, certes, avec ces os durs comme les rocs,
avec ce cou de taureau, avec ce crâne à l’épreuve du
plomb, avec cette haleine bruyante. Il l’a dit, et vous
Flamma la regarde, troublé, sans répondre.)

�SCO

LA G LO IRE.

l ’avez entendu : il ne veut pas mourir! Il est là,
debout; il menace toujours; il encombre le chemin.
41 semble que pour tous les deux la figure hostile du géant se dessine
dans le coin obscur de la pièce et qu’elle les domine, immobile. Tous
les deux se taisent, travaillés par la morsure de leur pensée occulte.
Soudain, Ruggero Flamma lève la tête et fixe violemment ses pupilles
dans les pupilles de la Comnèna. Elle lui tend les mains, qu’il prend
enfin dans les siennes avec une avidité convulsive, et il les serre, et il
en frémit. Ils restent ainsi quelques minutes à se regarder, profonds
et muets. De temps à autre arrive sur le vent la rumeur océanique do
la Cité périlleuse.

�ACTE DEUXIÈiME
Une salle sévère, tendue do damas cramoisi, ornée de bustes romains
qui reposent sur des socles do marbre zinzolin en forme d’hermès.
Des deux côtés, do hautes et lourdes portières cachent les portes;
mais la baie de l’une reste libre, occupée par l’ombre. Dans le fond, il
y a une fenêtre ouverte, mais avec les rideaux baissés; entre leurs
bords qu’agite le souffle do la nuit, on entrevoit lo ciel scintillant.
Une seule lampe brûle dans un coin, sur une stèle de bronze, avec une
lumière voilée et calme.

SCÈNE P R E M IÈ R E
Des dignitaires, des familiers, dos compagnons d’armes se sont rassem­
blés dans la pièce contiguë à celle où est Cesare Bronte malade; il y en a
qui arrivent, d’autres qui partent. C’est la veillée anxieuse de la dernière
nuit; car la grande fin semble inévitable. Ils sont presque tous vieux
ou au seuil do la vieillesse, dévoués à. l’homme puissant qui va dis­
paraître, témoins do scs fortunes diverses ou associés à son œuvre.
L ’épouvante est dans tous les cœurs, sur tous les visages. Les voix
sont étouffées, les gestes sont hésitants, les regards sont tournés vers
la porto obscure où, de temps à, autre, apparaît la cornette blanche
d’une religieuse, muet fantôme cendré. Il y a dans l’air une attente
solennelle, comme d’une immense catastrophe.
Q U E L Q U ’UN survenant, avec anxiété.

Eh bien? Il est entré en agonie?
UN A UTRE .

11 n’y a plus d’espérance?
UN AUTRE.

Ira-t-il jusqu’à l’aube?
PLUSI EURS

Nous voulons le voir! Nous voulons le voir!
15.

�262

LA G L O I U E .
q u e l q u ’u n

.

Silence! N’élevez pas la voix!
UN A U T RE .

Personne n’entre dans la chambre.
UN A U T RE .

Il ne veut voir personne.
UN A U T RE .

Il ne veut plus voir personne, pas même les méde­
cins.
UN A U T R E .

Il a chassé les médecins. Il n’y a plus là qu’une reli­
gieuse, qui le veille.
UN A U T R E .

Il a eu un accès de fureur. Il a chassé tout le monde.
Il criait qu’on le laissât seul.
UN A U T R E .

« Seul! seul! criait-il. Laissez-moi seul! Je veux
mourir seul. »
UN A U T R E .

C’était le délire.
UN A U T R E .

Non, il ne délirait pas.
UN A U T RE .

Oui, vers le soir, il a eu le délire. J ’étais là. Il diva­
guait. Il répétait sans cesse : « Bronte, la vipère t’a
mordu... "
UN A U T RE .

Parlez bas! Parlez bas!
UN A U T R E .

Il demandait à être porté en pleine campagne sur
une civière, par quatre soldats, et à être laissé là en
paix pour rendre son dernier soupir. « Sur la terre, sur

�263

ACTE D E U X IÈ M E .

la terre, je veux être couché sur la terre! Avant de
mourir, je veux sentir la terre sous moi, comme alors ! »
UN A U T R E .

Il se rappelait sa blessure, lorsqu’il est resté pour
mort sur le champ de bataille, pendant des heures et
des heures.
UN A U T RE .

Toute sa vie, il s’est rappelé ces heures-là.
UN A U T R E .

C’est vrai, toujours.
UN A U T R E .

Il ne délirait pas.
Une pause.
UN A U T R E .

Il a dit aux médecins : « Vous ne connaissez pas
mon mal. Moi, je le connais. Il faut que je meure ».
Et il a refusé tout médicament. Il n’a plus voulu per­
sonne dans sa chambre. Il ne boit que de l’eau, qu’il
demande à la religieuse. Il a une grande soif.
UN A U T R E .

Quel mal étrange! Les médecins n’ont pas compris.
Mais lui, il semble avoir un soupçon...
UN A U T R E .

Quel soupçon?
UN A U T RE .

Oui, il doit avoir un soupçon.
UN A U T R E .

11 y a quelque chose de terrible dans ses yeux, dans
son silence.
UN A U T R E .

Parlez bas! Parlez bas!
UN A U T R E .

La religieuse est sur le seuil.

�264

LA G L O I R E .
UN A U TRE.

Que fait-il? Est-il assoupi?
UN A U T R E .

Il n’est plus sur sa couche; il n’a pas voulu rester
sur les oreillers. Il s’est fait mettre ses vêtements.
UN AU TRE.

Maintenant, le voilà assis. II ne bouge pas.
UN A U T RE .

Sa respiration est oppressée, mais forte.
UN A U T R E .

Il a fait éteindre la lumière dans sa chambre et
ouvrir les fenêtres.
UN A U TRE.

Toutes les fenêtres sont grandes ouvertes.
UN A U T RE .

Arrivera-t-il jusqu’à l’aube?
UN A U T RE .

Il est assis, la tète penchée, comme s’il venait de
s’assoupir.
UN A U TRE.

il repose, peut-être.
UN A U T RE .

Sa respiration est forte.
UN A U T RE .

On pourrait l’entendre de la rue. La rue est pleine
de gens qui attendent, muets.
UN A U T R E .

On ne perçoit pas un murmure!
UN A U T R E .

Personne ne hurle plus.

�ACTE D E U X I È M E .

265

ON A U T RE .

La trêve suprême.
UN A U T RE .

Chacun sent que quelque chose de grand est sur le
point de disparaître.
UN A U T R E .

La Patrie!
Une pause.
UN A U T RE .

Que se passera-t-il demain?
UN A U T R E .

Tout est perdu, tout est perdu. Lui mort, tout
s’écroule. Il n’y a pas de ressource.
UN A U T R E .

Qu’adviendra-t-il de nous?
UN AU TRE.

Tant de sacrifices pour aboutir là!
UN A U TRE.

Ce Flamma est capable de tous les excès. Qui le
retiendra, maintenant? Il est le maître de la foule.
UN A U T R E .

Il ira jusqu’au fond.
UN A U T R E .

Déjà toutes les provinces sont soulevées. La répres­
sion est molle. Dans les troupes s’insinue l ’esprit de
révolte. La discipline est ébranlée, désormais...
UN A U T RE .

Deux régiments se sont déjà mutinés.
UN A U TRE.

L’exemple est terrible. Je ne serais pas surpris si
demain on ne trouvait plus un fusil...

�266

LA G L O I R E
ÜN AUTRE.

Parlez bas! Parlez bas!
UN AUTRE .

La religieuse est sur le seuil.
UN AU TR E .

Que fait-il? Ne bouge-t-il pas?
UN AU TR E ,
Il

se confessedevant Dieu.
UN AUTRE .

Qui sait à quoi il pense!
UN AU TR E .

La nuit est calme, le ciel est étoilé.
PLUSIEURS.

Qui pleure? Qui pleure?
Un vieillard sanglote dans un coin. Une pause.
Q U E L Q U ’ UN.

Emmenez-le dehors.
UN AUTRE .

Oui. Pour que le malade n’entende pas!
UN AUTRE .

La religieuse fait un signe.
UN A U T R E .

11 doit être tard, très tard.
UN A UTRE .

Il est minuit passé.
UN AU TR E .

Resterons-nous ici?
UN AU TR E .

Arrivera-t-il jusqu’à l’aube?
UN A UTRE .

Reverra t-il la lumière?

�ACTE D E U X IÈ M E .

267

UN A U T R E .

Il vient de demander à boire.
UN A U T R E .

La religieuse lui apporte de l’eau.
UN A U T R E .

Et s’il triomphait du mal? Si tout à coup il se levait?
Il a une volonté qui peut vaincre même la mort.
UN A U T R E .

Quelle trempe! Sous les plus grands fardeaux, je
ne l’ai jamais vu chanceler. Ne soutenait-il pas sur
ses bras tout l’édifice, à lui seul?
UN A U T RE .

Combien y a-t-il de jours que sa voix faisait peur
encore?
UN A U T R E .

Il semblait résolu à vivre comme, en d’autres temps,
il était résolu à mourir.
UN A U T RE .

Et quelques jours ont suffi...
UN A U T R E .

Abattu! Un chêne frappé aux racines.
UN A U T R E .

Par qui?
UN A U T RE .

Parlez bas!
UN A U T R E .

Vraiment, c’est une fin mystérieuse.
UN A U T RE .

Il a dit aux médecins : « Vous ne connaissez pas
mon mal. Moi, je le connais ».
UN A U T R E .

« Je le connais ! »

�LA G L O I R E .

268

U N A U T RE .

Il n’y a que la religieuse, à côté de lui.
U N AU T R E .

La maison paraît abandonnée.
U N AU T R E .

Parlez bas! Elle vient.
P L U S IE U R S .

Qui? Qui?
Q U E L Q U ’UN.

Silence!
Sur le seuil do l’une dos portes, entre les plis épais do la portière,
apparaît la Comnèna. Elle fait un pas dans la salle et s’arrête, regar­
dant ces hommes assemblés; ceux-ci se retirent à l’écart devant elle,
devenus muets. Son visage exsangue a l’immobilité d’un masque. Elle
traverse la salle avec lenteur, droit vers la porte obscure. Dans le
silence,’ on entend le frôlement do sa robe. La religieuse se montre sur
le seuil et lui parle à voix basse.
LA C O M N EN A , s’adressant aux assistants.

Il repose. Il désire le calme.
Tous sortent, silencieusement. Elle vient à la fenêtre, écarte les rideaux,
regarde dans la nuit.

SCÈNE II
ANNA
C O M N E N A qui, sans avancer, se tient cachée à demi dans les
pli s du damas, furtive.

,A la même porte par où l’autre est entrée, se présente

ANNA CO M N EN A , appelant tout bas sa fille qui semble absorbée.

Elena ! Elena !

(Entre les plis rouges, on ne voit que sa face

•énorme, gonflée, ravagée, sous une espèce de perruque blonde ; on ne

Elena! (Sa
Rien encore? (Sa fille lui fait signe que non, de
sans ouvrir les lèvres.) I l est l à ? Quelqu’un est avec

voit qu'une main grasse et pâle, où scintillent les bagues.)
fille se retourne.)

,1a tête,

�ACTE D E U X I È M E .

lui?

(La fille fait signe que non, de la tête.)

2G9

Quand

Cr o is-tu

que...
La parole meurt dans sa gorge, sa face blêmit; ses yeux, fixés vers
la porte obscure, se dilatent d’épouvante. Frappée de la terreur subite
qu’elle aperçoit sur le visage do sa mère, la Comnèna se retourne du
même côté. La mère disparaît.

SCÈNE I I I
CESARE BRONTE

est debout sur le seuil, chancelant, ne
se soutenant que par l’effort final de sa volonté, secoué d’un frisson
implacable. Sous ses grands sourcils ossus, au fond des orbites creu­

sées par la souffrance, les yeux brûlent, farouches. La salle parait
s’emplir de sa respiration rauque.
immobile, fixe, prête.

L A C O M N E NA

demeure

C E S AR E B R O N T E .

Pas encore... Je ne suis pas mort encore... Je ne suis
pas enseveli... Je vois, j ’entends, (il s’avance, chancelant à
chaque pas, s’appuyant aux sièges épars, tenant debout sa carcasse

Qu’est-ce que ta mère te deman­
dait? Elle n’était pas certaine? Elle s’est trompée dans
le calcul de l’heure? Dis-moi : à quel prix ma vie at-elle été mise? (Comme il continue de s’avancer, menaçant, la
femme recule.) Tu as peur?
par une énergie sauvage.)

LA C O MN È NA .

Oui, de la démence qui vous aveugle.
C E S AR E B R O N T E .

La peur! La peur! Ma vie a été mise à prix par la
peur. Je faisais encore trembler le cœur de quelqu’un.
J ’étais encore capable d’écraser quelqu’un, de le vider
comme une vessie, de le laisser pourrir au ruisseau...
La peur a trouvé son arme en une femme. Regardemoi dans les yeux! (La Comnèna a vu apparaître sur le seuil
de la porte, dans lo champ de l'ombre, un témoin, la religieuse, qui prie
avec ferveur. Au cri impérieux de Cesare Bronte, elle dresse la tête vers

�LA G L O I R E .

¿70

le moribond et

le regarde sans battre des paupières.) Donc, tu ne

nies pas.
Comme suffoqué, il s’abandonne sur un siège. Un tremblement con­
tinu agite son corps épuisé.
LA C O M N E N A , avec une sourde et volontaire douceur.

Votre esprit est bouleversé; vos paroles n’ont pas de
sens. Il y a là une âme qui prie, afin que Dieu vous
reçoive en sa miséricorde et vous délivre des pensées
qui vous troublent.
CESARE BRON TE.

Tu ne nies pas. Tu t’es vendue une fois encore; tu
as été une fois encore dans la main de ta mère la mar­
chandise infecte, l’objet de lucre, l’engin de trahison
et de mort. J ’ai vu sa face... Ah! mes yeux, avant de se
fermer, ont dû revoir cette grimace dégoûtante, ce
masque monstrueux de férocité et d’avarice, et celte
main, cette main qui a remué toutes les ordures du
monde et qui te tient comme on tient un fer rouge ou
une fausse clé ou un fruit vénéneux ou une drogue
excitante...
LA C O M N E N A , avec la même douceur sinistre.

Il y a là quelqu’un qui prie, afin que Dieu ait pitié
de vous et qu’en cette heure d’épreuve il vous rende
la lumière de la raison.
C ESA R E B R O N T E .

Quel prix avez-vous donc reçu? Êtes-vous prêtes à
partir? Vous a-t-on donné aussi un sauf-conduit pour
passer impunément, avec le trésor et avec l’opprobre,
à travers la canaille menaçante? Ou bien tu restes, toi,
et tu dresses ton lit dans le carrefour?
Le

feu trouble de sa passion sénile se rallume, lui dessèche la bouche.
LA C O M N E N A , dans la môme attitude, avec la môme voix.

On prie. Dieu ait pitié de vous et mette votre âme
en paix!

�ACTE D E U X I È M E .

271

C ESA R E B R O N T E .

Approche !
LA C O M N È N A .

Dieu vous pardonne et vous apaise, pour l’heure qui
n’est pas loin!
C ESARE B R O N T E .

Approche!
Il tend vers la femme ses deux mains agitées, comme pour la saisir,
avec rage.
LA C O M N ÈN A .

On prie;' on implore la paix pour vous, dans le
silence.
C ESA R E B R O N T E .

Tu restes? Dis : tu restes pour la débâcle? Tu te jettes
à l’aventure? A qui seras-tu, demain? A celui à qui tu
donnes ma vie pour le guérir de son tremblement? On
t’a vue entrer dans sa maison... Est-ce vrai? Est-ce
vrai? Réponds-moi !
Il est comme obsédé par la brutale imago charnelle. Sa voix s’étrangle
dans sa gorge aride ; ses mains se crispent.
LA CO M N È N A , se contenant toujours, mais déjà impatiente.

Dieu ait pitié de votre misère !
CESARE B R O N T E , obsédé.

C’est toi, toi qui as été l’horrible misère de mes der­
nières années, la plaie inavouable, le tourment secret,
le déshonneur et le remords de ma vieillesse, la souil­
lure de ma vie forte... On te traînait dans tous les
bourbiers du vice comme un appât; tu te cuisais dans
l’écume de toutes les corruptions; il n’y avait chose
vile ou désespérée que tu ne connusses, dans la lutte
journalière contre le besoin, dans la dissimulation de
la pauvreté, dans l’attente de la grosse proie; toi, là,
(je te revois!) pâle, impure, maléfique, vorace, brûlée
d’orgueil, chargée de vengeance, affamée de pouvoir

�272

LA G L O I R E .

et d’or... Des siècles de faste, de perfidie et de rapine
s’abîmaient en toi, sang de traîtres et d’usurpateurs,
engeance homicide. A tout ce que tu touchais, à tout
ce qu’étreignait ta chair infernale, il semblait que dût
s’ouvrir une plaie sans remède. Tu étais le dam, le
supplice, la perdition certaine ..
LA CO M N E N A , impatiente, exaspérée.

Assez! assez! Je ne veux plus entendre.
CESARE BRO N TE.

Et moi aveugle, et moi forcené, je me suis laissé
prendre à l’appât — quelle honte! quelle honte! — J ’ai
laissé rallumer par une semblable mixture mes vieilles
moelles de paysan...
LA C O M N È N A .

Assez! Je ne veux plus entendre! Que Dieu vous
scelle dans la bouche l’infamie! Il est temps pour vous
de penser à autre chose qu’à de vaines ardeurs... Ce
qu’il faut, c’est vous préparer à recevoir la paix. Au
lit! Au lit!
Avec un terrible effort le vieillard se remet sur pieds, livide,
envahi par une fureur de fauve.
CE S A R E B R O N T E .

Ah ! mais, auparavant, j ’aurai la force de t’étrangler
avec mes propres mains !
Les mains tondues pour empoigner, il fait le geste de se précipitee
sur la femme qui, féline et vigilante, bondit en arrière, s’échappe,
cherche dos yeux les obstacles épars où elle pourra trouver un abri.
La religieuse qui, dans l’ombre do la porte, témoin immobile et
angoissé, accompagnait de sa prière l’atroce querelle, accourt avec
un cri d’horreur.
LA R E L IG IE U S E .

Dieu voit! Dieu est présent! Dieu seul est juge!
Le vieillard chancelle, est sur le point de tomber par terre. La religieuse
le soutient, l’entoure do scs bras couleur de cendre.
CE S A R E B R O N T E .

Vis! vis! Un autre périra par toi!

�ACTE D E U X I È M E .

273

LA R E L IG IE U S E , humblement.

Dieu seul est juge. Dieu seul est maître de la vie et
de la mort. Prions le Seigneur pour qu’il nous ait en
Sa miséricorde, frère ! (Elle soutient le vieillard épuisé et haletant, l’aide à s’asseoir, essuie la sueur de ses tempes qui battent : elle
semble répandre sur cette brûlure le doux vent que font les grandes
ailes de sa cornette. La Comnèna, on se retirant devant la menace, a
touché le mur, s’est adossée à l’une des hautes consoles do marbre qui
supportent les bustes romains. Hors de la vue du vieillard qui lui tourne
la nuque, elle reste dans cette attitude, devenue marmoréenne, immo­
bile comme une cariatide.) Frère, prions le Seigneur pour
qu’il délivre notre âme attachée à la poussière. Sa
bénignité est éternelle, sa vérité est éternelle.
Le malade fait un effort pour aspirer l’air qui manque à sa poitrine
oppressée.
CESARE

BRONTE.

J ’ai soif, j ’ai soif.
La religieuse rentre dans la chambre obscure et on revient avec de l’eau.
LA

R E L IG IE U S E , humblement.

Disons au Seigneur : « J ’ai mangé la cendre comme
du pain et j’ai trempé ma boisson avec des larmes ».
Le malade boit l’eau, d’un trait; et il éprouve un soulagement.
CESA R E B R O N T E .

Soyez bénie!
LA R E L IG IE U S E , humblement.

Béni soit le Seigneur, qui donne l’eau à toutes les
soifs; car sa bénignité est éternelle.
C ESARE B R O N T E , oppressé.

Relevez ces rideaux, je vous prie. Laissez entrer l’air
frais; faites que je revoie le ciel! (L a religieuse écarte les
rideaux ; le grand ciel constellé apparaît.) Ah ! les étoiles,
comme alors!
LA R E L IG IE U S E , humblement.

La lumière est semée dans l’âme qui a confiance.
Par la fenêtre arrive un léger murmure. Do nouveau le malade s’agite
et s’irrite.

�214

LA G L O I R E .
CESARE BRON TE.

Il y a des gens qui attendent ma mort, en bas, dans
la rue? (il écoute.) A h ! encore le souffle humain qui me
gâte l’air, pour les dernières gorgées ! J ’ai trop manié
d’hommes... Pouah! Seul, seul, que ne puis-je mourir
seul! J ’ai prié, j ’ai supplié qu’on me portât dans un
pâturage, sur le rebord d’un fossé, au milieu des
broussailles, n’importe où, très loin, et qu’on m’aban­
donnât comme une vieille carcasse inutile. J ’aurais
attendu la mort en silence, couché tout de mon long
sur la terre, comme alors.
LA R E L IG IE U S E , humblement.

Ne t’indigne pas, frère, ne te courrouce pas. Confie-toi
dans le Seigneur, et il fera ce qui convient. Paix, paix.
CESARE

B R O N T E , s'apaisant, s’abandonnant à sa vision,
avec lenteur.

Alors, après la bataille... Pour trouver la paix, ma
sœur, il ne faut pas que je me souvienne d’autre chose...
Après la bataille, laissé pour mort sur le terrain, un
soir de printemps... Je reviens à moi, j ’ouvre les yeux :
un grand silence à l’entour ; sur moi, le ciel étoilé ; sous
moi, la glèbe abreuvée de mon sang, avec du blé qui
germe; et rien de plus, rien de plus; et les heures qui
passent, le temps infini qui s’écoule; et le battement
de mon cœur, qui semble le cœur de la terre; et la
mort, là, qui me regarde, mais sans me toucher; et
les heures qui passent, et les étoiles qui s’enfoncent,
et la rosée qui tombe sur moi comme sur un tronc
d’arbre, et l’aube qui naît, et mon cœur qui semble le
cœur de la terre, profond, oh! si profond... Avez-vous
entendu, ma sœur? Avez-vous entendu?
LA R E L IG IE U S E , humblement«

C’est ainsi que la lumière se lève dans les ténèbres
pour ceux qui sont terrassés.

�ACTE D E U X I È M E .
CESARE

BRONTE,

275

élevant la voix, la figure de plus en plus
altérée.

Un fils de la terre, qui a rendu à sa mère son sang
le meilleur... Un paysan, un vrai homme de la glèbe,
voilà ce que je suis : une force compacte, une tête
dure... Les miens ont pioché, labouré, semé, mois­
sonné, ont rendu à la mère leur vie en sueur, en bonne
sueur saine... Moi, j ’ai conduit la charrue. Quand j ’allai
vers mon destin, j ’avais les mains calleuses, la face
bronzée par le soleil, les dents polies par le pain noir.
(Sa figure s’altère davantage. Il semble voir devant lui une multitude
hostile. Il a l’accent et le geste du défi, la respiration tumultueuse,

Un fils de la terre qui a fourni sa tâche
fièrement, sincèrement, avec son cœur gaillard, avec
ses bras de bouvier... Moi, moi... me voici, le dernier,
le seul, contre votre peur qui s’arme d’une femme;
moi, seul, encore debout... (Par un effort surhumain, il
l’œil troublé.)

réussit à soulever encore une fois son grand corps osseux qui, dans la
véhémence du mouvement, paraît craquer comme le chêne sur le point
de se fendre.) ...

oui... capable de mourir debout... comme
il convient... de vous épouvanter encore par ma chute...

(Horrible, il chancelle comme le chêne sur le point de s'abattre.)

... moi... un fils de la terre... le dernier... seul...
Il s’écroule tout d’un coup sur le plancher, avec un fracas
LA R E L IG IE U S E , s’agenouillant.

Requiem, æternam dona ei, Domine...

de ruino.

�ACTE

TROISIÈME

Une galerie historiée do fresques. Dans les profondes embrasures
des fenêtres, il y a de petites vasques do porphyre, en forme de coupes,
où tremblent do courts jets d’eau. Le soleil entre par les vitres et joue
avec l'eau mobile. Le tremblement lumineux se reflète sur les histoires
païennes do la voûte et des murailles comme sur un beau jardin sus­
pendu. L ’impalpable réseau solaire enveloppe continuellement les per­
sonnes présentes, le contraste de ces hommes, dans le matin qui
s’écoule.

SCÈNE

P R E M IÈ R E

GIORDANO FAURO, SIGISMONDO
et V I T T O R E C O R E N Z I O

LEONI

G IO R D A N O F A U R O .

Vous avez vu sortir Claudio Messala?
S IG IS M O N D O L E O N I.

Le jeune monstre.
G IO R D A N O F A U R O .

Et vous l'avez regardé? Il a passé devant nous sans
hâte; et pourtant, il m’a donné l’idée d’un homme qui
se précipite violemment sur quelque chose. Il y avait
en lui l’indice de l’action : l’éclair de la nue chargée
d’orage.
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Il est extraordinaire, ce Messala.
G IO R D A N O F A U R O .

Certes, il est d’une espèce étrange. Son œil... As-tu
remarqué, Corenzio, la qualité de son œil? Je n ’ai

�ACTE T R O I S I È M E .

277

jamais vu un oeil plus attentif et plus vigilant : scruta­
teur infatigable! Mais il regarde une créature humaine
comme un objet ou comme un fait. Il semble que,
pour lui, le « prochain » n’existe pas. Il est vraiment
d’une espèce dangereuse. Voilà un homme destiné à
travailler, non sur le papier, mais sur la matière
vivante, sur la pulpe saignante. Je crois que Flamma
se prépare un formidable rival.
S IG IS M O N D O L E O N I.

Je le crois aussi. Tôt ou tard, Messala sera le con­
dottière d’une de ces bandes conquérantes qui vont
naître de la dissolution.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

La Comnèna ne le dédaigne point.
S IG IS M O N D O L E O N I.

Rival en cela aussi?
G IO R D A N O

FAURO.

Oh, non! Messala me paraît à l’abri de toute séduc­
tion. Nulle haleine de femme ne ternira jamais son
acier. Il craint la rouille.
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Et pourtant...
G IO R D A N O

FAURO.

Non. Tu te trompes. La Comnèna ne se sert de lui
que comme d’un aiguillon contre Flamma, pour trou­
bler et pour exciter la volonté de l’autre qui hésite...
Ah! c’est une merveilleuse conductrice de passions
humaines!
V IT T O R E C O R E N Z IO .

En somme, la Comnèna est aujourd’hui l’arbitre des
destins. Incroyable!
S IG IS M O N D O L E O N I.

Elle annonce le règne de l’épée.

16

�LA G L O I R E .

278

V IT T O R E C O R E N Z IO .

Un lacet, un lacet !
G IO R D A N 0 F A U R O .

Elle a déjà dit qu’elle ne veut pour son cou que la
corde d’un arc, en souvenir de ce voluptueux Alessio III
qui fut étranglé à quinze ans. « Mais qui a un arc?
Qui a un arc? », a-t-elle dit encore, avec ce rire qui
fouette comme la grêle.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

La façon dont elle a réussi, après la mort de Cesare
Bronte, à retourner si rapidement sa fortune, est
une chose inconcevable.
G IO R D A N O F A D R O .

Il n’est rien qu’elle ne sache oser ou souffrir; voilà
le secret. En elle, toute impulsion tend à se convertir
en un acte décisif et plein. Il y a, je crois, en elle un
état continu de tempête, d’où jaillissent à chaque ins­
tant des décharges électriques d’une énergie extrême,
qui vont frapper droit au but; et cela suscite en nous,
avant tout autre sentiment, de la stupeur.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Dont elle profite.
G IO R D A N O F A U R O .

D’une façon magistrale. La méthode qu'elle a observée
pour se produire sur la scène nouvelle, alors qu’elle
avait derrière soi le mystère tragique de cette mort,
dénote un art puissant et rare dont s’était perdu le
souvenir. Personne, à coup sûr, ne connaît mieux
qu’elle « comment les hommes se gagnent ou se per­
dent ». Machiavel serait fou de cette princesse byzan­
tine, te dis-je.
V IT T O R E

C O R E N Z IO .

Tu l’aimes trop comme une de tes créatures, Fauro,

�ACTE T R O ISIÈM E .

279

Tu es suspect. Ses inventions et ses altitudes te ravis­
sent. Mais cela n’empêche pas que son influence sur
Ruggero Flamma soit pernicieuse et qu’elle connaisse
mieux que toute autre chose comment se perdent les
hommes.
G IO R D A N O F A U R O .

Je ne sais, mon cher; je ne sais.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Et toi, Sigismondo, qu’en penses-tu?
S IG IS M O N D O

L E O N I.

L’homme qui se perd n’avait pas en lui-même la force
d’arriver à son but. Quand on possède cette force, on
va jusqu’au but, malgré toutes les embûches et tous
les obstacles. Tu m’as un peu l’air d’un mentor,
Corenzio !
G IO R D A N O

FAURO.

Le mentor du Feu, le mentor du Vent!
V IT T O R E C O R E N Z IO .

V im EX vi. Nous verrons bien.
G IO R D A N O F A U R O .

Nous verrons se révéler la nature d’un homme, ce
qu’il y a en lui de vrai, de sincère, d’irréductible :
l’instinct le plus profond, la faculté la plus énergique,
la passion la plus véhémente. La Comnèna ne se laisse
ni jouer ni déjouer. Elle estime, non les paroles, mais
les choses. Un homme faux ne résiste pas à son con­
tact. Elle incise, elle dissèque, elle met le cœur à nu.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Le fait est que Flamma a l’aspect d’un homme tor­
turé.
G IO R D A N O

FAURO.

Non pas torturé, mais hésitant. Il est au croisement
de la route.

�280

LA G LO IRE.
S IG IS M O N D O

L E O N I.

Le moment est étrange. C’est comme une pause
inattendue. Chacun semble stupéfait de la facilité et
de la rapidité avec laquelle a été détruite la vieille
machine coercitive. Bien des gens éprouvent comme
un vague regret involontaire, par l’habitude des mou­
vements que cette machine imprimait à la vie com­
mune.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

La secousse n’a pas été assez forte.
G IO R D A N O F A Ü R O .

C’est pour cela que Flamma voyait le salut dans la
nécessité de la guerre, de la lutte pour l'existence.
S IG IS M O N D O

L E O N I.

Mais les Guelfes temporisent. La captivité de Baby­
lone durera encore. Les architectes de la République
restaurent le palais d’Avignon!
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Tu verras que la Comnèna proposera d’installer au
Vatican un antipape, afin de renouveler le Schisme
d’Occident.
G IO R D A N O F A U R O .

Et pourquoi non ? L’idée est magnifique ; mais
trouvez-moi le Vicaire du nouveau Dieu. Trouvezmoi l’esprit « capable de contraindre les étoiles à
tourner autour de lui », dirait Flamma. Toute la
matière humaine, mon cher Leoni, n’a jamais autant
qu’aujourd’hui ressemblé à ton argile. Elle supplie :
* Modelez-moi à l’image du Bonheur ». Et ceux qu’elle
supplie la rejettent dans les formules.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Qui saura jamais se soustraire au pouvoir des for­
mules? C’est un pouvoir ensorceleur, comme celui des
petits cercles tracés par la verge de Merlin.

�ACTE T R O I S I È M E .

281

G IO R D A N 0 F A U R O .

Ensorceleur, c’est le mot! Regardez Flamma, qui
s’annonçait comme l’homme de la vie et qui com­
mence à devenir l’homme des formules!
S IG IS M O N D O L E O N I.

Il semble que Flamma se laisse imposer les for­
mules et s’apaise en elles; mais je crois, moi, qu’il
vise à s’en servir comme d’un instrument d’abolition
et non de constitution, de salut et non de gouverne­
ment. L’argile dont tu parles a encore besoin d’être
manipulée, pour que certains noyaux restés durs et
résistants se dissolvent. D’autre part, il n’était pas
possible de refuser sans péril aux hommes de la glèbe
l’investiture promise. Tout le soulèvement des cam­
pagnes s’est accompli sur le mot de Marco Agrate :
c La terre appartient aux agriculteurs ». Les envoyés
des Fédérations rurales viennent pour rétablir cette
sorte de Lex Sempronia, et Marco Agrate est leur
Gracchus.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Du reste, Fauro, la suprématie des campagnes serait
juste, maintenant. Alors que toutes les classes sont en
décadence, le paysan, — fort, sain, rude, sobre, tenace,
— n’est-il pas aujourd’hui le meilleur? Puisqu’il est le
meilleur, c’est lui qui devrait régner; son règne serait
juste. Telle est la pensée de Flamma.
G IO R D A N O F A U R O .

0 rois brûlés par le hâle, assainissez le marais pes­
tilentiel!
S IG IS M O N D O

L E O N I.

La cérémonie de demain matin aura un souffle de
solennité antique, une grave empreinte de romanité.
Il faut louer Flamma pour son culte du grand souvenir
et pour son amour des Fêtes humaines.
16.

�282

LA G L O IR E .
G IO R D A N 0 F A U R O .

A h ! certes, il saurait ennoblir la vie. Cet homme
public n’a pas oublié que la vie italienne fut l’orne­
ment du monde! Il a le sens de la dignité latine, l’ins­
tinct de notre génie original. N’est-ce point cela qui
nous a attirés vers lui? Son mérite consiste en ce
qu’il a entrepris de réveiller partout un tel sens, un
tel instinct... Il est incroyable, n’est-ce pas? qu’une si
grande révolution ait pu s’accomplir sans destructions
barbares sur les cités belles. Nous voici dans le salon
d’un palais confisqué, où les mythologies demeurent
intactes sur les vieilles murailles et où l’eau chante
dans le porphyre comme au temps de Paul III... Il y a
encore moyen de vivre en liesse... Ah! s’il était assez
sage pour suivre l’enseignement des choses, au-dessus
de toute imitation, en dépit des formules étrangères!
S IG IS M O N D O L E O N I.

Il cherche, il essaie, il expérimente. Crois-tu facile
de ramener au rythme de joie une vie attristée par un
régime uniforme de sujétions et de mensonges?
V IT T O RE C O R E N Z I0 .

* Que sur l’Italie une et multiple souffle de nouveau
l’esprit des antiques libertés communales », a-t-il dit.
G IO R D A N O

FAURO.

Justement. Vous rappelez-vous son discours sur la
floraison des Communes? Et cet autre sur les Répu­
bliques? Quand les vertus actives d’un peuple, la
variété des œuvres, la sagesse des institutions, la
prédominance des Meilleurs, la ferveur de la passion
civique, l’empreinte de l’homme sur la chose, l’outil
devenu vivant, les pierres assemblées par un décret de
gloire, la puissance publique exprimée par l’édifice,
la cité sculptée comme une statue, toute cette grande
concorde discordante qui constituait l’état libre, quand

�ACTE T R O I S I È M E .

283

toutes ces choses ont-elles jamais eu un démonstrateur
plus efficace et plus ardent?
SI GISMONDO LEONI.

S’il a vu, il opérera selon sa vision. Tu demandes le
miracle!
G IO R D A N 0 F A U R O .

La seule chose que je demande, te dis-je, c’est qu’il
serve la vie, — la vraie, la grande, tu m ’entends bien !
— et n’importe de quelle façon; même, s’il le faut, en
perpétuant cette dictature que les Comices lui ont
conférée pour six mois, à la romaine, reipublicæ consti­
tuendæ causa!
VITTORE

CORENZIO.

C’est à la romaine aussi, sans doute, qu’il parlera
demain au Capitole, en transmettant la propriété de
la terre aux Envoyés des Fédérations rurales. Nous
l’entendrons.
G IO R D A N O F A U R O .

Il est temps, mes amis, de fermer désormais les
écluses de l’éloquence.
S IG IS M O N D O L E O N I.

Le spectacle, Fauro, ne sera pas sans grandeur. Les
Envoyés sont environ deux mille, de toutes les pro­
vinces, de tous les sangs, choisis parmi les plus
robustes exemplaires de notre race. Je les ai vus hier
matin aux thermes de Caracalla, réunis en assemblée.
Marco Agrate les haranguait. Ils m’ont paru admirables
dans ce lieu, avec leur tranquillité puissante et libre,
entre ces murailles colossales. Us avaient l’aspect de
conquérants apaisés, venus pour recevoir la propriété
de la terre, tranquilles, confiants, au nom de Rome.
Tu les verras. Chacun a dans les yeux sa montagne,
sa plaine, son fleuve, ses forêts...

�234

LA G LO IRE.
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Il y en a qui ont semé le seigle sur le flanc des
Alpes; il y en a qui ont moissonné le froment dans la
Conque d’or; il y en a qui ont planté la vigne autour
du Vésuve; il y en a qui ont broyé le chanvre dans la
vallée du Pô; il y en a qui ont récolté les olives sur les
collines toscanes; il y en a qui...
Le dénombrement dos agriculteurs est interrompu par la subite arrivée
de celui qui apporte la triste nouvelle.

SCÈNE II
DECIO NERVA,

FULVIO

BANDINI,

un groupe de

P A R T I S A N S qui vocifèrent en tumulte.
P L U S IE U R S .

est Fiamma? O ù est Fiamma? Fauro, Leoni,
L’avez-vous vu? O ù est-il? L’avez-vous vu sortir? Est-il
encore ici? O ù est-il? Nous le cherchons. Il faut le
trouver.
Où

S IG IS M O N D O L E O N I.

Qu’est-ce qui arrive?
V IT T O R E C O R E N Z IO .

Que lui voulez-vous?
G IO R D A N O F A U R O .

Nous l’attendons. Qu’est-ce qui arrive? Dites!
D E C IO N E R V A .

Une rixe a éclaté aux Thermes, entre une partie du
peuple et les ruraux. La rixe paraît avoir été provo­
quée à dessein. C’est un coup de main fait par Claudio
Messala. Ses hommes tirent sur les gens des cam­
pagnes... Ils ont cerné les Thermes; plusieurs sont
montés sur les murailles et font feu dans la masse, à

�ACTE T R O I S I È M E .

285

l’aveugle. On dit que Marco Agrate est blessé. Peutêtre, à cette heure, n’en reste-t-il pas un seul vivant.
F U L V IO

B A N D IN I.

Les campagnards étaient sans armes. Aux premiers
coups inattendus, ils ont été pris de panique. Sur le
seuil des portes, ils rencontraient les canons des fusils.
Horribles hurlements. La fureur des taureaux. Les
corps s’amoncelaient sur la mosaïque...
Q U E L Q U ’UN.

On s’en faisait une défense. J ’ai vu un homme
s’enfoncer sous un des monceaux, y disparaître comme
dans une tanière.
UN A U T RE .

Un autre, adossé à la muraille, tenait droit devant
lui un cadavre, s’en faisait un bouclier contre les
balles.
UN A U T RE .

Un groupe s’était massé sur les ruines et lançait
désespérément les morceaux de marbre comme des
pierres de fronde.
UN A U T RE .

J ’en ai vu un qui soulevait un chapiteau comme une
botte de feuillage.
UN A U T R E .

Et le colosse?
UN A U T R E .

Et le colosse? l’Hercule ombrien?
UN A U T RE .

Cet homme de Bettona,
UN AUTRE.

celui qui surpassait de trois empans les deux mille
autres,

�286

LA G LO IR E .
UN A U T R E ,

beau, de bronze, avec les yeux verts,
U N A U T RE .

celui qui terrassait le bœuf d’un seul coup, en
prenant par les cornes,
UN AUTRE,

qui soulevait les meules de moulin,
UN A U T R E .

qui devait porter sur ses épaules la charrue
Capitole,
UN A U T R E .

l'Hercule ombrien,
UN A U T RE ,

qui souriait, souriait, le long des rues,
UN A U T RE .

avec une brindille d’olivier derrière l’oreille,
UN A U T RE .

qui souriait toujours...
S IG IS M 0 N D 0 L E O N I.

Oui, oui, je l’ai vu, je le vois. Eh bien?
D E C IO N E R V A .

Le seul qui soit mort vengé.
F U L V IO

B A N D IN I.

Il a retrouvé sa massue.
D E C IO

NERVA.

Un bras de marbre, parmi les décombres.
F U L V IO

B A N D IN I.

Un bras d’empereur!
D E C IO N E R V A .

Une arme terrible à son poing.

�AC T E T R O I S I È M E .
F U L V IO

287

B A N D IN I.

Et i1 s’est précipité dans le cercle du feu avec un tel
élan qu’il a réussi à le forcer, à le rompre, à passer
outre, dans la masse du peuple, écrasant des tètes...
D E C IO N E R V A .

Devant lui, la panique.
F U L V IO

B A N D IN I.

Autour de lui, pendant quelques secondes, le large,
le vide.
q u e l q u ’u n

.

Tous criaient; lui, silencieux,
UN a u t r e .

sanglant, blessé en plusieurs endroits...
UN A U TRE.

Une balle dans la nuque l’abattit.
UN A U T RE .

Il tomba lourdement par terre, sur le ventre.
UN A U T R E .

Il avait encore derrière l’oreille sa brindille d’oli­
vier...
UN AU TRE.

Le bras de la statue s’est cassé en deux,
D E C IO

NERVA.

tout rouge, après avoir tué...
q u e l q u ’u n

.

Peut-être dix hommes du peuple.
UN A U T R E .

Peut-être davantage.
UN A U T RE .

Une femme aussi.
F U L V IO B A N D IN I.

Alors le peuple s’est remis en fureur, s’est emparé
du corps, le traîne maintenant sur la Voie Appienne.

�LA G L O I R E .

2S8

D E C IO N E R V A .

Il approuve le massacre; il acclame Claudio Messala;
il maudit les paysans, menace de représailles... Dans
un moment, toute la ville sera soulevée.
F U L V IO

B A N D IN I.

11 y a des meneurs qui attisent les jalousies et les
convoitises, perfidement. « Le paysan qui devient
maître, qui s’attribue la meilleure part, qui demain
pourra nous affamer... » La fête se change en récrimi­
nations atroces. Toutes les haines fermentent. La lie
remonte à la surface.
D E C IO

NERVA.

Par l’œuvre de qui?
P L U S IE U R S .

.

A qui la faute? A qui là faute?
F U L V IO B A N D IN I.

A Messala?
D E C IO

NERVA.

Il a donc joué sa tète?
G IO R D A N O F A U R O .

Mais était-il présent? L’avez-vous vu?
F U L V IO B A N D IN I.

Non, personne ne l’a vu.
G IO R D A N O F A U R O .

Nous l’avons vu passer, nous. Il sortait de la porte
que vous savez. Il ne s’est pas arrêté. Il n’a pas dit un
mot.
D E C IO

NERVA.

De cette porte-là. Par conséquent...
E R C O L E F IE S C H I, survenant avec impétuosité.

Où est Fiamma? Retenu prisonnier, peut-être? La
trahison est chez lui. La Comnèna conspire avec Claudio

�ACTE T R O I S I È M E .

289

Messala. Ils étaient d’accord pour faire le coup. Un
coup prémédité. On est certain que des armes ont été
distribuées pendant la nuit. D’autre sang coulera, le
nôtre peut-être.
G IO R D A N O F A U R O .

Du calme! Du calme!
S IG IS M O N D O L E O N I.

Attendons Flamma.
P L U S IE U R S .

Violence pour violence.
q u e l q u ’u n

.

L’Impératrice au Tibre!

SCÈNE I I I
Une porte s’ouvre et tout à coup apparaît la Comnèna, intrépide. Sur sa
poitrine resplendit la petite tête de Méduse, comme sur une cuirasse;
et le casque bleu-noir de ses cheveux massifs donne à son hermétique
visage une grâce guerrière.
LA C O M N È N A , hardiment.

On Crie, ici? Qui a crié?

(Tous pendant une seconde, restent
interdits; puis, par un mouvement instinctif, ils reculent un peu, se
rapprochent, reforment leur troupeau. Giordano Fauro, Sigismondo
Leoni et Vittore Corenzio se retirent à l’écart, dans l’embrasure d’une
fenêtre, près de la petite vasque où l’eau miroite et scintille.) J ’ai
entendu mon nom. (Un moment de silence et d’hésitation.) Si
quelqu’un veut parler, qu’il parle. Je le lui permets.
ERG O LE F 1E SC H I, pâle, d’une voix altérée.

C’est moi qui ai prononcé votre nom, pour vous
accuser.
LA C O M N E N A , avec un air de suprême dédain.

Pour m’accuser? De quoi? Vous? Fauro, qui est cet
homme?
Un sourd murmure court dans le troupeau.

17

�LA G L O I R E .

290

ERCOLE

F IE S C H I.

Peu importe qui je suis. Je suis une voix libre; et je
vous accuse du crime qui a été commis, de la hon­
teuse trahison qui a été accomplie contre des hôtes
sans armes, je ne sais pour quel sinistre dessein...
La Comnôna fait le geste de lui tourner le dos. La colère éclate. Tous
ces hommes se tendent vers la femme qui les méprise, exhalent la
rancune longtemps couvée, s’excitent à l’outrage, rauques, pâles,
mauvais.
q u e l q u ’u n

.

Que le sang retomba sur vous!
UN

AUTRE.

Que le sang vous étouffe!
P L U S IE U R S .

Quelle honte ! Quelle honte !
d ’a u t r e s

.

Toutes les infamies!
q u e l q u ’u n

.

Souvenez-vous de la guerre!
UN A U T R E .

Des fournitures!
D E C IO

NERVA.

Vous avez trafiqué sur la chair des soldats qui
allaient au massacre!
FU L V IO

B A N D IN I.

Vous avez volé le pain à ceux qui mouraient de faim
sous la tente!
G IO R D A N O

F A U R O , s'élançant.

Taisez-vous! Taisez-vous! Contre une femme!
q u e l q u ’u n .

Vous avez spéculé sur la défaite, sur la fuite, sur la
panique,
UN A U T R E ,

sur les affres des blessés,

�ACTE T R O I S I È M E .

291

D E C IO N E R V A .

sur la tristesse des maladies, sur les horreurs de la
mort lointaine,
F U L V IO

B A N D IN I.

sur notre angoisse, sur le deuil de la patrie !
E R C O L E F1E SC H I.

Vous avez tiré votre or des voitures d’ambulance,
du fond des hôpitaux infects!
q u e l q u ’u n

.

Vous avez protégé le dol et le larcin!
UN A U T RE .

Vous avez couvert toutes les fraudes!
UN A U T R E .

Vous avez prêté la main aux faussaires!
UN A U T R E .

Vous avez forniqué avec les voleurs!
P L U S IE U R S .

C’est vrai, c’est vrai! Quelle honte!
d ’a u t r e s .

Rappelez-vous! Rappelez-vous!
g io r d a n o

fauro

.

Arrière! Silence! C’est vil, ce que vous faites là;
c’est vil.
D E C IO

NERVA.

Les vaisseaux chargés de pourriture, pour les mal­
heureux qui se faisaient tuer sur les sables 1
p l u s ie u r s

.

Rappelez-vous !
E R C O L E F IE S C H I.

La fleur de notre force conduite au sacrifice pour
ouvrir un débouché à toutes les marchandises avariées
qui encombraient les magasins de vos clients...

�292

LA G L O I R E .
P L U S IE U R S .

C’est vrai, c’est vrai! Rappelez-vous 1
d ’a u t r e s

.

Quelle honte! Quelle honte!
E R C O L E F IE S C H I.

... pour redorer votre trône et votre alcôve, pour
vous venger des années de misère, pour payer le fard,
les teintures, les cantharides et les amants d’une
harpie décrépite 1
G IO R D A N O

FAURO.

C’est ignoble, ce que vous dites, Fieschi !
P L U S IE U R S .

C’est vrai ! C’est vrai !
d ’a u t r e s

.

A Byzance ! A Byzance!
d ’a u t r e s .

A Trébizonde!
d ’a u t r e s

.

Au Tibre!
q u e l q u ’u n

.

Que le sang vous étouffe!
un

autre.

Celui d’alors et celui d ’aujourd’hui!
p l u s ie u r s

.

Hors d’ici! hors d’ici!
d ’a u t r e s .

Un balai! Un balai!
d ’a u t r e s .

Hors d’ici! Il n’est que temps!
q u e l q u ’u n

A

l’égoût !

.

'

�ACTE T R O IS IÈ M E .

293

UN A U T RE .

Enjôleuse de vieux!
UN A U T R E .

Empoisonneuse de vieux!
Le troupeau crie, tendu vers elle, féroce, pareil à une meute de chiens­
G IO R D A N O F A Ü R O .

Arrière, brutes ! Arrière !
La Comnèna reste où elle était, sans la plus légère vacillation, silen­
cieuse et rigide, la tête haute, avec une immuable expression de mépris
et de défi dans la bouche et dans les yeux.

SCÈNE IV
Entre soudain R U G G E R O F L A M M A . Le troupeau recule
et se tait. Pendant quelques instants, dans le silence imprévu, on
n’entend que le halètement de la colère réprimée et le faible bruit des
jets d’eau.
RUGGERO

FLAM M A, d’une voix glaciale, après avoir fait peser
sur ces hommes son regard le plus dur.

Qu’est cela?
LA C O M N È N A .

Une révolte d’esclaves.
RUGGERO

FLAM M A, durement.

C’est bien. Je

VOUS chasse. (Les hommes ne bougent pas,
saisis de cette espèce de stupeur qui suit l’excès de la violence bes­

tiale.) Je vous chasse.
Sous le heurt répété de cette volonté à laquelle ils ont obéi toujours,
ils s'ébranlent. Les plus voisins de la porte se retournent pour sortir,
silencieux et farouches.
ERCOLE

F IE S C H I, avec un tremblement de douleur
et de menace dans la voix.

Pense bien à ce que tu fais, Ruggero Flamma, pour
n’avoir pas à t’en repentir. Prends garde!

�LA G L O I R E .

294

R UGGERO

FLAMMA.

Je

VOUS chasse. (Ercole Fieschi tend vers lu i sa m a in ouverte
comme s’il promettait; puis, il se retourne pour sortir avec les silen­
cieux. Giordano Fauro, resté &amp; l ’écart, Vittore Corenzio et Sigismondo
Leoni, encore dans l'embrasure de la fenêtre, sont hésitants. Ruggero
F la m m a les congédie par un salut.)

Adieu, mes amis. Le dé

est jeté!
G IO RD A N O

FAURO.

II est midi, Flamma : une heure bonne pour le cou­
rage de l’homme.
Il sort avec ses compagnons. La Comnèna s'illumine d’un sourire
fugitif, mais infiniment profond, tandis qu’elle recueille dans son cœur
toute la joie fatale de cette seconde où s’est déterminé le destin.
LA

C O M N E N A , sauvage et ardente.

Ah! cela me rassasie! Tu te montres enfin ce que tu
es : le maître. Les as-tu vus? As-tu vu comme ils se
taisaient, quand tu les regardais? Leur force vaine les
abandonnait comme la fumée abandonne les tisons
qui s’éteignent. Devant toi, ils n’étaient que des
esclaves. Ils ne pouvaient qu’obéir : ils ont obéi.
Ruggero Flamma est attentif à la nouvelle nécessité qui se dresse
devant lui, à l’entrepriso sanglante qui lui est imposée. La tension de
son esprit est si grande qu’on voit trembler les muscles de son visage.
R UGGERO

FLAMMA.

Tu fais violence à ma fortune; tu es implacable, tu
n’accordes pas de trêve. Tu vas au-devant de toutes les
choses inconnues et terribles comme si elles t’étaient
fam ilières. En vérité, le risque est un dogue qui a
mangé dans ta main. Tu l’as dit. Tu n ’as pas peur
d ’être dévorée...
LA

COMNÈNA.

Oui, je me le rappelle. Et que toi aussi tu te le rap­
pelles, cela me plaît. Quand je l’ai dit, l’ombre était
autour de nous, et l’odeur de la fièvre, là-haut, dans fa
maison, dans la grande salle nue; sur nos visages

�ACTE T R O I S I È M E .

295

passait le souffle de Rome; tu ne savais plus attendre,
et ma volonté t’appartenait comme ton bras t’appar­
tient, pour frapper, pour frapper... Tu n’hésitas pas.
RUGGERO

FLAM M A, assombri.

Afin de me stimuler, tu t’armes d’un spectre !
LA CO M N ÈNA .

Je m’arme de mon amour. Je suis la flèche pour ton
arc. Décoche-moi au but.
R U G G E R O FLAM M A.

Même si je tendais mon arc jusqu’à le briser, je
n’atteindrais pas le but auquel tu aspires. Ton désir
va toujours plus loin, par delà toutes les limites...
LA C O M N ÈN A .

Le tien a-t-il donc une limite? Renoncerais-tu à
quelque chose? Dis-le-moi, pour que je sache si tu
commences à t’éteindre.
RUGG ERO

FLAM M A.

Non, je ne m’éteins pas.
LA C O M N È N A .

Je le sais. Tu veux tout. Tu es prêt à toi-mème et à
moi. Tu ne succombes pas à ta victoire.
Tandis qu’elle trouble et attise ainsi l’orgueil viril, elle a le flamboyant
visage d’un beau démon.
RUGGERO

FLAM M A.

Prêt encore à détruire, voilà ce que tu me fais.
LA C O M N ÈN A .

Non; prêt à affirmer.
R U G G E R O FLA M M A .

Mais le sang baigne de nouveau les ruines; et c’est
un sang généreux, enrichi par le soleil, purifié par le
vent...
LA C O M N È N A .

Les fils de la terre I

�LA G L O I U E .

296

RUGGERO

FLAM M A.

Les meilleurs, les meilleurs!
LA C O M N ÈN A .

Ton ennemi avait guidé la charrue.
RU GGERO

FLAM M A.

Je ne l’ai jamais méprisé.
LA C O M N È N A .

Il te méprisait, lui. Il te savait d’une autre espèce.
RUGGERO

FLA M M A , blessé au fond do l’âme.

Est-ce qu’on méprise un vainqueur?
LA C O M N È N A , impitoyable.

Tu ne l ’avais pas encore vaincu.
RUGGERO

FLAM M A.

J ’étais sur le point de l’abattre.
LA C O M N È N A .

Ce qui l’a abattu, ce ne sont point tes forces, à toi.
RU GG ERO

FLAMMA.

Tu le déterres?
LA C O M N È N A .

Non; je te rappelle que ta victoire fut facile, et que
tu en dois une plus grande à moi et à toi-même. En
avant! En avant! Je ne sais pas attendre...
ROGGERO

FLAMMA.

Crois-tu que je recule?
LA C O M N È N A .

Tu ne recules pas, tu t’arrêtes. Quand on s’arrête on
est perdu.
RUGGERO

FLAM M A.

Le champ est déblayé, et il m ’appartient.
LA C O M N È N A .

Tu te trompes. Ton œil s’obscurcirait-il? Ne

�ACTE T R O I S I E M E .

29T

rcherait-il plus, ne découvrirait-t-il plus l'ennemi?
e
h
Chercher toujours l’ennemi, tel est ton devoir.
R U G G E R O FLAM M A.

Je le vois, puisque aujourd’hui c’est toi-même qui
me l’as créé.
LA C O M N È N A .

Je ne te l’ai pas créé. Il était là, avec sa vengeance
occulte. Je le provoque, pour que tu l’affrontes. La
plus sauvage des luttes est préférable à cette sorte de
pause circonspecte et irrésolue où tu t’affaiblissais.
R U G G E R O FLAM M A.

La pause pendant laquelle on examine, on médite,
on se prépare à reconstruire...
LA C O M N È N A .

Sur la fange, sur la nuée, sur l’abîme?
R U G G E R O FLAM M A.

Non ; sur la terre profonde.
LA C O M N È N A .

Par un sortilège?
R U G G E R O FLAM M A.

Par la foi.
LA C O M N ÈN A .

La foi en qui?
RUGGERO

FLAMMA.

En la vérité et en la puissance de mon idée.
LA C O M N È N A .

« En moi-même! » devais-tu répondre. C’est en toi
que tu dois avoir foi : en tes nerfs, en tes os, en tes
artères, en ton courage, en ta passion, en ta dureté,
en ton avidité, en toute ta substance, en toutes les
armes que la nature t’a données pour combattre, pour
surpasser les autres, pour n’avoir pas d’égaux, pour
être le premier, le maître, le seul. Es-tu le maître?
17.

�298

LA G L O I K E .
RUGGERO

FLAM M A.

Peut-être.
LA CO M N È N A .

Un mot que tu devrais ne connaître pas! Es-tu le
seul? Comment veux-tu créer, si tu n’es pas seul? Seul,
avec tes deux mains et avec ton souffle, sur une cime
où les singes ne viennent pas s’entremettre dans ton
œuvre. Conquiers la cime, pour créer — ou pour être
foudroyé.
RDGGERO

FLAM M A.

Je veux la conquérir.
LA C O M N È N A .

Avec toute ton énergie, sans t’arrêter, sans te retour­
ner en arrière. Derrière toi, il n’y a plus d’issue. Devant
toi, tu as ton dernier sommet. Ou tu l'atteins, ou tu
es perdu.
RDGGERO

FLAM M A, éclatant.

Tu me presses l’épée dans les reins; tu me donnes
l’anxiété qui suffoque... J ’ai le pied ferme pour gravir;
et tu fais inutilement couler le sang sous mes pas,
celui-là même qui m’est le plus sacré, celui d’un
homme que j ’aimais.
LA C O M N ÈN A .

De qui?
R U G G E R O FLA M M A .

De Marco Agrate. N’a-t-il pas été tué dans l’émeute?
LA C O M N È N A .

Un rival, non un frère.
RUGGERO

FLAM M A.

Un rival?
LA C O M N È N A .

Et puissant. La force des campagnes était dans son
poing, comme le nerf d’une armée.

�ACTE

TROISIÈME.

299

R U G G E R O FLAM M A.

Pour servir mon entreprise.
LA C O M N È N A .

Et demain, la sienne.
RUGGERO

FLAM M A.

Il était pur et fidèle. Je l’aimais.
LA CO M N ÈN A .

Tu ne dois aimer personne, excepté moi. Je suis la
seule qui t’aime. Aucun autre ne t’aime, parmi ceux qui
t’approchent. A leurs yeux, tu es coupable parce que
tu dépasses trop leur mesure. Ils ne te le pardonnent
pas, ne te le pardonneront jamais. Leur bassesse se
soulève contre toi pour une secrète vengeance. Tu les
as vus, alors qu’ils étaient contraints de t’obéir : ils
avaient des faces d’esclaves et de bourreaux.
RUGGERO

FLAMMA.

Demain, je les ressaisirai; je les traînerai de nou
veau derrière ma fortune.
LA C O M N È N A .

Oui, mais tu ne les tiendras point par l’amour; tu les
tiendras seulement par leurs passions brutales, par
leurs instincts les plus âcres, par la cupidité, par la
jalousie, par la peur; il faudra tomber sur les plus
redoutables et les prendre à la gorge; griser les autres
avec le vin falsifié qui les allume. Tu le sais, tu le sais.
Ils sont crédules, vains, féroces, voraces, assoiffés. Celui
qui exaspère leurs appétits et qui a l’art de les leurrer,
peut les lancer tète basse là où il lui plaît. Tu le sais.
Ce n’est pas ton idée qui est ton instrument. Il y a de
grandes pensées qui n’opèrent pas plus que la fumée
ou qu’une outre. Les forces avec lesquelles .tu d ois,
jouer et te battre sont les seules passions humaines,
que tu as faites libres en détruisant l’appareil qui le s

�LA G LO IRE.

300

comprimait. Ne lésine point avec elles, jusqu’au jour
plus où tu auras construit un autre appareil qui
agisse rudement encore.
R U G G E R O FLAMMA.

Ah! tu es jeune, Elena; mais ton âme est vieille
comme le monde! Toute la vieillesse du monde pèse
dans tes pensées. J ’avais rêvé une gloire plus neuve.
LA C O M N È N A .

Et ma pensée la plus profonde, tu ne la connais pas.
Elle a un poids que tu ne saurais porter : car, toi
aussi, tu es de ceux qui chancellent sous les rêves...
R U G G E R O FLAM M A.

Ne parle pas ainsi! Est-ce que j ’ai chancelé, naguère,
quand tu as fait peser à l’improviste sur moi tout ce
sang et toute cette haine?
LA C O M N È N A .

Il y a un homme, peut-être...
Elle s’interrompt à dessein.
R U G G E R O FLAMMA.

Il y a un homme?
LA C O M N ÈN A .

Parmi ceux que tu trouveras demain sur ta route,
parmi les fauves qui voudront te disputer la proie,
parmi les rivaux qui se préparent, il y a un homme,
peut-être, qui ne sait pas ce que c’est que de chan­
celer...
RU GGERO

FLAM M A.

Qui?
Il vibre comme une corde qui se tend; et son orgueil jaloux creuse et
emplit d'ombre le sillon violent qu’il porto à la racine du nez.
LA C O M N ÈN A .

Claudio Messala.
RUGGERO

FLAM M A, dédaigneusement.

Il ne me regarde jamais dans les yeux.

�ACTE

TROISIÈME.

301

LA C O M N È N A .

Il te regardera dans les yeux le jour où il pourra
venir à ta rencontre pour te dire : » Ou toi, ou moi. »
RU GG ERO

FLAMMA, cédant à sa première impulsion.

Avant ce jour-là, ses yeux seront aveugles.
LA C O M N ÈN A .

S’il a consenti au coup de main, c’était seulement
parce qu’il connaissait les humeurs en train de s’insi­
nuer parmi la canaille et savait que cette action lui
gagnerait la faveur populaire. Il a été acclamé dans
les rues. Il profite de tout. Il est foudroyant. Tout len­
demain peut lui appartenir.
RUGGERO

FLAMMA.

Il a commis une erreur. Il la payera.
LA C O M N È N A .

Quant à cela, je suis obligée de le défendre.
RUGGERO

FLAM M A.

Tu veux le défendre?
LA C O M N È N A .

Lorsqu’il a osé, il savait que mon audace couvrirait
la sienne. Il a ma parole.
R U G G E R O F LA M M A .

Contre moi?
LA C O M N È N A .

Tu trouveras un autre prétexte pour le frapper, une
autre heure.
RU GG ERO

FLA M M A , furieux d’orgueil jaloux.

Ma volonté a toujours choisi son heure et ne connaît
pas d’ajournements. Toi-même, t u ne saurais lui barrer­
le chemin. Elle passe par-dessus tout...
LA C O M N È N A , rayonnante.

Ah! te voilà donc le maître, tel que tu dois-être !

�LA G L O I R E .

302

C’est cela qui me rassasie. « Elle passe par-dessus
tout. » Tu es de ma race. Nous trouverons notre
empire au delà de toutes les limites, nous deux, seuls.
A nous appartiendra tout ce qui est défendu, tout ce
qu’il y a de plus difficile et de plus lointain. Recon­
nais-tu maintenant ta destinée? Il est midi : l’heure
de la grande lumière. La reconnais-tu?
R U G G E R O FLA M M A , éperdument.

Oui, je suis prêt. Tu auras ce que je t’ai promis,
tu auras plus encore, afin que tu sois rassasiée. Pour
toi, chaque jour, je tendrai ma vie vers les cibles que
jamais ne visa aucune espérance. Pour loi, chacune
de mes journées sera marquée d’une action puissante
où tu reconnaîtras l’espèce de mon âme comme dans
un sceau impérial. Tu seras rassasiée; ta joie jaillira
de toi en cris et en rires. Je te verrai jouir toute,
depuis la couronne jusqu’aux pieds, dans les palpita­
tions de ma guerre. Ton grand amour sans compas­
sion sera le soleil sur ma tête. Je n’aurai plus d ’ombre.
Je ne penserai pas à la mort...
Elle a posé sur les épaules de Flamma ses mains homicides, et elle
s’incline vers lui avec langueur. Tout à coup, d’un geste passionné, elle
lui enfonce les doigts dans les cheveux, sur les tempes, comme pour
l’embrasser ; et il se décolore, laisse aller sa tête en arrière.
LA C O M N E N A , comme enivrée, à voix basse, lentement.

Ah! ton courage qui chante! Ton sang est plein de
mélodie... N’as-tu pas en toi, maintenant, toute la
mélodie du monde? Nulle chose n’a autant de musique
que le courage qui s’élève. Je l’entends, je l’entends...
(Elle lui soutient la tête et l'effleure de son haleine. Une pause.)

Tu trembles?
RUGGERO

FLAMMA, d’une voix éteinte.

De toi...
Soudain, une voix forte arrive de la rue.

�ACTE T R O I S I È M E .
LA V O IX .

Fiamma!
Ruggero Fiamma tressaille ; il se détache d’elle, frémissant.
RUGGERO

FLAMMA.

Qui m’appelle?
LA v o ix .

Flamma!
LA CO M N ÈN A .

Une voix dans la rue.
RUGGERO

FLAM M A, allant vers la fenêtre pour regarder.

On dirait la voix d’Ercole Fieschi.
Il ouvre, avance la tête. La Comnèna est derrière lui. Le soleil
les inonde tous les deux; l’eau miroitante les sépare.
LA V O IX .

Flamma!
R U G G E R O FLAMMA.

Qui m’appelle?
LA voix.
Le cadavre de Marco Agrate est devant ta porte.

�ACTE QUATRIÈME
Une chambre faite pour la méditation, où les murs sont occupés tout
autour par de hautes bibliothèques en chêne que séparent l’une de
l’autre des bandes de tapisseries emblématiques et que surmonte une
frise de festons et do bucrànes. Dans le mur du fond, une baie carrée
mène à un vestibule formé par do larges verrières semblables à celles
d’un aquarium et ayant vue sur une terrasse ensoleillée. Un grand
rosier s’étale à l’extérieur contre les vitres, chargé d’innombrables roses
purpurines. La lumière du couchant passe à travers l’entrelacs des
fouilles et des fleurs, dévoilant par transparence avec une telle intensité
jusqu’aux plus petites épines et aux plus subtiles nervures, manifestant
leur harmonie native avec une telle plénitude, que tout le rosier ardent
— par opposition avec les formes intérieures de la chambre profonde
— acquiert une beauté presque surnaturelle, un aspect de miracle et
d’apparition.

SCÈNE P RE M IÈ R E
RUGGERO

FLAMMA

est debout, appuyé à

encombrée de papiers. D A N I E L E

une

table

S T E N O est assis un

peu à l’écart. U n JEUN E H OMME, entré par le vestibule,
se tient droit dans la baie lumineuse, ressortant sur le grand rosier
qui flamboie. Il regarde fixement lo Dictateur.
RUGGERO

FLAMMA, souriant.

Ainsi, tu viens de loin pour me révéler un secret...
LE J E U N E HOMME .

O ui, à toi seul.
R U G G E R O FLAMMA, souriant.

Un secret terrible?
LE J E U N E HOMME.

Tu verras.

�ACTE Q U A T R I È M E .

305

R U G G E R O FLAM M A, souriant.

On trame là-bas contre le monstre? Parle donc,
messager du vent.
LE JE U N E H O M M E.

Je parlerai à toi seul.
RUGGERO

FLA M M A , souriant.

Est-ce que tu me vois? Il semble que tu me regardes,
mais que tu ne me voies pas. Tu as les yeux hallu­
cinés.
LE JE U N E H OM M E.

Je te vois.
RUGGERO

FLAM M A, souriant.

Dis-la donc, ta parole, annonciateur imberbe I
LE JE U N E H OM M E.

A toi seul.
R U G G E R O FLAM M A, se retournant.

Sténo, veux-tu me laisser seul avec cet enfant mys­
térieux? (Soudain le jeune homme, saisissant le moment où le dic­
tateur se retourne, tire de dessous son vêtement un stylet et s'élance
contre lui pour le frapper. Daniele Steno, qui veillait, tombe sur lui
d’un bond, lui arrête le bras, lo désarme, le repousse. Ruggero Fiamma
reste à sa place, calme.)

Tu voulais me blesser?

LE JE U N E H O M M E, haletant.

Te tuer.
R U G G E R O FLAM M A.

Pourquoi?
LE

JE U N E H O M M E.

Parce qu’une voix m’a crié : « Va, et tue ! »
R U G G E R O FLAMMA.

Une voix rauque et qui sentait le vin?
LE JE U N E H O M M E.

Non, une voix pure.

�LA G L O I R E .

306

RU GG ERO

FLAM M A, souriant.

Venue de dessous terre, ou d’en haut?
I.E JE Û N E

H O M M E.

De partout.
RUGGERO

FLAM M A, souriant.

Tu es donc l’instrument de Dieu? Veux-tu boire? Tu
dois avoir soif. La fièvre te brûle.
LE JE U N E H O M M E.

Je ne bois pas de ton eau.
Ruggero Flamma s’approche de lui et le considère pendant quelques
secondes avec attention.
RU GGERO

FLAMMA.

Regarde-le, Daniele. C’est un lionceau. Il a une
bouche forte. Il doit être accoutumé à boire aux
sources des fleuves, (il fait le geste de poser une main sur
l’épaule de l’inconnu; mais celui-ci, tressaillant, se recule pour ne

Je ne te toucherai point. Va. Personne
te ne retiendra; tu es libre. Va, tu ne sais où. Daniele,
accompagne-le jusqu’à la porte, je te prie.
pas être touché.)

Le jeune homme disparaît rapidement, s'envole le long dos vitres.
Daniele Sténo le suit. Ruggero Flamma demeure quelques instants
absorbé, les yeux tournés vers le vestibule où le rosier, dans les
lueurs défaillantes du soir, commence à se décolorer. Puis il marche,
s’arrôte, voit reluire l’arme aiguë sur la table où l’a déposée son ami,
la prend et l'examine. Daniele Sténo rentre dans la chambre.
D A N IE L E ST EN O .

Il s’est éloigné à la course. Il était hors de lui. « Un
autre viendra », m ’a-t-il dit en partant, t J ’ai mille
frères. » C’est un forcené...
RUGGERO

FLAMMA.

Il a le délire de la puberté, la démence que donne
le miel sauvage. Sous quel aspect me voyaient ses
yeux? Il paraissait halluciné. Et toutes ces roses de feu
qui flamboyaient derrière sa tète... Les a-t-il vues?
S’il m’avait frappé, j ’aurais emporté avec moi dans

�ACTE Q U A T R I È M E .

307

l 'ombre une vision prophétique. Tu m’as enlevé à
une belle mort, Daniele. Je crois que, si tu ne l’avais
pas retenu, il aurait frappé juste. Te dois-je de la
reconnaissance?
D A N IE L E ST EN O .

Il importe que tu vives encore.
R U G G E R O FLAMMA.

Oui, mais non pas que je continue à vivre. Ce qui
importe, c’est que je recommence à vivre, si j ’en suis
capable. Crois-tu que, dans cet horrible labeur, mon
âme soit devenue opaque et obtuse? En ce puéril por­
teur de mort, il y avait pour moi je ne sais quelle
fascination. J ’avais rencontré plus d’une fois sur mon
chemin ces yeux pleins d'une inconscience et d’une
fatalité infinies. Il rôdait sans cesse aux environs,
ces derniers jours. J ’ai permis qu’il vînt jusqu’à moi...
Me comprendras-tu, Daniele, si je te dis que je sentais
en lui quelque chose comme une fraternité lointaine?
Il y a un instant, pour ne pas céder à l’élan de mon
cœur, j ’étais obligé de sourire et presque de railler.
A h ! il méritait la joie de me tuer, pour m’avoir révélé
en une seconde que la plus profonde racine de ma vie
est encore intacte et que je pourrais encore recommencer
à vivre : — moi, tel que tu me vois; moi qui ai déjà
donné mon fruit, qui désormais suis ouvert, qui semble
épuisé, vidé entièrement et désespéré! (il marche à tra­
vers la chambre, agité par une étrange ferveur.) Comprends-tu ?
La noblesse de la nature qui tout à coup se rallume,
en présence d’un enfant inconnu... L’âme héroïque est
seule capable de recommencer à vivre. Et, toi aussi,
tu dois avoir pensé de moi : « N’étant pas grand, il a
cherché la grandeur ». Toi aussi, tu m’as diminué.
D A N IE L E ST EN O .

Tes fidèles ont pensé de toi : « Grand, il a voulu

�LA G L O I R E .

308

envelopper sa grandeur en de vieux lambeaux de
pourpre et l’armer d’une vieille épée. »
RUGGERO

FLAM M A, attentif à sa vision.

Où est-il, maintenant? Où va-t-il? Si je pouvais le
suivre... Il va, il va le long des rues, à travers les
places, vers une hauteur. Toutes les pierres de Rome
sont imprégnées de lumière, à cette heure-ci. Toute la
ville resplendit d’elle-même et illumine le ciel. La gloire
passe sur les fronts des collines... Il va, il va, libre, seul,
peut-être avec le son de ma voix dans les oreilles, si
le bourdonnement de son sang lui permet d’entendre
encore quelque son. Il va vers une hauteur, pour y
respirer à pleine poitrine... Vers le Janicule? Vers
l’Aventin? Te souviens-tu, Daniele, te souviens-tu?
Nous montions en courant, essoufflés, anxieux, comme
si, à perdre cette minute de lumière suprême, nous
allions perdre un royaume. Je t’entraînais. J ’avais le
cœur aux dents... Te souviens-tu? Comme nous l’ai­
mâmes, comme elle nous sembla douce et terrible, la
beauté de Rome!
Il presse une main sur ses paupières et reste absorbé, comme pour
évoquer en lui-même la vision radieuse.
D A N IE L E ST EN O .

Rome! Nous nous agitons, nous changeons, nous
passons; mais Rome est immuable, impassible, éter­
nelle : née unique en un jour d ’avril, sans sœurs et
sans frères dans la suite des siècles. C’est une terrible
amante. Elle se nourrit avec les moelles des hommes
forts. Son embrassement est atroce comme la douleur.
Et elle est jalouse. Elle se venge de celui qui, après lui
avoir donné tout son amour, ose le lui reprendre.
RUGGERO

FLAM M A.

C’est vrai, c’est vrai. Je croyais que je pourrais l’em­
brasser, l’étreindre, lutter avec elle, me mêler à elle,

�ACTE Q U A T RIÈM E.

309

que j ’aurais la force de la féconder, que je serais un
battement nouveau dans sa vie lente... Et voilà déjà
que je suis une tombe entre ses mille tombes.
D A N IE L E ST EN O .

Elle se venge. C’est en elle seulement que tu devais
croire. Le soir même où fut résolue l’entreprise, làhaut, dans ta maison déserte, tu étais avec moi sur le
balcon et tu la regardais; et elle était devant nous,
ardente sous les étoiles, avec sa grande voix marine;
et tu répétas son nom, qui enivre le monde. Et je
sentis dans ton accent que déjà tu lui étais infidèle,
que déjà tu lui donnais une rivale... Te souviens-tu?
R U G G E R O FLAMMA.

Ce soir-là... Oh! non, je ne pensais pas, je ne croyais
pas, je ne savais pas... Une grande soif de gloire, une
grande anxiété, un immense désir de vivre toute la
vie... Et je ne pensais pas, je ne savais pas qu’elle
viendrait à moi, la tentatrice mortelle, avec ses dons
funèbres. Quand elle apparut sur le seuil, dépouillée
de toute réalité, inexistante comme une figure de ma
fièvre, véritablement inespérée et intangible, je sur­
sautai comme un homme qui dort, je lui parlai comme
un homme qui rêve, mais sans dire la parole que
pourrait dire un homme dont l’âme s’abîme en une
seconde.
D A N IE L E STENO

Ah ! un instrument d’esclavage et de mort imposé à
deux mains viriles qui étaient capables d’une œuvre
bien différente!
R U G G E R O FLAMMA

Elle a voulu rassasier son âme antique avec les
crimes des âges disparus; et moi, j ’ai servi son tyran­
nique désir comme si c’était le mien, éperdument; car
sa volonté est scellée sur ma volonté, entends-tu? et

�310

LA G L O I R E .

ma vie est enveloppée de sa vie comme le bûcher de
sa propre flamme.
D A N IE L E

STENO

Encore?
RU GG ERO

FLAMMA

Encore. Combien de créatures humaines n’ai-je pas
attirées, pénétrées, dominées, maniées des mille ma­
nières qu’invente un esprit intuitif parmi les con­
trastes infinis des idées et des passions? J ’ai vécu,
non dans les forêts, mais au milieu des hommes. Eh
bien, il n’y a rien qui soit si divers, si éloigné de
toutes ces communions-là, que le sentiment que j ’ai
de cette vie jointe à la mienne... Je ne sais pas, je
ne sais pas, non, jamais je ne saurai te dire... Quelque
chose d’inhumain et de monstrueux; une réalité dure,
précise, indubitable, puisqu’elle opère, tue, dévore,
dévaste; et, en même temps, un je ne sais quoi de
faux, d’artificiel, de factice, d’hallucinant; un air
irrespirable, et pourtant nécessaire à l’existence; le
sifflement continu d’un fléau invisible qui passerait
toujours et qui ne passerait jamais ; des gestes, des
paroles où revivent de sauvages multitudes, comme
tout le mouvement d’un océan est dans la petite onde
qui te lèche; tantôt, l’horreur de se sentir pétrifié peu
à peu par la face de la Gorgone; tantôt, la joie bar­
bare de celui qui, par un acte charnel, viole une loi,
un vœu sacré, le droit d’un peuple, le commandement
d’un dieu, quelque prohibition épouvantable; tantôt,
le supplice et les fureurs de celui qu’on enferma dans
le taureau de bronze rougi, afin que, par son mugis­
sement, le métal parût vivre... Jamais tu ne pourras
comprendre; tu te dis que je délire; tu me crois
malade...
Il a presque un transport de colère. Un mélange de frénésie et de luci­
dité se révèle dans sa manière d'être, dans son accent, comme si son
esprit passait par une succession de chocs et d'éclairs.

�ACTE Q U A T R I È M E .

311

D A N IE L E ST EN O .

Et ne l’es-tu pas?
RUGGERO

FLAMMA.

Écoute, écoute. Si, hors de ce tumulte, de cette lutte,
de cette rage, de la pourriture humaine, des choses
cruelles et stériles, de toute cette bourrasque suffocante,
elle sortait et passait un jour à travers une prairie, le
long d'une haie ou sur le rivage d’une mer calme...
Serait-ce possible, cela?... Sous quel aspect m’appa­
raîtrait-elle? La reconnaîtrais-je? J ’y songe continuel­
lement. Si je la faisais coucher sur la prairie et si je
comparais son visage, ses mains, le monde qui est
sous ses paupières, avec les herbes, avec les petites
fleurs, avec les insectes, avec les gouttes de rosée...
Quelle chose extraordinaire! Quelle incroyable chose!
Y songes-tu? (Ses yeux se fixent. Sur son front passe le souffle
do la folie, fugitif.) Au milieu de la tribu la plus reculée,
elle ne serait pas aussi étrangère que sur cette prairie :
étrangère comme nulle créature ne le fut jamais en
aucun lieu. Et qu’arriverait-il alors? Elle ne pourrait
plus vivre. Les herbes la feraient mourir... Je songe à
cela continuellement, comme un maniaque.
D A N IE L E ST EN O , à voix basse.

Donc, tu es fatigué de la voir vivante!
R U G G E R O FLAMMA.

Vivante, effroyablement vivante : une essence hu­
maine aussi forte que l’acide qui foudroie par une
piqûre d’aiguille... ( il est debout, près de la table, dans l’ombre
violacée qui envahit peu à peu la chambre à travers les vitres. Il
regarde au dedans de lui-même les figures qu’engendre son esprit en
travail.)

Elle me pousse dans la gueule du monstre.
Un éclair de terreur le fait blanchir.
D A N IE L E ST E N O , à voix basse.

Et si elle n’était plus là, si ses yeux ne pouvaient
plus regarder et commander...

�LA G LO IRE.

312

RUGGERO

FLAM M A, troublé.

Comment... comment cela serait-il possible?
D A N IE L E ST EN O , à voix basse.

Tu as versé tant de sang; et il te répugnerait...
(Ruggero Fiamma est pris d'un tremblement invincible. Une pause.)

Réfléchis : libre, pour recommencer; à vivrei
Ruggero Fiamma, immobile, l'esprit tendu, sent frémir au plus profond
de son être l’instinct de la conservation et la volonté homicide. Il se
répète à lui-même, avec un accent indéfinissable, le cri de guerre
entendu un jour des lèvres de la dévastatrice.
R U G G E R O FLAMMA.

« Ou toi, ou moi ! »
Un intervalle de silence. Au bruit d'une porte qui s’ouvre, Daniele Steno
se lève brusquement.
D A N IE L E ST E N O ,

Adieu.
Il disparaît par le vestibule, d’un pas rapide et léger.

SCENE II
Entre

LA C O M N È N A ;

elle s’arrête; elle promine autour
de la chambre son regard vigilant et scrutateur.
LA C O M N È N A .

Qui était ici avec toi?
RUGGERO

FLAM M A.

Daniele Steno.
LA C O M N È N A .

Pourquoi s’est-il enfui, lorsqu'il m’a entendue venir T
RUGGERO

FLAM M A.

Il avait déjà pris congé; il ne pouvait rester davan­
tage.
LA C O M N È N A .

En voilà un qui ne m’aime guère !

�ACTE QU AT RIÈME.
RUGGERO

313

FLAMMA.

Il ne t’aime guère?
I l est incapable de dominer son trouble. Sa voix tremble encore.
LA C O M N ÈN A .

Qu’est-ce que tu as? Tu trembles?

(Elle s’approche de

îu i, voit sur la table reluire l’arme aiguë, la prend.)

Et ceci?

Pourquoi ce stylet est-il sur cette table?
R U G G E R O FLAM M A.

On le destinait à mon cœur.
LA C O M N ÈN A .

Que dis-tu?
R U G G E R O FLAM M A.

Oui, tantôt, ici même, un inconnu — que j ’avais
admis en ma présence — s’est jeté contre moi pour
me frapper à l’improviste.
LA C O M N È N A .

Que dis-tu? C’est vrai, cela?
R U G G E R O FLAM M A.

Sténo était présent; il a retenu le coup.
LA C O M N È N A .

C’est vrai? C’est de cela que tu trembles encore?
R U G G E R O FLA M M A , reconquérant soudain la maîtrise de luimême, avec une voix froide, égale et hostile.

Non, ce n’est pas cela. J ’étais ici, appuyé. Là était
Sténo, assis. La scène s’est déroulée en une seconde.
Je n’ai pas bougé, je n’ai pas cligné des paupières. J ’ai
souri. Ma voix est restée la même. J ’ai renvoyé libre
cet inconnu, qui était presque un enfant. Chez moi,
le sang garde encore quelque vertu.
LA C O M N È N A , la regardant avec les cils mi-clos, féline, comme
si elle flairait la lutte.

Mais il semble que l’acier a passé dans ta voix
18

�LA G L O I R E .

314

R U G G E R O FLAMMA.

Tu l’as senti?
LA C O M N È N A .

Oui. Cela me plaît. Tu le sais.

(Elle examine le stylet en
l’approchant de son visage, parce que la lumière devient rare dans la
chambre.)

Il est acéré comme une aiguille. Tu me le

donnes?
R U G G E R O FLAMMA.

Il est dangereux.
LA CO M N ÈN A .

Donne-le-moi, pour la bonne chance! Je le porterai
toujours. Il était destiné à ton cœur.
RUGGERO

FLAM M A.

Il est dangereux.
LA C O M N È N A .

Je lui ferai une gaine. Ne me refuse pas ce don.
Tant que je le porterai, tu seras invulnérable.
R U G G E R O FLAM M A.

Prends-le.
LA C O M N È N A .

Merci !
Elle l’approche encore de son visage pour le voir mieux; et ensuit«
elle continue de le tenir entre ses mains.
R U G G E R O FLAMMA.

Tu vois : nous sommes à l’extrémité. Un autre
viendra demain, puis un autre; et puis ils viendront
tous, en une masse furieuse... Et alors?
LA C O M N È N A , riant.

La troisième vague! Tu nages en vue de la troi­
sième vague.
R U G G E R O FLAM M A.

Il est difficile au nageur de la couper ou de la
franchir.

�ACTE Q U A T R I È M E .

315

LA CO M N ÈN A .

Les naufragés le disent. Mais c’est l ’épreuve à
laquelle on reconnaît le nageur vraiment fort. Tel
s’est déjà rencontré qui sentit son cœur farouche se
gonfler d’allégresse, en voyant écumer la crête mena­
çante de la troisième vague.
R U G G E R O FLAMMA.

Celui-là était seul.
LA C O M N È N A , railleuse.

C’est donc pour moi que tu crains?
Ils se regardent l’un l’autre avec intensité; car ils se sont compris.
La chambre s'obscurcit de p l u s en plus.
R U G G E R O FLAM M A, devenant soumis.

C’est pour toi que je crains.
LA CO M N ÈN A .

Je ne coule pas à fond, moi; je suis légère.
R U G G E R O FLAMMA.

Ne joue pas ainsi avec cette arme. Tu te blesserais.
Laisse-la.
Elle dépose le stylet sur la table. Puis, avec un élan inattendu de sa
personne flexible et puissante, elle s'approche de l'homme, l’enve­
loppe, l’étreint, s’empare de lui.
LA C O M N È N A .

Tu t’abuses. Quelqu’un t’a parlé, tout à l’heure; et
il t’a trompé. Je te l’ai dit, je te l’ai dit : tu ne dois
aimer personne, excepté moi. Je suis la seule qui
t’aime. Aucun autre ne t’aime. Et je suis en toi comme
le battement est dans tes tempes, comme le souffle est
dans ta gorge. Tu ne peux pas m’arracher de toi sans
en mourir, sans devenir une chose vide, inerte, misé­
rable. Tu ne peux pas, non, tu ne peux pas. Si mes
mains te touchent, si mes bras te prennent, si ma
bouche t’invite, le monde ne se dissout-il pas pour toi
comme un nuage? Maintenant, maintenant que tu es

�LA G L O I R E .

316

dans mes bras, est-ce qu’elles ne se sont pas enfuies sou­
dain de ton âme, toutes les choses qui te faisaient souffrir
et te rendaient cruel? N’es-tu pas devenu pâle comme
un homme qui arrive aux limites de la vie et qui
craint de ne pouvoir plus se retourner? Tu ne pour­
rais te retourner si je ne le voulais pas, si je no
te rappelais pas. Et c’est cela que tu crains, et c’est
cela que tu espères... Je le sais. Dis-le-moi !
R U G G E R O FLAM M A, presque suppliant.

Oui, oui. tu le sais. Ne me rappelle pas; fais que je
n'entende plus de ta bouche ce cri implacable, fais
que j ’oublie, fais que je dorme un peu en toi et que je
croie être mort. Il n’est pas une seule nuit, ah! sou­
viens-toi! pas une seule nuit où tu n’aies placé à côté
de ton lit un fer rouge pour me réveiller, pour me
pousser en avant, toujours en avant, sans trêve, parmi
l’enfer des hommes... (Elle le désenlace, se détache.) Écoute,
écoute. Si tu es la seule qui m’aime, sois seule aussi
avec moi, très loin!
LA C O M N È N A , étonnée.

Très loin?
R U G G E R O FLAM M A.

Oui, n’importe où, mais très loin de ce labeur bestial
auquel tu me condamnes. Jamais esclave n’eut pour sa
galère autant de haine que j ’en ai pour cette lutte
aveugle, contraint comme je le suis de passer ma vie
à faire violence aux hommes. Pourquoi? Dans quel
but? Ce n’est pas cela que je m’étais promis à moimême. Ce n’est pas de cette empreinte que je voulais
marquer un peuple racheté.
LA C O M N È N A , railleuse.

Ah! ah! Et alors, tu préfères laisser ta dernière
empreinte sur les plumes, sur les oreillers moelleux?
Ah ! ah! Je te ferai donc ce que fit la femme de

�ACTE Q U A T R I È M E .

311

d
a
b
Gonie à Alexis Comnène, lorsqu’il arriva tout couvert
de sang : je te présenterai un miroir! Mais tu es dans
ton bon sens, n’est-ce pas? Tu parles avec la plénitude
de ton jugement. Qu’est-ce que tu te proposes? Dis.
R U G G E R O FLAM M A.

L’abdication.
LA C O M N È N A .

Et après?
RUGGERO

FLAMMA.

Le chemin de l’exil.
LA C O M N È N A .

Où?
RUGG ERO

FLAMMA.

N’y a-t-il point quelque part dans une mer libre une
île perdue?
LA C O M N ÈN A .

L’île d ’Elbe? Ah, tu ne ressembles guère au Premier
Consul ! Son désir battait et rongeait les rochers, plus
fort que la mer, dans l’attente de l’aube nouvelle. Toi,
tu ne demandes qu’un lit. Mais tu n’obtiendras pas
môme cela. Écoute. Un jour, dans mon enfance, je me
trouvai avec une compagne devant un dogue féroce.
Je restai immobile, à le regarder. Il ne me toucha pas.
L’autre fit un imperceptible mouvement de recul. Il
sauta sur elle.
R U G G E R O FLAM M A.

Il y a des voies secrètes pour celui qui ne cherche
que le silence.
LA C O M N È N A , éclatant de rire.

Ah ! ah ! ah ! Prendre la fuite? comme des tourtereaux?
(Avec un rire cruel elle s’abandonne sur un divan et y reste presque
couchée, dans une attitude do provocation et de moquerie. Demeuré der­
rière ello, hors de son regard, Ruggero Flamma fait quelques pas dans
l’ombre, s'avance vers la table, étend la main vers le stylet qui y brilla
encore. Mais un tremblement indomptable s’empare de lui. Il s'arrête
se tourne vers la femme renversée qui continue à rire et à parler)

18.

�318

LA G L O I R E .

Ah! tu t’es révolté, quand je me suis aperçue que tu
tremblais; mais confesse que tu ne parviens pas à ôter
de tes yeux la lueur de cette petite pointe... ( il hésite de
nouveau, fait de nouveau un pas vers la table, étend de nouveau la main

Des paroles dans
l’ombre! Allons, allons! Un peu de lumière! (Elle se

Il ne réussit pas à dompter son tremblement.)

d re s s e p a r un mouvement rapide et vigoureux de ses reins arqués,
comme si ses vertèbres étaient d’acier et qu’elles se détendissent toutes

ensemble).

On ne se voit plus, ici. Fais apporter les

lampes.
R U G G E R O FLA M M A , d’une voix étranglée.

Non, non ; pas encore... Reste encore là une minute...
On est bien, ainsi... Je te parlerai... Reste!
LA C O M N È N A .

Mais qu’as-tu donc? Tu es malade? (Elle
mains, dans l'ombre.) Tu as les mains glacées.

lui prend le»

R U G G E R O FLAMMA.

Attends... Sieds-toi là, où tu étais...
LA CO M N ÈN A .

Mais pourquoi? Mais que veux-tu?
RUGGERO

FLAMMA.

Écoute... Je disais cela par jeu, pour te faire rire...
pour te faire rire. Tu ris de toutes tes dents... Pour­
quoi ne ris-tu pas encore? Je te baiserai sur les dents...
Il la saisit par les bras comme pour la repousser vers le divan.
LA C O M N È N A .

Les tiennes claquent... Tu es de glace... Non, non...
(Elle lui échappe, court vers le vestibule.) Les lampes! (il
s'approche encore une fois do la table, étend la main, trouve le stylet,
l’empoigne. La lumière des lampes qu’on apporte se répand dans le ves­
tibule, éclaire une zone de la chambre obscure, découvre tout à coup
l’homme tremblant près do la table. L a Comnèna le voit.) Que fais-tu ?

Elle est à moi, cette arme. Tu me l’as donnée. Ne la
touche pas!
Elle la lui enlève facilement.

�ACTE CINQUIÈME
La grande salle où s’est passé le premier acte, dans l’appartement
resté longtemps déshabité. Comme la table qui en occupait le milieu
n y est plus, l'espace semble plus largo, la nudité semble plus triste et
plus dure. Par le balcon ouvert, on aperçoit un ciel vespéral où les
nuages fument comme une forêt incendiée qui s’éteindrait lentement.
Sous ce feu trouble, la Ville apparaît énorme, dans un dur contraste de
lumières et d’ombres qui, transfigurant les rues et les édifices, la rend
pareille à un amas do roches où serait creusé un labyrinthe d'abîmes.

SCÈNE UNIQUE
RUGGERO FLAMMA

est assis sur la marche qui rehausse
le balcon au-dessus du plancher. Toute sa personne est contractée
dans cette posture qui l’humilie ; ses yeux sont effarés et errants; son
oreille est aux écoutes ; scs mains sont agitées par un tremblement

invincible. L A C O M N E N A , debout contre l ’un des cham­
branles, regarde la Cité tumultueuse, épie les rues avoisinantes, guette
les fluctuations incertaines de l ’émeute, droite encore dans son invisible
armure de diamant, prête encore au jeu de la vie et de la mort. De
temps à autre, L a F O U L E
clameur océanique.

envoie de loin, sur le vent, sa

LA C O M N ÈN A .

Écoute, écoute ! Ton nom... Ton nom et la mort...
La foule se précipite de ce côté, furieuse... Elle monte
de toutes les rues, de toutes les rues, noire, Com­
pacte, immense... Une foule immense, une masse
infinie : celle que tu as dominée par ta voix, subju­
guée par ta volonté, la môme, la môme... Viens,
lève-toi, regarde! Tout entière en une seule masse, elle
accourt contre toi : des milliers et des milliers d’hommes

�320

LA G LO IR E .

contre un homme seul. Lève-toi, regarde! Contre toi
seul, Rome entière! Regarde, et ton cœur se gonflera
de courage et d’espérance. Tu désespères? Tu te crois
perdu? Mais tu es encore vivant, tu as encore ton âme
dans ta poitrine, ta voix dans ta gorge. Le dernier
mot n’a pas encore été dit. Ton destin n’est pas révolu
encore. Lève-toi! Ose, affronte, parle, fais entendre le
cri de ta force, défends ta vie puissante contre la bête
aveugle... En une minute, cette fureur peut changer...
Tu le sais, tu le sais. Ne te suffisait-il pas d’un mot,
d’un geste, pour lancer la foule contre n’importe quel
obstacle ou pour l’arrêter dans son élan? Et cette
foule, c’est la même... Ta voix fut pour elle comme un
vin. Elle pourrait en boire encore, s’enivrer encore...
Le destin n’est pas révolu. Tant que les poignets bat­
tent, tant que le cœur est ferme, l’homme peut invo­
quer la victoire. Lève-toi! Lève-toi! Écoute! Ton nom
et la mort... En comparaison de l’heure présente,
qu’est cette première heure où je vins à toi? La foule
t’avait porté en triomphe sur ses épaules; tu étais
éperdu... Ici, dans le même lieu, dans la maison nue
où tu as trempé ta volonté, où tu as attendu ton
jour, tu te retrouves seul; et, contre toi seul, tu as des
milliers et des milliers d’hommes... Ah! le destin ne
prépare de telles vicissitudes que pour exalter une vie,
pour pousser le courage par delà toutes les limites
humaines. Tout est grand autour de toi. Lève-toi!
Lève-toi! Ton nom et la mort... (Une clameur plus forte et
plus voisine éclate dans l’air sillonné de feux et de fumées. Ruggero
Flamma sursaute sur la marche, et l’éclair blanc do la terreur passe sur
son visage livide. La Comnèna le saisit par le bras et fait le geste de le

Lève-toi! Ils te veulent vivant entre leurs
mains; ils te traîneront sur les cailloux, t’arracheront
les yeux, te couvriront de crachats, te fouleront aux
pieds, te déchireront... (Elle le relève de force. Il se tient
relever.)

devant elle, tremblant, raidi par l’épouvante, impuissant à dompter

�ACTE CINQUIÈME.

321

l'instinct de sa chair misérable.) Tu as peur? (La voix de la Comnèna
est méconnaissable. Pondant quelques secondes, elle observe cet homme
glacé par la panique.) Tu as peur? (L'homme ne répond pas,
impuissant à desserrer les mâchoires. Terrible apparaît dans ses yeux
l’effort désespéré de la volonté pour reprendre l’empire sur l’instinct
anim al.) Ah ! lâche, lâche, lâche! C’était donc vrai, c’était
donc vrai, ce que disait le vieux? Je les entends encore,
ses paroles de moribond : « La peur, la peur! » C’était
donc vrai qu’il la voyait au fond de tes prunelles, ce
vieux, ce vieux encore capable — il le disait, il le criait,
— de t’écraser, de te vider comme une vessie, de te
laisser pourrir au ruisseau... Et c’est pour toi que je
l’ai abattu, pour te débarrasser le chemin! Un homme
vraiment fort, un titan qui ne tremblait que de colère,
au front de roc, au cœur de lion, mort debout, écroulé
comme une tour... J ’entends encore le fracas de sa
chute. Et, avant de mourir, ses mains ont essayé de
m’étrangler... Pour toi, pour une âme oblique, pour un
fantôme sans vertèbres, pour un faux héros qui n’avait
au fond de son âme que la peur, la peur! Voilà où j ’en
suis, à quoi j ’en suis : te voir trembler, blêmir, claquer
des dents!... Ah! lâche, lâche!
Sans pitié, elle lui jette à la façe l’outrage mortel. Il se r e d r e s s e ; il
réussit à vaincre son effroi instinctif, à dominer la rébellion d o se»
nerfs; il prend un aspect de tranquillité résolue et grave. La clameur
approche et grandit.
R U G G E R O FLAMMA.

Rien n’est si lâche que ta férocité suprême, que ton
acharnement contre l’homme qui sort de tes mains
détruit... Ce n’est pas la peur de la mort qui m’ébranle.
Plus d’une fois, j ’ai regardé la mort sans battre des pau­
pières. Tu le sais. Mais ce qui m’a vaincu, c’est l’hor­
reur de mon corps, la répulsion de ma chair et de tout
mon sang, devant la menace de la violence ignoble, du
supplice infâme, de l’insulte plébéienne, du horion,
de la balafre, de la souillure, de la fin ignominieuse...

�322

LA G L O I R E .

Je connais le souffle du fauve, sa puanteur, l’atrocité
de son contact, l’énormité de ses vengeances... Tue-moi !
(Il fait un pas vers la femme, résolu, la regardant au fond des yeux.)

N’as-tu pas sur toi cette arme que je t’ai donnée?
LA CO M N È N A .

La voici.
R U G G E R O FLAM M A,

Tue-moi! Sois à la dernière minute ma libératrice,
après m’avoir tenu asservi à ta chaîne; et je trépasserai
sans te haïr.
LA C O M N ÈN A .

Je t’en fais la promesse. Mais, si tu as vaincu la
répugnance de ta chair, si tu as cessé de trembler,
pourquoi n’oses-tu pas? Le dernier mot n’est pas encore
dit. Ton destin n’est pas révolu encore. Va, ose,
affronte, montre-toi, parle!
R U G G E R O FLAMMA.

Toujours la même, toujours la même! Voilà que tu
me harcèles encore, que tu me pousses encore en
avant...
LA CO M N ÈN A .

Ose! Ose! Tente le dernier coup, fais de ta vie le
dernier enjeu. Tu pourrais encore vaincre. Je tiendrai
la mort derrière toi. Sois-en sûr. Je t’en fais la pro­
messe. J ’aurai la main ferme. Jette ton cri par-dessus
leurs cris! Leur instinct peut reconnaître en toi le
maître d’hier... Ose! Ose! Le destin t’accorde encore
un coup de dés. Tente-le!
R U G G E R O FLAMMA.

Si j ’osais, c’est toi d’abord que je devrais jeter en
pâture au monstre, du haut de cette balustrade, en
criant : « Voilà mon mal! »
LA CO M N ÈNA .

As-tu dans les bras la force de soulever un poids
comme le mien?

�ACTE C I N Q U I È M E .

323

R U G G E R O FLAMMA.

Si j ’avais à cette heure dans les bras la force de
soulever le inonde, je ne remuerais pas un doigt. En
moi, désormais, tout est immobile. Mon sort s’accom­
plit. Je suis par delà. Ma bouche se scelle. Silence!
Silence! (il fait un pas vers la femme.) Tue-moi. Il est fatal
que je meure par ce fer, de ta main. Ne tarde pas.
Fais que je reçoive de toi ce bien, après tant de mal.
La Comnèna regarde fixement la haute victime ; et une ombre
de douleur paraît obscurcir ce visage diamantin.
LA C O M N ÈN A .

Il n’est donc personne qui triomphera durant sa vie
entière?
R U G G E R O FLAMMA.

Personne.
LA C O M N ÈN A .

Tu pouvais être celui-là...
R U G G E R O FLAMMA.

Sans toi, peut-être.
LA CO M N ÈN A .

Je t’ai aimé.
R U G G E R O FLAMMA.

Tu as foulé ma vie sous tes pieds de bronze.
LA CO M N ÈN A .

J ’ai aimé ta force, ton orgueil, ta fureur de combat­
tant. J ’aurais voulu un fils de toi...
R U G G E R O FLAM M A.

Tu es stérile.
LA C O M N ÈN A .

Un fils qui serait né de mon sang...
R U G G E R O FLAMMA

Tu es stérile.

�LA G L O I R E .

324

LA CO M N ÈN A .

Ce fils aurait pu avoir un grand destin.
R U G G E R O FLAMMA.

Tu es stérile. Toute la vieillesse du monde est dans
ton sein. T u ne peux enfanter que la mort. Et pourtant,
je t’ai désirée à toutes les minutes, d’un désir impla­
cable. J ’ai vécu dans un tourbillon de feu. Ma soit
égalait ton aridité. Je t’ai aimée, je t’ai aimée! Pour
dormir sur ton cœur, je t’ai rassasiée de crimes.
LA C O M N ÈN A .

Tu m’as rendu ce que d’abord tu avais pris de moi.
R U G G E R O FLAMMA.

Tentatrice homicide!
LA C O M N ÈN A .

Tu n’as pas refusé mon premier don.
RUGGERO

FLAMMA.

Ce que tu m’apportais, c’était le vertige.
LA CO M N ÈNA .

Là, sur ce seuil. Te souviens-tu?
R U G G E R O FLAMMA.

Je me souviens.
LA CO M N ÈN A .

Tu m’attendais.
RUGGERO

FLAMMA.

J ’attendais la Gloire.
LA CO M N ÈNA .

La Gloire me ressemble.
RUGGERO

FLAMMA.

Tout ce qui est terrible et inconnu ressemble à ton
masque. Mais qui es-tu, toi? Qui es-tu? Je ne t’ai
jam ais connue. Je mourrai de toi sans te connaître.
Es-tu vivante? Es-tu hors de mon âme? As-tu ton

�ACTE CIN Q UI ÈM E.

325

souffle, à toi? Ou plutôt, n’est-ce pas moi-mème qui
t’ai créée, et n’existes-tu qu’en moi? Comme ce soir où
tu m’apparus, maintenant il me semble que tu n’es
pas faite d’une matière humaine. Qui es-tu? Avant de
me tuer, dis-moi ton secret.
Une clameur menaçante éclate en bas, dans la rue, monte le long
des murailles, résonne sous la voûte nue.
LA F O U L E ,

Mort à Flam m a ! Mort

à

Flamma!

LA CO M N ÈN A .

Écoute! Écoute! Tu ne veux donc pas oser? Va,
montre-toi, parle! Tente le dernier coup! Ose pour
la dernière fois !
R U G G E R O FLAMMA.

Tue-moi! Tout est fini.
LA F O U L E .

Mort à Flam m a ! Renversons les portes ! Renversons
les portes! Pousse! Pousse!
Au milieu do cris, on entend des coups de bélier.
LA C O M N ÈN A .

Va, montre-toi l Dis ta dernière parole I
R U G G E R O FLAM M A.

Elle est indicible, la parole qui est en moi mainte­
nant. Tue-moi. Ne tarde pas!
LA F O U LE .

Mort à Flamma! Le feu aux portes! Brûle! Brûle!
Enfonce!
Les lueurs dos torches jaillissent dans l’ombre. Au loin, les plus hauts
faîtes de la Ville rougeoient encore parmi les nuées fumeuses.
LA CO M N ÈNA .

Jusqu’au dernier souffle, le jeu de la vie contre la
mort. Tu n’es pas de mon espèce.
R U G G E R O FLAMMA.

Qui es-tu? Qui es-tu?

19

�LA G L O I R E .

326

LA C O M N È N A .

Regarde!
Elle monte la marche et se penche un pou sur la balustrade ; elle con­
sidère la multitude hurlante, la cité qui s’obscurcit, la bataille dos
nuées, l’horizon sauvage. Ses mains cherchent dans sa poitrine l’arme
cachée.
LA F O U L E .

L’Impératrice! L’Impératrice!
Un immense tonnerre do cris éclate aux pieds de la femme intrépide.
Elle se retourne, s’approche de Ruggero Flamma qui est debout,
rigide, immobile. Elle l’entoure étroitement avec son bras gauche,
adhère de tout son corps contre ce corps, lui presse la bouche avec
sa bouche, lui effleure les cils avec ses cils, recouvre presque ce
visage livide avec son visage resplendissant. Et, le tenant ainsi enlacé,
elle lui perce le cœur d’un coup furtif. Il exhale un faible cri et
s'abandonne. Elle laisse l’arme dans la blessure ; de ses doux bras
elle soutient l’homme tué, l'accompagne jusqu’à terre, l’étend sur le
dos.
LA F O U L E .

Le feu aux portes! Mort à Flamma! Saisissons-le!
Pendons-le! Traînons-le au Tibre! Noyons-le dans
l’égout! Brûlons! Brûlons!
La Comnèna se courbe sur le cadavre; elle retire l’arme de la blessure;
elle s'élance au balcon éperdument. Les lueurs l’investissent ; le vont
de la tempête fouette son casque brun.
LA CO M N È N A , criant.

Écoutez! Écoutez!
LA F O U L E .

L’Impératrice! L’Impératrice! La chienne! La catin!
Au Tibre! A l’égout! Aux latrines! Pendons-la! Cas­
sons les reins à l’impératrice!
LA C O M N ÈN A .

Écoutez! Ruggero Flamma est mort, (il

se

fait un

moment de silence dans les houles les plus voisines. Au loin continue le

Ruggero Flamma est mort. Je l’ai
tué. C’est moi-même qui l’ai tué.

grondement indistinct.)

Un nouveau tonnerre jaillit des mille poitrines.

�ACTE CINQUIÈME.

327

LA F O U L E .

Sa tête! Sa tête! Jette-nous sa tête! (Éperdue, la com ­
nèna se retourne, serrant encore dans son poing l'arme acérée. Les yeux
dilatés et fixes, elle regarde le cadavre de Ruggero Flamma, qui est
étendu à ses pieds. La vie vertigineuse de son âme se révèle par une
sorte de frémissement électrique qui lui secoue toutes les fibres. Derrière
sa tête fume le crépuscule sombre ; la Ville sacrée s’abîme dans les
ténèbres; l’immense flot humain mugit et bouillonne.)

tète! Jette-nous sa tête!

FIN

Sa tète! Sa

��TABLE

L A

G I O C O N D A .........................................................................................................

LA

VILLE

LA

G L O I R E . . . ...........................................................................................................

M O R T E ...............................................................................................

•562-09. — Coulom m iers. Im p. P au l BRODARD. — P7-09.

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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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