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                    <text>7e A nnée.

2 7 M ai

— 1 8 1

1911

L 'IL L U ST R A T IO N
THEATRALE
Journal d’Actualités Dramatiques
PUBLIANT
JO U É E S

LE

TEXTE

DANS

LES

COM PLET

DES

PIÈCES

PR IN C IPA U X

THEATRES

DE

NOUVELLES
PA RIS

THEATRE DU CHATELET

GRANDE SAISON DE PARIS
Direction G. ASTRUC et Cgnie

DU 2 0 MAI AU 2 JUIN 1911

Dix R eprésentations de Gala

MARTYRE
SAINT
SEBASTIEN
DE

M ystère en 5 actes, de

G A B R IE L E D'ANNUNZIO
Avec la Musique de CLAUDE DEBUSSY
Décors et Costumes de M . LÉON BAKST
Mise en scène de M. ARMAND BOUR
M I C H E L F O K IN E

C h o ré g ra p h ie ré g lée p a r M .

Distribution
Le Saint .
Mlle IDA RUBINSTEIN
La Mère douloureuse M l l e a . DUDLAY (delaC
om
édieFrançaise)
La Fille malade des fièvres M l l e
V
ER
A
SERGINE
L'Empereur M
.
DESJARDINS (del'Oddéon)
Le Préfet.
M. HENRY KRAUSS
1
3

5

0

5

0

A r tis te s

E x é c u ta n ts -

5

0

0

C o stu m e s

Orchestre et Choeurs sous la direction de M. A N D R E

Chef desChoeurset duChant
E

C A P LET

ING
M. H
D.ELBRECHT

1er acte . L a C our des L y s - 2èmeacte. L a C h am b re m a g iq u e
3èmeacte. L e C oncile des F a u x D ieu x
, 4ème acte. L e L a u r ie r blessé — 5èmeacte. L e P a ra d is

C opyright by C alm ann-L évy, 1911.
T o u s d ro its réserv és p our to u s les pays, y com pris la Suède et la N orvège.

L'Illustration Théâtrale parait mensuellement et publie des numéros spéciaux chaque fois que l’exige l'actualité dramatique.
Aucun numéro de L'Illustration T héâtrale ne doit être vendu sans le numéro de L ’Illustration portant la même date.
T o u t abonné à L'Illustration est abonné de droit à L ’Illustration T héâtrale.

P r .x du N u m éro

: UN

FRANC.

13 , rue

—

A bonnem ent annuel : F

rance,

36 f r a n c s ;

S A I N T - G E O R G E S , P A R IS (9e).

E

tranger,

48 francs

�Le Martyre de Saint Sébastien, au théâtre du Châtelet.

L'

de cette pièce sera réussit : voilà notre poète au Parle­
commencée et même assez avan ment, sur les bancs de l’extrême- à sortir, n’ayant pas le temps d’esca­
lader la haute tribune de l’orgue, pro­
cée, dans les ateliers de L 'Il­ gauche. Or, au milieu d une séance, féra d’une voix dont résonna I im­
lustration, au moment où la première outré de colère, ne dit-on pas qu’il ra­ mense vaisseau gothique, le remercie­
représentation en sera donnée sur la massa tous ses papiers épars devant ment suivant : Aloysie, grat ias tibi
scène du Châtelet ; il ne nous est donc lui, plia sa serviette, et s’en fut tout reddo. Cet Aloysie est d'un humaniste.
» Gabriele d’Annunzio est un prodi­
pas possible de donner ici, comme de soudain s’asseoir à l’extrême droite ?
Fasse le ciel que ce conte entre tous,
coutume, une revue des critiques ; du moins, soit véridique, car il a son gieux artisan verbal, il forge sa prose,
compose des mots qui deviennent du
nous la remplacerons par une revue prix !
meilleur italien. C’est un innovateur,
« d’avant-premières », en choisissant
» Arrivent ses pièces, ses insuccès un rénovateur merveilleux. »
parmi les innombrables articles déjà retentissants, ses « Victoires mutilées».
Et M. Jean Carrère ajoute :
écrits sur M. Gabriele d’Annunzio ou Il dédie l ’une de ses tragédies « aux
« Il est peu d'hommes en France
sur son œuvre, ceux qui se rattachent chiens qui l’ont sifflée » ; après un au­
le plus directement au Martyre de tre échec, il traite tous les critiques, qui connaissent, et goûtent, autant
dans une préface inoubliable, d’es­ qu'il le fait, notre langue et notre lit­
Saint Sébastien.
claves ivres et de vil troupeau. Les térature. Il écrit du reste le français
L’avide et bruyante curiosité éveil­ anecdotes, dès lors, se pressent, s’at­ comme sa langue maternelle, et le
lée autour de cette pièce en France et tirent, naissent dans toutes les gazet­ parle purement, avec un accent qui
en Italie et dans tous les milieux let­ tes. On décrit sa vie, les merveilles est loin d’être désagréable. Il faut
trés de l'univers s’explique double­ d’art dont il s’entoure, les devises la­ l’entendre raconter avec sa jeune
ment par la célébrité de M. d’Annunzio tines qui ornent ses villas, les vingt- gaieté une des bizarres légendes qui
et par les conditions mêmes dans quatre lévriers qui habitent sa maison l’ont peu à peu environné.
« — Une fois, certaine tragédienne,
lesquelles ce mystère fut conçu, écrit et de la Capponcina. On rappelle qu’on
l'a jadis vu chaque dimanche, vêtu » femme effroyablement « monocle »
répété.
de blanc et monté sur un cheval cou­ » voulait à toute force jouer dans Fran
cesca da R im ini le rôle de la bor
Il n’est pas possible de donner en leur d’albâtre, écoutant ainsi, immo­
gnesse. J ’accepte. N ’a-t-on pas as
bile, la musique d ’un village : « Eh !
quelques mots, voire en quelques » disaient les paysans, le signor Ga
suré plus tard que j’avais fait crever
lignes, un aperçu de l'œuvre considé­
briele qui essaie sa statue ! » Ou bien » un œil à cette femme pour qu'elle
rable, variée, enthousiaste, pathé­ encore qu’il se baignait dans la
jouât avec plus de naturel ! »
» Remarquez que cet emploi du mot
tique, éclatante de l’homme qui dans mer, à cru sur un cheval, cependant
tous les genres : nouvelle, roman, qu’une femme souverainement belle « monocle » est le seul qui soit légi­
poésie, théâtre, prodigua des chefs- l’attendait sur le rivage, un manteau time. ( C'est que le maître parle le fran­
çais avec une pureté presque exces­
d’œuvre, et qui est une gloire de son de pourpre éployé sur les bras.
» Tantôt il refuse en haussant sive, use des termes avec une pro­
pays et de toute la littérature con­ l’épaule deux cent mille francs pour priété qui déconcerte. Il le reconnaît
temporaine. Mais, par surcroît, tout aller en Amérique : « Fi donc ! fait-il, lui-même, et en donne l’explication :
en lui — et même hors d é lui — semble » de quoi payer mes cigarettes !... » il fut l’élève de Gaston Paris. »
avoir contribué à ce qu’il soit un être Tantôt il dessine lui-même et fait
Que M. d ’Annunzio, non s e u l e m e n t
d’exception. Il est né en pleine Adria­ élever son tombeau. On prétend énu­ possède la langue française, mais
mérer
ses
cravates,
ses
cannes
et
ses
tique, sur un brigantin... Est-ce que
qu’il en ait la science profonde, il
par ce détail, dès sa naissance, le sort gants. On dit qu’il part pour Chypre serait assez superflu d ’y insister ici,
afin de chercher une rose ; que sa der­
ne le marquait pas pour une vie éprise
nière pièce va lui rapporter un million ; mais M. Jean Carrère met en relief
d’aventures, de rythme éternel et qu'il sera, qu’il est nommé sénateur ce trait essentiel et fort intéressant
d’infini ? A quinze ans, encore au col­ inamovible, etc., etc.
du caractère de M. Gabriele d’An­
lège, il publiait son premier volume de
» Voilà bien du fatras, bien des nunzio, qui est son amour pour la
vers ; à dix-neuf ans, il en donnait un niaiseries. Mais en tout cas il s’en France :
second, e t aussitôt une notoriété exhale la plus irrésistible volonté de
« Son esprit, rare fleur du génie
rapide l’entourait. Puis, coup sur vivre en beauté. Et s’il manquait un
latin, sent le lien intime qui relie les
coup, ses nouvelles, ses romans éveil­ étrange et un peu héroïque person­ deux sœurs latines. L’amour qu’il a
laient, secouaient l’attention. Mais il nage à la comédie italienne, il y figure pour notre littérature et pour notre
désormais : c’est le Virtuoso, c’est le
n’écrivait pas seulement, il vivait Gabriele d’Annunzio de la légende. art se double d’un égal amour pour la
aussi, ardemment, bellement :
Un matamore ! diront les malveil­ France elle-même. Il sera précieux à
lants.
Mais non, répondront les autres, toutes les oreilles françaises d ’en­
« E t déjà — nous conte M. Marcel
tendre à nouveau ce qu’il disait, il y a
Boulenger — toutes sortes de ru­ ce serait plutôt un Alcibiade, car un quelque temps, après le triomphe
meurs tapageuses, et flatteuses d ’ail­ matamore ne sait ni sourire ni parler d ’un de nos aviateurs.
leurs, couraient sur le si jeune et pré­ avec art. Or d ’Annunzio, humaniste
« — Il est très doux pour mon âme
coce auteur : prodigalité, luxe asia­ parfait, grand érudit, s’exprime avec » latine que ce don admirable (la con
une
perfection,
une
grâce
et
une
élo­
tique, vie mondaine, chasses, chiens,
quête de l’air) soit offert à l’huma­
chevaux, dilettantisme exaspéré, raf­ quence inouïes. Atticisme pur. N ’y
nité par les mains de la France, par
atteint pas qui veut ! »
finements exquis, et mille caquets
les mains de cette grande semeuse
Grand érudit, vient d ’écrire M. Mar­
dont l’histoire littéraire n’aura ja­
qui eut toujours les yeux clairs et la
mais que faire, telles que brouilles cel Boulenger ; oui, et à ce sujet
pensée claire pour avoir vu la Mi­
conjugales, femmes abandonnées, que M. Jean Carrère précisera, de son côté :
nerve du Capitole ; par les mains de
sais-je encore !... Le public indis­
cette grande maîtresse de civilisa­
« Sa science linguistique est extraor­
cret veut à toute force s’émouvoir : dinaire. Il est un latiniste exquis : le
tion, qui, après avoir conservé les
et c’est pourquoi il noircit tout, dra­
traditions romaines, après avoir
plus grand poète italien depuis Dante
matise tout.
consolidé ses routes terrestres, les
est aussi un poète latin. Il parle cou­
» Poursuivons. Un beau jour, d’Annunzio ramment la langue de Virgile, comme
plus belles du monde, ouvre aujour­
se présente à la députation. Il un clerc du temps jadis. Il y a quel­
d’hui, infatigable, de nouvelles voies
a l’impudence incroyable et délicieuse
au monde, sur lesquelles il ne reste
que temps, à Notre-Dame, l’organiste
de s’offrir aux suffrages d’un district
d’autres traces que celles de la
Louis Vierne avait, en son honneur,
paysan comme le « candidat de la
gloire ! »
fait d’admirable musique. Son exécu­
beauté », et il y lit de grands discours
*
tion finie, M. d’Annunzio, qui se trou­
* *
aux périodes cicéroniennes. Cette folie
vait alors au milieu de la nef et, prêt
E t néanmoins comment vint à
im p r e s s io n

(Voir la suite àl' avant-dernière page de la couverture.)

�Martyre de Saint
eL Sébastien
M YSTÈRE

EN

C IN Q

ACTES

par

GABRIELE

D’ANNUNZIO

M . G a b r ie l e

d

’A n n u n z i o

Phot. H. Manuel.

Le Martyre de S ain t S éb astien a été représenté pour la prem ière fois le 21 m a i 1911
au théâtre du Châtelet.
( 1G rande saison de P a ris. — Direction G abriel A stru c.)

&amp;

&amp;

PHOTOGRAPHIES A. BERT

T o u s d ro its réserv és p our to u s les pays, y com pris la Suède e t la N orvège.
C opyright by C alm ann-L évy, 1911.

�2

L’ ILLUSTRATION

TH É Â T R A LE

L a m è re d o u lo u re u s e e t les je u n e s s œ u r s s u p p lia n te s , d e v a n t les frè re s ju m e a u x , M a rc e t M a rc e llie n ,
liés a u x c o lo n n e s a v a n t le s u p p lic e .
(scèn e

de

la

p r e m iè r e

m a n s io n )

T y p e s d e G e n tils e t d e J u if s , d’après les dessins de M. Bakst.

�LE

M A R T Y R E DE SAINT SE B A ST IE N
D e saincte vie et bon m aintien
Qui f ust v ra y m a rtir sans le ta yre
C'est M onsieur S ain ct Sebastien
D uquel p a r son tressain t moyen
V erres jo u e r en ceste place
De sa vie to u t lentretien
M oyen de Jesu sch rist la g race.

LE MESSAGER com m ence :

Le D ieu qui fic t le firm em en t
E t vo lsist naistre pu rem en t
D e la noble V irge M arie
Veuillie garder la com pagnie.
A u N om de D ieu om n ipoten t
E t des m artyrs ensem blem enl
E n tre p ris auons le m istayrc
Du p ieu x chiuallier debonayre

L ’y s t o i r e

de

m o n s e ig n e u r

S a in c t

S e b a s t ie n

jouée p a r les h ab itan ts L a n le v illa r l’a n n ée c o u ra n t M. V. L X V II
au moys de may.

LA PREMIERE
LA

COUR

MANSION

DES

LYS

LES PERSONNAGES
L E S A IN T .

les

A r c h e r s d ’e m e s e .

L ’A R C H E R A U X Y E U X V A IR O N S.
LA M E R E D O U LO U R EU SE .
L E S F R E R E S J U M E A U X M A R C E T M A R C E L L IE N .
L E S C IN Q V IE R G E S E P IO N E , F L A V IE , J U N I E , T E L E
S I L L E , C H R Y S IL L E .
L E S Q U A T R E C O M P A G N E S D E C E S V IE R G E S .
L E S N E U F C O M P A G N O N S D E S JU M E A U X .
.
LE PREFET.
th eô d o te

LA FEM M E M U ETTE.
LA FE M M E A V E U G L E .
L E G R E F F IE R .
L E S A P P A R IT E U R S ; L E S H E R A U T S , L E S B O U R R E A U X .
LES

S A C R IF IC A T E U R S ,

LES

V IC T IM A IR E S ,

LES

JO U E U R S D E FL U TE.
L E S G E N T IL S , L E S C H R E T IE N S , L E S J U I F S .
LE S ESCLA V ES.

S O N F I L S V IT A L .
L ’a f f r a n c h i g U d d e n e .

L E S S E P T S E R A P H IN S .

-

On aperçoit u n p o rtiq u e in té rie u r, p e in t d ’étra n g e s p e in tu res

les ongles de fer, le chevalet, le carcan, les ceps, et les

p a r des G entils, avec le car m in , l’o u tre m e r e t l’or, e n tre les
bê te s; d e l ’e n ta b le m e n t b a s et les feuillages d es chapiteaux

bourreaux. A ccablé p a r la graisse, il h alette e t sue, ta n d is que
des esclaves accroupis bercent ses pieds énorm es déform és par

lourds, qui se m ir e n t dans les dalles polies. P a r les sept

la podagre. P a rfo is, d 'u n m ouvem ent de colère soudaine se­

a rc ad e s d u fond o u v ertes .sur des ja rd in s b leus, on aperçoit
de g ra n d e s gerbes de lys, dont les tiges sem blent serrées en

c ouant sa som nolence, il fr a p p e a vec sa verge d ’ivoire leurs
dos nus.

faisceau a u to u r de de la p lu s h aute comme a u to u r de la hache

S ébastien, re v ê tu d ’une a rm u re légère, appuyé su r son g ra n d

les verges des licteurs. U n au tel de m arbre, consacré aux

arc,

Idoles, se dresse dans l’enceinte, avec ses tê te s de boucs et

d ’Em èse se tie n n e n t d e rriè re lui, avec des pennes d ’aigle à

reg ard e

en

silence

les je u n e s

m artyrs.

L es

a rch ers

ses gu irlan d es de fru its sculptées, avec ses ra in u re s rougies

leurs casques lisses e t de longs carquois couverts de peau de

p ar l’écoulem ent d u sang e t du vin, avec les orges, les aro ­

pan th ère co n tre leu rs rein s cam brés.

m ates, les huiles ap p rêtées p o u r l’offrande.
U n e couche épaisse de charb o n s et de tiso n s couvre les dalles,
au c en tre , en form e de parallélogram m e, sem blable à ces
rangées de raisin s ou d e figues q u ’on fa it cu ire au soleil su r
des n a tte s de roseau. D es a p p arite u rs to u t au to u r, avec des

U ne tourbe de plus en plus nom breuse e t houleuse envahit le
lieu de l’audience. L e c h an t des ju m eau x dom ine le sourd
grondem ent.
A ttachés aux colonnes, face à face, pâles et enivrés, ils re n ­
v e rsen t la tê te po u r c h an ter , vers le ciel.

soufflets et des barres, rallu m en t et rem u en t de tem ps en
tem ps la braise qui pâlit.
Les deux frères ju m eau x , M arc et M arcellien, sont liés avec des
cordes au x deux colonnes de la même arcad e, l’u n en face de
l’a u tre . Le P ré fe t est assis d an s son siège, su r u n e so rte
d ’e strad e c a rré e ; et p rè s de lui se tie n t le greffier, avec ses
ta blettes en d u ite s de cire. D evant lui. so n t les en g in s de to rture

C A N T IC V M G E M IN O R V M

Frère, et que sera-t-il le monde
allégé de tout notre amour?
Dans mon âme ton cœur est lourd
comme la pierre dans la fronde.

i

�L’ ILLU STR ATIO N

TH É Â T R A L E

et jusqu’au quatrième trou...
— Sébastien, Sébastien,
ami d ’A uguste, sois tém oin !
— Qu’ils sacrifient ou bien qu’ils meurent.
I l est temps.
J ’étais p lu s doux que la colombe,
— Ces entrepreneurs
tu es plus fauve que l’autour.
de jeu x les réclament, après
Toujours, jam ais! Jam ais, toujours!
la sentence, pour les combats.
F e r ne t ’effraie, feu ne me dompte.
— Qu’on le note sur les tablettes.
B eau Christ, que serait-il le monde
— Tu n ’as pas ton style, g reffier?
allégé de tout votre amour?
— G reffier, to i aussi, tu somnoles.
— Persée ! Persée !
LES GEN TILS
— E st-il chrétien?
— Andronique, ils chantent leur hym ne!
— Il songe à ses ancêtres rois,
— Ils louent leur roi su p p licié !
au triom phe de P au l-E m ile.
— Ils raillent ta faiblesse !
— E to u ffe
— Qu’est-ce qu’on attend? des prodiges?
Qui va venir?
le chant dans leur gorge!
— I l s se jouent
— Qu’ils sacrifient
ou qu’ils périssent !
de toi, som nolent.
—
Ils m éprisent
— On sanglote.
— C’est Cordule l’aveugle, c’est
l ’édit du très saint Empereur,
la fem m e d ’A ttale, qui pleure.
et leurs dents ne sont p as brisées!
— E lle beugle, A lcé la m uette,
— Ils louent la charogne au gib et!
— M ais, s’ils chantent, ils reconnaissent
A lcé, la fem m e de Venuste
le dépensier.
A pollon.
— Qu’ils sacrifient donc
— E lles sont folles.
— J e vous dis que tous ces esclaves
au D élien.
cachent des rouleaux dans les p lis
— E veille-toi,
de leurs saies.
Jule Andronique, éveille-toi!
— Quelqu’un va venir?
— I l dort dans sa chaire d’ivoire
Le soir approche, le soir tombe.
laissant dorloter sa podagre
— N e devaient-ils donc pas marcher,
par ses esclaves délicats.
pied s nus, sur la braise? I l est tem ps.
— Sébastien, Sébastien,
— On tem porise. On contrevient
ami d’A uguste, sois tém oin!
— C’est lu i qui faib lit. Ils persistent.
à l ’édit im périal.
— Il n’a p as encore versé
— H on te!
une goutte de leur sang vil,
— Le très saint Em pereur t ’ordonne
n i même roussi leurs aisselles!
d’être sans merci, A ndronique.
— I l est temps.
— I l aime les ly s et les tru ffes.
— M ais tous ces ly s nous empoisonnent.
— Les charbons s’éteignent
—- S o u fflez ! S o u fflez !
On suffoque.
— I l mâche sa langue.
LES HERAUTS
— N on, il n ’en a pas.
— Silence!
—I
l
— Silence!
n ’e s t p a s lo q u a c e , v r a im e n t :
— Silence !
aujourd’hui il n’a pas mangé des
LE PR E F E T
cigales pour se donner de l’appétit.
Je vais sévir. A ppariteurs,
— N i des têtes de perroquets
Resserrez leurs lien s! J e veux
non plus.
que l’un après l ’autre on les hausse,
— I l n ’est pas foudroyant:
qu’on les suspende au x deux colonnes,
il garde les pierres de foudre
que leurs pieds join ts n ’aient plus d’appui
pour en saupoudrer les lentilles
à la mode d ’Elagabale.
U N E VOIX
— P ar les Dioscures, tu aimes
Leurs pieds sont join ts comme les pieds
ces gémeaux qui n ’ont p as d’étoile,
des A nges.
Jule Andronique.
LES G EN TILS
— Tu les aimes,
— Quelle est cette voix ?
tu les aimes.
— Qui a parlé?
— Tu les m énages.
— Qui a crié?
—- I l ne s u ffit p as qu’on en fasse
— I l y a des chrétiens ici.
des colonnes caryatides
— Qu'on cherche!
pour les regarder.
— M aintenant,
LES H ERAUTS
qu’ils passent par tous les supplices!
—- Silence !
— On n ’a pas suivi l’ordre juste.
LE PR E F E T
— A u chevalet, d’abord; et puis
Bourreaux,
aux fléau x garnis d ’osselets;
apprêtez, les ongles d e fer
et puis au carcan et aux ceps,
Je le pèse; au delà de l ’Ombre
je le jette vers le Grand Jour.
F rère, que sera-t-il le monde
allégé de tout notre amour?

�LE

M A R T YR E

pour leur labourer la poitrine;
apportez des ciseaux, coupez
leurs chevelures, p uis rasez
la peau de leurs crânes, posez
sur elle des charbons ardents...
Non. A ttendez. Ils sont tout pâles.
Et j ’ai p itié de leur jeunesse.
Je veux dissiper leur démence.
Ils vont fléchir.
LES GENTILS

— Il a p itié! Il a p itié!
— E t ju squ ’à quand, ô Andronique,
auras-tu p itié? jusqu’à quand?
— E s-tu Galiléen?
— Demande
donc au Guérisseur qu’il guérisse
ta podagre noueuse !
— Vite,
vite ! Interroge !
— Le soir vient.
I l retarde pour interrompre
le jugem ent.
— Qu’on le dénonce
à César !
—
Qu’on l ’accuse auprès
du M aître!
— E t il mâche sa langue!
— Sébastien, Sébastien,
ami d’A uguste, sois témoin !
— On veut éluder.
— Qu’ils fléchissent
donc, ou qu’ils brûlent !
— Un seul mot :
Sacrifie!
LES HERAUTS

— Silence!
— Silence !
L E PR E F E T

Jeune homme, celui de vous deux
qui est moins forcené, jeune homme,
veux-tu obéir aux préceptes
divins? es-tu prêt à o ffrir
une victim e et à m anger
la viande immolée, à boire
le vin des libations, comme
l ’ordonne le M aître immortel?
R éponds au juge.
MARC

N on, juge. P ar le D ieu vivant,
non, je ne veux p as obéir.
Je n ’o ffrira i pas de victime,
ni ne m angerai de viande,
n i ne boirai de vin maudit.
Mais je prie de toute mon âme,
afin que par toute ma chair
lacérée, mutilée, broyée,
dissoute dans la gueule rouge
et de la bête et de la flamme,
je devienne un seul sacrifice
au D ieu vivant.
L E PR EFET

Tu délires. M ais réponds-tu
en ton nom? au nom de ton frère?
V ous êtes deux.
MARC

N ous sommes un. Tu vois. N ou s sommes
un visage, un regard, un chant,

DE

SAIN T

SÉBASTIEN

un amour. N ous sommes un cœur
trem pé sept fois.
LE PR EFET

Sacrifie. Pense à ta jeunesse,
à tes longs jours.
MARC

Je pense à mon éternité.
Car je suis en face du ciel
comme devant la mer vernale
au lever des Pléiades belles.
Et le gouvernail d’espérance
est dans mon poing.
LE PR E F E T

C’est ta fièvre chaude qui chante.
Sacrifie, sacrifie, jeune homme,
si tu veux vivre.
MARC

Je ne veux que mourir en Dieu.
Je cherche Celui qui pour nous
est mort et je cherche Celui
qui pour nous est ressuscité.
J e hais ta viande et ton vin.
Je mangerai le pain de Dieu
qui est la chair de Jésus roi
n é de la race de David.
J ’aurai pour breuvage son sang,
qui est l’amour incorruptible.
J e n ’a i que cette faim , je n ’ai
que cette soif.
LE PR E F E T

Eh bien, je te ferai mourir.
M ais n ’espère p as que je t’aime
assez pour t ’enlever la vie
d’un seul coup, fils de Théodote.
N ’attends p as la mort par le glaive,
la bonne mort.
MARC

La pire sera la meilleure,
pour plaire à Dieu.
LE PR E F E T

F ol, tu t’im agines sans doute
que des fem m elettes viendront
la nuit chercher ton corps exsangue,
l’embaumer dans les baumes rares,
l ’envelopper dans les lin s purs
et le célébrer dans les hymnes.
J e te détruirai par la flam m e
ou par la bête.
MARC

S i je suis le from ent de Dieu,
ô vieillard, il fau t que je sois
moulu par la dent de la bête
pour devenir pain éternel.
Et si je suis le tém oignage
de la Parole neuve, il faut
que la pureté de la flamme
me réduise en cendre innombrable
pour être épars à tous les vents
qui portent les bonnes semences
aux droits sillons.
Ic i le je u n e fils du p réfet, V ital, s’approche de la

VITAL
olnec
O mon égal, écoute-moi.
Tu es imberbe, tes cheveux
sont bouclés, tes muscles sont fiers.

�L’ ILLUSTRATION

A la lutte, dans la palestre,
tu m’as vaincu.
MARC

Tu es le fils de l’égorgeur.
T ’ai-je renversé dans l’arène?
M ais je suis l ’athlète du Christ.
C’est m aintenant que je combats
le bon combat.
VITAL

Ecoute. I l est doux d ’être né.
I l est doux de voir la lumière,
d ’attendre les soleils nouveaux.
On va te crever les deux yeux,
tes yeux si grands.
MARC

Mon âme en a m ille, semblable
à l’aile ocellée du Cherub,
pour regarder sans battem ents
la forge de tous les soleils.
Tu es aveugle.
VITAL

Tu chantais, d ’une voix sonore.
On va te broyer les mâchoires,
faire de ta bouche une vaste
plaie taciturne.
MARC

Ma voix chantera toute nue,
aux sommets les plus bleus du ciel,
avant l’aurore, avant le cri
de l’alouette.
VITAL

R egarde ton frère. Il est pâle.
I l craint la souffrance et la mort.
I l va pleurer.
MARC

I l est pâle comme l’attente.
Il ne craint que le vain délai.
I l va sourire.
VITAL

V ous n ’avez donc pas de sœur douce
qui tisse avec des fils de pourpre
vos vêtem ents?
MARC

N on, nous n ’avons pas de sœur douce
qui tisse avec des fils de pourpre
nos vêtem ents.
VITAL

V ous n ’avez pas de père t riste
qui chancelle sous les douleurs
et les années?
MARC

N ous n ’avons pas de père. Seuls
nous sommes, seuls, tout seuls avec
un seul amour.
VITAL

Et celle qui, pour chaque goutte
de lait qu’elle vous donna, verse
trois larmes lourdes?
MARC

N ous n ’avons pas de mère. Seuls
nous sommes, seuls, tout seuls avec
un seul amour.

TH É Â T R A LE

VITAL

E t qui sont donc ceux qui, la tête
voilée, pleuraient pour vous, hier,
ô mes égaux?
MARC

N ous ne les connaissons point. Mais,
s ’ils ont pleuré, s’ils pleurent, Dieu
s’en souviendra.
Ic i on vo it co u ler le sang de la m ain gauche de S ébastien
qui, appuyé s u r son a rc , d ans u n e so rte de ravissem ent,
re g a rd e le je u n e m a rty r.
L'A FFR A N CH I G U D D EN E

Seigneur, seigneur, tu perds du sang!
Entends-m oi. D e ta main ton sang
dégoutte le lon g de ton arc,
et tu n ’en as cure. Entends-moi,
maître ! Tu saignes.
U N E V O IX

Archer, je vois une lueur
autour de ton casque. D éjà
tu t ’illum ines!
GUDDENE

La corne de la coche perce
la paume de ta main. S i fo rt
tu t’appuyais, seigneur! Comment
ne sentais-tu pas la blessure?
Quel est ton songe?
l a v o ix

Que D ieu perpétue ton céleste
ravissem ent !
LE S ARCHERS D'EM ESE

— Seigneur, tu t’es blessé! Tu sou ffres?
— Ton arc t ’a percé, ton arc même !
— Fem m es, fem m es, donnez des lins
pour étancher le sang qui coule.
— La fleu r de ta veine est p lu s belle
que l’anémone d ’A donis.
— Donnez le dictame idéen !
— Su r le fû t de ton arc les gouttes
brillent comme des escarboucles.
— Fem m es, n ’avez-vous p as de baume?
— I l a dans le creux de sa main
les anémones du Liban
et les larmes de la déesse.
— Fem m es, donnez des lin s! Parm i
vous n ’y a-t-il pas une esclave
de S yrie ? p as une Crétoise ?
— Qui t ’apportera le dictam e?
— Tu es plus fo rt que la douleur.
— N ous t ’aimons, Seigneur, nous t ’aimons.
—- C hef à la belle chevelure,
tes archers t ’aiment.
— Tes archers
t ’aiment.
— Tu es beau.
— Tu es beau
comme Adonis.
LE SAINT

Archers, laissez couler mon sang.
Il fau t qu’il coule. P as de lin,
femmes, pas de baume. Laissez
couler mon sang.
Ici une fem m e, la tê te voilée p ar le pan de son m anteau, s’ap ­
proche. D ’u n geste rapide, elle trem p e u n m orceau de lin
d ans le sang de S éb astien ; e t elle s' efface , en silence.

�LE

M ARTYRE

DE

LES G ENTILS

— On ne respire plus, ici!
— On é to u ffe! On éto u ffe!
— Où sont
les m agiciens qui opèrent
ces prestiges?
— On renouvelle
les sortilèges du Sorcier
aux Trois Clous.
— Andronique, ordonne
que tous ici, l ’un après l’autre,
passent devant l’autel et jettent
l’encens au feu des sacrifices.
— I l y a des chrétiens partout,
ici. Tu pourras les compter.
— On éto u ffe! On éto u ffe comme
dans l'étuve.
— G reffier, la cire
de tes tablettes fond, et tout
s’efface.
— E t cette odeur de lys !
Et cette odeur de lys!
-— B risez
donc les tiges ! Fauchez les gerbes !
— Sébastien, Sébastien,
ami d’A uguste tu es seul
à verser du sang.
— La sueur
coule, la cire fo n d ; et tout
s ’efface.
— On suffoque,o n h alette
dans une vapeur fauve.
— Crie
plus fort!
— La fo lie du Solstice
va éclater comme un orage.
—- Archers, archers, bandez vos arcs
et fa ites un carnage.
— L ’œil
des esclaves est chaud de meurtre.
— Et cette odeur de ly s !
— Fauchez
les gerbes !
Ic i on e n te n d v e n ir, du fo n d des p o rtiq u es, les appels de la
m ère in fo rtu n é e.

— La mère! La mère!
— C’est elle!
— Elle vient.
— E lle accourt.
-— Ecartez-vous!
LA M ERE DOULOUREUSE

Mes fils ! Mes fils ! Mes fils chéris!
E lle s’élance. E lle s ’a b a t c o n tre les colonnes. A n x ieu se, elle
palpe les corps des c ap tifs p o u r re c o n n aître q u ’ils so n t encore
sains.

E nfants, enfan ts de mes entrailles,
vous êtes sains, vous êtes sau fs
encore! Il n’y a pas de sang
sur vous. J ’entends le battement
de vos cœurs. On n ’a p as encore
meurtri vos chairs, brisé vos os.
Que je vous touche, que je sente
la vie de ma vie ! M ais je n ’ai
que deux m ains faibles ; et vous êtes
l’un de l’autre distants. J e n ’ai
que deux pauvres bras, qui ne peuvent
pas vous ravoir dans une même
étreinte, ô vous qui avez bu

SAINT

SÉBASTIEN

7

au même sein. E t mon amour
se déchire entre vos deux peines,
ô mes gémeaux !
MARC

N e me touche pas ain si, femme.
Ne parle pas. N e pleure pas.
D étourne tes yeux. Laisse-moi
immoler, pendant que l’autel
est prêt. Laisse-m oi recevoir
la vraie vie. N e viens pas corrompre
ma volonté d’être à Dieu. Femme,
détache tes m ains de mon corps.
J e veux renaître.
LA M ERE DOULOUREUSE

O cruel! Et c’est toi, c’est toi!
On p eu t entendre ces paroles
sans expirer. Qui comblera
la mesure de la douleur?
et qui comblera la mesure
des larm es? Oui, oui, mon enfant,
mes mains ont senti que les cordes
s’enfoncent dans ta chair. J e suis
liée comme toi. J ’ai partout
des sillons livides, des veines
étranglées. Ta sou ffran ce est mienne,
en moi, comme si tu étais
encore avec ton frère un nœud
p alp itan t dans la profondeur
de mon espoir. Je suis ta mère,
ta mère. J e te porte encore.
Oui, je suis à nouveau chargée
de vos poids. Je tressaille encore
de vos sursauts.
MARC

O Christ, je sou ffre pour ton nom !
M ais tu l’as d it: « S i quelqu’un vient
à moi et n e hait pas son père,
sa mère, ses frères, ses sœurs,
plus encore, sa propre vie,
il ne peut être mon disciple. »
Seigneur Christ, je suis ton disciple.
Je suis ton hostie. J e suis prêt.
Exauce-moi !
LA M ERE DOULOUREUSE

Il l’a dit ! Ce D ieu, qui vous fra p p e
de démence, vous a donné
ce commandement! A h, je sais.
Il a pris sur lui tous les crimes
et toutes les infirm ités
du monde. Il est affreu x. Il boit
le sang des en fan ts et des vierges.
Il a saisi les sept enfants
de Symphorose, les sept autres
de F élicité, p u is les sept
vierges d’A ncyre...
MARC

T ais-toi! Tu blasphèmes. La mère
criait: « Mes enfants, regardez
en haut, combattez pour vos âmes.
La mort est vie. »
LA M ERE DOULOUREUSE

A h, ce n ’est pas vrai ! On vous trompe,
on vous affo le, on vous abreuve
de je n e sais quel noir breuvage.
Il y a des Thessaliennes
qui mêlent des philtres atroces
à l’écume de la cavale,

�8

L’ ILLUSTRATION

pour la fureur inguérissable.
D e quelles herbes souterraines,
de quels fru its lugubres, de quelles
racines arrachées au fond
des paludes mornes où croissent
les pavots du sommeil sans yeux,
et de quels poisons, et de quelles
larmes, et de quelles sanies
on broie le philtre qui vous donne
cette ivresse de la douleur,
cette rage de la torture,
cette frénésie de la mort?
Qui vous a tendu le calice
dans les ténèbres?
MARCELLIEN

Mon frère, mon frère, je tremble.
H élas! J ’ai peur.
LA M ERE D O U LOUREUSE

Je vous épiais dans ma chair,
de toute ma force attentive,
comme mon prodige incertain.
P arfois les vieux Lares sourirent
de mon ombre, sous leurs guirlandes
neuves, en songeant à la gousse
qui cache le fru it géminé.
P our vous faire beaux, je mirais
dans le tem ple et sous le portique
les im ages belles des dieux.
Quand je sentis le double cœur
battre dans mon âme, je vis
les feu x blancs des Gémeaux célestes
éclairer mon âme et la nuit.
Ils brillaient au bout de mes songes
comme sur les mâts des navires,
quand pour vos bouches trop avides,
enfants, le som meil regon flait
mes seins taris.
M ARCELLIEN

Mon frère, mon frère, je tremble.
Mon cœur se fond.
MARC

O Christ, je te loue. Sauve-m oi!
Garde mon âme, Christ Seigneur,
que je ne sois pas confondu!
Exauce-m oi !
LA M ERE DOULOUREUSE

O M arcellien, tu es doux.
Tu étais la sœur de tes sœurs.
La déesse berceuse ornait
ton berceau de fraîche aubépine
pour éloigner les rêves sombres.
Pour suspendre ta bulle d’or
à la poitrine des vieux Lares,
te souvient-il? tu dérobas
la bandelette virginale
qui rattachait le lin docile
à la quenouille de Chrysille.
N ous vîm es derrière la porte
rire les marmousets espiègles
dans leurs niches bleues. Tout à coup
tu rougissais comme l ’ourlet
de ta toge prétexte. P en se:
tu viens à peine de quitter
ta dépouille candide ! Ils flairent,
tes chiens tachetés, ils te cherchent
dans les coins de ta chambre peinte,

TH E A T R A LE

et garnissent. Ils m ’interrogent
de leurs prunelles pâles comme
la fum ée. D ans la m aison triste,
on n ’a plus tourné les clepsydres.
La poussière tombe. O enfant,
tu reviendras.
M ARCELLIEN

Mère, mère douce, aie p itié!
C’est D ieu que je perds, si je perds
ce combat. Je veux être à Dieu.
J e veux mourir.
Ic i p a ra ît Théodote, p o rté p a r ses serfs, la toge ram enée su r
son visage, sans m ot dire.
LA M ERE DOULOUREUSE

H onte sur nous ! H onte sur nous !
Regarde ce vieillard infirm e
qui se traîne aux bras des esclaves,
la tête voilée. C’est toi, toi
qui le courbes, to i qui l ’écrases.
R egarde-le; car jam ais plus
il n ’osera lever son fron t
pour regarder homme vivant.
Tu l ’as ployé vers le sépulcre.
E t il aura ses funérailles,
son linceul, ses baumes, sa tombe;
il aura son repos, là où
même le jeu des vents est mort
autour des morts sans nom n i nombre.
M ais vous, mais vous, sans sépulture,
larves noires et tourmentées,
vous errerez sur le rivage
du fleuve noir, dans l’éternelle
nuit, à jam ais...
M ARCELLIEN

Frère, je crains. M on âme fu it.
Tu es muet. D ieu m’abandonne.
E t la terreur la plus lointaine
revient à moi. J e ne vois plus
ta face, ô Christ !
LA M ERE DOULOUREUSE

Mes fils, mes fils, voilà vos sœurs,
vos cinq sœurs chéries, les cinq doigts
de la main qui porte la rose ;
et les com pagnes de leurs jeu x ;
et vos égaux; et les offran d es
pour les dieux sain ts: le vin, le lait,
l’huile, le miel, les fru its, les orges,
les aromates, les guirlandes;
et le bélier tout blanc, sans tache;
et la chèvre blanche, sans tache;
et aussi des fio les pleines,
des fioles comme des doigts,
pleines du sel divin des larmes,
tièdes de larmes.
L es cinq sœ urs p a ra isse n t suivies de quelques com pagnes, en
u n chœ ur de n e u f voix. E lles so n t si je u n e s que la d e rn iè re
e st presque une e n fa n t. L égères e t vives comme des oiseaux,
pleines de grâces su p p lian tes e t d 'é to n n e m e n ts in g én u s, elles
a p p o rte n t d ans le u rs m ains e t d ans le u rs y eu x to u te s les
im ages de la vie belle.
U n a u tre chœ ur de n e u f je u n e s hom m es s u rv ie n t, tra în a n t des
hosties v iv a n te s: u n bouc a u x c o rn es dorées, une chèvre
ceinte d ’une b ran ch e de peuplier.
L e s d eu x chœ urs nov én aires s ’a p p ro ch en t en c h an ta n t, e t e n to u ­
re n t les d eu x colonnes où les pieds des captifs so n t jo in ts
comme les pieds des A nges.

�LE

MARTYRE

C H O R V S V IR G IN V M
LA PR EM IE R E

P a r les bandelettes
qui serrent nos seins,
par l ’or qui nous ceint,
les lins qui nous vêtent,
gémeaux, gém eaux, faites
l’offrande aux dieux saints,
par les bandelettes
qui serrent nos seins!
V oici l ’huile prête,
le lait et le vin;
et le jonc marin
pour ceindre vos têtes;
et les bandelettes.
LA SECONDE

A toi, Proserpine,
le fuseau bien tors,
la lam pe à rebord
qui trois fo is crépite,
le fil qu’on dévide
en songeant aux sorts,
la poupée de cire
que je berce encor,
la claire clepsydre,
la navette d’or,
tout ce que j ’a i! Fors
mon heur, mon délice :
ma perdrix novice.

DE

SAINT

SÉBASTIEN

LA CINQUIEM E

Et par la grenade
et par les n eu f grains
tombés de l'écrin
sur le noir rivage,
détourne ces âmes
du P ortail d’airain,
et p ar la grenade
et par les n eu f grains,
E pouse trop pâle
du R oi souterrain,
ô toi q u i étreins
dans ta main trop pâle
la sombre grenade!
LA SIXIEM E

V oici pour l ’o fferte
la grâce du m ois:
l ’amande et la noix
à l’écale verte,
la fig u e entr’ouverte
et le cône étroit.
V oici pour l ’o fferte
la grâce du mois.
J ’ai, dès l ’aube, experte
du suc et du poids,
cueilli de mes doigts
frais, en nym phe alerte,
n eu f fru its pour l’offerte.
LA SEPTIEM E

LA TROISIEM E

F ors ma sauterelle
qui vit, sans regret
des amples guérets,
dans sa claie si grêle,
tout ce que j ’ai, belle
Reine qui soumets
nos âmes si frêles,
je te le prom ets:
le miroir, les peignes
d’or, les osselets
d’argent, le filet,
le bandeau, l’ombrelle.
F ors ma sauterelle.
LA QUATRIEME

V oici des gâteaux
au miel de l ’Hym ette,
sur une tablette
en bois de bouleau.
J ’ai fa it le gruau
d’une main bien nette.
V oici les gâteaux
au miel de l’H ym ette.
J ’ai pour le fourneau
quitté la navette.
Et sur ma tablette
bien lisse, tout chauds,
voici mes gâteaux.
LA H U ITIEM E

P ar les têtes noires
des grands pavots roses
que le Fleuve arrose
d’une eau sans mémoire,

E t voici la coupe
que vous verserez,
de vin soutiré
sans remuer l ’outre :

ne laisse pas boire
ces lèvres écloses
d’enfants doux qu’égare
la douleur sans cause,

le ligustre souple
et l’anet des prés
pour ceindre la coupe
que vous verserez;

ô F leur du Tartare,
V ierge qui exauces
les vierges moroses,
par les têtes noires
des grands pavots roses !

la résine rousse
et le miel doré,
pour vous desserrer
la bouche qui boude
au bord de la coupe.

�10

L’ ILLU STRATION

LA N EU V IÈM E

TH É A T R A LE

LE QUATRIEM E

La flû te d’agate,
dont le son reluit,
je l’ai dans l’étui
bien clos qui la cache.

Que la vie est belle!
Que les dieux sont beaux!
V oici le F eu, l’Eau,
l’A ir, l ’Ame, la Terre.

J ’ai celle des Panes,
aux tuyaux enduits
de cire tenace
que mon air bleuit;

I l y a l’arc, l’aile,
les jeux, les travaux,
Que la vie est belle!
Que les dieux sont beaux!

et celle d ’enfance,
à deux trous, en buis,
dont je joue la nuit,
couchée dans la paille,
pour trom per la caille.

O douleur nouvelle,
éteins les flam beaux,
ouvre les tombeaux,
ceins-toi d ’asphodèle.
Que la vie est belle!
L E CINQUIEM E

CH O RV S JU V E N V M
LE PR EM IE R

D es flû tes, des flû tes
pour danser en rond!
E t nous traînerons
par la corde rude
le bélier hirsute
qui cosse du front.
D es flû tes, des flû tes
pour danser en rond !
E ntre orteil et nuque
l ’âme est un arc prom pt.
E t nous traînerons
la chèvre camuse.
D es flû tes, des flû tes!
L E SECOND

0 dieux! Qu’on égorge
le taureau puissant
et le bouc qui sent,
hosties à l ’œil torve!
Que l’autel déborde
de vin et de sang !
Qu’il soit une forge
de feu rugissant!
Qu’il crépite d’orges,
qu’il fum e d ’encens!
Que les dieux présents
reçoivent la force
ja illie de cent gorges!

Venez au gym nase,
gém eaux, voir sourire
le dieu palestrite
c o iffé du pétase.
On lutte. On se rase,
avec la strigile
courbe, la peau grasse
de sueur et d ’huile.
On verse, du vase
délicat d ’argile
qui pend, vin d’Egine
bien fra is dans la tasse.
E t on se délasse.
L E SIXIEM E

V ou s êtes gém eaux.
Tels les Tyndarides
aux belles cnémides
dom pteurs de chevaux.
A h, prendre aux naseaux
l’étalon numide
tout blanc, dont la peau
est un feu humide;
ceindre du fronteau,
tenir par la bride
cette flam m e lisse
à quatre sabots;
bondir au garrot!
L E SEPTIEM E

L E TR O ISIEM E

P ar la pendaison
de cet esclave ivre,
qu’il est doux de vivre
près de l’échanson !

I l y a la gloire.
On dom pte les hommes.
On hume l ’arome
du laurier qu’on froisse.

O roue d ’Ixion,
ô roc de Sisyphe,
grandeur du lion,
beauté du supplice !

E t des reines noires
suivent le Triomphe.
On les apprivoise
comme des lionnes.

P ar la pendaison
de cet esclave ivre,
qu’il est doux de vivre
au vent des chansons !
Salut, Ixion.

L ’or de la V ictoire
creuse ta main moite.
U ne immense angoisse
g o n fle ta gorgone.
Io ! C’est la gloire.

�LE

M ARTYRE

DE

SAIN T

LE SAINT

L E H U ITIEM E

Il y a l ’ivresse,
de profonds celliers.
On peut tout lier,
plier par un geste.
I l y a l ’ivresse,
la fleur du pommier,
des amours qu’on tresse
en dansant nu-pieds;
la fleur de la fève,
le col du ramier;
l ’Ourse, le Bouvier,
Orion; les rêves;
le tranchant du glaive.

11

SÉBASTIEN

A thlètes du Christ, répondez!
R épondez la parole forte!
Dardez la réponse de fer!
Je prends entre mes doigts le rouge
cœur nu de votre foi, mes frères,
puisque vos poignets sont liés;
et je le hausse vers le haut
ciel où la couronne éternelle
est suspendue pour votre gloire.
J e vous adjure, par le sang
qui dégoutte de cette paume
percée comme la paume sainte
contre la barre de la Croix!
D ieu vous entend.
Ic i les ju m e a u x to u rn e n t v e rs le ju g e leu rs fro n ts rafferm is,
e t c rie n t de le u rs voix claires.

LE N EUVIEM E

MARC

Tu vois luire l ’aube
comme ta lueur,
Rosée, fraîche sœur
de la larme chaude!

Jam ais. Je confesse le Christ.

D es marchands de Rhodes
t ’apportent, par cœur,
de nouvelles odes
comme du bonheur.

Jamais.

MARCELLIEN

Jam ais. J e confesse le Christ.
MARC

Tu attends aux môles
d’Ostie, le soir, leurs
n efs qui ont la Fleur
sur la proue très haute.
Tu flaires leurs baumes...
Ic i le courag e des je u n e s p riso n n ie rs com m ence à m ollir. M arc
lu tte encore, fe rm a n t les p au p ières, s e rra n t les lèvres, re ­
te n a n t son souffle, de p e u r q u ’il ne lui échappe quelque
p arole qui puisse le p e rd re . M ais M arcellien in clin e vers
ses sœ urs son visage to u t hu m id e de larm es; il les regarde,
il les nom m e p a r le u rs nom s si chers. E t elles ch erch e n t à
d é n o u er les nœ uds ru d es, se h a u ssa n t su r la p o in te des
sandales, allègres e t p restes.

MARCELLIEN

Chrysille, Télésille, sœurs
douces! Junie, F la v ie! Mes sœurs,
que faites-vous? que faites-vous?
Otez de mon fron t la guirlande!
On ne peut pas nous délier,
on ne peut pas, on ne peut pas .
Ote ta guirlande, Epione,
je te p rie! Mes sœurs, mes sœurs douces,
que faites-vous?
L E PR E F E T

O jeunes hommes inculpés,
Marc et M arcellien gém eaux
de Théodote, voulez-vous
enfin obéir au clément
E m pereur? Réponds, Marc. Réponds,
M arcellien. V oulez-vous donc
sacrifier aux dieux de Rome,
aux douze dieux grands de l ’Empire
et à l’effig ie de César?
G reffier, écris.
Ic i, to u t à coup, S éb astien

rom pt son im m obilité v igilante.

E t le son in a tte n d u de sa voix frap p e de stu p eu r e t de
fra y e u r les hom m es, comme l’éclat so u d ain du to n n e rre .

MARCELLIEN

Jam ais.
Ic i la to u rb e païen n e se soulève en tum ulte.
LES GENTILS

— La voûte s ’écroule !
— Les pierres
se fendent!
— Tout est renversé.
— A vez-vous entendu?
— Tout est
souillé, foulé.
— Sébastien,
Sébastien, quelle démence,
quelle rage s ’empare aussi
de toi?
—
Le ch ef des sagittaires,
l’ami d’A uguste, est infidèle
à son m aître!
— Regardez-le!
I l est debout dans le délire.
— Lui, l’ami d’A uguste, il exhorte
les coupables à m épriser
l ’édit!
—
Ils fléchissaient déjà,
les jeunes gens.
— Ils étaient prêts
au sacrifice.
— Il les enivre
p ar la vue de son sang.
—
couler son sang pour simuler
la crucifixion de l ’Hom me
à tête d’âne.
— I l a percé
sa main gauche par artifice.
Et il a invoqué la croix.
A vez-vous entendu?
— J ’entends,
j ’entends, moi, claquer les fouets
des bestiaires. A ux lions!
A u x lions!
— N on, ce n ’est p as vrai.
Il est hors de lui-même. I l porte

Il laisse

�L’ ILLUSTRATION

un maléfice. N ’avez-vous
pas vu se rapprocher de lui
soudain cette fem m e étrangère
et trem per le lin dans la plaie?
i l porte un m aléfice occulte.
— R egardez-le ! Regardez-le !
— Ce n ’est pas vrai, ce n ’est pas vrai.
Toi, toi, bel Archer, toi, si beau !
Toi, plus beau que l’adolescent
de B ithynie, le Bien-aim é
d’H adrien, le divinisé
d ’E gyp te !
— Il ressemble à Mercure
souterrain qui hante la route
inévitable.
— Il a bondi
du socle, frère des statues
divines.
— I l a fa it un songe.
Il se réveille.
— Secoue-toi!
Tu es trop beau. Renie, renie
ton sacrilège.
— V iens ! A llons,
allons immoler des brebis
à Cérès qui porte les lois,
au Soleil qui voit l ’avenir.
— Il fau t boire, et frap p er la terre
d’un pied libre.
— V a -t’en ! V a -t’en !
— On éto u ffe! On éto u ffe comme
dans l ’étuve.
— Et la puanteur
des lys !
— E t ce relent lugubre
des offran d es non présentées!
— Crie fort !
— Les oreilles bourdonnent
de murmures magiques.
— Tous
ces esclaves puent, sentent pis
que le bouc.
— E t ne tracez pas
des mots magiques sur les dalles.
— E t ne parlez pas bas aux dieux
infernaux.
— O C hef, C hef cruel,
tu nous as trahis, tu nous as
trahis pour cet A siatique
mort au gibet !
Sébastien reste debout e t in éb ran lab le, san s rép o n d re. L a m ère
des co n fesseu rs s’élance co n tre lui, désespérée.
LA M ERE DOULOUREUSE _

O m audit, maudit, tu m ’arraches
mes fils malheureux, mes enfants
égarés. Tu me les arraches
quand ils allaient tendre leurs bras
déliés vers toutes mes larmes
souriantes, que je sentais
refluer à mon sein aride
comme le la it de ma douleur!
Qui es-tu? qui es-tu, si jeune
et si terrible, mâle avec
ce beau visage de Furie?
Qui es-tu qui o ffres de rouges
cœurs à tes autels et promets
des couronnes d’astres à ceux

TH É A T R A LE

que tu traînes là-bas dans l’ombre
où tout fin it?
Sébastien lu i parle avec une im périeuse douceur.
LE SAINT

J e suis l’esclave de l’Amour.
J e suis le maître de la Mort.
F emme, et je te connais. J e sais
que je toucherai le cœur rouge
au fond de ta p oitrine aride
qu’en fle le lait de la douleur.
J e te connais, fem me. Tu es
marquée du sceau m ystérieux.
Tu auras un jour ton martyre,
ta couronne et ton allégresse.
I l te regarde.
LA M ERE DOULOUREUSE

Qui me regarde? Tu m’effraies.
Le frisson me traverse toute,
comme une épée.
LE SAINT

I l t’a choisie déjà. Tu trembles.
Tu es élue.
LA M ERE DOULOUREUSE

Tu m’effraies. N on, je ne veux p as!
Que fais-tu de m oi? que fais-tu
de mon âme? O mes fils, mes fils,
vous me voyez, vous me voyez.
Quelqu’un m’entraîne.
LE SAINT

C’est Lui, c’est Lui. Car du haut ciel
I l fond et saisit, comme l’aigle
foudroyant. I l saisit, soulève,
emporte, dans les battements
de sa grandeur.
LA M ERE DOULOUREUSE

Où est-il? où est-il? J ’ai peur.
J ’ai peur de me retourner. Laisse,
oh, laisse-m oi reprendre haleine!
Tu me vo is: je suis pantelante.
Mes fils, m’avez-vous appelée?
D ois-je venir? J ’entends des cris,
les cris de cet aigle, les cris
du ravisseur. Il vous saisit,
il vous soulève, il vous emporte.
F au t-il venir? F a u t-il mourir?
Me voici prête.
Effarées, agitées, ses filles te n d e n t v e rs elle leu rs bras nus.
LES CINQ V IERGES

O mère, m ère!
LE SAINT

Tu as proféré la parole!
Femme, Il a parlé par tes lèvres.
M artyrs, avez-vous entendu?
Le ciel rayonne.
LES CINQ V IERGES

— O mère, mère, qu’as-tu dit ?
— Tu nous déchires.
— Tourne-toi !
— Oh, regarde-nous! Tourne-toi
vers tes filles épouvantées!
— Qui s ’em pare de toi? Quel mal
te possède?
— Regarde-nous !
— Du dos de ta main tu essuies

�LE

M ARTYRE

ta bouche qui s ’em plit d’écume
comme la bouche des sibylles.
— R essaisis ton âme. Tu es
la proie de l’Enchanteur.
— N ous sommes
toutes tremblantes.
— O malheur !
— O mère, mère !
LA M ERE DOULOUREUSE

Qu’ai-je dit? qu’ai-je fa it? Oh, non,
ne tremblez p as! J e vous regarde.
V ous êtes toutes pâles, comme
l ’évanouissem ent des choses
que nous tenions. V ous n ’avez plus
en vos m ains les offrandes. V ous
me touchez avec vos mains vides.
V ous n ’avez plus n i fleurs ni fruits,
n i les vases, n i les corbeilles.
V ous avez tout abandonné.
E t les offrandes non offertes
gisent là, sur les dalles, comme
des ordures. Mes dieux, mes dieux,
où êtes-vous?
CHRY SILLE

Mère, mère douce, rentrons,
rentrons. Tu les retrouveras
près de la porte. Laisse-toi
ramener. Ta litière est p rête.
Mère, tu souffres.
LA M ERE DOULOUREUSE

E t vous les abandonnerez
là, eux aussi, comme les orges
et les huiles? V oyez, voyez
les yeux de vos frères, voyezles grands ouverts, qui nous regardent !
Est-ce que je leur avais fa it
des yeu x si grands?
S ébastien lui parle avec une im périeuse douceur.
LE SAINT

Fem m e, tu ne rentreras pas
dans ta maison.
LA M ERE DOULOUREUSE

E st-ce que je leur avais fa it
des yeux si grands?
LE SAINT

Tu ne franchiras pas ce soir
ton seuil de pierre.
LA M ERE DOULOUREUSE

Ah, si grands que toute l’horreur
en sort et tout le ciel y entre.
V oyez, voyez!
LE SAINT

Jam ais plus tu ne reverras
les Lares derrière ta porte.
Tu le savais.
Ic i les filles éclaten t en pleurs.
LA M ERE DOULOUREUSE

C’est vrai, c’est vrai. J e le savais.
J e n’ai plus tourné la clepsydre.
Je n ’ai plus mesuré le temps
que par les gouttes très amères.
J ’ai pris dans l ’âtre une poignée
de cendre et je l ’ai répandue
sur mes cheveux. Salut, foyer!

DE

SAINT

SÉBASTIEN

13

E t vous, filles infortunées,
qui étiez pareilles aux doigts
de la m ain qui porte la rose,
vous serez les cinq doigts béants
de la main qui laisse l ’empreinte
ineffaçab le sur le mur
fid èle a fin qu’on se souvienne
du meurtre. Adieu.
Ic i les filles s’éla n ce n t p o u r la re te n ir e t l’enlacent.
LES CINQ V IERGES

— N on ! Non !
— Où vas-tu ? où vas-tu ?
que feras-tu?
— Entourez-la,
entourez-la de vos bras, sœ urs!
Elle est démente, elle est démente.
— Pour t’enlever, il fau t qu’on tranche
nos poignets, qu’on coupe nos bras
jusqu’aux aisselles.
— O sœurs, sœurs,
soyez fortes pour l ’entraîner.
— O Bonne D éesse, redouble
la force de notre amour.
— Non,
non, tu n ’iras pas ! A ie pitié !
— A ie p itié! Comment pourrais-tu.
nous jeter ainsi à la honte
et au deuil in fin i?
— Reviens,
reviens avec nous au fo y er!
— Rien ne pourra nous séparer
de toi, dans le nombre des jours.
J e t’en fa is serm ent!
— Je t’en fa is
serment !
— Et moi aussi !
— Et moi
aussi !
— Toujours nous resterons
nubiles, pour l’amour de toi,
mère douce, auprès de ton âtre,
auprès des Pénates voilées.
T e n a n t d ’une m ain le u r m ère égarée, elles ra m è n e n t de l’a u tre
leu rs voiles su r le u rs têtes et p ro noncent à voix basse la
parole de la consécration.

— Je me dévoue.
— J e me dévoue.
— J e me dévoue.
— J e me dévoue.
— J e me dévoue.
LE SAINT

Vierges, vierges, ne pleurez pas.
Celui qui garde le foyer
inextinguible a recueilli
ces vœux. V ous aurez vos couronnes,
en m angeant le doux fruit de vie
d’entre les lèvres de la mort.
I l n ’y a pas d’autre douceur.
J e vous le dis.
L a m ère se to u rn e v e rs lui, dans l’h o rre u r d ’une vaine révolte.
LA MERE DOULOUREUSE

O Archer, Archer sans merci,
et tu les prends, et tu les prends !
J e sais. J e traîne à mes épaules
une grappe lourde de vies
condamnées. E lles crient déjà

�14

L’ ILLU STR ATIO N

comme des victim es qu’étou ffen t
mes voiles. J e suis Niobé,
je suis du sang noir de Tantale,
avec toute ma géniture,
Archer, sous tes traits invisibles.
R epais-toi de mes infortunes
et rassasie-toi de mes deuils.
O fécondité lam entable!
La mort, la mort, de toute part
la mort. L ’amour de toute part
l ’affron te. C’est moi qui vous traîne,
filles, c’est moi.
LE SAINT

Il ne tue pas. I l viv ifie.
Qu’il te souvienne de la veuve
de Tibur qui, par fer et feu,
criait: « M es en fan ts, regardez
en haut, combattez pour vos âmes.
La mort est vie. »
LES CINQ VIERG ES

— N on, nous ne voulons p as mourir!
— L aisse-nous vivre, laisse-nous
respirer encore !
— A ie p itié
dé notre jeunesse.
— Tu vois,
tu me vois, comme je suis jeune,
ô mère. J e suis ta plus jeune.
Je ne veux pas mourir. J ’ai peur,
j ’ai peur.
— A ie p itié ! L aisse-nous
à la lumière !
— Il est si doux
de voir la lum ière, de voir
le soleil; et nos dieux sont bons,
nos dieux sont beaux!
LA M ÈRE DOULOUREUSE

J e ne peux plus les invoquer,
je ne sais plus les im plorer.
Tout croule. T out s’évanouit.
E t mon cœur défaille, mon âme
est éperdue.
Ici, d ’u n e voix g rav e e t ferm e, son fils M arc l’e x h o rte, d re ssa n t
sa tê te de l'affaissem en t de son corps qui n ’a plu s de soutien
sous les pieds liés.
MARC

Mère, nous sommes en silence.
N otre amour est crucifié.
S ois avec elles.
LA M ERE D O U LOUREUSE

Je viens, je viens. J e suis à vous.
P a r u n e vo lo n té p lu s q u ’hum aine, elle s’a rra c h e à l’é tre in te de
ses filles, qui p o u ssen t u n c ri u n an im e. E lle m arche seule
v e rs les d eu x colonnes v iv an tes.

J e suis à vous. M e voici prête,
mes fils. J ’entends le battement
de vos cœurs. On a retiré
les soutiens de dessous vos pieds
joints. E t j ’entends le craquement
de vos coudes, de vos genoux,
de vos épaules. J e vous porte.
Je suis chargée de vos deux poids.
Où fau t-il m onter? où fau t-il
descendre? J e saurai sourire.
.le saurai chanter. Me voici.

TH ÊATRALE

J ’ai votre faim , j ’ai votre soif.
J ’enfoncerai profondém ent
ma bouche dans la plénitude
de la mort. H om m es!
Ic i elle se to u rn e v e rs les m a g istra ts, les assesseurs, les bo u r­
reaux.

Hom m es, je confesse le Christ.
Je suis chrétienne. Qu’on me lie,
qu’on m e frap p e. J e sais sou ffrir.
Je veux mourir.
Ic i les cinq vierges se c o u v re n t e n tiè re m e n t la tè te , en se
s e rra n t l’u n e co n tre l ’a u tre , p rè s d e le u r père to u jo u rs en ­
veloppé d ans sa toge e t ta c itu rn e .
LE SAINT

Gloire, ô Christ roi!
L a m u ltitu d e a cc ru e s’agite, vocifère, a lte rn e les im précations
et les invocations, les louanges e t les o u trages, les m enaces
e t les prophéties, diverse e t d iscordante. L ’a ir s’assom brit.
D es sacrificateurs je tte n t su r l ’a u te l des poignées d ’arom ates.
O n e n te n d p arfois, d a n s une pause, des fem m es sangloter.
G EN TILS E T C H RETIEN S, QUELQUES J U IF S , LES ARCHERS
ET LES ESCLAVES, HOMMES ET
TUM ULTE.

FEMM ES,

TOUT LE

— Sébastien, ami d ’A uguste,
tu travailles pour le pressoir!
— Tu travailles pour le charnier!
— O A rcher im pudent, tout oint
de m aléfices !
— M aintenant
on va les entendre chanter
des paroles m agiques, comme
Ptolém ée, comme A stion,
pour te résister et te vaincre,
ô somnolent !
— I l est malade,
il est endormi dans la graisse,
de la nuque ju sq u ’au talon.
— P uisque tout est dit m aintenant,
qu’on les tourm ente.
— N iobé!
N io b é !
— E t suspendez-la,
entre ses gém eaux, au sommet
de l ’arcade, par une seule
main !
— V oyez Andronique. I l mâche
sa langue bovine.
— I l savoure
la sueur salée qui ruisselle
dans les rides de ses fanons.
— A llon s! Qu’on le secoue! Esclaves,
pincez-le fo rt aux jam bes, vous
qui lui dorlotez sa podagre.
— N ’avez-vous p as honte, pourceaux?
— Debout, debout les serfs! D ebout
les serfs ! Les tem ps sont révolus.
— Mère des m artyrs, sois louée!
— N on sur la cire des tablettes,
mais ton nom est écrit déjà
au livre de vie.
—- O sort humble
et m agnifique !
-— J e me courbe
et je baise la terre, en signe
de ton ventre, mère admirable.

�LE

M ARTYRE

DE

— Ils sont fous, ils sont fous. D es sacs,
des sacs d ’ellébore !
— On étou ffe.
Tous les foin s coupés du Solstice
sont m is ici à ferm enter?
— E n avez-vous, du foin , aux cornes!
— S i c’est le Solstice, prenez
les faucilles et moissonnez.
— N e tracez pas de mots magiques
sur les dalles.
— Levez les dalles,
si vous osez, levez les dalles.
Les m orts vont surgir du charnier
de César.
— E t que les Romains
sachent qu’ils ne sont que des hommes,
rien que des hommes.
— Criez fort,
car votre Sauveur entendra.
E st-il ivre ou som nolent comme
ce bon ju ge, que son courroux
ne se déchaîne contre nous?
— O insensés, il était dieu
et il est mort comme un larron.
— On l ’a souffleté.
— Il avait
une tunique sans couture.
Les soldats l ’ont jouée aux dés.
— Taisez-vous ! Taisez-vous ! Le seul
genou de Jésus se dressant
du saint sépulcre vaut tout l’orbe
de l ’Empire.
— I l fau t un carnage.
— On ne comprend plus rien.
— Nous sommes
tous enveloppés dans les rets
de la mort.
— V a-t’en! J e te frappe.
— Ils fo n t des onctions magiques.
Prenez garde.
— Tous ces esclaves
cachent des rouleaux dans les plis
de leurs sayons.
— I l fa u t attendre.
Le bois du gibet va fleurir.
— Tuez ! Tuez ! Tuez !
— Il faut
la lourde épée ibérienne
qui fatigue le baudrier.
— A rdez-les ou bien ils vous ardent.
— U n Phrygien a mis le feu
à trois temples.
— Qui crée, sinon
le feu?
— C’est la douleur qui crée.
— A h, c’est trop attendre. Pourquoi,
pourquoi n ’abrèges-tu pas l’heure?
— D ieu viendra du M idi. Le Saint
descendra du M ont Pharan.
-— J u if
du Transtévère, tu pourras
nous fournir des vitres cassées.
— O Archer, je veux te bénir!
— A rcher de la vie, je bénis
ton œil, ta main, ton arc, tes traits.
— O Chef, Chef, tu nous as trahis,
tu nous as trahis.
— Tu seras

SAIN T

SÉBASTIEN

sculpté dans le basalte noir,
comme A n tin oüs.
— O divin !
— Ton parfum est mort, Adonis.
— D ivin meurtrier, toi qui tues
et suscites !
— Qu’on lui arrache
l ’arc et le carquois !
— P uisqu’il est
m aintenant marqué à la paume
comme un larron, qu’on tranche aussi
ses pouces !
— Archer, n ’aurais-tu pas
A pollon pour complice?
— I l porte
le premier stigmate.
— I l a fa it
le serment militaire. I l porte
un autre stigm ate. I l est traître.
— N ul jour ne sera plus ce jour.
— Ce n ’est qu’un rêve.
— J e m’en vais.
Ma force est à bout.
— O Beauté,
B eauté, vivre et mourir pour toi!
— M angeons les offrandes qu’on laisse
p ar terre, ces fig u es sabines.
— On ne respire que des rêves,
les rêves qu’enfantent les fièvres.
— S u s! Que les buccins recourbés
so u fflen t la bataille !
— O Archers,
bandez vos arcs et rangez-vous!
— Les N iobides ! •
— Mi notaure,
M inotaure d’A sie, gorgé
de vierges et d’adolescents!
— E lles suivront. On l’a écrit:
« U ne m ultitude de vierges
suivra ses pas. »
— E lles sont douces
comme ce lait caillé.
— O vierges,
vierges, que ne p u is-je vous faire
mourir d’amour!
— E t des bourreaux
dans les prisons ont violé
des vierges mortes !
— V ous mordrez
la cendre.
— I l fau t que tout autel
surnage au sang des adorants.
— Où est le Paradis?
— Ouvrez
vos portes, ouvrez donc vos portes;
et le R oi de gloire entrera.
— D ieu viendra du Midi. Le Saint
descendra du Mont Pharan.
— J u if
de la porte Capène, viens
nous vendre tes morceaux de verre.
— Qu’on les écorche v ifs avec
des tessons de pots !
— O dieux, dieux
renversés, brisés, effacés
en un jour !
— S o u fflez sur le feu !

15

�16

L’ ILLUSTRATION

A ttisez les charbons !
— V a-t’en.
J e nie.
— Rome n ’est que la truie
qui se vautre.
— Sur ce charnier
fum ant l ’Em pire pourrira.
— Debout, les forts, les purs, les bons!
— H âtez le tem ps ! Souvenez-vous !
— P etit grec, p etit grec, je suis
ton maître.
— O serf, ouvre tou âme
pour voir, et tes poignets sont libres.
— Les voies de l ’im molation
sont les plus sûres et le sang
est inépuisable.
— Oh, l’horreur,
l ’horreur de l’im m ortalité!
— M angeons les offrandes. Mangeons
ce raisin sec et ces olives
en saumure.
— Un from age rond,
un fond d ’amphore, des gâteaux.
— R egarde comme la denture
de l ’E thiopien reluit!
— Les sacrifices vous engraissent
et le vin des libations
vous fa it trébucher.
— Que le vin
vous sorte des narines !
— Jule,
castrat de la Grande Déesse,
qu’est-ce que tu fa is sur l’estrade?
N ’as-tu pas même le fouet
du Galle, garni d’osselets?
— Il n ’est malade que de crainte,
il n ’est ivre que de massique,
stu p éfié que p ar les tru ffes.
— A ppariteurs, sou fflez, so u fflez !
— A ttisez les charbons!
— Qui donc
le premier foulera la braise?
— V oyez, voyez ! Une des vierges
voilées va rejoindre sa mère.
U ne des cinq vierges voilées se détache du groupe et m arche
le n te m en t v ers les colonnes vivantes.

— Elle veut se perdre.
— Epione,
sois louée devant l’Eternel !
— Mais ils connaissent des form ules
d’incantation qui préservent
de la douleur.
— Il faut les oindre
de graisse vile pour détruire
leurs charmes.
— V oilà la seconde!
— Sois louée par le chœur des A nges,
ô F lavie !
— Elles étaient belles
comme les yeux sont beaux avant
de pleurer.
— O dieu M inotaure!
— L ’homme a-t-il plus de larm es ou
plus de gouttes de sang?
— Amour,
Amour sauve-nous!
— M ais c’est toi,
Sébastien, qui les enchante,

TH E A T R A LE

qui les enivre.
— E t tu seras
sculpté dans le basalte noir,
ô Archer, comme A ntinoüs
l ’inconsolable.
— Il est très beau.
Regardez-le ! Regardez-le !
— Et la troisièm e se détache
et suit les autres.
— Sois louée
par les Trônes et les Ardeurs,
Junie!
— L ’étoile des Gémeaux
culmine, ô frères.
— H onnie soit
la chienne et toute sa portée !
— Que ta langue ne se détache
p lu s de ton palais ulcéré !
— N on, vous n ’allez pas prévaloir !
— Jetez-les dehors ! Jetez-les
dehors! Ils puent.
— N ous forcerons
vos portes avec la cognée.
— A u x tourm ents ! La braise est à point.
— A ppariteurs, appariteurs,
tout est donc prêt.
— Et nous dirons:
« Jam ais assez! Jam ais assez! »
— La douleur est inépuisable.
— Le son du V erbe fu t semé
dans la fertilité du meurtre.
— V iolences sur violences!
—- Jam ais assez! Jam ais assez!
— Qui donc le premier foulera
la braise vive?
Ici, comme Sébastien e st debout, près du fe u bas, il s’offre.
LE SAINT

M oi le premier.
L a m u ltitu d e ondoie. L es a rc h e rs e n to u re n t le u r chef aimé.
LES HERAUTS

— Silence.
— Silence.
— Silence.
Le ju g e parle.
J u le A n d ro n iq u e

fa it u n

geste

vague.

L es a tte sta tio n s

des

A siatiques d o m in e n t la ru m e u r confuse.
LES ARCHERS D’EMESE

— Chef, tu ne peux pas !
— Qu’on l’empêche,
qu’on l’empêche!
— Il est libre encore.
On ne l’a pas jugé. Personne
encore ne peut le soumettre
aux tourm ents; car il est un Chef,
il est le C hef de la cohorte
d ’Emèse, il est l’ami d’A uguste.
— Il fau t qu’avant on le dénonce
à l’Empereur.
— Il faut qu’il soit
ju gé par César.
— Et il faut
qu’il soit dépouillé des insignes.
— Qu’on l ’empêche de se livrer
à son délire.
LE SAINT

Archers d’Emèse, archers d’Emèse,
je le ferai.

�LE

M ARTYRE

DE

LES ARCHERS d ’EMESE

—
On
—
—
un

E ntendez le son de sa voix.
en tremble. Tout cœur tressaille.
Il est sacré par la M anie.
Il est hors de lui-même. Il porte
m aléfice.
— 11 est la proie
d’un rêve sauvage.
— O Chef, Chef,
rentre en toi-même!
— V oyez-le.
Comment pourrait-il se souiller
de ce m éfait, étant si beau?
— Tu ne peux p as!
L E SAINT

Archers, si jam ais vous m’aimâtes,
je le ferai.

SAIN T

SÉBASTIEN

17

Je t ’ai vu. Regarde. Cet arc
figu re la T rinité sainte.
Le fû t est le Père, la corde
est l ’E sprit, la flèche empennée
est le F ils qui donna son sang.
E t il n’y aura plus de taches,
sa u f la tache du sang tombé
des mains et des pieds du Seigneur.
Or cet arc je te le commets,
et le tém oignage vermeil
qui rabaisse l’ivoire et l’or.
M ais je veux lancer m a dernière
flèche, ô E lu s de la cohorte
d’Emèse. A qui?
I l p re n d le d a rd d u carquois, par-dessus son épaule. U n p ro ­
fo n d frém issem ent se propage d ans la m u ltitu d e entassée. O n
s’é ca rte, on recule.
DES VOIX

Ic i u n je u n e hom m e à la voix harm o n ieu se lu i ad resse la

— A qui?

suprêm e dép récatio n .

— A qui ?

L ’ARCHER AUX Y EUX VAIRONS

Tant que tu portes à ton p oing
l ’arc d’Emèse garni d’ivoire
et d’or, grand, doublé, à deux cornes,
pur comme la lune nouvelle
et criard comme l’hirondelle,
(ô Sébastien intrépide,
C hef à la belle chevelure,
écoute-m oi) tant que tu portes
suspendu comme la cithare
par la bande pourpre, plus haut
que l ’épaule gauche, le long
carquois oblique à dix-huit dards,
recouvert de peau de panthère,
(ô Sébastien intrépide,
Chef à la belle chevelure,
écoute-m oi) tan t que tu portes
dans le carquois à dix-huit dards
n eu f et n eu f vies d’hommes certaines
de ta certitude, seigneur,
tu ne peux pas.
LE SAINT

O Sanaé, voici mon arc.
Je le serre dans cette main
que perce un invisible clou.
I l est doublé. M ais le tendon
de bête, qui s’ajuste au fû t
et qui s’y colle de façon
à ne faire qu’un avec lui,
n’est pas inséparable comme
ce filet de sang qui s’y fige,
tu vois, de l’une à l ’autre coche
sans se noircir.
L 'A R C H E R A U X Y E U X V A IR O N S

N ous demanderons aux devins
et aux m ages ce qu’un tel signe
montre, seigneur.
L E SAINT

J e le sais. Or, toi, considère
la figure de l’arc, archer,
puisque tu es marqué par Dieu
qui t ’a fa it les deux yeux divers,
l’un bleu, l’autre noir, comme jour
et nuit. Tu clos un peu le noir
quand tu vises le but, afin
que ton regard soit tout pareil
à l’air que traverse le trait.

— Ecartez-vous!
— Qui va-t-il viser?
— Andronique,
Andronique, prends garde !
— Archer
vairon, ôte-lui l ’arc!
— Ils ont
peur, ils ont peur.
— Or qui va-t-il
tuer?
— N on ! « Tu ne tueras point. »
I l a d it: « Tu ne tueras point. »
L a q u atrièm e des cinq vierges se détache de T héodote, auquel
il n ’en re ste plus q u ’u n e seule.

— Sois louée par tous les A rchanges,
ô Télésille !
Sébastien, a y a n t b andé l’a rc e t encoché la flèche, se place e n tre
les d e u x colonnes que charge la passion des d e u x frè re s. Il
plie u n genou à te rre , la face v e rs le ciel.
L E SAINT

S i je suis digne de servir
Ton F ils, le M artyr des m artyrs;
si j ’ai par ma flam m e exalté
sur le feu bas Ta vérité;
si j ’ai reçu du Christ Seigneur
ce stigm ate de Sa douleur
dans ma main qui en est plus forte,
A donaï, D ieu des cohortes
invincibles, D ieu des combats
sans merci, ô Toi qui abats
le cheval et le cavalier
dans la mer, Toi qui sans bélier
brises les murs des villes fausses,
D ieu de la foudre, exauce, exauce
cette prière qui s’aiguise
au fer du dernier trait!
Ic i il a ju ste le tr a it; puis, re n v e rs a n t le corps en a rriè re et
so ulevant to u t le b ra s gauche, il tire de to u te sa force la
corde ju s q u ’à la g ra n d e veine d u cou.

Je vise.
Il vise, les em pennes co n tre l’œil.

Mon D ieu, je te demande un signe,
si je suis digne.
Il décoche le tr a it v e rs le ciel pâle, e n tre les deux colonnes
vivantes, au-dessus des lys splendides. E t il re g ard e, encore
à genoux.

�18

L’ ILLUSTRATION ;T H É A T R A L E

Des hom m es, des fem m es a cco u ren t, se p ressen t, se te n d e n t
d an s les en tre-colonnem ents, en g ra n d e an x iété. E t to us ils
re g a rd e n t si la flèche ne retom be pas.
DES VOIX

— On ne voit plus la flèche!
— Oui,
je la vois, je la vois.
— Non. Elle
va très haut, très haut, disparaît.
— On ne la voit plus.
— Attendez.
— S ilen ce!
Ils re tie n n e n t le u r souffle.

— Elle va retomber!
— A ttendez!
— Silence ! Silence !
Ils re tie n n e n t le u r souffle.

— N on, elle ne retombe pas !
— La flèch e ne retombe p as!
— R ien ne retombe !
L E SAINT

Gloire, ô Christ roi!
Ic i il se lève e t se re to u rn e .

Et m aintenant je me désarme!
J e suis l ’A rcher certain du but.
Sanaé, Sanaé, voici
l ’arc double, le carquois fourni
de dix-sept sagettes ailées
et le brassard où est gravée
la figure zodiacale
du S agittaire criblé d’astres.
J e te les commets. Je les o ffre
à mes élus de la cohorte
d ’Emèse. V oici.
Il d o nne à S an aé l ’arc, le carq u o is, le b ra ssa rd . U n e claire
allégresse l’illu m in e. T o u s les re g a rd s d a n s l’éblouissem ent
so n t fixés su r sa face. I l ne se n t que l’éb riété de l’élection
certa in e.

Je suis libre!
Souvenez-vous. Je suis la Cible !
Souvenez-vous de ce terrible
espoir, et que je serai digne
de demander à D ieu des signes
plus éclatants.
LES ARCHERS d ’EMESF.

Sébastien ! Sébastien !
Sébastien !
D errière les appels des hom m es on c ro it e n te n d re d ’a u tre s voix,
des voix c h an tan te s, des d iv in s échos ép ars d a n s l’espace
lo in tain , diffus d an s l’im m ensité d u m iracle céleste. T o u t ici,
l’effluve des lys, la fum ée de l ’oliban, la c h aleu r de la braise,
l’an x iété des âm es, le silence de V esp er, to u t d ev ien t mélodie
m y stérieuse.
LE SAINT

Mes frères, mes frères, j ’entends
le bruit des chaînes qui se brisent,
le choc de la hache, l’éclat
de la foudre, les quatre vents
plein s de semences et de cris,
le levain de l’espoir terrible !
Mes frères, mes frères, j ’entends
la mélodie du saint combat,
le chœur divin des sept fléaux,
l’annonciation des astres,
et la marche du nouveau dieu
à côté de l’homme nouveau,

et les lisières de la terre
frém issantes comme les bords
d’une bannière qu’on déplie,
et le tonnerre qui relie
dans les tombes, l’âme des morts
aux os des morts!
DES VO IX PARTOUT ÉPARSES

Sébastien, Sébastien,
tu es témoin !
I l sem ble que l’in v ocation du nom ad m irab le soit p o rtée p a r
u n chœ ur angélique, d e près, de loin. S o u te n u p a r ses es­
claves, accom pagné de la d e rn iè re de ses e n fa n ts, Théodote
va re jo in d re le groupe dévoué, e n tre les colonnes saintes.
U N E VOIX

Sois louée par les Chérubins,
ô toi, la plus jeune, C hrysille!
Toi, par les D om inations,
ô Théodote, sois loué
dans le haut ciel!
M ain te n a n t la m ère doulo u reu se, le v ieillard infirm e e t les cinq
vierges occupent l ’en tre-co lo n n em en t e t re lie n t p a r la chaîne
de le u rs corps les d eu x âm es p a tie n tes. L a force même du
feu possède sau v ag em en t l 'A rc h e r désarm é.
LE SAINT

S o u fflez de près, so u fflez de près,
vite, avec des so u fflets de forge !
A genouillez-vous; et poussez
vos haleines. A genouillezvous; appuyez-vous sur vos coudes,
enflez vos joues, crispez vos lèvres,
poussez tout le vent de vos âmes
sur les tisons noirs. Que la flam m e
jaillisse, que les étincelles
s ’envolent comme des abeilles
ivres, que l’ardeur en devienne
sept fo is p lu s ardente, ô Archers,
Archers, si jam ais vous m’aim âtes !
Que votre amour je le connaisse
enfin, à mesure de feu !
Otez-moi grèves et cuissards,
genouillères et solerets.
Que je sois nu-pieds et nu-jambes,
comme le vendangeur agile
qui s’apprête à fouler les grappes
rouges dans la cuve fum ante!
A pportez les sarm ents, les ceps,
les branches, les racines mortes,
les écailles des p in s et tous
les roseaux de tout le midi
poudreux de soleil, pour la flamme
soudaine, ô frères; et couvrez
d’un grand bûcher les noirs tisons.
Je danserai plus haut, plus haut
que la flamme, sept fo is plus haut.
Je vous le dis.
O n lui ôte les solerets, les genouillères, les grèves, les cu is­
sards. Il reste avec les pièces du tro n c e t des b ra s su r la
n u d ité de ses longues jam bes sveltes.

Tueurs, voici, je me désarme.
J ’ai renoncé mon arc, lancé
ma flèche dernière, quitté
mon bon harnois. E t cependant,
voyez, je brûle d’allégresse
comme au début de la bataille
quand les esprits dans le cœur tintent
comme les dards dans le carquois

�LE

MARTYRE

DE

et que le nerf tendu de toute
force jusqu’au coin blanc de l’œil,
jusqu’à la veine de la tempe
chaude, crie comme l’hirondelle
qui se souvient du sang de Thrace,
ô meurtriers.
un

couple

d ’esclaves

éthiopiens

SEBASTIEN

19

LES V OIX

Sébastien, Sébastien,
tu es témoin !
C A N T IC V M

G E M IN O R V M

H ym nes, toute l’ombre s’efface.
D ieu est et toujours sera Dieu.
Célébrez Son Nom par le feu.
Le Soleil terrible est Sa face.

Ic i il s’av an ce v e rs les c h arb o n s em brasés. A chaque angle du
parallélogram m e

SAIN T

se tien t

accroup i p o u r so u ten ir su r la vo u ssu re du double dos n o ir
et h u ile u x le g ra n d soufflet de forge à bec de griffon. La
ro u g e u r de la b raise em p o u rp re to u t le p o rtiq u e ; m ais déjà

Il vient. I l séchera la race
vile, comme un marais boueux.
H ym nes, toute l’ombre s ’efface.
D ieu est et toujours sera Dieu.

le so ir tom be s u r les ja rd in s , qui en d e v ie n n en t plu s bleus.
L es a rc ad e s se rem p lissen t d ’azu r. D an s le som bre azu r, les
hau tes gerb es de lys com m encent à re sp len d ir d ’une c an d eu r
su rn a tu re lle , comme si le u rs faisceau x é ta ien t serré s a u to u r
d ’un esp rit céleste.
T o u t à coup des c ris éclaten t, la m u ltitu d e ondoie et gronde.

Chantez les œuvres de Sa grâce,
louez Ses œuvres, en tous lieux.
Semez Son Nom m ystérieux
dans les poussières de l’Espace.
H ym nes, toute l ’ombre s ’effa ce!

DES VOIX JU B ILA N TES

— M iracle!
— M iracle!
— L ’aveugle,
l ’aveugle, la femme d ’A ttale !
— M iracle!
— M iracle!
— La femme
de V enuste, A lcé la muette!
-— Ecartez-vous !

Ic i la m ère se découvre, le v ie illa rd se déco u v re; e t ils re g a r­
d en t, ravis. L es cinq vierges app araissen t hors des voiles
avec des visages illum ines. Exiles h a u sse n t la gorge comme
des colombes, p o u r c h a n te r le c h an t de leu rs frères.
L E SAINT

Je danse sur l'ardeur des lys.
Gloire, ô Christ roi !
J e foule la blancheur des lys.
Gloire, ô Christ roi!
J e presse la douceur des lys.
Gloire, ô Christ roi !

LA FEMME MUETTE

Tu es saint! Tu es saint! Je parle.
Je te rends grâce.
LA FEMME AVEUGLE

Tu es sain t! Tu es saint! Je vois.
J e te rends grâce.
LES VOIX

Ce que son âme crée, ses pieds l’effleu ren t. I l semble s’ala n ­
g u ir comme d ans la danse io nienne, e t to u t à coup il se re n ­
verse et se re to u rn e comme le g u e rrie r qui d ans la pyrrhique

JUB ILA N TES

frappe du ja v e lo t le bouclier.

— Miracle !
— Miracle !
— Miracle !
— O guérisseur !
— Libérateur !
— Tu prévaudras.

J ’ai les pieds nus dans la rosée!
J ’ai les pieds sur le blé qui pousse !
Je bondis comme l’eau des sources!
Je t ’aime, Roi.
D ans u n e ineffable am biguïté, le délire a lte rn e avec l’extase,

Sébastien n e to u rn e pas la tête, ne semble pas e n te n d re . Il

l’a rd e u r avec la liesse, la saltatio n g u e rriè re avec la ju b i­

est au bord de la b raise comme à la lisière d ’u n e p rairie.

lation nuptiale. T o u tes les fra îc h e u rs qu’en g en d re le p rin ­

LE SAINT

tem ps de son âme, il les éprouve avec sa c h air em pourprée

Me voici prêt, me voici prêt !
Mes pieds sont nus pour la rosée
du Seigneur, et nus mes genoux
pour l’alternance merveilleuse.
O gémeaux, accord de la double
flûte, bras de la grande lyre,
chantez la gloire du Christ roi,
et notre amour! Chantez une hymne
qui arde jusqu’à leurs oreilles
scellées, jusqu’à leurs cœurs inertes!
Frères, que serait-il le monde
allégé de tout notre amour?

p a r le reflet de la braise. M ais d ans les entre-colonnem ents
les sept gerbes de lys on t l’a veuglant éclat des lum ières séra­
phiques.

U ne

m élodie

in d istin c te

semble

d e rriè re

C’est comme si j ’avais une âme
fa ite avec des feuilles de saule,
comme si mes veines étaient
fa ites de musique et d’aurore !
C’est comme si je secouais
un givre d’étoiles sonore!
Je t’aime, Roi.
Il n ’y a plus que le délire e t l’extase. Il n ’y a plus que la ro u ­
g e u r des feux bas e t la c a n d e u r des h a u ts lys. M ain ten a n t

I l e n tre dans le parallélogram m e de feu. E t les p rem iers m ou­
vem ents de la danse ex ta tiq u e a llèg en t ses pieds comme si

la salutation séraphique surm o n te l’hym ne te rre s tre .

les A nges av aien t noué à ses chevilles des ta lo n n iè re s in v i­
sibles.

O doux miracle, doux miracle!
Les lys ! Les lys !

C H O R V S S E R A P H IC V S

L es engins de bois, de c u ir, de fe r e t de v e n t accom pagnent
la danse av ec u n e so rte de re sp ira tio n tita n iq u e . L es ju m eau x
e n to n n e n t le u r hym ne. L es fem m es e t les esclaves so n t e n ­
tra în é s d an s le v ertig e de la d o u le u r e t de l’allégresse. On
e n te n d to u jo u rs le nom adm irable invoqué p a r des voix h u ­
m aines et su rh u m ain es.

s u rg ir

l ’hym ne des sept e n fa n ts voués.

.

Salut, ô Lumière,
Lumière du Monde,
Croix large et profonde,
Très-haute Bannière,
Ham pe tutélaire
et V erge fleurie.

�L' ILLUSTRATION

20

TH E A T R A LE

Signe de victoire
et Palm e de gloire
et Arbre de vie!

force des fe u x bas. T ous ceux qui voient, to u s ceux qui
e n te n d e n t sont frap p és de stu p e u r e t de te rre u r. E t la tra n s ­
figuration s’accom plit. S ept S érap h in s, sep t L u m ières d e la
h ié ra rc h ie lum ineuse, su rg isse n t des gerbes et s’av an c e n t dans

LE SAINT

les entre-colonnem ents. Ils c h a n te n t: l ’im m ensité de leurs

J ’entends venir un autre chant.
J ’entends les sept luths éternels.
Les lys fo n t toute la lumière.
Ils fo n t toute la mélodie.
Vous les fauchez, et ils renaissent.
Vous les grisez, ils sont debout.
Ils ont la tig e im périssable.
Voyez, voyez ! Ils me regardent
comme des A nges couverts d’yeux
pour l’épouvante.

voix semble la p orte o u v e rte d u Ciel.

V o ici les sept Témoins de Dieu,
les Chefs de la M ilice ardenté.
Les fem m es, les esclaves, les m ag istrats, les soldats, les b o u r­
reau x , to u s ceux qui voient, to u s ceux qui e n te n d e n t, sont
tom bés, la face c o n tre les dalles. M ais les ju m e a u x sem blent
faire u n seul corps e t une seule c la rté avec les colonnes u n a ­
nim es qui s o u tie n n en t le p ortique du N ouveau Jo u r.

Tout le ciel chante !

Le ray o n n e m e n t des g ra n d e s gerbes p arad isiaq u es a v aincu la

E X P L IC IT
PRIM VM SAN CTI S E B A S T IA N I S V P P L IC IV M IN C R V E N T V M

LA SECONDE

MANSION

LA C H A M B R E

M A G IQ UE

LE S PERSO N N A G ES
L E S A IN T .

C Y R IA Q U E .
N A R C IS S E .

L A F I L L E M A L A D E D E S F IE V R E S .

B A S IL E .

L E S S E P T M A G IC IE N N E S :

L ’E U N U Q U E Z A C H L A S .
L ’IN T E N D A N T H E L C I T E .

P H O E N IS S E .
IL A H .

LES ESCLA V ES:

HASSU B.

D E B IR .

JA R D A N E .

M ENES.

ATREN ESTE.
PH ERO R A S.

PANTENE.
L U C IP O R .

H YALE.

CORDULE.
L ’A C O L Y T E P H L E G O N .

ALCE.
NABAB.

LE LECTEUR EUTROPE.

L E DECAN.

LE S CATECHUM ENES ADOLESCEN TS:

L E C O C H E R D U C IR Q U E .

L ’A F F R A N C H I G U D D E N E .

H ERM YLE.

L A T O U R B E D E S E S C L A V E S , D E S A F F R A N C H IS , D E S

GORGONE.

N EO PH Y TES, DES ZELA TEU RS.

ATH A N A SE.
LA V O IX D E LA V IE R G E E R IG O N E .
LES ZELA TEU RS:
THEODULE.

LA V O IX D E L A V IE R G E M A R IE .

O n aperçoit u n e v o û te en ellipse, d ’u n e m atière si polie q u ’elle

A d ro ite e t à gauche, percées d ans la courbe extrêm e de la

ren v o ie to u te s les im ages, à la façon d ’un m iro ir concave.

voûte qui retom be et s ’appuie s u r les dalles, d eu x issues

U ne p o rte rec ta n g u laire à deu x v a n ta u x , vaste comme le

basses, n oires d ’om bre, sem blent les bouches de deux longs

p o rtail d ’un tem ple, est ferm ée dans la paroi du fond. On y
m onte p a r sep t degrés p e in ts des co u leu rs p lan étaires, comme
les sept étages de N inive,

les sept en cein tes d ’E cbatane.

D eux

colosses e n tiè re m en t v êtus

idoles

solaires,

fem m es coiffées de m itres et habillées de robes tra în a n te s.

de

C hacune d ans la cavité de chaque cippe e n tre tie n t le feu

te n a n t

coloré de chaque planète. E t, comme elles se pen ch en t sur

d an s les d eu x m ains d eu x clefs sym étriques, su p p o rte n t le

les c reu sets occultes, le u rs visages se co lo re n t diversem ent

spires serp en tin es

deu x

c ouloirs dédaléens.
D es chaînes d ’or e n ch a în e n t à sept cippes tria n g u la ire s sept

ju s q u ’au x

pieds

onglés e t ailés,

lin teau m onolithe où est gravée u n e in scrip tio n chaldéenne.

e n tre le u rs tresses to rd u e s en cornes de bélier. L a m agi­

La face d u Soleil e t la face de la L u n e b rillen t su r les

cienne de S a tu rn e a le visage livide, presque n o ir; la m a ricien-

v an ta u x de bronze aux gonds énorm es.

�LE

M A R T YR E

DE

cienne de J u p ite r l’a rouge c la ir; la m agicienne de M ars,
rouge

som bre;

la m agicienne de

M ercure,

b leu ;

la m agi­

SAINT

SÉBASTIEN

21

Qui êtes-vous?
Il est debout s u r le septièm e degré, s’adossant au vantail du

cienne de V én u s, ch an g ean t ; la m agicienne de la L u n e,

Soleil qui semble p o rte r d ans son disque la tê te ju v én ile

a rg e n té ; la m agicienne du Soleil, to u t or. A le u rs pieds gisen t

pareille au chef d u B aptiste d ans le plat d ’o r suspendu.

des coffrets, des corbeilles, des u rn e s, des fioles, des coupes,
des tablettes. E t, penchées, elles é p ien t les fu sio n s sublim es,

LES M AGICIENNES

Qui es-tu? Qui es-tu?

à tra v e rs leu rs m asques p la n é taires qui to u r à to u r s’avivent
LE SAINT

et pâlissen t en d é g ra d an t p ar d ’indicibles nuances.
Comme la sirèn e qui souffle d an s la n acre de la conque to rd u e,
chacune c h an te p ro fo n d ém en t dans le charm e de la p ie rre
creuse.

V ous êtes
enchaînées à l ’œuvre des charmes,
m agiciennes.
E lles sont to u te s frém issan tes d ans la fixité de le u r vision,

PH Œ N ISS E

U n nouveau Signe est dans l ’espace.
Un royaume trouve son roi.
Le jour tremble. La nuit s’efface.
ILAH

0 Temps, ô Temps, sable fugace
et goutte d’eau pâle qui choit !
Un nouveau Signe est dans l’espace.
HASSUB

0 Rêve, entre la vie qui passe
et la mort qui dure, isthme étroit!
Le jour tremble. La nuit s ’efface.
JARDANE

Am e frêle dans la chair lasse,
ivre d’espoir, folle d ’effroi.
U n nouveau Signe est dans l’espace.
A TRENESTE

Il paraît. Qui est-ce qui lace
la sandale de son pied droit?
Le jour tremble. La nuit s’efface.
PHERORAS

I l monte. Son front est la place
de la lumière, qu’i l accroît.
Un nouveau Signe est dans l’espace.
HYALE

Les mers sont les bords de sa tasse,
l ’aube est une perle à son doigt.
Le jour tremble. La nuit s ’efface.
PH Œ N ISS E

D ans l’amour est toute la grâce.
Le sourire est la seule loi.
Un nouveau Signe est dans l ’espace.
Le jour tremble. La nuit s ’efface.
L 'om bre qui tom be de la v o û te e st éclairée p a r les sept figures
im m obiles des V oyantes, comme p a r sept lam pes m agiques.
Ici, soudain, éclate l’appel de Sébastien d an s l’obscurité
du dédale.
LE SA IN T

A moi, Guddène ! A moi, Phlégon !
J ’ai trouvé l’issue. Entends-tu
ma voix, Guddène? Les détours
sont douteux. N e t ’égare p as!
il s’élance. Il a l’aspect farouche du d e stru cteu r. U n m arteau
p esan t e st à son poing, le m a rte a u d u ta ille u r de p ierre, à
d eu x têtes d o n t l’u n e arm ée de pointes p o u r e n ta m er le
bloc. Comme il d écouvre la g ra n d e po rte, il m onte im p étu eu ­
sem ent les m arches de l’escalier.

La porte! La porte! J e vais
t’arracher de tes gonds scellés.
Il frappe avec son m a rte a u le v a n ta il re te n tissa n t. L es fem m es
aux chaînes, san s d é to u rn e r d u cippe le visage illum iné,
je tte nt un c ri d ’effroi.

comme des arb u stes fe u illu s q u ’un v e n t bas a g ite ra it sans
m ouvoir la fleur de la cime.
LES MAGICIENNES

N ous avons vu, nous avons vu
la grande image.
PH ERORAS

M ais nous ne pouvons pas encore
nous détourner, seigneur, si même
tu es un dieu.
LE SAINT

Qui êtes-vous?
HASSUB

Observe nos fa ces penchées.
N ous gardons les feu x des planètes.
V ois-tu les aspects des métaux
qu’elles engendrent aux couleurs
de nos faces?
L a re v e rb é ra tio n du feu sec re t d ans la cavité du cippe devient
de plus en plus fo rte, su iv an t le rythm e in c a n tato ire . U ne
an x iété

cro issan te

exalte

ou

ro m p t la

voix de

celle

q\ii

évoque les aspects de l ’avenir.

J e suis Hassub.
J e suis gardienne de Nabou,
que les L atins nomment Mercure.
N e suis-je pas bleue comme l’ombre
de l ’âme où la pensée repose
pareille à un éclair voilé,
comme l ’ombre où lente mûrit,
pareille au saphir solitaire,
la parole qui changera
le monde et vaincra le tombeau ?
M ais d ’où viens-tu? Quel dieu, quel maître
apprit à tes lèvres si jeunes
les blasphèmes im périssables?
Qui est contre toi? Tout l ’azur
rayonne. Lumière! Lumière!
Lumière ! Tu te tiens debout,
cambré comme l ’arc de tes lèvres
dans le sourire. Tu parais
hérissé de rayons. Tu portes
la couronne d’or et la palme.
A h, qui es-tu?
Le fe u s’é tein t, la figure s’é te in t comme les p ie rre ries de la
m itre. Sem blable à une larve m orne, la fem m e s’affaisse sur
la dalle, co n tre le cippe, d ans ses propres c h aîn es; e t elle
y reste accroupie, silencieuse, près des coffrets, des co r­
beilles, des urnes, des fioles, des coupes, des tablettes.
PH Œ N ISS E

J e suis Phœ nisse, la gardienne
de Dilbat qu’on nomme V énus
la déesse mère de Rome,
la fleu r de la vague fleurie,
volupté d ’hommes et de dieux.
Tu la dédaignes! Ses statue;

�22

L’ ILLUSTRATION

s’écroulent. Regarde, regarde
mon visage changeant! Mon cœur
malade ondoie dans la mer chaude
de Phénicie. L ’écume est comme
la bave des pleureuses lasses
de crier leur désir. J ’entends
des lam entations des fem m es
qui déchirent tous les nuages
du soir et du benjoin. J e vois
le bel A dolescent couché
sur le lit d’ébène. U ne fraîche
blessure est sur sa cuisse blême.
Les fem m es s’acharnent. D es roses
naissent du sang, des anémones
naissent des larmes. I l est mort,
le B ien-aim é!

ILAH

Elle re n v e rse la tê te en a rriè re , étein te. E lle s ’écroule comme
un m onceau de cen d res. E lle reste au pied du cippe, avec
ses chaînes, comme l’esclave m orte

de

fatig u e

qui

s’abat

au pied de la m eule sans q u itte r la sangle.
* PHERORAS

D e l’or! De l’or! J e vois de l ’or
qui resplendit, de l ’or qui tombe,
de l ’or qui couvre et qui éto u ffe;
des colliers, des anneaux, des torques,
sans nombre, sans nombre; des choses
étincelantes et pesantes
sans nombre, le poids du trésor,
le supplice du m étal jau n e;
car je suis Phéroras, gardienne
de Jupiter. Et l’Empereur
te regarde, vers toi s’incline,
halette. Tu as dans ton p oin g
sa victoire d’or. M ais tu sou ffres,
tu souffres. Sur toi le tonnerre
triom phal des buccins résonne.
Tu appelles ton dieu, tu nommes
un seul dieu devant tous les dieux.
Des hommes crient au sacrilège.
Orphée! Orphée!
Elle n ’a plus d&lt;e co u leu r.

T o u te blêm e, elle te n d

Tu ne meurs pas, tu ne meurs pas
de cette mort. Je sais m ieux voir.
J e vois jusqu’au plus obscur coin
des douze lieux. Je suis Ilah.
J e forge la lame de plomb.
Je suis gardienne de Saturne,
île la planète meurtrière.
Les crimes rougissent les pieds
vains du Tem ps qui fou le sans bruit
de gros caillots rouges et mous
comme tes anémones. Suis-je
livide, du menton au front,
comme la violette ou comme
la meurtrissure? Tu me troubles,
tu me troubles. Les profondeurs
tressaillent. D es ombres surgissent
pareilles aux feu illages morts
d’un arbre noir chassés de tombe
en tombe p ar le vent stérile.
Tu es resplendissant de plaies.
Tu es comme criblé d’étoiles.
A utour de to i des ailes battent.
Tu as la couronne et la palme.
Ah, qui es-tu?
O bscurcie, elle palpite encore s u r la dalle froide. P u is, elle
com pose en ro n d son long corps souple, comme le lé v rie r
qui s’e n d o rt après la chasse.
ATREN ESTE

ses bras

en ch aîn és; puis, elle sem ble se casser comme la tige du pavot
frappé p ar la v erg e. A te rre , elle in clin e la tête s u r ses
g en o u x soulevés.
JARDANE

A pollon ! A pollon ! On coupe
les cordes à la lyre, comme
une chevelure tendue.
On la tient par l ’une des cornes
d’ivoire, comme une victime,
pour la mutiler. On entend
des cris. Tu es im pie, tu es
im pie. Tu o ffen ses mon dieu.
J e suis Jardane, la gardienne
du grand lum inaire Samas,
nommé par les hommes Soleil,
P aian, L yre-d’or, A rc-d’argent.
La lyre heptacorde, figure
des sphères chantantes, est-elle
un gibet? Pourquoi étends-tu
les deux bras, joins-tu les deux pieds,
comme les esclaves en croix?
Tu pourrais encore être un dieu,
avoir ton tem ple. Pourquoi donc
veux-tu mourir?
la stèle fu n è b re . E lle s’y a cco u d e; elle appuie son

Que de fer ! Que de fer ! C’est Mars
qui l’engendre, nommé N ergal
outre mer. Je suis A treneste,
qui garde l ’astre destructeur.
J ’ai dans une gaine une épée
qui embaume des deux tranchants,
parce qu’elle a coupé les herbes
dans le jardin de Proserpine.
Et tout le reste est sang et rouille.
La nuit tombe. L ’arbre est sans fleur.
Et toute ton âme est sur toi
comme de la pourpre sans plis.
Pour quel amour, pour quel espoir,
pour quelle éternité meurs-tu?
Qui met son so u ffle entre ton cœur
et tes lèvres? Je vois des fers
aiguisés, des fers empennés.
Le premier te fra p p e au genou,
se fix e en trem blant dans le nœud
de l’os; mais le dernier te perce
d ’outre en outre la veine chaude
où le cou se jo in t à l’épaule...
Tu souris! Tout le ciel vivant
est suspendu comme un regard
entre la larme de V esper
et ce sourire.
D écolorée comme son charm e, elle vacille e t tom be s u r ses
g enoux.

P u is elle s’a ssied s u r ses ta lo n s e t d em eure, les

b ra s allongés s u r ses cuisses, comme inanim ée, sem blable à
ces vases fu n é ra ire s d o n t le couvercle e st une tê te divine.
HYALE

Elle s’a b an d o n n e s u r le cippe é te in t comme la p leu reu se sur
sans ray o n s su r ses p o ig n ets croisés.

TH É A T R A LE

fro n t

Ils dressent, ils dressent le corps
vivant sur leur autel de pierre
comme la statue sur le socle!
Il n ’a p lu s de sang, il est pur ;
car même les veines des dieux
charrient la rougeur du désir
plus salée que l ’eau de la mer.

�LE

MARTYRE

DE

SAIN T

Il n ’a plus de sang, il est pur.
I l est plus divin que le marbre,
p lu s doux que la perle sculptée,
plus pâle que toutes les choses
les plus pâles. J e suis H yale,
la gardienne du luminaire
exsangue que les m ortels nomment
Lune. Et à mes yeux sont connues
toutes les pâleurs de la Terre,
de la Mer, du Ciel, de l’H adès,
et des rêves,

ERIGONE

LE SAINT

Fantôm e, fantôm e de charmes,
je te conjure.
ERIGONE

L ’incantation de Setar
me force. Je suis prisonnière.
J ’a i volé parmi les étoiles
du Lion, portant mon épi
d ’or et mes larmes.

se re fro id it, b leu it, faiblit.

de tous les rêves
qui renaissent, de tous les rêves
évanouis...

LE SAINT

L a g a rd ie n n e de S in sem ble s’éco u ler le lo n g de la p ie rre
une

vague

hésite

nappe

d ’eau

encore

silencieuse

su r

sa

figure

e t lisse.

U ne

lu e u r

e n to u ré e

de

tresses

v iolettes, sem blable à la lu e u r des m éduses m arin es. E lle
re s te ain si effacée d a n s

23

Tu as les yeux noirs et la longue
chevelure du dieu cruel
qui pressa sur ma nuque rose
les trois grappes de la douleur,
l’une après l’autre.

L e n te m e n t, le n te m en t, d a n s le cippe cave, le m étal lu n a ire

comme

SÉBASTIEN

les plis de sa robe,

les paum es

Fantôm e, j ’abattrai la p orte;
et le R oi de gloire entrera.
A u secours, frères!
I l descend les degrés e t c o u rt v e rs l ’issue noire, en bra n d issa n t
le m arteau.

c re u se s com m e celles o ù l ’o n s’abreuve au x bo rd s d u L éth é.
L a voûte s’em plit de n u it s o u terra in e . L e J e u n e H om m e, e n v e ­
loppé de songes e t de so rts, e st encore d e b o u t co n tre la
porte de b ronze. E t, so u d ain , un c h a n t p u r se lève a u delà
du seuil in fran ch issab le.

pas, des voix. E t l’a ffranchi G uddène, l’acolyte P hlégon, le
gone,

A nxieux,

le

Jeu n e

HYALE

PH O EN ISSE

Elle est Erigone.
ATRENESTE

La V ierge

d ’idoles,

T héodule,

les poings de fe r qui fo n t saillie hors de la pierre.
GUDDENE

H om m e

Seigneur, seigneur, d ’autres idoles,
d ’autres idoles, en grand nombre,
découvertes dans la muraille
double! N ous avons renversé
les dieux d’airain, brisé les dieux
de marbre, brûlé ceux de bois,
arraché les plaques d’ivoire,
écrasé les couronnes d ’or,
souillé toutes les bandelettes.
Or il n ’y a plus une idole
chez Jule Andronique. Nous sommes
las, seigneur. N ous mourons de soif.
N ous avons tué tant de dieux,
tant de démons !
HERMYLE

à l’E pi d’or!
LE SAINT

Gardienne de la porte close,
créature d ’enchantement,
écoute-moi, fem me ou démon,
écoute ! Je veux que tu m’ouvres,
fem me ou démon.

A ucuns étaient beaux.
GORGONE

D es regards
sortaient de l’airain et du marbre.
ATHANASE

J ’ai vu couler du sang, des larmes.

ERIGONE

E nfant d’un mortel, qui es-tu?
Je te vois à travers l’airain
sonore. J e te vois. Tu es
beau dans ta fleur, comme le dieu
qui m ’aima, le dieu bondissant
porteur de thyrse.
LE SAINT

Entends-m oi! J e veux que tu m ’ouvres,
femme ou démon.

Cy

D es esclaves les suiv en t, s’a rrê te n t, h é sita n ts ; d ’a u tre s s u r­

tê te g rav e de som m eil e t l’in c lin e n t v e rs la m élodie. E lles

Elle est Erigone, la V ierge.

b rise u rs

v ie n n e n t, effrayés ou enivrés. O n plante les flam beaux dans

écrase sa jo u e c o n tre le v an tail. L es V oyantes soulèvent leu r
m u rm u re n t en rêve.

d ’a u tre s

fo n t irru p tio n dans l’om bre que les lu e u rs tro u b les agitent.

C ’est le c rista l doré d ’u n e voix v irg in ale, qui se courbe su r
ciel d ’ao û t.

A thanase,

riaque, N arcisse, Basile, arm és de m a rte a u x e t de m assues,

Je fauchais l’E p i de from ent,
oublieuse de l ’asphodèle;
mon âme, sous le ciel clément,
était la sœur de l’hirondelle;
mon ombre m’était presque une aile
que je traînais dans la moisson.
E t j ’étais la V ierge, fidèle
à mon ombre et à ma chanson.
un

Ic i les lu e u rs des flam beaux é clairen t l’issue. O n e n te n d des
le c te u r E u tro p e , les catéchum ènes adolescents H erm y le, G or­

ERIGONEIVM MELOS

l’âm e comme

A mon aide!
Où êtes-vous?

PHLEGON

C’était le vin, c’était le miel
des offrandes.
EUTROPE

Il ne fa u t pas
les regarder.
GUDDENE

Je détournais
les yeux, assenant les coups.

�L’ ILLU STR ATIO N

TH É Â T R A L E

des se rfs qui, de plus en plus épaisse, encom bre les issues.

LE SAINT

Il e st ja u n e e t o n c tu e u x comme la cire, m ince e t flexible,

V oyez la porte !

avec de b eaux yeux de lièvre a g ra n d is p ar le fa rd e t par

HERM YLE

l’angoisse.

Il y a des fem m es couchées
sur les dalles.

Donne la clef de cette porte.
Ouvre, toi-même.

ATHANASE

H ELCITE

Avec des mitres.
GORGONE

E lles ne remuent pas.
ATHANASE

Sont-elles
enchaînées ?
HERM YLE

D es magiciennes.
LE SAINT

Il fau t abattre cette porte.
GUDDENE

Elle est d’airain.
EUTROPE

Elle est massive.
PHLEGON

E lle a des gonds inébranlables.
BASILE

On ne distingue pas le joint
des deux vantaux.
NARCISSE

N i la serrure.
PH LEGON

Qui a la clef?

O seigneur, mon maître est mourant.
Il gém it dans sa couche. Il nomme
tou nom. I l t’appelle, il t’adjure,
seigneur. N ’avais-tu pas promis
de le guérir s’il te laissait
briser les im ages des dieux
dans ses m aisons, dans ses portiques,
dans ses jardins? Tu es venu
seul, à la tombée de la n u it;
et, plus tard, d’autres destructeurs
sont venus avec des marteaux
bien plus lourds. Tu as renversé
les statues, les autels. Tu as
chargé d’épouvante et de crime
la nuit. Nous sommes tous tremblants.
On voit des larves, on entend
des sanglots. Les esclaves hurlent
dans l’ergastule, ou se rebellent,
ou invoquent le changement.
Nous avons perdu tous nos dieux,
en vain. Mon maître, dans les nœuds
de la douleur, t’appelle, toi
qui as guéri l’aveugle, toi
qui as consolé la muette,
toi qui sur cette chair sou ffran te
as fa it pacte de délivrance
sans le rem plir!
LE SAINT

GUDDENE

Où est la clef?
EU TRO PE

Qu’on appelle Zachlas l’eunuque!
PHLEGON

Qu’on appelle H elcite !
GORGONE

Sait-on
ce qu’elle cache?
BASILE

Il est dans les nœuds de la fraude.
I l est tout noué de mensonges.
La Peur d ’un côté de sa couche
se tient, et la Ruse de l’autre.
Tu vois, tu vois. Il me cachait
les incantations, les charmes,
les sortilèges et les philtres,
et toutes ses m agiciennes
im pures, avec tous ses rites
im pies. Tu vois.
Il in d iq u e au S y rien les fem m es a b attu es près des cippes.

, Un labyrinthe.
THEODULE

Le laraire des dieux honteux.
CYRIAQUE

Un cellier, peut-être.

GUDDENE

N ous avons trouvé dans les niches,
derrière les statues, des livres
et des tablettes.
PH LEGON

NARCISSE

Un trésor.
GORGONE

Un tombeau.
ATHANASE

Des monstres.
HERM YLE

Un rêve.
EU TRO PE

V oilà le Syrien !
L E SAINT

H elcite !
O
nvo it ici l ’in te n d a n t de Ju le A n d ro n iq u e p e rc er la to u rb e

Un esclave nous a montré
tout à l’heure dans une chaise
du m aître, en levant une planche
d’ivoire, un amas de rouleaux
m agiques; puis des calcédoines
gravées d’im ages et des ch iffres;
puis, des m ains en argent, des têtes
d’argile crue...
LE SAINT

E t ces sept fem m es enchaînées?
Réponds, Helcite.
HELCITE

Seigneur, elles sont des captives
de Sidon qui seules possèdent

�LE

M ARTYRE

DE

le secret des teintes en pourpre,
réservées jadis aux grands prêtres
et aux voiles du Temple. Il fau t
qu’on les enchaîne.
LE SAINT

Homme, tu mens. Or, si ton maître
veut se délivrer de ses maux,
qu’il m anifeste ce qu’il cache.
Il me fau t détruire avant l’aube,
ici, toute œuvre des démons.
L a nuit est brève.
H ELCITE

Il y a des jardins, je pense,
des jardins suspendus avec
ces arbres odorants d ’où coule
ce baume qu’on nomme sarrau,
plus doux que tous les aromates.
E t personne autre n ’a jou i
de ces arbres, fors le seigneur.
Jam ais je n ’ai franchi ce seuil.
E t je ne sais. M ais toi, peut-être,
tu sais, Zachlas.
L ’E gyptien e st debout, enveloppé d ’un pagne bleu, un pied en
a v an t, les d e u x m ains b allan tes.
LE SAINT

Homme, tu mens.
ZACH LAS

N i moi non plus, je n’ai franchi
ce seuil. Je sais qu’il n’y a pas
de dieux, pas d’im ages divines,
m ais des m erveilles comme l ’orgue
hydraulique de l’empereur
N éron, rétabli par Eunoste.
Et, quand Jule était en E gypte,
un homme de P hylace vint
et dit qu’il voulait lui montrer
le monstre disparu qu’on nomme
H ippocentaure chez les Grecs,
embaumé dans du miel. J e doute
que cette m erveille ne soit
enferm ée là...
EU TR OPE

F rapp e-le donc, au nom du Christ,
frappe-le cet adorateur
du Chien et du B œ uf. F ra p p e fo rt !
Il ose se jouer de toi.
Qu’on le châtie!
Des affranch is de la fam ille s u rv ie n n e n t, l’u n ap rès l ’au tre,
essoufflés, effarés.
LES AFFRANCHIS

— O H elcite, H elcite! Zachlas!
— Comment ne revenez-vous pas?
— I l est à bout.
— Seigneur, seigneur,
il t’appelle. V iens le guérir.
Tu l’as promis.
— V iens l’arracher
aux a ffres de la mort !
— Son fils
V ital te supplie, te conjure.
— Comment pourrais-tu le trahir?
—- Tu as accompli la ruine.
Or accom plis donc la promesse.
Partout est l’horreur et l ’effroi.
On ne marche plus. Les statues

SAIN T

SÉBASTIEN

renversées encombrent les seuils.
Des bûchers brûlent. Les esclaves
se pressent, traînant leurs malades.
Les fem m es pleurent. Les enfants
crient. Tous les détours sont bouchés
par cette masse lamentable
que rien n ’arrête ni repousse.
Que feras-tu?
LE SAINT

Laissez qu’ils viennent. Le R oyaum e
des cieux est semblable au levain
que la plus humble de ces serves
cache dans trois muids de farine
jusqu’à ce que toute la masse
lève et fermente.
UN DES AFFRANCHIS

M ais que feras-tu de ton hôte,
ô destructeur?
LE SAINT

Que cet homme, ch ef de maison,
tire de son trésor des choses
nouvelles et ne cache pas
les anciennes. Le dieu nouveau
le guérira.
H ELCITE

Or il veut qu’on ouvre la porte
d’airain. Or il veut tout détruire.
A llez et portez le message
à V ital, qu’il vienne et résolve.
LES AFFRANCHIS

— Tu veux détruire le prodige
de Setar, la Chambre magique !
— On a dépensé des milliers
de sesterces, pour l’établir.
— Et de l’or, du cristal, du bronze,
des verreries, des pierreries,
sans nombre.
H ELCITE

Tais-toi ! Tais-toi !
LES AFFRANCHIS

C’est
le Zodiaque circulaire,
comme celui de Cléopâtre.
— Et l’ordonnance des planètes,
les cercles de la géniture,
les cycles des cieux.
— O seigneur
très saint, et comment pourrais-tu
la détruire, cette m erveille
des m erveilles?
— Elle simule
la lyre heptacorde d’Orphée.
— On peut tout prédire et connaître
par les tables des mouvements,
par les combinaisons des signes.
ZACHLAS

Taisez-vous ! Taisez-vous !
LES AFFRANCHIS

— Seigneur,
non, tu ne la détruiras pas !
— Elle contient les domiciles
planétaires et les trigones
et les décans, d’après les listes

�L’ ILLUSTRATION

26

de Démophile.

TH E A T R A LE

LES ESCLAVES

— Et le quadrant,
vital, avec les horoscopes
aphètes de Ptolém ée.
— Sois
juste ! Sois clément !
— On y trouve
le Thème du Monde et de Rome,
les domaines des Douze Signes,
et les Douze Sorts hermétiques.
— P arfo is l’incantation force
la F igu re zodiacale
à descendre, et la tient captive
dans l ’or, le cristal et l ’airain.
— La V ierge à l ’E p i d’or, la femme
couchée sur le cercle, la tête
eu avant, est bien ta patronne,
seigneur. Pourrais-tu la frap p er?
— Elle protège les Chrétiens.
—- Peut-être, elle est la sœur des A nges
révélateurs de l ’Avenir.
— D éjà tes Patriarches sont
,
dans le Zodiaque, tes A nges
dans les planètes.
— Sam ael
est l ’A nge de M ars; A nael,
l’A nge de V énus; Gabriel,
l ’A nge de la Lune.
— Setar
le Mage, le grand astrologue
théurge de la descendance
de Bérose, a fondé cette œuvre
dans la pierre et l ’airain. Comment,
comment pourras-tu la détruire,
seigneur ?
LE SAINT

J e détruirai cette œuvre
de démons. J e vaincrai la pierre
et l’airain. J ’abattrai la porte.
Et le R oi de gloire entrera.
UN DES A FFRANCHIS

Seigneur, trois M ages, cependant,
se trouvèrent à la naissance
du Christ. D ieu se servit d’un astre
pour les avertir. E t, afin
que le présage fû t compris,
ne dut-il pas observer toutes
les R ègles?
LE SAINT

L ’étoile des M ages
vint annoncer la royauté
nouvelle et la fin des démons.
L'A FFR A N CH I

E lle était un signe horoscope.
LE SAINT

Elle fut clouée p ar mon Dieu
au cœur vivant du Ciel, en gage
de la parole radieuse
parlée par la bouche de l'Oint.
Tu la sauras.
P a r to u s les d é to u rs d u dédale, à la double issue, se prolonge
la clam e u r d u tro u p eau . Des m alades p araissen t, au x b ra s de
le u rs p a re n ts, agités, illu m in és d ’espoir.

— A toi, nous venons tous à toi,
seigneur !
— N ous sommes tous à toi !
— N ous t ’avons attendu, berger!
Berger, nous sommes ton troupeau.
Garde-nous !
— N ous avons veillé
toute la nuit dans les ténèbres
pour attendre le changement.
— Plusieurs d ’entre nous ont marqué
l'heure d’attente avec les gouttes
les plus tristes de leurs ulcères.
— N ous avons crié, sangloté
vers toi, pour que tu nous rachètes
et nous délivres, vers toi, maître,
pour que tu nous guérisses et
nous consoles.
— S i nous pleurons,
serons-nous consolés ?
— Tu vois:
nous m oulons le blé; mais la force
nous broie, comme du blé mauvais,
entre deux pierres.
— N ous avons
saigné, nous aussi, sous les verges,
sous les lanières.
— S i les dieux
m archent sur les hommes, les hommes
marchent sur nous, avec l ’os dur
de leur talon.
— Jam ais un dieu
n ’a rien fa it pour nous soulager,
ni jam ais un homme. Celui
que tu annonces, homme et dieu,
que fera-t-il pour notre faim
et pour notre so if, pour nos cœurs
et pour nos poignets?
— A pprends-nous
le cri qui sera écouté,
seigneur !
— A pprends-nous la prière
qui sera exaucée !
— Tu as
descellé les yeux de la femme
d’A ttale. Or elle te regarde.
— Et tu as délié la langue
d’A lcé, la fem m e de Venuste
Or elle te loue.
— N ous voici,
seigneur. N e guéris pas le maître,
mais guéris les serfs.
— S i tu veux,
seigneur, tu peux.
LE SAINT

— Hom mes, m ’avez-vous vu toucher
de mes doigts les yeux de l’aveugle?
A i-je donc touché de mes doigts
les lèvres d ’A lcé? L ’une a vu,
l'autre a parlé; mais leur foi seule
les a guéries. V otre fo i seule
vous guérira.
LES ESCLAVES

Seigneur, nous voulons voir un signe
de toi !
— U n sign e!
— N ’est-il pas

�LE

M ARTYRE

DE

le Guérisseur, celui dont tu
nous apportes le tém oignage?
— N ’est-il pas le Consolateur?
E t ne viens-tu pas en son nom?
— Tu as renversé les statues
d ’A sclépios, de Télesphore,
d ’H ygie, dispersé les offran d es
votives, foulé les couronnes,
brisé les tables de prodiges.
E t tu veux nous laisser nos fièvres,
nos plaies, nos ulcères, nos veines
relâchées, nos os fléchis, tous
nos m aux et toutes nos sou ffran ces !
— Ton dieu n ’est-il pas plus puissant
que le petit dieu qui grelotte
sous son capuchon ?
— Moi, je suis
de Titane, et je suppliais
A lexanor.
— E t moi, je suis
M acédonien, et j ’o ffra is
à Darrhon mes vœux.
— M ais ton dieu
n’est-il pas le dieu des miracles ?
— Tu as renversé A pollon
qui tue et qui guérit. Le tien
ne tue jam ais, guérit toujours.
— Debir, Ménès, parlez, parlez,
vous qui cachez dans vos poitrines
les Ecritures roulées.
— Toi,
Pantène.
— Lucipor de Thrace,
et toi.
— Car on lit sous la lampe
mourante, jusqu’à l ’aube claire,
toutes ses guérisons.
— La femme
d’H ur, courbée comme la glaneuse
aux champs, qui n ’avait jam ais pu
se redresser.
— E t ce lépreux
surgi tout blanc dans le soleil,
quand Il venait de la M ontagne.
— E t ces hommes qui descendirent
par l’ouverture fa ite au toit
le paralytique étendu
sur le grabat.
— E t, aux pays
des Gadaréniens, les deux
démoniaques bondissant
des sépulcres.
— Et, quand déjà
les joueurs de flû te venaient
avec les pleureuses au deuil,
l ’en fant de Jaïre saisie
par la main, tirée du sommeil.
— E t, dans la contrée de Sidon,
l ’en fan t de la Cananéenne,
possédée de l ’E sprit impur.
— Et, sur la mer de Galilée,
cette m ultitude sans pieds,
sans mains, sans yeux, sans voix.
— Et l ’homme
qui amena le lunatique
fasciné par l ’eau et le feu,
disant : A ie p itié de mon fils.
— E t, aux portes de Jéricho,

SA IN T

SÉBASTIEN

le fils aveugle de Timée.
— E t dans la ville de Naïm,
le fils de la veuve porté
en terre, quand II s’approcha,
toucha le cercueil, et soudain
le mort se dressa.
— La main sèche
fu t saine.
— D ans la Samarie,
les dix lépreux ensemble furent
purifiés.
— L ’homme malade
depuis trente-huit ans, à la Porte
des Brebis, toujours en attente
sur la piscine, se leva
et s ’en alla.
— D ans la maison
du Pharisien, l’hydropique
fu t allégé de ses eaux tristes,
soudain.
— La fem me hémorroïsse,
exsangue depuis douze années,
n ’eut qu’à le suivre et à toucher
sa robe de lin.
— Souviens-toi!
Souviens-toi !
— Toujours au coucher
du soleil, près des sources, près
des citernes, sur les chemins,
sur les rivages, sur les places
publiques, on lui amenait
des tourbes de démoniaques
et d’infirm es. Il su ffisa it
qu’ils disent : A ie p itié de moi !
— Il crachait à terre, form ait
de la boue avec sa salive.
— Qu’il te souvienne de Lazare,
M énès, toi qui as lu !
— Lazare,
l ’homme de B éthanie!
— Seigneur,
et tu ne veux pas nous donner
des signes !
— M ais Thomas lui dit :
‹‹ Il y a une seule chose.
N ous voulons voir des morts couchés
au fond des tombeaux, que tu aies
ressuscités : et cela comme
signe. »
— L ’apôtre demandait
un sign e!
— Thomas lui disait :
« N ous voulons voir des ossements
qui se sont disjoints, comment ils
se réuniront l ’un à l ’autre,
en sorte qu’ils puissent parler. »
— Que répondit-Il?
— Quelle fut
sa réponse?
— « Thomas, » d it-I l,
« viens avec moi. Les os disjoints
se réunissant de nouveau,
je te les m ontrerai. V iens donc,
viens jusqu’à Béthanie, Didyme,
viens. J e te montrerai les yeux
de Lazare qui sont vidés
par la pourriture. D idym e,
viens avec moi. Les lèvres blêmes,

�L’ ILLU STRATIO N

déjà dissoutes sur les dents
de Lazare, tu les verras
remuer, tu les entendras
parler. V iens avec moi, Didyme,
jusqu’à B éthanie, si tu veux
voir et entendre. »
Sébastien

bo n d it,

dans

un

em p o rtem en t

soudain.

TH Ê A T R A LE

— Nous avons vu.
— N ous avons vu.
— Nous avons vu.
LE SAINT

Le

C opte

s’in te rro m p t; e t son te in t de cu iv re ja u n e semble se décolorer
sous les ch ev eu x n o irs e t frisés, ta n d is que sa lèv re ch arn u e
trem ble.
LE SAINT

Esclaves, esclaves, oui, cœurs
épaissis ! M énès, tu as lu,
tu as bien lu, avec tes yeux
ronds d’oiseau nocturne, oui, oui,
je te le dis en vérité,
tu as bien lu. « V ien s avec moi,
D idym e, » le M aître disait
« si tu cherches à voir des os
se rejoindre les uns aux autres,
se dresser, marcher vers la porte
du tombeau. Tu cherches des m ains
qui s ’étendent, qui se soulèvent.
V iens, je te m ontrerai les mains
de Lazare liées de leurs
bandelettes. Mon doux ami,
viens avec m oi; car je désire
ce que tu as pensé. Les sœurs
m’attendent. » Et ils s ’en allèrent.
Ils furen t devant le tombeau.
E t alors D idym e pleura.
Mais Jésus avait une voix
joyeuse comme une amertume
puissante de songe et de vie.
Saurez-vous jam ais, ô esclaves,
laquelle, de cette tristesse
et de cette allégresse, était
la plus amère? E t I l disait:
‹‹ D oux ami, ne t ’a fflig e pas.
Tu veux le signe. Ote la pierre,
et je fera i sortir celui
qui est mort. N e t ’a fflig e pas.
E nlève la pierre, D idym e.
R egarde bien, regarde bien
le mort comme il dort. V iens et vois
les ossem ents comme ils reposent.
R egarde bien celui qui dort,
comme il est composé. Regarde
chaque tache dans tous ses linges,
D idym e, avant que je ne jette
l ’app el qui le fera surgir.
A s-tu bien vu ? » Thomas voyait
à travers les pleurs et la honte.
Tel le nouveau-né dans ses langes,
tel le mort dans ses bandelettes.
E t toute la vie paraissait
blême. « Lazare, viens dehors! »
Le genou surgit le premier.

O m isérables, attachés
à la vie comme les tourteaux
des olives à la couronne
de la meule qu’ils souillent, comme
dans le cellier froid les limaces
à l’anse de l ’amphore qu’elles
engluent, pourquoi vous guérirais-je
si, étant confesseurs du Christ,
vous êtes les serfs de la peine,
vous êtes voués aux métaux,
aux bûchers, aux bêtes, aux pires
tourm ents? Croyez-vous que les crocs
léonins sauront reconnaître
les in firm ités de vos os?
J ’épie vos cœurs.
UN ESCLAVE

Pourquoi donc as-tu délié
la langue d ’A lcé la muette,
seigneur? pourquoi?
LE SAINT

P our qu’elle puisse confesser,
avec la parole mûrie
dans l ’a fflictio n du silence,
le dieu nouveau.
L'ESCLAVE

Pourquoi donc as-tu descellé
les yeu x de la fem me d ’A ttale,
seigneur ? pourquoi ?
LE SAINT

Pour qu’elle puisse regarder
le bourreau bien en face et voir
sur la nativité de l’âme
l ’éclat du sang.
L'ESCLAVE

Tu nous enseignes à sou ffrir
et à mourir.
LE SAINT

A renaître.
L'ESCLAVE

Où renaîtrons-nous?
LE SAINT

D ans le Royaume.
l ’e s c l a v e

Et où est-il,
le royaume?
LE s a i n t

Il est hors du monde.
l ’L'ESCLAVE

M ontre-le-nous.
LE SAINT

L a voix semble re n d re p ré sen t le prodige d an s l’om bre chaude

Et votre foi ?

d 'h a le in e s. L a to u rb e des su p p lia n t tressaille, saisie de te rre u r.

Et toute la vie était comme
toute la mort.
L a to u rb e

L ’ESCLAVE

D onne-nous un signe visible.

frisso n n e e t recule, d e v an t la vision blanche du

R essu scité d an s son linceul.
LES ESCLAVES

— Seigneur, seigneur, tu nous effra ies !

LE SAINT

Le sourire.
L'ESCLAVE

M ais quel sourire ?

�LE

M ARTYRE

DE

LE SAINT

H ier, dans le prétoire, un serf
comme toi, Cloanthe, pleurait
sans bruit, sous les ongles de fer.
Ou lui dit : « Tu pleures, Cloanthe. »
Il répond: « Je ne pleure pas
sur ma vie: mais mon corps est boue,
et il en suinte des gouttes. »
Quelqu’un n ’a pas pleuré; c’est peu,
il n’a pas répondu ; c’est peu,
il n ’a pas remué; c’est peu,
il a souri : des yeux, des lèvres,
du front, de toute l’âme libre,
de toute sa félicité
im mortelle, a souri, souri
vers les cieux qui divinem ent
furent pâles de ce sourire
humain, comme d’une aube neuve,
tout pâles de cette douleur
souriante comme d ’un jour
surgi de plus loin que la Mer,
d’une profondeur plus profonde
que l ’Orient !
Sa parole est comme le b ra n d o n qui allum e les chaum es, qu an d
le vent souffle.
ALCE

— Seigneur, seigneur, nous sourirons
quand il faudra mourir.
CORDULE

Seigneur,
comme je te vois, que je voie
face à face le D ieu vivant !
LES ESCLAVES, LES B RISEU R S D 'IDOLES, LES ZELATEURS,
LES CATHECHUMENES

— Guerrier, nous sommes tous à toi,
pour ta guerre !
— Prends-nous, et sains
et malades, avec nos forces
et nos plaies.
— Que nous soyons
les dalles du chemin de gloire !
— A l’aube nous ne connaîtrons
plus nos visages.
— Connais-tu
nos cœurs profonds?
— Sébastien,
archer du Christ, ô le plus beau
entre les enfants des mortels,
perce nos cœurs de ton regard.
V oici. N ous t ’ouvrons nos poitrines
m eurtries par la sangle des meules.
— La mort est vie. Que nous soyons
moulus comme from ent de Dieu,
pressés dans le pressoir de l’Oint !
— Que nous soyons les affran ch is
du Christ.
— Que nous p uissions Le voir
face à face !
— Ah, c’est trop attendre!
— N ous ne pleurons que dans l ’attente.
M ais nous rirons quand il faudra
combattre.
— A brège pour nous l ’heure
du saint combat !
— C’est trop attendre.
— M ais I l est terrible !
— I l n ’habite

SAINT

SÉBASTIEN

29

que les cœurs qu’i l déchire.
— Toute
votre chair immonde est en faute
devant Lui qui porte l’annonce
des béatitudes célestes.
— I l a d it: « J e suis doux. Mon jou g
est doux, mon fardeau est léger. »
— Seigneur, puisque tu as brisé
tous les dieux de sang et de fange,
dresse devant nous Son image,
pour que nous puissions L ’adorer!
— E st-Il beau? plus beau qu’A p ollon ?
— I l apparaissait aux disciples.
T’est-I l apparu ?
— Parle ! Parle !
— Réponds, seigneur !
Le J e u n e H om m e est assis su r la plus hau te m arche de l’escalier
sep tén aire qui m onte à la porte. U ne m ortelle angoisse é tre in t
son âme, étouffe sa voix.
LE SAINT

Sa face est cachée, tout Son corps
est voilé.
LES MEMES

— Tu trembles, seigneur.
— N ’oses-tu p as Le découvrir?
— N ’as-tu pas l ’im a g e cachée
dans ta poitrine?
— Ecoute, écoute,
seigneur : par la pierre brisée,
par l ’airain tordu, par le bois
fendu, par ton im pitoyable
marteau, par ton bras destructeur,
par le fer, par le feu, par cette
nuit de vengeance, je t ’adjure.
Il n’y a plus un dieu debout,
devant nous. D resse devant nous
Son im age, que nous puissions
Le connaître, que nous puissions
L ’adorer, et que nous puissions
Lui dire aussi : « F ils de D avid,
ô Jésus, aie pitié de nous! »
LE SAINT

Il n ’a plus de corps. Il n ’a plus
de sang. n a donné Son corps
et Son sang pour les créatures.
L es plus proches so u fflen t su r l’angoisse le u r som bre a rd e u r.
L e s voix son t c o n te n u es m ais frém issan tes. I l sem ble que
le v e n t o rie n ta l des a p p aritio n s courbe les tê te s des n é o ­
phytes, d ans cette om bre qui est sem blable à l’om bre des
a ré n a ire s e t des catacom bes. Q u elq u ’u n des plus je u n e s, p a r­
fois, se re to u rn e avec u n su rsa u t de fray e u r, comme Jea n
su r la route d ’E m m aüs.
LES MEMES

Comment donc e st-il apparu
aux disciples avec Son corps
et Son sang?
— Il vint et se tint
au milieu d’eu x; Il leur montra
Ses mains et Son côté.
— Ils virent
les meurtrissures.
— Il so u ffla
sur eux.
— Ils dirent à Thomas:
« N ous L ’avons vu. »
— Didym e alors

�30

L’ ILLUSTRATION

répondit: « S i je ne mets pas
le doigt dans la marque des clous
et si je ne mets pas la main
dans Son côté... »
— Jésus revint
alors et d it: « M ets donc ton doigt
ici, D idym e. M ets ta main
dans mon côté. »
— Seigneur, seigneur,
ah, pourquoi veux-tu nous cacher
S a figure?
— Il dit : « Touchez-moi.
Un E sprit n ’a ni chair ni os,
comme vous voyez que j ’ai. »
— Parle,
seigneur, réponds. Quel est ton trouble?
— N ’est-ce pas vrai qu’i l demanda
quelque chose à m anger?
— Il prit
le pain, le rompit. Il eut d ’eux
un morceau de poisson grillé.
E t I l le prit et le mangea
devant eux.
— N ’est-il pas vivant?
Il est vivant. Tu l ’as bien dit.
— Il entra chez les Onze, quand
la porte était ferm ée. Seigneur,
dis, ne pourrait-Il pas entrer
par cette porte?

TH Ë A T R A LE

qu’on écrase sous le talon.
H élas ! H élas !
L ’émoi s e rre la gorge des néophytes. I ls se re g a rd e n t e n tre
eux, ép erd u s.
LES MEMES

— E st-ce vrai !
— Seigneur, est-ce vrai!
— Est-ce donc vrai que Son aspect
effra ie et repousse, qu’i l est
hideux à cause de nos crimes
et de nos m aux?
— Est-ce donc vrai
qu’i l est sans beauté?
— La parole
du Prophète s’est accom plie:
« Il s ’élèvera devant Lui
comme le rejeton qui sort
de la terre sèche. » Est-ce vrai?
« Il est sans beauté, sans éclat.
N ous L ’avons vu sous le m épris,
plus vil que le dernier des hommes :
Hom me de douleurs, de langueurs,
expert en sou ffran ces: V isage
caché... »
— Tu pleures!
— Est-ce vrai?
« Comme une brebis qui ne bêle
p as devant celui qui la tond,
Il n ’a pas desserré la bouche
dans Sa douleur. »
— M ais n ’est-Il pas
redevenu Rayon de gloire
comme I l était sur la montagne
avec M oïse, avec E lie
et les torrents?
— N ’était-I l pas
blanc et vermeil, beau entre mille,
lorsque la divine M arie
Le nourrissait?

Des re g a rd s se lè v e n t com m e si les pau p ières é ta ien t re n v e r­
sées p a r les b a tte m en ts de l’a tte n te.
LE SAINT

J e mourrai, demain je mourrai.
Je Le verrai. S i vous voulez
Le voir...
LES MEMES

— H élas, , seigneur, hélas,
tu nous abuses ! N e vois-tu
pas nos coeurs?
—C omment pourrais-tu
L ’aimer de cet amour? Comment
pourrais-tu ferm er les yeux, être
si blême, et dans toutes tes veines
trembler d ’un tel amour, si tu
n ’avais jam ais connu S a face?
Car tu trembles.
T el le je t de la veine coupée, ou le d éb o rd em en t des p leurs,
tel l’éclat de l'an g o isse in so u ten ab le.
L E SAINT

J e tremble parce qu’en mon âme
je porte le poids de l ’opprobre.
Ils L’ont frap p é à coups de poings,
ils L ’ont tout meurtri de sou fflets,
ils ont craché sur L ui. Sa face
est défigurée. Sur Ses joues
coulent les crachats et le sang.
Sa bouche est livide et gonflée.
Ses dents sont toutes ébranlées.
Et Ses paupières, et Ses yeux,
hélas, hélas!
Il e st su ffo q u é p ar les sanglots. I l c o u v re de ses paum es sa
pâleu r d ’agonie.

.

Il est pire que le lépreux,
Il est pire que le rebut
du peuple, que le ver de terre

C ordule, A lcé, d ’a u tre s fem m es, s’élancent.

— Je te supplie,
Seigneur. M ontre-nous la figure
de la V ierge céleste!
L es

V oyantes

tre s sa ille n t au

pied

des

cippes

trian g u la ire s.

Q uelques-unes se d re s se n t e t p rê te n t l ’oreille comme si la
m élodie d ’E rig o n e tra v e rs a it de nouveau les silences de leu rs
songes.

— Dis,
dis: n ’est-elle pas la couleur
du Printem ps?
— N ’est-elle pas mère
de toutes choses in effab les?
— N e vient-elle pas sur la route
des planètes, dom ptant d ’un pied
léger les constellations
funestes, comme une poussière
dorée ?
— Quelles sont les offrandes
qu’elle aime?
— Seigneur, si tu dresses
ses im ages, elles seront
toujours fleuries.
— O fem m es, femmes,
comme l’A utre est née de l’écume,
elle est née de la douleur.
— Vierge,
elle n ’avait que sang et larmes.

�LE

M ARTYRE

DE

Et, vierge, n'ayant pas de lait,
elle ne donna que la fleur
de son âme.
— Le F ils a dit
de la M ère: « Celui qui t ’aime
aim e la V ie. »
— Et I l a d it:
« Salut, mon vêtem ent de gloire
dont je suis vêtu venant
dans le monde. »
— Or il est écrit
au Livre : « Chacun Le verra
portant la chair qu'Il a reçue
de Marie la V ierge sans tache. »
— A h, qu’im porte qu’i l soit m eurtri?
Qu’im porte qu’i l soit tout sanglant
et souillé? Combien doit-Il être
beau toutefois, seigneur, si tu
L ’aimes d’un tel amour !
U n esclave de la M ésopotam ie s’approche, les sandales de sp a r
te rie dép assan t à peine sa lo ngue tu n iq u e v iolette, E t il parle
bas, d an s sa b arb e exacte qui a d h ère à sa lèvre comme les
tu y a u x d ’u n e sy rin x d ’ébène.

— Seigneur,
j e suis d e la terre nourrie
par les deux F leuves. A Edesse,
je le sais, on pouvait encore
voir la statue que les légats
d’A bgar rapportèrent au roi.
— Tu l’as vue, N adab!
— Elle était
enfouie dans l ’herbe sauvage,
parmi les décombres.
— Nadab,
tu l’as vue !
— Sa figure était
polie par les ans et les eaux,
semblable aux galets de la mer.
U n catéchum ène, co ch er du C irque, au x b raies b ig arrées, s’ap ­
proche e t parle bas.

— Seigneur, je le sais. Une femme
de Galaad, nommée Safan,
vendeuse de baumes, a dit
avoir vu de ses yeux l’empreinte
de la F ace au milieu du linge
dont se servit l’H ém orroïsse
quand elle essuya la sueur
et le sang de Jésus montant
au Calvaire.
U n décan aveugle, chauve et débile, s’approche et parle bas.

— Sébastien,
tu peux me croire. J e suis sa u f
pour glorifier le Christ roi
et ses M artyrs. J e me trouvais
dans l ’arénaire de la V oie
A ppienn e, quand on boucha
le souterrain avec des pierres
et du sable. Les enterrés
vivants purent voir deux im ages
d’or que l ’A colyte porteur
des saintes espèces disait
avoir reçu du m artyr grec
H adrias. M ais je suis aveugle.
L ’une représentait Jésu s;
et l ’autre, Orphée...
Ici, à l’une des issues, la to u rb e s’agite. D es cris éclaten t. O n

SAIN T

SÉBASTIEN

31 —

v o it u n m ouvem ent d ’hom m es qui ch erch e n t à. e n tra în e r une
c ré a tu re farouche.
b rûlés de larm es.

L ’angoissé

bondit et regarde, les yeux

— Sébastien,
Sébastien, elle est ici,
elle est ici, je te l’amène,
la fille malade des fièvres !
Des zélateurs accourent, des fem m es s’élancent

— Qui est-elle?
— M agdalâwit !
— Mariamme !
— On ne connaît pas
son nom véritable.
— Elle change
toujours.
— On l’appelle la Reine
malade des fièvres.
— O R eine!
-— D escends-tu des rois d ’Id u m ée?
— Elle descend de cet Hérode
qui vint à Rome avec la fille
d’Aristobule.
— E lle descend
d ’A thronge, de ce roi berger
qui par le légat de Syrie
fu t mis en croix avec deux mille
rebelles.
— Sébastien, c ’est
elle qui trem pa le suaire
dans le sang de ta main percée
par la corne de l’arc, le jour
de ta gloire !
— Elle se débat.
E lle veut s ’échapper.
— Répète
au seigneur ce que tu as dit !
— E lle l’a dit. J ’ai entendu.
— Ah, sauvage, sauvage ! A s-tu
des g riffes?
— Seigneur, la voilà,
la Reine malade des fièvres!
I ls poussent d e v an t eux une c ré a tu re inconnue qui, se déga­
geant, s’a rrê te au m ilieu d u cercle tu m u ltu eu x . E lle y d e ­
m eu re, ployée comme u n e flamme basse sous la rafale. De
sa voix sourde, elle sem ble encore résister.
LA FIL L E MALADE DES FIEV RES

J e ne veux pas être guérie.
E lle est couverte d ’une robe de po u rp re flétrie comme une botte
de pavots coupés. E lle p orte une bandelette de pourpre a u ­
to u r de sa crin iè re noire e t bleue.
BASILE

D is la chose! D is cette chose!
PH L EG O N

M ais elle est folle.
ATHANASF.

On croit qu’elle est
une Larve.
LE SAINT

Parle, ma sœur.
E lle m et une paum e co n tre ses lèvres po u r les em pêcher de
trem bler.
BASILE .

Seigneur, elle a dit : « J e possède,
moi, le linceul du Christ. »

�32

L’ ILLUSTRATION

LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

— N on, non,
je ne l ’ai pas dit. C’est un rêve.
J ’ai dit : « Il n ’y a point de p aix. »

TH E A T R A LE

de pain dans des herbes amères,
mais sans le porter à sa bouche
qui gardait le goût de la mort...
Ic i S ébastien se rapproche d ’elle e t la re g a rd e de près. I l
p a rle bas, comme s’il c ra ig n a it de la réveiller.

L E SAINT

Sœur, je connais ta voix. Où l’ai-je
entendue ?
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Je suis une voix,
seigneur; et m on cri se leva
avant le jour pour t’annoncer.
« A rcher de la vie, je bénis
ton œil, ta main, ton arc, tes traits. »
Ce fu t mon cri. Et je t ’apporte,
dans un cristal d ’azur, un baume
de Galaad.
L E SAINT

Quel baume, sœ ur?
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

U n doux baume de Galaad.
Or quelqu’un va dire : « Pourquoi
ne pas avoir vendu ce baume?
Il vaut trois cents deniers. »
L E SAINT

Ma sœur,
tu es malade.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Chaque jour
mes tem pes sont prises par une
fièvre nouvelle. Est-ce une honte,
si ma vie brûle pour l’amour
de l’Amour ?
L E SAINT

Tes yeux sont fardés,
tes ongles sont peints.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Ah, seigneur,
j ’effacerai, j ’effacerai
tout cela. M ais ne fu t-il pas
un A nge, A zaël, qui montra
l ’antim oine et le fard pour teindre
les p aupières? L ’un de ces A nges
qui choisirent des filles d ’hommes
et se souillèrent avec elles...
Et il n ’v aura plus de paix
ni plus de pardon pour des veines
qui charrient un sang si mêlé.
E t j ’ai entendu les reproches.
E t j ’ai vécu dans mon sommeil
ce que je dis avec ma langue
de chair. J ’ai vu les sept planètes
enchaînées, les astres qui ont
transgressé le commandement
de la Lumière à leur lever...
Cela me revient de très loin.
J ’effacerai, j ’effacerai
par mes pleurs le fard de mes yeux.
Ic i elle s’a rrê te e t sem ble se figer. P u is, d ’u n acc e n t si étra n g e
que to u s les cœ u rs en tre m b le n t, elle p rononce les paroles qui
fo n t p ré sen te sa vision.

Il était couché sur le lit
bas, du côté de la fenêtre.
Les ombres croisées du grillage
tombaient sur Sa robe rayée.
Lazare trem pait un morceau

LE SAINT

U n E sprit l ’habite. U n E sprit
en elle parle. On sent partir
d’elle la chaleur de sa fièvre
comme une vertu. Qu’on l’écoute
en silence.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Il était dans l’ombre
de la mort, déjà solitaire.
B ien qu’il y eût quelques doux fruits.
Il flairait l ’odeur de la terre
et le remugle de la nuit
dans la chevelure trop sombre
de Lazare. Et j ’étais sans voix;
car j ’avais découvert la croix
que sur Son fron t la ride droite
fa isa it avec les deux sourcils.
Et mes yeux s ’étaient obscurcis
dans le fard des p au p ières. Moite
j ’étais et froide, dans ma fièvre,
tour à tour comme dans l ’écume
et dans la cendre. Entre mes lèvres
blêmes j ’avais Son amertume
et ma soif. Et, bien que mon sang
dans mes tem pes et dans ma gorge
fû t comme un tonnerre incessant,
j ’entendais le bruit de la meule
en moi-même, comme si seule
mon âme vive, et non cette orge,
était broyée par le granit.
« J e n ’entends p lus cette hirondelle,
Marthe, qui avait fa it son nid
dans la chambre haute. » Ombre d’ailes,
ombre d ’ailes sur Ses mains pures!
J e respirai les fleu rs futures
dans Sa voix. Mais I l regardait
toujours Lazare, Il regardait
toujours l’homme vivant et mort,
cet œil morne sous la paupière
jaune. Comme devant la pierre,
soudain « Lazare, viens dehors! »
Il cria de nouveau, tout pâle,
devant la face sépulcrale
courbée sur le triste repas.
Lazare ne répondit pas,
mais se retourna dans sa place.
Et ils pleurèrent, face à face.
T ous à l’e n to u r palp iten t, a tte n tifs au souffle de l’in sp iré e . L a
voix de Sébastien trem ble, d a n s la p ro fo n d e u r des croyances.
L E SAINT

O fiévreuse, où les as-tu vues,
ces choses? Elles ne sont pas
dans le Livre. Avec quel E sprit
as-tu comm unié? Qui t ’a
donné l’âme qui t ’illum ine
à travers ta faiblesse? Es-tu
revenue du sommeil des siècles
morts, dans ton aspect de sibylle
tournée vers ce qui ne peut pas
mourir ?

�LE

M ARTYRE

DE

LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

O S ain t, regarde-moi
bien, regarde-m oi de plus près,
comme on tend les m ains pour atteindre.
J e suis le but qui est fra p p é
et je suis le Irait qui le frappe.
Je sais des choses. J ’ai ap p ris
des m ystères. E t je connais
ma faiblesse. Ils trem blaient d’effroi.
E t I l leur dit : « N e craignez rien,
c’est moi. N ’avez-vous p as connu
votre faiblesse, m aintenant? »
A Simon Pierre, Il apparut
sous l’aspect de la flam m e; et Pierre
s’e n fu it A Jean I l se m ontra
sous la form e du cristal blanc,
car Jean était vierge. A P hilippe,
sous l ’aspect de la m er; à Jacques,
sous l ’aspect d’une épée tranchante;
a N athanael, sous l ’aspect
d ’une colombe. Sous la form e
d’un bœuf, à Thom as; à M atthieu,
d’un en fant candide; à Thaddée,
d’un ép i plein. A Jacques fils
d ’A lphée, sous l’aspect de l ’éclair.
Hom mes, ne demandiez-vous pas
Ses im ages?
E lle s’avan ce trè s len tem en t, les d eu x poignets croisés su r sa
p o itrin e. S éb astien p arle bas à son affran ch i p unique.
L E SAINT

Guddène, apporte
une torche pour éclairer
sa face.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

E t cet arbre qu’on prit
pour crucifier le Sauveur,
d’où vin t-il? U n aigle, un grand aigle
le déracina du jardin
sis à l’orée de l ’Orient,
que vit H énoch fils de Jared.
Très haut il m onta, de très haut
le jeta dans Jérusalem.
E t par cet arbre...
G uddène a a rra c h é l’un des flam beaux p lan tés d an s les poings
de la m u ra ille ; et, se rap p ro ch an t, il incline to u t à coup la
flamme su r le fro n t de l’in sp iré e , qui tre ssa u te d ’une fray e u r
subite.

A h, tu reviens,
Arédrôs, Arédrôs, avec
ton brandon terrible! Pourquoi
reviens-tu ? N e m’as-tu donc pas
assez profondém ent bridé
la poitrine, jusqu’au sommet
du coeur? N ’as-tu pas fa it la place
assez profonde pour la sainte
relique?
Sous la ro u g eu r de la flamme, elle recule ép erd u m en t, les b ra s
c ro is é s , de to u te sa force co n tre sa gorge. M ais l’A rc h e r, la
saisissant p a r les poignets, d é fa it la c ro ix de c h a ir et d ’os.
LE SAINT

O possédée, quel nom
invoques-tu? Quelle est, quelle est
ta terreur? Je veux que tu parles;
je veux, je veux que tu me livres
ton secret.
Il la secoue et l’e n tra în e , avec u n e sauvage véhém ence, se
c o u rb an t su r la face convulsée q u ’éclaire la to rch e a rd e n te

SAIN T

SÉBASTIEN

33

au poing de l’affranchi punique. T o u te la tou rbe, anxieuse
e t iv re de m ystère, est te n d u e v e rs la lu tte sacrée.
LA FIL L E MALADE DES FIEV RES

Ah, laisse-m oi! Lâche
mes poignets ! N e sépare pas
mes bras de ma gorge! C'est toi,
je le savais, c’est toi, c’est toi
l’A nge exilé. Tu me retrouves.
LE SAINT

Que caches-tu dans ta poitrine?
LA F IL L E MALADE DES FIEV RES

Non, tu ne vas pas ressaisir
ce que tu as scellé. J e sens
le clou à travers ta main gauche.
Ce n ’est pas ton heure, Arédrôs.
L E SAINT

J e ne suis pas l’A n ge exilé.
Regarde-moi. J e suis l ’Archer
de D ieu. Et le Seigneur m ’inspire.
Ce que tu me caches, c’est Lui
qui me l ’envoie. S i tu résistes,
il fa u t que je te force.
LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

Il fau t
que tu me tues, que tu me cloues
contre l ’arbre, que tu m’arraches
le cœur avec la chose sainte.
U n e angoisse soudaine rom pt les coudes au ravisseur. Il des­
serre la prise. L ’inconnue croise de nouveau l e s poignets
m e u rtris.
L E SAINT

O Christ Seigneur, serait-il vrai ?
O Seigneur D ieu, serait-il vrai?
M on âme défaille, mes os
se disjoignent, mes yeux se voilent.
Jésus, la force m’abandonne.
A mon aide !
L a femme est im m obile, la tê te renversée en a rriè re , le feu de
son âm e e n tre ses dents. D e nouveau, il la saisit.

A h, tu es brûlante
comme le fer rougi. D is-m oi,
créature de D ieu, dis-moi :
serait-il vrai ce que ces hommes
ont cru entendre de ta bouche
en feu ?
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Toute ma honte, toute
ma honte se transfigura,
blanche, en un miracle d’amour.
LE SAINT

R éponds! Tu l’as sur toi? R éponds!
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Car ma bouche avait retrouvé
l ’éponge aride mais encore
toute amère de myrrhe; et cette
éponge était encore au bout
du roseau qui avait frap p é
la tête sainte.
LE SAINT

Tu cherchais
au pied de la Croix...
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

J ’étais seule,

�34

L’ ILLUSTRATION

j ’étais seule. Ils étaient partis,
tous. Pierre l’avait renié.
Jacques d’A lp hée s’était caché
dans la ravine du Cédron ;
P h ilip p e et Matthieu, dans la ville,
pour sortir la nuit en secret ;
Barthélem i, avec R akub
le fils de sa sœur, et Didym e
s’étaient éloignés sur un char.
A ndré avait fu i par la porte
du Fum ier... J ’étais revenue,
seule. J ’avais laissé mourante,
près du suaire, Bérénice
la femme guérie de la source
de sang...

Or les lins gisaient sur le sable.
Et l’A n ge dit : « J e te salue,
ô Pleureuse. Tu es élue,
car ta source est inépuisable.
Pour garder ce qui de Lui reste
ici, tu es élue. J ’atteste
le D ieu qui m’exile et me lie
dans tous les liens de la terre
pour tous les âges, » Sa fo lie
le tachait comme une panthère
aux taches de feu. « M ais n’espère
p as de pitié. » Contre la roche
funèbre j ’étais accroupie,
sans parole. « Il fau t que j ’expie
tes larm es! » Il était tout proche.
Et le brandon des incendies
flam boyait très haut dans son poing.
I l m’atterra. « J ’atteste l’Oint
que tu es impure. » Raidie
de tous mes os, de tous mes nerfs,
j ’attendais et mon châtiment
et ma gloire. Ses doigts de fer
découvrirent alors ma gorge
drue, comme les doigts d’un amant
qui veut, d’un bourreau qui égorge.
Et j ’attendais. « O fille d ’homme »,
il cria « je te m ortifie,
te p u rifie, te glorifie,
avec le brandon de Sodome. »
Et le Déchu, qui p ar la fau te
connaissait la douceur des seins
pâles, me marqua de son sein g
brûlant ma chair jusques aux côtes.

L E SAINT

Le linceul, le linceul !
Tu vis Joseph d ’Arim athie
et Nicodème envelopper
le Corps...
LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

C’était du lin d’E gyp te
léger comme du bysse.
LE SAINT

Ici,
dans ta poitrine, tu le caches!
LA FILLE MALADE DES FIEV RES

Laisse-moi, laisse-m oi, si tu
n’es pas l’A nge !
LE SAINT

Frères, mes frères,
je le vois à travers la pourpre
resplendir.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

M ais quelles mains d’homme
pourraient y toucher?
LE SAINT

Seigneur Dieu !
envahi p a r la te rre u r sacrée, il lâche p o u r la secon de fois les
poignets de la C réature p an telan te. Il trem ble dans to u t son
corps et vacille, d ev an t

la c e rtitu d e

redoutable.

Effrayée,

en iv ré e, la to u rb e couve de to u s ses yeux l’é tran g e larve de
pourpre qui ren ferm e la révélation. A u pied des cippes, les
gardiennes des feu x

é te in ts é co u ten t, se tra în a n t

genoux, de to u te la lo n g u eu r des chaînes.

Et tu le portes sur ta chair
moite de fièvre!
LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

Je ne suis qu’une plaie divine.
Et Galaad n ’a pas de baume
pour moi qui L ’oignis. Ma poitrine
est au Seigneur, comme ta paume.
J ’étais près du sépulcre cave.
Le V igilan t vint dans la nuit.
C’était l’un des A n ges esclaves.
Je ne trem blais pas devant lui.
Je n’étanchais pas mes pleurs. Toutes
les eaux du monde étaient amères
de moi. La vie sem blait dissoute
dans les fleuves de mes paupières.
Les étoiles des cieux trem blants
venaient s ’éteindre à ma figure.
Ma douleur était la ceinture
du monde, comme l ’Océan.

TH E A T R A LE

su r les

J e ne criai ni ne mordis.
Quand le feu toucha le sommet
de mon cœur, seul mon cœur bondit
vers le feu. Muette, immobile,
respirant l ’horrible fum et,
j ’attendais. E t il d it: « Jubile;
car la chose sainte a son lieu.
E t tu auras le diadème
royal, la pourpre de Sidon,
et ta fièvre. » Il p rit le sindon
vide où Joseph et Nicodème
avaient posé le F ils de Dieu.
I l le plia sur ma poitrine. Et il dit : « Tu le garderas ».
Hom m es, sous la croix de mes bras,
je ne suis plus qu’une plaie divine.
E lle s e consacre. E lle semble a v o ir parlé par sa plaie même
comme p a r une bouche plus vive et plus p rofonde. E ncore
une fois la m élodie du s ain t com bat a frap p é les fro n ts, a
percé les cœ urs des néophytes. G uddène, qui d e rriè re la révé­
latrice te n a it le flam beau soulevé, m a in te n an t le re n v e rse et
l’étouffe.
Sébastien g ra n d it d ans la p rière. E t quand il s’agenouille, il
sem ble q u ’il s’exhausse.
L E SAINT

M essagère inconnue, créée
ou non créée, que tu sois faite
de tes fièvres ou de tes larmes,
que tu portes en toi des forces
qui te sauvent ou qui te damnent,
larve de ce qui fu t ou songe
de ce qui jam ais ne put être,
je ne veux pas te conjurer

�LE

M ARTYRE

DE

SAIN T

et je ne veux p as te connaître.
D ans ton m ystère je ne vois
qu’une seule chose, une seule,
hors de ton so u ffle et de ta pourpre:
le sein terrible de la F oi.
Je te salue. J e me prosterne.
J’atteste mon Espoir, j ’atteste
l’éternel Am our. Par le sang
qui teint, par la larme qui lave,
et par toutes ces âmes libres
et par tous ces hommes esclaves,
à genoux, je te prie. D escelle
la croix de tes bras et révèle
les em preintes du D iv in Corps.

SÉBASTIEN

LA SAINTE

V oyez sur l’épaule de l’Oint
marqué le poids de l’arbre infâm e.
LE SAINT

Voyez sur l ’œil le coup de p oing
dont le valet scella son blâme.
LA SAINTE

Hélas, Tem ple de la sublime
Tristesse, où la H onte a craché!
L E SAINT

H élas, pleurez, pleurez vos crim es!
Il est meurtri par nos péchés. .
LA SAINTE

Ic i elle ouvre les bras, adm irable.

D ieu, rends-nous pareils à ton corps!
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES
LE SAINT

V oici ma vie. V oici ma mort.

D ieu, retrem pe-nous dans la m ort!

E t de ses doigts elle é ca rte les p lis de la p o u rp re su r sa poi­
LA SAINTE

trin e , se c o u v ra n t d ’u n e p â le u r m ortelle.

Amour, que je sois assouvie !
Seign eur Amour, voici ma vie.

T a n d is que S éb astien se lève e t s’approche, to u te la to u rb e,
d ’u n

m ouv em en t

irrésistib le ,

e n to u re

les

deu x

p erso n n es

sacrées. O n n ’e n te n d q u e la p esan te h alein e de l’angoisse.

E lle défaille, elle se re n v e rse e t tom be, d ans u n g ra n d soupir.

L a vaste vo û te e st p lein e d ’om bre. L a face d u S oleil e t la

E t soudain, la p orte é ta n t encore close, u n c h a n t se lève au

face de la L u n e re lu is e n t s u r les v a n ta u x d ’a ira in . L es sep t

delà d u seu il in fran c h issa b le . Ce n ’e st plus le c h a n t d ’E r i
gone, la m élodie de la V ierge fille d ’Ic a re « qui volait,

V o y an tes

se

tie n n e n t

debout,

avec

to u te s

le u rs

ch aîn es

te n d u e s p a r l’a n x ié té d e le u rs âm es nouvelles. E t il semble

parm i

que les assaille la p u issan ce du R oi a n n o n cé p a r le u rs ch an ts

larm es. » C ’e st le c h a n t ineffable de la V ierge sans tache,

e t p a r le u rs charm es.

de la Tige de Jessé, de la M ère du S au v eu r.

« I l monte. S on fr o n t est la place
de la lum ière, qu’i l accroît.
U n nouveau S ign e est dans l'espace. »
La

to u rb e

s’allonge,

e n tre

l’u n e e t l ’a u tre

issue, avec

les

étoiles

du

L ion,

p o rta n t

son

E pi

d ’o r e t

se:

V O X C Œ L E S T IS

un

frém issem en t d ’h o rre u r sain te. E t, comme les éch in es des
esclaves se co u rb e n t e t que les g enoux des z élate u rs se p lien t,
o n a p erço it le S a in t e t l’in s p iré e d an s l’a cte de d é ro u le r et
d ’é te n d re le long L in ceu l d u C h rist. E u x au ssi, ils s’ag e­
n o u ille n t, ch acu n te n a n t p a r les d eu x m ain s le b o rd extrêm e.
E t u n e lu e u r m ystique é claire to u s les fro n ts pen ch és; parce
que, peu à peu, des em p rein tes laissées p a r les m em bres s a n ­

Qui pleure mon E n fan t si doux,
mon Lys fleu ri dans la chair pure?
Il est tout clair sur mes genoux,
Il est sans tache et sans blessure.
V oyez. Et dans ma chevelure
tous les astres louent S a clarté.
Il éclaire de Sa figure
ma tristesse et la nuit d’été.
O n en te n d , to u t à coup, to m b er les chaînes qui e n ch a în a ie n t

g la n ts e t p a r les aro m a te s fu n é ra ire s , se fo rm e n t les deux

aux cippes les sept m agiciennes pla n é taires. L es v a n ta u x de­

im ages d u C orps d iv in e t s’a v iv e n t en lignes e t en saillies

là p orte d ’a ira in s’e n tr ’o u v re n t, la issa n t éch ap p er u n e lum ière

de lum ière. O n e n te n d

éblouissante. H assu b , J a rd a n e , Ila h et P h é ro ra s m o n te n t les

glots étouffés,

de so u rd s g ém issem ents, des san ­

qui e n tre c o u p en t les p aro les a lte rn e s, dites

par l’âme de souffle plu s que p a r la la n g u e de ch air.

degrés au x sept c o u le u rs e t po u ssen t les v astes v a n ta u x qui
su r le u rs gonds ré so n n en t comme une m ultitu d e de cym bales
et de sistres.

LA SAINTE

V oyez Son corps ensanglanté,
voyez l’horreur de Son su p p lice!
L E SAINT

V oyez la p laie de Son côté,
le sang qui coule sur Sa cuisse.
LA SAINTE

V oyez la trace des fléaux
armés de plom bs sur Son échine.

D a n s une lum ière éblouissante, la C ham bre

m agique a p p araît, avec to u s ses signes, to u s ses cercles, tous
ses orbes, com m e le sim ulacre fab u le u x d u nouveau F irm a ­
m e n t e t de l ’a n tiq u e E th e r. L e Z odiaque to u rn e à la re n ­
co n tre des planètes, chargé d ’anim aux, de m o n stres et de
jeu n esses. L e B élier au x cornes to rse s e st accroupi, m orose,
le mufle v e rs l’O c cid e n t; e t le T a u re a u , tro n q u e à mi-corps,
le fro n t bas, sem ble lui ê tre soudé, à la façon de ceux gé
m inés de la P erse. L es G ém eaux im berbes, le couple fr a ­
te rn e l des e n fa n ts d u C ygne, so n t assis ensem ble, les pieds
en avant, chaussés de h a u ts bro d eq u in s aux c o u rro ie s e n tre ­
lacées; et P o llu x se d é to u rn e du C an cer à la carapace énorm e,

LE SAINT

V oyez sur Son fron t les grumeaux,
là où mordirent les épines.
LA SAINTE

V oyez Ses cheveux sur Son cou
mouillés par la sueur sanglante.
L E SAINT

V oyez la blessure du clou
qui Lui transperça les deux plantes.

qui d ans les m arais de L e rn e m ordit l’o rte il d ’H e rc u le. Le
L ion, ce lui que l’A lcide étouffa e n tre ses coudes à Ném ée,
s’avance farouche, d ans le sens du m ouvem ent d iu rn e . Le
S corpion, celui q u ’A rtém is envoya co n tre le ch asseu r fils de
N e p tu n e,

o u v re

ses

serre s

cru elles

v e rs

la

B alance

qui

penche. L e S a g itta ire , déployant à son épaule d ’hom m e sa
n ébride comme u n e aile, tend son a rc g re c et se cab re sur
ses ja r r e ts

de

cheval.

Le

V e rse a u

g racieux,

sem blable

a

l’échanson G anym ède, se d é to u rn e d u C apricorne à la queue
trifide et ren v erse l’u rn e pleine, du côté des Poissons.

�L’ ILLU STR ATIO N

36

TH ÉATRALE

M ais ce n ’e st plu s S am as q u i c o n d u it les p la n è tes e t dom ine

la tê te renversée, les y eu x levés v e rs le C roissant, s abîme

to u s les do m ain es bleus. O n a p erço it d a n s l ’éblo uissem ent les
pieds d iv in s de la V ie rg e m ère d u S a u v e u r posés su r le

d ans l’extase circu laire.
A lors J a rd a n e , H y a le e t P hœ nisse so u lèv en t le corps in e rte de

c ro issa n t de la L u n e , e t les b o rd s étoilés de son m an teau

la c ré a tu re e rra n te q u i g a rd a d ans la plaie inguérissable de

d ’azu r.
O n n ’e n te n d

sa p o itrin e la reliq u e d u

C h rist re ssu scité: A tre n e ste p ar

Sphères

les épaules, H y a le p a r les pieds, P hœ nisse p a r la ceinture,

acco m p ag n an t la V o ix c éleste ; m ais o n se p erd d a n s l’h a r­

à la faço n des A nges q u a n d ils tra n s p o rte n t d ans les airs

m onie des m y riad es, d an s le ch œ u r infini des rayons. L a

les dépouilles des je u n e s M a rty re s. E t elles m o n te n t les sept

lu m ière est n a tiv ité , b é atitu d e e t m usique.

degrés, avec

pas

ré s o n n e r

la

ly re

h ep taco rd e

des

le u r

m ystique

fa rd e a u .

P u is, in c lin a n t leur s

R av i p ar la V oix, com m e d a n s u n songe san s com m encem ent

m itres qui flam boient, elles dé p o se n t s u r le seuil de bronze

e t san s fin, le S a in t m o n te les deg rés, fra n c h it le seu il; et,

la F iév reu se co u v erte de p o u rp re e t ceinte d u ban d eau royal.

E X P L IC IT
SANCTAE

S IN D O N IS

LA T R O I S I È M E
LE

CO N CILE

DES

les

IN V E N T IO

M A N S IO N
FAUX

D IE U X

personnages

LA TOURBE

L E S A IN T .

DES
L 'E M P E R E U R .

DES

PRETRES,

V IC T IM A IR E S ,

DES

DES

S A C R IF IC A T E U R S ,

AUG U RES,

DES

M A G E S,

D E S D E V IN S , D E S A S T R O L O G U E S , D E S G R A M M A I­
R IE N S , D E S E U N U Q U E S .

L E S F E M M E S D E B Y B L O S.

L E S A R C H E R S A S IA T IQ U E S .

L E S C IT H A R E D E S .

L E S E S C L A V E S D E C O U L E U R S D IV E R S E S .

EURYALE.
N IC A N O R .
L E S O R P H IQ U E S .

C H O R V S S Y R IA C V S .
V O X SOLA.

O n ap erço it le vaste la ra ire de l’A u g u ste, form é d ’une salle

M â, la B ellone cappadocienne, a b re u v ée de san g d a n s les gorges

p en tag o n ale d o n t u n e p a ro i se cre u se com m e u n e so rte d ’ab­

d u T a u ru s e t su r les bo rd s de l’I r is , ra p p o rté e comme un

side à la v o û te lisse p ro fo n d ém e n t dorée.

b u tin sacré p a r S ylla v a in q u e u r de M ith rid a te , est couverte

A u c e n tre d u p la fo n d à la c u n a rs bleus, u n e o u v e rtu re c irc u ­

de tach es ro u g e â tre s, telle q u ’elle a p p a ru t en songe au D ic­

la ire qui se fe rm e au m oyen d ’u n b o u clier ro n d comme ceux

ta te u r. Is is aux c o rn es de vache, en robe de bysse, allaite

des C u rètes, m an œ u v ré p a r des chaînes, laisse échapper la

l’e n fa n t H o ru s s u r ses g e n o u x rig id es; e t e n tre les deux

fu m ée

c o rn es une plaque ro n d e en form e de m iro ir im ite la L u n e .

des aro m ates.

I£ s

a u tre s p a ro is

so n t re v ê tu e s

de

p lan ch es d ’iv o ire v e rsatiles, qui re c o u v re n t les n iches où sont

Un

cachées les

in e f­

M ith ra , le M éd ia te u r, le seul, le chaste, le sain t, que p rem iè­

fables. D an s l’hém icycle la m u ltitu d e m u ltifo rm e des dieux

re m e n t c o n n u re n t les trirè m e s de Pom pée e n g u e rre co n tre

th éogonies

sublim es

e t les

c o n jo n c tio n s

h a u t boisseau

om brage

la c hevelure

m assive

d ’O siris.

se d resse comme u n e c o h o rte ex san g u e en ra n g s serré s, faite

les p ira te s ciliciens, enfonce le co u teau d ans le poum on de

d e m arb res, de m étau x , de bois, d ’arg iles, de p ie rre s fu lg u

la victim e ab attu e.

rales, de p âtes in c o n n u es. A u x douze g ra n d s d ieux de Rome,

E t voilà D usarés, venu d u fond de l ’A ra b ie ; e t D altis, venu

a u x m ille p e tits d ieu x la tin s des d em eures, des c a rre fo u rs,

de l’O srhoène au d elà de l’E u p h ra te ; e t B alm arcodès, le S e i­

des étu v es, des v erg ers, des c elliers, des cham ps, des ports,

g n e u r des danses, v e n u de B éry te ; e t M arn as de G aza, le

d es n av ires, e t de to u s les a ctes e t les aspects e t les in s tru ­

M aître des plu ie s; e t M aïoum as qui souffle le p a rfu m

m en ts d e la vie, e t de to u s les rite s e t les m y stères de la

prin tem p s o rie n ta l d ans la fê te n a u tiq u e s u r le rivage d ’O stic.

m o rt, des fu n é ra ille s, de la sép u ltu re, se m êlent les déités

V oilà A ziz, le « d ie u fo r t » sem blable a u sid éral L u c ife r fils

du

én o rm es des P to lém ées et d es A chém énides, les B aals a rd e n ts

de l ’A u ro re ;

de S yrie, les idoles raid es à o reilles p o in tu es, à bec, à m u­

e t le H a d a d ré v é ré p a r A n to n in le P ie u x ; e t ce Bel, u n

e t M alakbel, le

« m essager du

S e ig n e u r »;

seau, les sphinx, les apis, les cynocéphales tra n s p o rté s de

dieu de B abylone, ém igré à P a lm y re, q u ’A u ré lie n em m ena

la vallée d u Nil p a r les E m p ereu rs s u p erstitieu x , les Couples

à R om e avec la re in e m erveilleuse p o u r o rn e r de l’u n e son

e t les T ria d es faro u ch es v e n u s d ’o u tre m er avec les esclaves,
les c o u rtisa n es, les m arch an d s e t les soldats.

triom phe et po u r fa ire de l’a u tre le p ro te c te u r de ses légions.
V oilà to u te s les déités d ’o u tre m er, les A g ita te u rs e t les C on­

O n d éco u v re l’E p h ésien n e to n te n o ire , h érissée de m am elles,

so lateu rs d ’A sie; qui sav en t la m o rt e t la ré s u rre c tio n , les

avec l’é clat b lanc de l’ém ail d a n s ses orbites, avec des lions

baptêm es et les p énitences, les prom esses et les com m ande­

su r ses épaules e t des abeilles au pied de la. gaine qui lui

m ents, et la vie nouvelle et la vie étern elle, e t l’é briété de la

s e rre

e n ra cin é. L a

d o u le u r e t la puissance d u sang versé, et les litu rg ies des se­

G ra n d e M ère de l'Ed a co u ro n n ée de to u rs est assise, non

les jam bes com m e l’écorce

d ’u n tro n c

m aines saintes à l’équinoxe du printem ps. L e s esclaves c h ré ­

s u r son ch ar, m ais s u r le n a v ire qui. rem ém ore sa navigation

tie n s d ans le u r cœ ur an x ie u x re c o n n aissen t la Colom be e u ­

trio m p h ale à la bouche du T ib re . L e Z eu s so laire de D oliché,

c h aristiq u e a u p rè s de l’A sta rté infâm e, e t le s ain t Poisson

q u ’u n e trib u de fo rg e r on s c ré a des étincelles du fe r rouge,

a u p rès de l’A ta rg a tis de B am byce em portée p a r des p riso n ­

deb o u t s u r u n ta u re a u , arm é de la hache à double tr a n ­
ch an t, p o rte l ’a rm u re d u lég io n n aire rom ain.

n ie rs de g u e rre v e n d u s à l’encan.
D evant la m u ltitu d e divine, des supp o rts en bro n ze so u tie n n en t

�LE

MARTYRE

DE

l’H oro sco p e de l’E m p ereu r, figuré s u r u n g ra n d bas-relief
re p ré s e n ta n t u n e c o n jo n c tio n de plan ètes d a n s le L io n . On
y v o it l’o rd re des lu m in a ire s disposé su r les m em bres de
l ’anim al, la L u n e en c ro issa n t su r le p o itrail, e t su r le cham p
les tro is

p lan ètes

qui d o iv en t le u r

fo rce à le u r ch aleu r,

ainsi nom m ées:Π
.
θΛ
ά
Φ
π
νΑ
ω
τίβ
χλέο,Σ
α
υρόειςΗ
L e long des p arois l a m brissées d ’ivoire poli,
u n e to u rb e de p rê tre s, de sacrificateu rs, de v ictim aires, de
m ages, de devins, d ’astro lo g u es, de g ram m airien s, d ’e u n u q u es
se presse en silence, les yeux to u rn é s v ers le C ésar. Il y a
des G alles à la tu n iq u e blanche bordée de rouge, c astra ts
a u x jo u e s fard ées, au x ch ev eu x n attés, au x yeu x peints. Il
y a des Isiaq u es en robe de bysse éclatan te, avec des ch au s­
su re s en feuilles de p alm ier, la tê te rase e t le h a u t du crâne
plus lu isa n t que les plaques d ’ivoire. I l y en a d ’a u tre s v êtu s
de l’étole olym piaque p einte d ’a n im a u x de to u te s so rtes, avec
des griffons s u r les épaules e t u n diadèm e végétal en form e
de ray o n s. D es p astoph o re s so u tie n n e n t s u r le u rs b ras des
chapelles sacrées; des d ad ophores p o rte n t des to rc h e s; des

SAINT

SÉBASTIEN

37

bienheureux, sois toujours vainqueur,
sois triom phateur à jam ais!
— Tu es le plus grand, le plus fort,
le plus saint !
— Puissions-nous mirer
ta face pour notre bonheur
éternel !
— Puissions-nous entendre
ta parole pour notre joie
sans terme!
— M ais délivre-nous
des chrétiens, ô César A u gu ste!
— Empereur, mais délivre-nous
des chrétiens !
— Très saint Empereur,
mais délivre-nous des chrétiens!
— V enge nos dieux!
— V enge nos feu x!
— V enge nos tem ples!

hym nodes o n t la flûte tra v e rs iè re a v an ç a n t d u côté de l’oreille
L'EM PEREU R

d ro ite ; des o rn a tric e s, ch arg ées d ’hab iller les statu es divines,
o n t e n tre le u rs m ains les u sten siles de to ile tte . U n p rê tre
e st ch arg é du poids des deu x au tels appelés « les seco u rs " ;
u n a u tre soulève un b ra s gauche à la paum e o u v e rte ; un
a u tre , un v an

d ’o r plein d ’aro m ates ;

u n a u tre ,

u n vase

a rro n d i en fo rm e de m am elle p o u r les lib atio n s de la it; un
a u tre , l’u rn e au lo n g bec e t à l’an se am ple où s’e n ro u le l’as­
pic d re s sa n t la tê te écailleuse e t le cou g o n flé : l ’u rn e in im i­
table qui c o n tie n t l’eau sain te du N il. T o u s ils re g a rd e n t
l’E m p ereu r.
D errière le siège du T o u t-P u issa n t, n e u f c ith a rè d es grecs et le
co n d u cteu r

E u ry ale,

debout,

a tte n d e n t

le

signal,

to u s

en

u n e seule ligne comme les colonnes d o riq u es d ’un propylée,
les plis d ro its de leu rs ch ito n s é ta n t p areils au x cannelures.
P uisq u e les b ra s reco u rb és des g ra n d s h ep taco rd es su rm o n te n t
les figures e t les g u irlan d es, chaque m usicien ressem ble à la
tisseuse d e v an t le m é tie r v ertical où so n t te n d u s les fils de la
chaîne. T o u s ainsi, à tra v e rs les sept n e rfs, ils reg ard en t
l’E m p ereu r.
Et il y a des M ith ria stes, des A doniastes, des O rp h iq u es. Il
y a beaucoup d ’esclaves sy rien s, b ru n s e t h u ilés comme les
olives m û re s p o u r le presso ir. Il y a des fem m es d ’A ntioche,

Salut, beau jeune homme! Salut,
sagittaire à la chevelure
d ’hyacinthe! J e te salue,
ch ef de la cohorte d’Emèse,
qu’A p ollon aime, en qui le dieu
Porte-Lumière s’est complu !
P a r mon laurier, Sébastien,
je t’aime aussi. Je veux, avant
que tu ne parles, qu’on t’acclame.
J e veux qu’on t’acclame. V ous tous
à la louange infatigable,
criez en rythm e : « Que les dieux
ju stes conservent ta beauté
pour l’Empereur, S ébastien! »
Criez en rythme.
TOUTES LES VOIX

Que les dieux
ju stes conservent ta beauté
pour l ’Empereur, Sébastien!
Ici l’A rc h e r se voile de sa chlam yde.

de B yblos; des a rc h ers de T y r, d ’E m èse, de D am as, de la
M ésopotam ie, de la C om m agène , de l’Itu r é e : l’o d e u r même
du

sachet de m y rrh e chauffé e n tre

les m am elles stériles;

l’o d e u r des arb u stes ro u x q u i c ra q u e n t e t fu m e n t à la lisière
du D ésert foulé p a r le désesp o ir de la princesse in c e stu e u se;
l’odeu r du

L iban rayé p a r les gom m es coulantes, p a r les

larm es de la veuve d iv in e e t p a r les eau x rouges du sang
d 'A d o n is. L e d é sir de l’a rid ité lo in tain e, l’a tte n te

obscure

d ’une ré a p p aritio n m ystique, le souffle c h au d de l’in fatig ab le
A storeth sem blent les tro u b ler. E t tous, avec des yeux som ­

L 'EM PE R E U R

Tu te voiles de ta chlam yde!
Tu te voiles comme la vierge
qu’on outrage ou celle qu’on va
égorger. Or je ne veux pas
t ’égorger. Découvre ta tête!
I ci l’A rch er se découvre.

J e veux te couronner, devant
tous les dieux.
LE SAINT

bres, ils re g a rd e n t l’E m p ereu r.
Le M aître est assis su r le siège insigne au trè s h a u t dossier
o rn é de d eu x V icto ires d ’or. S éb astien se tie n t d ebout, d e­

César, j ’ai déjà
ma couronne.

v a n t lui, m uet.
Et les g ra n d e s acclam ation s ry th m ées se su iv en t, pro n o n cées

L'EM PE R E U R

On ne la voit pas.

à l’un isso n p a r to u s les a ssistan ts.

LE SAINT

TOUTES LES VOIX

— César A uguste, que les dieux
te conservent !
— César A uguste,
Empereur très saint, que les dieux
te gardent éternellem ent !
— Que de toutes nos vies les dieux
augm entent ta vie!
— Bienheureux,

Tu ne peux pas la voir, A uguste,
bien que tu aies des yeux de lynx.
l ’e m p e r e u r

Et pourquoi?
L E SAINT

P arce qu’il fau t d’autres
yeux, armés d’une autre vertu.

�L’ ILLU STRATIO N

38

L'EMPEREUR

Où sont-ils les m agiciens
qui t ’aident dans tes artifices
et qui t ’enseignent tes prestiges?
LE SAINT

J e n ’ai d’autre art que la prière.
L'EM PE R E U R

E st-il vrai que tu as dansé
sur des charbons ardents ?
L E SAINT

César,
non : sur une jonchée de lys.
L'EMPEREUR

Quand tu florissais dans ta grâce,
je m ’en souviens, tu dansais m ieux
que tout autre entre des épées
nues. P a rfo is on lançait des flèches
sous tes pieds bondissants. Aucune
ne t ’atteignit.
le

SAINT

J e ne crains pas
le fer.

TH ÉATRALE

Comme n erfs à leurs arcs ils ont
des cordes de cithare; ils portent
des rayons dans leurs longs carquois.
Tu les mènes. J e t ’ai donné
mes p lu s belles A igles. J e t’ai
envoyé tuer des Barbares
sur le Danube. Tu as eu
des combats et des jeux. Toujours
j ’ai tourné vers to i le plus clair
de mes visages.
LE SAINT

Oui, tu m’as été libéral,
seigneur.
L'EM PEREU R

J e ne veux pas savoir
si tu fa is des rêves étranges
autour d’un roi de Saturnales,
d’un esclave en tunique rouge,
monarque d’un jour, qu’on immole
sur l ’autel de Saturne. S i
je te nomme l ’E n fan t aux rêves,
ce n ’est p as pour t ’égorger.
Ic i il qu itte son siège; il m arche v e rs le J e u n e H om m e; il le
touche de sa m ain à l’épaule.

V ois.

L'EM PE R E U R

Tu étais le Seigneur
des danses venu de B éryte
m arine !
I l le contem ple e t il songe.

E st-il vrai qu’au solstice
tu as blessé le ciel ?
LE SAINT

Le ciel
m’a blessé.
L'EM PE R E U R

Fem m es de B yblos,
mais fu t-ce au solstice d’été,
ou à l ’équinoxe d’automne,
que le dur sanglier blessa
A donis? N e ressem ble-t-il
pas, cet Archer, à votre jeune
dieu, fem m es?
L es S y rien n e s ré p o n d e n t ensem ble d ’u n e voix douce e t voilée.
LES FEMMES DE BYBLOS

I l est beau, César.
L'EM PE R E U R

J e ne crois pas, je ne veux pas
croire aux délits dont on t ’accuse,
chef de ma cohorte légère.
Tu es trop beau. E t il est juste
qu’on te couronne, devant tous
les dieux. J e ne veux pas savoir
si tu fa is des rêves. J e t ’aime.
Tu m ’es cher. D is : ne t’ai-je pas
comblé d’honneurs, de bénéfices,
d’ornements, d’heures glorieuses
et de belles armes? Tu mènes
mes archers d ’Em èse, plus sveltes
et plus dorés que ceux qui vinrent
avec E lagabale aux cils
peints suivant le char de la Pierre
noire traîné p ar les panthères
odoriférantes. Ils sont
les sagittaires du Soleil,
qui est le seigneur de l ’Empire.

J ’ai là tous mes dieux.
I l pousse u n peu le J e u n e H om m e, le force à se re to u rn e r vers
l’abside e t à re g a rd e r la m u ltitu d e des idoles.

V ois. Regarde.
D ans tous les marbres, les métaux,
les bois, les argiles, les verres,
et dans les pierres fulgurales
qui sont les m essages des nues,
et dans les pâtes inconnues
sem blables aux ambres, aux nacres,
au x labyrinthes les p lu s vains
de la mer, j ’ai les simulacres
de tous les dieux; car le D ivin,
s ’il rom pt les peuples et les damne
au carnage, au ban, à l ’encan,
s ’il ceint les rois de son carcan,
A n tip ater ou E piphane,
s’il p ille les tem ples, profane
les vases, défonce les vans,
il redresse les Im m ortels
d’entre les colonnes brisées,
allum ant de nouveaux autels
au feu des villes embrasées.
I l presse encore de sa m ain puissan te l’épaule d u J e u n e H om m e.

V ois. R egarde la m ultitude
des Form es, la forêt des Forces.
Choisis. Il y en a de rudes
comme les souches, les écorces,
les racines. Il y en a
de flexibles comme les feuilles,
les fleurs, les tig es; car les fleurs
les p lu s belles sont nées de leurs
joies, de leurs tristesses, de leurs
vengeances. E t Coré les cueille
toujours dans la plaine d’Enna.
Tu peux choisir pour ton offrande
un dieu farouche, une déesse
molle, du sang, du miel. Qu’on tresse
d’anémone et de laurier-rose,
sans bandelettes, deux guirlandes.
J e veux ceindre l ’E n fan t morose
et me ceindre avec lui.

�LE

M ARTYRE

DE

SAIN T

Entre vous et le jour, I l est.
Entre vous et le soleil mort,
I l est, Unique.

LE SAINT

César.
sache que j ’ai choisi mon dieu.
L'EM PEREU R

Le S o le il? E t je te ferai
p on tife du Soleil, au tem ple
du Quirinal. J ’ajouterai
d’autres dépouilles aux dépouilles
de Palm yre.

D ans l’em p o rtem en t de la fu re u r, l’A uguste se to u rn e v e rs les
jo u e u rs de lyre, invoque le coryphée, d o m in a n t de son to n ­
n e rre le tu m u lte des p rê tre s.
L'EMPEREUR

Cithares, cithares, cithares,
faites la lumière, aveuglez
l’im p ie! Euryale, E ury ale,
entonne l’hym ne!

LE SAINT

Celui, celui
que tu nommes l’esclave rouge,
le monarque d’un jour, le roi
sanglant, je l ’ai choisi de toute
mon âme, au delà de mon âme.

Il m arche v e rs son siège; e t il se rassied, d ans l'a ttitu d e de
l’O lym pien, d ont il a jo in t le nom à son nom.
LES CITHAREDES

P aian, L yre-d’or, A rc-d’argent,
Seigneur de D élos et de Sminthe,
beau R oi chevelu de lumière,
ô A pollon...

L a colère de l’A u g u ste m êlée de ra lle rie est strid e n te comme un
fe u sous la grêle.
L'EMPEREUR

Il veut du sang, il veut du sang,
cet éphèbe pâle, du sang,
des souffrances et des ténèbres!
N ous en avons, nous en avons.
J ’ai des dieux qu’on rem plit de sang
noir jusqu’à la couronne, comme
on rem plit de vin les amphores
ju squ ’au bord. Sur le P alatin
et ici, j ’ai des Phrygiens
qui ululent, qui se flagellent
avec des lanières armées
de plombs, qui s’entaillent les bras
à grands coups de glaive et de hache,
qui s’évirent avec des pierres
tranchantes, et même qui boivent
la liqueur chaude longuem ent.
En veux-tu? Qu’on l’in itie donc
au taurobole! Qu’on le couche
dans la fosse, sous le plancher
à m ille fen tes; qu’on égorge
au-dessus de lui le taureau;
et qu’il reçoive la rosée
vermeille, jusqu’à la dernière
goutte, sur tout son corps impur,
comme le m yste de Cybèle.
E t tu seras rassasié!
L E SAINT

R assasie de cette souillure
tous ces prêtres aux tambourins.
F ais-les crier comme Thyades
qui bondissent sur les collines
déchirant leurs propres en fan ts!
J e ne veux pas de ton bétail
ni de tes bouchers, Empereur.
Sur mon corps im pur j ’ai reçu
un autre baptêm e: un baptêm e
de rayons.
L'EM PE R E U R

Le dieu rayonnant
est un seul : A pollon Soleil !
L E SAINT

Il est éteint comme un tison
qu’on a plongé dans l’eau lustrale.
Seul le Christ rayonne, l ’Unique!
I l régit dans sa main la force
du ciel creux, comme le marin
serre l’écoute de la v o ile ..

SÉBASTIEN

T elle une bande de lu m ière so udaine vibre à tra v e rs les tiges
des blés e t tra n sm u e en or g lo rieu x le u r sécheresse, tel le
p rem ier ra y o n n e m e n t de l ’O de sem ble p a rc o u rir la longue
ord o n n an ce des c ith a re s

et

enflam m er

d ’un

même éclair

to u te s les cordes.
LE SAINT

Cessez !
D ’un signe, il a in te rro m p u les c h a n te u rs qu i re n v e rs a ie n t la
tête po u r in v o q u e r le nom d u p ro p h ète delphien.

Cessez, ô citharèdes,
d’un démon qui n ’a p lu s de char,
ni p lus de traits, n i p lu s de n erfs
à la lyre et à l’arc, n i plus
de diadème sur la honte
de son front. Silence ! Silence !
U ne sorte d ’an n o n ciatio n m élodieuse, légère comme u n m u r­
m u re

d ’abeilles,

sem ble

se

ré p a n d re

dans

le

pentagone

d ’ivoire. L ’E m p ereu r assis, appuyé s u r le coude, re g a rd e le
J e u n e H om m e, a ssem blant la
ses sourcils froncés.

stu p e u r e t la

fu r e u r

O vous qui me voyez inerme,
je suis l ’A rcher certain du but.
Je suis l ’esclave de l ’Amour.
J e suis le M aître de la Mort.
J ’ai, d ’un signe, éto u ffé le chant
dans votre gorge et engourdi
vos doigts. Ecoutez l ’autre lyre!
Je vous adjure, au nom du Christ,
par l’ombre de la Croix sanglante,
par cette ombre qui vous recouvre.
V ous en avez déjà la bouche
pleine jusqu’aux poumons, chanteurs,
vous qui vous haussiez sur l’orteil
pour mâcher la lumière d ’or.
Broyez cette ombre.
L 'E m p ereu r bondit.
l ’e m p e r e u r

Egorgez-le !
Des sacrificateu rs s’éla n ce n t comme des b o u rrea u x .

Non. J e veux rire.
Je cherche des façons nouvelles.
J ’invente des modes nouveaux.
Le lon g du palus pestilent
où chantent les grenouilles noires,
ce soir même, tu vas rejoindre
ton Guérisseur de Galilée.
Il rit; puis il s’em porte.

e n tre

�L’ ILLU STRATION ' TH É A T R A LE

40

M ais ne regarde pas ton m aître!
Tu es l’esclave des esclaves.
Cache tes yeux p eints de nuit bleue.
V oile du pan de ta chlamyde
ta pâleur phrygienne.
Le

S a in t fa it

LE SAINT

J e suis mon sacrificateur.
J e vous le dis.
I l p re n d la c ith are, il l’appuie s u r sa h an ch e gau ch e: et, la
te n a n t p a r l’une des cornes comme u n e victim e, il la m utile

l’a c te de s’en v elo p p er le visage comme dans

rite de la co nsécration.

avec le p e tit couteau des A gapes, q u ’il a v ait caché dans les
plis

Non.
Donnez-lui, sacrificateurs,
une robe blanche, entourez
de verveine et de bandelettes
sa chevelure de joueuse
de flû te; et qu’il ait pour com pagne
au sacrifice une colombe
d’A m athonte.

de

son

v êtem ent.

On

e n te n d

gém ir

les cordes

cou­

pées. D es im précations, des im plorations, des invocatio n s s u r ­
g issen t de la to u rb e fluctuante. L ’E m p ereu r reste assis, le
to rse te n d u en a v an t, le re g a rd fixe, d ans une so rte de ravis­
sem ent farouche, tra n s p o rté p a r son âm e avide de prodiges et
de songes.
LES O R PH IQ U ES

Les o rd re s d u M aître e t les m o u v em en ts des ex éc u te u rs so n t
com m e les é clairs e t les fo u d res. P e rs o n n e n ’h ésite n i n e réflé­
chit. L a m ain so u v erain e sem ble les sa isir com m e des arm es
ou des o u tils, p rê ts à fra p p e r ou à b eso g n er. L e m ono­

— Orphée! Orphée! F ils d’A p ollon !
— F ils de Calliope, tu vois:
avec le couteau de l’A gap e
il vient de trancher les sep t cordes !
— P ar les larmes des sep t Pléiades,
tuez l ’im pie!

syllabe les a rrê te , l e s . fige.
DES VOIX EPA RSES

Non. D es couronnes,
des couronnes et des colliers,
des couronnes rouges, de lourds
colliers, des torques de Gaulois,
: des anneaux de soldats sabins,
les boisseaux d ’A nnibal rem plis
- de bagues sanglantes, sans nombre,
sans nombre, pour l ’ensevelir
vivant sous les fleu rs et les ors
comme B rennus fit de la vierge
d ’Ephèse, comme ces vainqueurs
de N axos firen t de la vierge
Polychrite après le carnage
nocturne.
I l a tté n u e

— Tronquez son ch ef!
— D e l’H èbre au Tibre !
— D onnez le supplice de Thrace
à l ’im pie !
— Liez par les tresses
de ses cheveux son chef exsangue
au jo u g de la L yre! Mettez
son tronc en lambeaux !
— Jetez-le
au Tibre!
— Au Tibre!
— A la Cloaque !
— A la Cloaque!

son em phase m en açan te d a n s la sim ilitude in g é ­

n ie u se ; e t il re g a rd e de côté ses rh é te u rs e t ses gram m ai­
rie n s qui a rro n d is s e n t la bouche e t so u lèv en t les b ra s pour
tém o ig n er à l’E r u d it le u r ém erv eillem en t u n a n im e . I l sou
rit,

se

rassied

et

contem ple

le

h éro s

im berbe,

avec

un

é tra n g e feu d an s ses p ru n e lle s aiguës.

se re flè te n t d ans la vo û te dorée, s u r la m u ltitu d e divine.
O n vo it b rille r les plaques, les disques, les cro issan ts, tous
les em blèm es, e t les re g a rd s inflexibles des y eu x d ’émail.
D es esclaves o n t a p p o rté des corbeilles rem plies de c ouronnes
e t des boisseaux rem plis de colliers. L a c ith a re m utilée est
é te n d u e su r les dalles, au pied d u J e u n e H om m e in trép id e.
L E SAINT

Le c o n d u cteu r d u ch œ u r s’avance, s o u te n a n t p a r la caisse une
g ra n d e c ith a re ch ry sélép h an tin e, belle e t so len nelle comme
dans les T ré so rs des tem ples.

D ans le la ra ire l’om bre de v ie n t effrayante. Des flam ines je tte n t
des poignées d ’a ro m ates s u r la braise des autels. L es lu e u rs

M ais comme il est beau !
Il est trop beau. J e veux qu’il chante,
qu’il chante son extrêm e chant,
tel le cygne hyperboréen,
s ’il a brisé l ’essor de l ’hymne
à la syllabe la p lu s sainte.
O Euryale, porte-lui
la plus vaste de mes cithares
pour qu’après tu puisses clouer
contre les deux cornes sonores
le sacrilège ivre de myrrhe.
C’est ce que je veux. Obéis.
Que la cithare délienne
soit le gibet de cet éphèbe.
Car il est beau.

les sim ulacres gard és

LES O R PH IQ U ES

— Orphée, Orphée, approche, inspire
ceux qui enseignent tes m ystères,
fils d ’A pollon !

Sept

gem m es de c o u le u rs d iv erses so n t enchâssées, comme dans
des ch ato n s, d an s les sep t a tta ch e s des co rd es su r la b ra n ­
che tra n sv e rsa le en form e de jo u g ; e t u n e p u re b an d elette
e st a ttach ée a u côté d ro it comme à la tem pe d ’une M use
v iv an te. E lle p ropage, d a n s son p arco u rs, des ondes nom ­
b reu ses. T e l le cygne fluvial, de sa p o itrin e gonflée p ar le
même souffle q u i o u v re en corolle ses ailes, ém eut l’eau qui
to u t a u to u r s’harm onise.

César, écoute l’autre lyre.
J e ne chanterai p as mon hymne.
A h, j ’ai trop d’amour sur mes lèvres
pour chanter; et mon cœur m’étrangle
ju sq u ’à ce que je ne l’oye plus.
M ais — qu’il t ’en souvienne, César ! —
mais de la ham pe de mon dard
les M essagers du nouveau dieu
ont fa it leurs plectres invincibles.
Ecoute, écoute. La forêt
de métal, de cèdre et de pierre,
la forêt drue de tes idoles,
va se courber, va s ’écrouler
sous le vent de la mélodie.
César, César aux yeux de lynx,
je danserai, je danserai,
si je suis le Seigneur des danses
venu de B éryte marine
avec tes cargaisons d’épices,

�LE

M ARTYRE

DE

avec ta pourpre, avec ton bysse,
avec tes parfum s et tes vins.
P our tes m ages et tes devins
je danserai la P assion
de ce Jeune Hom me asiatique,
de ce P rince supplicié;
car la feu ille de ton laurier
est comme le fer de la lance
qui lui perça le flan c anxieux.
D e la profondeur de tes yeux
regarde. Ecoute, et puis regarde.
N e tremble pas.

SAINT

SÉBASTIEN

41

la lune sur le fr o n t d’Isis. L e m étal de sa voix e st tra n s ­
m ué p ar la flamme du cœ ur p rofond.
LE SAINT

A vez-vous vu celui que j ’aime?
L’avez-vous vu?
U n frisso n m erveilleux c o u rt dans toutes les chairs hum aines.
L es p rê tre s, les m ages, les m usiciens, les a rc h ers, les es­
claves, ne sont q u ’u n seul reg ard allum é à la cime d ’une seule
a tte n te . E t les fem m es m oites de m alaise, la gorge aride,
sem blent défaillir.
T o u t à coup, u n g ra n d silence plane s u r l’a rd e u r de la vie.

I l rec o u v re de sa chlam yde la c ith a re m utilée. L ’E m p ereu r

C elui qu i apporte le tém oignage des choses cachées e st seul,

sem ble s’e n iv re r de ch acu n de ses gestes. Il se te n d v ers

sous l’espèce de l’E tern el. Sa voix est celle même de l’agonie

l’im berbe, il lu i parle d ’u n e voix soum ise e t a rd e n te .

sublim e.

L 'EM PE R E U R

Sois un dieu. Je te ferai dieu.
Tu auras des statues, des temples.
Je t’aimerai.
DES V O IX EPA RSES

— I l apprête l’enchantement.
— Il compose un charme lugubre.
Il est beau, cependant. César.
— César, p lus la victim e est belle,
p lus elle est agréable au x dieux.
— Jetez la torche entre ses pieds.
— Scellez sa bouche avec le feu.
— Il a dans le creux de ses paum es
la terre qui comble les tombes
et les larmes de l’oliban.
— Seigneur des danses!
L E SAINT

César, regarde. E t souviens-toi
de l’étoile qui fu t clouée
au cœur vivan t du Ciel, en gage
de la parole radieuse
parlée par la bouche de l ’Oint.
Tu la sauras.
L 'EM PE R E U R

D is la parole. Sois ce dieu.
J e veux appeler de ton nom
la plus lointaine des étoiles,
ou la plus proche.

Il dit alors: « Mon âme est triste
jusqu’à la mort. Restez ici
et veillez. » Et il se prosterne
et d it dans sa prière: « Ecarte
cette coupe de moi, Seigneur.
T outefois, non comme je veux
mais comme tu veux. » Sa sueur
tombe comme gouttes de sang,
trem pe la terre.
L a su e u r m ortelle e t le san g n o ir e t les su rsa u ts du supplice
et les ba tte m en ts d u flanc tra n sp e rc é e t le pro fo n d soupir,
e t les larm es de l’inconsolable am our, e t le corps em baum é
d ans le linceul, e t to utes les té n è b re s: ces choses il les
c o n tie n t, sem blable au g ra in que verse le V an m ystique, où
to u t e st c o n te n u . O r le souffle lug u b re

sem ble v e n ir de

loin, de la lo in tain e A sie desséchée, des côtes de la P h é
nicie, des gorges d u L iban, des confins de l’E u p h ra te , des
oasis du D ésert. L es fem m es sy rie n n es tre ssa ille n t comme
p a r la présence de le u r dieu androgyne.
LES FEMMES DE BYBLOS

A h ! Tu pleures le B ien -A im é!
Tu pleures l’Archer du Liban.
O sœ urs! O frères!
E lles reçoivent le fleuve rougi p a r le sang du c hasseur divin,
e t les c atafalq u es fu n é ra ire s dressés au x a b o rd s des Tem ples,
et l’image du dieu m o rt enveloppé d ans les baum es et les
linges, e t le cercueil orn é d ’a ném ones e t de roses; e t les
cheveux épars, les cein tu re s dénouées, les robes déchirées,
les larm es versées s u r le seuil des p ortes ou le long des m u­

LES FEMMES DE BYBLOS

— Comme il est beau! Comme il est beau!
— Ses boucles sur son fron t têtu
sont les grappes de la douleur.
— Son regard est comme l’efflu v e
du sommeil, la nue du benjoin.
— Il sort du lit élyséen
avec des pavots dans ses mains.
— Tu es beau, tu es beau, Seign eur,
semblable à l’anémone en fleur,
pareil à l’Archer du Liban.
— Seigneur des danses!
P a r ses pas, s e s gestes, s e s a ttitu d e s, le s asp ects de sa face
d o uloureu se, l’angoisse d e se s p aro les étouffées, le C o n fesseu r
exprim e le h a u t d ram e du

Fils de l’hom m e a u to u r de la

chlam yde é te n d u e, comme a u to u r d ’u n e d épouille san g lan te.
P a r in te rv a lle s, les esp rits de la m usique le su rm o n te n t e t le

railles saintes.

H éla s! Tu pleures A donis!
O sœurs ! O frères !
E t les a u tre s fem m es s’ém e u v en t; e t to u te s les veines de la
même race p a lp ite n t; e t les b ra s se te n d e n t, e t les bouches
se gonflent, et le C hœ ur se form e et gém it.
CHORVS SYRIACVS

H éla s! Tu pleures A donis!
Il se meurt, le bel A donis!
Il est mort, le bel A donis!
Fem m es, pleurez!
V oyez le bel A dolescent
couché dans la pourpre du sang.
Donnez les baumes et l’encens,
fem m es ! Pleurez !

ploient com m e le fleuve ploie le roseau e t le saule. Il reste
a insi, co u rb é ou re n v e rsé, im m obile com m e u n e n fa n t de
N iobé, ta n d is que la m élodie seule a tte in t les som m ets in d i­
cibles. A près, il se re d re sse e t se tra n sfig u re . I l e st plus
pâle que les m arb res e t les ivoires, plus re sp len d issan t que

V oyez le san g couler de l’aine,
le sang noir sur la cuisse blême.
M êlez à l’huile syrienne
vos pleurs! Pleurez!

�42

L’ ILLU STRATIO N

Pleurez, ô fem m es de Syrie,
criez: « H élas, ma Seigneurie! »
Toutes les fleurs se sont flétries.
Criez, pleurez!

TH ËATRALE

I l renaît, il se renouvelle.
O frère des Saisons jum elles,
debout ! La mort est im mortelle,
dieu, par ton sang.

Le C hœ ur s’é te in t. E t u n e voix so litaire sem ble s u rg ir d ’une
p ro fo n d e u r infinie, a y a n t tra v e rs é to u te la m asse de la so u f­
fran c e com m e le souffle tra v e rse le poum on.

LES FEMMES DE BYBLOS

Le dieu! Le dieu! V oilà le dieu!
I l est debout.

VOX SOLA

L'EM PE R E U R

« Je so u ffre », gém it-il. Ecoute!
« J e sou ffre. Qu’ai-je fa it? J e sou ffre
et je saigne. Le monde est rouge
de mon tourment.
A h, qu’a i-je fa it? Qui m ’a fra p p é?
J ’expire, je meurs. O Beauté,
je meurs m ais pour renaître im pé
rissablem ent. »
CHORVS SYRIACVS

I l se meurt, le bel A d on is!
I l est mort, le bel A donis !
O V ierges, pleurez A donis!
Garçons, pleurez !
E t vous, et vous, dans les couronnes
rougissez de deuil, anémones !
L ’E poux descend à Perséphone.
Eros, pleurez !
I l descend vers les N oires Portes.
Tout ce qui est beau, l’H adès morne
l ’emporte. Renversez les torches,
Eros ! Pleurez !
Pleurez, ô fem m es de S yrie!
I l va dans la pâle Prairie.
Toutes les fleu rs se sont flétries,
hélas ! Pleurez !
Le C hœ ur s’é te in t. l ' A rc h e r est h a le tan t, ép erd u . Il secoue sa
ch ev elu re, comme p o u r en fa ire to m b er les aném ones véné­

I l est un dieu, il est un dieu!
Il bondit, ivre de prodige, de songe e t de création. Ce c ri fu l­
g u ra n t, ja illi de sa p o itrin e oppressée, couvre to u te s les voix,
les é tein t. Il s’approche de l 'E tre m ystérieux. Il lui parle
d ans le silence que les pro fo n d es h aleines fo n t pareil au
silence des rivages. M ain te n a n t il semble que la m ultitude
exsangue des idoles soit plus viv a n te que la to u rb e des h u ­
m ains.

Tu es un dieu. J e te fa is dieu,
moi, le M aître de l ’U nivers,
qui ai join t à mon nom le nom
du Tonnant. Moi, je te fa is dieu.
Tout est licite à l ’Empereur.
H adrien a d éifié
le Jeune Hom m e de B ithynie
à la bouche mélancolique.
J e veux te consacrer un tem ple,
un tem ple sur le V im inal,
avec des trésors et des prêtres.
Tu auras des autels toujours
fum ants, des offran d es opim es,
des louanges harm onieuses;
et on parfum era de rose
le marbre de tes simulacres
comme à Délos.
L e J e u n e H om m e est ébloui, v acillant, p e rd u d ans une im m ense
lum ière v ertig in eu se comme la lum ière du D é se rt em brasé où
v ibre le crisse m e n t des sauterelles. A-t-il, lui aussi, je û n é
p e n d a n t q u a ra n te jo u rs e t q u a ra n te n u its ? I l parle comme
en songe, comme d a n s le dé lire de la faim .

neuses. D ’une voix tro u b le qui passe à tra v e rs to u te sa chair,
LE SAINT

il au g m en te sa pro p re fray eu r.
LE SAINT

Quel est ce jeune homme tout blanc
assis à l ’entrée du sépulcre?
« V ous cherchez le crucifié.
E t pourquoi cherchez-vous parmi
les morts celui qui est vivan t?.»
Or I l est là, debout. I l d it:
« N e pleurez plus. »

J e sou ffre, je sou ffre. Les cieux
s’évanouissent. U ne main
m’a pris par les cheveux. Quelqu’un
a crié : « B éni soit le R oi
qui vient au nom d’A d on aï! »
A donaï ! A donaï !
A i-je entendu?
Les bêtes sauvages se sont en fu ies d ans les sables, les A nges
se sont évanouis d ans le soleil. L e T e n ta te u r se rapproche.

Il est là, debout, lui-m êm e. Il est le R essu scité de la tom be
ru p e stre . D escend-il du G olgotha?

descend-il d u L ib an ? Il

est beau comme u n d ieu est beau. U n e chaude e t fauve lu e u r
l ’enveloppe comme si un n uage en feu é ta it v e n u de l’occi­
d e n t se m irer dans le b o u clier soulevé qui laisse f u ir p a r le
soupirail la fum ée des arom ates.
VOX SOLA

Cessez, ô pleureuses! Le monde
est lumière, tel qu’il l ’annonce.
I l renaît dieu, vierge et jeune homme,
le F lorissan t!
I l est debout, le Désirable.
Ses m ains sont pleines de semences.
I l va ramener dans ses danses
chastes l ’Absent.

l ’e m p e r e u r

Tu vas, cette nuit, apparaître
aux yeux du peuple, dans les rues
arrosées de safran punique,
parm i la clameur des cohortes,
au m ilieu de torches nombreuses
comme mes désirs, sur un char
traîné par des éléphants blancs,
si haut qu’on abattra les Arcs
de Triomphe sur ton passage,
on ouvrira dans les murailles
des brèches pour que tu n ’inclines
p oin t ta tiare.
L e Jeu n e H om m e parle comme en songe, com m e d ans le délire
de la soif.

�LE

M ARTYRE

DE

LE SAINT

Quelle splendeur sort de mes os?
S u is-je lum ière? « Qui me voit,
voit celui qui m’a envoyé. »
L ’a -t-Il dit? J e sou ffre, je souffre.
« Tu es mon fils, le Bien-A im é.
En toi je prends plaisir. » Peut-être,
nous sommes un. Tout s ’obscurcit.
Les cieux s ’évanouissent. S u is-je
au fa îte du Tem ple? au sommet
du M ont, avec le Tentateur?
« S i tu es le fils d’Elohim,
jette-toi en bas. » O vertige!
Il m’a saisi par les cheveux.
« M aintenant mon âme est troublée
et que dirai-je, que dirai-je ? »
M a vie s’évanouit. Les A nges
sont loin, loin. J ’entends d ’autres voix.
« Je te donnerai tout cela,
si tu m’adores. »
L ’E m p ereu r a enlevé l’u n e des d eu x V icto ires d ’o r qui o rn e n t
le h a u t do ssier de son siège. E t, d a n s sa m ain te n d u e v ers le
Déifié, il serre le globe qui s o u tie n t le pied léger de la déesse
trè s désirable.
L'EMPEREUR

Prends la V ictoire im périale
dans ton poing fort et décharné
comme la g r iffe de mes aigles.
Ce globe est l ’orbe de la Terre
et la pomme des H espérides.
Or tu es dieu, tu es César,
tu es Prince de la Jeunesse:
tu as la puissance et la joie,
la merveille tissée des songes
pour vêtir ton corps ambigu,
les perles et le laurier-rose
pour tes tem pes étincelantes.
Tu auras tout, tu auras tout.
Je te donnerai les butins
de toutes mes guerres d’Asie,
de mon A sie profonde et chaude
comme la gueule du lion
et comme le cœur d’A lexandre.
M oi vivant, je te léguerai
l’empire. Tu seras le maître.
E tant dieu pour rester lointain
dans tes silences, tu seras
em pereur pour te rapprocher
et pour t ’agiter. Tu feras
verser du sang, fonder des villes,
ployer des rois, sécher des mers,
chanter des poètes, m ourir
des héros, surgir des aurores
inconnues du fond des douleurs
inexpugnables. Tu auras
le monde tremblant dans le creux
de ta main comme l ’alouette
dans le sillon avant le jour.
A h, qui donc, des choses plus belles
que toutes ces choses, qui donc
te les donnera? Tends le poing,
prends la V ictoire!
L en tem en t, len tem en t, com m e en un songe, le Déifié te n d son
bra s d ro it v e rs le d o n a te u r; e t il reço it d a n s la paum e le

SAIN T

SÉBASTIEN.

43

grappes de la d o u le u r, il m ire de dessous ses larges pau­
pières l’O r triom phal d ressé au bout de son b ra s rigide.
L ’A uguste s’abandonne à sa dém ence m agnifique.
L'EM PE R E U R

Chantez! B ondissez! E xu ltez!
Que tous les marbres, tous les bronzes
divins bondissent eux aussi
comme le thiase d’E van;
car ce dieu renaît de l ’abîme
de mon cœur, avec m ille noms,
avec m ille noms ineffables,
et seul je ravis aux Puissances
noires pour toujours sa beauté!
Que, toute la nuit, le tonnerre
triom phal des buccins résonne
au sommet des saintes collines,
ju sq u ’à ce que les joues éclatent,
ju sq u ’à ce que tout l’éther soit
un bouclier de Corybante,
ju sq u ’à ce que ma Rome entende
hurler vers les hauts D ioscures
la Louve aux m am elles d’airain !
E t vous, tracez le tem ple, A ugures:
annoncez l’étoile future
au ciel romain !
L e Déifié a te n d u l ’a u tre b ra s a u ssi; e t il serre m a in te n a n t la
V ictoire im périale e n tre ses d eu x m ains, si f o r t q u ’on cro i­
ra it e n te n d re le m étal c ra q u e r. S eul les soulèvem ents de sa
p o itrin e in d iq u e n t la violence d u com bat invisible. L es lèvres
so n t o u vertes, com m e la d é ch iru re même de son âm e v i­
vante, s u r ses d e n ts ferm ées. A u to u r de lui, d ans les fleurs,
d ans l ’or, d ans les p a rfu m s e t d ans la flamme, au son des
c ith a re s e t de flûtes, les A d oniastes sem blent m en er l’orgie
divine com m e d ans le tem ple de Byblos après le septièm e
des jo u rs fu n è b re s, quand les fem m es descen d aien t au p o rt
p o u r y re c u eillir la tê te de p ap y ru s je té e dans, la m er par
les A le x an d rin e s et poussée p a r le c o u ra n t ju s q u ’à la ville
phénicienne.
SEMICHORVS I

Io ! Io ! A doniastes !
O sœurs, ô frères, exultez!
Le Seigneur est ressuscité!
I l conduit la danse des astres.
Io ! D éliez vos cheveux,
dénouez vos ceintures, fem m es!
D u noir H adès où sont les âmes
Il nous revient, le Bienheureux.
SEMICHORVS

II

Tu es beau, tu es beau, Seigneur!
Io ! Salut, ô B ien-aim é!
Tour à tour tu renais et meurs,
E n fa n t de l ’im m ortalité.
D onnez la rose et l’anémone,
sang et larmes, au F lorissan t!
Ceignez-le des m ille couronnes
germées des larmes et du sang!
CHORVS

O neuve jeunesse du monde !
Couronnez Cypris, couronnez
Eros invaincu, couronnez
trois fo is Cybèle la profonde!

sim ulacre de la déesse qui « seule ro m p t l’in c e rtitu d e du
com bat ». I l serre le globe e n tre ses d oigts e n d u rc is p ar le
n e rf de l’a rc ; et, re n v e rsa n t le fro n t tê tu q u ’a lo u rd isse n t les

Couronnez Pan au thorax bleu,
le roi P an aux deux cornes torses !

�44

L’ ILLU STRATIO N

Io, P an ! P our toutes les forces,
io, couronnez tous les dieux!

LE SAINT

Le cri soudain et te rrib le du R essuscité dom ine le chœ ur orgias
tique.
L E SAINT

Jésus, Jésus, Jésus, à moi!
A u secours, Seigneur! A mon aide,
ma force, ma flam m e, mon Roi !
D e to u te la h a u te u r de ses b ras, il élève en l’a ir la V ictoire,
e t la lance c o n tre la m osaïque lu isa n te, a u x pieds de l’A u ­
g uste. T o u s les b ru its to m bent. L a voix du C o n fesseu r a
l’éclat des buccins.

César, maudit, j ’ai dans mon p oin g
mon âme nue, victorieuse,
splendide, aux six ailes de feu.
J ’ai brisé ton idole, j ’ai
brisé ton or, comme toi-même
tu seras brisé, tu seras
foulé. Tous tes os se séparent.
J e vois le signe de la lèpre
sur ton fron t de bouc. La nuit vient.
L ’entends-tu? La nuit rugit comme
une lionne, déchirant
les rets de ses nuages noirs.
L a Louve a peur.
L'EM PE R E U R

Des hom m es obéissent si vite q u ’on en te n d la cré p ita tio n des
flammes allongées p a r la véhém ence du geste.

Non !
ses yeu x

vo races

la

figure du

En vérité je vous le dis,
si des frères secrets m’écoutent
parmi les esclaves honteux
qui doivent gém ir sous les verges
et attendent le changem ent :
Jésus veut me glorifier.
Moi et le Christ, nous sommes Un.
J ’ouvre les bras. N ous sommes Un,
pour les Clous, la Lance et l’E ponge.
V oici. J ’ai so if; mon côté saign e;
mes m ains et mes pieds sont cloués.
Gloire éternelle !
l ’e m p e r e u r

R enversez-le ! R enversez-le !
Scellez sa bouche avec la torche !
F aites de sa face une plaie
fum ante !

Il sem ble ro n g e r de

TH É A T R A LE

Jeu n e

H om m e. Il dom pte, s a fu re u r. L e S a in t ram asse la chlam yde
et s'enveloppe la tête comme d a n s le rite de la co n sécration.
L a c ith a re m utilée re lu it à te rre , d éco u v erte.
DES VOIX EPARSES

—- A uguste, A uguste, souviens-toi !
— O D ivin, venge ta cithare !
— V enge A pollon !
LES O RPH IQ U ES

Orphée! Orphée, caché, sonore,
viens à ce sacrifice, M aître
des visions!
L ’A u g u ste a dom pté sa fu re u r. Il est g rav e comme un pontife
q u an d il s’avance v e rs le S a in t e t le d écouvre, tir a n t la
chlam yde p a r le b ord.
L'EM PEREU R

Euryale, et toi, N icanor,
étendez-le sur la cithare.
A insi. A insi. M ais doucement.
Le S a in t ne résiste p as; c a r son âme est tra n sp o rté e h o rs d ’ellemême.

N e le touchez plus de vos doigts!
L ’art de sa démence est sublime.
Le son de sa fau te est divin.
Certes, c’est la divinité
de ma cithare, qui lui donne
une fin si mélodieuse.
I l meurt dans le mode dorique.
N e le touchez plus de vos doigts!
N e touchez pas à sa pâleur.
Je ne veux pas ouvrir ses veines,
bien qu’il se dise tout sanglant.
J e songe à la vierge d’Ephèse,
à cette fille naxienne...
M ais il est pâle, A doniastes,
plus que vos im ages de cire
après l’équinoxe d’automne,
sur vos lits d’ébène, à B yblos.
I l renaissait, et il se meurt.
O pleureuses, pleurez encore !
Il se meurt, l’A rcher du Liban !
O sagittaires chevelus,
ô mes sagittaires d’Emèse,
de Damas, de la Commagène,
de P alm yre et de l ’Iturée,
il se meurt, le bel A donis!
Pleurez, pleurez!
D ans un ton trè s bas la lam entation ad o n ie nne recom m ence.
Des flam ines je tte n t des poignées d ’arom ates s u r la braise des
autels. L es dadophores soulèvent le u rs to rc h e s v e rs les idoles
innom brables qui v o n t recevoir le sacrifice. Les plaques, les
disques, les c roissants, tous les em blèm es, e t les re g a rd s in ­
flexibles des orbites d ’ém ail, é tin c ellen t sous la voûte d ’o r;
ta n d is que l’E m pereu r s’inclin e v e rs le S a in t silencieux, pour
le te n te r.

Par le haut Soleil invaincu,
ô mourant, écoute l ’Arbitre.
Tout ce que j ’ai voulu t’offrir,
je le tiens dans ma main encore.
Tu pourrais encore être un dieu,
avoir ton tem ple.
LE SAINT

Fem m es de B yblos, les plus belles,
venez le composer. A in si:
entre les deux cornes d ’ivoire,
la tête contre le jo u g d’or;
et sur sa poitrine le plectre.
A insi. A insi. Très doucement.
Et enroulez ses belles boucles
autour des sept cordes coupées,
très doucement.
L e S a in t ou v re les b ra s et jo in t les pieds comme le C rucifié.

Le Christ règne! Tu n ’es que fange.
La mort est vie.
L'EMPEREUR

E to u ffez-le sous les couronnes,
étou ffez-le sous les colliers,
sous les fleurs, l ’or et la musique,
sous les songes, l’or et les plaintes,
car il est beau.
O n vide les corbeilles, on vide les m uids. O n ensevelit le S a int

�LE

M ARTYRE

.DE

SAIN T

SÉBASTIEN

sous les colliers, com m e la v ierg e d ’E p h è se; on l’étouffe sous
les

co u ro n n es,

com m e

la

v ierg e

de

N axos.

L es

C H O R V S S Y R IA C V S

esclaves

Il descend vers les N oires Portes.
Tout ce qui est beau l’H adès morne
l ’emporte Renversez les torches,
E ros! P leurez!

syrien s re n v e rs e n t les flam beaux. L es arc h ers d ’E m èse, en
com m ém oration de la F lèche q u ’on n e v it pas reto m b er, p lie n t
u n g e nou e t b a n d e n t le u rs g ra n d s arcs v e rs l ’œil d u ciel qui
re lu it, p a r la baie c irc u la ire , à tra v e rs la fum ée de l’oliban.

E X P L IC IT
SE C V N D V M SAN C TI S E B A S T IA N I S V P P L IC IV M

IN C R V E N T VM

LA QUATRIÈME MANSION
LE

L A U R IE R

BLESSÉ

LE S PERSO N N A G ES

L E SAINT.

L E BON PA ST E U R .

SA N A E.

LES

T R O IS

C O U V EU SES

DE

CEN D RES.

L E S A R C H E R S D ’E M E S E .
L E S A D O N IA S T E S .

C H O R U S S Y R IA C U S .

O n a p erço it les an tiq u e s la u rie rs d u bois d ’A pollon, s u r une
colline ro n d e com m e u n e m am elle. Ils so n t d ru s e t touffus
à l’e n to u r, som bres e t im m obiles comme le u rs im ag es votives
de b ro n z e o ffe rte s d a n s les san c tu a ire s. L e u rs tro n c s, h é­
rissés de fe u ille s aiguës com m e les p o in tes des lances, s u r­
g issen t co n tre le ciel la tia l où fu m e n t les lo n g u es tra în é e s

L E SAINT

O Sanaé,
tu ne te souviens p lu s! Tu as
tout oublié. Que t ’a i-je dit?
« Souvenez-vous. J e suis la Cible. »
Où est mon arc?

s u lfu re u se s d u jo u r fu y a n t. Ils e n to u re n t la c la iriè re sain te
q u ’u n a u te l tria n g u la ire de p ie rre occupe, ro n g é p a r les a n ­
nées e t les pluies, san s fe u d an s l’om bre. T ro is fem m es so n t
assises su r les m o n ceau x des vieilles cen d res, silencieusem ent
enveloppées d an s le u rs m a n te au x n o irs, les g en o u x e n tre
le u rs b ra s e t la tê te e n tre leu rs g enoux. Sont-elles les P a r ­
ques filles de l’E rèb e, san s q u en o u ille,

sans fu seau ,

sans

ciseaux? Sont-elles les F u rie s filles de la T e rre , san s leu rs
fouets

de

cou leu v res

et

san s

le u rs

to rc h e s

ta rta ré e n n e s ?

Sont-elles les G râces filles d u Soleil, dev en u es d é crép ites et
lugubres,

couveuses de cen d res ?

Comme des Sibylles ou

com m e des S u p p lian tes, elles sem blent som m eiller ou ê tre
accablées de fa tig u e e t de m alh eu r.
D e h a u te s tom bes so n t ép arses d an s la p lain e la tin e ; des a q u e­
ducs in te rm in a b le s c h ev a u c h e n t v e rs la cité e t v e rs la n u it.
O n a dépouillé le M a rty r p o u r l ’a tta c h e r a u tro n c d ’u n g ra n d
la u rie r avec des co rd es de

sparte.

D ebout, les pieds n u s

s u r les racin es noueuses, il repose su r la tig e svelte de sa
jam be d ro ite le poids de son corps lisse com m e l’iv o ire; et,
les poignets liés au-dessus de sa tête, il ressem ble au beau
diadum ène qui se c ein t du b an d eau .
C ’est a u x S a g itta ire s d ’E m èse que l’A u g u ste a o rd o n n é de v en g er
p ar les flèches le Soleil s eig n e u r de l ’E m p ire. I ls so n t é p erd u s
d ’am o u r e t de c rain te. S an aé, l’a rc h e r a u x y eu x vairo n s, est
parm i eux. I l épie la plaine.
SANAE

Ils sont loin, ils sont déjà loin!
On n ’aperçoit plus les chevaux
de la turme. U ne croupe blanche
disparaît au détour, derrière
les Tom beaux: le décurion.
Il n ’a jam ais tourné la tête.
Seigneur, nous allons m aintenant
te délier.

SANAE

N ous t ’avons sauvé, nous t ’avons
sauvé, seigneur, quand tu mourais
éto u ffé sous l ’or et les fleurs.
N ous t ’avons soustrait et caché,
risquant nos têtes. Et tu as
voulu de nouveau l ’affron ter,
le Lion ! Tu as de nouveau
cherché le danger et la mort.
E t le morne H adès fa it toujours
ton envie.
LE SAINT

H élas, Sanaé,
je t ’avais élu, je t’avais
élu!
SANAE

N ous t ’aim ons, nous t’aimons,
seigneur. Tu pouvais être un dieu.
M ais tu es le dieu de nos songes,
et le songe de nos jeu n esses:
car tous les nuages qui naissent
de la mer nous sont des navires
m ystérieux pour t ’enlever,
pour t ’emporter, pour faire voile
avec tes sorts vers ton empire,
vers ta fable, vers ta Colchide.
E t nous voulons, ô déicide
ivre d’im m ortalité, tendre
à ta so if une pleine coupe
de nepenthès et d ’amaranthe
pour qu’il ne te souvienne plus
des douleurs et des épouvantes

�L’ ILLUSTRATION

qui assiègent ton âme. Ecoute,
seigneur.

TH ÉATRALE

c’est ce que je veux. Ce sera
beau.
SANAE

LE SAINT

Pourquoi me trahis-tu ?
Je t ’avais sacré. Tu étais
marqué par D ieu, du double signe.
SANAE

Ecoute, écoute. Le soir tombe.
Le fleuve est proche. D es rameurs
sont prêts. Tu trouveras des voiles
ciliciennes à Ostie.
LE SAINT

Les voiles de P au l?
SANAE

E t tu vas
choisir ceux de nous qui viendront
avec toi. M ais nous viendrons tous,
après. N ous ne voulons servir
que tes sorts, dans notre patrie
qui est la tienne, dans la terre
qui couve les songes des R ois
et les prom esses des V oyants.

M ais César a dit : « Ensuite
coupez sa belle chevelure
et déposez-la sur l’autel,
en ex p iation ; coupez
au laurier fu n este un rameau
flexible pour me l ’apporter,
pour que j ’en fa sse une couronne
et que, sous son ombre, je pleure.
E t livrez son cadavre aux fem m es
de B yblos, aux A doniastes;
puisque l’équinoxe d’autom ne
vient avec le deuil relevant
le catafalque du dieu mort.
P eut-être il va revivre encore
une fo is, s ’il est comme H érile
roi de Préneste, qui avait
eu de sa mère les trois âmes
et les trois armures qu’Evandre
lui arracha. » Tu vas revivre,
tu vas revivre !
LE SAINT

L E SAINT

O Sanaé, comment peux-tu
espérer de troubler mon âme,
si tu sais ce que j ’aurais pu
être?
SANAE

U n dieu prisonnier.
LE SAINT

Oui, je vais
revivre.
SANAE

Or il s u ffit qu’on coupe
une chevelure de fem me
et qu’on apporte à l’Em pereur
le rameau de laurier.

Tendez,
tendez vos arcs.
SANAE

R ien qu’un esclave
dieu.
L E SAINT

J e meurs de ne pas mourir,
SANAE

Rien qu’un sim ulacre lointain.
Mais, si tu es sa u f, si tu es
libre, si tu es fo rt, si tu
es pur, avec tout ton visage
divin tourné vers l ’Orient,
vers l ’héritage de ton âme,
vers l ’héritage de ton dieu,
n’auras-tu p as une p lu s sainte
guerre et une victoire plus
grande que cette insatiable
mort?
LE SAINT

J e meurs de ne pas mourir.
SANAE

César a dit : « A m enez-le
au bois d’A p ollon ; liez-le
au tronc du p lu s beau des lauriers;
puis décochez contre son corps
nu toutes vos flèches jusqu’à
ce que vous vidiez les carquois,
jusqu’à ce que son corps nu soit
pareil au hérisson sauvage. »
L E SAINT

Oui, Sanaé, oui, mes archers,

LE SAINT

J e vais
revivre, Sanaé. .J’atteste
mon so u ffle et le ciel que je vais
revivre; car il est devin,
l’Em pereur. Il a deviné.
J ’ai eu de ma mère trois âmes
et trois armures, comme H érile
roi de Préneste. Attendez-m oi.
D em ain, à l’heure de V esper,
au bord du fleuve attendez-moi,
et je me montrerai à vous.
J e vous m ontrerai mon visage
tourné vers l’Orient. A lors
vous serez prêts. N ous trouverons
des voiles, des voiles gon flées
par les vents certains, et des proues
aiguisées comme le désir
de la vie belle.
SANAE

N ous serons
avec toi, libres avec toi.
libres avec toi sur la mer
glorieuse !
LE SAINT

M ais pour revivre,
ô Archers, il fau t que je meure,
il fa u t que je meure.
LES ARCHERS D ’EMESE

O Aimé,
A im é!
LE SAINT

Il fa u t que mon destin

�LE

M ARTYRE

DE

s ’accom plisse, que des m ains d’hommes
me tuent.
LES ARCHERS D’EMESE

Seigneur ! Seigneur !
LE SAINT

SAIN T

SÉBASTIEN

47

SANAE

Il n ’y a,
seigneur, que des monceaux de cendres.
I l n ’y a que les vieilles cendres
accumulées des sacrifices.
L E SAINT

V os mains.

E lles tressaillent. J e les vois.

LE S ARCHERS D ’EMESE

O A im é !
L E SAINT

V os m ains fraternelles.
SANAE

N ous brisons nos arcs.
LE SAINT

Tendez-les !
Où est votre amour? V ou s m’aimez,
vous brûlez de servir mes sorts,
et vous em pêchez que mes sorts
s ’accom plissent, que cet anneau
de m on éternité se ferme.
V ous m’aimez, et vous n ’exaltez
p as mon mystère. J e vous dis
que je vais revivre. N ’ayez
aucune crainte. En vérité
je vous le dis.
SANAE

Seigneur, nous allons donc tuer
notre amour !
L E SAINT

Il fa u t que chacun
tue son amour pour qu’il revive
sept fo is p lus ardent. O Archers,
Archers, si jam ais vous m’aimâtes,
que votre amour je le connaisse
encore, à mesure de fer!
Je vous le dis, je vous le dis:
celui qui p lu s profondém ent
me blesse, plus profondém ent
m’aime. Sanaé, souviens-toi !
Souvenez-vous, E lus d ’Em èse!
J e vous avais commis cet are
où le f il de mon sang s’incruste
de l’une à l ’autre coche et luit.
V oyez. J e sens que dans la paum e
de ma main le stigm ate brûle,
se rouvre et saigne.
U n p a ste u r e s t a p p a ru e n tre les b ra n c h es des la u rie rs . I l p o rte
u n e brebis a u to u r de son cou, s u r ses épaules, te n a n t deux
pieds de la b ête d a n s ch acu n e de ses m ains. I l re ste debout,
im m obile, en silence, les y eu x fixés s u r le M arty r.

O tremblement
de mon âm e! J e sens mon âme
et l’arbre trembler jusqu’au bout
des racines les plus cachées.
N e voyez-vous pas les trois fem mes
noires sursauter?
SANAE

Quelles femmes,
seigneur? Tu nous effraies.
L E SAINT

Les trois
fem m es voilées qui sont assises
au pied de l’autel.

SANAE

Tu te trom pes. Quelle épouvante
te blanchit !
S oudain, le M a rty r a re n c o n tré le re g a rd d u p a ste u r.
L E SAINT

P arle bas. Ce n ’est
pas l ’épouvante. P arle bas.
I l est là, le Pasteur. R egarde
SANAE

Où est-il? Quel pasteur?
L E SAINT

Il porte
la brebis autour de son cou,
sur ses épaules. Le vois-tu?
SANAE

Seigneur, seigneur, quels sont tes rêves?
L E SAINT

I l n ’est p lu s là.
L ’app aritio n s’é v an o u it; m ais l’om bre d u C rucifié s’é te n d sur
le la u rie r fa tid iq u e . E t l’ivresse du san g d u re ra ju s q u ’au
d e rn ie r soupir.

Mon sang commence
à couler, dans l’ombre qui croît.
Les lauriers sont comme les lances
hérissées autour de la Croix.
D es profondeurs, des profondeurs
j ’ap p elle votre amour, A rchers!
D es profondeurs, des profondeurs
je vous a p p elle! Rapprochezvous. La nuit tombe. Il fa u t qu’on mire
de près, de près, pour frap p er juste.
Lequel voudrai-je encore élire
d’entre vous? Celui qui ajuste
m ieux que tout autre le plus âpre
de ses dards et qui le décoche
de telle force (son haleine
toute entre ses dents, les empennes
contre l ’œil, le pouce à la tem pe)
qu’il blesse l ’écorce de l ’arbre
me perçant de toute la hampe.
Celui-là, certes, je saurai
qu’il m’aime, qu’il m’aime à jam ais.
C haque a rc h er, la m ain tre m b la n te , tire de dessous son épaule
u n e fl èch e de son carquois.

Sanaé, tu as mon arc. V iens,
frère. P resse-le sur ma bouche,
avant de le tendre. Qu’il touche
mes lèvres et mon âme. V iens.
S a n a é s’approche e t tie n t soulevé d e v a n t le C hef l’a rc o ù ce
fil de sublim e po u rp re lu it comme l’ivoire e t l’or.

Souviens-toi! Souvenez-vous! L ’arc
figu re la Trinité sainte.
Le fû t est le Père, la corde
est l’E sprit, la flèche empennée
est le F ils qui donna son sang.
E t il n ’y aura plus de taches.

�L’ ILLU STRATION

48

TH EATRALE

— Seigneur !

sa u f la ta che du sang tombé
des m ains et des pieds du Sauveur.

— B ien-aim é!
— Bien-aim é!

lte
I n d les lè v re s; e t l’a rc h e r v airo n lui d o n n e la poignée à
b aiser. L es lèv res p u re s s’a tta rd e n t com m e si elles bu v aien t

Ils app ellen t à g ra n d s c ris le u r am our ex p ira n t. Ils je tte n t

à longues gorgées u n p lein calice. O r sa voix n ’est q u ’une

leu rs arcs, ils se to rd e n t de désespoir, ils se tra în e n t sur
l’herbe ju s q u ’aux deux pieds inanim és, q u ’ils b a isent. L e u rs

flamme v e rtig in e u se.

chev elu res s’accrochent aux em pennes des ham pes enfoncées

D es profondeurs, des profondeurs
j ’app elle votre amour, E lu s!
Chaque flèche est pour le salut,
a fin que je puisse revivre.
N e tremblez pas, ne pleurez p a s!
M ais soyez ivres, soyez ivres
de sang, comme dans les combats.
V isez de près. J e suis la Cible.
D es profondeurs, des profondeurs
j ’appelle votre amour terrible.

dans les je u n e s muscles.
E t le ch an t des A d oniastes s’approche to u jo u rs. M ain te n a n t le
soir est céruléen comme le v e rre de P h én icie coloré p a r l’ocre
bleue de C hypre.

fauves le d iv ise n t;

les n o irs

les cheveux épars, les c ein tu re s dénouées, les robes déchirées,
tra în a n t une litière d ’ébène e t de p o u rp re violette.

CHORVS

O n e n te n d le ch œ u r des A d o n iastes, qui m o n te p ar la colline à
tra v e rs les la u rie rs.
E p e rd u m en t, u n des a rc h ers, sous le re g a rd qui le force, tire
la co rd e e t décoche. L e d a rd

Des raies

la u rie rs l’e n ta ille n t. O n voit p a ra ître les fem m es de Byblos,

se fixe au genou,

dans le

SYRIACVS

Il se meurt, le bel A donis!
Il est mort, le bel A donis !
O V ierges, pleurez A donis !
Garçons, pleurez!

nœ ud de l’os.

B éni soit le prem ier! Bénie
soit l’étoile prem ière!
U n e so rte de subite dém ence semble s’em p arer des A siatiques,
p a r la v e rtu de cette voix d ’ivresse.

D ’a u tre s fem m es a cco u ren t. E lles p o rte n t des drap s de p o urpre

Encore !

rouge, des lins, des b a n d elette s, des vases d ’o n g u en ts, des

De leu rs lèvres blêm es b u v a n t le u rs larm es, ils ne v isen t pas
le corps m ais ils la n c en t leu rs flèches v e rs la voix.

c o u ro n n e s de cyprès, des « ja rd in s d ’A donis ». E lles e n to u ­
re n t le la u rie r, elles s ’em p ressen t à d é fa ire les nœ uds des

V otre amour! V otre amour!

cordes. L a la m e n tatio n se prolonge. L es couveuses de c en ­

Ils p o u ssen t des cris ra u q u e s e t rom pus, comme des do rm an ts
agités d an s u n com bat aveugle c o n tre u n rêv e m o n stru e u x .

Encore !

d re s o n t d isp a ru ; e t au pied de l’a u te l ne re s te n t que les
m onceaux n o irâ tres.
LES ADONIASTES

Q uelques-uns, to u t à coup, laissen t tom ber le u rs arcs, se plient
su r le u rs g e n o u x ; e t san g lo ten t, le fr o n t c o n tre la te rre .

Encore !
D ’a u tre s,

Pleurez, ô fem m es de Syrie,
criez : « H élas, m a Seigneurie ! »
Toutes les fleurs se sont flétries.
Criez, pleurez!

H élas, ma Seigneurie ! H élas,
ma Seigneurie!
LES ARCHERS D ’EMESE

to u t à

coup,

se

re n v e rs e n t

d an s

une

convulsion

d ’épouvante qui ag ite leu rs m âchoires comme le rire sard o
nien.

Encore !

— H élas !
H élas!
— Qu’avons-nous fa it!
— Qu’avons-nous fait !

D ’a u tre s o n t vidé le u rs carq u o is s u r l’h erb e et, te n a n t le fais­
ceau des d a rd s sous le pied gauche, s’a b aissen t d ’un m ou­
vem ent

rap id e

et

c o n tin u

pour

les

p re n d re

l’un

après

l’a u tre . E t ils tir e n t d ésesp érém en t, com m e s’ils n ’avaient

SANAE

N ous avons tué notre amour!
LES ARCHERS D ’EM ESE

pas d e v an t eux u n corps lié à u n a rb re m ais une m ultitude

— I l va revivre.

de c av aliers à re n v e rs e r a v an t q u ’ils n ’a rriv e n t e t ne les

— Il va revivre.
— Fem m es, doucement, doucement.
— I l fau t le délier.
-— Il faut
le détacher de l’arbre.
— Femmes,
doucement.
— I l respire encore.
— N e pleurez p a s!
— V oyez, voyez
comme sa poitrine se gon fle !
— I l respire, il soupire.
— Femmes,
ne pleurez pas. Il va revivre.
— Il va revivre. Il nous l ’a dit.
— I l nous l ’a dit.
— D onnez des baumes,
donnez des lin s!

é crase n t sous les sabots de le u rs étalons.

E ncore !
C ette voix dem andera-t-elle d u fe r to u jo u rs? Ils la n c en t to u ­
jo u rs du fe r, désespérés, h o rs d ’eux-m êm es, d an s une sorte
d ’é to u rd isse m e n t

faro u ch e,

com m e

s ’ils

a v aien t

su r

le u rs

têtes, n o n le silence des feuilles, m ais l’h o rre u r d ’une to u r
de siège in cen d iée su r les roues to n n a n te s.

Am our
éternel !
C’est le râle d an s la gorge tran sp ercée, le d e rn ie r soupir, le
d e rn ie r so u rire ,

le suprêm e appel. L a b elle

tê te

s’incline

su r l’épaule polie com m e le m arb re c y n th ie n fro tté de p a r­
fu m : les aile ro n s d’u n d a rd v ib re n t encore à l’aisselle. Le
corps ad m irab le s’affaisse, é tira n t les b ra s re te n u s p a r les
liens.
LES ARCHERS D’EMESE

— Seigneur !
— B ien-aim é !

L e s cordes so n t dénouées. L e s b ra s reto m b en t. L a lam en tatio n
se prolonge.

�LE

M ARTYRE

DE

C H O R V S S Y R IA C V S

SAIN T

SÉBASTIEN

49

v e rs la litière. A u de là de la colline sainte, d a n s la profon
d e u r d u soir, u n e c la rté de p e rle se ré p a n d , sem blable à

Pleurez, ô fem m es de S yrie!
I l va dans la pâle Prairie.
Toutes les fleurs se sont flétries,
hélas ! Pleurez !

celle q u i précède le le v e r d e la pleine lune.
LES ADONIASTES

— A rchers d’Emèse, nous avons
notre litière, la litière
d’ébène, la couche funèbre
de nos A donies.
— Sanaé,
le très saint Empereur accorde
à la confrérie de B yblos
d’enlever le corps, de dresser
le catafalque pour le deuil.
E t nous le coucherons dans notre
litière, et nous l ’emporterons,
aux sons des flû tes, dans la nuit.
F a ites escorte.
— Qu’on allume
les torches de pin ! Qu’on dispose
l’ordonnance fu nèbre! E t vous,
aulêtes, rangez-vous auprès
de la litière.

T o u t à coup, les fem m es qui reço iv en t le corps d a n s le u rs b ras
voient les flèches s’év an o u ir comme des ray o n s d an s les bles­
sures. C ’est le tro n c d u la u rie r d ’A pollon qui m a in te n a n t est
hérissé de to u t ce fe r.
LES ADONIASTES

— P rodige!
— P rodige !
— Prodige !
— Son corps se détache, laissant
tous les dards au tronc du laurier!
— I l n ’a plus de flèches ! Les ham pes
ont disparu dans les blessures
comme un évanouissem ent
de rayons !
— E lles restent toutes
dans l’arbre !
— P rod ige! V oyez:
le laurier en est hérissé.
— V oyez!
— Seigneurie, Seigneurie,
tu revivras, tu revivras!
— Tu reviendras!

L e fem m es p la c en t le cad av re d a n s la couche, en gém issant.
L a la m e n tatio n d u ch œ u r n ’a pas de pauses.
C H O R V S S Y R IA C V S

I l descend vers les N oires Portes.
Tout ce qui est beau, l ’H ad ès morne
l ’emporte. Renversez les torches,
E ro s! Pleurez!

SANAE

Archers, A rchers, E lus d’Emèse,
qu’on soulève le corps du Chef
sur les fû ts des arcs détendus
et croisés. Qu’on le porte ainsi,
sous les étoiles.

D ans le ciel d u so ir la c la rté in so lite s ’é la rg it com m e s i . u n
a stre p récip ité d u firm am ent s’a p p ro ch ait po u r in c e n d ier la
p laine. U n g ra n d c ri se lève. L a la m e n tatio n s’in te rro m p t.
L ’o rd o n n a n c e fu n è b re s ’a rrê te , e t d em e u re im m obile d e v an t

Les fem m es de B yblos o n t d é jà re ç u s u r leurs bras le corps
d ivin enveloppé d a n s la p o u rp re. E lles marchent lentement

le g o u ffre de la lu m iè re in e ffa b le . L e s P o rte s d u P a ra d is
sont ouv ertes à l’âm e de Sébastien.

E X P L IC IT
EX T R EM V M SAN CTI S E B A S T IA N I S V P P L IC IV M IN C R V E N T VM

LA

CINQUIÈME MANSION
LE

P A R A D IS

C ’e st le ja rd in des c lartés e t des b éatitu d es, à l’orée d e l’O rie n t

son des p a rle rs, les d iverses so rtes des A nges. L es prem iers

q u i p ro d u it to u s les lev ers d u soleil. P a rm i les a rb re s du

so n t les A nges d e la F ace, q u i seuls p e u v en t so u te n ir l’éclat

ja rd in , il y en a q u i ressem b len t à la g rê le tra n s p a re n te ,

de la F ace de D ie u ; e n su ite v ie n n e n t le s A nges d u service

d ’a u tre s qui ressem b len t à u n v e n t o n d o y an t, d ’a u tre s qui

divin, les T rô n es, les D om inations, les S eig n eu rs, les A r­

ressem b lan t au x g rap p es des eau x vives. O n y tro u v e to u te s

d e u rs, les

so rte s de belles choses, que l’œil n ’a jam ais v u es e t que

d ’a u tre s. D e même le u rs louanges so n t d iffé re n te s. I l y en

l’oreille n ’a ja m a is en te n d u es, q u i n e m o n te n t pas au cœ ur

a tro is so rtes qui d ise n t: « S a in t », tro is qui d ise n t: « L oué »,

de l’hom m e, et que D ieu a p rép arées p o u r c eu x q u i l’aim ent.

tro is qu i d is e n t: « B én i » e t tro is qui d isen t ce que n e peut

O n y vo it des ta b e rn a cle s de pyrope, des v êtem en ts de lu ­

e n te n d re l’oreille d ’u n m ortel.

P u issan ces, les M yriades,

les P rin c e s , e t bien

m ière, des diadèm es de b eau té. I l y a a u ssi des lan ces flam ­
b oyantes, des b o u cliers é tin c e la n ts, des épées, des ja v e lo ts
e t des d a rd s de rais, des h aches e t des fro n d es de feu . L à
a u ssi so n t les cro ix lum ineuses, les o sten so irs e t les e n ce n ­
soirs d ’or, de sap h ir, de jaspe, de calcédoine, de to p a z e,
d ’am éthyste e t de sard y o n . O n n ’y d istin g u e les B ie n h eu ­
re u x que p a r le n o m b re e t la c o u le u r des é tin celles qui
s ’e n v o le n t d ’eu x q u a n d

ils o u v re n t la bouche p o u r lo u er

le T rè s-H a u t. O n y d éco u v re, a u n o m b re des ailes e t au

CHORVS M ARTYRVM

G loire! Sous nos armures
flam boyez, ô blessures !
Qui est celui qui vient?
Le L ys de la cohorte.
Sa tig e est la plus forte.
Louez le nom qu’il porte:
Sébastien !

�L’ ILLUSTRATION

50

CHORUS

TH E A T R A LE

V IR G IN V M

CHORVS ANGELORVM

Tu es beau. Prends six ailes
d ’A nge et viens dans l’échelle
des F e u x m usiciens
chanter l’hymne nouvelle
au Ciel qui se constelle
de tes p laies immortelles,
Sébastien.

Tu es loué. L’étoile
de loin parle à l'étoile
et dit un nom : le tien.
Dieu te couronne. Toute
la nuit comme une goutte
à ton fron t est dissoute,
Sébastien.
C H O R V S A PO STO LO R V M

A N IM A

CH O R V S

Louez le
Louez le
Louez le
Louez le
A lléluia.

S E B A S T IA N I

Je viens, je monte J ’ai des ailes.
Tout est blanc. Mon san g est la manne
qui blanchit le désert de Sin.
J e suis la goutte, l’étincelle
et le fétu. J e suis une âme,
Seigneur, une âme dans ton sein.

Tu es saint. Qui te nomme
verra le F ils de l ’Hom me
(sur son cœur I l te tient)
sourire de ta grâce.
Jean t ’a donné sa place.
Tu boiras dans sa tasse,
Sébastien.

Seigneur
Seigneur
Seigneur
Seigneur

SA N CTO RV M

O M N I VM

dans l ’im m ensité de sa force.
sur le tym panon et sur l’orgue.
sur le sistre et sur la cymbale.
sur la flû te et sur la cithare.

E X P L IC IT M Y S T E R IU M

Le groupe des archers d’Emèse.
( pr e m iè r e

m a n sio n

.)

�LE- M A R T YR E

DE

SAIN T

L’Em pereur (M Desjardins).

SÉBASTIEN

Le Saint (Mlle Ida Rubinstein).

L’Empereur : « Vois j'a i là tous mes dieux... »

Le Saint coupant les sept cordes de la cithare.
( S C È N E S D E LA T R O I S I È M E M A N S IO N )

51

�52

LE M A R T Y R E DE SAIN T SÉBASTIEN

L’Empereur (M. Desjardins).

Un archer

��</text>
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                    <text>PUBLICATION
DE

LA S O C IÉ T É D E S É T U D E S R A B E L A IS IE N N E S

LETTRES ÉCRITES D’I T A L I E
PAR FRANÇOIS RABELAIS
(Dé c e mbr e 1 535 - F é v r i e r 1 536)
NOUVELLE

ÉD ITIO N

CRITIQU E,

DES NO TE S E T

AV EC U NE

UN

INTRO D U CTIO N,

A PP E N D IC E

PAR

V.-L. B O U R R I L L Y

PARI S

HONORÉ CHAMPION
LIBRAIRE DE L A SOCIÉTÉ DES ETUDES RABELAISIENNES
5 , QUAI MALAQUAIS
1910

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’ I T A

PAR FRANÇOIS RABELAIS
(Décembre 1535-Février 1536)

L I E

��PUBLICATION
DE

LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES
....

-----------

LETTRES ÉCRITES D’ITALIE
PAR FRANÇOIS RABELAIS
(D écem b re 1 535 -F é v rie r- 1 536)
NO UVELLE

É D IT IO N

C R IT IQ U E , AVEC U N E IN T R O D U C T IO N ,

DES N O TE S E T

UN

A PPE N D IC E

PAR

V.-L. B O U R R I L L Y

PARIS

HONORÉ CHAMPION
L 1BRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DES ÉTUDES RABELAISIENNES

5, QUAI MALAQUAIS

I9IO

�CETTE
AUX

É D IT IO N

F RA IS

F A IT E

DE

LA

A ÉTÉ

PU B L IÉ E

D O N A T IO N

PEYRAT

A U C O LLÈ G E DE F R A N C E

PA R MADAME LA

MARQUISE A R C O N A T I

V ISC O N TI

�INTRODUCTION

I.
C ’est en c o m p a g n ie de Jean d u B e lla y qu e R a b ela is est a llé
en Italie et q u ’à tro is rep rises il a séjo u rn é à R o m e. Il n’entre
pas dans n otre sujet de re ch e rch e r les o rig in e s , d’aille u rs o b s ­
cu res et, s e m b le -t-il, a ssez lo in ta in e s des re latio n s de R a b e ­
la is a v e c l’évêqu e de P a ris. N o u s n ou s co n ten tero n s d ’o b serve r
q u e très p ro b a b lem e n t ces re la tio n s a va ien t d éjà co m m en cé
lo rsq u e R a b ela is vin t au p rin tem p s de 1 5 3 2 se fixer à L y o n et
q u ’il fut n om m é, le 1er n o v em b re de cette m êm e a n n ée, m éd ecin
à l ’h ô p ital de cette v ille , a u x a p p o in tem en ts de 40 livres par
an. D an s le co u ran t de l’ann ée 1 5 3 3 , Jean d u B e lla y et notre
m é d ecin p u ren t se re n co n tre r p lu sieu rs fo is, ca r le p rem ier fit
à L y o n tro is séjo u rs d ’in ég a le d u rée. N o u s l’y tro u v o n s au
m o is de j u in 1, lo rsq u e le ro i et la rein e, en ro u te p o u r le
M id i, v ien n en t y faire leu r en tré e. Il y revien t dans la seco n d e
q u in za in e de ju ille t p o u r a c co m p a g n e r le d u c de N o rfo lk ,
am b assa d eu r du ro i d ’A n g le t e r r e 2. E n fin , dans les d ern iers
jo u rs de n o v em b re et au d éb u t de d écem b re, il y rep asse,
lo rsq u e F ra n ço is 1 e r l’e n v o ie à L o n d re s p o u r e xp o ser à so n a llié
H e n ry V I I I les ré su ltats de l’e n tre vu e de M a rseille et c o m b iner
1. François 1er et la cour sont à Lyon dans les derniers jours de
mai et durant tout le mois de juin. Voir le P. Hamy, L ’entrevue de
Boulogne, pièce n°9 5. Voir aussi L ’entrée de monseigneur le Daulphin fa icte en l ’antique et noble cité de Lyon, l'an mil cinq cens trente
et troys, le x x v j de may. S. 1. n. d. In-4°. L ’entrée de la Royne
fa icte en l'antique et noble cité de Lyon, l'an mil cinq cens trente et
troys, le x x v ij de may. S. 1. n. d. In-4”. Cf. Catalogue des actes de
François 1er, VIII, p. 482.
2. Voir le P. Hamy, op. cit., pièce n° 100. Le duc de Norfolk et
sa compagnie arrivèrent à Lyon le 20 juillet et y restèrent au moins
une quinzaine de jours. Ils rejoignirent François 1er à Montpellier
entre le 18 et le 24 août.

I

�les dém arch es à faire en c o u r de R o m e en vu e d’o b ten ir
le d iv o rc e avec C a th erin e d ’A r a g o n 1.
P o u r R a b ela is, ce fu ren t, san s d o u te , au tan t d’o c c a sio n s de
rep rendre c o n ta ct avec son « p a tro n » et de s 'a ssu re r u n e p ro ­
te ctio n co n tre les enn em is qu e ses p re m ières p u b lica tio n s
v en aien t de lu i crée r. L e P a n ta g r u e l a va it m is en m o u vem en t
P a rle m e n t et S o rb o n n e , et R a b ela is é ta it ce rtain de re n co n tre r
en la p erso n n e de Jean d u B e lla y un ap p u i co n tre des a d v e r ­
saires q u i, — c o ïn cid e n ce c u rie u se , — se tro u v a ie n t en ce
m o m en t m êm e c h e rch e r n o ise à l’évê q u e d e P a r is et à son
v ic a ir e 2. P e u t-ê tre m êm e, lo rsq u e l’a m b a ssa d eu r q u itta L y o n
p o u r g a g n e r l ’A n g leterre , p ré v o y a it-il qu e sa m issio n à L o n d res
a u ra it co m m e su ite u n e m issio n à R o m e , et R a b ela is laissa-t-il
e n tre vo ir, s’il ne l ’a va it d éjà fait, car c’é ta it a lo rs le rêve de
to u t h u m an iste, so n v i f d é sir de v is ite r l’Ita lie , terre d ’o rig in e
de l ’h u m an ism e, et la V ille É t e r n e lle 3. P e u t-ê tr e l’évèqu e de
P a ris se d é cid a -t-il seu lem e n t au m ilieu de jan vie r 1 534, lo r s ­
q u ’il rep assa p ar L y o n , à p ren d re a ve c lu i le m éd ecin de l’h ô ­
p ita l, d o n t il a va it b e so in , ca r il so u ffra it d’u n e s cia tiq u e et le
v o y a g e lu i était p é n ib le , p a rtic u liè re m e n t en cette saiso n .
Q u o i q u ’il en so it, ce qui est sû r, c ’est que lo rs q u ’il fra n ch it
les A lp e s en p lein h iv er et p o u r la p rem ière fo is en tra dans
R o m e, il était a cco m p a g n é p ar F ra n ç o is R a b ela is, d o n t c ’était
au ssi le p re m ier v o y a g e outre-m ont-4.
Jean du B e lla y a va it fa it un séjo u r très b re f en A n g le te rre :
a rriv é à L o n d re s le 17 d é cem b re, il en rep artait le 29 et, le
10 ja n v ie r 1534, il re jo ig n a it F ra n ç o is 1er à F o n ta in e -F ra n ç a is e .
1. Jean du B ella y quitta la C ô te-S a in t-A n d ré (Isère) le 29 n o ­
vem bre. B ib l. nat., C lairam bau lt 1215, fol. 72. V o ir dans le P . H am y,
op. c it., pièce 11° 115, les instruction s q u ’em portait Jean du B ellay.
Il était à Paris le 8 d écem b re. V o ir V .-L . B ou rrilly et N. W eiss,
Jean du B ella y , les p rotestants et la Sorbonne, p. 57.
2. S u r ces d ém êlés, voir V .-L . B ou rrilly et N. W eiss, Jean du
B e lla y , les p rotesta nts et la S orbonne, p. 5 i - 62.
3. C ’est ce q ue su p p ose n ota m m ent M. L éon D orez, R abelaesiana,
" m aistre Jehan L u n e l" (extrait de la R evue des bibliothèques, 1905),
p. 2-3.
4. L es voyages et les séjou rs de R abelais en Italie en com pagnie
soit de Jean du B ella y , soit de G u illa u m e d u B ella y, sieur de La ngey, ont été étud iés en détail pour la p rem ière fois par M. A rthur
H eulhard, R ab elais, ses voyages en Ita lie , son e x il à M e tz , Paris,
1891, in-4°.

�L e 12, à L a n g re s, il receva it ses n o u v e lles in stru ctio n s p o u r
sa m issio n à R o m e 1. Il d u t p asser q u e lq u es jo u rs à L y o n , car
il sem ble bien que R ab elais ait to u c h é lu i-m ê m e u n e p artie de
so n traitem en t, le sam edi 27 ja n v ie r 2. C e serait ce jo u r-là
seu lem en t q u ’on se sera it m is en ro u te . L e v o y a g e fu t p é n ib le ,
m ais e n co re ra p id e, p u isq u e dans le s prem iers jo u rs d e fév rie r,
p eu t-ê tre dès le 2, n os F ra n ça is a rriv a ie n t à R o m e 3. « J’ay
tan t fa ic t a ve c l’a y d e de D ie u , é crit Jean du B e lla y au sieu r
de C a s tillo n , a m b assa d eu r de F ra n ce à L o n d re s , qu e je suis
ic y , et afin que v o u s ne p e n sie z que ce a y t esté sans p ey n e,
j’en a y esté ju sq u es à ne p o u v o ir en d u rer qu e h om m es me
p o rtassen t en u n e ch a ire . P o u r le m ie u x , j’en e sch ap p eray
p o u r u n p eu de s c ia tiq u e 4... »
L e s d o cu m en ts s u sce p tib les de n ou s re n se ign er sur le p re ­
m ier séjo u r de R a b ela is à R o m e sont rares. L a co rre sp o n ­
d a n ce d e Jean du B e lla y , q u e lq u es épaves seu lem en t, ne traite
qu e des q u e stio n s p o litiq u e s p o u r le sq u e lle s il a va it été d ép ê­
ch é au p rès du P a p e 5. O n p eu t gla n er q u e lq u es d éta ils ré tro s­
p e ctifs dans p lu sieu rs lettres qu e des am is et des « clien ts »
lu i ad ressèren t de R om e d ans les m ois q u i s u iv ire n t son
d ép art, et o ù d ’a ille u rs, à a u cu n m o m en t, il n ’est fait la
1. « A M. Jehan du B ellay, evesqu e de Paris, 2,25o l . t. par lettres
à Langres, 12 janvier 1533 [a. s.], sur et tant m oin s et en dédu ction
de ce q ui lu y sera taxé des voyages q u ’il a ja faits et en core présen ­
tem en t fait de l’ordonnance du R oy, partant de la C o ste S t André
le 29 n ovem bre 1533, allant en d ilig en ce en A n gleterre porter lettres
de crean ce au roy dudit pays et luy exp oser certaines ch o ses et
dont il a apporté response au lieu de F on tain e F ra nçoise le 10 jan­
vier 1533 et, ce fait, estre venu avec le R oy ju sq u es à Langres le
12 janvier, où le R oy l ’a exp éd ié pour a ller en sem b la b le diligen ce
en la v ille de R om e devers N. S. P ere, lu y porter autres lettres de
creance et p a reillem en t luy exp oser les in struction s q ue à ceste fin
led. S eig n eu r a b a illé aud. du B ella y, q ui tou ch en t e t concern en t
le bien de toute la chrestien té... » B ib l. nat., C la ira m b a u lt 1215,
fol. 72; m s. fr. 15629, n° 572. C f. C atalogu e des actes de F ra n ço is 1er,
II, n° 6696.
2. A . H eu lhard, op. cit., p. 27, n. 1.
3. P . F ried m an n, Anna B o ley n , Londres, 1884, t. I, p. 275-276.
4. Jean du B e llay au sieur de C a stillo n , R om e, 8 février [ 1534] .
B ib l. nat., m s. fr. 5499, fol. 191.
5. V o ir V .-L . B ourrilly, L e card in al du B e lla y en Italie (juin
1 5 3 5 -m ars 1 5 3 6 ), Paris, 1907 (extrait de la R evue des É tu d es rabe­
laisiennes), p. 1- 5.

�m o in d re a llu sio n à R a b ela is. M ais des relatio n s et des o c c u ­
p a tio n s de l’évê q u e de P a r is , on p eu t co n clu re , dans u n e c e r ­
tain e m esure et sans crain d re de tro p s’a ven tu rer, à ce lle s de
son m é d ecin . L e tex te le p lu s im p o rtan t, p o u r ne pas dire
u n iq u e , est la lettre adressée à Jean du B e lla y , le 3 1 aoû t
1 534 , par la q u e lle R ab elais lu i fait h o m m age de l’é d itio n que
S é b a stien G ry p h e a lla it p u b lie r de la T opographia romana de
M a rlia n i1 : à la su ite d ’élo g es h y p e rb o liq u e s (et p eu justifiés
par les résultats) des q u a lité s o ra to ires et d ip lo m atiq u es de
so n p ro te cte u r, il y a là des d étails p ré cis et p ré cieu x sur la
m anière d o n t il u tilisa lui-m êm e les q u elq u es sem ain es qu ’ il
passa à R o m e.
R a b ela is avait préparé son v o y a g e , — q u ’on su p p o sa it d e vo ir
être p lu s b re f qu ’ il ne fut en réalité, — de fa ço n à en tire r le
m e ille u r parti p o ssib le . Il s’était dressé u n e sorte de p ro gram m e,
ce q u i ten d rait à faire cro ire qu e le départ ne fut pas im p ro ­
visé . « A n te au tem m u lto quam R om ae essem u s, ideam m ihi
q u an d am m ente et c o g ita tio n e firm averam earum rerum qu a rum me d esid eriu m eo p ertra x e ra t. Statu eram enim p rim um quidem viro s d o cto s, q u i iis in lo c is jacta tio n e m h aberen t per quae
n ob is via esset, co n v e n ire , co n fe rreq u e cum eis fam ilia rite r et
a u d ire de a m b igu is a liq u o t p ro b le m a tib u s, quae m e a n xiu m
jam d iu h a b e b a n t; d ein d e, q u o d artis erat m eae, p la n ta s, an irnantia et p h arm aca n o n n u lla co n tu eri, q u ib u s G a llia ca re re ,
illic ab u n d are d ic e b a n tu r; p o strem o , sic U rb is fa cie m ca lam o
p erin d e a c p e n ic illo d ep in gere ut ne qu id esset q u o d non
p eregre reversu s m u n icip ib u s m eis de lib ris in p ro m p tu d ep ro m ere p o ssem . E a q u e de re farragin em a n n o ta tio n u m ex variis
u triu sq u e lin g u a e a u to rib u s co llecta m m ecum ipse d etu leram . »
C e p ro gram m e p araît a v o ir été su ivi fid èlem en t, m ais avec
un s u ccè s in égal p o u r les différen ts p o in ts. L a réco lte de
p lan tes et d’a n im a u x fut des plus m é d io cre s, et à cet égard les
esp o irs de R a b ela is furen t d éçu s : « P la n ta s ... n u lla s, sed nec
an im a n tia u lla habet Italia q u ae non ante n ob is et visa essent
et n o ta ; u n ica m p latan u m vid im u s ad sp écu lu m D ia n ae A ricin a e . »
1.
E p isto la nuncupatoria Topograpliiae antiquae Rom ae Joanne
B artholom aeo M arliatio auctore, L u g d u n i, apud S eb. G ry p h iu m ,
1534, in -8°. Franc. R abelae sus, m ed icus, clariss. d octissim oq u e viro
D . Joanni B ella io, parisiensi ep iscopo, regisque in sa n ction co n sessu con silia rio, S. P . D.

�S u r le ch a p itre des re la tio n s a ve c les p erso n n ag es n o ta b les,
il fut plus h e u re u x , bien q u ’il eût atten d u m ieu x : « Illu d , etsi
non u sq u e q u a q u e p ro vo to , h aud m ale tam en su c c e s sit. » Il
est n aturel de ch e rch er ces relatio n s dans le ce rcle des am is
et des o b lig é s de Jean du B e lla y et p arm i ce u x q u i fré q u en ­
taien t à l’am bassad e de F ra n ce . L ’am b assa d eu r était a lors un
p rélat h u m an iste , C h a rles H ém ard de D e n o n v ille , évêqu e de
M âco n , d ésign é p o u r ce p o ste à la suite de l’e n trevu e de M ar­
s e il le 1. A rriv é depu is q u e lq u es sem ain es à p ein e, l’évêqu e de
M âco n n’a va it pas e n co re pu a cq u érir une b ien gran de e xp é ­
rien ce de la c o u r de R om e et de la v ille elle-m êm e. M ais il
a va it à cô té de lu i u n secréta ire qui p o u v a it rem éd ier à cette
in ex p érie n ce : c’était N ic o la s R a in c e, a tta ch é à l’am b assad e
de F ra n ce d ep u is 151 6 2. In trigan t, su btil et cu r ie u x , b ien vu
du pape C lé m en t V I I d o n t il avait la co n fia n ce, « c lien t » de
Jean du B e lla y q u i ve n ait de lui faire o b ten ir l’a b b a y e de
S a in t-C a la is, R a in ce était l’hom m e le p lu s ca p a b le de gu id er
à travers les a rcan es de la co u r p o n tificale et c’était le m e il­
le u r cicerone p o u r v isiter la v ille et faire la ch asse a u x « a n ti­
c a ille s »3. P arm i les autres F ra n ça is , p lu s o u m oin s ita lia n i­
sés, que R ab elais put v o ir dans le m êm e m ilieu , il co n vie n t de
m e n tio n n er Jean S e v in , qui p ro b a b lem e n t était a u ssi secrétaire
à l’am b assa d e de F ra n ce et d o n t le n om est cité d ans la lettre
latin e du 3 1 aoû t 1 534 4; A n d ré C a v e , « scrip teu r a p o sto liq u e »s,

1. L e 25 n ovem bre 1533. C atalogue des actes, II, n° 6516.
2. S ur N icolas R ain ce, voir la n otice d étaillée de M. E m ile P icot,
L e s F ra n ça is italianisants au X V I ° siècle, t. I, p. 79-94, 356.
3. M arliani, op. c it., p. 188, le cite avec éloge parmi ceu x en co m ­
pagnie d esq u els il visitait R om e : « M un ificentissim u s vir N icolaus
R ens (sic) prot. apost., qui rerum experientia et singulari fide G alloru m regis a secretis existit... » .
4. V o ir E. P ico t, op. c it., t. I, p. 95, n. 2.
5. « Il y a icy u ng m on sieur C ave, enfant de Paris, q ue aultresfois vous ay présenté en cestc v ille ,... qui a pour deux m il escuz
d ’offices... Il est h o m m e de bon crédit et réputation, à l’adveu
d u q u el pour ung affaire souldain on trouveroit argent souflisam m ent. Entre aultres p lusieu rs offices, il est scripteur ap ostoliq u e... »
Marrette à Jean du B ella y, R om e, 1er juin 1535. B ib l. nat., D upuy 264,
fol. 152. C ’était un parent sans doute du Jean Cave qui a écrit une
relation du sac de R om e p u b liée par M. L éon D orez, L e sac de
Home ( 1 5 2 7 ) , R elation inédite de Jean C ave, O rléanais, dans les
M éla n g es de l ’E cole fra n ça ise de Rom e, 1896.

�et enfin Jehan L u n e l, a bbé de S a in t-S é b a stie n -h o rs-les-M u rs
et fu tu r évêqu e in p artibus de S é b a s te , ce Jehan L u n e l dont
R ab elais a va it fa cé tieu se m en t in sc rit le n om au fro n tisp ice de
son P a n ta g ru el1 . Q u an t a u x Ita lien s, il est p eu p ro b a b le que
R ab elais ait fra y é a ve c les c a rd in a u x , m êm e ce u x de la « p art
fra n ç o ise » : il é ta it un tro p m in ce p erso n n a g e et sans d o u te
co n fo n d u a u x y eu x de ces p rin ces de l’ É g lis e dans la « fam ille »
et les « d o m e stiq u e s » de l ’évê q u e de P a ris. A to u t le m o in s
lu i fu t-il p o ss ib le de v o ir et p eu t-être d ’a p p ro ch er q u e lq u esuns de ces m on sig n ori q u i étaien t fréq u em m en t aup rès de Jean
du B e lla y , l’a p p lau d issa ie n t avec fo rce s u p e r la tifs , les p lus
e x q u is et, je cro ira is v o lo n tie rs , q u e lq u e p eu iro n iq u e s, en
co n sis to ire et dans les ré ce p tio n s so le n n e lle s, et qui e n to u ­
raien t les F ra n ç a is d ’a tte n tio n s tro p zélé es p o u r n’être pas
in téressées. R a p p elo n s p ar e xe m p le les ca rd in a u x G rim a n i,
P is a n i, G ad d i, et l’évê q u e de F a e n za , R o d o lfo P io , n eveu du
fam eu x A lb e rto P io , co m te de C a rp i a v e c leq u el G u illa u m e
du B e lla y ava it, en 1527, d é fe n d u R om e co n tre les h ordes de
B o u rb o n . L a co m tesse de C a rp i viv a it retirée à R o m e avec ses
d eu x filles, to u jo u rs en re la tio n s a ve c les du B e lla y et les
am b assa d eu rs de F ra n ce . R o d o lfo P io d e v a it être réco m p en sé
de ses b o n s offices p ar la n o n cia tu re de F ra n ce au d éb u t de
1535 . D ’autres éta ien t d’un a ccès p lu s aisé : tel ce M o d esti,
p o ète fam é liq u e , to u jo u rs en qu ête d ’un p ro tecte u r et d ’une
p en sio n , q u i, p ar l’in te rm é d ia ire de l’évêqu e de P a ris et de
Jacq u es C o lin , « l’a n a gn o ste » du R o i, tâch ait d’o b ten ir q u elq u e
fav eu r de F ra n ç o is 1er2; o u e n co re ce V a lerio , secréta ire du
ca rd in a l H ip p o ly te de M é d icis, m o in s affam é p eut-être, m ais
p lus u tile aussi p o u r q u i v o u la it être ren seign é su r « les
a ffaires les p lu s secrets », ca r on n ’a va it rien de ca ch é p o u r
so n m a ître, et su rto u t si l’on vo u la it m ettre la m ain et s u b rep ­
ticem e n t e m p o rte r q u e lq u e « testa di d o n n e » o u q u elq u e
au tre « a n tica ille » de p r ix 3.
L e s « a n tica ille s », c ’ était la gran d e affaire de R a b ela is et
1. V oir sur ce personnage d ’origine m a n celle l’étude très détaillée
de M. L éo n D orez déjà citée.
2. V o ir les lettres de F . M odesti à Jean du B ella y, R o m e, 12 mai
i 534; à Jacques C o lin , 17 ju illet 1534. B ib l. nat., D upuy 699,
fol. 12-13, 14.
3. V alerio à Jean du B ella y, R om e, 2 ju ille t 1534, 17 août 1534.
B ib l. nat., D upuy 264, fol. 37- 38, 39-40.

�a u ssi, m ais à un d egré m o in d re et d an s u n au tre sen s, ce lle
de Jean du B e lla y . L ’évê q u e de P a r is , p o u r lu i-m ê m e et p o u r
ce u x q u i, à la c o u r de F ra n c e , s’in téressa ien t à ces ch o se s et
p o u va ien t lu i p rêter u n ap p u i p ré c ie u x , tel le g ra n d m aître
A n n e de M o n tm o ren cy o u le secréta ire d’ É ta t Jean B re to n ,
sieu r de V illa n d r y , l’évê q u e de P a ris re ch e rch a it su rto u t les
d éb ris d’art a n tiq u e p resq u e q u o tid ien n em e n t m is au jo u r. Il
a va it m êm e dans ce b u t a ch e té un ja rd in , un e « v ig n e » assez
c o n sid é ra b le et y fa isa it p ra tiq u e r des fo u ille s . « N e q u e non tu
q u o d tem p o ris v a cu u m erat in ce le b ri ill a tu a et n e g o tio s a legatio n e , id lu b e n s co llu s tra n d is U rb is m o n u m en tis d a b as, n ec tib i
fu it satis e x p o sita v id isse , e ru e n d a etiam cu ra sti, co em p to in
eam rem v in e to n on co n te m n en d o . » C ’é ta it la to p o g ra p h ie de
R o m e q u i in té re ssa it p lu s p a rticu lièrem e n t R a b ela is. Il e m p lo y a
les h u it o u d ix sem ain es d o n t il d isp o sa à p a rco u rir en to u s
sens la v ille , à tel p o in t q u ’il a rriv a à s’y re tro u v er co m m e
c h e z lui et à la co n n a ître ju sq u e d ans le m o in d re c o in . Il était
acco m p a g n é dans ses e x p lo ra tio n s p a r d eu x autres « d o m e s­
tiq u e s » de Jean d u B e lla y , jeu n es gens trè s cu rie u x d ’a n ti­
qu ité co m m e lu i, N ic o la s L e r o y 1 et C la u d e C h a p u is , ce d e r­
n ier bien co n n u , a n cien so m m elie r de la ch a p elle ro y a le et
m ain ten an t ch a rg é de la « lib ra irie » du R o i2. Il n ’est pas
in te rd it de p en ser qu e N ic o la s R a in ce p a rtic ip a it à ces e x p é ­
d itio n s et m ettait à la d is p o s itio n de ces étran gers sa co n n a is ­
san ce a p p ro fo n d ie de la V ille É te rn e lle .
R a b ela is ce p e n d an t ne re tira pas de ses re ch e rch es le fru it
q u ’ il a va it p ro jeté. T a n d is q u ’il a ccu m u la it les é lém en ts de
son liv r e , u n F e r ra ra is , B a rto lo m e o M a rlia n i, liv r a it aux
p resses un e T op ogra ph ie de R om e. R a b ela is ne p araît pas
a v o ir ép ro u vé tro p d e dép it de se v o ir a in si d e v a n cé . A u c o n ­
tra ire , la p u b lic a tio n de M arlian i lui a p p o rta un ce rtain so u ­
la gem en t. Il é ta it e m b arra ssé p o u r d isp o se r selo n le m eilleu r
1. V o ir A . H eulhard, op. c it., p. 32 et n. 1.
2. y avait rem placé en q ualité de b ib lio th éca ire Jehan V erdier ou
V erdurier, au début de 1533. V o ir C atalogu e des a ctes, II, n° 5575,
et B ib l. nat., m s. fr. 7853, fol. 349 v°. C e C la u d e C h a p u is ou C h a p p u is était peut-être un parent du capitaine M ichel C h a p p u is que
l ’on a proposé d ’iden tifier avec le « capitaine C h ap puy s » dont il est
question dans Gargantua, I, ch . VIII. V o ir H. C lo u zo t, L e capitaine
Chappuys et maître A lco frib a s, dans la R evue des É tu d es rabelai­
siennes, t. V II (1909), p. 475-478.

�p lan la m asse én o rm e de m a té ria u x q u ’ il avait en tassés. Il
a va it so n gé à d é crire la v ille p ar q u a rtiers d istrib u é s selo n les
p o in ts ca rd in a u x . M a rlia n i a va it a d o p té la d e sc rip tio n c o llin e
p ar c o llin e . J ugean t q u ’ il ne p o u v a it m ie u x fa ire , R a b ela is s’e f­
faça d eva n t M a rlia n i qui d e va it d é d ie r son liv re à Jean du B e l­
la y . M ais la T op ogra ph ie n ’était pas e n co re ach e vé e d ’im p rim er
lo rsq u e l’évè q u e de P a ris et so n m éd ecin rep artiren t p o u r la
F ra n ce . A u s s itô t q u ’e lle eut p aru , Jean S e v in en fit p arve n ir
un e xe m p la ire à L y o n , où l ’a n cien m édecin de l’h ô p ital a va it
rep ris ses fo n c tio n s. E t co m m e M a rlia n i, co n trairem en t à sa
p ro m e sse , avait n ég lig é de d é d ier l’o u v ra g e à Jean du B e lla y ,
R a b ela is répara cette n ég lig en ce d ans la réim p ressio n que
S é b astien G ry p h e p u b lia de la T op ographia rom ana en aoû t
1534.
L e p rem ier sé jo u r de R a b e la is à R o m e dura d e u x b o n s
m o is, fév rie r et m ars 1534. A u d é b u t d’a vril, Jean du B e lla y et
son m é d ecin q u ittèren t la v i l l e 1. A u re to u r, le v o y a g e fut
b e au co u p m o in s rap id e q u ’à l’a lle r : c’est seu lem en t le 18 m ai
que Jean du B e lla y ren tra à P a r is 2. P e u t-être e st-c e à ce
m om ent qu e R a b ela is p ut s’arrêter à F lo re n c e et y v o ir et o u ïr
ce q u ’il a ra co n té au ch a p itre XI du Q uart L iv r e 3. L a p lu p art
des b io g r a p h e s 4 p lace n t ce t arrêt lo rs du seco n d v o y a g e de
R a b ela is en 1 535 - 1 536 . Ils se fo n d e n t p o u r ce la s u r ce qu e le
te x te de l’é d itio n p aru e en 1548 p o rte : il y a environ douze
ans. M ais o u tre que cette affirm ation est d éjà a ssez va g u e , il
co n v ie n t de n oter que le tex te de l’é d itio n de 1 552 p o rte : il y
a environ vingt ans, ce q u i n’est gu ère p lu s p ré c is , m ais ne
co n c o rd e pas avec la p rem ière affirm ation . L ’a rgu m en t tiré de
ces tex tes en faveu r de la date g én éra lem en t ad o p tée ne nous
p araît pas bien s o lid e. D e p lu s, n ous le v e rro n s, dans le v o y a g e
de 1 535- 1536, l’itin é ra ire et les circo n s ta n ce s ne p erm etten t
g u ère d ’in sé re r un arrêt à F lo re n c e . A l ’a lle r, Jean du B e lla y ,
1. Jean du B ella y à François Ier, R o m e, 1er avril [ 1534], “
m om en t de m on ter à cheval ». B ibl. nat., m s. fr. 5499, fo l. 201 -202.
u
a
2. B ib l. nat., C la ira m b a u lt 1215, fol. 72.
3. É d. Burgaud des M arets et R athery, t. II, p. 86. Dans l ’édition
de 1548, le passage est au chapitre v. V o ir L e Q uart L iv r e de P a n ­
tagruel, éd. J. Plattard, Paris, 1910, p. 86-87.
4. V o ir n otam m ent A . H eulhard, op. c it., p. 61-66; A . T ille y ,
F ra n çois R ab elais, p. 62-63. M. Jean Plattard (éd. du Q u art L iv re
c itée, p. 32) est m oin s affirm atif.

�p ressé d’a rriv er à R o m e, d u t p asser d irectem en t de F errare
p a r les R o m a g n es; au re to u r, la « fam ille » d u ca rd in a l, p rivée
de son ch ef, p rit san s d o u te le m êm e ch e m in , ca r, à cette
date, F lo re n ce n’était gu ère u n e étape in d iq u ée p o u r u n e m is ­
sion fra n ça ise, a lo rs que le d u c A le x a n d re s’é ta it o u vertem en t
en gagé dans le parti de l’ E m p ereu r, d o n t il ép o u sa it la fille
n atu relle , et que P h ilip p e S tr o z z i, d ésign é n om m ém en t dans
le su sd it ch a p itre, était en e x il et v o y a it ses bien s m enacés.
T e lle n’é ta it pas la situ atio n en 1 534. C lé m en t V I I viv a n t,
le d u c A le x a n d re g a rd a it entre C h arles-Q u in t et F ra n ço is Ier
un e n eu tralité que lu i co m m a n d ait son in té rê t. Q u an t à P h i­
lip p e S tr o z z i, qui a va it a cco m p a g n é en F ra n ce sa n ièce C a th e ­
rin e d e M é d icis, la jeu n e d u ch esse d ’O rlé a n s, il était au co m b le
de la fav eu r et sa m a iso n en p le in e p ro sp érité . O n s’exp liq u e
d o n c q u ’en avril 1 534 Jean du B e lla y , m o in s p ressé d ’a rriv er que
tro is m ois au p arav an t, se so it la issé a lle r au p laisir de visiter
F lo re n c e a ve c sa su ite. Q u e l’o n co n sid è re e n co re les term es
d o n t use R ab elais et l’on y p ercev ra co m m e un éch o de la
lettre latin e du m ois d ’a o û t 1534. « V ra y e m e n t v o u s m e ré d u i­
sez en m ém o ire ce que je vis et o u y en F lo re n c e il y a e n v i­
ron vin gt ans. N o u s e stio n s bien bon n e co m p aign ie de gens
stu d ie u x , am ateurs de p e reg rin ité et c o n v o ite u x de v isiter les
gen s d o ctes, a n tiq u ités et sin g u la rités d’ Ita lie . E t lo rs cu rie u ­
sem ent co n te m p lio n s l’assiette et beau té de F lo re n c e , la stru c ­
ture du D ô m e, la su m p tu o sité des tem p le s et p ala is m agn ificq u e s. » Il y a là dans l’a ccen t u n e so rte de ferveu r et
d ’en th o u sia sm e, un jo y e u x éton n em en t d eva n t « les lio n s et
a frica n e s », « o u rs b istid es » ou « tigres », « près le b e ffr o y ,...
les p o rc z e sp ic z et a u stru ch es o u p alais du s eig n e u r P h ilip p e
S tr o z z i. » O n y sent co m m e l’im p re ssio n to u te vive du p re ­
m ier co n ta ct avec l’ Italie.
*
*

*

R entré à L y o n , R a b ela is y re p rit le co u rs de ses o ccu p a tio n s
a n té rieu re s. Il re tro u v a sa p la ce de m éd ecin à l ’h ô p ita l. A u
m ois d’a o û t, il s u rv e illa la ré im p re ssio n qu e S é b a stien G ryp h e
d o n n a de la T opographia rom ana de M arlian i d o n t nous
avon s déjà p a r lé 1. T rè s p ro b a b lem e n t il m it au ssi au p o in t une
1. Voir J. Plattard, Les publications savantes de Rabelais, dans la
Revue des Études rabelaisiennes, t. II (1904), p. 75-76.

�n o u v e lle ré d a ctio n du G a rg a n tu a et p u b lia l ’A lm a n a ch p o u r
15351. P u is bru squ em en t on p e rd sa t r a c e : R a b e la is q u itte
L y o n à la fin de 1534 o u dans les p rem iers jo u rs de 1535 et
l’on ne sait au ju ste ce q u ’il d evien t ju sq u ’en ju ille t 1 535.
L e 14 fév rie r 1535, R a b ela is est a b se n t de L y o n depu is
q u elq u e tem ps d éjà p u isq u e d e u x ca n d id ats, « m aistres C a n a p e
et D u C a ste l », se p résen ten t « p o u r a v o ir la ch arge de m edecin de l ’o sp ita l au lie u de m aistre R a b ella ix q u i s’est a b sen té »,
« sans ad vis ne p ren dre co n g é », a jo u te -t-o n le 16 f é v r ie r 2.
L a ra iso n de cette bru squ e d isp a ritio n ? P lu sie u r s h isto rie n s
o n t v o u lu la m ettre en ra p p o rt avec les m esu res de rig u e u r
q u i su iv iren t l’affaire des P la c a r d s 3. O n c o n n a ît les p e r s é c u ­
tio n s q u i fu ren t d é ch a în é es p ar la m a n ifesta tio n du 17 o cto b re
15344 : p en d an t p lu sieu rs m o is, les a rre statio n s et les su p p lice s
se m u ltip lièren t. U n e v é rita b le terre u r régn a p arm i to u s ce u x
q u i, de p rès o u de lo in , ad h éra ien t a u x idées n o u v e lle s ou
p araissaie n t y in c lin e r, au gré de la S o rb o n n e o u du P a r le ­
m ent, gard ien s fa ro u ch e s de l ’o rth o d o x ie . L e 23 jan vie r 1535,
s o ix a n te - t r e iz e su sp ects de lu th é ra n is m e , p arm i lesq u els
M aro t et L y o n Jam et, que n ou s retro u v ero n s p lu s lo in , a va ien t
été a jo u rn és à co m p araître. Il se p eu t très b ien que R a b ela is,
à L y o n , se s o it cru m en acé. Il a va it déjà co n tre lu i la S o r ­
b o n n e . S a situ a tio n , au p o in t de vu e e cclé s ia stiq u e , n’était pas
ré g u liè re . Il é ta it à la m erci de la d é n o n cia tio n d’un ennem i
o u d ’u n en v ieu x . O n co m p re n d q u ’il ait ju g é p ru d en t de se
m ettre à l’a b ri et q u ’il se so it é v a n o u i, sans la isse r d ’adresse.
Il est b ien m alaisé en effet de sa v o ir o ù il se réfu gia . A L y o n ,
le b ru it c o u ru t q u ’il était à G re n o b le . L e 23 fé v rie r, lo rs d ’une
d iscu ssio n re la tiv e à l’em p lo i de m é d ecin la issé va ca n t p ar
R a b e la is, un des co n se ille rs éch ev in s, P ie rre D u ran d , p ro p o sa
d e d ifférer la n o m in a tio n ju sq u ’après P â q u e s, « ca r il a en ten du
que le d ic t R a b e lla y s est à G re n o b le et p o u rra re ve n ir » s. C e
b ru it é ta it-il fo n d é ? A la vé rifica tio n fut-il tro u v é in ex a ct?
T o u jo u r s est-il q u e, le 5 m ars, P ie rre Du C a stel fut agréé à la
1. V o ir A . T ille y , F ra n ço is R abelais, p. 58- 6o.
2. Ly on , A rch . m u n icip a les, BB 55, fol. 16, 17.
3. A . T ille y , op. c it., p. 60-61.
; 4. V o ir V .-L . B ou rrilly et N. W eiss, op. c it., p. 78-101.
5.
L y on , A rch . m u n icip ales, B B 55, fol. 18. C f. R evue des E tu d es
rabelaisiennes, t. IV (1906), p. 173.

�p la ce de R a b ela is, a ve c des ga ges réd u its à 3o livres p a r a n 1.
R a b ela is s’é ta it-il réelle m en t ré fu g ié à G re n o b le ? D an s l ’affir­
m ative, y e st-il d em eu ré lo n g tem p s? A u ta n t de q u e stio n s a u x ­
q u e lles, p o u r l’in stan t, n ou s ne som m es pas en état de ré p o n d re.
N o u s cro irio n s p lu tô t que R a b ela is, se sen tan t o u se cro y a n t
m en acé, su rto u t en ra iso n de sa situ atio n irrég u lière de m oin e
éch a p p é de so n m o n astère, a lla ch e rch er un refu ge aup rès de
G eo ffro y d’ E s tiss a c , l ’évê q u e de M a ille za is, de l’a u to rité d u q u el
il re le v a it n o rm a lem e n t. C ’est là , au x cô tés de son p ro tecte u r
d’a u tre fo is, q u ’il a u ra it a tte n d u la fin d e l’o rage d o n t G u illau m e
et Jean d u B e lla y s’e ffo rça ie n t de co n ju re r les d é sa stre u x effets ;
c ’est là q u ’il a u ra it app ris l ’é lé v a tio n de l’évêqu e de P a ris au
ca rd in a la t e t, co m m e Jean du B e lla y s’a p p rêtait à reto u rn er à
R o m e, ch a rg é d’un e n o u v e lle m issio n auprès du s u cce s se u r de
C lé m en t V I I , le pap e P a u l II I, c ’est de là que R a b ela is serait
p arti p o u r re jo in d re le n o u ve au ca rd in a l et se faire co m p ren d re,
p o u r la seco n d e fo is, dans la « fa m ille » que c e lu i-c i em m e­
n ait a ve c lu i au d elà des A lp e s . C e séjo u r de R a b ela is à M a il­
leza is au p rin tem p s de 1 535 e x p liq u e ra it certain es p articu larités
des lettres é crites d ’ Ita lie . C o m m e on l’a re m a rq u é 2, R a b ela is
p araît bien a v o ir été ch argé p o u r G eo ffro y d ’ E stissa c de diverses
co m m issio n s qui tém o ig n e n t d’en tretien s récen ts et de re co m ­
m an d atio n s ve rb a les. Il a m is à satisfaire son p ro tecte u r et à
le ren seign er u n zèle et u n e ré g u la rité q u i, selo n n o u s, révèlen t
des o b lig a tio n s p lu s p ro ch a in es qu e ce lle s qu e R a b ela is avait
co n tracté es au tem ps déjà lo in ta in de so n « m o in ag e » à F o n te n a y -le -C o m te .
★
*

*

Jean du B e lla y a va it été n om m é ca rd in al le 21 m ai 1 535 3.
A u s s itô t sa m issio n à R o m e fu t d é cid ée : sous c o u le u r d’aller
1. Ibid . , fol. 23. L e su ccesseur de R abelais suivit son exem p le. La
d éch éan ce fut par la su ite prononcée contre lu i, parce q u ’ayant
obtenu u n congé de six sem ain es pour se rendre à Paris, il n ’avait
point reparu. A rch. m u n icipales, B B 56, fol. 27.
2. A . H eulhard, op. c it., p. 69.
3. V o ir sur ce point notre étud e sur le Cardinal Jean du B e lla y
en Ita lie. N ous y renvoyons u ne fois pour toutes pour l’exposé des
négociations d iplom a tiqu es et de la portée p olitiq u e de l ’am bassade.

�c h e rc h e r en p erso n n e le ch a p ea u , il tâch erait d’a m en er le pape
P a u l III à l’a llia n ce fra n çaise. L e 27 ju in , il q u ittait G u ise, où
il a va it reçu ses in stru ctio n s; le 3 ju illet, à P a ris, il do n n ait
q u ittan ce des som m es q u ’il d eva it em p o rter. L e 1 5 ju ille t, il
était depu is q u e lq u es jo u rs à L y o n , o ù u n e in d isp o sitio n l’a va it
co n train t de s’arrêter. C ette fo is e n co re, Jean du B e lla y avait
b eso in de son m éd ecin . N o u s ig n o ro n s si R ab elais avait rejo in t
son p ro tecte u r à P a r is o u s’il l ’a cco m p a g n a seu lem en t à p artir
de L y o n . N o u s ig n o ro n s é g alem en t de q u i se co m p o sa it au
juste la « m aison » du n ou veau ca rd in al : n ou s n’avon s tro u vé
m en tio n n és que les n om s de J acq u es d’A n g en n e s, sieu r de
R a m b o u ille t, q u i d e va n ça d’a ille u rs son m aître à F erra re , et
de C h a rle s Juven al des U rsin s, ab b é de S a in t-N ic a is e et a u m ô ­
nier du ro i, u n des p lu s rem u an ts p arm i les p ro to n o ta ires qui
s’a gitaie n t à la su ite de l’évêqu e de P a ris. E n to u t ca s, ni
L e r o y , ni C h a p u is ne p a rticip a ien t à ce seco n d v o y a g e . C e
d e rn ier n otam m en t é ta it resté à la c o u r, q u ’il su iv ait dans
ses d ép la cem en ts, p o u r s u rv e ille r les in térêts de Jean du B e l­
la y, tran sm ettre ses lettres et l’in fo rm er à tem p s et de to u t.
P a r co n tre, le co rtège s’a ccru t d’un co m p ag n o n de m arqu e,
a ssez in atten d u , m ais qu e R ab elais c o n n a issa it p eu t-ê tre déjà
p o u r l ’a v o ir vu à M o n tp e llie r, je v e u x p arler de G u illau m e
P e llic ie r , évêqu e de M a gu e lo n n e, qui se re n d ait à R om e p o u r
h âter le tran sfert du siège é p isco p a l de M a gu elo n n e à M o n t­
p e llie r 1.
L e départ de L y o n d ut s’e ffectu er le 1 5 o u le 16 ju illet. L e
18, to u te la tro u p e é ta it à C a rm a g n o lla , dans le m arquisat de
S a lu ce s. L o n g e a n t e n su ite les d ern ières p en tes de l’A p e n n in ,
on passa par la M ira n d o le. L a p rem ière halte im p o rtan te fut
à F errare, o ù Jean du B e lla y a va it p o u r m issio n d’a cco rd e r le
d u c et la duch esse et de ca lm er l ’an im o sité du d u c H ercu le
co n tre M me de S o u b is e , la go u ve rn a n te de la d u ch esse R en ée.
O n s’ arrêta quatre o u c in q jo u rs à F erra re (22-26 juillet) et
c ’est de là , à la date du 26 très p ro b a b lem e n t, que R ab elais
1.
V o ir A . T ausserat-R ad el, C orrespondance politique de G u il­
laume P e llic ie r , introduction, p. xxx. G u illa u m e P ellicier, ind épen ­
dam m en t de ses séjours à' la cour, avait pu voir Jean du B ella y à
M on tp ellier et à M arseille, d ’août à n ovem bre 1533. V o ir encore
L . G uiraud, L e procès de G uillaum e P e llic ie r , évêque de M a g u elon n e-M on tpellier de 1 5 2 7 à 1 5 6 7 , Paris, 1907, p. 21-22.

�é criv it une p rem ière lettre, a u jo u rd ’hui p erd u e, à l’évêqu e de
M a ille z a is 1. L a c o u r de F erra re était à ce m o m en t l’une des
co u rs les p lu s cu ltiv ée s d’ Ita lie. R a b ela is p u t y re n co n tre r
p lu sieu rs h u m an istes ré p u tés, tels qu e le m éd ecin G . M an ard i,
don t il s’était fait l’é d ite u r en 1 532 2, C e lio C a lc a g n in i et le
p o ète L ilio G re g o rio G i r a ld i3. M ais il y re n co n tra it su rto u t
des co m p atrio tes4 . Je ne p arle pas des d am es, M ich e lle de
S a u b o n n e , d am e de S o u b is e , et ses d e u x filles, A n n e de P a rth e n a y , dam e de P o n s , et R en ée de P a r th e n a y ; m ais l’am b as­
sad eu r de F ra n ce était l ’évêqu e de L im o g e s, Jean de L a n g e a c,
ca ra ctère u n p eu ave n tu reu x et esp rit p o in tu , don t le d u c su p ­
p o rta it a ssez m al la p ré se n ce , car il v o y a it en lu i p lu tô t un
esp io n q u ’u n d ip lo m a te 5. E n fin , depu is le m o is de m ai, d eu x
F ra n ça is , p o u r éch a p p er aux m êm es p ersé cu tio n s q u i, selon
n otre h y p o th èse, a va ien t co n train t R a b ela is à se « terrer »,
s’étaien t réfu giés à la co u r de F erra re : C lé m e n t M arot, va let
de ch am b re du ro i, et L y o n Jam et, « cle rc des fin an ces ». A to u s
d eu x la bo n n e R en ée, q u i ne p o u v a it v o ir un F ra n ça is m a l­
h e u reu x sans être atten d rie, a va it d o n n é un va gu e em p lo i de
s ecréta ire , a u x a p p o in tem en ts de d eu x cen ts liv r e s 6. E t tan d is
que M aro t, n on san s une p o in te de sca n d a le , fa isa it les d élices
de la p etite c o u r ferraraise, L y o n Jam et réu ssissa it à s’in sin uer
d ans les b o n n es grâces du d u c sans p erdre ce lle s de la

1. N ous avons du 26 ju illet d eux lettres de Jean du B ella y, l’une
à Fra nçois Ier(B ibl. nat., m s. fr. 5499, fol. 204 v°-207 r°), et l’ autre à
Jean Breton, sieur de V illa n d ry (B ibl. nat., m s. fr. 3ooo, fol. 20). C ’est
le m ê me courrier q ui dut em p orter les lettres de R abelais.
2. S ur cette édition des E pistolae medicin ales M a n a r d i, S éb.
G ryphe, 1532, in-8°, voir J. Plattard, L e s publications savantes de
R a b ela is, dans la R evue des É tu d e s rabelaisiennes, t. II (1904),
p. 67-70.
3. A . T ille y , F ra n çois R abelais, p. 62. V oir encore A . H eulhard,
op. c it., p. 60; O . D ou en , Clém ent M a rot et le p sa u tier huguenot,
t. I, ch. vi ; B. F on tan a, Renata d i F ra n c ia , R o m e, 1889, t. I, c h . v
et vi.
4. V o ir dans E. R od ocan a ch i, R en ée de F ra n ce, duchesse de F e r ­
rare, p. 84, n. I, la com p osition de la m aison de R en ée en 1535.
5. Jean de Langeac avait été envoyé à Ferrare le 27 février 1535.
B ib l. nat., m s. fr. 15632, n° 56; B. Fontana, op. cit., t. I, p. 209.
C f. C atalogue des actes, III, n° 7566.
6. E. R odocanachi, op. c it., p. 97, n ote 3.

�d u ch esse. A u d éb u t de jan vie r 1536, il sera e n v o y é à R o m e,
in vesti d’u n e m issio n de c o n fia n c e 1.
D e F erra re , Jean du B e lla y tira d ro it sur R o m e, o ù il a rri­
va it a ve c sa su ite le 31 ju ille t o u le 1er aoû t. D ès le 2, il p arlait
en c o n s is to ir e 2. Il re tro u v a it, ain si que R a b e la is , des figures
de co n n a issa n ce p arm i ce u x q u i, depu is p lu s de d e u x m o is,
a tte n d a ien t im p atiem m en t le n o u v e a u ca rd in a l. L ’am b assa d eu r
é ta it to u jo u rs l ’évêqu e de M â c o n ; il était to u jo u rs flan qué du
secréta ire R a in ce, a u ssi p ro lix e qu ’a u tre fo is, b ien qu e depu is
l’a vèn em en t de P a u l III il eût p erd u un e p artie d e son an cien
cré d it et q u ’il in sp irâ t m o in s de co n fia n ce 3. É ta ie n t en co re là
au ssi M arrette, u n h o m m e de co n fia n ce de Jean du B e lla y qui
l’en verra en septem bre aup rès du d u c d ’ U rb in ré g le r une
affaire d é lic a t e 4, et A n d ré C a v e , le scrip teu r a p o sto liq u e, qui
en ju in s’était offert p o u r a lle r p o rter le ch a p ea u à l’évêqu e de
P a r is 5. U n n o u veau ven u s’é ta it jo in t à la clie n tè le exp ectan te
de l ’e n v o y é du ro i de F ra n ce , le p ro to n o ta ire Jean de M o n lu c,
q u i a va it pris un p etit e m p lo i p o u r su b siste r, en attendan t
m ie u x de so n fu tu r p r o te c te u r 6.
1. Voir la lettre de Rabelais du 15 février 1536; B. Fontana, op.
cit., t. I, p. 379-380. Tandis que Clém ent Marot, vers le milieu de
1536, revint en France par V enise, Jamet demeura à Ferrare.
B. Fontana, op. cit., t. I, p. 401.
2. Carlo Capasso, La politica di papa Paolo I I I e l ’I talia, t. I,
p. 13o.
3. L ’évêque de Mâcon à Jean du Bellay, Rom e, 9 novembre 1534;
Jean du Bellay au cardinal de Lorraine et à Montmorency, 3 et
11 septembre 1535. Bibl. nat., Dupuy 265, fol. 182-183; ms. fr. 5499,
fol. 219 v°-224 r°.
4. On trouvera dans le fonds Dupuy plusieurs lettres de ce per­
sonnage à Jean du Bellay, Rom e, 15 avril [1534], 14 mai [ 1535J,
1er juin [ 1535], vol. 264, fol. 152, 155-156, 153-154. Les instructions
qui lui furent données lorsqu’il fut envoyé auprès du duc d’Urbin,
le 17 septembre 1535, sont à la Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 227 v°23o r°.
5. Marrette à Jean du Bellay, 1er juin [ 1535]. Bibl. nat., Dupuy 264,
fol. 153-154.
6. « Sur le bruit de vostre venue, le pauvre M. de Montluc s’est
arresté, qui ne ose prendre hardiesse de vous escripre, mais il me
prie bien fort que j’entende s’il vous plaira l’accepter en vostre ser­
vice... Il a prins une lecture en ceste ville dont lesdictz seigneurs
d’icelle luy donnent cent escuz bien payez par quartiers et ainsi il
attendra ce qu’il vous plaira respondre... » Lettre de Marrette, du

�C ’est dans ce m ilie u qu e R ab elais a lla it p asser p lu sieu rs
m o is. P en d an t to u te la d u rée de so n a m b assad e, Jean du B e l­
la y ne s’ab sen ta de R om e que q u elq u es sem a in es, d u 3 s e p ­
tem bre au 8 o cto b re , p o u r s u iv re, en co m p ag n ie de l’évêqu e
de M â co n , le P a p e q u i se ren d it à P é ro u se afin de p acifie r le
p a y s. R a b ela is a cco m p a g n a it-il so n p ro tecte u r? N o u s ne sa u ­
rio n s le d ire, m ais il est p ro b a b le que les a m b assad eu rs la is ­
sèren t la p lu s gran d e p artie de leu r tra in à R o m e et qu e R a b e­
la is n ’eut pas à se d ép la cer. Il n’a va it à p o u rv e o ir qu’à son
lo g e m en t et à son e n tre tien , « lo u a ge de m eubles de ch am bre
et e ntreten em en t de h a b illem e n t », ca r il m an g eait so it ch ez le
ca rd in al du B e lla y , so it ch ez l’évêqu e de M â co n . V iv a n t à
l’a m b a ssa d e, il était là au cen tre des n o u v e lles et p o u va it
tra n sm ettre à l’évêqu e de M a ille za is des ren seign em en ts c ir ­
co n sta n cié s sur ce q u i p arve n a it a u x rep résen tan ts du ro i de
F ra n ce . S es in fo rm a tio n s, p arfo is très d é ta illée s, so n t g é n éra ­
lem en t e xa ctes : les erreurs o u les co n fu sio n s p o rten t su r des
faits p eu im p o rtan ts et qui se so n t passés à d istan ce . S e s lettres
c o n co rd e n t p re sq u e to u jo u rs a ve c ce lle s de Jean d u B e lla y
et de l’évêqu e de M â co n et a u ssi avec ce lle s des agen ts étran ­
gers q u i se tro u v a ie n t égalem en t à R o m e à la m êm e date.
E t les co u rrie rs o rd in a ires o u exp rès, co m m e les sieu rs de
M o n tr e u il, de B a u g y , d ’E s p e rc ie u , e m p o rta ien t ses lettres,
e n m êm e tem p s que ce lle s des am b assa d eu rs : le p o rt ne lui
en c o û ta it rien et é ta it b ien p lu s sû r que p ar l’in term éd iaire
des b a n q u e s, au m o in s ju sq u ’à L y o n . D o u b le avan tage p o u r
1er juin. Cf. Raince à Jean du Bellay, 22 mai 1535. Bibl. nat.,
Dupuy 265, fol. 312. Jean de Monluc fut en effet chargé d’un cours
de théologie à la Sapienza de Rome : son nom se trouve sur un
rôle des professeurs pour l ’année 1535. É. Picot, Les Français ita­
lianisants au X V I ° siècle, t. I, p. 251-269; t. II, p. 357. — Jean du
Bellay le trouva « gentil personnaige » et, sur la recommandation
de la reine de Navarre, essaya de le faire adjoindre à messer Ambrogio di Recalcatis, secrétaire du Pape, « pour compaignon ès charges
d’affaires », « et estoit chose conclutte; ce paillard Raince l’a sceu
et l’a rompu et persuadé qu’il estoit luthérien et serviteur de ladicte
royne. Ce sont de ses tours. » Jean du Bellay à Chabot de Brion,
26 décembre 1535. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 263 v°. — C ’est éga­
lem ent à cette époque que, d’après la plupart des biographes, Jean
du Bellay et Rabelais auraient noué des relations avec Philibert
Delorme, le futur architecte de Saint-Maur. Voir A. Heulhard, op.
cit., p. 79-80, et H. Clouzot, Saint-Maur, etc., dans la Revue des
Etudes rabelaisiennes, t. VII (1909), p. 274-275.

�R a b ela is qui était d é sireu x de satisfaire G eo ffro y d’ E s tiss a c et
de d é b o u rse r p e u , c a r il p araît a v o ir été p lu tô t m al p o u rv u de
den iers.
Il p rofita de son reto u r à R o m e p o u r re n o u er des re latio n s
a vec ceu x q u ’il a va it co n n u s en 1 534 et p o u r s’en crée r de
n o u v e lle s. B e a u c o u p de ca rd in a u x fo rm a ien t a u to u r de l’e n ­
v o y é e x tra o rd in a ire du roi de F ra n ce co m m e u n e clie n tè le dans
la q u elle R a b ela is a va it sa p la ce . L ’évêqu e de F a e n za , R o d o lfo
P io de C a rp i, a va it été au d é b u t de l’ann ée e n v o y é co m m e
n o n ce en F ra n ce . M ais « la part fra n ç o ise » co m p re n a it en co re
de n o m b re u x rep résen tan ts : A g o s tin o T r iv u lz io , ancien légat
en F ra n ce , F ra n ce s co P is a n i, « u n gran t servite u r d u R o y et
des p lu s a d visez et u tile s » d ans le S a c r é -C o llè g e , P a lm ie ri, à
q u i Jean du B e lla y avait app orté 1,000 é cu s, G io v a n i S a ra ce n i,
évêqu e et ca rd in al de M atera, D o m e n ico C u p i, card in al de
T r a n i, G rim a n i, q u i fut d ésig n é co m m e lé g a t à P é ro u se , le
ca rd in al de P is to ia . R a b ela is, dans ses lettres, en n om m e d eu x ,
d o n t il p u t a p p ré cie r p erso n n ellem en t les b o n s o ffices, G h in u c c i, ju ge du p a la is, et S im o n etta , a u d iteu r de la C h am b re :
grâce à eu x, il p u t o b ten ir p lus aisém en t et à m oin s de frais
le b re f d’a b so lu tio n q u ’il s o llic ita it 1.
P lu s e n co re que ces p rin ces de l ’É g lis e , p eu fiers d ’a illeu rs
lo rs q u ’il s’agissait d’o b te n ir les bo n n es g râ c es des agen ts du
ro i de F ra n ce, R a b ela is dut fré q u en ter les hu m an istes de la
c o u r p ala tin e , q u ’a vaien t a ttirés ch e z Jean du B e lla y « sa ré p u ­
tatio n m éritée de fin lettré, sa lib é ra lité en vers les artistes et
les p o ètes et le b eau ren om qu e s’était fait le ro i, son m aître »2.
N o u s avo n s déjà cité F ra n ce s co M o d esti. U n e lettre de G u il­
la u m e P e llic ie r au ca rd in al du B e lla y , du 7 aoû t 1 536 3, n ou s
fo u rn it d’autres nom s : C h risto p h e C o n te le o n , de la « fam ille »
d u ca rd in al N ic c o lô R id o lfi, N ic o la s P e tro s, de la « fam ille »
du ca rd in al F ra n cesco P isa n i, A g o s tin o S te u c o , de G u b b io ,
qui fut p lu s tard b ib lio th é ca ire de la V a tic a n e 4, enfin F a u sto
1. Lettre du 3o décembre 1535.
2. Léon Dorez, Une lettre de Guillaume P ellicier, évêque de
Maguelonne, au cardinal Jean du Bellay, dans la Revue des biblio­
thèques, t. IV (1894), p. 233-234.
3. Reproduite dans l’article de M. Dorez cité à la note précédente
(loc. cit., p. 232-240) et, d’après cet auteur, par M. Tausserat-Radel,
Correspondance de Guillaume P ellicier, introduction, p. xxvii, n. 4.
4. Steuco devint bibliothécaire de la Vaticane le 24 octobre 1538.

�S a b e o , cu sto d e de la V a tica n e d ep u is A d rie n V I , « p oète de
talen t, m ais qu ém an d eu r p lu s in sig n e e n co re »1. C e d ern ier,
évêqu e de K isam os(?), ne se ra it-il pas cet « evesqu e de C aram ith, c e lu y qui en R o m e feu t » le « p ré cep teu r en la n g u e
a ra b iq u e » de R a b e la is? A cette liste , il co n v ie n t d’a jo u te r
e n co re A n to n io T e b a ld e o 2, u n e cé lé b rité p o étiq u e , d o n t l’œ u vre
sera im itée p ar les p o ètes de la P lé ia d e , J oach im du B e lla y en
p a rtic u lie r, et qu e sa h a in e co n tre l’ E m p ereu r ren d ait ardent
p artisa n de la F r a n c e ; et P a u l S a d o le t, le n ev eu de l’évêqu e
C a rp e n tra s, que c e lu i-c i e n v o y a à R o m e en décem b re 1 535 p o u r
se d is cu lp e r d’un e a ccu sa tio n d’h é ré sie p o rtée co n tre lu i à
p ro p o s de son C o m m e n ta ire de l ’É p îtr e de sain t P a u l a u x
R o m a in s 3.
C e s rap p o rts a ve c les h u m an istes et l ’étu d e de la « lan gu e
a ra b iq u e » n ’ab so rb èren t pas to u s les in stan ts de R a b ela is. Il
é ta it ven u à R o m e afin de p o u rsu iv re la so lu tio n d’u n e affaire
p erso n n elle et que les circo n s ta n ce s ren d aien t plus u rgen te.
R a b ela is était lo in d ’être d ans une situ atio n régu lière au p oin t
Voir E. Müntz, L a bibliothèque du Vatican au X V I ° siècle, p. 92.
Voir deux lettres de lui à Jean du Bellay, 31 octobre et 18 novembre
1536. Bibl. nat., Dupuy 264, fol. 41 et 43.
1. E. Müntz, op. cit., p. 31-33, 64, 99.
2. Voir Léon Dorez, Antonio Tebaldeo, les Sadolet et le cardinal
Jean du Bellay, dans le Giornale storico della letteratura italiana,
t. XXVI (18g5), p. 384-389. Voici deux textes tirés des Lettere di
Principi, t. III, fol. 37-38, intéressants sur cet écrivain, lettres de
Nigri à M. A. Micheli, Rom e, 8 décembre 1535 : « Il Tebaldeo ha una
indispositione di difficolta d’urina, et dice che hora può esser cavalliere di San Giovanni perche può giurare et servar castita; si dubita
della pietra, ma non vuol chiarirsi per manco molestia. » Rome,
17 janvier 1536 : « Il Thebaldeo vi si raccomanda : sta in letto ne ha
altro male che non aver gusto del vino; fa Epigrammi più che mai
ne gli manca a tutte l’hore compagnia di letterati. È fatto gran
francese, inimico dell’ Imperatore implacabile. » Tebaldeo mourut
le 4 décembre 1538. Pour son influence sur les poètes de la Pléiade,
et Joachim du Bellay en particulier, voir J. Vianey, L e pétrarquisme
en France au X V I° siècle, 1909, p. 21-25, 37-41, 46-48, 81-83, 189-191,
201-2o3, 220-221, 23o-231, 257-258, 266.
3. Paul Sadolet arriva à Rom e vers la fin de novembre ou le début
de décembre. Nigri annonce sa présence dans sa lettre du 6 décembre.
Le 17 janvier 1536, il écrit que Paul Sadolet est parti depuis quatre
jours. L ’évêque de Carpentras remercia peu après le cardinal du
Bellay de ce qu’il avait fait pour son neveu. J. Sadoleti... Opera
quae exstant omnia... Vérone, 1737, t. I, p. 126.

�d e vu e e cclé s ia stiq u e . Il s’était ren d u co u p a b le d’ap o stasie par
rap port à la règle de l ’É g lis e , p u is q u ’il a va it, san s la p erm is­
sio n de son su p érieu r, q u itté sa ro b e de m o in e, e rré par le
m on de en h a b it de p rêtre sé cu lie r et p ris ses grad es de m é d e ­
cin . Il est p o ss ib le q u ’il eût déjà d em an dé l’a b so lu tio n de sa
fau te au pape C lé m en t V I I ; m ais il n ’avait e n co re rien o b ten u
et depu is il s’é ta it p ro d u it des faits qui a vaien t é cla iré R a b e ­
lais su r les in co n v én ien ts de cette p o sitio n fau sse. P a r ce
tem p s de ré a ctio n et de p ersé cu tio n re lig ie u se, il p o u v a it to u t
c ra in d re d’un en n em i o u sim p lem en t d’un e n v ie u x . Il était
d o n c in d isp e n sa b le de se m ettre en rè g le . C ’est d ans ce but
q u ’il p résen ta à la ch a n ce lle rie p o n tifica le u n e S u p p lica tio pro
apostasia et d em an d a son a b s o lu tio n 1. D an s sa lettre d u 3 o d é ­
ce m b re 1 535 , il d o n n e q u e lq u es d éta ils sur ses d ém arch es et
les app uis q u ’il a re n co n tré s. « M o n affaire a esté co n cé d é et
e x p ed ié b e a u ço u p m ie u x et p lu s seu rem en t qu e je ne l’eusse
so u h a itté , et y ay eu a yd e et co n se il de gen s de b ien , m esm em ent d u ca rd in al de G e n u tiis, qui est ju g e du P a la is, et du
c a rd in a l S im o n eta , q u i est a u d iteu r de la C h am b re et bien
sça va n t et en ten d an t telle s m atières. L e P a p e esto it d ’a vis qu e
je p assasse m o n d ict affaire p e r C am eram . L e s su sd ictz on t
esté d ’ad vis qu e ce fu st par la c o u r des co n tre d ic ts , p o u r ce
qu e in fo r o contentioso elle est irrefrag ab le en F ra n c e , et quae
p e r contradictoria tran sigun tur transeunt in rem ju d ica ta m ,
quae autem p er C am eram et im pu gn ari possunt et in ju d ic iu m
v eniunt. E n to u t ca s, il ne m e reste que le v e r les b u lle s sub
plum bo. M o n seign eu r le ca rd in al du B e lla y en sem b le m o n se i­
g n eu r de M a sco n m ’o n t asseuré que la co m p o sitio n me sera
faicte g ra tis, co m b ie n que le P a p e, par u sa n ce o rd in a ire , ne
do n n e gratis fo rs ce qui est exp ed ié p e r C am eram . R estera
seu lem en t à p a y e r le referen d a ire, p ro cu reu rs et aultres tels
b a rb o u illeu rs de p a rc h e m in ... »
L e 17 ja n v ie r 1 536, R a b ela is o b tin t le b r e f d’a b so lu tio n q u ’il
s o llic ita it. Il p o u v a it ren trer dans un co u v en t de l’o rd re de saint
B e n o ît, à so n g ré. C e co u v en t, il l’a va it d éjà ch o isi : c ’était
ce lu i de S ain t-M au r, d o n t Jean du B e lla y a va it été p o u rv u en
1 532 . C ’est à ce m o m en t qu e se p ro d u it u n v é rita b le to u r de
1.
Voir à ce sujet l’excellent article de M. Jacques Boulenger, La
supplicatio pro apostasia et le bref de 15 3 6 , dans la Revue des
Études rabelaisiennes, t. II (1904), p. 110- 134, et tirage à part.

�p a sse-p a sse 1 q u i d eva it en tra în er plus ta rd u n e n o u v e lle Supp lica tio à P a u l III. C lé m en t V I I a va it a cco rd é , le 13 ju in i532,
u n e b u lle de sécu la risa tio n de l’ a b b ay e de S a in t-M a u r créa n t,
o u tre un d o y en n é, u n e ch a n trerie et h u it c a n o n ica ts. C ette
b u lle n ’était pas e n co re exé cu tée lo rsq u e fu t ren du le b r e f du
17 ja n v ie r 1536. « Jean d u B e lla y , a b b é de S ain t-M au r, m it
a u ssitô t son m éd ecin au n om bre de ses m o in es. » Il d ut o b te ­
n ir e n su ite u n e n o u v e lle b u lle de P a u l III con firm an t ce lle de
C lé m en t V I I et créa n t n on p lu s h u it, m ais n e u f ca n o n icats, le
n eu v ièm e étan t p o u r R a b ela is. O n tro u v e en effet son nom
lo rs de l’in sta lla tio n d u ch a p itre de S a in t-M a u r, le 17 août
1536. C e jo u r-là , « l’é v êque Jean du B e lla y co n fé ra la ch a n ­
tre rie de cette n o u v e lle c o llé g ia le à C ath erin D en ia u , a ve c une
p ré b en d e, les h u it autres p réb en d es à D enis C am u s, Jean
C h a n d e lo u , Jean L u c a s , L o u is M a za llo n , P h ilib e rt F ria n t,
J acq u es du F o u , L o u is de V e n o y et F ra n ço is R a b ela is, d o c­
te u r en m é d e c in e ... C e s n e u f p erso n n es étaien t les re lig ie u x
m êm e de la m aison ».
P en d an t que son affaire su iv ait son co u rs à la ch a n celle rie
p o n tifica le , et m ie u x e n co re lo rsq u ’elle fu t ré s o lu e , R abelais
so n g ea it à être a g ré a b le a u x am is q u ’il a va it laissés en F ra n ce.
A u lib ra ire P a rm en tier et à sa fem m e, il a d re ssa it de m enues
c u rio sité s en m êm e tem p s que les « n o u v e lle te z de par d eçà »2.
A l’in te n tio n de l ’é vê q u e de M a ille za is, il re cu e illa it n on seu ­
lem en t les n o u v e lle s, les b ro ch u re s in téressa n tes, les gravu res
cu rieu se s et les am usan ts p asq u ils par où se m an ifestait l’e s­
p rit satiriq u e d u p eu p le ro m a in , m ais e n co re, ca r G eo ffro y
d 'E s tis s a c était g ran d am ateu r de jard in s, des grain es de
p lan tes u tiles o u cu rieu se s, salad es de N a p les, n asito rd ou
a r o u s e s , c a rd e s , m elon s et c itr o u ille s , o u e n co re œ illets
d’A le x a n d rie , v io le s m a tro n a les, h erb e à te n ir les ch a m b res
fra îch es que les Ita lien s a p p ela ien t b e lv e d e r 3. A M mc d’ E stissac, la jeu ne n ièce de l’é vêqu e, il d estin ait certain es m éd ecin es
et « m ille p etites m irelificq u es à bon m arch é » q u ’on a p p o r­
tait de C h y p r e , de C a n d ie et de C o n s ta n tin o p le 4. C es bons
1. L’expression est de M. Henri Clouzot. Voir son article sur SaintM aur, paradis de salubrité, aménité... et délices, dans la Revue des
Études rabelaisiennes, t. VII (1909), p. 262-267.
2. Lettre du 28 janvier 1536.
3. Lettres du 3o décembre 1535 et du 13 février 1536.
4. Lettre du 15 février 1536.

�so u ve n irs et ces petits ca d e a u x en treten aien t l’am itié et
s o llic ita ien t les « a u lm o sn es » de ses p ro te c te u rs , don t il
a vait par a illeu rs g ran d b e so in .
L a re ch e rch e des « a n tica ille s » lu i prit aussi un e p artie de
son tem p s. Jean du B e lla y e m p lo y a it à re c u e illir les d éb ris
d’art an tiqu e les lo is irs que lu i la issa ien t les n ég o cia tio n s d o n t
il était c h a r g é 1. Il c o lle c tio n n a it n on seu lem en t p o u r lu i, m ais
a u ssi, co m m e dans sa p rem ière m issio n , p o u r le g ran d m aître
A n n e de M o n tm o r e n c y 2, p o u r le secrétaire Jean B reto n , sieu r
de V illa n d r y 3. N u l d o u te que R a b ela is a it été a sso cié à ces
in v e stig a tio n s. L es p ro m en a d es à travers R om e o ffraien t en
o u tre à sa cu rio sité am u sée des sp ecta cles n o u v e a u x et du p lus
h a u t in térêt. Il assista a u x p rép a ra tifs que faisa ien t le P a p e et
les R o m a in s en vu e de la ré ce p tio n p ro ch a in e de l’ E m p ereu r.
Il a noté l’in q u iétu d e de to u t ce p eu p le ch e z q u i é ta it en co re
v iv a n t le so u ve n ir des ravages co m m is hu it ans au p aravan t par
les ban des du co n n é ta b le de B o u rb o n , la m au vaise v o lo n té des
h a b itan ts, les m aiso n s et les m o n u m en ts ab attu s p o u r o u v rir
à C h a r le s -Q u in t une ro u te p lu s p o m p eu se à travers la V ille
É te rn e lle . « C ’est p ity é de v e o ir la ru in e des m aiso n s q u i ont
1. C ’était une passion dont l’ambassadeur de Venise était égale­
m ent atteint. « Il clarissimo Bragadino diventa il maggior antiquario di Roma; tutto il tempo que gli sovravanza lo spende per queste
rovine, perscrutando ogni cosa minutamente col libro del Fulvio
in mano. Sta m olto splendidamente et fa grande honor all’ off icio
suo. » H. Nigri à M. A. Micheli, Rom e, 6 décembre 1535. L ettere
di Principi, t. III, fol. 36.
2. Montmorency lui écrivait de Villers-Cotterets, le 26 juillet 1535 :
« Je ne veulx oublier à vous advenir que j’ay faict aranger toutes
mes testes et médaillés à Chantilly qu’il fait merveilleusem ent bon
veoir; mais il reste des places vuydes. Vous sçavez que c ’est à dire
et que vous m e ferez grant plaisir si cependant que vous estes par
delà vous me vueillez ayder à les remplir. » Bibl. nat., Dupuy 265,
fol. 236. Voir encore un texte intéressant cité dans E . Müntz, L es
antiquités de la ville de Rome aux X I °,V°, X V ° et X V I ° siècles,
Paris, 1886, p. 57 : il s’agit d’une statue de Vénus et de bustes des­
tinés à Montmorency.
3. Dans une lettre à Jean du Bellay du 26 janvier 1536, Breton
accuse réception d’une lettre du 10 et le remercie « de la bonne
souvenance que avez eue et avez encore de moy en matiere d’anti­
quailles, dont je me sens m erveilleusement tenu à vous, oultre les
aultres obligations que je vous ay de longtemps ». Bibl. nat.,
Dupuy 265, fol. 263.

�esté d e m o llie z, et n ’est fa ic t p ay em en t n y re co m p en se a u lcu n e
ès seign eu rs d’y c e lle s 1. »
Ici la q u e stio n se p o se de sav o ir si R a b ela is a v u , de ses y eu x
v u , l’en trée à R o m e de C h a rle s-Q u in t, p o u r qui la v ille était
en tel ém o i. C e tte entrée a ya n t eu lie u le 5 a v ril, ce la revien t
à se dem an d er à q u e lle date R a b ela is rep artit p o u r la F r a n c e ?
N o u s avon s p ro u v é a ille u r s 2 que Jean du B e lla y q u itta p ré c i­
p itam m en t so n p o ste le 29 fé v rie r 1536. San s a v o ir mis p erso n n e
dans la co n fid e n ce , qu e le P a p e très p ro b a b lem e n t, il p artit en
co m p ag n ie de q u elq u es hom m es de gu erre q u ’il a va it gagn és
au p arti fra n çais, S a n P ie tro C o r s o , Jean de T u r in , S tefa n o
C o lo n n a , en to u t d o u z e ch e v a u x . A l’a m b assad e, la co n sig n e
fu t de d é cla re r qu e le c a rd in a l était m alade et g a rd a it la
ch a m b re. A u ta n t de ra iso n s, c r o y o n s -n o u s , q u i e x clu e n t l’id ée
que R a b e la is , dans ces c ir c o n s ta n c e s , ait a cco m p a g n é son
p ro te c te u r3. Il est in fin im en t p ro b a b le q u ’il d em eu ra à R om e
en co re q u e lq u e tem ps avec la « fam ille » de Jean du B e lla y .
D ’a ille u r s , l ’évèqu e de P a ris n ’était pas parti sans e sp o ir de
re to u r : il a va it p ro m is au P a p e , — et n ou s ne v o y o n s pas
p o u rq u o i il n ’a u rait pas été s in cère , — de re v e n ir b ien tô t.
C ’est seu lem e n t à L y o n qu e F ra n ço is Ier d é cid a de le gard er
p rès de lu i et d’e n v o y e r co m m e am b assa d eu r e xtra o rd in a ire ,
p o u r n é g o cie r a ve c C h a r le s -Q u in t et P a u l III, le ca rd in al de
L o rra in e . L e 2 a vril, l’évêqu e de M âco n et R a in c e, d’ordre de
F ra n ç o is 1er, in fo rm èren t le P a p e que la m issio n de Jean du
B e lla y é ta it term in ée et n’a u rait pas de su ite. A lo rs la « fam ille »
du c a rd in a l n’eut plus de raiso n de rester à R o m e. T a n d is que
les b agages p ren aien t la vo ie de m er, les serviteu rs o b ten aien t
de P a u l III u n sau f-co n d u it et le 11 a vril se m ettaien t en ro u te
p o u r la F r a n c e 4. R a b ela is é ta it sans d o u te du nom bre. Il avait
d o n c p u a ssister a u x m a n ifestatio n s et a u x cérém o n ies qui
m arq u èren t les prem iers jo u rs de l’en trevu e de l’ E m p ereu r
avec le Pap e.
1. Lettre du 28 janvier 1536.
2. Le cardinal Jean du Bellay en Italie, p. 79-84.
3. M. Heulhard croit au départ de Rabelais en même temps que
Jean du Bellay. « Rabelais, son com plice, l’accompagnait certaine­
ment ». Op. cit., p. 88. T illey, op. cit., p. 67, est du même avis.
4. Voir, à l’appendice II, le texte du sauf-conduit tiré des Archives
du Vatican et la lettre de Charles Juvénal des Ursins du 12 avril
[ 1536].

�R ab elais re jo ig n it son p atro n à L y o n , où la c o u r était depu is
q u e lq u e tem ps déjà. L e 21 ju ille t, Jean du B e lla y fut nom m é
g o u ve rn eu r de P a ris et de l’ Ile -d e -F r a n c e ; il est à p eu près
sûr que R abelais l ’a cco m p a g n a dans ce n o u ve a u p o ste . N o u s
avons vu q u ’il fu t in sta llé co m m e ch a n o in e de S a in t-M a u r le
17 aoû t 1536. O n le tro u v e e n co re à P a ris en fév rie r 1537,
p u isq u ’il est cité p arm i les co n v iv e s d u b a n q u et d o n n é en
l’h o n n eu r de D o le t1. A p rès cette date, R a b ela is s’en va à M o n t­
p e llie r. N o u s n ’avo n s pas à le su ivre d ans ses n o u v e lles p éré ­
g rin a tio n s. N o tre b u t était seu lem e n t de ra ssem b le r to u s les
ren seign em en ts relatifs à ses d eu x p re m iers séjo u rs en Italie
et d’e x a m in er to u t ce qui p o u v a it é cla ire r l’o rig in e et l’im p o r­
tan ce des tro is lettres q u i n ou s so n t restées de la c o rr e s p o n ­
d an ce en v o y é e de R om e à l’é v êque de M a ille zais.

II.
L es tro is lettres du 3o d é cem b re 1535, du 28 ja n v ie r et du
15 fév rie r 1536 ne re p ré se n te n t q u ’u n e fa ib le p artie de la c o r ­
resp o n d a n ce é ch an gée entre R a b ela is et G e o ffro y d’ E s tiss a c.
E lle s a va ien t été p ré céd é es de p lu sieu rs autres q u i so n t m e n tio n ­
nées d ans celles q u i n ou s o n t été co n serv ées. E n rassem blan t
ces m e n tio n s, M M . H e u lh a rd et B o u le n g e r 2 o n t p u en d resser
la liste , et si l’on co n sid è re que R a b ela is u sa it p o u r ses lettres
des m êm es co u rrie rs q u i em p o rtaien t ce lle s de Jean du B e lla y
et de l’é v êque de M â co n , il est p o ss ib le d’en d o n n e r les dates
a ve c q u e lq u e p ré cis io n , p o u r c e lle s o ù R a b ela is ne l’a pas fait.
O n a u ra it ain si la liste su ivan te : 1° une lettre e n v o y é e de Fer1. R. Copley Christie, Étienne Dolet, trad. Stryienski, p. 29g. —
Le même biographe déclare un peu plus loin, p. 366 : « Ce fut pro­
bablement en 1537, au retour du second voyage que Rabelais fit à
Rom e avec le cardinal du Bellay, que Rabelais envoya à Dolet la
recette du mystérieux Garum des anciens, sorte de sauce dont la
composition avait été inconnue jusque-là. Cet envoi était accompa­
gné d’un court poème en vers élégiaques; c’est l’une des rares
pièces de vers latins que nous ayons de Rabelais. » La réponse de
Dolet se trouve dans ses Carmina de 1538.
2. A. Heulhard, op. cit., p. 52-53; Jacques Boulenger, Etude cri­
tique sur les lettres écrites d’Italie par François Rabelais, dans la
Revue des Études rabelaisiennes, t. I (1903), p. 97-121, notamment
à la p. 100.

�rare (le 26 ju ille t 1535) ; 2° un e lettre écrite de R om e a ve c un
ch iffre (p robablem en t vers le 18 aoû t 1535) ; à ces d e u x lettre s,
G e o ffro y d’E s tiss a c rép o n d it avant d é c e m b r e ; 3° et 4° deu x
lettres des 18 et 22 o cto b re 1535, co n te n an t « les q u atre s ig n a ­
tures co n cern a n te s les ben efices de fre re d o m P h ilip p e s »,
avec rép o n se du 2 d écem b re ; 5° u n e lettre du 29 n o v em b re ,
avec rép o n se du 10 ja n v ie r 1536 ; 6° u n e lettre du 3o d écem b re
1535; 7° une lettre d u 28 ja n v ie r 1536; 8° u n e lettre d u 15 fé ­
v rie r 1536. N o u s n ’avon s p lu s que les tro is d ern ières de ces
lettres.
D an s l’exam en critiq u e de ces lettres, une q u e stio n p rim o r­
d ia le se p o se : so n t-e lle s a u th e n tiq u e s ? Il co n v ie n t de rem a r­
q u er to u t d’a b o rd que n ou s n’avo n s pas les o rig in a u x . D eu x
m an u scrits n ous on t co n se rv é le te x te , l’un des tro is lettres,
l’autre d’u n e seu le, c e lle du 28 jan vie r 1536. L e p rem ier de
ces m a n u scrits, le v o l. 606 de la c o lle c tio n D u p u y , fo l. 63-8o,
se d o n n e co m m e u n e copie faite d’après les o rig in a u x , et l’é c ri­
ture en est de la p rem ière m o itié du x v n e s iè c le 1 ; le seco n d est
u n e p ièce faisan t p artie de la c o lle c tio n M o rr is o n 2, q u i p o rte
en tète, d ’u n e écritu re q u i p araît être de la fin du x v iie siècle
o u du d éb u t du x v iiie : O r ig in a l à l ’evesque de M a ille r a is à
R om e. E l le est im p rim ée. E n d é p it de cette in d ica tio n , d’a il­
leu rs très p o sté rie u re , il s’en fau t que cette lettre soit v é rita ­
b lem en t o rig in a le . E lle n ’est certain em en t p as de l’écritu re de
R a b e la is ; la sign atu re ne re ssem b le à a u cu n e de ce lle s que
n ou s co n n a isso n s de lu i. A v e c M . J acq u es B o u le n g e r, q u i a
e xa m in é m in u tieu sem en t la q u e stio n et d o n t l’a rgu m en tatio n
n ous p araît p é re m p to ire 3, n ou s c ro y o n s que c ’est « u n e co p ie
1. Trois lettres de M . François Rabelais transcriptes sur les ori­
ginaux. Escriptes à Rome, 1 5 3 6 . C ’est le texte qu’a reproduit
Marty-Laveaux.
2. Le fac-similé en a été donné au tome I (19o3) de la Revue des
Etudes rabelaisiennes, avec un article de M. A bel Lefranc : Les
lettres de Rabelais dans les collections Fillon et Morrison et notre
fac-sim ilé, id., p. 93-96. On le trouvera reproduit plus loin.
3. Jacques Boulenger, Etude critique, etc. Nous renvoyons une
fois pour toutes à cette excellente étude, qui nous a permis d’abord
de laisser de côté la discussion sur la question des dates et sur les
divisions des lettres introduites par les frères de Sainte-Marthe et
d’abréger l’examen des variantes. Notre travail est complémentaire
de celui de M. Boulenger.

�co n te m p o ra in e » ; p eu t-ê tre a v o n s-n o u s affaire à un d é ch iffre ­
m ent.
D ans ces co n d itio n s , o n est fo n d é à re ch e rch er si l’o n n ’a
p as affaire à un d o cu m en t a p o cry p h e . L a form e ne la isse pas
que d ’in sp irer q u e lq u es so u p ço n s. L e tex te en est tern e, p a r­
fo is e m b ro u illé et co n fu s. M ais R a b ela is ne serait pas le p re ­
m ier é criv a in d o n t l’œ u vre, tra v a illé e et d estin ée au p u b lic,
p résen terait de n o ta b les d ifféren ces et u n e su p ério rité m arquée
sur des lettres é crites au co u ra n t de la p lu m e et sans a rrièrep en sée de p u b lic it é 1. O n a re lev é e n co re l’a b sen ce de to u te fo r­
m ule p ro to co la ire et le to n dégagé a ve c leq u el l’a u teu r désign e
les ca rd in a u x et le P a p e lu i-m ê m e . Il est vra i q u ’il « ne p araît
rien m oin s q u ’a ve u g lé p ar le resp ect ». M ais il ne fau t pas
o u b lie r q u ’il s’agit avan t to u t d’u n e co rresp o n d a n ce fam iliè re ,
et dans les co rresp o n d a n ces de l’é p o q u e , ce lle s q u i ne sont
pas o fficie lle s, on ne s’y e xp rim e g u ère a u trem en t. D ’a illeu rs,
il est p o ss ib le qu e les lettres, telles qu e n o u s les avo n s, ne
re p ro d u ise n t p a s , a ve c u n e fid élité litté r a le , co n sta n te et
a b so lu e , le tex te m êm e de R a b ela is. L es critiq u e s de form e ne
prendraien t une va le u r p ro b a n te qu e si elle s étaien t c o rr o b o ­
rées p ar des critiq u e s de fo n d ; si l’on sa isissa it des erreurs
de faits é vid en tes, des in e x a c titu d e s flagran tes, n otam m en t à
p rop os des p erso n n ag es, qu elq u es-u n s fo rt seco n d a ire s, et des
é vén em en ts, p lu sieu rs bien p eu im p o rtan ts, d o n t il est q u e s­
tio n d ans ces lettres.
C e co n trô le est fa c ile , car les term es de co m p araiso n ne
m an q u en t p as. P o u r les q u e lq u es m ois entre lesq u e ls s’é ch e ­
lo n n en t n os tro is le ttre s, n ou s avo n s d ’a b o rd les c o rre s p o n ­
dan ces des a m b assad eu rs d e F ra n ce à R o m e , l ’évê q u e de
M àco n et Jean du B e lla y , c o m p lété es par c e lle de leu r c o l­
lèg u e aup rès de C h a rle s-Q u in t, C la u d e D o d ie u , sieu r de V é l y 2.
1. Voir au sujet de cette différence entre les deux styles de Rabe­
lais les observations judicieuses de M. Plattard, L e Quart Livre de
Pantagruel, p. 15, 22-23. M. Abel Lefranc a insisté, dans ses cours
du Collège de France, sur les différents styles employés par Rabe­
lais, dans les lettres, discours, récits et dialogues de son roman.
2. La correspondance de l’évêque de Mâcon avec le chancelier
Dubourg est en original à la Bibl. nat., Dupuy 3o3; celle de Jean du
Bellay avec le roi, Montmorency, etc., est en copie (sur minutes) ms.
fr. 5499; quelques lettres de Dodieu à Jean du Bellay se trouvent
en original, Dupuy 265.

�R a b ela is m en tio n n e à p eu p rès les m êm es é vén em en ts, il fait
p o u r ain si dire éch o à ce q u ’é criv e n t de leu r cô té ces p e rso n ­
nages o fficie ls. N o u s n’avo n s co n sta té que q u elq u es d iv e r­
ge n ces de d éta il très m in im e s 1 et q u i s’e x p liq u e n t p resq u e
to u jo u rs , so it p arce qu e les évén em en ts s’étan t p ro d u its hors
de R o m e, q u e lq u efo is assez lo in , l’in fo rm atio n de R a b ela is
était in su ffisa n te 2, so it p arce qu e R a b ela is, à ce q u ’ il sem ble
bien , é c riv a it sin o n au jo u r le jo u r, d u m o in s par tra n ch es, au
fu r et à m esu re qu e les n o u v e lles lu i p a rv e n a ie n t3; u n e fo is au
m o in s, il s’ agit m êm e to u t sim p lem en t d ’un lapsus ca la m i é v i­
d e n t 4. M ais, d ir a -t-o n , ces sim ilitu d e s p eu v en t p ro v e n ir to u t
sim p lem en t de ce que le fau ssa ire co n n a issa it les c o rresp o n ­
dan ces d o n t n ou s fa iso n s état et q u ’il en a su tire r p arti. P o u r
réd u ire à n éant cette o b je c tio n , il suffira de co m p arer les lettres
de R a b ela is à d’autres d o cu m en ts, d o n t le p réten d u fau ssaire
n’a va it gu ère les m o y en s de d isp o se r, au x co rresp o n d an ces
d ’agen ts étran gers résid an t à R om e à la m êm e é p o q u e et c o n ­
servées dans les dép ô ts d’a rch iv es o ù l ’on a so n g é seu lem en t de
nos jo u rs à les a lle r ch e rch er. C ’est ain si qu e n ou s avon s co n ­
fro n té R a b e la is a ve c l’a m b assa d eu r de V e n is e à R o m e, L o re n z o
B r a g a d in 5. O n tro u v era dans n os n otes les tex tes m is en p ré ­
sen ce. T o u jo u rs l’o p éra tio n a to u rn é à l ’avan tage de R a b ela is.
P o u r u n assez gran d n om b re de faits, sur le sq u e ls les co rre s­
p o n d a n ces des a gen ts fra n çais étaien t m u ettes, les d ép êch es
vé n itie n n e s co n firm en t et co rro b o re n t les lettres adressées à
1. Ainsi Rabelais écrit que Doria, arrivé à Naples, n’y est demeuré
que trois jours et est reparti avec 29 galères; d’après l ’évêque de
Mâcon, il serait arrivé avec 28 galères qui seraient reparties sans
lui trois jours après; — Rabelais dit que le cardinal de Trente
arriva le 5 février 1536, l ’évêque de Mâcon dit le 4.
2. Ainsi pour le prince de Piém ont qu’il fait mourir à Naples,
alors qu’il mourut à Madrid : il confond avec le service funèbre.
3. C ’est l ’avis d’Arthur T illey, François Rabelais, p. 63. On en
trouvera des preuves dans les notes.
4. Lorsqu’il écrit « Messieurs les cardinaulx du Bellay et de Mas­
con »; l’évêque de Mâcon n’obtint le chapeau de cardinal que le
22 décembre 1536.
5. La correspondance de Bragadin est à l'Archivio de’ F rari à
Venise. Nous avons eu déjà l’occasion de l’utiliser pour notre étude
sur Le cardinal Jean du B ellay en Italie (juin 1 535-mars 1 5 36),
dans la Revue des Etudes rabelaisiennes, t. V (1907).

�G e o ffro y d ’ E stissa c : ain si p o u r la ré ce p tio n d’A lex a n d re de
M é d icis, p o u r l’a rriv ée des a m b assad eu rs de V e n is e ou de
S ie n n e e n v o y é s au P a p e , p o u r la m ort de R en zo da C eri, etc.
Il y a là to u t un e n sem b le de co n co rd a n ce s qui e x clu e n t l’idée
d’une fa b rica tio n . Q u e l’on co m p are les lettres de R a b ela is de
1535-1536 a v e c c e lle s q u ’on lu i a fait é crire , d ’Ita lie e n co re,
en 15381 et d u p rem ier co u p d’œ il l’on sera frappé du co n traste
qui e x iste entre u n e fa lsifica tio n m êm e é ru d itè et u n e c o rr e s ­
p o n d a n ce sans p ré te n tio n , m ais au th en tiq u e.
N o u s p o u vo n s d o n c u tiliser sans in q u iétu d e ces lettre s. M ais
qu el tex te en est le m e ille u r ? N o u s p o ssé d o n s, a vo n s-n o u s dit,
d eu x tex tes m a n u scrits, le texte de la c o lle c tio n M o rriso n , que
n o u s d ésig n ero n s p ar la lettre M , et c e lu i de la c o lle ctio n
D u p u y, qu e n ou s d é sig n e ro n s p ar la lettre D . Il fau t y a jo u te r
deu x é d itio n s, p u b liée s la p rem ière à P a ris en 1651 par les
so in s des frères S a in te -M a r th e 2, la seco n d e à B ru x e lle s en
1710 3. C e tte d e rn ière est u n e sim p le re p ro d u ctio n de la p ré ­
céd en te p o u r le tex te de R a b ela is, avec q u e lq u es c o rrec tio n s
et co m p lém en ts in d iq u és en m arge p ar un in d ice p o u r les
n otes : elle est d o n c p ra tiq u em en t n ég lig ea b le. C ’est par c o n ­
séq u en t entre les d e u x tex tes m a n u scrits et ce lu i de l’é d itio n
(désign ée p ar E) q u ’il n ous fau d ra ch o is ir.
V o y o n s d’a b o rd q u els rap p o rts existen t entre les deux
m a n u scrits. L e m s. D p réten d rep ro d u ire l’o rig in a l. L e m s. M
n ’est pas à p ro p rem en t p arler u n o rig in a l, m ais p eu t à la
1. Ce sont les lettres datées de Rom e 23 mars et 13 avril et de
Plaisance 17 et 21 avril 1538. Voir A. Heulhard, op. cit., p. 104, n. 2.
2. « Les || Epistres || de maistre || François Rabelais || docteur en
medecine || escrites pendant || son voyage d’Italie || nouvellement
mises en lumière || avec des observations historiques || et l’abrégé de
la vie de l’autheur. || A Paris || chez Charles de Sercy au Palais || en
la gallerie Dauphiné à la || Bonne Foy couronnée || M DC L l. || Avec
privilège du Roy. » [Le privilège du roi est du 6 janvier 1651; achevé
d’imprimer pour la première fois, le 11 mars 1651.] Cf. P .-P . Plan,
Bibliographie rabelaisienne, p. 236-2373. &lt;&lt;Les || Lettres || de || François Rabelais || escrites pendant || son
voyage d’Italie, || nouvellem ent mises en lum ière, || avec des obser­
vations historiques par || Mrs. de Sainte-Marthe, || Et un abrégé de
la vie de l’autheur. || Edition nouvelle augmentée de plusieurs
remarques. || A Brusselle, chez François Foppens, au S. Esprit. ||
M D C C X. » Cf. P.-P. Plan, op. cit., p. 238-239.

�rig u e u r et p ra tiq u em e n t en ten ir lie u . L e m s. D rep ro d u it-il
le m s. M o u en rep ro d u it-il un au tre, q u i serait l’o rig in a l v é ri­
t a b le ? A p rem ière v u e, on co n sta te de n o m b reu ses d ifféren ces
en tre les d eu x te x te s, m ais on s’a p e rço it vite que ce so n t su r­
to u t des d ifféren ces d’orth o g ra p h e d ictée s par le v is ib le so u ci
de m ettre l’o rth o g ra p h e du tex te p rim itif à la m o d e du jo u r.
T e lle s les varian tes su iv an tes, qu e n ous n’avo n s pas ju g é u tile
de m u ltip lier :
M.
rep ceu
e n v o ira y
m etz
m essaigiers
gu ain gn er
b a telleu rs
co llie g e , e tc.

D.
receu
e n v o y e ra y
m ec ts
m essagers
ga ig n er
b ateleu rs
c o lle g e , etc.

D’autres varian tes m ériten t q u ’o n s’y arrête d ava n ta ge :
M.
1.
2.
3.
4.
5.
6.
7.
8.

e sto it allé a vecq u es
N u m etian u s
g rizo n s q u i vo n t
la n sq u e n e tz, e tc ., et les
d ire à dire
m e d o u bte
extrem e furie
h aulseren t.

D.
esto it avec (allé m anque)
N um etian
griso n s lesq u e ls vo n t
la n sq u e n e tz, e tc ., les (et m anque)
dire à D ieu
ne d o u b te
gran d e fu rye
h a u sso ien t.

L a va ria n te 5 s’e x p liq u e par le d é sir de co rrig e r un lapsus
évid e n t du co p iste de M ; la va ria n te 4, p ar la co n fu sio n que
le co p iste de D a sans d o u te faite de etc. et de e t ; les varian tes
6 et 8, à la rig u e u r, p ar des erreurs de le c tu re . L e s varian tes 3
et 7 so n t p lu s d ifficilem en t e x p lica b le s : on ne v o it pas p o u r­
q u o i, — serait-ce sim p lem en t in ad v ertan ce ? — le co p iste de D a
écrit lesquels p o u r q u i et g ra n d e p o u r e x tre m e . F a u t-il su p ­
p o ser qu e la co p ie D a été faite non pas su r M , m ais sur un
autre m a n u scrit qui aurait été le v é rita b le o rig in a l? L es

�varian tes 1 et 2 sem b len t p ro u v er, m algré ce qu ’on t d’e m b a rra s­
sant les va ria n te s 3 et 7, qu e M a bien été le p ro to ty p e de D.
P o u r la p rem ière, a llé m an qu e dans D, m ais si l ’o n se rap ­
p o rte au m s. M , on v o it que le m ot y a été fo rtu item en t barré
par un des jam b ag es d escen d an ts de l’X de X a in ctes q u i est
im m éd iatem en t au-dessu s : le co p iste de D a dû cro ire que le
m ot a va it été in te n tio n n e llem e n t effacé, co m m e ç’a été le cas
p o u r d’autres m ots o u lettres dans M et qu e D n’a pas re p ro ­
d u its. D ’autre p art, D p o rte N u m etia n ; m ais dans M le m ot
est é crit avec a b ré v ia tio n d u suffixe final ; seu lem en t cette
a b ré v ia tio n est à p ein e v is ib le ; on p eu t aisém en t co n fo n d re
ce sign e a b ré v ia tif avec un co u p de p lu m e q u e lco n q u e , d’a u ­
tan t p lu s que les fo rm es Sébastian, Vespasian p araissen t p ré ­
parer la form e N u m etia n . Il serait bien e xtra o rd in a ire q u ’un
m a n u scrit autre que M p ré se n tâ t en ces d eu x en d ro its les
m êm es ca ra ctères. N o u s cro y o n s d o n c que D a été co p ié sur M
et en rep ro d u it le te x te , m odifié seu lem e n t qu an t à l’o r th o ­
grap h e.
S u r q u el tex te a été faite la co p ie q u ’ont u tilis é e p o u r leu r
é d itio n les frères Sain te-M arth e ? Ils ne n ous en o n t a b so lu ­
m ent rien dit. L ’id ée la p lu s n atu relle est, sem ble-t-il, q u ’ils se
so ien t servis de la co p ie D , p u isq u e c’est, — du m o in s p o u r
n o u s, — la seu le q u i co n tie n n e les tro is lettres. U n e co m p a ­
raiso n des d e u x tex tes p ro u v e q u ’il n’en est rien .
L

D.
feu dom P h .
a dvis
en escrip t
m atrats
q u e lco n q u e
co u r ro m ain e
et que le P ap e
l’ad ven u e.

ettre

I.

E.
frere dom P h .
o p in io n
a escrip t
m atelas
q u ico n q u e s
c o u r de R o m e
e t le P a p e (que m anque)
la ven u e.

L e s d ifféren ces, p o u r cette p rem ière lettre, sont assez sen ­
sib les : elles ne p eu v en t pas to u tes s’e x p liq u e r p ar le d ésir

�d’a c co m m o d er l’o rth o g ra p h e p rim itive à la m ode du jo u r.
A in si c o p ier f r e r e là o ù il y a f e u dans D ne se c o n ç o it g u ère;
au co n tra ire, on l’adm et très bien si l ’éd itio n a été faite sur
u n autre te x te que D et o ù le m ot au ra it été é crit en a b ré gé,
si bien qu’on p o u va it lire soit f e u , so it fr e r e . C e tte h y p o th èse
qu e l’éd itio n d é riv e n on pas de D , m ais d’un autre tex te
m an u scrit, se co n firm e d ’u n e m anière frappante si l ’on c o m ­
pare les varian tes de la lettre 3 .

L e ttre

III.
E.

D.
S a lu t, e tc ., en co n sid é ra tio n
n ase co rd
m engeue o rd in a irem en t
ce n t cin q u an te m il
b a ille ra y [vos lettres p rem ieres
et q u e lq u es jo u rs après b a il­
leray] vo s seco n d es
c o n tra ire [le d u c de F lo re n ce ]
a esté
L o y s [F arn eze]
bastard du pap e [P au l tro is e]
A le x a n d re [la vo y o it]
d o lea n ces [audict p ap e A le ­
xan d re V I].

S a lu z p o u r et en co n sid é ra tio n
n a sid o rd
m angeu (ordinairem ent m a n ­
que).
q u in ze m il
L e s m ots p lacés entre croch ets
m an qu en t.

C o m m e n t adm ettre qu e les frères S a in te -M a rth e, q u i étaien t
d ’e xce llen ts éru d its et des savan ts d e p rem ier o rd re, aien t
ain si m a ltraité le tex te D , s’ils l’a va ien t eu sous les y e u x ? Q ue
de c i de là ils a ien t o u b lié un etc. o u q u elq u e a d ve rb e , passe
e n co re , m ais qu ’ils aien t o m is des m em bres de p h rases, su r­
to u t lo rsq u e le tex te en d even a it p arfaitem en t in in te llig ib le ,
co m m e c ’est le cas dans ce d o n t ils o n t fait la lettre X V de
leu r é d itio n , ce la ne n ou s p araît gu ère s o u te n a b le . Il est don c
de to u te é v id e n ce q u ’ils ne se so n t pas servi de la co p ie D .
O n t-ils u tilisé p o u r la lettre du 28 ja n v ie r 1 536 le tex te M,
q u ’ils p o u va ien t à la rig u e u r re ga rd er co m m e un o rig in a l?

�Ici e n co re, n ou s n ou s tro u v o n s en p ré se n ce de m u ltip les d if­
féren ces qui p o rten t gén éralem en t sur l ’o rth o g ra p h e. M ais ces
varian tes, que n ou s a vo n s é g alem en t co n sta tée s dans la co p ie D ,
ne n ous o n t pas em p êch é de co n c lu re à la filia tio n d irecte de
D p ar ra p p o rt à M . M serait-il d o n c au ssi le p ro to ty p e de E ?
P e u t-ê tre, m ais pas d irectem en t. S a n s d o u te on retro u v e dans
E un g ran d n om bre de le ç o n s de M , q u e lq u e s-u n e s m êm e de
c e lle s qu e ne re p ro d u it pas D : ainsi on a esto it a llé avec,
quiconques, N u m e tian u s, me doubte, e x tre m e f u r ie . M ais il y
a q u e lq u es va ria n te s q u i, selo n n o u s, p ro u v en t que les frères
S a in te -M a rth e n’ont pas eu sous les y e u x M , m ais u n e co p ie
de M.
M.
C le m e n t [leur a llié et p ro ch e
parent]
g rizo n s qui vo n t
X IIc
m ais

E.
C le m en t, les m ots entre c r o ­
ch ets m an q u en t.
g riso n s qui sont
q u in ze cens
et.

Ici e n co re, si l’on p eu t su p p o ser que p ar in ad v ertan ce les
m ots le u r a llié et proche p a ren t aien t été sa u té s, qu e m ais ait
été p o u r la m êm e ra iso n rem p lacé p ar et, il est p lu s difficile
d ’adm ettre que les frères S a in te -M arth e aien t lu , — le m s. M
est très lisib le et il n’y a pas d’h é sita tio n à a v o ir, — sont au
lie u de vont et su rto u t quinze cens au lieu de X I I e. Il nous
fau t d o n c re co u rir à l’h y p o th èse d’un e co p ie in term éd ia ire où
les ch iffres (com m e les dates d’ailleurs) a u raien t été tra n scrits
en lettres et qui aurait été p arfo is assez d é fe ctu e u se. C ’est à
ce co p iste , et n o n a u x frères S a in te -M a rth e , qu e seraien t im p u ­
tab le s les erreurs et les la cu n es.
C o n clu o n s : p o u r la lettre du 28 ja n v ie r 1536, M a été le
p ro to ty p e de D, qui en d é riv e im m é d iate m en t, e t p eu t-être
d e E , q u i n’en d é riv e en to u t ca s qu e par l ’in te rm é d ia ire d ’une
co p ie d o n t l’o rth o g ra p h e est p arfois p lu s a rch a ïq u e qu e ce lle
de D , m ais qui est m o in s b o n n e dans l ’e n sem b le. P o u r les
d e u x au tres lettres, D et E sont in d ép en d a n ts l’u n de l’au tre ;
D re p ro d u it l ’o rig in a l (ou so i-d isan t tel) d irectem en t, tan dis
que E n ’en d é riv e, ic i e n co re, que par l’in te rm é d ia ire d’une
co p ie d’une o rth o g ra p h e p arfois plus p ro ch e de l ’o rig in a l, m ais

�assez d é fe ctu e u se au to ta l. L e schém a su iv an t fera apparaître
la filiatio n des tro is tex tes :

P o u r re co n stitu e r, avec la p lu s gran de a p p ro x im a tio n p o s­
s ib le , le tex te de R a b ela is, en d’autres term es p o u r é ta b lir notre
éd itio n critiq u e des lettres écrites d’Ita lie, n ou s avon s rep ro d u it
la lettre du 28 ja n vie r 1536 d’après le m s. M ; p o u r les lettres
du 3o d écem b re 1535 et du 15 fév rie r 1536, n ous avo n s pris
p o u r base la co p ie D , en y in tro d u isan t les leço n s de E lo r s ­
qu ’elles p araissen t p lu s a rch a ïq u e s. P o u r les tro is lettre s, n ous
avo n s so ign eu sem en t m en tio n n é en notes to u tes les va ria n tes,
ce lle s de la seco n d e lettre servan t p o u r ain si dire de co n treép reu ve a u x varian tes de la p rem ière et de la tro isièm e , et
to u tes p erm ettan t de co n trô le r n otre ch o ix . N o u s ne p o u vo n s
pas d ’aille u rs n ou s flatter d’a v o ir re co n stitu é ces lettres dans
la form e m êm e qu e leu r a va it do n n ée R a b ela is, p u isq u e nous
a vo n s affaire à des co p ies et n on à des o rig in a u x et que,
co m m e on l’a très bien d i t 1, « il est très p o ssib le que ce
co p iste ait fait des ch a n gem en ts à l ’o rig in a l q u ’il avait sous
les y e u x , so it par in a d v erta n ce, so it vo lo n ta irem e n t, p o u r a b ré ­
g e r o u p o u r to u te autre raiso n ». S o u s cette réserve, qui to u ch e
su rto u t à la fo rm e litté ra ire p lu tô t q u ’au fo n d m êm e de
l’œ u vre, n ou s p o u vo n s affirm er que les lettres écrites d’Italie
en 1535-1536 l’o n t été réellem en t p ar R a b ela is, et si elles
n ’ajo u ten t rien à sa g lo ire co m m e é criv a in , elle s co n stitu en t
un d o cu m en t au th en tiq u e, in té re ssa n t, cu rie u x , et que les his­
to rien s p eu ven t en to u te sécu rité les u tilise r.
*
* *
T o u t tra va il d’é ru d itio n , si m o deste s o it- il, e x ig e , su rto u t
lo rs q u ’on est o b lig é de le p o u rsu iv re lo in de Paris, des c o n cours
1. Jacques Boulenger, art. cité.

�m u ltip les et de n o m b re u ses b o n n es v o lo n té s , sans co m p ­
te r les en co u rag em e n ts, p eut-être p lu s p ré cie u x e n co re. Q u ’il
n ous so it p erm is, en term in a n t, de re m e rcie r to u s c e u x q u i,
de p rès ou de lo in , o n t b ien v o u lu n ou s a id er de leu rs co n se ils
o u de leu rs co m m u n ica tio n s, M M . A b e l L e fra n c , p ro fesseu r
au C o llè g e de F ra n ce , J u lien B a u d rie r, le b ib lio p h ile ly o n n a is
bien c o n n u , M a u rice B e sn ie r et P ie rre B o u r d o n , an cien s
m em b res de l’ É c o le fra n ça ise de R o m e , H . V a g a n a y et F le u ry
V in d ry , d o n t l’o b lig e a n ce n’a d’égale que l’é ru d itio n . N o u s
v o u d rio n s qu e cette m o d este é d itio n fût d ign e de l’ in térêt
q u ’ils n’o n t cessé de n ou s tém o ig n e r.

�LETTRES ÉCRITES D’ITALIE
PAR

R A B E L A IS

A G E O F F R O Y D’E S T IS S A C , É V Ê Q U E DE M A IL L E Z A IS
(3o d é cem b re 1 535, 28 ja n v ie r 1536, 15 fév rie r 1536).

I.
M o n s e i g n e u r 1, J e v o u s e s c r iv y d u x x ix e j o u r d e n o ­
v e m b r e 2 b ie n a m p le m e n t e t v o u s e n v o y a y d e s g r a in e s d e
N a p le s p o u r v o s s a la d e s d e to u te s le s s o r te s q u e l ’o n m a n g e
d e p a r d e ç a , e x c e p té d e p im p in e lle , d e la q u e lle p o u r lo r s
[D. Lettres (sic) de Rabelais à m onsieur de Maillezais escrite de
Rome le 3o décembre 1536 (sic). — E. Epistre I.]
i. D. monsr; E. escrivis; E. vingt-neufiesme. — 3. D. mangue.
— 4. E. pimpernelle.
1. Geoffroy de Madaillan-Estissac, fils cadet de Jean de Madaillan-Estissac et de Françoise-Jeanne de la Brousse. A la mort de
son père (1482), il fut placé sous la tutelle de Jean de CaumontLauzun. Prieur de Ligugé en 15o3, doyen de Saint-Hilaire-le-Grand
à Poitiers (6 juin 1604), il devint évêque de Maillezais le 24 mars 1518
(a. s.) et nous le trouvons inscrit sur la liste des aum ôniers du Roi
en 1523. Voir Gallia christiana, II, col. 1376; M. Campagne, H is­
toire de la maison de Madaillan, Bergerac, 1900, in-40, p. 223 et suiv.;
A. Hamon, Jean Bouchet, p. 76-77; A. Lefranc, Rabelais secrétaire
de Geoffroy d'Estissac et maître des requêtes, dans la Revue des
Études rabelaisiennes, t. VII (1909), p. 411-413.
2. Cette lettre de Rabelais fut probablement emportée par le
courrier exprès que Jean du Bellay et l’évêque de Mâcon dépê­
chèrent à la fin de novembre avec les lettres qu’ils adressaient a
François 1er, à Montmorency, à Chabot de Brion et au chancelier
Dubourg les 27 et 28 novembre. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 247 v °251 ; Dupuy 3o3, fol. 18.

�5

je n e p e u s r e c o u v r ir . J e v o u s e n e n v o y e p r é s e n te m e n t n o n
e n g r a n d e q u a n t it é , c a r p o u r u n e f o is je n ’en p e u x d a v a n ­
ta g e c h a r g e r le c o u r r ie r , m a is s i p lu s la r g e m e n t e n v o u ­
le z , o u p o u r v o s ja r d in s , o u p o u r d o n n e r a i lle u r s , m e
l ’e s c r iv a n t , je

v o u s l ’e n v o ir a y . J e v o u s

a v o is

p aravan t

10 e s c r ip t e t e n v o y é le s q u a tr e s ig n a t u r e s c o n c e r n a n te s le s
b e n e fic e s d e fe u

dom

P h ilip p e s '

im p e t r e z o u

nom

de

c e u x q u e c o u c h i e z p a r v o s t r e m e m o ir e . D e p u is n ’a y r e c e u
d e v o s le t t r e s q u i fis s e n t m e n t io n d ’ a v o ir r e c e u le s d ic t e s
s ig n a t u r e s . J ’e n a y b ie n r e c e u u n e s d a tté e s d e l ’ E r m e 1 5 n a u d 2, lo r s q u e M a d a m e d ’ E s t i s s a c 3 y p a s s a , p a r le s q u e lle s
m ’e s c r iv ie z d e la r e c e p t io n d e d e u x p a c q u e t s q u e v o u s
a v o is e n v o y é , l ’u n d e F e r r a r e 4, l ' a u lt r e d e c e s te v i l l e 5
5. E. pûs. — 6. E. peus. — 9. D. envoyray. — 10. E. escrit. — 11.
E. frere, au. — 13. E. lesdites. — 14. E. une dattée. — 15. E. laquelle.
— 16. D. me escriviez. — 17. E. l’autre.
1. Sans doute un religieux de Maillezais, com me le conjecturent
les frères de Sainte-Marthe.
2. L ’Hermenault, canton de l’arrondissement de Fontenay-leCom te (Vendée). Les évêques de Maillezais y possédaient un ch â
tteau de plaisance que Geoffroy d’Estissac fit em bellir. Voir H. Clouzot, Topographie rabelaisienne (Poitou), dans la Revue des Etudes
rabelaisiennes, t. II (1904), p. 160-161.
3. Il ne saurait être question de Jeanne de la Brousse, première
femme de Jean de Madaillan-Estissac et mère de l’évêque de Mail­
lezais (voir H. Glouzot, La B rosse en Xaintonge, Revue des Études
rabelaisiennes, t. V (1907), p. 195-196), car Jeanne de la Brousse
était déjà morte en 1482. Les frères Sainte-Marthe se trompent éga­
lem ent en identifiant Mme d’Estissac avec Catherine Chabot, femme
de Bertrand de Madaillan-Estissac et belle-sœ u r de l’évéque de
Maillezais, qui mourut avant février 1522. Il s’agit donc, sans doute
possible, com me l’a supposé M. Heulhard, op. cit., p. 73, n. 1,
d’Anne de Daillon, que Louis de M adaillan-Estissac, fils de Ber­
trand et neveu de l’évéque de Maillezais, avait épousée en 1527.
Anne de Daillon testa en 1557 ett après sa mort Louis de MadaillanEstissac épousa Louise de la Béraudière. Voir M. Campagne, op.
Cit., p. 223-255.
4. Probablement le 26 juillet, avec les lettres adressées ce jour-là
par Jean du Bellay à François Ier et à Breton, sieur de Villandry.
Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 204 v°-207 v°; 3ooo, fol. 20. Le séjour
de Rabelais et de son maître à Ferrare fut de quatre ou cinq jours
à peine, environ du 22 au 26 juillet. Voir l’introduction, p. 12-13.
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5. Peut-Être vers le 18 août, avec le paquet envoyé par Jean du B
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�a v e c q u e s le c h iffr e q u e v o u s e s c r i v o is . M a is à c e q u e j ’e n ­
te n d s v o u s n ’a v ie z e n c o r e s r e c e u le p a c q u e t o u q u e l e s to ie n t
le s d ic t e s s ig n a t u r e s .

20

P o u r le p r e s e n t, je v o u s p e u x a d v e r t ir q u e m o n a f f a ir e 1
a e sté c o n c é d é et e x p e d ié b e a u c o u p m ie u x et p lu s s e u r e m e n t q u e je n e l ’e u s s e s o u h a it é et y a y e u a y d e et c o n s e il
d e g e n s d e b ie n , m e s m e m e n t d u c a r d in a l d e G e n u t i i s 2,
q u i e st ju g e d u P a la i s , e t d u c a r d in a l S i m o n e t a 3, q u i e s to it 25
a u d it e u r d e la C h a m b r e et b ie n s ç a v a n t et e n te n d a n t te lle s
m a tie r e s . L e P a p e e s t o it d ’a d v is q u e je p a s s a s s e m o n d ic t
18. E. avec. — 19. E. encore; auquel. — 20. E . lesdites. — 21. E.
puis avertir. — 23. D. souhaitté. — 25. E. Simonetta. — 27. E.
mondit.

1. Il s’agit de la requête adressée par Rabelais au pape Paul III
afin de régulariser sa situation et d’être lavé de la tache d’apostasie
qu’il avait encourue pour avoir quitté sa robe de m oine et erré par
le monde en habit de prêtre séculier. Voir J. Boulenger, L a supplicatio pro apostasia, Revue des Études rabelaisiennes, t. II (1904),
p. 110-134.
2. Hieronimo Ghinucci, de Sienne, évêque d’Ascoli en 1512, envoyé
en 1526 auprès du roi d’Angleterre Henry VIII qui le fit évêque de
W orcester et son représentant auprès de Charles-Q uint (1527), car­
dinal en mai 1535, dans la mêm e promotion que Jean du Bellay,
mort le 3 juin 1541. Il était l ’hom m e de confiance de Paul III et
bien disposé pour les Français. « Entendez, Sire, écrivait à Fran­
çois Ier Jean du Bellay, le 3 septembre, que oultre le lieu qu’il tient
au Collège pour y avoir si peu de ses semblables, Nostre Sainct
Pere l ’appelle plus à son conseil tant en matieres d’Estat qu’aultres
matieres que sans comparaison nul des aultres. L ’Empereur et le
roy d’Angleterre luy ont tout osté et sans ce que nostredict Sainct
Pere luy mect de practiques pour le nourrir, je croy qu’il ne luy
demoureroit que la chappe dessus la chem ise. Les Imperiaulx
cherchent merveilleusem ent de le rabiller et retirer à eulx sur ceste
venue de leurs monstres; ce qu’il ne fera si extreme pouvreté ne le
y contrainct, car sa volonté est toute vostre. » Bibl. nat., ms. fr. 5499,
fol. 215. Dans une autre lettre, du 26 décembre, Jean du Bellay
recommande à nouveau Ghinucci à François Ier. Ibid., fol. 263 v°.
3. Giacopo Simonetta, de Milan, évêque de Pesaro, de Pérouse et
Je Lodi, auditeur du Sacré Palais (1528), cardinal en 1535, dans la
promotion de Ghinucci et de Jean du Bellay, mort en 1539.

�a ffa ir e p e r C a m e r a m 1. L e s s u s d ic t s o n t e sté d ’o p in io n q u e
c e f u s t p a r la c o u r d e s C o n t r e d i c t s 2 p o u r c e q u e , in f o r o
3o c o n te n tio s o , e lle e st ir r e f r a g a b le en F r a n c e et q u a e p e r
C o n t r a d ic t o r i a t r a n s i g u n t u r tr a n s e u n t in r e m j u d i c a t a m ,
q u a e a u te m p e r C a m e r a m et i m p u g n a r i p o s s u n t e t i n j u d i c iu m v e n iu n t. E n t o u t c a s , il n e m e re s te q u e le v e r le s
b u lle s s u b p lu m b o .
35

M o n s ie u r le c a r d in a l d u B e l l a y e n s e m b le m o n s ie u r de
M a s c o n 3 m ’o n t a s s e u r é q u e la c o m p o s it io n m e s e r a fa ic te
28. E. susdits; D. d’advis. — 29. E. contredits. — 33. E. qu’à. —
35. E. monseigneur. — 36. E. faite.
1. Les lettres apostoliques (sub plumbo), com muném ent appelées
bulles, étaient expédiées selon la teneur des suppliques présentées
par les impétrants après que celles-ci avaient été agréées par la
signature du Pape. Cette expédition se faisait par deux voies prin­
cipales : 1° per cancellariam,,c’est-à-dire par les seuls bureaux de
la chancellerie, avec enregistrement dans le registre de la chancel­
lerie, c'était l’usage le plus ordinaire; 2° per Cameram, par les soins
d’un fonctionnaire spécial appelé som m iste, un cardinal à l’époque
de Paul III, avec enregistrement de la Cham bre apostolique
(Camera apostólica). C ’était à l’origine une procédure extraordinaire
pour des affaires qui comportaient des clauses spéciales, inconnues
du style ordinaire de la chancellerie. Voir Practica cancellariae
apostolicae saeculi X V mi exeuntis, éd. von Schmitz-Kahlenberg,
Munster, 1905, p. 36; et encore Octaviani Vestrii jurisconsulti Foro
Corneliensis in Romanae aulae actionem et judiciorum mores εισαγωγημ
Paris, 1552, in-12, p. 10.
2. Il s’agit de Vaudientia litterarum contradictarum, un des tribu­
naux de la curie romaine étroitement rattaché à la chancellerie et
auquel étaient immédiatement déférées certaines des lettres expé­
diées par celles-ci. « Quod si res justitiam concernat et ad judices
in provinciis rescribatur consueverunt etiam desuper litterae sub
plum bo expediri. Quamobrem habet cancellaria alios expeditores
istis rebus justitiae praepositos, quorum oflicium audientiam con­
tradictarum vocamus, ea, ut opinor, ratione quod si contra im pe­
trantes de persona judiciis, de loco agendi judicii, aliave re impetrationem concernente esset controversia, is qui se expeditioni
opponit solet hac in audientia audiri. » Oct. Vestrii, op. cit., p. 7 v°.
Le même ouvrage nous apprend que la compétence de Vaudientia
contradictarum n’était pas réduite aux affaires d’un caractère pure­
m ent litigieux : on pouvait faire expédier par ses soins un certain
nombre de lettres apostoliques que Vestrius énumère, p. 10.
3. Charles Hémard de Denonville, né en 1493, évêque de Mâcon,

�g r a t i s , c o m b ie n q u e le P a p e p a r u s a n c e o r d in a ir e n e d o n n e
g r a t i s f o r s ce q u i e st e x p e d ié p e r C a m e r a m . R e s te r a s e u ­
le m e n t à p a y e r le

r e fe r e n d a ir e 1 ,

p ro cu reu rs

et a u lt r e s

te ls b a r b o u i lle u r s d e p a r c h e m in . S i m o n a r g e n t e s t c o u r t ,
je m e r e c o m m a n d e r a y à v o s a u lm o s n e s , c a r je c r o y q u e
je n e p a r t ir a y p o in t d ’ic y q u e l ’E m p e r e u r n e s ’en a ille .
Il

e s t d e p r e s e n t à N a p l e s 2 et e n p a r t ir a , s e lo n q u ’ il a

e s c r ip t a u P a p e , le s ix ie s m e d e ja n v ie r . J a to u t e c e ste v ille
e st p le in e d ’ E s p a g n o ls et a e n v o y é p a r d e v e r s le P a p e u n
a m b a s s a d e u r e x p r e z o u lt r e le s ie n o r d i n a i r e 3 p o u r l ’a d vertir
39. E. les referendaires. — 41. E. aumosnes, crois. — 43. D. en.
— 44. E. escrit. — 46. E. exprès outre.
avait été nommé ambassadeur de France à Rom e le 25 novembre
1533, la mission des cardinaux de Gramont et de Tournon ayant
pris fin à l’entrevue de Marseille en octobre-novembre 1533. Il fut
créé cardinal le 22 décembre 1536 et quitta Rome le 31 mai 1538.
Nommé peu de temps après à l’évêché d’Amiens, il fut intronisé le
9 décembre 1538. Il mourut au Mans le 23 août 1540. Voir Marquis
de Brisay, Un abbé de Saint-Aubin d’Angers, le cardinal de Denonville ( 1 4 9 3 -1 540), Vannes, 1891.
1. Assistant du Pape pour la signature des suppliques. Voir Practica cancellariae, p. 16; Oct. Vestrii, op. cit., p. 3 v°.
2. L ’entrée de Charles-Quint à Naples eut lieu le 25 novembre.
Voir la lettre de l’évêque de Mâcon au chancelier Dubourg du
6 décembre, Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 23, et celle de Bragadin à
la Seigneurie, 28 novembre. L ’Empereur devait demeurer ù Naples
jusqu’au 22 mars 1536.
3. L’ambassadeur ordinaire de Charles-Quint auprès du Pape depuis
1533 était Fernand de Selva, comte de Cifuentès. Voir Gayangos,
Calendar o f State Papers, Spanisli, V, part. I, p. ix, et part. II,
p. x ii-xiii. Nous n’avons pas réussi à déterminer quel fut cet ambas­
sadeur exprès envoyé par C h arles-Q uin t. De nombreux agents
impériaux allaient et venaient entre Naples et Rome. L ’un de ceux
qui paraissent avoir été chargés des commissions les plus délicates,
et peut-être est-ce A lui que Rabelais fait allusion, fut le général
des Franciscains Vincent Lunel, dont Bragadin signale la présence
à Rome et les entrevues avec Paul III vers le milieu de décembre.
Bragadin à la Seigneurie, lettres des 16 et 19 décembre. — Dans
une lettre du 11 décem bre, Bragadin annonce com m e prochaine
l’arrivée de l’Empereur. 0 La venuta de lo Imperator in questa città
si reputa habbi ad esser molto presta et che expedite le cose del
parlamento del Regno, quale è ordinato alli xx del présente, che
suol durar pochi di, Sua Maesta se debbi transferir de qui... # Pier-

�d e sa v e n u e . L e P a p e l u y c e d e la m o ic t y é d u P a la is
e t t o u t le b o u r g d e S a in c t P ie r r e p o u r s e s g e n s et fa ic t
a p p r e s t e r t r o is m ille lic t s à la m o d e r o m a in e , s ç a v o ir est
5o d e s

m a t r a t s 1, c a r la v i l l e e n e s t d e s p o u r v e u e d e p u is le

s a c d e s la n s q u e n e t s , e t a f a ic t p r o v is io n d e f o i n g , d e p a ille ,
d ’a v o i n e , s p e lte et o r g e , t a n t q u ’il e n a p e u r e c o u v r ir , et
d e v in t o u t c e q u i e n e s t a r r iv é e n R i p e 3. Je p e n s e q u ’il
l u y c o u s t e r a b o n , d o n t il se p a s s a s t b ie n en la p o u v r e t é
55 o ù il e s t, q u i e st g r a n d e et a p p a r e n t e p lu s q u ’e n p a p e q u i
fu s t

d e p u is

t r o is

e n c o r e s c o n c lu d

cen s

a n s en

ça. L es

c o m m e n t ils s ’y

R o m a in s n ’o n t

d o iv e n t g o u v e r n e r et

s o u v e n t a e sté fa ic t e a s s e m b lé e d e p a r le s e n a t e u r 3, c o n ­
s e r v a t e u r s et g o u v e r n e u r , m a is ils n e p e u v e n t a c c o r d e r en
60 o p i n i o n s 4. L ’ E m p e r e u r p a r s o n d ic t a m b a s s a d e u r le u r a
47. E. moitié. — 48. D. gents; E. fait. — 5o. E. matelats. — 51. E.
lanskenets, fait. — 52. E. p û .— 54. E. pauvreté. — 57. E. encore. —
58. E. faite. — 60. E. sondit.
Luigi Farnese, revenu de Naples le 19 décem bre, annonça que le
départ de l’Empereur serait retardé et on ne l’attendait plus que
vers la fin de janvier. Bragadin à la Seigneurie, 23 décembre.
Cf. Jean du Bellay à François I" , 22 décembre; ù Dodieu de Vély,
25 décembre. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 275, 285. Ce passage aurait
donc été écrit vers le m ilieu de décembre.
1. Matelas. Voir le Quart Livre, éd. Plattard, ch. iv, p. 82 (materatz ); éd. Burgaud des Marets et Rathery, ch. ix, t. II, p. 79 (matraz ).
2. Le port de Rome, sur la rive gauche du Tibre, au pied de
l’Aventin. Ce quartier s’appelait au moyen âge le quartier de Ripe.
Aujourd’hui encore on trouve juste en face, de l’autre côté du Tibre,
le Porto di Ripa Grande, l’église de S. Francesco a Ripa. C ’est là
que se trouvait l 'Emporium de la Rom e antique.
3. Le sénateur était le chef nominal de l’administration m unici­
pale de Rome; créé au moyen âge pour tenir tête au Pape, au
xvie siècle il était entièrement subordonné au pouvoir pontifical.
Les conservateurs sont les membres du Conseil municipal élus par
le peuple. L e gouverneur est un fonctionnaire nommé par le Pape.
Voir E. Rodocanachi, Les institutions communales de Rome sous la
Papauté, Paris, 1901.
4. Dans sa lettre à la Seigneurie du 5 décem bre, Bragadin donne
des détails qui corroborent l’information de Rabelais. « La Santità
del Pontcfice ha fatto intender alli conservatori di questa cita che
lo Imperator è per venir in brève de qui et perô che si debano pre-

�d é n o n c é q u ’il n ’e n te n d p o in t q u e ses g e n s v iv e n t à d is c r é ­
t io n , c ’e st à d ir e s a n s p a y e r , m a is à d is c r é t io n d u P a p e ,
q u i e st ce q u e p lu s g r ie f v e le P a p e , c a r il e n te n d b ie n q u e ,
p a r c e s te p a r o le , l ’ E m p e r e u r v e u lt v e o i r c o m m e n t et d e
q u e lle a ffe c t io n il le t r a ic t e r a l u y et ses g e n s .

65

L e S a in c t P e r e , p a r é le c t io n d u c o n s is t o ir e , a e n v o y é
p a r d e v e r s l u y d e u x l é g a t s 1, s ç a v o ir e s t le c a r d in a l d e
64. E. veut voir. — 65. E. traittera.
parar per honorar Sua Maestà et cosi proceder anchora allo allogiar delle genti sue. Questi per il loro consiglio generale hanno
fatta elettion de altri 16 che habbino ilcarrico di proceder circa 20;
et veramente questa republica è poverissima, ne si ritrova più de
ducati 15oo de intrata, tutta però impegnata, et li cittadini sono
molto pochi, molti poveri et con pochissima industria, sicché
vedendo che per loro si potrà far m olto piciola dimostratione verso
Sua Maesta se non sono aiutati, il Pontefice parla de contribuir ad
una parte et che li reverendissimi cardinali contribuiscono ad una
altra; ma lo allogiamente delle genti sarà m olto difficile per esser
Roma tutta quasi habitata da forestieri che non hano le case for­
nite, massime dapoi il sacco [de 1527], salvo tanto quanto è il loro
bisogno a pena. »
1.
Les deux légats furent désignés le 26 novembre. « Lo ultim o
consistoro che fu alti 26 del presente, finalmente furono publicati
legati li reverendissimi Siena et Cesarino, et deliberato che andas­
sero a Napoli, li quali de more furono accompagnati a casa da tutti
li reverendissimi cardinali. » Bragadin à la Seigneurie, 28 novembre.
Le 4 décembre, ils furent officiellem ent investis de leur mission :
« Sua Santità heri, dapoi finita la messa in cappella, fece congregatione et dete la croce con le solite cerimonie a sue reverendissime
Signorie, qual furono accompagnate da tutti li altri reverendissimi
cardinali fino alle porte della città secondo il consueto, et essi reve­
rendissimi legati se dieno ritrovar diman con il Papa per ragionar
circa la com mission loro, qual 6 de trattar lo accordo fra lo Imperator et il Christianissimo Re et delle cose del Concilio, al qual
Concilio, per quanto dimostra esser avisata la Beatitudine del Pon­
tefice, li principi lutherani sono molto inclinati et circa le condicion
de esso dimostrano andar a buon animo. » Bragadin à la Seigneu­
rie, 5 décembre. Cf. l ’évêque de Mâcon au chancelier Dubourg,
6 décem bre, Bibl. nat., ms. fr. 3o3, fol. 23; Jean du Bellay à Fran­
çois
6 décembre, Bibl. nat., fr. 5499, fol. 264. D’après les Fran­
çais, les deux cardinaux étaient seulem ent chargés de souhaiter la
bienvenue à l ’ Empereur et le « congratuler de sa belle victoire de
T hunis », « sans commission d’entrer aux choses particulières »,

�S e n e s 1 et le c a r d in a l C e s a r i n 2. D e p u is y

s o n t d ’a b o n ­

d a n t a lle z le s c a r d in a u x S a l v i a t i 3 et R o d o l p h e 4 e t m o n ­
s ie u r d e X a i n c t e s 5 a v e c q u e s e u lx . J ’ e n te n d s q u e c ’e s t p o u r
l ’a ffa ire d e F l o r e n c e et p o u r le d iffe r e n d q u i e st e n tr e le
d u c A le x a n d r e d e M e d i c i s 6 et P h il ip p e s S t r o s s i 7, d u q u e l
v o u l o i t l e d ic t d u c c o n fis q u e r le s b ie n s q u i n e s o n t p e tits ,
68. D. Caesarin. — 69. E. Salviaty; D. monseigneur. — 70. E.
Saintes avec eux. — 73. E. ledit.
Les deux cardinaux quittèrent Rom e le 5 décembre. Nigri à M. Antonio Micheli, Rom e, 6 décembre. Lettere di Principi, t. I lI, p. 36-37.
1. Giovanni Piccolom ini, archevêque de Sienne en 15o3, cardinal
en 1517, doyen du Sacré-Collège en 1535; il mourut en 1537.
2. Alessandro Cesarini, cardinal en 1517, envoyé en Espagne après
l’élection d’Adrien VI, évéque d’Albano, de Pampelune (1520-1537), de
Cuença ( 1538-1542) ; il fut en relations avec A lde Manuce et Sadolet
et mourut en 1542. Piccolom ini et Cesarini appartenaient au parti
impérial dans le Sacré-Collège.
3. Giovanni Salviati, né à Florence en 1490, cardinal en 1517,
évêque de Ferm o, Ferrare, Parme, Trani, Saint-Papoul, Oléron,
etc.; envoyé auprès de Charles-Quint en 1526, il passa ensuite en
France, où il fut légat du Pape de juin 1527 au mois d’août 1529. Il
mourut le 28 octobre 1553.
4. Niccolò Ridolfi, cardinal, partisan de la France, mort en 155o.
5. Giuliano Soderini, évêque de Volterra (1 5o9 ), remplaça son
oncle Francesco Soderini à l’évêché de Saintes en 1524; il mourut
le 3o juillet 1544. — « Sabato [18 décembre] partirono per Napoli li
reverendissimi Salviati e Redolphi con domino Philippo Strozzi et
li altri forusciti de Fiorenza. » Bragadin à la Seigneurie, 19 dé­
cembre.
6. Alessandro de’ Medici, fils naturel de Laurent II. D’après le
traité de Barcelone (juin 152g), il devait être établi à Florence et
épouser la fille naturelle de Charles-Quint, Marguerite d’Autriche;
et effectivement, après que la résistance de la ville eut été brisée A
la suite d’un siège fameux, Alessandro fut créé duc de Florence en
1532. Il fut assassiné le 6 janvier 1537. Voir P. Gauthiez, Lorenz accio, Paris, 1902.
7. Filippo Strozzi, marié à Clarissa de’ Medici, sœur de Lau­
rent II, était, par alliance, l’oncle du duc de Florence et de Cathe­
rine de Médicis qu’il avait accompagnée en France en 1533 et près
de laquelle il était demeuré jusqu’en septembre 1534- Il avait un
com ptoir à Lyon, une banque à Venise qui faisait le commerce du
Levant avec la protection de la France. — Filippo Strozzi avait
rompu avec Alessandro après la mort de Louisa Strozzi. Voir Niccolini, Vita di Filippo S t r o f i , Florence, 1847.

�c a r a p r è s le s F o u r q u e s d e A u g s b o u r g 1 e n A l m a ig n e , il
e st e s tim é le p lu s r ic h e m a r c h a n d d e la c h r e s t ie n t é et 75
a v o it m is g e n s e n c e s te v ille p o u r l ’e m p r is o n n e r o u t u e r ;
q u o y q u e ce f u s t , d e la q u e lle e n t r e p r is e a d v e r t y , im p e t r a
d u P a p e d e p o r t e r a r m e s e t a l lo it o r d in a ir e m e n t a c c o m ­
p a g n é d e tr e n te s o u ld a r s b ie n a r m e z à p o in c t . L e d ic t d u c
d e F l o r e n c e , c o m m e je p e n s e , a d v e r t y q u e le d ic t S t r o s s y 80
a v e c q u e s le s s u s d ic t s c a r d in a u x s ’e s t o it r e t ir é p a r d e v e r s
l ' E m p e r e u r et q u ’il o f fr o it a u d ic t E m p e r e u r q u a tr e c e n s
m ille d u c a t s p o u r s e u le m e n t c o m m e t t r e g e n s q u i in f o r ­
m a s s e n t s u r la t y r a n n ie et m e s c h a n c e té d u d ic t d u c , p a r tis t
d e F lo r e n c e , c o n s t it u a le c a r d in a l C i b o 2 s o n g o u v e r n e u r 85
e t a r r iv a e n c e s te v i l l e le le n d e m a in d e N o ë l 3 s u r le s v in g t
t r o is h e u r e s 4, e n tr a p a r la p o r t e S . P ie r r e , a c c o m p a g n é
74. E. Allem agne. — 76. E. l’empoisonner. — 77. D. E. tuer quoy
que ce fust. De. — 79. E. soldats; point. Ledit. — 80. E. adverti;
le d it.— 81. E. avec; su sd it.— 82. E. audit; D. ce n ts.— 84. E. dudit,
partit. — 85. E. Cybo. — 86. D. cette. — 87. E. vingt et trois.
1. Les Fugger, les richissim es banquiers d’Augsbourg. Voir
R. Ehrenberg, Das Zeitalter der Fugger, Iéna, 2 vol. in-8°, 1897. —
Ils sont cités sous cette même forme au livre I, ch. vii .
2. Innocenzo Cibo, cardinal en 1513, régent de Florence après la
mort d’Alessandro de’ Medici, son cousin germain. Il mourut en
155o.
3. « Nel ditto giorno (de Saint-Etienne, 26 décembre) verso sera
entrò en questa città il duca Alessandro de Medici, molto ben
incontrato da Romani, con compagnia de circa 400 cavali, fra li
quali vi erano da 5o cavali leggieri alla borgognona et 5o archibusieri a cavalo, et con Sua Signoria gli sono delli primarii gentil’
homeni de Fiorenza. Quella avanti andasse allo alloggiamento andò
a basciar il piede alla Santità del Pontefice ; et poi fu accompagnata
a casa dallo illustre conte de C iffuntes, qual al gionger di esso
duca se ritrovava dalla Santità Sua, che havea audientia, et esso
conte nel cavalcar era dalla parte destra. Ditto Duca parti la matina
sequente avanti giorno ; et si affirma che esso Duca havera dallo
Imperator et la figlia et tutte quelle altre cose che li sono sta pro­
messe, etiam cosi è sta concluso nel consiglio novamente. » Bragadin à la Seigneurie, 28 décembre. Cf. l’extrait d’une lettre de Paul
Jove reproduit par Gauthiez, op. cit., p. 110-111.
4- Vers quatre heures ou quatre heures et demie de l ’après-midi.
Sur cette façon de compter des Romains depuis le coucher du
soleil, voir Montaigne, Journal de voyage, éd. Lautrey, p. 152.

�d e c in q u a n t e c h e v a u x le g e r s , a r m e z e n b la n c , et la la n c e
au

p o in g , et e n v ir o n

d e c e n t a r q u e b u s ie r s . L e r e s te d e

90 s o n tr a in e s t o it p e tit et m a l e n o r d r e et n e l u y f u t fa ic t
e n tr é e q u ic o n q u e s , e x c e p té q u e l ’a m b a s s a d e u r d e l ’E m p e r e u r a lla a u d e v a n t ju s q u e s à la d ic t e p o r t e . E n t r é q u e f u t ,
se t r a n s p o r t a a u P a la is et e u t a u d ie n c e d u P a p e , q u i p e u
d u r a , et fu t

l o g é a u p a la is S . G e o r g e 1. L e

le n d e m a in

95 m a tin p a r t is t , a c c o m p a g n é c o m m e d e v a n t.
D e p u is h u ic t j o u r s e n ç a 2 s o n t v e n u e s n o u v e lle s
c e s te v i l l e e t e n a le

S.

P ere

receu

le ttr e s

de

en

d iv e r s

l ie u x c o m m e n t le S o p h y 3, r o y d e s P e r s e s , a d e ffa ic t l ’a r ­
m é e d u T u r c . H ie r a u s o ir a r r i v a i c y le n e v e u 4 d e m o n 90. E. faite. — 91. D. quelconque. — 92. E. ladite. — 94. E.
Georges. — 95. E. partit. — 97. D. cette; E. Sainct Pere.— 98. E.
deffait. — 99. D. T urcq.
1. Le palais Saint-Georges est le palais de la chancellerie, ainsi
nom m é du cardinal Riario, du titre de S. Giorgio in Velabro.
2. La nouvelle parvint au Pape vers le m ilieu de décembre. Le 16,
il en faisait part à Jean du Bellay : « Jeudy dernier, moy du Bellay
allay au devant de luy à son retour de la Macgneneraie [la Magliana,
maison de campagne du Pape]. Incontinent il me salua de ceste
roupte du Turc qu’il trouvoit m erveilleusem ent grande, car il ne se
y compte moins de perte que de quarante mil chevaulx et entre
eulx sept sancjacz mors et deux prins, selon ce que la Seigneurye
en escript icy à son ambassadeur accusant lettres de leur conseil
qui dict ceste defaicte avoir esté le treiziesme d’octobre. Toutesfois,
leurs lettres de Raguse les desmentent, dont nous vous envoyons
le double. Vray est que les plus saiges imaginent que le Turc ayt
envoyé exprès lesdictes lettres aux Ragusiens pour cacher ceste
perte. Dieu veuille qu’il en soit ainsi. » Le lendemain, le Pape
annonça officiellem ent la nouvelle en consistoire. I l en profita pour
faire un énergique appel à l’union de toute la chrétienté en vue de
vaincre définitivement les Infidèles. Jean du Bellay à François Ier,
22 décembre. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 267 V-275 v°. Bragadin à
la Seigneurie, 19 décembre.
3. Thaamas Ier, fils d’Ismaël Ier, né en 15o8, roi de Perse en 1525,
mort le 11 mai 1576.
4. Claude Dodieu, sieur d’Espercieux, cousin (alias neveu) du sieur
de Vély. (C’est du moins ainsi que l ’appelle le sieur de Vély dans
une lettre qu’il adressait le 1e janvier 1536 à l’évêque de Mâcon, en
réponse à une lettre de ce dernier du 26 décembre). Le sieur d’Es­
percieux arriva à Rom e le 25 décembre. Jean du Bellay au sieur de
Vély, le jour de Noël, Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 285-287. Le 27, Jean
du Bellay communiqua au Pape les nouvelles apportées de Naples.

�s ie u r d e V e l y 1, a m b a s s a d e u r p o u r

le

Roy

p a r d e v e r s 100

l ’ E m p e r e u r , q u i c o m p t a à m o n s ie u r le c a r d in a l d u B e l la y
q u e la c h o s e e st v e r it a b le et q u e ç ’a e sté la p lu s g r a n d e t u e r y e q u i f u t fa ic t e d e p u is q u a tr e c e n s a n s e n ç a . C a r d u c o s té
d u T u r c o n t e sté o c c is p lu s d e q u a r a n t e m ille c h e v a u lx .
C o n s id é r e z q u e l n o m b r e d e g e n s d e p ie d y e s t d e m o u r é 1o5
p a r e ille m e n t d u c o s t é d u d ic t S o p h y . C a r e n tr e g e n s q u i ne
f u y e n t p a s v o lo n t ie r s , n on s o le t e sse in c r u e n ta V i c t o r i a 2.
L a d e ffa ic te p r in c i p a l e fu t p r è s d ’ u n e p e tite v il l e n o m ­
m é e C o n y 3, p e u d is t a n t e d e la g r a n d e v ille T a u r i s 4, p o u r
101. E. conta. — 1o3. E. tuerie faite; D. cents. — 104. D. Turcq.
— 104. E. chevaux. — 1o5. E. demeuré. — 106. E. dudit. — 108. E.
deffaite. — 109. E. Coni.
Lettre à François Ier du 31 décembre, Bibl. nat., ms. fr. 5499,
fol. 280-283 v°. Le sieur d’Espercieux ne fit que passer à Rome. Le
28 décembre, Bragadin écrit à la Seigneurie : « Terzo giorno passo
de qui in posta uno nipote del orator della Christianissima Maestà
presso lo Imperator, che va a quella Mestà in diligentia... » Nous
avons conservé une copie des instructions dont il était chargé. Bibl.
nat., ms. fr. 2846, fol. 57 v°-6o v°. Cf. les Mémoires de M artin du
B ella y , éd. Bourrilly et Vindry, t. II, p. 3o6-3o7- — Ce passage de
la lettre de Rabelais aurait donc été écrit le 26 décembre.
1. Claude Dodieu, sieur de Vély, conseiller clerc au Parlement de
Paris, puis maître des requêtes, successivement chargé de mission
à Londres (1527), puis à Florence (1527-1529). Depuis 1531, il était
accrédité auprès de Charles-Quint qu’il avait suivi en Afrique et
avec lequel il revenait par la Sicile et Naples. Après la rupture de
1536, il fut renvoyé auprès de l’Empereur en 1537 et en 1540. Évêque
de Rennes en 1541, il mourut en 1558.
2. Les nouvelles rapportées par Rabelais sont assez confuses et
n’étaient guère fondées. Le 25 août 1535, il y avait eu un engage­
ment entre les troupes du grand vizir et les Perses au nord de
Tebriz. Voir Hammer, Histoire de l ’Em pire ottoman, t. V, p. 509.
Hammer cite en note (p. 511) une brochure que nous n’avons pas
retrouvée, mais qui pourrait bien être la source des renseignements
que transmettaient Rabelais et Jean du Bellay. Verteutscher copie
eines welschen Schreibens aus Constantinopel den 1 3 novembris,
inhaltent des Sophi Victori wider den grossen Türken, seine Haupleute und Volks Gefenkniss der Anzal wider des gewonenen türk.
Geschütz, die eroberte Stat und Land, u. s. w. Marz 1536.
3. La vraie leçon doit être Coui, car il s’agit sans doute de Khoï,
au nord du lac d’Ourmiah, non loin de Tebriz, où les Turcs cam­
paient le 31 août 1535.
4. Aujourd’hui Tebriz, au nord-ouest de la Perse.

�110 la q u e lle s o n t e n d iffe r e n d le S o p h y et le T u r c . L e d e m o u r a n t fu t

f a ic t

p rès

d ’u n e

p la c e

nom m ée

B e t e l i s 1.

La

m a n ie re f u t q u e le d ic t T u r c a v o it p a r t y s o n a r m é e et
p a r t d ’ic e lle e n v o y é p o u r p r e n d r e C o n y . L e S o p h y d e ce
a d v e r t y a v e c q u e s to u t e s o n a r m é e r u a s u s c e s te p a r t y e
1 1 5 s a n s q u ’ ils se d o n n a s s e n t g u a r d e . V o y la q u ’il f a ic t m a u v a is
a d v is d e p a r t ir s o n o s t d e v a n t la v ic t o ir e . L e s F r a n ç o is e n
s ç a u r o ie n t b ie n q u e d ir e q u a n d d e d e v a n t P a v y e m o n s ie u r
d ’A l b a n i e 2 e m m e n a la

f le u r

et f o r c e

du

cam p .

C e s te

r o u p t e et d e ffa ic te e n t e n d u e , B a r b e r o u s s e 3 s ’ est r e tir é à
120 C o n s t a n t in o p le p o u r d o n n e r s e u r e té a u p a y s et d ic t p a r
s e s b o n s D ie u x q u e c e n ’e s t r ie n en c o n s i d e r a t io n d e la
gran d e

p u is s a n c e

d u T u r c . M a is

l’E m p ereu r

e st

h ors

c e lle p e u r q u ’il a v o it q u e l e d ic t T u r c n e v in t e n S ic ile
c o m m e il a v o it d é lib é r é à la p r im e v e r e . E t se p e u lt t e n ir
110 E. T u rcq ; E. demeurant. — 111. E. fait. — 112. E. ledit;
T urcq. — 113. D. envoyée; E. C o n i.,— 114. E. avec, sur, partie.
115. E. garde; D. voila; E. fait. — 116. E. a v is .— 117. E. Pavie.
118. D. cette. — 119. E. route, deffaite. — 120. E. dit. — 122.
Turcq. — 123. E. ledit. — 124. E. ce peut.

D.
—
—
D.

1. Bitliz, au sud-ouest du lac de Van. l.es opérations qui s’y pro­
duisirent entre les Turcs et les Perses se placent entre le 20 et le
23 septembre. C f. Hammer, op. cit., t. V , p. 509-5 10.
2. John Stuart, duc d’Albany, fut envoyé en janvier 1525 vers le
royaume de Naples pour y faire une diversion. Il parvint jusqu’à
Rome et réussit à grand’peine à opérer sa retraite après le désastre
de Pavie.
3. Kheïr-ed-din, dit Barberousse, après la victoire de CharlesQuint à Tunis, s’était réfugié à Alger et avait repris ses incursions
sur les côtes de la Méditerranée occidentale. Dans sa lettre à Fran­
çois Ier du 22 décembre, Jean du Bellay mentionne également
le retour de Barberousse à Constantinople. « Aussi se prent bon
signe que Barberousse ayt emmené quant et soy sa femme, filz
et bagage, laissant seulem ent garnison en Argeres [Alger] et ceulx
de la ville d’Aff ricque [Africa] en leur foy. Mais les aultres craignent
qu’il ayt mené cest equipaige pour se monstrer et son mesnaige
pour servir de seurté ou hostaiges aux futures entreprises. Tant
y a que le vilain a esté fort accaressé en Constantinoble et a eu
troys jours de feste... » Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 267 v °-275 v°.
Cf. Charrière, Négociations de la France dans le Levant, t. I,
p. 282-283.

�la c h r e s t ie n t é e n b o n r e p o s d ’i c y à lo n g t e m p s e t c e u l x q u i 125
m e tte n t le s d e c i m e s s u r l ’ E g l i s e eo p r a e t e x t u

q u ’ils se

v e u le n t f o r t if fie r p o u r la v e n u e d u T u r c , s o n t m a l g a r n is
d ’a r g u m e n s d e m o n s t r a t ifs .
M o n s e ig n e u r , j ’a y r e c e u le t t r e s d e m o n s ie u r d e S . C e r d o s 1, d a tté e s d e D i j o n , p a r le s q u e lle s il m ’a d v e r t is t d u

13o

p r o c e z q u ’il a p e n d a n t en c e s te c o u r d e R o m e . J e n e l u y
o s e r o is fa ir e r e s p o n c e s a n s m e h a z a r d e r d ’e n c o u r ir g r a n d e
f a s c h e r ie , m a is j ’e n te n d s

q u ’ il a le m e ille u r d r o ic t du

m o n d e et q u ’o n l u y f a ic t t o r t m a n ife s t e et y d e v r o it v e n ir
e n p e r s o n n e . C a r il n ’y a p r o c e z t a n t e q u it a b le q u i n e se 135
p e r d e q u a n d o n n e le s o ll ic it e , m e s m e m e n t a y a n t fo rte s
p a r t y e s a v e c a u c t o r it é d e m e n a s s e r le s s o llic it e u r s s ’ils en
p a r le n t .

F a u lt e d e c h iffr e m ’e n g u a r d e v o u s en e s c r ir e

d a v a n t a g e , m a is il m e d e s p la is t v e o ir

ce

que

je v e o y ,

a tte n d u la b o n n e a m o u r q u e l u y p o r t e z p r in c ip a le m e n t et 140
a u s s i q u ’il m ’a d e t o u t te m p s f a v o r is é et a y m é e n m o n
a d v is .

M o n s ie u r d e B a s i l a c 2, c o n s e il l e r d e T h o u l o u s e ,

y e st b ie n v e n u c e t h y v e r p o u r m o in d r e c a s et e st p lu s
v i e i l et c a s s é q u e l u y et a e u e x p e d it io n b ie n to s t à so n
p r o ffit.
125. E. ceux. — 126. E. pretextu. — 127. E. fortifier; D. T urcq. — 129.
E. Epistre II. — 13o. E. me advertit. — 131. D. romaine. — 132. D.
response. — 134. E. fait, deveroit. — 137. E. parties, authorité, mena­
cer. — 138. E. Faute, chiffre, garde. — 139. E. deplaist voir, vois.
— 142. D. Tholouse. — 143. D. hiver. — 145. E. profit.
1. Nous n’avons pas réussi à identifier avec certitude ce person­
nage, dont le nom d’ailleurs doit avoir été estropié par le copiste.
— Dans son Histoire de la maison de M adaillan, p. 241, M. Cam ­
pagne cite un certain Jean de Buade, écuyer, sieur de Saint-Cernin,
qui, à cette époque, avait un procès avec l’évêque de Sarlat, Niccolô
Gaddi. Serait-ce le correspondant de Rabelais ?
2. Sans doute Jean de Basillac, conseiller clerc au Parlement de
Toulouse. Le 22 décembre i5i6, il avait été élu évêque de Carcassonne; mais cette élection fut contestée et finalement en mars 1522
ce fut Martin de Saint-André qui obtint l’évêché. Gallia christiana,
VI, col. 918-919; Catalogue des actes de François Ier, t. V , n° 17228;
Bibl. nat., Pièces originales, dossier Basillac.

145

�M o n s e ig n e u r , a u j o u r d ’h u y m a tin e st r e t o u r n é i c y le d u c
de

F e r r a r e 1,

qui

e s to it a llé

par

d evers

l ’E m p e r e u r

à

N a p le s . J e n ’a y e n c o r e s s c e u c o m m e n t il a a p p o in c té t o u ­
c h a n t l ’in v e s t it u r e et r e c o g n o is s a n c e d e s e s te r r e s , m a is
1 5o j ’e n te n d s q u ’il n ’ est p a s r e t o u r n é fo r t c o n te n t d u d ic t E m p e ­
r e u r 2. J e m e d o u b t e q u ’il s e r a c o n t r a in c t m e ttr e a u v e n t
le s e s c u s q u e s o n fe u p e r e 3 l u y la is s a et q u e le P a p e et
l ’E m p e r e u r le p lu m e r o n t à le u r v o u l o i r , m e s m e m e n t q u ’il
a r e fu s é le p a r t y d u R o y , a p r è s a v o i r d e l a y é d ’e n t r e r en
146. E. Epistre III. — 148. E. encore appointé. — 15o. E. dudit.
— 1 5 1 . E. que il, contraint. — 152. E. et le Pape. — 154. E. dilayé.
1. Hercule d’Este, duc de Ferrare, avait quitté Rome le 27 no­
vembre pour se rendre auprès de l’Empereur à Naples, où il fit son
entrée le 4 décembre. C ’est dans la nuit du 28 décembre qu’il rentra
dans Rome. « Il signor Duca de Ferrare entrò quella notte ¡stessa de
28 privatamente in questa città et ha alloggiato con il reverendissimo
di Mantoa; fu a basciar la sera sequente il piede al Pontefice, et ha
tanto operato con il mezo maxime dello illustre conte de Ciff uentes,
che il suo orator ha havuto licentia di venir in capella heri al ves­
pro et questa matina è stato alla messa... Et questa matina partì
sua Excellentia per retornar a casa. Et fà la via de Toscana... »
Bragadin à la Seigneurie, 1er janvier 1536. Avant de quitter Rome,
le duc de Ferrare eut une importante conversation avec Jean du
Bellay. Voir la lettre de celui-ci à François Ier du dernier décembre
1535, Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 280-283 V °. B. Fontana, Renata di
Francia, t. I, p. 499-500, reproduit le sauf-conduit accordé par le
Pape au duc de Ferrare et à ses gens, Rom e, 3o décem bre.
2. Ce n’est pas tout à fait ce que laisse entendre Bragadin, qui
était m ieux informé que Rabelais, — et cela se comprend, — sur
toutes ces négociations. « Ditto signor Duca s’è partito benissimo
satisfatto dalla Cesarea Maestà, laquai l’ha investito di Modena,
Rczo (Reggio) et Carpi, et se ben oltra la investitura il ditto Duca
è rimasto d’accordo con la Cesarea Maestà di esser in liga con
quella, nientedimeno non se intende le conditioni anchor con fon­
damento; non é sta fatto scrittura alcuna, havendo de questo sua
Excellentia pregato instantemente sua Cesarea Maestà, rispetto il
Papa del qual è vassalo, del stato suo che a per la moglie in
Franza. » Lettre du 1er janvier 1536. Rabelais se fait sans doute
l’écho de ce qui se disait à l’ambassade de France et le duc de
Ferrare lui-m êm e avait intérêt à laisser croire aux Français que
ses pourparlers avec l’Empereur n’avaient pas eu tout le succès qu’il
en attendait.
3. Alfonse d’Este, duc de Ferrare, mort le 28 octobre 1534.

�la lig u e d e l ’ E m p e r e u r p lu s d e s ix m o is , q u e lq u e s r e m o n s -

1 55

t r a n c e s o u m e n a s s e s q u ’o n l u y a it f a i c t d e la p a r t d u d ic t
E m p e r e u r . D e f a ic t , m o n s ie u r d e L i m o g e s 1 , q u i e s t o it à
F e r r a r e a m b a s s a d e u r p o u r le R o y , v o y a n t q u e l e d ic t d u c ,
s a n s l ’a d v e r t ir d e s o n

e n t r e p r is e , s ’ e s t o it r e t ir é

l ’ E m p e r e u r, est re to u rn é en

d evers

F r a n c e . I l y a d a n g e r q u e 160

m a d a m e R e n é e e n s o u ffr e fa s c h e r ie . L e d i c t d u c lu y a o s té
m a d a m e d e S o u b i z e 2, sa g o u v e r n a n t e , e t la f a ic t s e r v ir
p a r I t a lie n n e s , q u i n ’e s t p a s b o n s ig n e .
M o n s e ig n e u r , il y a t r o is jo u r s q u ’u n d e s g e n s d e m o n s r
d e C r i s s é 3 est i c y a r r iv é e n p o s t e et p o r t e a d v e r t is s e m e n t 165
q u e la b a n d e d u s e ig n e u r R a n c e 4 q u i e s t o it a llé a u s e c o u r s
156. E. menaces, fait, dudit. — 157. E. fait. — 158. E. ledit. — 159.
D. s’en estoit; E. vers. — 161. E. ledit. — 162. E. Soubise, fait. —
164. E. Epistre IV ; Monsr de manque dans E.
1. Jean de Langeac, évêque de Lim oges, avait été envoyé à Ferrare le 23 février 1535. Il quitta Ferrare dans les premiers jours de
décembre. B. Fontana, op. cit., t. I, p. 225; Catalogue des actes,
t. III, n ° 8255 (sa mission aurait duré 3o8 jours).
2. Michelle de Saubonne, dame de Soubise, avait accompagné
Renée de France à Ferrare, en qualité de gouvernante de la duchesse.
Elle avait été bientôt en désaccord avec le duc de Ferrare, Hercule,
qui avait instamment prié François Ier de l’en débarrasser. Le rap­
pel de Mme de Soubise avait été décidé en principe dès le mois de
juin 1535, mais remis après les couches de Renée. En fait, Mme de
Soubise ne devait quitter Renée et Ferrare qu’en février ou mars
1536.
3. Probablement Jacques Turpin II , baron de Crissé, fils de
Jacques Turpin Ier et de Louise de Blanchefort. C ’est de lui qu’il
s’agit dans le texte cité par Cham pollion-Figeac, Documents histo­
riques inédits, t. II, p. 481 (8 mai 1523). Il était allié à la fam ille du
cardinal du Bellay par son mariage avec Catherine du Bellay, fille
de René du Bellay, sieur de la Forest. Son fils, Charles Turpin,
épousa en 1538 Sim one de la Roche et fut maréchal des logis de
la compagnie de Guillaum e du Bellay, sieur de Langey. Voir A.
Heulhard, op. cit., p. 1o3; 124, note 2; 159, note 2.
4. Lorenzo Orsini, dit Renzo da Ceri, était entré au service de
François Ier au début du règne et avait notamment participé d’une
façon brillante à la défense de Marseille assiégée par le connétable
de Bourbon (1524). Chevalier de l’Ordre , il avait été gratifié en
outre des seigneuries de Tarascon en Provence et de Pontoise (1525).
Voir E. Picot, Les Italiens en France au X V I e siècle, dans le Bul-

�d e G e n e v e a e sté d e ffa ic te p a r le s g e n s d u d u c d e S a v o y e 1 .
A v e c q u e s l u y v e n o it u n c o u r r ie r d e S a v o y e q u i e n p o r te
le s n o u v e lle s à l ’ E m p e r e u r . C e p o u r r o i t b ie n e s tr e s e m i170 n a r iu m f u t u r i b e lli. C a r v o lo n t ie r s c e s p e tite s n o is e s t ir e n t
a p r è s s o y g r a n d e s b a ta ille s , c o m m e e st f a c il e à v e o ir p a r
le s a n t iq u e s h is t o ir e s t a n t g r e c q u e s q u e r o m a in e s e t f r a n ç o is e s a u s s i, a in s i

que

a p p e r t e n la

b a t a ille

q u i fu t à

V i r e t o n 2.
175

M o n s e ig n e u r , d e p u is q u in z e jo u r s e n ça A n d r é D o r ia ,
q u i e s t o it a llé p o u r a v it a ille r c e u x q u i d e p a r l ’ E m p e r e u r
t ie n n e n t la G o l e t a 3 p r è s T u n i z , m e s m e m e n t ;les f o u r n ir
d ’e a u x , c a r le s A r a b e s d u p a y s le u r f o n t g u e r r e c o n t in u e l­
le m e n t et n e o s e n t s o r t ir d e le u r f o r t , e st a r r iv é à N a p l e s 4
167.
E. deffaite. — 168. E. avec, courier. — 171. E. voir. — 175.
E. Epistre V. — 177. E. Gouleta, Tunis. — 178. D. Arrabes. — 179.
D. n’ ; E. ozent.
letin italien, 1901, p. 116-117. — Sur cette affaire qui se produisit vers
le m ilieu de décembre et où une partie de la bande de Renzo, con­
duite par François de Montbel, sieur de Vérey, fut battue, voir
A. Chagny, Études sur la première annexion de la Bresse à la
Fran ce, Bourg, 1909, in-8°, p. 5o-51 ; A. Segre, Documenti di storia
sabauda, p. 115, note 4. Le Pape fut averti de cette affaire le 26 dé­
cembre au soir par le comte de Cifuentès. Jean du Bellay à Fran­
çois Ier, 31 décembre. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 280-283.
1. Charles II, duc de Savoie (15o4-1553).
2. Virton, sur la Tonne, affluent du Chiers, à 15 kilom . au nordest de Montmédy, dans le Luxem bourg belge. Le siège de Virton
par le sieur de F le uranges, en mars 1521, fut le prélude du conflit
entre François Ier et Charles-Q uint. Voir les Mémoires de M artin
et Guillaume du B ellay (éd. Bourrilly et Vindry), t. I, p. 112; F r a g ­
ments de la première Ogdoade (éd. Bourrilly), p. 39.
3. La Goulette.
4. André Doria était arrivé à Naples le 26 novembre avec 22 ga­
lères « retournant de la Goullette où il a mis l’eau et les vivres
qu’il y portoit ». Le 28, les galères quittent Naples pour aller hiver­
ner à Gènes « et luy doit venir après par terre, puis retourner à
Civita Vesche sur la fin de febvrier... ». L ’évêque de Mâcon au
chancelier Dubourg, 6 décembre. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 23. Voir
à l ’appendice I. De son côté, Jean du Bellay écrit le même jour
(6 décembre) à François Ier que Doria est retourné « de son voyaige

�et n ’a d e m o u r é q u e t r o is jo u r s a v e c q u e s l ’ E m p e r e u r , p u is
e st p a r t y a v e c q u e s x x ix g a le r e s . O n d ic t q u e c ’e st p o u r
r e n c o n t r e r le J u d e o 1 et C a c c i a d i a v o l o 2 q u i o n t

b r u s lé

g r a n d p a is en S a r d a in e e t M in o r q u e . L e g r a n d m a is tr e d e
R h o d e s 3, P ie d m o n t o i s , e st m o r t c e s jo u r s d e r n ie r s ; en

180. E. demeuré, avec. — 181. E. avec vingt et neuf, dit. — 183.
E. Sardaigne. — 184. E. piemontois.
de Barbarie, ouquel il n’a sceu rencontrer le Judeo, com me il avoit
envye de faire, pour nous rendre toutes ces mers paisibles, mais
bien il a, ainsi que nous entendons, saccagé Bizerte pour quelque
rebellion qui y avoit esté faicte au nouveau roy de Thunis [Mouley-Massan]. Mais il n’a esté mains bien venu et accaressé dudict
Empereur que s’il eust faict quelque grand chose, et se trouve si
favorisé de luy qu’il n’est possible de plus ». Bibl. nat., ms. fr. 5499,
fol. 264-266.
1. Sinan Djoufoud, dit el G iudeo, le Juif, israélite renégat. Il
s’était distingué à la défense de la Goulette.
2. Caccia-Diavolo (Chasse-D iable) était, avec le Judeo, le plus
fam eux des corsaires de Barberousse. — On trouve dans la corres­
pondance de l ’évéque de Mâcon et de Jean du Bellay quelques
détails sur ces opérations des Barbaresques. « Il nous a esté dict
que icelluy Empereur avoit eu adviz que Barberousse avoit pris
par force et saccaigé la ville de Magona [Mahon] en Minorque,
où il avoit faict ung m erveilleux meurtre et cruaulté, car il avoit
ampallé m ille chrestiens et emmené plus de quatre mil personnes
prisonniers. » (L’évéque de Mâcon au chancelier Dubourg, 20 oc­
tobre, Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 13.) — « Depuis quatre jours, ilz
[les Barbaresques] estoient en Sardaigne sous la conduite du Judeo,
menassans ung lieu où toutesfoys ilz ne sont encores allez et doubte
l’on qu’ilz soient allez en ung aultre. Il a esté rapporté à Nostre
Sainct Pere par ses gens et par ceulx qui s’enfuyrent de dessus les
lieux qu’ilz ne sont ensem ble moins de trente gallaires, sans les
fustes et aultres vaisseaulx. » Jean du Bellay à François Ier, 5 no­
vembre 1535. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 238. Cf. la lettre du 6 no­
vembre de l ’évéque de Mâcon au chancelier Dubourg. Bibl. nat.,
Dupuy 3o3, fol. 15-16; Charrière, op. cit., t. I, p. 279.
3. Pierre du Pont, d’origine piémontaise, bailli de Sainte-Euphémie en Calabre, avait remplacé en 1534 Philippe Villiers de l’IsleAdam com me grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem.
Il mourut le 18 novembre 1535, à l’âge de soixante-dix ans. Voir
Villeneuve-Bargemont, Monumens des grands maîtres de Saint-Jean
de Jérusalem, Paris, 1829, t. II, p. 39-44.

»

180

�185 s o n lie u a e sté e s le u le c o m m a n d e u r d e F o r t o n 1 e n tre
M o n ta u b a n et T h o u l o u s e .
M o n s e ig n e u r , je v o u s e n v o y e u n liv r e d e p r o g n o s t ic q s
d u q u e l to u te c e s te v i ll e e st e m b e s o ig n é e , in tit u lé D e e v e r ­
s io n e E u r o p a e . D e m a p a r t , je n ’y a d jo u s t e f o y a u c u n e ,
190 m a is o n n e v e it o n c q u e s R o m e ta n t a d o n n é e à c e s v a n ite z
et d iv in a t io n s c o m m e e lle est d e p r e s e n t 2. J e c r o y q u e la
c a u s e est c a r m o b ile m u t a tu r s e m p e r c u m p r i n c ip e v u lg u s .
J e v o u s e n v o y e a u s s i u n a lm a n a c h p o u r l ’a n q u i v ie n t
1536. D a v a n t a g e je v o u s e n v o y e le d o u b le d ’u n b r i e f q u e
195 le S a in c t P e r e a d é c r é té n a g u e r e s p o u r la v e n u e d e l ’ E m p e re u r. Je v o u s e n v o y e a u ssi l ’E n tr é e d e l ’ E m p e r e u r à
M e s s in e et à N a p le s et l ’o r a is o n f u n e b r e q u i fu t f a ic t e à
l ’e n t e r r e m e n t d u fe u d u c d e M i l a n 3.
M o n s e ig n e u r , ta n t

h u m b le m e n t

que

fa ir e

je

p u is

à

185. E. eleu. — 187. E. Epistre V I; prognostics. — 188. D. cette,
embesongnée. — 190. E. veid; D. onques; E. addonnée. — 191. E.
crois. — 194. E. M D XXXVI, bref. — 195. D. decretté, l’advenue. —
196. D. envoie. — 197. E. faite.
1. Didier de Saint-Jaille, grand prieur de Toulouse, succéda à
Pierre du Pont le 22 novembre 1535. Il mourut le 26 septembre 1536
à Montpellier. Villeneuve-Bargemont, op. cit., t. II, p. 45-48. Dans
sa lettre à la Seigneurie du 1er janvier 1536, Bragadin donne les
mê mes nouvelles. « È mancato di questa vita il reverendissimo gran
maestro de Rhodi, in loco del qual hanno elletto il prior di Tollosa,
qual è francese. »
2. Nous n’avons pas pu retrouver le libelle dont Rabelais donne
le titre. Sur l’abondance des prophéties et « pronnostications » à la
fin de 1535 et au début de 1536, voir les Mémoires de Martin et
Guillaume du Bellay, éd. Bourrilly et Vindry, t. II, p. 325-326.
3. Le 6 décembre, l’évêque de Mâcon envoyait au chancelier
Dubourg et Jean du Bellay à l’amiral Chabot un exemplaire de
l’entrée de l’empereur à Naples. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 23; ms.
fr. 5499, fol. 260. D’autre part, en lui annonçant que Francesco
Sforza avait été mis en terre le 19 novembre, l’évêque de Mâcon
envoyait également au chancelier Dubourg « la pompe des funé­
railles ». L ’oraison funèbre à laquelle fait allusion Rabelais est
peut-être la suivante : Gualterii Corbetae jureconsulti et senatoris
mediolan. oratio habita in funere divi Francisci I I Sfortiae Vicecomitis mediol. ducis. Bibl. nat. imprimés, K 3097.

�v o s t r e b o n n e g r â c e m e r e c o m m a n d e , p r ia n t N o s t r e S e i- 200
g n e u r v o u s d o n n e r e n s a n té b o n n e et lo n g u e v ie . A R o m e ,
ce x x x e j o u r d e d é c e m b r e 1.
V o s t r e trè s h u m b le s e r v it e u r ,
F r a n ç o is R a b e la i s .
201. D. vye.
1.
Cette lettre dut être emportée avec le paquet qui contenait les
lettres de Jean du Bellay à François Ier et à l’amiral Chabot de
Brion, du 31 décembre 1535. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 280-285 v°

�II.

M o n s e ig n e u r , J ’a y r e p c e u le s le tr e s q u e v o u s a p l eu
m ’e s c r y r e d a té e s d u s e c o n d j o u r d e d é c e m b r e , p a r le s ­
q u e lle s a y c o n g n e u q u e a v ie z r e p c e u m e s d e u x p a c q u e t z ,
l 'u n g d u x v iiie , l ’a u lt r e d u x x iie d ’o c t o b r e 1 a v e c q u e s le s
q u a tr e s ig n a t u r e s q u e v o u s e n v o i o y s .

D epuys vous

ay

e s c r ip t b ie n a m p le m e n t d u x x ix ° d e n o v e m b r e et d u x x x e d e
d é c e m b r e . J e c r o y q u e à c e s te h e u r e a ie z e u l e s d ic tz p a c ­
q u e t z , c a r le s y r e M ic h e l P a r m e n t i e r 2, l ib r a y r e d e m o u [M. 1536. L. de Rabelais. Original à l ’evesque de Maillezais à
Rome. Elle est imprimée. — D. Lettre de Rabelais à monsr l’evesque
de Maillezais, de Rome, le xxviiie janvier 1536. — E. Epistre VII.]
1. D. Monsr ; D. E. receu, lettres; E. plû. — 2. D. E. escrire, dattées. — 3. E. cognu, avez; D. E. receu; D. pacquets; E. paquets. —
4. D. E. un; E. dix-huictiesme, l’autre, vingt et deuxiesme, avec.
— 5. D. E. envoyois; E. Depuis. — 6. E. escrit, vingt et neufiesme,
trentiesme. — 7. E. crois; D. cette; D. E. ayez; D. lesdicts; E. lesdits, D. E. pacquets. — 8. D. E. sire, libraire, demeurant.
1. Ces lettres durent être emportées dans le paquet qui contenait
les lettres de Jean du Bellay et de l’évêque de Mâcon à François Ier
et au chancelier Dubourg du 20 octobre. Bibl. nat., ms. fr. 5499,
fol. 242; Dupuy 3o3, fol. 13-14. (Nous n’avons plus la lettre de Jean
du Bellay, mais il y est fait nommément allusion dans une lettre
du 5 novembre suivant.)
2. D’une très obligeante communication que M. Julien Baudrier a
bien voulu nous faire et dont nous ne saurions trop le remercier,
nous extrayons les lignes suivantes sur ce personnage : « Michel Par­
mentier est un libraire fort intéressant qui a joué un rôle très
important dans la librairie au xvie siècle, dont je compte publier la
notice dans le 10° volum e [de la Bibliographie lyonnaise]... Tous
les libraires qui suivaient les foires étaient en même temps des
commissionnaires, c’est-à-dire des gens qui se chargeaient de trans­
porter non seulem ent des correspondances, mais aussi de l’argent
et de petits objets, linge ou autre... Parmentier a peu édité pour
son propre compte, mais il était le représentant à Lyon de plusieurs
grandes maisons de librairie de Suisse et d’Allem agne. » Parmi les

�ra n t à l ’ E s c u d e B a s le , m ’a e s c r ip t d u Ve d e c e m o y s p r é ­
s e n t q u ’il le s a v o it r e p c e u z et e n v o y é à P o i c t ie r s . V o u s 10
p o v e z e s tr e a s s e u r é q u e le s p a c q u e t z q u e je v o u s e n v o i r a y
s e r o n t fid e le m e n t t e n u z d ’y c y à L y o n , c a r je le s m e tz
d e d a n s le g r a n d p a c q u e t c ir é q u i e st p o u r le s a ffa ir e s d u
R o y , et q u a n d le c o u r r i e r a r r iv e à L y o n , il e st d e s p lo y é
p a r m o n s ie u r le g o u v e r n e u r

L o r s s o n s e c r e t a ir e , q u i e s t 1 5

b ie n d e m e s a m y s , p r e n t le p a c q u e t q u e j ’a d d r e s s e a u d e s ­
s u s d e la p r e m ie r e c o u v e r t u r e a u d ic t M ic h e l P a r m e n t ie r .
P o u r t a n t n ’y a d iffic u lt é s y n o n d e p u y s L y o n ju s q u e s à
P o ic t ie r s . C ’e st la c a u s e p o u r q u o y je m e s u y s a d v iz é d e le
t a x e r p o u r p lu s s c e u r e m e n t e s tr e te n u à P o ic t ie r s p a r le s 20
m e s s a ig ie r s s o u b z e s p o ir d e y g u a in g n e r q u e lq u e te s to n .
D e m a p a r t j ’e n t r e t ie n s t o u s jo u r s le d ic t P a r m e n t ie r p a r
p e titz d o n s q u e l u y e n v o y e d e s n o u v e lle t e z d e p a r d e c z a ,
o u à sa fe m m e , a ffin q u 'il s o y t p lu s d ilig e n t à c h e r c h e r
m a r c h a n s o u m e s s a ig ie r s d e P o i c t i e r s q u i v o u s r e n d e n t 25
le s p a c q u e t z . E t s u y s b ie n d e c e st a d v y s q u e m ’e s c r iv e z ,
q u i e st d e n e le s liv r e r e n tr e le s m a in s d e s b a n q u ie r s de
p e u r q u e n e fe u s s e n t c r o c h e t e z et o u v e r s . Je s e r o y s d ’o p i nion
9. E. escrit, cinquiesme, mois. — 10. D. E. receus; E. Poitiers.
— 11. D. E. pouvez, pacquets; D. envoyeray; E. envoyray. —
12. D. E. tenus, icy; D. mects; E. mets. — 15. D. Monsr. — 16. D.
E. amis, prend. — 17. E. audit. — 18. D. E. sinon; E. depuis; D.
Lion. — 19. E. Poitiers, suis; D. advisé; E. avisé. — 20. D. E. seurem ent; E. Poitiers. — 21. D. E. m essagers; D. soubs; E. sous l’es­
poir; D. d’y ; D. E. gaigner. — 22. E. ledit. — 23. D. E. petits; nouvelletés, deçà. — 24. D. E. afin, soit. — 25. D. E. marchands, mes­
sagers; E. Poitiers. — 26. D. E. pacquets, suis, cet; D. advis; E.
avis; E. escriviez. — 28. D. E. fussent, ouverts, serois.
auteurs édités par Michel Parmentier, on peut citer Voulté, Joannis
Vulteii remensis epigrammatum libri IIII, ejusdem Xenia. Lugduni,
sub scuto basiliensi apud Michaelem Parmentarium. M D XXXVII.
— Oratio funebris a Jo. Vulteio de Jac. Minutio Tholosae habita.
Lugduni, apud Parmentarium, M D X X X V II (cité par Copley Christie, Etienne Dolet, trad. C. Stryienski, p. 3o3, note 1.)
1. Pomponio Trivulzio, qui avait remplacé son oncle Teodoro
Trivulzio, mort à Lyon en septembre 1532. Il mourut en septembre
ou octobre 1539 et fut remplacé par Jean d’Albon, sieur de SaintAndré. Sur Pomponio Trivulzio, gouverneur de Lyon, voir Copley
Christie, op. cit., p. 228-229.

�q u e la p r e m ie r e f o y s q u e m ’e s c r ir e z , m e s m e m e n t s y
3o c ’e st a ffa ir e d e im p o r t a n c e , q u e v o u s e s c r iv ie z u n g m o t
a u d ic t P a r m e n t ie r , et d e d a n s v o s tr e le tr e m e ttr e u n g e s c u
p o u r l u y en c o n s id é r a t io n d e s d ilig e n c e s q u ’il f a ic t de
m ’e n v o y e r v o s p a c q u e t z e t v o u s e n v o y e r le s m ie n s . P e u
d e c h o s e o b li g e a u l c u n e s f o y s b e a u c o u p le s g e n s d e b ie n
35 et le s r e n d p lu s f e r v e n t à l ’a d v e n ir , q u a n d le c a s im p o r t e ro y t u rg e n te d e p e sch e .
M o n s e ig n e u r , je n ’a y e n c o r e s b a illé v o s le tr e s à m o n ­
s ie u r d e X a in c t e s , c a r il n ’e st r e t o u r n é d e N a p le s o ù il
e s t o y t a llé a v e c q u e s le s c a r d in a u lx S a lv ia t i et R o d o lp h e .
40 D e d a n s d e u x jo u r s d o i b t y c y a r r iv e r : je l u y b a ille r a y v o s d ic t e s le tr e s e t s o l l ic i t e r a y p o u r la r e s p o n c e , p u y s v o u s
l ’e n v o i r a y p a r le p r e m ie r c o u r r ie r q u i s e r a d e p e s c h é . J ’e n ­
te n d s q u e le u r s a ffa ir e s n e o n t e u e x p é d it io n d e l ’ E m p e r e u r t e lle c o m m e il z e s p e r o ie n t 1 , et q u e l ’E m p e r e u r le u r s
29. D. E. fois, si. — 3o. D. E. d’importance, un. — 31. E. audit;
D. E. lettre, un. — 32. E. fait. — 33. D. E. pacquets. — 34. D. aulcunesfois; E. aucunefois. — 35. D. fervens; E. fervents. — 36. D. E.
importeroit. — 37. E. Epistre V III; D. Monsr; E. encores; D. E.
lettre. — 38. D. Xaintes; E. Saintes. — 39. D. E. estoit; allé manque
dans D; E. avec, cardinaux, Rodolfe. — 40. E. doit; D. E. icy. —
41. E. vosdites; D. E. lettres, response. — 42. D. envoyeray. — 43.
D. E. n’ont. — 44. D. E. ils, leur.
1.
La correspondance de Bragadin fournit quelques renseigne­
ments sur les négociations des Florentins avec l’Empereur. « Li
reverendissimi Salviati et Redolphi con li altri Fiorentini, havendoli
fatto intender la Maestà Cesarea che volea lei tuor il carrico di
concordar le cose loro con il duca Alessandro dapoi il gionger della
Excellentia del ditto duca, li hanno risposto che loro non hanno
differentia alcuna particular con esso Duca, ma che sono li per la
libertà della patria loro, et che essendo successo quel è successo,
il primo giorno del entrar del ditto Duca Sua Maestà fusse contenta
che potessero andar a basciarli la mano et prender buona licentia
da Lei; li quali ad aviso di Vostra Serenità haveano offerto a Sua
Maestà in caso che li fusse sta restituita la libertà, scudi 5oo mila,
in cinque anni, et comprar etiam al Duca Alessandro uno ducato et
stato que li desse scudi 3o mila de entrata l’anno, oltra lo exbursar
delli ditti 5oo mila a Sua Maestà. » (Lettre du 7 janvier.) — Le
25 janvier, il analyse une lettre écrite de Naples le 21 par l’évéque
de Saintes, d’après laquelle « se entende la risolution delle differen
tiefra
il

�a d ic t p e r e m p t o ir e m e n t q u e à l e u r r e q u e s te et in s t a n c e 45
e n s e m b le d u fe u p a p e C l e m e n t , l e u r a llié et p r o c h e p a r e n t ,
il a v o y t c o n s t it u é A le x a n d r e d e M e d ic is d u c s u r le s te r r e s
d e F lo r e n c e et P i s e , ce q u e ja m a y s

n ’a v o y t p e n s é fa ir e

et n e l ’e u s t f a ic t . M a in t e n a n t le d e p o s e r ce s e r o y t a c te de
b a te lle u r s q u i f o n t le f a i c t et le d e ffa ic t. P o u r t a n t q u e il z 5o
se d e l i b e r a s s e n t le r e c o n g n o is t r e c o m m e le u r d u c e t s e i­
g n e u r et l u y o b e is s e n t c o m m e v a s s a u lx et s u b je c tz , et
q u ’ilz n e y fe is s e n t f a u lt e . A u r e g u a r d d e s p la in c t e s q u ’ilz
f a is o ie n t c o n tr e l e d ic t d u c , q u ’il e n c o n g n o is t r o y t s u s le
l ie u , c a r il d e lib e r e a p r è s a v o ir q u e lq u e te m p s s ejo u r n é à 55
R o m e p a s s e r p a r S e n e s 1 et d e là à F lo r e n c e , à B o u lo i g n e ,
à M ila n et G e n e s . A i n s y s ’e n r e t o u r n e n t l e s d i c tz c a r d in a u lx , e n s e m b le m o n s ie u r d e X a in c t e s , S t r o s s y et q u e lq u e s
a u lt r e s , r e i n f e c t a 2. L e x iii° d e c e m o y s fu r e n t y c y d e
r e t o u r le s c a r d in a u lx d e S e n e s et C e s a r i n , le s q u e lz a v o ie n t 60
45. E. dit, qu’à . — 46. leur allié et proche parent manque dans E.
— 47. D. E. avoit. — 48. D. E. jam ais n’avoit. — 49. E. fait; D. E.
seroit. — 5o. D. bateleurs; E. bastelleurs; E. fait, deffait. — 51. D.
E. recognoistre. — 52. D. obeyssent; E. vassaux; D. subjects; E.
sujets. — 53. D. E. qu’ils n’y fissent; E. faute, regard, plaintes qu’ils.
— 54. E. ledit; D. congnoistroit; E. recognoistroit sur. — 56. D. E.
Bologne. — 57. E. Gennes ; D. E. Ainsi; D. lesdicts; E. lesdits. —
E. cardinaux. — 58. D. E. Xaintes; D. Strossi. — 59. E. autres;
E. 13, mois; D. E. icy. — 60. D. E. cardinaux, lesquels.
il duca Alessandro et li forusciti va encor molto alla
longa, et lo Imperator ha chiamato a se separatamente D"° Fran­
cesco Guicciardini, Baccio Valori et Roberto Acciagioli, che sonno
andati a Napoli ad accompagnar il ditto Duca, et narrato alli ditti
le grande offerte li fanni li forusciti et il bisogno nel qual Sua
Maestà si trova, li quali prima excusando la povertà del duca et
della sua città, hanno tolto tempo di esser insieme, et usa nelle
ditte lettere sue queste parole: Sumus inter spem et metum ». Voir
aussi « la copia di una lettera di Napoli di uno delli forusciti, de dì
29 di gennero », dans Letters and Papers, X, n° 2o5; et les lettres
de l’évéque de Mâcon au chancelier Dubourg des 10 et 19 janvier
1536. Voir à l’appendice I.
1. Sienne.
2. Les cardinaux et les bannis florentins ne devaient quitter Naples
que quelques semaines plus tard, le 18 février, pour rentrer à Rome
le 25.

�e s té e s le u z p a r le P a p e et t o u t le c o l l ie g e p o u r le g a t z p a r
d e v e r s l ' E m p e r e u r . I lz o n t ta n t f a ic t q u e le d ic t E m p e r e u r
a r e m y s sa v e n u e e n R o m e ju s q u e s à la fin d e f e b v r i e r 1 .
S y j ’a v o y s a u ta n t d ’e s c u s c o m m e le P a p e v o u l d r o y t d o n 65 n e r d e jo u r s d e p a r d o n , p r o p r io m o t u , d e p le n it u d in e p o te s t a t is et a u lt r e s t e lle s c ir c o n s t a n c e s f a v o r a b le s , à q u ic o n q u e s
la r e m e t t r o y t ju s q u e s à c in q o u s ix a n s d ’y c y , je s e r o y s
p lu s r ic h e q u e J a c q u e s C u e u r 2 n e fe u t o n c q u e s . O n a c o m ­
m e n c é en c e s te v il le g r o s a p p a r a t p o u r le r e c e p v o i r 3. E t a
70 l ’o n f a ic t p a r le c o m m e n d e m e n t

d u P a p e u n g c h e m in

n o u v e a u p a r le q u e l il d o ib t e n t r e r , s ç a v o ir e st d e la p o rte
S a in c t

S é b a s t ia n 4

t ir a n t

au

Cam p

D o l y 5,

T e m p lu m

61. D. esleus; E. eslus; D. E. college, legats. — 62. D. E. ils; E.
fait, ledit. — 63. D. E. rem is; D. Romme. — 64. D. E. si j’avois;
D. vouldroit; E. voudroit. — 66. E. autres; D. quiconque. — 67. D.
remettro it; E. remetteroit; D. E. d’icy, serois. — 68. D. E. Cœ ur;
D. fust; E. fut. — 69. D. cette, aparat; D. E. recevoir. — 70. E.
fait; D. E. commandement, un. — 71. D. E. doit. — 72. E. Sebas­
tien, Champ.
1. La venue de l’Empereur fut encore différée, puisqu’il ne fit son
entrée à Rome que le 5 avril;
2. Jacques Cœur, de Bourges, le célèbre argentier de Charles VII
(1438-1451), dont la fortune fut proverbiale aux xv° et xvi° siècles.
Arrêté en 1451 et condamné en 1453, il s’évada et mourut au service
du Pape en 1456.
3. Dès le 22 décembre, Jean du Bellay écrivait à François Ier.
« On besogne desja aux logis et va l’on à la fin mectre la main aux
triumphes. » Dans une lettre à la Seigneurie du 7 janvier, Bragadin
fait part d’un curieux projet de Paul III pour honorer Charles-Quint.
« La Santità del Pontefice insieme con questi Romani vedendo non
poter far cosa honorevol a tempo de la entrata del Cesare, se ha
risolto di far uno archo di marmo, come sonno li antiqui, a perpettua memoria delle vittorie et gloriose ope ration di Sua Maestà,
cosa che andera molto a longo. »
4. La porte Saint-Sébastien, autrefois porta Appia, « laquelle con­
siste en une très belle et haulte arcade toute de marbre assez
antique, dont le portail est fort enrichy de corniches et graveures,
et y a mesmes parmy quelques peintures que l’on ne peult plus
recongnoistre ». Müntz, Les antiquités de la ville de Rome aux
X I V °, X V ° et X V I ° siècles, 1886, p. 96-97.
5. Au Campidoglio, au Capitole.

�P a r i s 1 et l ’ A m p h i t e a t r e 2, et le fa ic t o n p a s s e r s o u b s les
a n t iq u e s a r c s t r iu m p h a u lx d e C o n s t a n t i n 3, d e V e s p a s ia n
et T i t u s 4, d e N u m e t i a n u s 5 et a u lt r e s , p u y s à c o u s t é d u 75
p a la y s S a in c t M a r c 6 et d e là p a r C a m p d e F l o u r 7 e t d a v a n t
le p a la y s F a r n e s e 8, o ù s o u l o y t d e m o u r e r le P a p e , p u y s
73. E. Am phi-theatre, fait, sous. — 74. D. E. trium phaux; D. Vespasien. — 75. D. Numetian; E. autres, puis; D. E. costé. — 76. D.
E. palais; E. S.; D. E. devant. — 77. D. E. palais, souloit, demeu­
rer, puis.
1. Le Tem ple de la paix « cujus... pars prope divae Mariae Novae
aedem exstare videmus », Topographia antiquae Romae Joanne
Bartholomaeo Marliano auctorc, Lugduni, apud Seb. Gryphium,
1534, p. 97-98. Il s’agit très probablement de la basilique de Cons­
tantin, située près de l’église Sainte-Marie Nouvelle (aujourd’hui
Sainte-Françoise Romaine) et près du Forum pacis de Vespasien.
Cet édifice paraît placé plus directement sur le trajet du cortège
indiqué par Rabelais que le templum Sacrae Urbis, auquel on pour­
rait songer aussi. Le templum Sacrae Urbis (église des SS. Cosme
et Damien) était adossé au temple de Rom ulus, mais orienté vers
le Forum pacis de Vespasien, tandis que le temple de Rom ulus est
en fqçade sur le Forum romain.
2. Le Colisée.
3. L’arc de Constantin, à l’angle du mont Palatin et du Colisée.
Voir Topographia, etc., p. 162-164.
4. L ’arc de Titus et Vespasien, entre le Colisée et le Forum , à
l’entrée de la Voie Sacrée et près du temple de Vénus et de Rome.
Topographia, etc., p. 129-130.
5. L ’arc de Scptime-Sevère sur le Forum , au pied du Capitole,
« omnium pulcherrimus et parum mutilatus. Sequitur statim recta
nunc divini Hadriani, olim Saturni templum a Numatio Planco
conditum vel instauratum, quia constat antiquissimum esse ».
Topographia, etc., p. 108-110.
6. Palais com mencé en 1455 sous Paul II et bâti avec les pierres
du Colisée. Il tirait son nom d’une église de Saint-Marc fondée,
dit-on, à l’époque de Constantin et enclavée dans la nouvelle cons­
truction. Donné en 156o à la république de Venise, depuis 1797 il
sert de résidence à l’ambassadeur d’Autriche auprès du Pape. A la
fin du xvi° siècle, il renfermait beaucoup d’antiques. Voir Müntz,
op. cit., p. 15-16.
7. Campo di Fiore, place près du palais de la Chancellerie et du
palais Farnese.
8. Palais construit pour le cardinal Alexandre Farnese (Paul III)
sur les plans d’Antonio da San Gallo, par Michel-Ange, entre 1534et

�p a r le s b a n q u e s 1 et d e s s o u b s le c h a s t e a u S a in c t A n g e 2 ;
p o u r le q u e l c h e m in d r o is s e r e t e q u a le r o n a d e m o l ly et
80 a b a s tu p lu s d e d e u x c e n s m a is o n s et t r o y s o u q u a tr e e g lis e s
ra s t e r r e , ce q u e p lu s ie u r s in te r p r e t e n t en m a u lv a y s p r é ­
s a g é . L e j o u r d e la C o n v e r s io n

S a in c t P a o u l 3,

n o s tr e

78. E. dessous, S. — 79. D. E. dresser; E. egasler; D. E. demoly.
— 80. D. abattu; E. abbatu; D. E. trois. — 81. D. interprettent ; D.
E. mauvais. — 82. E. S.; D. E. Paul.
1545. C ’est aujourd’hui la résidence de l ’ambassade de France. Voir
Müntz, loc. cit., et F. de Navenne, Les origines du palais Farnese,
dans la Revue des Deux-M ondes, 15 septembre 1895.
1. Aujourd'hui encore on va du palais Farnese au pont SaintAnge par la via del Monserrato, la via dei Banchi Vecchi, la via
Banco S. Spirito. C ’était le quartier où résidaient les banquiers de
l’époque.
2. Ancien mausolée d’Hadrien, fortifié au moyen Age. Voir E. Rodocanachi, Le château Saint-Ange, Paris, 1908. — L ’itinéraire indi­
qué par Rabelais fut bien celui que suivit l’Empereur. Le 5 avril,
les cardinaux envoyés au-devant de Charles-Q uint « l'alerent prendre
à Saint Paul [hors-les-m urs], là où il avoit dormi la nuyt devant,
et le firent passer par la porte Saint Sebastien et fut amené par
devant Saint Sixto, et puys par devant Saint Gregoire, et puys le
passerent par soubz l’arc qui est devant le Colisée [arc de Cons­
tantin] et l’autre arc à Sainte Marie Nove [arc de Titus], et puys
par l’aultre arc qui est soubz Cam pdolio [arc de Septime-Sévère],
et puys à Saint Marc, là où avoit esté faict un aultre arc de boys
bien beau, et puys fut mené par devant la maison de Cezarin
[palais Cesarini], et puys à la maison de Maximo et demorerent
en Campo de Fleur [Campo di Fiore], puys allèrent tout droit au
Palais [Vatican]. Et nota que sur le pont Saint Ange avoient mis
saintes statues des Prophetes et les quatre Evangelistes, et le pape
Paul III° l’attendoit sous l’escalle de Saint Pierre, soubz le lieu où
le Pape a coustume de donner la bénédiction ». Journal d'un habi­
tant français de Rome, publié par L. Madelin dans les Mélanges
d'archéologie et d'histoire de l ’École française de Rome, t. XXII
(1902), p. 297.
3. Le 25 janvier. « La Beatitudine pontificia è stata in Castello
4 giorni, et andò heri sera a dormir a S. Paulo [Saint-Paul-horsles-Murs], dove havendo udito questa matina messa se ne è ritor­
nata in Roma et ha voluto veder la strada che Sua Santità fa accon­
ciar per la venuta della Maestà Caesarea, per adreciar della qual
non solamente se ruinano case, ma etiam chiese. Dorme questa
notte nel palazzo fu del Revmo San Giorgio et dimane ritorna al suo
solito palazzo a San Pietro. » Bragadin à la Seigneurie, 25 janvier
1536.

�S a in c t P e r e a lla o u y r m e s s e à S a in c t P a o u l et f e is t b a n ­
q u e t à t o u s le s c a r d i n a u l x ; a p r è s d is n e r r e t o u r n a p a s s a n t
p a r le c h e m in s u s d ic t et l o g e a a u p a la y s S a in c t G e o r g e . 85
M ays

c ’e s t p ity é d e v e o ir la r u in e d e s m a is o n s q u i o n t

e sté d e m o lly e z , et n ’e s t fa ic t p a y e m e n t n y r e c o m p e n s e a u lc u n e è s s e ig n e u r s d ’y c e lle s . A u j o u r d ’h u y s o n t y c y a r r iv e z
le s a m b a s s a d e u r s d e V e n iz e , q u a t r e b o n s v ie illa r d s to u s
g r iz o n s q u i v o n t p a r d e v e r s l ’ E m p e r e u r à N a p l e s 1. L e 90
P a p e a e n v o y é to u t e s a f a m ille a u d a v a n t d ’e u lx , c u b i c u l a i r e s 2, c h a m b r i e r s 3, g e n is s a i r e s 4, la n s q u e n e t z , e t c . , et
83. E. ouir; D. E. P aul; D. fist; E. fit. — 84. E. cardinaux. —
85. E. susdit; D. E. palais, Georges. — 86. D. E. m ais; E. pitié,
voir. — 87. D. E. dem olies; E. fait; D. rescompense; D. E. aucune.
— 88. D. E. icelles, icy. — 89. D. E. Venise. — 90. D. E. grisons;
D. lesquels; E. sont. — 91. E. devant, eux. — 92. E. janissaires,
lanskenets; etc. manque dans E ; et manque dans D.
1. Les quatre ambassadeurs vénitiens étaient Marco Minio, Fede­
rico Renier, Tom aso Mocenigo et Nicolo Tiepolo. Voir une analyse
des instructions qui leur furent données le 12 janvier, dans R. Brown,
Calendar o f State Papers, Venetian, V, n° 89. Ces ambassadeurs
firent leur entrée à Rome le 27 janvier. Voir la lettre de Bragadin
à la Seigneurie, 31 janvier. Contrairement à ce que dit Rabelais, ils
n'allèrent pas et ne devaient pas aller à Naples : ils quittèrent Rome
le 11 février suivant pour revenir à Venise (Bragadin, lettre du
12 février). Rabelais confond peut-être avec une autre ambassade
composée également de quatre personnages, Tom aso Contarini,
Giovanni Delfino, Vincentio Grimnani et Giovan-Antonio Venier,
que la Seigneurie envoya le 26 novembre 1535 à l’Empereur et qui
d’ailleurs, à l’aller ne passa pas par Rome, au grand m écontente­
ment de Paul III. C ’est au retour seulem ent que ces ambassadeurs
virent le Pape (8 janvier).
2. Sur les cubicularii, voir la Practica cancellariae, p. 69.
3. On ne voit pas bien quels personnages de la suite du Pape
sont désignés par cette appellation toute française; peut-être s’agit-il
des cubicularii secreti que l’on distinguait des cubicularii extra
cameram. Voir la Practica cancellariae, p. 69.
4. On appelait ainsi les « solliciteurs des lettres apostoliques »,
officiers auxquels les impétrants devaient avoir recours pour faire
mettre en forme et présenter à la signature leurs suppliques. Voir
la Practica cancellariae, p. 66 : « Sollicitatores litterarum apostolicarum sunt c et vocantur genniceri »; — Oct. Vestrii, op. cit.,
p. 28 : « ... quos sollicitatores litterarum apostolicarum seu jannizzeros vocant ». Voir encore L. Sainéan, Rabclaesiana, Revue des
Études rabelaisiennes, t. VII (1909), p. 345-346.

�le s c a r d in a u lx o n t e n v o y é le u r s m u le s en p o n t if ic a l. A u
s e p tie s m e d e c e m o y s

fu r e n t

p a r e ille m e n t r e p c e u z

95 a m b a s s a d e u r s d e S e n e s b ie n e n o r d r e 1, et

le s

a p r è s a v o ir

fa ic t le u r h a r a n g u e e n c o n s is t o y r e o u v e r t , et q u e le P a p e
le u r s e u t r e s p o n d u

en b e a u

la tin et b r i e f v e m e n t , s o n t

d e p a r t iz p o u r a l le r à N a p le s . J e c r o y b ie n q u e d e to u te s
le s Ita le s ir o n t a m b a s s a d e u r s p a r d e v e r s l e d ic i E m p e r e u r ;
100 e t s ç a y t b ie n

jo u e r

s o n r o lle

p o u r en

tir e r

d e n a r e s 2,

c o m m e il a e sté d e s c o u v e r t d e p u y s d ix j o u r s e n c z a , m a is
je n e s u y s e n c o r e s b ie n à p o in c t a d v e r t y d e la fin e s se
q u ’o n d ic t q u ’il a u s é e à N a p le s . P a r c y a p r è s je v o u s en
e s c r ir a y . L e p r in c e d e P ie d m o n s , filz a is n é d u d u c d e
1o5 S a v o y e , e s t m o r t à N a p le s d e p u y s x v jo u r s e n c z a 3 ; l ’ E m p e r e u r l u y a f a ic t f a ir e e x e q u e s f o r t h o n o r a b le s et y a p e r sonelm
en
t
93. D. E. cardinaux; D. mulles, pontificat. — 94. D. E. mois,
receus. — 96. E. fait; D. E. consistoire. — 97. D. E. leur eust. —
98. D. E. départis; E. crois. — 99. E. ledit. — 100. D. E. sçait; D.
roolle. — 101. E. découvert; D. E. depuis, en ça. — 102. D. E. suis;
E. encore, point. — io3. E. dit, usé. — 104. D. Piedm ont; E. Pié­
m ont; D. E. fils. — 1o5. D. E. depuis quinze, en ç a .— 106. E. fait;
D. exceques, honnorables.
1. « A lli 4 entrarono in questa città quatro oratori di Siena assai
honoratam ente accompagnati et vestiti per dar la obedientia al
Pontefice, et cosi hoggi (7 janvier) in publico consistoro con le ceri­
monie solite hanno exequita la com mission loro et data la obe­
dientia preditta. » Bragadin à la Seigneurie, 7 janvier 1536.
2. Argent (danari). Voir Gargantua, 1. I, ch. xxvi (le duc Raquedenare, par analogie au surnom donné par les Italiens à l’empereur
Maximilien Ier, Pochi danari).
3. L ’information de Rabelais est inexacte ou tout au moins con­
fuse. C ’est à Madrid et non à Naples, et le 25 décembre 1535, que
mourut Louis de Savoie, prince de Piém ont, fils aîné du duc de
Savoie, Charles II, et de Béatrix de Portugal. Lorsque CharlesQuint apprit la nouvelle, il fit faire à Naples un service funèbre en
l’honneur du défunt et envoya don Luis d’Avila auprès du duc
et de la duchesse de Savoie, en mission de condoléances. « Doi
giorni dapoi (le 13 janvier) passarno de qui corrieri de Spagna che
andavano alla Cesarea Maestà, li quali portarono la nova della
morte del Principe de Savoglia, fiol primo genito di quel Duca,
quel era in Spagna appresso la Imperatrice. » Bragadin à la Sei­
gneurie, 16 janvier. Voir aussi la lettre de l’évêque de Mâcon au
chancelier Dubourg du 19 janvier. Appendice I, 3.

�a s s is té .

L e R o y d e P o r t u g a l 1 d e p u y s s ix

j o u r s e n c z a a m a n d é à s o n a m b a s s a d e u r q u ’ il a v o y t en
R o m e q u e s u b it e m e n t ses le t r e s r e p c e u e s il se r e t ir a s t p a r
d e v e r s l u y en P o r t u g a l , ce q u ’il f e is t s u s l ’h e u r e , et t o u t 110
b o tté e t e s p r o n n é v in t d ir e à d ie u à m o n s ie u r le r e v e r e n d is s im e c a r d in a l d u B e lla y . D e u x jo u r s a p r è s a e sté tu é en
p la in j o u r p r è s le p o n t S a in c t A n g e u n g g e n t ilh o m m e p o rt u g a lo y s q u y s o l lic i t o y t e n c e s te v il l e p o u r la c o m m u n it é
d e s J u if z q u i f u r e n t b a p t iz e z s o u b s le r o y E m a n u e l et 1 1 5
d e p u y s e s to ie n t m o le s t e z p a r le R o y d e P o r t u g a l m o d e r n e
pour

su cced er

à le u r s

b ie n s

quand

ilz

m o u r o ie n t

et

q u e lq u e s a u lt r e s e x a c t io n s q u ’ il f a is o y t s u s e u lx o u ltr e
l ’e d ic t et o r d o n n a n c e d u d ic t fe u r o y E m a n u e l 2. Je

me

d o u b t e q u e e n P o r t u g a l y a y t q u e lq u e s e d it io n .

120

M o n s e ig n e u r , p a r le d e r n ie r p a c q u e t q u e v o u s a v o y s
e n v o y é , je v o u s a d v e r t is s o y s c o m m e n t q u e lq u e p a r t y e de
l ’a r m é e d u T u r c a v o y t e sté d e fa ic t e p a r le S o p h y a u p r è s de
B e t e lis . L e d ic t T u r c n ’a g u e r e s ta r d é d ’a v o i r sa r e v a n c h e ,
c a r d e u x m o y s a p r è s il a c o u r u s u s le d ic t S o p h y en la p lu s
e x tr e m e f u r ie q u ’o n v e it o n c q u e s , et a p r è s a v o ir m y s à
fe u e t s a n g u n g g r a n d p a y s d e M e s o p o t a m ie , a r e c h a s s é
l e d ic t S o p h y p a r d e là la m o n ta ig n e d e T a u r u s 3. M a in t e nant
107. D. E. depuis. — 108. D. E. en ça, avoit; D. à. — 109. D. E.
lettres, receues. — 110. D. E. fist sur. — 111. D. E. esperonné; M.
dire à dire. — 113. E. plein; D. prez; D. E. un. — 114. D. E. portugalois qui sollicitoit; D. cette. — 115. D. E. Juifs, baptisés; E. sous,
Em m anuel. — 116. D. E. d ep u is.— 117. D. E. ils. — 118. E. autres,
faisoit sur eux outre. — 119. E. l’edit, dudit, Em m anuel; D. Je ne.
— 120. D. E. ait. — 121. E. Epistre IX; D. E. avois. — 122. D. advertissois; E. avertissois, partie. — 123. D. E. avoit; D. deffaicte; E.
deffaite. — 124. E. Ledit. — 125. D. E. m ois; E. ledit. — 126. D.
grande furye; D. E. mis. — 127. E. et à; D. E. un ; E. pais. — 128.
E. ledit; D. E. montagne.
1. Jean III de Portugal, né en 15o2, avait succédé à son père Em ­
manuel en 1521.
2. Emmanuel le Fortuné, né en 1469, roi de Portugal en 1495,
mort en 1521.
3. Il faut entendre le m assif montagneux qui sépare la Mésopo­
tamie du plateau de l’Iran et du nord de la Perse.

125

�f a ic t f a ir e f o r c e g a le r e s s u s le fle u v e d e T a n a i s 1 , p a r
3o le q u e l p o u r r o n t d e s c e n d r e en C o n s t a n t in o p le . B a r b e r o u s s e
n ’est e n c o r e s p a r t y d u d ic t C o n s t a n t in o p le p o u r t e n ir le
p a y s e n s c e u r e t é ; e t a la is s é q u e lq u e s g u a r n is o n s à B o n a
e t A l g i e r y 2, s y d ’a d v e n t u r e l ’ E m p e r e u r le v o u l o y t a s s a i l­
l i r . J e v o u s e n v o y e s o n p r o t r a ic t tir é s u s le v i f 3, et a u s s y
35 l ’a s s ie te d e T u n i s et d e s v i ll e s m a r it im e s d ’e n v ir o n .
L e s la n s q u e n e t z q u e l ’ E m p e r e u r m a n d o y t e n la d u c h é
d e M illa n p o u r t e n ir le s p la c e s fo r t e s s o n t t o u s n a ie z et
p e r iz p a r m e r ju s q u e s a u n o m b r e d e x i i c en u n e d e s p lu s
g r a n d e s et b e lle s n a v ir e s d e s G e n e f v o y s . E t ce f e u t p r è s
40 u n g p o r t d e s L u q u o y s n o m m é L e r z e 4. L ’o c c a s i o n f e u t
p a r ce q u ’il z s ’e n n u y o ie n t s u s la m e r et v o u la n s p r a n d r e
t e r r e , m a is n e p o v a n s , à c a u s e d e s te m p e s te s et d iffic u lt é
129. E. fait; D. galleres; E. sur. — 131. E. encore, dudit. — 132.
E. pais; D. E. seureté, garnisons. — 133. D. E. si; E. d’aventure;
D. E. vouloit. — 134. E. portraict, sur, aussi. — 135. D. E. assiette.
— 1 36. D. lansquenets; E. lanskenets; D. E. mandoit. — 137. D. E.
Milan; D. E. noyez. — 137. D. E. péris; D. douze cens; E. quinze
cens. — 139. D. E. Genevois, fu t; D. prez. — 140. D. un ; E. d’un;
D. E. Lucquois, fut. — 141. D. E. qu’ils, sur, prendre. — 142. E. e t;
D. E. pouvans.
1.
Tanaïs est le nom du Don dans l’antiquité. Il ne saurait être
ici question de ce fleuve. Il s’agit sans doute de l ’Aassi ou Nahr-elAsi (l’ancien Oronte), le fleuve qui passe à Antiocbe et se jette dans
la Méditerranée, non loin du golfe d’Alexandrette. L ’armée turque,
revenant de la campagne de Perse, se trouvait sur les bords du
Nahr-el-Asi le 4 décem bre, à A ntioche le 5 et, contrairement à ce
qu’indique Rabelais, elle traversa l’Asie Mineure par Adana, Eskichehr, Nicée et Nicomédie, pour rentrer à Constantinople le 8 jan­
vier 1536. Voir Hamme r, op. cit., t. V , p. 51 o-511.
3. Bône et Alger.
3. Ce portrait est probablement, com me le suppose M. Dorez,
celui qu’avait gravé en 1535 le Vénitien Agostino Musi et dont on
trouvera une excellente reproduction en tête de l'Itinéraire de
Jérôme Maurand d'Antibes à Constantinople (1544), éd. Léon Dorez,
Paris, 1901. Voir Introduction, p. xxxi, note 2. Il est en effet extrê­
mement vivant.
4. Lerici, sur la côte de Toscane, au sud-est de l’entrée du golfe
de la Spezzia.

�d u te m p s , p e n s e r e n t q u e le p il lo t d e la n a v e le s v o u l u s t
t o u s jo u r s

d e la y e r s a n s

tu e r e n t et q u e lq u e s

ab o u rd er.

a u lt r e s

Pour

c e s te

d e s p r in c ip a u lx

cau se
de

le

la d ic t e 145

n a u f, le s q u e lz o c c y s , la n a u f d e m o u r a s a n s g o u v e r n e u r et
e n lie u d e c a lle r la v o i l l e , le s la n s q u e n e t z la h a u l s o i e n t 1
c o m m e g e n s n o n p r a c t ifz e n la m a r in e , et en te l d e s a r r o y
p e r ir e n t à u n g g e c t d e p ie r r e p r è s le d ic t p o r t.
M o n s e ig n e u r , j ’ a y e n te n d u q u e m o n s ie u r d e L a v a u r 2, 1 5o
q u i e s t o y t a m b a s s a d e u r p o u r le R o y à V e n iz e , a e u so n
c o n g ié et s ’en r e t o u r n e e n F r a n c e . E n s o n lie u v a m o n ­
s ie u r d e R o d è s 3 et ja tie n t à L y o n s o n t r a in p r e s t q u a n d
le R o y l u y a u r a b a illé ses a d v e r t is s e m e n s .
143. D. pilotte; E. pilote. — 144. E. dilayer; D. E. aborder; D.
cette. — 145. E. autres, principaux, ladite. — 146. D. E. nef, lesquels
occis, nef demeura. — 147. E. voile; D. lansquenets; E. lanskenets;
D. E. haussoient. — 148. D. pratifs; E. pratics. — 149. D. E. un; D.
get; E. jet, ledit. — 151. D. E. estoit, Venise. — 152. D. E. congé. —
153. E. Rhodez; D. Lion.
1. Et non haulserent, com me nous l’avons écrit par erreur, supra,
p. 27, ligne 26. Les variantes de D et E étant purement orthogra­
phiques, il convient donc de supprimer l’exem ple 8, ou plutôt de
l ’ajouter à la première série d’exemples.
2. Georges de Selve, fils de Jean de Selve, évêque de Lavaur
(1526), avait remplacé Lazare de Bayf com me ambassadeur de France
à Venise, le 12 décembre 1533. Contrairement au bruit dont Rabe­
lais se fait l’écho, l’évêque de Lavaur ne quitta pas Venise au début
de 1536; il y demeura jusqu’au 27 avril 1537 et vint alors à Rome,
où il résida jusqu’en juin 1538. Il fut envoyé ensuite auprès de
l’Empereur (octobre 153g-novembre 1540). Il mourut le 12 avril 1542.
Il a subsisté quelques débris de sa correspondance diplomatique.
Bibl. nat., Dupuy 265 (lettres adressées à Jean du Bellay); Archives
du ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique,
Rome, vol. 4. Voir A. Tausserat-Radel, Correspondance politique
de Guillaume Pellicier, p. 634-658.
3. Georges d’Armagnac, né vers 15oo, évêque de Rodez (152g), ne
fut officiellement désigné à l’ambassade de France à Venise qu’en
juin 1536. Il géra cette ambassade d’abord conjointement avec Georges
de Selve jusqu’en avril 1537, puis tout seul jusqu’en février 153g. Il
passa ensuite à Rome. Cardinal en 1544, archevêque de Toulouse
en 1562, d’Avignon en 1576, il mourut en 1585. Voir P. Maruéjouls,
Etude biographique sur le cardinal d ’Armagnac (15oo-1585), dans les

�1 55

M o n s e ig n e u r , ta n t c o m m e je p u y s h u m b le m e n t à v o s t r e
b o n n e g r a ce m e r e c o m m a n d e , p r y a n t N o s t r e

S e ig n e u r

v o u s d o n n e r e n s a n té b o n n e v ie e t lo n g u e .
A R o m e , ce x x v iii° d e ja n v ie r 1 536.
V o s t r e trè s h u m b le s e r v it e u r ,
F r a n ç o is R a b e l a is .
155. D. E. puis. — 156. D. E. priant. — 158. D. vingt huictiesme.
Positions des thèses des élèves de ¡’E cole des chartes, 1896, p. 23-28 ;
Ch. Samaran, Lettres inédites du cardinal Georges d'Armagnac,
dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire de l'É cole française de
Rome, t. XXII (1902), p. 99-134.

�III.
M o n s e ig n e u r , J e v o u s e s c r iv y d u v in g t h u ic tie s m e jo u r
d u m o is d e j a n v ie r d e r n ie r p a s s é b ie n a m p le m e n t d e t o u t
c e q u e je s ç a v o is d e n o u v e a u p a r u n g e n t ilh o m m e s e r v i­
t e u r d e m o n s ie u r

de

M o n t r e u l 1, n o m m é T r e m e l i e r e 2,

le q u e l r e t o u r n o it d e N a p le s o ù a v o it a c h a p té q u e lq u e s 5
c o u r s ie r s d u r o y a u m e p o u r s o n d ic t m a is tr e et s ’e n r e t o u r ­
n o it à L y o n v e r s lu y en d ilig e n c e . L e d i c t j o u r , je r e c e u s
le p a c q u e t q u ’il v o u s a p ie u m ’e n v o y e r d e L e g u g é 3, d a tté
[D. Lettre de Rabelais à monsr l’evesque de Maillezais, de Rome,
le xv° febvrier 1536 ; E. Epistre X .]
1. E. escrivis. — 4. E. Montreuil. — 5. E. acheté. — 6. E. sondit.
— 7. E. ledit. — 8. E. que vous.
1. Il s’agit très probablement d’Adrien Vernon, sieur de MontreuilBonnin, gentilhom m e de la Chambre, capitaine et garde des eaux
et forêts de Civray et Usson. C ’est lui qui avait été chargé de por­
ter le rapport et les lettres que Jean du Bellay et l’évêque de Mâcon
adressèrent, le 18 août 1535, à François Ier, à Montmorency et au
chancelier Dubourg. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 2.
2. Il s’agit, je crois, de René du Bellay, sieur de la Turm eliere
(fief angevin situé près de Liré, arr. de Cholet, Maine-et-Loire),
frère de Joachim du Bellay. Voir L. Séché, L es origines de Joachim
du Bellay, dans la Revue de la Renaissance, t. I (1901), p. 26. — Il
est question de ce personnage dans deux lettres adressées par Dodieu
de Vély à Jean du Bellay les 4 et 15 février 1536 (Bibl. nat.,
Dupuy 265, fol. 47 et 48) qui mentionnent son passage à Rome le
« penultiesme de janvier ». Il emportait, outre les chevaux destinés
au sieur de Montreuil, le courrier des ambassadeurs de France à
Naples et à Rome.
3. Ligugé, com mune du canton sud de Poitiers (Vienne). Le
prieuré de Ligugé « appartenait depuis le milieu du x° siècle à l’ab­
baye de Maillezais ». Geoffroy d’Estissac s’occupa surtout de la
reconstruction totale des bâtiments conventuels dont il fit une habi­
tation de grand seigneur... « T ou t autour... à la mode des prélats
italiens, il avait créé des jardins superbes où il cultivait les fleurs
et les plantes rares ». H. Clouzot, Topographie rabelaisienne [Poi­
tou), Revue des Études rabelaisiennes, t. II (1904), p. 162-164.
5

�d u x e d u d ic t m o is , en q u o y p o u v e z c o n g n o is t r e l ’o r d r e q u e
10 j ’a y d o n n é à L y o n , t o u c h a n t le b a il d e v o s le t t r e s , c o m ­
m e n t e lle s m e s o n t i c y r e n d u e s s e u r e m e n t e t s o u d a in .
V o s d ic t e s le ttr e s et p a c q u e t fu r e n t b a illé e s à l ’ E s c u d e
B a s le a u x x i c d u d ic t m o is , le x x v iii° m e o n t e sté i c y r e n ­
d u e s . E t p o u r e n t r e t e n ir à L y o n , c a r c ’est le p o in c t et lie u
15 p r in c i p a l, la d ilig e n c e q u e fa ic t le lib r a ir e d u d ic t E s c u d e
B a s le e n c e s t a ffa ir e , je v o u s r e it e r e ce q u e je v o u s e s c r iv o is p a r m o n s u s d ic t p a c q u e t , si d ’a d v e n t u r e s u r v e n o ie n t
c a s d ’ im p o r t a n c e p a r c y a p r è s , c ’e st q u e je s u is d ’a d v is
q u e à la p r e m ie r e f o is q u e m ’e s c r ir e z lu y e s c r iv ie z q u e lq u e
20 m o t d e le ttr e et d e d a n s ic e lle s m e tte z q u e lq u e e s c u s o l,
o u q u e lq u e p ie c e d e v ie il o r c o m m e r o y a u , a n g e lo t o u
s a l u t 1, e t c ., en c o n s id é r a t io n d e la p e y n e et d ilig e n c e q u ’il
y p r e n d . C e p e u d e c h o s e l u y a c c r o is t r a l ’a ffe c tio n de
m ie u x e n m ie u x v o u s s e r v ir .
25

P o u r r e s p o n d r e à v o s le ttr e s d e p o in c t e n p o in c t , j’a y
f a ic t d ilig e n t e m e n t c h e r c h e r e z r e g is t r e s d u P a la i s d e p u is
le te m p s q u e m e m a n d ie z , s ç a v o ir e st l ’a n 1 52q, 1 53o et
1 5 3 1, p o u r e n te n d r e s y o n t r o u v e r o it l ’a c te d e la r é s ig n a ­
t io n q u e fist fe u d o m P h ilip p e s à s o n n e p v e u , et a y b a illé

3o a u x c le r c s d u r e g is t r e d e u x e s c u s s o l, q u i e st b ie n p e u ,
a tte n d u le g r a n d e t f a s c h e u x la b e u r q u ’ ils y o n t m is . E n
s o m m e , ils n ’e n o n t rie n t r o u v é

et n ’a y o n c q u e s s c e u

e n te n d r e n o u v e lle s d e s e s p r o c u r a t io n s . P a r q u o y m e d o u b t e
9.
E. dixiesme, dudit, cognoistre. — 12. E. Vosdites. — 13. E.
vingt et uniesme, dudit. — 15. E. fait, dudit. — 16. D. cet. — 17.
E. susdit, d’aventure. — 18. E. pour, avis. — 19. E. prime. — 20.
E. icelle. — 21. E. quelque autre piece, viel. — 22. E. salu z; etc.
manque dans E. — E. pour et en c., peine. — 26. E. fait. — 27. D. mil
cinq cens vingt neuf, trente et trente et un. — 28. E. si. — 29. E.
fit, frerc, neveu. — 3o. E. clers, sols. — 32. D. onques.
1.
Les royaux étaient une ancienne monnaie française datant de
Jean le Bon, Charles V et Charles VII; les angelots et les saluts
étaient des monnaies d’or anglaises. Voir à ce sujet E. Levasseur,
Mémoire sur les monnaies du règne de François Ier, en tête du
tome Ier des Ordonnances des rois de France, règne de Fran­
çois
p. x x ii-x x iii (écus au soleil), x lix (royaux, angelots, saluts).

�q u ’il y a d e la f o u r b e e n s o n c a s , o u le s m e m o ir e s q u e
m ’e s c r iv ie z n ’e s t o ie n t s u ffis a n s à le s t r o u v e r . E t f a u ld r a 35
p o u r p lu s e n e s tr e a c e r ta in é q u e m e m a n d ie z c u ju s d io c e s is e s to it le d ic t fe u d o m P h i lip p e s et si rie n a v e z e n te n d u
p o u r p lu s e s c la ir c ir le c a s et la m a tie r e , c o m m e si c ’e s t o it
p u r e e t s im p lic i t e r o u c a u s a p e r m u t a t io n i s , e tc .
M o n s e ig n e u r , t o u c h a n t l ’ a r t ic le o u q u e l v o u s e s c r iv o is 40
la r e s p o n c e d e m o n s ie u r le c a r d in a l d u B e l la y , la q u e lle il
m e fist lo r s q u e , je lu y p r e s e n ta y v o s le ttr e s , il n ’e st b e s o in g
q u e v o u s e n f a s c h ie z . M o n s ie u r d e

M a s c o n v o u s en a

e s c r ip t ce q u i e n e st. E t n e s o m m e s p a s p r e s ts d ’a v o ir
l e g a t en F r a n c e . B ie n v r a y est il q u e le R o y a p r e se n té 45
a u d ic t P a p e le c a r d in a l d e L o r r a i n e 1 ; m a is je c r o y q u e le
c a r d in a l d u B e l la y t a s c h e r a p a r to u s m o y e n s d e l ’a v o ir p o u r
s o y . L e p r o v e r b e e s t v ie u x q u i d ic t n e m o s i b i s e c u n d u s et
v e o y c e r t a in e s m e n é e s q u ’o n y f a ic t , p a r le s q u e lle s le d ic t
c a r d in a l d u B e l la y p o u r s o y e m p lo y e r a le P a p e et le fe r a
35. E. faudra. — 36. D. mandez. — 37. E. ledit, frere; D. domp.
— 39. etc. manque dans E. — 40. E. Epistre XII, auquel. — 41. D.
response. — 42. E. besoin. — 43. D. faschez. — 44. E. escrit ce que.
— 46. E. audit, crois. — 47. D. Beslay tachera. — 49. E. vois, fait,
ledit. — 5o. D. Beslay; E. emploira.
1.
A la mort de Duprat, François Ier demanda au Pape la légation
de France pour le cardinal Jean de Lorraine, qui pria Jean du
Bellay d’agir en sa faveur auprès de Paul III. (Le cardinal de Lor­
raine à Jean du Bellay, Coucy, 12 juillet; Bibl. nat., Dupuy 263,
fol. 27.) Le 3 septembre, Jean du Bellay répondit « qu’il fault lais­
ser escoller ceste venue de l’Empereur » (Bibl. nat., ms. fr. 5499,
fol. 219 v°). Nouvelle lettre du cardinal de Lorraine le 10 sep­
tembre, avec prière d’insister (Bibl. nat., Dupuy 263, fol. 31). Le
23 septembre, Jean du Bellay lui écrit : « Quant à vostre affaire,
je vous suis trop devot et dedié pour le vous dissimuler, il (le
Pape) n ’a veine qui y tende et l’a trop juré, trop reffusé et trop s’en
est tourmenté. » Jean du Bellay ne peut réclamer énergiquement,
de peur d’incliner le Pape vers l’Empereur, au moment où celui-ci
arrive en Sicile et s’avance vers Rom e (Bibl. nat., ms. fr. 5499,
fol. 231 v”). Malgré ses protestations, il parait bien que Jean du
Bellay ne mettait pas beaucoup d’empressement à appuyer auprès
du Pape la demande du cardinal de Lorraine et préférait intriguer
pour son propre compte.

50

�t r o u v e r b o n a u R o y . P o u r t a n t n e v o u s f a s c h e z si sa r e s p o n c e a e sté q u e lq u e p e u a m b i g u e e n v o s t r e e n d r o ic t .
M o n s e ig n e u r , t o u c h a n t le s g r a in e s q u e v o u s a y e n v o y é e s ,
je v o u s p u is b ie n a s s e u r e r q u e ce s o n t d e s m e ille u r e s d e
55 N a p le s et d e s q u e lle s le S a in c t P e r e f a ic t s e m e r e n s o n ja r ­
d in s e c r e t d e B e l v e d e r 1. D ’a u lt r e s s o r t e s d e s a la d e s

ne

o n t ils p a r d e ç a , f o r s d e N a s i d o r d 2 et d ’A r r o u s s e . M a is
c e lle s d e L ig u g é m e s e m b le n t b ie n a u s s i b o n n e s et q u e lq u e
p e u p lu s d o u lc e s et a m ia b le s à l ’e s t o m a c h , m e s m e m e n t
60 d e v o s t r e p e r s o n n e , c a r c e lle s d e N a p le s m e s e m b le n t tr o p
a r d e n te s et t r o p d u r e s . A u r e g a r d d e la s a is o n e t s e m a ille s ,
il f a u d r a a d v e r t ir v o s ja r d in ie r s q u ’ils n e le s s e m e n t d u
t o u t si to s t c o m m e o n fa ic t de p a r d e ç à , c a r le c lim a t n e y
e st p a s ta n t a d v a n c é e n c h a le u r c o m m e ic y . I ls n e p o u r 65 r o n t f a i l l i r d e s e m e r v o s s a la d e s d e u x f o is l ’a n , s ç a v o ir
e s t e n c a r e s m e et en n o v e m b r e , et le s c a r d e s ils p o u r r o n t
s e m e r e n a o u s t et s e p t e m b r e ; le s m e lo n s , c it r o u i ll e s et
a u lt r e s en m a r s e t le s a r m e r c e r t a in s j o u r s d e jo n c s et
f u m ie r le g e r e t n o n d u t o u t p o u r r y , q u a n d ils se d o u b t e 70 r o ie n t d e g e lé e . O n v e n d b ie n i c y e n c o r e s d ’a u lt r e s g r a in e s
c o m m e d ’œ ille t s d ’ A le x a n d r ie , d e v io le s m a t r o n a le s , d ’ u n e
h e r b e d o n t ils tie n n e n t en e sté le u r s c h a m b r e s f r a i s c h e s 3,
52. E. endroit. — 53. E. Epistre XII ; D. granes. — 55. E. fait. —
56. E. d’autres; D. sallades. — 57. D. nasecord, arousse. — 59. E.
douces. — 63. E. fait; D. n’y. — 64. E. avancé. — 67. D. citrulles.
— 68. E. autres, D. jong. — 69. E. douteroient. — 70. E. autres; D.
granes. — 71. E. des œillets, des violes.
1. Le Belvédère est une partie du Palais du Vatican comprenant
un pavillon construit vers 1490, sous Innocent VIII, et une cour
bâtie par Bramante sous Jules II pour relier le pavillon au Palais.
C ’est de cette cour, jardin secret du palais pontifical, qu’il s’agit
ici. Ce jardin était à l’époque assez étendu; c’est seulem ent sous
Sixte-Quint que la cour de Bramante fut scindée en deux parties
par la construction de la Bibliothèque et que l’on eut la cour du
Belvédère et le jardin de la Pigna.
2. Nasitord, cresson alenois.
3. Cette habitude n’était pas particulière à l’Italie : on la trouvait
également en France. A propos d’une aventure galante, dont Bonyvet fut le héros peu glorieux, Brantôme dit : « C'estoit en esté , où

�q u ’ils a p p e lle n t B e lv e d e r e , et a u lt r e s d e m e d e c in e , m a is ce
s e r o it p lu s p o u r m a d a m e d ’ E s t is s a c . S ’ il v o u s p la is t , d e
to u t je v o u s e n v o ir a y e t n ’y f e r a y f a u lt e .

75

M a is je s u is c o n t r a in c t d e r e c o u r ir e n c o r e s à v o s a u l m o s n e s , c a r le s tre n te e s c u s q u ’il v o u s p le u s t m e fa ir e ic y
liv r e r s o n t q u a s i v e n u s à le u r fin e t si n ’en a y r ie n d e s ­
p e n d u en m e s c h a n c e té n y p o u r m a b o u c h e , c a r je b o is et
m a n g e o r d in a ir e m e n t c h e z m o n s ie u r le c a r d in a l d u B e l- 80
la y o u m o n s ie u r d e M a s c o n . M a is en c e s p e tite s b a r b o u ille r y e s d e d e p e s c h e s et lo u a g e d e m e u b le s d e c h a m b r e et
e n t r e t e n e m e n t d ’ h a b ille m e n s s ’en v a b e a u c o u p d ’a r g e n t,
e n c o r e s q u e je m ’y g o u v e r n e ta n t c h ic h e m e n t q u ’il m ’est
p o s s ib le . S y v o s t r e p la is ir e st m e e n v o y e r q u e lq u e le ttr e 85
d e c h a n g e , j ’e s p e r e n ’en u s e r q u e à v o s t r e s e r v ic e et n ’en
e s tr e in g r a t . A u re s te , je v e o y en c e s te v ille m ille p e tite s
m ir e lif ic q u e s à b o n m a r c h é q u ’o n a p p o r t e d e C y p r e , d e
C a n d ie e t C o n s t a n t in o p le . S y b o n v o u s s e m b le , je v o u s
en e n v o ir a y c e q u e m ie u x je v e r r a y d u is ib le , ta n t à v o u s 90
q u e à m a d ic t e d a m e d ’ E s t is s a c . L e p o r t d ’ i c y à L y o n n ’en
c o u s t e r a r ie n .
73. E. autres,.— 75. D. envoyeray; E. faute. — 76. E. contraint,
aumosnes. — 77. E. plût. — 79. D. par. — 80. D. m engue; ordinai­
rement manque dans E. — 81. E. barbouilleries. — 84. E. encore. —
85. E. de me. — 87. E. vois; D. cette— 88. E. m irolifiques, Chypre.
— 89. E. si. — 90. D. envoyeray; E. mieux que je. — 91. D. qu’à;
E. madite.
l’on avoit mis des branches et feuilles en la chem inée, ainsi qu’est
la coustume de France » (Œ uvres, éd. Lalanne, t. IX, p. 712). Et
Gaillard, qui fait allusion à l’anecdote, ajoute : « I.e grand cham­
bellan, dit du T illet, étoit chargé de tenir les appartemens des
maisons où alloit le Roi, garnis de roseaux, de joncs et de feuilles
en esté, et de pailles et nattes en hiver. » On voit parmi les manus­
crits de Béthune un paiement de jonchées, feuilles et ramées fait
aux fourriers du Roi le 14 novembre 1516 [Bibl. nat., Fontanieu,
t. 165-166]. On trouve encore un reste de cet usage dans ces deux
vers du M enteur de Corneille :
« Le cinquième étoit grand, tapissé tout exprès
De rameaux enlacés pour conserver le frais. »
Gaillard, Histoire de François 1er, éd. 1819, t. V, p. 260.

�J ’a y D ie u m e r c y e x p e d ié t o u t m o n a ffa ir e et n e m ’a
c o u s té q u e l ’e x p e d itio n d e s b u l l e s 1. L e S a in c t P e r e m ’a
95 d o n n é d e s o n p r o p r e g r é la c o m p o s i t i o n et c r o y q u e t r o u ­
v e r e z le m o y e n a s s e z b o n e t n ’a y r ie n p a r ic e lle s im p e tr é
q u i n e s o it c i v il et ju r id i c q u e . M a is il y a f a l lu b ie n u s e r de
b o n c o n s e il p o u r la f o r m a lit é . E t v o u s o s e b ie n d ir e q u e
je n ’y a y q u a s i en rie n e m p lo y é m o n s ie u r le c a r d in a l d u
100 B e lla y n y m o n s ie u r l ’A m b a s s a d e u r , c o m b ie n q u e d e le u r
g ra ce

s ’y

fu sse n t

o ffe r ts

à y e m p l o y e r n o n s e u le m e n t

le u r s p a r o le s et f a v e u r , m a is e n t ie r e m e n t le n o m d u R o y .
M o n s e ig n e u r , je n ’a y e n c o r e s b a illé v o s p r e m i e r e s le ttre s
à m o n s ie u r d e X a in c t e s , c a r il n ’e s t e n c o r e s r e t o u r n é d e
1o5 N a p le s , o ù il e s to it a llé , c o m m e v o u s a y e s c r ip t. I l d o ib t
e s tr e i c y d e d a n s t r o is j o u r s 2. L o r s je l u y b a i ll e r a y v o s
le ttre s p r e m i e re s et q u e lq u e s

jo u r s a p r è s b a ille r a y v o s

s e c o n d e s et s o l l ic i t e r a y p o u r la r e s p o n s e . J ’e n te n d s q u e
n y lu y n y le s c a r d in a u x S a lv ia t i et R o d o lp h e , n i P h il ip p e
110 S t r o s s y a v e c q u e s ses e s c u s n ’o n t r ie n f a ic t e n v e r s l ’ E m p e r e u r d e le u r e n t r e p r is e , c o m b ie n q u ’ils lu y a y e n t v o u lu
liv r e r o u n o m d e t o u s le s fo r e s t ie r s et b a n n is d e F lo r e n c e
u n m illi o n d ’o r d u c o n t a n t , p a r a c h e v e r la R o c q u a 3 c o m ­
m e n c é e en F lo r e n c e et l ’ e n t r e t e n ir à p e r p é t u it é a v e c q u e s
115 g a r n is o n s c o m p e te n te s o u n o m

d u d it E m p e r e u r et p a r

c h a c u n a n l u y p a y e r c e n t m ille d u c a t s p o u r v e u et e n c o n ­
d it io n q u ’ il le s r e m is t e n le u r s b ie n s , te r r e s et lib e r t é s
95. E. crois, trouverrez. — 97. D. civile; E. juridique. — 98. E.
oze. — 100. E. leurs. — 101- E. graces, se y. — , 1o3. E. Epistre XIII.
— 104. E. Saintes. — 1o5. E. je vous, escrit, doit. — 106-107. v o s
lettres... bailleray manquent dans E. — 109. E. Salviaty. — 110. E.
Strozzy, avec, fait. — 112. E. au nom. — 113. E. content; D. Rocca.
— 114. E. aux garnisons. — 115. E. au, dudit. — 116. E. mil.
1. Il s’agit non d’une bulle, mais du bref du 17 janvier 1536. Voir
J. Boulenger, La supplicatio pro apostasia et le bref de 15 3 6 , dans
la Revue, des Études rabelaisiennes, t. II (1904), p. 110-134.
2. Voir p. 55, note 2. Effectivement, l ’évéque de Saintes quitta
Naples le 18 février.
3. Forteresse destinée à tenir en respect les Florentins.

�p r e m ie r e s . A u c o n t r a ir e , le d u c d e F lo r e n c e a e sté d e lu y
r e c e u trè s h o n n o r a b l e m e n t 1 et à sa p r im e v e n u e l ’E m p e ­
r e u r s o r t is t a u d e v a n t d e l u y et p o s t m a n u s o s c u la le fis t 120
c o n d u ir e au C h a s t e a u C a p o u a n 2 e n la d ic t e v i l l e , o u q u e l
e s t lo g é s a b a s t a r d e 3 et fia n c é e a u d ic t d u c d e F l o r e n c e ,
p a r le p r in c e de S a le r n e 4, v ic e r o y d e N a p l e s 5, m a r q u is
d e V a s t 6, d u c d ’A l b e 7 et a u lt r e s p r i n c i p a u lx d e sa c o u r t
et là p a r le m e n t a ta n t q u ’il v o u lu s t a v e c e lle , la b a is a et 125
soup pa

avecques

e lle .

D e p u is

le s

s u s d ic t s

c a r d in a u lx ,

e v e s q u e d e X a in c t e s e t S t r o s s y n ’o n t c e s s é d e s o llic it e r .
L ’ E m p e r e u r le s a r e m is p o u r r e s o lu t io n fin a le à sa v e n u e
en c e s te v ille . E n la R o c q u a , q u i e st u n e p la c e fo r te à m e r ­
v e ille s q u e le d ic t d u c d e F lo r e n c e a b a s ty e n F l o r e n c e , a u i3 o
d e v a n t d u p o r t a il il a fa ic t p e in d r e u n a ig le q u i a le s a is le s

118. le duc de Florence manque dans E. —
— 121. E. ladite, auquel. — 122. E. audit. —
cipaux; D. cour. — 125. E. qu’il fut avec. —
cardinaux. — 127. E. Xaintes, Strozzy. — 129.
ledit. — 131. E. fait, une.

120. E. sortit, fit. —
124. E. autres prin­
126. E. avec, susdits
D. cette. — 13o. E.

1. Le duc de Florence entra à Naples le 3 janvier. Voir la lettre
de l’évêque de Mâcon au chancelier Dubourg, 10 janvier 1536. Appen­
dice I.
2. Le Castel Capuano, aujourd’hui le Palais de Justice.
3. Marguerite d’Autriche, fille de Charles-Quint et de Jeanne van
der Gheynst, née à Audenarde en 1522. Devenue veuve d’Alessandro
de’ Medici, elle épousa, le 4 novembre 1538, Ottavio Farnese. Gou­
vernante des Pays-Bas au début du règne de Philippe II, elle mou­
rut en 1586.
4. Ferrante di Sanseverino, prince de Salerne, né en 15o8, fut fait
prisonnier au combat de Salerne (avril 1528); il prit part aux expédi­
tions de Tun is, de Provence, d’Alger, de Cerisoles et de Champagne
(1544). En 1552, il passa au service du roi de France et mourut en
1568.
5. Pedro-Alvarez de Toledo, marquis de Villafranca, vice-roi de
Naples, 1532-1552.
6. Alfonso II de Avalos y Aquino, marquis del Vasto, né en 1504,
devint capitaine général des armées de Charles-Quint après la mort
d’Antonio de Leyva (septembre 1536), gouverneur général du Mila­
nais en 1538. Il mourut en 1546.
7. Fernando-Alvarez de Toledo, duc d’Albe ( 15o8-1582).

�aussi

gran d es

que

le s m o u lin s

à ven t de

M ir e b a l a i s 1,

c o m m e p r o t e s t a n t et d o n n a n t à e n te n d r e q u ’il n e tie n t q u e
d e l’ E m p e r e u r . E t a ta n t fin e m e n t p r o c e d é e n sa t y r a n n ie
135 q u e le s F lo r e n t in s o n t a tte s té n o m in e c o m m u n ita tis p a r
d e v a n t l ’ E m p e r e u r q u ’ils ne v e u le n t a u lt r e s e ig n e u r q u e
l u y . V r a y est q u ’ il a b ie n c h a s t ié le s f o r e s t ie r s et b a n n is .
P a s q u i l 2 a f a ic t d e p u is n a g u e r e s u n c h a n t o n n e t o u q u e l
il

d is t à S t r o s s i : P u g n a p r o p a t r i a ; à A le x a n d r e , d u c d e

14 0 F lo r e n c e : d a tu m

s e r v a ; à l ’E m p e r e u r : q u a e n o c itu r a

te n e s , q u a m v is s in t c h a r a , r e l i n q u e ; a u R o y : q u o d p o te s ,
id t e n t a ; a u x d e u x c a r d in a u x S a lv ia t i et R o d o lp h e : hos
b r e v it a s s e n s u s f e c i t c o n ju n g e r e b in o s .
M o n s e ig n e u r , a u r e g a r d d u d u c d e F e r r a r e , je v o u s a y
14 5 e s c r ip t c o m m e n t il e s to it r e t o u r n é d e N a p le s et r e tir é à
136. E. autre. — 138. E. fait, chantonet auquel. — 139. E. dit,
Strozzy. — 144. E. Epistre XIV. — 145. E. escrit.
1. Mirebalais, pays de Mirebeau (Vienne). Voir H. Clouzot, Topo­
graphie rabelaisienne (Poitou), Revue des Études rabelaisiennes,
t. II (1904), p. 227-228. L’expression se retrouve dans Gargantua,
ch. xi, et Pantagruel, III, ch. xx.
2. On connaît l'habitude prise par les satiriques romains de coller
sur le torse d’une statue m utilée, surnommée Pasquino, des épigrammes et des plaisanteries mordantes contre les personnages ou
les événements du jour. Voici une de ces pièces, à peu près con­
temporaine de la lettre de Rabelais : « Nos Pasquillus, generalis
praefectus populi Romani, consideratis actis et laudabilibus gestis
Caroli Q ui [nti, regis] Neapolitani, maxime erga rem publicam romanam, e[i damus et con]cedimus liberum ac securum salvum conductum eu[ndi et] transeundi per civitatem nostram, ejusque comitatu... rebus et personis, duraturum per totum mensem martii
[proxime sequentem) non obstantibus quibuscunque latrociniis,
rubariis..., ...m entis, adulteriis, incestis, luteranismis commissis [in
hac] Urbe per se et ejus ministros, tam erga Christum [et ejus]
Sanctos, quam generaliter contra universam civitatem... aliis.
« Datum Romae in solita nostra residentia, di[e 28] Februarii
1536.
« Paulus tk r tiu s , canc[ellarius]. »
(Letters and Papers, X, n° 367.) — Voir encore Pasquillus romanus ad rectores civesque Galliae, M D X X X V I . Ex aedibus nostris
Romae, pridie idus maii, vester ut suus. Pasquillus romanus. Bibl.
nat., L b30,1 55.

�F e r r a r e 1. M a d a m e R e n é e est a c c o u c h é e d ’ u n e f i l l e 2 ; e lle
a v o it ja u n e a u ltr e b e lle fille a a g é e d e s ix à s e p t a n s et u n
p e tit fils a a g é d e t r o is a n s . Il n ’a p e u a c c o r d e r a v e c q u e s
le P a p e , p a r c e q u ’ il lu y d e m a n d o it e x c e s s iv e s o m m e d ’a r ­
gent p o u r

l ’in v e s t it u r e

de

ses

te r r e s , n o n o b s t a n t q u ’ il 1 5o

a v o it r a b a tt u c in q u a n t e m ille e s c u s p o u r l ’a m o u r d e la d ic te
d a m e , et ce p a r la p o u r s u it t e d e m e s s ie u r s le s c a r d in a u lx
d u B e l l a y et d e M a s c o n 3, p o u r t o u s jo u r s a c c r o is t r e l ’a f­
f e c t io n c o n ju g a le d u d ic t d u c d e F e r r a r e e n v e r s e lle . E t ce
e s t o it la c a u s e p o u r q u o y L y o n J a m e t e s t o it v e n u e n c e s te 1 55
v i l l e 4 et ne r e s t o it p lu s q u e c e n t

c in q u a n t e m il e s c u s .

M a is ils n e p e u r e n t a c c o r d e r , p a r c e q u e le P a p e v o u l o it
q u ’il r e c o g n e u s t e n t iè r e m e n t t e n ir et p o s s é d e r t o u t e s ses
te r r e s e n fe o d e d u s ie g e a p o s t o liq u e . C e q u e l ’a u lt r e ne
v o u lu t et n ’en v o u lo i t r e c o g n o is t r e , s in o n c e lle s q u e s o n 160
fe u p e r e a v o it r e c o g n e u et ce q u e l ’ E m p e r e u r e n a v o it
a d ju g é à B o u l o g n e p a r a r r e s t, d u te m p s d u fe u p a p e C l é ­
m e n t. A in s i d é p a r t it r e in fe c t a et s ’en a lla v e r s l ’ E m p e ­
r e u r , le q u e l l u y p r o m is t q u e à sa v e n u e il f e r o it
c o n s e n t ir

le

Pape

v e n ir a u p o in c t c o n te n u

b ie n

en s o n d ic t 165

a r r e s t et q u ’il se r e tir a s t en sa m a is o n , l u y la is s a n t a m b a s ­
s a d e p o u r s o l l ic i t e r l ’a ffa ir e q u a n d il s e r o it de p a r d e ç a et

147.
E. autre, âgée. — 148. E. âgé, pû, avec. — 151. rabatu, mil,
ladite. — 152. E. poursuite, cardinaux. — 154. E. conjugal, dudit.
— 155. D. Lion, cette. — 156. E. quinze mil. — 157. E. purent. —
158. E. recognust. — 159. D. ou siege, autre. — 161. E. recognu. —
162. E. Boloigne. — 164. E. qu’à. — 165. E. et venir, point, sondit.
1. Le duc rentra à Ferrare le 15 janvier 1536. Voir B. Fontana,
op. cit., t. I, p. 227.
2. Renée avait mis au monde le 16 décembre précédent une fille,
Lucrezia; elle avait eu déjà une autre fille, Anna, le 16 novembre
1531, et un fils, Alfonso, le 22 novembre 1533.
3. Il y a ici un lapsus calami évident, car l’évêque de Mâcon ne
fut promu cardinal que le 22 décembre 1536. Voir la lettre au chan­
celier Dubourg, en date de ce jour. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 54.
4. Lyon Jamet, l’ami de Clém ent Marot. Sur cette mission de
Jamet à Rome pour le compte du duc de Ferrare, voir B. Fontana,
op. cit., t. I, p. 356, 379-381.

�q u ’il n e p a y a s t la s o m m e ja c o n v e n u e s a n s q u ’il fu s t d e
l u y e n t ier e m e n t a d v e r t y . L a fin e s s e est e n ce q u e l ’E m p e 17 0 r e u r a fa u lte d ’a r g e n t et en c h e r c h e d e to u s c o s t e z et t a ille
t o u t le m o n d e q u ’ il p e u lt et e n e m p r u n te d e to u s e n d r o ic t s .
L u y e s ta n t i c y a r r iv é , en d e m a n d e r a a u P a p e , c ’e st c h o s e
b ie n e v id e n te , c a r il lu y r e m o n s t r e r a q u ’il a fa ic t to u te s
c e s g u e r r e s c o n tr e le T u r c e t B a r b e r o u s s e p o u r m e ttr e en
17 5 s e u r e té l ’ I t a lie et le P a p e et q u e f o r c e est q u ’ il y c o n t r ib u e .
L e d ic t P a p e r e s p o n d r a q u ’il n ’a p o in t d ’a r g e n t et lu y fe r a
p r e u v e m a n ife s t e d e sa p a u v r e t é . L o r s l ’ E m p e r e u r , s a n s
q u ’il d e s b o u r s e r ie n , lu y d e m a n d e r a c e l u y d u d u c d e F e r r a r e , le q u e l n e tie n t q u ’à u n F i a t . E t v o y l a c o m m e n t le s
180 c h o s e s se jo u e n t p a r m y s t e r e s . T o u t e s f o i s , c e n ’est c h o s e
asseu rée.
M o n s e ig n e u r , v o u s d e m a n d e z si le s r P ie r r e L o y s F a r n e z e 1 e s t l e g it im fils o u b a s ta rd d u P a p e . S ç a c h e z q u e le
P a p e ja m a is n e fu s t m a r ié , c ’e st à d ir e q u e le s u s d ic t est
8
1 5 v e r it a b le m e n t b a s ta r d . E t a v o it le P a p e u n e s œ u r b e lle à
m e r v e i ll e s 2. O n

m o n s t r e e n c o r e s d e p r e s e n t o u P a la is ,

168.
D. sans ce qu’il. — 169. E. averty. — 170. E. faute. — 171. E.
peut. — 173. E. fait. — 176. E. ledit. — 178. E. débourse. — 179. D.
voila. — 182. E. Epistre XV. Farneze manque dans E. — 183. D.
pape Paul troise, sachez. — 184. E. susdit. — 186. E. m erveille,
encore, au.
1. Pier Luigi Farnese, fils du pape Paul III et d’une dame romaine
et noble que l’on a supposé s’appeler Lola et appartenir la famille
Feruffini, était né le 19 novembre 15o3; duc de Parme et Plaisance
en 1545, il fut assassiné le 10 septembre 1547. Il avait été légitimé,
ainsi que son frère Paolo, par une bulle du 8 juillet 15o5. Voir F. de
Navenne, P ier Luigi Farnese, Revue historique, t. LXXVII, p. 241.
278; t. LXXVIII, p. 8-44.
2. Giulia Farnese. Voir F. de Navenne, L es origines du palais
Farnese, dans la Revue des D eu x - Mondes, 15 septembre 18g5,
p. 387. Sur son portrait, voir L. Pastor, Geschiclite der Pâpste,
t. III, p. 320, n. 3; p. 537. — Suivant une tradition dont Vasari s’est
fait l’écho, dans l’une des salles de la partie du Vatican appelée
appartements Borgia, au-dessus d’une porte, Pinturichio aurait
peint une Notre-Dame sous les traits de Giulia Farnèse et la tête
du pape Alexandre VI l'adorant. D’après l’enquête à laquelle s’est
livré le P. Ehrlé, avant la restauration de l’appartement Borgia, la

�en c e c o r p s d e m a is o n o u q u e l s o n t le s s o m m i s t e s 1, le q u e l
fist f a ir e le p a p e A le x a n d r e , u n e y m a g e d e N o s t r e D a m e ,
la q u e lle o n d ic t a v o i r e s té fa ic te à s o n p o r t r a ic t et s e m b la n c e . E l l e f u t m a r ié e à u n g e n t i l h o m m e 2, c o u s in d u s e i- 190
g n e u r R a n c e , le q u e l e s ta n t e n la g u e r r e p o u r l ’e x p e d itio n
d e N a p le s , le d ic t p a p e A le x a n d r e la v o y o i t . L e d ic t s e ig n e u r
R a n c e , d u ca s a c e r ta in é , en a d v e r t is t s o n d ic t c o u s in , lu y
r e m o n s t r a n t q u ’ il n e d e v o it p e r m e ttr e t e lle in ju r e e s tr e
f a ic t e en le u r f a m ille p a r u n e s p a g n o l p a p e , et o u c a s q u ’il 195
l ’e n d u r a s t , q u e lu y m e s m e s ne l’e n d u r e r o it p o in t . S o m m e
t o u t e , il la tu a . D u q u e l f o r f a ic t le p a p e P a u l t r o is ie s m e
fist s e s d o le a n c e s a u d ic t p a p e A le x a n d r e V I . L e q u e l p o u r
a p p a is e r s o n g r i e f et d e u il le fist c a r d in a l, e s ta n t e n c o r e s
b ie n j e u n e 3, et l u y fist q u e lq u e s a u lt r e s b ie n s . O u q u e l 200
te m p s e n t r e t in t le P a p e u n e d a m e r o m a in e d e la ca s e

187. E. auquel. — 188. E. fit, image. — 189. E. dit, faite, ressem­
blance. — 192. E. ledit, la voyait manque dans E.; E. ledit; D. sieur.
— 193. E. advertit, sondit. — 195. E. faite, en cas. — 196. E.
mesme. — 197. E. forfait. — 197-198. Paul troisiesme; audict pape
Alexandre VI manquent dans E. — 200. E. autres, auquel.
seule peinture qui corresponde au signalement donné par Vasari
est celle qui se trouve dans la salle III (sala dei Santi) au-dessus de
la porte qui mène à la salle II : elle représente dans un cadre cir­
culaire la Madone et l’Enfant Jésus entourés de chérubins. La tête
du pape Alexandre VI n’y a jamais figuré et n’a pas pu y figurer.
Voir F. Ehrlé et E. Stevenson, G li affreschi del Pinturrichio nell'
appartamento Borgia, Rome, 1897, gr. in-fol., Introduction, p. 68, et
les planches L XXVI (pagination corrigée L XXIV), LXX XVIII (p. c.
LXXXVII), vues de la salle III, et la planche LXXXVI (p. c. LXXV),
reproduction de la Madone.
1. D’après Vestrius, op. cit., p. 11, 12, 15, le sommiste (car, con­
trairement à ce que parait indiquer Rabelais, c’était un fonction­
naire unique) était le fonctionnaire de la curie romaine chargé de
procéder à l’expédition des lettres per cameram et notamment de
distinguer celles qui devaient suivre cette voie et celles qui devaient
être expédiées per cancellariam. Voir, supra, p. 36, n. 1.
2. Giulia Farnese avait épousé Orsino Orsini.
3. Alessandro Farnese reçut le chapeau de cardinal le 21 sep­
tembre 1493. Il avait alors vingt-cinq ans.

�R u ffin e , d e la q u e lle il e u t u n e f i l l e 1 q u i fu t m a r ié e au
s e ig n e u r B a u g e , c o m t e d e S a n ta F i o r e , q u i e st m o r t en
c e s te v ille d e p u is q u e je y s u is , d e la q u e lle il a e u l ’u n d e s
2o5 d e u x p e t it s c a r d in a u x q u ’o n a p p e lle le c a r d in a l d e S a in c te
F l o u r 2. I t e m e u s t u n fils q u i est le d ic t P ie r r e L o u y s q u e
d e m a n d ie z , q u i a e s p o u s é la fille d u c o m t e d e S e r v e l l e 3,
d o n t il a t o u t p le in f o y e r d ’e n fa n s et e n tr e a u lt r e s le p etit
c a r d in a lic u le F a r n e s e , q u i a e sté fa ic t v ic e c h a n c e lli e r p a r
210 la m o r t d u fe u c a r d in a l d e M e d i c i s 4. P a r le s p r o p o s s u s d ic t s p o u v e z e n te n d r e la c a u s e p o u r q u o y le P a p e n ’a im o it g u e r e s le s e ig n e u r R a n c e e t v ic e v e r s a le d ic t R a n c e
204. E. j’y. — 206. E. eut, ledit, Louis. — 207. E. Cervelle. — 208.
E. autres. — 209. E. fait, chancelier. — 210. E. ces, susdits. —
211. E. n’aym oit. — 212. E. ledit.
1. Costanza Farnese était probablement l ’aînée des enfants de
Paul III. Elle épousa Bosio Sforza, comte de Santa-Fiore , qui m ou­
rut à Rome dans les derniers jours d’août 1535. Jean du Bellay à
François Ier, 3 septembre 1535. Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 216.
Costanza Farnese épousa ensuite Stefano Colonna, prince de Palestrina.
2. Costanza eut de Bosio Sforza deux fils, Guid’ Ascanio et A les­
sandro. Guid’ Ascanio fut nommé cardinal en novembre 1534 et
c’est lui qui était appelé le cardinal de Santa Fiore. Alessandro
Sforza ne reçut le chapeau qu’en 1563. Le second cardinal auquel
Rabelais fait allusion, et qui était également un petit-fils de Paul III,
est Alessandro Farnese, fils aîné de Pier Luigi, né le 7 octobre
152o, et promu au cardinalat en même temps que son cousin en
novembre 1534.
3. Pier Luigi avait épousé Girolama Orsini, fille de Lodovico
Orsini, comte de Pitigliano. De cette union naquirent Alessandro,
le « cardinalicule Farnese »; Ottavio, duc de Camerino; Orazio,
duc de Castro, qui épousa Diane, fille naturelle de Henri II ; Ranuc­
cio, qui fut cardinal et archevêque de Ravenne; et Vittoria, qui
épousa Guidobaldo, duc d’Urbin.
4. Le cardinal Hippolyte de Médicis était mort au début du mois
d’août 1535, « lequel l’on dit qu’il a esté empoisonné à Noles, près
de Naples, par son senescalco secreto ». Il fut enterré à Saint-Laurent in Damaso le 13 août, et, le 23, Alessandro Farnese fut fait
vice-chancelier de l’Église avec le palais et la maison qu'avait le
cardinal de Médicis. V o ir L. Madelin, Journal d'un habitant français
de Rome, dans les Mélanges d ’archéologie et d'histoire de l'Ecole de
Rome, t. XXII (1902), p. 262, 296.

�n e se f io it en lu y , p o u r q u o y a u s s i est g r o s s e q u e r e lle e n tre
le

s e ig n e u r J e a n

P a u le

de

C e r e 1, fils d u d ic t s e ig n e u r

R a n c e , et le s u s d ic t P ie r r e L o y s , c a r il v e u lt v a n g e r la 2 15
m o r t d e sa ta n te . M a is q u a n t à la p a r t d u d ic t s e ig n e u r
R a n c e , il e n e st q u it t e , c a r il m o u r u t le x i e j o u r d e ce
m o is , e sta n t a llé à la c h a s s e , e n la q u e lle
v o l o n t ie r s ,

to u t

v ie illa r d

q u ’il

il s’e s b a t to it

e s t o it 2. L ’ o c c a s io n

fu st

q u ’il a v o it r e c o u v e r t q u e lq u e s c h e v a u lx tu r c s d e s fo ir e s d e 220
R a c a n a 3, d e s q u e ls en m e n a u n à la c h a s s e q u i a v o it la
b o u c h e te n d r e , d e s o r te q u ’il se r e n v e r s a s u r lu y et de
l ’a r s o n d e la s e lle l ’e s to u ffa , e n m a n ie r e q u e d e p u is le ca s
n e v e s q u is t p o in t p lu s d e d e m y e h e u r e . C e a e sté u n e
g r a n d e p e r te p o u r le s F r a n ç o is , et y a le R o y p e r d u u n 225
b o n s e r v it e u r p o u r l ’ I t a ly e . B ie n d ic t o n q u e le d ic t s e i­
g n e u r J e a n P a u le , s o n fils , n e le s e r a p a s m o in s à l ’a d v e n ir , m a is d e lo n g te m p s n ’a u r a t e lle s e x p e r ie n c e s en fa ic ts
d ’a r m e s , n y t e lle r é p u ta tio n e n tre le s c a p it a in e s et s o ld a r s
c o m m e a v o it le fe u b o n

h o m m e . J e v o u l d r o is d e b o n 23o

c œ u r q u e m o n s ie u r d ’ E s t i s s a c 4 d e s e s d e s p o u ille s e u s t la
214. E. dudit. — 215. E. susdit, Louis, veut. — 216. D. son ante;
E. quand, dudit. — 217. E. unziesme. — 218. E. s’esbatoit. — 220.
E. chevaux. — 223. E. arçon. — 224. E. vesquit, demie. — 226. E.
Italie, dit, le d it.— 227. E. avenir. — 228. E. ne aura, fait. — 229. D.
soldats. — 23o. E. voudrois. — 231. E. eut.
1. Gian-Paolo Orsini, fils de Renzo. Voir E. Picot, Les Italiens
en France au X V I e siècle, dans le Bulletin italien, t. I, p. 117. —
Recommandé à François 1er par Jean du Bellay, il venait d’être
pourvu d’une charge de gentilhom m e de la Chambre du Roi et
d’une pension et il avait la promesse d’une « charge honneste »
s’il survenait quelque guerre. Jean du Bellay à Montmorency,
18 août 1535, et Montmorency à Jean du Bellay, 23 septembre 1535.
Bibl. nat., ms. fr. 5499, fol. 207-215, et Dupuy 265, fol. 238-240.
2. « Heri il povero sgr Enzo da Ceri, andando da Ceri per visitar
il conte d ell’ Anguillara, che e suocero del signor Juan Paulo, suo
figliolo, passando per certo loco paludoso, se tirò un cavallo adosso
et subito morite, all’ anima del qual il nostro signor Dio doni
ripose. » Bragadin ù la Seigneurie, 12 février 1536.
3. Recanati, dans la province de Macerata.
4. Louis d’Estissac, fils de Bertrand d’Estissac et de Catherine
Chabot, né en 15o6, gentilhomme de la Chambre du Roi, neveu de

V

�c o m t é d e P o n t o is e , c a r o n d ic t q u ’e lle est d e b e a u r e v e n u .
P o u r a s s is te r a u x e x e q u e s et

c o n s o le r la m a r q u is e , sa

fe m m e , m o n s ie u r le c a r d in a l a e n v o y é ju s q u e s à C e r e s 1,
235 q u i e st d is ta n t d e c e s te v ille p r e z x x m ille s , m o n s ie u r de
R a m b o u i l l e t 2 et

l ’a b b é

de

S a in c t

N i c a i s e 3, q u i

e s to it

p r o c h e p a r e n t d u d e ffu n c t . Je c r o y q u e l ’a y e z v e u en c o u r t ,
c ’e st u n p e tit h o m m e t o u t e s v e illé q u ’o n a p p e llo it l ’a r c h i ­
d ia c r e d e s U r s in s , et q u e lq u e s a u lt r e s d e ses p r o t e n o t a ir e s .
240 A u s s i a fa ic t m o n s ie u r d e M a s c o n .
M o n s e ig n e u r , je m e

r e m e ts à l ’a u lt r e

f o is

que vous

e s c r ir a y p o u r v o u s a d v e n i r d e s n o u v e lle s d e l ’ E m p e r e u r
p lu s a u lo n g , c a r s o n e n t r e p r is e n ’e st e n c o r e s b ie n d e s ­
c o u v e r t e . I l est e n c o r e s à N a p l e s ; o n l'a tte n d i c y p o u r la
245 fin d e ce m o is et f a ic t o n g r o s a p p r e s t s p o u r sa v e n u e e t
232. E. dit. — 233. D. et pour. — 235. D. cette, par; E. vingt. —
237. E. deffunt, crois. — 239. E. autres, prothenotaires. — 240. E.
fait. — 241. E. Epistre XVI, a u tre .— 243. E. encore. — 245. E. fait,
apprest.
l’évêque de Maillezais. La châtellenie de Pontoise, dont Rabelais
parle ici, et qui avait été donnée à Renzo da Ceri le 15 octobre
1525, passa à son fils Gian-Paolo, par lettres de François Ier du
21 mars 1536. Catalogue des actes, t. III, n° 8370. Gian-Paolo était
arrivé à Lyon, pour solliciter la succession de son père, vers le
26 février. Bonvisi à Crom well, 28 février, Letters and Papers, t. X,
n° 368.
1. C eri, aujourd’hui Cerveteri, province de Rom e, district de
Cività-Vecchia.
2. Jacques d’Angennes, sieur de Ram bouillet, fils aîné de Charles
d’Angennes et de Marguerite de Coesm es; il avait épousé en 1526
Isabeau Cottereau. En juillet 1535, il avait été envoyé de Lyon
Ferrare, devançant Jean du Bellay. Il faisait partie de la maison du
cardinal, dont il était d’ailleurs un parent éloigné : le grand-père de
Jacques, Jean d’Angennes, avait épousé Philippes du Bellay. Il
mourut en 1562. Son petit-fils, Charles d’Angennes, fut le mari de
Catherine de Vivonne, la fameuse marquise de Ram bouillet.
3. Charles Juvénal des Ursins (Orsini), abbé de Saint-N icaise,
archidiacre en l’église de Reim s, aumônier du Roi en 1528. Voir
Gallia christiana, IX, col. 220. Il faisait partie, com m e le sieur de
Rambouillet, de la maison de Jean du Bellay. Voir une lettre de lui
au cardinal, Rome, 12 avril 1536. Bibl. nat., Dupuy 263, fol. 102, et
à l’Appendice, III.

�fo rc e

a rcs

t r iu m p h a u x . L e s

q u a tr e

m a r e s c h a u x d e ses

lo g i s s o n t ja p ie ç a e n c e s te v i l l e 1 : d e u x e s p a g n o ls , u n
b o u r g u i g n o n et u n fla m a n d . C ’e st p itié d e v e o i r le s r u in e s
d e s e g lis e s , p a la is et m a is o n s q u e le P a p e a fa ic t d e m o lir
et

a b a ttr e

pour

lu y

d r e s s e r et a p p la n e r le c h e m in . E t 25o

p o u r le s f r a is d u re s te a ta x é e t le v é a r g e n t s u r le c o lle g e
de m e s s ie u r s le s c a r d in a u lx , le s o ffic ie r s c o u r t is a n s , les
a r t is a n s d e la v i ll e ju s q u e s a u x a q u a r o l s 2. J a to u te ce ste
v ille e s t p le in e d e g e n s e s t r a n g e r s .
L e c i n q u i e s m e 3 d e c e m o y s a r r iv a i c y , p a r le c o m m a n - 255
d e m e n t d e l ’E m p e r e u r , le c a r d in a l d e T r e n t e 4, T r id e n t in u s , e n A l e m a g n e , e n g r o s tr a in et p lu s s u m p t u e u x q u e
n ’est c e l u y d u P a p e . E n sa c o m p a g n ie e s t o ie n t p lu s de
c e n t A le m a n s v e s t u s d ’u n e p a r u r e , s ç a v o ir est d e r o b b e s
r o u g e s a v e c u n e b a n d e ja u ln e e t a v o ie n t e n la m a n c h e 260
d r o ic t e e n b r o d e r ie f ig u r é u n e g e r b e d e b le d lié e , a le n t o u r
246. E. triomphaux. — 248. E. voir. — 249. D. esglises, fait. —
25o. E. abbattre, com p lan er.— 251. E. taxé pour leur a rgen t.— 252.
E. cardinaux des. — 253. D. cette. — 255. E. mois. — 257. E. A lle­
m agne, somptueux. — 259. E. Allem ans, robes. — 260. E. jaune. —
261. E. droite; D. jarbe.
1. Le maréchal des logis et les autres fourriers de l’Empereur
étaient arrivés à Rome le 3o janvier. Bragadin à la Seigneurie,
31 janvier; Cifuentès à Charles-Quint, 1er février, Calendar o f State
Papers, Spanish, V, part. II, n° 14.
2. « Dapoi m olte mutation di opinion del Pontefice, lo taglion
imposto si alli offitiali come alli altri, se scuode con mala contentezza di cadauno. » Bragadin à la Seigneurie, 25 janvier.
3. Le 4, d’après l’évêque de Mâcon. Lettre au chancelier Dubourg,
15 février. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 44. Voir Appendice I, 4.
4. Bernard de Closs, ou Clesius, évêque de Trente (1514), cardinal
en 153o; nom m é évêque de Brixen en janvier 153g, il mourut le
28 juillet de la même année. Il fit construire à Trente une église et
un palais que Montaigne devait, en 158o, visiter avec admiration.
Journal de voyage, éd. Lautrey, p. 149-152. — Le cardinal de Trente
avait pour mission non seulem ent de réclamer le concile et pour­
suivre « la paix et appoinctement par toute la chrestienté », mais
encore de régler le différend pendant entre le roi Ferdinand et Jean
Zapolya. Voir le texte des instructions du cardinal dans Bucholtz,
Geschichte der Regierung Ferdinands, t. IX, p. 128-135.

�d e la q u e lle e s t o it e s c r ip t U n it a s . J ’e n te n d s q u ’il c h e r c h e
fo r t la p a ix et a p p o in c t e m e n t p o u r to u te la c h r e s t ie n t é et
le c o n c ile en t o u t c a s . J ’e s t o is p r e s e n t q u a n d il d is t à
265 m o n s ie u r le c a r d in a l d u B e lla y : « L e S a in c t P e r e , le s c a rd in a u lx , e v e s q u e s et p r e la ts d e l ’ E g l i s e r e c u lle n t a u C o n ­
c ile

et n ’e n v e u le n t

sem o n s du

o y r p a r le r , q u o y q u e ils e n s o ie n t

b ra s s e c u lie r , m a is je v o y

p r o c h a in q u e le s p r é la t s

d ’ E g lis e

le te m p s p r e z et

s e r o n t c o n t r a in c t s le

270 d e m a n d e r et le s s e c u lie r s n ’y v o u d r o n t e n t e n d r e . C e se ra
q u a n d ils a u r o n t t o llu d e l ’ E g l is e t o u t le b ie n et p a t r i­
m o in e , le q u e l ils a v o ie n t d o n n é d u te m p s q u e p a r f r e q u e n s c o n c ile s les e c c le s ia s t iq u e s e n t r e t e n o ie n t p a ix et
u n io n e n tre le s s e c u lie r s . »
275

A n d r é D o r ia a r r iv a en c e s te v i ll e le t r o is ie s m e d e c e d ic t
m o is a s s e z m a l en p o i n c t 1. Il n e l u y fu t f a ic t h o n n e u r
q u ic o n q u e s à s o n a r r iv é e , s in o n q u e le s e ig n e u r P ie r r e
L o u y s le c o n d u it ju s q u e s a u p a la is d u c a r d in a l c a m e r lin ,
q u i e st g e n e f v o is d e la fa m ille et m a is o n d e S p in o la 2 . A u

280 le n d e m a in , il s a lu a le P a p e et p a r tis t le j o u r s u iv a n t et
s ’en a llo it à G e n e s

d e p a r l ’ E m p e r e u r p o u r s e n t ir d u

v e n t q u i c o u r t en F r a n c e t o u c h a n t la g u e r r e . O n a e u ic y
262. E. escrit. — 263. E. appointement; D. par. — 264. D. tous;
E. dit. — 266. E. cardinaux; reculent. — 267. E. ouir; E. qu’ils. —
268. E. semonds, vois, près. — 269. E. contraints. — 275. D. cette;
E. cedit. — 276. E. point, fait; D. honneurs. — 277. E. quiconque.
— 278. D. Loys. — 279. E. genevois. — 280. E. partit. — 281. D.
Gennes.
1. Voir la lettre de l’èvêque de Mâcon au chancelier Dubourg du
15 février. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 44, et Appendice I, 4. « Il prin­
cipe Doria... passò a queste giorni de qui... In un lungo discorso
fatto con la Santità del Pontefice, per quanto per bona via ho
inteso, ha ditto ch’ el crede que lo Imperator darà finalmente la
ducea di Milano allo infante de Portogallo con darli per moglie la
nezza rimasta vedova per la morte del Duca ultimamente defunto,
et che lo Imperator sarà necessitato a far questo per trovar per
quella via denari, delli quali ne ha grandissimo bisogno... » Bragadin à la Seigneurie, 12 février.
2. Agostino Spinola, évêque de Savone et de Pérouse, cardinal en
1527, mort le 17 octobre 1537.

�c e r ta in a d v e r t is s e m e n t de la m o r t d e la v i e il l e r o y n e d ’A n ­
g l e t e r r e 1 et d ic t o n d a v a n t a g e q u e sa fille e st f o r t m a l a d e 2.
Q u o y q u e ce s o it, la b u lle q u ’o n f o r g e o i t c o n tr e le r o y 285
d ’A n g le t e r r e p o u r l ’e x c o m m u n ie r , in te r d ir e et p r o s c r ir e
s o n r o y a u m e , c o m m e je v o u s e s c r i v o i s 3, n ’a e sté p a s s é e
p a r le C o n s i s t o i r e à c a u s e d e s a r t ic le s d e c o m m e a tib u s
e x t e r n o r u m e t c o m m e r c iis m u t u is , a u s q u e ls se s o n t o p p o ­
s e z m o n s ie u r le c a r d in a l d u B e lla y et m o n s ie u r d e M a s - 290
c o n d e la p a r t d u R o y p o u r le s in te r e s ts q u ’ il y p r e te n d o it.
O n l’a r e m is e à la v e n u e d e l ’ E m p e r e u r 4.
M o n s e ig n e u r , trè s h u m b le m e n t à v o s t r e

b o n n e g r a ce

m e r e c o m m a n d e , p r ia n t N o s t r e S e i g n e u r v o u s d o n n e r en
s a n té b o n n e v ie et lo n g u e . A R o m e , c e x v e d e f e b v r ie r 1536.
V o s t r e tr è s h u m b le s e r v it e u r ,
F r a n ç o is R a b e la is .
283. E. reyne. — 284. E. dit. — 286. E. proscrire. — 290. D. Beslay.
— 291. D. Mascon, pour les interest du Roy qu’il. — 295. E. quinziesme, février.
1. Catherine d’Aragon, femme répudiée du roi d’Angleterre
Henry VIII, était morte le 7 janvier précédent.
2. Marie Tudor, fille de Catherine d'Aragon et de Henry VIII, née
en 1516, reine d’Angleterre de 1553 à 1558. Le bruit dont Rabelais
se fait l’écho d’une grave maladie de Marie Tudor n’était pas fondé.
3. Probablement dans la lettre du 29 novembre. Le 11 novembre,
en effet, l’évêque de Mâcon envoyait au chancelier Dubourg « la
coppie d’une bulle, par laquelle congnoistrez la rigueur que l’on
veult tenir contre le roy d’Angleterre. » Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 17.
4. La bulle d’excommunication préparée contre Henry VIII avait
été discutée dans un consistoire du 10 décembre 1535 et Jean du
Bellay avait fait une opposition véhémente. Voir sa lettre aux car­
dinaux de Tournon et de Lorraine, 22 décembre 1535, Bibl. nat.,
ms. fr. 5499, fol. 275 ve-28o r°, et la lettre de Francesco Casale à
Gardiner, Rome, 20 décembre, State Papers, t. VII, p. 637-638. —
Il fut décidé que le Pape pourrait publier la bulle sans la soumettre
à un nouveau consistoire. Mais Paul III ne se pressa pas de mettre
ses menaces à exécution et la publication n’était pas encore faite
lorsque parvint à Rome la nouvelle de la mort de la reine Cathe­
rine. Voir la lettre de Cifue ntès à Charles-Q uint, Rome, 1er février,
Calendar o f State Papers, Spanish, t. V, part. II, n° 14.

295

�APPENDICE.

I.
L

ettres

M

de

âcon,

C

harles

H

ambassadeur

chan celier

de

F

émard

rance,

A

D

de

o r d in a ir e

e n o n v ille, év êq u e

de

n to in e

D

F

rance

à

R om e,

de
au

ubourg.

I.

L e ttre du 6 décem bre 1 5 3 5 .
M o n seign eu r, P a r le co u rrie r que n o u s d ep esch a sm es exp rès
le x x v iiie d u p a s s é 1, vo u s ay a ssez au lo n g a d v e rty des o c c u r ­
ren ces de ceste c o u rt, d e p u ys le p artem en t d u q u e l so n t ven ues
n o u v e lles co m m en t l ’E m p ereu r fist son en trée à N ap les le
x x v e d u d ic t m o y s, qui a esté im p rim ée en ceste v ille , laqu elle
je vo u s e n v o y e 2. L e len d em ain y arriva A n d ré D o rye avecques
vin g t d e u x ga lleres reto u rn a n t de la G o u lle tte o ù il a m ys l’eau
et les v iv re s q u ’il y p o rto it. E t le d ict x x v i i i en p artiren t sesd ictes galleres p o u r a lle r y ve rn er à G en n es et lu y d o ib t ven ir
après p ar terre , p u ys re to u rn er à C iv ita V e s c h e 3 sur la fin de
feb v rie r, a u q u el tem p s l’ E m p ereu r d o ib t estre ic y et non plus
to st, ainsi qu ’on d ict ; to u te sfo is ce n’est ch o se a sseu rée. L e
d u c S fo rce fu t m ys en terre le x ix e d u d ict p assé, ainsi que
verrez p ar la p o m p e de ses fu n eraille s que v o u s e n v o y e . L ’on
tien t p o u r certain qu e le d u c A le x a n d re est m an d é de l’ E m p ere u r d elib eré de lu y b a ille r sa fille n a tu re lle , de q u o y les
1. Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 18.
2. Voir un récit de cette entrée, Bibl. nat., ms. ital. 3oo, « Rela­
tions fort curieuses des soulevements arivés à Naples soubs le regne
de l’Empereur Charles-Quint, » fol. 14-21.
3. Civita-Vecchia.

�p ovres F lo re n tin s so n t d e se sp e re z. Q u i est to u t ce qu e je vo u s
p u ys dire p o u r ceste h e u re...
M o n se ig n eu r, je o u b lio y s vo u s dire que au co n sisto ire qui
fut ven d red i d e rren ier, m essieu rs les re ve re n d issim e s de S ie n e
et C e sarin fu ren t cre e z le g a tz p o u r a lle r vers l ’ E m p ereu r se
co n g ra tu le r de sa b elle v ic to ire de T h u n iz .
(Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 23.)

II.
L ettr e du 10 ja n v ie r 1 536 .
M o n seign eu r, V o u s ve rrez p ar ce que m o n se ign eu r reveren dissim e d u B e lla y et m o y e scrip vo n s au R o y en q u elle d é v o ­
tio n n ostre S a in c t P ere a cte n d l’E m p ereu r p o u r l’esp eran ce
qu e a S a S a in c te té , p o u r les p ro p o z que le d ict E m p ereu r a
te n u z en p lu sieu rs e n d ro itz, q u ’ilz p ran d ro n t estans en sem ble
q u e lq u e b o n n e re so lu tio n p o u r la p a ix de la ch restien te ; vo u s
a d visa n t au s u r p lu s , m o n se ign eu r, q u ’il y a ic y lettres de
N a p le s du Ve de ce m o ys co n ten an s qu e le iiie y arriv a le d uc
A le x a n d re , o ù l’ E m p ereu r le feist h o n n o ra b le m en t re c e v o ir et
e n v o y a au d evan t de lu y le sr de P r a t z 1 a v e cq u es to u te sa
m a iso n , et à so n a rrivée lu y fist gran t re cu e il et le ca re ssa
m erveilleu sem en t, lu y disan t q u ’il a vo it sa ven ue très agreab le
et e n co res l’ a u ro it p lu s sa fe m m e 2, vers la q u elle le feist m ener
au p artir de lu y . D e q u o y m essieurs reveren d issim es S a lv ia ti
et R id o lp h y , le s eig n e u r S tr o z z y et p o vre s fo ru ssiz de F lo ­
ren ce a d vertiz fu ren t bien e sto n n e z ayan s eu d o u lce et b en ign e
a u d ien ce d u d ict E m p ereu r, m esm em en t q u ’il avo it e n voyé
v e rs e u lx tro y s jo u rs d u ran s, c ’est a ssa v o ir le p rem ier, IIe et
IIIe d e ce d ict m o y s, les sieu rs de C o s v e s 3 et G r a n v e lle 4, avec
lesq u e lz ilz e sto ien t en term es de tra icter, et p re m ie rem ent
leu r d iren t qu ’il e sto it b e so in g , avant qu e p o u v o ir ven ir à ce
1. Louis de Flandre, sieur de Praet.
2. Marguerite d’Autriche, fille naturelle de Charles-Quint et fian­
cée au duc Alexandre.
3. Francesco de los Covos, grand commandeur de Léon, principal
secrétaire de l’Empereur.
4. Nicolas Perrenot, sieur de Granvelle , grand chancelier de
l’Empereur.

�q u ’ilz p reten d o ien t, q u ’ilz a ch a p ta ssen t au d u c A le x a n d re u n g
esta t de bon n e et g ro sse in trad e, aussi q u ’ ilz b a illa ssen t à
l ’E m p ereu r u n e bon n e som m e d’argen t p o u r le re m b o u rser
des m ises et c o u stz q u ’il a vo it p o rtez et so u ffertz à la gu erre
de F lo r e n c e 1 et ain si qu ’il lu y esto it p ro m ys par le feu pape
C lem en t, a u ssi q u ’ilz m issen t ès m ains de l’E m p ereu r le chastea u d e F lo re n c e et les fo rteresses de P is e , L ig o r n e 2 et autres
p la ce s d u d ic t e sta t de F lo re n c e , et que ce vo u lan s faire i l z 3
m e ctro ien t p ein e en vers le d ict E m p ereu r qu ’ il re m e ctro it sus
le u r co m m u n e. Q u an t au p rem ier resp o n d iren t reso lu em en t
après p lu sie u rs p ro p o z q u ’ilz esto ien t co n te n tz a ch a p ter e stat
a u d ict d u c A lex a n d re de tren te m ille e scu z d’e n tré e ; quant
au IIe, q u ’ilz p a y e ro ien t à l’ E m p ereu r en cin q ans cin q cens m il
e s c u z , d o n t le p rem ier p ay e m en t se fero it dans u n g an ; quant
au tiers, d iren t q u ’il n’y a v o it p ro p o z n y raiso n qu e l ’ E m p ereu r
eust entre ses m ains lesd icte s fo rteresses, ca r si ain si esto it,
ils sero ien t en sem b la b le ca p tiv ité q u ’ilz e sto ien t, m ais q u ’ ilz
esto ien t c o n te n tz que l’ E m p ereu r eust en leu r v ille u n g bon et
gran t p erso n n aig e qui fust g o u v e rn eu r de la d icte v ille avecq u es
gard e qui sero it par e u lx s o u ld o y é e , leq u el sero it to u sjo u rs
p resen t en to u tes les assem b lées q u i se fero ien t p o u r les
affaires de la co m m u n ité. S u rq u o y lesd icts C o sve s et G ra n v e lle leu r d ire n t q u ’ilz le fero ien t en ten d re à l’ E m p ereu r et
p ro m iren t le u r faire sça v o ir sur ce l’in ten tio n d u d ict seign eur.
E t ve o y a n s que le len d em ain ne leu r en fut p arlé, la v ig ille
des R o y s re q u iren t au d ien ce d elib e rez d em an d er leu r c o n g ié
o ù le d ict E m p ereu r ne vo u ld ro it a ccep ter leu rsd ictes o ffres.
L e s d icte s offres d iso ien t en o u ltre que l’ in ten tio n d ’ic e llu y
E m p e re u r esto it de les a cco rd e r avecq u es led ict d u c A le x a n d re
et o ù ilz ne le v o u ld ro ie n t faire par a m o u r, les y co n train d re
p ar fo rce .
Il
y a ic y lettres d u d ict ve co n ten an s que l’ E m p ereu r a o y
en p u b lic les a m b assad eu rs de la seig n e u rie de V e n i s e 4, lesq u e lz après l’a v o ir co n g ra tu lé de sa belle v ic to ire de T h u n iz
1. L e siège de Florence (1529-153o).
2. Livourne.
3. Covos et Granvelle.
4. Il s’agit de l’ambassade composée de Tom aso Contarini, Gio­
vanni Delfino, Vincentio Grimani et Giovan-Antonio Venier. Voir
supra, p. 59, note 1.

�lu y rem o n streren t que à sa p rem iere ven u e en Ita ly e il y a v o it
m ys rep o z et a b stin en ce de gu erre , ch o se qui a v o it duré
ju squ es à son re to u r, p ar leq u el ilz e sp e ro ien t la d icte tra n q u il­
lité estre a sseu rée, le su p p lia n t ain si le v o u lo ir fa ire , disan s
q u ’ilz esto ien t d e lib e re z e x p o se r leu rs p erso n n es et bien s
co n tre c e u lx q u i y m e ctro ien t o u sero ien t cause d ’y m ectre
tro u b le et q u e stio n . D e q u o y l’ E m p ereu r les re m e rcy a seu le ­
m ent sans leu r faire autre resp o n ce en p u b lic , m ais les retira
en sa ch a m b re.
L e v ir o y de N a p le s 1 a faict u n g festin fo rt m agn ificqu e à
l ’ E m p ereu r o ù e sto ien t to u tes les p rin cip a les p rin cesses et
dam es et m esm em ent la fem m e du m arqu is du G u a s t 2 auprès
de la q u e lle s’esto it a ssiz d o m p A n th o in e d ’A rra g o n , so n frere,
et d e visan t a vecq u es elles en acten d an t l’E m p ereu r, led it
V ir o y lu y co m m a n d a se lev er, ce q u ’il reffusa de faire. Q u o y
v e o y a n t le d ict V ir o y le feist m ectre d eh o rs par fo rce par ceu lx
de la gard e d u d ict E m p ereu r. A q u o y survin t led ict m arquis,
leq u el eut gro sses p a ro lle s a vecq u es led it V iro y et furent
ju sq u e s à m ectre la m ain a u x esp ées. D o n t ad verty led ict
E m p ereu r, et m esm em ent que ja les p rin ce s du ro y a u m e s’esto ien t re n g ez à la part d u d ic t m a rq u is, et le d u c d’A l b e 3 et
co m te de B en even t et au tres E s p a ig n o lz à la p art d u d ict
V ir o y , so u b d a in les ap p aisa, m ais n on to u te sfo y s si bien q u ’il
n’y so it d e m o u ré h a yn n e p erp e tu elle 4 . D e q u o y p o urra sortir
q u e lq u e feu si le d ict V iro y d em o u re a u d ict ro y a u m e ...
... M o n se ig n eu r, en m e reco m m a n d an t to u sjo u rs très h u m ­
blem en t à vo stre bon n e g r ace, je su p p ly e le C rea teu r vo u s
d o n n er en san té lo n g u e vie. A R o m e, le x e jo u r de ja n v ie r 1535.
V o stre très hu m b le et très o b e issan t servite u r,
C h a r l e s , e[vesque] de M ascon .
(Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 98-99.)
1. Pedro Alvarez de Toledo, marquis de Villafranca.
2. Maria de Aragon, fille de Ferdinando de Aragon, duc de Montalto et femme d’Alfonso de Avalos y Aquino, marquis del Vasto.
3. Fernando Alvarez de T oledo.
4. Sur cette scène, voir Bibl. nat., ms. ital. 3oo, fol. 22. D’après
Bragadin, lettre à la Seigneurie du 3 janvier, l’incident se serait
produit le 28 décembre 1535.

�III.
L e ttre du 19 ja n v ie r 1 5 3 6 .
M o n seign eu r, d ep u ys m es p rem ieres lettres e scrip te s, j’ay
sceu qu e l’ E m p ereu r a reten u m essire A n th o in e C o n ta rin ,
a n cy e n am b assa d eu r de V e n is e , a ve c le n o u veau , son s u c c e s ­
seu r, d e lib eré de ne le re n v o y e r ju squ es après ce qu ’il a yt veu
n ostre S a in ct P e re . Je n’ay e n co res p eu en ten dre la raison
p o u rq u o y c ’est.
C e jo u rd h u y a y receu lettres de m o n sie u r de V e illy 1 , du
xiiii de ce m o y s, co n ten an s que le d ic t E m p ereu r ten o it to u sjo u rs aux a b b o y s le d uc A le x a n d re et les fo ru ssiz ju sq u e s à ce
q u ’il vin t par d e ç a et ne les v o u lo it la isse r a lle r de p eu r q u ’ilz
feissen t q u elq u e n ovité.
L e d ic t E m p ereu r a eu n o u v e lles qu e le p rin ce de P y e m o n t
est m ort en la co u rt de l’ Im p eratrice. Il a e n v o y é dom p L o y s
d ’A v i l i e 2, g en tilh o m m e de sa ch a m b re, vers la d u ch esse de
S a v o y e p o u r la re co n fo rte r. D e q u o y les co u rtisa n n e s de ceste
c o u rt a u ro ie n t bon b e so in g , c a r N o stre d ict S a in c t P ere a d effen d u les m asqu es, et au ssi q u ’e lle s cra ig n e n t fo rt la ven ue
des E s p a ig n o lz, saich an s q u ’ilz ne p o rten t qu e fau lse m o n noye.
M o n seign eu r, en m e re co m m a n d an t très h u m b lem en t à
vo stre b o n n e g ra ce, je su p p ly e le C re a te u r vo u s d o n n er en
san té lo n g u e vie . A R o m e , le x ix e jan vie r 1535.
V o s tre très h u m b le et très o b éissa n t servite u r,
C h a r l e s , ejvesque] de M ascon .
(Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 3.)

IV.
L e ttre du 1 5 f é v r i e r 1 5 3 6 .
M o n se ign eu r, P a r le ch e v a u ch eu r d’e scu ry e qu e n o u s ren 1. Claude Dodieu, sieur de V ély.
2. Don Luis d’Avila, premier chambellan de Charles-Quint.

�voyasm es au R o y la n u ict du p rem ier de ce m o y s vo u s escripv iz am plem en t des o ccu rre n c e s de ceste co u rt. D ep u is A n d ré
D o rye a passé par c y et n’y a séjo u rn é que u n g jo u r et d eu x
n u ictz et s’en va à gran d es jo u rn ées à G en n es, craign a n t que
le R o y y face q u elq u e su rp rise.
L a ven ue d e l’E m p ereu r en ceste v ille est fo rt reff ro y d ie ,
car l’on tien t p o u r ce rtain q u ’ il ne p artira de N ap les ju squ es
après C a resm e p ren a n t, d ’au tan t qu e la co m p a ig n ie de la d icte
v ille lu y p laist assez et d’au tre part il n’a pas en co res to u s des
gen s de p ié et de ch eva l qui le d o iv e n t a cco m p a ign e r app restez.
L es fo ru s s iz de F lo re n ce e sto ien t en d esesp o ir le IIIIe de
ce d ict m o ys p o u r a vo ir eu, ce leu r s e m b lo it, re sp o n ce a b so lu e
d u d ict E m p ereu r q u i esto it d e lib eré le Xe de ce d ict m o ys faire
les fian sailles de sa fille avec le d u c A lex an d re leu r offran t les
a cco rd e r avec lu y et leu r faire restitu er leu rs bien s im m eu bles,
p o u rv eu q u ’ilz p ay a sse n t les m e lio ratio n s et im penses h o n n estes, u tiles et necessaires et q u ’ils fu ssen t ten u z, c ’est assa ­
v o ir c e u lx qui sont hors d’ Ita ly e dans q u atre m o ys et ce u lx
q u i so n t presen s dans au tre p lu s b r ie f tem p s, ren trer dans
la d icte v ille . A q u o y ilz a v o ien t fa ict resp o n ce telle que v errez
p ar la co p p ie qu e je vo u s e n v o y e et e sto ien t d e lib ere z le len ­
d em ain d em an d er co n g ié p o u r s’en re to u rn er et P h ilip p es
S tr o z z y , com m e d esesp eré, la n u ict d u d ic t IIIIIe fist p artir son
fils a isn é p o u r s’en re to u rn er ic y , cra ig n a n t q u ’on lu y feist
q u elq u e o u ltra ig e . T o u te s fo y s arrivan t sur l’heure u n g g e n til­
hom m e e n v o y é du d u c de S a v o y e , après a v o ir faict enten dre
a u d ict E m p ereu r la so m m a tio n q u i lu y a vo it esté faicte par
m o n sieu r le p résid en t P o y e t 2, le d ic t E m p ereu r re n v o y a devers
le s d ictz fo ru ssiz les a d u ler et b la n d ir de d o u lce s p a ro lle s, de
so rte q u ’ ilz sont m ain cten an t en q u e lq u e esp eran ce et m e il­
leu re q u ’ilz n ’ont esté et le d ic t d uc d ’autre part en d esesp o ir.
L e card in al de T re n te arriv a ic y dès le d ict IIIIe et a e n v o y é
vers le d ict E m p ereu r p o u r s ç a v o ir s 'il lu y p la ist q u ’il le vo ise
tro u v e r o u q u ’il l’acten d e ic y , o ù d o ib v e n t b ien to st a rriver
1. Le mariage fut célébré le 29 février suivant. Voir Calendar o f
State Papers, Spanish, V, II, n° 36.
2. Le président Poyet avait été envoyé au duc de Savoie vers le
milieu de janvier pour exposer les droits de François Ier sur cer­
taines parties des domaines du duc. Voir A. Segre, Documenti di
Storia Sabauda, p. 120, 249; Porée, Guillaume P oyet, p. 54.

�d eu x evesq u es de H o n g r y e 1 q u i y vien n en t p o u r le m esm e
effect que led ict c a rd in a l, q u i est p o u r le d ifferen d d’en tre F e r ­
d in a n d 2 et le ro y J e h a n 3.
M o n se ign eu r, en me reco m m a n d an t to u sjo u rs très h u m b le­
m ent à vo stre bo n n e g râce , je su p p ly e le C réa teu r vo u s d o n ­
ner en san té lo n g u e vie. A R o m e, le x v e jo u r de feb v rie r 1535.
M o n seign eu r, d ep u ys ce que d essu s e scrip t, j’ay veu lettres
du x ie d isan s que l’ E m p ereu r d o n n e p lu s grant esp eran ce que
jam ais a u sd icts fo ru ssiz de F lo re n c e de le u r rendre leu r
lib e rté , m ais je c r o y que c ’est p o u r les e n d o rm y r.
Je vo u s e n v o y e des fo lly e s de P a sq u in .
L e T u r c a rriva à C o n sta n tin o b le le x x iiie du m oys de
d é c e m b r e 4, et est ch o se ce rta y n e , ca r de ce y a ic y p lu sieu rs
lettres du x x iiii d u d ic t m o y s d u d ic t lieu .
V o stre très hu m ble et très o b e issan t serviteu r,
[ C h a r le s , e(vesque) de M a sc o n ]5.
(Bibl. nat., Dupuy 3o3, fol. 44.)
______________________

I

\

II.
S auf - conduit a c c o rdé par P aul III aux ser v it eu r s
de J ean du B e l l a y .
[11 a vril 1536.]
U n iv ersis et sin g u lis p resen tes litteras in sp e ctu ris salu tem ,
etc. C u m fam ilia res ac servito re s d ile cti filii n ostri Joan nis,
ca rd in a lis de B e lla y seu P a risie n sis n u n cu p a ti, in G allia m ex
1. Les deux envoyés de Zapolya étaient Francesco Francapani,
archevêque de Colocza, et Stefano Broderico, évéque de Syrmium.
2. Ferdinand Ier, le frère de Charles-Quint, roi des Romains,
souverain de Bohême et de Hongrie.
3. Jean Zapolya, voïvode de Transylvanie et rival de Ferdinand
pour la possession de la Hongrie.
4. En réalité, le sultan ne rentra à Constantinople que le 8 jan­
vier 1536. Voir supra, p. 62, note 1.
5. La signature a été coupée. Le dernier paragraphe de la lettre
est autographe.

�alm a U rb e n ostra revertan tu r, n os eisd em tu tu m , lib eru m ac
exp ed itu m iter u b iq u e p atere cu p ie n te s, om n es et sin g u lo s
d u ces, p rin cip e s, m a rch io n e s, baro n es n ecn o n resp u b licas,
co m m u n itates ac eorum o fficiales, arm oru m d u cto res et ca p itan eos ce te ro sq u e n o b is non su b d ito s h o rta m u r et req u irim u s
in D o m in o ; su b d itis vero n ostris m ed iate vel im m ediate s u b ­
j e c t is d istricte p re cip ie n d o m an dam us quaten us eosdem fam iliares et servito re s d icti ca rd in a lis tam pedestres quam e q u estres q u o tq u o t fu erin t, p er lo ca vestra et n ostra cum c a ru a g iis,
m u lis, e q u is, sarcin is ac rebus eoru m et d icti ca rd in a lis u n iv e rsis, etiam ab sq u e u lla d a tii, g a b e lle , p o n tis, p o rtu s, passus
fu n d in a vis aut a lte riu s in d icti seu in d icen d i o n eris so lu tion e
lib ere, secu re et ab sq u e u llo im p ed im en to tam terra quam
m ari ir e , s ta r e , tran sire ac m orari non so lu m perm ittatis
veru m etiam eis de id o n ea sco rta et o p o rtu n o salv o co n d u ctu
si vo s d u c erin t vel a liq u is eorum d u cerit req u iren d u m p rom p te
p ro v id ea tis, eosq u e n o stro et d icti ca rd in alis in tu itu benign e
ac h o sp ita liter tra ctetis, factu ri in h o c rem n obis vald e gratam . D atum R om e, e tc ., d ie xi a p rilis 1 536, an n o 2° .
B lo s iu s .
(Arch. Vatic, Pauli III Brev. min. an. 1536. Vol. 2, fol. 200,
ep. 204.)

III.

C harles J uvénal des U rsins à [J ean du B e lla y ],
[12 avril 1536 .]
M o n seign eu r, Je me reco m m an d e très hu m b lem en t à vo stre
bo n n e g ra c e et ce jo u rd ’h u y tout vo stre train est p a rty. R este
m o y et su is d em eu ré à R o m e o ù j’ay e sp era n ce que par m oy
serez m ieu lx a d ve rty et p lu s seu rem en t que d’un autre des
ch o ses qui to u ch e ro n t le R o y . P a r q u o y , m o n se ign eu r, vou s
p rye a vo ir m a retarde p o u r e x cu se ligitim e . Je p artiray à la
fin de m ay ou de ju in g ; en q u e lq u e part que so y e z vo u s iray
tro u v é , co m m e c e llu y que je tiens p our m on seig n e u r et
m aistre a u q u el ay d ésir toute ma vye d’o b e y r.

�T o u c h a n t le s eig n e u r I h e r o n im o 1 d o n t vo u s m ’e scrip viés,
le jo u r m esm e que je re ce u v o z lettres par m o n sie u r de M aguelo n n e 2 a u ro it p ris ch a rg e de l’ E m p ereu r. Je p en ce q u ’il ne sera
pas lo n gtem p s sans se fasch é, ca r s ’est le to u t à ses d esp en s.
Q u an t j’ay veu ce lla , je ne lu y en ay p o in ct p a r lé ; m ais quant
je verré que sera le proffict du R o y et vo stre p laisir, j’ay esp eran ce s o u b z u m b re de p aren té de lu y faire faire u n e p artye de
vo stre v o u lo ir.
T o u c h a n t le s eig n e u r Jehan A n th o in e que je tro u v e saige et
d is c rete p erso n n e, l’E m p ereu r p arty de R o m e, je vo u s feray
en ten dre de ses n o u v e lles, ca r je l ’ay tro u v é bon cristie n . E t
a u s s y , m o n se ig n eu r, p u isq u e vo u s estes p ar d e la et qu e savez
q u i p e u lt servir, je vo u s su p p ly e a v o ir le co m te de P e tilie n n e 3
p o u r re co m m a n d é, ca r je vo u s p ro m e ctz q u ’ il est hom m e de
c o n s eq u en ce.
M o n se ig n eu r, p o u r ce q u ’il m e sem b le que je seray a dvoué
de v o u s, j’ay b a illé au s eig n e u r C a m ille S e rm o n n ette et à son
filz en vo stre nom d e u lx de v o z le v rie rs ; et aussi la co n tesse
de C a r p i4 m ’a p ryé d ’a v o ir vo stre ep in ette p o u r la fillio lle de
m o n sieu r de L a n g é 5, M a rg u erite ; la m ere et les d eu x filles se
reco m m a n d en t très hu m b lem en t à vo stre bo n n e g râce. F ra n ­
ç o is 6, vo stre servite u r, vo u s dira le su rp lu s de b o u ch e. P rian t
1. Hieronimo Orsini avait déjà à plusieurs reprises été au service
de l’Empereur. Un de ses frères, l’abbé de Farfa, avait offert à Jean
du Bellay de le ramener du côté de la France. (Jean du Bellay à
François Ier, 15 juillet 1535.)
2. Guillaum e Pellicier.
3. Giovanni-Francesco Orsini, comte de Petigliano. Jean du Bellay
était intervenu déjà en sa faveur auprès de François Ier (août 1535).
Le comte de Petigliano devait passer au service du roi de France
en 1537- Catalogue des actes, t. III, n° 9151.
4. Cécile Orsini, veuve d’Alberto Pio, comte de Carpi. Ses deux
filles s’appelaient Catherine et Marguerite. Voir Catalogue des actes,
t. II, n° 5717 (où elles sont désignées, par erreur, comme étant les
sœurs et non les filles du comte de Carpi), et t. V II, n° 26615.
5. G uillaum e du Bellay, sieur de Langey. En mai 1527, il avait,
en compagnie du comte de Carpi, participé à la défense de Rome
assiégée par le connétable de Bourbon.
6. La tentation est forte de voir dans ce serviteur François notre
François Rabelais. C ’était l’habitude de désigner par leur prénom
ces « domestiques » de condition inférieure à la noblesse. C ’est
ainsi que Claude Chappuis n’est jam ais nommé autrement que

�n ostre S e ig n eu r, m o n se ign eu r, vo u s d o n n er acco m p lisse m en t
d e v o z d esirs. D e R o m e, ce x iie jo u r d ’apvril V e X X X V I, par
le vo stre très hu m b le servite u r à jam ais,
C h a rles des U rsin s.
(Bibl. nat., Dupuy 263, fol. 102.)

IV.
F ac - similé du manuscrit M or rison .
L a c o lle c tio n M o rrison co n tie n t les m an u scrits de deux
lettres de R ab elais qui to u s les deu x p ro vie n n e n t de la c o lle c ­
tio n B en ja m in F illo n . L a p rem ière est la lettre ad ressée à
G u illa u m e B u d é et datée de F o n te n a y -le-C o m te , 4 m ars (s. a.) :
le fac-sim ilé en a été d o n n é p ar É t. C h arav ay dans son In ven ­
ta ir e des a u to grap h es et docum ents historiques réunis p a r
M . B en ja m in F illo n (II, n° 866). L a seco n d e , — la seu le qui
n ou s in téresse, — est la lettre ad ressée à G eo ffro y d ’E stissa c
et datée de R o m e, le 28 jan vie r 1536. M. A b e l L e fra n c en a le
p rem ier o b ten u et p u b lié un fa c-sim ilé d ans le to m e I (1903)
de la R evue des É tudes r a b e l a i s i e n n e s 1.C ’est ce fa c -sim ilé ,
q u ’ avec une o b lig e a n ce don t n ous lui som m es p articu lièrem e n t
re co n n a issa n t, il a bien v o u lu n ou s a u to riser à rep ro d u ire dans
cette é d itio n . L e lecte u r p o u rra ain si co n trô le r les o b serv a ­
tions qu e n o u s a vo n s faites sur la va le u r co m p arée de ce
m a n u scrit et des d eu x au tres tex tes q u i n ou s o n t co n se rv é la
lettre du 28 jan vier 1536.
« Me Claude ». Cependant, pour que cette identification fût irréfu­
table, il faudrait être sûr qu’il n’y avait pas dans la « fam ille » du
cardinal d’autre serviteur de ce prénom. Nous ne connaissons pas
assez en détail la maison de Jean du Bellay pour apporter sur ce
point les précisions nécessaires.
1. Voir supra, Introduction, p. 23 et n. 2.

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l1
b
R
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m
x
u
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tèg
a
ifrn
esch
.L

DES NOMS DE PERSONNES ET DE LIEUX1.

Acciagioli (Roberto), 55 n.
Adrien VI, 17, 40 n.
Africa, 44 n.
Albon (Jean d'), sieur de SaintAndré, 53 n.
Alexandre VI, 74 n., 7 5 .
A lger, 44 n., 6 2 .
Alvarez de Toledo (Fernando),
duc d’A lbe, 7 1 , 85.
— (Pedro), vice-roi de Naples, 7 1 ,
85.
Angennes (Charles d’), 78 n.
— (Charles d’), m arquis de Ram ­
bouillet, 78 n.
— (Jacques d’), 12, 7 8 .
— (Jean d’), 78 n.
Aragon (Antoine d’), 85.
— (Catherine d’), reine d’A ngle­
terre, 2, 8 1 .
— (Marie d’), 85.
Arm agnac (Georges d’), évêque
de Rodez, 6 3 .
Augsbourg, 4 1 .
Autriche (Marguerite d’), fille
naturelle de Charles-Q uint, 9,
40 n., 7 1 , 82, 83, 87.
Avalos y Aquino (Alfonso d’),
marquis del Vasto, 7 1 , 85.
Avila (Luis d’), cham bellan de
Charles-Q uint, 60 n., 86.

Barberousse (Kheïr-ed-din, dit),
4 4 , 49 n., 6 2 , 7 4 .
Basillac (Jean de), 4 5 .
Baudrier (Julien), 32, 52 n.
Baugy, voir Venisse.
B ayf (Lazare de), 63 n.
Béatrix de Portugal, duchesse
de Savoie, 60 n., 86.
Besnier (M.), 32.
Betelis (Bitliz ), 44, 6 1 .
B iz erte, 49 n.
Blanchefort (Louise de), 47 n.
Bologne, 5 5 , 7 3 .
Bône, 6 2 .
Bonvisi, 78 n.
Bonyvet, voir Gouffier.
Boulenger (Jacques), 18 n., 22,
23, 31 n ., 35 n., 70 n.
Bourbon (Charles de), conné­
table, 6, 20, 47 n., 90 n.
Bourdon (P.), 32.
Bourrilly (V.-L.), 2 n., 3 n., 10 n.
Bragadino (Lorenzo), 20 n., 25,
37 n., 38 n., 3g n., 40 n., 41 n.,
42 n., 43 n., 46 n., 5o n., 54 n.,
56 n., 58 n., 59 n., 60 n., 77 n .,
79 n., 85.
Bramante, 68 n.
Brantôme, 68 n.
Breton (Jean), sieur de V illandry, 7, 13 n., 20, 34 n.

�INDEX.

Brisay (marquis de), 37 n.
Broderico (Stefano), 88.
Brown (R.), 59 n.
B ru xelles, 26 n.
Buade (Jean de), sieu r de St-Cernin, 45 n.
Bucholtz, 79 n.
Budé (G.), 91.
Burgaud des Marets, 8 n., 38 n.
Cacciadiavolo, 4 9 .
Calcagnini (Celio), 13.
Cam pagne (M.), 33 n., 34 n., 45 n.
Cam us (Denis), chanoine de StMaur, 19.
Canapé, 10.
Candie, 19, 6 9 .
Capasso (Carlo), 14 n.
Carmagnola, 12.
Carpi, 46 n.
Casale (Francesco), 81 n.
Castillon, voir Perreau.
Caumont-Lauzun (Jean de), 33 n.
Cave (André), 5, 14.
— (Jean), 5 n.
Ceri (Cerevetri), 77, 7 8 .
Cesarini (cardinal), 3 9 , 4 0 , 5 5 ,
5 6 , 83.
Chabot (Catherine), 34 n., 77 n.
Chabot de Brion, 15 n., 33 n.,
5o n., 51 n.
Chagny (A.), 48 n.
Cham pollion-Figeac, 47 n.
Chandelou (J.), chanoine de S tMaur, 19.
Chantilly, 20 n.
Chappuis (Claude), 7, 12, 90, 91.
Chappuys (Michel), 7 n.
C haravay (E.), 91.
Charles V, 66 n.
Charles V Il, 56 n., 66 n.
Charles-Q uint, 9, 17, 20 , 2 1, 2 4,
35 n., 3 7 , 3 8 , 3 9 , 40 n., 4 1 ,
43, 44, 46, 47, 48, 49, 50,
5 4 , 5 6 , 58 n., 5 9 , 6 0 , 6 2 ,

63 n., 67 n., 7 0 , 7 1 , 7 2 , 7 3 ,
7 4 , 7 8 , 7 9 , 8 0 , 8 1 , 82, 83, 84,
85, 86, 87, 88, 90.

Charrière, 44 n., 49 n.
Chypre, 19, 6 9 .
Cibo (Innocenzo), 4 1 .
Civita-Vecchia, 48 n., 82.
Clém ent VII, 3, 5, 9, n , 18, 19,
5 5 , 7 3 , 84.
Closs (Bernard de), cardinal de
Trente, 25 n., 7 9 , 8 0 , 87, 88.
Clouzot (H.), 7 n., 15 n., 19 n.,
34 n., 65 n., 72 n.
Coesmes (Marguerite de), 78 n.
Cœ ur (Jacques), 5 6 .
Colin (Jacques), 6.
Colonna (Stefano), 21, 76 n.
Constantinople, 19, 4 4 , 6 2 , 6 9 ,

88.
Contarmi (Antonio), 86.
— (Tomaso), 59 n., 84 n.
Conteleon (Christophe), 16.
Cony (Khoi), 4 3 , 4 4 .
Copley-Christie (R.), 22 n., 53 n.
Corbeta (G.), 5o n.
Côte-Saint-André (la), 2 n., 3 n.
Cottereau (Isabeau), 78 n.
Covos (Francesco de los), 83, 84.
Crissé, voir Turpin.
Crom w ell (Th.), 78 n.
Cupi (Domenico), cardinal de
T rani, 16.
Daillon (Anne de), dame d’Estissac, 19, 3 4 , 6 9 .
Delfino (Giovanni), 59 n., 84 n.
Della Rovere (Francesco Maria),
duc d’Urbin, 14.
— (Guidobaldo), duc d’Urbin,
76 n.
Delorm e (Philibert), 15 n.
Deniau (Catherin), chanoine de
St-Maur, 19.
Diane, fille naturelle de Henri II,
76 n.

�INDEX.

D ijon, 4 5 .
Dodieu (Claude), sieur d’Espercieux, 15, 4 2 , 4 3 , 4 4 .
— (Claude), sieur de Vély, 24,
38 n., 42 n., 4 3 , 65 n., 86.
Dolet (Étienne), 22.
Dorez (L.), 2 n., 5 n., 6 n., 16 n.,
17 n., 62 n.
Doria (André), 25 n., 4 8 , 4 9 ,
8 0 , 82, 87.
Douen (O.), 13 n.
Du Bellay (Catherine), 47 n.
— (Guillaume), 2 n., 6, 11, 47 n.
— (Jean), cardinal, 1, 2, 3, 4, 5,
6, 7, 8, 9, 11, 12, 14, 15, 16, 17
n., 18, 19, 20, 21, 22, 24, 25 n.,
33 n., 34 n., 35 n ., 3 6 , 38 n.,
39 n., 42 n., 4 3 , 44 n., 46 n.,
47 n., 48 n.,49 n., 5o n., 51 n.,
52 n., 56 n., 6 1 , 63 n., 65 n.,
6 7 ,6 9 , 7 0 , 7 3 , 76 n., 77 n.,
8 0 , 8 1 , 83, 88, 89, 90, 91.
— (Joachim), 17, 65 n.
— (Philippes), 78 n.
— (René), sieur d e l a Forest, 47 n.
— (René), sieur de la Turm elière, 65 .
Dubourg (Antoine), chancelier
de France, 24 n., 33 n., 35 n.,
37 n., 39 n.,48 n., 49 n., 5o n.,
52 n., 55 n., 60 n .,65 n., 71 n.,
73 n., 79 n., 80 n., 81 n., 82-88.
Du Castel, 10.
Du Fou (Jacques), chanoine de
St-Maur, 19.
Du Pont (Pierre), 4 9 , 5o n.
Duprat (Antoine), chancelier de
France, 67 n.
Durand (Pierre), échevin de Lyon,
10.
Ehrenberg (R.), 41 n.
Ehrlé (le P.), 74 n., 75 n.
Éléonore, reine de F rance, 1.

Em m anuel-le-Fortuné, roi de
Portugal, 6 1 .
Este (Alfonso d’), duc de Ferrare,
46.
— (Alfonso d’), fils du duc Her­
cule, 7 3 .
— (Anna d’), 7 3 .
— (Hercule d’), duc de Ferrare,
12, 13, 4 6 , 4 7 , 7 2 , 7 3 , 7 4 .
— {Lucrezia d’), 7 3 .
Estissac, voir Madaillan-Estissac.
— (Madame d’), voir Daillon
(Anne de).
F a r n e s e (A lessa n d ro ), voir
Paul III.
— (A lessandro), fils de Pier
Luigi, 7 6 .
— (Costanza), 7 6 .
— (Giulia), 7 4 , 7 7 .
— (Orazio), 76 n.
— (Ottavio), 71 n., 76 n.
— (Pier Luigi), 38 n., 7 4 , 7 6 ,
77, 80.
— (Ranuccio), 76 n.
— (Vittoria), 76 n.
Ferdinand Ier, 79 n., 88.
Ferrare, 9, 12, 13, 14, 22, 3 4 , 47
n., 7 3 , 78 n.
— (duc de), voir Este.
— (duchesse de), voir Renée de
France.
Feruffini (Lola), 74 n., 7 6 .
F landre (Louis de), sieur de
Praet, 83.
Florence, 8, 9, 40 n., 4 1 , 43 n.,
55, 70, 71, 84.
— (La Rocqua), 7 0 , 7 1 .
Fontaine-Française, 2, 3 n.
Fontana (B.), 13 n., 46 n., 47 n.,
73 n.
Fontenay-le-Comte, 11, 91.
Francapani (Francesco), 88.
François, serviteur de Jean du
Bellay, 90-91.

�François, dauphin, 1 n.
François Ier, 1, 2, 3 n., 5 n., 6,
8 n., 9, 12 n., 14, 15, 16, 21,
24 n., 33 n., 34 n., 35 n., 38 n.,
39 n., 42 n., 4 3 , 46 n., 4 7 ,
48 n., 49 n., 51 n., 52 n., 56 n.,
6 3 , 65 n., 6 7 , 68, 7 2 , 76 n.,
7 7 , 78 n., 83, 87.
Friant (Philibert), chanoine de
St-Maur, 19.
Friedm ann (P.), 3 n.
Fugger, 4 1 .
Fulvio, 20 n.
Gaddi (Niccolo), cardinal, 6,45 n.
Gaillard (F.), 69 n.
Gardiner (S.), 81 n.
Gauthiez (P.), 40 n., 41 n.
Gayangos (P.), 37 n.
Gênes, 48 n., 5 5 , 8 0 , 82, 87.
Genève, 4 8 .
Gheynst (Jeanne van der), 71 n.
Ghinucci (H.), cardinal, 16, 18,
35.
Giraldi (Lilio Gregorio), 13.
Gonzaga (Ercolo di), cardinal de
Mantoue, 46 n.
Gouffier (Guillaume), sieur de
Bonyvet, 68 n.
Goulette (la), 4 8 , 49 n., 82.
Gramont (cardinal de), 37 n.
Grenoble, 10, 11.
Grim ani, cardinal, 6, 16.
Grimani (Vincentio), 59 n., 84 n.
Gryphe (Sébastien), 4, 8, 9, 13 n.
Giucciardini (Francesco), 55 n.
Guiraud (L.), 12 n.
Guise, 12.
Hammer, 43 n., 44 n.
Hamon (A.), 33 n.
Hamy (le P.), 1 n., 2 n.
Hémard (Charles) de Denonville,
évêque de Mâcon, 5, 14, 15, 18,
21, 22, 24, 25 n., 33 n., 35 n.,

3 6 , 37 n., 39 n., 42 n., 48 n.,
49 n., 5o n., 52 n., 55 n., 60 n.,
65 n., 6 7 , 6 9 , 7 0 , 71 n., 7 3 ,
7 8 , 79 n., 80 n., 8 1 , 82-88.
Henri II, 76 n.
Henry VIII, 1, 3 n., 35 n., 8 1 .
Hermenault (l’), 3 4 .
Heulhard (A.), 2 n., 3 n., 7 n.,
8 n., 11 n., 13 n., 15 n., 22,
26 n., 47 n.

Innocent VIII, 68 n.
Isabelle, femme de CharlesQuint, 86.
Ism aël Ier, roi de Perse, 42 n.
Jamet (Lyon), 10, 13, 7 3 .
Jean II le Bon, 66 n.
Jean III, roi de Portugal, 6 1 .
Jove (Paul), 41 n.
Judeo (Sinan Djoufoud, dit le),
49.
Jules II, 68 n.
Juvenal des Ursins (Charles), 12,
21 n., 7 8 , 89-91.
La Béraudière (Louise de), 34 n.
La Brousse (Jeanne de), 33 n.,
34 n.
La Marck (Robert de), sieur de
Fleuranges, 48 n.
La Mirandole, 12.
Langeac (Jean de), évêque de
Lim oges, 13, 4 7 .
Langres, 3.
La Roche (Simone de), 47 n.
Lefranc (A.), 23 n., 32, 33 n .,9 1.
Le Mans, 37 n.
Le Roy, 7, 12.
L erz é (Lerici), 6 2 .
Levasseur (E.), 66 n.
Leyva (Antonio de), 71 n.
Ligugé, 6 5 , 68.
Livourne, 84.
Londres, 1, 2, 3, 43 n.

�Lorraine (Jean, cardinal de),
14 n., 21, 6 7, 81 n.
Lucas (Jean), chanoine de StMaur, 19.
Lunel (Jean), 2 n., 6.
— (Vincenzo), 37 n.
Lyon, 1, 2, 3, 8, 9, 10, 12, 15, 21,
22, 40 n., 52 n., 5 3, 63, 65,
66, 69, 78 n.
Madaillan-Estissac (Bertrand de),
34 n., 77 n.
— (Geoffroy de), évêque de Maillezais, 11, 13, 15, 16, 19, 22, 23,
26, 33 , 34 n., 52, 65, 78 n., 91.
— (Jean de), 33 n., 34 n.
— (Louis de), 34 n., 7 7 .
Madelin (L.), 58 n., 76 n.
M adrid, 25 n., 60 n.
Maguelonne, 12.
Malton (Port-), 49 n.
Manardi (G.), 13.
Mantoue (cardinal de), voir Gon­
zaga.
Manuce (Aide), 40 n.
Marguerite, reine de Navarre,
15 n.
Marliani (B.), 4, 5 n., 7, 8, 9,
57 n.
Marot (Clément), 10, 13, 73 11.
Marrette (F.), 5 n., 14.
M arseille, 1, 5, 12 n., 37 n., 47 n.
M arty-Laveaux, 23 n.
Maruéjouls (P.), 63 n.
Mazallon (Louis), chanoine de
St-Maur, 19.
Médicis (Alexandre de), duc de
Florence, 9, 26, 40, 41, 42,
54 n., 55, 71, 7 2 , 82, 83, 84,
86, 87.
— (Catherine de), duchesse d’Or­
léans, 9, 40 n.
— (Clarisse de), 40 n.
— (Hippolyte de), cardinal, 6,
76 .

— (Laurent II), 40 n.
Messine, 50.
Michel-Ange, 57 n.
Micheli (M.-A.), 17 n., 20 n., 40 n.
M ilan, 5 5 .
Minio (Marco), 59 n.
Minorque, 49.
M irebalais, 7 2 .
Mocenigo (Tomaso), 59 n.
Modène, 46 n.
Modesti (F.), 6, 16.
Monluc (Jean de), 14, 15.
Montaigne, 41 n., 79 n.
Montauban, 50.
Montbel (François de), sieur de
Vérey, 48 n.
Montmorency (Anne de), 7, 14 n .,
20, 24 n., 33 n., 65 n., 77 n.
M ontpellier, 1 n., 12, 22, 5o n.
Montreuil, voir Vernon.
Mouley-Hassan, 49 n.
Müntz (E.), 17 n., 20 n., 56 n.,
57 n., 58 n.
Musi (Agostino), 62 n.
Naples, 25 n., 33, 3 7 , 38 n.,
39 n., 40 n., 42 n., 43 n., 46,
48, 50, 54, 55 n., 59, 60, 65,
68, 70, 7 1, 72, 78, 82, 83,
87.
— Castel Capuano, 7 1 .
Navenne (F. de), 58 n., 74 n.
Niccolini, 40 n.
Nigri, 17 n., 20 n., 40 n.
Noies (Noia), 76 n.
Norfolk (duc de), 1.
Orsini (C écile ), comtesse de
Carpi, 6, 90.
— (Gian-Paolo), da Ceri, 7 7 ,
78 n.
— (Giovanni-Francesco), comte
de Pitigliano, 90.
— (Girolama), 7 6 .
— (Hieronimo), 90.

�— (Lodovico), 7 6 .
— (Lorenzo), voir Renzo da Ceri.
— (Orsino), 7 5 .
Palm ieri, cardinal, 16.
Paris, 2 n., 8, 12, 22, 26.
Parlem ent, 2, 10.
Parm entier (Michel), libraire, 19,
5 2 , 5 3 , 5 4 , 66.
Parthenay (Anne de), dame de
Pons, i 3.
— (Renée de), i 3.
Pasquil (ou Pasquin), 7 2 .
Pastor (L.), 74 n.
Paul II, 57 n.
Paul III, 12, 14, 15, 18, 19, 20,
31, 26, 35 , 36 n., 3 7 , 3 8 , 3 9 ,
40 n., 4 1 , 4 2 , 4 6 , 48 n., 49 n.,
5 0 , 5 6 , 5 7 , 58 n., 5 9 , 6 0 , 6 7 ,
68, 7 0 , 7 3 , 7 4 , 7 5 , 7 6 , 7 9 ,
8 0 , 83, 86, 88-89.
Pavie, 4 4 .
Pellicier (G.), 12, 16, 90.
Pérouse, 15, 16.
Perreau (L.), sieur de Castillon, 3 .
Perrenot (Nicolas), sieur de Granvelie, 83, 84.
Petros (Nicolas), 16.
Philippe II, 71 n.
Philippes (dom), 23, 3 4 , 66, 6 7 .
Piccolom ini, cardinal de Sienne,
3 9 , 4 0 , 5 5 , 5 6 , 83.
Picot (E.), 5 n., 15 n., 47 n., 77 n.
Pinturichio, 74 n.
Pio (Alberto), comte de Carpi,
6, 90.
— (Catherine et Marguerite), filles
du précédent, 6, 90.
— (Rodolfo), évêque de Faenza,
6 , 16.

Pisani (F.), cardinal, 6, 16.
P ise, 5 5 , 84.
Pistoia (cardinal de), voir Pueci.
Plaisance, 26 n.
Plan (P.-P.), 26 n.

Plattard (J.), 8 n., 9 n., 13 n.,
24 n., 38 n.
Poitiers, 5 3 .
Pontoise, 47 n., 7 8 .
Poyet (G.), premier président au
Parlem ent de Paris, 87.
Pucci (Antonio), cardinal de Pis­
toia, 16.
Raince (Nicolas), 5 , 7, 14, 15 n.,
21.
Rathery, 8 n., 38 n.
Recalcatis (Ambrogio di), 15 n.
Recanati, 77.
Reggio, 46 n.
Renée de France, duchesse de
Ferrare, 12, 13, 14, 46 n., 4 7 ,
78.
Renier (Federico), 59 n.
Renzo da Ceri (Lorenzo Orsini),
26, 4 7 , 48 n., 7 5 , 7 6 , 7 7 , 7 8 .
Riario, cardinal, 42 n.
Ridolfi (Niccolò), cardinal, 16,
4 0 , 5 4 , 7 0 , 7 2 , 83 .
Rodocanachi (E.), 13 n., 38 n v
58 n.
Rome, 1, 2, 3, 4, 5, 7, 9 &gt;
14, 15, 16, 17, 20, 21, 22 n.,
23, 25, 26 n., 3 4 , 3 7 , 39 n.,
40 n., 43 n., 44 n., 46 n., 5 0 ,
5 1 , 5 5 , 5 6 , 6 1 , 63 n., 6 4 , 67
n., 76 n., 79 n., 8 1 , 85, 86, 89,
90, 91.
— amphithéâtre, 5 7 .
— arcs de Constantin, Numetianus, Titus et Vespasien, 5 7 ,
58 n.
— bourg S t Pierre, 3 8 .
— Campdoly (Capitole), 5 6 , 58 n.
— Campo di Fiore, 5 7 , 58 n.
— château S t Ange, 5 8 .
— jardin du Belvedere, 68.
— palais Farnese, 5 7 , 58 n.
— palais S t-George, 4 2 , 58 n.,
59.

�Rome, palais S t-M arc, 57.
— palais Vatican, 38, 58 n., 68
n., 74.
— pont S t-Ange, 61.
— porte S t-P ierre, 41.
— porte S t-Sébastien, 56, 58 n.
— Ripe, 3 8 .
— S t-Paul-hors-les-murs, 58 n.,
59.
— Templum Pacis, 56, 57.
Sabeo (Fausto), 16, 17.
Sadolet (Jacques), 17, 40 n.
— (Paul), 17.
Sainéan (L.), 59 n.
Saint-André (Martin de), 45 n.
Saint-Calais, 5.
Saint-Cerdos (M. de), 45.
Saint-Jaille (Didier de), 50.
Saint-M aur, 15 n., 18, 19.
Sainte-Marthe (les frères), 23 n.,
26, 28, 2g, 3o, 34 n.
Salviati (J.), cardinal, 40, 54,
70, 72, 83.
Samaran (Ch.), 64 n.
San Gallo (Antonio da), 57 n.
San Pietro Corso, 21.
Sanseverino (Ferrante di), prince
de Salerne, 71.
Saraceni (G.), cardinal de Ma­
tera, 16.
Sardaigne, 49.
Saubonne (Michelle de), dame
de Soubise, 12, 13, 47.
Savoie (Louis de), prince de
Piémont, 25 n., 60, 86.
— (Charles II, duc de), 4 8 ,60, 87.
— (duchesse de), voir Béatrix.
Séché (L.), 65 n.
Segre (A.), 48 n., 87.
Selva (F. de), comte de Cifuentès, 37 n., 38, 41 n., 42, 46 n.,
48 n., 79 n., 81 n.
Selve (Georges de), évêque de
Lavaur, 63.

— (Jean de), 63 n.
Sevin (Jean), 5, 8.
Sermonetta (Camille), 90.
Sforza (Alessandro), 76 n.
— (Bosio), comte de Santa-Fiore,
76.
— (Francesco), duc de Milan,
50,82.
— (Guid’ Ascanio), cardinal de
Santa-Fiore, 76.
Sicile, 42 n., 43, 67 n.
Sienne, 55, 60.
Simonetta, cardinal, 16, 18, 35.
Sixte-Quint, 68 n.
Soderini (Francesco), 40 n.
— (Giuliano), évêque de Saintes,
40, 54, 55, 70, 71.
Soliman, 42, 43, 44, 45, 61,
74, 88.
Sophy (le), 42, 43, 44, 61.
Sorbonne, 2, 10.
Soubise (Madame de), voir Sau­
bonne.
Spinola (Agostino), cardinal ca­
merlingue, 80.
Steuco (Agostino), 16.
Stevenson (E.), 75 n.
Strozzi (Luisa), 40 n.
— (Philippe), 9, 40, 41, 55, 70,
71, 72, 83, 87.
Stryienski (C.), 22 n., 53 n.
Stuart (John), duc d’Albany, 44.
Tandis, 62.
Tarascon, 47 n.
Tauris (Tebriz ), 43
Taurus, 61.
Tausserat-Radel (A.), 12 n., 16 n.,
63 n.
Tebaldeo (A.), 17.
Tiepolo (Niccolò), 59 n.
Tilley (A.), 8 n., 9 n., 10 n., 13 n.,
21 n., 25 n.
Toulouse, 50.

�Tournon (F., cardinal de), 37 n.,
81 n.
T rivulzio (Agostino), cardinal, 16.
— (Pomponio), gouverneur de
Lyon, 53.
— (Teodoro), 53 n.
Tudor (Marie), 81.
Tunis, 39 n., 44 n., 48, 62, 83,
84.
T urc (le), voir Solim an.
Turin (Jean de), 21.
Turpin (Charles), 47 n.
— (Jacques), baron de Crissé,
47.
Vaganay (H.), 32.
Valerio, 6.
V alori (Baccio), 55 n.
Vasari, 74 n., 75 n.
Venier (Giovan-Antonio), 59 n.,
84 n.
Venise, 13 n., 40 n., 63 n.
Venise (seigneurie de), 37 n.,
38 n., 39 n., 40 n., 41 n., 42 n.,

43 n., 46 n., 5o, 56 n., 58 n.,
5g n., 60 n., 77 n., 79 n., 84.
Venisse (Jacques de), sieur de
Baugy, 15.
Venoy (Louis de), chanoine de
S'-Maur, 19.
Verdier (ou Verdurier), 7 n.
Vernon (Adrien), sieur de Montreuil-Bonnin, 15, 35 n ., 65.
Vestrius (0 .), 36 n., 59 n., 75 n.
Vianey (J.), 17 n.
Villeneuve-Bargem ont,49 n., 50 n.
Villiers de l’Isle-Adam (P hi­
lippe), 49 n.
Vindry (Fleury), 32.
Virton, 48.
Vivonne (Catherine de), mar­
quise de Ram bouillet, 78 n.
Voulté (J.), 53 n.
W eiss (N.), 2 n., 10 n.
Zapolya (J.), voïvode de Tran­
sylvanie, 79 n., 88.

�T A B L E DES M A TIÈ R E S.

P ages
I n tr o d u c tio n .....................................................................................

1-32

Lettre I (3o décembre 535)..............................................................

33-51

Lettre II (28 janvier 15 3 6 ) ............................................................ 52-64
Lettre III (15 février 1 5 3 6 )............................................................

65-81

Appendice I. Lettres de Charles Hémard de Denonville
(décembre 1535-février 15 3 6 )......................... 82-88
—
II. Sauf-conduit accordé par Paul III aux servi­
teurs de Jean du B ella y................................... 88-89
—
III. Lettre de Charles Juvénal des Ursins à Jean
du Bellay (12 avril 15 3 6 ) .............................. 89-91
—
IV. Fac-sim ilé du manuscrit Morrison . . . .
91
Index des noms de personnes et de l i e u x ...............................92-99

N ogen t-le-R otrou , im p rim e rie D a u p ell b y - G

ouve rneur.

�</text>
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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                    <text>����LES FEMMES
DANS

L ’Œ U V R E

DE

DANTE

�DU MÊME AUTEUR

N e w m a n , sa V ie e t ses Œ u v r e s , 2è é d itio n , 1 v o lu m e
in - 1 6 ............................................................................

Il a été imprimé dix exemplaires numérotés
sur papier de Hollande Van Gelder

3 fr. 50

�LUCIE FÉLIX FAURE

Les Femmes
DANS

l’OEuvre de Dante

PARIS
LIBRAIRIE

PERRIN

35

ET
QU AI

C ie,

ACADEMIQUE

DIDIER

LIBRAIRES-ÉDITEURS

DBS G R A ND S-A UG U STIN S,

1902
Tous droits réservés

35

��INTRODUCTION

��LES

FEMMES DANS L'ŒUVRE DE DANTE1

Celui que la poésie universelle peut saluer
co mm e un m aître de la colère et du sourire,

dell'ira m aestro e del sorr iso , fait de toute
l’â m e h u m a i n e sa lyre, et la fougue de ses
indignations n ’enlève rien à la douc eur de sa
tendr esse. Maître de la colère, du sourire et
des pleurs, de la douleur, d e l’espérance et
de la joie, il le fut si bien que l’on serait
tenté, parfois, de ne r et e n ir q u 'u n e seule de
ces notes, et d ’oublier q u ’il posséda toutes
les autres. A quel degré! P r o f o n d é m e n t hu ­
m ain, Dante, c om m e tel, a pp a rt ie nt à son
1. Scarlazzini, Enciclopedia dantesca; Milano, Hœpli, 1896;
— Paget Toynbee, Dante Dictionary; Oxford, 189 8 ; — A. de
Margeric, Dante, la Divine Comédie; Paris, Retaux, 1900;
— De Gubernatis, Su le orme di Dante; Rome, 1901.

�4

LES FEMMES DANS L’OEUVRE DE DANTE

époque, à sa cité; Florentin du moyen âge, il
est un homme réel, concret, vivant; c’est
pourquoi tout homme de chaque temps saura
se reconnaître en lui, mieux que dans la plus
générale des abstractions. La vie qui jaillit
de la synthèse échappe à toute analyse. Il s’as­
simila complètement la culture du XIIIe siècle;
son esprit fut ouvert aux grands courants
d’influence qui circulaient parmi ses contem­
porains, et certain de ses vers illumine en­
core pour nous, aujourd’hui, la voie où s’est
engagée notre âme ; c’est une vérité toujours
fraîche, toujours jeune, une pensée qui porte
le pressentiment de l’éternité. A travers l ’art
dantesque, nous atteignons donc l ’ensemble
de la vie médiévale; à
médiévale,

nous

travers cette vie

reconnaissons

l’intégrité

de l’âme humaine. Nous devons beaucoup à
des travaux récents, qui, élucidant plusieurs
points spéciaux, mettant en relief plusieurs
personnages cités, contribuent à l’intelligence
approfondie du poème incomparable.

�INTRODUCTION

5

I
Il

est impossible d’isoler complètement une

individualité, sans lui retirer quelque chose
de sa forme vivante et vraie. L’homme se
rattache au passé, se relie au présent, est
responsable de l’avenir. Il tient à ses aïeux, à
ses contemporains, à sa postérité. Certaines
idées flottent dans l’atmosphère même qu’il
respire. Avant d’être créateur, Dante s’im­
prégna donc de la culture de son temps et
de son milieu. Son œuvre est une Somme

poétique. Ozanam l’appelle « le saint Thomas
de la poésie»;

le moyen âge aimait les

Sommes, et toute cathédrale en est une, de
quelque façon. On sait que Dante adopta, sur
Aristote, l’opinion alors répandue; il l’appelle
« le maître de ceux qui savent ». Il ne s’af­
franchit jamais de la terminologie ni de la
méthode du philosophe péripatéticien. A ses
côtés, il place Socrate et Platon. Vraisembla­
blement, il avait lu le Timée. En outre, la

�6

LES KEMMES DANS L ’OEUVRE DE DANTE

philosophie platonicienne lui était apparue à
travers Cicéron et Boèce. Le Traité de l'Ami­

tié et la Consolation prirent pour lui le carac­
tère d’une révélation intime. Il ne les ouvrit
qu’après la mort de Béatrice. Incarnant en
lui le génie symbolique du moyen âge, il ne
tarda pas à personnifier cette philosophie qui
lui semblait si douce. Il ne vit pas en elle
une muse païenne aux yeux de marbre, inca­
pable de verser des pleurs ; il en fit une héroïne
chrétienne, une jeune femme pâle aux yeux
apitoyés, une exquise figure de la Vita Nuova,
celle à qui sont dédiés quatre des plus beaux
sonnets. Elle n ’est point une déesse; elle est
une créature de rêve, mais tout imprégnée
d’humanité, vivante, émue, polissante, et,
par-dessus tout, compatissante. M. de Gubernatis croit reconnaître sous cet aspect Gemma,
la future épouse du poète. La Pictosa, c’est
le nom qui lui convient, alors que Béatrice
apparaît comme la Gloriosa. Cette prose aus­
tère du Conxito, quand il s’agit de la Pietosa,

�7

INTRODUCTION

garde un

reflet de son

charme féminin.

Alighieri, en cet ouvrage, dit de la philoso­
phie : « .le l’imaginai comme une noble dame,
et je ne pouvais me la représenter autrement
que compatissante. » Il est à supposer qu’une
dame de Florence fournit à Dante les traits
charmants de la consolatrice allégorique; or,
nul ici-bas ne sait le nom de celle

à

qui le

poète adressait délicatement cet hommage
voilé. Sans doute, cet épisode signifie bien, à
travers les symboles, qu’il s’est reproché
d’avoir un instant négligé la théologie pour
la philosophie humaine. Cependant, il eut aussi
des notions de la doctrine platonicienne à
travers les écrits attribués à saint Denis l’Aréo­
pagite, et ceux de saint Augustin. Les beautés
visibles ne sont que l’ombre ou le reflet des
beautés invisibles, et, mieux, de l’invisible
beauté.
Le fleuve, et les topazes
Qui entrent et sortent, et le rire des herbes
Sont de leur vérité les ombres et les im ages1.
1. Paradis, chant XXX.

�8

LES FEMMES DANS L ’OEUVRE DE DANTE

Ce chant de Dante s’applique entièrement
au monde paradisiaque, mais ne lui fut-il pas
suggéré par la contemplation d’un paysage
terrestre, d’un site printanier de la Toscane?
L’esprit du moyen âge anime encore ici le
génie du poète : « Le monde peut donc se
définir une idée de Dieu réalisée par le Verbe.
S’il en est ainsi, tout être cache une pensée
divine. Le monde est un livre immense, écrit
de la main de Dieu, où chaque être est un
mot plein de sens. L’ignorant regarde, voit
des figures, des lettres mystérieuses, et n ’en
comprend pas la signification. Mais le savant
s’élève des choses visibles aux choses invi­
sibles... », comme montaient, à la fenêtre
d’Ostie, les deux âmes unifiées de Monique et
d’Augustin. C’est M. Émile Mâle, dans son
beau livre, 'lA rt religieux au XIIIe siècle en

France, qui nous définit ainsi les idées chères
au moyen âge. La fin du XIIIe siècle avait vu
les grandes luttes universitaires entre le péri­
patétisme chrétien de saint Thomas d’Aquin,

�9

INTRODUCTION

le péripatétisme averroïste de Siger de Bra­
bant, l’augustinisme des maîtres franciscains.
Dante, au XXVe chant du Purgatoire, ré­
prouve formellement l’erreur averroïste de
l ’unité de l'âme intellective; avant même
d’avoir lu Aristote et Albert le Grand, il avait
peut-être, par son ami Guido Cavalcanti,
connu les influences des penseurs arabes,
entre autres de cet Avenpace, auteur pré­
averroïste du Régime del Solitario, qui, nous
le verrons plus tard, fascina l ’esprit de Guido.
Saint Thomas d’Aquin, dit M. Salvadori, a
fait la critique aussi fine que sûre du rationa­
lisme mystique des Arabes. Parmi tous ces
courants philosophiques, l’Alighieri demeura
fidèle à l’orthodoxie ; son enthousiasme semble
se partager entre saint Thomas et saint Bona ­
venture; les verrières flamboyantes du Para­
dis nous

montrent l’apparition

des deux

grands docteurs canonisés. Ozanam traite le
poète d’éclectique chrétien, mais M. Gaston
Paris l’appelle un thomiste, et le

�10

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

d
n
a
.M
Ponnet observe que, dans la double guirlande
formée au Paradis par les âmes des grands
docteurs, saint Thomas d’Aquin est plus près
de Béatrice, qui symbolise ici la foi. Le péri­
patétisme chrétien peut donc ranger Dante
parmi ses adeptes ; mais, si le Convito nous
révèle toute la rigueur des

classifications

aristotéliciennes, il n’en est pas moins vrai
qu’elles se joignent chez Dante à des affinités
platoniciennes, comme les tendances philo­
sophiques dominicaines y subsistent à côté
des sympathies franciscaines1.
Il

fut poète avant d’être philosophe; on

peut donc supposer qu’il aima Virgile avant
de chercher dans la philosophie une conso­
lation. Peut-être l’aima-t-il même avant de
commencer l’étude approfondie de son œuvre.
L’auteur de l' Eglogue à Pollion intéressait
1. Voyez le P. Mandonnet, Siger de Brabant, et M. Guston
Paris, la Poésie du moyen âge, Siger de Brabant; — Giulio Sal­
vadori , la Poesia giovanile e la Canzone d’am ore di Guido Caval­
canti. Roma, Societa editricc di Dante, 1895. — Cf. le P. Bcrthier,
la Divina Commedia con commenti secondo la scolastica ,

�II

INTRODUCTION

particulièrement le moyen âge. On a beau­
coup étudié les idées médiévales relatives à
l’antiquité païenne. Elles sont, en effet, des
plus curieuses, 011 dirait parfois des plus tou­
chantes. Or, la
écho des

IV" églogue

oracles sibyllins,

renferme un
et

la sibylle

Erythrée, celle ii laquelle on attribuait un
poème acrostiche dont chaque vers commen­
çait par une lettre du nom de Jésus, était uni­
versellement populaire. L’auteur du D icslnv
la cite, parallèlement au Roi-Prophète : teste

David cttm Sibylla. Ne représentait-elle pas
symboliquement l’attente des Gentils,

ces

apparences de traditions, fragmentées, dissé­
minées à travers l'œuvre poétique et philoso­
phique des âges, et comparables aux éclats
d’un miroir brisé, l’espoir, inconscient peutêtre, en Celui que la Yulgatc salue comme
le Désir des collines éternelles, nous donnant
à comprendre que vers lui s’orientent toutes
les élévations de l’àme, et que tous les som­
mets de la sagesse humaine ont la nostalgie

�12

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

de sa lumière? On conçoit que Dante ait fait
de son Virgile le symbole de la raison natu­
relle; il y avait un souvenir classique; il en
constitue un emblème philosophique, et, par
le don divin qui l’a sacré poète, il évoque un
inoubliable type de beauté suave et de gri\ce
courtoise1. Un voile de mélancolie s’étend
sur ce visage. Mélancolie qui convient dou­
blement au poète latin et au personnage allé­
gorique.
« CeLempereur, qui règne là-haut, pareeque
je fus rebelle à sa loi, ne veut pas (pie l’on
parvienne par moi

sa cité. » Où Virgile

s’arrête, intervient Béatrice, et les hautes
aspirations du mysticisme chrétien s’élancent
victorieusement à travers un monde d’har­
monie, de lumière, de splendeur.

1. Comparetti, Viri/ilio nel meilio evo; Florence, llrrnard Seeber, 2“" &lt;;d., 1K9U; — Michele Schedilo, Umile e lo stuilio della poesia classica, dans Arie, id e a ta e fede ai giorni
di Dante; Milan, lluspli, l'JOt.

�13

INTRODUCTION

II
Les influences mystiques de l ’Ombrie ont
imbibé d’une fraîcheur et d’un parfum les
sommets de l’œuvre dantesque. D’ingénieux
érudits nous ont, en quelque sorte, tracé la
carte poétique de l'Italie avant la naissance
de l’Alighieri. Tous ont salué l ’école mys­
tique ombrienne. Sans doute, il faut la mettre
it part, car elle chante pour répandre le tropplein de l’harmonie intérieure, sans vouloir
faire œuvre littéraire. Autrefois,

ceux qui

voyaient au loin, sur l’horizon du moyen
fige, se profiler une cathédrale de rimes —
énorme et délicate — subissaient,

on l’a

dit, l’illusion du voyageur n’apercevant de la
ville lointaine que la cathédrale et songeant
(pie cet édifice s’élève dans un désert. En
poursuivant sa roule, il découvrirait toute une
cité. « Aujourd’hui, disait Ozanam, les soli­
tudes du moyen &lt;\ge se peuplent et s’éclairent.

La Divine Comédie ne cesse pas de dominer

�14

LES

FEM M ES

DANS L ’Œ U V R E

DE

DANTE

les constructions poétiques qui l’entourent... »&gt;
Depuis Ozanam, on a beaucoup regardé ces
humbles édifices, simples maisonnettes où
quelque esprit de poète — de ces esprits dont
Platon fait une chose ailée, subtile et sacrée
— a logé scs rêves d’un jour. Foyers silen­
cieux où subsiste quelque ornement, quelque
détail, louchant indice d’une existence ou­
bliée, tandis que la cathédrale indestructible
ouvre encore chaque jour ses portes à la
foule des pèlerins venant se prosterner sur
ses parvis! Mais la lampe d’autel ne s’est pas
non plus éteinte en certains sanctuaires pri­
vilégiés, qui toujours ont le don d’attirer les
âmes recueillies et contemplatives. Une poé­
sie ascélique s’exhala des cellules de couvent.
Saint François d’Assise est appelé le Trouba­
dour du Christ. Les mains pleines de rayons
et les yeux pleins de lumière, le petit moine,
vêtu de sa robe de bure,

s’en allait par

les chemins en fleur, portant «ï tous l’amour
qui pacifie et la vérité qui délivre. On connaît

�INTRODUCTION

le beau livre d’Ozanam sur les poètes fran­
ciscains du moyen Age. Saint François leur
avait donné l’exemple. 11 fraternisait avec
toute la nature. Il ouvrait son âme au moindre
reflet, au moindre parfum, pour les trans­
former en oraison. Si quelques strophes s’en­
volaient de celte âme, elle était avant tout le
vrai poème, le poème de Dieu. 11 l’avait dé­
pouillée de tout ce qui pouvait entraver son
rythme. Au contact du saint, la création
semblait retrouver sa primitive innocence.
L ’onde à laquelle Shakespeare applique l’épithète de perfide est pour François une sœur
humble, chaste, pieuse, utile. Les âmes en
foule subissaient l’attrait de celle conquête.
Dante a chanté cette vie sur la terre; mais
« une telle vie, songe-t-il, se chanterait bien
mieux dans le paradis ».
Le cantique du Soleil n’est qu’un faible
écho de l’harmonie intérieure : « Loué soit
Dieu, mon seigneur, à cause de toutes les
créatures, et, singulièrement,

pour noire

�16

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

frère messire le Soleil qui nous donne le jour
et la lumière! 11 est beau, rayonnant, d’une
grande splendeur, et il rend témoignage de
vous, ô mon Dieu ! ...» Puis la strophe paci­
fiante, ajoutée en une heure où il y avait dis­
sension entre l ’évêque et les magistrats de la
•cité : « Loué soyez-vous, mon seigneur, à
cause de ceux qui pardonnent pour l’amour de
vous!... » strophe aux accentsde laquelle les
adversaires se réconcilièrent et se deman­
dèrent pardon.
Un souffle avait passé sur l ’Ombrie,

le

souffle d’un printemps d’àmes : une royale
floraison (lis d’innocence et roses d’amour),
éclatant dans le jardin de saint François, le
petit pauvre de Jésus, et de sainte Claire, la
fiancée du Christ, l’amie, la sœur spirituelle
de saint François, le disciple du pauvre Frère.
Quand saint François parcouraitles campagnes
en chantant, la moisson se levait sous ses pas
et les villages le recevaient, et de tous les
cœurs vers le ciel montait une symphonie, et

�17

INTRODUCTION

c’est ce souvenir que consacrent le poème de
Giotto et la fresque de Dante. Des sources
vives jaillirent au fond des âmes. Les berges
se couvrirent de (leurs, et les buissons s’en­
chantèrent du gazouillement des oiseaux. La
pauvreté fut aimée et servie, comme une
dame très noble, avec une sorte de grâce
chevaleresque ; on l’honora comme la com­
pagne du Sauveur, montée avec lui sur la
croix; on cul la jalousie de ses faveurs; on
la célébra plus suavement qu’on n ’eût célébré
les princesses de la terre. Les mains des
pauvres Frères devaient rester pures de tout
contact avec le métal monnayé. Celle réalité
chrétienne fut plus belle que le rêve de Pla­
ton : « Il faut leur dire, enseigne le philo­
sophe traitant de l’éducation qui convient aux
défenseurs do la cité, il faut leur dire qu’ils
ont dans l’âme un or et un argent divins
donnés par leurs dieux, et qu’ils n ’ont pas
besoin des richesses humaines, et qu’il ne leur
est pas permis de corrompre l ’or divin qu’ils
2

�18

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

possèdent, parle mélange de l ’or terrestre ; à
eux seuls, de tous ceux qui sont dans la cité,
il ne sera pas permis de toucher ni d’échanger
de l ’or. » Mais, s’il les voulait sévères, Platon
aimait la beauté de l’art et l’élégance des
lignes. Comment fût-il demeuré indifférent
au prestige des choses délicieuses, selon le
mot d’un ancien, qui se trouvaient en Hellas?
Les Frères mineurs recherchaient avant tout,
par-dessus tout, l’humilité, la pauvreté d’es­
prit, cette vertu de l’Évangile, dont l’anti­
quité païenne

n ’a jamais su le nom, car

ils songeaient que l’absence du contact maté­
riel de l’or serait peu de chose, si la moindre
pensée de complaisance envers cet or effleu­
rait leur àme.
Pourtant, le souffle d’Ombrie lit éclore aussi
la floraison des pierres; 011 dit qu’elles ont
leur automne : alors, elles eurent leur prin­
temps; l ’architecture s’enhardit, les murs se
couvrirent de fresques, et des poèmes s’épa­
nouirent sous les fronts pensifs...

�INTRODUCTION

19

C’est une destinée mieux que royale de s’en
aller à travers le monde, en robe de bure,
prêcher la vérité, l’amour,

la joie et la

pauvreté, de parler aux puissants et aux
humbles; de s’incliner sur les faibles et les
petits; de marcher, une grâce sur les lèvres
et des rayons pleins les yeux; de porter,
comme une parure, les stigmates mêmes du
Sauveur, et d’entraîner tout un siècle à sa
suite : rois, princes, pèlerins, moines, vas­
saux, manants, dans une folie de conquête
et d’ascension. Telle fut la destinée de Fran­
çois, le fils du marchand d’Assise. Largement,
ce pauvre distribua la joie aux hommes, en
puisant à pleines mains dans le trésor de Dieu.
L’impulsion était donnée: il y eut une école
de poésie franciscaine. Elle eut pour adeptes
saint Bonaventure, auquel on attribue YAve,

lilium speciosum, poète jusque dans le titre
de ses opuscules : les Six ailes des Séraphins,
les Sepl chemins de l'Éternité, l'Itinéraire de
l'âme à Dieu ; Fra Jacomino, cité par

�20

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE 13ANTE

M. Rodolfo Renier comme le précurseur de
Dante (il chanta l’Enfer et le Paradis) ; Jacopone, auteur mystique de laudes qui furent
aimées on Ombrie, sur le sol fertile où elles
avaient fleuri, et qui n’épuisèrent point la
verve de l ’écrivain ; il composa des satires,
des invectives, et aussi de pieuses hymnes la­
tines, entre autres le Stabat Mater dolorosa;
le Slabat Mater speciosa lui également at­
tribué. A l’inspiration franciscaine sont dus
les gracieux et populaires récits des Fioretti,
qu’Ozanam appelle si joliment l’épopée des
humbles.
Dante nous dépeint les premiers francis­
cains « en silence, sans escorte, marchant
l ’un devant l’autre ' ». Ils avaient des frères
dans toute la chrétienté. Les Fioretti nous
donnent de cette fraternité l’illustration la plus
louchante, en nous décrivant la rencontre
de saint Louis et du frère Gilles, qui, sans se

l. E n fe r ,chant XXIII.

�INTRODUCTION

21

parler, s’élaienl si bien compris. Ozanam y
reconnaît un emblème de «cette société chré­
tienne qui ne met plus de barrières entre le
roi et le mendiant ». 11 y a là comme une
atmosphère de Pentecôte. Dante se souvenaitil de ce joli trait, alors qu’il écrivait : « De
tout mon cœur, et avec ce parler qui est le
même en chacun, je fis à mon Dieu l’holo­
causte de remerciements dus pour celte nou­
velle grâce1? »
Le saint patriarche François fut appelé
« chevalier du Crucifié, gonfalonier du Christ,
connétable de l’armée sainte », tandis que la
chrétienté proclama sainte Claire « duchesse
des pauvres, princesse des humbles » ; et ces
raffinements ingénus du

moyen âge nous

donnent l’impression vraie delà noblesse spi­
rituelle, saluée par les hommes d’alors, et
dont la douceur a souvent fait trembler l’or­
gueil de la noblesse féodale.

1. Paradis, chant XIV.

�22

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

111
En Sicile, la poésie régnait dans les palais
et chantait dans les cabanes. 11 y avait une
poésie populaire,

en laquelle M. d’Ancona

croit voir une descendante de la Muse antique
des pastorales. M. Rodolfo Renier reconnaît
une provenance de cette source populaire dans
le fameux Dialogue de Ciullo d’Alcamo (ou
Cielo dal Camo), d’une inspiration à la fois
légère et passionnée.

L’œuvre plébéienne,

d’une verve spontanée, amoureuse cl sou­
riante, parfois dramatique, et que la morale
ne trouble guère, éclose en plein moyen âge
dans l ’île ensoleillée de Théocrite, eut, par
sa spontanéité même, le don d’attendrir la
sévérité des érudits, qui s’est alors tournée
contre la littérature des pauvres troubadours.
Les poètes provençaux, accueillis et favorisés
ii la cour des princes, avaient importé des
influences en Italie, et surtout en Sicile. Ils
y trouvèrentdes imitateurs. En Sicile, il y eut

�INTRODUCTION

23

une école de poésie, aulique ou courtoise, tel
est le nom distinctif attribué à celte gaie
science, fleur des cours, épanouie à l’ombre
des palais. M. Viltorio Cian ne lui conteste
pas un certain mérite: « Une autre consé­
quence, non regrettable, dit-il, résulta pour
nous de l ’immigration de la poésie provençale,
par le fait que celle-ci devint le véhicule de
la courtoisie des coutumes chevaleresques;
qu’elle opéra, au moins par un elîetdemode,
selon la restriction piquantede Carducci, la dif­
fusion et l’accroissement du culte de la Dame,
qui joue un tel rôle dans les habitudes de cette
inspiration poétique ; et qu’elle bannitquelque
peu de la rudesse plébéienne demeurée dans
nos usages sociaux1. » Àcette école appartient
le dialogue de Mazzeo Ricco. Y eut-il plus
tard une réaction, ou seulement uneévolution?
lin tout cas, Dante ne craint pas d’accorder
aux troubadours des éloges enthousiastes ; il
I. Vittorio Cian, / contain lèltevari italo-pvovenzali; Mes-

�24

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

introduit Arnaud Daniel dans son Purgatoire,
et cela lui fournit

l’occasion d’intercaler

quelques vers en provençal parmi les tercets
rimes en langue de si. Ce tribut payé à la
langue d’oc semblerait contredire en partie
les idées de réaction que l’on découvre chez les
poètes du « style nouveau » ; il paraît un gage
de reconnaissance et d’amour.
A l’école bolonaise, personnifiée en Guido
Guinieelli, beaucoup ont attribué plus spécia­
lement la poésie savante, et la Toscane, selon
les mêmes commentateurs, aurait l’empire de
la poésie amoureuse.

M.

Kodolfo

Renier

remarque avec justesse qu’ici les distinctions
ne peuvent être absolues ; ces différentes poé­
sies, quelles que fussent leurs sources, mélan­
geaient assez souvent leurs ondes dans les
mêmes courants.
Dante a placé Guido Guinieelli dans son

Purgatoire : « Tels se montrèrent ces deux
fils en revoyant leurmèreen butteà la colère
de Lyeurgue, dit-il, tel je me montrai, mais

�INTRODUCTION

non avec autant d’empressement que j ’aurais
voulu, — Quand je l’entendisse nommerluimême, Guido, mon père, et le père de beau­
coup d’autres meilleurs que moi, qui ont écrit
des rimes d’amour douces et gracieuses. »
Ce passage suffirait à prouver la haute
estime en laquelle Danle tenait le génie de
Guido. — Mais, au cours de l’œuvre dan­
tesque, plusieurs autres témoignages viennent
corroborer celui-ci. C’est, par exemple, une
citation de la Vita Nuooa : « L’amour et un
noble cœur ne font qu’un, comme a dit le
sage. » Ce sage n ’est autre que Guido Guinicelli. Dante le cite également dans son traité

De vulgari eloquio; il lui donne les épitbètés
de noble et de grand. On s’accorde, en effet,
à reconnaître en lui le plus célèbre des poètes
italiens qui précédèrent Guido Cavalcanti et
l ’Aligbieri.
Ce Guido Guinieelli appartenait^ une famille
princière. Il avait épousé Béatrice délia Fralta
dont il eut un (ils également appelé Guido.

�2f&gt;

LES FEMMES DANS L ŒUVRE DE DANTE

D’abord il vécut à Bologne, une des villes qui
jouirent au moyen âge d’un

haut renom

scientifique. 11 fut ensuite podestà de Castel­
franco, puis il mourut exilé.
11 avait commencé par prôner la poésie de
Guiltone d’Arezzo, mais il devint lui-même
fondateur et chef d’école, groupant autour de
lui Guido Ghislieri, Onesto Bolognese, Fabri­
zio de’ Lambertazzi. Les jeunes poètes amis et
contemporains de Dante le vénérèrent comme
un père, comme le père du « doux style nou­
veau ». Guido Cavalcanti, Lapo Gianni, Cino
da

Pistoia, Dante lui-même, proclamèrent

donc bien haut qu’ils étaient de sa descen­
dance intellectuelle. Quelle fut l’originalité de
Guido Guinieelli ? Sans doute elle apparaît
clairement : avec lui, la théorie amoureuse
du moyen âge, en s’amplifiant, s’élève d’un
ou de plusieurs degrés. Il fait pressentir Dante
et Béatrice. Tel de ses sonnets est réellement
l’aïeul des sonnets de la Vita Nuova. La
beauté de la dame s’est spiritualisée ; la beauté

�INTRODUCTION

27

de son visage reflète celle de son âme, et
noble doit être l’amour qui se loge dans un
noble cœur. L ’amour s’abrite dans un noble
cœur, comme l’oiseau dans la verdure de la
forêt. Ce sont les accents de Guinicelli1. Et ce
cœur noble et pur, ajoute le poète de Bologne,
s’éprend d’une dame comme d’une étoile“2.
N’esl-ce pas alors l ’idée de la beaulé qui res­
plendit comme une étoile au firmament de la
poésie? Ainsi que Béatrice, la dame de Guido
Guinicelli passe, sereine, et son salut abaisse
tout orgueil. Un sonnet de Guinicelli se ter­
mine par ces deux vers:
Je vous dirai d’elle une plus grande vertu :

Nul de ceux qui la voient ne peut avoir des pensées basses3.

Et, dans une des canzoni de Dante nous
lisons :
1.

Al cor gentil ripara sempre Amore
Come a la selva augello in verdura.

2.

Cosi lo cor, clfù fatto da Natura
Schietto, puro e gontile,
Donna, a guisa di stella, lo innamura.

3.

Ancor ve ne dirò maggior virtute :
Nui'hom può inai pensar (in che la vede.

�28

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

Dieu l’a douée encore d'une plus grande grâce :
Nul ne peut mal finir de ceux qui lui ont parlé 1.

Ainsi les deux dames se ressemblent par
les effets de l ’admiralion qu’elles éveillent, ou
plutôt les deux poètes par la préoccupation
morale qu’ils introduisent dans l’école du
« style nouveau ». « Dans l’amour, tel que
Guinicelli l’avait conçu, écrit M. Giulio Salvadori, entraient en action toutes les puissances
de l’âm e2. » Le poète de Bologne fait du cœur
l ’abri de cet amour. Guido Cavalcanti veut
l'éleveret l’idéaliser encore en le plaçant,dans
l ’esprit;

pour y arriver, il oublie l’image vi­

vante de la dame et s’abstrait dans l’idée
pure de la beauté; Dante appellera Béatrice
la glorieuse dame de son esprit, et mettra son
amour en harmonie avec sa raison. A lui
seul il

était donné

de chanter, sous les

Ancor l’ha Dio per maggior grazia dato,
Che non può mal Unir chi l'ha parlato.
2. Giulio Salvadori, la Poesia giovanile e In Canzone d'amore
di lì. Cavalcanti.

�INTRODUCTION

29

auspices de sa dame, l’épopée intérieure de
l’âme qui s’unit à Dieu.
Sa vénération pour son prédécesseur, Guido
Guinicelli, nous apparaît singulièrement tou­
chante. En effet, le XXVIe chant du Purga­

toire, où se place la rencontre, est imprégné
d’une jolie nuance de tendresse humaine :
« Dis-moi la cause pour laquelle, dans tes
paroles et dans tes regards, tu montres que
je te suis cher. » Et je lui répondis: « La
cause en est dans vos doux vers, qui, tant que
durera notre parler moderne, rendront pré­
cieuse l’encre avec laquelle ils furent tracés. »
Ainsi Michel-Ange eût

honoré Lorenzo

Ghiberti, le maître des portes du Baptistère,
assez belles, selon le premier, pour être les
portes du Paradis !
IV
« 0 vaine gloire de la puissance humaine,
s’était écrié Dante, comme la verdure se fane

�30

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

vite sur ta cime, si elle ne touche pas à
une époque barbare ! »
Franco de Bologne a détrôné Oderisi de
Gubbio « dans cet art qui s’appelle &lt;\Paris
enluminure... » « Cimabué croyait avoir le
champ dans la peinture, et maintenant la
voix de la Renommée célèbre Giotto, si bien
que la gloire de l’autre est obscurcie. Pareil­
lement, de l’un à l’autre Guido, la gloire du
langage s’est transférée, et peut-être il en est
né un troisième qui chassera l’un et l’autre
du nid. »
Presque tous lescommentateurs s’accordent
à reconnaître, en ces deux Guido, Guinicelli
et Cavalcanti ; d’autres ont songé «pie ces
vers s’accorderaient alors malaisément avec
la vénération professée par Dante pour Gui­
nicelli.

Mgr Poletto, partageant cet

avis,

croit que Dante veut parler de Guido Guini­
celli, succédant ¡\Guido delle Colonne dans
l’admiration des contemporains. Quoi qu’il
en

soit,

Guido

Cavalcanti nous

apparaît

�INTRODUCTION

31

comme un des personnages les plus intéres­
sants du milieu dantesque. Dequelques années
plus âgé que Dante, il brilla parmi les diseurs

en rime, les fidèles d'amour'. Il nous est
représenté beau, spirituel, élégant, 1res sa­
vant philosophe, très ardent au sein des fac­
tions florentines. Son père avait été, dit-on,
« épicurien par ignorance-», et passait pour
irréligieux. En revanche, ce que l ’on sait
moins, c’est que son oncle Hildebrand était un
dominicain dont 011 honorait l’éloquence et
la vertu. Après avoir été prieur dans son
ordre, il devint évêque d’Orvieto, vicaire géné­
ral de Home, sous Grégoire X, et se retira pai­
siblement à Florence pour y mourir, se livrant
à la prière, à l’étude, aux exercices de la cha­
rité. Sa famille était riche. O 11 a beaucoup
répété que Guido précéda Dante à l’école de
1. Guido Cavalcanti nuquil, dit-on, en 1250; certainement
avunl 12!&gt;:&gt;.
2. Voyes l'étudo de M. Giulio Salvadori : (¡uiilo Cavalcanti
e la ponsia giovanile, et celle de I’. lircolc, Guido Cavallanti
e le sue rime.

�32

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

Brunello Lalini; depuis, on s’est aperçû qu’il
y avait méprise sur la sorte de magistère que
le poète accorde à Brunetto Latini dans la

Divine Comèdie et que, vraisemblablement,
Dante n’alla jamais, à titre d’élève, recevoir
les enseignements de Brunetto. Dante se lia
d’affection avec Guido, quand il eut reconnu
la nature et la valeur des méditations aux­
quelles s’adonnait celui-ci. La réponse au
premier sonnet de la Vita Nuova nous permet
de croire que les conversations qui s’établis­
saient entre les deux amis ne devaient pas
toujours être à la portée des profanes; mais
il est è supposer que Giotto, Gino da Pistoia,
l’architecte Arnolfo, le musicien Casella, ne
les eussent pas écoutées sans plaisir. Leur
contemporain Francesco da Barberino,

le

notaire écrivain, le conteur moraliste, Fauteur
du traité Del reggimento e dei costumi delle

donnea tdes Documenti d’amore, que M. Emile
Gebhart nous a dépeint tirant une morale
sèche et line des nombreuses expériences de

�INTRODUCTION

33

sa carrière, les eût peut-être trouvés enta­
chés de quelque exaltation. Mais il eût péné­
tré mieux que nous, sans doute, ce qui nous
apparaît aujourd’hui comme des énigmes et
des obscurités.
M. Salvadori se plaît à ressaisir, chez Guido
Cavalcanti, la théorie de la république idéale,
dont on trouve la conception dans les écrits
du philosophe arabe d’Occident Avenpace.
Peut-être fut-ce à travers les œuvres d’Albert
le Grand que Cavalcanti prit contact avec
celle idée hautaine de la république des soli­
taires. Solitude toute morale, car il s’agissait,
non pas de se séparer des hommes, mais de
ne pas leur ressembler, el de s’élever audessus delà vie humaine commune, ainsi que
de la vie animale ! Rêve séduisant par un air
de noblesse et bien différent de la pensée
monastique, qui se sépare, elle, de l ’huma­
nité, pour s’unir, dans ses oraisons, ¡1 la m ul­
titude des souffrances humaines! Différent,
également, des leçons d’un saint François

�34

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

d’Assise qui s’élève, et combien ! au-dessus
de la vie commune, en voulant se tenir plus
bas que le plus misérable des êtres, qui
voyage en chantant sur les grandes roules, et
qui captive les foules par son harmonie. Dif­
férent de l’enseignement d’une sainte Cathe­
rine de Sienne, lorsque, après les multiples
labeurs de la journée, vers la tombée du soir,
elle se prosterne dans une église assombrie,
et murmure une de ces prières de flamme que
les siècles se transmettent l ’un à l’autre, une
de ces prières exhalant sa « compassion du
monde entier en présence de la divine misé­
ricorde », une de ces prières que son âme ne
peut contenir, car elle dit : « Mon Dieu, faites
éclater mon îlme 1 »
Les solitaires, répudiant la basse humanité,
voulaient communiquer entre eux par l’esprit,
dans ce

royaume des idées qui s’appelait

pour Guido le royaume d’amour! lit l ’on a
cette impression que, malgré ses talents, sa
science, son prestige, sa beauté, Guido Caval-

�INTRODUCTION

lia

canti fut, en réalité, profondémenl malheu­
reux. On l’évoque pourtant bien en marche
dans les rues de Florence, ce brillant Floren­
tin,

beau, hardi, dédaigneux, laissant les

regards admiratifs tomber sur lui du haut des
balcons, tel, en un mol, que pourrait nous le
représenter un sonnet de son contemporain,
Dino Compagni1.
Il serait alors facile de lui prêter l'altitude
du saint Georges de Donalello. Mais sa phy­
sionomie est complexe; « Guido Cavalcanti,
platonicien, épicurien, irréligieux,a-t-on dit».
De tels hommes déconcertent naturellement
le « vulgaire » et s’amusent à le déconcerter.
L).-G. Rosselli déclare que l’irréligion de ce
prétendu sceptique peut sembler parfois assez
discutable, et que certains passages de ses
œuvres nous amèneraient sur ce point à des
conclusions variées. Les loisirs du Florentin
ne connaîtront point l’insouciance païenne,

1. Voyez D.-G. liossetti, Dante and his circle,

�36

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

pas plus que ne la connaîtra plus itard la
coquetterie de Monna Lisa : des profondeurs
mêmes de l’àme devinée par Léonard de
Vinci montera celte tristesse douce qui rêve
dans les yeux, et qu’Athènes n ’eût jamais
comprise. Le lyrisme de Guido met en jeu des
fibres douloureuses que l’antiquité ne sut
émouvoir. Ne se le représente-t-on pas, ce
Guido, conquérant d’un salut le cœur de
Pinella, jeune fille amoureuse dont le message
fut traduit en vers par le poète Bernardo da
Bologna? Peut-être

l’imagine-t-on

encore

mieux dans le rôle que lui prête une anecdocte contée par Boccace, écartant, avec une
impertinence voilée de courtoisie, une troupe
joyeuse d’élégants cavaliers qui cherchaient
à l ’enrôler parmi les leurs. Et le cadre est
si beau pour cette rencontre, sous les murs
du Baptistère, où Guido méditait, penché sur
les grands tombeaux de marbre qui s’y trou­
vaient alors, méditation interrompue par la
présence de celte brillante chevauchée.

�INTRODUCTION

37

Le plus grand événement de sa vie senti­
mentale fut peut-être ce voyage à Toulouse
qui lui lil rencontrer Mandetta. Son infidélité
n’est-elle qu’un symbole? Mandetta, la jeune
tille toulousaine, ne paraît cependant pas une
abstraction; elle allait prier à l’église de la
Daurade; elle avait les mêmes yeux que Gio­
vanna, ces yeux de Giovanna qui versaient
un baume sur les blessures de l’amour. Guido
se crut-il regardé par les yeux de la Floren­
tine dans le visage de la Toulousaine ? La
fidélité même du souvenir le rendit infidèle ii
l’absente; il oublia Giovanna pour Mandetta,
et c’est encore à Mandetta qu’il songeait, de
retour à Florence. Cette anecdote peut être
vraie et, selon la coutume médiévale, avoir
passé du monde réel dans le monde symbo­
lique. En l’une et en l’autre des deux amies
de Guido, nous serions portés à reconnaître la
poésie fiorentine et la poésie des troubadours.
Nous avons bien vu Dante incliner Guido
Guinicelli devant Arnaud Daniel. L’histoire

�38

LES FÊMMES DANS l ’ œ UVRE DE DANTE

de Cavalcanti ne semble pas gaie. Son cœur
se reprochait d’avoir imité les rosiers de Vir­
gile, et fleuri plus d’une fois. Il paraît que
Guido cacha jalousement à ses amis son nou­
veau secret. Dante l’ignorait encore, lors­
qu’il composa son sonnet pour célébrer les
deux dames dont l’apparition avait illuminé
pour lui l'ombre d’une ruelle de Florence :
Béatrice et Giovanna, marchant l’une après
l’autre, comme « deux merveilles », Béatrice
et Giovanna, symbolisant le Printemps et
l’Amour.
Guido parsema sa poésie d’allusions dou­
loureuses. Un jour, Dante se plut à rêver un
voyage idéal, où lui, Guido Cavalcanti et Lapo
Gianni, errant sur une embarcation, sous un
ciel pur. à travers une mer paisible, cause­
raient d’amour avec les nobles dames Béatrice,
Giovanna et Lagia. Cet te dernière, célébrée
par Lapo Gianni, figuraitaussi sur la liste des
soixante beautés de Florence, liste mise par
Dante en forme de sirvente. Mais

Guido

�INTRODUCTION

39

l'épond tristement que, s’il était encore cet
homme digne d’amour dont il n ’a plus que
le souvenir, ou si la dame avait un autre
visage, un pareil rêve lui donnerait de la
joie; que son esprit est atteint par le trait
d ’un habile archer auquel il pardonne. Au
fait, il ne brille pas précisément par la cons­
tance; 011 dit qu’il eut encore plusieurs autres
am ours1. N’y a-t-il là que des symboles?
Quel est cet amour, le plus élevé de tous,
dont il déplore la perle? Quelle est la dame
dont la pureté semble toile qu’elle est sortie
de son àme, car il n’a plus le pouvoir de
comprendre sa vertu? Pourquoi la mort tientelle en main
comme

le cœur de Guido, découpé

une croix? Ces hommes

savaient

souffrir pour une idée, et nous nous égarons
parmi tant de figures! Giovanna 11e connut
peut-être jamais aucune des péripéties que son
l. Il parait bien que Giovanna n'est pas l'inspiratrice îles
sonnets du Vatican attribués à Guido Cavalcanti (Voyez la
curieuse étude de M. G. Salvadori).

�40

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

image eut h traverser

dans l’esprit d’un

poète. Mais cet échange de sonnets, cette
correspondance poétique fait souvent revivre
&amp; nos yeux diverses physionomies, et les
éloges, les confidences, les invectives qui
s’entremêlent parmi les rimes nous trans­
portent dans l’intimité de ce cercle choisi.
D.-G. Rossetli remarque avec justesse que ces
poétesse reprochent les uns aux autres leur
manque de constance : Dante s’attire la répri­
mande de Guido Cavalcanti; Guido Cavalcanti, celle de

Dino

Compagni; Cino da

l'istoia, celle de Dante.
Guido, le poète philosophe, qui méditait
au milieu des tombeaux, et qui savait pour­
tant charmer le cœur des jeunes tilles p arla
grâce de son salut, Guido conservait sa fougue
de partisan aux abords de la cinquantaine.
Villani raconte qu’il prit part à la fameuse
rixe de l’an 1300, prélude de la guerre des
Blancs et des Noirs. 11 fut exilé, puis revint,
après quelques mois, mourir parmi les siens

�INTRODUCTION

d’une maladie dont il avait contracté le germe
dans l’air malsain du lieu d’exil.
Figure complexe et mystérieuse, par l’éter­
nel mystère humain

qui se joue en elle,

attrayante avec son ardeur philosophique, ses
dons poétiques, son désir impuissant de vivre
selon la raison, son élégance, son adresse,
sa mélancolie et ses accès d’humilité, ses
aspirations, religieuses, momentanées peutêtre, auxquelles il faut sans doute attribuer le
fameux pèlerinage à Saint-Jacques de (!omposlolle ! Un voile de tristesse enveloppe la
fin de cette vie brillante : ce bannissement,
ce mal mortel, contracté dans l ’exil... Peutêtre Guido crut-il trop ii la puissance de l’es­
prit humain. 11 sembleavoir toujours eu je ne
sais quelle préoccupation de la mort. En
Toscane, les cyprès croissent parmi les roses,
Son grand ami Dante comprit mieux que
lui sans doute qu’en s’aventurant à l’extré­
mité de nos facultés humaines nous rencon­
trons un vide, ii moins qu’il ne plaise à Dieu

�42

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VHE DE DANTE

«le lecombler. De lacime de son génie, il lance
dans l’élernité celle prière que Guido se fût
trouvé, vraisemblablement, heureux de médi­
ter : « Que la paix de Ion règne vienne jusqu’à
nous, car nous ne pouvons

aller à elle,

malgré notre intelligence ! »

V
Les deux poètes entre lesquels nous apparait la physionomie de Dante sont donc Guido
Cavalcanti, son aîné de quelques années, et
Cino da Pistoia, de cinq ans environ plus
jeune que lui. La douceur et la grâce ne sont
pas bannies des vers de Cino. L’effort ne s’y
t'ait point sentir. Il est assez admis de consi­
dérer sa poésie comme marquant une transi­
tion entre l’art mystique de Dante et l’art
« plus humain » de Pétrarque. On croirait bien
pourtant que, s’il y a plus de divin

chez

Dante (pie chez Pétrarque, il y a, malgré cela,
par cela môme peut-être, aussi plus d’hu­

�INTRODUCTION

43

main : si l’envolée est plus haute, plus large
est la pitié. Carlyle avait raison de dire : « Je
ne connais pas au monde

une puissance

d’affection comparable à celle de Dante. »
Cino da Pistoia (Guittoncino de’ Sinibaldi)
naquit dans la ville dont il devait prendre le
nom. 11 étudia les lois, puis s’éloigna de Pisloia, momentanément; après avoir obtenu le
grade de docteur à Pologne, il enseigna bril­
lamment

aux Universités

de Trévise, de

Sienne, de Florence, dePérouseel de Naplcs.
Enfin il mourut à Pistoia,
Pétrarque écrivit une

riche,

honoré;

lamentation sur sa

mort. Cino eut cinq enfants de son mariage
avec Margherita degli Uglii. L’histoire mélan­
colique de Selvaggia Vergiolesi traverse son
existence. Douée d’une beauté rare, elle était,
fille d’un capitaine gibelin. Cino l’élut pour
ôlro la « dame de son esprit ». Elle suivit son
père quand celui-ci fut chargé de défendre une
forteresse des Apennins, située sur le Mont
Sambuca. Dans la rude atmosphère de la

�\\ LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

montagne, Selvaggia mourut. Le poète était
loin d’elle. 11 nous décrit son roman, se com­
parant au chercheur d’or : il est plus difficile
de recueillir les grains d’espérance à travers
le cours de la vie que les grains de sable à
travers le cours de la rivière. Beaucoup de
vies humaines adopteraient le même symbole :
parmi les minutes dont elles se composent,
que de grains de sable pour un grain d’or!
Nous avons donc ii découvrir le secret d’une
céleste alchimie qui, de tous les grains de
sable, fera des grains d’or.
Peut-être l’admiration de Cino pour Selvag­
gia était-elle d’une qualité purement litté­
raire? Peut-être Selvaggia l’ignora-t-elle jus­
qu’à son

dernier jour? Dans l’intervalle,

elle s’était mariée, et Cino avait lui-même
suivi son exemple en épousant Margherita.
Suivant la formule guinicellienne, chère aux
adeptes du « style nouveau », Selvaggia fut
aimée de son poète, « à la façon

d’une

étoile», formule qu’ont rajeunie plusieurs

�INTRODUCTION

45

modernes, entre autres Slielley, dans une
strophe célèbre : « .le ne puis le donner ce
que les hommes appellent amour, mais n ’ac­
cepteras-tu pas le culte que le cœur élève audessus de soi, que le ciel ne rejette pas : l’as­
piration de l'insecte vers l’étoile, de la nuit
vers le m alin,la dévotion à quelque chose audelà de la sphère de notre chagrin ? »
Le cadre des guerres civiles fait mieux sen­
tir le prestige de ces figures de femmes « ins­
pirant la dévotion à quelque chose au-delà de
la sphère de notre chagrin ». Cino voulut voir
la tombe de Selvaggia. Lui de qui Dante, à la
mort de Béatrice, avait reçu de si belles con­
solations poétiques, il accomplitle pèlerinage
du mont

Sambuca. La forteresse gibeline

s’était rendue à d’autres armes. Ce lieu sévère
negardait plus un souvenirdu campement Vergiolesi, si ce n’est le tombeau d’une dame dont
le nom devait survivre aux murs de la forte­
resse, ainsi que la mémoire de ses tresses d’or :
Oliimè lasso, quelle Ireccic bionde!

�46

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DU DANTE

Le sonnet consacré à l ’instant où Cino s’agenouilla sur cette tombe semble imprégné
d’une émotion réelle. Les éclios de la m on­
tagne redirent le nom de Selvaggia, mêlé
aux gémissements de la voix désolée. Ce lut
tout ici-bas. Dante eut d’autres amis, tels que
ce Lapo Gianni, dont la dame, Lagia, compte
parmi les soixante beautés florentines de la
fameuse liste poétique. Lapo encourut la
désapprobation

de ses

infimes, et Guido

Cavalcanti nous insinue que Lagia reprit son
ca;ur à temps. Ce cercle littéraire a son enfant
prodigue en la personne de Cecco Angiolieri,
le Siennois, dont l’amie, Becchina, était la fille
d’un savetier. Elle n ’a rien d’idéal et ne peut
trouver place auprès de celles dont l’aspect
ennoblissait les regards et les pensées. On peut
supposer qu'il y eut un prompt refroidissement
entre Dante et Cecco. L’Alighieri, dédaigneux,
blâma l’amour de celui-ci pour Becchina. Dans
ce groupe choisi, le génie de Dante, apparaît,
semble-t-il, encore plus rare et plus haut.

�INTRODUCTION

47

VI
Il

a recueilli Ions les souffles de son époque.

Ce culte do la dame, que les troubadours onl
su répandre en Sicile, ne dirait-on pas, qu’il
existe chez lui, spiritualise, transfiguré? N’y “
retrouve-t-on pas, également, les influences
mystiques de l’Ombrie? Est-ce parce qu’il
chante saint François, parce qu’il célèbre la
pauvreté, ou parce qu’il a pour Marie des
louanges que ne désavouerait pas un saint
Honaventure? Parce qu’il sait décrire, en

terzine, les nuances sublimes d’un état d’orai­
son? E lle sentiment de la nature, dont sonl
imprégnées les légendes et les poésies francis­
caines, embellit d’une perpétuelle fraîcheur
— nous l’avons remarqué — l’art austère de
la Divine Comédie. Et les préoccupations de
l’école bolonaise, de l’école toscane, la doc­
trine d’un Guido Guinicelli, les spéculations
d’un Guido Cavalcanti, niera-t-on que Dante
les ait connues, qu’il n’y soit pas demeuré

�48

LES KEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

simplement indifférent? La dame que l ’on
aimait ¡\ la façon d’une étoile est devenue
Béatrice, une âme transparente à la lumière
divine, et que l’on aime d’un amour plus fort
que la mort. Les tombeaux sur lesquels se
penchait anxieusement Guido Cavalcanti ont
murmuré leur secret au cœur de Dante, et
c’était un secret de vie. Cette œuvre dantesque
se rattache non seulement à la poésie et à la
philosophie, mais à tout l’art du moyen âge.
Les visions de l’Enfer évoquent desgargouilles;
les sculptures de marbre

du Purgatoire,

l’Annonciation où l’ange apparaît dans « une
attitude suave », à Marie dont tout l’aspect
semble exprimer la phrase : Ecce ancilla&gt;

Domini, ressemblent àdesœuvresqui naîtront
peut-être, un peu plus tard, en Toscane.
Quand M. Huysmans parle de la robe de
flamme dont les vieux maîtres verriers ont
revêtu, par les reflets des vitraux, la forêt
gothique des cathédrales, 011

songe invo­

lontairement au Paradis

poème dan­

du

�INTRODUCTION

49

tesque. Ce n’esl pas seulement l ’art de Tos­
cane dont la parenté avec la Divine Comédie
est visible; les cathédrales de France, les
cathédrales du Nord apparaissent aussi comme
ses sœurs1. Nous savons que le génie a des
racines dans le temps, dans l’espace, mais il
échappe ii l’une comme à l’autre et rejoint
hors du temps,

de l’espace, ce qui a le

privilège de l’éternité.
À travers les tableaux sombres ou joyeux
de l’œuvre dantesque, passe tout un essaim
de figures, portant chacune le sceau spécial
de leur destinée; elles sont aussi des symboles
ayant pour objet de laisser transparaître
divers aspects de la grande doctrine catho­
lique. C’est encore ainsi que les vieux maîtres
sculptaient
évoqué

ces statues dont

nous avons

le souvenir : personnifications de

l’Kglise et de la Synagogue, par exemple, aux­

1. Voyez l'Arl religieux du xin” siècle en France, par
M. E. Mille; Leroux, 1893.

4

�50

LES FEMMES DANS L’œ ü VKE DE DANTE

quelles une Sabine de Steinbach consacrait
son génie; l ’Kglise parée de sa couronne et
de son manteau royal, appuyée sur la croix,
le calice à la main, d’une beauté sereine et
pure, alla ed ntnile, selon les épilliètes de la
prière de

saint Bernard appliquées à la

Vierge Marie; la Synagogue, alanguie dans
son impuissance, et d’une grâce exquise, les
yeux voilés d’un bandeau transparent, ap­
puyée sur sa lance brisée. Comme nous les
regardons, il faut regarder les héros et les
héroïnes de Dante, lit pourtant, alors que
l ’uniformité des symboles apparaît dans la
plupart des cathédrales, l’individualité du
poète se révèle ici par le choix de symboles
nouveaux qui lui sont propres, qui tiennent
souvent à ce que sa vie privée a de plus
intime.
Saint François d’Assise prêchait les oi­
seaux;'saint Antoine de Padoue, les pois­
sons; les artistes des cathédrales conviaient
toute la création à venir louer Dieu dans

�INTRODUCTION

51

leur œuvre; à travers la Divine Comédie,
Dante nous parle souvent des animaux, il
leur emprunte des comparaisons, toujours
marquées au double sceau de l’observation
aiguë et de la grâce achevée. Vous n’avez pas
oublié celte image au 11e chant du Purga­

toire : « Telles les colombes réunies pour
dérober le blé ou l ’ivraie », ni celte autre,
au X X ” chant du Paradis : « Telle l’alouette
qui s’élance dans les airs, chantant d’abord,
et se tait ensuite, savourant de sa dernière
note l’ultime douceur qui la rassasie », image
devant laquelle s’émerveillait Addington Symonds; elle semble avoir, pour la subtilité,
son pendant en celle vision dantesque : « Une
perle sur un t'ronl blanc ne vient pas plus
lentement au regard... »
De pareils traits abondent. Et Dante, par
la vertu de la poésie, n’a pas seulement les
animaux ou les plantes à convier. Certes, il
ne saurait les oublier; il les aime trop pour
cela. Devant les petites choses, il est humble,

�52

LES KEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

attendri; rappelez-vous la douceur du geste
qu’il prête à Virgile pour cueillir une plante :
« Mon

maître

posa suavement ses deux

mains étendues sur l’herbe... » Les hommes
du moyen Age n’avaient pas écouté vaine­
ment le saint d’Assise traitant de sœurs les
créatures animées ou inanimées, et montrant
qu’il savait entendre dans l’Évangile la voix
même du Christ : « Regardez

les lis des

champs, » ou « Considérez les oiseaux du
ciel! »
Plus tard, un autre Florentin m il aux pieds
de ses Vierges des (leurs dessinées avec un
soin minutieux, (leurs de la terre aux noms
connus, aux contours précis, tandis que le
fond des tableaux apparaissait en rochers
bleus qui n ’avaient plus l’air d’appartenir il
notre planète. Etait-ce un symbole du génie
de Florence? De la cité (1ère et subtile qui
sut combiner l’achèvement de la forme et
l’infini du rêve, l’acuité du regard et l’éten­
due de la vision, la précision du détail et la

�INTRODUCTION

hardiesse

des

envolées? Florence où

53

le

marbre s’effile en griffes, où des ailes fré­
missent en essaims dans les vieux cadres!
Double symbole qui convient à la ville : des
grilles et des ailes! Des griffes pour fouiller
jusqu’au cœur des êtres et des choses, pour
arracher son secret à l’âme d’une Joconde !
Des ailes, pour contempler avec l’Angelico!
L’œuvre de Dante porte ce double carac­
tère, non pas seulement parce qu’elle nous
déconcerte, avec son double aspect de ter­
reur et de suavité, mais parce que, dans
tout aveu, dans toute description, dans toute
parole, 011 reconnaît la marque de la griffe
enfoncée au cœur même du sujet, pour en
faire jaillir la signification intime, que ce soit
le secret d’une vie ou le trait dominant d'un
paysage. O 11 y sent le frémissement de ces
ailes dans leur élan vers ce que la science
humaine a dû nommer l ’inconnaissable.
Dante a contemplé non seulement les ani­
maux, les plantes, mais encore les sites de

�5't

LES FEMMES DANS l ’ îE ü VRE DE DANTE

la nature, avec leurs brumes et leurs rayons,
commeil a observé les personnages : hommes,
femmes, enfants, susceptibles de s’y mouvoir.
Il saisit ce qu’il y a de plus fugitif dans
l ’aspect d’un ciel, il l’heure où les étoiles
semblent être et ne pas être... Les détails sont
exquis. Ne sont-elles pas charmantes, ces
routes du Purgatoire, où l’on avance parmi
des chants, où l’on va pleurant et chantant,
comme le troubadour Arnaud Daniel? Dante
s’est souvenu, pour les peindre, des roules de
son terrestre exil. Ainsi quelque ville féodale
suggérait à son esprit la vision de Dite1.
Il y a, dans le Purgatoire, des prairies
semées de fleurs et des brises qui soufflent sur
les pèlerins les parfums du ciel. 11 y a des
passages d’anges mystérieux et doux qui, d’un
coup d’aile, effacent l’iniquité des fronts cou­
pables. La Divine Comédie est le monde du
moyen Age, réel, vivant, palpitant, avec ses

1. linfer, ch. V III.

�INTRODUCTION

55

notes intimes on tragiques, cl nulle page
d’histoire n ’évoquera si bien la curiosité des
populations

médiévales empressées autour

d’un messager,

les sentiers où marchent

« un par un » deux moines mendiants, où
cheminent les troupes de pèlerins amaigris,
tendus vers la patrie céleste, les échos redisant
les Miserere, les psalmodies mariées aux sons
de l’orgue, les aveugles assis aux abords des
pardons, les souvenirs sanglants et doulou­
reux, comme celui de Buonconle, sauvé pour
une lagrimetta, cl de la Pia mélancolique!
Dans les bas-fonds de ce monde médiéval, le
poêle a nolé les haines, les tortures, les hor­
reurs; mais il s’esl élevé, ses yeux ont pleuré
sur

rallcndrissemenl du crépuscule; il a

cheminé, lui aussi, par les roules qui montent;
il s’est joint aux cortèges de pèlerins, aux
groupes de mendiants aveugles, il a partagé
l’abri des moines errants. Ces moines men­
diants, ces pèlerins voyageurs enveloppaient
ce vieux monde,

trop souvent cruel, d’un

�56

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

réseau de prière et de pensée. Des messages
traversaient secrètement l’Europe. Des mots
volaient d’une extrémité à l ’autre de la civili­
sation chrétienne. Le moyen ;\ge a toute une
histoire mystérieuse qu’il serait intéressant
d’approfondir, et de longs récits fleurissaient
sur les lèvres humaines, et les mémoires s’en
ornaient, à cette époque où les livres étaient
rares, mais où tout homme porteur d’une
vérité formait bientôt des disciples. Les âmes
dantesques racontent leur vie, et chaque vie
marque un

trait moral. Dans l’évocation

môme d’un paysage, le mol tendre, la compa­
raison morale no manquent jamais. Dante
observe-t-il deux fleuves? Ils sont comme doux
amis « lents à se séparer ». Le Pô se jolie
dans la mer « pour y avoir sa paix ». Un seul
détail suffit, mais la vie intégrale du sujet, y
adhère pleinement; il est le nœud vital, le
point psychologique; il devient une àmc; l’in­
térêt qui sc condense au lieu de s’éparpiller,
se ramasse au lieu de se disperser, saisil le

�57

INTRODUCTION

caractère humain ou le site de la nature, et
les réalise dans leur individualité. La syn­
thèse se constitue

d’elle-même autour de

cc détail unique d’où jaillit la vie complète.
Analyse cl description, c’est le procédé banal,
celui que Dante n’emploie pas; synthèse et
évocation, c’est le procédé génial, le procédé
qui lui paraît naturel et familier. Quand on
peut évoquer, on n’a nul besoin de décrire.
Les vieux imagiers, observant quelque réa­
lité précise, trouvaient le moyen d’y enfer­
mer l'intensité de leur inspiration : il suffit à
Dante d'un vers unique pour exprimer le
tremblement infini de la mer. Voilà ce qu’est
devenu « le rire innombrable des flots ma­
rins », invoqué par Prométhée, rire innom­
brable auquel il est indifférent d’être con­
templé par celte immense douleur; chez
Dante, il s’harmonise, au contraire,

avec

l’émotion de l’àmc quand, sous les clartés de
l’aube, il apparaît au loin comme il tremolar

délia marina. Dans la vie morale, le moyen

�38

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

âge aimait également la perfection de l’acte
exprimant l’aspiration infinie.
La conception chrétienne de l'existence a
changé le point do vue des hommes. Homère,
Eschyle, Sophocle, s’intéressent à des demidieux, il des héros, à dos princes, à dos filles
de rois. Le moyen Age se plaît aux choses de
l ’âme; dans son beau livre, M. Emile Mâle
nous montre le rôle qu’y jouait la vie des
saints : « Ces nombreuses biographies offraient
d ’abord au fidèle le tableau le plus varié de
l ’existence humaine. Connaître la vie dos
saints, c’était connaître toute l’humanité, loule
la vie. On pouvait y étudier tous les Ages,
toutes les conditions... Des bergers, des loucheurs de bœufs, des valets de charrue, de
petites servantes avaient été jugées dignes de
s’asseoir à la droite do Dieu. La vie de ces
humbles chrétiens montrait ce qu’il y a de
sérieux, de profond, dans toute existence hu­
maine... Tout homme pouvait trouver un
modèle dans son livre. » Le moyen Age avait

�INTRODUCTION

donc,

59

comme Emerson, ses representative

men of humanity. M. Emile Mâle peut écrire :
« La bataille de Bouvines passa presque ina­
perçue entre l’histoire de sainte Marie d’üignies et celle de saint François d’Assise. »
Toute âme humaine, sauvée au prix de
la Rédemption, est revêtue d’une pourpre
mieux que royale, quels que soient son rang
et sa fortune. En elle, il y a des mystères qui
seront toujours inexprimés ici-bas, à moins
qu’elle ail en partage un génie égal à celui de
Dante.
VI I

Parmi tous ces poètes, Dante seul fut vrai­
ment créateur, non pas d’un, mais de trois
mondes. A la flamme de sa vie intérieure, il
a combiné tous les éléments que nous venons
de passer en revue, mais le secret de son génie
réside peut-être dans l ’intensité de celle vie
intérieure, comme il semble l’avouer luimême : « Je suis tel que, lorsqu’Amour

�60

LES FEMMES DANS l ’ œ UVRE DE DANTE

m ’inspire, je note, et sur le mode qu’il me
dicte au dedans, je vais répétant au dehors1. »
Au poète Buonagiunta de Lucques, il con­
fie son secret en ces termes. En efi'el, aucun
don n’apparail plus mystérieux que celui de
la poésie. Même dans les œuvres où sa mani­
festation se fait le plus éclatante, il est presque
impossible de la définir. Il y a le vers, il y a
le rythme, soit! Mais il y a bien d’autres
choses encore. Nous la reconnaissons partout
où les mots prennent des ailes, jusque dans
la prose. N’éclaire-l-elle pas d’une incompa­
rable lueur de beauté les mythes de Platon?
Ne déborde-t-elle pas des sonnets, des bal­
lades et des canzoni de la Vila Nuova, jusque
dans leur commentaire dantesque? D’où proï vient-elle donc? Dante nous a répondu. Son
I art est un art de vie intérieure, il le constate.
Rien n ’est plus léger, rien n ’est plus subtil,
rien n’est plus puissant qu’un souffle revêtu
1. 1‘urgatoire, XXIV.

�INTRODUCTION

61

de la voix humaine, el les mois dans lesquels
une âme a vibré n’ont qu’à résonner sur des
lèvres vivantes pour apparaître éternellement
jeunes, beaux et radieux. « Je suis ainsi que,
lorsqu’Amour m ’inspire, je note... » Dante
nous déclare que la poésie, comme tous les
dons intellectuels et moraux, vientdes profon­
deurs de l’àme, et d’au delà. Il nous enseigne
la formule d’un art, et cette formule d’art
étant une

formule de vie, peut expliquer

l’action des plus grandes âmes de l’humanité.
Pour être entièrement valable, il semble que
toute parole doive provenir d’un silence, et
toute action d’un recueillement. Combien y
eut-il de silences autour des paroles de Dante,
et combien de recueillements autour de ce
poème qui fut un acte sublime? Il se trompa
quelquefois, il commit certaines injustices, il
était homme et faillible, mais il savait — c’est
là son secret — écouter et noter les chants
qu’amour inspirait à son cœur. Les circons­
tances extérieures ne paraissent pas avoir

�62

LES FEMMES DANS L ŒUVRE DE DANTE

souri, d’abord, à l’enfance du poète '.E t pour­
tant elles l’ont marqué d’un sceau spécial. Il
est peu parlé de son père. Sa famille était
guelfe. Il

y

eut des dissensions civiles et des

proscriptions politiques autour de son berceau.
Samèren’alaissé dansla mémoire deshornmes
que le souvenir d’un prénom gracieux et
d’une maternitéglorieuse : on l’appelaitMonna
Bella. Lalégende luidonneun songe prophé­
tique au sujet de l’enfant qu’elle mit au
monde.
On a longtemps répété que Monna Bella
survécut à son mari ; Dante aurait alors grandi
dans l’atmosphère d’une de ces douleurs fé­
minines où doit éclore la mélancolie précoce
des petits enfants. Mais les documents le plus
récemment étudiés paraissent fournir d’autres
indications; on peut en conclure que Monna
Bella fut la première femme, et Monna Lapa,
la seconde, du père de Dante, Alighiero degli
i. Voy. Michele Schedilo, Alcuni capitoli ilella biografia di
Dante; Turin, E. Loeschcr, 1890.

�INTRODUCTION

Alighieri. Celui-ci mourut à une date incer­
taine, mais qui ne peut guère être postérieure
à l’an 1280. Dès l’âge le plus tendre, Dante
fut donc exilé de la douceur des caresses
maternelles. Douceur dont le regret le pour­
suivit à travers son œuvre : la Divine Comédie,
en maintes comparaisons, décrit des scènes
de confiance enfantine et de maternelle ten­
dresse. Il a renfermé dans ses vers l’écho de
toutes ses nostalgies. Car ce ne fut point —
nous le savons — un décret de la république
de Florence qui fit de Dante un exilé. Le poète
était exilé de droit divin. Lxilé, ne se sentaitil pas au sein même de Florence, le jour où
il s’écriait en pleurant que cette ville avait
perdu sa Béatrice ? Dante Alighieri, exul

imnieritus. Du titre de douleur, il s’était fait
un titre de gloire, s’enorgueillissant moins
volontiers des éloges mérités que desdisgràces
imméritées. On a peine en ce monde à s’enor­
gueillir d’aucune couronne, ni delà couronne
d’or, la moins précieuse de toutes, ni de la

�64

LES FEMMES DANS l ’(EUVRE DE DANTE

couronne de laurier qui esl celle des forts, de
la couronne d’olivier qui est celle des sages,
pas même, et c’est la plus grande tentation
pour une àme comme celle de Dante, de la
couronne d’épines qui fut celle de Dieu. Sans
doute, l’àme dantesque portait son exil en
elle-même. Il eut la chance de ne jamais voir
se réaliser son rêve politique, car il se fût
trouvé toujoursplus exilé que partout ailleurs
clans un rêve accompli, le poète sévère aux
réalités, qui répondit au décret de Florence
par cet autre décret: « La Comédie de Dante
Alighieri, Florentin de naissance, et non par
les mœurs, » comme s’il voulait exiler sa
ville de la gloire de son livre. On se demande
aisément si quelque allusion au poème n’au­
rait point trait au

rôle de la belle-mère,

Monna Lapa. « Si la race qui dégénère le plus
au monde n’avait pas été une marâtre pour
César, mais, comme une mère bienveillante
pour son fils... » Celle condensation, cette
accumulation

de vie intérieure

que nous

�INTRODUCTION

65

remarquons chez Dante ne proviendrait-elle
pas en partie d’une habitude de refoulement
prise dès l’enfance? Il faudrait un volume
pour étudier le mystère qui, dans sa vie,
/porta le nom de Béatrice, mais 011 s’explique­
rait assez bien que l’image de la fillette floren­
tine eût grandi, se fût idéalisée en cette exal­
tation silencieuse.
Les données historiques reconnaissent à
Dante deux sœurs dont l’une avait le prénom
de Tana. Tandis qu’il glorifie Béatrice, il tait le
nom de sa mère, de ses sœurs et de sa femme.
11 n ’enveloppe pas dans la même réserve
foules les parentes et toutes les alliées de sa
famille : le Purgatoire nous fait connaître la
touchante fidélité ile Nella, veuve de Forese
Donali; le III' chant du Paradis évoque, dans
une atmosphère de perle, la beauté, la douceur
&lt;*l la mélancolie de celte Piccnrda, fille de
Simone Donati, qui fut arrachée de force au
cloître des Pauvres dames et mariée par son
frère Corso à Rosselli no della Tosa. D’après
s

�66

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

M. Sclierillo, certaine canzone de la Vita

Nuova soulèverait un coin du voile qui recouvre
le sanctuaire des affections domestiques :
Donna pietosa e &lt;iï novclla elate,
Adorna assai di genlilezze umane.

La « dame miséricordieuse, ornée de jeu­
nesse et de toutes les grâces humaines »,
fut-elle réellement une sœur du poète? Son
cœur s’était brisé quand elle avait vu la souf­
france de Dante, et d’autres dames l’avaient
fait sortir tout en pleurs de la chambre où
celui-ci demeurait. Nous n’avons sur Gemma
Donati, sa propre femme, que des clartés
incertaines. Quand il l’épousa, Béatrice était
morte.
On sait qu’à Florence, pour obtenir les
charges publiques, les citoyens devaient être
incorporés dans un des « arts » de la cité.
Dante avait choisi celui des médecins et apo­
thicaires; l’art des apothicaires comprenait le
commerce des produits pharmaceutiques, des
parfums d’Orient et de toutes les pierres pré-

�INTRODUCTION

67

cieuses. Plus d’un vit peut-être l’Alighieri
songer gravement en se penchant sur les
rubis, sur les topazes dont il semblait étudier
les feux, et fut loin de s’imaginer que le poète,
en maniant ces pierreries, y surprenait un
reflet des éblouissements rêvés pour son

Paradis. Il est à noter que ces hautes médita­
tions de Dante ne le rendirent que plus attentif
aux choses familières de son entourage, et
plus respectueux de leur beauté. L’Alighieri
n’éprouve nullement la tentation de créer des
types ou d’inventer des épisodes; les types ou
les épisodes lui sont fournis par la vie, par
ce (pii se passe ou se raconte journellement,
par ce que celle vie éveille en lui d’amour
ou de haine. Files ont vécu, Sapia, la dame
de Sienne, Cunizza, la pécheresse pardonnée.
Avoir vécu, c’esl

vivre toujours...

Qu’il'

s'agisse de Pia, de Nino, de Korese, du pape
Martin IV, ce Tourangeau qui aima trop les
anguilles cuiles dans le vin doux, de Siger,
le fameux docteur de la rue du Fouarre, qui

�68

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VHE DE DANTE

trouva « la morl lcnle à venir », c’est l’essence
subtile delà vie humaine, dans laquelle Dante
a trempé ses pinceaux, et qui lui fournit les
couleurs ou les nuances innombrables de sa
palette. Et celte essence sacrée, il ne la manie
qu’avec une émotion religieuse. 11 suffit d’avoir
regardé la vie pour se convaincre qu’elle est
au-dessus de loul poème. La vie! Aujourd’hui,
nous en voulons presque à l ’impeccable génie
de Raphaël de n ’avoir pas tremblé devant
elle, nous aimons Léonard et IJotlicelli de
s’être inquiétés

devant

certains

visages.

Rembrandt de s’être inquiété devant certaines
ombres et certains rayons. Un récit dantesque
synthétise une vie, et celle vie incarne une
vérité. Dante introduit en scène des parents
de sa femme et des amis de sa jeunesse. Et
tel est le prestige de la poésie que nous nous
intéressons moins à ce fait historique de son
priorat, qu’à son émotion sentimentale causée
par une cloche tintant au loin à la tombée
d’un joui1 d’adieux. L’événement enregistré

�INTRODUCTION

69

par l ’histoire vaut-il le rêve immortalisé par
le génie? L’heure qui « blessait d’amour » le
nouveau pèlerin, alors qu’il pleurait « le jour
près de m o urir», « l ’heure qui ranime le
regret chez ceux qui naviguent et attendrit
leur cœur, le jour où à leurs doux amis ils
ont. dit adieu! » ce fut une heure où l’amitié
vivait dans le cœur de Dante. lit, si la cloche
lui semblait pleurer le jour près de mourir,
n’est-ce pas parce que ce jour emportait dans
sa fuite les moments bénis par l’accent des
voix affectueuses, par la présence des êtres
aimés? La solennité du crépuscule descen­
dant sur les Ilots et s’abaissant sur la nature
comme un voile sur 1111 beau visage, les sons
lointains d’une cloche isolée, voisine de la
côte, et l’allendrissement au cœur d’un exilé,
tout cela lient dans les deux terzine, et tout
cela s’immortalise parmi

les rêves. Oui,

cette heure qui brille dans le passé, grâce
l ’étoile de poésie allumée dans son ciel par
un grand poète, enchante, apaise ou console

�70

LES FEMMES DANS L ’(EUVRE DE DANTE

la multitude de ses sœurs obscures au fond
des âmes ignorées. Ainsi de modestes exis­
tences qu’illustre l’éloge de Dante permettent
aux hommes d’admirer et d’honoreren elles
toutes les vies anonymes de fidélité, de sa­
crifice

et de dévouement. C'était un cœur

profondément tendre que celui de l ’Alighieri :
« 0 larme, avait chanté le vieux Jacopone,
lu as une grande force avec beaucoup de
grâce. » Dante s’est-il souvenu du poète fran­
ciscain, en illustrant la même pensée par le
tragique épisode de Buonconte, dont toutes
les fautes, à l’heure de la mort, ont été noyées
dans une petite larme, une lagrimetta? Nous
retrouvons la même compassion lorsqu’il
s’agit de Manfred

l’excommunié,

roi

de

Pouille et de Sicile : « Quand on eut percé
mon corps de deux coups mortels, je me
remis en pleurant à Celui qui volontiers par­
donne. Mes péchés furent horribles, mais l’in­
finie bonté de Dieu a les bras si grands qu’elle
prend tous ceux qui se tournent vers elle. »

�INTRODUCTION

71

Il ne faut point croire qu’il y ait ici une
bravade du poète adressée à l ’Église; au con­
traire, il lui plaît d’illustrer, par un exemple
choisi pour être un symbole, la grande doc­
trine catholique du pardon et de la miséri­
corde divine; il a pris ce type de Manfred
qu’il fait revivre un instant dans l’élégance de
sa beauté blonde cl balafrée. Les ennemis de
Manfred accusaient celui-ci

d’avoir été le

meurtrier de son père, de son frère, de deux
de ses neveux, et d’avoir attenté à la vie de
son neveu Conradin 1.
Un autre témoignage des sentiments intimes
de Dante peut être relevé au XX" chant du

Purgatoire. Boniface VIII était pour lui le ,
pape indigne, fléau de sa patrie; Dante par­
tageait l ’animosité du vieux Jacopone; mais,
en présence des événements d’Anagni, l’Alighieri se souvient que Boniface est le pape,
et distingue de l'homme le pape, faisant un
---------- ;--------------1. Voir Pnget Toynbee, Dante Diclionary, et le recueil Con
Dante e per Dante. — Micliele Scherillo, Manfredo.

�^

-----

72

LES FEMMES DANS

l

’ŒUVHE DE DANTE

acte de foi méritoire si l’on tient compte de
son humeur : « -le vois dans Anagni les (leurs
de lis, et le Christ captif dans la personne de
son Vicaire. »
Ainsi l’Evangéliste distingue de l’homme le
grand prêtre, en affirmant que le pontife
indigne avait le don de prophétie 1.
Pour pénétrer l’œuvre de Dante, il faut sai­
sir les nuances de son profond mysticisme.
Les mystiques nous parlent d’une « Nuit
obscure », avant la « Montée du Carmel », le
« Cantique spirituel » et la « vive Flamme
d’Amour ». Dante parcourt une région de
ténèbres et d’horreur, puis une région où la
douleur se mêle à la joie, la tristesse à l'espé­
rance, avant d'arriver à l ’éternelle Béatitude.
Si quelque chose doit frapper l ’observateur
impartial, c’est l’unité qui se révèle, au fond
d’une multitude

d’expériences,

clic/, lous

ceux qui ont exploré les lointaines régions de
I. Suini Jean, xi.

�INTRODUCTION

leur âme, et qui, de scs promontoires, ont vu
se lever sur elle le soleil de l’Amour divin.
Qui dira le mystère du dernier chant — ou
de la suprême oraison? Ce chant, tout plein
de l’inexprimable, commence par la prière
de saint Bernard, et finit par je ne sais quel
élan surnaturel. Il étonne quand on le relit;
plus 011 le relit, plus il étonne. C’est ainsi que
la joie monte dans la Neuvième symphonie de
Beethoven,

et peut-être est-il

encore

ici

quelque chose de plus. Dante ayant construit
tout seul sa cathédrale de rimes et de pen­
sées,

l'a,

disions-nous, pourvue des gar­

gouilles de l’enfer; le Purgatoire lui fournil
des sculptures et des fresques; le Paradis
éclate dans le flamboiement des vitraux et
l’éblouissement des verrières, aux feux des
gemmes embrassées par les rayons du divin
soleil, et le dernier chant s’élance éperdu­
ment vers Dieu — comme la plus folle, la
plus téméraire des flèches gothiques.
Une admirable doctrine, comme une lu­

�74

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

mière surnaturelle, baigne souvent le vais­
seau (le cet édifice. Si le Paradis se souvient
de saint Denis l’Aréopagite, on dirait que le

Purgatoire pressent sainte

Catherine de

Gènes. A travers ces évocations et ces appa­
ritions, il y a des enseignements profonds,
des paroles redoutables et sacrées sur le
mystère de l ’Essence divine. A nul philosophe
le poète ne peut envier ce privilège.

V III
Humain par tout ce qu’il exprime, éternel
•par tout ce qu’il atteint, voilà comment se
montre Dante. 11 composa son oeuvre, se for­
geant lui-môme la langue dont il fil son insl ru ment.

Les savants de l ’époque s’éton­

nèrent, comme en témoigne la lettre fameuse
de Fraie llario, prieur de ce monastère à la
porte duquel l’exilé vint heurter un soir en
demandant « la paix ». Mais, d’après le poète,

« le latin aurait été de bénéfice à peu de

�76

LES FEMMES DANS L’ŒUVRE DE DANTE

trice a réellement vécu1? La clef du monde
dantesque repose entre scs mains. Elle en
connaît les mystères, elle en démontre la
science, elle en divulgue les trésors. Sœur
chrétienne d’Antigone, elle est, dans la poé­
sie du moyen âge, ce que fut la tille d’Œ dipe
dans la poésie antique : celle qui agit au nom
de la Loi divine, au nom de l’amour. La vierge
païenne obéit à la loi mystérieuse et secrète,
plus mystérieuse alors (pie l'oracle de Cassandre regardant à travers des voiles, ainsi
qu’une jeune fiancée; Béatrice obéit à la Loi
révélée, à la Loi d’amour, à la Loi chrétienne.
Antigone est morte pour cette Loi par la­
quelle Béatrice a triomphé. L’une ne peut
que mourir en pleurant ses fontaines théhaines,

comme l’Egyplienne

de

l’antique

epitaphe « pleurant pour la brise au bord
du fleuve ». A l’autre, il est donné de vaincre
et de sauver, de porter victorieusement

à

I. Voir IlodolfoRenier : la Vilu Nuuvae la Fiammelta ; d’Anc.onu, llealrice, 188!) ; Michèle Scherillo : Alcuni capital!, etc.

�INTRODUCTION

77

travers les ténèbres, son message de lumière
et d’espérance, car l ’amour dont elle est re­
vêtue est fort comme la mort, et son zèle
inflexible comme l’enfer. Elle régnait déjà
sur l’àme de Dante quand elle était ici-bas,
mais elle y triompha pleinement quand, ap­
partenant à la vie invisible, son influence ne
se fit plus sentir que dans la vie intérieure.
Eut-elle, en réalité, la fille de l'olco l'orlinari,
mariée à Simone dei Hardi, comme certains
l’affirment1? D’autres, il est vrai, le nient,
cl l’on a pu croire qu’il était permis d’en
douter. Malgré le témoignage de Hoccace,
malgré certaine version du commentaire de
Pielro Alighieri, le propre fils de Dante, écri­
vant vers 1300, on ne peut dire que le champ
des discussions se soit jamais clos. Hoccace
cl Pietro Alighieri s’accordent tous deux à
nommer Béatrice l'orlinari dont on célébrait
également les vertus el la beauté.
1. Voyez Isidoro del l.ungo, lleulrice nella vit.i c nellupoesiu
del seculo XIII, Milan, Ilœpli,

�78

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

Quoi qu’il en soit, la Vita Nuova ne con­
tient, 011 le sait, aucune allusion au mariage,
réel ou supposé, de Béatrice. Le caractère
idéal de cette affection n’excluait pas une
inquiétude humaine. Et le pressentiment de
la mort apparaît dans ce doux et pur roman.
Si le diseur en rimes du moyen Age encense
plus qu’il ne convient une créature mortelle,
il arrive que la mort lui révèle le néant du
« mensonge », pour parler comme Pascal :
« .Je ne suis la tin de personne... Ainsi l’objet
de leur attachement mourra! »
« Et quand j ’eus pensé quelque chose au
sujet de ma dame, dit Alighieri, je retournai
à ma faible vie, et, voyant sa fragilité, je me
pris à pleurer d’une telle misère. C’est pour­
quoi je me dis en soupirant fortement : « Il est
inévitable que la très noble Béatrice meure
quelque jour. Alors un émoi me saisit, si puis­
sant que je fermai les yeux et commençai
souffrir comme une personne en délire 1... »
1. Vita Suora.

�7»

INTRODUCTION

La

voix de

Pascal répond à la voix de

Dante. Ils retentissent à travers les siècles,
les

grands

cris

humains

jetés

sur

des

sommets. Et le mot cruel de Pascal, le mot
« mensonge », sous lequel on sent saigner
un cœur, a son équivalent dans le poème
dantesque. Béatrice morte, devenue Béatrice
immortelle, s’adresse à Dante à la fin du Pur­

gatoire, et lui dit le mot suprême de sa vie et
de sa mort. « Tu devais bien, après le premier
heurt des choses trompeuses, t’élever en me
suivant, moi qui ne suis plus telle! » Ainsi,
malgré toute sa douceur, toute sa pureté,
toute son élévation, Béatrice s’est considérée
elle-même comme une « chose trompeuse ».
Mais comment Béatrice, destinée à mourir,
s’est-elle transformée aux yeux de Dante en
Béatrice immortelle? Où saisit-il l’idée pre­
mière de son œuvre? 11 est une belle can/.one
de Cino da Pistoia qui semble pressentir cette
œuvre, et, dans la Vita Nuova môme, nous
trouvons une cansone bien curieuse si l’on

�80

LES FEMMES DANS L ’ŒUVRE DE DANTE

songe à la promesse qu’elle con lient : « Le
Ciel à qui il ne manquait rien que de la pos­
séder... » Les hypothèses explicatives ont été
nombreuses; MM. W itle, d’Ancona, Todeschini, Scherillo, Gorra1, ont exercé là leur
compétence. Dante avait-il rêvé sa Comédie
avant la mort de Béatrice, ou bien assimilet-il notre monde à l’enfer? Ou bien encore la
seconde strophe est-elle une interpolation?
Faut-il admettre que, revoyant les sonnets
et les canzoni de la Vita Nuova, vers 1292,
il les ait parfois retouchés, qu’il ail introduit
alors les deux vers au ton prophétique?
« 0 mort, s’était-il écrié, tu as détruit la
grâce amoureuse! » 11 s’agissait alors de la
jeune dame amie de Béatrice. La mort ne
touchait pas Dante de la môme façon, et, en
constatant surtout ce qu’elle détruit, il la
considérait en quelque sortii d’un point de
vue extérieur ; quand il s’agit de Béatrice,
Dante, touché au fond du cœur, entre, sernble1. Egidio Gorra : l'er la genesi della &lt;&gt;Divina Commedia ».

�INTRODUCTION

81

t-il, dans l’intimité même de la mort, et
celle-ci lui révèle un monde de lumière. 11
songe plutôt à ce qu’elle conserve et glorifie.
Béatrice est « la glorieuse Béatrice, selon
l’Alighieri, qui vit dans le Ciel avec les anges,
et sur la terre avec mon àme » ; et, par la
vertu de ces quelques mots, un éclair jaillit
sur la page austère du Convilo, un éclair de
beauté capable de traverser la nuit des cœurs
douloureux et simplement humains. La mort
du père de Béatrice, le pressentiment de la
mort de Béatrice,

tout cela ne s’accorde

qu’avec une Béatrice réelle et vivante; il en
est de même pour la plupart des faits de la

Vita Nuova. D’autres sont franchement allé­
goriques; il n'est pas impossible qu’au roman
d’amour s’adapte un traité de philosophie.
Sans doute, il y avait dans le salut de Béatrice
des choses qui dépassaient la portée d un salut
mais il y avait aussi— n ’en doutons pas — le
salut de Béatrice. Aux faits les plus simples de
la vie quotidienne, l’imagination de Dante prê­

�82

LES FEMMES DANS l ’&lt;EUVRE DE DANTE

tait une importance symbolique. Il cherchait
l'ilme de cette dame, qui fut avant tout la
« dame de son esprit », à travers les mondes
inconnus jusqu'où s’était élancé son vol.
Oui le renseignerait? La théologie. Quelles
pouvaient être les pensées, les visions, les
contemplations de cette àme? La théolo­
gie lui fournirait la clef de ce mystère. La
théologie est la science de Dieu ; la science
de Béatrice gloriliée par la mort est aussi
la science de Dieu. Ainsi Béatrice devient la
figure de la théologie. L’inlluence de la morte
entraîne Dante vers les choses d’en haut:
« La vie ne sera pas détruite, disait ¡1 son fils
la mère d'un jeune martyr, elle sera changée
en une vie meilleure, » et, comme la vie de
Béatrice, le sentiment de Dante s’était trans­
formé. Le poète eut, sans aucun doute, des
romans d’une autre sorte; il n’en est pas
moins vrai qu’un radieux idéal lui servait ù
s’orienter en ce monde. Les nuages peuvent
cacher une étoile, mais les nuages passent e*t

�INTRODUCTION

l’étoile demeure : ils ne l’ont

83

pas ternie.

« 11 me reste des reliques précieuses, mais
il me reste d’elle encore autre chose, écrivait
en parlant d’une morte aimée le héros d’un
roman moderne, il me reste sa présence. Il
ne s’agit pas de manifestations spirites ; je ne
suis pas un spirite; je n’ai pas besoin d’une
doctrine nouvelle pour croire à la survivance
des âmes et à notre communication avec ceux
qui sortirent de la vie mortelle... je ne vois
pas de fantômes, je n’écoule et je n’entends
pas les susurrements de l’invisible, je n’ai
pas senti le mystérieux contact des ombres.
Ce que je possède est meilleur, c’est la vraie
vie... » « Les morts, dit merveilleusement le
Père (iralry, les morls qui ont repris en Dieu
toutes les forces et toutes les énergies de la
vie, et dont l’inspiration secrète, unie à celle
de Dieu, parle aux vivants dans la substance
de l’àme un merveilleux langage à la fois
divin et humain. » Ces contemporains ne
pensent pas autrement que Dante. Béatrice

�8-i

LES FEMMES DANS l ’ œ ü VRE DE DANTE

était sans doute une de ces tlmes harmonieuses
dont l’harmonie, selon sainte Catherine de
Sienne, arrive à s’imposer au monde, et
« beaucoup, ajoute la sainte, sont tellement
captivés par la douceur de cette harmonie
qu’ils abandonnent la mort pour retourner
à la vie ». Elle ne désirait que s'effacer dans la
lumière delà divine gloire. Nous disions que
la comédie dantesque est avant tout l’épopée
intérieure de l’àme qui s’unit à Dieu : « Rends
grâce, s’écria Béatrice, rends grâce au soleil
des anges qui t’a élevé par sa grâce à cet
astre visible. — Jamais le cœur d’un mor­
tel ne fut si vile disposé à la dévotion, et à se
rendre à Dieu, — Que moi, je le fus à ces
paroles, et mon amour s’en alla si bien vers
lui que Béatrice s’éclipsa dans l’oubli. Cela ne
parut pas lui déplaire, mais elle en sourit '. »
Tout un essaim de créations tragiques ou
charmantes se groupe autour de Béatrice. Un
rapide coup d’œil jeté sur Dante et son époque
1. Paradis, chart X.

�85

nous le montre dans la vie, entouré de pen­
seurs et d’amis. Un rapide coup d’œil jeté
sur son œuvre évoque à nos yeux une cons­
tellation poétique et féminine ; il y a celles
qui vivaient encore, du moins nous pouvons
le supposer, au moment où

fut écrit le

poème : Giovanna, dite Primavera, l’amie
de Guido Cavalcanti,
touchante

puis la

qui symbolise

consolatrice

la Philosophie;

Nella, veuve de Forese, et la mystérieuse Gentucca, de Lucques. 11 y a les protectrices que
Dante se reconnaît dans l ’au delà, les dames
célestes dont l’influence le sauve dans la
forêt obscure, et grâce auxquelles il doit de
rencontrer Virgile. Et dans son voyage redou­
table, il aperçoit des mortes: Francesca, dont
l ’ombre flottante vint peut-être hanter ses
rêves au foyer des Polenta, ses hôtes à Ra­
venne, dernier refuge de l’exilé, patrie de
Francesca da Polenta, connue dans l’histoire
et dans la poésie sous le nom de Françoise de
Rim ini ; Manto, la devineresse, qui choisit

�86

LES FEMMES DANS l ’ œ UVKE DE DANTE

l ’cmplaccmont de Mantoue, patrie de Vir­
gile, Manto, difforme et hideuse, ainsi qu’une
tragique gargouille; Marcia, l’épousedeCaton,
qui demeure, elle, toute symbolique. A tra­
vers le Purgatoire apparaissent Pia et Sapia,
ces Ames souffrantes, mais douées d’une es­
pérance qui ne peut faillir, la première peinte
à fresque, la seconde

hardiment sculptée.

Dans la vie ou dans l’histoire sacrée (aucune
de ses héroïnes n ’appartient à la fiction, et
rien ne ressemble moins A une fiction que

la Divine Comédie), l’Alighieri choisit encore
des figures de

femmes : Lia et Rachel,

ombres transparentes de Mathilde et de Béa­
trice, Mathildeet Béatrice, Piccarda, Cunizzn.
Le Convito nous parle de Marthe et de Marie,
des saintes femmes de Galilée. En évoquant
nous-mêmes chacune de ces apparitions, nous
aurons un reflet de l’Arnede Dante, un aspect
de sa doctrine, et nous parcourrons toutes les
étapes de sa route. Celles qui vivaient dans
l’invisible étaient aussi vivantes

pour lui

�INTRODUCTION

87

que la plupart des Florentines dont l’heure
suprême n ’avait pas encore sonné...
Mais, au dernier terme du pèlerinage, ce
n’est plus Béatrice qui le conduit à Dieu. Saint
Bernard succède à Béatrice, et saint Bernard
s’adresse à celle qui fut bénie entre toutes les
femmes, afin d’obtenir pour Dante la grâce
ultime.
Nous avons laissé loin de nous la poé­
tique constellation des femmes dantesques.
Nous pénétrons dans le saint des saints, dans
les sanctuaires les plus profonds de l’âme,
dans celte demeure dont sainte Thérèse fait
le centre du château intérieur; la Divine Co­

médie ici n’est plus qu’une prière et une orai­
son. La lueur pâle et tremblante d’étoiles qui
semblent èlre et ne pas être, nous a guidés
jusque-là; nous devons craindre de fran­
chir

inconsidérément la grille du chœur;

mais il ne nous est pas défendu de nous age­
nouiller el de contempler; nous ne devons
donc

pas

sortir de

la

cathédrale,

sans

�88

LE S

FEM M ES

DANS

l

’(E U V R E D E DANTE

avoir ensemble médité sur le dernier chant.
M. Addington Symonds a raison, la Divine

Comédie n ’est pas une fiction, nimême en tout
point une allégorie: elle est une apocalypse,
c’est-à-dire une révélation de l’àme de Dante,
de sa foi, de son plus haut espoir, et la pre­
mière Dame du ciel citée par lui doit bien
être celle que la chrétienté révère comme
la Dame par excellence, Notre Dame, la Ma­
donna. Lorsque Dante est égaré dans la sombre
forêt, elle représente la clémence divine, elle
appelle Lucie, Lucie prévient Béatrice; lors­
que Dante arrive au but du voyage, Marie lui
procure le don le plus élevé, le plus excellent.
Et c’est ainsi que Dante voulait clore le
poème dans lequel il désirait couler l’essence
la plus sacrée de sa vie et de son âme, comme
il l’avait ouvert, du même qu’il commençait
et finissait — il nous le dit — chacun de ses
jours terrestres, par un hommage à Marie :
« Le nom de la belle fleur que j ’invoque
toujours soir et matin. »

�LES V IV A N T E S

��1

PRIMAVERA

Elles étaient soixante, les plus belles de
Florence sur la liste poétique composée par
Dante

Alighieri. Soixante Florentines qui

vécurent et fleurirent à la fin d’un siècle,
jeunes cl belles, fraîches ou pâles, roses ou
lis, aimées ou délaissées, oubliées ou pleurées, Dante tressa de leurs noms comme une
royale guirlande pour en couronner sa cité.
Si lointaines qu’elles nous apparaissent, elles
ont vécu, ces Florentines; leur vie s’est com­
posée de ces minutes qui semblent parfois si
longues et de ces jours qui semblent parfois
si courts! Elles ont salué Dante au passage
dans les rues de Florence; elles ont orné leurs
fronts de ces perles «qui venaient lentement

�92

LES VIVANTES

au regard du poète1», elles se sont arrêtées,
attentives, pour entendre les premières me­
sures d’une mélodie à laquelle se conformait
le rythme de leur danse; elles ont pleuré les
êtres chers qui

les avaient précédées de

quelques mois, et que, depuis des siècles,
elles ont rejoints2; elles se sont penchées sur
des berceaux pour consoler ceux qui devaient
grandir et apprendre à souffrir.
Elles étaient belles et nobles, s’il faut en
croire les poètes qui les ont chantées, à la
fois

humbles

et

dédaigneuses;

humbles,

lorsqu’elles s’agenouillaient à l’église et lors­
qu’elles accomplissaient des œuvres de misé­
ricorde ; dédaigneuses, lorsqu’elles rencon­
traient sur leur chemin les bassesses et les
vilenies. Leur salut rendait meilleurs ceux à
qui elles l’adressaient. Telles que nous les
voyons, elles se révèlent à travers une sorte
1. Paradis, chant III, v. I t et 15.
2. Vita Suoca. Voir la inort de lu jeune dame, amie de
Béatrice et du père de Béatrice, Y lll et XXII (éd. Kraticelli),
VII et XXI (éd. Casirn).

�93

P R IM A V E R A

de líalo trouble et lumineux qui les con­
fondrait toutes assez facilement au premier
regard. .Mais il y a bien des nuances en ces
figures de fresques. A travers l’œuvre de
Dante, on

reconnaît aisément, autour de

Béatrice, radieuse, illuminée, un groupe mé­
lancolique, légèrement effacé, de jeunes fem­
mes dont la destinée effleura la jeunesse du
poète surhumain. L’une d’elles est Giovanna.
Parmi les soixante Florentines, Dante avait
sans doute placé Giovanna, la dame du poète
Guido Cavalcanti, celle que, pour sa radieuse
beauté, lepeupleavaitsurnommée Primavera.
Guido célébrait l’éclat de son visage com­
parable à l’éclat du soleil. Un sonnet de ce
poète, la représentant parmi ses amies et ses
suivantes, nous rappelle une autre Primavera,
cette Flore de

Bolticelli, qui, dans l’allé­

gorie du printemps, prévoit le deuil inévi­
table de l ’automne.
Il

y avait un

automne à

prévoir,

car

l’amour du poète connut un jour de déclin,

�\
)\

LES VIVANTES

cl, tandis que Béatrice est devenue la plus
belle

étoile

de

toute

une

constellation,

Giovanna demeure ici-bas une pauvre fleur
de la terre.

Voilà

pourquoi nous jetons

malgré nous une ombre de mélancolie sur
l'éblouissante beauté de celle que Dante dési­
gnait par son printanier surnom et par une
appellation familière : Monna Vanna. Quelles
que fussent les destinées réelles des deux
dames florentines jeunes et belles, rencon­
trées par lui, marchant l’une après l’autre,
le long d une rue de la cité, nul ne peut
douter que, dans celte vie idéale et mysté­
rieuse, vécue par elles, à leur insu peut-être,
au fond du cœur et de l'imagination des
poètes,

leur sort

apparaisse grandement

dissemblable. Nous ne connaissonsd’ellesque
leur image reflétée par des âmes pensives,
et nous ne pourrons rien saisir de leur exis­
tence propre qu’à travers ces âmes, comme
le reflet dans une onde paisible d ’un astre
qu’on ne verrait pas. Mais la différence des

�9»

P R IM A V E R A

images peut résulter de la différence des
miroirs.
Distinguer leur vie réelle de leur vie idéale,
cur existence propre de leur existence sym­
bolique, ce n’est pas toujours une tâche aisée,
et pourtant,

comme

dans la légende

de

pierres des cathédrales, les traits humains
d’une observation

aiguë

et

familière

se

m êlent aux rêves les plus hardis et les plus
quintessenciés du symbolisme le plus mys­
térieux. Ainsi, dans le sonnet de la

Vita

Nnooa, la simple rencontre de Dante avec
Béatrice

et Giovanna, au coin d’une rue,

éveille immédiatement des échos et des ré­
percussions dans ce monde infini de repré­
sentations et de figures que le poète porte au
fond de lui-même. Mais le trait

réel est

présent.
« Je vis Monna Bice et Monna Vanna1 se
1. Ilicti pour Béatrice, Vanna pour Giovanna, abréviatifs en
usage à Florence. (Voir Michele Schcrillo, Alcuni Capitolidélia
biogra/ia ili Dante; Torino, 189(1.)

�1)6

LES VIVANTES

dirigeant vers le lieu où j ’étais, deux mer­
veilles, l’une marchant après l’autre. »
Ce l'une marchant après l'autre,

c’est

le détail familier, le détail unique, choisi
comme Dante sait le choisir, de façon à ce
que l’ensemble des choses se reconstitue immé­
diatement dans l’esprit du lecteur ou de l'au­
diteur, détail unique qui devient le germe de
toute une synthèse.

Il nous fait évoquer

l’élroitesse de la ruelle médiévale où passent
deux belles jeunes femmes, comme deux mer­
veilles! Kl, parle fait qu’elle précède la bienaimée, Giovanna joue un rôle dans le monde
imaginaire de Dante, mais ce ne peut être le
même rôle qui lui fut attribué par la fervente
admiration de Guido.
lïlle esl d’abord pour Guido l’unique. Les
-autres pâlissent auprès d’elle. Si nous voulons
ressaisir quelque particularité de son aspect,
il sera difficile de ne pas attacher ù la beauté
de Giovanna l’idée d’éclat et d’éblouissement,
t ue ville entière personnifie en elle le prin-

�PRIM AVERA

97

temps, Dante ici joint sa voix à la voix popu­
laire. Son poète la chante : « Le soleil est
moins brillant que son visage. » Pourtant,
elle est pâle, Béatrice est pille aussi, « couleur
de perle, comme il sied à une dame de l’avoir»;
ainsi s’exprime Dante; et plus lard il nous
parlera des vivantes émeraudes de ses yeux.
Ou nous dit que Primavera dut son surnom
ù la couleur verte des siens. N’y a-t-il pas
une sorte de mélancolie en des vers qui
célèbrent la beauté d’une dame morte il
y a six cents ans, et dans ce surnom de
Primavera, bon à rappeler ce que durent les
printemps de la terre? Et son histoire, ou
plutôt l’histoire du sentiment qu’elle inspire,
est une histoire mélancolique. Voilà pourquoi
dans tout cet éclat, on imaginerait facilement
le regard anxieux qui pressentlafin des sen­
timents terrestres, le regard de la Flore dont
les bras vont, par lassitude, abandonner son
riant fardeau,sans doute parce qu’elle arôvé
d’une étoile.
7

�98

LES VIVANTES

Guido chante une image de piété qui res­
semble à sa dame et devant laquelle brûlent
deux lampes, à l ’église San Michele in Orto1.
Les vieux maîtres italiens cherchaient leurs
modèles dans la vie. De là résultaient des res­
semblances bien faites pour exciter les com­
mérages i;t pour amener des distractions dans
l'esprit des iidèles. Plus tard,

Savonarole

s’en scandalisa. Ne songerait-on pas, d’après
une allusion au sonnet de Guido, que les
Franciscains furent en cela les précurseurs
de Savonarole?
La poésie précède toujours les autres arts;
elle leur indique la voie. Homère et Dante don­
nèrent un idéal aux vieux artistes qui travail­
laient le métal et sculptaient dans la pierre.
L’n et deux siècles plus lard, le type floren­
tin n ’avait pas changé: dans ces ruelles de
Florence où Béatrice et Giovanna, saluées
par Dante, avaient passé l’une après l’autre,
1. Dante and /tis circle, par U.-(ï. Itoselli; Lundon,
Elvey.

KUis

cl

�99

PRIMAYERA

comme « deux merveilles », apparaissaient
•alors les jeunes gens ¡1 la tète haute, au re­
gard lier, au port dédaigneux ; les jeunes lilies
aux yeux bridés, à l’ovale arrondi, à la bouche
line, serrée cl volontaire, dont le sourire
relève un peu les coins type allier ou gracieux
auquel les maîtres profonds cl magnifiques
communiqueront leur gloire, leur immorta­
lité.
Quel fut le destin de Giovanna? Survécutelle à Guido? Le vit-elle encore recevoir les
hommages elles tributs d’admiration ? Enten­
dit-elle parler de Pinella, l'humble jeune fille,
«belle comme une reine», que le salut de
Guido avait charmée? Connut-elle le message
de l'inella, traduit en vers par le poète Ber­
nard de Bologne, la réponse légère et galante
de Guido Cavalcanti ? Assista-t-elle à l’exil dou­
loureux de son poète, après la rixe des fêles
de mai, signal de la guerre des Blancs cl des
Noirs? Compatit-elle aux jours de misère? Le
vit-elle revenir à Florence, pour y mourir?

N*UOTHÊ0t/£S U * '* '

�Fut-elle en quelque sorte étrangère au roman
idéal vécu par elle dans l'imagination de
Guido? Peut-être ignora-t-elle les aventures
que son image eut à traverser dans le cœur
du beau diseur en rimes? Alla-t-elle cher­
cher un refuge au fond d’un de ces cloîtres
où se jetaient alors les âmes brisées? Quel
lut le destin de Giovanna? Nul écho de ses
joies ou de ses douleurs n’a traversé les
siècles. « Ah ! les choses humaines! s’écriait
Cassandrc, si elles prospèrent, une ombre
les anéantit, et, dans l’adversité, une éponge
imprégnée d’eau en efface le souvenir, et
c’est sur cela que je gémis plus que sur le
reste. &gt;» Mais, dans l’ombre des ¡\ges, il est
un point lum ineux: un rayon s’est posé sur
un inslant précis, sur cet instant où Dante
rencontra les deux dames. Ce petit lait imper­
ceptible a suffi pour illuminer toute une vie
aux yeux de l ’humanité. Sans doute, elle eût
été surprise, la jeune dame de Florence qui
marchaitdevanlBéatrice, si on lui avaitdit que

�PRIMAVERA

101

col acte no serait jamais oublié des hommes,
et qu'elle apparaîtrait dans cette attitude aux
siècles à venir.
En co jour, à cctto heure, Dante la salua l'rimavera, Dante la doua d’un rôle symbolique.
Hôle mystérieux, mais elle marchait devant
Béatrice, celle qui portait le nom du saint
Précurseur, patron de Florence, et le surnom
signifiant : «elle viendra la première, le jour
où se montrera Béatrice, après la vision de
son fidèle. » Si Béatrice est l’emblème de la
cité de Dieu, Giovanna n’esl-elle pas celui de
la cité des hommes? Cette fois encore, ne
représente-t-elle pas la Florence idéale, mais
terrestre, qui doit venir avant la céleste Béati­
tude, pour laquelle elle travaille? Et ne re­
trouve-t-on pas comme un souvenir de celte
allégorie gracieuse dans les vers célèbres du

Paradis : S’il arrire jamais que /&lt;’ poème
saeré, vers où Dante exprime magnifique­
ment l'espoir d’être, avant sa mort, couronné
poète sur les fonts baptismaux de Florence!

�102

LES VIVANTES

Mais certains oublient leur cité. Dans sa
beauté printanière, elle peut avoir, la Flo­
rence idéale, les yeux las, un peu fous, qu’a
peints lîotticclli ; chaque printemps qui fleurit
renouvelle en son ilme la mémoire des deuils
amers. Primavera, c’est Florence, la Flo­
rence des fêtes de mai, la Florence qui se
pare des floraisons merveilleuses, qui cé­
lèbre le printemps des fresques, des marbres
et des pierres, qui répand, à travers le monde,
un parfum de poésie et de beauté.

Par la

discorde de ses fils, son blason est devenu
vermeil. Une blessure au cœur, elle porte à
pleins bras son fardeau de joie : des roses et
des lis. Hoses pâles des fresques qui vous
effeuillez dans l’ombre des sanctuaires, lis
purs des marbres qui vous exhalez vers les
deux! Giovanna ou Primavera, c’est

Flo­

rence, la Florence des fêtes de mai, la ville
de saint Jean-Baptiste.
A celte époque, Dante n’était pas encore
Gibelin; les Guelfes s’attachaient spéciale­

�PRIMAVERA

103

ment à la grandeur de leur cité; Dante pou­
vait rftver que la sien no ferait un pas vers
l’idéal de justice qui brille aux yeux de tous
les hommes! Il pouvait songer qu'il verrait
ce progrès : des Florentins s’aimant et s’entr'aidant au lieu de s’entre-dévorer. Ainsi
régnerai! Primavera, Béatrice viendrait après
la mort. Primavera préparerait la voie et le
règne de Béatrice.
Kl les regards des hommes anxieux se
tournent encore vers le lieu où doit paratlre celle qui portera des lis et des roses,
quand elle aura donné des vêtements et du
pain, celle qui passera, marchant à travers
les rues étroites, comme une merveille! La
ruelle obscure sera parfumée, illuminée. File
aura nom Primavera, la cité dont tous les
habitants s’aiment, et ses fleurs répandront
un parfum céleste à travers le monde, elle
annoncera le règne de

Béatrice.

Elle se

dirige vers les dénudés, les alVamés. Un mes­
sage d’espérance aux lèvres, (die sait porter

�104

LES VIVANTES

aussi des vêlements et du pain. Les luttes ne
pourront l’arrêter, ni les persécutions l’inti­
mider.
Et, du fond des âges, les hommes la salue­
ront, redisant après Dante :

Ave, Primavei'a!

�Il

LA PIETOSA.

Pas de nom, mais une influence de dou- cour qui se répand à travers les lignes el les
sonnets de la Vita Nuova; je ne sais quel
charme pénétrant, visible sous un voile de
poésie transparente. C’est encore un épisode
de la jeunesse du poète. « Il semblait, écrit
Dante au sujet de celle héroïne, il semblait
que la pitié tout entière fût en elle. » Ainsi
paraît-elle dans le cadre de sa fenêtre, les
yeux apitoyés dans la pâleur de son visage,
blanche comme l’était Béatrice,

et celle

similitude de teint attendrit le cœur de Dante,
après la mort de Béatrice, comme la ressem­
blance des yeux avait incliné vers Mandella
le cœur de Guido Gavaleanli.
('.’est une jeune dame, très jeune cl 1res

�10G

LES VIVANTES

belle. A l ’heure où Dante va ployer sous le
faix de la douleur, il lève les yeux, il l’aper­
çoit à sa fenêtre; elle est douce et pille ; une
immense pitié rayonne de son beau visage;
elle est la compassion.
Oh! la prose exquise et les exquis sonnets!
Blanche comme les lis et les perles, peut-être
pàlit-elle encore lorsqu’elle aperçoit Dante.
« Il arriva que partout où cette dame me
voyait, sa

figure devenait

pille,

presque

coinme'celle d’Amour. » Ainsi la Pitié porte la
couleur de l’Amour. Et Dante désire pleurer
auprès d’elle, mais si grande est la douceur
de sa présence qu’il oublie de verser des
larmes. C’est un sentiment unique. Un combat
s’élève dans l’itme du poète, et le souvenir de
la morte triomphe de cette douceur. C’est
toute l’histoire d’une nuance d’âme.
Un passage du Coiivito — nous le savons —
fait de cette dame la Philosophie. Sans doute,
elle est la Philosophie comme Béatrice est la
Théologie; mais faut-il croire qu’elle en soit

�LA

P IE T O S A

107

moins une belle jeune femme au leint pâle
qui, de sa fenêtre, a fixé sur Dante des yeux
apitoyés? Certains voient en elle la future
épouse du poète, Gemma Donati, la maison
des Donati se trouvant presque adossée à
celle des Alighieri1.
Son nom chrétien est la Compassion. Un
immense amour a submergé les limites des
âmes, et la Pietosa soutire pour l’être aux souffrancesduquel elle compatit. Prenant pourelle
une part de ses souffrances, elle l’aide à por­
ter son fardeau. Nous croirions assez volon­
tiers qu’elle fut une inconnue, qu’elle n ’aima
jamais Dante que d’un amour universel et
fraternel, et qu’elle avait été chercher dans
l’au-delà ce grand secret de consolation qui
transparaissait dans la douceur de ses yeux.
En tout cas, Dante lui-même paraît songer
qu'elle cessera de penser à lui, s’il cesse d’être
malheureux et désespéré.
1. Voir Addington Symonds, Introduction to the studi/ of
Dante; London, Adam und Charles llluck.

�108

LES VIVANTES

Oui, c’est une héroïne chrétienne, un idéal
nouveau luit sur le inonde : « Il semblait que
la pitié tout entière fût en elle. » La jeune dame
pâle aux yeux apitoyés est une des plus lou­
chantes personnifications de cet idéal. Dante
« arrive à ce point que ses yeux commencent
à prendre trop de plaisir à la voir ». lit le déli­
cat sentiment se nuance et s’irise à la façon
d’une perle, qui, par-delà des siècles, fut peutêtre une larme. Dante, vaincu, se retire...
Est-ce Gemma? Piccarda? Nul ne le sait.
On serait tenté de croire à quelque sym­
pathie réelle;

les sonnets inspirés par la

jeune dame pâle el les vers consacrés à Pic­
carda, possèdent, les uns et les autres, le
charme de la plus affinée sensibilité dans
une teinte absolument spéciale de tendresse
et d’émotion. Mais, en ce qui concerne la
dernière, l’émotion du poète est plus pure
encore,

son amitié

trouble sentimental

plus sereine;

aucun

ne parait susceptible

d’eflleurer ce limpide souvenir.

�LA

P IE T O S A

10!)

En symbolisant la Philosophie, la jeune
dame pâle garde ce trait distinctif : la com­
passion. « Je l’imaginai, dit le Convito de la
Philosophie, comme une noble dame, et je ne
pouvais me la représenter autrement que
compatissante. »
Cela signifierait-il que toute une période
de la vie de Dante fut comme enveloppée et
imprégnée de cette influence mystérieuse, et
que cette influence rejaillit jusqu'à ses lec­
tures, ses pensées et ses rêveries? Il lisait
alors la Consolation de lîoèce; il ne séparait
pas son intelligence de son cœur ni de son
imagination; en usant d’une nuance spéciale
de son âme fournie par ces trois facultés,
peut-être sous l’influence d’une femme, et
sûrement sous l’action d’un livre, il peignit
le type immortel et délicieux de la Consola­
trice.
Quoi qu’il en soit, l’àme de Dante ne dut
pas attendre l’heure de l’exil pour se trouver
exilée ici-bas, et la jeune dame pàlc se révèle

�d10

LES VIVANTES

en cette œuvre comme une de celles auxquelles
il appartient de faire entendre sur la terre,
aux âmes exilées, les mots cl les accents de
la Patrie.

�Ili

N ELLA

C o s ì c o m ’io t ’a m a i
N e l m o r t a i c o r p o , c o s i t 'a m o s c i o lt a .

« Comme je t’aimais dans mon corps mortel,
ainsi je t’aime, en étant délivré. »
Ces sublimes paroles sont celles que Dante
place sur les lèvres du musicien Casella. Fn
son voyage d’outre-monde, Dante évoque
avec bonheur, les amitiés anciennes et les
terrestres

sympathies.

Ainsi

retrouve-t-il

Forese, le Forese des sonnets injurieux, aidé
dans la voie de la purification par les mérites
de sa veuve. Voilà comment — les érudits
italiens l’ont ingénieusement remarqué — le
rôle terrestre de Nella semble parallèle au
rôle céleste de Béatrice1. Forese dans le Pur­
1. Voir M. d’Ancona et M. Scherillo.

�gatoire et Dante ici-bas sont aidés, le pre­
mier par les bonnes œuvres de Nella, le second
par l’intercession de Bice. 11 semble que, de
nos jours, plus les vies sont humbles, plus
elles attirent notre curiosité. Nous ne nous
intéressons pas exclusivement aux rois, aux
princesses, aux êtres de génie, aux grands de
ce monde, et nous regrettons parfois que les
broderies des titres pompeux, des aventures
extraordinaires, des dons humains trop écla­
tants, nous dérobent de la vie le subtil,
délicat et mystérieux tissu. C’est pourquoi
nous nous attachons à Nella.
Si Dante, au cours de l’œuvre, salue les
amitiés et les sympathies qu’il rencontre, il
salue également les êtres qui représentent une
de ses idées chères; il rend justice au guelfe
Nino, dont la veuve, Béatrice d’Este, s’était
remariée il Galéas Visconti, de Milan. « Nous
n ’oubliâmes entre nous aucune belle saluta­
tion. » Et tout cœur humain sera sensible
il

la mélancolie humaine de

ces vers :

�113

N ELLA

« Quand tu seras par-delà les larges ondes,
dis à Jeanne, ma

fille, d’intercéder pour

moi près du lieu où l’on répond aux inno­
cents.
« Je ne crois pas que sa mère m ’aime
encore,

puisqu’elle a quitté les bandeaux

blancs (pie la malheureuse doit un jour re­
gretter. »
El Béatrice d’Este, la veuve de Nino, qui
s’est remariée, Jeanne, la veuve de lluonconte,
qui ne se soucie pas de l’ûme de son époux,
font mieux ressortir la vertu de Nella. Dante
adresse un hommage à sa parente : « C’est
ma Nella, dit, selon lui, Forese, qui, par ses
plaintes assidues, m ’a si tôt conduit à boire
la douce absinthe des douleurs.
« Par ses prières pieuses et ses soupirs, elle
m ’a retiré de la côte où l'on attend, et elle
m ’a délivré des autres cercles.
« Elle est d’autant plus agréable à Dieu, ma
bonne petite veuve que j ’aimai beaucoup,
qu’elle est plus seule à bien faire... »
8

�Dans ces vers touchants, il y a quoique
chose comme la familiarité d’un sourire, mais
d’un sourire tout prêt il se mouiller d’une
larme.
L’humble Florentine, qui, trèsjeune encore,
s’est vouée complètement aux bonnes œuvres,
en souvenir de son époux, reçoit le plus
durable et le plus glorieux des éloges humains.
Et des paroles comme celles de Nino, comme
celles de Forese, nous émeuvent, comme si
nous avions à remuer je ne sais quelle cendre
séculaire d'affections oubliées, dont un grand
poète se serait emparé, pour en faire, dans
la nuit des îlges, de scintillantes constella­
tions et de blanchissantes voies lactées. Et,
dans l’œuvre unique, à pleines mains, il a
répandu les trésors mystérieux des âmes,
trésors qu’il excellait à découvrir, car il
n ’ignorait pas que toute âme a, dans ses
profondeurs, des richesses ignorées, comme
le ciel, des étoiles, l’océan, des perles, et la
terre, des pierres précieuses...

�N E LLA

Tous

ces êtres en

115

voie de purification

implorent si tendrement les vivants de la
terre! Les

habitants du Purgatoire prient

aussi pour les pèlerins d’ici-bas ; cet intime
échange, ce lien mystérieux entre les vivants
et les morts, émeut M. Addinglon Symonds,
comme pourrait l’émouvoir une admirable
conception de la poésie. Or, si belle qu’elle
soit et d’autant moins qu’elle est plus belle,
il ne faut point en faire hommage à Dante,
puisqu’il n ’eut qu’à se conformer sur ce
point à renseignement du dogme catholique.
Il se montre un homme sensible aux affec­
tions de la jeunesse et de la famille : « Ton
visage sur la mort duquel j’ai pleuré, dit-il à
Forese... » Il existe un échange de sonnets
attribués à Dante et à Forese dont le ton,
pourtant, estasse/, discourtois ! Dante y incri­
mine Forese, s’y apitoie d’une façon peu
gracieuse sur le sort de Nella, n’y épargne
pas même la propre mère de celle-ci, la bellemère de Forese. D’ailleurs, l’allusion à celle

�116

LES VIVANTES

brave dame paraît ne signifier qu’une chose :
c’est que les mères, au

x iii"

siècle, étaient

assez disposées à vanter leurs filles au détri­
ment de leurs gendres.
« Elle dira (le sonnet finit ainsi) : Hélas!
Le comte Guido l’aurait reçue sans dot dans
sa m aison1. »
Nella ne paraît guère avoir regretté de ne
pas s’être mariée dans la maison du comte
Guido : Eorese eut tout son cœur. Et, malgré
ces taquineries ou ces injures versifiées, il
est clair que Dante aima Eorese. « Ton visage
sur la mort duquel j ’ai pleuré», dit-il h celuici. Mais il y eut peut-être un nuage fugitif sur
leur durable amitié.
Le poète s’informe de Piccarda, sœur de
Eorese et parente de sa femme.
« Ma sœur répond Eorese, ma sœur* si
belle et si bonne... je ne sais lequel des deux
elle fut le plus. »
1. Voir Angelo do GubernatU : *Sm le orme (lt Dante : Dante
e Foreue; Home, 1901.

�NELLA

Nous la retrouverons au

117

111" chant du

Paradis, alors que la lumière de Béatrice
clle-môme consent à s’effacer dans une sorte
de crépuscule pour laisser rayonner, de toute
la suavité de son éclat, l’astre de Piccarda
Donali, dans son atmosphère de perle.
Nella, Piccarda furent, — elles le sont
toujours, — des âmes vivantes. Cela donne
aux vers du poète quelque chose de religieux
et de sacré. Nella nous touche autant qu’Andromaque. Et le délicieux couplet de Monime :
S i t u m ’a i m a i s , P h ô d i m e ,

il fa lla it m e p le u r e r ,

n’atteint pas en nous une région plus pro­
fonde que la plainte de Piccarda, celte autre
exilée, exilée de son vœu : « Ce que fui ma
vie depuis lors, Dieu le sait. » Et tel est le
pouvoir de la lumière : les siècles se succèdent
sans éteindre aux yeux des hommes la lampe
lidèle de la bonne petite Nella, pas plus que
l’astre

mélancolique de la belle et douce

Piccarda.

�IV

GENTUCCA

Buti,

le premier, identifia la dame de

Lucques dont il est parlé au 43* vers du XXIV®
chant, dans le Purgatoire, avec la Gentucca,
nommée un peu plus liant. Les plus anciens
commentateurs ne songeaient pas du tout que
ce terme Gentucca, ici, fût un nom de femme.
Depuis, l’opinion de Buli a prévalu. Celle
dame de Lucques lit passer une douceur ¡1
travers l'exil de Dante. On n’est pas d’accord
sur le rôle qu’elle joua dans sa vie. Les uns,
comme M. de Gubernalis, voient en elle une
veuve de conduite légère; parce qu’elle ne
portait pas encoreàQ voile, on songe qu’elle dul
porter un jour le voile du veuvage, et parce
qu’elle fut blâmée, 011 déclare qu’elle était

�GENTUCCA

119

blâmable. On va même jusqu’à l’opposer à la
pieuse veuve Nella, sans que rien justifie
celle opposition. S’il s’agissait de la donna

Pietra ou de l'inspiratrice de la chanson
montagnarde, l’idylle apparaîtrait d’une tout
autre nature :
0 ma chanson montagnarde, va,
P e u t- ê tr e v e r r a s - tu F l o r e n c e , m a t e r r e ,
Q u i h o rs de soi m e repo usse ,
V id e d ’a m o u r e t n u e d e p i t ié .
Si tu y p é n è tre s ,

v a , d i s a n t : d é s o r m a is ,

M o n S e i g n e u r n e v o u s f e r a p lu s la g u e r r e ;
l . à , d ’o ù j e v ie n s , u n e c h a î n e le s e r r e ,
T e lle q u e si v o tr e c r u a u t é f lé c h i s s a i t ,
D u r e t o u r il n ’a u r a i t p lu s la l i b e r t é .

Plus discrète est l’allusion à Gentucca, de
Lucques, dans le Purgatoire, que cette can-

zone inspirée àDante par son « amourdu Cascnlin ».
« Une femme est née qui ne porte pas en­
core de voile, et qui le fera trouver douce ma
\ille un jour, bien que plus d’un l’en répri­
mande. »
Ces paroles sont placées dans la bouche du

�r '0

LES VIVANTES

poète Buonagiunta degli Overardi, de Lacques,
après qu’il a prononcé le nom de Gentucca.
Celle-ci fut quelquefois assimilée à la « Pargolelta », sur le compte de laquelle Béatrice
s’expri me si dédaigneusement il la lin du Purga-

toire. On paraît oublier que Dante lixa une date
à son pèlerinage d’outre-monde : le vendredisaint de l ’année 1300; or, il ne connut Gentucca que longtemps après, vers 1314, et tandis
que Buonagiunta lit dans l’avenir, Béatrice
accuse le passé. Cette assimilation est enta­
chée d’anachronisme.
Nous nous rangerions plus volontiers à
l’avis de M. de Gubernatis, songeant que les
reproches de Béatrice pourraient avoir trait
à la donna Pietra. Selon Buti, la dame de
Lucques était une « noble dame, appelée madonna Gentucca, de la famille des Hossimpelo », et Dante l’aima, « pour la grande
vertu qui était en elle, et non d’un

autre

amour ». On ajoute qu’elle fut mariée à Bernardo Mori. Minutoli croit retrouver en elle

�GENTUCCA

121

une Gentucca Morla, épouse de Cosciorino
Fondorn, vivant àLucques vers cette époque.
Tout cela montre que les données histo­
riques sont assez vagues; il faut donc appro­
fondir le texte du poète ; or, ce texte contient
peu de mots : « Une femme est née qui ne porte
pas encore dévoilé... »Beaucoup interprètent
ces mots comme une indication de ce que la
mystérieuse Lucquoise

n’était

pas encore

mariée (ni, sans doute, en Age de l'être) en
l ’an 1300. Itien ne nous autorise il penser,
d’après ces vers, qu’elle méritât les répri­
mandes de son entourage. Peut-être ici le poète
fait-il une allusion amère à cette « mauvaise
compagnie » parmi laquelle il devait tomber.
« Car tout ingrate, toute folle et impie,
elle se mettra contre loi... » Gentucca put
être pitoyable, dutencourir la désapprobation
de cetle compagnie « méchante et stupide».
Il semble que le grand poète ne parlerait pas
ainsi d’un sentiment léger ou coupable. Son­
gez donc : un

sentiment qu’il juge digne

�d’une spéciale prophétie! Ktquclle différence
de ton entre l’allusion du poète luequois et
celle de la glorieuse daine! Pourtant,Buonagiunta est une ¡ime en voie de purification,
pleinement entrée dans l’harmonie du plan
divin ; il n’aurait pas ici plus d’indulgence
que Béatrice
- Aussi croit-on facilement que Gentucca fut
une jeune fille ou une jeune lemme de Lucques,
belle, aimable el vertueuse, qu’elle sul aper­
cevoir sur un front humain la gloire du génie
à travers la douleur de l’exil, une sorte de
« Pietosa », comme l’autre, celle qui, de sa
fenêtre, observait Dante, et sur le visage de
laquelle « couleur d’amour et expression de
pitié s’étaienl peintes admirablement ».
Mais Dante, Agé de vingt-cinq à vingt-six ans
lorsqu’il seni il. profondément la douceur de la
Pietosa florentine, en

avait quarante-neuf

lorsqu'il se laissa charmer par la compassion
1. Voir Scarta/.zini : Enciclupedia dantesca. Iloepli, Milan,

�(■ENTUCCA

123

do la clame de Lucques. « Elle m’aima, dit
Othello de Desdémona, pour les dangers que
j ’avais traversés, et je l'aimai pour la pitié
qu’ils éveillaient eu elle. » Dante ne va pas si
loin en affirmant qu’une sympathie adoucit
son exil. Ainsi la mélancolie de Nausicaa
peut éclore parmi les fleurs de Scliérie, au
récit des aventures d’Ulysse ; ainsi, le sou­
rire de Genlucca peut illuminer l’ombre de
la pelite cité médiévale où Dante se courbe
sous le poids de la douleur. Comme la Des­
démona de Shakespeare, peut-être la Genlucca
de Dante écoutait-elle, avec un intérêt inépui­
sable, les récits de cet étranger; comme la
Nausicaa d’Homère, peut-être la Genlucca de
Dante hochait-elle la lêteau nom de ses préten­
dants. Ne voulant pas hâter son choix, aux
perles des fiançailles elle préférait l'étoile de
poésie allumée à son front, l’étoile de poésie
invisible à ceux qui l'entouraient, étincelante*
à travers le crépuscule des ftges.
Et Dante put continuer ¿1 marcher sur la

�124

LES

V IV AN T ES

route de l ’exil, comme le voyageur qui vient
d’apercevoir un beau lis ¡111 bord du chemin,
avec celte différence qu’une (line est plus
douce qu’un lis, et que toute la douceur de
l’Ame, exhalée en prière, en veloppele voyageur
d’une mystérieuse protection.

�DANS LA FORÊT OBSCUR1

��DANS LA FORÊT OBSCURE

A u m ilie u d u c h e m in d e n o ir e

v ie .

Ce premier vers, ouvrant le poème trilogique de la Divine Comédie, a loti te la solen­
nité d’un portail sacré que l’on franchit, le
cœur battant. 11 nous conduit dans le monde
dantesque. Au milieu du chemin de la vie —
à l’âge de trente-cinq ans, songe-t-on — Dante
se dit égaré au sein d’une forêt obscure. Nous
étudierons plus loin la signification symbo­
lique de cette forêt, et nous verrons quelles
influences du monde invisible y sont en jeu
autour de la détresse du poète. Lucie cl Béa­
trice ont pilié de celle âme dont elles se sou­
viennent au sommet de la gloire éternelle. Vir­
gile sera leur envoyé; c’esl lui qu’elles choi­
siront pour en faire le guide de Dante à travers
la forêt sauvage, l’Enfer et le Purgatoire.
Troisàmesdu Ciel, Virgile et Dante — Dante

�128

DANS LA FORÊT OBSCURE

en étant lui-même le point central — consti­
tuent les personnages du drame de la Forêt
obscure. Une de ces âmes, ici-bas, avait été
Béatrice, la céleste amie de l’Alighieri.
11 est peut-être bon de jeter, en arrière, un
regard sur la vie réelle du poète avant de
pénétrer avec lui dans le monde évoqué par
son génie. Celte dame bienheureuse avait été
la compagne de ses jeux d’enfant. Plus lard,
ainsi qu’une idéale apparition, elle avait tra­
versé sa jeunesse : qui fut-elle? Quel

nom

porta-t-elle dans Florence? Parmi les Floren­
tins du xm0 siècle, il y avait un homme de
bien qui devint fondateur d’un hôpital et qui
s’appelait Folco Portinari. Sa fille, nommée
Béatrice, épousa Messer Simone de’ Bardi.
l'eu de temps après la mort de Folco, elle
mourut elle-même, sans avoir eu d’enlants.
Voilà ce que M. Isidorodel Lungo s’est donné
mission d’établir historiquement, après avoir
compulsé les actes notariés de Folco et les
livres commerciaux de la famille de’ Bardi.

�DANS LA FORÊT OBSCURE

Boccace

nous désigne Béatrice

129

Portinari

comme la Béatrice de Dante. Une version du
commentaire de Pietro Alighieri, le propre fils
de Dante, s’accorde avec Boccace sur ce point.
Nous n ’avons pas à rechercher si l’impos­
sibilité est démontrée de ne pas identifier
Béatrice Portinari avec l’enfant de huit ans
sous les auspices de laquelle Dante fait com­
mencer la nouvelle vie, en cette année 1274,
également marquée par l’exil de Guido Guinicelli, le premier maître du « style nouveau ».
On saiL que Dante avait neuf ans. Il avait
sans doute entendu les grandes personnes
disserter

sur l ’amour

idéal,

et

peut-être

rêvait-il de réaliser en lui cet amour, comme
les bambins rêvent de devenir grands voya­
geurs 011 grands capitaines?
M. Isidoro del Lungo

suppose

que les

alliances conclues plus tard entre les Porti­
nari et les de’ Hardi, les Alighieri elles Donati,
avaient un caractère politique, un but de
pacification civile.

�130

DANS LA FORÊT OBSCUKE

Quoi qu’il en soit, la jeune morte pleurée
par Dante fut chantée par l’ami de celui-ci,
Cino da Pistoja :
P o u r q u o i v o t r e c œ u r s o u p ir e - t - il,
A l o r s q u ’i l d o i t p l u t ô t se r é j o u i r ,
P u is q u e D ie u , n o tr e

S e ig n e u r ,

L ’a v o u l u e , c o m m e a d i t u n a n g e ,
A l i n d e c o m p l é t e r lu b e a u t é d u C ie l ?
E n s o n h o n n e u r , je v o u s s u p p lie ,
Q u e v o tre à m e

t r is t e se r é c o n f o r t e ,

Q u e v o u s n ’a y e z p l u s u n c œ u r m o r t ,
N i l a m o r t s u r v o t r e v is a g e .
Q u a n d D i e u l a p la c e p a r m i le s s ie n s ,
E lle d e m e u r e s û r e m e n t a v e c v o u s . . .
C o u r a g e , a y e z c o u r a g e , l ’a m o u r le d e m a n d e ,
E t la p it ié im p lo r e p o u r v o tre r e p o s ...
C o n te m p le z la jo ie

o ù d em eure

V o t r e d a m e t r i o m p h a n t e a u C ie l.
C o m m e ic i- b a s e lle é t a i t u n e m e r v e i l l e ,
E lle e n e s t u n e là - h a u t ,
E t d ’a u t a n t [»lus q u e

la c o n n a i s s a n c e s ’a c c r o î t .

C o m m e n t e lle l'u t a c c u e i l l i e p a r le s a n g e s
A v e c d e d o u x c h a n t s e t d e s s o u r ir e s .
V o tr e e s p r i t v o u s l ’a r a p p o r t é ,
Q u i s o u v e n t e s f o is f a i t c e v o y a g e .
E l l e p a r l e d e v o u s a v e c le s b i e n h e u r e u x
E t l e u r d i t : « Q u a n d j ’é t a i s
D a n s le m o n d e , j e r e ç u s h o n n e u r d e l u i ,
C a r il m e l o u a d a n s s e s d i r e s e s t im é s . »
E lle p r ie D i e u , le v é r i t a b l e S e i g n e u r ,
Q u ’il v o u s r é c o n f o r t e , s e l o n s a v o lo n t é .

�1

INFLUENCES DU CIEL

Dante écoula ccs paroles. Son amour, déjà
si pur, fut transfiguré par la foi. Son esprit
s’habitua à chercher Béatrice dans le monde
invisible, à sentir, sur son àme en proie aux
ténèbres du péché, comme le rellet d’une
mystérieuse et céleste compassion. « J ’es­
père dire d’elle, écrit-il, ce qui n’a jamais été
dit d ’aucune autre. » 11 se plut à rôvcr aux in­
fluences qu’il savait être en jeu autour de sa
destinée, et de la destinée du monde. Et de
son rêve il créa son poème.
Au ciel il voit trois femmes bénies s’occu­
pant de lui. La première est, selon les uns, le
svmbolc de la grâce prévenante; de la d é ­
mence divine, selon les autres; enlin certains
pensent qu’il s’agit de la sainte Vierge Marie.

�132

DANS LA FORÊT OBSCUR 15

Elle aperçoit le péril du poète, y intéresse
Lucie, et celle-ci en prévient Béatrice, la troi­
sième de ces dames du Ciel qui travaillent au
salut de l’égaré. Peut-être Dante veul-il nous
dire que la sainte Vierge obtient pour lui du
Seigneur une grilce ayant la puissance de lui
dessiller les yeux, et que Béatrice entre alors
dans le plan divin où son rôle est d’attirer
son fidèle aux choses d’en haut. Il est frap­
pant de voir ces âmes du Ciel traiter des inté­
rêts d’une finie de la terre. Bien n’est plus
délicieux que cette courtoisie du moyen ùge
qui devient une expression de la charité.
« Lucie, ennemie de tout cœur cruel, dit
Béatrice, s’est attendrie, et est venue dans le
lieu où j'étais assise près de l’antique Rachel.
« Elle m ’a dit : Béatrice, vraie louange de
Dieu, ne vas-tu pas secourir celui qui L’aima
tant qu’il est sorti pour toi du vulgaire trou­
peau?
« N’entends-tu pas sa plainte touchante ? .Ne
vois-tu pas la mort contre laquelle il combat

�sur ce fleuve plus orageux et plus fort que la
mer ? »
Dante prête ¡\la sainte dont il s’intitule le
fidèle ces suaves accents d’éloquence et de
pitié.
Au témoignage de son (ils, il avait une
grande dévotion pour sainte Lucie.
La vierge martyre de Sicile était alors spé­
cialement invoquée dans deux églises de Flo­
rence; 011 la priait pour obtenir la guérison
des ophtalmies ; le poète lui reconnaît ici lepouvoir de concourir à la guérison de l ’aveu­
glement moral.
Cela nous semble conforme au rôle de sainte
Lucie de Syracuse, et la dévotion du poète
envers cette sainte qui possède le privilège
d’être nommée au canon de la messe, n’a rien
de trop surprenant. M. Witte suppose qu’il
est question de sainte Lucie Ubaldini ; celle-ci
vécut dans un monastère de Clarisses aux
environs de Florence, et sa fête tombait au
mois de mai, le mois oii naquit Dante. Mais la

�place qu’il donne ¡'i sainte Lucie dans la rose
éternelle s’accorderait mieux avec la gloire
universellement répandue delà martyre syracusaine.
L’Eglise a recueilli pieusement les motsde
ses lèvres, comme le sang de ses blessures,
pour en parer la robe nuptiale que tous les
siècles ornent de leurs joyaux, lit les mots
deLucie sont aussi jeunes, aussi vivants, quand
nousleslisons maintenant dans les pages usées
d’un bréviaire, qu’ils le furent autrefois, alors
que la martyre les prononçait au grand soleil
de Sicile. Qu’était-elledonc, cette Syracusaine,
destinée à devenir la protectrice d’une con­
trée merveilleuse cl à symboliser, dans le
poème dantesque, la gr&amp;ce illuminante? Une
simple jeune fille qui parla commeun docteur,
enseigna comme un apôtre, et mourut comme
un héros... Avantde mourir pour le Christ, il
lui fut donne de proclamer unedoctrine : celle
dont elle vivait, et pour laquelle elle mourait.
Interrogée, elle publia à voix haute l’excel­

�INFLUENCES DU CIEL

lence de la foi chrétienne. Le préfet Paschasius n’eut pas raison de celle éloquence enflammée: «C ’est bon, dit-il. Les mots cesseront
quand viendront les coups... — Les mois ne
pourront manquer aux serviteurs de Dieu,
répondit la jeune lille, car il leur a été dit par
le Christ, Noire-Seigneur : lorsque vous vous
tiendrez devant les rois el les tribunaux, ne
songez pas à ce que vous direz, mais ce que
vous devez dire vous sera donné à l’heure
même; en effet, ce n’esl pas vous qui parlez,
mais l’Esprit-Saint qui

parle en vous. —

L’Iisprit-Saint est-il donc en toi? — Ceux qui
vivent pieusement et purement sont le temple
d e l’Esprit-Saint. »Nilesaccents de Pythagore
ni ceux de Platon n’atteignirent àcelte simpli­
cité magnifique. L’Esprit-Saint parle el agit
en ceux qui l’aiment; ceux qui vivent pieuse­
ment et purement sont le temple de l’EspritSaint; Dieu demeure en ceux qui sont à Lui.
Nous connaissons maintenant la vie intérieure
de la vierge sicilienne: un perpétuel regard

�130

DANS LA FORÊT OUSCURB

sur le Dieu qu’elle portait en son cœur. On
nous a relaté quelques circonstances de sa
vie extérieure, mais deux de ses phrases nous
eu apprennent autant sur son finie que le
livre

des

Confessions sur l’.lme de saint

Augustin.
La môme douce dame du ciel apparaît à
Virgile au seuil du Purgatoire. Dante som­
meille : « Je suis Lucie, dit-elle ; laissez-moi
prendre celui qui dort. »
La grûce dirige la raison. Iille montre à
Virgile l’entrée par laquelle il passera. Puis
elledépose Dante qu’elle vient d’emporter, et
qui se réveille, le pas franchi. Lui-môme la
verra dans la gloire du Paradis. Dans la
splendeur triomphale de la grande Hose mys­
tique exhalant un parfum de louanges au soleil
de la Divinité, Lucie apparaît en dernier lieu,
retournée aux délices de la contemplatioruqui
continuerait à rayonner dans l'àme, lors même
que les yeux s’en détourneraientune seconde
pour éclairer la voie du pécheur égaré.

�Béatrice esl le symbole de la Théologie ;
mais, au début de l ’œuvre, elle nous donne
aussi,

pour la vie active, un bel exemple

d’apostolat chrétien.
Elle jo uil de la contemplation qui fait les
bienheureux.

Lucie lui révélant la misère

d’une âme en péril, elle abandonne, pour
un instant, sa place glorieuse; elle ne craint
pas, cette dame du ciel,« afin de venir en
aide au pécheur», de « laisser ses traces en
enfer ». Rien ne surpasse la beauté du récit de
Virgile : « J ’étais parmi ceux qui demeurent
en suspens; une femme m ’appela, bienheu­
reuse et si belle,quejela priai dcmedicler ses
ordres. Ses yeux brillaient plus que les étoiles;
humble cl. douce, d’une voix angélique, elle
commença son discours : Amecourloise de Mantoue dont la gloire subsiste dans le monde et
durera tout autant que le mouvement [moto),
mon ami, non pas celui de la fortune, est embarrasséde son chem in...» Mon ami, non pas
celui de la fortune. Combien de misères et de

�déceptions le poète enveloppc-t-il sous celle
plainte voilée? En môme temps, n’y a-t-il
pas une fierté secrète h se dire l ’ami de Béa­
trice, et non celui de la fortune! «Je suis Béa­
trice... Je viens du lieu où je désire retourner;
l’amour me fait agir... » Oli! certes, dans la
pensée de Dante, il n ’est

pas question de

l’amour romanesque et profane, mais c’est de
l ’amour de Dieu qui est en elle que Béatrice
aime les âmes errantes de la terre, avec une
nuance spéciale peut-être, voulue par Dieu en
elle, pour celui qu'elle attira « hors du vul­
gaire

troupeau ». Virgile s’étonne

de son

audace: « On ne doit craindre, dit-elle, que
ce qui peut nuire à autrui. Nous ne devons pas
nous effrayer des autres choses. Je suis telle,
par la grâce de Dieu, que votre misère ne
m ’atteint pas, non plus que les flammes...»
L’amour pousse à travers les cités dolentes
de la terre les âmes qui portent ici-has un
message du ciel ; ce n’est pas assez d’avoir les
mains pleines si l’on a le cœur vide, et le

�INFLUENCES DU CIEL

139

cœur humain n’est comblé que par Dieu.
Béatrice est une âme, Béatrice est une
apôtre, mais Béatrice est également une allé­
gorie ; elle figure un rayon de la miséricorde
divine descendant

travers les crimes elles

ténèbres d’une âme pécheresse, el sollicitant
doucement la raison du pécheur à se mettre
on mouvement sous cette influence céleste.
Virgile est la raison humaine; Dante, guidé
d ’abord par Virgile, entreprend le voyage
redoutable. La pensée de Béatrice le soutient
au milieu des terreurs de l'Enfer, au milieu
des épreuves du Purgatoire; il la sait fidèle
comme la grâce dont elle est l’emblème. Il
s’entretient d’elle avec Virgile, et de parler ou
d’entendre parler de Béatrice, cela lui donne
la force de traverser la flamme purifiante.
Ainsi l’influence de Béatrice n’est jamais
absente, el Virgile apparatl en quelque sorte
comme son représentant.
Pour mieux comprendre le rôle de Béatrice,
il faut peut-être envisager aussi celui de son
envoyé, de son serviteur, de Virgile.

�Il

LA RENCONTRE

i
Obéissant à la dame, il s’est levé, mis en
marche. Il rencontre Dante au sein de la forôt obscure, où celui-ci s’est égaré.
Cette forêt est un « état d’ûme». C’est pour­
quoi sans doute elle est si sauvage, si âpre,
si épaisse, et « si amòre que la mort ne l’est
guère davantage ».
Et la poésie apparaît grandiose et désolée
comme cette âme en détresse..
Est-il vrai que Dante ait ainsi magnifique­
ment représenté, à son premier moment,
cet acte de la vie quotidienne du chrétien qui
s’appelle l’examen de conscience? 11 parait
difficile de le nier; le regard de terreur jeté
sur la forêt inextricable marque une phase

�LA HENCONTIŒ

141

de la vin intérieure. La beauté du symbole n’a
rien qui doive nous surprendre. Elle s’adapte
à la beauté du sujet. Le moyen âge a senti ce
qu’Frnest llello, parlantd’une contemporaine
de Dante, appelle «l’affinité des choses intimes
et des choses sublimes ». Dante sachant d’où
viendrait le secours avait regardé en haut :
ainsi se conforme-t-il encore à toute la mys­
tique du moyen âge ; se connaître soi-même
conduirait au désespoir si, dans la connais­
sance de soi-même, 011 ne trouvait surnaturellement impliquée la connaissance de Dieu
eide sa miséricorde. Un sommet se révèle,
illuminé de glorieux reflets, mais le voyageur
n ’a point d’ailes, et comment atteindre si
haut!

Béatrice est encore loin. Qui donc

accompagnera Dante jusqu’à Béatrice? Dès
ce premier chant, Virgile est désigné. Béa­
trice est la Foi, l’Am ourdivin, la Hévélation,
la Théologie. Virgile, nous l ’avons dit, figure
la liaison humaine, et son rôle si délicat, si
tendre, si gracieux, saura se conformer à

�142

DANS LA FORÊT OBSCURE

toute 1» rigueur du symbole philosophique
qu’il a mission de personnifier.
Au moment où Dante recule devant les
trois bêtes mystérieuses de la forêt, Virgile
apparaît plus mystérieux encore... « Devant
mes yeux s’olirit quelqu’un qui, par son long
silence, semblait devenu muet... » C’est Vir­
gile; mais n’est-ce pas aussi la raison con­
damnée au mutisme par l’oubli du poète.
Quelle beauté pathétique enveloppe l’entrée
de cette ombre silencieuse!
Hlie se meut sous une influence cachée,
venue du ciel.
« Une àmc viendra, plus digne que moi de
ce voyage; à mon départ je te laisserai avec
elle.
« Car cet empereur, qui règne là-lmut, ne
veut point, parce que je fus rebelle à sa loi,
qu’on vienne par moi dans sa cité...»
("est encore Virgile qui parle, mais plus
qu’à Virgile peut-être le poète songe à celte
pauvre raison incapable d’atteindre la béati­

�LA RENCONTRE

143

tude, cl d’arriver par ses propres forces au
monde de la Révélation. Il se souvient ici de
la faute d’Adam.
Pour le salut de son àme, Dante visitera
l’Enfer, le Purgatoire, le Paradis.
L’égaré suit docilement Virgile. Ne perdraitil pas cœur tout d’abord, s’il n’avait ce guide
fidèle? Ils arrivent au sinistre rivage. On se
souvient du vers:
C o r n e d ’a u t u n n o s e le v u u le f o g l io . . .

Les feuilles d’automne impriment une mé­
lancolie au rêve des poètes, et pour eux il
semble qu'elles s’associent naturellement à
de lugubres visions.

Nous avions déjà la comparaison du vieil
Homère; il en est de la race des hommes,
comme de celle des feuilles.
En son livre sur Virgile au moyen i\ge,
M. Comparclti étudie le Virgile dantesque;
il retrouve en lui le Virgile familier aux
imaginations médiévales, mais il le retrouve

�144

DANS LA FORÊT OBSCURE

transposé dans le ton du génie, c’est-à-dire
recréé. Virgile passait tantôt pour un mage,
tantôt pour un prophète; les légendes du
peuple napolitain en faisaient une sorte de
génie tutélaire du pays. On lui attribuait des
aventures fabuleuses ; l’usage était alors assez
courant d’ouvrir son livre au hasard, pour
déchiffrer dans ses vers les secrets de l’ave­
nir. L 'Enéide était regardée comme un poème
symbolique, et le prestige du « vates» n ’était
pasloin d’égaler celui delà Sibylle. Mais toutes
les

interprétations

quand apparaît

au

antérieures
seuil

s’effacent

du xiv" siècle,

marchant du pas des ombres, cet être pensif
et courtois dont

le front ceint de lauriers

porte le signe d'une mélancolie inguérissable.
Aucun personnage de Dante n ’est plus com­
plexe que ce Virgile. Comme M. Comparetti
le fait observer,

il ne précède pas seule­

ment Béatrice; en quelque sorte, il dépend
d’elle. Sans la sollicitation de Béatrice, il
serait demeuré dans ses limbes.

�LA.

RENCONTRE

143

La première œuvre de la dame du ciel fui
de le solliciter il se mouvoir.
11 ligure pour nous la nature humaine, la
poésie, la raison. S’il n’élailque raison, nous
pourrions songer qu’il usurpe le rôle d’Aristote, le « maître de ceux qui savent », mais
Dante l’a choisi sans doute en tenant compte
de ces raisons du cœur que ne peut dédaigner
la poésie.
Nous allons l’envisager sous ce triple aspect,
et nous acheminer ainsi, comme Dante, vers
Béatrice.
II

Une douce lumière baigne les prés (leuris
où dissertent les sages de l ’antiquité.
Nous ne savons si cette lumière égale le
soleil terrestre; en tout cas, elle n’a rien de
commun avec la lumière surnaturelle dont la
lumière naturelle semble il peine être une
ombre.
Ces sages ne souffrent p ascep endant, ils

�146

DANS LA FORÊT OBSCURK

ont le désir sans l’espérance; on ne peut les
dire heureux. Ils habitent entre les murs d’un
château symbolique &lt;i sept portes, à sept
enceintes. Les commentateurs, en ces portes
reconnaissent les sept arts libéraux, en ces
enceintes, les sept vertus naturelles.
Si nous sondons la pensée de Dante, n’y
trouverons-nous pas une réminiscence de
l ’Evangile de saint Jean : « Le Verbe est cette
vraie lumière qui éclaire tout homme venant
en ce monde ». Un reflet divin baigne les
sommets de la raison naturelle ; ces êtres
n’ont pas su s’élever à la connaissance de
l’astre d’où provient ce reflet. Ils sont sages
selon la sagesse humaine. Antigone n’était pas
seule il proclamer l’existence des lois qui ne
furent point écrites et ne seront jamais eil'acées. Sans doute, cette sagesse est un pâle et
lointain reflet de la sagesse divine, et le lan­
gage de la Bible nous apparaît plus lumineux
que celui de Sophocle.
« Ce n’est pas d’aujourd’hui, dit son Anti-

�LA

HENCONTRE

147

gone, ce n ’est pas d’hier que ces lois existent ;
elles sont éternelles, el personne ne sait quand
elles ont pris naissance. » Signe héréditaire,
marque mystérieuse, imprimée au front de
l’enfant perdu ! Mais la Bible enseigne ce que
Sophocle ignore. Interrogeons-la; c’est au
nom de la sagesse qu’elle va nous parler :
« Je suis de toute éternité, avant que la terre
lïit créée. Les abîmes n’étaient pas encore, et
déjà j ’étais conçue ; les fontaines n ’étaientpas
encore sorties de la terre, la pesante masse
des montagnes n’était pas encore formée;
j’étais enfantée avec les collines. »
Virgile demeure avec les snges de l’anti­
quité. 11 a tous les charmes inhérents à la
nature humaine : la pitié, la douceur, la ten­
dresse, la vie. Avec quel tact el quelle cons­
cience il remplit sa mission! Quelle droiture
el quelle prudence il révèle! Quelle grâce dans
la mélancolie ! Quelle délicatesse dans la sen­
sibilité!
El parce que la naluie, incomplète, hélas!

�148

DANS LA FORÊT OBSCURE

en elle-même, est pourtant exquise chez Vir­
gile, son rôle est imprégné de poésie. La poésie
émane de lu i; elle constitue son erreur.
Dante songe sans doute

qu’il doit à son

maître latin d’en avoir appris le secret pro­
fond, qu’il l’a reçu de Virgile, et non de Cavalcanti ni de Guinicelli, ni d’aucun des grands
Italiens du moyen âge. En un passage fameux
de l’Enfer, il reproche à Guido Cavalcanti
d’avoir trop dédaigné Virgile,

et il aban­

donne volontiers la pléiade de ses contempo­
rains pour se joindre ii la constellation des
poètes antiques : « C’est Homère, poète sou­
verain; après lui vient Horace le satirique ;
Ovide est le troisième,

et le dernier est

Lucain... » Virgile les désigne ii son compa­
gnon :
« Ainsi je vis se réunir la belle école de ce
prince du chant sublime qui, au-dessus de
tous les autres, vole comme l’aigle.
« Lorsqu’ils

eurent

discouru ensemble

quelque peu, ils se tournèrent vers moi avec

�LA RENCONTRE

lit)

un geste de salut dont mon maître se prit à
sourire ;
« Et ils me firent encore plus d’honneur, car
ils m ’admirent en leur compagnie, de sorte
que je fus le sixième parmi ces grands génies. »
La postérité n’a pas blâmé Dante de s’êlre
joint au groupe d’Ifomère et de Virgile. Se
souvenait-il de la petite barque sur laquelle
il avait rêvé de voguer, avec Guido, Lapo et
les Irois dames : Béatrice, Giovanna, Lagia?
Ce premier rêve semble modeste

côté du

second. S’il révère, s’il salue les philosophes,
Dante ne se senl point avec eux dans la même
familiarité. La poésie explore les sommets de
la spéculation et de la contemplation; cela
ne lui coûte pas, elle a des ailes, mais on lui
prête volontiers ces mains de Virgile qui se
posent si suavement sur les petites fleurs de
la terre, mains douces el pitoyables, capables
de mettre un baume sur les blessures el de
redresser, sans la briser, une lige penchée.
Elle donne une grilcc à ce qu’elle effleure.

�130

DANS L A

FO RÊ T

OBSCURE

Les îles riantes des mers hellènes, les fières
petites cités de l’Italie médiévale ont gardé
dans leurs noms un prestige d’avoir été nom­
mées par Homère ou par Dante: l’ enchante­
ment des harmonies auxquelles leurs syllabes
furent mêlées; on songe qu’il y a dans le
rythme, nous ne savons pourquoi nicomment,
un

écho des choses indicibles qui furent

pensées « quand les abîmes n ’étaient pas
encore... » Parce qu’il était poète, on croyait
que Virgile était prophète; son Eglogue à

Pollion fut considérée comme une prophétie;
elle concernait pour les uns le premier, pour
les autres le second avènement du Christ.
Dante attribue à Virgile le mérite de la con­
version de Stace. On se souvient des paroles
qu’il met dans la bouche de celui-ci, paroles
adressées à Virgile : « Tu as fait comme
quelqu’un qui va de nuit, portant une lumière
dont il ne s’aide pas, mais qui, derrière lui,
rend les personnes sûres de leur chemin,
« Alors que toi, tu as dit : le siècle se renou-

�LA

RENCONTRE

151

vclle, la justice revient avec les premiers
temps du genre humain, et une nouvelle race
descend du ciel. Par loi, je fus poêle; par toi,
je fus chrétien. »
Pauvre Virgile qui porte la lumière dont il
ne sut s’éclairer!
11 a gardé toute la tendresse de la nature
humaine : « Par l’amour de la Marcia », dil-il
ii Calon, mais les « yeux chastes » de Marcia
sont, désormais sans pouvoir sur l’austère
Romain, et Caton relève la méprise de Virgile.
Grîlce au génie de Dante, nous oublions le *
symbole pour nous attacher au personnage;
nous nous surprenons à l’aimer comme un
frère humain ; nous rêvons devant la suavité
du geste qu’ont les mains en se posant sur
l’herbe fraîche, et devant la mélancolie du
front qui se penche sur un douloureux sou­
venir :
« Race humaine, contentez-vous du quia.
Si vous aviez pu tout voir, il n ’eût pas été
nécessaire que Marie enfantât.

�132

DANS LA FORÊT OBSCURE

« Et tels onl désiré vainement dont eût été
satisfait le désir qui leur est imposé comme
un supplice.
« Je parle d’Arislote et de Platon, et de beau­
coup d’autres. — Ici il pencha le front, ne dit
plus rien et resta comme troublé. »
Souveraine beauté, souveraine émotion du
silence ! Aucune plainte ne serait aussi pathé­
tique, et Dante, le poète de l’âme, a su nuan­
cer tous les silences, depuis le silence humain
d’une âme qui se replie sur elle-même jus­
qu’au silence surnaturel d’une âme éblouie
par la vision divine, ce silence dont les si­
lences terrestres

ne sotil qu’une ombre,

comme la lumière des astres est une ombre
de la lumière éternelle.
. Il prouve que le silence est la suprême
éloquence de l’âme. Et comme elle en parle,
celte contemporaine de Dante â laquelle
nous faisions allusion, la bienheureuse A n­
gele de Foligno : « Quand je cherche la source
du silence, je ne la trouve que dans le double

�LA

RENCONTRE

15:$

abîme où l ’immensité divine est en tête-à-tête
avec le néant de l’homme. » En son Paradis ,
Dante saura chanter ce silence; celui de
Virgile nous charme par une grâce faite de
courtoisie et de discrétion.
Un reproche de Caton touche profondé­
ment Virgile : « 11 me semblait avoir des
remords lui-mème. Conscience digne et pure,
comme une petite

faute est pour loi une

amère morsure ! » Mais, en lui reconnais­
sant tant de dons et tant de grâces, pour­
quoi Dante ne sauve-t-il pas Virgile, comme
il sauve Trajan et Caton? Si vivante est la
fiction du poète, qu’on serait tenté de lui
reprocher cet arrêt comme un effet de l’in­
gratitude. 11 n ’aurait pas été le premier à
s’attendrir sur

le destin

du chantre de

YEnêide. Une jolie légende circulait à ce
sujet parmi les hommes du moyen i\ge. On
racontait que saint Cadoc et saint Gildas, se
promenant ensemble sur une plage d’Irlande,
le premier tenant un volume de Virgile,

�DAN S L A FO RÊ T OBSCURE

avaient abordé le problème du salul du poète.
Saint Cadoc avait

commencé

par verser

des larmes, tant l’incertitude sur ce point
lui semblait douloureuse. Une rafale de vent
arracha de ses mains le volume qu’elle em­
porta au sein îles îlots. Le bon saint était
consterné. Kentré dans sa cellule, il fit le
vœu de ne boire ni manger jusqu’à ce que
lui fût révélé le destin de ces païens qui,
dans le monde, ont chanté comme les anges
du ciel. 11 s’endormit, et, dans son sommeil,
il entendit le murmure d’une voix argentine:
« Frie pour moi, prie pour moi, ne te lasse
pas, car je chanterai là-haut éternellement
les miséricordes du Seigneur. » Le matin
même, un pêcheur vint offrir au saint le
produit de sa pêche, c’est-à-dire un saumon
dans l’intérieur duquel se retrouva le pré­
cieux volume.
Il n’eût guère coûté à Dante de se conformer
à la légende de saint Cadoc. Non, sans doute,
mais on oublie que Virgile est un symbole,

�LA RENCONTRE

155

le symbole de la raison humaine, el que la
raison ne saurait atteindre d’elle-même au
monde de la révélation. Voilà pourquoi le
Virgile dantesque doit disparaître au sortir
du Purgatoire. Et, comme toujours, Dante
sait transformer en beautés poétiques les
exigences philosophiques ou théologiques de
la doctrine. Est-il, dans la vie intérieure,
une heure plus tragiquement belle que celle
où la raison se soumet, non parce qu’elle
abdique, mais parce qu’elle juge, selon l’ex­
pression de Pascal, qu’elle doit se soumettre ;
toute la beauté mystérieuse et solennelle de
cette heure semble avoir passé dans les vers
qui sont les dernières paroles de Virgile.
« Le feu qui n ’a qu’un temps el le feu
éternel, tu les as vus, mon fils, et le voilà
venu à un point où par moi-même je ne puis
rien voir au delà.
« Je t’ai amené ici par mon intelligence
el mon art; prends maintenant la volonté
pour guide ; tu es sorti des voies escarpées,

�156

DANS

L A FORÊT OBSCURE

tu es sorti des voies étroites... N’attends
plus mes discours et mes conseils; ton libre
arbitre est droit et sain, et ce serait faillir de
ne point faire selon ton jugement.
« Donc, te plaçant au-dessus de loi, je te
couronne et je te mitre. »
Comme on sent qu’il ne déchoit pas en
accomplissant cet acte de renonciation! lit
la raison ne déchoit pas non plus quand,
ayant parcouru son domaine, elle accepte
de reconnaître ses limites. N’est-ce pas son
acte le plus haut que de juger qu’elle doit
se soumettre? Ce qui la dépasse ne la con­
tredit pas nécessairement. Un penseur nous
dit que le dernier terme de l’intelligence
humaine est de comprendre la nécessité de
l ’incompréhensible. Pascal s’offrait aux élé­
vations par les humiliations... La raison
humaine se conformant ii l’ordre jette dans la
totale harmonie une note de suprême beauté.
« Je t’ai amené ici par mon intelligence
et mon art...

�LA

RENCONTRE

157

« Donc, te plaçant au-dessus de toi, je te
couronne et je te mitre. »
Ainsi se termine, au seuil du Paradis, la
mission de celui qui fut rencontré comme un
sauveur dans la Forêt obscure.

��LES MORTES
Sous la conduite de Virgile, Dante a commencé
son voyage dans l’enfer ; il rencontre Marcia
Francesca et Manto.

,

��1

M ARCIA

« Je vis ce Brutus qui chassa Tarquiu, et
encore Lucrèce, Julie, Marcia, Cornélie1. »
Dante

place ici Marcia parmi les nobles

femmes (le l’antiquité, dans la lumière mys­
térieuse des limbes, sur la fraîche verdure
de la prairie où dissertaient les sages du Paga­
nisme : « Ils parlaient rarement, et d’une voix
douce... »
Au début du Purgatoire, Virgile croira
pouvoir évoquer ce souvenir en présence de
Caton qui fut l’époux de Marcia : « Je suis
du cercle où sont les yeux chastes de la Mar­
cia qui semble encore te prier, ô cœur saint,
de l’avoir pour compagne : par son amour,
1. E nfer, chant IV.
11

�162

I-ES MORTES

laisse-toi fléchir pour nous. » Mais il apprend
que Marcia n ’a plus d’influence sur Caton.
S’il n’y avait, au sujet de Marcia, ([lie ces
deux allusions, son rôle dans l’œuvre dan­
tesque aurait 1111 intérêtminime ; le Conoito lui
fait la part plus belle : Marcia triomphe dans
le xxviii* chapitre du IV" traité. lille repré­
sente, suivant Dante, Filme noble. Elle fut
mariée

Caton, puis à Uortensius, selon le

consentement de son père et la volonté de son
premier époux; ensuite elle devint veuve
d’IIortcnsius; alors elle pria Caton de l’épouser
une seconde fois, et celui-ci consentit à ce
nouveau mariage.
La virginité de Marcia signifie pour Dante
l’adolescence;

son

premier

mariage avec

Caton, la jeunesse; le temps où elle fut
l’épouse d’Hortensius, l’àge m ûr; son veu­
vage, la vieillesse, et son second mariage
avec Caton, le retour de l’âme à Dieu dans
la vieillesse. Et tout ce symbolisme bizarre
se condense, semble-t-il, en un vers magni-

�MARCIA

lique du Purgatoire : on pourrait appeler le
veuvage de Marcia :
L a b o n n e d o u le u r q u i

n o u s r e m a r ie à D ie u .

La même expression : se remarier à Dieu
apparaît dans la quatrième canzone du Con-

vito. Nous avons à noter, dans cette canzone,
la définition des vertus qui conviennent aux
différents âges de la vie, et correspondent
aux différentes phases de l’histoire de Marcia :
l’àme est obéissante, douce et timide dans la
première période; dans la jeunesse elle est
mesurée, courageuse, pleine d’amour et de
louanges courtoises; l’ilge mftr la fait pru­
dente et juste ; dans la vieillesse, elle se rema­
rie il Dieu en contemplant sa fin. « Le soir
de la vie apporte avec soi sa lam pe1 », a dit
un penseur moderne.
lin lisant dans le Convito ce xxvm e cha­
pitre du IV0 traité, comment ne pas le voir
baigné d’une lumière sereine, pareille à celle
1. Joubcrl, Pensées.

�164

LES MORTES

qui répand tant de douceur et tant d’apaise­
ment, en automne, à l ’heure du soleil cou­
chant? Le marinier rentrant au port doit
replier ses voiles, nous devons aussi replier
les voiles de nos actions mondaines,

en

tournant vers Dieu tout notre esprit et tout
notre cœ ur1. Alors « l’âme attend la lin de
cette vie avec un vif désir : elle croira sortir
de l’auberge, et retrouver sa propre maison,
achever le voyage et rentrer dans sa cité ».
Comme on le sent las, Dante, de toutes les
auberges et de tous les chemins de l’exil!
Et, dans l’éloignement de Florence, il trans­
pose son beau rôve du retour. C’est la cité du
ciel qui va l’acueillir : « Comme vers celui
(pii revient d’un long voyage, avant qu’il
franchisse la porte de la cité, s’avancent les
citoyens de celte ville; ainsi les citoyens
de la vie éternelle s’avanceront à la ren­
contre de l’âme noble; et ainsi fait-elle par
1. Convito, trattato quarto, capitolo xxvm.

�M A R C IA

165

ses bonnes oeuvres el ses contemplations que,
étant déjà retournée à Dieu el s’étant abstraite
des choses mondaines, il lui semble voir ceux
qu’elle croit auprès de Dieu. » « Dieu ne veut
de nous que le don du cœur. » Sans doute
notre intelligence seule ne lui suffirait pas,
et c’est Dante qui glorifie de la sorte le cœur
humain ! De plus, l’âme noble bénit le chemin
parcouru, si dures qu’aient été les épreuves!
Elle est semblable au « bon marchand qui
arrive au port; il examine son bagage et se
dit : Si je n’étais passé par là, je n’aurais pas
eu ce trésor, et je n’aurais pas eu de quoi me
réjouir dans ma cité ; c’est pourquoi je bénis
le chemin parcouru. »
Quelle bénédiction planait donc sur ce che­
min si dur, lorsqu’il fallait manger le pain de
l ’exil, et « monter ou descendre par l’escalier
d’au tru i1 ». Dante avait compris la significa­
tion de la souffrance ; elle avait mûri son âme
i. Parodia, chant XVII.

�LES MORTES

pour l ’instant suprême, et l’idéale

Marcia

qu’était celte grande ¡line, de même que la
veuve d’Hortensius implorant Galon, implo­
rait du Seigneur l’union mystérieuse, par la
bonne douleur qui nous remarie à Dieu.

�FR A N C E S C A

Après Béatrice, elle est la plus célèbre des
héroïnes de Dante. Françoise de Rim ini, c’est
le nom qui lui reste dans la mémoire des
hommes;

mais elle s’appelait

exactement

Francesca da Polenta1, puisque son père était
ce Guido Vecchio, de Ravenne, de la famille
des Polenta, qui fut l’aïeul de Guido Novello,
le dernier hôte de Dante exilé. On a parfois
confondu les deux Guido. C’est ainsi que
Carlyle imagine la petite Francescacommeune
joyeuse enfant s’amusant sur les genoux du
poète. Elle était la tante, et non la tille de
Guido Novello. Boccace nous raconte son
1. Voir La Francesca da Itimini dal doctor Luigi Tonini;
llicci : Ultimo Rifugi/io ; Yriarto : Françoise de Rimini.

�i()8

LES MORTES

1 risle roman. Pour des raisons politiques, elle
fut mariée à Gianciotto, de la famille des
Malatesta de Itimini. D’après le conteur, afin
de persuader la belle jeune tille, on lui fit
croire que Paolo, frère de Gianciotto, était
son futur époux. Dès qu'elle eut aperçu d’une
fenêtre celui qu’elle croyait être le prétendant
il sa main, elle ne fut plus maîtresse de son
cœur, et donna son amour pour la vie. Paolo
était doué de beauté, Gianciotto affligé de lai­
deur. Ce Paolo était marié : sa femme s’ap­
pelait Orabile Béatrice. Francesca et Paolo
se voyaient souvent. Boccace semble insinuer
que le récit de Dante calomnie la jeune femme.
Sur des rapports, Gianciotto, pris de jalou­
sie furieuse, revint secrètement à ltim ini;
Francesca lui apparut seule, Paolo ayant eu
le temps de s’enfuir; mais un clou retint le
manteau de celui-ci; Gianciotto, le décou­
vrant, voulut se précipiter sur son frère;
Francesca s’interposa : elle reçut la dague en
pleine poitrine.

Le meurtrier retira cette

�FRANCESCA.

1G9

dague de la blessure el l’enfonça dans le
cœur de Paolo qui mourut également. Fran­
cesca et Paolo furent, suivant la légende, en­
terrés dans le même tombeau, Gianciotto se
remaria; mais une touchante

victime

du

drame, n’est-ce pas cette petite Concordia, la
fille unique de Francesca, qui devait être
d’âge à souffrir de l ’absence des caresses ma­
ternelles, cl qui tomba sans larder sous l’autorilé d’une belle-mère, dans le palais même
de la sanglante tragédie?
Cette légende du tombeau unique circula
sans doute dans l ’Italie contemporaine, et
peut-être inspira-t-clle le chant dantesque.
Voilà donc où prit racine cet épisode poé­
tique qui, dit-on, fleurit comme un lis la
gorge sombre du Tartare. Quelle douceur en
ces accents désespérés! Carlyle ne s’y trompe
pas : ce sont les accents d’une flûte chantant
la mélodie d’infinie détresse. L’âme de la
musique est dans cette plainte.
Pareille à des colombes...

�LES MORTES

170

Quand il le veut, aucun poète n’est plus
doux que le grand Florentin1.
La Francesca de l’histoire, malgré le roman
de Boccace, apparaît, quand on a feuilleté les
livres, beaucoup moins poétique que la Fran­
cesca de la Divine Comédie. « Elle est son
propre idéal », déclare-t-on de celle-ci, une
admirable création du génie, et ne ressemble
peut-être pas beaucoup à la fille des Polenta.
C’est la Francesca de Dante qui inspire les
poètes, suscite les tragédies, évoque les ta­
bleaux. M. de Sanctis lui consacre une cé­
lèbre étude2;
E t c ’e st à ta F r a n ç o is e , à to u a n g e d e

g lo ir e ,

s’écrie Alfred de Musset... On fait d’elle une
sœurd’Yseult, delareineGenèvre, de toutes les
grandes amoureuses du moyen ilge, et Paolo
devient l’émule des Tristan, des Lancelot8.
1. Sur les paroles de Francesca* voir Franz Xuver Kraus,
Essays, 2° vol., Berlin 1901.
2. Voir la Nuova Antologia.
3. Voir Flegrea, 1900 : Paolo Savj Lopez ; Le Sorelle di
Francesca.

�FRANCESCA

171

Elle 110 semble pas moins douce que la plu­
part des héroïnes dantesques. Ecoutons ses
paroles :
« La terre où je suis née est située sur le
golfe où le Pô descend avec tous les fleuves
qui le suivent pour y avoir sa paix... » Avoir
sa paix! N’esl-ce pas toute l’aspiration de
l’exilé? N’y a-t-il pas, en cette phrase, outre
le regret de Francesca, celui de Dante? En ce
monde les fleuves ont pour se reposer la mer.
Et les iïmes! Ah! puissent-elles ne pas être
battues de tous les vents!
En quel jour d’automne, sous un ciel de
tempête, parmi les tourbillons de nuages, de
feuilles mortes et d’oiseaux migrateurs, Dante
a-t-il rêvé ce cinquième chant de l’Enfer? Il a
surpris l’immense fuite et l’immense plainte
des choses. Alors, il s’est souvenu de Flo­
rence : « 11 n’est pas de plus grande douleur
que de se rappeler un temps heureux, alors
qu’on est dans la misère. »
11 a prêté ce mot à Francesca.

�172

LES MORTES

Les tourbillons s’arrêtent un instant, le vent
se tait, l’orchestre infernal fait silence, et
Francesca parle, Francesca chante le délicieux
solo d’une délicieuse mélodie en mineur.
Et c’est Filme du poète qui chante sa mé­
lodie, l’âme douloureuse parce qu’elle fut
agitée de tous les souffles et de toutes les
tempêtes, parce que des ténèbres lui voilèrent
parfois les idées éternelles. Sa nostalgie trouve
un écho dans le gémissementde l’héroïne.
Malgré toute

la douceur de Francesca,

M. Scherillo songe qu’elle est capable de
haine : « Là, Caïn attend celui qui nous ôta la
vie. »
Cette mention lui fait songer qu’elle mou­
rut en haïssant; il attribue à cette haine la
consommation de sa perte, tandis que la Pia
fut repentante et pardonnée.
Plus encore qu’à Francesca qui parle et
chante, Dante songe à celui qui pleure et se
tait, puisque, nous dit-il, la compassion de ces
larmes fit s’évanouir le douloureux pèlerin.

�III

MANTO

Par une étrange coïncidence on a découvert
une pièce d’un procès d’envoûtement, pièce
incomplète et fragmentaire,

mais

où

se

trouve conservé un curieux témoignage. Ce
procès date de l’an 1320; un personnage ra­
conte que certain Visconti, de Milan, lui de­
manda de pratiquer l'envoûtement d’un pape ;
il s’y refusait :
« Je désire que tu le fasses, aurait ajouté
Visconti, car il ne me plaît pas de demander
la même chose à Dante Alighieri que j ’ai fait
venir pour cela. » S’il s’agissait du poète —
ce qui paraît douteux — M. d’Ancona juge
que nous serions sans doute en présence
d’une vantardise de ce Visconti1. Dante, qui
1. Voir Michel« Scherillo : Alcuni capiloli (lella biografia
ili Dante.

�174

LES MORTES

mourut en 1321, ne fut nullement inquiété.
Lui-même semble avoir pris soin de montrer,
dans le XX” chant de VEnfer, sa répugnance
&lt;\l ’égard des devins, des sorciers, de tous
ceux qui se livrent ;\des opérations magiques.
Peut-être, après tout, le Visconti, crédule,
eut-il un instant l’idée de s’adresser h celui
que la légende populaire désignait comme
ayant le pouvoir d’aller en enfer, et d’en re­
venir quand il lui plaisait.
Quoi qu’il en soil on l’honneur de Virgile,
. Dante s’arrête à cette Manto, la vierge farouche
à qui le doux poète latin doit, en quelque sorte,
la fondation de sa cité. 11 signale l’apparition
difforme, hideuse, de la devineresse, puis il
esquisse autour d’elle le paysage humide
et vert du Mantouan, les lacs, les monls, les
sources, les lleuves, les plaines, les maré­
cages, comme s’il anticipait sur le génie de
son compatriote Léonard dont, par sa descrip­
tion, il évoque les fonds de tableaux.
L’eau jaillit dans les sources, se repose

�MANTO

175

dans les lacs, court dans les ruisseaux, s’éva­
pore dans l’air; elle noie le sol; elle estompe
les contours; elle adoucit la lumière; elle
crée de ces atmosphères argentées dont les
peintres ont dérobé le secret; elle rit, elle
murmure, elle gazouille; les siècles n’enlèvent
rien à la fraîcheur de son accent; elle hante
la poésie pastorale de Virgile; elle accompagne
en rêve la description de Dante.
« L’eau (jui courtdans les canaux d’yeuse»,
a dit suavement le premier. Quiconque a vu
d’abord l’Italie, par un soir de printemps, où
le soleil rayonnant veloutait d’un reflet le
tronc des pins-parasols, n’oubliera jamais les
plaines inondées qu’il traversa dans la rapi­
dité du train. Aux stations, dans le silence
du crépuscule, montait la plainte éternelle
des grenouilles, plainte monotone dont l’an­
tique Virgile saluait déjà l’antiquité : « Les
grenouilles, dans le marais, font résonner
leur plainte antique... » Plainte antique aux
jours lointains de Virgile! Un païen ne croi­

�LES MORTES

rait-il pas trouver en elle la voix des Euménides,

les

vieilles déesses

de

la vieille

terre?
Et celte évocation du vert et frais paysage
interrompt le spectacle effroyable de l’enfer
dantesque; car les eaux sont douces et les
eaux sont bénies; avec elle, nous remontons
à la pure clarté des cieux. « Au commence­
ment, dit la Genèse, l’Esprit planait sur les
eaux... »
« Fontaines et toutes choses qui vivez dans
les eaux, chante l’office de la Pentecôte, dites
un

hvmne
au
«i

Seigneur...
»
D

Et les eaux

obéissent; elles courent en chantant; elles
courent en portant au loin leur hymne de
paix et de joie; elles courent pour répandre
la louange; et leur chant est un hymne au
Seigneur; elles ont une mission liturgique;
l’Église la leur assigne : « Fontaines et toutes
choses qui vivez dans les eaux, répétez votre
hymne au Seigneur. »
Saint Antoine harangue les poissons; saint

�MANTO

177

François s’adresse à la sœur eau qu’il appelle
humble, pieuse, pure, chaste, utile...
Et loin de la triste Manto, loin des hideuses
sorcières, Dante nous ramène un

instant

parmi les eaux vives et bruissantes dont les
bords fleuris sont habités par les paisibles
ménagères qui n’ont jamais effleuré, d’une
main sacrilège, le voile mystérieux de l’avenir,
qui n’ontjamais délaissé l’aiguille, la navette,
ni le fuseau, mais qui furent humbles, chastes,
utiles et pieuses, et qui, pour se reposer de
leurs travaux quotidiens de jadis, puisent
maintenant sans fatigue l’onde intarissable
aux sources du bonheur éternel.

��AMES SOUFFRANTES

Ici Dante chante ce royaume où l ’esprit
humain se purifie, afin de monter au ciel. La
tristesse n ’y est pas sans douceur, car la souf­
france y est mêlée d’espoir. Dante y retrouve
des amis. Les paysages du Purgatoire ont le
charme des beaux paysages terrestres, et sur
eux glisse la poésie des heures. Il y a des aurores
et des crépuscules. Les Ames du Purgatoire
sont pleines de tendresse pour les Ames de la
terre, et celles-ci peuvent beaucoup les aider en
priant. Tout le poème dantesque est imprégné
de celle grande idée de la Communion des
saints. Deux figures féminines se détachent
de ce groupe d’Ames souffrantes : la I*ia el
Sapia.

��I

LÀ P IA

Parmi ceux qui moururent (le mori vio­
lente.
Douce et comme alanguie sous l’influence
des lièvres qui l’ont minée ici-bas, elle revit
en cinq vers dont un seul contient l’essence
de toute sa destinée :
S i e n n e m e f it, l a M a r e m m e m e d é f i t . . .

Oh! la tragique, l’inimitable beauté de ce
vers !
La Pia, de la famille des Tolomei, de Sienne,.
fut, disentles commentaires, douéede beauté,
de grâce et de malheur. Elle épousa, d’après
certaine version, étant veuve de Baldo Tolo­
mei, Messer Nello de’ Pannochieschi della
Pietra. Les anciennes archives de Toscane

�182

ÂMES SOUFFRANTES

renferment des comptes de tutelle concer­
nant les deux (ils orphelins de Baldo, les
propres enfants de madonna Pia : Andréa,
Balduccio.

Cette figure, douée par Dante

d’une grâce immortelle, revivraiten d’humbles
sollicitudes, en d’intimes préoccupations, et
l’on s’attendrirait

devant une ligne toute

sèche, mentionnant l’achat d’un livre pour
apprendre à lire à l’un des garçonnets. Les
mômes archives nous font connaître le testa­
ment de Messer Nello, dotant des fondations
pieuses en expiation de ses péchés. Entre ces
documents officiels, entre cette Pia, jeune
mère, penchée sur ses fils afin de leur ensei­
gner l’art de la lecture, et le testament de
Nello songeant il la mort, testament où l’on
pourrait se plaire il voir les effets d’un mys­
térieux repentir, y eut-il vraiment place pour
la tragédie qu’évoquent les vers de Dante?
II paraît que non. Nous étions lancés sur
une fausse piste. La Pia n’appartenait sans
doute pas plus aux Guastelloni qu’aux Tolo-

�LA

PI A

183

mei; son existence est un mystère. D’après
les travaux de M. Banchi, la veuve de Baldo
Tolomei vivait encore en 1318, elle avait
alors passé l’âge de « l ’amour, du roman et
de la jalousie ». De plus, dix-huit ans s’étaient
écoulés depuis la date attribuée à la vision
dan tesque.
Les uns racontent que la Pia fut accusée
d ’infidélité; les autres que Nello voulut pré­
tendre à la main d’une riche et belle héritière,
la comlesse Margherita Aldobrandeschi. On
ajoute que, d’une fenêtre, il lit précipiter
sa femme par un de ses familiers, mais il est
une autre version, et celte version paraît avoir
eu le bonheur d’être adoptée par Dante. Ainsi
le vers unique reçoit la plénitude de sa signi­
fication. Le mari, dont la jalousie était exas­
pérée par la réputation de beauté qui s’était
attachée au nom de la Pia, se serait enfermé
avec elle dans un château de la Maremme.
Le poème romantique de Sestini adopte cette
version en la modifiant un peu. La Pia, de­

�:

184

■,

ÂMES SOUFFRANTES

venue en quelque sorle la sœur aînée tle Desdemona, meurlabandonnée dans le château de
la Maremme, par un mari jaloux et désespéré.
Mais nous n’avons â suivre ni les histo­
riens, ni les poètes, sauf un.
Dante songe-t-il que le cruel seigneur au­
rait satisfait sa vengeance par le spectacle de
cette lente agonie? 11 a trouvé six mots pour
nous faire réaliser les journées de langueur
et de souffrance dans lesquelles s’en allait
effeuillée cette vie de jeunesse et de beauté.
Ce parfum d’une vie effeuillée, il l’a recueilli
tout entier dans un vers merveilleux :
S ie n a m i fe ’, d is f e c e m i M a r e m m a .

Maintenant nul voyageur ne traversera
celle région sans rêver du fantôme incer­
tain et mélancolique, ilollant sur les brouil­
lards du soir. Comme si ces brouillards étaient
sur le point de rendre â la terre la vie qu’ils
ont absorbée! Mais Dante ne sait point inuliliser la pitié : « Quand lu seras de retour

�LA PIA

183

dans le monde et reposé de la longue roule
(elle esl discrèle, la Pia, jusque dans sa
prière), souviens-toi de moi qui suis la Pia. »
Souviens-toi, c’est leur appel à tous, le cri
jeté vers notre sphère. La Pia n’était-elle pas
une voix dans le groupe d’àmes que Dante
avait rencontré chantant le Miserere?
« Nous sommes tous morts, disaient-ils,
par la violence... » Il y avait Buonconle,
blessé mortellement, sur le champ de bataille
de Campaldino où se trouvait Dante. Pauvre
Buonconle, pauvre âme oubliée et délaissée !
« Ni Jeanne ni les autres n ’ont souci de moi. »
« Je le prie de m ’accorder le don de tes
prières à Fano », dit-il à Dante.
« Ici, déclarait Manfred, on avance beau­
coup par les prières de là-bas. » Tous ils
s’avouent pécheurs; la lumière du ciel ne
leur esl apparue, chantent-ils, qu’à l’instant
suprême; ils ont jeté un regard vers la misé­
ricorde divine, el leur àmeasuivi ce regard...
Dante, poète de foi, voulait sans doute

�186

ÂMES SOUFFRANTES

provoquer parmi les vivants un élan de prière
pour ces âmes! Quelle tendresse dans leurs
accents! Elles prient pour leurs sœurs de ce
monde. N’est-ce pas pour celles-ci qu’elles
répètent le dernier verset du Pater et qu'elles
chantent l’hymne : Te lucis Creator? Parmi
les figures de femmes, nous avons la Pia de­
mandant qu’on se souvienne, nous avons
Nella qui se souvient. L’âme du Purgatoire
et l ’âme de la terre représentent chacune un
aspect de la grande communion des âmes. Et
Dante, imprégné d’une doctrine, n’a qu’à lais­
ser vibrer sa lyre pour éveiller ce murmure :
« Souviens-toi de moi qui suis la Pia. Sienne me
fit, la Maremme me défit. 11 le sait, celui qui
m ’avait épousée en passant à mon doigt, aupa­
ravant encerclé, son anneau de pierreries. »
Comme Dante, les archives sont muettes
sur le secret de l’époux. Que savait-il donc
si bien, ce dernier? La gemme de sa bague
scelle la fin du chant, de même qu’elle a scellé
la destinée terrestre de la Pia.

�II

S A P 1A

Sans doute clic csl unique dans l’œuvre de
Dante, cl combien vivant l’admirable entre­
tien que nous rapporte le poêle !
L’accent diffère de celui de la Pia. D’un
côté, quelques mots alanguis et frissonnants,
une plainte qui s’éleint d’elle-même sur les
lèvres ; de l’autre, une verve hardie, pitto­
resque; la confession totale,

et la moque­

rie aisée se tournant contre soi. La Pia reste
enveloppée d’un mystère; elle a la grâce d’une
statue de la douleur qui ne s’exprimerait que
par des plis d’étoffe et des mouvements de
•»
voile. Le profil de Sapia se dessine, brusque
et net ; elle raconte tout, familièrement; elle
révèle l’ancien acharnement de son âme pas­

�188

ÂMES SOUFFRANTES

sionnée. Ainsi l’art florentin sait manier la
douceur et l’amertume.
Sapia devait être, ici-bas, remuante et
vindicative.
S a g e n e fu s , b ie n q u e sa g e fu s s e n o m m é e ...

Et ses concitoyens se sont débarrassés
d’elle en la frappant d’exil.
A Colle, du haut d’une lour, elle put assis­
ter à la déroute de leurs armes; mais, en
bonne mégère,

dans sa joie

imprudente,

selon ses propres mots, elle leva au ciel sa
tête effrontée, en criant à Dieu : Maintenant
je ne te crains plus! Ainsi, continua-t-elle,
fait le merle en hiver, trompé par un peu de
beau tem ps!» Elle définit son crime: « J e
fus plus joyeuse du malheur des autres que
de mon propre bonheur! » Iille est au déclin
des ans, elle a l ’âge et le nom de la sagesse,
sans en posséder l’ombre; on lui prête cette
aigreur de ressentiment qui s’exaspère dans
certaines

existences.

Sans

aucun

doute,

�SAPIA

189

prompte au coup de langue, Sapia parait avoir
fait de la politique... bonne ou mauvaise,
Dante ne se prononce pas. Mais chez elle la
haine grandit jusqu’au tragique, lorsqu’on
voit cette haine planer sur l’horreur d’un
champ de bataille, à l’heure où les compa­
triotes de Sapia sont réduits au « pas amer de
la fuite ! »
Cette vieille dame est autre qu’une simple *
commère. Elle est une Italienne du moyen
âge, ardente aux sentiments de haine et
d’amour, et, quand elle s’analyse avec autant
de justice que de franchise, elle définit admi­
rablement l’état des âmes en temps de guerre
civile. Ame de guerre civile, ainsi se montre
à nous Sapia. Mais sur la haine de Sapia, la
dame sien noise, plane l’amour de

Pierre

Pettinagno, le petit marchand de peignes,
l’artisan consciencieux, que sa grande charité
émeut de pitié pour les fautes d’autrui. Dans
l’autre monde, il l’aide par le secours de sa
prière. C’est encore une illustration de la

�190

ÂMES SOUFFRANTES

sainte doctrine, et l’amour qui est la vie plane
sur la haine qui est la mort. La charité du
pieux ermite répare pour la folie de la darne
de Sienne. Sapia s’est plus réjouie du malheur
des autres que de son propre bonheur; aveu­
glée par la haine, elle a perdu la notion de ce
bonheur, et Pierre, éclairé par l’amour, le
retrouve pour elle.
Cinq cents ans après, l ’Église était en fête
pour déclarer bien heureux ce PierrePetlinagno
dont le nom eût été peu connu des hommes,
si Dante ne l’avait offert à leur admiration.
Mais l’Eglise avait été chercher ce pauvre
dans la gloire pour le révéler au monde. Soit
dans son échoppe, soit dans sa cellule, il tra­
vaillait au règne du Christ; il n’avait pas voix
au chapitre des grands de la terre, mais Dieu
comptait avec lui. Un auteur s’étonne que
l ’on ait attendu cinq cents ans pour procla­
mer sa béatification. N’est-il pas beau de voir
glorifier ce cœur humble, après des siècles
de silence? Il était de ceux dont la vie répand

�rntm m m m

S A PI A

191

«ne lumière,« e tla lumière,songe M. Maeter­
linck, fesl peut-être la seule chose qui ne
perd rien de sa valeur en face de l’immen­
sité ».
Jadis la dame de Sienne, absorbée par ses
haines cl ses ressentiments, eût peut-être souri
de l’humilité de Pierre Peltinagno. Mainte­
nant elle en a compris la magnificence, puis­
que cette charité est assez forte pour la secou­
rir au-delà de la tombe, cl traverser la mort.
On suppose qu’elle lui

fit l’aumône; il lui

rendit celle aumône en prières. Ainsi les
riches sont débiteurs des pauvres qu’ils ont
secourus. Ici, nous avons encore un nouvel
aspect de la conviction de Dante, appuyée
sur sa foi catholique : plus forte que la morl
eslla prière enflammée par l’amour des âmes.

��LES IMMORTELLES

��LES IM M ORTELLES

Dante va sortir du Purgatoire. Il repose.
Un rêve mystique lui prédit la venue de Mathilde et de Béatrice. Lia représente Mathilde
et Kachel Béatrice. Lia et Hacliel dont il est
parlé dans le Purgatoire, Marthe et Marie,
dont nous trouvons les noms dans le Coneito,
symbolisent les facultés actives et les facultés
contemplatives

de

l’âme humaine.

Selon

l’explication de Dante, les saintes femmes de
Galilée nous indiquent la voie de la vie con­
templative.
Dans la Vita Naova, c’est Primavera qui
marche devant Béatrice; une jeune dame de
Florence précède Béatrice

dans la mort;

après la mort de Béatrice, la jeune dame pâle
qui

symbolise la Philosophie, apparaît à

�196

LES IMMORTELLES

Dante avant qu’il apprenne ;i personnifier la
Théologie en Béatrice ! Avant Béatrice glori­
fiée, il y a Matliilde, toute symbolique, et non
dénuée d’une grâce féminine, délicate cl pé­
nétrante, avec ses mains pleines de fleurs,
ses yeux pleins de rayons, ses petits pas et
sa démarche rythmée. C’est à Lia, vue dans
un rêve, qu’il appartient de discourir sur
l’invisible Rachel en laquelle on reconnaît
une figure de Béatrice. Il est impossible de
songer que ces coïncidences ne soient pas
voulues, qu’elles ne proviennent pas d’une
longue et sérieuse méditation.
Dante supposait-il que tout don parfait
doit fitre précédé d’un autre don excellent,
quoique moins parfait, que toute œuvre excel­
lente doit être précédée d’une autre o&gt;uvre
excellente, quoique moins parfaite? La terre
n’offre au ciel que ce qu’elle a reçu du ciel,
mais elle lui donne une autre jeune morte,
belle

et vertueuse, avant

de lui donner

Béatrice plus belle et plus vertueuse encore.

�LES IMMORTELLES

197

Malhide sc montre la première aux yeux de
Dante. Comment ne

pas comprendre que

Mathilde et Béatrice représentent les deux
formes

de la

vie contemplative? Mathilde,

qui chante le psaume Deleclnsti contemple
Dieu dans ses œuvres;

Béatrice, qui fixait

ses regards sur le soleil des anges, le con­
temple en son essence. La contemplation de
Mathilde doit appartenir plus particulièrement
à l’Îlglise militante, et celle de Béatrice, à
l’Église triomphante, et pourtant les auteurs
mystiques ne font jamais ici de distinction
trop absolue ; ils s’accorderont sur ce point :
que la contemplation de Mathilde précède icibas celle de Béatrice. L’âme qui voit Dieu
voit en lui ses anivres e lle voit dans ses
amvres; l’âme qui sait voir les œuvres, voit
les œuvres en Dieu et voit Dieu dans les
œuvres ; mais la Théologie, mystique traite
d'une contemplation qui, môme ici-bas, dé­
passe les œuvres. Il serait facile de trouver
dans la Divine Comédie tout un traité d’orai­

�198

LES IMMORTELLES

son. Toule lumière nous met en état de
recevoir une lumière plus grande ; il est
donné à celui qui u; l’on n’est préparé à rece­
voir une grâce que par la réception

d ’une

autre grâce ; 011 se prépare à l’accomplisse­
ment d’une œuvre parfaite par l’accomplisse­
ment d’une œuvre excellente. Ces œuvres
seront accomplies dans la fatigue 011 dans le
repos, dans la douceur et dans la peine. Ces
grâces s’appelleront joies ou souffrances. La
joie ou la souffrance ne seront qu’une enve­
loppe de la chose essentielle et divine, de la
volonté de Dieu. Jésus envoya sur la terre
un précurseur, afin de préparer le monde à
sa venue. C’était une grâce que la présence
de Jean, infiniment moindre que celle de la
présence de Jésus. Et Dante croyant que le
plan évangélique se retrouve dans l’histoire
de chaque âme, comme les théologiens dis­
cernent en chaque âme le sceau de la Trinité,
Dante suppose que tout don parfait a dans
chaque âme un précurseur. S’il est curieux

�LES IMMORTELLES

199

d ’interroger la profonde pensée de Dante, il
ne l’est pas moins de suivre celle pensée à
travers tous les essais de symbolisme, et de
saisir en son œuvre comme les ébauches suc­
cessives, multipliées et répétées, avec des
variantes, delà double rencontre.
La splendeur du génie poétique qui rayonne
dans les immortelles figures de Mathilde et de
Béatrice, s’attendrit pour évoquer la suave
apparition de Piccarda. Cunizza se montre à
nous comme le type de la pécheresse pardonnée. Aux yeux de Dante, toutes ces femmes
sont des bienheureuses, habitant le Paradis.
Il s’abandonne à la conduite de Béatrice, à
travers le céleste royaume.
Lui-même, nous pouvons le croire, il a
commenté ce troisième cantique dans la
lettre fameuse, en forme de dédicace, adressée
à Cangrande délia Sala.
Distinguant quatre sens : le littéral, l’allé­
gorique, le moral, l’anagogique, Dante nous
révèle que le sujet littéral de la Comàdie est

�200

LES IMMORTELLES

l’étal des âmes après la mort; le sujet allégo­
rique, l’homme méritant et déméritant par
le libre arbitre et soumis à la justice qui ré­
compense et punit. Le sujet littéral du Para­

dis' est donc l’état des âmes bienheureuses
après la mort; le sujet allégorique, l’homme
méritant, soumis ii la justice qui récompense.
« En laissant de côté toute investigation
subtile, ajoute Dante, nous dirons briève­
ment que la fin de l’œuvre est de retirer les
vivants, en cette vie, de l’état de misère, pour
les conduire à l ’état de félicité. »

�I

LIA ET RACHEL

Le soleil s’abaissail dans l ’axe de l'étroit
passage où Dante allait marcher avec Slace
et Virgile.

Des rochers

en formaient les

murailles. L’ombre de Dante se prolongeait à
celte heure du soir oùdansl’âme se prolongent
aussi les souvenirs. Quand cette ombre fut
eflacée, les voyageurs comprirent que le soleil
avait disparu.
E pria che in tutte le sue parti immense,
F o s s e o r iz / .o n t e f a t t o d ' u n a s p e t t o ,

E notte avesse tutte sue dispense.

Ainsi parle Dante renfermant

il

plaisir l’im­

mensité des horizons entre deux ou trois rimes.
L’aube qu’il chante au début du Purgatoire a
comme pendant ce crépuscule à la fin de la
seconde partie du poème. Cependant, entre
cette première aube et ce dernier crépuscule

�20 2

LES IMMORTELLES

il y eut une autre déclin et un autre aurore,
l’heure où la cloche semblait pleurer le jour
près de mourir et celle où notre esprit plus
étranger à la chair est moins pris de pensers
terrestres, presque divin dans ses visions.
Avant que, dans toutes ses parties immenses,
l ’horizon se fit d’un seul aspect, et que la nuit
eût tout son empire, les trois poètes s’éten­
dirent pour se reposer, chacun faisant son lit
d ’une marche. Comme il l’a regardée, comme
il l’a saisie Dante, cette beauté profonde, cette
grâce mystérieuse de la nuit qui tombe len­
tement sur 1111 vaste paysage 1 Mais ici, nulle
lampe familière ne met sa douceur dans l’obscu­
rité; le poète voyage au paysdes âmes exilées;
il n ’a même pas le bienfaisant refuge d’une
cabane, et ne saurait dire, comme Alfred de
Vigny qui fut le chantre des espaces dans A/oi'se
et dans la Maison du Berger:
Tous les tableaux hum ains q u ’un esprit pur m ’apporte
S ’anim eront pour toi quand, devant notre porte,
Les grands pays muets longuem ent s’éten dront...

�LIA ET RACHEL

203

Un tableau forme le cadre du sommeil de
Dante, sommeil où passe le rêve symbolique
que nous avons à raconter. Dante, entre ses
deux guides, se compare à la petite cbèvre
entre deux chevriers ; il évoque la garde du
berger contre le loup, images par lesquelles il
répond à Homère, Homère dont l’épopée san­
glante s’adoucit parfois du reflet des poésies
pastorales !
Dante sommeille, il rêve, il voit dans son
rêve une femme jeune et bellequis’en va par
la plaine, chantant etcueillant des fleurs. Elle
se compose vivement une guirlande merveil­
leuse et s’appelle Lia, dit-elle ; sa sœur Ilachel
demeure assise devant un miroir ; agir est la
vocation de l’une, contempler, celle de l ’autre.
&lt;• Ràchel prend plaisir i\voir ses beaux yeux,
comme moi à m ’orner de mes mains. » En
cette allégorie imprégnée de grâce et de fraî­
cheur, nous avons reconnu les deux formes de
la vie chrétienne : la vie active et la vie con­
templative.

�204

LES IMMORTELLES

L’Evangile nous en révèle les deux lypes
en nous faisant connaître Marthe et Marie;
Marthe veut donner au Seigneur, Marie aspire
à recevoir de Lui ; la première dispose sa mai­
son, la seconde ouvre son iïme, et l’hospita­
lité de Marie est supérieure il celle de Marthe,
autant que l’hospitalité de Filme peut être
supérieure à l ’hospitalité matérielle. Pour­
tant, sainte Thérèse enseigne que l’on doit
réunir Marthe et Marie, afin que l’hospitalité
soit complète. Ainsi se complètent également
les deux sœurs, Rachel et Lia. Beaucoup
songent que Rachel et Lia font pressentir ici
Béatrice et Mathilde. « Observez, dit Ruskin:
Lia récolte des fleurs pour orner sa propre
beauté et se délecter en ses propres travaux ;

Rachel s’asseoit en silence, se contemplant
elle-même, se délectant en sa propre image.
Elles sont le type des facultés actives et con­
templatives de l’homme, encore non gloriliées. Béatrice et Mathilde représentent les
mêmes facultés dans la gloire. Comment sont-

�L IA

ET R A C H E L

203

■elles glorifiées? Lia se complaisait dans son
oeuvre, Mathilde clans l’œuvre de Dieu ; Rachel
■dans la contemplation de son visage; Béatrice,
■dans celle de la face de Dieu. »
Mais n’est-il pas vrai, Lia, que jusque dans
le parfum de vos fleurs, vous aimez une grâce
•de Celui qui les a créées, et que la visible
beauté des roses vous rappellera l ’invisible
beauté des anges? Couronnez-vous, enguir­
landez-vous pour lui plaire ; votre couronne
est une offrande, et votre guirlande un sacri­
fice.
Comme pour sainte Elisabeth de Hongrie,
le pain donné aux indigents se transformera
pour vous en roses. Les vêtements distribués
aux misérables vous embelliront de la splen­
deur des lis. Fleurissez-vous, enguirlandezvous, Lia, pour charmer le Maître. Allez en
chantant, afin de répandre la joie. Il y a de
la rosée au bord de votre robe, mais ce sont
Jes pleurs des malheureux, pleurs que vous
&lt;ivez essuyés. Et vous, Rachel, ne cherchez-

�20(5

LES

IM M O R T E L LE S

vous pas l’azur du ciel dans l ’azur de vos
yeux? Vous cherchez voire âme à travers vos
yeux, el c’est Dieu que vous cherchez à tra­
vers votre &lt;\me. Contemplez votre image,
Kachel, seulement pour vous souvenir que
vous ôtes faite à l’image de Dieu. Vous n ’avez
pas à chanlercomme votre sœur, vous devez
écouter l’ineffable harmonie qui surgit des
profondeurs de votre &lt;\me. Au festin des
noces de Cécile, la sainte el la martyre, alorsque résonnait le concert des instruments,
Cécile se taisait, elle chantait dans le secret
de son cœur.
C’était une mélodie du ciel, une de celles
dont parle votre poète:
« lit la plusdoucedes mélodiesqui résonne
ici-bas semblerait un nuage que déchire le
tonnerre, comparée aux

accents de cette

lyre... »
Mais voici l’aurore : adieu, le rêve; adieu,
le sommeil! Une fleur de lumière s’épanouit
dans l’immensité des horizons.

�L IA

ET R A C H E L

207

« Déjà, devant les splendeurs avant-courrières dujour (splendeurs d’autant plus chères
aux pèlerins qu’ils logent moins loin du
Pays),

« Déjà, dis-je, les ténèbres fuyaient de tous
côtés, et avec elles mon sommeil. Je me levai
donc en voyant
levés. »

mes deux grands maîtres

�-

II

MARTHE ET MARIE

La double question de la vie active et de
la vie contemplative a fortement préoccupé
Dante, il l’a plusieurs fois symbolisée, nous
présentant Lia et Rachel, Marthe et Marie,
Malhilde et Béatrice. LeConvito nous rappelle
spécialement les deux sœurs de Lazare et le
passage de l’Evangile de saint Luc: « Marthe,
Marthe, lu t’inquiètes de beaucoup de choses;
or, une seule est nécessaire; Marie a choisi
la meilleure partqui ne lui sera point ùlée. »
Et les siècles attentifs oui médité sur le
mystère de cette meilleure part.
Dante nous montre Marie« assise aux pieds
du Christ, ne prenant aucun soin du service
de la maison; seulement, elle écoulait les

�MARTHE ET MARIE

209

paroles du Sauveur ». Le Maître ne disait-il
pas à ses apôtres: « J ’ai une nourriture à
manger que vous ne connaissez point... Ma
nourriture est de faire la volonté de Celui qui
m ’a envoyé et d’accomplir son œuvre ? »
Ainsi parlait-il au bord du puits de Jacob,
près de la ville de Sichar, en Samarie. La
volonté du Père et l’œuvre de Dieu, n ’est-ce
pas le règne du Christ sur la terre par la vie
du Christ dans les âmes? L ’âme de la Made­
leine, l’âme de la Samaritaine, l ’âme du bon
larron

sont quelques gouttes de vin

ou

quelques grains de blé offerts â Jésus pour
apaiser sa soif immense etson indicible faim.
L’Homme-Dieu s’arrête dans la maison de
Béthanie. Les deux sœurs sont charitables,
mais la charité de Marthe s’applique â la
nature humaine, celle de Marie atteint la na­
ture divine, à

travers l’âme de Jésus. La

charité de Marthe est limitée comme tout acte
humain, celle de Marie s’infinise en se faisant
prétexte â l'effusion de la grâce divine.

�210

LES IMMORTELLES

« Une seule chose est nécessaire! » Devant
une àme recueillie comme devant les lis des
champs, voilà renseignement du Maître. Le

Convito n’est point un poème comme la
Divine Comédie. Dante n’écrit pas un long
commentaire sur la page d'ineffable beauté
que les plus simples lisent dans leur Evan­
gile. Il appelle intellectuelles les vertus de la
vie contemplative et morales celles de la vie
active. Cette vie estbonne, dit-il, l’autre excel­
lente. Toutes les deux sont précieuses. Et
le Seigneur unira les mains actives de Marthe
aux mains jointes de Madeleine, dans un
même geste de bénédiction.
Et depuis lors, des âmes, ou des groupes
d’âmes, des sociétés entières, se sont pro­
posé de s’assimiler chacune de ces deux
parts, l’une ou l’autre souvent, l’une et l’autre
parfois. Tout le monde reconnaît l’utilité du
travail de Marthe ; celle de la fonction de
Marie reste plus mystérieuse, plus inacces­
sible. A travers notre active Europe, Marie

�MARTHE ET MARIE

211

a pourtant ses disciples et ses domaines.
Lia et Rachel, Marthe et Marie, Mathilde
et Béatrice... En vrai Florentin, Dante met
au-dessus de tout art, l’art même de la vie,
au-dessus de toute science, la science au-delà
de la mort. L’art de la vie conduit à la
science au-delà de la mort. Et les éléments
de celte science favorisent l’art de la vie. 11
ne se lasse pas d’interroger les deux formes
de la vie, el les deux sœurs mystiques qui les
représentent venaient sans doute hanter sa
pensée quand il errait dans

la piiietci de

Ravenne, où son rêve allait faire apparaître
Mathilde et Béatrice.

�III

LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

La même préoccupation de la vie contem­
plative poursuit Dante à travers le passage
du Convito qui traite de la visite au sépulcre
des saintes femmes de Galilée. Il s’attache au
récit de saint Marc et nomme, d’après cet
évangéliste, Marie-Madeleine, Marie mère de
Jacques, et Salomé que Dante appelle Marie
Salomé. Tout le monde a dans la mémoire les
chapitres de l’Écriture.
L’antiquité païenne avait personnifié dans
une femme, dans Antigone, cette vertu de la
piété pour les morts. El voilà que les écrivains
inspirés semblent confirmer l’intuition des
poètes en nous montrant le rôle joué par les
femmes dans les circonstances qui accom­
pagnent la Résurrection.

�LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

213

Elles achètent des parfums, elles veillent,
elles attendent l’heure de se rendre au tom­
beau. Ces parfums, elles les ont acquis sans
doute le soir même de la mort, car le lende­
main était un jour de sabbat, long et triste
sabbat qu’elles ont dû passer dans la douleur
et dans une indéfinissable attente. Le samedi
soir, après le coucher du soleil, elles com­
plètent leurs achats. Elles sont plusieurs :
Jean nomme Madeleine, Mathieu et Marc
citent Marie et Salomé, Luc parle aussi de
Jeanne.
Peut-être la nuit s’ourle-t-elle déjà des blan­
cheurs de l’aube quand elles se mettent en
marche à travers Jérusalem, pensives, les yeux
baissés sous leur voile, les mains chargées de
leurs parfums, ayant le cœur plein de leur
amour, de leur deuil et de leur espérance.
Admirable petit groupe que les siècles n’ont
cessé de regarder ! Ni la crainte des Juifs, ni
l'effroi des mauvaises rencontres ne les ar­
rêtent. Songe/ donc que les disciples s’étaient

�214

LES

IM M O R T E L LE S

enfuis! Elles sont de pauvres cl faibles et
simples femmes ; elles bravent lu haine, le
mépris, elles surmontent les terreurs de la
solitude ; leurs «\mes est pleine de douceur ;
leurs mains sont pleines de parfums, elles
n ’ont que celle douceur pour les défendre el
les proléger. Les plis de leurs voiles fris­
sonnent au souffle de la brise matinale. Dans
l ’aurore qui se lève, les lis des champs n’ap­
paraissent-ils pas radieux? El celle joie ne
blesse-t-elle pas les cœurs tendrement fidèles
qui conservent comme un trésor la suave pa­
role du Maître: « Regardez les lis des champs. »
Malgré la suavité d’une telle parole, les yeux
voudraient se détourner de ces fleurs aux­
quelles ils trouvent un aspect d’ingratitude,
car elles n’ont pas l’air de se souvenir.
Dans toute la Bible, il n’est peut-être rien
de plus humain que l’interpellation de David
aux montagnes dcGelboé : « Monts de Gelboé,
que ne viennent sur vous ni pluie ni rosée,
où sont tombés les forts d’Israël! » Nous

�LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

voulons associer la nature à nos joies comme
à nos douleurs.
La gloire et la beauté de l ’aurore surpre­
naient ces yeux las d’avoir tant veillé, tant
pleuré! Mais les saintes femmes ne se lais­
saient point distraire du but de leur pèleri­
nage. Elles songeaient au sépulcre : « Qui
nous enlèvera la pierre? » se demandaientelles les unes aux autres, llien ne les arrê­
tait. Admirable petit groupe que nous aimons
à travers les siècles ! Elles sortirent de Jéru­
salem, pensives sous leurs voiles baissés, les
mains chargées de leurs parfums, ayant le
cœur plein de leur amour, de leur deuil et
de leur espérance. Il y avait là Madeleine
fervente et recueillie, Marie, mère de Jacques,
Salomé qui sans doute

avait compris de

quelle nature devait être ici-bas le royaume
de Jésus, en voyant le front divin couronné
d’épines, Jeanne, femme de Chusa, l’inten­
dant d’Hérode, une grande dame juive, peutêtre; mais, quels que fussent leur rang et leur

�216

LES IMMORTELLES

famille, elles étaient toutes sœurs par leur
amour, leur deuil et leur espérance. On con­
naît l’Évangile : la pierre renversée, le sé­
pulcre vide, l ’apparition des anges, en at­
tendant une autre apparition... Ce fut la
récompense des bienheureuses : elles méri­
tèrent d’être les messagères envoyées aux
disciples, les apôtres des apôtres; MarieMadeleine résume toute leur mission par les
belles

et fortes paroles que cite l’évan-

géliste : « J ’ai vu le Seigneur, et il m ’a dit
ces choses... »
Voilà de quelles héroïnes Dante s’inspire
dans le Convito, prenant les trois femmes
nommées par saint Marc, pour en faire le
triple

symbole

des

trois

sectes philoso­

phiques : la péripatéticienne, l’épicurienne,
la stoïcienne. Ces trois sectes de la vie active
cherchent leur béatitude; l ’ange qui représente
la voix suprême de la raison leur annonce
qu’elles ne la trouveront que dans la contem­
plation... L’allégorie se complique un peu.

�LES SAINTES FEMMES AU TOMBEAU

0

217

Dante, vous qui faisiez Lia si gracieuse

dans la douceur d’une aurore, Mathilde si
charmante, alors qu’elle foulait sous ses pas
les petites fleurs vermeilles, pourquoi votre
lyre s’est-elle tue devant l ’admirable groupe
qui montait dans une aurore plus douce, à
travers une campagne étoilée de lis des
champs?
Pourquoi votre poésie a-t-elle fait silence,
laissant la place à d’abstraites considérations
philosophiques?
Tout cela nous prouve combien fugitive
est une mode intellectuelle, à côté d’une
éternelle vérité religieuse, ou simplement
humaine.

�- Dante nous peinl une forêt « épaisse et
vivante », bruissante et fleurie, où l’on ren­
contre Mathilde, Mathilde vêtue de blanc,
marchant à petits pas, formant un mysté­
rieux bouquet. Rien de plus suavement prin­
tanier que ce décor de rêve. Florence n ’avait
pas attendu Botticelli pour avoir son « allegoria délia Primavera ». Shelley, qui cite
ce fragment dans sa correspondance, se rap­
pela peut-être les pas légers de Mathilde sur
le sol embaumé pour évoquer la dame du
jardin, dans le poème de la Sensitive, celle
dont le pied semblait avoir compassion de
l ’herbe qu’il foulait.
Le parfum des fleurs, le gazouillement des
oiseaux, le cristal de l ’onde, le murmure de

�219

M A T H IL D E

la brise, Dante oubliant les détresses s’est
emparé de toutes ces douceurs et de toutes
ces grâces. Et parce qu’il écouta chanter les
pins sonores au rivage de Chiassi, le poète
introduit leur souvenir dans le bois merveil­
leux. C’est l’hommage qu’il se plaît à rendre
aux sites qui l ’ont ravi ou consolé. Il les
transporte

avec lui

dans

l ’outre-monde.

D’autres poètes,en d’autres âges, les célébre­
raient par des odes enthousiastes; il suffit à
Dante de les nommer, mais de les nommer où
il les nomme, et ces noms ainsi posés donnent
à l’œuvre un nouvel accent de vie et d’émo­
tion, de môme qu’ils gardent à leur tour, nous
l’avons déjà remarqué, un reflet de beauté,
quelque chose comme un auréole, de leur
passage à travers le poème surhumain.
La belle dame de la forôt printanière passe
en chantant, cl Dante qui conserve le sou­
venir intense en sa précision de toutes les
visions que ses yeux ont rencontrées se rap­
pelle la grâce des jeunes femmes à la danse,

�2-20

LES

IM M O RT ELLES

et. les petits pieds de Mathilde rasent le soi,
glissant sur l ’herbe fleurie...
Mathilde joue un grand rôle. Qui donc estelle et que représente-t-elle? Les hypothèses
sont nombreuses. On a cru voir en elle la
« gentile donna », la jeune dame de Florence
à laquelle Dante affecta de porter ses hom­
mages,

pour mieux cacher son véritable

amour; 011 a pensé reconnaître dans cette
apparition les traits de Giovanna, la Primavera florentine, qui devait venir la première.
Mathilde pourrait bien être la jeune morte
pleurée par Béatrice, dans la Viia Nuova,
celle à laquelle se rapportent deux très beaux
sonnets, dont le premier se termine
l'évocation

d’un bas-relief funéraire,

par
tout

imprégné de grâce émue et de chrétienne
espérance.
« Je vis l’amour, sous sa véritable figure
(Béatrice), exprimer son chagrin près de la
belle image défunte; il regardait souvent le
ciel... »

�M A T H IL D E

221

Le seconde débute par ces vers poignants :
« Mort cruelle, ennemie de toute pilié,
mère antique de la douleur... »
On a même essayé d’identifier Mathilde
avec

une

sainte

religieuse

d’Allemagne,

dont le nom était Meclililde. Les anciens
commentateurs, au grand étonnement des
modernes — et parmi ces commentateurs se
trouve le propre fils de Dante — voient dans la
gracieuse Mathilde, du Paradis terrestre, une
personnification de la fameuse comtesse Matliilde, fille de Boniface de Toscane, épouse de
Guelfe de Bavière. Dante, ce Gibelin, aurait-il
glorifié cette ennemie des empereurs, celte
alliée des papes? Toute la vie et toute la puis­
sance de Mathilde furent au service de la
papauté. C’est un Gibelin bien complexe que
Dante, et c’est une figure bien intéressante
que Mathilde. Celte femme, au dire de tous,
fut une héroïne, et beaucoup d’hommes purent
envier son courage, son activité, sa droiture.
Elle mourut, fidèle, à sa cause, vraie en

�regard de sa foi. Dante croit au pouvoir spi­
rituel de la papauté ; il est certain que les
papes sont les vicaires du Christ, s’il juge
rigoureusement ce qu’il considère comme leurs
fautes particulières cl leurs défaillances pri­
vées. Sa sévérité, son injustice même, en ce
qui concerne les hommes, ne serait pas suscep­
tible d’atteindre son respect envers l’institu­
tion. 11 faut voir comment il parle de l’ou­
trage d’Anagni.
La grande comtesse Mathilde, d’une infa­
tigable vaillance, était digne de personnifier
■ la vie active. Et la vie active cherche Dieu
dans les œuvres. Celte Mathilde, que Dante a
célébrée, représente peut-être l ’attachement
à l’Église catholique, peut-être la contempla­
tion divine à travers les œuvres de la nature.
Elle agit, elle admire, elle cueille, elle tresse
des fleurs en souriant et en chantant. L’appa­
rition est digne du cadre. Oh ! les sites ravis­
sants

qui

fleurissent dans les

rêves des

poètes! Prairies de violettes qui vous étendez

�M A T H IL D E

223

devant la grotte de Calypso ! Jardins d’Alcinoüs
où passe la blanche silhouette de Nausieaa!
Bois de Colone qu’embellissent les fleurs de
narcisse et de jacinthe, propres à couronner
les grandes déesses! 0 sources fhébaines qui
recevez les adieux plaintifs d’Antigone! Nos
âmes, aux bords de ces ondes, au sein de ces
ombrages, ne respirent pas l’air de la patrie,
comme dans la forêt merveilleuse où l'on ren­
contre Mathilde. Pourquoi? Peut-être parce
que là seulement, à travers les sentiers fleu­
ris, il est une àme en possession de la vérité.
Là seulement, cette àme donne aux choses
leur complète signification. Saint Augustin
avait interrogé les choses, et celles-ci lui ré­
pondaient, dit-il, par leur seule beauté. Mais
cette beauté comporte un message. Pour dé­
chiffrer le message, il dut attendre de trouver
Dieu dans son cœur. 11 faut que Dieu soif
dans notre cœur, pour que nous le contem­
plions dans ses œuvres. Son intime présence
nous communique le mol de l ’énigme uni­

�224

LES IMMORTELLES

verselle. Ainsi se vérifie en son acception la
plus haute le mot juste d’Amiel : un paysage
est un état d’àme.
« Vous ôtes

nouveau-venus

ici, dit

la

helle jeune femme, et peut-être parce que je
souris, j ’éveille en vous quelque soupçon,
mais le psaume Delectasti répand une lu­
mière capable de dissiper tous les nuages de
votre entendement. »
Le verset du psaume est celui-ci : « Vous
m ’avez ravi, Seigneur, par la contemplation
de vos créatures, e tj’exullerai dans les œuvres
de vos mains. » Ce ne sont pas les fleurs qui
la ravissent, c’est Dieu qui la ravit par les
fleurs, et c’est vers Dieu que monte sa joie,
pareille au parfum de l’encens. Dieu est prin­
cipe et fin de celte joie. Il est intensément
chrétien l’esprit de beauté qui se répand
dans la forêt profonde. Ni les prairies de Ca­
lypso, ni les jardins d’Alcinoi'is, ni le bois de
Colone, ni les sources de Thèbes n’en ont
connu de semblables. A travers le visible, il

�M ATIU LD E

225

perçoit le rayonnement de l ’invisible. Il a fait
«clore la splendeur des cathédrales. Le mer­
veilleux décor n’est qu’une
mais combien est-il

transparence,

plus beau de n ’être

q u’une transparence? Toute plante est le pré­
texte d’une oraison, et les charmes de la
nature extérieure se transforment en grâces
de la vie intérieure.
Lorsque Mathilde lève les yeux sur Dante,
il est ébloui de la vive lumière de son regard;
•ce regard qui sait voir à travers les choses
reflète l ’éternelle lumière de sa contempla­
tion. Ainsi nous apparaît Mathilde, vêtue de
blanc...
11 est donc probable qu’elle personnifie un
aspect de l’Eglise. Dante la fait miséricordieuse ■et compatissante. Elle possède le secret des
«aux du Léthé, qui doivent effacer la trace
de toute faute en tout souvenir amer. Il lui
appartient de rassurer et de secourir celui
qui succombe. 11 doit s’abandonner à son
action, et ne pas se séparer d’elle. « Tiens-

�226

LES IMMORTELLES

moi, tiens-moi, dil la belle dame! » Elle se
penche sur lui comme une mère sur son enfant. Elle lui désigne le lieu où se trouve
Béatrice. Elle a sa place marquée dans la
céleste procession avec laquelle elle retourne
au Paradis.

�V

BÉATRICE
D A N S « LA

D IV IN E C O M É D IE »

1
La dernière scène du Purgatoire, la scène
où reparaît Béatrice esl pleine d’allégories
mystiques el théologiques, mais loul cœur
doit être sensible

l’intensité du sentiment

humain qui la traverse el s’y révèle pleine­
ment.
Le poète, en compagnie de Mathilde, s’est
enfoncé dans la forêt verdoyanle el fleurie
qui forme un conlrasle avec la forêt amère
el sauvage où Dante avait rencontré Virgile.
La douceur d’un printemps

éternel règne

sous ces beaux ombrages cl sur ce sol em­
baumé. Soudain les bois s’illuminent d’une
clarté nouvelle, « une douce mélodie courait

�228

LES

IM M ORTELLES

dans l’air lumineux », la mélodie se rap­
proche et devient un chant sacré; des candé­
labres pareils à sept arbres d’or s’avancent
lentement au son des Iiosanna. Derrière ces
candélabres marchent des personnages aux
vêtements d’une éblouissante blancheur, lit
sous ce

beau

ciel défile une

procession

étrangement splendide, suivant un rite précis
et mystérieux. Les sept candélabres repré­
sentent les sept sacrements de l ’Eglise.
11 y a des vieillards couronnés de lis qui
sont les patriarches; les quatre animaux de
la vision d’Ezéchiel figurent les quatre évan­
gélistes; le char aux deux roues (l’Église ap­
puyée sur l’ancien elle nouveau Testament),
conduit par le grillon (Jésus-Christ avec sa
double nature). 11 y a les vertus théologales,
les vertus cardinales, les apôtres, dont les
sept derniers sont couronnés de roses rouges.
El si intense est la vision de Dante qu’il
note ici le trait d’observation pittoresque : —
« ... D’un peu loin on

aurait juré qu’une

�B É A T RIC E

228

flamme les brûlait au-dessus des sourcils... »
Alors, à travers une pluie de fleurs, au son
des accents liturgiques, Béatrice, le front
ceint d’olivier, couverte d’un voile blanc cou­
leur de foi, d’un manteau vert couleur d’es­
pérance et d’une robe rouge couleur de charité,
se montre aux yeux de son fidèle. Son voile
cache à demi son visage : « Sans la reconnattre ¡1 l’aide des yeux, mais par la vertu qui
venait d’elle, mon esprit sentit la grande
puissance de l’ancien amour. » Dante veut
se tourner vers Virgile, mais Virgile a dis­
paru. La pauvre ûme s’effraie d’être privée
de son guide naturel, Béatrice rappelle son
attention. Il pleure le départ de Virgile;
pourtant, il a d’autres larmes à répandre! Il
a des fautes il avouer, des péchés il con­
fesser.
« Regarde-moi bien, dit-elle; c’est moi,
c’est bien moi qui suis Béatrice. »
Si l’homme, après les désillusions de la
vie, se trouvait brusquement en face de la

�230

LES IMMORTELLES

confidente de ses premiers rêves, il pourrait
avoir, n’en

doutons pas, un moment de

trouble et d’effroi : son idéal s’est terni, sa
vérité s’est diminuée; qu’il aperçoive un reflet
de ce jeune idéal, un rayon de cette vérité
première, dans les yeux purs d’une sœur de­
meurée pensive au foyer, alors qu’il disper­
sait son trésor aux quatre vents des grandes
routes, il aura, dans le fond de sa conscience,
je ne sais quel regret amer, voisin du re­
mords. Et Béatrice était cet idéal, elle était
cette vérité. Dante ne l’imagine pas assise au
foyer solitaire comme une douce et sainte
créature, un peu mélancolique, un peu vieil­
lie; il la voit triomphante sous la couronne
d’olivier mystique, resplendissante de jeunesse
et de beauté, instruite de toutes choses, douée
de la science divine. Sa confusion n’a rien
de surprenant; honteux de lui-même, il se
détourne de l’onde limpide qui lui montre
son image.
Si vos bords sont déserts, ô fontaines sa-

�BÉATRICE

231

crées, si l ’homme redoute de se désaltérer
•en s’abreuvant de vos eaux, n’est-ce pas qu’il
recule devant le moment où, s’agenouillant
sur ces rives, il verra Fonde limpide lui ren­
voyer sa propre image ?
Après tant de difficultés surmontées, tant
d ’obstacles franchis, tant de terreurs vaincues,
Dante ne supporte pas encore l’aspect de son
visage, dans le clair miroir des eaux.
« Regarde-moi bien, c’est moi, c’est bien
moi qui suis Béatrice! » Il n’échappe point à
cette parole qui la ravit et le torture, comme
une dernière douleur du Purgatoire : « Regarde
mon âme sœur de ton âme et gardienne fidèle
de ton idéal. Entre mes mains, il porte le sceau
de l’éternité. Et ce n’est pas l ’idéal incertain
nourrissant les veilles d’une pensée qui se con­
sume dans la solitude, c’est la réalité supé­
rieure, la vérité du plan divin. » Rien ne saurait
être plus pathétique que les reproches de Béa­
trice, auxquels répond la douleur de Dante,
sur un accompagnement de célestes Harmonies.

�23 2

LES

IM M O RT ELLES

« Celui-ci, dans sa vie nouvelle, fui tel
virtuellement que toute habitude droite aurait
produit en lui d’admirables effets.
« Mais le terrain mal semé et non cultivé
devient d’autant plus mauvais et plus sauvage
qu’il a en lui plus de bonne vigueur.
« Quelque temps, je le soutins avec moi de
mes regards, en lui montrant mes yeux d’en­
fant; je le menai avec moi tourné vers le
droit chemin.
« Mais sitôt que je fus sur le seuil de mon
second âge, et que je changeai de vie, celui-ci
se sépara de moi pour se donner à d’autres.
« Il tourna ses pas vers le faux chemin,
suivant les menteuses images d’un bien qui
ne lient en entier aucune promesse...
« Pour ce, j ’ai visité le seuil des morts... »
Ainsi l’amour conçu pour une Béatrice
s’oppose à l’amour conçu pour une donna délia

pietra, par exemple; il s’agit alors du bien
qui ne tient en entier aucune promesse. Sur
les paroles sévères de la dame, le poète a

�B É A T R IC E

233

rêvé d’ineiTables harmonies de tendresse et
de compassion. Béatrice poursuit son dis­
cours; elle rappelle les inspirations salutaires
envoyées par elle à cette âme :
« Jamais la nature ou l'art ne t’offrirent
rien de comparable à la belle enveloppe où je
fus enfermée, et qui maintenant est tombée
en poussière...
« Au premier heurt des choses trompeuses,
tu devais t’élever en me suivant, moi qui ne
suis plus telle... »
Imaginons qu’un des voiles qui s’appesan­
tissent sur notre intelligence soit retiré par
une main angélique, et que, dans une clarté
nouvelle, nous apprenions â considérer l’his­
toire profonde de la vie : nous aurons sans
doute quelque chose d’analogue au récit de
Béatrice.
Quelle âme ne se sentirait coupable « d’avoir
abaissé ses ailes »?
« Tu

souffres

pour m ’avoir

entendue,

ajoute Béatrice, tu souffriras davantage en me

�234

LES

IM M ORT ELLES

regardant. » Brisé de douleur, il la regarde
au-delà du ileuve, se dépassant elle-même
dans son ancienne beauté, plus encore qu’elle
ne dépassait les autres quand elle était sur
la terre. A demi voilée dans son mystère et
couronnée du mystique feuillage qui porte une
promesse de paix sous les reflets cendrés de
la pénitence, avons-nous besoin d’évoquer la
radieuse ligure de Béatrice pour reconnaître
celte voix? INe parle-t-elle pas avec l ’accent
de la conscience?
Dante est alors piqué par « l’ortie du re­
pentir ». 11 s’évanouit et revient à lui sous les
yeux compatissants de Malhilde qui l ’entraîne
vers les eaux du Léthé où l ’àme doit perdre
le souvenir amer de ses fautes. Les sentiments
de contrition, le sacrement de pénitence, la
grâce des indulgences sont plusieurs fois
figurés dans les trente-quatre chants du Pur­

gatoire. Les deux natures du griffon symbo­
lisant les deux natures du Christ se réflé­
chissent tour à tour dans les yeux de Béatrice,

�BÉATRICE

235

et pourtant le griffon reste immobile, alors que
son image se transforme. Dante rappelle ainsi
que l’humanité participe à la divinité, à tra­
vers l’humanité de Jésus-Christ. Béatrice qui
n’avait jusque-là montré que ses yeux dévoile
aussi sa bouche, et le Convito nous explique
longuement la signification allégorique de ces
détails; les yeux et la bouche sont, selon
Dante, comme les balcons de l’édifice habité
par cette dame qui est l’âme; les affections
humaines y apparaissent, se manifestant dans
le regard et dans le sourire. Quand cette dame
est la Philosophie ou la Théologie, ses yeux
sont les démonstrations, et sa bouche la per­
suasion. Dans le sens mystique familier à
Dan le et compatible avec l’inspiration générale
de la Divine Comédie, il se pourrait que les
yeux représentassent la méditation où l’àmcse
démontre les hautes vérités, et la bouche,
l’oraison par laquelle l’âme goûte la douceur
de ces mômes vérités. Il ne serait pas étonnant
que la méditation s’attachât successivement

�231)

LES IMMORTELLES

aux deux natures du Christ. Mais des yeux
humains, de tendres yeux, capables d’être
voilés par les pleurs, illuminés par la joie, des
yeux humains ont réflété sur le monde quelque
chose de la douceur rayonnante du Maître. Ils
avaient en eux une compassion parce qu’ils
appartenaient à des âmes qui se laissaient
pénétrer par la pitié du Christ, une sérénité
parce qu’ils appartenaient à des itines qui se
laissaient envelopper par la paix de Jésus.
Ils n’avaient qu’à regarder, et leur regard
mettait, un baume sur les plaies, une clarté
dans les ténèbres, un espoir dans la désespé­
rance. Car ces îlmes ne cessaient de regarder
Jésus alors que ces yeux regardaient le monde,
et, selon les circonstances, selon l’heure, de
la contemplation unique, jaillissaient dans ces
prunelles la compassion el la sérénité.
Autour d’un arbre dépouillé qui fut l’arbre
de la science du bien el du mal, la céleste
procession accomplit une sorte de rite mys­
térieux,

el l’arbre refleurit « de couleurs

�B ÉATRICE

237

moins vives que celles de la rose, plus vives
que celles de la violette », explique Dante avec
cette vue précise d’imagination que l ’on pour­
rait appeler le regard dantesque, transportant
sans doute en cet enchaînement d’allégories
l ’image d’un arbre qu’il avait aimé dans le
décor réel du printemps de Toscane.
La procession enclavant Dante et Stace
s’achemine vers le Paradis; Dante est près
de celle sur le front de qui l ’ombre du feuil­
lage d’olivier a remplacé la perle chère au
poète, joyau des dames florentines; après
toutes ces douleurs, il se sent :
Refait com m e les plantes nouvelles
Que renouvelle un nouveau feuillage,
Pur et prêt à m on ter aux é to ile s1...

Il

Les spectacles de VEnfer, les paysages du

Purgatoire, tout s’efface, et Dante, libéré
1. Rifatto si. come piante novelle,
Binnovellate di novella fronda,
Puro e disposto a salire alle stelle.
(Purgatoire, chant XXXIV.)

�238

LES

IM M O RT ELLES

des entraves, n’a qu’à prendre son essor pour
suivre l’ascension de Béatrice. 11 a franchi
la sphère du désespoir, il a traversé la cilé
dolente, le nom de Béatrice dans son cœur et
pas sur ses lèvres, et c’est parce qu’il a ce
nom dans son cœur qu’il entend les allusions
de Virgile, vagues et lointaines, mais douces
et rassurantes. Car, nous nous en souvenons,
sans la nommer en ces lieux, Virgile parle
quelquefois de Béatrice.
11 a franchi la sphère où l’on souffre, où
l ’on espère, où les paysages ont de la beauté,
les âmes de la noblesse; il a rencontré des
visages amis; des ailes d’anges ont effleuré
son front; il a traversé la muraille de flamme
parmi des chants délicieux el de suaves
paroles. Enfin Béatrice s’est nommée ellemême : « Regarde-moi! C’est moi, moi, qui
suis Béatrice ! »
Il

arrive aux régions de la joie infinie,

éternelle. 0 poète fils de cette terre, où les
joies humaines n ’ont pas de lendemain, com­

�239

B É A T RIC E

ment la saisirez-vous, celle joie des esprits, et
comment la ferez-vous connaître aux pauvres
fils des hommes, elle, la joie inconnue, par
des images connues el des mots limités?
Le monde a la Divine Comédie, de Dante et
la Neuvième Symphonie, de Beethoven. Dans
la Neuvième Symphonie, une joiehumaine se
purifie cl s’infinise en traversant comme une
autre muraille de flamme, une fournaise de
douleur brûlante

et

profonde.

Puis

elle

s’élance, victorieuse el pllis que victorieuse :
invincible. Il y a tel vers de Dante qui convient
à celle musique :
Laisse en bas la sem en ce des pleurs.

L ’âme a quitté, non pas les sentimenls
humains, mais dans les sentiments humains
ce qui peut faire moissonner les pleurs, et,
triomphante, elle emporte son éternel amour.
Béatrice a les yeux fixés sur le soleil de
gloire; Danle regarde Béatrice. Poêle de la
haine! Poète de la douleur! Oh! les siècles

�240

LES IM M ORT ELLES

ont calomnié Dante. 11 est surtout, avant tout,
plus que tout, et par excellence, le poète de
la lumière, de l’amour et de la joie. 11 a su
créer une atmosphère de joie où sont plongées
des âmes qui vivent d’aimer Dieu. 11 a su
décrire cet état mystique d’un esprit « fou­
droyé par la Paix », selon l’expression d’un
penseur moderne1.
Béatrice a les yeux fixés sur la lumière éter­
nelle. Dante ne supporterait pas encore une
telle vision, mais il peut regarder Béatrice, et
de l’acte de Béatrice se fait son acte propre.
« Béatrice regardait en haut, et, moi, je
regardais en elle... »
Voilà comment ils montrent. Dante, forti­
fié par ce regard, sent qu’il se transhumaniae,
et qu’il arrive à supporter l ’éclat de la lumière.
Ailleurs il appelle Béatrice « celle qui emparadise mon esprit ». A chaque sphère nou­
velle elle resplendit d’une nouvelle beauté.

1 Ernest Ilello.

�B ÉAT RICE

2il

Mais à chaque sphère nouvelle, elle ajoute
une beauté nouvelle.
Ici-bas même, dans la sphère des idées, il
arrive que plusieurs âmes vivent d’une idée
unique; si c’est une idée vraie, les âmes
s’ennoblissent de participer à cette commune
vérité; qu’une âme se joigne à ce groupe
d’âmes, elle s’embellira de celte noblesse, et,
nouveau miroir, elle ajoutera pour sa part
quelque chose au rayonnement.
III

« Je suis Celui qui suis. Je suis le Dieu
d ’Abraham, d’isaac et de Jacob. » Pour atté­
nuer, semble-t-il, l’effroi du mystère qui
environne son nom, Dieu se voile aux yeux
de Moïse sous les noms des hommes qui
furent ses serviteurs.
Dans la solitude de son âme, Dante re­
trouva peut-être quelque écho de la solitude
d’IIoreb, car l’histoire de la Bible se répète
souvent pour les âmes.

�242

LES IMMORTELLES

Moïse était, dit l’Ecriture, au centre du
désert, au cœur de la solitude : alors il en­
tendit la voix du buisson ardent. Le poète
eut aussi la ressource de descendre en son
âme, au centre du désert, au cœur de la
solitude; et si Béatrice fut réellement une
créature vivante, une servante du Seigneur,
une âme élue, Dieu put se servir d’elle comme
d’un cristal, alin d’atténuer de sa transpa­
rence la splendeur des rayons divins. Béatrice
et Dante s’élèvent ensemble d’un mouve­
ment insensible et rapide comme l’éclair.
« Le Purgatoire, dit Addington Symonds,
témoigne de la tranquillité, de la sérénité de
l ’âme de Dante, le Paradis témoigne de sa
pureté, de son rayonnement, de son amour. »
Pour comprendre la Béatrice céleste, il
est nécessaire d’étudier un peu le monde
de joie et de lumière, où elle se meut désor­
mais, où elle séjourne, où elle triomphe,
et dans lequel elle nous sert d’introductrice.
Elle accomplit ainsi la mission de la Théolo­

�243

B É A T R IC E

gie dont elle personnifie la science et dont
les promesses réalisées en elle se démontrent
victorieusement.
Béatrice et Dante traversent neuf ciels qui,
joints au X e, forment le paradis. Quelle tâche
pour le poète : peindre, figurer, nous rendre
sensibles dix degrés de la joie spirituelle,
comme sainte Thérèse, en son Château Inté­
rieur, définit les septdemeures de l’âme!
Peu nous importent les explications du

Convito : qu’il compare le premier ciel, la
lune, à la grammaire ; le second, Mercure,
à la dialectique ; le troisième, Vénus, à la rhé­
torique; le quatrième, le Soleil, à l’arithmé­
tique; le cinquième, Mars, à la musique; le
■
sixième, Jupiter, à la géométrie ; le septième,
Saturne,

à l’astrologie; le

huitième, les

étoiles fixes, à la physique et à la métaphy­
sique; la neuvième, le cristallin, à la philoso­
phie morale ; le dixième, l’empyrée, à la théo­
logie ou science divine. Ces divisions et ces
similitudes ne nous charment plus que mé-

�244

LES

IM M ORTELLES

dioerement; mais il est beaucoup d’autres
choses dans le poème surhumain. Pourtant
bien

des

intelligences imitent

Virgile et

s’arrêtent au seuil du Paradis. 11 reste à savoir
comment, et c’est un intérêt humain, après
toutes les déceptions et toutes les désillusions
de la fortune, il parle de la joie qui ne
trompe pas, cet homme qui apprit à connaître
la joie par la douleur.
Comment la figurera-t-il, celle impalpable
joie des purs esprits, invincible, indestruc­
tible, immarcescible? Avec les flammes de
la terre? Elles sont vaincues par un souffle.
Avec les monuments de ce monde? Un peu
de temps les transforme en ruines. Avec les
fleurs de nos printemps? Elles s’ouvrent, se
fanent et s’effeuillent en quelques heures.
Car il est trop douloureux pour lui, le souve­
nir des flammes mortes au foyer de la mai­
son familiale, le souvenir des ruines sur
lesquelles il a médité loin de Florence, le sou­
venir des fleurs de Toscane, flétries sans qu’il

�245

BÉ A T RICE

ail pu respirer leur parfum el jonchant le sol
où l’on chercherait en vain la trace oubliée
de ses pas. 11 a vu, sous la cendre de l’ilgc,
s’éteindre l’or des plus belles chevelures, el
c’csl pourquoi tel vers du Purgatoire ren­
ferme comme un soupir, alors qu’il aperçoit
un ange « battant l’air de ses plumes éter­
nelles qui ne muent point, dit-il, comme la
chevelure des mortels ». Il cherche la joie
qui demeure, alors que les palais sont effon­
drés, les roses flétries, les flambeaux éteints.
Il songe. A Florence, dans la Casa Alighieri,
par l ’étroite ouverture de la fenêtre, dans la
chaleur d’une

après-midi

d’été,

quelque

rayon furtif se glissant à travers l’ombre de
la pièce tombait sur des rubis, des éme­
raudes, des perles et des topazes, épars el
disséminés, que Dante regardait, puisque
son art comprenait le commerce de ces tré­
sors.

Il savait

que tous ces

l’éblouissaient el

reflets

qui

le charmaient n ’étaient

autres que les jeux de la lumière; bien plus,

�246

LES IM M O RT EL LES

il assistait à la transfiguration des poussières
les plus viles et les plus menues.
« Ainsi l’on voit sur terre des atomes vo­
lant en ligne droite ou courbe, agiles ou lents,
changeant perpétuellement d’aspect, se mou­
voir dans

le rayon

qui souvent

traverse

l’ombre que, par son intelligence ou son ha­
bileté, l’homme s’est ménagée contre la cha­
leur. »
Dans la paix embrasée d’un de ces jours
ardents, le poète a salué son emblème, c’està-dire la lumière. Le voilà bien, l’élément in­
vincible, indestructible, immarcescible, qu’il
cherchait et dont il allait se servir, avec un
art comparable à celui des vieux maîtres ver­
riers, ses contemporains. La lumière aussi
pure aux yeux du mourant qu’aux yeux du
nouveau-né,

pure

aux yeux

du vieillard

comme aux yeux de l’enfant ! La lumière
dont ils se jouaient eux-mômes, les arlisles
des vitraux, dans la combinaison de leurs
gemmes, aux reflets des rubis et des saphirs!

�B É A T R IC E

247

Mlle fournit à Dante les images de son rêve
pour parler de la joie inextinguible des âmes,
alors que le poète antique n ’a su parler que
du rire inextinguible des dieux! Les images
choisies par Dante, dont nulle mélancolie ne
doit atténuer l’éclat, et que nulle om bre— si
légère fût-elle — ne doit ourler du plus mince
liseré de deuil, souvenir ou pressentiment
d’un déclin. Et l’apparition de Béatrice flotte
dans cette lumière qui est son élément.
La joie devenue visible est lumière. La lu­
mière spirituelle est la joie. Les âmes sont
revêtues de cette lumière, qui est joie, de
celte joie qui est lumière selon qu’on la
regarde ou qu’on l ’éprouve, mais la contem­
pler, c’est y participer.
Toujours plus belleel plus resplendissante,
Béatrice mène le poète parmi les guirlandes
de flammes, parmi les rondes étincelantes,
embrasées, mélodieuses, car la joie n ’est pas
seulement lumière, elle esl musique, elle est
mélodie, mélodie telle que « celle qui résonne

�248

le plus

LES

IM M O RT ELLES

doucement ici-bas semblerait un

nuage que déchire le tonnerre, comparée aux
accents dccette lyre », et la musique terrestre,
comme la lumière visible, ne sont que les
ombres de la céleste musique et de l’invisible
lumière !
Il faut souvent revenir sur le rythme du
mouvement qu’imprime au Paradis entier
l’amour, « l ’amour qui, selon Dante, meut le
soleil et les autres étoiles ». Car rien ne peut
donner ici-bas l ’idée de l ’intensité que pos­
sède la vie éternelle. Et, pour la figurer,
Dante accélère les danses, multiplie les chants,
accroît l’ardeur des joyaux : « perles animées »,
« topazes vivantes », «rubis ensoleillés», «vies
revêtues de joie », « feux sacrés », « amours
innombrables »,

« fleurs immortelles

« lampes allumées au souffle de

»,

l ’Ësprit-

Saint ». Beethoven obéissait au même prin­
cipe en accélérant le rythme aux derniers
chants de la IX1' symphonie ; tout vibre dans
la lumière ; on marche lentement quand on

�B É A T R IC E

249

sème dans les pleurs; on a des ailes quand
on moissonne dans l ’allégresse. Quelle force
arrêterait l ’élan? Les obstacles ont disparu,
lesentravessontanéanties. Nous sommes dans
le royaume de l’éternel amour.
Béatrice en possède la science. « Dieu, ditelle, fut plus généreux de se donner lui-même
pour rendre l ’homme capable de se relever
que s’il l ’avait renvoyé absous. » Cet amour
qui le fait parler ou se taire inspire aussi les
autres esprits concitoyens de la céleste Patrie.
Com me dans un vivier à l’eau tranquille et pure,
l.es poissons accou ren t vers ce qui vient du dehors,
l’estimant une pftture,
Je vis plus de m ille splendeurs accou rir vers nous, et
chacune disait:
« Voilà par qui s’accroîtron t nos am ours. »

Cet amour et cette joie, manifestés par le
mouvement rapide des esprits, par la danse
circulaire des flammes, par le chant des mé­
lodies célestes, éclatent à chaque parole des
bienheureux à Dante.
« Nous sommes toutes prêtes à faire lonplai-

�250

LES

IM M ORT ELLES

sir, afin que lu te réjouisses en nous», lui dit
une des âmes.., et nous sommes si pleines
d ’amour que, pour te plaire, un moment de
repos ne nous sera pas moins doux... »
Ces étincelles qui tressaillent de joie en avi­
vant leur éclat sont tendres et caressantes
comme le seraient autant d’yeux aimants.

IV

Dante ne méprise jamais les détails familiers; son cœur bat encore au rythme de la
vie mortelle; sa mémoire est hantée de sou­
venirs terrestres; son génie ayant la faculté,
par un rayon — ainsi que le soleil dans la mai­
son Alighieri — de transformer en or pur les
humbles atomes de poussière, après le chant
des guirlandes lumineuses el l’évocation des
célèbres docteurs, il ose nommer la rue du
Fouarreoù professa le mystérieux Siger.
Pauvre petite rue du vieux Paris dont les
pignons, avec leurs dents aiguës, déchique­

�taient un ciel pâle, non loin des eaux pâles
de la Seine, au-delà de laquelle s’épanouis­
sait la cathédrale de Notre-Dame! Quel charme
possédait-elle donc pour que Dante ait eu
comme un secret plaisir à citer ce nom,
parmi les joyaux étincelants et les mélodies
sans fin, se rappelant avec attendrissement la
boue et la paille de la rue du Fouarre où barbottaient les syllogismes, où bruissaient les
argumentations?
Le vénérons-nous assez, ce coin disparu du
Paris médiéval où s’était peut-être tenu le
marché au foin, donnant son nom à la vieille
rue chère aux scolastiques, la rue qui vil
passer les rêves de Dante et qui hantait aussi
la mémoire de Pétrarque,-« la bruyante rue
du Fouarre », écrivait celui-ci, fameuse dans
l’histoire de la pensée humaine. Les écoliers
assis sur des bottes de paille y écoutaient
ardemment les leçons des maîtres en vogue.
Souvent le sol était boueux, la brume piquait
des aiguilles humides, mais elle était la rue

�2:;-2

X-ES IM M O R T E L L E S

où «’élaboraient les doctes propositions et
dont l’écho devrait avoir gardé souvenir des
discussions retentissantes.
Est-il bien surprenant que Dante l’ait nom­
mée? Il est quelque chose de sacré dans
l ’enthousiasme de la jeunesse; Béatrice, la
Théologie, honorait la rue du Fouarre, et
Béatrice, amie de Dante,

s’intéressait aux

méditations de son ami; Dante aimait cer­
taines rues, certains sites de la terre, la
« pineta » de Ghiassi, par exemple; il n’avait
pas oublié la rue de la rencontre, la rue où
passaient Vanna et Hice ; ;’i son bisaïeul Cacciaguida qui le reçoit dans le cinquième ciel, la
sphère de Mars, il dit bien vile : « Parlez-moi
de la bergerie de Saint-Jean », de Florence!
Parmi les astres de la croix, formée d’nn
double rayon, toute constellée de splendeurs
qui sont des ¡\nies et sur laquelle, aux chants
d’une mélodie, étincelle le Christ; parmi ces
astres luit, rubis vivant, l’âme de l'ancêtre
florentin. Ce dernier évoque un admirable

�BÉAT RICE

-233

tableau de la vie primitive dans l’ancienne
Florence au temps où, par la division des
citoyens, les lis n’étaient pas encore devenus
vermeils. Comment aurait-on pu croire que
Cacciaguida, que Béatrice fussent désormais
indifférents au sort de leur terrestre patrie?
Avant de s’élever par la mort à la cité du Ciel
allégoriquement

représentée par Béatrice,

Dante espérait revoir Florence, la cité de la
terre, la symbolique Primavera, celle qui,
songeait-il, viendrait la première.
On se rappelle les vers célèbres :
Se mai continga che il Poem a sa cro...

« S’il arrive jamais que le poème sacré
auquel le Ciel et la Terre ont mis la main, si
bien qu’il m ’a fait maigre pendant plusieurs
années, triomphe de la cruauté qui me retient
hors du beau bercail où je dormais agneau,
ennemi des loups qui lui font la guerre, avec
une autre voix désormais, avec une autre
chevelure, je reviendrai poète, et sur le font

�de mon baptême, je prendrai la couronne. »
On dirait qu’une larme esf tombée sur la
page, une de ces larmes du génie qui ont le
privilège de ne pas sécher dans la mémoire des
hommes, et, dans ces vers, Dante parait con­
fesser son intime espérance. Après avoir récité
son Credo, il songe au baptême qui lui donna
la foi, puis, songeant au baptême, il se rappelle
le Baptistère de Florence, son « beau SaintJean », édifice que nous regarderons toujours
à travers la nostalgie de celui qui ne l’a pas
revu ici-bas ! 11avait cette illusion, le poète, de
penser que ses chants attendriraient le cœur
de ses ennemis les plus féroces, et que ceux-ci
lui rouvriraient un jour les portes de sa cité.
Son rêve était de mourir ii l’ombre des lis
de Florence... Et encore! Leur douceur com­
penserait-elle la tristesse des cheveux blan­
chis? Dante a doué son poème de la vie de
son âme, mais, il le dit lui-même, il a vieilli,
blanchi, dans l ’ardeur de la lâche.
Il aima Florence comme 011 aime une per-

�BÉATRICE

sonne, lui qui personnifiait si bien les idées!
Il s’était dit qu’il attendrirait le cœur ingrat
de Florence... Et celle pensée servit sans
doute parfois de stimulant à l ’effort de son
génie... Florentin par la naissance, et non par
les mœurs! Est-ce qu'il ne déchirait pas son
propre cœur en écrivant ces mots? Florentin
par la naissance, et Florentin de loule son
Ame. Et d’aulant plus Florentin qu’il apparaît
plus humain. Mais elles furent déçues, les
prévisions du génie. Primavera 11e marcha
point cette fois devant Béatrice. La cité delà
terre ferma ses portes, et nous pouvons son­
ger que Dante fut couronné poêle dans la
cité du Ciel. Il voulut dormir son dernier
sommeil sous la bure des fils de saint Fran­
çois — en attendant cette résurrection dont il
fait parler Béatrice :
Il a le désir, bien qu'il 11e le dise pas
En parole, ni intime en core en pensée,
D’aller à la racine d'une autre vérité.
Dites-lui si la lum ière dont se lleurit votre substance
Eternellem ent dem eurera avec vous,
Après que vous serez refaits visibles...

�256

LES

IM M O RT ELLES

Salomon ayant expliqué eominenl les corps
ressuscités seront revêtus de celte lumière
qui ne peut que s’accroître.
Si rapides et si jo y e u x m’apparurent
L’un et l’autre chœ ur à dire amen,

dit le poète avec un sentiment de tendresse,
Qu’ ils m ontrèrent bien le désir de leur corps enseveli,
Non seulem ent pour eux peut-être, mais pou r les pôres,
Les m ères et les autres qui leur lurent ch ers...

Peut-être oublia-t-il en de pareilles visions
les longues marches sur les chemins d’exil et
l’ingrate montée des escaliers sous le toit
indifférent d’autrui. Car il était — on s’en sou­
vient — « l’ami de Béatrice, et non celui de la
fortune » ; sa joie se faisait de plus en plus
intense à chaque degré de l’ascension.
Bienheureux le voyage dont les étapes sont
marquées par un accroissement de lumière!
V

Après avoir vu Béatrice parmi les conci­
toyens de la céleste patrie, après avoir noté les

�BÉATRICE

257

réminiscences d’ici-bas qui visitent l’esprit de
Dante, il nous reste à connaître un certain
nombre de paroles qui lui furent dites, d’en­
seignements qui lui furent donnés — à mieux
approfondir le poème dantesque.
« Celle qui emparadisait son esprit » rem­
plissait le rôle de la Théologie et môme de la
science universelle; ses longues dissertations
sont présentes à la mémoire de tous; il est
donc inutile de rappeler ici ses discours sur
les vœux, sur la corruption de l'humanité, sur
les jours meilleurs qu’elle promet à l’iîglise,
sur le Livre de la Hiérarchie céleste qu’elle
attribue h saint Denis l’Aréopagite, et aussi
sur les taches de la lune. En tous, les tercets
se multiplient, évoquant souvent, par leur
précision, l ’art élégant et sévère des médailles
florentines.
La sublimité de Dante, les idées de Dante,
la science de Dante, tout cela transparaît sous
le symbole de Béatrice. Ne serait-elle qu’une
abstraction? Où donc est la vraie Béatrice,
17

�258

LES

IM M ORT ELLES

vivante, réelle? Où réside son individualité?
Si bien connu qu’apparaisse Dante, si bien
étudié qu’il soit depuis des siècles, la discussion
n’est pas close sur ce chapitre. A chaque nou­
velle lecture, une nouvelle observation peut
faire jaillir une nouvelle lueur, grâce à laquelle
le sujet se montre sous un autre aspect. 11 y
a quelques années, en une mince plaquette,
M. d’Aucona consacrait quelques pages très
fines, très ingénieuses, â certain détail du
Purgatoire qui, pour ce savant commentateur
de Dante, venait apporter un argument inédit
aux partisans de la réalité de Béatrice.
Dans le Paradis, la comparaison s’impose
avec une sainte de vitrail. Comme la sainte de
vitrail,

elle s’illumine en transmettant la

lumière ; elle passe de la rougeur de Mars â
la blancheur de Jupiter, semblable à cette
sainte dont la beauté se transforme des
pâleurs de l’aube aux feux du couchant, pour
flamboyer dans l’éblouissement de midi, pour
s’attendrir sous les reflets du crépuscule.

�A chaque sphère nouvelle — on s’en sou­
vient — sa beauté s’accroît, et c’est en la voyant
plus belle que Dante apprend qu’il a monté.
Le poète de la vie intérieure sait que l ’on en
mesure la progression par un accroissement
de lumière ; sous l ’influence de la lumière,
une parole donnée s’illumine et se transfigure
aux

différentes étapes de noire existence

intime. Il en est ainsi de la beauté de Béatrice.
Le mouvement est insensible, mais le chemin
parcouru se révèle parcelle transfiguration.
Le dessin reste le même. Béatrice symbo­
lise la Théologie, mais elle ne cesse pas d’être
une âme aimante.
Ainsi se révèle-t-elle dans le Paradis. Est-il
paradoxal

de se demander même si les

marques de son individualité n ’y sont pas
plus nombreuses que partout ailleurs, sans
excepter la Vita Nuova ?
Dante a su transposer le thème de ses sou­
venirs terrestres dans le ton de la symphonie
paradisiaque.

�260

LES

IM M O RT ELLES

Béatrice se tient un peu

à

l’écart et sourit

pour avertir Dante qu’il n’a pas il observer,
devant la courtoisie du Paradis, les formes de
la politesse terrestre. Quelque chose de fran­
chement individuel apparaît dans cette dis­
crétion, cette finesse, cette légère et gracieuse
pointe de malice. Lorsque Cacciaguida prédit
à Dante toute l’amertume du pain de l ’étran­
ger, et toute l’hostilité de la mauvaise com­
pagnie dont il aura beaucoup

à

souffrir en son

pèlerinage ici-bas,
« Il te sera beau,

déclare-t-il,
De t'être fait un parti de toi-m êm e. »

(Ce vers suffirait

à

montrer que Dante fut

un Gibelin assez compliqué.) Mais Béatrice
est toujours maternellement attentive. Dante
réfléchit

à

ces prédictions d’exil et d’isole­

ment, y goûtant un mélange d’amertume et
de douceur :

�B É A T RICE

261

Et la dame qui me conduisait à Dieu
Dit : « Change de pensées, souviens-toi que .je suis
Près de Celui qui redresse tous les torts. »

Cette promesse de sollicitude et d’interces­
sion ne convient pas au symbole abstrait
d’une science, fût-ce la Théologie, mais bien
à uno âme vivante, élue, demeurant éternel­
lement dans la présence de Dieu. Dante com­
prend ces paroles :
Aux tendres accents de celle qui me récon forte
Je m e retou rn ai... »

La joie divine se reflète alors si purement
dans les yeux de Béatrice qu’il renonce à
décrire ce qu’il y voit. Elle-même lui rappelle
à cet instant que « tout le Paradis n’est pas
d.ins ses yeux ».
Nous ne savons pourquoi cette phrase n ’a
pas l’air d’une invention humaine, et, si
Dante l’a rêvée, c’est en interprétant celle
¡Une dont elle semble avoir gardé le parfum.
Peut-être a-t-il ajouté là seulement : « Le
Paradis n’est pas dans mes yeux, aurait dit

�262

LES

IM M O RT EL LES

Béatrice. » Ou bien elle n ’a dit aucun de ces
mots, et Dante les a devinés comme l’es­
sence de sa pensée mystérieuse. Après la
mort de la dame, il l’imagine les yeux pleins
des reflets du Paradis, de ce Paradis dont
par l ’élévation et la pureté de l’àme, ils reflé­
taient

bien

quelque chose ici-bas. iMais,

comme il a retrouvé dans l’au-delà leur vi­
vante clarté d’émeraude, comme il y a retrouvé
le surnom de Bice familier à ses lèvres en­
fantines, il y retrouve le trait dominant du
caractère moral de Béatrice, cette délicieuse
faculté de s’effacer et de s’oublier, celle sim­
plicité dans celte justice qui ne nie pas la
part du Ciel reçue et rayonnée, mais qui tient
à ce que tout demeure dans l ’ordre souve­
rain :
« Tourne-toi : le Paradis n’esl pas seule­
ment dans mes yeux ! »
Et Dante regarde les yeux de Béatrice pour
ce qu’ils reflètent de divine lumière.
« Peut-être aussi, dit M. de Margerie, la

�B ÉAT RICE

203

pensée du poêle est-elle que la lumière de la
vérité et de l ’amour éternels ne brille pas seu­
lement dans les yeux de Béatrice, c’est-à-dire
dans les enseignements de la Théologie, mais
aussi dans les grands exemples de vertu qui,
bientôt, en effet, vont apparaître. » A la fois
angélique et maternelle, elle accomplit tou­
jours en quelque sorte (et des êtres semblent
avoir une pareille mission ici-bas : qui dit
que ce ne fut pas la sienne?), la tâche d'une
vivante conscience.
Je m e retournai vers la droite,

explique Dante,
Pour apprendre m on devoir de Béatrice,
Soit par un mot, soit par un signe,
Et je vis ses yeux si brillants,
Si radieux, que cette apparition
Surpassait toutes les précédentes,
Et com m e en éprouvant plus de dou ceu r
A bien agir, l'h om m e de jo u r en jo u r
Constate le progrès de sa vertu,

Dante constate qu’il a changé de Ciel. Dans
la sphère de Saturne, Béatrice cesse de sou­

�264

LES

IM M O RT ELLES

rire, et la symphonie céleste semble expirer
dans le silence. Béatrice déclare à Dante que
tel serait l ’éclat de son sourire qu’il n ’aurait
pas la force de le supporter ; il en est de
même pourla douceur et la beauté des chants:
« Fixe tes yeux, et par tes yeux ton esprit »,
dit-elle... Une échelle d’or transparente et
comme traversée d’un rayon de soleil s’élève
à perte de vue, et, sur tous les degrés de cette
échelle, vont et viennent une foule de splen­
deurs...
Mais nous n’avons pas à nous étendre sur
ces images et ces descriptions bien connues;
nous étudions seulement le rôle de Béatrice.
Angélique et maternelle, disions-nous. Dante,
pour

peindre cette

tendresse, a

souvent

recours à de suaves images de l’amour mater­
nel. Le peintre des hautes contemplations
sait évoquer les plus jolies scènes d’enfance et
de maternité. Quand il se trouble au grand
cri qui retentit après la brûlante satire de
Pierre Damien contre les mauvais pasteurs

�26 5

B É A T RIC E

de l’Église, pour se rassurer, il cherche des
yeux Béatrice. Béatrice est toujours prête à
l ’apaiser du regard et de la voix. C’est
auprès d’elle que Dante assiste au triomphe
du Sauveur. Le passage est des plus beaux :
un soleil apparaît, enflammant des milliers
d’étoiles. Elle-même lui désigne« le beau jar­
din qui fleurit sous les rayons du Christ, la
Bose dans laquelle le Verbe s’est fait chair1,
les Lis dont l ’odeur nous guide dans le bon
chemin ».
Et, par miséricorde, le soleil s’élève pour
ménager la vue mortelle, encore trop faible,
de Dante, mais les milliers d’astres qu’il
embrase de

ses rayons

demeurent

avec

toute leur beauté. Béatrice n’est-elle pas
comme l ’un d’eux : un miroir de célestes
rayons dont le foyer se trouve plus haut?
Sur la terre même, on rencontre parfois de
ces âmes dont les hauteurs s’illuminent d’une
1. La sainlo Vierge. Paradis, chant X X III.

�2G6

LE S

IM M ORT ELLES

clarté, venue d’au delà. Leur secret se devine;
il ressemble à celui des purs sommets que
nous avons contemplés et qui, dans une nos­
talgie de lumière, paraissent avoir dédaigné
l ’éphémère ornement des floraisons terrestres.
Ceux qui renonceraient à découvrir ce secret
n ’en constateraient pas moins, à l’heure où
la nuit tombe sur elles, le message d’un astre
invisible.

VI
0 com pagnie élue à la grande Cène
De l’agneau béni,

s’écrie Béatrice. Elle n ’a pas cessé de veiller
sur Dante. Sa prière doit obtenir à celui-ci
quelques gouttes de rosée, afin d’apaiser la
soif de son immense désir. Inutile de rappeler
comment

saint Pierre entend

cet appel,

comment, après avoir salué Béatrice, il inter­
roge Dante sur la foi. Saint Jacques et saint
Jean auront à l’examiner sur l’espérance et

�267

B ÉATRICE

la

charité

— toujours

à

la requête de

Béatrice.
La conquête du monde par l’Evangile, de
même qu’à Pascal, paraît à Dante un des
miracles les plus saisissants. Mais Dante, qui
reconnaissait si bien Boniface VIII comme le
Vicaire du Christ en parlant avec indigna­
tion de l’outrage d’Anagni, ne craint pas ici
de se contredire, en traitant le pontife comme
un usurpateur ! Jusque dans son réquisitoire,
s’il s’acharne contre le pape, il n’en con­
sidère pas moins la papauté comme une ins­
titution sacrée. Pour lui, le Paradis entier se
trouve solidaire de celle institution et rougit
de son infortune :
De cette couleu r qui, par le soleil abaissé sur l’horizon,
Teint les nuages le soir et le matin,
Je vis alors le ciel couvert,
Et com m e une dame honnête qui dem eure
Sûre de soi, mais, pour la faute d’une autre fem m e,
D’ en entendre parler seulem ent s’intim ide,
Ainsi Béatrice changea d’aspect.

Il y a là l'effet surprenant de ce Paradis

�2ßS

LES

IM M O RT ELLES

qui rougit, il y a ce trait de modestie féminine :

et comme une dame honnête qui demeure
sûre de soi, trait que l’on ne peut manquer
d’attribuer à la vraie Béatrice chez qui Dante
l’avait sans doute noté; puis il y a la Théolologie qui va, tout à l’heure, par la voix de
Béatrice discourir sur la hiérarchie des esprits
célestes et dont l’enseignement est invariable,
malgré les fautes individuelles des papes.
Dante était un homme faillible et pas­
sionné: comment oublier tel passage du Con-

vito où, se laissant emporter par la colère, il
déclare qu’à certains arguments il faudrait ré­
pondre non avec des paroles, mais avec un cou­
teau, col coltello. Ses préjugés, ses antipathies
l’entraînent au-delà de toute mesure, de toute
justice, et, dans ces entraînements mêmes,
son génie fait jaillir des étincelles de beauté.
Ce Paradis rougissant devait amener un fris­
son chez le lecteur, chez l’auditeur du moyen
âge. Il pouvait donner à rêver sur la portée
qu’ont dans le monde invisible les actes

�269

BÉATRICE

des hommes et les événements de la terre.
Béatrice, qui mêle sa voix aux chants du
Ciel Sanctus et Gloria, n’omet pas sa repré­
sentation de la Théologie. Elle montre dans
ses yeux le reflet d’une lumière nouvelle qui
fait se retourner Dante ; il aperçoit alors un
point lumineux, éblouissant, entouré de neuf
cercles.
D e ce p o in t,

dit la dame,
D épend

le c i e l e t t o u t e l a n a t u r e .

C’est une vision de Dieu que semblent
entourer les neuf chœurs des anges, alors
q u ’il les enveloppe en réalité.
Béatrice critique les tendances de certains
philosophes et les coutumes de certains pré­
dicateurs de son temps. Revenant aux esprits
bienheureux :
V o is , — c o n c l u t - e l l e , — la h a u t e u r e t la l a r g e u r
D e la P u i s s a n c e é t e r n e l l e q u i s ’e s t f a i t
T a n t d e m i r o i r s d a n s le s q u e ls e lle s e m i r e ,
D e m e u r a n t u n e e n soi c o m m e a u p a ra v a n t.

»

�270

LES IMMORTELLES

VII

Ainsi Dante a rêvé son Paradis de lumière
et de musique. La lumière et la musique sont
les deux éléments qu’il emprunte à la terre.
Il faut s’élever encore et peindre de nouvelles
splendeurs, figurer de plus hautes contem­
plations. « Non seulement la beauté que je vis
nous dépasse, dit-il de Béatrice, mais je crois
que seul son Créateur la

comprend tout

entière. »
11

semble que l’àme béatifiée se révèle ici

dans sa plénitude, dans sa totalité, tout autant
que peut la pénétrer une autre Time humaine.
Dante fait un retour sur le passé:
D u p r e m i e r j o u r q u e j e v is s o n v is a g e
D a n s c e lt e v ie j u s q u ’à c e tte a p p a r i t i o n ,
L a s u i t e d e m o n c h a n t n e s ’e s t p a s i n t e r r o m p u e . . .

De ce premier matin de mai que para la
beaulé d’un printemps de Toscane, jusqu’à
ce rêve de grâce et de splendeur, éclos peutêtre dans l’isolement d’un jour d’exil... Dès

�BÉATRICE

271

ici-bas sans doute l'âme de Béatrice com­
mença de vivre une vie plus lumineuse, plus
intense; sainte Thérèse enseigne que

les

âmes ont en elles, dans le Château intérieur,
des demeures différentes; elles ne savent pas
toujours, et du premier coup, habiter leurs
demeures profondes. Beaucoup ne les con­
naissent pas. Tant il est vrai qu’elles sont,
en ce monde, des mystères pour elles-mêmes
et

pour leurs propres sœurs. Celui-là les

comprend qui les a créées.
Une lumière très vive aveugle Dante, mo­
mentanément. Ellea pour mission de préparer
sa vue à supporter l’éblouissemcntdes splen­
deurs nouvelles. La lumière nous prépare à
recevoir la lumière, la grâce à recevoir la
grâce.
Il contemple alors cette rivière lumineuse,
éclatante, fleurie d’admirables primevères,
et d’où s’élancent, en guise de papillons, des
étincelles qui vont se poser sur les fleurs. On
sait que ces étincelles sont les esprits angé-

�LES IMMORTELLES

liques etces primevères les âmes des bienheu­
reux. Et, comme elle l’eût rêvé d’un prin­
temps de Toscane, Béatrice explique :
L e f le u v e e t le s t o p a z e s
Q u i e n t r e n t e t s o r t e n t , e t le s o u r i r e d e s h e r b e s
S o n t d e l e u r v é r i t é le s o m b r e s e t le s i m a g e s .

En effet, quand Dante a mouillé ses pau­
pières de l’onde mystérieuse, le spectacle se
transforme, et « l’imagination, dit M. Adding­
ton Symonds, est enivrée de la richesse et
des parfums de cette vision ».
C’est l’incomparable

Rose

blanche, où

siège, sur des degrés, la cour immense des
élus. Le fleuve apparaît circulaire; il forme
le cœur d’or de la Bose éternelle; sa lumière
permet aux âmes bienheureuses de voir Dieu;
« voir Dieu, c’est être en paix ».
N e l g ia llo d e lla llo s a s e m p ite r n a ,

dans \
ejaune, dans le centre doré de l’éter­
nelle rose blanche
Q u i se d i l a t e , s ’é t a g e , e x h a le

continue Dante,

�BÉATRICE

U n p a rfu m

273

d e l o u a n g e s a u s o le il p a r q u i t o u t e s t p r i n ­
te m p s ,

Béatrice entraîne son ami.
Nous aimons ici l’observation délicate du
poète dont l’oeil nuance le cœur jaune des
roses

blanches et

dont

l’oreille

savoure

« l’ultime douceur » de la dernière note dans
le chant de l’alouette matinale; cela nous
Louche plus que la persistance de ses sym­
pathies ou de ses antipathies politiques, et
l’on ne peut s’empêcher de songer que, si
Henri de Luxembourg avait réussi dans sa
tentative, Dante l’aurait trouvé sans doute en
faute— comme il lui suffit pour devenir Gibelin
de voiries Guelfes au gouvernement de Flo­
rence1. Heureusement, la parenthèse poli­
tique se termine :
I n fo r m a d u n q u e d i c a n d id a R o s a ,

1. Dante s’était également séparé du parti gibelin, comme
en témoigne le discours de Cacciaguida; les Guelfes repré­
sentaient les franchises communales et les Gibelins les pri­
vilèges féodaux (Ozanam). Dans la grande lutte enlre les
Guelfes et les Gibelins, les premiers formaient le parti popu­
laire et démocratique; les seconds le parti aristocratique et

�274

LES IMMORTELLES

reprend le chant XXXI. Innombrables, les
anges volent dans les pétales de la fleur. Leur
face esl de flamme vive, et d’or pur leurs ailes.
Béatrice a repris sa place dans la llose
blanche qui est sa demeure. Tout à l’heure,
elle joindra les mains pour s’unir à la prière
de saint Bernard.
O d a m e , e n q u i r e v e r d it m o n e s p é r a n c e ,
E t q u i s o u lT r is p o u r m o n s a l u t
D e l a i s s e r te s t r a c e s e n e n f e r !

s’écrie Dante. 11 ajoute à son remerciement
cette invocation :
G a r d e - m o i le s d o n s d e t a m a g n i f i c e n c e ,
D e s o r t e q u e m o n ;\me g u é r ie p a r to i
E n te p l a i s a n t d é n o u e le l i e n t e r r e s t r e .
A i n s i p r i a i - j e ; e t c e lle - là , d e l o i n ,
C o m m e il s e m b l a i t , s o u r i t e t m e r e g a r d a ,
P u i s se t o u r n a v e r s l a S o u r c e é t e r n e l l e .

autoritaire (Addington Symonds). D’après lu même auteur, les
empereurs encourageaient le scepticisme religieux pour ame­
ner les hommes à se révolter plus facilement contre l’Eglise ;
de leur côté, les papes cherchaient à faire prévaloir la doc­
trine spirituelle de l'Eglise qui prêche la vérité une; c'est
pourquoi M. Addington Symond» leur reproche d’avoir voulu
régner sur les consciences et d'avoir foulé aux pieds la liberté
de penser, alors même que, dit-il, ils cherchaient « à anni­
hiler le despotisme » et « à favoriser la liberté politique».

�BÉATRICE

275

Ou l’a déjà remarqué, la mission spéciale
de Béatrice en ce qui regarde Dante, commen­
cée sur la terre par un salut, se termine au
Ciel par un sourire. Elle a saconclusion, son
achèvement dans l’au delà. Dante, ici-bas, a
parfois senti rayonner sur son âme le sou­
rire de Béatrice disparue. Certaines heures
de notre vie peuvent être illuminées à notre
insu par cet invisible sourire que des âmes
adressent à notre âme. Nous l’avons dit, la
vie réelle est supérieure à tous les poèmes.
Et, si merveilleuse soit-elle, l'imagination de
Dante doit encore céder à la vision de sainte
Catherine de Sienne.
Il est une lettre de la sainte où celle-ci
raconte l’assistance prêtée par elle à Nicolas
Tuldo lors de son supplice. Ce jeune con­
damné politique s’était d ’abord révolté contre
Dieu, lui reprochant d’être l’auteur de sa
destinée. 11 refusait tous les secours de la
religion. Catherine le visita, parvint à le con­
soler et triompha de sa résistance. Il lui lit

�276

LES IMMORTELLES

promettre d’être au lieu du supplice. Elle
décrit cette tin :
« Il arriva comme un agneau paisible, et,
en me voyant, il se mit à sourire. Il voulut
que je lui fisse le signe de la croix, et, quand
il l’eut reçu, je lui dis tout bas : « Mon doux
frère, allez aux noces éternelles jouir de la
vie qui ne

finit jamais. » 11 s’étendit sur

l ’échafaud, et je lui découvris le cou. J ’étais
baissée vers lui, et je lui rappelais le sang de
l’Agneau.

Sa bouche ne disait autre chose

que : « Jésus, Catherine », et, en disant ces
mots, je reçus sa tôle dans mes mains. Alors
je fixai mon regard sur la bonté divine, et
je dis : « Je veux... » Aussitôt je vis comme
on voit la clarté du soleil Celui qui est Dieu
et homme... 0 bonheur inellàble de voir avec
quelle douceur et quel amour la bonté de
Dieu attendait cette

àme séparée de son

corps 1Comme il la regardait miséricordieu­
sement lorsqu’elle entrait dans son côté, toute
baignée de ce sang que rendait précieux

�277

BÉATRICE

le sang du Fils de Dieu! Le Père Tout-Puissant
la recevait et lui transmettait sa puissance ;
le Fils, la Sagesse; le Verbe incarné lui don­
nait, lui communiquait cet ardent amour qui
lui fit recevoir la mort avec obéissance pour
l’admiration du
tion

genre hum ain;

du Saint-Esprit

qui

et l’onc­

s’emparait

de

lui, l’inondait d’une joie capable de ravir
mille cœurs, et je ne m ’en étonne pas, car il
goûtait déjà la douceur divine. 11 se retourna
comme fait l ’époux quand elle est arrivée à
la porte de l’épouse; elle regarde en arrière
cl incline la tôle pour saluer ceux qui l’ont
accompagnée, el leur fait un dernier signe
de remerciemenl. Lorsqu’il eut disparu, mon
àme se reposa dans une paix délicieuse.
Est-il rien de plus beau que celle charité
de Catherine pour le premier inconnu qu’elle
rencontre, s’il a besoin d’une parole de con­
solation ? Elle semble porter, élever celle àme
entre ses mains, et, de cette vie, la tendre
vers l ’Éternité. Ainsi font ceux qui prient

�278

LES IMMORTELLES

au chevet des mourants, mais Catherine a
l ’àme si fervente et les veux si purs que
son regard suit sa prière. 11 dépasse les
horizons du monde et traverse le voile de la
mort. 11 plonge hardiment dans l’an delà.
Debout, au pied de l ’éehafaud, une tête entre
ses mains, elle veut voir, elle voit. Et l’àme
de Tuldo, n’oubliant pas celle qui l’accom­
pagna jusqu’au seuil de la mort, celle qui
semble même avoir franchi pour lui ce seuil
de quelques pas, qui n ’a pas craint de « lais­
ser ses traces » autour de l’échafaud, pas
plus que Béatrice n’avait craint de laisser les
siennes en Enfer, se retourne, salue et re­
mercie...
Après avoir souri, Béatrice, selon Dante,
se tourne vers la Fontaine éternelle d’où
jaillit, en réalité, la paix délicieuse qui repose
l’àme de Catherine. Malgré la différence des
rôles, le sourire de Béatrice n’est pas sans
quelque analogie avec le salut de Nicolas
Tuldo. Et l’acte de Catherine visitant les pri-

�BÉATRICE

279

sons et l’échafaud ressemble à celui par le­
quel Béatrice vint au secours de Dante.
Car ainsi passent, à travers les cités do­
lentes de la terre, les âmes choisies qui
portent un message du Ciel.

�VI

P IC C A IID A

Celui qui n’aurait pas lu le IIIe chant du

Paradis ne pourrait savoir jusqu’où vont la
douceur, la délicatesse, le charme et raffine­
ment du moyen ftge.
Ici, Dante s’est élevé à la sphère de la lune
qu’il appelle un peu plus haut la perle éter­
nelle. L’Invisible, en lui apparaissant, garde
je ne sais quel voile léger qui semble tissé
avec des fils de lumière. Les topazes, les ru­
bis sont pour d’autres astres et pour d’autres
¡\rnes. La lueur d ’une perle sur un front blanc
est le symbole qui convient à celles-ci. Leur
destinée terrestre s’influença d’une mélan­
colie. lille fut marquée au sceau d’un rêve
irréalisé. Dante (it leur séjour de l’astre des
rêves.

�PICCARDA

281

Ces âmes eurent ici-bas la douceur du reflet
des perles sur un front blanc, la douceur
d’un rayon de lune se jouant à travers une
eau limpide, et la violence du monde a triom­
phé de leur douceur. Voilà pourquoi, dans
leur béatitude même, elles ont. encore un air
d’exilées. Il n’est pas de regret au céleste
royaume, mais Dante peut leur adresser une
question qui ne montera plus jamais à ses
lèvres : ont-elles un désir d’être plus haut?
Piccarda était fille de Simone Donati, sœur
de Forese et de Corso ; Gemma, femme de
Dante, était fille de Manelto Donati; l’une et
l’autre appartenaient donc à deux branches
de la même famille. Toute jeune et très belle,
celle Piccarda s’élail consacrée ;'i Dieu; le
monaslère de Sainte-Claire, à Florence, l’avait
reçue. Mais son frère Corso, podestà de Bo­
logne,

l’arracha par

violence au « doux

cloître », pour la marier de force au Floren­
tin Bossellino délia Tosa.
L’ombre du voile abandonné demeura, dit-

�282

LES IMMORTELLES

elle, autour de son cœur. Puis, comme si
Dante avait eu la confidence discrète ou l’in­
tuition délicate des nostalgies de cette exis­
tence brisée : « Ce que fut ma vie, depuis
lors, Dieu le sait ! » Elle ne survécut guère à
son départ du cloître : une maladie que l’on
crut envoyée parle Ciel mit fin à ses jo u rs 1.
Celui qui fut à ses heures le poète des

«. rimes rauques et rudes » avait aussi le se­
cret des douceurs infinies. Jamais un art ne
fut si transparent, si diaphane, que l ’art de
Dante évoquant la délicieuse figure de Piccarda!
Dans la cathédrale dantesque, le Purgatoire
apparaît sculptural et le Paradis lumineux :
on retrouve au Paradis tout le flamboiement
des vitraux, louH’éblouissement des verrières,
et les roses embrasées, et les ailes de flamme,
et les topazes et les rubis. Mais la sphère
L Voir Puget Toynbec : Dante dictionavy; Addington
Symonds : Introduction lo the study o f Dante; Kruscella,
Piccarda Donati, Propugnatore, IX, 2.

�PICCAR DA

283

de la lune ressemble davantage aux fresques,
ou, s’il faut la comparer à des vitraux, ce ne
peut être qu’à des grisailles, comme on en
trouve dans la cathédrale d’Amiens. La lu­
mière qui s’y joue a la pâleur d’une aube où
se dissoudrait le reflet d’un clair de lune
presque évanoui.
En plusieurs, en un seul verset, parfois
même en un seul vers, Dante renferme l’es­
sence d’une destinée. Celle de Cacciaguida,
tout empourprée des roses rouges du mar­
tyre, jette dans la splendeur les feux san­
glants d’un rubis.

La gemme qui semble

apposer un sceau tragique sur le destin de la
Pia, ferait vaguement rêver d’une perle noire.
Piccarda murmura :
« I o f u i n e l m o n d o v e r g i n e s o r e lla . »

Le plus pur des clairs de lune n’a pas la
pureté de ce vers à l’harmonie cristalline qui
doit figurer la pureté d’une àme de cristal.
Être une « vierge sœur », telle était sa mis­

�284

LES IMMORTELLES

sion ici-bas, el la pureté du mot « sorella »
double la pureté du mol « vergine », rendant
plus pur encore ce vers infiniment doux —
comme la pureté du clair de lune ajoute à la
pureté de la neige qui couvre les hautes cimes.
Et c’est dans cet amour qui la fait « sorella »
qu’elle trouve une excuse pour ceux dont la
cruauté, l’exilant du cloîlre, fut la cause de sa
douleur et de sa mort.
« Des hommes plus habitués au mal qu’au
bien m ’arrachèrent au doux cloître. »
Son accent ne voile qu’à demi la pitié.
Toutes ses paroles ont, d’ailleurs, quelque
chose de voilé, comme l’éclat de cet astre et
la béatitude même de ces âmes; c’est l’ombre
du voile arraché qui, dirait-on, flotte autour
des cœurs.
Jamais elle ne s’exila de la volonté de Dieu.
Celle volonté fut son cloître et son sanc­
tuaire — le plus vaste

des cloîtres el le

sanctuaire le plus intime — hors du temps,
de l’espace el des événements d’ici-bas.

�285

PICCAR DA

« Elle est cette mer dans laquelle tout
vient se jeter, et ce qu’elle crée, et ce que
fait la nature. »
Mer infinie, infiniment paisible!
Et Piccarda s’embrase d’une flamme nou­
velle, comme si tout h coup la suave gri­
saille s’empourprait au reflet d’une glorieuse
aurore; un rayon divin resplendit à travers
son âme, alors qu’elle expose, au nom de
toutes

ses sœurs,

les suprêmes

lois

du

« Royaume Déiforme », et les résume en une
parole éternelle :
E la s u a v o lo n la d e è n o s tr a p a c e .
D a n s la v o lo n té d e D ie u , n o u s a v o n s n o t r e p a ix * .

I.
On croit reconnaître une allusion à Piccarda duns ces trois
vers de Pétrarque :
Al fin vidi una che si chiuse e strinse
Sopr’ Arno per servarsi ; e non le valse ;
Che forza d'altrui’l suo bel pensier vinse.
(Petrarca, Trionfo della Costila.)

�CUNIZZA

Dans le poème de Dante, celle-ci repré­
sente la pécheresse pardon née. On parle
d’elle volontiers comme d’une dame moins
connue par sa pénitence que par ses aven­
tures,

vraie lille de Vénus, dit un vieux

commentateur, toujours amoureuse cl tou­
jours errante ». D’autre part, on a raconté
que, sans penser à mal, elle aima la toilette,
le plaisir, le luxe, les dépenses, mais ses bio­
graphes, semble-t-il, doivent être plus sé­
vères ou moins charitables dans leur appré­
ciation. Sœur d’Ezzelin III et lille d’Ezzelin II,
elle contracta d’abord un mariage politique
avec le comte Richard

de Saint-Boniface,

de Vérone.
Elle ne larda pas à s’éprendre du poète Sor-

�287

dello, de Mantoue, le Sordello du Purgatoire
dantesque, en compagnie duquel elle aban­
donna Vérone et revint à la cour de son
frère Ezzelin. Cette intrigue paraît avoir été
interrompue et renouée.
Elle s’en fut à la cour de Trévise, près de
son autre frère, Albéric. Là, nouvelle aven­
ture dont le héros était un chevalier nommé
Bossio, qui périt en défendant Trévise pour
Albéric, contre Ezzelin. Cunizza épousa le
comte Aimeri de Bragance, puis, après la
mort de celui-ci, un gentilhomme de Vé­
rone; enfin, elle choisit un quatrième mari,
l’astrologue de son frère Ezzelin. Dante l’élit
pour faire d’elle un symbole. La raison de
celle préférence esl le secret du poète.
En somme, peut-être n’est-il pas impos­
sible de le deviner. Cette grande aventurière
du moyen âge termina sans doute ses jours à
Florence, et Dante enfant avait pu l ’apercevoir
sous l’aspecl d’une très vieille dame. En 1265,
dans la maison

des

Cavalcanti,

chez le

�288

LES IMMORTELLES

père de Guido, Cunizza signa l’affranchissementdes esclaves de sa famille

— en excep­

tant toutefois du bénéfice de celte mesure
ceux qui s’étaient rendus coupables de trahi­
son. Dante entendit mentionner le souvenir
d’un acte généreux. En outre, on disait que
cette Cunizza s’était toujours montrée, auprès
de son frère, le cruel Ezzelin, « pitoyable,
miséricordieuse, bienveillante, compatissante
aux malheureux persécutés par celui-ci. »
Pourtant la nuance de tendresse humaine
qui donne un charme indéfinissable à cer­
taines figures dantesques, manque ici tota­
lement.
Dans la sphère qu’habite Cunizza « la con­
naissance de l’avenir vient aux esprits par un
reflet des trônes qui sont, dans les cieux
supérieurs, les miroirs des jugements di­
vins2 ». Et ce reflet tombant sur les âmes

1. Voir Egidio Gorra : Il sogr/cttivismo ili Dante.
2. M. de Murgerie, Dante, la Divine Comédie.

�289

CUNIZZA

leur permet de se réjouir de leurs paroles.
« Là-haut, dit Cunizza, là-haut sont des m i­
roirs que vous appelez trônes, par lesquels se
réfléchissent sur nous les jugements de Dieu;
c’est pourquoi notre propre langage nous pa­
raît bon... » Autant leur langage plaitàD ieu,
autant ce langage leur plaît à elles-mêmes.
Chaque parole vraie n’a-t-elle pas pour cause
un don du Seigneur? Celte réflexion des ju ­
gements divins est sans doute ce qui permet
à la sœur d’Ezzelin de dire : « Je me par­
donne joyeusement à moi-même ». Llle doit
se pardonner autant que Dieu lui pardonne;
son jugement ne saurait différer du jugement
de Dieu. Le poète interpelle une autre lu­
mière : « Dieu voit tout, m ’écriai-je, et ta
vue le pénètre, o bienheureux

esprit!

de

sorte que nulle volonté enfermée en lui pour
loi ne peut être cachée. »
Ainsi ces esprits glorifiés réalisent d’une
façon transcendante la pensée de Pascal:
« La main ne devrait pas s’aimer plus que
19

�290

LES IMMORTELLES

le corps n’aime la main. » Dans un ordre
infiniment plus élevé que cette dernière com­
paraison, les mêmes esprits vivent intégra­
lement le verset du Magnificat : « 11 a fait en
moi de grandes choses, Celui qui est puissant,
et son nom est saint. » En toute âme humaine
il s’est fait de grandes choses, et ces grandes
choses ont eu Dieu pour auteur. Les âmes
du Ciel ne s’en attribuent jamais la pro­
priété.
Four achever son enseignement, Cunizza
laisse discourir le troubadour Foulque de
Marseille. Celui-ci semble devoir incarner
tout le romanesque médiéval. 11 était jeune,
riche et séduisant. Il compta Richard Cœur
de Lion parmi scs protecteurs. En ses vers il
célébra d’abord la belle Alazaïs, femme de
Barrai, vicomte de Marseille, mais celle-ci ne
lui octroya jamais la moindre marque de
faveur, de sorte que « tout le temps, il se
plaignit d’amour en ses chansons ». Il adressa
ses hommages &lt;\la sœur de Barrai, égale­

�CUNIZZA

291

ment belle et savante, Dame Alazaïs en
conçut-elle quelque jalousie? Elle fit bannir
de sa cour le malheureux poète. 11 s’éloigna,
devenu sans doute la proie d’une noire mé­
lancolie, car la comtesse de

Montpellier,

Kudoxie,fille de l’empereur Manuel Comnène,
le prit en pitié, lui demandant de chanter
pour l ’amour

d’elle.

Mais

Dame

Alazaïs

mourut, sire Barrai mourut aussi, plusieurs
des patrons et des protecteurs de Foulque
moururent. Fst.-ce la mort de dame Alazaïs
qui lut la cause de celte détermination?
L’avait-il aimée vraiment, et crut-il que la
jalousie n’était pas la cause réelle de son
exil ? Ou bien ces coups réitérés le détachèrentils du monde ?
Tonique

interrompit la longue

plainte

amoureuse de sa lyre ; il se retira dans un
monastère cistercien. 11 devint abbé, puis
évêque. Cunizza déclare que le troubadour
aura cinq siècles de renommée terrestre, et,
depuis six cents ans, l’Alighieri perpétue

�292

LES IMMORTELLES

cette renommée. Elle est cependant peu de
chose à côté de la gloire

éternelle dont

Foulque révèle une des beautés.
« Ici l'on est sans repentir; 011 se réjouit,
non de ses fautes qui ne reviennent pas à la
mémoire, mais de la vertu souveraine qui
ordonne et prévoit;
« Ici l’on admire cet art qui produit de si
beaux et de si grands eiïcls, et l’on découvre
le bien par lequel le monde d’en haut agit
sur le monde d’en bas. »
Le repentir est de la terre.
A chacune des misères de l’homme, une
miséricorde divine a correspondu.
Nous ne savons maintenant l’histoire de
notre àme qu’à la surface; elle nous sera
révélée un jour dans ses profondeurs.
Foulque désigne à Dante Raab

comme

« une palme de la haute victoire que le
Christ a remportée avec ses deux mains
clouées sur la croix ».

�LE DERNIER CITANT

��LE DERNIER CHANT

Nous arrivons au sommet de la Divine

Comédie. Le poêle est conduit par sainl Ber­
nard, puisque Béatrice a rejoint sa place dans
la Rose blanche.
L’épître adressée à Cangrande délia Scala
nous montre que Dante fut un lecteur assidu
de sainl Bernard, ainsi que de Richard de
Saint-Victor et de saint Augustin.
11 a « vu des choses que ne sait ni ne peut
rendre celui qui descend de là-haut ».
11 nous convie à prendre des ailes pour le
suivre. Autrement, nous devrons « attendre
des nouvelles d’un muet ». Le XXXIIIe chant
du Paradis est le chant du silence mystique,
du silence qui régne au delà de toute har­
monie.

�296

LE DERNIER CHANT

I
« V ie r g e m ò r e , f i lle d e t o n

F ils ... »

Ce dernier chant commence par l’invocation
de saint Bernard à la Vierge Marie. Jamais
Dante ne trouva de plus beaux accents. Après
la mort de Béatrice, il avait dit dans la Vita

Nuova : « Elle était venue dans mon esprit,
lagracieuse femme qui, à cause deson mérite,
fut placée par le Seigneur dans le Ciel de la
paix où est Marie. » Nous savions alors que
le sentiment qui rayonne dans les cathé­
drales luisait au fond deson cœur. Ce senti­
ment de la dévotion à Notre-Dame ravit et
souleva le moyen âge; ¡1 se glisse dans le
poème dantesque, il l’enveloppe, il

l’im­

prègne. Toutes les mains ingénieuses qui
travaillèrent aux édifices se soni
dans la paix de la mort, mais

reposées
la flamme

des cœurs ne s’est pas éteinte, et c’est elle
que nous voyons luire, çà et là, parmi les
vers du poème mystique.

�LE DERNIER CHANT

297

L ’âme d'une époque vibre dans celle prière,
el l’âme d’une époque traverse ici l’âme d’un
homme. Mais l’âme de cel homme ajoute à
l’immense élan qui le soulève des profon­
deurs dumoyenâge, l’intensité de sa ferveur
intime.
Le souffle qui fit surgir les Notre-Dame
de pierre, avec toute sa puissance, est dans
celte invocation placée par Dante sur les
lèvres de Bernard, mais il y a l’hommage
personnel de Dante au nom de la belle fleur

qu'il invoque toujours soir et malin. 11 té­
moigne lui-même de sa fidélité.
Donc, à travers les années de Florence
comme à travers les années d’exil, par les
matinées de printemps comme par les nuits
d’automne, sous le toit de ces auberges qui
paraissent envelopper sa pensée d’une ombre
de mélancolie comme au foyer de la maison
familiale, il reste fidèle â la coutume de son
invocation. Il nous est arrivé, par les soirs
de tempête, de suivre des yeux une barque

�298

LE DERNIER CHANT

que son fanal nous révélait de loin à travers
la distance, la houle et l’obscurité. Ballottée
par les îlots, plongée dans les abîmes, lancée
à la crête des vagues pour retomber, dispa­
raître et reparaître, malgré toutes les péri­
péties de sa course aventureuse, la barque
voguait vers le port,

en gardant toujours

allumé son fanal qui ne cessait de répondre
sans doute à quelque étoile de l’au delà.
Telle nous apparaît la dévotion de Dante.
Elle le conduisit à ce port au sujet duquel il
s’exprime avec tant de grâce sereine, vers la
fin du Convilo, lorsqu’il imagine, venus à la
rencontre de l’àme, les citoyens de la vie
•éternelle !
Dans le monde physique même, nous ten­
dons volontiers à croire durable l ’influence
des choses les plus fugitives, les rayons et
les ombres, les sons et les silences, ou plutôt
nous les faisons participer des impressions
morales, par lesquelles ils acquièrent une
nouvelle portée. Nous croirons mieux encore

�299

LE DERNIER CHANT

i'i la perpétuité de certaines consécrations.
Certes, devant un tableau comme les Disciples

d’Emmaïis de Rembrandt, il nous est trop
facile de songer que les mains jointes du
disciple, sur lesquelles tombe un peu de la
lumière centrale, ne pourront plus, après
avoir été touchées par celle lumière, que se
joindre

pour prier, se lever pour bénir,

s’abaisser pour guérir ou pour soulager. Le
cœur qui s’esl renouvelé matin et soir dans
l’invocation

dont

parle

Dante,

entre

la

fraîcheur de la prière matinale et la paix de
l’oraison nocturne, aura peut-être des batte­
ments de colère ou d’indignation, des ten­
tations de haine ou de violence, mais il
n’échappera point pour toujours au rythme
de douceur qui lui fut imposé par la coutume
de la double prière. 11 s’agit bien de la vie
intérieure, de la vie intime de Dante. Sasimpli"
cité, sa franchise nous en sont un garant.
L’Église appelle Marie « refuge des pé­
cheurs» ; ici, dit la prière dantesque,

�300

LE DERNIER CHANT

I c i t u es p o u r n o u s le f l a m b e a u d e m i d i
D e la c h a r i t é , e t là - b a s , l u es p o u r le s m o r t e l s
U n e s o u r c e v iv e d ’e s p é r a n c e
D a m e , t u es s i g r a n d e e t si p u i s s a n t e
Q u e c e l u i q u i v e u t a v o i r la g r â c e e t n e r e c o u r t p a s à t o i ,
V e u t q u e s o n d é s i r v o le s a n s a ile s .

« Hefuge des pécheurs », « source vive
d’espérance», selon Dante, elle le fut pour
Buonconte.

Comment oublier ce tragique

épisode :
I c i j e p e r d i s la v u e ; e t m a p a r o le
S ’é t e i g n i t d a n s le n o m d e M a r i e , e t l à ,
Je to m b a i : s e u le , m a c h a ir y d e m e u r a .
J e d i r a i la v é r i t é ; t u l a r e d i r a s p a r m i le s v iv a n t s :
L 'a n g e d e D i e u m e p r i t , e t c e l u i d e l ’e n f e r
C r i a i t : « 0 to i d u C i e l, p o u r q u o i m e p r iv e s - t u d e c e tte à m e ?
T u e m p o r t e s d e c e lu i- c i l a p a r t ie é t e r n e l l e ,
P o u r u n e p e t i t e l a r m e , t u m e l ’e n l è v e s . . .

Ce pécheur fugitif, blessé, ensanglanté, la
gorge transpercée, arrive sur le bord d’un
torrent près duquel il tombe, ayant eu le
temps de fermer ses bras en croix sur sa
poitrine, de jeter en son dernier souftle le
nom de Marie au vent qui passe, et de verser
t. Paradis, chant XXXIII.

�LE DERNIER CHANT

301

une seule pelile larme invisible à tous les
yeux humains. Dante mentionne l’oubli de la
veuve :
N i J e a n n e n i p e r s o n n e n 'a s o u c i d e m o i .

Pauvre Buoneonle! Qu’il est seul! Ruskin
insiste sur la désolation de cette fuite précipi­
tée à travers une campagne hostile. Qu’il est
seul, au moins de ce côté du monde! L’herbe
de la plaine s’est rougic de son sang, et le
torrent se joue de son corps, le dépouillant
du signe suprême de la croix qu’il a su figu­
rer avec ses bras désarmés. Oui, certes, il est
seul, de ce côté du monde, mais pas de
l ’autre; du côté de l’invisible, il est miséri­
cordieusement assisté. Le nom de Marie s’est
élancé de ses lèvres. 11 est plus faible qu’un
petit enfant. Alors il invoque le nom de sa mère
qu’il sait puissante auprès de Dieu, cl qu’il sait
tendre envers les pauvres pécheurs: Marie !
La prière jaillit de l’àme sans avoir le
temps de se glisser dans la formule des

�302

LE DERNIER CHANT

mois : Buonconte remol à Marie le soin de
l ’achever. C’esl tout, mais Dante a fail éclore
le nom de Marie, comme une belle Heur
d’azur et de lumière, sur toutes les ténèbres
et toutes les douleurs de cet épisode dont
rien ne peut égaler la tragique beauté :
« 11 n’v a rien de tel, dit Ruskin, j’en suis
sûr, à travers tout le cours de la poésie1. »
Et c’est encore de l’espérance qu’ils portent
la livrée, les deux anges du Purgatoire dont la
présence semble attribuée à la sollicitude du
cœur de Marie pour les âmes, comme par
une sorte de maternelle prévenance voulue
et inspirée de Dieu. Le poète saisit encore
une occasion de rendre hommage à la sainte
Vierge. Peut-être veut-il

lout simplement

signifier que les deux anges viennent du Ciel
où elle rayonne. C’esl dans le chant délicieux
du crépuscule :
I I é t a i t d é j à l ’ h e u r e q u i r a m è n e le d é s ir
A u c œ u r de c e lu i q u i n a v ig u e ...

1. Modem Painters, chap. m.

�LE DERNIER CHANT

30$

Les âmes répètent dévotement une de ces
belles hymnes liturgiques dans lesquelles
l’Église élève la poésie du Temps jusqu’à celle
de l ’Elernilé. Les deux anges apparaissent,
messagers à la tète blonde, au visage éblouis­
sant, aux épées de flamme, aux ailes vertes
comme l’espérance, aux vêtements — Dante
est toujours précis — « verts comme les petites
feuilles qui viennent seulement de naître » :
T o u s le s d e u x , d i t S o r d e l l o , v i e n n e n t d u s é j o u r d e M a r i e ,
l i t g a r d e n t la v a llé e .
C o n t r e le s e r p e n t q u e t u v e r r a s s u r le c h e m i n . . . »

N’est-ce pas joli, ce détail des toutes petites
feuilles qui viennent seulement de naître, et
dont le vert aérien, transparent au soleil,
étonne à chaque printemps les yeux des
hommes impuissants à le définir, peut-être
même à s'en souvenir? Dante ne s’embar­
rasse pas pour si peu : il lui suffit d’en tis­
ser ht robe des anges. Et l ’on dira que le
christianisme assombrit les spectacles de la
nature !

�LE DERNIER CHANT

II
Cette merveilleuse prière du X X X I11" chant,
nous avons pu la pressentir au cours de
l’œuvre ; elle n’a donc rien d’inattendu, si ce
n’est un nouvel éclair de génie. Les paroles
et les actes que l ’Evangile nous rapporte de la
Vie"ge, les événements de sa vie, sont pour la
plupart rappelés à travers le poème, offerts à
notre méditation, comme s’ils avaient cons­
tamment

alimenté celle de Dante.

C’est

d’abord l’Annonciation célébrée dans le Pur­

gatoire et dans le Paradis. Dans le Purga­
toire, nous savons que le poète s’en inspire
pour imaginer un chef-d’œuvre de sculpture.
Sur une rampe de marbre blanc sont figurés
des exemples d’humilité propres à guérir les
Ames qui se purifient ici du péché d’orgueil.
L’ange est montré « dans une attitude suave »,
tellement
Q u ’il n e s e m b la it p a s u n e im a g e q u i se la i t :
O n a u r a i t j u r é q u ’ il d i s a i t

Ave,

�LE DERNIER CHANT

305

P a r c e q u e l à é t a i t r e p r é s e n t é e C e lle
Q u i t o u r n a la c l e f p o u r o u v r i r le h a u t a m o u r ,
E t d a n s s o n a t t i t u d e é t a i t i m p r i m é e c e tte p a r o l e

Eccc Ancilla Domini,

:

a u ss i d is tin c t e m e n t

Q u e l a l i g u r e se g r a v e d a n s la c ir e .

Le bas-relief de marbre blanc est consacré
tout entier à glorifier cette parole d'humilité
qui répond à la salutation angélique. 11 s’agit
d ’un art spirituel, intérieur, où l’on demande
à la forme d’exprimer le sentiment. Si Dante
prévoit en quelque sorte le développement de
l ’art suave, profond et subtil, qui doit fleurir
en Toscane, s’il anticipe le développement
de cet art, comme Homère, par exemple, le
fait pour l ’art d’IIellas, le rôle qu’il lui donne
dans le Purgatoire est bien conforme à celui
que le moyen ¡\ge lui assigna sur la terre.
Dans le demi-jour des cathédrales, coloré
de pourpre et de saphir, fresques et sculptures
s’offraient il la méditation des fidèles, et ceux
qui ne savaient pas lire comprenaient la
signification de ces grandes images.
Pensez donc! C’est deux siècles plus tard,
20

�308

LE DERNIER CHANT

en quelque église, que, devant une peinture
murale, méditait l’humble mère du pauvre
Villon, sur les lèvres de laquelle son (ils met
cet aveu louchant :
F e m m e j e s u is , p o v r e t t e e t a n c i e n n e ,
Q u i r ie n s n e s ç a y , o n c q u e s le t t r e s n e l e u z ;
Au

m o n s t i e r v o y ( d o n t s u is p a r o i s s i e n n e )

P a r a d is p a in c t o ù s o n t h a r p e s e t lu z ...

Dante, pour peindre son Paradis, ne garde
do la terre que la lumière et la musique; il
n’y aura plus de marbre, plus de sculpture.
Est-elle donc florentine à ce point, l’étrange
idée formulée par Léonard, qu’elle ait dû
flotlerdans l’atmosphère aux jours de Dante :
« Un art est d’autant moins

noble qu’il

comporte plus de fatigue corporelle»? En
somme, il n’y a môme plus d’image. C’est la
répercussion dans l’Eternilé d’un moment qui
fut unique sur la terre. Marie est présente,
Marie elle-même. Dante la voit comme une
vivante étoile; elle assiste au triomphe de son
Fils. Son nom résonne parmi le chœur har­
monieux des élus. Une lumière en forme de

�LE DERNIER CHANT

307

couronne l’enloure avec la plus douce des
mélodies, el c’est la présence angélique du
Messager de l’Annonciation. Elle suit les pas
de son Fils, ornant d’une beauté nouvelle
chaque région où elle se transporte. Partout
011 retrouve le sentiment de son intluence,

de sa collaboration à la grande Oiuvre divine :
0 ra c e h u m a in e , c o n te n te z - v o u s d u

quia,

P a r c e q u e si v o u s p o u v ie z a v o ir t o u t c o m p r i s ,
Il n ’y a u r a i t p l u s e u l i e u p o u r M a r ie d ’e n f a n t e r . . .

Ce sont encore les exemples de ses vertus,
la tendre parole de pitié que laisse tomber au
passage une voix aérienne : « Ils n’ont pas de
vin », l’appel ardent des âmes revêtues de
mantes couleur de pierre : « Marie, priez pour
nous », la vision de la scène : « Votre père et
moi, tout affligés, nous vous cherchions », le
souvenir évoqué de la visite à Elisabeth :
« Marie courut en hâte à la montagne », un
autre appel « dolce Maria ».
T a p a u v r e t é n o u s e s t m a n i f e s t é e p a r c e tte h ô t e l l e r i e
O ù tu d é p o s a s t o n s a c r é f a r d e a u . . .
... Ce q u e je

d is a i s d e c e tte u n i q u e é p o u s e

�308

LE DERNIER CITANT

D e l 'E s p r it - S a in l, e t q u i t ’a f a i t t o u r n e r v e r s m o i ,
E n q u ô te d ’ u n e e x p lic a t io n ,
N o u s e s t r e c o m m a n d é d a n s t o u t e s n o s p r iè r e s ,
T a n t q u e d u r e le j o u r . . .

Puis c’est une nouvelle allusion aux noces de
Cana. Dante se souvient ailleurs de l’Assomp­
tion de la sainte Vierge et de Marie au cru­
cifiement. Contempler en Marie comme dans
un pur miroir chacune des vertus, quand on
expie le vice opposé à cette vertu, cela nous
est donné par lui comme une des formes de
l’expiation et de la purification; ainsi va-t-on,
réparant le mal causé par l’orgueil, l’envie,
la paresse, l’avarice, la gourmandise.
Et quand Béatrice a repris sa place dans
la Rose blanche, Dante achève son voyage
sous la conduite de saint Bernard qui fut par
excellence le docteur de Marie : « La plaie que
Marie oignit et ferma », lui fait-il dire en par­
lant de la faute originelle, et plus loin, dans
le poème dantesque,le môme saint ajoute:
R e g a r d e m a i n t e n a n t le v is a g e q u i le p lu s a u C h r is t
R e s s e m b le , p a r c e q u e s a l u m i è r e
S e u l e p e u t te d i s p o s e r à v o ir le C h r is t .

�LE DERNIER CHANT

Il

309

s’agit encore de Marie. Dante est saisi

d’admiration, n ’ayant jusque-là jamais vu du
Seigneur l ’image si ressemblante! L'Ave Ma­

ria retentit de nouveau, dit par l’archange
Gabriel, redit par le chœur des élus. Tout le
Paradis est comme imprégné de la douceur
de la Salutation angélique. L'Ave M aria , Piccarda le chante dans la sphère de la lune,
Cacciaguida le prend comme point de départ,
afin de nous donner la date de sa naissance:
« Depuis le jour où il fut dit Ave », car cet

Ave Tulle salut de la bonne nouvelle adressé
par le ciel à la terre.

Ave M aria , premier balbutiement des
lèvres enfantines,

rosée rafraîchissante si

douce à la soif des combattants enfiévrés, plus
douce que l ’eau des citernes de Bethléem dont
rêvait le roi David dans la poussière et la cha­
leur de la mêlée, Ave Maria dansla douceur
duquel semble avoir passé la douceur

des

cœurs ayant cessé de battre au rythme de la
vie mortelle, Ave Maria, salut d’un archa nge,

�310

LE DERNIER CHANT

prière des saints et des héros, murmure inin­
terrompu de l ’Église égrenant le perpétuel
rosaire, Ave Maria tout parfumé des roses
mystiques, Ave Maria tout fleuri des roses
éternelles, Ave Maria tout illuminé des clar­
tés de l’étoile du matin, Ave Maria dans la
blancheur des aubes, Ave Maria dans le
pourpre des couchants, Ave Maria , quoti­
dienne invocation deux fois répétée chaque
jour par Dante :
Le nom de la belle fleur que j ’invoque
toujours soir et malin.

III
V ie r g e m è r e , tille

de

son

F i ls ,

H u m b le e t h a u te p lu s q u e to u te c r é a tu r e ,

commence-t il.
Aux peintres, aux sculpteurs, de se mettre
à l’œuvre pour réaliser la grâce et la beauté
contenues dans ces deux vers. Saint Bernard
plaide la cause de Dante :

�LE DERNIER CIIANT

311

11 i m p l o r e d e to i p a r g r â c e c e q u ’il l u i f a u t
D e p u i s s a n c e p o u r le v e r le s y e u x . . .
E t m o i q u i d u d é s ir d e

v o ir n ' a i j a m a i s p o u r m o i - m ô m e

[ b r û lé p l u s q u e j e b r û l e p o u r c e l u i - c i . . .

La grâce suprême estobtenue p arl’intercession de Notre-Dame. C’est alors une ascen­
sion de poésie à laquelle rien ne semble com­
parable à travers la multitude des œuvres
humaines. Ascension de la poésie dans le
silence !
D ès l ’in s t a n t m a v u e f u i a u - d e s su s
D e m e s p a r o le s ...

L’ascension se poursuit, la poésie monte.
On a fait de saint Bernard l’emblème de
l'amour mystique succédant à Béatrice, la
Théologie.
T e l e s t c e lu i q u i v o it e n r ê v a n t , e t q u i , a p r è s s o n r ê v e ,
g a r d e l 'i m p r e s s io n p r o d u i t e s a n s q u e le r e s te l u i r e v ie n n e
à l ’e s p r i t ;
T e l j e s u is , c a r p r e s q u e t o u t e i n a v i s i o n a c e s s é ; e t si j e
m e s e n s e n c o r e d i s t i l l e r d a n s le c œ u r c e q u i n a q u i l d ’e l le ;
A i n s i lu n e ig e

fo n d

a u s o le il,

a in s i

se d i s p e r s e n t a u

v e n t s u r d e s f e u i lle s lé g è r e s le s d é c r e t s d e la s ib y lle .

La lumière est — nous l’avons déjà remar-

�312

LE DERNIER CHANT

que —

le symbole continu du Paradis de

Dante.
L u m iè r e in te lle c t u e lle p le in e d 'a m o u r ,
A m o u r d u v ra i b ie n p le in d e jo ie ,
J o ie q u i s u rp a s s e to u te d o u c e u r !

Et c’est encore de lumière qu’il nous parle
dans ces derniers vers — si beaux que l’admi­
ration hésite à les commenter: on se souvient
de la Théologie mystique attribuée &lt;ï saint
Denis l’Aréopagite, enseignant que les visions
les plus hautes peuvent ne point avoir besoin
de mots. L’art du moyen âge a profondément
senti l’insuffisance de toutes les expressions
humaines. Dante est toujours l’homme de
son époque :
« Il a vu, dit-il de lui-même, dans la lettre
à Cangrande, certaines choses qu’il ne sait
rapporter et qu’il ne peut redire... Il ne sait,
parce qu’il oublie ; il ne peut, parce que, s’il
se souvenait, les mots lui feraient défaut...»
Mystérieuse expérience du

monde invi­

sible ! Une douceur est distillée dans son

�LE DERNIER CHANT

31»

itme comme si cette il me entendait des paroles
supérieures à l’intelligence. La notion du
temps est anéantie, puisqu’il s’agit de vérités
éternelles,

et que l’flme s’est une seconde

affranchie des conditions ordinaires de la vie
terrestre. Une longue suite d’années pèse quel­
quefois si peu, comparée il une seconde de la
vie intérieure! Anne et Siméon mettaient-ils
en balance les mois et les ans de leur attente,,
avec le moment où l’enfant Jésus fut présent à
leurs yeux? Siméon, l ’ayant tenu dans ses bras,,
oompril que désormais il pouvait mourir.
« Un seul instant, écrit Dante, m ’apporte
plus d’oubli que vingt-cinq siècles n’en ont
apporté à l’entreprise qui lit admirer &lt;i Nep­
tune l’ombre d’Argo1. » La « haute lumière
vraie par elle-môme », la lumière éternelle
« dans la profondeur de laquelle il vil relié
avec amour en un volume ce qui esl dispersé
dans l’univers», ne dit point encore assez l’objetde sa contemplation.
I. Paradis, chant XXXIII.

�31 i

LE DERNIER CI1ANT

&lt;&gt; Désormais ma parole sera plus impuis­
sante

rendre ce dont je me souviens que

celle de l’enfant qui mouille sa langue à la
mamelle

»

« ... 0 lumière éternelle qui résides en loi,
qui seule te comprends, et, comprise de toi
cl te comprenant, l’aimes et le souris2... »
Ainsi se prosterne-t-il devant

la Trinité

trois fois sainle. 0 profondeur! s’était écrié
saint Paul.
Mais il faut retourner à

la terre, aux

hommes, à la surface des choses périssables.
« Fais

ma

langue si

puissante,

avait

supplié Dante, qu’elle puisse laisserait moins
une étincelle de ta gloire aux races fulures. »
Son désir et sa volonté furent rendus à ce
monde par la volonté divine,
P a r l ’a m o u r q u i m e u t le

1. Paradis, clmnt XXX11I.
2. Id.

s o le il e t le s a u t r e s ü l o i l n s .

�LE DERNIER CHANT

315

IV
En vrai (ils de Florence, Dante avait tou­
jours aimé la mort,

non pas à la façon

païenne de Kcats :
[ lu n e ,
P a r m i le s « l i a n t s d u

r o s s i g n o l e t le s l u e u r s d u c l a i r d e

J ’é t a is à d e m i a m o u r e u x
D e la m o r t p a i s i b l e . . .

mais il l’aimait comme la redresseuse des
torts et des erreurs au seuil de l'immor­
talité. Cette nostalgie de la mort dont on
croit voir une image sur les traits de la Nuit
(pie Michel-Ange a sculptée, il paraît qu'elle
appartenait

bien

au

génie

de Florence.

Micbcl-Ange était comme Dante un fervent
catholique, et le soir de l’un semblait em­
prunter quelques rayons au matin de l ’autre :
les

sonnets

du jeune

Dante à Béatrice

paraissent avoir influencé
vieux Michel-Ange

h

les sonnets du

Viltoria

Colonna.

Comment ne point songer à ces grands Flo­

�31(5

LE

D ERNIER

CHANT

rentins en regardant l’ombre des

cyprès

tomber sur les roses de Toscane, l’ombre
des cyprès odieux au poète latin? lis regar­
daient les joies terrestres dans l’ombre de
la mort. Mais la parure du cyprès se mêlait
au feuillage de l’olivier;

cet

olivier leur

rappelait le secret d’une agonie de douleur
qui sauva le monde; aussi ne furent-ils pas
lâchement découragés

de la vie. Us l’ai­

mèrent plus encore qu’il n ’aimaient la mort,
puisque leur foi promettait il celle existence
une suite glorieuse. Ils la respectèrent comme
un don divin qu’il serait criminel de rejeter.
Ils supportèrent toutes ses angoisses et tous
ses déchirements. Ils crurent il des joies
autres que celles qui passent ici-bas.
Dante eut la vision de la céleste Rose
blanche, éternelle,

indestructible, immar-

ccscible. 11 ne regarda pas la mort comme
une cessation, mais comme une transforma­
tion de la vie, comme le passage à une vie
plus intense, plus complète, plus lumineuse.

�LE

DERNIER

CHANT

317

Oh! non, il n’était pas découragé de vivre.
11 savait que la vie ne s’alanguit pas, mais
qu’elle s’intensifie dans la paix de l’au delà.
Tout le Paradis dantesque avec ses lumières
ailées et chantantes, ses rondes de flammes,
sa croix constellée,son échelle d’or, son fleuve
bordé de primevères, sa merveilleuse rose
blanche, et ce silence de la vision qui s’élève
au-dessus de toute parole, tout le Paradis
dantesque est un monument à la vérité de
cette foi.

��TÀBLE DES MA.TIÈRES

INTI10DUCT10N

I.e s F e m m e s d a n s l'Q E u v r e d e D a n t e .................

Fages.
3

LKS VIVANTF.S

I. P r i m a v e r a .............................................................................
II.

L a P i e t o s a .............................................................................

91
105

I I I . N e l l a .........................................................................................

H I

IV . G e n l u c c a ................................................................................

118

HANS LA FOI1ÈT OBSCimF.

I. I n l l u e n c e s d u C i e l ...........................................................
II.

L a I t e n c o n t r e ......................................................................
i.k s

131
140

unnT K s

I. M a r c i a ....................................................................................

161

I I . F r a n c e s c a .............................................................................

107

III. M anto.......................................................................

173

am ks

sou ffran tks

" I. La Pia......................................................................

181

I I . S a p i a .........................................................................................

187

�320

TABLE DES MATIÈRES

LKS

IM M O R T E L L E S

i’igei.
I.

L ia e t I l a c h e l ......................................................................

I I . M a r t h e e t M a r i e .................................................................
III.

L e s s a i n t e s F e m m e s a u T o m b e a u .......................

201
208
212

I V . M a t h i l i l e .........................................................................................21 8
V . B é a t r i c e ..........................................................................................2 2 ”
V I. l ’ i c c a r d a ................................................................................ ...... 28 0
V I I . C u u i z z a .................................................................................. ....... 2 8 0

LE

//
v

DEII.N 1EII

CHANT

* * 1'
....

T o u r i, im p . Deslis Frères, G, ruo G aïu b etU .

295

�/

����</text>
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                    <text>7e A nnée.

2 7 M ai

— 1 8 1

1911

L 'IL L U ST R A T IO N
THEATRALE
Journal d’Actualités Dramatiques
PUBLIANT
JO U É E S

LE

TEXTE

DANS

LES

COM PLET

DES

PIÈCES

PR IN C IPA U X

THEATRES

DE

NOUVELLES
PA RIS

THEATRE DU CHATELET

GRANDE SAISON DE PARIS
Direction G. ASTRUC et Cgnie

DU 2 0 MAI AU 2 JUIN 1911

Dix R eprésentations de Gala

MARTYRE
SAINT
SEBASTIEN
DE

M ystère en 5 actes, de

G A B R IE L E D'ANNUNZIO
Avec la Musique de CLAUDE DEBUSSY
Décors et Costumes de M . LÉON BAKST
Mise en scène de M. ARMAND BOUR
M I C H E L F O K IN E

C h o ré g ra p h ie ré g lée p a r M .

Distribution
Le Saint .
Mlle IDA RUBINSTEIN
La Mère douloureuse M l l e a . DUDLAY (delaC
om
édieFrançaise)
La Fille malade des fièvres M l l e
V
ER
A
SERGINE
L'Empereur M
.
DESJARDINS (del'Oddéon)
Le Préfet.
M. HENRY KRAUSS
1
3

5

0

5

0

A r tis te s

E x é c u ta n ts -

5

0

0

C o stu m e s

Orchestre et Choeurs sous la direction de M. A N D R E

Chef desChoeurset duChant
E

C A P LET

ING
M. H
D.ELBRECHT

1er acte . L a C our des L y s - 2èmeacte. L a C h am b re m a g iq u e
3èmeacte. L e C oncile des F a u x D ieu x
, 4ème acte. L e L a u r ie r blessé — 5èmeacte. L e P a ra d is

C opyright by C alm ann-L évy, 1911.
T o u s d ro its réserv és p our to u s les pays, y com pris la Suède et la N orvège.

L'Illustration Théâtrale parait mensuellement et publie des numéros spéciaux chaque fois que l’exige l'actualité dramatique.
Aucun numéro de L'Illustration T héâtrale ne doit être vendu sans le numéro de L ’Illustration portant la même date.
T o u t abonné à L'Illustration est abonné de droit à L ’Illustration T héâtrale.

P r .x du N u m éro

: UN

FRANC.

13 , rue

—

A bonnem ent annuel : F

rance,

36 f r a n c s ;

S A I N T - G E O R G E S , P A R IS (9e).

E

tranger,

48 francs

�Le Martyre de Saint Sébastien, au théâtre du Châtelet.

L'

de cette pièce sera réussit : voilà notre poète au Parle­
commencée et même assez avan ment, sur les bancs de l’extrême- à sortir, n’ayant pas le temps d’esca­
lader la haute tribune de l’orgue, pro­
cée, dans les ateliers de L 'Il­ gauche. Or, au milieu d une séance, féra d’une voix dont résonna I im­
lustration, au moment où la première outré de colère, ne dit-on pas qu’il ra­ mense vaisseau gothique, le remercie­
représentation en sera donnée sur la massa tous ses papiers épars devant ment suivant : Aloysie, grat ias tibi
scène du Châtelet ; il ne nous est donc lui, plia sa serviette, et s’en fut tout reddo. Cet Aloysie est d'un humaniste.
» Gabriele d’Annunzio est un prodi­
pas possible de donner ici, comme de soudain s’asseoir à l’extrême droite ?
Fasse le ciel que ce conte entre tous,
coutume, une revue des critiques ; du moins, soit véridique, car il a son gieux artisan verbal, il forge sa prose,
compose des mots qui deviennent du
nous la remplacerons par une revue prix !
meilleur italien. C’est un innovateur,
« d’avant-premières », en choisissant
» Arrivent ses pièces, ses insuccès un rénovateur merveilleux. »
parmi les innombrables articles déjà retentissants, ses « Victoires mutilées».
Et M. Jean Carrère ajoute :
écrits sur M. Gabriele d’Annunzio ou Il dédie l ’une de ses tragédies « aux
« Il est peu d'hommes en France
sur son œuvre, ceux qui se rattachent chiens qui l’ont sifflée » ; après un au­
le plus directement au Martyre de tre échec, il traite tous les critiques, qui connaissent, et goûtent, autant
dans une préface inoubliable, d’es­ qu'il le fait, notre langue et notre lit­
Saint Sébastien.
claves ivres et de vil troupeau. Les térature. Il écrit du reste le français
L’avide et bruyante curiosité éveil­ anecdotes, dès lors, se pressent, s’at­ comme sa langue maternelle, et le
lée autour de cette pièce en France et tirent, naissent dans toutes les gazet­ parle purement, avec un accent qui
en Italie et dans tous les milieux let­ tes. On décrit sa vie, les merveilles est loin d’être désagréable. Il faut
trés de l'univers s’explique double­ d’art dont il s’entoure, les devises la­ l’entendre raconter avec sa jeune
ment par la célébrité de M. d’Annunzio tines qui ornent ses villas, les vingt- gaieté une des bizarres légendes qui
et par les conditions mêmes dans quatre lévriers qui habitent sa maison l’ont peu à peu environné.
« — Une fois, certaine tragédienne,
lesquelles ce mystère fut conçu, écrit et de la Capponcina. On rappelle qu’on
l'a jadis vu chaque dimanche, vêtu » femme effroyablement « monocle »
répété.
de blanc et monté sur un cheval cou­ » voulait à toute force jouer dans Fran
cesca da R im ini le rôle de la bor
Il n’est pas possible de donner en leur d’albâtre, écoutant ainsi, immo­
gnesse. J ’accepte. N ’a-t-on pas as
bile, la musique d ’un village : « Eh !
quelques mots, voire en quelques » disaient les paysans, le signor Ga
suré plus tard que j’avais fait crever
lignes, un aperçu de l'œuvre considé­
briele qui essaie sa statue ! » Ou bien » un œil à cette femme pour qu'elle
rable, variée, enthousiaste, pathé­ encore qu’il se baignait dans la
jouât avec plus de naturel ! »
» Remarquez que cet emploi du mot
tique, éclatante de l’homme qui dans mer, à cru sur un cheval, cependant
tous les genres : nouvelle, roman, qu’une femme souverainement belle « monocle » est le seul qui soit légi­
poésie, théâtre, prodigua des chefs- l’attendait sur le rivage, un manteau time. ( C'est que le maître parle le fran­
çais avec une pureté presque exces­
d’œuvre, et qui est une gloire de son de pourpre éployé sur les bras.
» Tantôt il refuse en haussant sive, use des termes avec une pro­
pays et de toute la littérature con­ l’épaule deux cent mille francs pour priété qui déconcerte. Il le reconnaît
temporaine. Mais, par surcroît, tout aller en Amérique : « Fi donc ! fait-il, lui-même, et en donne l’explication :
en lui — et même hors d é lui — semble » de quoi payer mes cigarettes !... » il fut l’élève de Gaston Paris. »
avoir contribué à ce qu’il soit un être Tantôt il dessine lui-même et fait
Que M. d ’Annunzio, non s e u l e m e n t
d’exception. Il est né en pleine Adria­ élever son tombeau. On prétend énu­ possède la langue française, mais
mérer
ses
cravates,
ses
cannes
et
ses
tique, sur un brigantin... Est-ce que
qu’il en ait la science profonde, il
par ce détail, dès sa naissance, le sort gants. On dit qu’il part pour Chypre serait assez superflu d ’y insister ici,
afin de chercher une rose ; que sa der­
ne le marquait pas pour une vie éprise
nière pièce va lui rapporter un million ; mais M. Jean Carrère met en relief
d’aventures, de rythme éternel et qu'il sera, qu’il est nommé sénateur ce trait essentiel et fort intéressant
d’infini ? A quinze ans, encore au col­ inamovible, etc., etc.
du caractère de M. Gabriele d’An­
lège, il publiait son premier volume de
» Voilà bien du fatras, bien des nunzio, qui est son amour pour la
vers ; à dix-neuf ans, il en donnait un niaiseries. Mais en tout cas il s’en France :
second, e t aussitôt une notoriété exhale la plus irrésistible volonté de
« Son esprit, rare fleur du génie
rapide l’entourait. Puis, coup sur vivre en beauté. Et s’il manquait un
latin, sent le lien intime qui relie les
coup, ses nouvelles, ses romans éveil­ étrange et un peu héroïque person­ deux sœurs latines. L’amour qu’il a
laient, secouaient l’attention. Mais il nage à la comédie italienne, il y figure pour notre littérature et pour notre
désormais : c’est le Virtuoso, c’est le
n’écrivait pas seulement, il vivait Gabriele d’Annunzio de la légende. art se double d’un égal amour pour la
aussi, ardemment, bellement :
Un matamore ! diront les malveil­ France elle-même. Il sera précieux à
lants.
Mais non, répondront les autres, toutes les oreilles françaises d ’en­
« E t déjà — nous conte M. Marcel
tendre à nouveau ce qu’il disait, il y a
Boulenger — toutes sortes de ru­ ce serait plutôt un Alcibiade, car un quelque temps, après le triomphe
meurs tapageuses, et flatteuses d ’ail­ matamore ne sait ni sourire ni parler d ’un de nos aviateurs.
leurs, couraient sur le si jeune et pré­ avec art. Or d ’Annunzio, humaniste
« — Il est très doux pour mon âme
coce auteur : prodigalité, luxe asia­ parfait, grand érudit, s’exprime avec » latine que ce don admirable (la con
une
perfection,
une
grâce
et
une
élo­
tique, vie mondaine, chasses, chiens,
quête de l’air) soit offert à l’huma­
chevaux, dilettantisme exaspéré, raf­ quence inouïes. Atticisme pur. N ’y
nité par les mains de la France, par
atteint pas qui veut ! »
finements exquis, et mille caquets
les mains de cette grande semeuse
Grand érudit, vient d ’écrire M. Mar­
dont l’histoire littéraire n’aura ja­
qui eut toujours les yeux clairs et la
mais que faire, telles que brouilles cel Boulenger ; oui, et à ce sujet
pensée claire pour avoir vu la Mi­
conjugales, femmes abandonnées, que M. Jean Carrère précisera, de son côté :
nerve du Capitole ; par les mains de
sais-je encore !... Le public indis­
cette grande maîtresse de civilisa­
« Sa science linguistique est extraor­
cret veut à toute force s’émouvoir : dinaire. Il est un latiniste exquis : le
tion, qui, après avoir conservé les
et c’est pourquoi il noircit tout, dra­
traditions romaines, après avoir
plus grand poète italien depuis Dante
matise tout.
consolidé ses routes terrestres, les
est aussi un poète latin. Il parle cou­
» Poursuivons. Un beau jour, d’Annunzio ramment la langue de Virgile, comme
plus belles du monde, ouvre aujour­
se présente à la députation. Il un clerc du temps jadis. Il y a quel­
d’hui, infatigable, de nouvelles voies
a l’impudence incroyable et délicieuse
au monde, sur lesquelles il ne reste
que temps, à Notre-Dame, l’organiste
de s’offrir aux suffrages d’un district
d’autres traces que celles de la
Louis Vierne avait, en son honneur,
paysan comme le « candidat de la
gloire ! »
fait d’admirable musique. Son exécu­
beauté », et il y lit de grands discours
*
tion finie, M. d’Annunzio, qui se trou­
* *
aux périodes cicéroniennes. Cette folie
vait alors au milieu de la nef et, prêt
E t néanmoins comment vint à
im p r e s s io n

(Voir la suite àl' avant-dernière page de la couverture.)

�Martyre de Saint
eL Sébastien
M YSTÈRE

EN

C IN Q

ACTES

par

GABRIELE

D’ANNUNZIO

M . G a b r ie l e

d

’A n n u n z i o

Phot. H. Manuel.

Le Martyre de S ain t S éb astien a été représenté pour la prem ière fois le 21 m a i 1911
au théâtre du Châtelet.
( 1G rande saison de P a ris. — Direction G abriel A stru c.)

&amp;

&amp;

PHOTOGRAPHIES A. BERT

T o u s d ro its réserv és p our to u s les pays, y com pris la Suède e t la N orvège.
C opyright by C alm ann-L évy, 1911.

�2

L’ ILLUSTRATION

TH É Â T R A LE

L a m è re d o u lo u re u s e e t les je u n e s s œ u r s s u p p lia n te s , d e v a n t les frè re s ju m e a u x , M a rc e t M a rc e llie n ,
liés a u x c o lo n n e s a v a n t le s u p p lic e .
(scèn e

de

la

p r e m iè r e

m a n s io n )

T y p e s d e G e n tils e t d e J u if s , d’après les dessins de M. Bakst.

�LE

M A R T Y R E DE SAINT SE B A ST IE N
D e saincte vie et bon m aintien
Qui f ust v ra y m a rtir sans le ta yre
C'est M onsieur S ain ct Sebastien
D uquel p a r son tressain t moyen
V erres jo u e r en ceste place
De sa vie to u t lentretien
M oyen de Jesu sch rist la g race.

LE MESSAGER com m ence :

Le D ieu qui fic t le firm em en t
E t vo lsist naistre pu rem en t
D e la noble V irge M arie
Veuillie garder la com pagnie.
A u N om de D ieu om n ipoten t
E t des m artyrs ensem blem enl
E n tre p ris auons le m istayrc
Du p ieu x chiuallier debonayre

L ’y s t o i r e

de

m o n s e ig n e u r

S a in c t

S e b a s t ie n

jouée p a r les h ab itan ts L a n le v illa r l’a n n ée c o u ra n t M. V. L X V II
au moys de may.

LA PREMIERE
LA

COUR

MANSION

DES

LYS

LES PERSONNAGES
L E S A IN T .

les

A r c h e r s d ’e m e s e .

L ’A R C H E R A U X Y E U X V A IR O N S.
LA M E R E D O U LO U R EU SE .
L E S F R E R E S J U M E A U X M A R C E T M A R C E L L IE N .
L E S C IN Q V IE R G E S E P IO N E , F L A V IE , J U N I E , T E L E
S I L L E , C H R Y S IL L E .
L E S Q U A T R E C O M P A G N E S D E C E S V IE R G E S .
L E S N E U F C O M P A G N O N S D E S JU M E A U X .
.
LE PREFET.
th eô d o te

LA FEM M E M U ETTE.
LA FE M M E A V E U G L E .
L E G R E F F IE R .
L E S A P P A R IT E U R S ; L E S H E R A U T S , L E S B O U R R E A U X .
LES

S A C R IF IC A T E U R S ,

LES

V IC T IM A IR E S ,

LES

JO U E U R S D E FL U TE.
L E S G E N T IL S , L E S C H R E T IE N S , L E S J U I F S .
LE S ESCLA V ES.

S O N F I L S V IT A L .
L ’a f f r a n c h i g U d d e n e .

L E S S E P T S E R A P H IN S .

-

On aperçoit u n p o rtiq u e in té rie u r, p e in t d ’étra n g e s p e in tu res

les ongles de fer, le chevalet, le carcan, les ceps, et les

p a r des G entils, avec le car m in , l’o u tre m e r e t l’or, e n tre les
bê te s; d e l ’e n ta b le m e n t b a s et les feuillages d es chapiteaux

bourreaux. A ccablé p a r la graisse, il h alette e t sue, ta n d is que
des esclaves accroupis bercent ses pieds énorm es déform és par

lourds, qui se m ir e n t dans les dalles polies. P a r les sept

la podagre. P a rfo is, d 'u n m ouvem ent de colère soudaine se­

a rc ad e s d u fond o u v ertes .sur des ja rd in s b leus, on aperçoit
de g ra n d e s gerbes de lys, dont les tiges sem blent serrées en

c ouant sa som nolence, il fr a p p e a vec sa verge d ’ivoire leurs
dos nus.

faisceau a u to u r de de la p lu s h aute comme a u to u r de la hache

S ébastien, re v ê tu d ’une a rm u re légère, appuyé su r son g ra n d

les verges des licteurs. U n au tel de m arbre, consacré aux

arc,

Idoles, se dresse dans l’enceinte, avec ses tê te s de boucs et

d ’Em èse se tie n n e n t d e rriè re lui, avec des pennes d ’aigle à

reg ard e

en

silence

les je u n e s

m artyrs.

L es

a rch ers

ses gu irlan d es de fru its sculptées, avec ses ra in u re s rougies

leurs casques lisses e t de longs carquois couverts de peau de

p ar l’écoulem ent d u sang e t du vin, avec les orges, les aro ­

pan th ère co n tre leu rs rein s cam brés.

m ates, les huiles ap p rêtées p o u r l’offrande.
U n e couche épaisse de charb o n s et de tiso n s couvre les dalles,
au c en tre , en form e de parallélogram m e, sem blable à ces
rangées de raisin s ou d e figues q u ’on fa it cu ire au soleil su r
des n a tte s de roseau. D es a p p arite u rs to u t au to u r, avec des

U ne tourbe de plus en plus nom breuse e t houleuse envahit le
lieu de l’audience. L e c h an t des ju m eau x dom ine le sourd
grondem ent.
A ttachés aux colonnes, face à face, pâles et enivrés, ils re n ­
v e rsen t la tê te po u r c h an ter , vers le ciel.

soufflets et des barres, rallu m en t et rem u en t de tem ps en
tem ps la braise qui pâlit.
Les deux frères ju m eau x , M arc et M arcellien, sont liés avec des
cordes au x deux colonnes de la même arcad e, l’u n en face de
l’a u tre . Le P ré fe t est assis d an s son siège, su r u n e so rte
d ’e strad e c a rré e ; et p rè s de lui se tie n t le greffier, avec ses
ta blettes en d u ite s de cire. D evant lui. so n t les en g in s de to rture

C A N T IC V M G E M IN O R V M

Frère, et que sera-t-il le monde
allégé de tout notre amour?
Dans mon âme ton cœur est lourd
comme la pierre dans la fronde.

i

�L’ ILLU STR ATIO N

TH É Â T R A L E

et jusqu’au quatrième trou...
— Sébastien, Sébastien,
ami d ’A uguste, sois tém oin !
— Qu’ils sacrifient ou bien qu’ils meurent.
I l est temps.
J ’étais p lu s doux que la colombe,
— Ces entrepreneurs
tu es plus fauve que l’autour.
de jeu x les réclament, après
Toujours, jam ais! Jam ais, toujours!
la sentence, pour les combats.
F e r ne t ’effraie, feu ne me dompte.
— Qu’on le note sur les tablettes.
B eau Christ, que serait-il le monde
— Tu n ’as pas ton style, g reffier?
allégé de tout votre amour?
— G reffier, to i aussi, tu somnoles.
— Persée ! Persée !
LES GEN TILS
— E st-il chrétien?
— Andronique, ils chantent leur hym ne!
— Il songe à ses ancêtres rois,
— Ils louent leur roi su p p licié !
au triom phe de P au l-E m ile.
— Ils raillent ta faiblesse !
— E to u ffe
— Qu’est-ce qu’on attend? des prodiges?
Qui va venir?
le chant dans leur gorge!
— I l s se jouent
— Qu’ils sacrifient
ou qu’ils périssent !
de toi, som nolent.
—
Ils m éprisent
— On sanglote.
— C’est Cordule l’aveugle, c’est
l ’édit du très saint Empereur,
la fem m e d ’A ttale, qui pleure.
et leurs dents ne sont p as brisées!
— E lle beugle, A lcé la m uette,
— Ils louent la charogne au gib et!
— M ais, s’ils chantent, ils reconnaissent
A lcé, la fem m e de Venuste
le dépensier.
A pollon.
— Qu’ils sacrifient donc
— E lles sont folles.
— J e vous dis que tous ces esclaves
au D élien.
cachent des rouleaux dans les p lis
— E veille-toi,
de leurs saies.
Jule Andronique, éveille-toi!
— Quelqu’un va venir?
— I l dort dans sa chaire d’ivoire
Le soir approche, le soir tombe.
laissant dorloter sa podagre
— N e devaient-ils donc pas marcher,
par ses esclaves délicats.
pied s nus, sur la braise? I l est tem ps.
— Sébastien, Sébastien,
— On tem porise. On contrevient
ami d’A uguste, sois tém oin!
— C’est lu i qui faib lit. Ils persistent.
à l ’édit im périal.
— Il n’a p as encore versé
— H on te!
une goutte de leur sang vil,
— Le très saint Em pereur t ’ordonne
n i même roussi leurs aisselles!
d’être sans merci, A ndronique.
— I l est temps.
— I l aime les ly s et les tru ffes.
— M ais tous ces ly s nous empoisonnent.
— Les charbons s’éteignent
—- S o u fflez ! S o u fflez !
On suffoque.
— I l mâche sa langue.
LES HERAUTS
— N on, il n ’en a pas.
— Silence!
—I
l
— Silence!
n ’e s t p a s lo q u a c e , v r a im e n t :
— Silence !
aujourd’hui il n’a pas mangé des
LE PR E F E T
cigales pour se donner de l’appétit.
Je vais sévir. A ppariteurs,
— N i des têtes de perroquets
Resserrez leurs lien s! J e veux
non plus.
que l’un après l ’autre on les hausse,
— I l n ’est pas foudroyant:
qu’on les suspende au x deux colonnes,
il garde les pierres de foudre
que leurs pieds join ts n ’aient plus d’appui
pour en saupoudrer les lentilles
à la mode d ’Elagabale.
U N E VOIX
— P ar les Dioscures, tu aimes
Leurs pieds sont join ts comme les pieds
ces gémeaux qui n ’ont p as d’étoile,
des A nges.
Jule Andronique.
LES G EN TILS
— Tu les aimes,
— Quelle est cette voix ?
tu les aimes.
— Qui a parlé?
— Tu les m énages.
— Qui a crié?
—- I l ne s u ffit p as qu’on en fasse
— I l y a des chrétiens ici.
des colonnes caryatides
— Qu'on cherche!
pour les regarder.
— M aintenant,
LES H ERAUTS
qu’ils passent par tous les supplices!
—- Silence !
— On n ’a pas suivi l’ordre juste.
LE PR E F E T
— A u chevalet, d’abord; et puis
Bourreaux,
aux fléau x garnis d ’osselets;
apprêtez, les ongles d e fer
et puis au carcan et aux ceps,
Je le pèse; au delà de l ’Ombre
je le jette vers le Grand Jour.
F rère, que sera-t-il le monde
allégé de tout notre amour?

�LE

M A R T YR E

pour leur labourer la poitrine;
apportez des ciseaux, coupez
leurs chevelures, p uis rasez
la peau de leurs crânes, posez
sur elle des charbons ardents...
Non. A ttendez. Ils sont tout pâles.
Et j ’ai p itié de leur jeunesse.
Je veux dissiper leur démence.
Ils vont fléchir.
LES GENTILS

— Il a p itié! Il a p itié!
— E t ju squ ’à quand, ô Andronique,
auras-tu p itié? jusqu’à quand?
— E s-tu Galiléen?
— Demande
donc au Guérisseur qu’il guérisse
ta podagre noueuse !
— Vite,
vite ! Interroge !
— Le soir vient.
I l retarde pour interrompre
le jugem ent.
— Qu’on le dénonce
à César !
—
Qu’on l ’accuse auprès
du M aître!
— E t il mâche sa langue!
— Sébastien, Sébastien,
ami d’A uguste, sois témoin !
— On veut éluder.
— Qu’ils fléchissent
donc, ou qu’ils brûlent !
— Un seul mot :
Sacrifie!
LES HERAUTS

— Silence!
— Silence !
L E PR E F E T

Jeune homme, celui de vous deux
qui est moins forcené, jeune homme,
veux-tu obéir aux préceptes
divins? es-tu prêt à o ffrir
une victim e et à m anger
la viande immolée, à boire
le vin des libations, comme
l ’ordonne le M aître immortel?
R éponds au juge.
MARC

N on, juge. P ar le D ieu vivant,
non, je ne veux p as obéir.
Je n ’o ffrira i pas de victime,
ni ne m angerai de viande,
n i ne boirai de vin maudit.
Mais je prie de toute mon âme,
afin que par toute ma chair
lacérée, mutilée, broyée,
dissoute dans la gueule rouge
et de la bête et de la flamme,
je devienne un seul sacrifice
au D ieu vivant.
L E PR EFET

Tu délires. M ais réponds-tu
en ton nom? au nom de ton frère?
V ous êtes deux.
MARC

N ous sommes un. Tu vois. N ou s sommes
un visage, un regard, un chant,

DE

SAIN T

SÉBASTIEN

un amour. N ous sommes un cœur
trem pé sept fois.
LE PR EFET

Sacrifie. Pense à ta jeunesse,
à tes longs jours.
MARC

Je pense à mon éternité.
Car je suis en face du ciel
comme devant la mer vernale
au lever des Pléiades belles.
Et le gouvernail d’espérance
est dans mon poing.
LE PR E F E T

C’est ta fièvre chaude qui chante.
Sacrifie, sacrifie, jeune homme,
si tu veux vivre.
MARC

Je ne veux que mourir en Dieu.
Je cherche Celui qui pour nous
est mort et je cherche Celui
qui pour nous est ressuscité.
J e hais ta viande et ton vin.
Je mangerai le pain de Dieu
qui est la chair de Jésus roi
n é de la race de David.
J ’aurai pour breuvage son sang,
qui est l’amour incorruptible.
J e n ’a i que cette faim , je n ’ai
que cette soif.
LE PR E F E T

Eh bien, je te ferai mourir.
M ais n ’espère p as que je t’aime
assez pour t ’enlever la vie
d’un seul coup, fils de Théodote.
N ’attends p as la mort par le glaive,
la bonne mort.
MARC

La pire sera la meilleure,
pour plaire à Dieu.
LE PR E F E T

F ol, tu t’im agines sans doute
que des fem m elettes viendront
la nuit chercher ton corps exsangue,
l’embaumer dans les baumes rares,
l ’envelopper dans les lin s purs
et le célébrer dans les hymnes.
J e te détruirai par la flam m e
ou par la bête.
MARC

S i je suis le from ent de Dieu,
ô vieillard, il fau t que je sois
moulu par la dent de la bête
pour devenir pain éternel.
Et si je suis le tém oignage
de la Parole neuve, il faut
que la pureté de la flamme
me réduise en cendre innombrable
pour être épars à tous les vents
qui portent les bonnes semences
aux droits sillons.
Ic i le je u n e fils du p réfet, V ital, s’approche de la

VITAL
olnec
O mon égal, écoute-moi.
Tu es imberbe, tes cheveux
sont bouclés, tes muscles sont fiers.

�L’ ILLUSTRATION

A la lutte, dans la palestre,
tu m’as vaincu.
MARC

Tu es le fils de l’égorgeur.
T ’ai-je renversé dans l’arène?
M ais je suis l ’athlète du Christ.
C’est m aintenant que je combats
le bon combat.
VITAL

Ecoute. I l est doux d ’être né.
I l est doux de voir la lumière,
d ’attendre les soleils nouveaux.
On va te crever les deux yeux,
tes yeux si grands.
MARC

Mon âme en a m ille, semblable
à l’aile ocellée du Cherub,
pour regarder sans battem ents
la forge de tous les soleils.
Tu es aveugle.
VITAL

Tu chantais, d ’une voix sonore.
On va te broyer les mâchoires,
faire de ta bouche une vaste
plaie taciturne.
MARC

Ma voix chantera toute nue,
aux sommets les plus bleus du ciel,
avant l’aurore, avant le cri
de l’alouette.
VITAL

R egarde ton frère. Il est pâle.
I l craint la souffrance et la mort.
I l va pleurer.
MARC

I l est pâle comme l’attente.
Il ne craint que le vain délai.
I l va sourire.
VITAL

V ous n ’avez donc pas de sœur douce
qui tisse avec des fils de pourpre
vos vêtem ents?
MARC

N on, nous n ’avons pas de sœur douce
qui tisse avec des fils de pourpre
nos vêtem ents.
VITAL

V ous n ’avez pas de père t riste
qui chancelle sous les douleurs
et les années?
MARC

N ous n ’avons pas de père. Seuls
nous sommes, seuls, tout seuls avec
un seul amour.
VITAL

Et celle qui, pour chaque goutte
de lait qu’elle vous donna, verse
trois larmes lourdes?
MARC

N ous n ’avons pas de mère. Seuls
nous sommes, seuls, tout seuls avec
un seul amour.

TH É Â T R A LE

VITAL

E t qui sont donc ceux qui, la tête
voilée, pleuraient pour vous, hier,
ô mes égaux?
MARC

N ous ne les connaissons point. Mais,
s ’ils ont pleuré, s’ils pleurent, Dieu
s’en souviendra.
Ic i on vo it co u ler le sang de la m ain gauche de S ébastien
qui, appuyé s u r son a rc , d ans u n e so rte de ravissem ent,
re g a rd e le je u n e m a rty r.
L'A FFR A N CH I G U D D EN E

Seigneur, seigneur, tu perds du sang!
Entends-m oi. D e ta main ton sang
dégoutte le lon g de ton arc,
et tu n ’en as cure. Entends-moi,
maître ! Tu saignes.
U N E V O IX

Archer, je vois une lueur
autour de ton casque. D éjà
tu t ’illum ines!
GUDDENE

La corne de la coche perce
la paume de ta main. S i fo rt
tu t’appuyais, seigneur! Comment
ne sentais-tu pas la blessure?
Quel est ton songe?
l a v o ix

Que D ieu perpétue ton céleste
ravissem ent !
LE S ARCHERS D'EM ESE

— Seigneur, tu t’es blessé! Tu sou ffres?
— Ton arc t ’a percé, ton arc même !
— Fem m es, fem m es, donnez des lins
pour étancher le sang qui coule.
— La fleu r de ta veine est p lu s belle
que l’anémone d ’A donis.
— Donnez le dictame idéen !
— Su r le fû t de ton arc les gouttes
brillent comme des escarboucles.
— Fem m es, n ’avez-vous p as de baume?
— I l a dans le creux de sa main
les anémones du Liban
et les larmes de la déesse.
— Fem m es, donnez des lin s! Parm i
vous n ’y a-t-il pas une esclave
de S yrie ? p as une Crétoise ?
— Qui t ’apportera le dictam e?
— Tu es plus fo rt que la douleur.
— N ous t ’aimons, Seigneur, nous t ’aimons.
—- C hef à la belle chevelure,
tes archers t ’aiment.
— Tes archers
t ’aiment.
— Tu es beau.
— Tu es beau
comme Adonis.
LE SAINT

Archers, laissez couler mon sang.
Il fau t qu’il coule. P as de lin,
femmes, pas de baume. Laissez
couler mon sang.
Ici une fem m e, la tê te voilée p ar le pan de son m anteau, s’ap ­
proche. D ’u n geste rapide, elle trem p e u n m orceau de lin
d ans le sang de S éb astien ; e t elle s' efface , en silence.

�LE

M ARTYRE

DE

LES G ENTILS

— On ne respire plus, ici!
— On é to u ffe! On éto u ffe!
— Où sont
les m agiciens qui opèrent
ces prestiges?
— On renouvelle
les sortilèges du Sorcier
aux Trois Clous.
— Andronique, ordonne
que tous ici, l ’un après l’autre,
passent devant l’autel et jettent
l’encens au feu des sacrifices.
— I l y a des chrétiens partout,
ici. Tu pourras les compter.
— On éto u ffe! On éto u ffe comme
dans l'étuve.
— G reffier, la cire
de tes tablettes fond, et tout
s’efface.
— E t cette odeur de lys !
Et cette odeur de lys!
-— B risez
donc les tiges ! Fauchez les gerbes !
— Sébastien, Sébastien,
ami d’A uguste tu es seul
à verser du sang.
— La sueur
coule, la cire fo n d ; et tout
s ’efface.
— On suffoque,o n h alette
dans une vapeur fauve.
— Crie
plus fort!
— La fo lie du Solstice
va éclater comme un orage.
—- Archers, archers, bandez vos arcs
et fa ites un carnage.
— L ’œil
des esclaves est chaud de meurtre.
— Et cette odeur de ly s !
— Fauchez
les gerbes !
Ic i on e n te n d v e n ir, du fo n d des p o rtiq u es, les appels de la
m ère in fo rtu n é e.

— La mère! La mère!
— C’est elle!
— Elle vient.
— E lle accourt.
-— Ecartez-vous!
LA M ERE DOULOUREUSE

Mes fils ! Mes fils ! Mes fils chéris!
E lle s’élance. E lle s ’a b a t c o n tre les colonnes. A n x ieu se, elle
palpe les corps des c ap tifs p o u r re c o n n aître q u ’ils so n t encore
sains.

E nfants, enfan ts de mes entrailles,
vous êtes sains, vous êtes sau fs
encore! Il n’y a pas de sang
sur vous. J ’entends le battement
de vos cœurs. On n ’a p as encore
meurtri vos chairs, brisé vos os.
Que je vous touche, que je sente
la vie de ma vie ! M ais je n ’ai
que deux m ains faibles ; et vous êtes
l’un de l’autre distants. J e n ’ai
que deux pauvres bras, qui ne peuvent
pas vous ravoir dans une même
étreinte, ô vous qui avez bu

SAINT

SÉBASTIEN

7

au même sein. E t mon amour
se déchire entre vos deux peines,
ô mes gémeaux !
MARC

N e me touche pas ain si, femme.
Ne parle pas. N e pleure pas.
D étourne tes yeux. Laisse-moi
immoler, pendant que l’autel
est prêt. Laisse-m oi recevoir
la vraie vie. N e viens pas corrompre
ma volonté d’être à Dieu. Femme,
détache tes m ains de mon corps.
J e veux renaître.
LA M ERE DOULOUREUSE

O cruel! Et c’est toi, c’est toi!
On p eu t entendre ces paroles
sans expirer. Qui comblera
la mesure de la douleur?
et qui comblera la mesure
des larm es? Oui, oui, mon enfant,
mes mains ont senti que les cordes
s’enfoncent dans ta chair. J e suis
liée comme toi. J ’ai partout
des sillons livides, des veines
étranglées. Ta sou ffran ce est mienne,
en moi, comme si tu étais
encore avec ton frère un nœud
p alp itan t dans la profondeur
de mon espoir. Je suis ta mère,
ta mère. J e te porte encore.
Oui, je suis à nouveau chargée
de vos poids. Je tressaille encore
de vos sursauts.
MARC

O Christ, je sou ffre pour ton nom !
M ais tu l’as d it: « S i quelqu’un vient
à moi et n e hait pas son père,
sa mère, ses frères, ses sœurs,
plus encore, sa propre vie,
il ne peut être mon disciple. »
Seigneur Christ, je suis ton disciple.
Je suis ton hostie. J e suis prêt.
Exauce-moi !
LA M ERE DOULOUREUSE

Il l’a dit ! Ce D ieu, qui vous fra p p e
de démence, vous a donné
ce commandement! A h, je sais.
Il a pris sur lui tous les crimes
et toutes les infirm ités
du monde. Il est affreu x. Il boit
le sang des en fan ts et des vierges.
Il a saisi les sept enfants
de Symphorose, les sept autres
de F élicité, p u is les sept
vierges d’A ncyre...
MARC

T ais-toi! Tu blasphèmes. La mère
criait: « Mes enfants, regardez
en haut, combattez pour vos âmes.
La mort est vie. »
LA M ERE DOULOUREUSE

A h, ce n ’est pas vrai ! On vous trompe,
on vous affo le, on vous abreuve
de je n e sais quel noir breuvage.
Il y a des Thessaliennes
qui mêlent des philtres atroces
à l’écume de la cavale,

�8

L’ ILLUSTRATION

pour la fureur inguérissable.
D e quelles herbes souterraines,
de quels fru its lugubres, de quelles
racines arrachées au fond
des paludes mornes où croissent
les pavots du sommeil sans yeux,
et de quels poisons, et de quelles
larmes, et de quelles sanies
on broie le philtre qui vous donne
cette ivresse de la douleur,
cette rage de la torture,
cette frénésie de la mort?
Qui vous a tendu le calice
dans les ténèbres?
MARCELLIEN

Mon frère, mon frère, je tremble.
H élas! J ’ai peur.
LA M ERE D O U LOUREUSE

Je vous épiais dans ma chair,
de toute ma force attentive,
comme mon prodige incertain.
P arfois les vieux Lares sourirent
de mon ombre, sous leurs guirlandes
neuves, en songeant à la gousse
qui cache le fru it géminé.
P our vous faire beaux, je mirais
dans le tem ple et sous le portique
les im ages belles des dieux.
Quand je sentis le double cœur
battre dans mon âme, je vis
les feu x blancs des Gémeaux célestes
éclairer mon âme et la nuit.
Ils brillaient au bout de mes songes
comme sur les mâts des navires,
quand pour vos bouches trop avides,
enfants, le som meil regon flait
mes seins taris.
M ARCELLIEN

Mon frère, mon frère, je tremble.
Mon cœur se fond.
MARC

O Christ, je te loue. Sauve-m oi!
Garde mon âme, Christ Seigneur,
que je ne sois pas confondu!
Exauce-m oi !
LA M ERE DOULOUREUSE

O M arcellien, tu es doux.
Tu étais la sœur de tes sœurs.
La déesse berceuse ornait
ton berceau de fraîche aubépine
pour éloigner les rêves sombres.
Pour suspendre ta bulle d’or
à la poitrine des vieux Lares,
te souvient-il? tu dérobas
la bandelette virginale
qui rattachait le lin docile
à la quenouille de Chrysille.
N ous vîm es derrière la porte
rire les marmousets espiègles
dans leurs niches bleues. Tout à coup
tu rougissais comme l ’ourlet
de ta toge prétexte. P en se:
tu viens à peine de quitter
ta dépouille candide ! Ils flairent,
tes chiens tachetés, ils te cherchent
dans les coins de ta chambre peinte,

TH E A T R A LE

et garnissent. Ils m ’interrogent
de leurs prunelles pâles comme
la fum ée. D ans la m aison triste,
on n ’a plus tourné les clepsydres.
La poussière tombe. O enfant,
tu reviendras.
M ARCELLIEN

Mère, mère douce, aie p itié!
C’est D ieu que je perds, si je perds
ce combat. Je veux être à Dieu.
J e veux mourir.
Ic i p a ra ît Théodote, p o rté p a r ses serfs, la toge ram enée su r
son visage, sans m ot dire.
LA M ERE DOULOUREUSE

H onte sur nous ! H onte sur nous !
Regarde ce vieillard infirm e
qui se traîne aux bras des esclaves,
la tête voilée. C’est toi, toi
qui le courbes, to i qui l ’écrases.
R egarde-le; car jam ais plus
il n ’osera lever son fron t
pour regarder homme vivant.
Tu l ’as ployé vers le sépulcre.
E t il aura ses funérailles,
son linceul, ses baumes, sa tombe;
il aura son repos, là où
même le jeu des vents est mort
autour des morts sans nom n i nombre.
M ais vous, mais vous, sans sépulture,
larves noires et tourmentées,
vous errerez sur le rivage
du fleuve noir, dans l’éternelle
nuit, à jam ais...
M ARCELLIEN

Frère, je crains. M on âme fu it.
Tu es muet. D ieu m’abandonne.
E t la terreur la plus lointaine
revient à moi. J e ne vois plus
ta face, ô Christ !
LA M ERE DOULOUREUSE

Mes fils, mes fils, voilà vos sœurs,
vos cinq sœurs chéries, les cinq doigts
de la main qui porte la rose ;
et les com pagnes de leurs jeu x ;
et vos égaux; et les offran d es
pour les dieux sain ts: le vin, le lait,
l’huile, le miel, les fru its, les orges,
les aromates, les guirlandes;
et le bélier tout blanc, sans tache;
et la chèvre blanche, sans tache;
et aussi des fio les pleines,
des fioles comme des doigts,
pleines du sel divin des larmes,
tièdes de larmes.
L es cinq sœ urs p a ra isse n t suivies de quelques com pagnes, en
u n chœ ur de n e u f voix. E lles so n t si je u n e s que la d e rn iè re
e st presque une e n fa n t. L égères e t vives comme des oiseaux,
pleines de grâces su p p lian tes e t d 'é to n n e m e n ts in g én u s, elles
a p p o rte n t d ans le u rs m ains e t d ans le u rs y eu x to u te s les
im ages de la vie belle.
U n a u tre chœ ur de n e u f je u n e s hom m es s u rv ie n t, tra în a n t des
hosties v iv a n te s: u n bouc a u x c o rn es dorées, une chèvre
ceinte d ’une b ran ch e de peuplier.
L e s d eu x chœ urs nov én aires s ’a p p ro ch en t en c h an ta n t, e t e n to u ­
re n t les d eu x colonnes où les pieds des captifs so n t jo in ts
comme les pieds des A nges.

�LE

MARTYRE

C H O R V S V IR G IN V M
LA PR EM IE R E

P a r les bandelettes
qui serrent nos seins,
par l ’or qui nous ceint,
les lins qui nous vêtent,
gémeaux, gém eaux, faites
l’offrande aux dieux saints,
par les bandelettes
qui serrent nos seins!
V oici l ’huile prête,
le lait et le vin;
et le jonc marin
pour ceindre vos têtes;
et les bandelettes.
LA SECONDE

A toi, Proserpine,
le fuseau bien tors,
la lam pe à rebord
qui trois fo is crépite,
le fil qu’on dévide
en songeant aux sorts,
la poupée de cire
que je berce encor,
la claire clepsydre,
la navette d’or,
tout ce que j ’a i! Fors
mon heur, mon délice :
ma perdrix novice.

DE

SAINT

SÉBASTIEN

LA CINQUIEM E

Et par la grenade
et par les n eu f grains
tombés de l'écrin
sur le noir rivage,
détourne ces âmes
du P ortail d’airain,
et p ar la grenade
et par les n eu f grains,
E pouse trop pâle
du R oi souterrain,
ô toi q u i étreins
dans ta main trop pâle
la sombre grenade!
LA SIXIEM E

V oici pour l ’o fferte
la grâce du m ois:
l ’amande et la noix
à l’écale verte,
la fig u e entr’ouverte
et le cône étroit.
V oici pour l ’o fferte
la grâce du mois.
J ’ai, dès l ’aube, experte
du suc et du poids,
cueilli de mes doigts
frais, en nym phe alerte,
n eu f fru its pour l’offerte.
LA SEPTIEM E

LA TROISIEM E

F ors ma sauterelle
qui vit, sans regret
des amples guérets,
dans sa claie si grêle,
tout ce que j ’ai, belle
Reine qui soumets
nos âmes si frêles,
je te le prom ets:
le miroir, les peignes
d’or, les osselets
d’argent, le filet,
le bandeau, l’ombrelle.
F ors ma sauterelle.
LA QUATRIEME

V oici des gâteaux
au miel de l ’Hym ette,
sur une tablette
en bois de bouleau.
J ’ai fa it le gruau
d’une main bien nette.
V oici les gâteaux
au miel de l’H ym ette.
J ’ai pour le fourneau
quitté la navette.
Et sur ma tablette
bien lisse, tout chauds,
voici mes gâteaux.
LA H U ITIEM E

P ar les têtes noires
des grands pavots roses
que le Fleuve arrose
d’une eau sans mémoire,

E t voici la coupe
que vous verserez,
de vin soutiré
sans remuer l ’outre :

ne laisse pas boire
ces lèvres écloses
d’enfants doux qu’égare
la douleur sans cause,

le ligustre souple
et l’anet des prés
pour ceindre la coupe
que vous verserez;

ô F leur du Tartare,
V ierge qui exauces
les vierges moroses,
par les têtes noires
des grands pavots roses !

la résine rousse
et le miel doré,
pour vous desserrer
la bouche qui boude
au bord de la coupe.

�10

L’ ILLU STRATION

LA N EU V IÈM E

TH É A T R A LE

LE QUATRIEM E

La flû te d’agate,
dont le son reluit,
je l’ai dans l’étui
bien clos qui la cache.

Que la vie est belle!
Que les dieux sont beaux!
V oici le F eu, l’Eau,
l’A ir, l ’Ame, la Terre.

J ’ai celle des Panes,
aux tuyaux enduits
de cire tenace
que mon air bleuit;

I l y a l’arc, l’aile,
les jeux, les travaux,
Que la vie est belle!
Que les dieux sont beaux!

et celle d ’enfance,
à deux trous, en buis,
dont je joue la nuit,
couchée dans la paille,
pour trom per la caille.

O douleur nouvelle,
éteins les flam beaux,
ouvre les tombeaux,
ceins-toi d ’asphodèle.
Que la vie est belle!
L E CINQUIEM E

CH O RV S JU V E N V M
LE PR EM IE R

D es flû tes, des flû tes
pour danser en rond!
E t nous traînerons
par la corde rude
le bélier hirsute
qui cosse du front.
D es flû tes, des flû tes
pour danser en rond !
E ntre orteil et nuque
l ’âme est un arc prom pt.
E t nous traînerons
la chèvre camuse.
D es flû tes, des flû tes!
L E SECOND

0 dieux! Qu’on égorge
le taureau puissant
et le bouc qui sent,
hosties à l ’œil torve!
Que l’autel déborde
de vin et de sang !
Qu’il soit une forge
de feu rugissant!
Qu’il crépite d’orges,
qu’il fum e d ’encens!
Que les dieux présents
reçoivent la force
ja illie de cent gorges!

Venez au gym nase,
gém eaux, voir sourire
le dieu palestrite
c o iffé du pétase.
On lutte. On se rase,
avec la strigile
courbe, la peau grasse
de sueur et d ’huile.
On verse, du vase
délicat d ’argile
qui pend, vin d’Egine
bien fra is dans la tasse.
E t on se délasse.
L E SIXIEM E

V ou s êtes gém eaux.
Tels les Tyndarides
aux belles cnémides
dom pteurs de chevaux.
A h, prendre aux naseaux
l’étalon numide
tout blanc, dont la peau
est un feu humide;
ceindre du fronteau,
tenir par la bride
cette flam m e lisse
à quatre sabots;
bondir au garrot!
L E SEPTIEM E

L E TR O ISIEM E

P ar la pendaison
de cet esclave ivre,
qu’il est doux de vivre
près de l’échanson !

I l y a la gloire.
On dom pte les hommes.
On hume l ’arome
du laurier qu’on froisse.

O roue d ’Ixion,
ô roc de Sisyphe,
grandeur du lion,
beauté du supplice !

E t des reines noires
suivent le Triomphe.
On les apprivoise
comme des lionnes.

P ar la pendaison
de cet esclave ivre,
qu’il est doux de vivre
au vent des chansons !
Salut, Ixion.

L ’or de la V ictoire
creuse ta main moite.
U ne immense angoisse
g o n fle ta gorgone.
Io ! C’est la gloire.

�LE

M ARTYRE

DE

SAIN T

LE SAINT

L E H U ITIEM E

Il y a l ’ivresse,
de profonds celliers.
On peut tout lier,
plier par un geste.
I l y a l ’ivresse,
la fleur du pommier,
des amours qu’on tresse
en dansant nu-pieds;
la fleur de la fève,
le col du ramier;
l ’Ourse, le Bouvier,
Orion; les rêves;
le tranchant du glaive.

11

SÉBASTIEN

A thlètes du Christ, répondez!
R épondez la parole forte!
Dardez la réponse de fer!
Je prends entre mes doigts le rouge
cœur nu de votre foi, mes frères,
puisque vos poignets sont liés;
et je le hausse vers le haut
ciel où la couronne éternelle
est suspendue pour votre gloire.
J e vous adjure, par le sang
qui dégoutte de cette paume
percée comme la paume sainte
contre la barre de la Croix!
D ieu vous entend.
Ic i les ju m e a u x to u rn e n t v e rs le ju g e leu rs fro n ts rafferm is,
e t c rie n t de le u rs voix claires.

LE N EUVIEM E

MARC

Tu vois luire l ’aube
comme ta lueur,
Rosée, fraîche sœur
de la larme chaude!

Jam ais. Je confesse le Christ.

D es marchands de Rhodes
t ’apportent, par cœur,
de nouvelles odes
comme du bonheur.

Jamais.

MARCELLIEN

Jam ais. J e confesse le Christ.
MARC

Tu attends aux môles
d’Ostie, le soir, leurs
n efs qui ont la Fleur
sur la proue très haute.
Tu flaires leurs baumes...
Ic i le courag e des je u n e s p riso n n ie rs com m ence à m ollir. M arc
lu tte encore, fe rm a n t les p au p ières, s e rra n t les lèvres, re ­
te n a n t son souffle, de p e u r q u ’il ne lui échappe quelque
p arole qui puisse le p e rd re . M ais M arcellien in clin e vers
ses sœ urs son visage to u t hu m id e de larm es; il les regarde,
il les nom m e p a r le u rs nom s si chers. E t elles ch erch e n t à
d é n o u er les nœ uds ru d es, se h a u ssa n t su r la p o in te des
sandales, allègres e t p restes.

MARCELLIEN

Chrysille, Télésille, sœurs
douces! Junie, F la v ie! Mes sœurs,
que faites-vous? que faites-vous?
Otez de mon fron t la guirlande!
On ne peut pas nous délier,
on ne peut pas, on ne peut pas .
Ote ta guirlande, Epione,
je te p rie! Mes sœurs, mes sœurs douces,
que faites-vous?
L E PR E F E T

O jeunes hommes inculpés,
Marc et M arcellien gém eaux
de Théodote, voulez-vous
enfin obéir au clément
E m pereur? Réponds, Marc. Réponds,
M arcellien. V oulez-vous donc
sacrifier aux dieux de Rome,
aux douze dieux grands de l ’Empire
et à l’effig ie de César?
G reffier, écris.
Ic i, to u t à coup, S éb astien

rom pt son im m obilité v igilante.

E t le son in a tte n d u de sa voix frap p e de stu p eu r e t de
fra y e u r les hom m es, comme l’éclat so u d ain du to n n e rre .

MARCELLIEN

Jam ais.
Ic i la to u rb e païen n e se soulève en tum ulte.
LES GENTILS

— La voûte s ’écroule !
— Les pierres
se fendent!
— Tout est renversé.
— A vez-vous entendu?
— Tout est
souillé, foulé.
— Sébastien,
Sébastien, quelle démence,
quelle rage s ’empare aussi
de toi?
—
Le ch ef des sagittaires,
l’ami d’A uguste, est infidèle
à son m aître!
— Regardez-le!
I l est debout dans le délire.
— Lui, l’ami d’A uguste, il exhorte
les coupables à m épriser
l ’édit!
—
Ils fléchissaient déjà,
les jeunes gens.
— Ils étaient prêts
au sacrifice.
— Il les enivre
p ar la vue de son sang.
—
couler son sang pour simuler
la crucifixion de l ’Hom me
à tête d’âne.
— I l a percé
sa main gauche par artifice.
Et il a invoqué la croix.
A vez-vous entendu?
— J ’entends,
j ’entends, moi, claquer les fouets
des bestiaires. A ux lions!
A u x lions!
— N on, ce n ’est p as vrai.
Il est hors de lui-même. I l porte

Il laisse

�L’ ILLUSTRATION

un maléfice. N ’avez-vous
pas vu se rapprocher de lui
soudain cette fem m e étrangère
et trem per le lin dans la plaie?
i l porte un m aléfice occulte.
— R egardez-le ! Regardez-le !
— Ce n ’est pas vrai, ce n ’est pas vrai.
Toi, toi, bel Archer, toi, si beau !
Toi, plus beau que l’adolescent
de B ithynie, le Bien-aim é
d’H adrien, le divinisé
d ’E gyp te !
— Il ressemble à Mercure
souterrain qui hante la route
inévitable.
— Il a bondi
du socle, frère des statues
divines.
— I l a fa it un songe.
Il se réveille.
— Secoue-toi!
Tu es trop beau. Renie, renie
ton sacrilège.
— V iens ! A llons,
allons immoler des brebis
à Cérès qui porte les lois,
au Soleil qui voit l ’avenir.
— Il fau t boire, et frap p er la terre
d’un pied libre.
— V a -t’en ! V a -t’en !
— On éto u ffe! On éto u ffe comme
dans l ’étuve.
— Et la puanteur
des lys !
— E t ce relent lugubre
des offran d es non présentées!
— Crie fort !
— Les oreilles bourdonnent
de murmures magiques.
— Tous
ces esclaves puent, sentent pis
que le bouc.
— E t ne tracez pas
des mots magiques sur les dalles.
— E t ne parlez pas bas aux dieux
infernaux.
— O C hef, C hef cruel,
tu nous as trahis, tu nous as
trahis pour cet A siatique
mort au gibet !
Sébastien reste debout e t in éb ran lab le, san s rép o n d re. L a m ère
des co n fesseu rs s’élance co n tre lui, désespérée.
LA M ERE DOULOUREUSE _

O m audit, maudit, tu m ’arraches
mes fils malheureux, mes enfants
égarés. Tu me les arraches
quand ils allaient tendre leurs bras
déliés vers toutes mes larmes
souriantes, que je sentais
refluer à mon sein aride
comme le la it de ma douleur!
Qui es-tu? qui es-tu, si jeune
et si terrible, mâle avec
ce beau visage de Furie?
Qui es-tu qui o ffres de rouges
cœurs à tes autels et promets
des couronnes d’astres à ceux

TH É A T R A LE

que tu traînes là-bas dans l’ombre
où tout fin it?
Sébastien lu i parle avec une im périeuse douceur.
LE SAINT

J e suis l’esclave de l’Amour.
J e suis le maître de la Mort.
F emme, et je te connais. J e sais
que je toucherai le cœur rouge
au fond de ta p oitrine aride
qu’en fle le lait de la douleur.
J e te connais, fem me. Tu es
marquée du sceau m ystérieux.
Tu auras un jour ton martyre,
ta couronne et ton allégresse.
I l te regarde.
LA M ERE DOULOUREUSE

Qui me regarde? Tu m’effraies.
Le frisson me traverse toute,
comme une épée.
LE SAINT

I l t’a choisie déjà. Tu trembles.
Tu es élue.
LA M ERE DOULOUREUSE

Tu m’effraies. N on, je ne veux p as!
Que fais-tu de m oi? que fais-tu
de mon âme? O mes fils, mes fils,
vous me voyez, vous me voyez.
Quelqu’un m’entraîne.
LE SAINT

C’est Lui, c’est Lui. Car du haut ciel
I l fond et saisit, comme l’aigle
foudroyant. I l saisit, soulève,
emporte, dans les battements
de sa grandeur.
LA M ERE DOULOUREUSE

Où est-il? où est-il? J ’ai peur.
J ’ai peur de me retourner. Laisse,
oh, laisse-m oi reprendre haleine!
Tu me vo is: je suis pantelante.
Mes fils, m’avez-vous appelée?
D ois-je venir? J ’entends des cris,
les cris de cet aigle, les cris
du ravisseur. Il vous saisit,
il vous soulève, il vous emporte.
F au t-il venir? F a u t-il mourir?
Me voici prête.
Effarées, agitées, ses filles te n d e n t v e rs elle leu rs bras nus.
LES CINQ V IERGES

O mère, m ère!
LE SAINT

Tu as proféré la parole!
Femme, Il a parlé par tes lèvres.
M artyrs, avez-vous entendu?
Le ciel rayonne.
LES CINQ V IERGES

— O mère, mère, qu’as-tu dit ?
— Tu nous déchires.
— Tourne-toi !
— Oh, regarde-nous! Tourne-toi
vers tes filles épouvantées!
— Qui s ’em pare de toi? Quel mal
te possède?
— Regarde-nous !
— Du dos de ta main tu essuies

�LE

M ARTYRE

ta bouche qui s ’em plit d’écume
comme la bouche des sibylles.
— R essaisis ton âme. Tu es
la proie de l’Enchanteur.
— N ous sommes
toutes tremblantes.
— O malheur !
— O mère, mère !
LA M ERE DOULOUREUSE

Qu’ai-je dit? qu’ai-je fa it? Oh, non,
ne tremblez p as! J e vous regarde.
V ous êtes toutes pâles, comme
l ’évanouissem ent des choses
que nous tenions. V ous n ’avez plus
en vos m ains les offrandes. V ous
me touchez avec vos mains vides.
V ous n ’avez plus n i fleurs ni fruits,
n i les vases, n i les corbeilles.
V ous avez tout abandonné.
E t les offrandes non offertes
gisent là, sur les dalles, comme
des ordures. Mes dieux, mes dieux,
où êtes-vous?
CHRY SILLE

Mère, mère douce, rentrons,
rentrons. Tu les retrouveras
près de la porte. Laisse-toi
ramener. Ta litière est p rête.
Mère, tu souffres.
LA M ERE DOULOUREUSE

E t vous les abandonnerez
là, eux aussi, comme les orges
et les huiles? V oyez, voyez
les yeux de vos frères, voyezles grands ouverts, qui nous regardent !
Est-ce que je leur avais fa it
des yeu x si grands?
S ébastien lui parle avec une im périeuse douceur.
LE SAINT

Fem m e, tu ne rentreras pas
dans ta maison.
LA M ERE DOULOUREUSE

E st-ce que je leur avais fa it
des yeux si grands?
LE SAINT

Tu ne franchiras pas ce soir
ton seuil de pierre.
LA M ERE DOULOUREUSE

Ah, si grands que toute l’horreur
en sort et tout le ciel y entre.
V oyez, voyez!
LE SAINT

Jam ais plus tu ne reverras
les Lares derrière ta porte.
Tu le savais.
Ic i les filles éclaten t en pleurs.
LA M ERE DOULOUREUSE

C’est vrai, c’est vrai. J e le savais.
J e n’ai plus tourné la clepsydre.
Je n ’ai plus mesuré le temps
que par les gouttes très amères.
J ’ai pris dans l ’âtre une poignée
de cendre et je l ’ai répandue
sur mes cheveux. Salut, foyer!

DE

SAINT

SÉBASTIEN

13

E t vous, filles infortunées,
qui étiez pareilles aux doigts
de la m ain qui porte la rose,
vous serez les cinq doigts béants
de la main qui laisse l ’empreinte
ineffaçab le sur le mur
fid èle a fin qu’on se souvienne
du meurtre. Adieu.
Ic i les filles s’éla n ce n t p o u r la re te n ir e t l’enlacent.
LES CINQ V IERGES

— N on ! Non !
— Où vas-tu ? où vas-tu ?
que feras-tu?
— Entourez-la,
entourez-la de vos bras, sœ urs!
Elle est démente, elle est démente.
— Pour t’enlever, il fau t qu’on tranche
nos poignets, qu’on coupe nos bras
jusqu’aux aisselles.
— O sœurs, sœurs,
soyez fortes pour l ’entraîner.
— O Bonne D éesse, redouble
la force de notre amour.
— Non,
non, tu n ’iras pas ! A ie pitié !
— A ie p itié! Comment pourrais-tu.
nous jeter ainsi à la honte
et au deuil in fin i?
— Reviens,
reviens avec nous au fo y er!
— Rien ne pourra nous séparer
de toi, dans le nombre des jours.
J e t’en fa is serm ent!
— Je t’en fa is
serment !
— Et moi aussi !
— Et moi
aussi !
— Toujours nous resterons
nubiles, pour l’amour de toi,
mère douce, auprès de ton âtre,
auprès des Pénates voilées.
T e n a n t d ’une m ain le u r m ère égarée, elles ra m è n e n t de l’a u tre
leu rs voiles su r le u rs têtes et p ro noncent à voix basse la
parole de la consécration.

— Je me dévoue.
— J e me dévoue.
— J e me dévoue.
— J e me dévoue.
— J e me dévoue.
LE SAINT

Vierges, vierges, ne pleurez pas.
Celui qui garde le foyer
inextinguible a recueilli
ces vœux. V ous aurez vos couronnes,
en m angeant le doux fruit de vie
d’entre les lèvres de la mort.
I l n ’y a pas d’autre douceur.
J e vous le dis.
L a m ère se to u rn e v e rs lui, dans l’h o rre u r d ’une vaine révolte.
LA MERE DOULOUREUSE

O Archer, Archer sans merci,
et tu les prends, et tu les prends !
J e sais. J e traîne à mes épaules
une grappe lourde de vies
condamnées. E lles crient déjà

�14

L’ ILLU STR ATIO N

comme des victim es qu’étou ffen t
mes voiles. J e suis Niobé,
je suis du sang noir de Tantale,
avec toute ma géniture,
Archer, sous tes traits invisibles.
R epais-toi de mes infortunes
et rassasie-toi de mes deuils.
O fécondité lam entable!
La mort, la mort, de toute part
la mort. L ’amour de toute part
l ’affron te. C’est moi qui vous traîne,
filles, c’est moi.
LE SAINT

Il ne tue pas. I l viv ifie.
Qu’il te souvienne de la veuve
de Tibur qui, par fer et feu,
criait: « M es en fan ts, regardez
en haut, combattez pour vos âmes.
La mort est vie. »
LES CINQ VIERG ES

— N on, nous ne voulons p as mourir!
— L aisse-nous vivre, laisse-nous
respirer encore !
— A ie p itié
dé notre jeunesse.
— Tu vois,
tu me vois, comme je suis jeune,
ô mère. J e suis ta plus jeune.
Je ne veux pas mourir. J ’ai peur,
j ’ai peur.
— A ie p itié ! L aisse-nous
à la lumière !
— Il est si doux
de voir la lum ière, de voir
le soleil; et nos dieux sont bons,
nos dieux sont beaux!
LA M ÈRE DOULOUREUSE

J e ne peux plus les invoquer,
je ne sais plus les im plorer.
Tout croule. T out s’évanouit.
E t mon cœur défaille, mon âme
est éperdue.
Ici, d ’u n e voix g rav e e t ferm e, son fils M arc l’e x h o rte, d re ssa n t
sa tê te de l'affaissem en t de son corps qui n ’a plu s de soutien
sous les pieds liés.
MARC

Mère, nous sommes en silence.
N otre amour est crucifié.
S ois avec elles.
LA M ERE D O U LOUREUSE

Je viens, je viens. J e suis à vous.
P a r u n e vo lo n té p lu s q u ’hum aine, elle s’a rra c h e à l’é tre in te de
ses filles, qui p o u ssen t u n c ri u n an im e. E lle m arche seule
v e rs les d eu x colonnes v iv an tes.

J e suis à vous. M e voici prête,
mes fils. J ’entends le battement
de vos cœurs. On a retiré
les soutiens de dessous vos pieds
joints. E t j ’entends le craquement
de vos coudes, de vos genoux,
de vos épaules. J e vous porte.
Je suis chargée de vos deux poids.
Où fau t-il m onter? où fau t-il
descendre? J e saurai sourire.
.le saurai chanter. Me voici.

TH ÊATRALE

J ’ai votre faim , j ’ai votre soif.
J ’enfoncerai profondém ent
ma bouche dans la plénitude
de la mort. H om m es!
Ic i elle se to u rn e v e rs les m a g istra ts, les assesseurs, les bo u r­
reaux.

Hom m es, je confesse le Christ.
Je suis chrétienne. Qu’on me lie,
qu’on m e frap p e. J e sais sou ffrir.
Je veux mourir.
Ic i les cinq vierges se c o u v re n t e n tiè re m e n t la tè te , en se
s e rra n t l’u n e co n tre l ’a u tre , p rè s d e le u r père to u jo u rs en ­
veloppé d ans sa toge e t ta c itu rn e .
LE SAINT

Gloire, ô Christ roi!
L a m u ltitu d e a cc ru e s’agite, vocifère, a lte rn e les im précations
et les invocations, les louanges e t les o u trages, les m enaces
e t les prophéties, diverse e t d iscordante. L ’a ir s’assom brit.
D es sacrificateurs je tte n t su r l ’a u te l des poignées d ’arom ates.
O n e n te n d p arfois, d a n s une pause, des fem m es sangloter.
G EN TILS E T C H RETIEN S, QUELQUES J U IF S , LES ARCHERS
ET LES ESCLAVES, HOMMES ET
TUM ULTE.

FEMM ES,

TOUT LE

— Sébastien, ami d ’A uguste,
tu travailles pour le pressoir!
— Tu travailles pour le charnier!
— O A rcher im pudent, tout oint
de m aléfices !
— M aintenant
on va les entendre chanter
des paroles m agiques, comme
Ptolém ée, comme A stion,
pour te résister et te vaincre,
ô somnolent !
— I l est malade,
il est endormi dans la graisse,
de la nuque ju sq u ’au talon.
— P uisque tout est dit m aintenant,
qu’on les tourm ente.
— N iobé!
N io b é !
— E t suspendez-la,
entre ses gém eaux, au sommet
de l ’arcade, par une seule
main !
— V oyez Andronique. I l mâche
sa langue bovine.
— I l savoure
la sueur salée qui ruisselle
dans les rides de ses fanons.
— A llon s! Qu’on le secoue! Esclaves,
pincez-le fo rt aux jam bes, vous
qui lui dorlotez sa podagre.
— N ’avez-vous p as honte, pourceaux?
— Debout, debout les serfs! D ebout
les serfs ! Les tem ps sont révolus.
— Mère des m artyrs, sois louée!
— N on sur la cire des tablettes,
mais ton nom est écrit déjà
au livre de vie.
—- O sort humble
et m agnifique !
-— J e me courbe
et je baise la terre, en signe
de ton ventre, mère admirable.

�LE

M ARTYRE

DE

— Ils sont fous, ils sont fous. D es sacs,
des sacs d ’ellébore !
— On étou ffe.
Tous les foin s coupés du Solstice
sont m is ici à ferm enter?
— E n avez-vous, du foin , aux cornes!
— S i c’est le Solstice, prenez
les faucilles et moissonnez.
— N e tracez pas de mots magiques
sur les dalles.
— Levez les dalles,
si vous osez, levez les dalles.
Les m orts vont surgir du charnier
de César.
— E t que les Romains
sachent qu’ils ne sont que des hommes,
rien que des hommes.
— Criez fort,
car votre Sauveur entendra.
E st-il ivre ou som nolent comme
ce bon ju ge, que son courroux
ne se déchaîne contre nous?
— O insensés, il était dieu
et il est mort comme un larron.
— On l ’a souffleté.
— Il avait
une tunique sans couture.
Les soldats l ’ont jouée aux dés.
— Taisez-vous ! Taisez-vous ! Le seul
genou de Jésus se dressant
du saint sépulcre vaut tout l’orbe
de l ’Empire.
— I l fau t un carnage.
— On ne comprend plus rien.
— Nous sommes
tous enveloppés dans les rets
de la mort.
— V a-t’en! J e te frappe.
— Ils fo n t des onctions magiques.
Prenez garde.
— Tous ces esclaves
cachent des rouleaux dans les plis
de leurs sayons.
— I l fa u t attendre.
Le bois du gibet va fleurir.
— Tuez ! Tuez ! Tuez !
— Il faut
la lourde épée ibérienne
qui fatigue le baudrier.
— A rdez-les ou bien ils vous ardent.
— U n Phrygien a mis le feu
à trois temples.
— Qui crée, sinon
le feu?
— C’est la douleur qui crée.
— A h, c’est trop attendre. Pourquoi,
pourquoi n ’abrèges-tu pas l’heure?
— D ieu viendra du M idi. Le Saint
descendra du M ont Pharan.
-— J u if
du Transtévère, tu pourras
nous fournir des vitres cassées.
— O Archer, je veux te bénir!
— A rcher de la vie, je bénis
ton œil, ta main, ton arc, tes traits.
— O Chef, Chef, tu nous as trahis,
tu nous as trahis.
— Tu seras

SAIN T

SÉBASTIEN

sculpté dans le basalte noir,
comme A n tin oüs.
— O divin !
— Ton parfum est mort, Adonis.
— D ivin meurtrier, toi qui tues
et suscites !
— Qu’on lui arrache
l ’arc et le carquois !
— P uisqu’il est
m aintenant marqué à la paume
comme un larron, qu’on tranche aussi
ses pouces !
— Archer, n ’aurais-tu pas
A pollon pour complice?
— I l porte
le premier stigmate.
— I l a fa it
le serment militaire. I l porte
un autre stigm ate. I l est traître.
— N ul jour ne sera plus ce jour.
— Ce n ’est qu’un rêve.
— J e m’en vais.
Ma force est à bout.
— O Beauté,
B eauté, vivre et mourir pour toi!
— M angeons les offrandes qu’on laisse
p ar terre, ces fig u es sabines.
— On ne respire que des rêves,
les rêves qu’enfantent les fièvres.
— S u s! Que les buccins recourbés
so u fflen t la bataille !
— O Archers,
bandez vos arcs et rangez-vous!
— Les N iobides ! •
— Mi notaure,
M inotaure d’A sie, gorgé
de vierges et d’adolescents!
— E lles suivront. On l’a écrit:
« U ne m ultitude de vierges
suivra ses pas. »
— E lles sont douces
comme ce lait caillé.
— O vierges,
vierges, que ne p u is-je vous faire
mourir d’amour!
— E t des bourreaux
dans les prisons ont violé
des vierges mortes !
— V ous mordrez
la cendre.
— I l fau t que tout autel
surnage au sang des adorants.
— Où est le Paradis?
— Ouvrez
vos portes, ouvrez donc vos portes;
et le R oi de gloire entrera.
— D ieu viendra du Midi. Le Saint
descendra du Mont Pharan.
— J u if
de la porte Capène, viens
nous vendre tes morceaux de verre.
— Qu’on les écorche v ifs avec
des tessons de pots !
— O dieux, dieux
renversés, brisés, effacés
en un jour !
— S o u fflez sur le feu !

15

�16

L’ ILLUSTRATION

A ttisez les charbons !
— V a-t’en.
J e nie.
— Rome n ’est que la truie
qui se vautre.
— Sur ce charnier
fum ant l ’Em pire pourrira.
— Debout, les forts, les purs, les bons!
— H âtez le tem ps ! Souvenez-vous !
— P etit grec, p etit grec, je suis
ton maître.
— O serf, ouvre tou âme
pour voir, et tes poignets sont libres.
— Les voies de l ’im molation
sont les plus sûres et le sang
est inépuisable.
— Oh, l’horreur,
l ’horreur de l’im m ortalité!
— M angeons les offrandes. Mangeons
ce raisin sec et ces olives
en saumure.
— Un from age rond,
un fond d ’amphore, des gâteaux.
— R egarde comme la denture
de l ’E thiopien reluit!
— Les sacrifices vous engraissent
et le vin des libations
vous fa it trébucher.
— Que le vin
vous sorte des narines !
— Jule,
castrat de la Grande Déesse,
qu’est-ce que tu fa is sur l’estrade?
N ’as-tu pas même le fouet
du Galle, garni d’osselets?
— Il n ’est malade que de crainte,
il n ’est ivre que de massique,
stu p éfié que p ar les tru ffes.
— A ppariteurs, sou fflez, so u fflez !
— A ttisez les charbons!
— Qui donc
le premier foulera la braise?
— V oyez, voyez ! Une des vierges
voilées va rejoindre sa mère.
U ne des cinq vierges voilées se détache du groupe et m arche
le n te m en t v ers les colonnes vivantes.

— Elle veut se perdre.
— Epione,
sois louée devant l’Eternel !
— Mais ils connaissent des form ules
d’incantation qui préservent
de la douleur.
— Il faut les oindre
de graisse vile pour détruire
leurs charmes.
— V oilà la seconde!
— Sois louée par le chœur des A nges,
ô F lavie !
— Elles étaient belles
comme les yeux sont beaux avant
de pleurer.
— O dieu M inotaure!
— L ’homme a-t-il plus de larm es ou
plus de gouttes de sang?
— Amour,
Amour sauve-nous!
— M ais c’est toi,
Sébastien, qui les enchante,

TH E A T R A LE

qui les enivre.
— E t tu seras
sculpté dans le basalte noir,
ô Archer, comme A ntinoüs
l ’inconsolable.
— Il est très beau.
Regardez-le ! Regardez-le !
— Et la troisièm e se détache
et suit les autres.
— Sois louée
par les Trônes et les Ardeurs,
Junie!
— L ’étoile des Gémeaux
culmine, ô frères.
— H onnie soit
la chienne et toute sa portée !
— Que ta langue ne se détache
p lu s de ton palais ulcéré !
— N on, vous n ’allez pas prévaloir !
— Jetez-les dehors ! Jetez-les
dehors! Ils puent.
— N ous forcerons
vos portes avec la cognée.
— A u x tourm ents ! La braise est à point.
— A ppariteurs, appariteurs,
tout est donc prêt.
— Et nous dirons:
« Jam ais assez! Jam ais assez! »
— La douleur est inépuisable.
— Le son du V erbe fu t semé
dans la fertilité du meurtre.
— V iolences sur violences!
—- Jam ais assez! Jam ais assez!
— Qui donc le premier foulera
la braise vive?
Ici, comme Sébastien e st debout, près du fe u bas, il s’offre.
LE SAINT

M oi le premier.
L a m u ltitu d e ondoie. L es a rc h e rs e n to u re n t le u r chef aimé.
LES HERAUTS

— Silence.
— Silence.
— Silence.
Le ju g e parle.
J u le A n d ro n iq u e

fa it u n

geste

vague.

L es a tte sta tio n s

des

A siatiques d o m in e n t la ru m e u r confuse.
LES ARCHERS D’EMESE

— Chef, tu ne peux pas !
— Qu’on l’empêche,
qu’on l’empêche!
— Il est libre encore.
On ne l’a pas jugé. Personne
encore ne peut le soumettre
aux tourm ents; car il est un Chef,
il est le C hef de la cohorte
d ’Emèse, il est l’ami d’A uguste.
— Il fau t qu’avant on le dénonce
à l’Empereur.
— Il faut qu’il soit
ju gé par César.
— Et il faut
qu’il soit dépouillé des insignes.
— Qu’on l ’empêche de se livrer
à son délire.
LE SAINT

Archers d’Emèse, archers d’Emèse,
je le ferai.

�LE

M ARTYRE

DE

LES ARCHERS d ’EMESE

—
On
—
—
un

E ntendez le son de sa voix.
en tremble. Tout cœur tressaille.
Il est sacré par la M anie.
Il est hors de lui-même. Il porte
m aléfice.
— 11 est la proie
d’un rêve sauvage.
— O Chef, Chef,
rentre en toi-même!
— V oyez-le.
Comment pourrait-il se souiller
de ce m éfait, étant si beau?
— Tu ne peux p as!
L E SAINT

Archers, si jam ais vous m’aimâtes,
je le ferai.

SAIN T

SÉBASTIEN

17

Je t ’ai vu. Regarde. Cet arc
figu re la T rinité sainte.
Le fû t est le Père, la corde
est l ’E sprit, la flèche empennée
est le F ils qui donna son sang.
E t il n’y aura plus de taches,
sa u f la tache du sang tombé
des mains et des pieds du Seigneur.
Or cet arc je te le commets,
et le tém oignage vermeil
qui rabaisse l’ivoire et l’or.
M ais je veux lancer m a dernière
flèche, ô E lu s de la cohorte
d’Emèse. A qui?
I l p re n d le d a rd d u carquois, par-dessus son épaule. U n p ro ­
fo n d frém issem ent se propage d ans la m u ltitu d e entassée. O n
s’é ca rte, on recule.
DES VOIX

Ic i u n je u n e hom m e à la voix harm o n ieu se lu i ad resse la

— A qui?

suprêm e dép récatio n .

— A qui ?

L ’ARCHER AUX Y EUX VAIRONS

Tant que tu portes à ton p oing
l ’arc d’Emèse garni d’ivoire
et d’or, grand, doublé, à deux cornes,
pur comme la lune nouvelle
et criard comme l’hirondelle,
(ô Sébastien intrépide,
C hef à la belle chevelure,
écoute-m oi) tant que tu portes
suspendu comme la cithare
par la bande pourpre, plus haut
que l ’épaule gauche, le long
carquois oblique à dix-huit dards,
recouvert de peau de panthère,
(ô Sébastien intrépide,
Chef à la belle chevelure,
écoute-m oi) tan t que tu portes
dans le carquois à dix-huit dards
n eu f et n eu f vies d’hommes certaines
de ta certitude, seigneur,
tu ne peux pas.
LE SAINT

O Sanaé, voici mon arc.
Je le serre dans cette main
que perce un invisible clou.
I l est doublé. M ais le tendon
de bête, qui s’ajuste au fû t
et qui s’y colle de façon
à ne faire qu’un avec lui,
n’est pas inséparable comme
ce filet de sang qui s’y fige,
tu vois, de l’une à l ’autre coche
sans se noircir.
L 'A R C H E R A U X Y E U X V A IR O N S

N ous demanderons aux devins
et aux m ages ce qu’un tel signe
montre, seigneur.
L E SAINT

J e le sais. Or, toi, considère
la figure de l’arc, archer,
puisque tu es marqué par Dieu
qui t ’a fa it les deux yeux divers,
l’un bleu, l’autre noir, comme jour
et nuit. Tu clos un peu le noir
quand tu vises le but, afin
que ton regard soit tout pareil
à l’air que traverse le trait.

— Ecartez-vous!
— Qui va-t-il viser?
— Andronique,
Andronique, prends garde !
— Archer
vairon, ôte-lui l ’arc!
— Ils ont
peur, ils ont peur.
— Or qui va-t-il
tuer?
— N on ! « Tu ne tueras point. »
I l a d it: « Tu ne tueras point. »
L a q u atrièm e des cinq vierges se détache de T héodote, auquel
il n ’en re ste plus q u ’u n e seule.

— Sois louée par tous les A rchanges,
ô Télésille !
Sébastien, a y a n t b andé l’a rc e t encoché la flèche, se place e n tre
les d e u x colonnes que charge la passion des d e u x frè re s. Il
plie u n genou à te rre , la face v e rs le ciel.
L E SAINT

S i je suis digne de servir
Ton F ils, le M artyr des m artyrs;
si j ’ai par ma flam m e exalté
sur le feu bas Ta vérité;
si j ’ai reçu du Christ Seigneur
ce stigm ate de Sa douleur
dans ma main qui en est plus forte,
A donaï, D ieu des cohortes
invincibles, D ieu des combats
sans merci, ô Toi qui abats
le cheval et le cavalier
dans la mer, Toi qui sans bélier
brises les murs des villes fausses,
D ieu de la foudre, exauce, exauce
cette prière qui s’aiguise
au fer du dernier trait!
Ic i il a ju ste le tr a it; puis, re n v e rs a n t le corps en a rriè re et
so ulevant to u t le b ra s gauche, il tire de to u te sa force la
corde ju s q u ’à la g ra n d e veine d u cou.

Je vise.
Il vise, les em pennes co n tre l’œil.

Mon D ieu, je te demande un signe,
si je suis digne.
Il décoche le tr a it v e rs le ciel pâle, e n tre les deux colonnes
vivantes, au-dessus des lys splendides. E t il re g ard e, encore
à genoux.

�18

L’ ILLUSTRATION ;T H É A T R A L E

Des hom m es, des fem m es a cco u ren t, se p ressen t, se te n d e n t
d an s les en tre-colonnem ents, en g ra n d e an x iété. E t to us ils
re g a rd e n t si la flèche ne retom be pas.
DES VOIX

— On ne voit plus la flèche!
— Oui,
je la vois, je la vois.
— Non. Elle
va très haut, très haut, disparaît.
— On ne la voit plus.
— Attendez.
— S ilen ce!
Ils re tie n n e n t le u r souffle.

— Elle va retomber!
— A ttendez!
— Silence ! Silence !
Ils re tie n n e n t le u r souffle.

— N on, elle ne retombe pas !
— La flèch e ne retombe p as!
— R ien ne retombe !
L E SAINT

Gloire, ô Christ roi!
Ic i il se lève e t se re to u rn e .

Et m aintenant je me désarme!
J e suis l ’A rcher certain du but.
Sanaé, Sanaé, voici
l ’arc double, le carquois fourni
de dix-sept sagettes ailées
et le brassard où est gravée
la figure zodiacale
du S agittaire criblé d’astres.
J e te les commets. Je les o ffre
à mes élus de la cohorte
d ’Emèse. V oici.
Il d o nne à S an aé l ’arc, le carq u o is, le b ra ssa rd . U n e claire
allégresse l’illu m in e. T o u s les re g a rd s d a n s l’éblouissem ent
so n t fixés su r sa face. I l ne se n t que l’éb riété de l’élection
certa in e.

Je suis libre!
Souvenez-vous. Je suis la Cible !
Souvenez-vous de ce terrible
espoir, et que je serai digne
de demander à D ieu des signes
plus éclatants.
LES ARCHERS d ’EMESF.

Sébastien ! Sébastien !
Sébastien !
D errière les appels des hom m es on c ro it e n te n d re d ’a u tre s voix,
des voix c h an tan te s, des d iv in s échos ép ars d a n s l’espace
lo in tain , diffus d an s l’im m ensité d u m iracle céleste. T o u t ici,
l’effluve des lys, la fum ée de l ’oliban, la c h aleu r de la braise,
l’an x iété des âm es, le silence de V esp er, to u t d ev ien t mélodie
m y stérieuse.
LE SAINT

Mes frères, mes frères, j ’entends
le bruit des chaînes qui se brisent,
le choc de la hache, l’éclat
de la foudre, les quatre vents
plein s de semences et de cris,
le levain de l’espoir terrible !
Mes frères, mes frères, j ’entends
la mélodie du saint combat,
le chœur divin des sept fléaux,
l’annonciation des astres,
et la marche du nouveau dieu
à côté de l’homme nouveau,

et les lisières de la terre
frém issantes comme les bords
d’une bannière qu’on déplie,
et le tonnerre qui relie
dans les tombes, l’âme des morts
aux os des morts!
DES VO IX PARTOUT ÉPARSES

Sébastien, Sébastien,
tu es témoin !
I l sem ble que l’in v ocation du nom ad m irab le soit p o rtée p a r
u n chœ ur angélique, d e près, de loin. S o u te n u p a r ses es­
claves, accom pagné de la d e rn iè re de ses e n fa n ts, Théodote
va re jo in d re le groupe dévoué, e n tre les colonnes saintes.
U N E VOIX

Sois louée par les Chérubins,
ô toi, la plus jeune, C hrysille!
Toi, par les D om inations,
ô Théodote, sois loué
dans le haut ciel!
M ain te n a n t la m ère doulo u reu se, le v ieillard infirm e e t les cinq
vierges occupent l ’en tre-co lo n n em en t e t re lie n t p a r la chaîne
de le u rs corps les d eu x âm es p a tie n tes. L a force même du
feu possède sau v ag em en t l 'A rc h e r désarm é.
LE SAINT

S o u fflez de près, so u fflez de près,
vite, avec des so u fflets de forge !
A genouillez-vous; et poussez
vos haleines. A genouillezvous; appuyez-vous sur vos coudes,
enflez vos joues, crispez vos lèvres,
poussez tout le vent de vos âmes
sur les tisons noirs. Que la flam m e
jaillisse, que les étincelles
s ’envolent comme des abeilles
ivres, que l’ardeur en devienne
sept fo is p lu s ardente, ô Archers,
Archers, si jam ais vous m’aim âtes !
Que votre amour je le connaisse
enfin, à mesure de feu !
Otez-moi grèves et cuissards,
genouillères et solerets.
Que je sois nu-pieds et nu-jambes,
comme le vendangeur agile
qui s’apprête à fouler les grappes
rouges dans la cuve fum ante!
A pportez les sarm ents, les ceps,
les branches, les racines mortes,
les écailles des p in s et tous
les roseaux de tout le midi
poudreux de soleil, pour la flamme
soudaine, ô frères; et couvrez
d’un grand bûcher les noirs tisons.
Je danserai plus haut, plus haut
que la flamme, sept fo is plus haut.
Je vous le dis.
O n lui ôte les solerets, les genouillères, les grèves, les cu is­
sards. Il reste avec les pièces du tro n c e t des b ra s su r la
n u d ité de ses longues jam bes sveltes.

Tueurs, voici, je me désarme.
J ’ai renoncé mon arc, lancé
ma flèche dernière, quitté
mon bon harnois. E t cependant,
voyez, je brûle d’allégresse
comme au début de la bataille
quand les esprits dans le cœur tintent
comme les dards dans le carquois

�LE

MARTYRE

DE

et que le nerf tendu de toute
force jusqu’au coin blanc de l’œil,
jusqu’à la veine de la tempe
chaude, crie comme l’hirondelle
qui se souvient du sang de Thrace,
ô meurtriers.
un

couple

d ’esclaves

éthiopiens

SEBASTIEN

19

LES V OIX

Sébastien, Sébastien,
tu es témoin !
C A N T IC V M

G E M IN O R V M

H ym nes, toute l’ombre s’efface.
D ieu est et toujours sera Dieu.
Célébrez Son Nom par le feu.
Le Soleil terrible est Sa face.

Ic i il s’av an ce v e rs les c h arb o n s em brasés. A chaque angle du
parallélogram m e

SAIN T

se tien t

accroup i p o u r so u ten ir su r la vo u ssu re du double dos n o ir
et h u ile u x le g ra n d soufflet de forge à bec de griffon. La
ro u g e u r de la b raise em p o u rp re to u t le p o rtiq u e ; m ais déjà

Il vient. I l séchera la race
vile, comme un marais boueux.
H ym nes, toute l’ombre s ’efface.
D ieu est et toujours sera Dieu.

le so ir tom be s u r les ja rd in s , qui en d e v ie n n en t plu s bleus.
L es a rc ad e s se rem p lissen t d ’azu r. D an s le som bre azu r, les
hau tes gerb es de lys com m encent à re sp len d ir d ’une c an d eu r
su rn a tu re lle , comme si le u rs faisceau x é ta ien t serré s a u to u r
d ’un esp rit céleste.
T o u t à coup des c ris éclaten t, la m u ltitu d e ondoie et gronde.

Chantez les œuvres de Sa grâce,
louez Ses œuvres, en tous lieux.
Semez Son Nom m ystérieux
dans les poussières de l’Espace.
H ym nes, toute l ’ombre s ’effa ce!

DES VOIX JU B ILA N TES

— M iracle!
— M iracle!
— L ’aveugle,
l ’aveugle, la femme d ’A ttale !
— M iracle!
— M iracle!
— La femme
de V enuste, A lcé la muette!
-— Ecartez-vous !

Ic i la m ère se découvre, le v ie illa rd se déco u v re; e t ils re g a r­
d en t, ravis. L es cinq vierges app araissen t hors des voiles
avec des visages illum ines. Exiles h a u sse n t la gorge comme
des colombes, p o u r c h a n te r le c h an t de leu rs frères.
L E SAINT

Je danse sur l'ardeur des lys.
Gloire, ô Christ roi !
J e foule la blancheur des lys.
Gloire, ô Christ roi!
J e presse la douceur des lys.
Gloire, ô Christ roi !

LA FEMME MUETTE

Tu es saint! Tu es saint! Je parle.
Je te rends grâce.
LA FEMME AVEUGLE

Tu es sain t! Tu es saint! Je vois.
J e te rends grâce.
LES VOIX

Ce que son âme crée, ses pieds l’effleu ren t. I l semble s’ala n ­
g u ir comme d ans la danse io nienne, e t to u t à coup il se re n ­
verse et se re to u rn e comme le g u e rrie r qui d ans la pyrrhique

JUB ILA N TES

frappe du ja v e lo t le bouclier.

— Miracle !
— Miracle !
— Miracle !
— O guérisseur !
— Libérateur !
— Tu prévaudras.

J ’ai les pieds nus dans la rosée!
J ’ai les pieds sur le blé qui pousse !
Je bondis comme l’eau des sources!
Je t ’aime, Roi.
D ans u n e ineffable am biguïté, le délire a lte rn e avec l’extase,

Sébastien n e to u rn e pas la tête, ne semble pas e n te n d re . Il

l’a rd e u r avec la liesse, la saltatio n g u e rriè re avec la ju b i­

est au bord de la b raise comme à la lisière d ’u n e p rairie.

lation nuptiale. T o u tes les fra îc h e u rs qu’en g en d re le p rin ­

LE SAINT

tem ps de son âme, il les éprouve avec sa c h air em pourprée

Me voici prêt, me voici prêt !
Mes pieds sont nus pour la rosée
du Seigneur, et nus mes genoux
pour l’alternance merveilleuse.
O gémeaux, accord de la double
flûte, bras de la grande lyre,
chantez la gloire du Christ roi,
et notre amour! Chantez une hymne
qui arde jusqu’à leurs oreilles
scellées, jusqu’à leurs cœurs inertes!
Frères, que serait-il le monde
allégé de tout notre amour?

p a r le reflet de la braise. M ais d ans les entre-colonnem ents
les sept gerbes de lys on t l’a veuglant éclat des lum ières séra­
phiques.

U ne

m élodie

in d istin c te

semble

d e rriè re

C’est comme si j ’avais une âme
fa ite avec des feuilles de saule,
comme si mes veines étaient
fa ites de musique et d’aurore !
C’est comme si je secouais
un givre d’étoiles sonore!
Je t’aime, Roi.
Il n ’y a plus que le délire e t l’extase. Il n ’y a plus que la ro u ­
g e u r des feux bas e t la c a n d e u r des h a u ts lys. M ain ten a n t

I l e n tre dans le parallélogram m e de feu. E t les p rem iers m ou­
vem ents de la danse ex ta tiq u e a llèg en t ses pieds comme si

la salutation séraphique surm o n te l’hym ne te rre s tre .

les A nges av aien t noué à ses chevilles des ta lo n n iè re s in v i­
sibles.

O doux miracle, doux miracle!
Les lys ! Les lys !

C H O R V S S E R A P H IC V S

L es engins de bois, de c u ir, de fe r e t de v e n t accom pagnent
la danse av ec u n e so rte de re sp ira tio n tita n iq u e . L es ju m eau x
e n to n n e n t le u r hym ne. L es fem m es e t les esclaves so n t e n ­
tra în é s d an s le v ertig e de la d o u le u r e t de l’allégresse. On
e n te n d to u jo u rs le nom adm irable invoqué p a r des voix h u ­
m aines et su rh u m ain es.

s u rg ir

l ’hym ne des sept e n fa n ts voués.

.

Salut, ô Lumière,
Lumière du Monde,
Croix large et profonde,
Très-haute Bannière,
Ham pe tutélaire
et V erge fleurie.

�L' ILLUSTRATION

20

TH E A T R A LE

Signe de victoire
et Palm e de gloire
et Arbre de vie!

force des fe u x bas. T ous ceux qui voient, to u s ceux qui
e n te n d e n t sont frap p és de stu p e u r e t de te rre u r. E t la tra n s ­
figuration s’accom plit. S ept S érap h in s, sep t L u m ières d e la
h ié ra rc h ie lum ineuse, su rg isse n t des gerbes et s’av an c e n t dans

LE SAINT

les entre-colonnem ents. Ils c h a n te n t: l ’im m ensité de leurs

J ’entends venir un autre chant.
J ’entends les sept luths éternels.
Les lys fo n t toute la lumière.
Ils fo n t toute la mélodie.
Vous les fauchez, et ils renaissent.
Vous les grisez, ils sont debout.
Ils ont la tig e im périssable.
Voyez, voyez ! Ils me regardent
comme des A nges couverts d’yeux
pour l’épouvante.

voix semble la p orte o u v e rte d u Ciel.

V o ici les sept Témoins de Dieu,
les Chefs de la M ilice ardenté.
Les fem m es, les esclaves, les m ag istrats, les soldats, les b o u r­
reau x , to u s ceux qui voient, to u s ceux qui e n te n d e n t, sont
tom bés, la face c o n tre les dalles. M ais les ju m e a u x sem blent
faire u n seul corps e t une seule c la rté avec les colonnes u n a ­
nim es qui s o u tie n n en t le p ortique du N ouveau Jo u r.

Tout le ciel chante !

Le ray o n n e m e n t des g ra n d e s gerbes p arad isiaq u es a v aincu la

E X P L IC IT
PRIM VM SAN CTI S E B A S T IA N I S V P P L IC IV M IN C R V E N T V M

LA SECONDE

MANSION

LA C H A M B R E

M A G IQ UE

LE S PERSO N N A G ES
L E S A IN T .

C Y R IA Q U E .
N A R C IS S E .

L A F I L L E M A L A D E D E S F IE V R E S .

B A S IL E .

L E S S E P T M A G IC IE N N E S :

L ’E U N U Q U E Z A C H L A S .
L ’IN T E N D A N T H E L C I T E .

P H O E N IS S E .
IL A H .

LES ESCLA V ES:

HASSU B.

D E B IR .

JA R D A N E .

M ENES.

ATREN ESTE.
PH ERO R A S.

PANTENE.
L U C IP O R .

H YALE.

CORDULE.
L ’A C O L Y T E P H L E G O N .

ALCE.
NABAB.

LE LECTEUR EUTROPE.

L E DECAN.

LE S CATECHUM ENES ADOLESCEN TS:

L E C O C H E R D U C IR Q U E .

L ’A F F R A N C H I G U D D E N E .

H ERM YLE.

L A T O U R B E D E S E S C L A V E S , D E S A F F R A N C H IS , D E S

GORGONE.

N EO PH Y TES, DES ZELA TEU RS.

ATH A N A SE.
LA V O IX D E LA V IE R G E E R IG O N E .
LES ZELA TEU RS:
THEODULE.

LA V O IX D E L A V IE R G E M A R IE .

O n aperçoit u n e v o û te en ellipse, d ’u n e m atière si polie q u ’elle

A d ro ite e t à gauche, percées d ans la courbe extrêm e de la

ren v o ie to u te s les im ages, à la façon d ’un m iro ir concave.

voûte qui retom be et s ’appuie s u r les dalles, d eu x issues

U ne p o rte rec ta n g u laire à deu x v a n ta u x , vaste comme le

basses, n oires d ’om bre, sem blent les bouches de deux longs

p o rtail d ’un tem ple, est ferm ée dans la paroi du fond. On y
m onte p a r sep t degrés p e in ts des co u leu rs p lan étaires, comme
les sept étages de N inive,

les sept en cein tes d ’E cbatane.

D eux

colosses e n tiè re m en t v êtus

idoles

solaires,

fem m es coiffées de m itres et habillées de robes tra în a n te s.

de

C hacune d ans la cavité de chaque cippe e n tre tie n t le feu

te n a n t

coloré de chaque planète. E t, comme elles se pen ch en t sur

d an s les d eu x m ains d eu x clefs sym étriques, su p p o rte n t le

les c reu sets occultes, le u rs visages se co lo re n t diversem ent

spires serp en tin es

deu x

c ouloirs dédaléens.
D es chaînes d ’or e n ch a în e n t à sept cippes tria n g u la ire s sept

ju s q u ’au x

pieds

onglés e t ailés,

lin teau m onolithe où est gravée u n e in scrip tio n chaldéenne.

e n tre le u rs tresses to rd u e s en cornes de bélier. L a m agi­

La face d u Soleil e t la face de la L u n e b rillen t su r les

cienne de S a tu rn e a le visage livide, presque n o ir; la m a ricien-

v an ta u x de bronze aux gonds énorm es.

�LE

M A R T YR E

DE

cienne de J u p ite r l’a rouge c la ir; la m agicienne de M ars,
rouge

som bre;

la m agicienne de

M ercure,

b leu ;

la m agi­

SAINT

SÉBASTIEN

21

Qui êtes-vous?
Il est debout s u r le septièm e degré, s’adossant au vantail du

cienne de V én u s, ch an g ean t ; la m agicienne de la L u n e,

Soleil qui semble p o rte r d ans son disque la tê te ju v én ile

a rg e n té ; la m agicienne du Soleil, to u t or. A le u rs pieds gisen t

pareille au chef d u B aptiste d ans le plat d ’o r suspendu.

des coffrets, des corbeilles, des u rn e s, des fioles, des coupes,
des tablettes. E t, penchées, elles é p ien t les fu sio n s sublim es,

LES M AGICIENNES

Qui es-tu? Qui es-tu?

à tra v e rs leu rs m asques p la n é taires qui to u r à to u r s’avivent
LE SAINT

et pâlissen t en d é g ra d an t p ar d ’indicibles nuances.
Comme la sirèn e qui souffle d an s la n acre de la conque to rd u e,
chacune c h an te p ro fo n d ém en t dans le charm e de la p ie rre
creuse.

V ous êtes
enchaînées à l ’œuvre des charmes,
m agiciennes.
E lles sont to u te s frém issan tes d ans la fixité de le u r vision,

PH Œ N ISS E

U n nouveau Signe est dans l ’espace.
Un royaume trouve son roi.
Le jour tremble. La nuit s’efface.
ILAH

0 Temps, ô Temps, sable fugace
et goutte d’eau pâle qui choit !
Un nouveau Signe est dans l’espace.
HASSUB

0 Rêve, entre la vie qui passe
et la mort qui dure, isthme étroit!
Le jour tremble. La nuit s ’efface.
JARDANE

Am e frêle dans la chair lasse,
ivre d’espoir, folle d ’effroi.
U n nouveau Signe est dans l’espace.
A TRENESTE

Il paraît. Qui est-ce qui lace
la sandale de son pied droit?
Le jour tremble. La nuit s’efface.
PHERORAS

I l monte. Son front est la place
de la lumière, qu’i l accroît.
Un nouveau Signe est dans l’espace.
HYALE

Les mers sont les bords de sa tasse,
l ’aube est une perle à son doigt.
Le jour tremble. La nuit s ’efface.
PH Œ N ISS E

D ans l’amour est toute la grâce.
Le sourire est la seule loi.
Un nouveau Signe est dans l ’espace.
Le jour tremble. La nuit s ’efface.
L 'om bre qui tom be de la v o û te e st éclairée p a r les sept figures
im m obiles des V oyantes, comme p a r sept lam pes m agiques.
Ici, soudain, éclate l’appel de Sébastien d an s l’obscurité
du dédale.
LE SA IN T

A moi, Guddène ! A moi, Phlégon !
J ’ai trouvé l’issue. Entends-tu
ma voix, Guddène? Les détours
sont douteux. N e t ’égare p as!
il s’élance. Il a l’aspect farouche du d e stru cteu r. U n m arteau
p esan t e st à son poing, le m a rte a u d u ta ille u r de p ierre, à
d eu x têtes d o n t l’u n e arm ée de pointes p o u r e n ta m er le
bloc. Comme il d écouvre la g ra n d e po rte, il m onte im p étu eu ­
sem ent les m arches de l’escalier.

La porte! La porte! J e vais
t’arracher de tes gonds scellés.
Il frappe avec son m a rte a u le v a n ta il re te n tissa n t. L es fem m es
aux chaînes, san s d é to u rn e r d u cippe le visage illum iné,
je tte nt un c ri d ’effroi.

comme des arb u stes fe u illu s q u ’un v e n t bas a g ite ra it sans
m ouvoir la fleur de la cime.
LES MAGICIENNES

N ous avons vu, nous avons vu
la grande image.
PH ERORAS

M ais nous ne pouvons pas encore
nous détourner, seigneur, si même
tu es un dieu.
LE SAINT

Qui êtes-vous?
HASSUB

Observe nos fa ces penchées.
N ous gardons les feu x des planètes.
V ois-tu les aspects des métaux
qu’elles engendrent aux couleurs
de nos faces?
L a re v e rb é ra tio n du feu sec re t d ans la cavité du cippe devient
de plus en plus fo rte, su iv an t le rythm e in c a n tato ire . U ne
an x iété

cro issan te

exalte

ou

ro m p t la

voix de

celle

q\ii

évoque les aspects de l ’avenir.

J e suis Hassub.
J e suis gardienne de Nabou,
que les L atins nomment Mercure.
N e suis-je pas bleue comme l’ombre
de l ’âme où la pensée repose
pareille à un éclair voilé,
comme l ’ombre où lente mûrit,
pareille au saphir solitaire,
la parole qui changera
le monde et vaincra le tombeau ?
M ais d ’où viens-tu? Quel dieu, quel maître
apprit à tes lèvres si jeunes
les blasphèmes im périssables?
Qui est contre toi? Tout l ’azur
rayonne. Lumière! Lumière!
Lumière ! Tu te tiens debout,
cambré comme l ’arc de tes lèvres
dans le sourire. Tu parais
hérissé de rayons. Tu portes
la couronne d’or et la palme.
A h, qui es-tu?
Le fe u s’é tein t, la figure s’é te in t comme les p ie rre ries de la
m itre. Sem blable à une larve m orne, la fem m e s’affaisse sur
la dalle, co n tre le cippe, d ans ses propres c h aîn es; e t elle
y reste accroupie, silencieuse, près des coffrets, des co r­
beilles, des urnes, des fioles, des coupes, des tablettes.
PH Œ N ISS E

J e suis Phœ nisse, la gardienne
de Dilbat qu’on nomme V énus
la déesse mère de Rome,
la fleu r de la vague fleurie,
volupté d ’hommes et de dieux.
Tu la dédaignes! Ses statue;

�22

L’ ILLUSTRATION

s’écroulent. Regarde, regarde
mon visage changeant! Mon cœur
malade ondoie dans la mer chaude
de Phénicie. L ’écume est comme
la bave des pleureuses lasses
de crier leur désir. J ’entends
des lam entations des fem m es
qui déchirent tous les nuages
du soir et du benjoin. J e vois
le bel A dolescent couché
sur le lit d’ébène. U ne fraîche
blessure est sur sa cuisse blême.
Les fem m es s’acharnent. D es roses
naissent du sang, des anémones
naissent des larmes. I l est mort,
le B ien-aim é!

ILAH

Elle re n v e rse la tê te en a rriè re , étein te. E lle s ’écroule comme
un m onceau de cen d res. E lle reste au pied du cippe, avec
ses chaînes, comme l’esclave m orte

de

fatig u e

qui

s’abat

au pied de la m eule sans q u itte r la sangle.
* PHERORAS

D e l’or! De l’or! J e vois de l ’or
qui resplendit, de l ’or qui tombe,
de l ’or qui couvre et qui éto u ffe;
des colliers, des anneaux, des torques,
sans nombre, sans nombre; des choses
étincelantes et pesantes
sans nombre, le poids du trésor,
le supplice du m étal jau n e;
car je suis Phéroras, gardienne
de Jupiter. Et l’Empereur
te regarde, vers toi s’incline,
halette. Tu as dans ton p oin g
sa victoire d’or. M ais tu sou ffres,
tu souffres. Sur toi le tonnerre
triom phal des buccins résonne.
Tu appelles ton dieu, tu nommes
un seul dieu devant tous les dieux.
Des hommes crient au sacrilège.
Orphée! Orphée!
Elle n ’a plus d&lt;e co u leu r.

T o u te blêm e, elle te n d

Tu ne meurs pas, tu ne meurs pas
de cette mort. Je sais m ieux voir.
J e vois jusqu’au plus obscur coin
des douze lieux. Je suis Ilah.
J e forge la lame de plomb.
Je suis gardienne de Saturne,
île la planète meurtrière.
Les crimes rougissent les pieds
vains du Tem ps qui fou le sans bruit
de gros caillots rouges et mous
comme tes anémones. Suis-je
livide, du menton au front,
comme la violette ou comme
la meurtrissure? Tu me troubles,
tu me troubles. Les profondeurs
tressaillent. D es ombres surgissent
pareilles aux feu illages morts
d’un arbre noir chassés de tombe
en tombe p ar le vent stérile.
Tu es resplendissant de plaies.
Tu es comme criblé d’étoiles.
A utour de to i des ailes battent.
Tu as la couronne et la palme.
Ah, qui es-tu?
O bscurcie, elle palpite encore s u r la dalle froide. P u is, elle
com pose en ro n d son long corps souple, comme le lé v rie r
qui s’e n d o rt après la chasse.
ATREN ESTE

ses bras

en ch aîn és; puis, elle sem ble se casser comme la tige du pavot
frappé p ar la v erg e. A te rre , elle in clin e la tête s u r ses
g en o u x soulevés.
JARDANE

A pollon ! A pollon ! On coupe
les cordes à la lyre, comme
une chevelure tendue.
On la tient par l ’une des cornes
d’ivoire, comme une victime,
pour la mutiler. On entend
des cris. Tu es im pie, tu es
im pie. Tu o ffen ses mon dieu.
J e suis Jardane, la gardienne
du grand lum inaire Samas,
nommé par les hommes Soleil,
P aian, L yre-d’or, A rc-d’argent.
La lyre heptacorde, figure
des sphères chantantes, est-elle
un gibet? Pourquoi étends-tu
les deux bras, joins-tu les deux pieds,
comme les esclaves en croix?
Tu pourrais encore être un dieu,
avoir ton tem ple. Pourquoi donc
veux-tu mourir?
la stèle fu n è b re . E lle s’y a cco u d e; elle appuie son

Que de fer ! Que de fer ! C’est Mars
qui l’engendre, nommé N ergal
outre mer. Je suis A treneste,
qui garde l ’astre destructeur.
J ’ai dans une gaine une épée
qui embaume des deux tranchants,
parce qu’elle a coupé les herbes
dans le jardin de Proserpine.
Et tout le reste est sang et rouille.
La nuit tombe. L ’arbre est sans fleur.
Et toute ton âme est sur toi
comme de la pourpre sans plis.
Pour quel amour, pour quel espoir,
pour quelle éternité meurs-tu?
Qui met son so u ffle entre ton cœur
et tes lèvres? Je vois des fers
aiguisés, des fers empennés.
Le premier te fra p p e au genou,
se fix e en trem blant dans le nœud
de l’os; mais le dernier te perce
d ’outre en outre la veine chaude
où le cou se jo in t à l’épaule...
Tu souris! Tout le ciel vivant
est suspendu comme un regard
entre la larme de V esper
et ce sourire.
D écolorée comme son charm e, elle vacille e t tom be s u r ses
g enoux.

P u is elle s’a ssied s u r ses ta lo n s e t d em eure, les

b ra s allongés s u r ses cuisses, comme inanim ée, sem blable à
ces vases fu n é ra ire s d o n t le couvercle e st une tê te divine.
HYALE

Elle s’a b an d o n n e s u r le cippe é te in t comme la p leu reu se sur
sans ray o n s su r ses p o ig n ets croisés.

TH É A T R A LE

fro n t

Ils dressent, ils dressent le corps
vivant sur leur autel de pierre
comme la statue sur le socle!
Il n ’a p lu s de sang, il est pur ;
car même les veines des dieux
charrient la rougeur du désir
plus salée que l ’eau de la mer.

�LE

MARTYRE

DE

SAIN T

Il n ’a plus de sang, il est pur.
I l est plus divin que le marbre,
p lu s doux que la perle sculptée,
plus pâle que toutes les choses
les plus pâles. J e suis H yale,
la gardienne du luminaire
exsangue que les m ortels nomment
Lune. Et à mes yeux sont connues
toutes les pâleurs de la Terre,
de la Mer, du Ciel, de l’H adès,
et des rêves,

ERIGONE

LE SAINT

Fantôm e, fantôm e de charmes,
je te conjure.
ERIGONE

L ’incantation de Setar
me force. Je suis prisonnière.
J ’a i volé parmi les étoiles
du Lion, portant mon épi
d ’or et mes larmes.

se re fro id it, b leu it, faiblit.

de tous les rêves
qui renaissent, de tous les rêves
évanouis...

LE SAINT

L a g a rd ie n n e de S in sem ble s’éco u ler le lo n g de la p ie rre
une

vague

hésite

nappe

d ’eau

encore

silencieuse

su r

sa

figure

e t lisse.

U ne

lu e u r

e n to u ré e

de

tresses

v iolettes, sem blable à la lu e u r des m éduses m arin es. E lle
re s te ain si effacée d a n s

23

Tu as les yeux noirs et la longue
chevelure du dieu cruel
qui pressa sur ma nuque rose
les trois grappes de la douleur,
l’une après l’autre.

L e n te m e n t, le n te m en t, d a n s le cippe cave, le m étal lu n a ire

comme

SÉBASTIEN

les plis de sa robe,

les paum es

Fantôm e, j ’abattrai la p orte;
et le R oi de gloire entrera.
A u secours, frères!
I l descend les degrés e t c o u rt v e rs l ’issue noire, en bra n d issa n t
le m arteau.

c re u se s com m e celles o ù l ’o n s’abreuve au x bo rd s d u L éth é.
L a voûte s’em plit de n u it s o u terra in e . L e J e u n e H om m e, e n v e ­
loppé de songes e t de so rts, e st encore d e b o u t co n tre la
porte de b ronze. E t, so u d ain , un c h a n t p u r se lève a u delà
du seuil in fran ch issab le.

pas, des voix. E t l’a ffranchi G uddène, l’acolyte P hlégon, le
gone,

A nxieux,

le

Jeu n e

HYALE

PH O EN ISSE

Elle est Erigone.
ATRENESTE

La V ierge

d ’idoles,

T héodule,

les poings de fe r qui fo n t saillie hors de la pierre.
GUDDENE

H om m e

Seigneur, seigneur, d ’autres idoles,
d ’autres idoles, en grand nombre,
découvertes dans la muraille
double! N ous avons renversé
les dieux d’airain, brisé les dieux
de marbre, brûlé ceux de bois,
arraché les plaques d’ivoire,
écrasé les couronnes d ’or,
souillé toutes les bandelettes.
Or il n ’y a plus une idole
chez Jule Andronique. Nous sommes
las, seigneur. N ous mourons de soif.
N ous avons tué tant de dieux,
tant de démons !
HERMYLE

à l’E pi d’or!
LE SAINT

Gardienne de la porte close,
créature d ’enchantement,
écoute-moi, fem me ou démon,
écoute ! Je veux que tu m’ouvres,
fem me ou démon.

A ucuns étaient beaux.
GORGONE

D es regards
sortaient de l’airain et du marbre.
ATHANASE

J ’ai vu couler du sang, des larmes.

ERIGONE

E nfant d’un mortel, qui es-tu?
Je te vois à travers l’airain
sonore. J e te vois. Tu es
beau dans ta fleur, comme le dieu
qui m ’aima, le dieu bondissant
porteur de thyrse.
LE SAINT

Entends-m oi! J e veux que tu m ’ouvres,
femme ou démon.

Cy

D es esclaves les suiv en t, s’a rrê te n t, h é sita n ts ; d ’a u tre s s u r­

tê te g rav e de som m eil e t l’in c lin e n t v e rs la m élodie. E lles

Elle est Erigone, la V ierge.

b rise u rs

v ie n n e n t, effrayés ou enivrés. O n plante les flam beaux dans

écrase sa jo u e c o n tre le v an tail. L es V oyantes soulèvent leu r
m u rm u re n t en rêve.

d ’a u tre s

fo n t irru p tio n dans l’om bre que les lu e u rs tro u b les agitent.

C ’est le c rista l doré d ’u n e voix v irg in ale, qui se courbe su r
ciel d ’ao û t.

A thanase,

riaque, N arcisse, Basile, arm és de m a rte a u x e t de m assues,

Je fauchais l’E p i de from ent,
oublieuse de l ’asphodèle;
mon âme, sous le ciel clément,
était la sœur de l’hirondelle;
mon ombre m’était presque une aile
que je traînais dans la moisson.
E t j ’étais la V ierge, fidèle
à mon ombre et à ma chanson.
un

Ic i les lu e u rs des flam beaux é clairen t l’issue. O n e n te n d des
le c te u r E u tro p e , les catéchum ènes adolescents H erm y le, G or­

ERIGONEIVM MELOS

l’âm e comme

A mon aide!
Où êtes-vous?

PHLEGON

C’était le vin, c’était le miel
des offrandes.
EUTROPE

Il ne fa u t pas
les regarder.
GUDDENE

Je détournais
les yeux, assenant les coups.

�L’ ILLU STR ATIO N

TH É Â T R A L E

des se rfs qui, de plus en plus épaisse, encom bre les issues.

LE SAINT

Il e st ja u n e e t o n c tu e u x comme la cire, m ince e t flexible,

V oyez la porte !

avec de b eaux yeux de lièvre a g ra n d is p ar le fa rd e t par

HERM YLE

l’angoisse.

Il y a des fem m es couchées
sur les dalles.

Donne la clef de cette porte.
Ouvre, toi-même.

ATHANASE

H ELCITE

Avec des mitres.
GORGONE

E lles ne remuent pas.
ATHANASE

Sont-elles
enchaînées ?
HERM YLE

D es magiciennes.
LE SAINT

Il fau t abattre cette porte.
GUDDENE

Elle est d’airain.
EUTROPE

Elle est massive.
PHLEGON

E lle a des gonds inébranlables.
BASILE

On ne distingue pas le joint
des deux vantaux.
NARCISSE

N i la serrure.
PH LEGON

Qui a la clef?

O seigneur, mon maître est mourant.
Il gém it dans sa couche. Il nomme
tou nom. I l t’appelle, il t’adjure,
seigneur. N ’avais-tu pas promis
de le guérir s’il te laissait
briser les im ages des dieux
dans ses m aisons, dans ses portiques,
dans ses jardins? Tu es venu
seul, à la tombée de la n u it;
et, plus tard, d’autres destructeurs
sont venus avec des marteaux
bien plus lourds. Tu as renversé
les statues, les autels. Tu as
chargé d’épouvante et de crime
la nuit. Nous sommes tous tremblants.
On voit des larves, on entend
des sanglots. Les esclaves hurlent
dans l’ergastule, ou se rebellent,
ou invoquent le changement.
Nous avons perdu tous nos dieux,
en vain. Mon maître, dans les nœuds
de la douleur, t’appelle, toi
qui as guéri l’aveugle, toi
qui as consolé la muette,
toi qui sur cette chair sou ffran te
as fa it pacte de délivrance
sans le rem plir!
LE SAINT

GUDDENE

Où est la clef?
EU TRO PE

Qu’on appelle Zachlas l’eunuque!
PHLEGON

Qu’on appelle H elcite !
GORGONE

Sait-on
ce qu’elle cache?
BASILE

Il est dans les nœuds de la fraude.
I l est tout noué de mensonges.
La Peur d ’un côté de sa couche
se tient, et la Ruse de l’autre.
Tu vois, tu vois. Il me cachait
les incantations, les charmes,
les sortilèges et les philtres,
et toutes ses m agiciennes
im pures, avec tous ses rites
im pies. Tu vois.
Il in d iq u e au S y rien les fem m es a b attu es près des cippes.

, Un labyrinthe.
THEODULE

Le laraire des dieux honteux.
CYRIAQUE

Un cellier, peut-être.

GUDDENE

N ous avons trouvé dans les niches,
derrière les statues, des livres
et des tablettes.
PH LEGON

NARCISSE

Un trésor.
GORGONE

Un tombeau.
ATHANASE

Des monstres.
HERM YLE

Un rêve.
EU TRO PE

V oilà le Syrien !
L E SAINT

H elcite !
O
nvo it ici l ’in te n d a n t de Ju le A n d ro n iq u e p e rc er la to u rb e

Un esclave nous a montré
tout à l’heure dans une chaise
du m aître, en levant une planche
d’ivoire, un amas de rouleaux
m agiques; puis des calcédoines
gravées d’im ages et des ch iffres;
puis, des m ains en argent, des têtes
d’argile crue...
LE SAINT

E t ces sept fem m es enchaînées?
Réponds, Helcite.
HELCITE

Seigneur, elles sont des captives
de Sidon qui seules possèdent

�LE

M ARTYRE

DE

le secret des teintes en pourpre,
réservées jadis aux grands prêtres
et aux voiles du Temple. Il fau t
qu’on les enchaîne.
LE SAINT

Homme, tu mens. Or, si ton maître
veut se délivrer de ses maux,
qu’il m anifeste ce qu’il cache.
Il me fau t détruire avant l’aube,
ici, toute œuvre des démons.
L a nuit est brève.
H ELCITE

Il y a des jardins, je pense,
des jardins suspendus avec
ces arbres odorants d ’où coule
ce baume qu’on nomme sarrau,
plus doux que tous les aromates.
E t personne autre n ’a jou i
de ces arbres, fors le seigneur.
Jam ais je n ’ai franchi ce seuil.
E t je ne sais. M ais toi, peut-être,
tu sais, Zachlas.
L ’E gyptien e st debout, enveloppé d ’un pagne bleu, un pied en
a v an t, les d e u x m ains b allan tes.
LE SAINT

Homme, tu mens.
ZACH LAS

N i moi non plus, je n’ai franchi
ce seuil. Je sais qu’il n’y a pas
de dieux, pas d’im ages divines,
m ais des m erveilles comme l ’orgue
hydraulique de l’empereur
N éron, rétabli par Eunoste.
Et, quand Jule était en E gypte,
un homme de P hylace vint
et dit qu’il voulait lui montrer
le monstre disparu qu’on nomme
H ippocentaure chez les Grecs,
embaumé dans du miel. J e doute
que cette m erveille ne soit
enferm ée là...
EU TR OPE

F rapp e-le donc, au nom du Christ,
frappe-le cet adorateur
du Chien et du B œ uf. F ra p p e fo rt !
Il ose se jouer de toi.
Qu’on le châtie!
Des affranch is de la fam ille s u rv ie n n e n t, l’u n ap rès l ’au tre,
essoufflés, effarés.
LES AFFRANCHIS

— O H elcite, H elcite! Zachlas!
— Comment ne revenez-vous pas?
— I l est à bout.
— Seigneur, seigneur,
il t’appelle. V iens le guérir.
Tu l’as promis.
— V iens l’arracher
aux a ffres de la mort !
— Son fils
V ital te supplie, te conjure.
— Comment pourrais-tu le trahir?
—- Tu as accompli la ruine.
Or accom plis donc la promesse.
Partout est l’horreur et l ’effroi.
On ne marche plus. Les statues

SAIN T

SÉBASTIEN

renversées encombrent les seuils.
Des bûchers brûlent. Les esclaves
se pressent, traînant leurs malades.
Les fem m es pleurent. Les enfants
crient. Tous les détours sont bouchés
par cette masse lamentable
que rien n ’arrête ni repousse.
Que feras-tu?
LE SAINT

Laissez qu’ils viennent. Le R oyaum e
des cieux est semblable au levain
que la plus humble de ces serves
cache dans trois muids de farine
jusqu’à ce que toute la masse
lève et fermente.
UN DES AFFRANCHIS

M ais que feras-tu de ton hôte,
ô destructeur?
LE SAINT

Que cet homme, ch ef de maison,
tire de son trésor des choses
nouvelles et ne cache pas
les anciennes. Le dieu nouveau
le guérira.
H ELCITE

Or il veut qu’on ouvre la porte
d’airain. Or il veut tout détruire.
A llez et portez le message
à V ital, qu’il vienne et résolve.
LES AFFRANCHIS

— Tu veux détruire le prodige
de Setar, la Chambre magique !
— On a dépensé des milliers
de sesterces, pour l’établir.
— Et de l’or, du cristal, du bronze,
des verreries, des pierreries,
sans nombre.
H ELCITE

Tais-toi ! Tais-toi !
LES AFFRANCHIS

C’est
le Zodiaque circulaire,
comme celui de Cléopâtre.
— Et l’ordonnance des planètes,
les cercles de la géniture,
les cycles des cieux.
— O seigneur
très saint, et comment pourrais-tu
la détruire, cette m erveille
des m erveilles?
— Elle simule
la lyre heptacorde d’Orphée.
— On peut tout prédire et connaître
par les tables des mouvements,
par les combinaisons des signes.
ZACHLAS

Taisez-vous ! Taisez-vous !
LES AFFRANCHIS

— Seigneur,
non, tu ne la détruiras pas !
— Elle contient les domiciles
planétaires et les trigones
et les décans, d’après les listes

�L’ ILLUSTRATION

26

de Démophile.

TH E A T R A LE

LES ESCLAVES

— Et le quadrant,
vital, avec les horoscopes
aphètes de Ptolém ée.
— Sois
juste ! Sois clément !
— On y trouve
le Thème du Monde et de Rome,
les domaines des Douze Signes,
et les Douze Sorts hermétiques.
— P arfo is l’incantation force
la F igu re zodiacale
à descendre, et la tient captive
dans l ’or, le cristal et l ’airain.
— La V ierge à l ’E p i d’or, la femme
couchée sur le cercle, la tête
eu avant, est bien ta patronne,
seigneur. Pourrais-tu la frap p er?
— Elle protège les Chrétiens.
—- Peut-être, elle est la sœur des A nges
révélateurs de l ’Avenir.
— D éjà tes Patriarches sont
,
dans le Zodiaque, tes A nges
dans les planètes.
— Sam ael
est l ’A nge de M ars; A nael,
l’A nge de V énus; Gabriel,
l ’A nge de la Lune.
— Setar
le Mage, le grand astrologue
théurge de la descendance
de Bérose, a fondé cette œuvre
dans la pierre et l ’airain. Comment,
comment pourras-tu la détruire,
seigneur ?
LE SAINT

J e détruirai cette œuvre
de démons. J e vaincrai la pierre
et l’airain. J ’abattrai la porte.
Et le R oi de gloire entrera.
UN DES A FFRANCHIS

Seigneur, trois M ages, cependant,
se trouvèrent à la naissance
du Christ. D ieu se servit d’un astre
pour les avertir. E t, afin
que le présage fû t compris,
ne dut-il pas observer toutes
les R ègles?
LE SAINT

L ’étoile des M ages
vint annoncer la royauté
nouvelle et la fin des démons.
L'A FFR A N CH I

E lle était un signe horoscope.
LE SAINT

Elle fut clouée p ar mon Dieu
au cœur vivant du Ciel, en gage
de la parole radieuse
parlée par la bouche de l'Oint.
Tu la sauras.
P a r to u s les d é to u rs d u dédale, à la double issue, se prolonge
la clam e u r d u tro u p eau . Des m alades p araissen t, au x b ra s de
le u rs p a re n ts, agités, illu m in és d ’espoir.

— A toi, nous venons tous à toi,
seigneur !
— N ous sommes tous à toi !
— N ous t ’avons attendu, berger!
Berger, nous sommes ton troupeau.
Garde-nous !
— N ous avons veillé
toute la nuit dans les ténèbres
pour attendre le changement.
— Plusieurs d ’entre nous ont marqué
l'heure d’attente avec les gouttes
les plus tristes de leurs ulcères.
— N ous avons crié, sangloté
vers toi, pour que tu nous rachètes
et nous délivres, vers toi, maître,
pour que tu nous guérisses et
nous consoles.
— S i nous pleurons,
serons-nous consolés ?
— Tu vois:
nous m oulons le blé; mais la force
nous broie, comme du blé mauvais,
entre deux pierres.
— N ous avons
saigné, nous aussi, sous les verges,
sous les lanières.
— S i les dieux
m archent sur les hommes, les hommes
marchent sur nous, avec l ’os dur
de leur talon.
— Jam ais un dieu
n ’a rien fa it pour nous soulager,
ni jam ais un homme. Celui
que tu annonces, homme et dieu,
que fera-t-il pour notre faim
et pour notre so if, pour nos cœurs
et pour nos poignets?
— A pprends-nous
le cri qui sera écouté,
seigneur !
— A pprends-nous la prière
qui sera exaucée !
— Tu as
descellé les yeux de la femme
d’A ttale. Or elle te regarde.
— Et tu as délié la langue
d’A lcé, la fem m e de Venuste
Or elle te loue.
— N ous voici,
seigneur. N e guéris pas le maître,
mais guéris les serfs.
— S i tu veux,
seigneur, tu peux.
LE SAINT

— Hom mes, m ’avez-vous vu toucher
de mes doigts les yeux de l’aveugle?
A i-je donc touché de mes doigts
les lèvres d ’A lcé? L ’une a vu,
l'autre a parlé; mais leur foi seule
les a guéries. V otre fo i seule
vous guérira.
LES ESCLAVES

Seigneur, nous voulons voir un signe
de toi !
— U n sign e!
— N ’est-il pas

�LE

M ARTYRE

DE

le Guérisseur, celui dont tu
nous apportes le tém oignage?
— N ’est-il pas le Consolateur?
E t ne viens-tu pas en son nom?
— Tu as renversé les statues
d ’A sclépios, de Télesphore,
d ’H ygie, dispersé les offran d es
votives, foulé les couronnes,
brisé les tables de prodiges.
E t tu veux nous laisser nos fièvres,
nos plaies, nos ulcères, nos veines
relâchées, nos os fléchis, tous
nos m aux et toutes nos sou ffran ces !
— Ton dieu n ’est-il pas plus puissant
que le petit dieu qui grelotte
sous son capuchon ?
— Moi, je suis
de Titane, et je suppliais
A lexanor.
— E t moi, je suis
M acédonien, et j ’o ffra is
à Darrhon mes vœux.
— M ais ton dieu
n’est-il pas le dieu des miracles ?
— Tu as renversé A pollon
qui tue et qui guérit. Le tien
ne tue jam ais, guérit toujours.
— Debir, Ménès, parlez, parlez,
vous qui cachez dans vos poitrines
les Ecritures roulées.
— Toi,
Pantène.
— Lucipor de Thrace,
et toi.
— Car on lit sous la lampe
mourante, jusqu’à l ’aube claire,
toutes ses guérisons.
— La femme
d’H ur, courbée comme la glaneuse
aux champs, qui n ’avait jam ais pu
se redresser.
— E t ce lépreux
surgi tout blanc dans le soleil,
quand Il venait de la M ontagne.
— E t ces hommes qui descendirent
par l’ouverture fa ite au toit
le paralytique étendu
sur le grabat.
— E t, aux pays
des Gadaréniens, les deux
démoniaques bondissant
des sépulcres.
— Et, quand déjà
les joueurs de flû te venaient
avec les pleureuses au deuil,
l ’en fant de Jaïre saisie
par la main, tirée du sommeil.
— E t, dans la contrée de Sidon,
l ’en fan t de la Cananéenne,
possédée de l ’E sprit impur.
— Et, sur la mer de Galilée,
cette m ultitude sans pieds,
sans mains, sans yeux, sans voix.
— Et l ’homme
qui amena le lunatique
fasciné par l ’eau et le feu,
disant : A ie p itié de mon fils.
— E t, aux portes de Jéricho,

SA IN T

SÉBASTIEN

le fils aveugle de Timée.
— E t dans la ville de Naïm,
le fils de la veuve porté
en terre, quand II s’approcha,
toucha le cercueil, et soudain
le mort se dressa.
— La main sèche
fu t saine.
— D ans la Samarie,
les dix lépreux ensemble furent
purifiés.
— L ’homme malade
depuis trente-huit ans, à la Porte
des Brebis, toujours en attente
sur la piscine, se leva
et s ’en alla.
— D ans la maison
du Pharisien, l’hydropique
fu t allégé de ses eaux tristes,
soudain.
— La fem me hémorroïsse,
exsangue depuis douze années,
n ’eut qu’à le suivre et à toucher
sa robe de lin.
— Souviens-toi!
Souviens-toi !
— Toujours au coucher
du soleil, près des sources, près
des citernes, sur les chemins,
sur les rivages, sur les places
publiques, on lui amenait
des tourbes de démoniaques
et d’infirm es. Il su ffisa it
qu’ils disent : A ie p itié de moi !
— Il crachait à terre, form ait
de la boue avec sa salive.
— Qu’il te souvienne de Lazare,
M énès, toi qui as lu !
— Lazare,
l ’homme de B éthanie!
— Seigneur,
et tu ne veux pas nous donner
des signes !
— M ais Thomas lui dit :
‹‹ Il y a une seule chose.
N ous voulons voir des morts couchés
au fond des tombeaux, que tu aies
ressuscités : et cela comme
signe. »
— L ’apôtre demandait
un sign e!
— Thomas lui disait :
« N ous voulons voir des ossements
qui se sont disjoints, comment ils
se réuniront l ’un à l ’autre,
en sorte qu’ils puissent parler. »
— Que répondit-Il?
— Quelle fut
sa réponse?
— « Thomas, » d it-I l,
« viens avec moi. Les os disjoints
se réunissant de nouveau,
je te les m ontrerai. V iens donc,
viens jusqu’à Béthanie, Didyme,
viens. J e te montrerai les yeux
de Lazare qui sont vidés
par la pourriture. D idym e,
viens avec moi. Les lèvres blêmes,

�L’ ILLU STRATIO N

déjà dissoutes sur les dents
de Lazare, tu les verras
remuer, tu les entendras
parler. V iens avec moi, Didyme,
jusqu’à B éthanie, si tu veux
voir et entendre. »
Sébastien

bo n d it,

dans

un

em p o rtem en t

soudain.

TH Ê A T R A LE

— Nous avons vu.
— N ous avons vu.
— Nous avons vu.
LE SAINT

Le

C opte

s’in te rro m p t; e t son te in t de cu iv re ja u n e semble se décolorer
sous les ch ev eu x n o irs e t frisés, ta n d is que sa lèv re ch arn u e
trem ble.
LE SAINT

Esclaves, esclaves, oui, cœurs
épaissis ! M énès, tu as lu,
tu as bien lu, avec tes yeux
ronds d’oiseau nocturne, oui, oui,
je te le dis en vérité,
tu as bien lu. « V ien s avec moi,
D idym e, » le M aître disait
« si tu cherches à voir des os
se rejoindre les uns aux autres,
se dresser, marcher vers la porte
du tombeau. Tu cherches des m ains
qui s ’étendent, qui se soulèvent.
V iens, je te m ontrerai les mains
de Lazare liées de leurs
bandelettes. Mon doux ami,
viens avec m oi; car je désire
ce que tu as pensé. Les sœurs
m’attendent. » Et ils s ’en allèrent.
Ils furen t devant le tombeau.
E t alors D idym e pleura.
Mais Jésus avait une voix
joyeuse comme une amertume
puissante de songe et de vie.
Saurez-vous jam ais, ô esclaves,
laquelle, de cette tristesse
et de cette allégresse, était
la plus amère? E t I l disait:
‹‹ D oux ami, ne t ’a fflig e pas.
Tu veux le signe. Ote la pierre,
et je fera i sortir celui
qui est mort. N e t ’a fflig e pas.
E nlève la pierre, D idym e.
R egarde bien, regarde bien
le mort comme il dort. V iens et vois
les ossem ents comme ils reposent.
R egarde bien celui qui dort,
comme il est composé. Regarde
chaque tache dans tous ses linges,
D idym e, avant que je ne jette
l ’app el qui le fera surgir.
A s-tu bien vu ? » Thomas voyait
à travers les pleurs et la honte.
Tel le nouveau-né dans ses langes,
tel le mort dans ses bandelettes.
E t toute la vie paraissait
blême. « Lazare, viens dehors! »
Le genou surgit le premier.

O m isérables, attachés
à la vie comme les tourteaux
des olives à la couronne
de la meule qu’ils souillent, comme
dans le cellier froid les limaces
à l’anse de l ’amphore qu’elles
engluent, pourquoi vous guérirais-je
si, étant confesseurs du Christ,
vous êtes les serfs de la peine,
vous êtes voués aux métaux,
aux bûchers, aux bêtes, aux pires
tourm ents? Croyez-vous que les crocs
léonins sauront reconnaître
les in firm ités de vos os?
J ’épie vos cœurs.
UN ESCLAVE

Pourquoi donc as-tu délié
la langue d ’A lcé la muette,
seigneur? pourquoi?
LE SAINT

P our qu’elle puisse confesser,
avec la parole mûrie
dans l ’a fflictio n du silence,
le dieu nouveau.
L'ESCLAVE

Pourquoi donc as-tu descellé
les yeu x de la fem me d ’A ttale,
seigneur ? pourquoi ?
LE SAINT

Pour qu’elle puisse regarder
le bourreau bien en face et voir
sur la nativité de l’âme
l ’éclat du sang.
L'ESCLAVE

Tu nous enseignes à sou ffrir
et à mourir.
LE SAINT

A renaître.
L'ESCLAVE

Où renaîtrons-nous?
LE SAINT

D ans le Royaume.
l ’e s c l a v e

Et où est-il,
le royaume?
LE s a i n t

Il est hors du monde.
l ’L'ESCLAVE

M ontre-le-nous.
LE SAINT

L a voix semble re n d re p ré sen t le prodige d an s l’om bre chaude

Et votre foi ?

d 'h a le in e s. L a to u rb e des su p p lia n t tressaille, saisie de te rre u r.

Et toute la vie était comme
toute la mort.
L a to u rb e

L ’ESCLAVE

D onne-nous un signe visible.

frisso n n e e t recule, d e v an t la vision blanche du

R essu scité d an s son linceul.
LES ESCLAVES

— Seigneur, seigneur, tu nous effra ies !

LE SAINT

Le sourire.
L'ESCLAVE

M ais quel sourire ?

�LE

M ARTYRE

DE

LE SAINT

H ier, dans le prétoire, un serf
comme toi, Cloanthe, pleurait
sans bruit, sous les ongles de fer.
Ou lui dit : « Tu pleures, Cloanthe. »
Il répond: « Je ne pleure pas
sur ma vie: mais mon corps est boue,
et il en suinte des gouttes. »
Quelqu’un n ’a pas pleuré; c’est peu,
il n’a pas répondu ; c’est peu,
il n ’a pas remué; c’est peu,
il a souri : des yeux, des lèvres,
du front, de toute l’âme libre,
de toute sa félicité
im mortelle, a souri, souri
vers les cieux qui divinem ent
furent pâles de ce sourire
humain, comme d’une aube neuve,
tout pâles de cette douleur
souriante comme d ’un jour
surgi de plus loin que la Mer,
d’une profondeur plus profonde
que l ’Orient !
Sa parole est comme le b ra n d o n qui allum e les chaum es, qu an d
le vent souffle.
ALCE

— Seigneur, seigneur, nous sourirons
quand il faudra mourir.
CORDULE

Seigneur,
comme je te vois, que je voie
face à face le D ieu vivant !
LES ESCLAVES, LES B RISEU R S D 'IDOLES, LES ZELATEURS,
LES CATHECHUMENES

— Guerrier, nous sommes tous à toi,
pour ta guerre !
— Prends-nous, et sains
et malades, avec nos forces
et nos plaies.
— Que nous soyons
les dalles du chemin de gloire !
— A l’aube nous ne connaîtrons
plus nos visages.
— Connais-tu
nos cœurs profonds?
— Sébastien,
archer du Christ, ô le plus beau
entre les enfants des mortels,
perce nos cœurs de ton regard.
V oici. N ous t ’ouvrons nos poitrines
m eurtries par la sangle des meules.
— La mort est vie. Que nous soyons
moulus comme from ent de Dieu,
pressés dans le pressoir de l’Oint !
— Que nous soyons les affran ch is
du Christ.
— Que nous p uissions Le voir
face à face !
— Ah, c’est trop attendre!
— N ous ne pleurons que dans l ’attente.
M ais nous rirons quand il faudra
combattre.
— A brège pour nous l ’heure
du saint combat !
— C’est trop attendre.
— M ais I l est terrible !
— I l n ’habite

SAINT

SÉBASTIEN

29

que les cœurs qu’i l déchire.
— Toute
votre chair immonde est en faute
devant Lui qui porte l’annonce
des béatitudes célestes.
— I l a d it: « J e suis doux. Mon jou g
est doux, mon fardeau est léger. »
— Seigneur, puisque tu as brisé
tous les dieux de sang et de fange,
dresse devant nous Son image,
pour que nous puissions L ’adorer!
— E st-Il beau? plus beau qu’A p ollon ?
— I l apparaissait aux disciples.
T’est-I l apparu ?
— Parle ! Parle !
— Réponds, seigneur !
Le J e u n e H om m e est assis su r la plus hau te m arche de l’escalier
sep tén aire qui m onte à la porte. U ne m ortelle angoisse é tre in t
son âme, étouffe sa voix.
LE SAINT

Sa face est cachée, tout Son corps
est voilé.
LES MEMES

— Tu trembles, seigneur.
— N ’oses-tu p as Le découvrir?
— N ’as-tu pas l ’im a g e cachée
dans ta poitrine?
— Ecoute, écoute,
seigneur : par la pierre brisée,
par l ’airain tordu, par le bois
fendu, par ton im pitoyable
marteau, par ton bras destructeur,
par le fer, par le feu, par cette
nuit de vengeance, je t ’adjure.
Il n’y a plus un dieu debout,
devant nous. D resse devant nous
Son im age, que nous puissions
Le connaître, que nous puissions
L ’adorer, et que nous puissions
Lui dire aussi : « F ils de D avid,
ô Jésus, aie pitié de nous! »
LE SAINT

Il n ’a plus de corps. Il n ’a plus
de sang. n a donné Son corps
et Son sang pour les créatures.
L es plus proches so u fflen t su r l’angoisse le u r som bre a rd e u r.
L e s voix son t c o n te n u es m ais frém issan tes. I l sem ble que
le v e n t o rie n ta l des a p p aritio n s courbe les tê te s des n é o ­
phytes, d ans cette om bre qui est sem blable à l’om bre des
a ré n a ire s e t des catacom bes. Q u elq u ’u n des plus je u n e s, p a r­
fois, se re to u rn e avec u n su rsa u t de fray e u r, comme Jea n
su r la route d ’E m m aüs.
LES MEMES

Comment donc e st-il apparu
aux disciples avec Son corps
et Son sang?
— Il vint et se tint
au milieu d’eu x; Il leur montra
Ses mains et Son côté.
— Ils virent
les meurtrissures.
— Il so u ffla
sur eux.
— Ils dirent à Thomas:
« N ous L ’avons vu. »
— Didym e alors

�30

L’ ILLUSTRATION

répondit: « S i je ne mets pas
le doigt dans la marque des clous
et si je ne mets pas la main
dans Son côté... »
— Jésus revint
alors et d it: « M ets donc ton doigt
ici, D idym e. M ets ta main
dans mon côté. »
— Seigneur, seigneur,
ah, pourquoi veux-tu nous cacher
S a figure?
— Il dit : « Touchez-moi.
Un E sprit n ’a ni chair ni os,
comme vous voyez que j ’ai. »
— Parle,
seigneur, réponds. Quel est ton trouble?
— N ’est-ce pas vrai qu’i l demanda
quelque chose à m anger?
— Il prit
le pain, le rompit. Il eut d ’eux
un morceau de poisson grillé.
E t I l le prit et le mangea
devant eux.
— N ’est-il pas vivant?
Il est vivant. Tu l ’as bien dit.
— Il entra chez les Onze, quand
la porte était ferm ée. Seigneur,
dis, ne pourrait-Il pas entrer
par cette porte?

TH Ë A T R A LE

qu’on écrase sous le talon.
H élas ! H élas !
L ’émoi s e rre la gorge des néophytes. I ls se re g a rd e n t e n tre
eux, ép erd u s.
LES MEMES

— E st-ce vrai !
— Seigneur, est-ce vrai!
— Est-ce donc vrai que Son aspect
effra ie et repousse, qu’i l est
hideux à cause de nos crimes
et de nos m aux?
— Est-ce donc vrai
qu’i l est sans beauté?
— La parole
du Prophète s’est accom plie:
« Il s ’élèvera devant Lui
comme le rejeton qui sort
de la terre sèche. » Est-ce vrai?
« Il est sans beauté, sans éclat.
N ous L ’avons vu sous le m épris,
plus vil que le dernier des hommes :
Hom me de douleurs, de langueurs,
expert en sou ffran ces: V isage
caché... »
— Tu pleures!
— Est-ce vrai?
« Comme une brebis qui ne bêle
p as devant celui qui la tond,
Il n ’a pas desserré la bouche
dans Sa douleur. »
— M ais n ’est-Il pas
redevenu Rayon de gloire
comme I l était sur la montagne
avec M oïse, avec E lie
et les torrents?
— N ’était-I l pas
blanc et vermeil, beau entre mille,
lorsque la divine M arie
Le nourrissait?

Des re g a rd s se lè v e n t com m e si les pau p ières é ta ien t re n v e r­
sées p a r les b a tte m en ts de l’a tte n te.
LE SAINT

J e mourrai, demain je mourrai.
Je Le verrai. S i vous voulez
Le voir...
LES MEMES

— H élas, , seigneur, hélas,
tu nous abuses ! N e vois-tu
pas nos coeurs?
—C omment pourrais-tu
L ’aimer de cet amour? Comment
pourrais-tu ferm er les yeux, être
si blême, et dans toutes tes veines
trembler d ’un tel amour, si tu
n ’avais jam ais connu S a face?
Car tu trembles.
T el le je t de la veine coupée, ou le d éb o rd em en t des p leurs,
tel l’éclat de l'an g o isse in so u ten ab le.
L E SAINT

J e tremble parce qu’en mon âme
je porte le poids de l ’opprobre.
Ils L’ont frap p é à coups de poings,
ils L ’ont tout meurtri de sou fflets,
ils ont craché sur L ui. Sa face
est défigurée. Sur Ses joues
coulent les crachats et le sang.
Sa bouche est livide et gonflée.
Ses dents sont toutes ébranlées.
Et Ses paupières, et Ses yeux,
hélas, hélas!
Il e st su ffo q u é p ar les sanglots. I l c o u v re de ses paum es sa
pâleu r d ’agonie.

.

Il est pire que le lépreux,
Il est pire que le rebut
du peuple, que le ver de terre

C ordule, A lcé, d ’a u tre s fem m es, s’élancent.

— Je te supplie,
Seigneur. M ontre-nous la figure
de la V ierge céleste!
L es

V oyantes

tre s sa ille n t au

pied

des

cippes

trian g u la ire s.

Q uelques-unes se d re s se n t e t p rê te n t l ’oreille comme si la
m élodie d ’E rig o n e tra v e rs a it de nouveau les silences de leu rs
songes.

— Dis,
dis: n ’est-elle pas la couleur
du Printem ps?
— N ’est-elle pas mère
de toutes choses in effab les?
— N e vient-elle pas sur la route
des planètes, dom ptant d ’un pied
léger les constellations
funestes, comme une poussière
dorée ?
— Quelles sont les offrandes
qu’elle aime?
— Seigneur, si tu dresses
ses im ages, elles seront
toujours fleuries.
— O fem m es, femmes,
comme l’A utre est née de l’écume,
elle est née de la douleur.
— Vierge,
elle n ’avait que sang et larmes.

�LE

M ARTYRE

DE

Et, vierge, n'ayant pas de lait,
elle ne donna que la fleur
de son âme.
— Le F ils a dit
de la M ère: « Celui qui t ’aime
aim e la V ie. »
— Et I l a d it:
« Salut, mon vêtem ent de gloire
dont je suis vêtu venant
dans le monde. »
— Or il est écrit
au Livre : « Chacun Le verra
portant la chair qu'Il a reçue
de Marie la V ierge sans tache. »
— A h, qu’im porte qu’i l soit m eurtri?
Qu’im porte qu’i l soit tout sanglant
et souillé? Combien doit-Il être
beau toutefois, seigneur, si tu
L ’aimes d’un tel amour !
U n esclave de la M ésopotam ie s’approche, les sandales de sp a r
te rie dép assan t à peine sa lo ngue tu n iq u e v iolette, E t il parle
bas, d an s sa b arb e exacte qui a d h ère à sa lèvre comme les
tu y a u x d ’u n e sy rin x d ’ébène.

— Seigneur,
j e suis d e la terre nourrie
par les deux F leuves. A Edesse,
je le sais, on pouvait encore
voir la statue que les légats
d’A bgar rapportèrent au roi.
— Tu l’as vue, N adab!
— Elle était
enfouie dans l ’herbe sauvage,
parmi les décombres.
— Nadab,
tu l’as vue !
— Sa figure était
polie par les ans et les eaux,
semblable aux galets de la mer.
U n catéchum ène, co ch er du C irque, au x b raies b ig arrées, s’ap ­
proche e t parle bas.

— Seigneur, je le sais. Une femme
de Galaad, nommée Safan,
vendeuse de baumes, a dit
avoir vu de ses yeux l’empreinte
de la F ace au milieu du linge
dont se servit l’H ém orroïsse
quand elle essuya la sueur
et le sang de Jésus montant
au Calvaire.
U n décan aveugle, chauve et débile, s’approche et parle bas.

— Sébastien,
tu peux me croire. J e suis sa u f
pour glorifier le Christ roi
et ses M artyrs. J e me trouvais
dans l ’arénaire de la V oie
A ppienn e, quand on boucha
le souterrain avec des pierres
et du sable. Les enterrés
vivants purent voir deux im ages
d’or que l ’A colyte porteur
des saintes espèces disait
avoir reçu du m artyr grec
H adrias. M ais je suis aveugle.
L ’une représentait Jésu s;
et l ’autre, Orphée...
Ici, à l’une des issues, la to u rb e s’agite. D es cris éclaten t. O n

SAIN T

SÉBASTIEN

31 —

v o it u n m ouvem ent d ’hom m es qui ch erch e n t à. e n tra în e r une
c ré a tu re farouche.
b rûlés de larm es.

L ’angoissé

bondit et regarde, les yeux

— Sébastien,
Sébastien, elle est ici,
elle est ici, je te l’amène,
la fille malade des fièvres !
Des zélateurs accourent, des fem m es s’élancent

— Qui est-elle?
— M agdalâwit !
— Mariamme !
— On ne connaît pas
son nom véritable.
— Elle change
toujours.
— On l’appelle la Reine
malade des fièvres.
— O R eine!
-— D escends-tu des rois d ’Id u m ée?
— Elle descend de cet Hérode
qui vint à Rome avec la fille
d’Aristobule.
— E lle descend
d ’A thronge, de ce roi berger
qui par le légat de Syrie
fu t mis en croix avec deux mille
rebelles.
— Sébastien, c ’est
elle qui trem pa le suaire
dans le sang de ta main percée
par la corne de l’arc, le jour
de ta gloire !
— Elle se débat.
E lle veut s ’échapper.
— Répète
au seigneur ce que tu as dit !
— E lle l’a dit. J ’ai entendu.
— Ah, sauvage, sauvage ! A s-tu
des g riffes?
— Seigneur, la voilà,
la Reine malade des fièvres!
I ls poussent d e v an t eux une c ré a tu re inconnue qui, se déga­
geant, s’a rrê te au m ilieu d u cercle tu m u ltu eu x . E lle y d e ­
m eu re, ployée comme u n e flamme basse sous la rafale. De
sa voix sourde, elle sem ble encore résister.
LA FIL L E MALADE DES FIEV RES

J e ne veux pas être guérie.
E lle est couverte d ’une robe de po u rp re flétrie comme une botte
de pavots coupés. E lle p orte une bandelette de pourpre a u ­
to u r de sa crin iè re noire e t bleue.
BASILE

D is la chose! D is cette chose!
PH L EG O N

M ais elle est folle.
ATHANASF.

On croit qu’elle est
une Larve.
LE SAINT

Parle, ma sœur.
E lle m et une paum e co n tre ses lèvres po u r les em pêcher de
trem bler.
BASILE .

Seigneur, elle a dit : « J e possède,
moi, le linceul du Christ. »

�32

L’ ILLUSTRATION

LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

— N on, non,
je ne l ’ai pas dit. C’est un rêve.
J ’ai dit : « Il n ’y a point de p aix. »

TH E A T R A LE

de pain dans des herbes amères,
mais sans le porter à sa bouche
qui gardait le goût de la mort...
Ic i S ébastien se rapproche d ’elle e t la re g a rd e de près. I l
p a rle bas, comme s’il c ra ig n a it de la réveiller.

L E SAINT

Sœur, je connais ta voix. Où l’ai-je
entendue ?
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Je suis une voix,
seigneur; et m on cri se leva
avant le jour pour t’annoncer.
« A rcher de la vie, je bénis
ton œil, ta main, ton arc, tes traits. »
Ce fu t mon cri. Et je t ’apporte,
dans un cristal d ’azur, un baume
de Galaad.
L E SAINT

Quel baume, sœ ur?
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

U n doux baume de Galaad.
Or quelqu’un va dire : « Pourquoi
ne pas avoir vendu ce baume?
Il vaut trois cents deniers. »
L E SAINT

Ma sœur,
tu es malade.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Chaque jour
mes tem pes sont prises par une
fièvre nouvelle. Est-ce une honte,
si ma vie brûle pour l’amour
de l’Amour ?
L E SAINT

Tes yeux sont fardés,
tes ongles sont peints.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Ah, seigneur,
j ’effacerai, j ’effacerai
tout cela. M ais ne fu t-il pas
un A nge, A zaël, qui montra
l ’antim oine et le fard pour teindre
les p aupières? L ’un de ces A nges
qui choisirent des filles d ’hommes
et se souillèrent avec elles...
Et il n ’v aura plus de paix
ni plus de pardon pour des veines
qui charrient un sang si mêlé.
E t j ’ai entendu les reproches.
E t j ’ai vécu dans mon sommeil
ce que je dis avec ma langue
de chair. J ’ai vu les sept planètes
enchaînées, les astres qui ont
transgressé le commandement
de la Lumière à leur lever...
Cela me revient de très loin.
J ’effacerai, j ’effacerai
par mes pleurs le fard de mes yeux.
Ic i elle s’a rrê te e t sem ble se figer. P u is, d ’u n acc e n t si étra n g e
que to u s les cœ u rs en tre m b le n t, elle p rononce les paroles qui
fo n t p ré sen te sa vision.

Il était couché sur le lit
bas, du côté de la fenêtre.
Les ombres croisées du grillage
tombaient sur Sa robe rayée.
Lazare trem pait un morceau

LE SAINT

U n E sprit l ’habite. U n E sprit
en elle parle. On sent partir
d’elle la chaleur de sa fièvre
comme une vertu. Qu’on l’écoute
en silence.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Il était dans l’ombre
de la mort, déjà solitaire.
B ien qu’il y eût quelques doux fruits.
Il flairait l ’odeur de la terre
et le remugle de la nuit
dans la chevelure trop sombre
de Lazare. Et j ’étais sans voix;
car j ’avais découvert la croix
que sur Son fron t la ride droite
fa isa it avec les deux sourcils.
Et mes yeux s ’étaient obscurcis
dans le fard des p au p ières. Moite
j ’étais et froide, dans ma fièvre,
tour à tour comme dans l ’écume
et dans la cendre. Entre mes lèvres
blêmes j ’avais Son amertume
et ma soif. Et, bien que mon sang
dans mes tem pes et dans ma gorge
fû t comme un tonnerre incessant,
j ’entendais le bruit de la meule
en moi-même, comme si seule
mon âme vive, et non cette orge,
était broyée par le granit.
« J e n ’entends p lus cette hirondelle,
Marthe, qui avait fa it son nid
dans la chambre haute. » Ombre d’ailes,
ombre d ’ailes sur Ses mains pures!
J e respirai les fleu rs futures
dans Sa voix. Mais I l regardait
toujours Lazare, Il regardait
toujours l’homme vivant et mort,
cet œil morne sous la paupière
jaune. Comme devant la pierre,
soudain « Lazare, viens dehors! »
Il cria de nouveau, tout pâle,
devant la face sépulcrale
courbée sur le triste repas.
Lazare ne répondit pas,
mais se retourna dans sa place.
Et ils pleurèrent, face à face.
T ous à l’e n to u r palp iten t, a tte n tifs au souffle de l’in sp iré e . L a
voix de Sébastien trem ble, d a n s la p ro fo n d e u r des croyances.
L E SAINT

O fiévreuse, où les as-tu vues,
ces choses? Elles ne sont pas
dans le Livre. Avec quel E sprit
as-tu comm unié? Qui t ’a
donné l’âme qui t ’illum ine
à travers ta faiblesse? Es-tu
revenue du sommeil des siècles
morts, dans ton aspect de sibylle
tournée vers ce qui ne peut pas
mourir ?

�LE

M ARTYRE

DE

LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

O S ain t, regarde-moi
bien, regarde-m oi de plus près,
comme on tend les m ains pour atteindre.
J e suis le but qui est fra p p é
et je suis le Irait qui le frappe.
Je sais des choses. J ’ai ap p ris
des m ystères. E t je connais
ma faiblesse. Ils trem blaient d’effroi.
E t I l leur dit : « N e craignez rien,
c’est moi. N ’avez-vous p as connu
votre faiblesse, m aintenant? »
A Simon Pierre, Il apparut
sous l’aspect de la flam m e; et Pierre
s’e n fu it A Jean I l se m ontra
sous la form e du cristal blanc,
car Jean était vierge. A P hilippe,
sous l ’aspect de la m er; à Jacques,
sous l ’aspect d’une épée tranchante;
a N athanael, sous l ’aspect
d ’une colombe. Sous la form e
d’un bœuf, à Thom as; à M atthieu,
d’un en fant candide; à Thaddée,
d’un ép i plein. A Jacques fils
d ’A lphée, sous l’aspect de l ’éclair.
Hom mes, ne demandiez-vous pas
Ses im ages?
E lle s’avan ce trè s len tem en t, les d eu x poignets croisés su r sa
p o itrin e. S éb astien p arle bas à son affran ch i p unique.
L E SAINT

Guddène, apporte
une torche pour éclairer
sa face.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

E t cet arbre qu’on prit
pour crucifier le Sauveur,
d’où vin t-il? U n aigle, un grand aigle
le déracina du jardin
sis à l’orée de l ’Orient,
que vit H énoch fils de Jared.
Très haut il m onta, de très haut
le jeta dans Jérusalem.
E t par cet arbre...
G uddène a a rra c h é l’un des flam beaux p lan tés d an s les poings
de la m u ra ille ; et, se rap p ro ch an t, il incline to u t à coup la
flamme su r le fro n t de l’in sp iré e , qui tre ssa u te d ’une fray e u r
subite.

A h, tu reviens,
Arédrôs, Arédrôs, avec
ton brandon terrible! Pourquoi
reviens-tu ? N e m’as-tu donc pas
assez profondém ent bridé
la poitrine, jusqu’au sommet
du coeur? N ’as-tu pas fa it la place
assez profonde pour la sainte
relique?
Sous la ro u g eu r de la flamme, elle recule ép erd u m en t, les b ra s
c ro is é s , de to u te sa force co n tre sa gorge. M ais l’A rc h e r, la
saisissant p a r les poignets, d é fa it la c ro ix de c h a ir et d ’os.
LE SAINT

O possédée, quel nom
invoques-tu? Quelle est, quelle est
ta terreur? Je veux que tu parles;
je veux, je veux que tu me livres
ton secret.
Il la secoue et l’e n tra în e , avec u n e sauvage véhém ence, se
c o u rb an t su r la face convulsée q u ’éclaire la to rch e a rd e n te

SAIN T

SÉBASTIEN

33

au poing de l’affranchi punique. T o u te la tou rbe, anxieuse
e t iv re de m ystère, est te n d u e v e rs la lu tte sacrée.
LA FIL L E MALADE DES FIEV RES

Ah, laisse-m oi! Lâche
mes poignets ! N e sépare pas
mes bras de ma gorge! C'est toi,
je le savais, c’est toi, c’est toi
l’A nge exilé. Tu me retrouves.
LE SAINT

Que caches-tu dans ta poitrine?
LA F IL L E MALADE DES FIEV RES

Non, tu ne vas pas ressaisir
ce que tu as scellé. J e sens
le clou à travers ta main gauche.
Ce n ’est pas ton heure, Arédrôs.
L E SAINT

J e ne suis pas l’A n ge exilé.
Regarde-moi. J e suis l ’Archer
de D ieu. Et le Seigneur m ’inspire.
Ce que tu me caches, c’est Lui
qui me l ’envoie. S i tu résistes,
il fa u t que je te force.
LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

Il fau t
que tu me tues, que tu me cloues
contre l ’arbre, que tu m’arraches
le cœur avec la chose sainte.
U n e angoisse soudaine rom pt les coudes au ravisseur. Il des­
serre la prise. L ’inconnue croise de nouveau l e s poignets
m e u rtris.
L E SAINT

O Christ Seigneur, serait-il vrai ?
O Seigneur D ieu, serait-il vrai?
M on âme défaille, mes os
se disjoignent, mes yeux se voilent.
Jésus, la force m’abandonne.
A mon aide !
L a femme est im m obile, la tê te renversée en a rriè re , le feu de
son âm e e n tre ses dents. D e nouveau, il la saisit.

A h, tu es brûlante
comme le fer rougi. D is-m oi,
créature de D ieu, dis-moi :
serait-il vrai ce que ces hommes
ont cru entendre de ta bouche
en feu ?
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Toute ma honte, toute
ma honte se transfigura,
blanche, en un miracle d’amour.
LE SAINT

R éponds! Tu l’as sur toi? R éponds!
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

Car ma bouche avait retrouvé
l ’éponge aride mais encore
toute amère de myrrhe; et cette
éponge était encore au bout
du roseau qui avait frap p é
la tête sainte.
LE SAINT

Tu cherchais
au pied de la Croix...
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

J ’étais seule,

�34

L’ ILLUSTRATION

j ’étais seule. Ils étaient partis,
tous. Pierre l’avait renié.
Jacques d’A lp hée s’était caché
dans la ravine du Cédron ;
P h ilip p e et Matthieu, dans la ville,
pour sortir la nuit en secret ;
Barthélem i, avec R akub
le fils de sa sœur, et Didym e
s’étaient éloignés sur un char.
A ndré avait fu i par la porte
du Fum ier... J ’étais revenue,
seule. J ’avais laissé mourante,
près du suaire, Bérénice
la femme guérie de la source
de sang...

Or les lins gisaient sur le sable.
Et l’A n ge dit : « J e te salue,
ô Pleureuse. Tu es élue,
car ta source est inépuisable.
Pour garder ce qui de Lui reste
ici, tu es élue. J ’atteste
le D ieu qui m’exile et me lie
dans tous les liens de la terre
pour tous les âges, » Sa fo lie
le tachait comme une panthère
aux taches de feu. « M ais n’espère
p as de pitié. » Contre la roche
funèbre j ’étais accroupie,
sans parole. « Il fau t que j ’expie
tes larm es! » Il était tout proche.
Et le brandon des incendies
flam boyait très haut dans son poing.
I l m’atterra. « J ’atteste l’Oint
que tu es impure. » Raidie
de tous mes os, de tous mes nerfs,
j ’attendais et mon châtiment
et ma gloire. Ses doigts de fer
découvrirent alors ma gorge
drue, comme les doigts d’un amant
qui veut, d’un bourreau qui égorge.
Et j ’attendais. « O fille d ’homme »,
il cria « je te m ortifie,
te p u rifie, te glorifie,
avec le brandon de Sodome. »
Et le Déchu, qui p ar la fau te
connaissait la douceur des seins
pâles, me marqua de son sein g
brûlant ma chair jusques aux côtes.

L E SAINT

Le linceul, le linceul !
Tu vis Joseph d ’Arim athie
et Nicodème envelopper
le Corps...
LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

C’était du lin d’E gyp te
léger comme du bysse.
LE SAINT

Ici,
dans ta poitrine, tu le caches!
LA FILLE MALADE DES FIEV RES

Laisse-moi, laisse-m oi, si tu
n’es pas l’A nge !
LE SAINT

Frères, mes frères,
je le vois à travers la pourpre
resplendir.
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES

M ais quelles mains d’homme
pourraient y toucher?
LE SAINT

Seigneur Dieu !
envahi p a r la te rre u r sacrée, il lâche p o u r la secon de fois les
poignets de la C réature p an telan te. Il trem ble dans to u t son
corps et vacille, d ev an t

la c e rtitu d e

redoutable.

Effrayée,

en iv ré e, la to u rb e couve de to u s ses yeux l’é tran g e larve de
pourpre qui ren ferm e la révélation. A u pied des cippes, les
gardiennes des feu x

é te in ts é co u ten t, se tra în a n t

genoux, de to u te la lo n g u eu r des chaînes.

Et tu le portes sur ta chair
moite de fièvre!
LA FIL L E MALADE DES FIEV R ES

Je ne suis qu’une plaie divine.
Et Galaad n ’a pas de baume
pour moi qui L ’oignis. Ma poitrine
est au Seigneur, comme ta paume.
J ’étais près du sépulcre cave.
Le V igilan t vint dans la nuit.
C’était l’un des A n ges esclaves.
Je ne trem blais pas devant lui.
Je n’étanchais pas mes pleurs. Toutes
les eaux du monde étaient amères
de moi. La vie sem blait dissoute
dans les fleuves de mes paupières.
Les étoiles des cieux trem blants
venaient s ’éteindre à ma figure.
Ma douleur était la ceinture
du monde, comme l ’Océan.

TH E A T R A LE

su r les

J e ne criai ni ne mordis.
Quand le feu toucha le sommet
de mon cœur, seul mon cœur bondit
vers le feu. Muette, immobile,
respirant l ’horrible fum et,
j ’attendais. E t il d it: « Jubile;
car la chose sainte a son lieu.
E t tu auras le diadème
royal, la pourpre de Sidon,
et ta fièvre. » Il p rit le sindon
vide où Joseph et Nicodème
avaient posé le F ils de Dieu.
I l le plia sur ma poitrine. Et il dit : « Tu le garderas ».
Hom m es, sous la croix de mes bras,
je ne suis plus qu’une plaie divine.
E lle s e consacre. E lle semble a v o ir parlé par sa plaie même
comme p a r une bouche plus vive et plus p rofonde. E ncore
une fois la m élodie du s ain t com bat a frap p é les fro n ts, a
percé les cœ urs des néophytes. G uddène, qui d e rriè re la révé­
latrice te n a it le flam beau soulevé, m a in te n an t le re n v e rse et
l’étouffe.
Sébastien g ra n d it d ans la p rière. E t quand il s’agenouille, il
sem ble q u ’il s’exhausse.
L E SAINT

M essagère inconnue, créée
ou non créée, que tu sois faite
de tes fièvres ou de tes larmes,
que tu portes en toi des forces
qui te sauvent ou qui te damnent,
larve de ce qui fu t ou songe
de ce qui jam ais ne put être,
je ne veux pas te conjurer

�LE

M ARTYRE

DE

SAIN T

et je ne veux p as te connaître.
D ans ton m ystère je ne vois
qu’une seule chose, une seule,
hors de ton so u ffle et de ta pourpre:
le sein terrible de la F oi.
Je te salue. J e me prosterne.
J’atteste mon Espoir, j ’atteste
l’éternel Am our. Par le sang
qui teint, par la larme qui lave,
et par toutes ces âmes libres
et par tous ces hommes esclaves,
à genoux, je te prie. D escelle
la croix de tes bras et révèle
les em preintes du D iv in Corps.

SÉBASTIEN

LA SAINTE

V oyez sur l’épaule de l’Oint
marqué le poids de l’arbre infâm e.
LE SAINT

Voyez sur l ’œil le coup de p oing
dont le valet scella son blâme.
LA SAINTE

Hélas, Tem ple de la sublime
Tristesse, où la H onte a craché!
L E SAINT

H élas, pleurez, pleurez vos crim es!
Il est meurtri par nos péchés. .
LA SAINTE

Ic i elle ouvre les bras, adm irable.

D ieu, rends-nous pareils à ton corps!
LA F IL L E MALADE DES FIEV R ES
LE SAINT

V oici ma vie. V oici ma mort.

D ieu, retrem pe-nous dans la m ort!

E t de ses doigts elle é ca rte les p lis de la p o u rp re su r sa poi­
LA SAINTE

trin e , se c o u v ra n t d ’u n e p â le u r m ortelle.

Amour, que je sois assouvie !
Seign eur Amour, voici ma vie.

T a n d is que S éb astien se lève e t s’approche, to u te la to u rb e,
d ’u n

m ouv em en t

irrésistib le ,

e n to u re

les

deu x

p erso n n es

sacrées. O n n ’e n te n d q u e la p esan te h alein e de l’angoisse.

E lle défaille, elle se re n v e rse e t tom be, d ans u n g ra n d soupir.

L a vaste vo û te e st p lein e d ’om bre. L a face d u S oleil e t la

E t soudain, la p orte é ta n t encore close, u n c h a n t se lève au

face de la L u n e re lu is e n t s u r les v a n ta u x d ’a ira in . L es sep t

delà d u seu il in fran c h issa b le . Ce n ’e st plus le c h a n t d ’E r i
gone, la m élodie de la V ierge fille d ’Ic a re « qui volait,

V o y an tes

se

tie n n e n t

debout,

avec

to u te s

le u rs

ch aîn es

te n d u e s p a r l’a n x ié té d e le u rs âm es nouvelles. E t il semble

parm i

que les assaille la p u issan ce du R oi a n n o n cé p a r le u rs ch an ts

larm es. » C ’e st le c h a n t ineffable de la V ierge sans tache,

e t p a r le u rs charm es.

de la Tige de Jessé, de la M ère du S au v eu r.

« I l monte. S on fr o n t est la place
de la lum ière, qu’i l accroît.
U n nouveau S ign e est dans l'espace. »
La

to u rb e

s’allonge,

e n tre

l’u n e e t l ’a u tre

issue, avec

les

étoiles

du

L ion,

p o rta n t

son

E pi

d ’o r e t

se:

V O X C Œ L E S T IS

un

frém issem en t d ’h o rre u r sain te. E t, comme les éch in es des
esclaves se co u rb e n t e t que les g enoux des z élate u rs se p lien t,
o n a p erço it le S a in t e t l’in s p iré e d an s l’a cte de d é ro u le r et
d ’é te n d re le long L in ceu l d u C h rist. E u x au ssi, ils s’ag e­
n o u ille n t, ch acu n te n a n t p a r les d eu x m ain s le b o rd extrêm e.
E t u n e lu e u r m ystique é claire to u s les fro n ts pen ch és; parce
que, peu à peu, des em p rein tes laissées p a r les m em bres s a n ­

Qui pleure mon E n fan t si doux,
mon Lys fleu ri dans la chair pure?
Il est tout clair sur mes genoux,
Il est sans tache et sans blessure.
V oyez. Et dans ma chevelure
tous les astres louent S a clarté.
Il éclaire de Sa figure
ma tristesse et la nuit d’été.
O n en te n d , to u t à coup, to m b er les chaînes qui e n ch a în a ie n t

g la n ts e t p a r les aro m a te s fu n é ra ire s , se fo rm e n t les deux

aux cippes les sept m agiciennes pla n é taires. L es v a n ta u x de­

im ages d u C orps d iv in e t s’a v iv e n t en lignes e t en saillies

là p orte d ’a ira in s’e n tr ’o u v re n t, la issa n t éch ap p er u n e lum ière

de lum ière. O n e n te n d

éblouissante. H assu b , J a rd a n e , Ila h et P h é ro ra s m o n te n t les

glots étouffés,

de so u rd s g ém issem ents, des san ­

qui e n tre c o u p en t les p aro les a lte rn e s, dites

par l’âme de souffle plu s que p a r la la n g u e de ch air.

degrés au x sept c o u le u rs e t po u ssen t les v astes v a n ta u x qui
su r le u rs gonds ré so n n en t comme une m ultitu d e de cym bales
et de sistres.

LA SAINTE

V oyez Son corps ensanglanté,
voyez l’horreur de Son su p p lice!
L E SAINT

V oyez la p laie de Son côté,
le sang qui coule sur Sa cuisse.
LA SAINTE

V oyez la trace des fléaux
armés de plom bs sur Son échine.

D a n s une lum ière éblouissante, la C ham bre

m agique a p p araît, avec to u s ses signes, to u s ses cercles, tous
ses orbes, com m e le sim ulacre fab u le u x d u nouveau F irm a ­
m e n t e t de l ’a n tiq u e E th e r. L e Z odiaque to u rn e à la re n ­
co n tre des planètes, chargé d ’anim aux, de m o n stres et de
jeu n esses. L e B élier au x cornes to rse s e st accroupi, m orose,
le mufle v e rs l’O c cid e n t; e t le T a u re a u , tro n q u e à mi-corps,
le fro n t bas, sem ble lui ê tre soudé, à la façon de ceux gé
m inés de la P erse. L es G ém eaux im berbes, le couple fr a ­
te rn e l des e n fa n ts d u C ygne, so n t assis ensem ble, les pieds
en avant, chaussés de h a u ts bro d eq u in s aux c o u rro ie s e n tre ­
lacées; et P o llu x se d é to u rn e du C an cer à la carapace énorm e,

LE SAINT

V oyez sur Son fron t les grumeaux,
là où mordirent les épines.
LA SAINTE

V oyez Ses cheveux sur Son cou
mouillés par la sueur sanglante.
L E SAINT

V oyez la blessure du clou
qui Lui transperça les deux plantes.

qui d ans les m arais de L e rn e m ordit l’o rte il d ’H e rc u le. Le
L ion, ce lui que l’A lcide étouffa e n tre ses coudes à Ném ée,
s’avance farouche, d ans le sens du m ouvem ent d iu rn e . Le
S corpion, celui q u ’A rtém is envoya co n tre le ch asseu r fils de
N e p tu n e,

o u v re

ses

serre s

cru elles

v e rs

la

B alance

qui

penche. L e S a g itta ire , déployant à son épaule d ’hom m e sa
n ébride comme u n e aile, tend son a rc g re c et se cab re sur
ses ja r r e ts

de

cheval.

Le

V e rse a u

g racieux,

sem blable

a

l’échanson G anym ède, se d é to u rn e d u C apricorne à la queue
trifide et ren v erse l’u rn e pleine, du côté des Poissons.

�L’ ILLU STR ATIO N

36

TH ÉATRALE

M ais ce n ’e st plu s S am as q u i c o n d u it les p la n è tes e t dom ine

la tê te renversée, les y eu x levés v e rs le C roissant, s abîme

to u s les do m ain es bleus. O n a p erço it d a n s l ’éblo uissem ent les
pieds d iv in s de la V ie rg e m ère d u S a u v e u r posés su r le

d ans l’extase circu laire.
A lors J a rd a n e , H y a le e t P hœ nisse so u lèv en t le corps in e rte de

c ro issa n t de la L u n e , e t les b o rd s étoilés de son m an teau

la c ré a tu re e rra n te q u i g a rd a d ans la plaie inguérissable de

d ’azu r.
O n n ’e n te n d

sa p o itrin e la reliq u e d u

C h rist re ssu scité: A tre n e ste p ar

Sphères

les épaules, H y a le p a r les pieds, P hœ nisse p a r la ceinture,

acco m p ag n an t la V o ix c éleste ; m ais o n se p erd d a n s l’h a r­

à la faço n des A nges q u a n d ils tra n s p o rte n t d ans les airs

m onie des m y riad es, d an s le ch œ u r infini des rayons. L a

les dépouilles des je u n e s M a rty re s. E t elles m o n te n t les sept

lu m ière est n a tiv ité , b é atitu d e e t m usique.

degrés, avec

pas

ré s o n n e r

la

ly re

h ep taco rd e

des

le u r

m ystique

fa rd e a u .

P u is, in c lin a n t leur s

R av i p ar la V oix, com m e d a n s u n songe san s com m encem ent

m itres qui flam boient, elles dé p o se n t s u r le seuil de bronze

e t san s fin, le S a in t m o n te les deg rés, fra n c h it le seu il; et,

la F iév reu se co u v erte de p o u rp re e t ceinte d u ban d eau royal.

E X P L IC IT
SANCTAE

S IN D O N IS

LA T R O I S I È M E
LE

CO N CILE

DES

les

IN V E N T IO

M A N S IO N
FAUX

D IE U X

personnages

LA TOURBE

L E S A IN T .

DES
L 'E M P E R E U R .

DES

PRETRES,

V IC T IM A IR E S ,

DES

DES

S A C R IF IC A T E U R S ,

AUG U RES,

DES

M A G E S,

D E S D E V IN S , D E S A S T R O L O G U E S , D E S G R A M M A I­
R IE N S , D E S E U N U Q U E S .

L E S F E M M E S D E B Y B L O S.

L E S A R C H E R S A S IA T IQ U E S .

L E S C IT H A R E D E S .

L E S E S C L A V E S D E C O U L E U R S D IV E R S E S .

EURYALE.
N IC A N O R .
L E S O R P H IQ U E S .

C H O R V S S Y R IA C V S .
V O X SOLA.

O n ap erço it le vaste la ra ire de l’A u g u ste, form é d ’une salle

M â, la B ellone cappadocienne, a b re u v ée de san g d a n s les gorges

p en tag o n ale d o n t u n e p a ro i se cre u se com m e u n e so rte d ’ab­

d u T a u ru s e t su r les bo rd s de l’I r is , ra p p o rté e comme un

side à la v o û te lisse p ro fo n d ém e n t dorée.

b u tin sacré p a r S ylla v a in q u e u r de M ith rid a te , est couverte

A u c e n tre d u p la fo n d à la c u n a rs bleus, u n e o u v e rtu re c irc u ­

de tach es ro u g e â tre s, telle q u ’elle a p p a ru t en songe au D ic­

la ire qui se fe rm e au m oyen d ’u n b o u clier ro n d comme ceux

ta te u r. Is is aux c o rn es de vache, en robe de bysse, allaite

des C u rètes, m an œ u v ré p a r des chaînes, laisse échapper la

l’e n fa n t H o ru s s u r ses g e n o u x rig id es; e t e n tre les deux

fu m ée

c o rn es une plaque ro n d e en form e de m iro ir im ite la L u n e .

des aro m ates.

I£ s

a u tre s p a ro is

so n t re v ê tu e s

de

p lan ch es d ’iv o ire v e rsatiles, qui re c o u v re n t les n iches où sont

Un

cachées les

in e f­

M ith ra , le M éd ia te u r, le seul, le chaste, le sain t, que p rem iè­

fables. D an s l’hém icycle la m u ltitu d e m u ltifo rm e des dieux

re m e n t c o n n u re n t les trirè m e s de Pom pée e n g u e rre co n tre

th éogonies

sublim es

e t les

c o n jo n c tio n s

h a u t boisseau

om brage

la c hevelure

m assive

d ’O siris.

se d resse comme u n e c o h o rte ex san g u e en ra n g s serré s, faite

les p ira te s ciliciens, enfonce le co u teau d ans le poum on de

d e m arb res, de m étau x , de bois, d ’arg iles, de p ie rre s fu lg u

la victim e ab attu e.

rales, de p âtes in c o n n u es. A u x douze g ra n d s d ieux de Rome,

E t voilà D usarés, venu d u fond de l ’A ra b ie ; e t D altis, venu

a u x m ille p e tits d ieu x la tin s des d em eures, des c a rre fo u rs,

de l’O srhoène au d elà de l’E u p h ra te ; e t B alm arcodès, le S e i­

des étu v es, des v erg ers, des c elliers, des cham ps, des ports,

g n e u r des danses, v e n u de B éry te ; e t M arn as de G aza, le

d es n av ires, e t de to u s les a ctes e t les aspects e t les in s tru ­

M aître des plu ie s; e t M aïoum as qui souffle le p a rfu m

m en ts d e la vie, e t de to u s les rite s e t les m y stères de la

prin tem p s o rie n ta l d ans la fê te n a u tiq u e s u r le rivage d ’O stic.

m o rt, des fu n é ra ille s, de la sép u ltu re, se m êlent les déités

V oilà A ziz, le « d ie u fo r t » sem blable a u sid éral L u c ife r fils

du

én o rm es des P to lém ées et d es A chém énides, les B aals a rd e n ts

de l ’A u ro re ;

de S yrie, les idoles raid es à o reilles p o in tu es, à bec, à m u­

e t le H a d a d ré v é ré p a r A n to n in le P ie u x ; e t ce Bel, u n

e t M alakbel, le

« m essager du

S e ig n e u r »;

seau, les sphinx, les apis, les cynocéphales tra n s p o rté s de

dieu de B abylone, ém igré à P a lm y re, q u ’A u ré lie n em m ena

la vallée d u Nil p a r les E m p ereu rs s u p erstitieu x , les Couples

à R om e avec la re in e m erveilleuse p o u r o rn e r de l’u n e son

e t les T ria d es faro u ch es v e n u s d ’o u tre m er avec les esclaves,
les c o u rtisa n es, les m arch an d s e t les soldats.

triom phe et po u r fa ire de l’a u tre le p ro te c te u r de ses légions.
V oilà to u te s les déités d ’o u tre m er, les A g ita te u rs e t les C on­

O n d éco u v re l’E p h ésien n e to n te n o ire , h érissée de m am elles,

so lateu rs d ’A sie; qui sav en t la m o rt e t la ré s u rre c tio n , les

avec l’é clat b lanc de l’ém ail d a n s ses orbites, avec des lions

baptêm es et les p énitences, les prom esses et les com m ande­

su r ses épaules e t des abeilles au pied de la. gaine qui lui

m ents, et la vie nouvelle et la vie étern elle, e t l’é briété de la

s e rre

e n ra cin é. L a

d o u le u r e t la puissance d u sang versé, et les litu rg ies des se­

G ra n d e M ère de l'Ed a co u ro n n ée de to u rs est assise, non

les jam bes com m e l’écorce

d ’u n tro n c

m aines saintes à l’équinoxe du printem ps. L e s esclaves c h ré ­

s u r son ch ar, m ais s u r le n a v ire qui. rem ém ore sa navigation

tie n s d ans le u r cœ ur an x ie u x re c o n n aissen t la Colom be e u ­

trio m p h ale à la bouche du T ib re . L e Z eu s so laire de D oliché,

c h aristiq u e a u p rè s de l’A sta rté infâm e, e t le s ain t Poisson

q u ’u n e trib u de fo rg e r on s c ré a des étincelles du fe r rouge,

a u p rès de l’A ta rg a tis de B am byce em portée p a r des p riso n ­

deb o u t s u r u n ta u re a u , arm é de la hache à double tr a n ­
ch an t, p o rte l ’a rm u re d u lég io n n aire rom ain.

n ie rs de g u e rre v e n d u s à l’encan.
D evant la m u ltitu d e divine, des supp o rts en bro n ze so u tie n n en t

�LE

MARTYRE

DE

l’H oro sco p e de l’E m p ereu r, figuré s u r u n g ra n d bas-relief
re p ré s e n ta n t u n e c o n jo n c tio n de plan ètes d a n s le L io n . On
y v o it l’o rd re des lu m in a ire s disposé su r les m em bres de
l ’anim al, la L u n e en c ro issa n t su r le p o itrail, e t su r le cham p
les tro is

p lan ètes

qui d o iv en t le u r

fo rce à le u r ch aleu r,

ainsi nom m ées:Π
.
θΛ
ά
Φ
π
νΑ
ω
τίβ
χλέο,Σ
α
υρόειςΗ
L e long des p arois l a m brissées d ’ivoire poli,
u n e to u rb e de p rê tre s, de sacrificateu rs, de v ictim aires, de
m ages, de devins, d ’astro lo g u es, de g ram m airien s, d ’e u n u q u es
se presse en silence, les yeux to u rn é s v ers le C ésar. Il y a
des G alles à la tu n iq u e blanche bordée de rouge, c astra ts
a u x jo u e s fard ées, au x ch ev eu x n attés, au x yeu x peints. Il
y a des Isiaq u es en robe de bysse éclatan te, avec des ch au s­
su re s en feuilles de p alm ier, la tê te rase e t le h a u t du crâne
plus lu isa n t que les plaques d ’ivoire. I l y en a d ’a u tre s v êtu s
de l’étole olym piaque p einte d ’a n im a u x de to u te s so rtes, avec
des griffons s u r les épaules e t u n diadèm e végétal en form e
de ray o n s. D es p astoph o re s so u tie n n e n t s u r le u rs b ras des
chapelles sacrées; des d ad ophores p o rte n t des to rc h e s; des

SAINT

SÉBASTIEN

37

bienheureux, sois toujours vainqueur,
sois triom phateur à jam ais!
— Tu es le plus grand, le plus fort,
le plus saint !
— Puissions-nous mirer
ta face pour notre bonheur
éternel !
— Puissions-nous entendre
ta parole pour notre joie
sans terme!
— M ais délivre-nous
des chrétiens, ô César A u gu ste!
— Empereur, mais délivre-nous
des chrétiens !
— Très saint Empereur,
mais délivre-nous des chrétiens!
— V enge nos dieux!
— V enge nos feu x!
— V enge nos tem ples!

hym nodes o n t la flûte tra v e rs iè re a v an ç a n t d u côté de l’oreille
L'EM PEREU R

d ro ite ; des o rn a tric e s, ch arg ées d ’hab iller les statu es divines,
o n t e n tre le u rs m ains les u sten siles de to ile tte . U n p rê tre
e st ch arg é du poids des deu x au tels appelés « les seco u rs " ;
u n a u tre soulève un b ra s gauche à la paum e o u v e rte ; un
a u tre , un v an

d ’o r plein d ’aro m ates ;

u n a u tre ,

u n vase

a rro n d i en fo rm e de m am elle p o u r les lib atio n s de la it; un
a u tre , l’u rn e au lo n g bec e t à l’an se am ple où s’e n ro u le l’as­
pic d re s sa n t la tê te écailleuse e t le cou g o n flé : l ’u rn e in im i­
table qui c o n tie n t l’eau sain te du N il. T o u s ils re g a rd e n t
l’E m p ereu r.
D errière le siège du T o u t-P u issa n t, n e u f c ith a rè d es grecs et le
co n d u cteu r

E u ry ale,

debout,

a tte n d e n t

le

signal,

to u s

en

u n e seule ligne comme les colonnes d o riq u es d ’un propylée,
les plis d ro its de leu rs ch ito n s é ta n t p areils au x cannelures.
P uisq u e les b ra s reco u rb és des g ra n d s h ep taco rd es su rm o n te n t
les figures e t les g u irlan d es, chaque m usicien ressem ble à la
tisseuse d e v an t le m é tie r v ertical où so n t te n d u s les fils de la
chaîne. T o u s ainsi, à tra v e rs les sept n e rfs, ils reg ard en t
l’E m p ereu r.
Et il y a des M ith ria stes, des A doniastes, des O rp h iq u es. Il
y a beaucoup d ’esclaves sy rien s, b ru n s e t h u ilés comme les
olives m û re s p o u r le presso ir. Il y a des fem m es d ’A ntioche,

Salut, beau jeune homme! Salut,
sagittaire à la chevelure
d ’hyacinthe! J e te salue,
ch ef de la cohorte d’Emèse,
qu’A p ollon aime, en qui le dieu
Porte-Lumière s’est complu !
P a r mon laurier, Sébastien,
je t’aime aussi. Je veux, avant
que tu ne parles, qu’on t’acclame.
J e veux qu’on t’acclame. V ous tous
à la louange infatigable,
criez en rythm e : « Que les dieux
ju stes conservent ta beauté
pour l’Empereur, S ébastien! »
Criez en rythme.
TOUTES LES VOIX

Que les dieux
ju stes conservent ta beauté
pour l ’Empereur, Sébastien!
Ici l’A rc h e r se voile de sa chlam yde.

de B yblos; des a rc h ers de T y r, d ’E m èse, de D am as, de la
M ésopotam ie, de la C om m agène , de l’Itu r é e : l’o d e u r même
du

sachet de m y rrh e chauffé e n tre

les m am elles stériles;

l’o d e u r des arb u stes ro u x q u i c ra q u e n t e t fu m e n t à la lisière
du D ésert foulé p a r le désesp o ir de la princesse in c e stu e u se;
l’odeu r du

L iban rayé p a r les gom m es coulantes, p a r les

larm es de la veuve d iv in e e t p a r les eau x rouges du sang
d 'A d o n is. L e d é sir de l’a rid ité lo in tain e, l’a tte n te

obscure

d ’une ré a p p aritio n m ystique, le souffle c h au d de l’in fatig ab le
A storeth sem blent les tro u b ler. E t tous, avec des yeux som ­

L 'EM PE R E U R

Tu te voiles de ta chlam yde!
Tu te voiles comme la vierge
qu’on outrage ou celle qu’on va
égorger. Or je ne veux pas
t ’égorger. Découvre ta tête!
I ci l’A rch er se découvre.

J e veux te couronner, devant
tous les dieux.
LE SAINT

bres, ils re g a rd e n t l’E m p ereu r.
Le M aître est assis su r le siège insigne au trè s h a u t dossier
o rn é de d eu x V icto ires d ’or. S éb astien se tie n t d ebout, d e­

César, j ’ai déjà
ma couronne.

v a n t lui, m uet.
Et les g ra n d e s acclam ation s ry th m ées se su iv en t, pro n o n cées

L'EM PE R E U R

On ne la voit pas.

à l’un isso n p a r to u s les a ssistan ts.

LE SAINT

TOUTES LES VOIX

— César A uguste, que les dieux
te conservent !
— César A uguste,
Empereur très saint, que les dieux
te gardent éternellem ent !
— Que de toutes nos vies les dieux
augm entent ta vie!
— Bienheureux,

Tu ne peux pas la voir, A uguste,
bien que tu aies des yeux de lynx.
l ’e m p e r e u r

Et pourquoi?
L E SAINT

P arce qu’il fau t d’autres
yeux, armés d’une autre vertu.

�L’ ILLU STRATIO N

38

L'EMPEREUR

Où sont-ils les m agiciens
qui t ’aident dans tes artifices
et qui t ’enseignent tes prestiges?
LE SAINT

J e n ’ai d’autre art que la prière.
L'EM PE R E U R

E st-il vrai que tu as dansé
sur des charbons ardents ?
L E SAINT

César,
non : sur une jonchée de lys.
L'EMPEREUR

Quand tu florissais dans ta grâce,
je m ’en souviens, tu dansais m ieux
que tout autre entre des épées
nues. P a rfo is on lançait des flèches
sous tes pieds bondissants. Aucune
ne t ’atteignit.
le

SAINT

J e ne crains pas
le fer.

TH ÉATRALE

Comme n erfs à leurs arcs ils ont
des cordes de cithare; ils portent
des rayons dans leurs longs carquois.
Tu les mènes. J e t ’ai donné
mes p lu s belles A igles. J e t’ai
envoyé tuer des Barbares
sur le Danube. Tu as eu
des combats et des jeux. Toujours
j ’ai tourné vers to i le plus clair
de mes visages.
LE SAINT

Oui, tu m’as été libéral,
seigneur.
L'EM PEREU R

J e ne veux pas savoir
si tu fa is des rêves étranges
autour d’un roi de Saturnales,
d’un esclave en tunique rouge,
monarque d’un jour, qu’on immole
sur l ’autel de Saturne. S i
je te nomme l ’E n fan t aux rêves,
ce n ’est p as pour t ’égorger.
Ic i il qu itte son siège; il m arche v e rs le J e u n e H om m e; il le
touche de sa m ain à l’épaule.

V ois.

L'EM PE R E U R

Tu étais le Seigneur
des danses venu de B éryte
m arine !
I l le contem ple e t il songe.

E st-il vrai qu’au solstice
tu as blessé le ciel ?
LE SAINT

Le ciel
m’a blessé.
L'EM PE R E U R

Fem m es de B yblos,
mais fu t-ce au solstice d’été,
ou à l ’équinoxe d’automne,
que le dur sanglier blessa
A donis? N e ressem ble-t-il
pas, cet Archer, à votre jeune
dieu, fem m es?
L es S y rien n e s ré p o n d e n t ensem ble d ’u n e voix douce e t voilée.
LES FEMMES DE BYBLOS

I l est beau, César.
L'EM PE R E U R

J e ne crois pas, je ne veux pas
croire aux délits dont on t ’accuse,
chef de ma cohorte légère.
Tu es trop beau. E t il est juste
qu’on te couronne, devant tous
les dieux. J e ne veux pas savoir
si tu fa is des rêves. J e t ’aime.
Tu m ’es cher. D is : ne t’ai-je pas
comblé d’honneurs, de bénéfices,
d’ornements, d’heures glorieuses
et de belles armes? Tu mènes
mes archers d ’Em èse, plus sveltes
et plus dorés que ceux qui vinrent
avec E lagabale aux cils
peints suivant le char de la Pierre
noire traîné p ar les panthères
odoriférantes. Ils sont
les sagittaires du Soleil,
qui est le seigneur de l ’Empire.

J ’ai là tous mes dieux.
I l pousse u n peu le J e u n e H om m e, le force à se re to u rn e r vers
l’abside e t à re g a rd e r la m u ltitu d e des idoles.

V ois. Regarde.
D ans tous les marbres, les métaux,
les bois, les argiles, les verres,
et dans les pierres fulgurales
qui sont les m essages des nues,
et dans les pâtes inconnues
sem blables aux ambres, aux nacres,
au x labyrinthes les p lu s vains
de la mer, j ’ai les simulacres
de tous les dieux; car le D ivin,
s ’il rom pt les peuples et les damne
au carnage, au ban, à l ’encan,
s ’il ceint les rois de son carcan,
A n tip ater ou E piphane,
s’il p ille les tem ples, profane
les vases, défonce les vans,
il redresse les Im m ortels
d’entre les colonnes brisées,
allum ant de nouveaux autels
au feu des villes embrasées.
I l presse encore de sa m ain puissan te l’épaule d u J e u n e H om m e.

V ois. R egarde la m ultitude
des Form es, la forêt des Forces.
Choisis. Il y en a de rudes
comme les souches, les écorces,
les racines. Il y en a
de flexibles comme les feuilles,
les fleurs, les tig es; car les fleurs
les p lu s belles sont nées de leurs
joies, de leurs tristesses, de leurs
vengeances. E t Coré les cueille
toujours dans la plaine d’Enna.
Tu peux choisir pour ton offrande
un dieu farouche, une déesse
molle, du sang, du miel. Qu’on tresse
d’anémone et de laurier-rose,
sans bandelettes, deux guirlandes.
J e veux ceindre l ’E n fan t morose
et me ceindre avec lui.

�LE

M ARTYRE

DE

SAIN T

Entre vous et le jour, I l est.
Entre vous et le soleil mort,
I l est, Unique.

LE SAINT

César.
sache que j ’ai choisi mon dieu.
L'EM PEREU R

Le S o le il? E t je te ferai
p on tife du Soleil, au tem ple
du Quirinal. J ’ajouterai
d’autres dépouilles aux dépouilles
de Palm yre.

D ans l’em p o rtem en t de la fu re u r, l’A uguste se to u rn e v e rs les
jo u e u rs de lyre, invoque le coryphée, d o m in a n t de son to n ­
n e rre le tu m u lte des p rê tre s.
L'EMPEREUR

Cithares, cithares, cithares,
faites la lumière, aveuglez
l’im p ie! Euryale, E ury ale,
entonne l’hym ne!

LE SAINT

Celui, celui
que tu nommes l’esclave rouge,
le monarque d’un jour, le roi
sanglant, je l ’ai choisi de toute
mon âme, au delà de mon âme.

Il m arche v e rs son siège; e t il se rassied, d ans l'a ttitu d e de
l’O lym pien, d ont il a jo in t le nom à son nom.
LES CITHAREDES

P aian, L yre-d’or, A rc-d’argent,
Seigneur de D élos et de Sminthe,
beau R oi chevelu de lumière,
ô A pollon...

L a colère de l’A u g u ste m êlée de ra lle rie est strid e n te comme un
fe u sous la grêle.
L'EMPEREUR

Il veut du sang, il veut du sang,
cet éphèbe pâle, du sang,
des souffrances et des ténèbres!
N ous en avons, nous en avons.
J ’ai des dieux qu’on rem plit de sang
noir jusqu’à la couronne, comme
on rem plit de vin les amphores
ju squ ’au bord. Sur le P alatin
et ici, j ’ai des Phrygiens
qui ululent, qui se flagellent
avec des lanières armées
de plombs, qui s’entaillent les bras
à grands coups de glaive et de hache,
qui s’évirent avec des pierres
tranchantes, et même qui boivent
la liqueur chaude longuem ent.
En veux-tu? Qu’on l’in itie donc
au taurobole! Qu’on le couche
dans la fosse, sous le plancher
à m ille fen tes; qu’on égorge
au-dessus de lui le taureau;
et qu’il reçoive la rosée
vermeille, jusqu’à la dernière
goutte, sur tout son corps impur,
comme le m yste de Cybèle.
E t tu seras rassasié!
L E SAINT

R assasie de cette souillure
tous ces prêtres aux tambourins.
F ais-les crier comme Thyades
qui bondissent sur les collines
déchirant leurs propres en fan ts!
J e ne veux pas de ton bétail
ni de tes bouchers, Empereur.
Sur mon corps im pur j ’ai reçu
un autre baptêm e: un baptêm e
de rayons.
L'EM PE R E U R

Le dieu rayonnant
est un seul : A pollon Soleil !
L E SAINT

Il est éteint comme un tison
qu’on a plongé dans l’eau lustrale.
Seul le Christ rayonne, l ’Unique!
I l régit dans sa main la force
du ciel creux, comme le marin
serre l’écoute de la v o ile ..

SÉBASTIEN

T elle une bande de lu m ière so udaine vibre à tra v e rs les tiges
des blés e t tra n sm u e en or g lo rieu x le u r sécheresse, tel le
p rem ier ra y o n n e m e n t de l ’O de sem ble p a rc o u rir la longue
ord o n n an ce des c ith a re s

et

enflam m er

d ’un

même éclair

to u te s les cordes.
LE SAINT

Cessez !
D ’un signe, il a in te rro m p u les c h a n te u rs qu i re n v e rs a ie n t la
tête po u r in v o q u e r le nom d u p ro p h ète delphien.

Cessez, ô citharèdes,
d’un démon qui n ’a p lu s de char,
ni p lus de traits, n i p lu s de n erfs
à la lyre et à l’arc, n i plus
de diadème sur la honte
de son front. Silence ! Silence !
U ne sorte d ’an n o n ciatio n m élodieuse, légère comme u n m u r­
m u re

d ’abeilles,

sem ble

se

ré p a n d re

dans

le

pentagone

d ’ivoire. L ’E m p ereu r assis, appuyé s u r le coude, re g a rd e le
J e u n e H om m e, a ssem blant la
ses sourcils froncés.

stu p e u r e t la

fu r e u r

O vous qui me voyez inerme,
je suis l ’A rcher certain du but.
Je suis l ’esclave de l ’Amour.
J e suis le M aître de la Mort.
J ’ai, d ’un signe, éto u ffé le chant
dans votre gorge et engourdi
vos doigts. Ecoutez l ’autre lyre!
Je vous adjure, au nom du Christ,
par l’ombre de la Croix sanglante,
par cette ombre qui vous recouvre.
V ous en avez déjà la bouche
pleine jusqu’aux poumons, chanteurs,
vous qui vous haussiez sur l’orteil
pour mâcher la lumière d ’or.
Broyez cette ombre.
L 'E m p ereu r bondit.
l ’e m p e r e u r

Egorgez-le !
Des sacrificateu rs s’éla n ce n t comme des b o u rrea u x .

Non. J e veux rire.
Je cherche des façons nouvelles.
J ’invente des modes nouveaux.
Le lon g du palus pestilent
où chantent les grenouilles noires,
ce soir même, tu vas rejoindre
ton Guérisseur de Galilée.
Il rit; puis il s’em porte.

e n tre

�L’ ILLU STRATION ' TH É A T R A LE

40

M ais ne regarde pas ton m aître!
Tu es l’esclave des esclaves.
Cache tes yeux p eints de nuit bleue.
V oile du pan de ta chlamyde
ta pâleur phrygienne.
Le

S a in t fa it

LE SAINT

J e suis mon sacrificateur.
J e vous le dis.
I l p re n d la c ith are, il l’appuie s u r sa h an ch e gau ch e: et, la
te n a n t p a r l’une des cornes comme u n e victim e, il la m utile

l’a c te de s’en v elo p p er le visage comme dans

rite de la co nsécration.

avec le p e tit couteau des A gapes, q u ’il a v ait caché dans les
plis

Non.
Donnez-lui, sacrificateurs,
une robe blanche, entourez
de verveine et de bandelettes
sa chevelure de joueuse
de flû te; et qu’il ait pour com pagne
au sacrifice une colombe
d’A m athonte.

de

son

v êtem ent.

On

e n te n d

gém ir

les cordes

cou­

pées. D es im précations, des im plorations, des invocatio n s s u r ­
g issen t de la to u rb e fluctuante. L ’E m p ereu r reste assis, le
to rse te n d u en a v an t, le re g a rd fixe, d ans une so rte de ravis­
sem ent farouche, tra n s p o rté p a r son âm e avide de prodiges et
de songes.
LES O R PH IQ U ES

Les o rd re s d u M aître e t les m o u v em en ts des ex éc u te u rs so n t
com m e les é clairs e t les fo u d res. P e rs o n n e n ’h ésite n i n e réflé­
chit. L a m ain so u v erain e sem ble les sa isir com m e des arm es
ou des o u tils, p rê ts à fra p p e r ou à b eso g n er. L e m ono­

— Orphée! Orphée! F ils d’A p ollon !
— F ils de Calliope, tu vois:
avec le couteau de l’A gap e
il vient de trancher les sep t cordes !
— P ar les larmes des sep t Pléiades,
tuez l ’im pie!

syllabe les a rrê te , l e s . fige.
DES VOIX EPA RSES

Non. D es couronnes,
des couronnes et des colliers,
des couronnes rouges, de lourds
colliers, des torques de Gaulois,
: des anneaux de soldats sabins,
les boisseaux d ’A nnibal rem plis
- de bagues sanglantes, sans nombre,
sans nombre, pour l ’ensevelir
vivant sous les fleu rs et les ors
comme B rennus fit de la vierge
d ’Ephèse, comme ces vainqueurs
de N axos firen t de la vierge
Polychrite après le carnage
nocturne.
I l a tté n u e

— Tronquez son ch ef!
— D e l’H èbre au Tibre !
— D onnez le supplice de Thrace
à l ’im pie !
— Liez par les tresses
de ses cheveux son chef exsangue
au jo u g de la L yre! Mettez
son tronc en lambeaux !
— Jetez-le
au Tibre!
— Au Tibre!
— A la Cloaque !
— A la Cloaque!

son em phase m en açan te d a n s la sim ilitude in g é ­

n ie u se ; e t il re g a rd e de côté ses rh é te u rs e t ses gram m ai­
rie n s qui a rro n d is s e n t la bouche e t so u lèv en t les b ra s pour
tém o ig n er à l’E r u d it le u r ém erv eillem en t u n a n im e . I l sou
rit,

se

rassied

et

contem ple

le

h éro s

im berbe,

avec

un

é tra n g e feu d an s ses p ru n e lle s aiguës.

se re flè te n t d ans la vo û te dorée, s u r la m u ltitu d e divine.
O n vo it b rille r les plaques, les disques, les cro issan ts, tous
les em blèm es, e t les re g a rd s inflexibles des y eu x d ’émail.
D es esclaves o n t a p p o rté des corbeilles rem plies de c ouronnes
e t des boisseaux rem plis de colliers. L a c ith a re m utilée est
é te n d u e su r les dalles, au pied d u J e u n e H om m e in trép id e.
L E SAINT

Le c o n d u cteu r d u ch œ u r s’avance, s o u te n a n t p a r la caisse une
g ra n d e c ith a re ch ry sélép h an tin e, belle e t so len nelle comme
dans les T ré so rs des tem ples.

D ans le la ra ire l’om bre de v ie n t effrayante. Des flam ines je tte n t
des poignées d ’a ro m ates s u r la braise des autels. L es lu e u rs

M ais comme il est beau !
Il est trop beau. J e veux qu’il chante,
qu’il chante son extrêm e chant,
tel le cygne hyperboréen,
s ’il a brisé l ’essor de l ’hymne
à la syllabe la p lu s sainte.
O Euryale, porte-lui
la plus vaste de mes cithares
pour qu’après tu puisses clouer
contre les deux cornes sonores
le sacrilège ivre de myrrhe.
C’est ce que je veux. Obéis.
Que la cithare délienne
soit le gibet de cet éphèbe.
Car il est beau.

les sim ulacres gard és

LES O R PH IQ U ES

— Orphée, Orphée, approche, inspire
ceux qui enseignent tes m ystères,
fils d ’A pollon !

Sept

gem m es de c o u le u rs d iv erses so n t enchâssées, comme dans
des ch ato n s, d an s les sep t a tta ch e s des co rd es su r la b ra n ­
che tra n sv e rsa le en form e de jo u g ; e t u n e p u re b an d elette
e st a ttach ée a u côté d ro it comme à la tem pe d ’une M use
v iv an te. E lle p ropage, d a n s son p arco u rs, des ondes nom ­
b reu ses. T e l le cygne fluvial, de sa p o itrin e gonflée p ar le
même souffle q u i o u v re en corolle ses ailes, ém eut l’eau qui
to u t a u to u r s’harm onise.

César, écoute l’autre lyre.
J e ne chanterai p as mon hymne.
A h, j ’ai trop d’amour sur mes lèvres
pour chanter; et mon cœur m’étrangle
ju sq u ’à ce que je ne l’oye plus.
M ais — qu’il t ’en souvienne, César ! —
mais de la ham pe de mon dard
les M essagers du nouveau dieu
ont fa it leurs plectres invincibles.
Ecoute, écoute. La forêt
de métal, de cèdre et de pierre,
la forêt drue de tes idoles,
va se courber, va s ’écrouler
sous le vent de la mélodie.
César, César aux yeux de lynx,
je danserai, je danserai,
si je suis le Seigneur des danses
venu de B éryte marine
avec tes cargaisons d’épices,

�LE

M ARTYRE

DE

avec ta pourpre, avec ton bysse,
avec tes parfum s et tes vins.
P our tes m ages et tes devins
je danserai la P assion
de ce Jeune Hom me asiatique,
de ce P rince supplicié;
car la feu ille de ton laurier
est comme le fer de la lance
qui lui perça le flan c anxieux.
D e la profondeur de tes yeux
regarde. Ecoute, et puis regarde.
N e tremble pas.

SAINT

SÉBASTIEN

41

la lune sur le fr o n t d’Isis. L e m étal de sa voix e st tra n s ­
m ué p ar la flamme du cœ ur p rofond.
LE SAINT

A vez-vous vu celui que j ’aime?
L’avez-vous vu?
U n frisso n m erveilleux c o u rt dans toutes les chairs hum aines.
L es p rê tre s, les m ages, les m usiciens, les a rc h ers, les es­
claves, ne sont q u ’u n seul reg ard allum é à la cime d ’une seule
a tte n te . E t les fem m es m oites de m alaise, la gorge aride,
sem blent défaillir.
T o u t à coup, u n g ra n d silence plane s u r l’a rd e u r de la vie.

I l rec o u v re de sa chlam yde la c ith a re m utilée. L ’E m p ereu r

C elui qu i apporte le tém oignage des choses cachées e st seul,

sem ble s’e n iv re r de ch acu n de ses gestes. Il se te n d v ers

sous l’espèce de l’E tern el. Sa voix est celle même de l’agonie

l’im berbe, il lu i parle d ’u n e voix soum ise e t a rd e n te .

sublim e.

L 'EM PE R E U R

Sois un dieu. Je te ferai dieu.
Tu auras des statues, des temples.
Je t’aimerai.
DES V O IX EPA RSES

— I l apprête l’enchantement.
— Il compose un charme lugubre.
Il est beau, cependant. César.
— César, p lus la victim e est belle,
p lus elle est agréable au x dieux.
— Jetez la torche entre ses pieds.
— Scellez sa bouche avec le feu.
— Il a dans le creux de ses paum es
la terre qui comble les tombes
et les larmes de l’oliban.
— Seigneur des danses!
L E SAINT

César, regarde. E t souviens-toi
de l’étoile qui fu t clouée
au cœur vivan t du Ciel, en gage
de la parole radieuse
parlée par la bouche de l ’Oint.
Tu la sauras.
L 'EM PE R E U R

D is la parole. Sois ce dieu.
J e veux appeler de ton nom
la plus lointaine des étoiles,
ou la plus proche.

Il dit alors: « Mon âme est triste
jusqu’à la mort. Restez ici
et veillez. » Et il se prosterne
et d it dans sa prière: « Ecarte
cette coupe de moi, Seigneur.
T outefois, non comme je veux
mais comme tu veux. » Sa sueur
tombe comme gouttes de sang,
trem pe la terre.
L a su e u r m ortelle e t le san g n o ir e t les su rsa u ts du supplice
et les ba tte m en ts d u flanc tra n sp e rc é e t le pro fo n d soupir,
e t les larm es de l’inconsolable am our, e t le corps em baum é
d ans le linceul, e t to utes les té n è b re s: ces choses il les
c o n tie n t, sem blable au g ra in que verse le V an m ystique, où
to u t e st c o n te n u . O r le souffle lug u b re

sem ble v e n ir de

loin, de la lo in tain e A sie desséchée, des côtes de la P h é
nicie, des gorges d u L iban, des confins de l’E u p h ra te , des
oasis du D ésert. L es fem m es sy rie n n es tre ssa ille n t comme
p a r la présence de le u r dieu androgyne.
LES FEMMES DE BYBLOS

A h ! Tu pleures le B ien -A im é!
Tu pleures l’Archer du Liban.
O sœ urs! O frères!
E lles reçoivent le fleuve rougi p a r le sang du c hasseur divin,
e t les c atafalq u es fu n é ra ire s dressés au x a b o rd s des Tem ples,
et l’image du dieu m o rt enveloppé d ans les baum es et les
linges, e t le cercueil orn é d ’a ném ones e t de roses; e t les
cheveux épars, les cein tu re s dénouées, les robes déchirées,
les larm es versées s u r le seuil des p ortes ou le long des m u­

LES FEMMES DE BYBLOS

— Comme il est beau! Comme il est beau!
— Ses boucles sur son fron t têtu
sont les grappes de la douleur.
— Son regard est comme l’efflu v e
du sommeil, la nue du benjoin.
— Il sort du lit élyséen
avec des pavots dans ses mains.
— Tu es beau, tu es beau, Seign eur,
semblable à l’anémone en fleur,
pareil à l’Archer du Liban.
— Seigneur des danses!
P a r ses pas, s e s gestes, s e s a ttitu d e s, le s asp ects de sa face
d o uloureu se, l’angoisse d e se s p aro les étouffées, le C o n fesseu r
exprim e le h a u t d ram e du

Fils de l’hom m e a u to u r de la

chlam yde é te n d u e, comme a u to u r d ’u n e d épouille san g lan te.
P a r in te rv a lle s, les esp rits de la m usique le su rm o n te n t e t le

railles saintes.

H éla s! Tu pleures A donis!
O sœurs ! O frères !
E t les a u tre s fem m es s’ém e u v en t; e t to u te s les veines de la
même race p a lp ite n t; e t les b ra s se te n d e n t, e t les bouches
se gonflent, et le C hœ ur se form e et gém it.
CHORVS SYRIACVS

H éla s! Tu pleures A donis!
Il se meurt, le bel A donis!
Il est mort, le bel A donis!
Fem m es, pleurez!
V oyez le bel A dolescent
couché dans la pourpre du sang.
Donnez les baumes et l’encens,
fem m es ! Pleurez !

ploient com m e le fleuve ploie le roseau e t le saule. Il reste
a insi, co u rb é ou re n v e rsé, im m obile com m e u n e n fa n t de
N iobé, ta n d is que la m élodie seule a tte in t les som m ets in d i­
cibles. A près, il se re d re sse e t se tra n sfig u re . I l e st plus
pâle que les m arb res e t les ivoires, plus re sp len d issan t que

V oyez le san g couler de l’aine,
le sang noir sur la cuisse blême.
M êlez à l’huile syrienne
vos pleurs! Pleurez!

�42

L’ ILLU STRATIO N

Pleurez, ô fem m es de Syrie,
criez: « H élas, ma Seigneurie! »
Toutes les fleurs se sont flétries.
Criez, pleurez!

TH ËATRALE

I l renaît, il se renouvelle.
O frère des Saisons jum elles,
debout ! La mort est im mortelle,
dieu, par ton sang.

Le C hœ ur s’é te in t. E t u n e voix so litaire sem ble s u rg ir d ’une
p ro fo n d e u r infinie, a y a n t tra v e rs é to u te la m asse de la so u f­
fran c e com m e le souffle tra v e rse le poum on.

LES FEMMES DE BYBLOS

Le dieu! Le dieu! V oilà le dieu!
I l est debout.

VOX SOLA

L'EM PE R E U R

« Je so u ffre », gém it-il. Ecoute!
« J e sou ffre. Qu’ai-je fa it? J e sou ffre
et je saigne. Le monde est rouge
de mon tourment.
A h, qu’a i-je fa it? Qui m ’a fra p p é?
J ’expire, je meurs. O Beauté,
je meurs m ais pour renaître im pé
rissablem ent. »
CHORVS SYRIACVS

I l se meurt, le bel A d on is!
I l est mort, le bel A donis !
O V ierges, pleurez A donis!
Garçons, pleurez !
E t vous, et vous, dans les couronnes
rougissez de deuil, anémones !
L ’E poux descend à Perséphone.
Eros, pleurez !
I l descend vers les N oires Portes.
Tout ce qui est beau, l’H adès morne
l ’emporte. Renversez les torches,
Eros ! Pleurez !
Pleurez, ô fem m es de S yrie!
I l va dans la pâle Prairie.
Toutes les fleu rs se sont flétries,
hélas ! Pleurez !
Le C hœ ur s’é te in t. l ' A rc h e r est h a le tan t, ép erd u . Il secoue sa
ch ev elu re, comme p o u r en fa ire to m b er les aném ones véné­

I l est un dieu, il est un dieu!
Il bondit, ivre de prodige, de songe e t de création. Ce c ri fu l­
g u ra n t, ja illi de sa p o itrin e oppressée, couvre to u te s les voix,
les é tein t. Il s’approche de l 'E tre m ystérieux. Il lui parle
d ans le silence que les pro fo n d es h aleines fo n t pareil au
silence des rivages. M ain te n a n t il semble que la m ultitude
exsangue des idoles soit plus viv a n te que la to u rb e des h u ­
m ains.

Tu es un dieu. J e te fa is dieu,
moi, le M aître de l ’U nivers,
qui ai join t à mon nom le nom
du Tonnant. Moi, je te fa is dieu.
Tout est licite à l ’Empereur.
H adrien a d éifié
le Jeune Hom m e de B ithynie
à la bouche mélancolique.
J e veux te consacrer un tem ple,
un tem ple sur le V im inal,
avec des trésors et des prêtres.
Tu auras des autels toujours
fum ants, des offran d es opim es,
des louanges harm onieuses;
et on parfum era de rose
le marbre de tes simulacres
comme à Délos.
L e J e u n e H om m e est ébloui, v acillant, p e rd u d ans une im m ense
lum ière v ertig in eu se comme la lum ière du D é se rt em brasé où
v ibre le crisse m e n t des sauterelles. A-t-il, lui aussi, je û n é
p e n d a n t q u a ra n te jo u rs e t q u a ra n te n u its ? I l parle comme
en songe, comme d a n s le dé lire de la faim .

neuses. D ’une voix tro u b le qui passe à tra v e rs to u te sa chair,
LE SAINT

il au g m en te sa pro p re fray eu r.
LE SAINT

Quel est ce jeune homme tout blanc
assis à l ’entrée du sépulcre?
« V ous cherchez le crucifié.
E t pourquoi cherchez-vous parmi
les morts celui qui est vivan t?.»
Or I l est là, debout. I l d it:
« N e pleurez plus. »

J e sou ffre, je sou ffre. Les cieux
s’évanouissent. U ne main
m’a pris par les cheveux. Quelqu’un
a crié : « B éni soit le R oi
qui vient au nom d’A d on aï! »
A donaï ! A donaï !
A i-je entendu?
Les bêtes sauvages se sont en fu ies d ans les sables, les A nges
se sont évanouis d ans le soleil. L e T e n ta te u r se rapproche.

Il est là, debout, lui-m êm e. Il est le R essu scité de la tom be
ru p e stre . D escend-il du G olgotha?

descend-il d u L ib an ? Il

est beau comme u n d ieu est beau. U n e chaude e t fauve lu e u r
l ’enveloppe comme si un n uage en feu é ta it v e n u de l’occi­
d e n t se m irer dans le b o u clier soulevé qui laisse f u ir p a r le
soupirail la fum ée des arom ates.
VOX SOLA

Cessez, ô pleureuses! Le monde
est lumière, tel qu’il l ’annonce.
I l renaît dieu, vierge et jeune homme,
le F lorissan t!
I l est debout, le Désirable.
Ses m ains sont pleines de semences.
I l va ramener dans ses danses
chastes l ’Absent.

l ’e m p e r e u r

Tu vas, cette nuit, apparaître
aux yeux du peuple, dans les rues
arrosées de safran punique,
parm i la clameur des cohortes,
au m ilieu de torches nombreuses
comme mes désirs, sur un char
traîné par des éléphants blancs,
si haut qu’on abattra les Arcs
de Triomphe sur ton passage,
on ouvrira dans les murailles
des brèches pour que tu n ’inclines
p oin t ta tiare.
L e Jeu n e H om m e parle comme en songe, com m e d ans le délire
de la soif.

�LE

M ARTYRE

DE

LE SAINT

Quelle splendeur sort de mes os?
S u is-je lum ière? « Qui me voit,
voit celui qui m’a envoyé. »
L ’a -t-Il dit? J e sou ffre, je souffre.
« Tu es mon fils, le Bien-A im é.
En toi je prends plaisir. » Peut-être,
nous sommes un. Tout s ’obscurcit.
Les cieux s ’évanouissent. S u is-je
au fa îte du Tem ple? au sommet
du M ont, avec le Tentateur?
« S i tu es le fils d’Elohim,
jette-toi en bas. » O vertige!
Il m’a saisi par les cheveux.
« M aintenant mon âme est troublée
et que dirai-je, que dirai-je ? »
M a vie s’évanouit. Les A nges
sont loin, loin. J ’entends d ’autres voix.
« Je te donnerai tout cela,
si tu m’adores. »
L ’E m p ereu r a enlevé l’u n e des d eu x V icto ires d ’o r qui o rn e n t
le h a u t do ssier de son siège. E t, d a n s sa m ain te n d u e v ers le
Déifié, il serre le globe qui s o u tie n t le pied léger de la déesse
trè s désirable.
L'EMPEREUR

Prends la V ictoire im périale
dans ton poing fort et décharné
comme la g r iffe de mes aigles.
Ce globe est l ’orbe de la Terre
et la pomme des H espérides.
Or tu es dieu, tu es César,
tu es Prince de la Jeunesse:
tu as la puissance et la joie,
la merveille tissée des songes
pour vêtir ton corps ambigu,
les perles et le laurier-rose
pour tes tem pes étincelantes.
Tu auras tout, tu auras tout.
Je te donnerai les butins
de toutes mes guerres d’Asie,
de mon A sie profonde et chaude
comme la gueule du lion
et comme le cœur d’A lexandre.
M oi vivant, je te léguerai
l’empire. Tu seras le maître.
E tant dieu pour rester lointain
dans tes silences, tu seras
em pereur pour te rapprocher
et pour t ’agiter. Tu feras
verser du sang, fonder des villes,
ployer des rois, sécher des mers,
chanter des poètes, m ourir
des héros, surgir des aurores
inconnues du fond des douleurs
inexpugnables. Tu auras
le monde tremblant dans le creux
de ta main comme l ’alouette
dans le sillon avant le jour.
A h, qui donc, des choses plus belles
que toutes ces choses, qui donc
te les donnera? Tends le poing,
prends la V ictoire!
L en tem en t, len tem en t, com m e en un songe, le Déifié te n d son
bra s d ro it v e rs le d o n a te u r; e t il reço it d a n s la paum e le

SAIN T

SÉBASTIEN.

43

grappes de la d o u le u r, il m ire de dessous ses larges pau­
pières l’O r triom phal d ressé au bout de son b ra s rigide.
L ’A uguste s’abandonne à sa dém ence m agnifique.
L'EM PE R E U R

Chantez! B ondissez! E xu ltez!
Que tous les marbres, tous les bronzes
divins bondissent eux aussi
comme le thiase d’E van;
car ce dieu renaît de l ’abîme
de mon cœur, avec m ille noms,
avec m ille noms ineffables,
et seul je ravis aux Puissances
noires pour toujours sa beauté!
Que, toute la nuit, le tonnerre
triom phal des buccins résonne
au sommet des saintes collines,
ju sq u ’à ce que les joues éclatent,
ju sq u ’à ce que tout l’éther soit
un bouclier de Corybante,
ju sq u ’à ce que ma Rome entende
hurler vers les hauts D ioscures
la Louve aux m am elles d’airain !
E t vous, tracez le tem ple, A ugures:
annoncez l’étoile future
au ciel romain !
L e Déifié a te n d u l ’a u tre b ra s a u ssi; e t il serre m a in te n a n t la
V ictoire im périale e n tre ses d eu x m ains, si f o r t q u ’on cro i­
ra it e n te n d re le m étal c ra q u e r. S eul les soulèvem ents de sa
p o itrin e in d iq u e n t la violence d u com bat invisible. L es lèvres
so n t o u vertes, com m e la d é ch iru re même de son âm e v i­
vante, s u r ses d e n ts ferm ées. A u to u r de lui, d ans les fleurs,
d ans l ’or, d ans les p a rfu m s e t d ans la flamme, au son des
c ith a re s e t de flûtes, les A d oniastes sem blent m en er l’orgie
divine com m e d ans le tem ple de Byblos après le septièm e
des jo u rs fu n è b re s, quand les fem m es descen d aien t au p o rt
p o u r y re c u eillir la tê te de p ap y ru s je té e dans, la m er par
les A le x an d rin e s et poussée p a r le c o u ra n t ju s q u ’à la ville
phénicienne.
SEMICHORVS I

Io ! Io ! A doniastes !
O sœurs, ô frères, exultez!
Le Seigneur est ressuscité!
I l conduit la danse des astres.
Io ! D éliez vos cheveux,
dénouez vos ceintures, fem m es!
D u noir H adès où sont les âmes
Il nous revient, le Bienheureux.
SEMICHORVS

II

Tu es beau, tu es beau, Seigneur!
Io ! Salut, ô B ien-aim é!
Tour à tour tu renais et meurs,
E n fa n t de l ’im m ortalité.
D onnez la rose et l’anémone,
sang et larmes, au F lorissan t!
Ceignez-le des m ille couronnes
germées des larmes et du sang!
CHORVS

O neuve jeunesse du monde !
Couronnez Cypris, couronnez
Eros invaincu, couronnez
trois fo is Cybèle la profonde!

sim ulacre de la déesse qui « seule ro m p t l’in c e rtitu d e du
com bat ». I l serre le globe e n tre ses d oigts e n d u rc is p ar le
n e rf de l’a rc ; et, re n v e rsa n t le fro n t tê tu q u ’a lo u rd isse n t les

Couronnez Pan au thorax bleu,
le roi P an aux deux cornes torses !

�44

L’ ILLU STRATIO N

Io, P an ! P our toutes les forces,
io, couronnez tous les dieux!

LE SAINT

Le cri soudain et te rrib le du R essuscité dom ine le chœ ur orgias
tique.
L E SAINT

Jésus, Jésus, Jésus, à moi!
A u secours, Seigneur! A mon aide,
ma force, ma flam m e, mon Roi !
D e to u te la h a u te u r de ses b ras, il élève en l’a ir la V ictoire,
e t la lance c o n tre la m osaïque lu isa n te, a u x pieds de l’A u ­
g uste. T o u s les b ru its to m bent. L a voix du C o n fesseu r a
l’éclat des buccins.

César, maudit, j ’ai dans mon p oin g
mon âme nue, victorieuse,
splendide, aux six ailes de feu.
J ’ai brisé ton idole, j ’ai
brisé ton or, comme toi-même
tu seras brisé, tu seras
foulé. Tous tes os se séparent.
J e vois le signe de la lèpre
sur ton fron t de bouc. La nuit vient.
L ’entends-tu? La nuit rugit comme
une lionne, déchirant
les rets de ses nuages noirs.
L a Louve a peur.
L'EM PE R E U R

Des hom m es obéissent si vite q u ’on en te n d la cré p ita tio n des
flammes allongées p a r la véhém ence du geste.

Non !
ses yeu x

vo races

la

figure du

En vérité je vous le dis,
si des frères secrets m’écoutent
parmi les esclaves honteux
qui doivent gém ir sous les verges
et attendent le changem ent :
Jésus veut me glorifier.
Moi et le Christ, nous sommes Un.
J ’ouvre les bras. N ous sommes Un,
pour les Clous, la Lance et l’E ponge.
V oici. J ’ai so if; mon côté saign e;
mes m ains et mes pieds sont cloués.
Gloire éternelle !
l ’e m p e r e u r

R enversez-le ! R enversez-le !
Scellez sa bouche avec la torche !
F aites de sa face une plaie
fum ante !

Il sem ble ro n g e r de

TH É A T R A LE

Jeu n e

H om m e. Il dom pte, s a fu re u r. L e S a in t ram asse la chlam yde
et s'enveloppe la tête comme d a n s le rite de la co n sécration.
L a c ith a re m utilée re lu it à te rre , d éco u v erte.
DES VOIX EPARSES

—- A uguste, A uguste, souviens-toi !
— O D ivin, venge ta cithare !
— V enge A pollon !
LES O RPH IQ U ES

Orphée! Orphée, caché, sonore,
viens à ce sacrifice, M aître
des visions!
L ’A u g u ste a dom pté sa fu re u r. Il est g rav e comme un pontife
q u an d il s’avance v e rs le S a in t e t le d écouvre, tir a n t la
chlam yde p a r le b ord.
L'EM PEREU R

Euryale, et toi, N icanor,
étendez-le sur la cithare.
A insi. A insi. M ais doucement.
Le S a in t ne résiste p as; c a r son âme est tra n sp o rté e h o rs d ’ellemême.

N e le touchez plus de vos doigts!
L ’art de sa démence est sublime.
Le son de sa fau te est divin.
Certes, c’est la divinité
de ma cithare, qui lui donne
une fin si mélodieuse.
I l meurt dans le mode dorique.
N e le touchez plus de vos doigts!
N e touchez pas à sa pâleur.
Je ne veux pas ouvrir ses veines,
bien qu’il se dise tout sanglant.
J e songe à la vierge d’Ephèse,
à cette fille naxienne...
M ais il est pâle, A doniastes,
plus que vos im ages de cire
après l’équinoxe d’automne,
sur vos lits d’ébène, à B yblos.
I l renaissait, et il se meurt.
O pleureuses, pleurez encore !
Il se meurt, l’A rcher du Liban !
O sagittaires chevelus,
ô mes sagittaires d’Emèse,
de Damas, de la Commagène,
de P alm yre et de l ’Iturée,
il se meurt, le bel A donis!
Pleurez, pleurez!
D ans un ton trè s bas la lam entation ad o n ie nne recom m ence.
Des flam ines je tte n t des poignées d ’arom ates s u r la braise des
autels. L es dadophores soulèvent le u rs to rc h e s v e rs les idoles
innom brables qui v o n t recevoir le sacrifice. Les plaques, les
disques, les c roissants, tous les em blèm es, e t les re g a rd s in ­
flexibles des orbites d ’ém ail, é tin c ellen t sous la voûte d ’o r;
ta n d is que l’E m pereu r s’inclin e v e rs le S a in t silencieux, pour
le te n te r.

Par le haut Soleil invaincu,
ô mourant, écoute l ’Arbitre.
Tout ce que j ’ai voulu t’offrir,
je le tiens dans ma main encore.
Tu pourrais encore être un dieu,
avoir ton tem ple.
LE SAINT

Fem m es de B yblos, les plus belles,
venez le composer. A in si:
entre les deux cornes d ’ivoire,
la tête contre le jo u g d’or;
et sur sa poitrine le plectre.
A insi. A insi. Très doucement.
Et enroulez ses belles boucles
autour des sept cordes coupées,
très doucement.
L e S a in t ou v re les b ra s et jo in t les pieds comme le C rucifié.

Le Christ règne! Tu n ’es que fange.
La mort est vie.
L'EMPEREUR

E to u ffez-le sous les couronnes,
étou ffez-le sous les colliers,
sous les fleurs, l ’or et la musique,
sous les songes, l’or et les plaintes,
car il est beau.
O n vide les corbeilles, on vide les m uids. O n ensevelit le S a int

�LE

M ARTYRE

.DE

SAIN T

SÉBASTIEN

sous les colliers, com m e la v ierg e d ’E p h è se; on l’étouffe sous
les

co u ro n n es,

com m e

la

v ierg e

de

N axos.

L es

C H O R V S S Y R IA C V S

esclaves

Il descend vers les N oires Portes.
Tout ce qui est beau l’H adès morne
l ’emporte Renversez les torches,
E ros! P leurez!

syrien s re n v e rs e n t les flam beaux. L es arc h ers d ’E m èse, en
com m ém oration de la F lèche q u ’on n e v it pas reto m b er, p lie n t
u n g e nou e t b a n d e n t le u rs g ra n d s arcs v e rs l ’œil d u ciel qui
re lu it, p a r la baie c irc u la ire , à tra v e rs la fum ée de l’oliban.

E X P L IC IT
SE C V N D V M SAN C TI S E B A S T IA N I S V P P L IC IV M

IN C R V E N T VM

LA QUATRIÈME MANSION
LE

L A U R IE R

BLESSÉ

LE S PERSO N N A G ES

L E SAINT.

L E BON PA ST E U R .

SA N A E.

LES

T R O IS

C O U V EU SES

DE

CEN D RES.

L E S A R C H E R S D ’E M E S E .
L E S A D O N IA S T E S .

C H O R U S S Y R IA C U S .

O n a p erço it les an tiq u e s la u rie rs d u bois d ’A pollon, s u r une
colline ro n d e com m e u n e m am elle. Ils so n t d ru s e t touffus
à l’e n to u r, som bres e t im m obiles comme le u rs im ag es votives
de b ro n z e o ffe rte s d a n s les san c tu a ire s. L e u rs tro n c s, h é­
rissés de fe u ille s aiguës com m e les p o in tes des lances, s u r­
g issen t co n tre le ciel la tia l où fu m e n t les lo n g u es tra în é e s

L E SAINT

O Sanaé,
tu ne te souviens p lu s! Tu as
tout oublié. Que t ’a i-je dit?
« Souvenez-vous. J e suis la Cible. »
Où est mon arc?

s u lfu re u se s d u jo u r fu y a n t. Ils e n to u re n t la c la iriè re sain te
q u ’u n a u te l tria n g u la ire de p ie rre occupe, ro n g é p a r les a n ­
nées e t les pluies, san s fe u d an s l’om bre. T ro is fem m es so n t
assises su r les m o n ceau x des vieilles cen d res, silencieusem ent
enveloppées d an s le u rs m a n te au x n o irs, les g en o u x e n tre
le u rs b ra s e t la tê te e n tre leu rs g enoux. Sont-elles les P a r ­
ques filles de l’E rèb e, san s q u en o u ille,

sans fu seau ,

sans

ciseaux? Sont-elles les F u rie s filles de la T e rre , san s leu rs
fouets

de

cou leu v res

et

san s

le u rs

to rc h e s

ta rta ré e n n e s ?

Sont-elles les G râces filles d u Soleil, dev en u es d é crép ites et
lugubres,

couveuses de cen d res ?

Comme des Sibylles ou

com m e des S u p p lian tes, elles sem blent som m eiller ou ê tre
accablées de fa tig u e e t de m alh eu r.
D e h a u te s tom bes so n t ép arses d an s la p lain e la tin e ; des a q u e­
ducs in te rm in a b le s c h ev a u c h e n t v e rs la cité e t v e rs la n u it.
O n a dépouillé le M a rty r p o u r l ’a tta c h e r a u tro n c d ’u n g ra n d
la u rie r avec des co rd es de

sparte.

D ebout, les pieds n u s

s u r les racin es noueuses, il repose su r la tig e svelte de sa
jam be d ro ite le poids de son corps lisse com m e l’iv o ire; et,
les poignets liés au-dessus de sa tête, il ressem ble au beau
diadum ène qui se c ein t du b an d eau .
C ’est a u x S a g itta ire s d ’E m èse que l’A u g u ste a o rd o n n é de v en g er
p ar les flèches le Soleil s eig n e u r de l ’E m p ire. I ls so n t é p erd u s
d ’am o u r e t de c rain te. S an aé, l’a rc h e r a u x y eu x vairo n s, est
parm i eux. I l épie la plaine.
SANAE

Ils sont loin, ils sont déjà loin!
On n ’aperçoit plus les chevaux
de la turme. U ne croupe blanche
disparaît au détour, derrière
les Tom beaux: le décurion.
Il n ’a jam ais tourné la tête.
Seigneur, nous allons m aintenant
te délier.

SANAE

N ous t ’avons sauvé, nous t ’avons
sauvé, seigneur, quand tu mourais
éto u ffé sous l ’or et les fleurs.
N ous t ’avons soustrait et caché,
risquant nos têtes. Et tu as
voulu de nouveau l ’affron ter,
le Lion ! Tu as de nouveau
cherché le danger et la mort.
E t le morne H adès fa it toujours
ton envie.
LE SAINT

H élas, Sanaé,
je t ’avais élu, je t’avais
élu!
SANAE

N ous t ’aim ons, nous t’aimons,
seigneur. Tu pouvais être un dieu.
M ais tu es le dieu de nos songes,
et le songe de nos jeu n esses:
car tous les nuages qui naissent
de la mer nous sont des navires
m ystérieux pour t ’enlever,
pour t ’emporter, pour faire voile
avec tes sorts vers ton empire,
vers ta fable, vers ta Colchide.
E t nous voulons, ô déicide
ivre d’im m ortalité, tendre
à ta so if une pleine coupe
de nepenthès et d ’amaranthe
pour qu’il ne te souvienne plus
des douleurs et des épouvantes

�L’ ILLUSTRATION

qui assiègent ton âme. Ecoute,
seigneur.

TH ÉATRALE

c’est ce que je veux. Ce sera
beau.
SANAE

LE SAINT

Pourquoi me trahis-tu ?
Je t ’avais sacré. Tu étais
marqué par D ieu, du double signe.
SANAE

Ecoute, écoute. Le soir tombe.
Le fleuve est proche. D es rameurs
sont prêts. Tu trouveras des voiles
ciliciennes à Ostie.
LE SAINT

Les voiles de P au l?
SANAE

E t tu vas
choisir ceux de nous qui viendront
avec toi. M ais nous viendrons tous,
après. N ous ne voulons servir
que tes sorts, dans notre patrie
qui est la tienne, dans la terre
qui couve les songes des R ois
et les prom esses des V oyants.

M ais César a dit : « Ensuite
coupez sa belle chevelure
et déposez-la sur l’autel,
en ex p iation ; coupez
au laurier fu n este un rameau
flexible pour me l ’apporter,
pour que j ’en fa sse une couronne
et que, sous son ombre, je pleure.
E t livrez son cadavre aux fem m es
de B yblos, aux A doniastes;
puisque l’équinoxe d’autom ne
vient avec le deuil relevant
le catafalque du dieu mort.
P eut-être il va revivre encore
une fo is, s ’il est comme H érile
roi de Préneste, qui avait
eu de sa mère les trois âmes
et les trois armures qu’Evandre
lui arracha. » Tu vas revivre,
tu vas revivre !
LE SAINT

L E SAINT

O Sanaé, comment peux-tu
espérer de troubler mon âme,
si tu sais ce que j ’aurais pu
être?
SANAE

U n dieu prisonnier.
LE SAINT

Oui, je vais
revivre.
SANAE

Or il s u ffit qu’on coupe
une chevelure de fem me
et qu’on apporte à l’Em pereur
le rameau de laurier.

Tendez,
tendez vos arcs.
SANAE

R ien qu’un esclave
dieu.
L E SAINT

J e meurs de ne pas mourir,
SANAE

Rien qu’un sim ulacre lointain.
Mais, si tu es sa u f, si tu es
libre, si tu es fo rt, si tu
es pur, avec tout ton visage
divin tourné vers l ’Orient,
vers l ’héritage de ton âme,
vers l ’héritage de ton dieu,
n’auras-tu p as une p lu s sainte
guerre et une victoire plus
grande que cette insatiable
mort?
LE SAINT

J e meurs de ne pas mourir.
SANAE

César a dit : « A m enez-le
au bois d’A p ollon ; liez-le
au tronc du p lu s beau des lauriers;
puis décochez contre son corps
nu toutes vos flèches jusqu’à
ce que vous vidiez les carquois,
jusqu’à ce que son corps nu soit
pareil au hérisson sauvage. »
L E SAINT

Oui, Sanaé, oui, mes archers,

LE SAINT

J e vais
revivre, Sanaé. .J’atteste
mon so u ffle et le ciel que je vais
revivre; car il est devin,
l’Em pereur. Il a deviné.
J ’ai eu de ma mère trois âmes
et trois armures, comme H érile
roi de Préneste. Attendez-m oi.
D em ain, à l’heure de V esper,
au bord du fleuve attendez-moi,
et je me montrerai à vous.
J e vous m ontrerai mon visage
tourné vers l’Orient. A lors
vous serez prêts. N ous trouverons
des voiles, des voiles gon flées
par les vents certains, et des proues
aiguisées comme le désir
de la vie belle.
SANAE

N ous serons
avec toi, libres avec toi.
libres avec toi sur la mer
glorieuse !
LE SAINT

M ais pour revivre,
ô Archers, il fau t que je meure,
il fa u t que je meure.
LES ARCHERS D ’EMESE

O Aimé,
A im é!
LE SAINT

Il fa u t que mon destin

�LE

M ARTYRE

DE

s ’accom plisse, que des m ains d’hommes
me tuent.
LES ARCHERS D’EMESE

Seigneur ! Seigneur !
LE SAINT

SAIN T

SÉBASTIEN

47

SANAE

Il n ’y a,
seigneur, que des monceaux de cendres.
I l n ’y a que les vieilles cendres
accumulées des sacrifices.
L E SAINT

V os mains.

E lles tressaillent. J e les vois.

LE S ARCHERS D ’EMESE

O A im é !
L E SAINT

V os m ains fraternelles.
SANAE

N ous brisons nos arcs.
LE SAINT

Tendez-les !
Où est votre amour? V ou s m’aimez,
vous brûlez de servir mes sorts,
et vous em pêchez que mes sorts
s ’accom plissent, que cet anneau
de m on éternité se ferme.
V ous m’aimez, et vous n ’exaltez
p as mon mystère. J e vous dis
que je vais revivre. N ’ayez
aucune crainte. En vérité
je vous le dis.
SANAE

Seigneur, nous allons donc tuer
notre amour !
L E SAINT

Il fa u t que chacun
tue son amour pour qu’il revive
sept fo is p lus ardent. O Archers,
Archers, si jam ais vous m’aimâtes,
que votre amour je le connaisse
encore, à mesure de fer!
Je vous le dis, je vous le dis:
celui qui p lu s profondém ent
me blesse, plus profondém ent
m’aime. Sanaé, souviens-toi !
Souvenez-vous, E lus d ’Em èse!
J e vous avais commis cet are
où le f il de mon sang s’incruste
de l’une à l ’autre coche et luit.
V oyez. J e sens que dans la paum e
de ma main le stigm ate brûle,
se rouvre et saigne.
U n p a ste u r e s t a p p a ru e n tre les b ra n c h es des la u rie rs . I l p o rte
u n e brebis a u to u r de son cou, s u r ses épaules, te n a n t deux
pieds de la b ête d a n s ch acu n e de ses m ains. I l re ste debout,
im m obile, en silence, les y eu x fixés s u r le M arty r.

O tremblement
de mon âm e! J e sens mon âme
et l’arbre trembler jusqu’au bout
des racines les plus cachées.
N e voyez-vous pas les trois fem mes
noires sursauter?
SANAE

Quelles femmes,
seigneur? Tu nous effraies.
L E SAINT

Les trois
fem m es voilées qui sont assises
au pied de l’autel.

SANAE

Tu te trom pes. Quelle épouvante
te blanchit !
S oudain, le M a rty r a re n c o n tré le re g a rd d u p a ste u r.
L E SAINT

P arle bas. Ce n ’est
pas l ’épouvante. P arle bas.
I l est là, le Pasteur. R egarde
SANAE

Où est-il? Quel pasteur?
L E SAINT

Il porte
la brebis autour de son cou,
sur ses épaules. Le vois-tu?
SANAE

Seigneur, seigneur, quels sont tes rêves?
L E SAINT

I l n ’est p lu s là.
L ’app aritio n s’é v an o u it; m ais l’om bre d u C rucifié s’é te n d sur
le la u rie r fa tid iq u e . E t l’ivresse du san g d u re ra ju s q u ’au
d e rn ie r soupir.

Mon sang commence
à couler, dans l’ombre qui croît.
Les lauriers sont comme les lances
hérissées autour de la Croix.
D es profondeurs, des profondeurs
j ’ap p elle votre amour, A rchers!
D es profondeurs, des profondeurs
je vous a p p elle! Rapprochezvous. La nuit tombe. Il fa u t qu’on mire
de près, de près, pour frap p er juste.
Lequel voudrai-je encore élire
d’entre vous? Celui qui ajuste
m ieux que tout autre le plus âpre
de ses dards et qui le décoche
de telle force (son haleine
toute entre ses dents, les empennes
contre l ’œil, le pouce à la tem pe)
qu’il blesse l ’écorce de l ’arbre
me perçant de toute la hampe.
Celui-là, certes, je saurai
qu’il m’aime, qu’il m’aime à jam ais.
C haque a rc h er, la m ain tre m b la n te , tire de dessous son épaule
u n e fl èch e de son carquois.

Sanaé, tu as mon arc. V iens,
frère. P resse-le sur ma bouche,
avant de le tendre. Qu’il touche
mes lèvres et mon âme. V iens.
S a n a é s’approche e t tie n t soulevé d e v a n t le C hef l’a rc o ù ce
fil de sublim e po u rp re lu it comme l’ivoire e t l’or.

Souviens-toi! Souvenez-vous! L ’arc
figu re la Trinité sainte.
Le fû t est le Père, la corde
est l’E sprit, la flèche empennée
est le F ils qui donna son sang.
E t il n ’y aura plus de taches.

�L’ ILLU STRATION

48

TH EATRALE

— Seigneur !

sa u f la ta che du sang tombé
des m ains et des pieds du Sauveur.

— B ien-aim é!
— Bien-aim é!

lte
I n d les lè v re s; e t l’a rc h e r v airo n lui d o n n e la poignée à
b aiser. L es lèv res p u re s s’a tta rd e n t com m e si elles bu v aien t

Ils app ellen t à g ra n d s c ris le u r am our ex p ira n t. Ils je tte n t

à longues gorgées u n p lein calice. O r sa voix n ’est q u ’une

leu rs arcs, ils se to rd e n t de désespoir, ils se tra în e n t sur
l’herbe ju s q u ’aux deux pieds inanim és, q u ’ils b a isent. L e u rs

flamme v e rtig in e u se.

chev elu res s’accrochent aux em pennes des ham pes enfoncées

D es profondeurs, des profondeurs
j ’app elle votre amour, E lu s!
Chaque flèche est pour le salut,
a fin que je puisse revivre.
N e tremblez pas, ne pleurez p a s!
M ais soyez ivres, soyez ivres
de sang, comme dans les combats.
V isez de près. J e suis la Cible.
D es profondeurs, des profondeurs
j ’appelle votre amour terrible.

dans les je u n e s muscles.
E t le ch an t des A d oniastes s’approche to u jo u rs. M ain te n a n t le
soir est céruléen comme le v e rre de P h én icie coloré p a r l’ocre
bleue de C hypre.

fauves le d iv ise n t;

les n o irs

les cheveux épars, les c ein tu re s dénouées, les robes déchirées,
tra în a n t une litière d ’ébène e t de p o u rp re violette.

CHORVS

O n e n te n d le ch œ u r des A d o n iastes, qui m o n te p ar la colline à
tra v e rs les la u rie rs.
E p e rd u m en t, u n des a rc h ers, sous le re g a rd qui le force, tire
la co rd e e t décoche. L e d a rd

Des raies

la u rie rs l’e n ta ille n t. O n voit p a ra ître les fem m es de Byblos,

se fixe au genou,

dans le

SYRIACVS

Il se meurt, le bel A donis!
Il est mort, le bel A donis !
O V ierges, pleurez A donis !
Garçons, pleurez!

nœ ud de l’os.

B éni soit le prem ier! Bénie
soit l’étoile prem ière!
U n e so rte de subite dém ence semble s’em p arer des A siatiques,
p a r la v e rtu de cette voix d ’ivresse.

D ’a u tre s fem m es a cco u ren t. E lles p o rte n t des drap s de p o urpre

Encore !

rouge, des lins, des b a n d elette s, des vases d ’o n g u en ts, des

De leu rs lèvres blêm es b u v a n t le u rs larm es, ils ne v isen t pas
le corps m ais ils la n c en t leu rs flèches v e rs la voix.

c o u ro n n e s de cyprès, des « ja rd in s d ’A donis ». E lles e n to u ­
re n t le la u rie r, elles s ’em p ressen t à d é fa ire les nœ uds des

V otre amour! V otre amour!

cordes. L a la m e n tatio n se prolonge. L es couveuses de c en ­

Ils p o u ssen t des cris ra u q u e s e t rom pus, comme des do rm an ts
agités d an s u n com bat aveugle c o n tre u n rêv e m o n stru e u x .

Encore !

d re s o n t d isp a ru ; e t au pied de l’a u te l ne re s te n t que les
m onceaux n o irâ tres.
LES ADONIASTES

Q uelques-uns, to u t à coup, laissen t tom ber le u rs arcs, se plient
su r le u rs g e n o u x ; e t san g lo ten t, le fr o n t c o n tre la te rre .

Encore !
D ’a u tre s,

Pleurez, ô fem m es de Syrie,
criez : « H élas, m a Seigneurie ! »
Toutes les fleurs se sont flétries.
Criez, pleurez!

H élas, ma Seigneurie ! H élas,
ma Seigneurie!
LES ARCHERS D ’EMESE

to u t à

coup,

se

re n v e rs e n t

d an s

une

convulsion

d ’épouvante qui ag ite leu rs m âchoires comme le rire sard o
nien.

Encore !

— H élas !
H élas!
— Qu’avons-nous fa it!
— Qu’avons-nous fait !

D ’a u tre s o n t vidé le u rs carq u o is s u r l’h erb e et, te n a n t le fais­
ceau des d a rd s sous le pied gauche, s’a b aissen t d ’un m ou­
vem ent

rap id e

et

c o n tin u

pour

les

p re n d re

l’un

après

l’a u tre . E t ils tir e n t d ésesp érém en t, com m e s’ils n ’avaient

SANAE

N ous avons tué notre amour!
LES ARCHERS D ’EM ESE

pas d e v an t eux u n corps lié à u n a rb re m ais une m ultitude

— I l va revivre.

de c av aliers à re n v e rs e r a v an t q u ’ils n ’a rriv e n t e t ne les

— Il va revivre.
— Fem m es, doucement, doucement.
— I l fau t le délier.
-— Il faut
le détacher de l’arbre.
— Femmes,
doucement.
— I l respire encore.
— N e pleurez p a s!
— V oyez, voyez
comme sa poitrine se gon fle !
— I l respire, il soupire.
— Femmes,
ne pleurez pas. Il va revivre.
— Il va revivre. Il nous l ’a dit.
— I l nous l ’a dit.
— D onnez des baumes,
donnez des lin s!

é crase n t sous les sabots de le u rs étalons.

E ncore !
C ette voix dem andera-t-elle d u fe r to u jo u rs? Ils la n c en t to u ­
jo u rs du fe r, désespérés, h o rs d ’eux-m êm es, d an s une sorte
d ’é to u rd isse m e n t

faro u ch e,

com m e

s ’ils

a v aien t

su r

le u rs

têtes, n o n le silence des feuilles, m ais l’h o rre u r d ’une to u r
de siège in cen d iée su r les roues to n n a n te s.

Am our
éternel !
C’est le râle d an s la gorge tran sp ercée, le d e rn ie r soupir, le
d e rn ie r so u rire ,

le suprêm e appel. L a b elle

tê te

s’incline

su r l’épaule polie com m e le m arb re c y n th ie n fro tté de p a r­
fu m : les aile ro n s d’u n d a rd v ib re n t encore à l’aisselle. Le
corps ad m irab le s’affaisse, é tira n t les b ra s re te n u s p a r les
liens.
LES ARCHERS D’EMESE

— Seigneur !
— B ien-aim é !

L e s cordes so n t dénouées. L e s b ra s reto m b en t. L a lam en tatio n
se prolonge.

�LE

M ARTYRE

DE

C H O R V S S Y R IA C V S

SAIN T

SÉBASTIEN

49

v e rs la litière. A u de là de la colline sainte, d a n s la profon
d e u r d u soir, u n e c la rté de p e rle se ré p a n d , sem blable à

Pleurez, ô fem m es de S yrie!
I l va dans la pâle Prairie.
Toutes les fleurs se sont flétries,
hélas ! Pleurez !

celle q u i précède le le v e r d e la pleine lune.
LES ADONIASTES

— A rchers d’Emèse, nous avons
notre litière, la litière
d’ébène, la couche funèbre
de nos A donies.
— Sanaé,
le très saint Empereur accorde
à la confrérie de B yblos
d’enlever le corps, de dresser
le catafalque pour le deuil.
E t nous le coucherons dans notre
litière, et nous l ’emporterons,
aux sons des flû tes, dans la nuit.
F a ites escorte.
— Qu’on allume
les torches de pin ! Qu’on dispose
l’ordonnance fu nèbre! E t vous,
aulêtes, rangez-vous auprès
de la litière.

T o u t à coup, les fem m es qui reço iv en t le corps d a n s le u rs b ras
voient les flèches s’év an o u ir comme des ray o n s d an s les bles­
sures. C ’est le tro n c d u la u rie r d ’A pollon qui m a in te n a n t est
hérissé de to u t ce fe r.
LES ADONIASTES

— P rodige!
— P rodige !
— Prodige !
— Son corps se détache, laissant
tous les dards au tronc du laurier!
— I l n ’a plus de flèches ! Les ham pes
ont disparu dans les blessures
comme un évanouissem ent
de rayons !
— E lles restent toutes
dans l’arbre !
— P rod ige! V oyez:
le laurier en est hérissé.
— V oyez!
— Seigneurie, Seigneurie,
tu revivras, tu revivras!
— Tu reviendras!

L e fem m es p la c en t le cad av re d a n s la couche, en gém issant.
L a la m e n tatio n d u ch œ u r n ’a pas de pauses.
C H O R V S S Y R IA C V S

I l descend vers les N oires Portes.
Tout ce qui est beau, l ’H ad ès morne
l ’emporte. Renversez les torches,
E ro s! Pleurez!

SANAE

Archers, A rchers, E lus d’Emèse,
qu’on soulève le corps du Chef
sur les fû ts des arcs détendus
et croisés. Qu’on le porte ainsi,
sous les étoiles.

D ans le ciel d u so ir la c la rté in so lite s ’é la rg it com m e s i . u n
a stre p récip ité d u firm am ent s’a p p ro ch ait po u r in c e n d ier la
p laine. U n g ra n d c ri se lève. L a la m e n tatio n s’in te rro m p t.
L ’o rd o n n a n c e fu n è b re s ’a rrê te , e t d em e u re im m obile d e v an t

Les fem m es de B yblos o n t d é jà re ç u s u r leurs bras le corps
d ivin enveloppé d a n s la p o u rp re. E lles marchent lentement

le g o u ffre de la lu m iè re in e ffa b le . L e s P o rte s d u P a ra d is
sont ouv ertes à l’âm e de Sébastien.

E X P L IC IT
EX T R EM V M SAN CTI S E B A S T IA N I S V P P L IC IV M IN C R V E N T VM

LA

CINQUIÈME MANSION
LE

P A R A D IS

C ’e st le ja rd in des c lartés e t des b éatitu d es, à l’orée d e l’O rie n t

son des p a rle rs, les d iverses so rtes des A nges. L es prem iers

q u i p ro d u it to u s les lev ers d u soleil. P a rm i les a rb re s du

so n t les A nges d e la F ace, q u i seuls p e u v en t so u te n ir l’éclat

ja rd in , il y en a q u i ressem b len t à la g rê le tra n s p a re n te ,

de la F ace de D ie u ; e n su ite v ie n n e n t le s A nges d u service

d ’a u tre s qui ressem b len t à u n v e n t o n d o y an t, d ’a u tre s qui

divin, les T rô n es, les D om inations, les S eig n eu rs, les A r­

ressem b lan t au x g rap p es des eau x vives. O n y tro u v e to u te s

d e u rs, les

so rte s de belles choses, que l’œil n ’a jam ais v u es e t que

d ’a u tre s. D e même le u rs louanges so n t d iffé re n te s. I l y en

l’oreille n ’a ja m a is en te n d u es, q u i n e m o n te n t pas au cœ ur

a tro is so rtes qui d ise n t: « S a in t », tro is qui d ise n t: « L oué »,

de l’hom m e, et que D ieu a p rép arées p o u r c eu x q u i l’aim ent.

tro is qu i d is e n t: « B én i » e t tro is qui d isen t ce que n e peut

O n y vo it des ta b e rn a cle s de pyrope, des v êtem en ts de lu ­

e n te n d re l’oreille d ’u n m ortel.

P u issan ces, les M yriades,

les P rin c e s , e t bien

m ière, des diadèm es de b eau té. I l y a a u ssi des lan ces flam ­
b oyantes, des b o u cliers é tin c e la n ts, des épées, des ja v e lo ts
e t des d a rd s de rais, des h aches e t des fro n d es de feu . L à
a u ssi so n t les cro ix lum ineuses, les o sten so irs e t les e n ce n ­
soirs d ’or, de sap h ir, de jaspe, de calcédoine, de to p a z e,
d ’am éthyste e t de sard y o n . O n n ’y d istin g u e les B ie n h eu ­
re u x que p a r le n o m b re e t la c o u le u r des é tin celles qui
s ’e n v o le n t d ’eu x q u a n d

ils o u v re n t la bouche p o u r lo u er

le T rè s-H a u t. O n y d éco u v re, a u n o m b re des ailes e t au

CHORVS M ARTYRVM

G loire! Sous nos armures
flam boyez, ô blessures !
Qui est celui qui vient?
Le L ys de la cohorte.
Sa tig e est la plus forte.
Louez le nom qu’il porte:
Sébastien !

�L’ ILLUSTRATION

50

CHORUS

TH E A T R A LE

V IR G IN V M

CHORVS ANGELORVM

Tu es beau. Prends six ailes
d ’A nge et viens dans l’échelle
des F e u x m usiciens
chanter l’hymne nouvelle
au Ciel qui se constelle
de tes p laies immortelles,
Sébastien.

Tu es loué. L’étoile
de loin parle à l'étoile
et dit un nom : le tien.
Dieu te couronne. Toute
la nuit comme une goutte
à ton fron t est dissoute,
Sébastien.
C H O R V S A PO STO LO R V M

A N IM A

CH O R V S

Louez le
Louez le
Louez le
Louez le
A lléluia.

S E B A S T IA N I

Je viens, je monte J ’ai des ailes.
Tout est blanc. Mon san g est la manne
qui blanchit le désert de Sin.
J e suis la goutte, l’étincelle
et le fétu. J e suis une âme,
Seigneur, une âme dans ton sein.

Tu es saint. Qui te nomme
verra le F ils de l ’Hom me
(sur son cœur I l te tient)
sourire de ta grâce.
Jean t ’a donné sa place.
Tu boiras dans sa tasse,
Sébastien.

Seigneur
Seigneur
Seigneur
Seigneur

SA N CTO RV M

O M N I VM

dans l ’im m ensité de sa force.
sur le tym panon et sur l’orgue.
sur le sistre et sur la cymbale.
sur la flû te et sur la cithare.

E X P L IC IT M Y S T E R IU M

Le groupe des archers d’Emèse.
( pr e m iè r e

m a n sio n

.)

�LE- M A R T YR E

DE

SAIN T

L’Em pereur (M Desjardins).

SÉBASTIEN

Le Saint (Mlle Ida Rubinstein).

L’Empereur : « Vois j'a i là tous mes dieux... »

Le Saint coupant les sept cordes de la cithare.
( S C È N E S D E LA T R O I S I È M E M A N S IO N )

51

�52

LE M A R T Y R E DE SAIN T SÉBASTIEN

L’Empereur (M. Desjardins).

Un archer

��</text>
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ET
L E R O M A N T IS M E F R A N Ç A IS

���TOUS DROITS RESERVES

MODENE, Imprimerie G. Ferraguti et C.

�A MONSIEUR HENRI HAUVETTE
CHEVALIER DE LA COURONNE D’ ITALIE
Professeur à la faculté des lettres de l' université de paris

Hommage.

��IN T R O D U C T IO N

Des rapports entre l’ Italie et la France
avant le X I X e Siècle.

Nombreux ont été de tout temps les rapports
entre l’ Italie et la France: filles l’ une et l’ autre
de Rome, elles ont en commun beaucoup de qua­
lités, beaucoup de traditions, un même fond dans
leurs langues, un même fond dans leur âme.
Cependant, lorsque le joug puissant de Rome
cesse de peser sur elles, et que leurs peuples peu­
vent mieux développer, sous l ' influence du sol
et du climat, ce fond qui reste malgré toute con­
trainte et qui constitue, pour ainsi dire, le noyau
central de la race, leur diversité s’ accentue et
on les voit marcher vers 1’avenir par des voies
différentes, qui se rapprochent, se mêlent quelque­
fois et ne se confondent jamais.
La France, moins exposée que 1’Italie aux
invasions des barbares, acquit de bonne heure
cette unité politique qui devait manquer si long­
temps à notre pays, même aux moments les plus

�beaux de son développement artistique et litté­
raire. Mais l’ Italie, opprimée, divisée, politique­
ment moins forte que la France, exerça longtemps
sur celle-ci, comme d’ ailleurs sur toute l’ Europe,
une puissante attraction. On désirait, on voulait
la voir: elle était déjà pour les esprits simples et
incultes du premier moyen âge, le pays du rêve,
de la richesse, de la beauté. C’est, qu’outre son
ciel et ses rivages, elle avait Rome, avec l’ attrait
mystérieux de son ancienne puissance, de ses rui­
nes majestueuses, de ses riches trésors. Et comme
le souvenir de cette ville ne pouvait s’ effacer
tout à coup de l’ imagination de peuples habitués
depuis longtemps à trembler au seul nom de
Rome, dès que le torrent des barbares eut perdu
de sa fougue, on vit venir vers elle, en simples
voyageurs, les étrangers des différents pays de
1’Europe, désireux de voir cette ville fameuse,
dont leurs aïeux leur avaient tant p a rlé1). Et
à leur tê t e furent les habitants de la Gaule, plus
près de nous et jadis plus étroitement liés à Rome
que les autres peuples: et c’ est aussi un Gaulois
qui le premier nous dit le charme de l’ Italie, et
celui de la Ville Éternelle.

1) Sur l’ attrait que Rome exerça sur les imaginations du
moyen âge, voir A r tu r o G r a f, Roma nella memoria e nelle,
immaginazioni del medioevo. Torino, Loescher, 1882, vol. Ier,
chap. 1er.

�Rutilius Numatianus passa les Alpes au com­
mencement du V esiècle, séjourna à Rome pendant
quelque temps, et ce ne fut pas sans regret qu’il
dit adieu à la ville qu’ il devait appeler plus tard
sa bien aimée.
N’ allait-il pas, dans son admiration fervente,
jusqu' à déclarer que l'éternité tout entière serait
trop courte pour l ' admirer ! 1).
Rutilius sent encore le charme de la Rome
païenne, de la ville puissante des Césars. Mais ce
charme s’ efface peu à peu à mesure que s’ efface
dans les imaginations le souvenir de son ancienne
puissance: un autre lui succède, non moins grand,
qui attire encore en Italie bon nombre d’ admi­
rateurs. L’ ancienne capitale du monde païen de­
vient le centre du catholicisme; et les Barbares,
qui ont tout récemment embrassé la religion nou­
velle, passent les Alpes pour visiter les tombeaux
des apôtres.
Ce sont des foules de pèlerins qui viennent
àRome dans ce pieux dessein, et c’est encore un
Gaulois, Sidoine Apollinaire qui, vers la fin du Ve
siècle, dans une lettre à un de ses amis, raconte
son voyage en Italie, et dit ses impressions sur
la Rome chrétienne. Il ne tarit pas d’ éloges sur

1)
J. Ampère , Portraits de Rome à différent« âges (dans
La Grèce, Rome et Dante, études littéraire» d’ après nature), Paris,
Didier, 1850, pp. 105-6,

�cette ville qu’il appelle « le domicile des lois,
le gymnase des lettres, la curie des honneurs, le
point culminant du monde, la patrie de la liberté,
l’ unique ville de l’ univers où seuls les Barbares
et les esclaves sont étrangers» 1).
Bientôt ce ne furent plus seulement de pieux
pèlerins qui passèrent les Alpes : les princes
étrangers visèrent à la conquête de l ' Italie et
Charlemagne se fit couronner dans la cité ro­
maine. Puis, quand il retourna en France et jeta
les bases de son puissant empire, il voulut pour
sa cour l’ ornement des lettres, et invita chez lui
les savants étrangers les plus illustres. L’ Italie
y fut représentée par Paul Diacre, Pierre de Pise,
Paulin d’ Aquilée, qui ouvrirent ainsi la voie à
leurs arrière-petits-neveux.
Plus tard, au moment des Croisades, les peuples
chrétiens de l’ Europe se rencontrèrent sur le sol
d’ Orient: Français et Italiens surtout, se trouvè­
rent unis pour partager les périls de la guerre,
la joie de la victoire, les péripéties de la défaite;
et, depuis quelque temps déjà, les galères de Pise
et de Gênes visitaient les ports méridionaux de
la douce France pour y décharger les produits de
leur patrie, ou ceux des riches colonies que celle-ci
avait conquises 2).

1) J. J. Ampèr e , ouvr. cité, p. 111.
2) T u ll o Massar ani, Studi di Letteratura e d’ arte, Firenze,
Le Monnier, 1899, p. 4.

�Cependant, si les Italiens étaient forts et puis­
sants par leur commerce et leurs institutions ci­
viles, les Français étaient grands par deux riches
et brillantes littératures qui florissaient presque
en même temps, au nord et au sud de la Loire.
La première, celle d' oïl, plus mâle et plus sévère,
donne dès le onzième siècle les légendes du cycle
de Charlemagne qui, mêlées peu de temps après,
à celles du cycle breton, ne devaient pas tarder
à être connues en Italie.
Importées d’ abord en Sicile par les Normands1),
elles furent largement répandues dans nos ré­
gions septentrionales par ces jongleurs qui ac­
compagnaient volontiers les pèlerins français ve­
nant à Rome par la vallée de l’ Arc ou de l’ Isère,
par le Petit Saint-Bernard ou le Mont Cenis.
Roland et Olivier, Arthur et Tristan furent
populaires en Italie dès le X IIe siècle: leurs ex­
ploits et leurs aventures charmèrent nos cours
féodales, inspirèrent nos artistes et nos poètes 2).
Et quand, un siècle plus tard, la France nous
envoya aussi les légendes du cycle antique qu’ elle
1) G. P aris, La Sicile dans la littér. franç. du moyen âge
( Romania, vol. V, 1876, pp. 108-113).
2) Les statues de Roland et d’ Olivier au portail du dôme
de Vérone sont généralement datées de l’ année 1135; celles
des héros arthuriens, sculptées au portail septentrional de
la cathédrale de Modène, sont antérieures : peut-être remontent-elles à 1120.

�avait élaborées, et ses gais et poivrés fabliaux,
toute l 'I talie fut conquise par le charme de cette
« langue francese plus délitable à lire et à oïr
que nulle autre » 1).
Nos écrivains s’ en servirent d’ abord pour
composer des chansons à l’ imitation de celles de
France: les poèmes appelés « franco-italiens » sont
français par leurs fictions, français par leurs per­
sonnages, et la langue dans laquelle ils sont écrits
a celle d’ oïl pour base 2). Puis on employa le
français dans des ouvrages en prose: vers 1205 Bru­
netto Latini écrivait dans cette langue Li Livres
dou Trésor, et vers 1298 Marco Polo, dans une
prison génoise, dictait en français à Rusticien de
Pise le récit de ses voyages en Tartarie et en
Chine 3).
L’ autre littérature qui florissait au sud de
la Loire, celle de Provence, plus douce et, plus
1) M artino da Canal e , cité dans 1’ Hist. litt. de la Fr.
vol. XIII, p. 463. — Voir P a u l Me y e r, De l'expansion de la
langue française en Italie pendant le moyen âge dans les Atti
del congresso internazionale di scienze storiche. Roma, 1904,
vol. IV, pp. 61-104.
2) A. GASPARY, Storia della lett. ital., tradotta dal tedesco
da Nicola Zingarolli, Torino, Loescher, 1887, vol. Ier, pp. 96-109.
— G. Paris, La litt. franç., au moyen âge (X Ie-X IV e siècles),
II.e édition, revue, corrigée et augmentée d’ un Tableau chro­
nologique, Paris, 1890, pp. 33-7.
3) P. d e Jul l e v i l l e , Histoire de la lang. et de la litt. franç.,
des origines à 1900, Paris, Colin, vol. II, p. 511.

�raffinée, voire même moins spontanée que celle
du Nord, nous envoyait aussi ses troubadours qui
furent les premiers maîtres de nos poètes lyri­
ques. On sait que vers la fin du X IIe siècle Ber­
nard de Ventadour, Pierre Vidal et Ram baud de
Vaqueiras 1), pour ne citer que les plus célèbres,
descendirent dans notre pays et furent accueillis
et fê tés dans nos cours septentrionales, à Saluzze,
à Montferrat, à Trévise, tandis que d’ autres, Gau­
celme Faidit, Aimeric de Peguilhan, Guilhem Fi­
gueira 2), venus surtout au commencement du
X IIIe' siècle, après la terrible croisade des A lbi­
geois, descendirent dans l’ Italie centrale et méri­
dionale, où ils apprirent leur art aux poètes de
l’ école sicilienne.
D’ autre part, si les cours des princes italiens
recevaient et honoraient les troubadours, les papes,
avec les jubilés, attiraient en Italie des foules

Les Italiens imitèrent aussi les poèmes didactiques de la
France, en particulier le r oman de la Rose. Voir A le ssa ndr o
D’ Ancon a, L' imitazione francese nel primo seoolo della lingua,
etc. ( N. Antologia, série II, vol. 28, 1881, pp. 694 et suiv.).
1) F. Diez, Leben und Werke der Troubadours, IIe éd., Leipzig,
1882, et d ie Poesie der Troubadours, IIe éd., Leipzig, 1883.
— G. Galv a n i, Osservazioni sulla poesia de’ trovatori, Modena,
1829. — O. Sc h u ltz , Le epistole del Trovatore R. de Vaqueiras
al marchese Bonifacio I di Monferr., Firenze, 1898.
3) E. Lévy, Guilhem Figueira, Berlin, 1890. — P Me y e r ,
Recueil d’ anciens textes, Paris, 1874.

�de pèlerins. En 1300, pour celui de Boniface V III
on dit que l’ Europe entière était à Rome : les
chroniques du temps parlent de deux millions
de pèlerins 1). Or, si nous pensons que la France
a toujours été très attachée aux papes, si attachée
même qu’elle mérita d’ être appelée de bonne
heure la fille de prédilection de 1’Eglise, on peut
facilement conclure que les pèlerins français de­
vaient constituer le plus grand nombre des dévots.
Lorsqu’ en 1305 la cour papale fut transférée
à Avignon, les rapports entre les Italiens et les
Français devinrent plus nombreux, plus rapides,
plus suivis. Tout ce que l’ Italie avait de per­
sonnages distingués, pauvres ou puissants, et de
riches marchands, fit le voyage d’ Avignon pour
demander des indulgences ou des bénéfices, sol­
liciter des alliances, passer des marchés: et là on
rencontra les Français du Nord et ceux du Midi
qui s’ y trouvaient à peu près pour les mêmes
motifs.
Ainsi Avignon fut, pendant soixante ans, une
porte de l’ Italie ouverte sur la France, et ce fut
par cette porte que le premier souffle de notre
Renaissance arriva jusqn’à la cour de Charles V
et de Charles VI, parmi les Oresme et les Gerson,

1) Cfr. Dante , Inferno, XVIII, v. 28-33 ; N. Zin g a r e lli,
Dante ( in Storia letteraria d’ Italia, Milano, Vallardi), chap.
XI, p. 171.

�les Pierre d’ Ailly et les Nicolas de Clamenges,
les Christine de Pisan et les Jean de Montreuil,
qu’on peut considérer comme les premiers huma­
nistes français.
Désormais ce ne sont plus seulement les Fran­
çais qui descendent en Italie, les Italiens à leur
tour visitent la France. Une fois à Avignon, ils
poussent facilement jusqu’à Paris: Pétrarque se
vante d’ y avoir été en 1333 et d’ y avoir disputé
avec nombre de rhétoriqueurs et de théologiens 1).
Hommes de lettres et marchands (on n’ oublie
pas le père de Boccace), visitent ainsi la France
du Nord, et, comme pour rendre plus fortes et plus
cordiales les relations des deux pays, les princes
de l’ un se marient avec les princesses de l’ autre,
et c’ est comme un rayon de la grâce italienne

1) Il appelle cette ville « la nutrice degli studi del suo
tempo » et la visita encore en 1360. G. V ol pi, Il Trecento
(in Storia letteraria d’Italia etc. ), chap. II, p. 26. Il parait
que Dante aussi a été à Paris entre 1307 et 1310 : d’ autres
disent entre 1316 et 1319. Voir: Paradis, IX, v. 1-3, XV,
v. 119-120. B a rto l i , Storia della lett. ital., vol. V, pp. 211
et suiv. C ip o lla , Giorn. stor. d. lett. ital. (1886), vol. VIII,
pp. 61-7. N. Z in g a r e lli, ouvr. cité, chap. XIV, pp. 237
et suiv. Far i n e l l i dans son beau livre Dante e la Francia,
Hœpli, Milano, 1908, après avoir mis en regard les raisons
pour ou contre le séjour de Dante à Paris, tire la conclusion
que le poète « oltre i lidi d'Italia non fu mai. » vol. Ier, pp.
129 et suiv.

�qui brille dans les délicates poésies de Charles
d’Orléans et y ajoute un charme tout nou­
veau 1).
Cependant le moment approche où l’ Italie exer­
cera une très grande influence sur la France: au
seizième siècle, elle se fera son introductrice dans
le temple sacré de la beauté, et à travers les
magnificences de son Rinascimento, elle l’ initiera
aux imposantes merveilles de l’ art de l’ anti­
quité.
Voyons maintenant quel était l’ état intel­
lectuel de la France au moment où l’ Italie allait
lui envoyer les souffles les plus féconds de sa
renaissance. Après la belle production des poèmes
chevaleresques, on avait eu en France, du douzième
au treizième siècle, la riche floraison de la litté­
rature bourgeoise, à laquelle succéda une assez
longue période de lassitude: la France semblait
épuisée. Le X IV e et le X V e siècles, furent deux
époques de dissolution et de décomposition des
principes vitaux du moyen âge; hors du théâtre
religieux, ou n’ a plus, ou presque plus de produc­
tion spontanée: la philosophie scolastique s’ était
imposée comme une discipline nécessaire au tra­
vail de la pensée, et semblait vouloir empêcher ou
étouffer tout élan vers la liberté et la

1) C. Be a u fils , Etude sur la vie et les poésies de Charles
d’Orléans, Paris, 1861.

�ta
on
p
s éité 1). Or, ce fut à ce moment, où l’ esprit fran­
çais tâtonnait en cherchant sa voie, que l ' Italie la
lui indiqua, l’ Italie qui avait découvert le monde
ancien et lui en révélait toute la merveilleuse
beauté 2).
Notre Renaissance avait commencé depuis
longtemps: depuis longtemps la culture antique
avait pénétré nos mœurs, notre art, notre poésie;à
son contact notre sens de la vie s’ était changé,
transformé: les bornes de notre horizon s’ étaient
éloignées; nous planions dans un autre plus large,
plus serein, plus humain. A côté des droits de
l’ âme, le corps avait revendiqué les siens: l' homme
se sentait désormais un tout harmonieux, et au
lieu de chercher comme jadis le silence et l’ obs­
curité des cavernes et des grottes, la solitude
et l’ oubli des couvents et des cloîtres, il s’ était
hardiment lancé vers la vie et la liberté. Impa­
tient de jouir il montrait une activité étonnante:
la science des anciens lui dévoilait tous ses se­
crets, la poésie toute sa beauté, l’ art toute sa
puissance. Son génie ainsi excité créait à son
tour: l’ Italie se paraît de chefs-d’ œuvre,s’ enivrait
de poésie, et ses savants et ses artistes s’ appela
ien
t

1) G. Lanson, Histoire de la litt. franç., Paris, Hachette,
1903, sec., part.° (D u Moyen âge à la Renaissance), pp. 137 et suiv.
2) Joseph Te x te , Etudes de Littérature Européenne, Paris,
Colin, 1898, p. 31.

�les Ficino et les Pic de la Mirandole, les
Boiardo et les Laurent de Médicis, les Brunelleschi et les Léonard de Vinci l ).
Ce fut à ce moment si heureux de notre gloire,
vers la fin du X V e siècle et dans les premières
années du X V Ie, que la noblesse française passa
par trois fois les Alpes à la suite de Charles VIII,
de Louis X II et de François Ier. Il n’est pas
facile d’ imaginer quelle joie, quel ravissement
fut pour les Français la découverte de ce pays
au clair soleil, à l’ air parfumé, où0 l’ art jetait
à profusion ses chefs-d’ œuvre, où tout respirait
la jeunesse et 1’amour.
Les fiers barons français, habitués à vivre dans
de vieux châteaux sombres et solitaires, furent
enivrés: l’ Italie, avec les cours magnifiques de
ses princes, ses fêtes splendides, ses merveilles
étonnantes, fut une révélation. Ils sentirent, pour
la première fois, ce qu’ était la vie embellie par
1’art et les plaisirs, et lorsqu’ils repassèrent les
Alpes, leur pays leur parut froid, terne, sau­
vage. Ils sentirent le besoin de le rendre plus

1) Eug. Müntz, La Renaissanoe en Italie et en France à
l’ époque de Charles VIII, Paris, Firmin-Didot, 1885.
Il paraît aujourd' hui qu ’E ug. Müntz faisait une trop
large part à l’ influence italienne pendant le règne de Charles
V III: cfr. P a u l V itr y , Michel Colombe et la sculpture fran­
çaise de son temps, Paris, 1901.

�agréable et voulurent avoir des artistes et des
chefs-d’ œuvre: bien des Italiens les suivirent
et déployèrent pour eux toutes les séductions de
leur talent, toutes les ressources de leur génie.
Les rois mêmes donnaient l’ exem ple1): François
Ier voulut avoir une cour plus splendide que celle
des princes de Ferrare et d’ Urbin, plus splendide
même que celle des Médicis, et tandis que Ra­
phaël lui envoyait plusieurs de ses chefs-d’ œuvre,
le Primatice allait déployer à Fontainebleau sa
facilité élégante, gracieuse, voluptueuse. Le roi se
fit le protecteur des savants et des artistes: sa
cour fut ouverte aux Florentins, aux Génois, aux
Lombards, aux Napolitains ; Léonard de Vinci y
promena sa tristesse douce et pensive, Benvenuto
Cellini la charma bien souvent par les saillies de
son esprit et l’ étonna par le fini et la magnificence
de ses ouvrages.
Mais, avec les savants et les artistes, c’était
le souffle même de l’ Italie qui avait encore une
fois passé les Alpes, plus fort et plus puissant
que jamais; c’ était le génie des Pétrarque et des
Boccace qui allait secouer et réveiller la France

1
)F a r in e lli, ouvr. cité, vol. Ier, pp. 223 et suiv. — Mi­
c h e le t , Histoire de France au X V Ie siècle. Renaissance, Le­
merre, 1885. — Sainte - Be u v e , Tableau de la poésie française
au X V Ie siècle, 1853. — Faguet, Seizième siècle, Lecène-Oudin,
1894.

�tout entière, pour y préparer de nouveaux huma­
nistes et de nouveaux poètes. La sœur même du
roi, la charmante Marguerite de Navarre 1), est
tout imprégnée de l’ influence italienne: son Hep ­
taméron est issu du culte de Boccace. Les poètes
et les savants qui l’ entourent, soit à la cour de
son frère, soit dans les magnifiques résidences
qu’ elle s’ était préparées à Nérac et à Pau, vien­
nent souvent s’ abreuver aux sources mêmes de
la poésie et de la science. Mellin de Saint-Gelais 2)
fréquente les facultés de Bologne et de Padoue;
Amyot vient chercher avec amour les manuscrits
anciens, et découvrir ce Plutarque qu’il devait
habiller si naïvement à la française.
Ainsi, le sons de l’ art antique pénètre dans la
littérature française, et l’ Italie, après l’ y avoir
introduit, va l’ y affermir. En effet, à la mort

1) Marguerite de Navarre eut, elle aussi, beaucoup de rela­
tions avec les Italiens illustres de son temps: avec Vittoria
Colonna, avec Costanza Fregoso; Bernardo Tasso lui dédia le
4e livre de ses Rimes, Bandello sa traduction de l’ Hécube
d’ Euripide. — Voir: E. P icot, Bullet. ital., vol. III, pp. 23
et suiv. — Masi, Vita italiana in un novelliere del Cinquecento,
Bologna, 1800, pp. 210 et suiv. — To ld o , Contributo alla storia
della novella francese del X V° e X VI° secolo, Roma, 1895.
2) Voir: J. Via n ey, L 'influence italienne chez les précur­
seurs de la Pléiade, dans le Bullet. ital., vol. III, pp. 104 et
suiv. — E. Pic o t, Les Italiens en France au X V Ie siècle, même
Bullet., même vol., p. 123.

�de François Ier, l’ influence italienne, bien loin
de s’ éteindre « vint, pour ainsi dire, prendre
officiellement possession du trône des Valois. Ca­
therine de Médicis avait apporté de Florence le
noble goût des beaux-arts. C’ est sous son triple
règne que la Renaissance trouva enfin son expres­
sion artistique la plus élevée et la plus significa­
tive, la poésie » 1).
Toute la Pléiade est empreinte dle l’ esprit
italien2); ces gentils poètes mettaient Pétrarque3),
Boccace, l 'Arioste 4) et le Tasse 5), sur le même
pied q ue les grands auteurs grecs et latins. Ron­
sard doit à l’ inspiration de nos poètes quelques-

Demogeo t , Histoire de la litt. franç., Paris, Hachette,
1884, p. 264. — Far in e lli , ouvr. cité, vol. Ier, pp. 246,368-69.
2) J. Te x te , ouvr. cité , p. 7.
3) M. Pié r i, Pétrarque et Ronsard, ou de l'influence de Pé­
trarque sur la Pléiade française, Marseille, 1896.
4) J. Viane y, L ’Arioste et la Pléiade, dans le Bullet. ital.
vol. 1er, pp. 295 et suiv. — P. T o ld o , Quelques notes pour
servir à l'histoire de l ' influence du « Furioso » dans la litté­
rature française, même Bullet., vol. IV, pp. 49 et suiv.
5) Le Tusse ne fut vraiment très admiré que par les re­
tardataires de la Pléiade. Avec Pétrarque, Boccace et 1’ A­
rioste, on admira aussi beaucoup Bembo et Sannazzaro dont
l'A rcadie était particulièrement appréciée. — Voir: F. T or­
r a ca , G l'imitatori stranieri di Iacopo Sannazzaro, Roma, 1882.
— J. Marsan, La pastorale dramatique en France à la fin du
X VIe siècle et au commencement du X V IIe siècle, Paris, 1905,
pp. 150 et suiv.

�unes de ses meilleures pièces ; Joachim du Bellay 1),
non content d’ imiter Pétrarque et l’ Arioste aurait
voulu, dans son célèbre manifeste, que tous les
écrivains français se fissent Romains, ou qu’ ils
s’emparassent au moins des dépouilles de Rome
pour en orner leurs temples et leurs autels.
Mais tandis qu' en Italie la Renaissance s’était
épanouie dans un moment de calme et de tran­
quillité politique, en France elle alla de pair avec
des troubles, des agitations, des luttes sanglantes.
Pendant tout un siècle la nation fut bouleversée
d’ un bout à l’ autre; les luttes politiques se dou­
blèrent d’ une querelle religieuse, le peuple et la
noblesse s’armèrent tour à tour contre le roi :
les pages les plus sanglantes de 1’histoire fran­
çaise furent peut-être écrites dans cette période.
Mais, malgré tout, ce sens de l' art antique, que
l’ Italie avait donné à la France, ne se perdit pas :
au contraire, le génie français, en possession désor­
mais de tous ses moyens, caractère national, cul­
ture classique, sens de la beauté, va bientôt pré­
parer sous la protection officielle de Louis X IV ,
des chefs-d’ œuvre dignes de lui.

1) Deffense et illustration de la langue f rançoise (1549).

�*

On sait qu’ en France, le X V IIe siècle se di­
vise en deux périodes bien distinctes: la première
comprend le règne de Louis X III et la Régence
d’ Anne d’ Autriche; la seconde comprend le règne
de Louis X IV et finit avec lui.
Pendant la première moitié, l’ influence ita­
lienne se fit encore sentir en France: mais elle y
fut moins heureuse qu’avant. La décadence avait
commencé chez nous, et le contre-coup en arrivait
jusqu’ au delà des Alpes. D’ ailleurs les Français
eux- mêmes, s’apercevaient qu’ils avaient été
assez longtemps à l’ école et commençaient à sentir
que leur admiration pour l’ Italie les avait en­
traînés trop loin. En effet, ils s’ étaient trop em­
pressés d’ accueillir et de fêter tout ce qui venait
de 1’autre côté des Alpes, car s’ ils avaient sou­
vent admiré des maîtres, souvent aussi ils avaient
pris pour tels de simples élèves dont la réputa­
tion n’était pas grande dans leur propre pays.
Cet engouement pour les modèles italiens les avait
entraînés plus loin qu’ ils n’auraient dû aller : en
peinture, particulièrement, l’ imitation étrangère
avait été désastreuse 1). La réaction s'imposait, et
elle fut d’ autant plus ardente qu’ elle était dirigée

1) P e tit d e J u l l e v i l l e , ouvr. cité, vol. III, pp. 23-4.

�par des esprits mûris et impatients de faire seuls
leur propre chemin.
Cette réaction contre l 'italianisme avait en réa­
lité commencé depuis longtemps: déjà en 1514,
Budé se demandait quel besoin avait la France de
mendier sa culture à l’ Italie. « Francia, quae olim
sibi aliisque et summae rei christianae supperesse
visa est, nunc, degener et infans, ne suis quidem
rebus satis est vel agendis vol eloquendis » 1).
Déjà la faveur accordée par Catherine de Mé­
dicis aux hommes et aux modes venus d’ Italie,
avait soulevé l’ indignation des patriotes français
qui s’étaient sentis blessés dans leur amour-pro­
pre national et avaient vu déjouer leurs espé­
rances ambitieuses. Les satires et les pamphlets
n’ avaient pas manqué, et aux unes et aux autres
s’ étaient mêlées plus tard les critiques géné­
reuses par lesquelles Henri Estienne 2) combat­
tait l’ influence de l’ Italie.
Cette réaction, inspirée par un noble et ardent
patriotisme, ne devait pas triompher d’ un seul
coup. Pendant toute la première moitié du X V IIe

1) Cité par F a rin e l l i , ouvr. cité, vol. Ier, p. 284.
2) Voir sa Précellenoe du langage françois, son Apologie pour
Hérodote, ses Deux dialogues du nouveau langage François ita­
lianizé, et autrement desguizé. H. Estienne avait cependant
visité l'Italie, s ' était plu à Florence et à Naples, avait ap­
pris notre langue et étudié nos meilleurs auteurs.

�siècle, l’ influence italienne fut prépondérante en
France, dans la vie, dans les mœurs, dans les
lettres. C’ est une demi-italienne, la lille d’ une
Savelli de Rome, Catherine de Vivonne qui, en
1608, inaugure à Paris la vie de société: c’ est
d’ après la pastorale italienne fondue avec l’ e­
spagnole, qu’ en 1610 d’ Urfé écrit son Astrée :
c’est sous la protection officielle de Chapelain
qu ’ en 1623 le cavalier Marin fait imprimer son
Adonis.
Mais l’ affectation et l’ enflure où notre litté­
rature était tombée, encourageait et justifiait les
violentes critiques des écrivains nationaux, im­
patients d’ un joug dont ils ne sentaient plus la
puissance. Désormais s’ ils admirent des étrangers,
c’est à condition que ceux-ci soient de véritables
maîtres, tels que l’ Arioste et le Tasse qui auront
des fidèles même dans la période brillante du
grand siècle. Mais guerre aux métaphores ampou­
lées, aux sonnets précieux, aux concetti entor­
tillés; guerre à l’ affectation, quel que soit son pays
d’ origine: Boileau va bientôt arriver, et avec lui
c’est le triomphe définitif du bon sens français,
c’ est la revanche des qualités du génie national
qui vont enfin se déployer au grand jour et don­
ner de leurs propres fruits. Nous voilà donc à cet
heureux moment où la littérature française rede­
vient. tout à fait nationale, où elle trouve une
forme parfaitement déterminée et un langage sien :

�Corneille, Pascal, Descartes, Boileau, Racine, Mo­
lière, La Fontaine, ne sont pas seulement des
écrivains de génie, ce sont des génies profondé­
ment français.
Ainsi en France les chefs-d’ œuvre se suivent:
et comme les écrivains, les peintres et les sculp­
teurs, jadis asservis aux Italiens, par une admi­
ration aveugle, font maintenant effort pour donner
à leurs œuvres l’ empreinte de leur génie propre.
Mausard, Puget, Le Brun, Callot, Nanteuil tra­
vaillent à l’ envi pour préparer les demeures
royales de Louis X IV , comme déjà les grands
artistes italiens de la Renaissance avaient préparé
celles de François Ier et des derniers Valois.
En Italie cependant la décadence artistique
s’ accentue et coïncide avec le déclin de la con­
dition politique qui est des plus malheureuses.
C’est l’ époque de la domination espagnole, la
plus funeste à notre pays; et, aux oppressions,
aux pillages, aux instincts de rapine éhontée et
déchaînée de maîtres sans honneur ni foi, vien­
nent s’ ajouter la famine et la peste qui désolè­
rent nos plus belles contrées. Heureusement pour
nous que Telesio, Giordano Bruno, Galilée, sau­
vegardaient la grandeur du nom italien dans un
champ nouveau 1); mais toujours est-il que dans

1) J. Te x t e , ouvr. c ité, p. 49. — Il faut noter aussi que
l’ Opéra, qui conquit toute l’ Europe au X V IIe siècle, est

�les tristes conditions où elle était, 1’Italie ne
pouvait exercer une bien grande influence au de­
hors, et même, au X V IIIe siècle, elle ne sera pour
rien dans ce grand mouvement philosophique dont
le génie français se fit le héraut et qui devait bou­
leverser l 'Europe tout entière. Ce fut plutôt l’ An­
gleterre qui initia la France à la liberté. Déjà la
révocation de l’ édit de Nantes (1685), en privant
le pays d’ une notable partie de ses sujets, les avait
jetés sur le sol étranger: les exilés s’étaient di­
rigés de préférence vers les Pays-Bas, la Prusse
et l’ Angleterre; et c’ est surtout dans ce pays
que, sous l’ impulsion de la philosophie de Locke
et de Bacon, ils apprirent à se servir de ces armes
avec lesquelles les encyclopédistes devaient ré­
volutionner le monde 1).
Au X V IIIe siècle l’ Angleterre devint fort à la
mode: presque tous les grands hommes de l’ é­
poque y allèrent, soit comme exilés, soit comme
simples voyageurs désireux de s’ instruire.

une création italienne, la dernière production de la Renais­
sance. Le florentin Lulli fit Ies délices de Louis XIV et de
sa cour.
1) Ville m a in , Voltaire et la littérature anglaise de la reine
Anne ( 183 7, Revue des Deux Mondes). — Say o us, Le X V IIIe
siècle à l'étranger. — J. Te x te ,
./.J
sea et le cosmop.
ou
.R
litt., Paris, Hachette, 1895, pp. 1-44 et Les relations litt. de la
France avec l’ étranger au X V IIIe siècle (P et i t de Julle­
v i l l e , ouvr. cité, vol. VI, chap. XIV, pp. 739-76).

�tM
on
esquieu, qui vint aussi en Italie et se plut à
Rome, est une exception.
En Angleterre c’était la belle époque de la
reine Anne, 1’époque des Pope et des Swift, des
Young et des Addison, des Berkeley et des Bo­
lingbroke. Tout y respirait 1’opulence, la tranquil­
lité, le bonheur. Les écrivains français s’ emparè­
rent bientôt de la langue du pays dont ils étaient
les hôtes, lurent les chefs-d’ œuvre de sa littéra­
ture, et apprécièrent la bienveillance d’ un gou­
vernement qui permettait et encourageait le libre
essor du génie. Et comme la comparaison avec
leur propre pays s’ imposait, ils sentirent davan­
tage tout ce qu’ il y avait d’ odieux dans les abus
que la haute société se permettait vis-à-vis du
peuple, avec le consentement tacite et presque
sous la protection de la loi. Et forts de leurs
propres souffrances et de celles de leurs frères,
animés d’ un bel et grand amour de la justice
et du bien public, poussés par une ardente et
généreuse indignation, ils commencèrent dans le
domaine des lettres cette intrépide campagne qui
devait aboutir à 1789.
Dans la lutte philosophique de la France pour
l’ émancipation religieuse d’ abord, politique en­
suite, l’ action de l’ Italie fut nulle: de plus en
plus ravagée par la domination étrangère et
tourmentée par des luttes intestines, elle végétait
dans la servitude, la tristesse, l’ abandon, objet

�de mépris pour l ' Europe tout entière 1). « Nation
autrefois maîtresse du monde, écrivait Montes­
quieu, aujourd’hui l’ esclave de toutes les na­
tions ». Et Rivarol: « ce pays ne fournit plus que
des baladins à l ' Europe ».
Ce furent au contraire les idées et les écrits
des philosophes français qui eurent leur contre­
coup eu Italie, comme dans toute l' Europe. Cesare
Beccaria, 2) s’inspirant des idées humanitaires
des encyclopédistes, et les élargissant, proclamait
la réforme judiciaire, l’ abolition de la torture et
celle de la peine capitale. Antonio Genovesi, Fer­
dinando Galiani, Nicola Spedalieri, Francesco
Mario Pagano répandaient aussi les idées nou­
velles de liberté et de progrès.
Mais les théories des encyclopédistes devaient
avoir en Italie une influence encore plus directe
et plus large: dans la seconde moitié du X V IIIe
siècle, les princes italiens, secoués par ce grand
souffle qui venait de 1' autre côté des Alpes, en­
treprirent beaucoup de réformes et donnèrent à

1) Sur le dédain avec lequel les étrangers en général, et
les Allemands en particulier, parlaient de l’ Italie au XVIIIe
siécle, voir Ch a r l e s De jo b , Madame de Staël et l ' Italie,
Paris, Colin, 1890), chap. Ier, pp. 22-4.
2) Il avouait à Morellet s’ être converti à l’ idée de pro­
grès eu lisant les Lettres persanes, et écrivait quelque part
qu’ il devait tout aux Français. — On sait que 1'Encyclopédie
fut imprimée deux fois en Italie.

�leur pays quelques années de calme et de tranquil­
lité. D’ autre part notre renouvellement littéraire
avait commencé avec Gozzi, Baretti, G oldoni1)
qu’ on imitait à Paris, et il continuait, en s’ ac­
centuant, avec Parini et Alfleri presque inconnus
au-delà des Alpes. L’ indifférence de la France
pour les écrivains et les choses d’ Italie continuait
donc; mais on est à l’ aurore du X IX e siècle: et
grâce aux armées foudroyantes de Bonaparte, bon
nombre d’ artistes et d’ écrivains iront chercher
au delà des monts de nouvelles sources d’ inspi­
rations. Et l’ Italie, longtemps négligée et mé­
prisée, sera encore pour quelque chose dans le
mouvement intellectuel français qui caractérise
les premiers temps de cette ère nouvelle. Certes,
ce ne sera pas du tout la souveraineté littéraire
et artistique qu’ elle exerça sur la France, parti­
culièrement au X V Ie siècle; non, les temps sont
changés: aucun peuple ne pourrait désormais se
développer indépendamment des autres, tout se
mêle maintenant, les idées comme les affaires, et
on peut croire que dorénavant il ne sera plus donné
à aucune nation d’ exercer une véritable royauté

1) C . Rabany, Carlo Goldoni, Paris, 1896. — P. T old o,
Se il Diderot abbia imitato il Goldoni ( Giomale stor. d. lett.
ital., 1895, vol. X X V I). — Pour les échanges dramatiques
au XVIIIe siècle, voir Ch. Dejob , Études sur la tragédie, Pa­
ris, Colin, 1897.

�littéraire sur les autres. Pourtant, au commen­
cement du X IX e siècle, l’ Italie agit puissamment
sur les imaginations romantiques. Presque tous
les écrivains de cette période rêvent d’ elle, la vi­
sitent et la chantent, peut-être même avec plus
d’ amour que ceux d’ autrefois, certes avec une
âme bien autrement émue. Au X V Ie siècle, c’é­
taient presque des Barbares qui regardaient avec
des yeux cupides ses beautés et ses richesses; plus
tard, ce furent des savants et des archéologues
qui vinrent explorer ses bibliothèques et ses archi­
ves, classer ses musées et fouiller ses ruines; enfin
des touristes joyeux en quête de plaisirs plus ou
moins élevés.
Mais tous ces pèlerins de la richesse et de la
science, de l’ art et de la joie, n’ avaient vu en
elle que la terre classique et romaine, gardienne
fidèle de l'antiquité. Les romantiques la verront
avec d’ autres yeux parce qu’ils la sentiront dif­
féremment, d’ une façon plus intime, plus immé­
diate, plus complète. Ils y découvriront bien
d’ autres choses: la profonde poésie des ruines,
le charme pittoresque du moyen âge, la troublante
et mystérieuse douceur du christianisme, l’ har­
monie enchanteresse des paysages. Pour eux, elle
redevient plus que jamais le temple sacré de la
beauté, de l’ art, de l’ amour; une source inépui­
sable d' émotion et d’ inspiration.
Pourquoi ce retour ? pourquoi ce rapide chang
em
n
t?

�que s’ est-il passé entre la fin du X V IIIe
siècle et le commencement du X IX e ? Il s’ est
passé deux grandes choses : une Révolution et
une Restauration: entre l’ une et l’ autre il y a
le bruit éclatant de 1’ Empire.

�LE ROMANTISME
I.

Ses origines - Rousseau - La R évolution
L’ E m p ire - La Restauration.
L’ aurore du X I X e siècle s’ annonce grosse d’ un
grand événement littéraire: le romantisme. Cet
événement devait changer de fond en comble le
champ des lettres, déplacer le point de vue des
écrivains, changer la direction de leurs efforts,
rejeter plusieurs de leurs procédés, indiquer des
sources nouvelles, créer une autre conception de
l’ art, sinon plus élevée que l ' ancienne, du moins
plus large, plus complète, plus personnelle, plus
humaine. On sait que ce phénomène a secoué
l' Europe de l' Angleterre à l’ Allemagne, de la
France à l’ Italie, empruntant tour à tour le ca­
ractère du peuple chez qui il se produisait1).
Il y eut alors un choc d’ idées, comme auparavant

1) G. Pe llis s ie r , Le Mouvement littéraire au X IX e siècle,
Paris, Hachette, 1890 (deux.e part.e chap. Ier, Le romantisme).
-F. Reyssié, La Jeunesse de Lamartine, Pari s , Hachette, 1892,eP
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�il y avait eu un choc d 'épées: le romantisme, pour
la France au moins, fut un écho puissant de sa
Révolution.
Les causes qui le déterminèrent en ce pays,
sont complexes et éloignées. Sans remonter jus­
qu’au seizième siècle, à Ronsard et à la Pléiade,
comme le prétendaient les romantiques eux-mê­
mes, on peut cependant accorder qu’ il n’ était pas
sans ancêtres. Certes, il est difficile de déterminer
avec exactitude le moment où un phénomène lit­
téraire commence à se produire, car ses premiers
éléments sont cachés par le travail mystérieux
du temps. Mais il y a toujours une date où ces
premiers principes, ces germes, prennent corps,
sortent des ténèbres pour monter à la surface, et
deviennent visibles. En France on peut, sans
trop hésiter, chercher les premières lueurs du ro­
mantisme dans la seconde moitié du X V IIIe
siècle 1).
Tout d’ abord, la littérature de cette époque,
très révolutionnaire dans le domaine des idées,

1) Voir, F. Br u n e tiè r e , La poésie lyrique en France au
X IX e siècle, Paris, Hachette, 1895, t. Ier ( première leçon),
pp. 35 et suiv.

�pleine de trouble, d’impatience et d ’ humeur
agressive, se montra docile aux enseignements
qu’ elle recevait de la littérature du siècle pré­
cédent, en ce qui concerne le respect de la
tradition classique et les formes d’ art déjà éta­
blies. Aucun des philosophes, en effet, n’avait
songé à s’ en prendre aux règles, ils avaient une
autre œuvre à faire; au contraire, ils se montrè­
rent tous des admirateurs sincères de la grande
époque qui les avait précédés.
Cependant, dans la seconde moitié du siècle,
à l’ heure où la lutte entreprise par les encyclo­
pédistes contre l’ ancien ordre social, commence
à produire ses fruits, et à faire germer dans l’ âme
populaire une conscience nouvelle de ses devoirs
et de ses droits, quelques philosophes ne se dé­
sintéressent pas tout à fait des questions d’ art qui
devaient être si ardemment débattues par les pre­
miers romantiques. Certes il n’arrivent pas à for­
muler la théorie de l’ art pour l’art, l’ audace
serait trop grande: mais ils montrent une hâte
impatiente et annoncent plusieurs des grandes
hardiesses qui vont être la conquête définitive du
X IX e siècle.
« Bien avant 1830, on avait dit qu’il fallait
à un peuple une littérature dramatique vivante
et non une littérature morte. Bien avant 1830,
on avait songé à arracher l’ art aux petits sanc­
tuaires où il étouffait, pour le retremper dans

�le grand courant de la vie nationale, pour créer
enfin une littérature qui fût réellement l’ image
de la société tout entière » 1).
Mais le moment n’ était pas encore venu d’ une
grande et profonde transformation littéraire et
ceux qui la pressentaient et l ' annonçaient, les
Diderot, les Rousseau, les Mercier, furent traités
de rêveurs, d’ utopistes, d’ esprits dangereux. Les
événements cependant montrèrent par la suite
q u 'ils avaient raison.
Le changement de la société s’ accentue; les
signes de cette transformation sont largement vi­
sibles dès la deuxième moitié du X V IIIe siècle:
et ceux qui proclament la nécessité d’ une réforme
littéraire, D iderot2) et Rousseau, portent dans
leur âme les premières lueurs de la nouvelle
âme de la France. Ces deux hommes paraissent
1) P aul Alb e r t , La litt. franç., au X IX e siècle, Paris,
Hachette, 1882, (Le romantisme) p. 25.
2) Pour ce qui se rapporte à Diderot, voir: S a in teBeu ve, Diderot (Causeries du lundi, t. III). — P. A libert, Va­
riétés morales et littéraires, Paris, Hachette, 1879, chap. Dide­
rot. — F. Br u n e tiè re , Diderot (Etudes critiques sur l’Histoire
de la littérature française, 2e série, 1882). — L. Ducro s, Di­
derot, l'homme et l 'écrivain, Paris, 1894. — E. Faguet, Diderot
( Dix-huitième siècle), Paris, 1890). — Et pour Rousseau : A.
V in e t, Histoire de la littérature française au XV11Ie siècle,
Paris, 1881, t. II, chap. Rousseau, — A. Chuq u et, J. J. Rous­
seau, Coll. des Grands Ecriv. fr., 1893. — E. Faguet, Dixhuitième siècle, Paris. 1890, chap. Rousseau.

�dans la société du temps comme deux êtres à
part. Comme ils sont différents de tous les au­
tres, il est naturel qu’il y ait entre eux beau­
coup d’ affinités; les différences ne manquent pas
non plus d’ ailleurs, mais elles tiennent aux mi­
lieux dans lesquels ils ont vécu plutôt qu’à leur
propre nature. Partis tous les deux du peuple, ils
en restèrent toujours; mais, tandis que Diderot fré­
quenta de bonne heure et assidûment les salons
parisiens, Rousseau vécut hors du monde jusqu’à
sa quarantième année ou à peu près, et à ce mo­
ment même il ne fit qu’y passer. Diderot étale
dans les salons sa bruyante individualité: il y
parle à tort et à travers, s’ y épanche librement,
toujours à son aise pourvu qu’il puisse parler,
se mouvoir et encore parler. Rousseau y porte
sa gaucherie plébéienne, s’ y montre timide, fa­
rouche, ombrageux, se sent toujours déplacé.
Autant le premier est accueillant, bienveil­
lant, souriant, a besoin de se prodiguer pour ses
parents, ses amis, ses connaissances, autant l’ autre
est méfiant, sauvage, ennemi du bruit et du monde,
et de ce qu'o n appelle paraître. En philosophie,
ils se rencontrent dans leur amour commun de
l’ état de nature: tous les deux pensent que la
nature est bonne et que la société seule la rend
mauvaise; mais tandis que Rousseau en appelle à
Dieu, Diderot, plus dix-huitième siècle, repousse
toute idée de la divinité. Poussant son principe

�jusqu’à ses conséquences extrêmes, il nie toute
justice, toute morale, toute règle: ce qui profite
à l’ humanité est bon, ce qui lui nuit est mau­
vais. Soyez égoïstes, ivrognes, menteurs; si cela
ne fait aucun dommage aux autres, c’ est, votre
droit: il ne faut pas forcer la nature. Heureuse­
ment que Diderot a trouvé dans son instinct une
règle de vie; car, malgré ces beaux principes, il
a su être bon fils, bon père, bon mari (à la fidélité
près); il a été secourable à sa famille, à ses amis,
à tout le monde. La morale de Rousseau, qui sup­
pose un Dieu tout puissant et miséricordieux, est
bien autrement élevée. Elle prêche l’ âpre pour­
suite des vertus personnelles, de la pureté, de la
bonté, de la beauté intérieures, indépendamment
du service et de l’ utilité d’ autrui.
Précurseurs tous les deux du romantisme, Rous­
seau l’ est plus largement, plus profondément,
parce qu’ il a plus complètement échappé à l’ in­
fluence classique et à celle de la société de son
temps. Ainsi, tandis que Diderot n' a presque au­
cune influence directe sur son siècle, Rousseau en a
une très grande, immédiate, com plète1). Diderot,
tout en faisant un étrange contraste avec les au­
tres encyclopédistes, se met à leur tête et les
dirige dans leur gigantesque travail; Rousseau

1) Voir P. d e J u l l e v i l l e , ouvr. cité, vol. VI, chap. VI,
pp. 300-05.

�reste à l’ écart: il ne peut pas les comprendre, il
ne peut pas être compris d’ eux; entre les ency­
clopédistes et lui il y a un abîme. Les premiers
sont, en général, des hommes de l’ ancienne so­
ciété: Rousseau est un homme nouveau; ils sont
des intellectuels: lui, il est un sensitif. Tandis que
les encyclopédistes pensent et discutent, Rousseau
sent et vit. C'e st pourquoi, dès qu’il parut dans
le champ des lettres, il prit tout de suite position
en face de Voltaire: il ne devait pas tarder à le sup­
planter, à s’affermir, à diriger tout le siècle vers de
nouveaux horizons.
Le Genevois arrivait à son heure, lorsque toute
la France, fatiguée des sarcasmes des encyclo­
pédistes, lasse de leurs froids systèmes, ayant
épuisé toutes les forces et toutes les sources
de vie que le siècle précédent lui avait léguées,
en cherchait de nouvelles. Rousseau les lui in­
diqua; c’ est pourquoi il fut si vite compris, pour­
quoi il arracha d’ un coup à Voltaire sa royauté
littéraire 1).
A ceux qui étaient las de penser et de dis­
cuter, il dit de s’écouter et de sentir; à ceux qui
étaient las de douter, il dit de croire et d’ aimer;
à ceux qui étouffaient dans l’ atmosphère des sa­
lons, il montra la nature vivante, 1’ air pur des

1) F. Br u n e t iè r e , Études critiques, etc., 3e série, 1890
Voltaire et Rousseau), pp. 259 et suiv.

�forêts de la Suisse, le spectacle toujours merveil­
leux et ravissant de ses montagnes. Ce fut comme
une sève nouvelle qui pénétra dans la société et
la remua profondément. Rousseau n’avait point
créé cette vie nouvelle, il l’ avait seulement ré­
veillée, stimulée; il en avait indiqué l’ utilité et
la beauté; il la ranimait, l’ enrichissait, l’ entre­
tenait, la dirigeait. La Nouvelle Héloïse devint
bientôt le livre de chevet de toute la France;
elle fit couler des torrents de larmes, elle émut,
elle ravit, elle transporta; tout le monde rêva
d’ amour et de vie rustique; la cour même fut
conquise par l’ éloquence du Genevois: Marie An­
toinette, avec ses dames, jouait à la bergère; la
sensibilité que Rousseau avait inaugurée tou­
chait, par une exagération naturelle, à la sensi­
blerie.
Mais l’ ardent poète avait laissé dans l’ art des
traces profondes; son influence, très grande de
son vivant même, devait singulièrement augmen­
ter dans les premières années du X I X e siècle: les
adeptes de la nouvelle école, qui va se préciser à
ce moment, relèvent tous plus ou moins de lui.
Rousseau est, en effet, le premier qui inaugure
en France le culte du moi et annonce le roman­
tisme, c’est-à-dire le lyrisme, qui est essentiel­
lement une littérature personnelle, tout entière
consacrée à célébrer l’ individu; comme lui, plus
que lui, les romantiques ne voudront connaître

�que leur âme. Le premier, il substitue 1’enthou
­
siasme, la dévotion ardente, à l’ amour élégant du
dix-septième siècle, au libertinage du dix-hui­
tième; il fait de l’ amour une passion effrénée,
en révolte contre les conventions mondaines et
sociales, plus forte que la morale même et que
les lois. Avec lui cet amour, dégénérant en ado­
ration de l’ objet aimé, emprunte à la religion
son style extatique, s’ empare de tout 1’être, est
à la fois idéaliste et sensuel. Et ce sera cet amour
puissant et fatal qu’éprouveront les héros ro­
mantiques, les personnages des drames de Dumas
et de Victor Hugo, ceux des premiers romans de
George Sand, cet amour dont enfin Musset sera
la grande et véritable victime.
Rousseau inaugure dans la littérature française
un nouveau sentiment de la nature: le X V IIe siècle
et, avant lui le X V IIIe, ne l ' avaient pas vue, ou
n’avaient apprécié que le bien-être physique
qu’elle procure, Rousseau trouve une vie dans les
choses; une sympathie entre leurs aspects exté­
rieurs et l’ état de son âme; il fait de la nature
entière la confidente de ses passions; elle apaise
ses douleurs, elle partage ses joies. Les roman­
tiques la sentiront comme lui; ils la chercheront
partout, dans leur propre pays et plus souvent
au dehors, dans l’ Amérique lointaine et la chaude
Italie, où ils viendront si souvent à la recherche
d’ impressions nouvelles et de douces émotions

�qu’ils sèmeront abondamment dans toute leur
œuvre 1).
Rousseau est religieux: sa voix puissante s’ é­
lève pour revendiquer les droits éternels du sen­
timent moral au milieu des froids systèmes de
l’ athéisme et du matérialisme. Jusqu’alors la lit­
térature classique avait été surtout païenne d’ ins­
piration; Rousseau est déiste: presque tous les
romantiques, les premiers du moins, seront chré­
tiens. Il est un révolté, un citoyen, non plus un
sujet: la littérature romantique sera une littéra­
ture à tendances révolutionnaires et anarchiques;
Enfin Rousseau est un roturier: il l’ est profon­
dément dans sa manière de sentir et de penser,
il l’ est par la simplicité et la spontanéité de
son âme qui n’a pas été empoisonnée par la
fiction sociale; il l’ est par son véritable amour
des pauvres et des humbles, dont il partagea long­
temps les misères et les peines. Avec lui, le peu­
ple entre en masse dans la littérature; après lui,
les écrivains le sentiront, s’ en occuperont, vou­
dront en être compris: il deviendra leur véritable
public 2).
Ainsi avec Rousseau le moi, 1' amour, le senti­
ment de la nature, les sentiments civiques deviennent

1) P a u l Al b e r t , La litt. f ranç., etc. pp. 49 et suiv.
2) P a u l A lb e rt. ouv. cité, pp. 5-6 (Il faut en excepter
cependant Vigny et Musset).

�de nouvelles sources d’ inspiration; avec lui les
premiers et féconds éléments du romantisme sont
définitivement entrés dans la littérature. Il y
manque encore le sentiment patriotique, qui dé­
sormais n’ est plus compris comme au temps où la
patrie était le roi; il y manque le sentiment de
cette profonde souffrance faite de regrets, de dé­
sirs inassouvis, de rêves irréalisables qui hantera
l’ âme et l’ esprit des plus grands romantiques
et les poussera à de longs et fréquents voyages
dans les pays les plus divers. Il y manque aussi
une sympathie plus bienveillante et plus géné­
rale pour les littératures étrangères, sympathie qui
fera sortir les Français de l’ étroite ornière qu’ils
avaient jusqu’ici suivie; toutes choses qui se dé­
termineront entre 1789 et 1820, entre la Révolution
et la Restauration 1).

*
Qu’est ce, en effet, que la France au début du
X IX e siècle? une nation presque meurtrie par les
secousses profondes qu’ elle vient de subir. Ce

1) Le cosmopolitisme date vraiment de Rousseau, mais il
« n’ a pris la forme d’ une théorie qu’ après la Révolution,
avec Mme de Staël ». Joseph T ex te, ./. ./. Rousseau, etc. ( In­
troduction XV ). — P. Brune t iè r e , Études critiques, etc., 6e sé­
rie, 1899 ( Le cosmopolitisme et la litt. nationale),pp. 289 et suiv.

�fut d’abord la Révolution, tour à tour bienfai­
sante et terrible, amenant avec elle l ' émigra­
tion, la guillotine, la proclamation des droits de
l’ homme, bouleversant toute la société, et jetant
sur la France les armées de l’ Europe entière coa­
lisée et scandalisée. On eût dit que tout conspirait
à ne pas permettre aux Français de voir, de penser,
de recueillir les bienfaits immédiats de leur Ré­
volution. En effet, après ce terrible élan de rébel­
lion qui avait jeté le peuple contre la noblesse
pour lui arracher des privilèges séculaires, voilà ce
même peuple ranimé par un grand souffle d’ héroïs­
me: les armées étrangères se ruent sur la France,
sur ce sol qu’il venait à peine de conquérir, qu’i 1
avait à peine commencé à dire sien. Ce furent
alors des combats épiquesà la frontière, couron­
nés de victoires éclatantes. Puis le désir de con­
quêtes, conséquence nécessaire de la conscience
que la nation avait acquise de sa force et de sa
valeur, poussa ce même peuple à devenir à son
tour envahisseur; et ce furent, après les cam­
pagnes d’ Italie et d’ Egypte, les grandes guerres de
1’Empire. On n’ avait ni le temps de penser, ni
celui de réfléchir: les événements se suivaient, se
pressaient, se précipitaient; on eût dit qu’un esprit
puissant et invisible menait tout, dirigeait tout,
dans le but de détruire tous les éléments de l ' an­
cienne société et d’ en semer d’ autres pour bâtir
un monde nouveau.

�En effet, les Français, conduits par Napoléon
d’ un bout à l’ autre de l’ Europe dans des marches
épiques, laissaient chez les autres peuples des tra­
ces de leur passage et recevaient à leur tour l’ em­
preinte d’ autrui.
Devant leurs yeux éblouis, avaient passé d’ abord les belles campagnes de l’ Italie, la nature
sauvage et toute nouvelle de l'Afrique avec ses
immenses horizons et ses déserts interminables;
puis les forêts mystérieuses de l’ Allemagne, les
plaines glacées de la Russie; et avant qu’ ils eus­
sent pu se demander ce qu’ était l’ admirable kaléi­
doscope qui se déroulait devant leurs yeux, ce
qu’ était le tourbillon dans lequel ils étaient en­
traînés, tout finit subitement. A Waterloo, un
coup de massue frappa Napoléon et retentit sinis­
trement dans tous les cœurs.
Et quand le miroitement merveilleux de 1’ Em­
pire s'éteignit, alors seulement les Français s’ a­
perçurent du long chemin parcouru et de leur
lassitude; ils sentirent le besoin de se reposer, de
respirer à l’ aise; et, après avoir erré, épaves glo­
rieuses du génie, des Vosges aux Apennins, des
Pyrénées au désert, de Paris à Moscou, ils se re­
tournèrent un moment vers le passé et s’ attachè­
rent à ce qu' ils croyaient bien solide, bien fran­
çais, parce que c’était ancien, à la monarchie et
à la religion: le romantisme même fut un mo­
ment royaliste et religieux.

�Cependant, des secousses profondes que la
France venait de subir, il subsistait bien quelque
chose au fond des âmes, quelque chose d’ indes­
tructible qui devait achever de renouveler la so­
ciété du X IX e siècle et en former la marque dis­
tinctive1 ). L 'émigration, les malheurs et les deuils
de la Révolution et des guerres de l’ Empire
furent de grandes sources de souffrance et de
douleur: de là, en grande partie, la mélancolie et
ledésenchantement qui pesèrent si fort sur la gé­
nération nouvelle et qui furent un des principaux
caractères du héros romantique 2).
D’autre part, la Révolution et l ' Empire, en
jetant bon nombre de Français hors de France
leur avaient, pour ainsi dire, dessillé les yeux:
chez les autres, on est plus curieux que chez soi.
Déjà Rousseau avait indiqué à ses contemporains
une nature amie et voisine; à son école, et sous
l’ impulsion de circonstances tout à fait extraor­
dinaires, ils apprirent à voir mieux, plus large­
ment et plus profondément que lui. En outre,
l’ âme de la France, à travers tant de vicissitudes,
avait acquis naturellement une malléabilité extra
od
in
re,
1) Voir Lamar tin e , Confidences, liv. 2e, pp. 41-42, et Musset Ies premières pages de la Confession d’ un enfant du siècle.
2) Paul, A lb e r t, ouv. cité, p. 15, Introduction. — Petit d e
J u l l e v i l l e , ouv. cité, vol. VII, Introduction, V, et ch. XIV,
Les relations littéraires de la France arec l 'étranger de 1789 à
1848 (J. T e x t e ).

�une rare et exquise puissance de
vibration qu’elle traduira dans des chants tout
à fait particuliers. Ajoutons que désormais, la
facilité et la rapidité des voyages, des communi­
cations de toute nature, des échanges intellec­
tuels de peuple à peuple rendront plus aisé ce
mélange des classes et des races qui avait com­
mencé depuis 1789. Ainsi le cosmopolitisme lit­
téraire va devenir, au X IX e siècle, un fait carac­
téristique et singulier, et il sera encore un des
caractères et non des moins importants du roman­
tisme 1).
Dans ce mélange des classes et des races,
dans ce heurt de peuples en France et en Europe,
dans cet échange rapide et continu d' idées et
d’ impressions, quelle est la part qui revient à
l'It alie quel intérêt va-t-elle éveiller ? comment
est-elle visitée, sentie, aimée par ces jeunes écri­
vains de France qui se préparent de bonne foi à
combattre cet héritage classique dont elle a été
considérée pendant longtemps comme la déposi­
taire directe et naturelle ?

1) F. B ru n e tiè re , Études critiques, etc., 3e série (Classiques
e t r o m a n t i q u e s ) , pp. 323-24.

�*

Il ne serait pas exact de faire, dans le roman­
tisme Français, une trop large part aux littéra­
tures du Nord. Certes, leur influence et particuliè­
rement celle de la littérature anglaise, fut grande
et décisive à ce moment-à ; mais elle ne fut ni la
seule, ni la plus importante. J’ assignerais volon­
liers la première place aux événements prodigieux
qui se succédèrent entre 1789 et 1815. C’ est parce
que la direction des esprits a changé, que l’ on
cherche un autre idéal; c’ est parce que les cœurs
ont appris à aimer d’ une autre manière, que l’ on
a besoin d’ émotions nouvelles; c’ est parce que
les âmes sont déjà disposées à la tristesse, qu’el­
les sentent si profondément celle d’ Ossian, de
Werther, de Byron. Il est vrai que Gœthe1 ) et
Byron donnent une allure particulière à la tris­
tesse ambiante; cependant, si le désenchantement
et la mélancolie sont parmi les traits principaux
du héros romantique, ils n’en sont pas les seuls:
ce héros se distingue aussi par une vive et puis­
sante imagination, par un profond amour de la
nature. Or, l’ Italie, avec son ciel et ses mers, son
soleil et ses montagnes, surtout avec le souvenir
1)
J. Texte, L 'influence allemande dans le romantisme fran­
çais (Revue des deux Mondes, Ier déc. 1897).

�et les restes glorieux de son inoubliable passé,
devait exercer sur lui une invincible attraction.
D’ ailleurs, et dans Goethe et dans Byron, c’ était
encore l’ Italie que l'o n trouvait; on devait sentir,
et on sentit en effet, le désir de la voir. Presque
tous les grands romantiques rêvent d’ elle et la
chantent, la visitent et 1’admirent. C’est le pays
de l’ amour, de l’ éternelle jeunesse, des charmes
enchanteurs; et les romantiques sont jeunes, ils
sont possédés d’ un immense désir d’ aimer; ils
rêvent l’ amour folie. C’est le pays de l’ art, et les
romantiques sont presque tous des artistes; c’est
un pays qui souffre, et les romantiques sont des
héros 1).
Ils viennent donc en Italie pour y trouver la
nature. 1’art, la jeunesse et 1’amour ; et en cher­
chant toutes ces choses à la fois, ils en trouvent
une autre dont ils ne se souciaient guère, une
chose qui a cependant son importance : le peuple,
pauvre, misérable, avili, mais qui commence à
frémir sous le joug étranger. Ils le voient, le
regardent d’ abord étonnés, méfiants, méprisants
même; puis, lentement le rapprochement se des­
sine, les affinités se montrent, les premiers an­
neaux d’ une chaîne se soudent, d’ autres vien­
dront après; la sympathie française est le premier
levier qui aidera l’ Italie dans son Risorgimento, et
ce levier, ce sont les romantiques qui l’ ont préparé.
1) Th. Gau tie r , Histoire du romantisme.

����II.
CH ATEAUBR IAN D

Préparation à ses im pressions d’ Italie R om e et sa campagne - Im pressions de
nature et d’ art - É volu tion de son âme.

Chateaubriand fut le premier des grands écri­
vains du X IX e siècle qui descendit en Italie, le
premier qui en goûta profondément et complète­
ment tout le charme pittoresque et artistique. Et
cependant il y venait après avoir erré dans les
solitudes inexplorées du Nouveau-Monde, devant
des horizons sans bornes, o ù se déroulaient les
spectacles merveilleux et éblouissants d’ une na­
ture sauvage et tropicale. En outre, il avait déjà
beaucoup souffert. Émigré au moment où la Ré­
volution allait éclater, il avait vu la dispersion
de sa famille, avait perdu sa mère et une sœur
aimée, avait souffert l’ exil, la misère, la faim.
Que pouvait dire l’ Italie à cette âme si éprouvée
et qui avait déjà tant vécut Quelles beautés allaitelle lui montrer pour l' éblouir et la charmer?

�Quel langage allait-elle lui parler pour l’ émouvoir
et la faire vibrer? C’ est ce que l’ on peut concevoir
en parcourant les pages que Chateaubriand nous
a laissées, et qui sont toutes palpitantes des émo­
tions qu’il a ressenties en traversant à plusieurs
reprises notre pays: les pages du Voyage, certai­
nes pages des Martyrs et des Mémoires d’ outre
tombe.
*
Chateaubriand passa pour la première fois les
Alpes au printemps de 1803; il avait été nommé
par Bonaparte, attaché d' ambassade à Rome, En­
nuyé et désenchanté de tout, ou croyant l’ être,
ayant déjà pris 1' habitude de se draper dans sa
majestueuse mélancolie, il n’ attendait pas beau­
coup de l ' Italie, dont il ignorait à peu près com­
plètement la langue et la littérature. Pendant son
exil en Angleterre, forcé de travailler pour vivre,
il n’ avait pu se donner une vaste culture: et d’ ail­
leurs il y avait si loin du Tibre à la Tamise!
Noyé dans les brumes du Nord, Chateaubriand
était devenu «Anglais de manières, de goût et
jusqu’ à un certain point de pensée1) ». A son
retour en France en 1800, Fontanes et Joubert
avaient bien tâché de le «débarbouiller de Roussea
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,1)M
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oires,éd
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3
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’Ossian, des vapeurs de la Tam ise», et de

l’ initier au goût de la pure antiquité. Mais leurs
efforts n’ avaient pas complètement abouti: c’ était
à l’ Italie qu’il était réservé de mettre la dernière
main à son génie, et de faire vibrer dans son âme
les cordes de la plus éloquente et de la plus pro­
fonde poésie.
Chateaubriand vient donc en Italie sans trop
d 'enthousiasme, quoiqu’il ait prétendu plus tard
le contraire, et le premier aspect du pays ne lui
plaît pas beaucoup. Descendu vers la Novalaise, il
s’ attendait à découvrir les plaines de l’ Italie, et
ne voit «qu' un gouffre noir et profond, qu’un
chaos de torrents et de précipices 1
) ».
Les Alpes même ne le frappent guère: «quoi­
que en général plus élevées que les montagnes
de l’ Amérique septentrionale», elles ne lui ont
pas paru «avoir ce caractère original, cette virgi­
nité de site que l’ on remarque dans les Apala­
ches, ou même dans les hautes terres du Canada2) ».
En effet, la poésie des Alpes est tout autre:
moins grandiose peut-être, moins étrange, mais
plus intime, plus profonde. Ici la nature s’ est
plu à étaler tous ses caprices: tour à tour déli­
cieuse, bienveillante, menaçante, elle attire l’ homm
e

1) Voyage en Italie ( (Oeuvres complètes, éd. Garnier), vol. VI,
Journal, p. 2 73.
2)Ibid.

�et le repousse, enchante ses yeux et égare ses
pas. Je doute que Chateaubriand en ait, jamais pé­
nétré tout le charme fascinateur et perfide 1).
Cependant, il mesure qu’il avance dans le
pays, sa première impression se modifie, et dès
qu’ il arrive aux belles plaines lombardes, elle
est tout à fait changée. C’est que le charme pé­
nétrant de l’ Italie agit, et qu’ il le sont presque
complètement dès ce moment même. Arrivé à
Milan, il écrit à Joubert: «Réparation complète
à l’ Italie. Vous aurez vu, par mon petit journal
daté de Turin, que je n’avais pas été très flatté
de la première v u e .. . . Mes jugements se sont re­
ctifiés en traversant la Lombardie2)». Et il donne
de cette province une description charmante.
« Des prairies dont la verdure surpasse la
fraîcheur et la finesse des gazons anglais, se mê­
lent à des champs de maïs, de riz et de froment;
ceux-ci sont surmontés de vignes qui passent
d’ un échalas à l’ autre, formant des guirlandes
au-dessus des moissons: le tout est semé de mû­
riers, de noyers, d’ ormeaux, de saules, de peu­
pliers, et arrosé de rivières et de canaux ».
Voici maintenant comment il marie les homm
es

1) Voir son Voyage au Mont-Blanc, éd. Garnier, et G. Ra­
bizzani, pagine di critica Letteraria, Pistoia, Pagnini, 1911,
pp. 28.-95.
2) Lettre du 21 juin 1808, p. 274.

�au paysage : «Dispersés sur ces terrains,
des paysans et des paysannes, les pieds nus un
grand chapeau de paille sur la tête, fauchent les
prairies, coupent les céréales, chantent, condui­
sent des attelages de bœufs, ou font remonter et
descendre des barques sur les courants d’ eau.
Cette scène se prolonge pendant quarante lieues,
en augmentant toujours de richesse jusqu’ à Mi­
lan, centre du tableau. A droite on aperçoit 1’A ­
pennin, il gauche les Alpes ».
Le paysage est grandiose dans sa simplicité,
et merveilleusement harmonisé. Chateaubriand en
subit le charme et le rend en quelques traits
de maître; eu le lisant, on le voit, c’ est un tableau
qui fait penser volontiers à Sébastien Le Page.
Ainsi l’ Italie se présentait déjà au voyageur
dans toute sa beauté et le préparait aux émotions
profondes de Rome, aux impressions joyeuses
de Naples, au charme doux et pénétrant de la
lagune vénitienne. Chateaubriand passe vite à
travers l 'Emilie et la Toscane, et arrive à Rome
le 27 juin au soir. Il est impatient de tout voir,
de tout sentir, de tout comprendre; et, dans ce
premier tumulte de sensations et de pensées qui
s’ empare toujours de nous quand nous avons trop
vu, trop senti, trop admiré, ayant déjà l’ impres­
sion confuse de ce que Rome va être pour lui, il
s’ écrie: «M’ y voilà enfin! toute ma froideur s’ est
évanouie. Je suis accablé, persécuté par ce que

�j’ ai vu; j ’ ai vu, je crois, ce que personne n’a vu,
ce qu’ aucun voyageur n’ a peint » 1).
Et il avait raison: Chateaubriand est certai­
nement le premier Français, je dirai même le
premier étranger qui, grâce à sa nature et à
l’ époque où il a vécu, ait eu la sensation complète
de Rome, le premier qui en ait senti et rendu
toute la beauté majestueuse, rayonnante, profonde.
D’autres avant lui l’ avaient visitée et avaient
tâché d’ en rendre le charme : au seizième siècle,
pour ne citer que les plus célèbres, Luther, Ra­
belais 2), Du Bellay, Montaigne qui lui consacra
1) Lettre à Joubert du 27 juin 1803, p. 276. — Pour les dif­
férentes impressions qu’ont eues les voyageurs à Rome, voir
J. J. Ampère, ouvr. cité. — J. G irardeau, Les voyageurs
français en Italie (Revue contemporaine, XIV, 1861). — Du­
mesn il, Voyageurs français en Italie Paris, Renouard, 1865.
— A. Bou rn e t, Rome, Études de litt., et d’ art, Paris, PlonNourrit, 1883. — Uubain Mengin, L’ Italie des romantiques,
Paris, Plon-Nourrit, 1902. — E. Nencioni, Roma e gli scrittori
inglesi ( N. Antologia, luglio 1888, XVI ). — De Vogüé, Images
romaines, dans ses Heures d’ Histoire, Paris, Colin, chap. IV,
pp. 107-139.
2) L u th er et Rabe la is virent surtout à Rome la corrup­
tion de l’ Eglise et la déplorèrent chacun selon son tempéra­
ment; le premier eut de rudes et franches invectives contre
le pape et sa cour, l’ autre les railla dans un langage burles­
que pour être compris, dans un langage allégorique pour ne
pas être brûlé. Voir Bournet. ouvr. cité, p. 3.
Rabelais était incapable de sentir le charme des ruines,
) mais ce fut bien à Rome qu’ il sentit augmenter en lui l ' am
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�plusieurs pages de son Journal de Voyage1). Cet
aimable épicurien jouit à son aise des beautés de
Rome, mais n’est pas du tout disposé à la mé­
lancolie et à la tristesse; cependant il sait voir.
Ces quelques lignes sur la campagne romaine en
font foi : «Nous avions loin, sur notre main gau­
che, l’ Apennin, le prospect du pays mal plaisant,
bossé, plein de profondes fondasses, incapable d’ y
recevoir nulle conduicte de gens de guerre en
ordonnance; le terroir nu, sans arbres, une bonne
partie stérile, le pays fort ouvert tout autour, et
plus de dix milles à la ronde; et quasi tout de
cette sorte, fort peu peuplé de maisons ».
C’ est exact, mais sec. Chateaubriand trouvera
des accents bien autrement émus pour peindre
cette campagne qui a été foulée par tous les peu­
ples de la terre, et où 1’on croit entendre encore
leur souffle puissant.
Il est breton, lui, et poète; Montaigne est périg
ou
rd
in
,
1

) Voir. A. D’ A ncona, L 'Italia alla fine del secolo X VI,
giornale del viaggio di Michele de Montaigne in Italia nel 158081; nuova edizione del testo francese ed italiano con note ed
un saggio di bibliografia dei viaggi in Italia, Città di Ca­
stello, Lapi, 1895, p. 193.

�railleur, sceptique. L’ un, au dix-neu­
vième siècle commence la lignée des grands chan­
tres romantiques; l’ autre, au seizième, affermit
celle des prosateurs positivistes.
Au dix-septième siècle, les peintres, devan­
çant de beaucoup les écrivains, ont le sens de
la campagne romaine, le sens des ruines. Claude
Lorrain et le Poussin, pour ne parler que des maî­
tres, font de l’ horizon romain le sujet principal
de leurs tableaux. Puis, au dix-huitième1 ), c’ est
Winkelmann qui visite Rome en archéologue en­
thousiaste, c’ est l’ aimable président De Brosses
qui lui demande de douces et paisibles joies,
c ' est Gœthe enftn qui s’y drape comme sur un
piédestal imposant, du haut duquel son génie se
livre aux plus magnifiques essors.
Mais plus que Montaigne, plus que Winkel­
mann, plus que Gœthe, Chateaubriand va sentir
et rendre toute la beauté de Rome, la profonde
poésie qui se dégage de ses ruines, «la suavité
des lignes» de son horizon, la pompe de ses cou­
chers, 1’or de sa lumière, le murmure de ses fon­
taines, toute l’ harmonie des mille voix qui se
dégagent de son sein et forment comme les sou­
pirs attendris ou puissants de son âme.
Gœthe, le plus grand sans doute des prédécesu
rs

1) Au dix-huitième siècle, beaucoup d’ autres étrangers
visitèrent l’ Italie; voir la bibliographie de M. D’ Ancona.

�de Chateaubriand en Italie, celui qui a
séjourné le plus longtemps à Rome et en a étudié
chaque pierre, chaque ruine, chaque tombeau, n’a
pas su pourtant saisir tous les aspects différents
de cette ville si particulière, et en rendre tout le
charme. Chateaubriand y réussira parce que son
âme infinement sensible se prête aux émotions
les plus diverses.
Tandis que le premier répand au dehors sa
belle sérénité, sa joie de vivre, qu’il se sent et
demeure au-dessus de tout, nature et humanité,
l’ autre absorbe de tout son être, se recueille,
s’ écoute et se sent v ib rer 1). Son âme est aussi
changeante que les aspects variés de la nature;
elle n’ a peut-être pas la sérénité limpide et
joyeuse d’ une matinée d’ été, mais elle a les cou­
leurs fortes et variées d’ un de ces premiers cou­
chers d’ automne qui en annoncent d’ autres aux
teintes toujours moins chaudes, où la clarté cède
par degrés aux tons gris et noirs.
Gœthe visite Rome en artiste curieux plutôt
qu’ému, désireux de s’ instruire plutôt que dis­
posé à s’ écouter; aussi ne s’attarde-t- il pas à
rêver sur les ruines, il veut tout voir pour tout
apprendre, et tout apprendre pour jouir de tout.
Pour lui, Rome est surtout un musée; pour Cha­
teaubriand, elle sera aussi un tombeau. D' autre

1) De Vogüé:, ouv, cité, chap. III, pp. 91-2.

�part, soit à cause de son protestantisme, soit à
cause de son paganisme, la Rome chrétienne n’ a
pas intéressé Gœthe1). Absorbé par les superbes
et riches merveilles de 1’art et de 1’antiquité,
il a regardé d’ un œil distrait ces belles cérémo­
nies catholiques si pleines de signification lors­
qu’elles sont célébrées au milieu de ces ruines
qui évoquent des mondes emportés sur les ailes
du temps. D 'ailleurs, si Rome a un caractère si
particulier, c’est parce qu’elle n’a cessé d’ être
la reine du paganisme, que pour devenir le temple
le plus imposant de la religion chrétienne: pour
avoir toute Rome, il faut la sentir dans ses deux
majestés, la voir dans ses deux poses différen­
tes d’ empire et de conquête, l’ admirer dans tous
ses restes glorieux lorsque la lumière de son ciel
tombe en gerbes dorées sur les pierres moussues
de ses ruines, ou sur les croix rayonnantes de
ses fameuses basiliques.
C’ est ainsi que Chateaubriand la voit et la
sent, l’ admire et la rend; ses pages sur Rome
sont autant de tableaux : c’ est le Poussin inspiré
du X IX e siècle.
Il commence par une jolie description de Rome
au clair de lune: « Du haut de la Trinité des
1) E. Zaniboni, L'italia alla fine del sceolo X V III nel
« Viaggio » e nelle altre opere di J. W. Goethe. Traduzione in­
tegrale delle Italianische Reise, oon note e oon la scorta dei
principali viaggiatori. Napoli, R. Ricciardi, 1906.

�Monts, les clochers et les édifices lointains parais­
sent comme les ébauches effacées d’ un peintre,
ou comme des côtes inégales vues de la mer, du
bord d’ un vaisseau à l ' ancre... Rome sommeille
au milieu de ces ruines. Cet astre de la nuit, ce
globe que l 'on suppose un monde fini et dépeuplé,
promène ses pâles solitudes au-dessus des solitudes
de Rome; il éclaire des rues sans habitants, des
enclos, des places, des jardins où il ne passe per­
sonne, des monastères où l’ on n’entend plus la
voix des cénobites, des cloîtres qui sont aussi
déserts que les portiques du Colisée.
Que se passait-il, il y a dix-huit siècles, à pa­
reille heure et aux mêmes lieux! Non-seulement
l’ ancienne Italie n’ est plus, mais l'I talie du moyen
âge a disparu. Toutefois la trace de ces deux
Italies est encore bien marquée à Rome: si la
Rome moderne montre son Saint-Pierre et tous
ses chefs-d’ œuvre, la Rome ancienne lui oppose
son Panthéon et tous ses débris ; si l’ une fait
descendre du Capitole ses consuls et ses empe­
reurs, l ' autre amène du Vatican la longue suite
de ses pontifes. Le Tibre sépare les deux gloires:
assises dans la même poussière, Rome païenne
s’ enfonce de plus en plus dans ses tombeaux, et
Rome chrétienne redescend peu à peu dans les
catacombes d’ où elle est sortie » 1).

1) Promenade dans Rome au clair de lune, pp. 292-93.

�Dès le commencement donc Chateaubriand
sent toute entière Rome et se rend compte de
ses deux grands aspects; on pourrait peut-être
lui reprocher de n’ avoir pas fait de place, dans sa
description, à la Rome moderne. Mais il est super­
flu de rappeler qu' à ce moment-là, en 1803, rien
ne faisait encore prévoir qu’il y aurait, dans un
avenir prochain, sur les bords du Tibre, une ca­
pitale de l’ Italie. La ville n’ avait encore donné
aucun signe de réveil: elle conservait sa physio­
nomie de ruine; son peuple vivait dans une douce
somnolence, tout occupé de ses plaisirs et de ses
passions. Il était heureux de vivre, s’ occupait du
présent sans songer à l’ avenir, et ce qu’ il avait
lui suffisait.
Cependant Chateaubriand occupe bien ses jour­
nées: ses fonctions, ne le retenant pas beaucoup
à son bureau, il s’ évade dès qu' il le peut, et
visite les musées et les églises où les merveilles
de l’ art païen et de l’ art chrétien lui sont révélées.
Si les sveltes colonnes aux riches chapiteaux, les
Vénus et les Apollons aux marbres éblouissants
étalent devant lui leurs grâces harmonieuses, et
lui donnent, pour la première fois, l’ envie et le
besoin de visiter leur patrie lointaine, la sensa­
tion indécise, mais puissante de cette divine con­
trée où la fleur de la beauté s’ est épanouie dans
une pompe à la fois hardie et reposée, le Colisée
et le Forum, les temples et les arcs, lui affirment

�la grandeur et la puissance des anciens maîtres
du monde. Et les églises aux architectures impo­
santes, les cloîtres aux arceaux dentelés et mys­
térieux, peuplés de Vierges pensives, de chéru­
bins aux robes flottantes, lui retracent toute l’ his­
toire d’ une religion qui est la sienne, qui a été
celle de sa mère, et font vibrer dans son âme les
fibres les plus intimes.
Rien n’avait préparé Chateaubriand à une
telle abondance de merveilles : ni en Angleterre
ni à Paris, il n’ avait eu le temps ou l ' occasion
de s’ occuper d’ art; ce qu’il en avait dit dans
le Génie du Christianisme, d’ ailleurs «étriqué et
souvent faux»
il l’ avait appris dans des livres:
mais les impressions véritables et puissantes doi­
vent nous venir directement des choses mêmes.
A Rome 1’art lui est révélé avec une telle
profusion, une telle magnificence qu’il en est
comme ébloui. Ainsi, bien qu’en général, son
sens artistique lui soit un guide assez sûr, il
prononce cependant quelques jugements intem­
pestifs, lorsque, par exemple, il reproche au
Saint-Sacrement trop de «froideur et nulle piété»
et dit de l’ École d’ Athènes qu’ il aime «autant
le carton » 2).
Mais le paysagiste qui est en lui le rend sing
u
lièrem
n
t

1) Voyage, p. 297, en note.
2) Le Vatican, p. 287.

�sensible aux brillantes couleurs du
Dominiquin, à la vérité des tableaux d’ Annibal
Carrache, et plus tard, quand il sera de nouveau
à Rome et pourra s’ attarder plus longtemps dans
les musées et les églises, son œil, déjà habitué à
regarder, lui indiquera toutes les beautés de notre
art, et il saura apprécier, comme il convient,
l ' imposante grandeur qui se dégage des chefsd’ oeuvre de Michel-Ange, et la perfection achevée
de certains tableaux de Raphaël.
Cependant, ce que Chateaubriand sent le plus
et sait rendre le mieux, c’est la campagne ro­
maine. Si rien ne l’ avait préparé aux merveil­
les de l’ art gréco-latin et chrétien, il avait eu
de bonne heure le goût de la solitude. L 'aveu
qu’il fait dans les premières pages de ses Mé­
moires1 ), n’ a rien d’ exagéré. Non seulement
il fut conçu dans la tristesse et la douleur, et
son âme fut, par là même, prédisposée à la
mélancolie et à la souffrance, mais le milieu
dans lequel il grandit contribua singulièrement
à développer le triste héritage qu’on lui avait
légué2 ). Sa famille n’avait désiré sa venue que
pour s’ assurer un héritier en cas de mort de
l’ aîné; elle trouva bon de s’ occuper de lui le

1) Tome I, pp. 23-6.
2) Sainte-Beu v e, Chateaubriand et son groupe litt. sous
l’ Empire, Paris, Calmann Lévy, 1877, vol. Ier, pp.9
.
-6
4

�moins possible. Le petit chevalier de Chateau­
briand, fut plutôt toléré qu’aimé. Abandonné à
lui-même, il polissonnait tout le jour dans les
rues sombres et étroites de Saint-Malo, en com­
pagnie d’ autres enfants de son âge, ou s’ attar­
dait parmi les rochers à béer aux lointains bleuâ­
tres. Ainsi, pas de soleil pour son enfance, pas
de sourires pour sa petite âme. Il grandit un
peu sauvage, entre un père redouté à l’ excès et
une mère souvent distraite par sa piété et par
ses nombreuses occupations; il avait pour toute
amie de son adolescence sa pauvre sœur Lucile,
nature exaltée et plus facilement excitable que
la sienne1 ).
Et plus tard, à Combourg, quelle profonde tris­
tesse dans ce noir donjon où il se retirait tout
seul le soir, avec les hiboux et les chouettes!
Quelles terreurs subites devaient traverser son
âme pendant les longues heures qu’il passait
dans les ténèbres, lorsque le vent faisait plier
et crier sinistrement les vieux arbres de la forêt !
Tous les fantômes de la nuit devaient peupler
son imagination et exaspérer sa sensibilité 2),
Ainsi les lieux eux-mêmes contribuaient à
augmenter son penchant à la mélancolie et le
1) Mémoires, I, pp. 29 - 30 et 140 - 47. — M. de L escu re,
Chateaubriand, Paris, Hachette, 1908, pp. 14-16.
2) Mémoires, I, pp. 133-35. — De V ogüé, ouv. cité , chap.
III, pp. 83-4.

�rendaient attentif à ces voix mystérieuses qui
parlent dans la solitude. D’ autre part, l’ aspect
magnifique et désolé de son Combourg, l’ immense
horizon qui s’étalait à ses yeux, le préparaient à
comprendre d’ autres ruines et lui donnaient le
goût des vastes perspectives 1).
Plus tard, les solitudes immenses du Nou­
veau-Monde, l’ épopée sanglante de la Révolution,
les malheurs de sa famille, achevèrent de forger
son âme; lorsqu’ il arriva à Rome, il pouvait tout
sentir, tout comprendre, tout rendre. C’ est juste­
ment ce qu’il fit; dans ses courses à travers les
ruines et les tombeaux, les musées et les églises,
la ville et la campagne, il reçoit des impres­
sions si profondes que rien ne pourra les effacer,
pas même la vue de Naples avec son golfe et son
ciel, pas même celle de Baïes avec son lac et sa
Sibylle 2). Lorsque après un court séjour dans
1) P. d e J u l l e v i l l e , ouv. cité, vol. VII, chap. Ier Cha­
teaubriand, pp. 3-4.
2) . . . . « .le conviendrai toutefois que les sites dee Naples
sont peut-être plus éblouissants que ceux de Rome: lorsque
le soleil enflammé, ou que la lune large et rougie, s’ élève
au-dessus du Vésuve, comme un globe lancé par le volcan,
la baie de Naples avec ses rivages bordés d’ orangers, les
montagnes de la Pouille, 1'î l e de Caprée, la côte de Pausi­
lippe, Baïes, Misène, Cumes, l 'Averne, les champs Élysées, et
toute cette terre virgilienne, présentent un spectacle magi­
que ; mais il n’a pas selon moi le grandiose de la campagne
romaine. Du moins — est-il certain que l’ on s’ attache pro­
digieusement à ce sol fameux ». Lettre à Fontanes, p. 310.

�la ville de la lumière, rentré à Rome, presque
au moment de la quitter, il recueille toutes ses
sensations diverses, comme un grand peintre qui
fond dans un tableau d’ ensemble ses études par­
ticulières, il écrit quelques-unes de ses pages les
plus éloquentes et les plus achevées.
Il commence par peindre les dehors de Rome,
sa campagne et ses ruines. Sa prose a ici 1’am­
pleur et la majesté de celle de Bossuet, avec ce­
pendant quelque chose de plus vibrant. L’ évêque
contemple les événements humains, l’ élévation
et la ruine des empires, le bonheur et le mal­
heur des hommes avec une coufiante sérénité :
Dieu est le maître, Dieu sait ce qu’ il fait; son
âme est comme noyée dans la contemplation di­
vine. L’ âme de Chateaubriand moins fermement
croyante reste près de la terre et, au lieu de
s’ oublier en Dieu, prend sa part de souffrance
dans le triste héritage humain 1).
«Figurez-vous quelque chose de la désolation
d
t e Tyr et de Babylone, dont parle 1’Écriture; un
silence et une solitude aussi vastes que le bruit
et le tumulte des hommes qui se pressaient jadis
sur ce sol ».
C’ est la grandeur du paysage prodigieuse­
ment accrue par les souvenirs historiques que ce

1) V. Girau d , Chateaubriand et les Mémoires d’ outre-tombe,
Revue des Deux Mondes, Ier avril 1899, pp. 674-5.

�même paysage réveille et qui rendent presque
tangibles son silence et son immensité. On com­
prend pourquoi les environs de Rome sont ainsi.
La campagne désolée, morne et silencieuse, nous
dit mieux que toute autre chose son histoire,
nous donne une idée plus complète de son an­
cienne puissance, nous prépare aux souvenirs que
la ville éternelle va réveiller dans notre âme.
Et Chateaubriand continue: «Ou croit y entendre
retentir cette malédiction du prophète: Venient tibi
duo hœc subito in die una: sterilitas et viduitas 2).
Vous apercevez ça et là quelques bouts de voies
romaines dans des lieux où il ne passe personne,
quelques traces desséchées des torrents de 1’hiver ;
ces traces, vues de loin, ont elles-mêmes l ' air de
grands chemins battus et fréquentés, et elles ne
sont que le lit désert d’ une onde orageuse qui
s’est écoulée comme le peuple romain. A peine
découvrez-vous quelques arbres; mais partout
s’ élèvent des ruines d 'aqueducs et de tombeaux,
ruines qui semblent être les forêts et les plantes
indigènes d’ une terre composée de la poussière
des morts et des débris des empires. Souvent
dans une grande plaine j ’ ai cru voir de riches
moissons; je m’ en approchais: des herbes flétries
avaient trompé mon oeil. Parfois sous ces moisson
s

2) « Deux choses te viendront à la fois dans un seul jour:
stérilité et veuvage ». Isaïe.

�stériles vous distinguez les traces d’ une an­
cienne culture. Point d’ oiseaux, point de labou­
reurs, point de mouvements champêtres, point de
mugissements de troupeaux, point de villages. Un
petit nombre de fermes délabrées se montrent
sur la nudité des champs; les fenêtres et les portes
en sont fermées; il n’en sort ni fumée, ni bruit,
ni habitants. Une espèce de sauvage, presque nu,
pâle et miné par la fièvre, garde ces tristes chau­
mières, comme les spectres qui, dans nos histoires
gothiques, défendent l’ entrée des châteaux aban­
donnés. Enfin, 1'o n dirait qu’aucune nation n’a
osé succéder aux maîtres du monde dans leur terre
natale, et que ces champs sont tels que les a lais­
sés le soc de Cincinnatus ou la dernière charrue
romaine.... ».
Et voici maintenant la grande ombre de Rome,
qui surgit au milieu de la campagne déserte.
«C’est du milieu de ce terrain inculte que do­
mine et qu’attriste encore un monument appelé
par la voix populaire le Tombeau de Néron, que
s’ élève la grande ombre de la ville éternelle.
Déchue de sa puissance terrestre, elle semble, dans
son orgueil, avoir voulu s’ isoler: elle s’ est séparée
des autres cités de la terre; et, comme une reine
tombée du trône, elle a noblement caché ses
malheurs dans la solitude». Je crois qu’on ne
saurait trouver des accents plus propres, un lan­
gage plus ému et plus élevé. On sent d’ autant

�plus la triste majesté du tableau qu’il est suivi
d’ un autre aux tons doux, aux nuances fi nes et
délicates: c’est la peinture du ciel qui domine
ces ruines, ces restes désolés. Un artiste tel que
Chateaubriand ne pouvait ne pas le voir et le
rendre; si la mélancolie et la tristesse habituel­
les à son âme l’ avaient aidé à sentir celle qui se
dégage des ruines et des tombeaux, son sens de
la couleur et de 1’harmonie devait bien lui révé­
ler toute l’ imposante richesse du ciel de Rome.
«Rien n’ est comparable pour la beauté aux
lignes de 1’horizon romain, à la douce inclinaison
des plans, aux contours suaves et fuyants des
montagnes qui le terminent. Souvent les vallées
dans la campagne prennent la forme d’ une arène,
d’ un cirque, d’ un hippodrome; les coteaux sont
taillés en terrasses, comme si la main puissante
des Romains avait remué toute cette terre. Une
vapeur particulière, répandue dans les lointains,
arrondit les objets et dissimule ce qu’ ils pour­
raient avoir de dur ou de heurté dans leurs formes.
Les ombres ne sont jamais lourdes et noires; il
n’y a pas de masses si obscures de rochers et de
feuillages dans lesquelles il ne s’ insinue toujours
un peu de lumière. Une teinte singulièrement har­
monieuse marie la terre, le ciel et les eaux: toutes
les surfaces, au moyen d’ une gradation insensible
de couleurs, s’unissent par leurs extrémités, sans
qu’on puisse déterminer le point où une nuance

�finit et où 1’autre commence. Vous avez sans
doute admiré dans les paysages de Claude Lorrain
cette lumière qui semble idéale et plus belle que
nature? Eh bien! c’ est la lumière de Rome ! ».
Il sent donc aussi toute la beauté du ciel
romain, soit qu’il l ' admire dans les solitudes
mystérieuses et profondes des campagnes qui
entourent la ville, soit qu’il aille voir «le
soleil se coucher sur les cyprès du mont Marius
et sur les pins de la villa Pamphili,» lorsque « l 'an­
tique Rome semble avoir étendu dans l’ Occident
toute la pourpre de ses consuls et de ses césars»
qu’un «crépuscule succède à un crépuscule et que
la magie du couchant se prolonge . . . » .
Aux ruines imposantes de la Rome des césars
aux riches décorations de la Rome des papes, à
la lumière dorée toute particulière à son ciel,
s’ ajoutait pour Chateaubriand un autre charme,
celui que donnent à Rome ces «troupeaux de
chèvres disséminées dans les rues pour donner
leur lait», et «ces attelages de grands bœufs
aux cornes énormes, couchés au pied des obélis­
ques égyptiens, parmi les débris du Forum et
sous les arcs où ils passaient autrefois pour con­
duire le triomphateur romain à ce Capitole que
Cicéron appelle le conseil public de l’ univers » 1).
1) Lettre à Fontanes du 10 janvier 1804, pp. 307-312.
A propos de cette lettre, Sainte- Beuve a dit: « En prose,
il n 'y a rien au delà. Après de tels coups de talent, il n’ y.»(p
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6l.

�C’ est son long séjour en province, ce sont les
souvenirs de son enfance, qui le rendent attentif
à ce charme agreste de Rome. Une chose cepen­
dant lui a échappé dans cette première visite:
trop occupé de la Rome des césars et de celle
des papes, il n’ a pas senti un autre attrait plus
intime, celui de la ville en elle-même, de cer­
taines de ses rues, de ses maisons caractéristi­
ques, de ses petits enclos, et le pittoresque de
cette population de Trastevere qui en est comme
la plante indigène. Il s’ en apercevra plus tard,
en 1828, lorsqu’ il reviendra comme ambassadeur.
Alors, las et désenchanté plus que jamais de la
vie et des hommes, sentant les approches de la
vieillesse, il s’attardera davantage aux choses et
découvrira une Rome plus simple, plus amie,
plus intime.
C’ est que le poète aussi, se recueille da­
vantage, considère son être, s’ isole dans sa

�tristesse qui devient plus sincère à mesure qu’ elle
est moins guindée, moins étalée. Rome avait
été d’ alord pour lui le tombeau d’ un grand em­
pire, le sol sacré des saints et des martyrs; main­
tenant elle est le tombeau de toutes les douleurs,
celui où il a enseveli sa jeunesse et ses dernières
illusions, et où il voudrait même ensevelir toutes
ses souffrances. Il s’ aperçoit qu’il l’ aime de plus
en plus, il la visite à différents moments du jour
et de la nuit, sans jamais se lasser d’ elle 1). Il aime

1) J ' aime à transcrire ici le jugement de Sainte-Beuve
sur le charme que Rome exerça toujours sur Chateaubriand.
«Cette poésie de Rome, soit de la Rome antique, soit de la
Rome catholique, de cette Rome qu’on pourrait appeler
Chateaubrianesque (tant il se l’ était appropriée), il l’ eut et
la conserva éclatante et vive jusqu’à la fin, et il ne 1’a
nulle part plus admirablement exprimée, ni d’ un sentiment
plus religieux, que dans cette lettre à Mme Récamier du
mercredi saint, 15 avril 1829; il était alors ambassadeur: « Je
commence cette lettre le mercredi saint au soir, au sortir de
la Chapelle -Sixtine, après avoir assisté à ténèbres et entendu
chanter le Miserere. Je me souvenais que vous m’ aviez parlé
de cette belle cérémonie, et j ’en étais, à cause de cela, cent
fois plus touché. C’est vraiment incomparable : cette clarté
qui meurt par degrés, ces ombres qui enveloppent peu à peu
les merveilles de Michel-Ange; tous ces Cardinaux à genoux,
ce nouveau Pape prosterné lui-même au pied de l’ autel où,
quelques jours avant, j ’avais vu son prédécesseur; cet admi­
rable chant de souffrance et de miséricorde, s’élevant par
intervalles dans le silence et la nuit; l’ idée d’ un Dieu
mourant sur la Croix pour expier les crimes et les faiblessesd
»1
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�à parcourir «les rues de ses faubourgs mêlés d 'es­
paces vides, de jardins pleins de ruines, d’ enclos
plantés d’ arbres et de vignes, de cloîtres où s’ é­
lèvent des palmiers et des cyprès, les uns ressem­
blant à des femmes de l’ Orient, les autres à des
religieuses en deuil » 1). Il frappe à la porte des
pauvres maisons, entre, regarde, observe. . . . .
La dernière chose qui le frappe c’ est le chant
d’ un rossignol le soir dans la campagne romaine,
quelques jours avant sou départ: «cet hymne
d’ amour était puissant dans ce lieu et à cette
heure, dit-il, il donnait je ne sais quelle passion
d’ une seconde v i e » 2). Et il voudrait rester à
Rome pour y finir doucement ses jours: c’ est
l’ asile le plus accueillant, le plus souriant aux
grands malheurs humains, il berce et endort
toutes les douleurs.
Cependant Chateaubriand doit partir. Il re­
viendra en Italie en automne 1838, mais il ne
verra pas Rome; il ira à Venise qu’ il n' avait
fait qu’ entrevoir en 1806 lorsqu’ il se préparait

1

) Mémoires, V, p. 222.
2) Ibid., V, p. 224.

�à son voyage en Orient. Et la ville enchanteresse
exercera sur lui un tel charme par l’ azur profond
de son ciel et de sa mer, par l 'architecture riante
de ses palais et de ses basiliques, par ses sveltes
vaisseaux et ses gracieuses gondoles, qu’il s’é­
criera avec Philippe de Commines: « C 'est la plus
triomphante cité que j ’ aie jamais vue » 1).
Et le charme de Venise est si enveloppant,
il pénètre tellement son âme que pour se l’ expli­
quer il finit par accepter la légende de Strabon,
et dit que les Vénitiens descendaient des Vénè­
tes gaulois. L’ enfant, de la Bretagne retrouvait,
sa patrie; aurait-il pu dire davantage de Venise ?
Dans ce voyage, il goûte ses dernières impres­
sions d’ Italie, et elles sont douces à son âme déjà
vieillie, usée par la douleur et la tristesse, ulcérée
par les amertumes et les déceptions de sa car­
rière diplomatique, qui va bientôt finir. Quand il
rentre en France (octobre 1837), il ne lui reste
plus rien à faire: il va achever tristement ses
jours dans le petit cercle de fidèles qu’une femme
exquise réunit pour lui dans son salon, et aux­
quels il lit de temps en temps quelques pages de
ses Mémoires, le dernier monument qu’ il élevait
à son nom, et oit il revivait tristement toute sa
vie.
Ainsi l’ Italie fut la dernière étape du voyageu
r,

1) Mémoires. VI, p. 232.

�l
e dernier pays qui donna à son âme d’ ar­
tiste de douces et profondes jouissances. Aux
beaux moments de sa gloire et de sa jeunesse, lors
de son premier voyage, il avait reçu d’ elle une
tout autre impression artistique: il ne s’ en est
pas douté peut-être, quoiqu’il ait toujours bien
aimée cette vieille terre latine; il l’ aimait d’ ins­
tinct, parce qu’elle parlait à son âme et à son
imagination; mais il aurait dû surtout l’ aimer
parce qu’ elle avait fondu en lui, dans une par­
faite harmonie, les différentes empreintes que le
temps et les circonstances y avaient successive­
ment apportées.
On peut dire, en effet, que Chateaubriand n’ a
été complètement lui-même qu’après son voyage
en Italie et en Grèce 1) : la première l’ a préparé,
l’ a aidé à comprendre la seconde: toutes les deux
avec leurs paysages magnifiques et mesurés, ma­
jestueux et profonds, où il n’ y a rien d’ excessif,
rien d’ écrasant, lui ont donné le sens de la me­
sure et de 1’harmonie. Sur les rives du Mescha­
cebé c’ était une orgie de couleurs; puis les tein­
tes toujours brillantes, sont devenues moins aveu­
glantes, moins éparpillées: Rome leur a substitué
toute la grandeur de son horizon, le charme mé­
lancolique de ses ruines, l’ or de sa lumière, l ' a­
zur profond de son ciel 2).

)1 P. Alb e r t , L a litt. franç. etc., Chateaubriand, pp. 171-75.
2) M. d e L escu re, ouv. cité , pp. 161-62.

�D’ autre part, l’ Italie et la Grèce, la première
surtout, furent pour Chateaubriand deux grandes
sources de mélancolie; en Italie, à la tristesse
païenne venait s’ ajouter le sentiment du renonce­
ment chrétien. Rome est le tombeau des césars,
aussi bien que le temple le plus imposant du
christianisme: son sol a été arrosé par le sang
des gladiateurs et des martyrs; il est double­
ment sacré.
Aussi tout ce qu’il y avait de malsain, d’ ex­
cessif dans la tristesse de René, d’ exagéré, de
tourmenté dans son désenchantement et son dé­
sespoir, est tombé; le long séjour qu’ il fit parmi
les ruines de Rome réveilla dans son âme la plus
profonde mélancolie, celle qui naît du commerce
intime et continuel avec les reliques du passé qui
conservent l’ empreinte des souffrances de l ' huma­
nité. A côté des ruines il a mis l’ homme; en Amé­
rique il se sentait seul, au milieu d’ une nature
éblouissante, écrasante qui lui parlait d’ un Dieu
terrible et lointain; à Rome les souvenirs, les res­
tes des monuments des hommes sont intimement
liés au sol. Ce qui augmente la tristesse de la
campagne romaine ce sont les vestiges des temps
passés: tout y est grand, mais tout y est voisin
et presque encore v iv a n t 1).
Dans l’ air qui agite lentement les eucalyptus

1) De Vogüé, ouv. cité, chap. IV, pp. 125-6.

�et les cyprès, on croit sentir quelque chose d’ hu­
main. Ce n’est pas le même air qu’on respire
ailleurs. Il nous semble en avoir déjà senti l’ en­
veloppante caresse; il va rechercher en nous les
fibres les plus cachées; nous nous sentons fils du
même sol, nous sentons que c’est là notre véri­
table patrie1 ). Là tout nous paraît connu et
ami, tout nous prépare, sans heurts ni secous­
ses, au détachement complet. Chateaubriand a
senti tout cela et l’ a merveilleusement rendu :
il a indiqué l’ Italie à la jeune génération, qui
viendra après lui y admirer son ciel et ses restes
glorieux; mais l’ Italie a donné à sa mélancolie
un sens plus profond, plus sain, plus vrai. René
saura désormais non seulement sa souffrance, mais
celles des choses et des âmes. Avant, sa tristesse
se plaisait à égarer ses rêves dans les pays loin­
tains; elle n’ avait rien de déterminé et était d’ au­
tant plus capricieuse et torturante. Après, elle
sait pourquoi elle est; elle voit ce qu’est vrai­
ment la vie, non seulement celle de l’ individu,
mais celle de 1’humanité tout entière. En outre,
c’ est à Rome que Chateaubriand jeune a son
premier chagrin d’ amour: Mme de Beaumont
1) «Rome, dit, M. de Vogüé, nous livre plus qu’une
expression individuelle ; elle exprime et résume 1’histoire
de notre Occident, et, à certains égards, de tout le monde
civilisé. Urbs, toujours, jusque dans ses enseignements et sa
domination posthumes». Ouv. cité, p. 107.

�y vient doucement dormir le sommeil du repos
éternel
Un homme n’ est vraiment tel que lors­
que, toutes les cordes de son âme ont profondé­
ment vibré 2).
Ainsi Rome restera pour Chateaubriand la
ville de prédilection, celle où l’ on peut souffrir
en paix, sans que l’ indifférence des choses exté­
rieures vous blesse, parce qu’ à Rome tout souffre
avec nous: les pierres, les ruines, les tombeaux.
Et cependant la souffrance y est douce parce
que, le ciel y est bleu, la lumière du soleil dorée
et clémente à toutes les tristesses, à toutes les
misères, à toutes les douleurs. Elle y symbolise
cette vive lumière qui brille au fond des âmes
même dans les souffrances les plus profondes et
qui est leur guide, leur soutien, leur vie, et de­
vient à la fin leur unique espoir.
1) Elle mourut le 4 novembre 1803, et fut ensevelie dans
l’ église de Saint Louis des Français.
Sur les poétiques et malheureuses amours de Pauline de
Beaumont et du vicomte do Chateaubriand, voir M. Bardoux,
La comtesse Pauline de Beaumont, Paris, 1885.
2) Sans doute, le volage René, avant même son voyage
d’ Italie, avait fait plus d’ une infidélité à son amie, mais
c 'e st une rude secousse que de voir mourir une femme aimée
et qui nous aime.
Voir sur oe malheur les Mémoires, vol. II. pp. 369-75.

������MADAME DE
I.
STAËL.

L’ Italie dans le livre De la littérature.
Mme de Staël parle pour la première fois de
l’ Italie dans son livre De la littérature considérée
dans ses rapports avec les institutions sociales 1).
L’ écrivain n’ a pas encore visité notre pays; elle
ignore presque entièrement notre langue, et a une
connaissance fort médiocre de notre littérature.
On sait que les premières études de la petite
Germaine ont été fort décousues. L' enfant n’aimait
pas les occupations suivies et sa mère, qui aurait
voulu la soumettre à un rigide système d’ édu­
cation, dut y renoncer sous peine de la voir tom­
ber malade 2). Cependant, le milieu dans lequel
son intelligence s’ était ouverte, était des plus

1) Paris, 1800.
2) Lady B lennerhasset, Madame de Staël et son temps
Paris, Westhausser, 1890 vol. Ier, chap. III, p. 182.

�propres à exciter ses facultés, et d’ ailleurs Mme
de Staël avait pris de bonne heure l ' habitude
de lire et de s’ instruire sans cesse1 ).
Quoi qu’il en soit, il ne faut pas oublier que,
lorsqu’e l l e écrit son livre De la littérature, ses
connaissances italiennes ne sont ni nombreuses
ni profondes, et que ses sympathies pour les lit­
tératures du Nord, sympathies qui tiennent à la
nature même de son génie et au milieu dans le­
quel elle a grandi, la font à priori peu indulgente
pour les littératures du Midi, auxquelles, du reste,
elle n’ accorde qu’ une, attention hâtive.
En effet, tandis qu’elle consacre plusieurs
chapitres à l’ Angleterre et à 1’Allemagne, un
seul lui suffit pour parler de l’ Italie et de 1’E s­
pagne. Tout éprise des philosophes du XVIIIe
siècle dont son esprit procède 2), elle commence
par remarquer que notre pays, après avoir frayé
la voie, n’ a fait aucun progrès dans le champ de
la philosophie.
Pourquoi ? Mme de Staël indique les causes
qui, à son avis, ont empêché le libre essor de la
pensée. La renaissance des études en Italie a
commencé sous les auspices des princes: ce sont
eux qui ont approuvé et encouragé les recherches

1) P e tit d e J u l l e v i l l e , ouv. cité, vol. V II, p. 75.
2) Sur la filiation des idées de Mme de Staël, voir l’ ar­
ticle d’ E. Faguet, Revue des Deux Mondes, 15 septembre, 1887.

�des érudits. Mais cette protection si nécessaire
pour découvrir et compulser les manuscrits an­
ciens ôtait aux hommes de lettres l ' indépendance
non moins nécessaire aux progrès de la philo­
sophie.
Les académies, les universités, si nombreuses
en Italie, étaient singulièrement propres aux tra­
vaux érudits: mais les établissements publics,
étant par leur nature même entièrement soumis
aux gouvernements, sont beaucoup moins favo­
rables que les efforts et le génie individuel à
l ' avancement indéfini des lumières de la raison
humaine. D’ autre part, le dépouillement et l’ exa­
men des anciens manuscrits convenant particu­
lièrement à la vie monastique, c' est aux moines
que l ' on doit le plus grand nombre des travaux
d ' érudition. Or, ce n’ est pas précisément à l’ om­
bre des cloîtres que la raison naturelle peut avoir
son complet développement. Ainsi les causes qui
ont favorisé l’ essor des beaux-arts en Italie sontles mêmes qui ont empêché les investigations har­
dies de la pensée. Cependant, si les Italiens n’ ont
guère avancé dans le champ philosophique, ils ont
beaucoup travaillé dans celui des sciences, et
leurs utiles découvertes « les ont associés au per­
fectionnement intellectuel de l’ espèce humaine» 1).
La superstition a bien essayé de persécuter Galilée,

1) De la littérature, chap. X, p. 181.

�le fanatisme religieux étant aussi ennemi
de la philosophie que des sciences et des arts;
mais la diversité des gouvernements, en Italie,
allégeait le joug des prêtres, et donnait lieu à
des rivalités d’E tats ou de princes qui assu­
raient l ' indépendance dont les sciences et les arts
ont besoin.
Mme de Staël dit ensuite que la littérature
italienne lui semble manquer, en général, d’ élé­
vation et de profondeur. Que peut-on espérer d’ un
peuple qui, privé de tout éclat national et de
toute liberté politique, sait être néanmoins le
plus gai de la terre ? Ce peuple s’ est plus exercé
dans la plaisanterie que dans le raisonnement,
et les souvenirs de la grandeur passée, sans aucun
sentiment de grandeur présente, ne peuvent pro­
duire que le gigantesque. C’ est en vain que l’ on
demanderait à ses historiens, même aux meilleurs,
l’ éloquence des anciens, la logique serrée des
Anglais. Ce sont des érudits consciencieux qui
n’ aiment à approfondir ni les idées ni les hom­
mes et qui ne peuvent juger philosophiquement ni
les caractères ni les institutions. Peut-être y avaitil quelque danger en Italie à regarder de trop
près les événements politiques, peut-être aussi un
peuple, jadis si grand et maintenant si avili, étaitil importuné par toutes les pensées qui pouvaient
troubler sou repos et ses plaisirs. Machiavel seul
a analysé la tyrannie avec profondeur et simp
licté:

�«il a voulu que l’ horreur pour le crime
naquit du développement même de ses principes;
et, poussant trop loin le mépris pour l 'apparence
même de la déclamation, il a laissé tout faire au
sentiment du lecteur» 1). Les Réflexion sur Tite­
Live sont peut-être supérieures au Prince: c’ est
un des ouvrages où 1’esprit humain a montré le
plus de profondeur. Mais Mme de Staël s’ em­
presse d’ ajouter qu’ un « tel livre est dû tout
entier au génie de l’ écrivain, et n’a point de
rapport avec le caractère général de la littérature
italienne», et qu’ il appartient « à un homme uni­
que de sa nature au milieu des autres hommes » 2).
Elle parait ainsi oublier qu’un artiste, quel
qu’il soit, fût-il le génie même, doit toujours
quelque chose à la race, au sol, au milieu dans
lequel son intelligence s’ est développée.
L’ éloquence, au moins celle de la chaire, au­
rait dû exister en Italie plus qu’ ailleurs, puisque
c’ est le pays le plus livré à l’ empire d’ une re­
ligion positive. Mais quels noms peut-on opposer
à ceux de Bossuet, de Bourdaloue, de Massillon,
de Fléchier ? Les Italiens, à peu d’ exceptions près,
traitent la religion comme l’ amour et la liberté:
» ils aiment 1’exagération de tout, et n' éprou­
vent le sentiment vrai de rien » 2). Misérablem
en
t

1) De la littérature, p. 183.
2) ibid.

�superstitieux dans les pratiques du ca­
tholicisme, « ils ne croient pas à l ' indissoluble
alliance de la morale et de la religion» 1). Sou­
mis aux prêtres, ils s’ en moquent pourtant vo­
lontiers dans leurs contes et souvent même sur le
théâtre. Mais ce n’ est jamais dans un but philo­
sophique qu’ ils attaquent les abus de la religion:
ils ne songent pas à réformer les défauts dont
ils plaisantent, ils ne veulent que s’ amuser, et
d’ autant plus que le sujet est plus sérieux.
Les Italiens n’ont pas de romans comme les
Anglais et les Français parce que l’ amour, chez
eux, n’étant point une passion de l ' âme, ne
peut être susceptible de longs développements.
« Leurs mœurs sont trop licencieuses pour pou­
voir graduer aucun intérêt de ce genre. Esclaves
des femmes, ils sont néanmoins étrangers aux
sentiments profonds et durables du c œ u r » 2).
Leurs comédies, sauf quelques pièces de Gol­
doni, ne contiennent pas de peinture frappante
et vraie du cœur humain; elles ont beaucoup de
cette gaieté bouffonne qui tient à l’ exagération
des vices et des ridicules, mais en vain y cher­
cherait-on un but sérieux, déguisé même sous les
formes les plus légères. «Les Italiens n’ ont pensé
qu’ à faire rire en composant leurs pièces, et

1) De la littérature, p. 184.
2) Ibid., p. 196.

�leurs comédies sont la caricature de la vie et
non son portrait » 1
).
Mme de Staël montre plus d 'équité pour notre
théâtre tragique. Il me semble qu’ elle démêle
avec finesse les causes qui ont empêché la tragé­
die de briller chez nous autant qu’en France.
« Les Italiens, dit-elle, ont de l'invention dans les
sujets, et de l ' éclat dans les expressions; mais
les personnages qu’ils peignent ne sont point
caractérisés de manière à laisser de profondes
traces, et les douleurs qu’ils représentent arra­
chent peu de larmes. C’est que, dans leur situa­
tion politique et morale, l’ âme ne peut avoir son
entier développement; leur sensibilité n’ est pas
sérieuse, leur grandeur n’ est pas imposante, leur
tristesse n’ est pas sombre. Il faut que l’ auteur
italien prenne tout en lui-même pour faire une
tragédie, qu’ il s’ éloigne entièrement de ce qu’ il
voit; de ses idées et de ses impressions habituel­
les; et il est bien difficile de trouver le vrai de
ce monde tragique, alors qu’ il est si distant des
moeurs générales » 2). La vengeance est la passion
la mieux peinte dans nos tragédies, parce q u 'il
est dans notre caractère de se réveiller tout à coup
par ce sentiment de sa mollesse habituelle; et
nous savons l’ exprimer avec les couleurs qui lui

1) De la littérature, p. 196.
2) lbid., p. 198.

�sont propres parce que nous l’ éprouvons réelle­
ment.
D’ ailleurs les Italiens préfèrent 1’opéra aux
tragédies à cause de cette musique délicieuse qui
est leur gloire et qui forme leur plus grand plai­
sir. La musique, la poésie, les beaux-arts, voilà
ce qui convient le plus àl'Italie, voilà sa véritable
gloire. Cependant, même ici, Mme de Staël fait
des réserves et se montre mal informée. Elle met
Dante au-dessous de Pétrarque, qui, à son avis,
est le premier poète de l ' Italie. Sa langue, est
si harmonieuse « q u ’ elle rappelle quelques-uns
des effets de la musique céleste dont elle est si
souvent accompagnée » 1). Il est dommage que Pé­
trarque ait inauguré ce malheureux genre d’ an­
tithèses et de concetti dont la littérature italienne
n’ a pu se corriger entièrement plus tard.
Mme de Staël partage vis-à-vis de l ' Arioste
et du Tasse l’ admiration que ses compatriotes
ont toujours eue pour ces deux poètes; l’ un «est
le premier peintre et par conséquent peut-être le
plus grand poète m oderne» 2) : cependant elle lui
reproche de faire sortir la plaisanterie du sérieux
même de l ' exagération. Ce ridicule piquant jeté
sur toutes les idées sérieuses et exaltées de la che­
valerie devait plaire davantage aux Italiens, parce

1) De la littérature, p. 193.
2) Ibid., p. 190.

�qu’il est dans leur caractère de réunir la gravité
des formes à la légèreté des sentiments.
Le Tasse est surtout appréciable par ce charme
de sensibilité qui n’appartient qu’à lui ; mais
son langage est généralement trop doux, trop har­
monieux: il ne produit pas sur l’ âme une impres­
sion profonde. Vraiment ce reproche n’ est point
particulier au Tasse. Mme de Staël trouve que
toute notre langue est trop mélodieuse: elle peut
charmer comme une musique, sans que l’ on pé­
nètre le sens véritable des paroles.
Des mots aussi sonores que les mots italiens
ne sont pas un avantage pour tous les genres de
style, ni même pour tous les genres de poésie. Il
faut plus d’ effort pour saisir la pensée à travers
ces sons voluptueux que dans les idiomes distincts,
qui ne détournent point l’ esprit d’ une attention
abstraite. « En Italie, conclut Mme de Staël, tout
semble se réunir pour livrer la vie de l ' homme
aux sensations agréables que peuvent donner les
beaux-arts et le soleil » 1).
Mais après le siècle des Médicis, les beaux-arts,
et la littérature n’ ont guère fait de progrès: la
froide imitation des grands modèles, a fait tom­
ber les artistes et les écrivains dans l’ enflure,
dans l’ affectation. D’ ailleurs, où les écrivains au­
raient-ils puisé leur force, leur énergie, quand la

1) De la littérature, p, 195,

�chaîne de 1’esclavage devenait plus lourde, plus
serrée? « Lorsque l’ émulation s’ est épuisée sur
les beaux-arts, les hommes éclairés, n’ ayant plus
de route à suivre, plus de but, plus d’ avenir, se
laissent aller au découragement, et à peine reste-t-il
alors assez de force à l’ esprit humain pour in­
venter les amusements de ses loisirs » 1).
Mais si Mme de Staël excuse la décadence où
notre littérature, est tombée, elle garde toute sa
sévérité pour le peuple, incapable, à son avis,
de sérieux et d’ élévation. Elle lui reproche son
manque d’ intérêt à la vie politique, et son goût
pour les plaisirs; son insouciante gaieté au milieu
de l’ esclavage, la puissance qu’ il a de se consoler
par les beautés de la nature de l 'abaissement so­
cial où il est tenu par ses maîtres.
Dans ces reproches un peu outrés, il y avait
cependant un fond de raison; mais Mme de Staël
n’ aurait pas dû comparer si souvent l ' Italie aux
autres nations de l’ Europe. Elle oubliait trop que,
depuis la chute de l’ empire romain, cette mal­
heureuse contrée n’ avait pas eu un seul instant de
répit; que bien loin de pouvoir se constituer en
nation, elle avait été et continuait à être le but
des convoitises des pays étrangers qui lui pre­
naient chacun un peu de sa force et de son sang,
pour lui inoculer leurs défauts et leurs vices.

1) De la littérature, p. 185.

�Et cependant, elle-même dira souvent que la
condition politique d’ un pays a beaucoup d 'in­
fluence sur la moralité du peuple, et que bien
des fautes et des malheurs de ce dernier doivent
être imputés à ceux qui dirigent ses destinées.
Mme de Staël était donc très sévère pour 1’Ita­
lie, qu’ elle considérait comme gâtée par une servi­
tude séculaire, et non seulement sans force pour
briser ses chaînes, mais incapable même d’y songer.
Ne révélait-elle pas aussi une ignorance complète
du contre-coup qu’ avaient eu dans notre pays les
principes des philosophes français ? et n’ ignoraitelle pas, de plus, le sérieux effort qu’ à ce moment
même plusieurs de nos grands écrivains tentaient
pour secouer le peuple et le préparer à ses hautes
destinées? 1) Il est vrai, cependant, que Mme de
Staël avait nommé dans son livre Beccaria, Fi­
langeri et d’ autres élèves plus ou moins directs
du X V IIIe siècle français, mais elle ne l’ avait
fait qu’ en passant. De même Alfieri, à qui elle
n’avait consacré que quelques mots, ne soupçon­
nant pas l ' influence qu’ allait avoir dans toute
l’ Italie sa voix puissante. Quant à Parini elle ne
le nomme même pas 2) : on ne pouvait se montrer

1) Ch. Dejob , Madame de Staël etc., chap. Ier, pp. 33 -4.
2) Elle n’ en avait peut-être pas entendu parler, bien que
la Gazette littéraire de l'E urope eût loué, dans son numéro
du 4 avril 1764, la première partie du poème de Parini, parueM
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�plus mal informé, ni juger des hommes et des
choses avec une connaissance aussi défectueuse.
Mais Mme de Staël est une femme de génie,
et, par là même, elle devine juste quelquefois;
d’ ailleurs elle descendra bientôt en Italie pour
apprendre et voir de ses propres yeux: c’ est donc
dans notre pays qu’ il faut maintenant la suivre.

M adame de Staël en Italie.
1804 -1805.

Mme de Staël se rend en Italie vers la fin de
l’ année 1804, on sait à la suite de quelles vi­
cissitudes. La mort de son père l’ avait ébranlée. Ses
rapports avec le gouvernement français étaient des
plus mauvais: Paris avait été interdit à cette pari­
sienne qui se sentait exilée partout ailleurs. En
outre, sa réputation de femme avait été cruelle­
ment attaquée par de méchants propos: on ne
pouvait, on ne voulait pas lui pardonner son gé­
nie. Ainsi, la fille, la femme, la Française, tout

�souffrait, tout grondait en elle, quand le voyage
fut subitement décidé.
Ce n’ était pas la première fois que Mme de
Staël songeait à visiter l’ Italie. Déjà en 1802,
lorsque l’ exil s'annonçait, elle avait proposé à
Camille Jordan de l’ accompagner dans notre
pays : « Oublier tout ce qui m’ oppresse pendant
six mois, l’ oublier avec vous, que j ’ aime profon­
dément, sous ce beau ciel d’ Italie, — admirer
ensemble les vestiges d’ un grand peuple, verser
des larmes sur celui qui succombe avant d’ avoir
été vraiment grand, ce serait du bonheur pour
m o i...» 1). Camille Jordan déclina l ' invitation.
Mme de Staël reprit le projet et se tourna vers
l’ Allemagne, sans renoncer tout à fait à visiter
notre pays; son vœu fut, en effet, accompli deux
ans plus tard.
Après le livre De la Littérature, Mme de Staël
n’ avait eu ni le temps, ni l’ envie de s’ occuper
directement des choses italiennes; cependant, soit
à Paris, soit à Coppet, elle avait eu souvent l’ oc­
casion de se rencontrer avec des italiens distin­
gués. Dans une des dernières lettres qu’ elle écri­
vait à Mme Récamier 2) avant, son départ, elle

1) Cité par Al b e r t S o r e l , Madame de Staël, Coll. des
Grand E c r iv . fr., Hachette, 1907, p. 105.
2) La célèbre Juliette qui, liée avec Mme de Staël dès 1798
la visitait souvent à Coppet.

�lui recommandait le comte Copertino-Pignatelli,
« un très grand seigneur, comme vous savez, et,
ce qui vaut mieux, un homme aimable et d’ une
société sûre et douce; j ’ aime beaucoup son frère
le prince Belmonte, qui est un homme vraiment
remarquable ». Avec Pignatelli et Belmonte elle
avait connu Cicognara 1), le comte Melzi d'E ril 2),
Sismondi, qui d’ ailleurs l’ accompagna dans son
voyage, et contribua avec Schlegel 3), Bonstet­
ten 4) et Monti à lui expliquer l’ Italie. On peut
facilement imaginer que dans ses conversation
avec nos compatriotes, il était souvent questions
des choses d’ Italie, et que par là même, les

1) Leopoldo Cicognara, autour d' une Histoire de la sculpture
(1813-1818).
2) Lodovico Melzi d'E ril, président de la république ci­
salpine du 26 janvier 1802 au 31 mars 1805, puis chancelier
et garde des sceaux du royaume d 'Italie. Napoléon le créa
duc de Lodi.
Sur les rapports que Mme de Staël eut avec nos compa­
triotes, voir Mme Le normant, Coppet et Weimar, Lévy, 1862,
pp. 62-5, et V. Malamanni, Le memorie del conte Leopoldo
Cicognara, Venise, Merlo, 1888.
3) Auguste Schlegel philologue, historien et littérateur
allemand qui dédia à Mme de Staël une très belle élégie sur
Rome.
4) Charles-Victor de Bonstetten, littérateur et philosophe
suisse qui visita l 'Italie et écrivit son Voyage sur la scène des
six derniers livres de l ' Enéïde, la meilleure de ses productions
littéraires et la plus connue.

�idées préconçues de Mme de Staël, avaient dû
sensiblement se modifier. Mais, malgré tout, elle
gardait encore bien des préjugés qui la poussè­
rent, même pendant son voyage, à des jugements
intempestifs sur le caractère et les mœurs des
Italiens, jugements qui blessèrent notre amourpropre et provoquèrent quelquefois de brusques
reparties.
Descendue en Italie, Mme de Staël se dirigea
vers Milan qui fut une de ses premières étapes;
elle s’ y lia d’ une vive amitié avec Monti, amitié
qui ne se démentit jamais, Etant donné le caractère
peu sûr de ce poète, on pense qu’il aurait dû
être le dernier pour lequel une femme, telle que
Mme de Staël, pût ressentir de 1’estime et de
l’ affection. Mais il ne faut pas oublier que Monti
parlait avec beaucoup d'enthousiasme, beaucoup
d'éloquence, et que les qualités de l’ esprit étaient
de celles que Mme de Staël appréciait le plus.
Habituée à briller dans les salons, elle aimait la
conversation et préférait à tous celui de ses in­
terlocuteurs qui savait le mieux lui donner la
réplique et, par conséquent, exciter son esprit à
elle et le faire valoir.
D’ autre part, dans son désarroi moral, et dési­
reuse de louanges comme elle l’ était, elle avait
besoin de s’ attacher à quelqu’un qui, tout en l’ in­
téressant, n’oubliât pas de 1’encenser. Monti
était donc ce quelqu’ un et il venait à son heure:

�elle se laissa aller à cette amitié avec son enthou­
siasme habituel, et ce sera surtout grâce à elle
que Mme de Staël verra l’ Italie et apprendra à
mieux connaître son peuple et sa littérature 1).
Elle écrit au poète : « Quand je suis entrée
en Italie, je croyais voir des poignards sous tous
ces grands manteaux; à présent je me confie à
ces visages, à ces accents qui dans un immense
éloignement sont néanmoins un peu du même
pays que vous » 2). Et ailleurs: « C’ est vous, c’ est
votre talent, votre charme, votre amitié, qui me
font trouver de l’ intérêt dans la littérature italien­
ne, et il me semble que si j ’ avais à me plaindre de
vous, je ne pourrais plus supporter un seul de
ces sons qui n’ ont pénétré dans mon âme que
par vos accents » 3).
Il y a là évidemment quelque peu d’ exagération;
cependant, on sait par Monti lui-même jusqu’ à
quel point Mme de Staël avait été émue et trou­
blée par les lectures italiennes qu’ il lui
faites. « J ’ ai la satisfaction, écrivait-il à
Bossi 4) qui avait présenté Mme de Staël au
de lui avoir inspiré une meilleure idée de

avait
Louis
poète,
la lit­

térature italienne en la faisant pleurer abondam
m
ent
1) De j ob, ouv. cité, chap. II, pp. 54-8.
2) Lettere inédite etc., p. 250.
3) Ibid., (Parme,1
8 janvier) p. 253.
4) Ecrivain et diplomate distingué, préfet aux archives
et aux bibliothèques du royaume d 'I talie.

�à l’ audition de quelques beaux morceaux
de nos classiques et en l’ obligeant à avouer
qu’elle s’ était trompée dans ses jugements dont
elle m’ a promis la rétractation » 1).
Après Milan, Mme de Staël visite Lodi, Parme,
Bologne et, de chacune de ces villes, elle écrit
à son poète. Il est très curieux de voir, à travers
cette correspondance, quelles sont ses idées sur
l’ Italie, ses impressions du moment, ses rapides
jugements. Après son arrivée à Parme (18 janvier
1805), elle écrit à Monti: « L’ inondation du Taro
m’ a retenue un jour dans le bourg de San Don­
nino, dans le moment où un chien enragé avait
mordu d’ abord des cochers que l’ on amenait tous
à un prêtre pour les bénir, et puis un pauvre
cameriere de mon auberge qui s’ était aussi con­
tenté de ce remède. Je suis arrivée ici le jour de
Sant'Antonio et tous les chevaux aussi arrivaient
pour se faire bénir : ah ! Monti, un peuple se relè­
ve-t-il jamais de tout cela ?»2 ).

1) Lettere inedite e sparse di V. Monti raccolte, ordinato e
illustrate da A. Be rto ld i e G . M a z z a tin ti, Torino, Roux,
1893-96, vol. 1, p . 2 47.
2) Lettere inedite etc., p. 252. C 'est à peine si elle se sou­
viendra plus tard du Corrège, « peut-être le seul peintre
qui sache donner aux yeux baissés une expression aussi péné­
trante que s'ils étaient levés vers le ciel. Le voile qu’il j ette
sur les regards ne dérobe en rien ni le sentiment ni la
pensée, mais leur donne un charme de plus, celui d’ un mys­
tère c é l e s t e . Corinne, liv. XIX, chap. VI, p. 178.

�Ce qui la choque donc encore et d’ abord c’ est
la superstition des Italiens; elle ne dit rien des
musées, des églises, de la physionomie si parti­
culière des villes qu’ elle traverse; plus que les
choses, ce sont les hommes qui l’ intéressent, et
malheureusement, jusqu’ ici, elle n’ en a pas ren­
contré de très remarquables.
Cependant les Italiens s’ empressaient d’ ac­
cueillir gracieusement celle qui les jugeait avec
tant de sévérité: Mme de Staël était fêtée par­
tout, et devait l’ être encore davantage à Rome
où elle arriva le 3 février 1805. La ville lui
donna, en général, une impression de tristesse,
soit à cause des dispositions toutes particulières
de son âme, soit parce que son sens artistique
n’ était guère développé. Elle fait part à Monti
de cette impression: « A Rome, lui écrit-elle, on
est tellement saisi par l’ idée de la mort, elle se
présente sous tant de formes, aux catacombes, à
la voie Appienne, à la pyramide de Cestius, dans
les souterrains de Saint-Pierre, à l’ église des
morts, qu’à peine si 1’on se croit sûr d’ être en
vie et que toute émulation pour l’ existence ac­
tuelle succombe devant le spectacle de ces mil­
liers d’ existences ensevelies » 1).
Ainsi, pour Mme de Staël, rien dans Rome ne
pousse à l’ action, tout y prépare doucement à

1) Lettere inedite etc., 30 mars 1805, p. 275.

�l ' autre vie; il serait impossible d’ y agir et d’ y
travailler, voilà pourquoi ce séjour ne lui con­
vient pas.
La campagne romaine ne lui donne pas non
plus d’ impressions puissantes; dans une lettre à
Bonstetten1 ) , elle avoue franchement que c’ est
d’ après son livre qu’elle l’ a vue, et loue la
fidélité de la description que cet écrivain en a
donnée. Cependant elle fait des courses à travers
les ruines et les musées; elle s’est empressée de
visiter Saint-Pierre, admirable pour ses propor­
tions et son immensité, mais qui lui a laissé pour­
tant une impression de tristesse: dans le centre
du catholicisme dit-elle on sent davantage tout
ce que le culte de cette religion a d’ apprêté et
de théâtral.
A Rome, Mme de Staël a l’ occasion de ren­
contrer plusieurs de ses amis français et alle­
mands, avec lesquels elle visite souvent l’ atelier
de Canova, où l’ on discute de l’ art gréco-latin.
Le célèbre artiste, alors très à la mode, faisait
admirer à ses illustres visiteurs la statue colossale
de Napoléon, et le marbre éblouissant de Pau­
line Borghèse. Mais ce qui attirait davantage
l'attention de Mme de Staël, c’ était le bas-relief

1) 15 février 1805, Lady B len nerh asset, ouv. cité, t. III,
chap. II, pp. 142-43. — Bonste tte n , Voyage sur la scène des
six derniers livres de l'Eneïde, Genève, 1805.

�destiné au tombeau d’ Alfieri, peut-être à cause
de l’ épitaphe latine que le poète avait composée
pour la comtesse d’ Albany et pour lui-même, et
où il témoignait de son amour et de son admi­
ration pour celle qui avait été l'admirable compagne de sa vie.
Du reste, soit dans 1’atelier de Canova, soit
à travers les musées et les églises, Mme de Staël
ne paraît pas avoir eu de profondes impressions
artistiques. Au contraire, elle fait presque un re­
proche à Rome de toutes ses merveilles: « le grand
intérêt qui y domine, écrit-elle à Monti (23 fé­
vrier), ce sont les tableaux et les statues, et, je
n’ai pas une si insatiable ardeur de la figure
humaine que je puisse passer ma vie à la voir.
Représenter un secret de l’ âme, une manière de
souffrir moins ou d’ être plus aimée me touche
mille fois plus que ces beaux pieds, que ces belles
mains dont on parle tout le jour; et je ne trouve
pas ici dans la société cette originalité qui tient
lieu de tout, même de charme ».
Mme de Staël cherche donc partout les hommes
plutôt que les choses; elle préfère les esprits vi­
vants à ceux qui ne sont plus et qui sont bien
souvent, d ' une éloquence plus élevée et plus pro­
fonde que les autres. Et comme à R ome elle ne
trouve pas de personnes bien intéressantes, c’ està-dire qui sachent et veuillent lui tenir tête dans
la conversation, elle ne s’ y plaît pas. Soit à Monti,

�soit à Bonstetten, soit à d’ autres, elle dit du mal de
la société romaine. Pourtant l’Académie elle-même
se mit en frais pour elle: les Arcades donnèrent
une séance en son honneur à laquelle assistèrent:
« tout Rome, princes, cardinaux, etc. » ; Mme de
Staël y lut sa traduction du sonnet de Minzoni
sur la mort de Jésus-Christ, et fut proclamée arca­
dienne. Mais elle trouve, avec raison, que cette
académie faisait beaucoup de bruit pour peu de
chose; et elle s’ en moque gentiment. De Velletri,
elle écrit à Monti, le 17 février: «O n m’ a fait
entendre hier une jeune personne qui improvise,
mademoiselle Pellegrini1 ) ; avec elle était une
nuée de petits poètes tous armés de sonnets.
On me présente 1’un qui me dit: Sono un insetto
del Parnaso. Godard 2) lui saisit la main et dit:
E un cigno, ne rispondo. Quel garant et quel dia­
logue » 3). Et Mme de Staël s’ attriste de voir
que les Romains modernes sont si différents des
anciens; il lui semble qu’ils ne mettent du feu
et de l’ énergie qu’à réciter des sonnets, qu’ils
manquent de fierté et se laissent diriger par les
femmes. La bienveillance qu’ils lui témoignent
1) Isabelle Pellegrini, belle et spirituelle romaine, morte
à l’ âge de vingt ans, qui aimaJ.
Perticari, son maître de
littérature, et fut célébrée par lui dans son vers de jeunesse.
2) L’ abbé Louis Godard, gardien général de l’ académie
des Arcades.
3) Lettere inedite etc., p. 266.

�la touche bien un peu; mais elles ne les estime
pas capables de la comprendre; elle ne fait d’ ex­
ception que pour certains cardinaux, par exemple,
qui, ayant gouverné et eu affaire avec les hom­
mes et avec les choses, ont une tête beaucoup
moins aride que les autres. Cependant, un sen­
timent qui la retient et la touche se dégage de
cette Rome si méconnue, quelque chose d' indé­
finissable et de doux, qu’elle-même ne saurait
s’ expliquer.
« Il y a tant à dire sur ce pays, tant de mal
et tant de bien, qu’ il me semble qu’ on ne peut
point se défendre de dire une phrase sans la dé­
truire, de faire une réflexion sans en opposer
une autre. C’ est une magie que le sentiment qui
fait aimer Rome, surtout à moi qui ne trouve pas
parmi les Romains une personne avec laquelle
mon esprit ni mon âme puissent communiquer; il
s' établit j e ne sais quelle correspondance entre
le soleil et le passé qui rendrait ce séjour déli­
cieux, si on y était avec ceux qu’ on aime... » 1).
Deux jours après, elle partait pour Naples;
la reine Caroline, soeur de Marie Antoinette, re­
çut avec une aimable cordialité la fille de celui
qui avait été un des derniers serviteurs de la
monarchie française.
Quoique jusqu’ ici Mme de Staël n’ ait pas été

1) Lettre à Bonstetten, 15 février 1805.

�très sensible aux plaisirs de la nature, elle ne
peut se défendre d’ un v if sentiment d’ admiration
devant les merveilles que Naples lui présente.
La mer et le ciel, le golfe et le Vésuve la sé­
duisent, et leurs magiques beautés ont raison de
l’ indifférence de cette parisienne, de cette reine
des salons à la mode, habituée à chercher ses
plus grandes délices dans de brillantes et spiri­
tuelles conversations. Elle fait part de son en­
thousiasme à Monti, dans une lettre du 23 fé­
vrier 1805.
« Ce fleuve de feu qui descend du Vésuve, et
dont les vagues enflammées sont à côté de celles
de la mer comme pour présenter la même idée
sous des formes si différentes, ce feu éternel que
l’ on voit pour la première fois, cette nature si
vive, ces citronniers, ces orangers, dont les fruits
roulent dans les rues, avec cette indifférence qui
naît de la richesse, tout est admirable ici, excepté
le climat moral qui fait bien ressouvenir de ne
pas prendre ceci pour le p a r a d is » 1). Toujours
attentive aux hommes, à la société dans laquelle
elle se meut, Mme de Staël remarque les mal­
heureux effets d’ une servitude séculaire, parti­
culièrement dure dans l’ Italie méridionale. Le
gouvernement contemporain d’ ailleurs, bien loin
de faire quelques efforts pour relever cette malh
eu
rse

1) Lettere inedite etc., p. 267.

�population, 1’avilissait davantage, et
elle végétait dans la plus grande dépravation.
Le séjour à Naples ne dura que vingt-deux
jours, et hors le souvenir attendri et poétique de
son ciel et de sa mer et une certaine amitié
pour le cardinal Ruffo et pour Capecelatro, arche­
vêque de Tarente, Mme de Staël n’ emporta que
des impressions désagréables. Nature ardente et
généreuse, qui avait embrassé avec enthousiasme
les principes de 1789, elle ne pouvait voir l' avi­
lissement des peuples sans en souffrir; et elle
était trop clairvoyante pour ne pas faire sa part,
dans cette misère morale, à la servitude qui en­
chaînait l’ Italie depuis si longtemps.
Après avoir quitté Naples, Mme de Staël fit
encore un court séjour à Rome, puis se rendit à
Florence chez la comtesse d' Albany. Sa « chère
souveraine » lui lit lire la Vie d’ Alfieri, dont la
force et l’ énergie excitèrent son admiration. Cette
lecture fut 1’un des plus grands plaisirs que
Mme de Staël eut à Florence: elle s’empresse
d’ en parler par écrit à Monti, mais dans ses
lettres pas un mot sur les palais et les églises,
les statues et les tableaux. On dirait que Mme de
Staël a passé dans le temple de l ' art italien les
yeux fermés, l’ âme endormie: elle n’ a pas même
vu ces charmantes collines, alors toutes ver­
doyantes, qui semblent entourer Florence comme
une couronne pour en relever la beauté.

�De Florence elle se rend à Venise par Bologne
et par Ferrare. Là elle fréquente le salon de la
comtesse Isabella Teotochi-Albrizzi, presque aussi
célèbre que celui de Mme d’ Albany. Elle y con­
nut l’ auteur des Feste Veneziane, la spirituelle
Giustina Renier-Michiel qui, après lui avoir té­
moigné beaucoup de sympathie, revint sur son
jugement et, dans sa correspondance avec Cesa­
rotti et surtout dans une lettre encore plus expli­
cite à Bettinelli, parle d’ elle avec beaucoup de
sévérité. « Mme de Staël présente un de ces con­
trastes entre la personne et l ' écrivain que 1’o n
rencontre assez souvent, et que je n 'aime pas du
tout. Tout ce qu’ on lit d’ elle a un je ne sais quoi
de pathétique, de délicat, de fin, de doux, d’ insi­
nuant qui pousse à l’ aimer avec respect. Mais,
lorsqu’o n la voit, elle se présente avec une dé­
marche dégagée, et brusque: son œil noir jette
des regards hardis; ses cheveux frisés à la mode
ressemblent aux serpents de Méduse; elle a une
bouche large, des épaules carrées, des formes gros­
sières, même celles qui devraient être mesurées
et gracieuses; son air est v if et dégagé, elle a
beaucoup de franchise, quel que soit le milieu
où elle se trouve. Cette dame reçoit toutes les
louanges comme si elles lui étaient dues ; écoute
n’importe quel discours, comme si elle n’avait
pas de préjugés...; si elle garde le silence, elle
paraît réfléchir; si elle parle, elle n’ approfondit

�rien, et ne dit rien de remarquable. Tout d’ abord
elle se montre expansive, puis elle devient quelque
peu froide (à la manière française). Elle sait bien
déclamer; elle montre beaucoup de tendresse pour
ses enfants, parle avec transport de son père, ne
nomme jamais sa mère, femme excellente qui a
laissé un petit volume de maximes choisies, qui
a été 1’unique amie de Thomas et qui mérita
l’ estime de tous, et la plus vive affection de la
part de son mari. Mais, enfin que faut-il penser
de Mme de Staël ? N’ écoutons pas sa renommée» 1).
Ce dernier trait est d’ une malice toute fé­
minine.
Pendant son séjour à Venise, Mme de Staël fit
plusieurs courses à Padoue; elle y vit Cesarotti,
et assista à plusieurs de ses leçons. Le célèbre
professeur avait voué aux Necker un véritable
culte. Pourtant, lorsque, le 2 février 1805, Monti lui
fit savoir le projet que Mme de Staël avait fait
de passer au printemps à Padoue pour le connaî­
tre, il en fut troublé. « Je ne suis pas fait pour
tant de bruit..., lui répondit-il, j ’ aime un peu de
gloire lointaine, mais je n’ aime pas qu’ on vienne
me chercher de si près »2 ).

1) Cité par Mlle I ld a Morosini, Lettres inédites de Mme
de Staël à V. Monti (G ior. stor. della lett. ital. vol. XLVI
1905, p. 23).
2) Ibid., p. 24.

�La connaissance de Mme de Staël dissipa cette
gêne, et Corinne fit de lui un de ses admirateurs
les plus fervents, un de ses défenseurs les plus
éloquents. « J’ ai vu avec admiration et transport
la digne fille de N e c k e r » 1), écrivait-il à Monti.
Et il la défendait avec beaucoup d’ élan contre
les sévères jugements que la société vénitienne
avait prononcés sur cette femme illustre.
Dans la maison hospitalière de Cesarotti, Mme
de Staël connut Hippolyte Pindemonte et l’ en­
tendit lire sa tragédie d’ Arminius.
Arrivée à Milan dans les premiers jours de
juin, Mme de Staël eut enfin le plaisir d’ y ren­
contrer son poète et de se retrouver dans un
milieu qu’elle préférait à tout autre. A ce mo­
ment même l’ Italie septentrionale s’ ouvrait à
une vie nouvelle, sous l' impulsion puissante des
armées françaises. Napoléon, qui venait de ceindre
la couronne de fer, visitait le pays récemment
conquis, pour lui donner une administration ré­
gulière, et tous les Italiens de talent et de bonne
volonté, qui avaient mis en lui leurs espérances
de bonheur pour la patrie, secondaient ses efforts.
Mme de Staël fut très fêtée: Ferdinand Arri­
vabene écrivait à Bettinelli: « Nous sommes tous

1) Cité par Mlle M orosini, ouv. cité, p. 23.
2) Ce s a e C antù, Vincenzo Monti e l’ età che fu sua, p. 111
( Lettre du 13 juin 1805 ).

�amoureux d’ elle, à commencer par Monti à qui

appartient la dictature » 2).
De sou côté, Mme de Staël, qui était venue en
Italie sans trop d’ enthousiasme, s’ apercevait, au
moment de la quitter, qu’elle s’ y était attachée,
qu’elle l’aimait. Pourquoi? Non certes à cause de ce
charme pittoresque qu’ elle n’ avait vraiment senti
qu’ une seule fois; ni pour ces trésors artistiques
qui l’ avaient un peu fatiguée, ni pour ce peuple
dont elle avait si souvent médit. Pourquoi alors ?
Mme de Staël ne le savait pas bien elle-même;
elle regrettait son beau voyage si tôt fini, ces
quelques mois de tranquillité relative dont elle
avait joui et peut-être même cette joie, cette in­
souciance de vivre qu’elle avait si souvent re­
prochée aux Italiens, et qui, malgré tout, l’ avait
un peu gagnée. N’ est-il pas vrai que toute âme,
quelque forte qu’elle soit, a besoin d’ une halte,
d’ un certain abandon aux choses, pour se laisser
pénétrer de leur heureuse et paisible influence ?
Au moment de préparer son retour Mme de
Staël écrit à Monti « Il faut donc quitter cette
douce Italie, bella Italia, amate sponde. Ah! que
j ’ ai le cœur serré » 1).
Oui, le beau voyage est fini, il faut rentrer à
Coppet; elle s’ y rend tristement. Qu’ est-ce qui
l’ y attend ? Ses rapports avec Napoléon sont encore

1) Lettere inedite etc., p. 283.

�plus tendus. Les grands vides que le malheur
a faits autour d’ elle sont de ceux que l ' on ne
peut plus combler: tant qu’ elle était en Italie,
elle pouvait sinon oublier, du moins avoir quel­
ques instants de répit. A Coppet les souvenirs
seront plus puissants et par là même plus dou­
loureux. Mme de Staël en a comme le pressenti­
ment; c’ est une autre page de sa vie qu’ elle
va commencer. — De Verceil, elle écrit encore
à Monti, le 16 juin, ses regrets: « .J’ ai voyagé
la nuit à cause de la chaleur : j ’ ai vu ces mou­
ches brillantes qui volent dans les arbres et
semblent des étincelles de la terre enflammées.
Quel beau pays que celui-ci et quelle douleur
de le quitter, quand les sentiments du cœur vien­
nent se mêler à ces enchantements de l ' ima­
gination»1 ).
Ainsi ce n’est pas seulement le charme de
l’ Italie qui l’ a gagnée: elle connaît maintenant
et estime ses hommes les plus distingués et re­
grette les nombreux amis qu’il lui faut quitter.
Mais ceux-ci ne tarderont pas à lui rendre visite
à Coppet et à raviver dans son âme les doux
souvenirs que notre pays y a laissés. Mme de
Staël, toujours bonne et reconnaissante, s' em­
pressera de payer sa dette envers l ' Italie mal­
heureuse et hospitalière; son amitié pour Monti,

1) Lettere inedite etc., p. 288.

�étant moins exclusive, elle pourra mieux re­
cueillir ses impressions, et, son génie aidant, sa
sensibilité et son imagination lui dicteront le
poème de Corinne.

�CO R IN N E 1)

I m pressions pittoresques et artistiques;
nouvelle m anière de com prendre no­
tre littérature et n ou s-m êm es.
Le contraire de ce qui est arrivé à Chateau­
briand arrive à Mme de Staël: tandis que Cha­
teaubriand a reçu, en contemplant la nature et
les œuvres d’ arts, les impressions les plus pro­
fondes, Mme de Staël voit s' embellir dans son
imagination le pays qu' e l l e a v i s i t é
un peu rapidement et parfois avec dédain.
« Corinne, dit Mme Necker de Saussure, est le
fruit de l’ inspiration. C’ est un tableau qui s’ était
trop fortement emparé de l ' imagination de l’ au­
teur pour qu’ il n’ eût pas le besoin de le tra cer»2).
Et Sainte-Beuve: « Corinne n’ est qu’ une variété
1) Le roman de Corinne fut composé en 1805-1806 et pu­
blié en 1807: le succès en fut immense et le retentissement
européen.
2) En tête de la nouvelle édition de Corinne, Paris, Gar­
nier, p. IX.

�imposante dans ce culte romain, dans cette façon
de sentir à des époques et avec des âmes diverses
la Ville éternelle » 1).
Mais avant de passer à un examen critique de
l’ ouvrage, voyons, en quelques mots, quel est le
sujet du roman. Corinne, fille d' un Anglais et
d’une Italienne, passe sa première enfance en
Italie, en apprend la langue et en prend les
mœurs, les habitudes. Orpheline de mère, elle
est élevée par un père qui ne sait rien lui re­
fuser : sa nature impulsive et douée d’ une viva­
cité extraordinaire, se développe donc librement.
Par malheur, son père se remarie avec une
dame anglaise, va se fixer dans une petite ville
du Northumberland et rappelle sa fille auprès de
lui. Corinne obéit, désespérée de quitter l’ Italie.
Sa belle-mère lui fait un accueil peu flatteur: nul
moyen de se comprendre; l’ une est digne, froide,
rigide même; 1’autre est impulsive, ardente, bril­
lante. Tout ce qui était permis en Italie est con­
damné en Angleterre, et la jeune fille, habituée
aux journées ensoleillées de sa patrie, à une en­
tière liberté de paroles et de mouvements, se sent
comme emprisonnée dans le brumeux pays de son
père, dans un milieu que règlent les plus rigides
convenances. Elle souffre en silence et répand sa
tendresse sur sa petite sœur à qui elle apprend

1) Portraits de Femmes, Paris, Didier, 1844, p. 130.

�sa langue maternelle, et les doux airs que l’ on
chante là-bas sous le soleil.
Mais le père de Corinne meurt: la vie avec la
belle-mère devient de plus en plus diflicile, et
la jeune fille, à bout de force et de patience,
quitte secrètement 1’Angleterre pour aller vivre
en Italie sous un nom d’ emprunt.
Comme un joli oiseau qui, sorti enfin de sa
cage, tout à la joie d’ avoir retrouvé sa patrie,
s’épanche en chansons et en mouvement, Corinne
brille dans sa société de prédilection où elle
déploie ses talents de poète et de musicienne.
C’est à Rome, le jour de son couronnement, qu’elle
fait la rencontre d’ un jeune anglais, lord Nelvil,
et ne tarde pas à l’ aimer et à en être aimée.
Mais lord Nelvil apprécie dans la femme des
qualités d’ intérieur et il pense que Corinne ne
les possède pas; il reste donc indécis entre son
amour et les traditions de sa famille et de son
pays.
En attendant, Corinne étale coquettement de­
vant Oswald tous ses talents; et soit pour retar­
der des explications qu’elle craint de donner,
sur son passé, soit pour s’attacher davantage le
jeune homme, elle lui propose de visiter l’ Italie.
Ce sont alors des courses délicieuses dans Rome
et les environs pendant lesquelles Corinne se
montre souvent guide éclairé et plein d' enthou­
siasme.

�A Naples, Oswald, qui a déjà déclaré son
amour, exige de Corinne toute sa confiance, et cel­
le-ci lui abandonne le cahier où son histoire
est écrite.
Lord Nelvil apprend ainsi que cette femme
lui a été d’ abord destinée, mais que son père,
peu rassuré sur le tempérament tout italien de
Corinne et sur son éducation, lui a préféré com­
me bru sa sœur Lucile, de beaucoup plus jeune
qu’ elle et d’ un caractère plus doux.
Ce sont désormais des luttes et des combats
cruels dans l’ âme d’ Oswald, pris entre son amour
et son respect de la mémoire de son père; ce sont
de déchirantes blessures pour Corinne qui ne voit
que trop clair dans le cœur de son bien-aimé.
Enfin, à Venise, la séparation a lieu. Oswald re­
tourne en Angleterre faire son devoir de soldat
quelque temps après Corinne, désespérée par l’ é­
loignement, s’y rend aussi. Elle arrive pour assis­
ter secrètement aux noces d’ Oswald et de sa
sœur: une suite de circonstances malheureuses,
en ont ainsi décidé.
Prise d’ une maladie de langueur, elle revient
tristement mourir à Florence, après avoir fait de
déchirants adieux aux jeunes époux qui y sont
arrivés à leur tour.
L’ intrigue, comme on le voit, n’est ni bien
fameuse ni très bien agencée, mais cela importe
peu aujourd’hui. On cherche désormais dans ce rom
an

�les idées et les sentiments de Mme de Staël,
et tout particulièrement ses appréciations sur l’ art,
la vie et les moeurs des Italiens1 ).
Celui qui se rappelle la faiblesse des impres­
sions pittoresques et artistiques de Mme de Staël
pendant son voyage ne peut certainement pas
s’ attendre à en trouver beaucoup dans Corinne.
L’auteur, quoique fervente admiratrice de
Rousseau, n’ aimait guère la nature; elle la sen­
tait peu: sa longue habitude de vivre dans les
salons, son esprit solide, son amour des idées et
des hommes ne lui avaient pas permis d’ entre­
tenir avec les choses ce commerce intime et fa­
milier qui développe les puissances secrètes de
1’âme et la dispose aux tendres émotions et aux
longues rêveries 2).
D’ ailleurs, dans le philosophe génevois, elle
aimait surtout cette éloquence entraînante qui
est le langage de la passion; les pages qui cé­
lébraient les montagnes de la Suisse ne la touch
a
ien
t

1) Voir aussi F. Brune t iè r e , Éludes critiques etc., IVème
série, 1891, pp. 357, et suiv. — Lady Blen n erh a sset, ouv.
cité, t. III, chap. II, pp. 168-96, et surtout 1’ouv. cité de
Ch. De j ob.
2) Mme de Staël a été dix ans en présence des Alpes
sans en avoir eu une image: elle n’ était donc pas née es­
sentiellement avec de 1’imagination » ( Chênedollé, cité
par Sainte Beuve dans Chateaubriand et son groupe littéraire.
vol. 1er, p. 84).

�guère. « Oh le ruisseau de la rue du
Bac» 1), s’ écrie-t-elle quand on veut lui faire ad­
mirer le miroir du lac Léman. Et dans une lettre
à un de ses amis: « Si ce n’ était le respect hu­
main, je n’ouvrirais pas ma fenêtre pour voir
la baie de Naples pour la première fois, tandis
que je ferais cinq cents lieues pour aller causer
avec un homme d’ esprit que je ne connais pas » 2).
Mais, malgré tout, le charme de l’ Italie l’ avait
pénétrée, et Mme de Staël se ressouvient avec plai­
sir de « la douceur des nuits romaines », lorsque la
ville semble n’être habitée « que par ses illustres
ombres ». Elle revoit par la pensée ses villas et
ses jardins, la magnificence de son horizon, l’ azur
profond de son ciel, et sent « que la nature en
Italie fait plus rêver que partout ailleurs. On
dirait qu’elle est plus en relation avec l’ homme,
et que le Créateur s’ en sert comme d’ un langage
entre la créature et lui » 1).
A la fête du Capitole, Corinne improvise tout
un hymne en l’ honneur de la ville qui l’ a cou­
ronnée poète, mais l’ impression se perd dans une
foule de détails historiques: l’ inspiration est com­
me étouffée par les idées et l’ érudition. On aime
peut-être mieux l’ hymne du Cap Misène, mais

1) Sainte-B euve, Portraits de femmes, p. 119.
2) Cité par Sor e l, ouv. cité, p. 116.
3) Corinne, liv. V, chap. III, p. 102.

�on peut même lui préférer les notes semées par
ci par là, lorsque Mme de Staël semble s’ aban­
donner davantage au souvenir et n’ a pas l’ air
de s’ apprêter à faire de la description.
Ainsi, par exemple, lorsque Corinne et lord
Nelvil viennent de visiter la grotte de Pausillipe.
« Au sortir de la grotte on éprouve une vive
sensation de plaisir eu retrouvant le jour et la
nature; et quelle nature que celle qui s’offre alors
aux regards ! Ce qui manque souvent à l’ Italie,
ce sont les arbres; l ' on en voit dans ce lieu en
abondance. La terre, d’ ailleurs, y est couverte
de tant de fleurs, que c’ est le pays où l’ on peut
le mieux se passer de ces forêts qui sont la plus
grande beauté de la nature dans toute autre con­
trée. La chaleur est si grande à Naples qu’il est
impossible de se promener, même à l’ ombre pen­
dant le jour; mais, le soir, ce pays couvert, en­
touré par la mer et le ciel, s’offre en entier à la
vue, et 1’on respire la fraîcheur de toutes parts.
La transparence de 1’air, la variété des sites, les
formes pittoresques des montagnes caractérisent
si bien l’ aspect du royaume de Naples, que les
peintres en dessinent les paysages de préférence.
La nature a dans ce pays une puissance et une
originalité que l ' on ne peut expliquer par aucun
des charmes que 1’ on recherche ailleurs » 1).

1) Corinne, liv. XIII, chap. III, pp. 287-88.

�Ses observations artistiques nous paraissent
plus j ustes et plus vraies que ses impressions.
« L’ amour des beaux-arts, dit Sainte-Beuve, fut
chez elle quelque chose d’ acquis, d’ exotique, et
comme une plante qui ne poussa jamais en pleine
terre » 1).
Cependant, si imparfait que soit cet amour,
c’est l’ Italie qui le lui a donné. Quoique en géné­
ral fort peu sensible aux statues et aux tableaux,
elle ne peut se défendre d’ un v if sentiment d’ ad­
miration devant les temples et les palais de
Rome. Son impression est bien rendue: « la peinture,
la sculpture, imitant le plus souvent la figure hu­
maine ou quelque objet existant dans la nature,
réveillent dans notre âme des idées parfaitement
claires et positives; mais un beau monument d’ ar­
chitecture n’a point, pour ainsi dire, de sens dé­
terminé, et l’ on est saisi, en le contemplant, par
cette rêverie sans calcul et sans but qui mène si
loin la pensée » 2).
De même, elle démêle fort bien le caractère
de l’ art païen, harmonieux et reposé, et celui de
l’ art chrétien fait de mystère et de profondeur.
Cependant, soit au Vatican, soit au Capitole,
elle ne sait faire ressortir aucun tableau, aucune
statue. Elle se plaît aux considérations générales;

1) Portraits de femmes, p. 115.
2) Corinne, liv. IV, chap. III, p. 67.

�au Vatican, elle dit: « E n contemplant ces
traits et ces formes admirables, il se révèle je
ne sais quel dessein de la Divinité sur l 'homme,
exprimé par la noble figure dont elle a daigné
lui faire don. L’ âme s’ élève, par cette contem­
plation, à des espérances pleines d’ enthousiasme
et de vertu; car la beauté est une dans l’ univers,
et, sous quelque forme qu’elle se présente, elle
excite toujours une émotion religieuse dans le
cœur de l ' homme » 1).
Au milieu de ces statues, de ces vases, de ces
ornements de toute espèce, l’ on apprend à sentir
Homère et Sophocle et l’ âme acquiert une con­
naissance de l’ antiquité qu’elle ne saurait se pro­
curer ailleurs. L’on sent aussi qu’il nous est im­
possible de créer dans le sens des anciens, « d ’ in­
venter, pour ainsi dire, sur leur terrain ». Ils
avaient d’ autres sentiments religieux que nous,
et une disposition d’ âme tout à fait différente:
ils glorifiaient la vie, le christianisme nous a
appris à glorifier la mort.
Au sortir du Vatican, Corinne est saisie par
une impression de mélancolie: en contemplant
les débris que l’ on y a rassemblés, le torse d’ Her­
cule, des têtes séparées du tronc..., « on croit
voir, écrit-elle, le champ de bataille où le temps
1) Corinne, liv. VIII, chap. II, p. 170.

�a lutté contre le génie, et ces membres mutilés
attestent sa victoire et nos pertes » 1
).
Des tableaux de Raphaël pas un mot, si ce
n’est pour en admirer la composition sans arti­
fice. A Michel-Ange elle a 1’air de reprocher
d’ avoir souvent emprunté ses images au paga­
nisme et d’ avoir ainsi presque altéré les sujets
qu’il puisait dans la Bible. Du reste, bien, qu’elle
pense que la méditation religieuse fournisse aux
peintres les plus grands mystères de la physiono­
mie et du regard, elle trouve que les figures des
saints et des martyrs ne peuvent être très variées;
la religion réprime tous les mouvements du coeur
qui ne naissent pas immédiatement d’ elle.
Stendhal fera à peu près la même remarque.
Corinne, on le voit, sait mieux parler que sen­
tir: c’ est ce qu’ Ampère lui-même a si bien relevé
dans le passage suivant.
« Madame de Staël a consacré quelques belles
pages de Corinne à peindre Rome. Dans cette
peinture faite sous l’ impression des lieux, on ad­
mire plus la hauteur et la force des pensées sug­
gérées par les objets à l’ écrivain que la fidèle
représentation de ces objets. L’ imagination de
madame de Staël est plutôt de celles qui produi­
sent à l’ occasion des choses que de celles qui
reproduisent les choses mêmes. L 'impétuosité de

1) Corinne, liv. VIII, chap. II, p. 173.

�la passion et l’ ardeur de la pensée ne lui laissent
pas toujours le calme nécessaire pour réfléchir fidè­
lement la réalité. Examinez ce qu’ elle dit des chefsd’ œuvre de l’ architecture, de la sculpture, de la
peinture qui sont à Rome, et que Corinne fait ad­
mirer à Oswald. Chacun de ces chefs-d’ œuvre lui
inspire des idées élevées et brillantes sans doute,
mais qui font un peu oublier le monument pour
la théorie. Si les obélisques plaisent à l’ imagina­
tion de Corinne, ce n’est pas parce qu’ils se déta­
chent merveilleusement sur l’ azur serein, c’est
parce qu’ ils semblent « porter jusqu’ au ciel une
magnifique pensée de 1’ homme » 1).
Cependant il semble que Mme de Staël a
bien saisi la physionomie générale de Rome, et
pénétré le charme particulier de cette ville. « La
lecture de l’ histoire, dit-elle, les réflexions qu’ elle
excite, agissent moins sur notre âme que ces pier­
res en désordre, que ces ruines mêlées aux habi­
tations nouvelles.... Sans doute on est importuné
de tous ces bâtiments modernes qui viennent se
mêler aux antiques débris; mais un portique de­
bout à côté d’ un humble toit, mais des colonnes
entre lesquelles de petites fenêtres d’ église sont
pratiquées, un tombeau servant d’ asile à toute
une famille rustique, produisent je ne sais quel
mélange d' idées grandes et simples, je ne sais

1) ./. ./. Ampère, ouv. cité, p. 184.

�quel plaisir de découverte qui inspire un intérêt
continuel. Tout est commun, tout est prosaïque
dans l’ extérieur de la plupart de nos villes eu­
ropéennes; et Rome, plus souvent qu’ aucune au­
tre, présente le triste aspect de la misère et de
la dégradation; mais tout à coup une colonne
brisée, un bas-relief à demi-détruit, des pierres,
liées à la façon indestructible des architectes an­
ciens, vous rappellent qu’il y a dans l’ homme
une puissance éternelle, une étincelle divine, et
qu’il ne faut pas se lasser de l’ exciter en soimême et de la ranimer dans les autres » 1).
C’est donc Rome ancienne qu’elle voit et
qu’elle aime : la Rome des papes ne l’ intéresse
guère. Protestante, elle est choquée par ce carac­
tère théâtral que lui paraissent avoir les cérémo­
nies catholiques, par ce mélange de religion et
de mondanité qu’elle croit trouver dans presque
toutes les grandes églises de Rome. Aussi, elle ne
s’ occupe guère de la Rome chrétienne: il est vrai
qu’un autre s’en était déjà fait l’ interprète élo­
quent 2).
La musique semble lui avoir donné les plus
vives impressions: elle aime ce qu’ il y a en

1) Corinne, liv. IV, chap. IV, pp. 75-6.
2) Les quelques pages que Corinne consacre à Venise et
à Florence ne sont guère intéressantes au point de vue
esthétique, j ' ai cru pouvoir les négliger.

�elle de pénétrant, d’ indéterminé et d’ infiniment
doux.
« La musique rappelle les souvenirs.... ».
De tous les moyens d’ expression de la pensée
humaine, c’est celui qui agit le plus immédiate­
ment sur 1' âme: il est à la fois le plus pathétique
et le plus esthétique des arts. « Les autres la di­
rigent vers telle ou telle idée; celui-là seul s’ a­
dresse à la source intime de l’ existence et change
en entier la disposition antérieure. Ce qu’on a
dit de la grâce divine, qui tout à coup transforme
les cœurs, peut, humainement parlant, s’ appliquer
à la puissance de la mélodie.... »1 ). Et le chant
italien peut seul donner une idée de la musique.
« Les voix, en Italie, ont cette mollesse et
cette douceur qui rappellent et le parfum des fleurs
et la pureté du ciel.... » ( Il y a là de subtiles
correspondances notées par une main de génie).
La nature a destiné cette musique pour ce cli­
mat: l’ une est comme un reflet de l’ a u tre » 2).
Déjà, en juin 1805, elle avait écrit à Monti:
« je ne retrouve que dans la musique je ne sais
quoi de l’ Italie; et, du matin au soir, je chante
et je joue cette musique céleste qui me rappelle
votre langage » 3).

1) Corinne, liv. IX, chap. II, p. 198.
2) Ibid.
3) Cité par Mlle M orosini, ouv. cité , p. 31.

�Ainsi, même avant Musset, Mme de Staël dé­
finit 1’Italie le pays de la beauté et de 1’harmo­
nie celui où tout le monde, paysans et grands
seigneurs, se laissent le plus facilement aller à
l’ admiration pour tout ce qui est beau et har­
monieux. Et pour une femme qui n’ avait guère
de sens esthétique, c’était donner une preuve
de rare clairvoyance: son intelligence et son amour
de l ' Italie éclairaient ses appréciations.
Mais c’est dans ses nouveaux jugements sur
la littérature et le caractère des Italiens que Mme
de Staël montre le plus de goût et de finesse.
J’ ai dit que dans le livre de la Littérature elle
n’avait été guère équitable envers nous : elle
nous connaissait peu, et d’ ailleurs l’ opinion de
1’Europe, qui depuis longtemps était fort injuste
à notre égard, nous avait nui dans son esprit.
Lorsque Mme de Staël écrit Corinne, elle se
trouve dans un état d’ âme tout à fait différent.
Elle vient de visiter le pays dont elle veut parler,
et elle s’ est renseignée de visu. L’ accueil des Ita­
liens, a flatté sa vanité, et satisfait son besoin
d’ hommages: bien disposée envers nous, elle a
donc pu mieux observer, mieux connaître et ap­
précier. Elle a fréquenté les hommes et les fem­
mes les plus distingués de notre pays, et, rentrée
à Coppet, elle entretient avec eux une correspon­
dance suivie. D’ ailleurs beaucoup de nos compa­
triotes la visitent dans son château où ils contin
u
en
t

�ou renouvellent les discussions commencées
en Italie.
Monti, le plus désiré, de tous, s’ y rend enfin en
novembre 1805 et apporte une note essentiellement
italienne dans ce cercle cosmopolite. Benjamin
Constant le remarque: «L e poète Monti arrive. Il
a une superbe figure douce et fière. Ses déclama­
tions en vers sont très remarquables. C’est un vé­
ritable poète, fougueux, emporté, faible, timide,
mobile, le pendant de Chénier en Italie, quoiqu’il
vaille mieux que Chénier » 1).
Enfin, Mme de Staël connaît mieux notre lan­
gue et notre littérature. On sait que, dès son re­
tour à Coppet, elle étudie l’ italien avec ardeur,
lit nos poètes, s’ intéresse vivement à ce qui tou­
che à l’ Italie. Dans une lettre à Monti (19 juil­
let 1805), elle écrit: «Je lis dans ce moment une
vie de Léon X par Roscoe, un Anglais, auteur déjà
de la vie de Lorenzo de Medici ; vous seriez con­
tent de la justice éclatante qu’ il rend aux Ita­
liens » 2).
On voit quel revirement s’est fait dans les
opinions de Mme de Staël: non seulement elle
nous estime et nous aime, mais elle se réjouit que
d’ autres fassent de même, et elle se fâche contre
ceux qui nous lancent des injures. C’ est encore

1) Cité par Mlle Morosini, ouv. cité , p. 41.
2) Lettere inedite etc., p. 303.

�à Monti qu’elle écrit. « Vous serez avec raison
bien en colère d’ un article de Kotzebue 1) que je
vous adresse chez Fortis. Votre colère patriotique
n’aura jamais été mieux motivée et j ’ai eu un
véritable sentiment d’ indignation italienne contre
cet homme » 2).
Rien d’ étonnant donc si les pages de Corinne
qui se rapportent à l’ Italie ont un tout autre ton
que celles de la Littérature.
C’ est particulièrement dans les livres VI et VII
que Mme de Staël s’ occupe de la littérature et
du caractère des Italiens; ces livres selon Fer­
dinand Brunetière 3) valent les meilleurs chapitres
de l’ Allemagne.
Notre littérature, dit Mme de Staël, réfléchit
peu notre caractère et nos mœurs, parce que nous
sommes des gens très modestes qui n’ aimons pas
souvent nous mettre en scène: peut-être pensonsnous que nous n’avons pas assez de mérite pour
intéresser les spectateurs.
Je ne sais si c’est vraiment à cause de cela
que notre littérature réfléchit peu nos mœurs:

1) Auguste de Kotzebue, poète dramatique allemand.
Mme de Staël fait peut-être allusion aux Souvenirs de P a r is,
de Rome et de Naples, où 1’ auteur parle avec mépris de la
France et de l’ Italie.
2) Lettere inedite etc., p. 302.
3) Les romans de Mme de Staël (Revue des Deux Mondes,
1890).

�certes, nous avons souvent un peu trop de modes­
tie, et cette faiblesse nous fait beaucoup de tort.
Mme de Staël cherche à appuyer son asser­
tion et note, par exemple, que, bien que notre
poésie ait été consacrée à chanter l ' amour, nos
poètes savent peu peindre cette passion. Ils ne
s’ inspirent pas de la réalité; il se sont créé un
langage commun pour chanter non ce qu’ ils éprou­
vent, mais ce qu’ ils ont lu. Ainsi ils subtilisent et
exagèrent le sentiment, tandis que « le véritable
caractère de la nature italienne, c’est une im­
pression rapide et profonde, qui s’ exprimerait
bien plutôt par des actions silencieuses et pas­
sionnées que par un ingénieux la n g a g e » 1).
Ces critiques visent surtout les pétrarquistes
qui ont infesté la littérature italienne d’ une poésie
froide et conventionnelle, comme le sentiment qui
la dictait.
Mme de Staël ne connaît qu’un roman qui
peigne l’ amour avec des couleurs proprement na­
tionales, et ce roman est en prose; c' est Fiammetta,
de Boccace. Il est dommage, dit-elle que nos poètes,
se soient ainsi asservis à une imitation stérile :
ils auraient pu créer des chefs-d’ œuvre, car ils
possèdent une langue douce, tendre, harmonieuse
comme le chant d’ un rossignol. Et cette mélodie
italienne est si brillante qu’ elle peint mieux la

1) Corinne, liv. VII, c hap. II, p. 144.

�joie que la tristesse et convient mieux à l ' éclat
des objets extérieurs qu’à la méditation. « Cesa­
rotti a fait la meilleure et la plus élégante tra­
duction d’ Ossian qu’ il y ait; mais il semble, en
la lisant, que les mots ont eux-mêmes un air de
fête qui contraste avec les idées sombres qu’ils
rappellent » 1).
Ce jugement est évidemment exagéré; c’ était
une des opinions favorites de Mme de Staël que
les peuples du Midi ne sauraient connaître la
sombre tristesse de ceux du Nord, et que chez
eux la douleur même est moins déchirante. Cer­
tes, chacun a sa manière de souffrir: mais com­
ment scruter et comparer les mystères des âmes ?
Je crois que c' est là un problème impossible à
résoudre. Et d’ ailleurs, lorsque la douleur est
profonde, peu importe la langue qui l’ interprète;
elle réussit toujours à se faire comprendre.
Le langage poétique italien a sans doute une
grande douceur et une exquise harmonie : paré
de brillantes couleurs, il chante volontiers la joie
et l’ allégresse; mais il sait aussi revêtir les som­
bres teintes de la mélancolie et traduire par de
mâles et fiers accents les douleurs les plus pro­
fondes.
Pourtant, Mme de Staël avait bien lu nos poè­
tes et s’ était formé une idée plus équitable de

1) Corinne, liv. VII, chap. Ier, p. 133.

�l eur valeur. Dans Corinne, en effet, elle ne met

plus Dante au-dessous de Pétrarque, mais elle
l’ honore comme le premier poète de l’ Italie. Elle
relève les deux traits les plus caractéristiques
de son génie, la douceur et 1’énergie. « Animé
par l ' esprit des républiques, guerrier aussi bien
que poète, il souffle la flamme des actions parmi
les morts, et ses ombres ont une vie plus forte
que les vivants d’ aujourd’h ui. . . ; ce ne sont
point les bornes de son esprit, c’est la force de
son âme qui fait entrer l ' univers dans le cercle
de sa pensée » 1).
Pétrarque n’est plus seulement le chantre de
1’amour, il est le poète valeureux de l ' indépen­
dance italienne ; sa patrie l ' a mieux inspiré que
Laure elle-même. Mme de Staël définit gracieu­
sement l 'Arioste, « l ' arc-en-ciel qui parut après
les longues guerres qui avaient bouleversé l 'Italie.
Brillant et varié comme ce messager du beau temps,
il semble se jouer familièrement avec le vie, et
sa gaieté légère et douce est le sourire de la na­
ture, et non pas l’ ironie de l’ homme» 2).
Sannazar, Métastase, Alfieri, Parini, M o n ti...
ajoutent à l ' éclat de la poésie italienne. Il ne
paraît pas cependant que Mme de Staël ait goûté
Parini et compris la valeur morale et sociale de

1) Corinne, liv. Il, chap. III, p. 31.
2) Ibid., p. 33.

�son œuvre. Déjà, en 1805, elle écrivait à Monti :
« Je lis Parini le matin et 1' après midi — il fait
des tours de force avec les mots comme Marchesi 1)
en fait avec les notes; il m’a bien peu intéressée;
c’est une imitation de la Boucle enlevée de Pope,
c' est une ironie continuelle sans véritable gaieté ;
sans doute il y a des difficultés vaincues avec
succès, mais dans tous les arts je déteste la dif­
ficulté vaincue; c’ est un plaisir savant que celuilà et je demande des impressions naturelles, im­
médiates qui partent de la source pour arriver à
la source; toutes ces poésies mosaïques ne valent
pas une ébauche de génie » 2).
Parini a fait plus qu’une ébauche de génie,
mais sa satire manque des qualités préférées
par Mme de Staël : elle n’a ni la véhémence
de Juvénal, ni le mordant de Voltaire. C’ est le
langage d’ un homme qui connaît à fond la na­
ture humaine, le milieu qu’il décrit, et qui, pour
se faire mieux écouter, parle aux nobles dans leur
propre ton. La forme a caché un peu le fond à
Mme de Staël, qui n’ est jamais revenue sur sa
première impression. Dans Corinne, le nom de Pa­
rini figure à côté de ceux de poètes médiocres:

1) Marchesi Luigi, chanteur italien, né en 1741 à Milan,
mort à Bologne en 1826, le plus célèbre « soprano » de son
temps. Mme de Staël 1’avait entendu à la Scala.
2) Cité par Mlle M orosini, ouv. cité, pp. 6-7.

�il ne lui est accordé aucune attention particulière.
Parmi les contemporains, Monti est sans doute
celui qui a le plus charmé Mme de Staël ; cepen­
dant lorsqu’elle eut appris à le mieux connaître,
tout en gardant son admiration au poète, elle se
plaint quelquefois des palinodies de l’ homme.
Déjà en 1805, pendant son voyage, elle lui écri­
vait en faisant l’ éloge d’ Alfieri : « Ah ! caro Monti,
il y avait de grands trésors dans cette âme. Je
ne suis jamais entrée dans sa maison sans une
émotion profonde. J ’ ai su par Mme d’ Albany
qu’il estimait hautement votre talent, mais vo­
tre vie n’a pas pu être aussi indépendante que
la sienne » 1). Et elle 1’engageait à écrire pour
la gloire et non pour les maîtres du jour : ceux-ci
passent, la gloire seule est durable quand elle
est fondée sur le génie. Si Monti écrit quelque
chose d’ étranger à la politique, son amie devien­
dra sa traductrice, et ce sera un des plus grands
bonheurs pour elle que de pouvoir parler de ses
travaux. Il ne devrait pas gaspiller son génie en
des écrits de circonstance, mais composer un beau
poème ou de belles tragédies. Alfieri a beaucoup
fait pour le théâtre, mais elle est convaincue que
si Monti voulait, il aurait encore une belle car­
rière à parcourir dans le même sens.
Et passant du rôle d’ excitatrice à celui de

1) Lettere inedite etc., 21 mai, p. 281.

�conseillère Mme de Staël lui propose des sujets
à développer : les amours d’ Eléonore de Guienne,
femme de Louis V II roi de France, avec le sul­
tan Saladin; ceux du Tasse avec la princesse de
Ferrare. . . « enfin je ne sais, mais il me semble
qu’avec le pinceau que vous possédez tous les
sujets deviendront ravissants, si vous vous écartez
des sujets politiques pour prendre tous ceux qui
tiennent à l’ imagination et au sentiment. Je suis
persuadée, que vous avez autant de grâce que
d’ énergie dans la manière d’ écrire, et j ’ ai une
ambition vive de vos succès» 1). C’ est dommage
qu’une si éloquente conseillère n’ait pas été é­
coutée.
Corinne parle aussi avec plus d’ équité de nos
prosateurs. S’ ils n’ont pas l’ éloquence et 1’am­
pleur des Français, ils ne manquent pas de mé­
rite. Certes, depuis près de deux siècles, notre
prose est tombée dans l’ enflure, la déclamation,
le vide : les écrivains se complaisent dans les mots
sans oser approcher des idées. Depuis que l’ Ita­
lie a été privée de son indépendance, ou y a perdu
tout intérêt pour la vérité et souvent même la pos­
sibilité de la dire. « Comme l’ on était certain
de ne pouvoir obtenir par ses écrits aucune in­
fluence sur les choses, on n’ écrivait que pour
montrer de l’ esprit, ce qui est le plus sur moyen

1) Lettere inedite etc., 17 juin, p. 289.

�de finir bientôt par n’avoir pas même de l’esprit» 1).
Et après avoir ainsi excusé nos écrivains, elle
leur conseille de diriger leurs efforts vers un objet
noblement utile pour avoir le plus d’ idées pos­
sible. « Les Italiens, il est vrai, craignent les pen­
sées nouvelles; mais c’est par paresse qu’ils les
redoutent et non par servilité littéraire » 2). Si
leurs idées générales sont communes, c’est qu’ils
ne se donnent pas la peine de réfléchir; mais leur
caractère, leur gaieté, leur imagination ont beau­
coup d’ originalité. Il ne faut pas leur conseiller
de se mettre à l’ école de l ' étranger, d’ imiter les
Bossuet, les La Bruyère, les Montesquieu, les Buf­
fon, au contraire, tout en profitant du patrimoine
intellectuel des autres, chaque peuple doit tra­
vailler dans le sens de son originalité. Il est vrai
que les peuples du Midi sont gênés par la prose,
et que le vers est leur langage naturel ; cepen­
dant les Italiens pourraient encore exceller dans
ce genre, si, au lieu de s’escrimer avec les mots,
ils voulaient réfléchir à des sujets sérieux et se
proposer d’ atteindre par leurs écrits quelque no­
ble but.
L’ Italie a peu fait dans le genre dramatique.
C 'est un reproche que lui adressent volontiers
les compatriotes de Shakespeare et ceux de Racine

1) Corinne, liv. VII, c hiap. Ier, p. 134.
2) Ibid.

�et de Molière. Cependant, les noms de Maf­
fei, de Métastase, de Goldoni, d’ Alfieri, de Monti
prouvent que son génie n’est pas réfractaire au
genre. C’est à tort qu’on lui attribue le mono­
pole des arlequinades : elle a fait mieux que cela.
Certes, les masques et leurs lazzi, qui ont amusé
l’ Europe pendant deux ou trois siècles, sont une
création italienne, mais les Arlequin, les Brighella,
les Pantalon et toute la troupe joyeuse de leurs
compères et commères ont frayé la voie aux Mi­
santhrope, aux Tartufe, aux Harpagon, aux Tris­
sotin. Si le genre dramatique a été peu cultivé par
l’ Italie, cela tient à des circonstances indépen­
dantes de son génie. D’ abord, la division des
États ayant créé plusieurs capitales avec leur
théâtre propre et leurs artistes particuliers, les
ressources de la nation se sont trouvées disper­
sées. Ce morcellement favorise les préjugés, l’envie,
la haine: tel auteur est sifflé à Bologne parce qu’il
est Napolitain et vice versa. Il s’ensuit que les
artistes, condamnés souvent injustement, perdent
courage; les difficultés contre lesquelles ils ont
à combattre sont ici plus nombreuses qu’ailleurs,
et ils ne peuvent rien espérer du gouvernement.
Il faudrait à l’ Italie un centre de lumière et
de puissance pour résister aux préjugés qui la
dévorent, un gouvernement qui prît à cœur ses
véritables intérêts, pour hâter et diriger 1’essor
de ses meilleures énergies. Il lui faudrait la vie

�de société, car « la comédie qui tient à l’ obser­
vation des mœurs, ne peut exister que dans un
pays où l ' on vit habituellement au centre d’ une
société nombreuse et brillante » 1).
En Italie il y a des passions violentes et des
jouissances paresseuses : or, les passions violentes
produisent des crimes ou des vices d’ une cou­
leur si forte qu’elles font disparaître toutes les
nuances des caractères. Ce n’est pas que les Ita­
liens ne sachent étudier habilement les hommes
aux-quels ils ont affaire ni découvrir plus fine­
ment que personne les pensées les plus secrètes:
ne sont-ce pas eux qui ont donné les plus fins
diplomates de l’ Europe ? Mais c’ est plutôt comme
esprit de conduite qu’ils ont ce talent, et ils n’ont
point l’ habitude d’ en faire un usage littéraire.
Est-ce par prudence qu’ ils n’ aiment pas à géné­
raliser leurs découvertes et à publier leurs aper­
çu s ? Peut-être: Machiavel qui, bien loin de rien
cacher, a fait connaître tous les secrets d’ une
politique criminelle, prouve de quelle terrible con­
naissance du cœur humain les Italiens sont capa­
bles. Seulement, une telle profondeur n’est pas
du ressort de la comédie.
Goldoni a mis dans ses pièces plus de finesse
d’ observation que l’ on n’en trouve communément
chez les autres auteurs : c’ est qu’ il vivait à Ven
ise,

1) Corinne, liv. VII, chap. II, pp. 138-39.

�la ville d’ Italie où la vie de société est
le plus développée. Pourtant Mme de Staël lui
reproche de manquer de variété dans les caractè­
res, et d’ avoir fait ses comédies d’ après le modèle
des pièces de théâtre en général et non d’ après
la vie.
Cette critique est injuste : « Le monde et les
hommes, disait Grosley, voilà les livres que Gol­
doni étudie le plus » 1). Et le poète lui-m ême:
« Dans la coustruction de mes comédies, je n’ai
essayé d’ imiter ni les Grecs, ni les Latins, ni
les Français, ni les Espagnols, et pas même nos
Italiens; mais, en prenant pour but la vérité et
la raison, j ’ai voulu copier la nature dans toute
la variété et la simplicité de ses aspects » 2).
Toute son oeuvre témoigne qu’il a réussi. Certes
on ne doit pas lui demander l ' ampleur et la va­
riété de Lope de Vega, ui la hardiesse et la pro­
fondeur de Molière; Goldoni a un tout autre tem­
pérament artistique, il vit aussi dans un tout
autre milieu. Il a la grâce, la simplicité, la spon­
tanéité, la bonhomie; s’ il se moque volontiers
des travers de son voisin, il les oublie aussitôt
qu’ il a passé le coin de la rue.
Mais que de mouvement, que de vérité dans

1) Cité par T. Concari, Il settecento (in Storia lett. d 'I ­
talia, Milano, Vallardi ), chap. III p. 113.
2) Ibid., p. 112.

�ses silhouettes ! Comme on sent qu’il les a por­
tées directement de la vie à la scène ! Qu’il est
aisé d’ y reconnaître ces marchands, ces bate­
liers, ces soubrettes qui, autour de Saint-Marc
ou le long du Canalazzo, tout en vaquant à leurs
occupations, échangeaient de gais propos, déco­
chaient des traits spirituels ou railleurs, nouaient
des amourettes, jouissaient de la vie et du so­
leil. Tout un coin de la Venise du dix-septième
siècle vit là pour toujours : la Venise la plus
pittoresque, la plus remuante, la plus bruyante.
Mme de Staël ne 1’a pas assez vu : elle n’a pas
senti non plus toute la fraîcheur et la sponta­
néité de ce théâtre ; elle lui a préféré celui de
Gozzi, dont les fantaisies déréglées vont bien audelà des bornes de la réalité 1).
A son avis, c’était se livrer franchement au
génie italien que de mêler les bouffonneries et
les arlequinades au merveilleux des poèmes. Elle
trouvait Gozzi plus original que Goldoni et lui
prédisait plus de gloire. Telle était aussi l’ opi­
nion des contemporains, Baretti qui refusait à

3) Pendant son séjour à Venise, elle avait assisté à la
représentation de La figlia dell’ aria ossia l 'Innalzamento di
Semiramide, et avait été charmée par « la vivacité de 1’ im­
provisation, l’ inépuisable verve d’ imagination et de gaieté
que l’ inspiration seule du moment peut donner ». Cité par
Mlle Mor osini, ouv. cité, p. 23.

�Goldoni la culture et le génie, mettait Gozzi im­
médiatement au-dessous de Shakespeare, comme
« l ' homme le plus extraordinaire qu’on ait vu
dans aucun siècle » 1). Hoffmann le prenait pour
modèle, Schiller lui faisait l ' honneur d’ une tra­
duction.
Mme de Staël et ses contemporains se trom­
paient: Gozzi avait si peu le véritable génie co­
mique italien, qu’il n’a presque pas eu d’ imi­
tateurs chez nous. Et bien loin de ratifier ces
premiers jugements, nous avons vite oublié son
théâtre pour demander à Goldoni des sensations
réelles, et de véritables jouissances.
L’ Italie n’ a pas de tragédie nationale. Métas­
tase est plutôt lyrique que tragique. Ce qui plaît
davantage dans ses drames, ce sont les ariettes,
admirables tantôt pour la grâce et l’ harmonie,
tantôt pour les beautés lyriques qu’elles renfer­
ment. Mais son théâtre n’a ni variété ni profon­
deur: c’ est toujours le même couple d’ amoureux,
qui, sous des noms différents, chantent de la même
manière des chagrins et des martyres d’ amour
qui remuent l’ â me à la surface. Métastase a
peint comme une fadeur le sentiment le plus orag
eu
x

1) Il est vrai qu’ après, en se contredisant, il définira
les Fables « un tas d’ or et de fange, et leur auteur, uno scroc­
cone ingénieux ». Cité par T. Co n ca r i, ouv. cité, ch. III,
p. 142.

�qui puisse agiter le cœur humain. Cepen­
dant la Mérope de Maffei, le Saül d’ Alfieri, 1' A ­
ristodème de Monti et surtout le poème du Dante,
bien que cet auteur n’ait point composé de tra­
gédies, lui semblent faits pour donner l’ idée de
ce que pourrait être l’ art dramatique en Italie.
Dans la Mérope il y a une grande simplicité
d’ action et une poésie brillante qui revêt les ima­
ges les plus gracieuses. L' Aristodème « a quelque
chose du terrible pathétique du Dante, et sûre­
ment cette tragédie est, à juste titre, une des plus
admirées » 1).
Dante possédait le génie tragique qui pro­
duirait le plus d’ effet en Italie, si on pouvait
l’ adapter â la scène. Il sait peindre aux yeux ce
qui se passe au fond de l’ âme, et son imagina­
tion fait sentir et voir la douleur.
Alfieri est celui qui a le plus fait pour la tra­
gédie. Mme de Staël estime l’ homme autant que
1’ écrivain : mais elle ne cache pas que le premier
a beaucoup empiété sur le second, au détriment
de l’ œuvre. « Alfieri, dit-elle, par un hasard sin­
gulier, était, pour ainsi dire, transplanté de l’ an­
tiquité dans les temps modernes; il était né pour
agir, et il n’ a pu qu’ écrire: son style et ses tra­
gédies se ressentent de cette contrainte. Il a
voulu marcher par la littérature à un but politq
u
e:

1) Corinne, liv. VII, chap. II, p. 146.

�ce but était le plus noble de tous sans
doute; mais n’ importe, rien ne dénature les ou­
vrages d’ imagination comme d’ en avoir un. A l­
fieri, impatienté de vivre au milieu d’ une nation
où l’ on rencontrait des savants très érudits et
quelques hommes très éclairés, mais dont les lit­
térateurs et les lecteurs ne s’ intéressaient pour
la plupart à rien de sérieux, et se plaisaient uni­
quement dans les contes, dans les nouvelles, dans
les madrigaux, Alfieri, dis-je, a voulu donner à
ses tragédies le caractère le plus austère. Il eu
a retranché les confidents, les coups de théâtre,
tout, hors l’ intérêt du dialogue. Il semblait qu’ il
voulût ainsi faire faire pénitence aux Italiens de
leur vivacité et de leur imagination naturelle;
il a pourtant été fort admiré, parce qu’il est
vraiment grand par son caractère et par son âme,
et parce que les habitants de Rome surtout ap­
plaudissent aux louanges données aux actions et
aux sentiments des anciens Romains, comme si
cela les regardait encore... Mais il n’ en est pas
moins vrai qu’Alfieri n’a pas créé ce qu’on pour­
rait appeler un théâtre italien, c’ est-à-dire des
tragédies dans lesquelles on trouvât un mérite
particulier à l’ Italie. Et même il n’ a pas carac­
térisé les mœurs des pays et des siècles qu’il
a peints. Sa Conjuration des Pazzi, Virginie, Phi­
lippe I I , sont admirables par l’ élévation et la
force des idées; mais on y voit toujours l’ emp
rein
te

�d’ A lfieri, et non celle des nations et des
temps qu’ il met en scène 1).
Autour d’ Alfieri elle a vu toute une floraison
d’écrivains, toute une foule d’ hommes distingués
qui témoignent de la nouvelle renaissance de 1’I­
talie. Certes, il faudra du temps, mais Mme de
Staël y croit et nous la souhaite, car elle a trouvé
quelque chose de bon et de fort dans cette nation
qui « sous les Romains fut la plus militaire de
toutes, la plus jalouse de sa liberté dans les répu­
bliques du moyen âge, et, dans le seizième siècle,
la plus illustre par les lettres, les sciences et les
arts » 2).
Les étrangers l’ avilissent et l’ insultent à l’ envi :
ils ont tort. Les peuples du midi présentent de tels
contrastes dans leur caractère, qu’o n ne doit pas
les juger au premier coup d’ œil. Ils ont souvent
1) Corinne, liv. VII, chap. II, pp. 144-45.
II est étrange que Mme de Staël n’ait ni connu ni lu
Foscolo. Elle aurait plus fortement senti notre caractère et
mieux parlé de nous. Au moment où elle écrivait Corinne,
elle ne pouvait lire ni les Sepoleri, ni le cours patriotique pro­
fessé à Pavie : mais elle aurait pu connaître les Dernières
lettres de Jacopo Ortis, les fiers articles publiés sur l ' Assem­
blée législative de la Cisalpine, le discours à Bonaparte
pour le congrès de Lyon. Or elle ne le nomme ni dans ses
lettres, ni dans ses livres. Ils avaient pourtant nombre
d’ amis communs : Luigi Bossi, Ippolito Pindemonte, la
comtesse d’ Albany, Luigi di Brême. . . .
2) Corinne, liv. VI, c hap. III, p. 119.

�l es qualités et les défauts les plus opposés. Tan­

tôt ils se montrent très prudents, tantôt ils pa­
raissent les plus audacieux des hommes. Si vous
les voyez indolents, « il se peut qu’ils se reposent
d’ avoir agi, ou se préparent pour agir encore » 1).
Il faut donc les observer, les étudier pendant
quelque temps, avant d’en pouvoir parler avec
équité. N’ allez pas croire cependant qu’ils ca­
chent ce qu’ ils sentent; au contraire, ils ne sont
jamais embarrassés, car ils ne connaissent ni l’ a­
mour-propre, ni les conventions mondaines.
La plupart de ceux qui descendent en Italie,
s’ étonnent de ne pas y trouver les mœurs, les
habitudes de leur pays: ils font des comparaisons
injustes, et en veulent aux Italiens parce qu’ils
vivent à leur façon. Eh bien ! ces étrangers ont
tort: tout le monde a le droit de vivre comme
bon lui semble; et chaque peuple a des qualités
et des défauts qui se compensent, qualités et
défauts inhérents à sa nature particulière, au
pays qu’ il habite, au gouvernement qui le dirige.
Les Italiens ne sont certainement pas les pires
habitants de l’ Europe: on les accuse volontiers
de mœurs relâchées, parce qu’ils n’ont pas de
convenances sociales à respecter.
C’ est trop dire: les Italiens ignorent certaine­
ment la rigidité anglaise, mais ils n’ en connaissen
t

1) Corinne, liv. VI, chap. II, p. 112.

�pas non plus l’ hypocrisie. Ils ne possèdent
pas les grâces séduisantes des Français, mais ils
n’ en ont pas non plus l’ affectation. Dans leurs
rapports, ils ont de la simplicité, de la franchise,
une politesse aimable et bienveillante. Ils ne se
font jamais prier pour montrer quelque talent et
amuser les autres, car ils n’ ont à redouter aucune
moquerie. Mais aussi ils ne s’ occupent pas de
l 'effet qu’ ils produisent, et se livrent simplement
à leurs impressions, sans se laisser détourner de
leur plaisir par la vanité, ni de leur but par les
applaudissements. Chez eux, les distinctions de
rang font en général peu d’ effet: ce n’ est pas
philosophie, mais « simplicité de caractère et fa­
miliarité de m œ u rs» 1). Comme la société ne s’ y
constitue juge de rien, elle admet tout. Rome est
sans doute la ville où l’ on jouit de la plus grande
liberté : on peut aller, venir, quitter le monde ou
y rentrer sans étonner personne. Les étrangers
y sont reçus et fêtés comme des concitoyens: c’ est
la ville cosmopolite par excellence.
Au X V Ie siècle, Montaigne avait fait la même
remarque: « C ’ est, disait-il, la plus commune
ville du monde, et où l’ étrangeté et la différence
de nation se considère le moins, car de sa nature
c’ est une ville rappiecée d’ éstrangiers ; chacun y
vit com chés soi» 2).

1) Corinne, liv. VI, chap. II, p. 111.
2) Journal de Voyage, édit. d’ Ancona, p. 318.

�On accuse volontiers les Italiens d’ indolence,
d’ insouciance, de manque de caractère: les étran­
gers devraient se souvenir que, de tout temps,
l’ Italie a été le théâtre de leurs querelles, le but
de leur ambition. Cette contrée malheureuse a les
torts des nations vaincues et déchirées. D’ ailleurs,
n’ est-ce pas le gouvernement qui forme en grande
partie le caractère d’ un peuple? Et quel caractère
peuvent avoir les Italiens qui changent de maître
depuis des siècles? Il faut noter aussi que « les
peuples du Midi sont plus aisément modifiées
par les institutions que les peuples du Nord; ils
ont une indolence qui devient bientôt de la rési­
gnation ; et la nature leur offre tant de jouis­
sances, qu’ils se consolent facilement des avan­
tages que la société leur refuse, il y a sûrement
beaucoup de corruption en Italie, et cependant
la civilisation y est moins raffinée que dans d’ au­
tres pays » 1). On trouve de la sincérité, de la
fidélité dans les relations privées; et si l’ intérêt
et l’ ambition exercent un grand empire sur les
Italiens, l ' orgueil et la vanité n’ ont pas de pri­
se sur eux: ils ont du naturel et de la vérité.
C’ est même cette vérité qui est cause du scan­
dale dont les étrangers se plaignent: « les fem­
mes, entendant parler d’ amour sans cesse, vi­
vant au milieu des séductions et des exemples

1) Corinne, liv. VI, chap. III, pp. 120-1.

�de l’ amour, ne cachent pas leurs sentiments, et
portent pour ainsi dire une sorte d’ innocence
dans la galanterie mêm e » 1). Quels que soient
leurs torts les Italiennes n’ ont pas recours au
mensonge: et n’ est-ce pas la Rochefoucauld qui
a dit: Le moindre des défauts d’ une femme galante
est de l’ être? Sans doute l’ amour en dehors du
mariage est fort condamnable, mais la coquet­
terie n’ est pas non plus justifiée. Au moins faut-il
noter que les Italiennes n’ aiment ni par vanité
ni par orgueil, et que dans leurs passions elles
ont de la sincérité et de la constance.
Le sigisbéisme est un usage choquant: ce sont
les Espagnols qui l’ ont importé en Italie. Pour
le déraciner, il faudrait reconstituer la famille
sur des bases plus solides, sanctionner l’ amour
par le mariage, soigner l’ éducation des femmes.
Celles-ci sont en général très ignorantes: beau­
coup ne savent pas même écrire leur nom, et se
servent volontiers du paglietto pour correspondre.
Pourtant, parmi les femmes instruites, il y en a
qui sont professeurs dans les académies et qui don­
nent, des leçons publiquement, en écharpe noire.
D’ autres, avant Mme de Staël, avaient été
étonnés par le savoir et la simplicité des Ita­
liennes. Le président de Brosses, ennemi déclaré
des bas-bleus, affirme au sortir de chez Mlle Agnesi,

1) Corinne, liv. VI, chap. III, p. 121.

�qu’il vient de voir « une espèce de phénoméne
littéraire qui lui a paru una cosa più stupenda
que le dôme de Milan ». Il l’ a trouvée assise sur
un canapé avec sa petite sœur; autour d’ elle il
y avait trente personnes de toutes les nations de
l’ Europe. Cette jeune fille, « ni laide ni jolie, qui
a l’ air fort simple et fort doux », a très bien
répondu en latin à une harangue que le comte
Belloni lui avait adressée en cette langue; puis
elle a discuté sur l’ origine des fontaines, sur le
flux et le reflux de quelques-unes; enfin, s’ écrie
le président, « elle a parlé comme un ange sur
cette matière; je n’ ai rien oui là-dessus qui m’ ait
plus s a tisfa it» 1). A Milan, il connut aussi Mme
Manzoni, poète de l’ Empereur, Clélie Borromée
qui savait toutes les sciences et toutes les lan­
gues de l’ Europe et parlait arabe comme l’ A l­
coran ; à Bologne, il vit Laura Bassi et assista à
ses conférences latines; à Naples, tout à fait ré­
concilié avec les femmes savantes, il faisait ses
délices de la conversation de la princesse Pa­
lom bano 2) qui excellait en géométrie.
A 1’époque de son voyage, Mme de Staël avait
connu beaucoup de femmes aussi distinguées par
leur talent que par leur savoir: Clotilde Tam­
broni, professeur de grec à l’ Université de Bologn
e;

1) Lettres d’ Italie (édit. Colomb), vol. Ier, pp. 94 et 105-107.
2) Ibid., vol. Ier, pp. 222 et 341-42.

�Mlle Pellegrini, qui improvisa pour elle à
la séance du Capitole; Mme Teotochi Albrizzi,
que Byron devait appeler avec emphase la Staël
vénitienne 1).
Elles les avait entendu célébrer par les poè­
tes 2), elle s’ en était fait souvent des amies et
des admiratrices. Il était naturel que dans Co­
rinne elle se fît au nom et en faveur de ces
femmes remarquables, le défenseur éloquent de
toutes les autres.
Mme de Staël démêle ensuite avec finesse
pourquoi les Italiens n’ont pas l ' esprit militaire.
Ce n’ est pas qu’ ils manquent de courage ou de
bravoure: « ils exposent leur vie pour l’ amour
et pour la haine avec une grande facilité; et les
coups de poignards donnés et reçus pour cette
cause n’ étonnent ni n’ intimident personne; ils
ne craignent point la mort, quand les passions
naturelles commandent de la braver; mais sou­
vent, il faut l’ avouer, ils aiment mieux la vie que
des intérêts politiques, qui ne les touchent guère,

1) Mme de Staël a été en correspondance avec la comtesse
Diodata Saluzzo, membre de l'Académie des sciences de Turin,
et dont les vers furent loués par Monti. Voir M. Rod. Re­
n ier, Lettere di duc donne illustri, n.° 12-13 du Preludio, 30
ju in -l6 juillet 1883.
2) Paolina Secoo Suardo qui mérita par ses vers et par
son goût pour l’ histoire naturelle que Masc heroni lui adressât
l’ Invito a Lesbia C.idonia.

�parce qu’ils n’ont point de patrie » 1). On les
accuse de frivolité parce qu’ils considèrent l’ exis­
tence comme une fête, et les talents comme au­
tant de moyens pour l’ embellir.
Mais s’ ils sont facilement émus ou charmés
par tout ce qui plaît et réjouit, « leur mobilité
ne les porte point à l’ inconstance, et leur viva­
cité ne leur rend point la variété nécessaire. Ils
sont, en toute chose, patients et persévérants;
leur imagination embellit ce qu’ils possèdent;
elle occupe leur vie, au lieu de la rendre inquiète;
ils trouvent tout plus magnifique, plus imposant,
plus beau que cela n’ est réellement; et tandis
qu’ailleurs la vanité consiste à se montrer blasé,
celle des Italiens, ou plutôt la chaleur et la vi­
vacité qu’ ils ont en eux-mêmes, leur fait trouver
du plaisir dans le sentiment de l’ admiration » 2).
Ils cultivent avec amour les arts et les lettres,
soit par inclination, soit parce que la domination
étrangère interdit tout autre champ à leur acti­
vité. Certes, il faudrait secouer cette torpeur qui
semble engourdir le peuple tout entier, et tra­
vailler avec plus d’ énergie. Il est dommage que
les Italiens manquent de dignité, quoiqu’il leur
reste encore « quelques traces de la grandeur
antique, quelques rares traces effacées qui pourra
ien
t

1) Corinne, liv. VI, chap. III, p. 122.
2) Ibid., liv. X, chap. III. p. 213.

�reparaître dans des temps plus heureux, »
surtout s’ ils pouvaient être excités par une grande
passion. « Alors, dit Mme de Staël, les Italiens
deviendraient actifs et persévérants » : chez eux
il n’ y a pas d'émulation; « mais donnez à ces
hommes un but, et vous les verrez en six mois
tout apprendre et tout co n c e v o ir» 1).
Ce but ils le trouveront bientôt, et en moins
d’ un demi siècle, l’ unité italienne, à travers mille
difficultés et mille dangers, à travers les douleurs
et les sacrifices de sa plus vaillante jeunesse, sera
un fait accompli. En attendant, Corinne va plaider
sa cause à travers toute l’ Europe et lui rappeler
que c’est de cette Italie, si volontiers dédaignée,
qu’ elle tient l’ art et la science, c' est-à-dire les
meilleurs moyens de connaître la vie et de la
goûter.
Sans doute, Corinne n’est pas un dithyrambe en
l’ honneur de l’ Italie; si Mme de Staël a démêlé
nos qualités, elle a vu aussi nos défauts: quelques
Italiens même trouvèrent d’ abord que parfois
elle avait été trop sévère. Mais n’ est-ce pas bien
aimer que bien gronder? On tomba bientôt d’ ac­
cord là-dessus, et dans notre pays et à l’ étranger,
on jugea Corinne le plus éloquent plaidoyer on
faveur de l’ Italie.
Le Courrier de Turin, dans un article signé

1) Corinne, liv. VI, chap. III, p. 123.

�J. Grassi, appréciait ainsi l 'auteur: « Tout ce que
Mme de Staël dit sur les Italiens est vrai; les traits
sont ressemblants; elle eu a oublié plusieurs; mais
ceux qu’elle a tracés sont exacts. Elle a vengé
le caractère des Italiens de ces assertions banales
que les écrivains peu instruits ont répété depuis
lon gtem ps» 1). Byron a avoué quelque part que
quand il songeait à notre pays, il pensait « avec
les pensées de Mme de Staël », et on sait que
Lamartine le parcourait en 1811, le livre de Co­
rinne à la main.
Mme de Staël a justement vu de l’ Italie ce
que Chateaubriand en avait négligé: la vie so­
ciale, littéraire et politique. « Elle contribua à
relever l’ Italie devant soi-même et devant le
monde. Elle dévoila le « mystère » de cette na­
tion et de ce pays; elle propagea en Europe cette
pensée qui devint un programme de politique:
« Les Italiens sont bien plus remarquables par ce
qu’ ils ont été et par ce qu’ ils pourraient être
que par ce qu’ils sont maintenant » 2). Elle fut la
première voix étrangère qui, au commencement du
siècle, se leva en faveur de notre unité, la pre­
mière qui espéra en notre résurrection et nous
reconnut le droit à la vie, à la liberté. Sans doute,
il faudra du temps: les tristes fruits du servage

1) Cité par Ch. Dej o b, ouv. cité, pp. 120-21.
2) A. Sore l., ouv. cité, p. 206.

�pullulent en Italie, les défauts particuliers à son
peuple se sont accentués, mais beaucoup de bonnes
qualités sommeillent au fond ; c’est l’ honneur de
Mme de Staël de les avoir signalées et d’ y avoir
cru. Elle a senti que nos beaux-arts qui ont fait
notre gloire feront aussi notre force, et a espéré
« qu’un jour notre caractère égalera notre gé­
nie » 1). Mme de Staël ne pensait pas si bien
dire: Dante enfin retrouvé, nous secouait de sa
voix puissante; l'Aurore de Michel-Ange, se dres­
sant sur sa couche, agitait le flambeau de la li­
berté; Alfieri réveillait en nous les anciennes
vertus; l’ art et la poésie, nous préparaient à la
fois aux sacrifices et aux triomphes de notre Ré­
volution.

*
D eu xièm e voyage de M m e de Staël - La
polém ique entre classiques et rom an­
tiques.
Mme de Staël descendit encore en Italie à
l’ automne de 1815. Aux premiers jours d’ octobre
elle était à Milan avec sa fille Albertine et Guil­
laume Schlegel; son fils et le duc de Broglie
devaient la rejoindre plus tard. Elle avait décidé

1) Corinne, liv. IV, chap. III, p. 69.

�que les cérémonies du mariage de sa fille au­
raient lieu à Pise. Elle sentit l’ Italie toute fré­
missante comme une mer qui couve la tempête.
Dans le gris uniforme de la politique réaction­
naire, passaient de subites étincelles. Mme de
Staël fréquenta les Trivulzio, les Litta, les Por­
ro, les jeunes libéraux qui allaient fonder le
Conciliatore ; elle partagea leur enthousiasme, leur
foi, leur amour de la liberté. Elle se plut da­
vantage au milieu de cette jeunesse qui sup­
portait impatiemment le despotisme de la SainteAlliance, et ce ne fut pas sans peine qu’ elle
quitta leur société pour se rendre en Toscane.
Dans une lettre datée de Pise (11 octobre 1815),
elle écrit à Acerbi ses regrets d’ être séparée de
la ville et de ses amis de Milan, de « Paris-Milan »,
comme elle disait, Plus elle visitait l’ Italie, plus
elle était froissée des tristes effets de la réaction.
Elle se demandait souvent si les Français avaient
fait leur Révolution, pour que Metternich en béné­
ficiât.
Dans un article inséré dans le premier numéro
de la Biblioteca italiana, et qui eut beaucoup de
retentissement, Mme de Staël conseillait aux Ita­
liens, sans vie politique et sans patrie, de cher­
cher dans les lettres leur triomphe et leur gloire.
Elle leur proposait de substituer à l’ imitation
des Grecs, des Latins et des « trecentisti », l’ imi­
tation des littératures du Nord, et d’ y chercher

�le spectacle de la vie, pour apprendre à la repré­
senter.
On sait que cet article fut l’ occasion d’ une
vive querelle entre classiques et romantiques 1) :
on batailla pour et contre Mme de Staël qui, at­
taquée vivement, se défendit avec énergie et ri­
posta que connaître ne veut pas dire imiter; tout
au contraire « plus l ' intelligence acquiert de force
par l’ étude, plus elle devient capable d’ une ori­
ginalité transcendante » 2).
Après avoir célébré à Pise et à Livourne les
cérémonies du mariage de sa fille, Mme de Staël
se rendit à Florence dans les premiers jours de
mars. La tyrannie lâche et artificieuse qui pesait
sur toute l 'Italie excitait son indignation. Mme
d’ Albany lui ayant vanté la douceur du gouver­
nement de Léopold, la liberté dont on jouissait
alors partout dans son État, reçut cette réponse :
« Vous dites avec raison qu’o n est aussi libre ici
que dans une république; certainement si la li­
berté est une chose négative, il ne s’ y fait aucun
mal quelconque: mais où est l’ émulation ? où est
le mobile de la distinction dans les hommes ? » 3).
1) Voir Ch. De jo b , ouv. cité, pp. 125-139; G. Muoni,
Ludovico di Brême et le prime polemiche intorno a Mad. di Staël
e al romanticismo in Italia, Milano, 1902; Rod . Re n ie r , svaghi
critici, Bari, Laterza, 1910 ( Corinne, pp. 298-99).
2) Cité par Mlle Mor o sini, ouv. c ité, p. 60.
3) Ibid., p. 58.

�Après avoir visité Rome et Naples, elle re­
tourna à Milan. La police autrichienne faisait
surveiller cette « révolutionnaire incorrigible »,
cette « soi-disant » libérale. Le comte de Sauran,
écrivait à Metternich dans une longue lettre-rap­
port: « Dans notre siècle, les personnes qui ont
une réputation littéraire européenne, semblent
mériter d’ autant plus l’ attention des gouverne­
ments, qu’ ordinairement elles tiennent un peu à
l’ espèce du caméléon » 1). Il n’ ignorait pas de
quel côté allaient les sympathies de Mme de Staël
qui, d’ ailleurs, n’ en faisait mystère. Elle aurait
voulu écrire l’ éloge funèbre de Melzi, mort le
6 janvier ; mais la police autrichienne s’ était
hâtée de défendre toute manifestation en l’ hon­
neur de cet homme illustre.
Mme de Staël souffrit beaucoup du silence
qu’on garda sur la mort de son ami. « Ne pour­
rais-je pas au moins, écrivait-elle à Acerbi, pein­
dre le charme de sa conversation et louer son carac­
tère, et vous laissera-t-on publier ce simple éloge
avec mon nom ?» Tout lui fut défendu.
Après avoir passé quelques semaines à Milan,
Mme de Staël se rendit à Coppet où elle eut le
bonheur de recevoir l’ abbé de Brême qui y de­
meura un mois. Elle espérait revoir l’ Italie et
les nombreux amis qu’ elle y avait laissés: la paralysie

1) Cité par Mlle Morosin i, ouv. cité, p. 61.

�la foudroya, à Paris, en février 1817, et, le
14 juillet de la même année, elle expirait....
Dans son œuvre posthume, les Considérations
sur la Révolution française1 ) elle prophétisait en­
core une fois la résurrection de l ' Italie. C’ étaient
ses derniers et touchants adieux au pays qu’elle
avait tant aimé, c’ était une dernière preuve de
sa bonté et de sa sympathie. La polémique que
son célèbre article avait allumée était déjà é­
teinte. Mme de Staël fut regrettée en Italie aussi
vivement qu’en France 2). On rendait .justice à
sa générosité, à sa bonté, à son génie: on savait
enfin tout ce que Corinne avait fait pour nous.
M. Sorel remarque que c’ est un Italien 3) qui a
le mieux jugé son œuvre par rapport à notre pays,
et qu’il a eu raison d’ écrire: « Mme de Staël a
entrevu l’ Italie de l’ avenir, elle a été le précur­
seur d’ un nouvel ordre de choses; elle s’ est, par
là, montrée prophétesse, et elle a devancé, dans
ses appréciations, tout ce que d’ autres ont dit
depuis, sans la nommer » 4).
1) Imprimée pur le .soin de ses enfants, Paris, Delaunay,
1818.
2) Ch. Dejob , ouv. cité , p. 132.
3) Domenico Be r ti ; voir son article sur la Staël et Monti
( Filotecnico de Turin de novembre-décembre 1887).
4) A. S ore l, ouv. cité, p. 206.

��IV.

SISMONDI — F A U R IEL

Les introducteurs de la littérature ita­
lienne en France au com m encem ent
du X I X e s iè c le .
Tandis que Chateaubriand et Mme de Staël
indiquaient au romantisme naissant l ' Italie pit­
toresque et artistique, l ' Italie souffrante, divisée,
opprimée par le joug étranger, mais gardant en
elle bien des énergies latentes prêtes à se tra­
duire en actes, d'autres écrivains d’ un ordre moins
é le v é quoique très distingué, soit par leurs rela­
tions personnelles, soit par leurs travaux, rendaient
populaires en France certains de nos principaux
écrivains.
Parmi les introducteurs de la littérature ita­
lienne au-delà des Alpes au commencement du
X I X e siècle, Sismondi et Fauriel occupent une
place très importante : c’est pourquoi il ne nous
est pas permis de les négliger dans cette étude :

�ils méritent d’être mis à côté des grands artistes
qui les ont précédés ou suivis dans notre pays.

*
SISM O N D I. - Son rôle auprès de M m e de
Staël - Ses relations avec la comtesse
d’ A lban y - Ses appréciations

de

la

littérature italienne.
Simonde de Sismondi, naquit à Genève en 1773
d ' une ancienne famille toscane qui, exilée de Pise
au quatorzième siècle, s’ était réfugiée d’ abord en
France sur la côte Saint-André, puis en Suisse
lors de la révocation de l’ édit de Nantes. Sis­
mondi fut, par ses dispositions naturelles et par
les vicissitudes de sa vie qui le portèrent souvent
en Italie, 1' homme le mieux désigné pour servir
de lien entre la société de Coppet, et son pays
d’ origine. Il partagea, en effet, ses sympathies
entre ses deux patries, comme il disait, suivit d’ un
regard attentif et intéressé les différentes phases
de la Révolution et de l’ Empire, connut et admira
les premiers patriotes italiens, Alfieri, Foscolo,
Maroncelli, fut l’ intermédiaire naturel entre le
cercle de Mme de Staël et celui de la comtesse
d’ Albany, l’ homme enfin qui joua dans le roman­
tisme français par rapport
àl'Italie, le même
rôle que Schlegel par rapport à l’ Allemagne.

�Admis de bonne heure dans la société de
Coppet, il resta jusqu’ à la fin un des fidèles de
Mme de Staël, et en 1817 il écrivait à sa mère
après 1’enterrement de sa célèbre amie : « C’en
est donc fait de ce séjour où j ’ai tant vécu, où
je me croyais si bien chez moi ! C’en est fait de
cette société vivifiante, de cette lanterne magique
du monde, que j ’ai vu s’éclairer là pour la pre­
mière fois, et où j ’ ai tant appris de choses ! Ma
vie est douloureusement changée. Personne peutêtre à qui je dusse plus qu' à e lle . . . » 1).
Il avait vu, en effet la belle époque de Coppet,
lorsque Mme de Staël, bravant Napoléon, était
tout heureuse de donner asile dans son château,
aux mécontents du nouveau régime, et de s’ en­
tourer de cette brillante société cosmopolite qui
portait ombrage au maître. Il avait tenu avec
honneur sa place dans ce salon où les hommes
distingués étaient reçu avec empressement, où
toute idée était librement débattue, souvent même
approfondie. Et lorsqu’ il quittait Coppet, c’ était
pour venir en Italie chercher ou compléter les
matériaux de ses livres d’ économie et d’ histoire ;
c’était pour s’ y pénétrer de la connaissance d’ un
peuple qui avait tant de droits à son affection;
c’ était enfin pour demander à la douce terre de

1) Sismondi, Fragments de son Journal et Correspondance,
Genève, 1857, p. 36.

�ses ancêtres, ce repos et ce calme dont parfois il
sentait si vivement le besoin.
Les Sismondi, émigrés de Genève en 1793,
lorsque la terreur y avait pénétré à la suite de
la Révolution, s’ étaient réfugiés, pendant quel­
ques mois, en Angleterre. Rentrés en Suisse, ils
n’ y purent rester: Charles demanda avec instance
à retourner sur les anciennes traces de sa famille,
à transplanter la petite colonie en Toscane, près
du berceau de ses ancêtres. Son idée fut acceptée :
le 23 octobre 1794, les Sismondi débarquaient à
Florence : le Podere de Valchiusa, aux portes de
Pescia était à vendre ; Charles 1’acheta et sa fa­
mille alla s’ y fixer.
C’était dans ce tranquille coin du val de Nie­
vole, paré de vignes et de mûriers, que Mme
Sismondi accueillait son fils, lorsque las du tour­
billon du monde, il allait se retremper dans son
amour, et se reposer dans la paisible douceur de
la vie champêtre. Il prenait plaisir à expérimenter
dans ses champs des cultures nouvelles, il y trans­
planter les légumes variés de Genève, à s' asseoir
avec les contadini aux banquets des moissons, de
la battitura, des vendanges! Il y alimentait son
amour de la terre labourée, son désir du bien-être
du pauvre, ses idées sur l’ agriculture et l’ éco­
nomie nationale, qu’il devait bientôt, développer
en des ouvrages nombreux. Il se livrait aussi à
de longues et diligentes recherches dans les bib
lioth
èq
u
es

�e
t les archives, où il préparait les
matériaux de ses livres d’ histoire et de littérature.
Le premier ouvrage qui le lança dans le monde
des lettres, fut sa belle Histoire des républiques
italiennes, dont Mignet, juge sans doute très com­
pétent, disait qu’elle avait été « tracée avec un
vaste savoir, un noble esprit, un talent vigoureux,
assez d’ art et beaucoup d’ éloquence » 1). Manzoni
de son côté, bien qu’il eût polémisé avec Sismondi
sur la morale catholique 2), attaquée dans cette
histoire, en parlait ainsi : « On doit reconnaître
combien de questions de politique, de jurispru­
dence, d’ économie et de littérature ont été obser­
vées par lui (Sismondi) à un point de vue sou­
vent nouveau et intéressant, et ce qui vaut da­
vantage, noble et généreux; combien de vérités ont
été, pour ainsi dire, remises par lui en lumière,
vérités qui étaient tombées sous une espèce de
prescription, à cause de l’ indolence ou de la lâche
connivence d’ autres historiens, qui avaient trop
souvent justifié l ' injustice toute puissante ; et
flatté même les tom b eau x»3).
Les critiques et littérateurs allemands, Wiela
n
d
,
1) Mignet, Notices et portraits historiques et littéraires,
Paris, Didier, 1854, vol. II, p. 62.
2) G. Mazzoni, L’ Ottocento (in Storia letteraria d’ Italia
etc.), chap. V, p. 223.
3) G. Pu ccia n ti, Alessandro Manzoni, in Nuova Antologia,
1873, vol. 23, p. 261.

�Schlegel, Böttiger firent aussi un accueil
flatteur à cette Histoire qui se présentait avec
les suffrages de la société de Coppet. «Je ne
connais, écrivait Muller, dans aucun ouvrage de
langue française, une plus noble exposition ; ja ­
mais auteur ne fut plus maître de son sujet et
des temps qu’ il traite » 1).
Les deux premiers volumes des Républiques,
avaient paru en 1807, et le 18 juin de la même
année, Sismondi, joignait à 1’envoi de deux exem­
plaires à la comtesse d’ Albany, la lettre suivante
datée de Pescia : « Permettez-moi de me rappeler
à votre souvenir en vous envoyant les deux pre­
miers volumes de mon histoire. Si votre noble
ami avait vécu, c’ est à lui que j ’ aurais voulu
les présenter, c ' est son suffrage que j ’ aurais am­
bitionné d’ obtenir par-dessus tous les autres. Son
âme généreuse et fière appartenait à ces siècles
de grandeur et de gloire que j ’ai cherché à faire
connaître. Né comme par miracle hors de son
siècle, il appartenait tout entier à des temps qui
ne sont plus, et il avait été donné à l 'Italie comme
un monument de ce qu’ avaient été ses enfants,
comme un gage de ce qu’ils pouvaient être en­
core... » 2
).

)1 Cité par Mlle A. de Montg o l f i e r , p. 24 de la bio­
graphie qui précède le Journal de Sismondi.
2) Cité par E. D e l Ce r r o , Vittorio Alfieri e la Contessa
d’ Albany, Roux e Viarengo, Torino-Roma, 1905, pp. 264-65.

�Dans la même lettre Sismondi renseignait
l’ amie d’ Alfieri sur la société de Coppet entrant
ainsi dans ce rôle qu' il joua jusqu’à la mort de
la comtesse. Celle-ci avait connu Mme de Staël
et plusieurs de ses hôtes habituels, eu 1784, lors
de son séjour à Paris avec Alfieri 1) : les relations
entre les deux dames furent toujours cordiales
et suivies, et Sismondi fut bien souvent leur in­
termédiaire.
De son côté, Mme d’ Albany, envoyait à Sis­
mondi les œuvres posthumes d’ Alfieri qu’elle
même avait fait imprimer, et lui donnait des nou­
velles des personnages qui défilaient dans son sa­
lon déjà célèbre. Cette dame présidait, en effet,
sur les rives de l’ Arno, une société non moins
brillante que celle de Coppet.
Déjà, du vivant d’ Alfieri, elle recevait Lo­
renzo Pignotti, Angelo Maria Bandini, l’ historien
érudit et consciencieux du X V e siècle florentin,
le poète Giovanni Fantoni, le peintre Fabre. Mais
ce fut seulement après la mort d’ Alfieri, peu ami
de la société mondaine, que le salon de Mme
d’ Albany fut ouvert aux Italiens les plus en vue,
aux étrangers illustres qui étaient de passage à
Florence, et devint ainsi un foyer de culture et
de cosmopolitisme. Là s’ arrêtèrent bien souvent

1) Sainte Beu ve, Nouveaux Lundis (La comtesse d 'Al­
bany), Paris, Michel Lévy, 1872, vol. V, p. 422.

�les habitués de Coppet, Sismondi, Bonstetten et
d’ autres, qui y rencontraient lord Byron, lord
Russell, Moore, Lamartine, Ciccognara, le cardinal
Consalvi, Ugo Foscolo....; la liste serait longue 1).
Sismondi juge bien de l ' influence que ce salon
exerce, car en 1823 il écrivait à la comtesse d’ A l­
bany: « Vos Florentins commencent à présent à
nous rendre un peu les visites que nous leur fai­
sions autrefois: j ’ai eu beaucoup de plaisir à voir
ici le marquis Capponi, qui a eu la bonté de
vous parler de moi; je n’ en ai pas moins à y voir
aujourd’hui le marquis Joseph Pucci, qui a con­
sacré sept ans à parcourir l’ Europe avec un zèle
dont la génération qui précédait la sienne aurait
été peu capable. Sans doute la grande masse dort
encore et vit au jour le jour, la société manque
d’ intérêt, mais il y a cependant un progrès sen­
sible dans les esprits; ce mélange des nations, cette
sympathie réciproque avec laquelle elle s’ observent
mutuellement, finiront par introduire chez toutes
ce qui est bon, par détruire chez toutes ce qui
est mauvais, autant du moins que les lumières
peuvent triompher à la longue des petites pas­
sions et des petits intérêts » 2). Ce voeu était d’ une
1) E. De l C erro, ouv. cité, pp. 291-98; voir aussi SaintR e n é T a illa n d ie r , La comtesse d’ Albany, Paris, Michel
Lévy, 1862, liv. III, pp. 176 et suiv.
2) Saint-René T a il l andie r , Lettres inédites de Sismon­
di etc., pp. 324-25.

�belle âme; il était surtout d’ un esprit clairvoyant
et cosmopolite qui savait que le véritable progrès
de l’ humanité est la résultante des apports de
tous les peuples. Et c’ était pour améliorer les
conditions matérielles de ces peuples, première
source de leur bonheur et de leur perfectionne­
ment moral, que Sismondi se livrait à de longs
et intelligents travaux d’ économie politique qui
lui valaient l’ estime et la considération d’ hom­
mes d’ États et de financiers.
Les titres mêm e 1) de ces livres montrent que
l’Italie en particulier, tenait une large place dans
les préoccupations de l’ auteur, qui, après s’ être
intéressé à nos campagnes et à notre histoire, al­
lait; tracer un tableau très remarquable de notre
littérature.
C’ est dans le cours public qu’il fit à Genève
en 1811 et qui eut un très grand retentissement,
que Sismondi, en parlant des littératures, du midi
de l’ Europe, s’ arrêta avec un évident intérêt sur
notre histoire littéraire.
Dans cette vaste étude, il partait d’ un point
de vue alors très original : dans l’ introduction au
beau livre qui est sorti de ce cours, Sismondi dé­
clare expressément: « J’ai surtout voulu montrer
partout l’ influence de l’ histoire politique et religieu
s

1) Tableau de l’ agriculture Toscane, 1801. — Constitution
des Villes libres d'Italie, 1803.

�d
es peuples sur leur littérature, et de leur
littérature sur leur caractère; faire sentir le rap­
port des lois du juste et de 1’honnête avec celles
du beau; la liaison enfin de la vertu et de la
morale avec la sensibilité et l’ imagination » 1).
A -t-il complètement réussi? je n’ oserai, l’ af­
firmer : Sismondi n’ était ni un bien profond psy­
chologue, ni un logicien serré: mais comme c’ é­
tait un homme honnête et consciencieux, doué
de beaucoup d’ intelligence et d’ un vaste savoir,
il a fait un ouvrage sérieux et d’ un remar­
quable intérêt. Pour ce qui se rapporte à l’ Ita­
lie, eu particulier, on peut dire aussi qu’il nous
a rendu un des plus grands services qui fussent
alors possibles. Avant, lui, Ginguené, avait bien
écrit une histoire de notre littérature 2), mais
Sismondi apporta dans la sienne des qualités
plus éminentes, une plus vaste connaissance de
nos auteurs, une pénétration plus subtile et plus
éclairée de notre esprit, un amour plus intelli­
gent et plus spontané de notre peuple....: Sismondi
était à demi italien.
Après une savante exposition des origines de
notre langue, il recherche, dans des chapitres très
1) De La Litt. du midi de l’ Europe, Paris, Treuttel et Würtz
(1813, 1819, 1829, 4 vol. in-8).
2) Ginguené, Histoire littéraire de l 'Italie (1811-1819, 9
vol. in-8), qu’ il laissa inachevée et dont les deux derniers
volumes appartiennent à F. Salvi.

�nourris, quelles ont été les premières influences
qui ont enrichi notre patrimoine intellectuel, et
préparé, pour ainsi dire, l ' éclosion de nos chefsd’ œuvre. Parmi ces influences, celle des littéra­
tures arabe et française occupent une place très
importante. Sismondi en étudie l’ action et la
portée avec une grande largeur de vues: l’ his­
toire politique vient souvent à son aide et donne
à son travail plus de consistance et de fermeté !
Suit une étude sur notre quatorzième siècle et
particulièrement sur Dante, dont Sismondi ana­
lyse le poème et pour le faire mieux apprécier,
il en cite des morceaux et les traduit. Il me plaît
de rapporter son jugement sur notre grand poète,
d’ autant plus qu’il vient, en France, immédiate­
ment après celui de Corinne qui est un peu hâtif
et très général.
« Peu de chefs-d’ œuvre ont mieux manifesté
la force de l’ esprit humain que le poème du Dante:
complètement nouveau dans sa composition comme
dans ses parties, sans modèle dans aucune lan­
gue, il était le premier monument des temps mo­
dernes, le premier grand ouvrage qu’o n eût osé
composer dans aucune des littératures nouvelle­
ment nées. Il était conforme aux règles essen­
tielles de l’ art, à celles qui sont invariables: l’ u­
nité de dessein, l’ unité de marche; il portait
l’ empreinte d’ un génie puissant qui voit en même
temps le tout et ses parties, qui dispose avec facilté

�d
es plus grandes masses, et qui est assez
fort pour observer la symétrie sans en ressentir
jamais de gêne » 1
).
Et un peu plus loin à propos du style dantes­
que: « Dante n’ est ni pur, ni correct, mais il est
créateur; on le voit employer pour la rime un
grand nombre de mots barbares, qui ne revien­
nent point ailleurs dans ses vers; mais lorsqu’il
est ému, lorsqu’il veut émouvoir, il trouve dans
l’ italien du treizième siècle une richesse d’ expres­
sions, une pureté, une grâce, qu’il a données le
premier à la langue, et qui sont restées après lui.
Ses personnages marchent et respirent; ses ta­
bleaux sont la nature elle-même ; son langage
parle toujours à l’ imagination en même temps
qu’à l’ esprit, et il y a à peine une terzine qui
ne pût se rendre avec le pinceau » 2).
Dans la poésie de Pétrarque, Sismondi note,
avec beaucoup de finesse et de goût, ce qu’il y a
de vraiment senti et original et d' un peu voulu
et apprêté. Il se rend compte du rôle que ce
poète a joué comme humaniste et c’ est par cette
belle page qu’il finit son étude: « On trouvait
chez lui (Pétrarque) un amour ardent de la science
à laquelle il consacrait sa vie, ses forces, toutes
ses facultés; un enthousiasme glorieux pour ce

1) Ouv. cité, vol. 1er, chap. X, p.3
.
6
8
2) Ibid., p. 391l.

�qu’il y a eu de grand et de noble chez les an­
ciens, dans la poésie, dans l’ éloquence, dans les
lois et dans les mœurs. Cet enthousiasme est le
cachet des belles âmes ; le héros grandit plus el­
les le contemplent, tandis qu’un esprit étroit et
stérile rabaisse les grands hommes à son ni­
veau, et les soumet à sa propre mesure. Pétrarque
ressentait cet enthousiasme, non seulement pour
les hommes qui se sont distingués, mais pour les
choses qui sont grandes en elles-mêmes, pour la
religion, pour la philosophie, pour la patrie, pour
la liberté ... Il répandit sur son siècle cet enthou­
siasme de la beauté antique, cette vénération
pour l’ étude, qui en renouvelèrent le caractère,
et qui déterminèrent celui de tous les temps à
venir. Ce fut en quelque sorte au nom de 1’Eu­
rope reconnaissante, que Pétrarque fut couronné
au Capitole par le sénateur de Rome, le 8 avril
1341; et ce triomphe, le plus glorieux qui eut
encore été décerné à aucun homme, n’ était point
disproportionné avec l’ influence que ce grand
poète a exercé sur les races qui lui ont succédé » 1).
Cette page montre avec quel amour clairvoyant
Sismondi étudiait et comprenait notre littérature:
il n’ est pas nécessaire de faire de plus longues
citations: son ouvrage est d’ une lecture facile et
agréable; on peut le lire même aujourd’ hui et

1) Vol. 1er, chap. X, pp. 424-25.

�non sans profit. Il faut lui savoir gré d’ avoir at­
tiré l’ attention de la France non seulement sur
nos principaux écrivains mais aussi sur les moin­
dres d’ entre eux. Rien n’ est à négliger dans l’ his­
toire littéraire d’ un peuple: les petits courants
complètent quelquefois les grands ou leur servent
de réservoir.
Ce qui peut intéresser davantage, ce sont les
appréciations de Sismondi sur ceux de nos au­
teurs qui furent ses contemporains ou à peu près,
parce que l’ on voit comment notre renouveau in­
tellectuel était compris et jugé à l’ étranger et
particulièrement en France. N’ oublions pas, en
effet, que l’ auteur était l’ hôte assidu de Coppet
et qu’il en fut, jusqu’à un certain point, le portevoix. Sismondi dit que notre renaissance littéraire
est d’ autant plus remarquable qu’aucune circon­
stance étrangère ne paraît l 'avoir favorisée. Les
princes se montraient bien plus bienveillants pour
les lettres que ne l’ avaient été ceux du siècle
précédent, mais aucun n’ avait reçu une éduca­
tion distinguée, ou n’ avait un caractère propre à
l’ élever aux grandes choses. D’ ailleurs la frivolité
universelle qui régnait dans les mœurs, excluait
toute pensée, toute chaleur de la conversation.
L’ habitude constante de l’ oisiveté détendait l’ es­
prit et lui ôtait jusqu’à la faculté de l’ occupa­
tion. Le manque d’ une carrière, l’ impossibilité
d’ appliquer aucune étude à aucun but, avait détru
it

�tout stimulant dans l’ éducation. Ce fut au
milieu de cet assouplissement général, que de no­
bles esprits voulurent prouver aux étrangers « que
les Italiens avaient parcouru toutes les carrières,
et que dans aucune ils n’avaient été laissés en
arrière » 1). Cette noble émulation s’ expliqua d’ a­
bord dans le champ dramatique. Martelli et Fag­
giuoli ouvrirent le feu. Maffei mit dans sa Mé­
rope un vrai talent, beaucoup de sensibilité, et
marqua une large empreinte dans le théâtre tra­
gique. Enfin Goldoni parut et renouvela la co­
médie. Sismondi sait tout ce que la scène italienne
lui doit: il admire sa fertilité d’ invention, sa fa­
cilité, la parfaite connaissance qu’il a des mœurs
de l’ Italie, son talent pour les mettre en scène,
la vivacité de son dialogue qui est presque tou­
jours vrai, animé, et marchant à son but. Mais
il étudie d’ une manière peut-être un peu absolue
les raisons qui empêchent les pièces de Goldoni
d’ être aussi admirées à l’ étranger qu’elles le sont
en Italie. C’ est, dit-il, que « nos mœurs n' étant
ni romanesques, ni poétiques ne sont pas bonnes
à mettre sur le théâtre, et l’ amour qui doit im­
primer le principal mouvement aux comédies
comme aux romans, l’ amour durable, l’ amour pas­
sionné, celui qui suppose un rapport de cœur,
d' esprit., de sentiment, comme un attrait de figure,

1) Ouv. cité, vol. II, chap. XVIII, p. 355.367.

�n
e
se trouve guère en Italie qu’en dehors du
mariage ».
Et le bon Sismondi s’ abandonne à une com­
plète critique de nos anciennes habitudes, et ré­
clame pour les jeunes filles, comme déjà Molière
en France, au dix-septième siècle, le droit de se
marier selon leur cœur, soit par droit de nature,
soit pour améliorer les mœurs. C’ est ce que Mme
de Staël avait déjà remarqué, avec moins de force,
cependant; c’ est ce que notera aussi Stendhal qui,
bien loin de s’ en indigner, fera tout son possible
pour en bénéficier. Etait-ce à tort que Sismondi
nous jugeait ainsi ? Pas autant que le voudrait no­
tre amour-propre : au X V IIIe siècle, la liberté de
mœurs, était grande en Italie comme en France,
mais dans notre pays elle s’ étalait davantage ;
on ne craignait pas 1’opinion publique, on man­
quait de cette retenue qui nous pousse, ou devrait
nous pousser à jeter un certain voile sur nos fo­
lies et nos faiblesses.
Sismondi analyse ensuite le théâtre d’ Alfieri,
et en fait ressortir la haute valeur morale et po­
litique. Grâce à cet écrivain, le théâtre qui avait
été si longtemps une école d’ intrigues amou­
reuses, de mollesse et de sentiments serviles, fut
considéré, an contraire, par les plus vertueux des
Italiens, comme le seul foyer où leurs compatriotes
pussent reprendre la chaleur de l’ âme, le sentim
en
t

�de l’ honneur, et le culte des vertus pu­
bliques » 1).
L 'œuvre de Parini est aussi convenablement
appréciée. Sismondi en relève l’ esprit, l’ élégance,
la noblesse, et dit avec Mme de Staël que c’ est
dans la réforme de leurs moeurs, et, dans la pra­
tique de l’ énergie et de la vertu que les Italiens
doivent mettre leurs seules espérances d’ indépen­
dance et de gloire » 2). Et cette réforme des mœurs,
cette pratique de l’ énergie et de la vertu leur
sont précitées par les plus grands écrivains du
siècle, par Alfieri, Parini, Foscolo, qui en en­
traînent à leur suite d’ autres moins célèbres tels
que Giovanni Fantoni, Ippolito Pindemonte, Gian
Battista Niccolini, tous précurseurs et préparateurs

1) Ouv. cité, vol. III, chap. XXI, p. 2.
2) Sismondi appréciait aussi beaucoup Manzoni dont il
écrivait à Camillo Ugoni (Genève, 1829). « J e suis enchanté
d’ apprendre que vous préparez une nouvelle édition de ses
œuvres (d e Manzoni) ; c’ est un homme d’ un beau talent et
d’ un noble caractère. J’ apprends avec bien du chagrin qu’au
lieu de préparer quelque nouvel ouvrage dans le genre du
roman historique dont il a fait un présent à l’ Italie, il écrit
au contraire un grand livre contre ce genre d’ ouvrages. Il
y avait du génie dans ses Promessi Sposi, il y avait en même
temps l’ exemple du genre de lecture qui peut, en dépit de
la censure, faire l’ impression la plus générale et la plus utile
sur 1e public italien ».
Cité par A. De Gubern a tis, Al. Manzoni, Firenze, Le
Monnier, 1879, p. 278.

�de ce grand réveil intellectuel qui précéda notre
réveil moral et politique.
Ce cours eut plus de succès que Sismondi
n’ avait osé l’ espérer. La salle, aussi remplie qu’elle
pouvait l’ être, retentissait d' applaudissements :
la renommée du professeur grandit et, lorsqu’en
1813 il se rendit à Paris pour y compléter ses
cours et les faire imprimer, il y trouva un ac­
cueil chaleureux. Guizot l’ amena chez Fauriel,
savant consciencieux et original, mais « incapable
d’ amener rien à term e» parce qu’ il est de ceux
«q u i veulent faire entrer l’ univers entier dans
chacune de ses parties, et meurent à la peine » 1).
Il se rencontra avec Chateaubriand, l’ entendit
plusieurs fois parler religion, fut étonné « de lui
trouver l’ esprit si lib r e »; et jugea que sa raison
n’ était nullement d’ accord avec son sentiment,
et qu’ il suivait « bien plus la première quand
il parlait et le second quand il écrivait » 2).
Sismondi se trouvait à merveille dans cette
brillante société parisienne qui flattait tour à tour
en lui l’ historien des Républiques, le professeur du
Cours de littérature, et l’ ami de Mme de Staël:
aussi ce ne fut pas sans regret que, cédant aux
insistances de sa mère, il se décida en automne
à la quitter pour se rendre en Italie.

1) Sismondi, Fragments etc., p. 74.
2) lbid., pp. 75-6.

�Mais il avait vainement compté sur le calme
et le repos de Valchiusa pour mettre la dernière
main aux tomes IX et X de ses Républiques. Toute
l’ Europe frémissait au bruit de la guerre : les Na­
politains étaient en Toscane, les Autrichiens en
Suisse, et il n’ y avait pas de foyer si retiré où le
retentissement du clioc des armes n’ éveillât d’ â­
pres discussions. Sismondi se rendit à Genève et
prit une part active aux affaires de son pays. Le
partage des peuples, dépecés et vendus à l’ encan
au congrès de Vienne, les réactions de tous côtés
menaçantes, soulevèrent sa généreuse indignation :
dans ses discours au conseil, dans ses lettres à
sa mère et à ses amis, dans différentes brochures,
il attaqua avec vivacité les puissants qui foulaient
aux pieds les droits des peuples. Mais confiant
dans le triomphe de la justice et de la liberté,
il ne désespérait pas de l’ avenir. Les événements
qui se passèrent en France en 1830, vinrent exal­
ter toutes ses sympathies, ranimer toute la fer­
veur de son enthousiasme, raviver son existence
même. Cette nation lui apparut grande comme
le monde, appelée à devenir l’ exemple de toutes
les autres, choisie pour marcher à la tête de l’ Eu­
rope tout entière. Il vit l’ Italie suivant petit à
petit la route frayée par la France, assista et en­
couragea ses premiers mouvements d’ indépen­
dance, applaudit à ses premiers sacrifices. Dans
la deuxième moitié de sa vie, il s’ était vivement

�lié avec deux femmes de cœur et d’ esprit: Eu­
lalia de Sainte-Aulaire et Bianca M ilesi 1) avec
lesquelles il plaidait tour à tour la cause de la
France et celle de l’ Italie. C’ est dans une lettre
à la première, datée du 20 février 1833 que l’ on
peut voir ce qu’i l pense des patriotes italiens.
« Je ne voulais pas vous répondre, ma chère
Eulalie, avant d’ avoir réussi
me procurer ce
à
mémoire de Silvio Pellico, dont Mme de Broglie
d’ abord et ensuite vous, m’ aviez parlé avec tant
d’ admiration et d’ attendrissement. Je l’ ai enfin
reçu, il y a deux jours, je l’ ai achevé ce matin,
et j ’ en suis encore si ébranlé que ma pensée ne
peut pas s’ attacher à autre chose, que tout tra­
vail m’ est, impossible, que dans la nuit je me ré­
veillais sans cesse avec son nom sur mes lèvres,
et je repassais avec horreur, comme avec enthou­
siasme, ces dix années de triomphe d’ une belle
âme sur la perversité humaine. Je vous ai sou­
vent parlé de la beauté du vrai caractère italien,
de l’ amour qu’ il était fait pour exciter, je suis
bien aise que celui de Pellico se soit ainsi révélé
tout entier à vous, avec cette tendresse qui se
reflète sur tous les objets, cette simplicité, cette
naïveté qu’on ne trouve qu' en Italie. Je suis bien
aise que vous ayez vu, non pas un, mais plusieurs

1) E. Souvestrre, Bianca Mitesi Mojon, Notice biographique,
Paris, 1854.

�de ces caractères angéliques, qu’ on doit aimer
avec passion quand on les connaît; car Oroboni
et Maroncelli ont des âmes comme celle de Pel­
lico; et Maroncelli est à Paris, se traînant sur des
béquilles avec une santé ruinée, pauvre et obligé
de travailler pour vivre. Je l’ y ai vu, il y a onze
mois, et j e sens un profond remords de ne 1’a­
voir pas mieux vu, de ne l’ avoir pas écouté, con­
solé, aimé; il me semble que j’ ai été auprès d’ un
saint, qui rayonnait la bonté et le pardon des of­
fenses, sur moi, et que je n’en ai pas profité,
que j ’ ai fermé mon âme à cette douce communi­
cation » 1
).
Cette Eulalie était la fille de l’ ambassadeur
de France à Vienne nature pleine de générosité
et d’ enthousiasme qui ne cachait pas ses sym­
pathies italiennes, quoiqu’ elle vécût dans le mi­
lieu le moins disposé à les voir étalées.
Sismondi, qui connaissait son cœur, lui recom­
mandait les prisonniers du Spielberg et la priait
de ne s’ arrêter dans ses efforts qu' au moment où
elle sentirait de leur nuire. Il ne croit pas que
tout soit mauvais à Vienne: « il y a, dit-il, en
Autriche comme en Espagne, comme en Turquie,
de la cruauté sans colère, et même avec pitié
pour ceux qu’on écrase ; le gouvernement est

1) S a in t-R e n é T a illa n d ie r , Lettres inédites de Sismondi
etc., pp. 43-4.

�comme une machine à vapeur qui, aveugle et
sans conscience, brise, déchire, réduit en bouillie
ceux qui se trouvent à la portée de ses mou­
vements, sans qu’on lui en garde plus de ran­
cune qu’à la grêle ou aux inondations. Aussi
les gens du pouvoir à leur tour ne sont-ils point
échauffés par l’ esprit, de parti: ils comprennent
ceux qui souffrent, ils en ont même pitié, mais
ils poussents sans scrupule la roue qui va passer
sur eux. Ce n’ est pas ainsi qu’ on est en France,
le gouvernement est en colère contre les vaincus.
Mais je voudrais troubler cette quiétude autri­
chienne; je voudrais qu’ ils sussent enfin ce que
la postérité en dira: qu’ ils n’ en croient pas la
France avec laquelle ils sont en rivalité, à la bonne
heure, mais qu’ ils écoutent du moins l ' Angle­
terre; il y a un article admirable dan le n.° 116
de 1’Edinburg Review, July 1833, page 476, sur
Pellico et son emprisonnement; il est écrit avec
un sentiment plus religieux qu’ on ne l’ est habi­
tuellement dans ce journal ; il est tout à fait
exempt d’ esprit de parti, c’est pourquoi il en
exprime d’ autant mieux l’ horreur, la profonde
horreur qui s’ attachera dans tous les siècles à
venir, et chez toutes les nations, aux maîtres du
Spielberg que Pellico a rendus à jamais célèbres.
Ma femme aurait voulu traduire cet article et
l’ envoyer à l’ empereur lui-même. H élas! je crains
qu’ il n’ ait rien à apprendre à cet égard, et que

�ce ne soit pas la manière de lui faire comprendre
que c’est pourtant là le jugement du monde en­
tier sur lui, jugement qui surnagera à toutes nos
querelles, à toutes nos questions douteuses, à toutes
nos différences de système » 1).
Mais c’ est surtout par l’ entremise de Bianca
Milesi que Sismondi se tenait en rapports avec
les conspirateurs italiens auxquels il ne ména­
geait ni son aide, ni ses conseils. Profondément
respectueux de la vie humaine et extrêmement
prudent parce qu’il avait beaucoup vécu, il n’ au­
rait pas voulu de sacrifices que l’ avantage im­
médiat ne justifierait pas. Ainsi, il se plaignait
à sa correspondante « de la tentative malencon­
treuse » que Mazzini avait faite pour soulever la
Savoie au nom de 1’unité italienne, dans un mo­
ment « où il avait tous les gouvernements et tous
les peuples contre lui ». Il protestait que le gou­
vernement de Genève n’était pas « un vil servi­
teur du tyran s a r d e » 2), et en voulait à Mazzini
qui avait essayé de le renverser.
Confiant dans le triomphe des droits du peu­
ple italien, il plaidait sa cause à Genève, à Pa­
ris, partout où arrivaient ses lettres, ses brochures,

1) Sismondi, Fragments etc, pp. 153-4, lettre du 10 no­
vembre 1833.
2) Ibid., pp. 155-6, lettre à Mme Mojon, 9 février 1834.

�ses livres 1). Il défendait et justifiait nos conspi­
rateurs, relevait leur courage si le malheur sem­
blait les persécuter, en modérait l ' ardeur, s’ ils
se laissaient entraîner à des imprudences. Puis,
craiguant que ses conseils ne fussent pas bien
reçus d’ eux, il voulait savoir de Mme Milesi ce
qu’ils en pensaient. Avec elle, il rêvait d’ une
république italienne respectueuse des droits de
tous les citoyens, éclairée sur leurs véritables be­
soins, visant directement à leur bonheur. Il lui
souhaitait un gouvernement éloigné de tout esprit
de système et de concentration, retenant le pay­
san à la terre pour éviter la dépopulation des
campagnes, et le délaissement de l’ agriculture,
source première de la richesse nationale. Et il
savait qu’en Italie il y avait beaucoup de ter­
rains incultes, visités souvent par la malaria et
la misère. C’ était pour lui un cuisant chagrin.
Lorsqu’en 1837 il traversa de nouveau, après vingt
ans, la campagne romaine, ce fut en vain qu’on
chercha à lui faire goûter ces jouissances d’ artis­
tes qui y attirent les voyageurs de tous les points
du globe. « Non, s’écria-t-il, je ne puis entendre
ici qu’ une voix, celle d’ une société expirante,

1) Histoire de la Renaissance de la Liberté en Italie, de ses
progrès, de sa décadence et de sa chute, Paris, Treuttel et
Würtz, 1832. Des espérances et des besoins de l ' Italie, Paris,
Treuttel et W ürtz, 1832.

�contempler qu’une vue, celle de la décadence et
de l’ agonie de Rome. Le délabrement rapide de
tout ce que j ’ aperçois, de tout ce qui constitue
une ville, monuments, palais, églises, maisons,
chaumières, pavés, marque, d’ une manière fu­
neste, le progrès du temps. La population des
campagnes a disparu; je n’ imagine pas comment
la population de la ville pourrait tarder à dispa­
raître aussi. Cette tourbe parasite, accoutumée à
vivre des miettes qui tombent de la table des
prélats, des ambassadeurs et des grands, ne trouve
plus pâture depuis que ces tables ne sont plus
servies. Les champs, partagés entre une centaine
seulement de grands propriétaires, sont voués au
désert et à la solitude, et le vent s’ y roule en
liberté sur les genêts et les immenses friches. Les
ateliers des villes n’ offrent non plus aucun asile
à l’ inerte population, car les riches ne voudraient
pas consommer des produits romains, et le pauvre
ne peut les acheter: triste spectacle que la mort
d’ inanition d’ une grande ville! » 1)
Cette plainte sur Rome et l’ Italie, est toute
nouvelle dans le choeur romantique : elle est d’ un
économiste, d’ un agriculteur, qui connaît le prix
de la terre et qui sait en tirer parti. Sismondi, fut
1’un de premiers en son temps, qui recommanda
la culture du sol comme la source la plus imméd
ia
te
1) Sismondi, Fragments, etc. p. 51.

�et la plus féconde de la richesse des peuples.
Que l’ Italie donc soit libre, parce que c’est son
droit : qu’elle ait un gouvernement à elle, afi n
qu’il soit directement intéressé à son bonheur et
à sa prospérité. Voilà le vœu constant de Sis­
mondi, le rêve à la réalisation duquel il consacra
une grande partie de sa vie. Il ne put assister à
l’ épique conquête de cette indépendance qu’il
nous souhaitait, car il mourut le 30 mars 1842;
mais il savait avec quelle ardeur nous avions
entrepris la lutte, et prévoyait que le triomphe
n’ était pas éloigné.
*
F A U R IE L . - Son rôle dans la littérature
française - Ses rapports avec M anzoni
- Sa traduction

du “ Com te de Car­

m agnola „ et de l’ “ A delchi „ .
Fauriel a contribué avec Sismondi à faire
connaître au public français la littérature ita­
lienne, et particulièrement certains auteurs, Dante
et Manzoni eu première ligne. Ami et admirateur
de Cabanis, habitué de la société d’ Auteuil, qui
recueillait les restes de l’ école philosophique, il
tient au X V IIIe siècle par certains côtés et se
rattache par d’ autres au romantisme. Il se dis­
tingue par un stoïcisme aimable et délicat, par

�un goût très v if des littératures étrangères, par
une fine et intelligente curiosité qui le porte à
chercher dans ces littératures les fleurs les plus
originales et les plus cachées. « C’ était, comme
dit Sainte-Beuve, un esprit sagace, libre de pré­
ventions, adonné pendant des années aux inves­
tigations les plus actives et aux recherches si­
lencieuses, particulièrement doué du génie des
origines » 1
). Il mit ces facultés au service de
Manzoni et bien souvent aussi de la littérature
italienne qu’il étudia pendant longtemps avec
un amour intelligent et éclairé. On sait qu’au
commencement du X I X e siècle, personne en France
ne connaissait aussi bien que lui notre langue et
nos auteurs 2), et, quand parut le livre de la Lit­
térature, ce fut Fauriel qui, dans la Décade, re­
leva avec sa finesse et son amabilité particulières,
les inexactitudes que ce livre contenait à propos
de la littérature italienne.
Ses rapports avec Manzoni datent de 1’année
1805, quand celui-ci, qui avait accompagné sa
mère à Paris, fut admis dans la société d’ Auteuil.
Fauriel la fréquentait depuis quelques années. Sin­
cèrement attaché aux principes de la Révolution,
il avait été secrétaire de Fouché pendant quelque
temps. Mais, ne pouvant se faire à l’ idée deservir,

1) Causeries du Lundi, t. XI, p. 205.
2) S ain te-B eu ve, Portraits contemporains, Paris, Calmann
Lévy, 1876, vol. IV, p. 144.

�alors qu’il voyait la cause révolutionnaire déci­
dément abandonnée, il avait donné sa démission.
« Comment, s’ était écrié Fouché qui avait de
l’ affection pour lui, c’ est le moment plutôt de
rester, nous arrivons. — Non, lui répondit Fau­
riel, ce n’ est pas ainsi que je l’ ai entendu. Quoi!
se mettre pour toute politique à la place des au­
tres (on était à la veille du Consulat à vie),
c 'est toujours à recommencer. J’ avais d’ autres
idées et d’ autres espérances» 1). Il y avait aussi
d’ autres raisons qui lui faisaient désirer le calme
et la retraite: sa santé s’ accommodait mal de
ses occupations administratives, auxquelles d’ ail­
leurs il ne voulait pas sacrifier ses études. Ainsi,
dès 1802, on le trouve établi à la Maisonnette,
chez la charmante Uranie, comme disait Bagge­
sen, qui en faisait les honneurs à des hommes
tels que G. Cabanis, Destutt de Tracy, Volney,
Constant...
La mère de Manzoni, qui avait suivi à Paris le
comte Imbonati, s’ était vite attachée par les liens
de l’ affection à Fauriel et à Mme de Condorcet. Le
fils jouit tout d’ abord de la charmante cordialité
qu’ on témoignait à sa mère; ensuite il fut estimé
pour son mérite et pour son charme personnels.
L’ un des premiers, Fauriel, se prit de beaucoup
de sympathie pour le jeune homme qui lui montra
it

1) Sainte - Beuve, Portraits Cont., p. 139.

�ses premiers vers 1), l’ appelant ainsi à ce
rôle de critique et de conseiller littéraire qu’il
devait garder jusqu’à la fin de sa vie. Leurs rap­
ports devinrent toujours plus intimes: il y avait,
entre eux des affinités d’ âme et d’ intelligence:
un même fonds de bonté; de la délicatesse, du
bon sens, de l’ ordre, de la mesure, de la finesse.
Dans leurs entretiens à Auteuil et à Paris, il
était souvent question d’ art et de poésie. Fau­
riel mettait au service de Manzoni son érudition
et son goût, son jugement éclairé et son exquise
sensibilité. «Combien de fois, s’ écrie Sainte-Beuve,
vers cet été de 1806 ou de quelques-unes des années
qui suivirent, soit dans le jardin de la Maison­
nette, soit au dehors, le long du coteau de SainteAvoie, au bord de cette crête d’ où l’ on voit si
bien le cours de la Seine, avec son île couverte
de saules et de peupliers, et d’ où l’ œil embrasse
avec bonheur cette fraîche et tranquille vallée,
les deux amis allaient discourant entre eux du
but suprême de toute poésie, des fausses images
qu’ il importait avant tout de dépouiller, et du
bel art simple qu’ il s’ agissait de faire revivre!
Non, Descartes ne prescrivit jamais plus instam­
ment à son philosophe de se débarrasser des idées
apprises et des préjugés de l’ éducation, que Fau­
riel ne recommandait au poète de s’ affranchir de

1) La pièce Sur la mort du comte Imbonati, février 1806.

�ces fausses images qui ne sont réputées poétiques
qu’en vertu de l’ habitude. Cela se passait sous
le règne de Delille et en pleine période impériale.
« II faut que la poésie soit tirée du fond du mur,
il faut sentir et savoir exprimer ses sentiments arec
sincérité », c’ était le premier article de cette réfor­
me poétique méditée entre Fauriel et Manzoni » 1).
Quand en 1807, celui-ci revint à Milan, il échangea
des lettres fréquentes avec ses amis de Paris;
Fauriel, le préféré, eut les plus tendres et les plus
flatteuses. Nous voyons dès la première, datée de
Suze, 17 février 1807. quelle amitié et quelle estime
Manzoni avait vouées à son ami et conseiller 2).
« Mon cher Fauriel, écrit-il, s i j’ avais su qu’il
existait un homme qui n’ eût que votre bonté, et
pureté d’ âme, je l’ aurais cherché cet homme et
l’ ayant trouvé, je n’ aurais pu m’ en détacher
qu’ avec peine, et avec très peu d’ espérance d’ en
trouver un semblable; mais ayant rencontré esprit,
talent, connaissances, et amabilité avec le coeur
le plus vertueux, je ne pourrais me passer de
vous, dussé-je vous être à charge. Je désire donc
ardemment, et j’ espère vous revoir bientôt; e t je
n’ aurais alors que le regret de n’ être pas digne
de vous » 3).

1) Portraits Cont., pp. 209-10.
2) Je cite naturellement le texte original.
3) Lettere di Alessandro Manzoni. pubblicate da A. De
G ubernatis, Milano, Carrara, 1881, p. 273.

�Peu de temps après, 19 mars 1807, Manzoni
écrit encore pour se féliciter avec Fauriel de
ses sonnets italiens ; il espère que leur commun
amour « pour la divine poésie italienne, sera un
des noeuds » 1) qui les uniront pendant toute la
vie. Cette amitié, en effet, fut douce, chaude et
féconde de part et d’ autre; elle entretint long­
temps une correspondance très cordiale sinon très
suivie. Il est regrettable que les lettres de Fau­
riel à Manzoni ne nous aient pas été conservées.
M. Angelo De Gubernatis est d' avis que Manzoni
lui même les a détruites.
Quand Mlle Clark, devenue ensuite Mme Mohl,
héritière des papiers de Fauriel, fit le voyage
exprès (1847) pour chercher dans la maison de
Manzoni les lettres que son ami lui avait adres­
sées, elle n’ en trouva que six, écrites après 1823.
Fauriel, lui, en avait conservé plus de cinquante
de son ami !
Manzoni, rentré, comme je l’ ai dit, en Italie,
sentait la privation de son cher Fauriel dont les
doux entretiens étaient mal remplacés par une
correspondance irrégulière; il ne put rester long­
temps sans faire une course à Paris. Il y alla en
1807 et passa l’ été au milieu du cercle d’ Auteuil;
il y retourna en 1808, nouveau marié pour y
séjourner jusqu' à la fin de mai 1810; enfin en

1) Lettere etc.., p. 275.

�1819, c’ est à la Maisonnette qu’ il va débarquer
avec sa nombreuse famille.
Ces voyages en France, lui étaient très utiles:
grâce à eux il se tenait en contact direct avec
les écrivains de la nouvelle école, aiguisait son
esprit et retrempait son intelligence dans des
entretiens solides sur tous les sujets sérieux et
délicats qui occupaient alors l’ élite des esprits.
C’ était le moment où, en deçà comme au-delà
des Alpes, on sentait le besoin, d’ une plus grande
liberté littéraire, et pour en bénéficier on allait
changer de décor et de milieu, puiser à de nou­
velles sources, et recourir à de nouveaux moyens.
Manzoni, comme d’ habitude, communiquait ses
idées de réforme à Fauriel, soit dans de longues
conversations, soit dans des lettres.
Le théâtre n’ était pas un des sujets qui les
intéressait le moins, d’ autant plus que c’ était
là surtout que la réforme littéraire s' imposait.
Manzoni, se proposait de la commencer pour
son propre compte. Dans une lettre datée de
Milan, 15 mars 1816, il mentionne pour la pre­
mière fois son Carmagnola: « J’ ai presque honte
de vous parler de projets littéraires après en
avoir tant conçu et exécuté si peu, mais cette
fois j ’ espère terminer une tragédie que j ’ ai com­
mencée, avec beaucoup d’ ardeur et l’ espoir de
faire au moins une chose neuve chez nous. J’ai
mon plan, j ’ ai partagé mon action, j ’ ai versifié

�quelques scènes, et j ' ai même préparé dans ma
tête une dédicace à mon meilleur ami; croyez-vous
qu’ il l’ acceptera? Le sujet c' est la mort de Fran­
çois Carmagnola; si vous voulez vous rappeler son
histoire avec détail, voyez-la à la fin du hui­
tième volume des Républiques Italiennes de Sis­
mondi » 1).
La réponse de Fauriel fut égarée par la poste
et Manzoni en sollicite une autre qui contienne
beaucoup de conseils. « Mon travail, dit-il, avance
toujours, et je fais ce que je peux pour le rendre
moins indigne de vous être offert ; je suppose que
dans votre lettre vous me disiez quelque chose sur
le sujet; je suis bien empressé de savoir s’ il vous
paraît bon à en tirer quelque chose. Ne croyez
pas que je veuille faire la guerre aux règles pour
avoir le plaisir de les combattre sans nécessité;
je ne fais que les éviter quand je les trouve dans
mon chemin, et qu’ il me paraît qu’ elles m’ em­
pêchent d’ arriver ou bien de marcher. Qu’il est
triste pour moi de ne pouvoir vous consulter, et
combien de fois je m’ efforce de deviner quel serait
votre avis, si j ’ avais la consolation de pouvoir
vous le demander! J’ amasse des idées et des obser­
vations pour un long discours qui doit accompa­
gner ma Tragédie, et celui-ci n’ aurait pas moins

1) Lettere etc., p. 307.

�besoin qu’ elle d 'être fait avec vos conseils et
sous vos yeux » 1).
Et comme la correspondance était soumise à
beaucoup de retards, car il n’ était pas toujours
facile de trouver des personnes sûres à qui con­
fier les lettres, Manzoni sentant davantage le be­
soin des avis de son cher Fauriel, décide de se
transporter pour quelque temps à Paris avec toute
sa famille. Mais la police autrichienne refuse les
passeports; il faut revenir à la correspondance.
Dans les lettres que Manzoni écrit à Fauriel
pendant les années 1817 et 1818, on assiste à la
lente composition du Carmagnola: on voit Man­
zoni élaborer ses idées sur la règle des unités
et les nouveaux principes qui allaient servir de
base à l’ art dramatique moderne. Enfin, en 1819,
le Carmagnola est fini, et Manzoni va solliciter de
vive voix le jugement de Fauriel. Celui-ci ne se
borna pas à encourager son ami à marcher dans
la voie entreprise; il prit à cœur de faire connaître
et apprécier son ouvrage, et s' il ne put lui pro­
curer les honneurs de la scène qu’Hermès Vis­
con ti 2) et d’ autres amis de Manzoni avaient sol­
licités de son amitié, il en commença la traduction.
Manzoni retourné en Italie en août 1820, trava
ile

1) Lettere etc., p. 309.
2) Voir sa lettre très intéressante citée par De Guber­
natis, recueil précité, p. 147.

�à son Adelchi et s’ entretient volontiers avec
Fauriel des études qu’il fait pour pénétrer la pé­
riode historique qui doit servir de cadre à cette
nouvelle tragédie. Fauriel ne lui marchande pas
les conseils: plusieurs passages des lettres de Man­
zoni, en font foi.
L'Adelchi fut terminé en 1822, et Fauriel s’ of­
frit encore pour la traduction. Les deux tragédies
de Manzoni précédées l’ une d' une analyse de
Gœthe que Fauriel avait traduite de l’ allemand,
l’ autre d’ une analyse de Fauriel lui-même, fu­
rent ainsi mises, en France, à la portée des ro­
mantiques toujours en quête de nouveaux modèles,
et particulièrement tendres à ceux qui portaient
la marque de l’ étranger 1).
Cependant ces tragédies n’ eurent pas par ellesmêmes une réelle influence sur le théâtre roman­
tique français: on sait que Dumas, Vigny, Hugo
empruntaient volontiers ou croyaient emprunter
à Shakespeare, à Gœthe, à Schiller; mais à dé­
faut de ses tragédies, les idées de Manzoni sur
le théâtre trouvèrent en France un puissant écho.
La traduction de ces deux drames tout mo­
dernes « les plus beaux, dit Sainte-Beuve, qui
aient été produits en Europe entre 1815 et 1830 »,
les mettant mieux à la portée du public français,
fomenta les critiques passionnées des classiques.

1) Elles furent imprimées en 1823.

�Déjà en 1820, lorsque le comte de Carmagnola
parut, on s’ était battu pour ou contre la règle
des unités. Le Lycée Français ainsi que d’ autres
journaux, en avait rendu compte: mais tout en
appréciant avec goût les beautés de la pièce, il
avait combattu par des raisons ingénieuses le
parti qu’ avait pris l’ auteur de s’ affranchir de la
règle des unités.
L’ article était de M. Chauvet. Manzoni, qui
se trouvait alors à Paris, ne fut pas insensible
aux éloges qu’ on lui décernait, mais il jugea à
propos de répliquer aux objections qu’o n faisait
à son système dramatique. Il commença sa fa­
meuse lettre à M. Chauvet; plusieurs obstacles
l’ empêchèrent de la terminer assez tôt pour
qu’elle pût avoir un intérêt de circonstance.
Sollicité plus tard par Fauriel à qui il avait
confié le manuscrit, avant de rentrer en Italie, il
consentit à la terminer, et à la faire imprimer.
Cette lettre écrite en français, fut corrigée,
quant au style par Fauriel, qui en soigna même
l’ impression et la fit précéder d’ une note où il
exposait les motifs pour lesquels elle avait été
écrite. Dans cette note Fauriel, tout en expliquant
les idées de Manzoni, leur prêtait l’ appui de son
autorité. On y lit en effet: « Prises dans l’ en­
semble de leur développement, de leurs applica­
tions, et dans les bornes où elles se renferment,
les idées de Manzoni ne me paraissent pas seulem
ent

�ingénieuses; je les trouve justes, profon­
des, concluantes ».
« Au surplus, s’ il restait, par hasard, à décou­
vrir, à 1’appui du système des deux unités, quel­
ques raisons plus solides que celles par lesquelles
on l’a soutenu jusqu’à ce jour, les objections de
M. Manzoni, outre qu’elles fourniraient de nou­
veaux motifs de chercher ces raisons, indique­
raient aussi de nouvelles voies pour y parvenir;
et ce serait encore là un véritable service qu’elles
auraient rendu à notre littératu re» 1).
Le Mercure de France qui ignorait naturelle­
ment les bons offices de Fauriel, louait cette
Lettre sur un ton dityrambique et décernait à son
auteur le brevet de grand écrivain national.
Aujourd’h ui on sait que penser du style fran­
çais de Manzoni: ce qui intéresse ce sont ses idées
sur l’ art dramatique moderne, et l’ éclat qu’elles
eurent en France et en Italie.
Dans cette lettre, Manzoni, bien avant le cé­
lèbre « Manifeste » de Victor Hugo, avec moins
de bruit et plus de mesure, s’ élève contre le des­
potisme des règles. Il déclare d’ abord qu’ il ne
faut pas gâter l’ esprit du public, en lui donnant
des besoins factices, et que des spectateurs pré­
venus en faveur des règles, ne peuvent plus juger

1) Cité dans l’ édition des tragédies de Manzoni, Florence,
Molini, 1825, pp. 676-77.

�avec impartialité; car, « recevoir l’ impression pure
et franche des ouvrages de l 'art, se prêter à ce
qu’ils peuvent offrir de vrai et de beau, indépen­
damment de toute théorie, est un effort bien dif­
ficile et bien rare pour ceux qui en ont une fois
adopté une » 1). Et il ne faut pas non plus sacrifier
des beautés originales aux avantages contestables
des règles, car ces mêmes règles nuisent bien
souvent à la vérité historique. N’ est-il pas très
rare, en effet, que les événements de l ' histoire se
passent en vingt-quatre heures et en un seul lieu?
Et d’ ailleurs, la vérité psychologique n’ est-elle
pas souvent faussée, si pour faire agir les héros
du théâtre plus rapidement que les hommes, il
faut donner aux passions qui les animent une
énergie factice qu’elles n’ont pas dans la réalité ?
Et Manzoni concluait en disant qu’il faut se
défier des lois générales, car chaque sujet a besoin
de règles particulières : la révolution au théâtre
s’ imposait donc, et il la prédisait dans un avenir
prochain. « Les hommes nés avec du génie en vien­
dront à la fin à s’ indigner des entraves qui les
empêcheraient de rendre fidèlement les conceptions
où ils verraient leur gloire et les progrès de
l 'art » 2).

1) Lettre à M. Chauvet sur les unités, p. 115 de l’ édition
A. de La tour.
2) Ibid., pp. 125 st suiv.

�Ces idées claires et précises séduiront plus
tard V. Hugo et il s’ en souviendra quand, en
1828, il fera, avec forces tirades et des éclats
de clairon triomphal, son fameux exposé de la
théorie dramatique romantique 1). Comme Man­
zoni il repoussera le joug des règles, et s’ écriera
avec son emphase habituelle: « Plus d’ unité! le
laid doit figurer à côté du beau, car tout ce qui
est dans la nature est dans l 'art. Le drame naît
de la combinaison du sublime et du grotesque.
Mettons le marteau dans les théories, les poéti­
ques et les systèmes. Jetons bas ce vieux plâtrage
qui masque la façade de l ' art; im iter ! Le reflet
vaut-il la lumière ? . . . Désormais plus de dis­
tinction de genres. l ' art nouveau doit ressembler
aux forêts vierges, où rien ne gêne la végéta­
tion » 2). Manzoni avait déjà dit: « N’ y a-t-il pas
d’ ailleurs quelque contradiction à dire à un poète:
Soyez vous-même, et en même temps: Faites
comme ont fait les grands esprits avant vous ?
Pour les imiter vraiment, il faudrait commencer
par ne pas les copier, puisque leur grandeur
consiste précisément à ne s’ être modelés sur
personne » 3).
1) Voir Souria u , La préfa ce de Cromwell, Paris, 1897, pp. 5
et suiv.
2) Ibid., pp. LVIII et LX.
3) Il Romantismo in Italia, cité par V. W ail l e , Le Ro­
mantisme de Manzoni, Paris, Hachette, 1890, p. 51.

�Ainsi les théories de Manzoni sur l 'art dra­
matique étaient adoptées par le chef de 1’école
romantique française, par celui qui se préparait
à donner en 1830 le signal de la bataille la plus
mouvementée que l ' on ait vue au théâtre et à
porter par là même les derniers et les plus vi­
goureux coups aux fidèles du classique qui s’ obsti­
naient à vouloir retenir l 'art dans la même or­
nière, comme s’ il ne pouvait et ne devait pas se
livrer aux plus magnifiques et aux plus audacieux
essors.
Cependant Fauriel, après avoir fait connaître
à la France, — Hermès V isconti dit même à
l’ Italie, — le poète dans Manzoni, se préparait à
lui parler du romancier. Il avait eu avec celui-ci
de fréquentes discussions par lettres sur le roman
historique, mis alors à la mode par Walter Scott;
ces discussions avaient eu pour objet principal
la mesure dans laquelle l ' histoire et la poésie
peuvent se mêler dans un ensemble harmonieux
et artistique. Manzoni se plaint parfois des
objections que Fauriel lui fait; il le prie de
s’ exprimer avec plus de clarté, et de vouloir bien
rectifier les idées qu’ il soumet à son jugement.
Il lui parle aussi de la difficulté qu’il y a pour
un Italien, qui n’est pas né en Toscane, à bien
écrire une langue qui n’est pas celle de la nation
tout entière, et après avoir exposé le cadre où il
va placer son roman, il s’écrie : « A h ! si je vous

�tenais, je vous ferais avaler toute mon histoire,
et vous forcerais à m’ aider de vos conseils ; mais
on ne peut ennuyer un ami qu' avec mesure à une
telle distance » 1
).
Fauriel cependant n’allait pas tarder à se
rendre aux invitations pressantes de toute la fa­
mille Manzoni qui désirait, depuis longtemps lui
offrir son hospitalité. La mort de Mme de Condor­
cet (1822), son amie dévouée pendant vingt ans,
avait laissé un grand vide dans la vie de Fauriel
qui, dans ce désarroi moral, sentant davantage le
besoin de resserrer les liens d’ amitié qui lui res­
taient, alla demander à Manzoni les consolations
que celui-ci seul pouvait lui donner.
Il y avait quinze ans que Manzoni souhaitait
l’ arrivée en Italie de son meilleur ami : sa mère,
sa femme avaient souvent sollicité Fauriel; mais
l’ amitié qui liait celui-ci à Mm e de Condorcet, et
un peu aussi sa paresse, l’ avaient empêché de se
rendre aux désirs de ses amis. On s’ imagine sans
peine avec quelle joie inquiète Manzoni accueillit
le projet du voyage de Fauriel: celui-ci cependant
recula son départ jusqu’au printemps de 1823. En
attendant, il surveillait l’ impression des tragédies
et de la Lettre de Manzoni et ce ne fut qu’à l’ au­
tomne de cette année qu’ il se rendit en Lom­
bardie où il s’ était fait précéder par une lettre

1) Lettere etc., p. 338.

�très affectueuse, dont voici la dernière partie :
« Adieu, vous écrire ne me paraît plus rien du
tout depuis que j ’ai l’ espoir de vous parler.
Dites, en attendant, à mes chères Julie et Hen­
riette que je les presse d’ avance sur mon cœur.
Je ne me sens pas d' aise de revoir ma chère Ju­
liette 1) ; je savais d’ elle, à moi tout seul, toutes
les gentillesses que Fanny m’ en a dit. Je retiens
Pierre pour mon maître de milanais; quant à
moi, je ne sais ce que je pourrai lui apprendre ;
mais il est déjà assez grand garçon pour être
généreux. Adieu encore ; je vous embrasse deux
mille fois chacun. Mille choses à vos amis, et
particulièrement à M. V is co n ti» 2).
Cette lettre avait un post-criptum : « M. Tro­
gnon qui vient me voir en ce moment me charge
de ses compliments ; nous parlerons de lui ».
C’était le même qui devait traduire le roman de
Manzoni : on a lieu de constater encore une fois
les bons offices de Fauriel pour son ami.

Claude Fauriel en Italie.
Fauriel, descend donc en Italie en automne
1823. Il est en compagnie de Mme et de Mlle
Clarke ; cette dernière allait bientôt lui vouer

1) Celle-ci, née à Paris en 1808, était la filleule de Fauriel.
2) Lettere etc ., p. 210.

�une de ces amitiés qui survivent à la mort même.
Il n’est pas besoin de dire que Fauriel logea
chez Manzoni. On peut, grâce à une lettre de
Mlle Clarke, jeter un coup d’ œil dans l ' intérieur
des deux amis enfin réunis. Elle écrit : « J’étais
très jeune et, à cause de cela, très peu capable
de juger d’ un caractère compliqué de plusieurs
éléments différents et profonds, l ' hiver où ma
mère et moi y passions toutes nos soirées; mais
je dois avouer que nous y jouions bien souvent
une partie de Colin-Maillard, Pierre et Juliette
la fi lle aînée, et Mme Manzoni, qui, s’ étant ma­
riée à 16 ans, était plutôt la compagne de ses
enfants aînés. Manzoni jouissait de ces parties
autant que nous, à sa façon, mais ne s’y joignait
pas; il causait avec Mr Fauriel et avec ma
m è r e . . . » 1). La marquise Visconti prenait sou­
vent part à ces soirées avec sa fi lle, qui allait
être bientôt la célèbre marquise Belgioioso ; et
tandis que les dames et les enfants s’amusaient,
Manzoni et Fauriel échangeaient leurs pensées
avec Grossi, Torti, Cattaneo, Rossari, Giudici.
C’est dommage qu’il ne nous soit rien resté de
leurs entretiens !
Au printemps, Fauriel se rendit à Venise où
Mustoxidi l ' avait attiré par 1' espoir qu’il recueil­
lerait, dans cette ville qui avait une riche colonie

1) Lettere etc., p. 211.

�hellénique, beaucoup de chants populaires de la
Grèce. De Venise, Fauriel écrit à Manzoni pour lui
parler de l ' impression que cette ville lui donne
et des fruits qu’il va retirer de son voyage.
« Il y aura demain huit jours, cher ami, que
nous sommes arrivés ici un peu enrhumés, un
peu harassés, mais d’ ailleurs assez bien portants.
Malgré ses palais en ruine, et un temps à peine
passable entre le froid et la pluie, cette ville de
mille et deux nuits m’ a plu beaucoup, ou plutôt
il me semble que je m’y plairais, en m’ y accou­
tu m a n t» 1). De Venise il pousse jusqu’ à Trieste,
toujours accompagné par Mustoxidi; à là fin du
voyage il n’ est pas mécontent de sa moisson.
Retourné à Brusuglio en juillet, il écrit la
préface de ses Chants populaires de la Grèce qui
paraîtront en automne, à Paris. Quand les Man­
zoni se rendirent à Milan, Fauriel fut encore
leur hôte: il resta avec eux jusqu’ à la fin de
novembre, suivant de près la composition des
Fiancés, encourageant son ami, surtout à propos
du style, dont Manzoni était toujours mécontent,
car Fauriel, dit Sainte-Beuve, qui était loin d’ être
un maître de la forme en français, « devenait un
arbitre exquis et sûr dès qu’il s' agissait de langue
italienne et de style toscan » 2).

1) Lettere etc., p. 212 (18 avril 1824).
2) Portraits Cont., p. 226,

�Une lettre, que Fauriel reçut à cette époque,
témoigne d e l 'impatience avec laquelle on at­
tendait en France le roman de Manzoni.
« Trognon, écrit Thierry, est toujours disposé
à traduire le roman d’ Alexandre aussitôt que
vous le lui enverrez. Nous l ' attendons tous avec
beaucoup d’ impatience, Mignet surtout, qui a lu
à Marseille le Comte de Carmagnole, Adelghis et
qui est transporté d’ admiration pour la première
de ces deux pièces. Il sait par cœur le morceau
lyrique du troisième acte et il trouve les senti­
ments les plus fermes et les plus justes sur l’ an­
cien état de l ' Italie ». Et un peu plus loin :
« Dites-lui de ma part que je désire singulière­
ment voir son nouvel ouvrage, pour me décider
sur la question du roman historique et peut-être
essayer moi-même quelque composition de ce
genre. Je ne sais pourquoi, je m’ imagine que
notre ami pourrait bien fonder en France une
nouvelle école de romanciers et donner du cou­
rage à ceux qui n’osent point encore traiter ce
genre de peur de copier Walter S c o t t » 1).
Fauriel resta à Milan jusqu’ à la fin de novembre
1824, puis il rejoignit en Toscane Mmes Clarke.
Vivement sollicité par ses amis de retourner
en Lombardie, il ne se rendit à leurs désirs que
vers la fin de l 'été de 1825. Il fit un court séjour à

1) Lettere etc., pp. 217-18.

�Brusuglio et, en octobre, il rentra en France. Il
paraît que pendant son voyage en Toscane, l’ envie
lui était venue de recueillir les chants populaires
italiens 1) ; mais, après quelques recherches, il
s’arrêta.
A Paris, Fauriel reprit enfin ses habitudes, ses
études, les nombreux travaux qu’il avait en partie
négligés ; et quoique ses lettres à Manzoni se fis­
sent toujours plus rares, il ne cessa pas d’ être
pour lui un ami affectueux et obligeant. Il pre­
nait à cœur tout ce que Manzoni lui demandait ;
il répondait à une lettre qui sollicitait son aide
en faveur du poème de Grossi. « . . . Je suis bien
content et pas trop surpris du succès du pros­
pectus de Grossi qui me paraît un garant assuré
de celui de ses Croisés ; j ’ en ai déjà parlé ici
autant que j ’ en ai eu l’ occasion; mais ces occa­
sions n’ ont pu être que fugitives et incomplètes ;
je crois qu’il suffira d' attendre, et cela vaudra
mieux, pour en parler plus expressément, d’ avoir
l’ ouvrage même. Inscrivez nous ou moi (c’ est
tout un) pour cinquante souscriptions, et envoyeznous en sus cinquante autres exemplaires que
nous placerons ici le plus avantageusement pos­
sible chez deux ou trois libraires. Le paquet devra
être adressé à M. Baudry, libraire, rue du Coq

1) Voir deux fragments de lettres cités par De Gube r ­
natis, pp. 223-24.

�S. Honoré, qui est prévenu par moi à cet égard:
et il faudra le déposer à Milan chez M. Bocca,
correspondant de M. Baudry. Je désirerais savoir
à peu près exactement le temps de l ' arrivée ici
de ce paquet ; j ’ ai pour cela des raisons qu’il
serait superflu et trop long de vous expliquer.
« Tout ce que je puis vous dire aujourd’hui
c’est que je n’omettrai rien qui soit en mon
pouvoir pour que notre cher Grossi soit connu
ici comme il le mérite, et comme il me semble
que cela ne manquera p a s » 1).
Ce n’était pas la première fois que Fauriel
obligeait les amis de Manzoni. Déjà en 1817,
celui-ci lui envoyant la lettre que Berchet avait
faite sur le Chasseur féroce et sur l ' Eléonore de
B ürger, le priait, s’ il la trouvait digne de louange,
de lui « écrire un mot qui aurait fait plaisir à
1’auteur » 2). Il n’ est pas besoin de dire que Man­
zoni fut satisfait. Toujours par l’ entremise de ce
dernier, Fauriel, vers la fin de 1819, fait connaître
ses idées sur la poésie à Hermès Visconti en train
de préparer des Réflexions sur le Beau. Un an
après, il écrit. un article flatteur sur l’ I ldegonde
de Grossi ; en 1823 paraît sa traduction des Réfu­
giés de Parga 3). Enfin depuis longtemps Fauriel

1) Paris, 8 février 1825, Lettere. etc., p. 230.
2) Lettere etc., p. 118.
3) I Profughi di Parga, poème de J. Be rch e t, traduit de
l ' italien, Firmin-Didot.

�était prié de fournir de livres français ses amis
d’ Italie: Monti lui-même profita souvent de son
amabilité.
La correspondance entre Manzoni et Fauriel
continua assez suivie jusqu’ en 1827. A ce mo­
ment, les Fiancés paraissent en Italie et en France ;
leur succès fut d’ autant plus agréable qu’il était
inattendu. « C’est une véritable fureur, écrivait
Juliette à son parrain ; on ne parle pas d’ autre
chose : on en a vendu plus de six cents exem­
plaires en moins de vingt jours : dans les anti­
chambres même les domestiques se cotisent pour
l’ acheter » 1).
Fauriel dut certainement jouir du succès d’ un
livre dont il avait suivi de près la composition,
et dans la trame duquel beaucoup de ses idées
avaient passé. Il dut contribuer de son mieux à
le faire apprécier de ses compatriotes : mais dans
les lettres de Manzoni qui suivirent l’ impression
des Fiancés on ne relève rien de particulier à cet
égard.
Les deux amis s’ écrivirent dès lors à de plus
longs intervalles: en 1830 ils cessèrent tout à
fait. Ce n’est pas que leur amitié se fût refroidie ;
de temps eu temps des émissaires portaient des
nouvelles de part et d’ autre : l’ Arconati, la Bel­
gioioso, Mlle Clarke même ; mais Manzoni, dans

1) Lettre du huit juillet, p. 246.

�l’ heureuse sérénité de son milieu familial pen­
sait toujours plus volontiers qu’il n’écrivait, et
Fauriel distrait par ses travaux, par ceux de ses
amis, se laissait prendre davantage par cette pa­
resse d’ écrire qui lui était particulière. L’ un pré­
parait des ouvrages de critique et d’ érudition,
1’autre allait se faire le vulgarisateur des études
dantesques par son célèbre cours à la Sorbonne,
1833-1834.
Il y avait longtemps que Fauriel préparait
les matériaux de ce cours par des études et des
recherches de tout genre. Monti et Manzoni 1’a­
vaient aidé de leurs conseils et de leurs lumières ;
il pouvait donc parler en connaissance de cause
des origines de notre littérature, et signaler notre
plus grand poète à l’ admiration de ses contem­
porains.

Dante en France - Le cours professé par
Fauriel à la Sorbonne.
Dante, négligé depuis trois siècles en Italie,
n’ avait guère trouvé d’ admirateurs à 1’ étranger.
La France du quatorzième siècle l ' aurait com­
plètement ignoré si, vers la fin, une femme cé­
lèbre ne l’ eût signalé à son admiration. En écri­
vant contre le Roman de la Rose, Christine de
Pisan conseille aux Français de substituer à

�cette lecture celle de la Divine Comédie, où ils
auraient ouï mieux « descripre paradis et enfer
et plus haultement parler de theologie plus prof­
fitablement, plus poétiquement et de plus grant
efficace » 1).
Christine estime Dante à l ' égal des anciens :
elle en fait une de ses lectures favorites, elle
l’ imite même : dans sa vision 2), il y a comme
un écho affaibli de la vision de Dante.
Au commencement du X V e siècle, Alain Char­
tier invoque l’ autorité de Dante dans ses apos­
trophes contre l ' église et le clergé, et Laurent
de Premierfait tient pour certain le séjour de
Dante à Paris, pendant lequel notre poète aurait
connu le Roman de la Rose et se serait proposé
de le refaire.
En 1442, Martin Lefranc, poète érudit qui vi­
sita l’ Italie et mourut
Rome, écrivait dans son
à
Champion des dames :

Le florentin poete dante
A escript merveilleusement
La peine de la vie meschante
Des esprits dampnez justement
Mais mortel homme p l a
ement
in

1) Cité par A. Counson, Dante en France, Paris, Fonte­
moing, 1906, pp. 6-7.
2) Livre du chemin de long estude.

�Onc n’entendit ne entendra
La grandeur de celluy torment
Qui ja aux dampnez ne fauldra 1).
Mais ces voix restaient isolées, et le X V e
siècle n’a guère dépassé le X IV e dans la con­
naissance de Dante. La renaissance ne se montra
pas non plus enthousiaste de notre poète : on
l’ admirait de loin sans oser l’ aborder: l’ idéal
qu’ il poursuivait était trop différent de l’ idéal
du temps. Marguerite de Navarre sera seule à le
choisir comme guide de son esprit Il est vrai
cependant que d’ abord elle avait condamné la
Divine Comédie; en 1534. elle écrivait à son frère:
O! que je voy d’ erreur la teste ceindre
A ce Dante qui nous vient ici peindre
Son triste enfer et vieille passion
D’ un ennuy pris!
A quarante ans vouloir encore faindre
D’ avoir le mal que l’ âge doit refraindre,
Puis par despit courre a devocion,
Prenant le tan pour ferme ficsion :
C’ est une fin plus qu’ à ensuivre à craindre
D’ ung ennuy pris 2).
Marguerite n’ avait pas encore souffert, et suiva
n
t

1) Cité par Counson, ouv. cité, p. 14.
2) Ibid., p. 23.

�l
' esprit de son temps, elle trouvait bien
ennuyeux le triste enfer et la dévotion du vieux
poète ! Mais quand le malheur vient la frapper,
lorsque après la mort de son frère, dégoûtée de
la vie, elle se sent « navire loin du vray port
assablée », et se tourne vers la contemplation
des vérités éternelles, elle s’approche de Dante
le sent mieux, et sait comme lui l ' amertume des
souvenirs heureux,
Et le regret qui plus que tout le blesse
Des grans plaisirs passez 1).
Dans le poème des Prisons où elle épanche les
sentiments dans lesquels sa vie achevait de se
consumer, sa philosophie qui se détachait de la
terre endeuillée et le souvenir des grands auteurs
qu’elle aimait en les comprenant mieux, Dante
prend place parmi ses préférés avec Platon et
saint Paul.
C’est particulièrement dans la première partie
de cet ouvrage que l ' on trouve beaucoup de dé­
tails dantesques, noyés comme à plaisir : car
Marguerite est aussi prolixe que Christine de
Pisan. Si elle avait su être plus sobre, l ' influence
du modèle paraîtrait davantage 2).

1) Les dernières poésies, p. 174
2) Dans son poème Le Navire 1’ influence dantesque est
plus marquée.

�Dans ce siècle on édite les premières traduc­
tions françaises de la Divine Comédie. Entre 1515
et 1524, François Bergaigne traduit le Paradis en
terza rima, mais en décasyllabes. Quelle étrange
idée que de choisir le plus difficile des trois can­
tiques ! Bergaigne ne comprend ni la beauté de
la forme ni celle du fond : il offre une copie de
son travail à la femme de François Ier, la priant
de l ' accepter malgré « l’ agreste composition et
l’ indigeste manière de mal dicter » 1).
Avant Bergaigne, un auteur anonyme avait
traduit l’ Enfer, et c’ est peut-être du milieu du
siècle que date une traduction complète du poème,
en alexandrins et en décasyllabes à rimes plates,
conservée aujourd’hui dans un manuscrit de
Vienne, publié en 1897 avec les précédentes tra­
ductions par M. M orel 2).
Mais ni les deux premiers essais, ni cette tra­
duction, ni celle que donna en 1596-7 l’ abbé
Balthasar Grangier n’ eurent de l ' influence sur
le mouvement intellectuel du temps. A part Mar­
guerite de Navarre, les érudits seuls s’ occupent
de Dante, s' intéressant moins au poète qu’à
l’ homme et au rôle politique qu’il avait joué.
Le savant Jean- Papyr Masson qui se fit jé su
ite

1) Far in e lli, ouv. cité, vol. Ier, p. 276.
2) C. M ore l, Les plus anciennes traductions françaises de
la Divine Comédie, Paris, Welther, 1897.

�à Rome et enseigna deux ans à Naples,
donnait en 1587 une biographie de Dante puisée
aux meilleures sources; le vieux Dorat l’ opposait
non sans ingéniosité à Lucrèce; Baïf marquait
avec justesse la place qu’ il occupe dans notre
littérature.

Dante, premier Tuscan (que lon peult dire Pere
Partout, où elle court de sa langue vulgaire)
Qui aimant sa Patrie, non ingrat escrivit,
Rechercha le chemin, que depuis on suivit,
Pour venir arrester certaines regles fermes
Qui par toute l’ Itale ordonnassent les termes
D’un beau parler commun, y travaillant expres
Affin qu’ il fust receu de tous peuples apres 1).

Mais toutes ces voix n’ eurent pas d’ écho:
l’ humanisme triomphait avec Ronsard et ses
disciples, et tandis que la renommée de Pétrarque,
de Sannazar, de l’ Arioste et du Tasse, grandis­
sait tous les jours en Italie et en France, celle
de Dante était encore à faire. Et ce ne sera pas
le X V IIe siècle qui l’ établira.
Dans la première moitié, la critique officielle,
par la bouche de Chapelain, jugeait, la Divine
Comédie un poème bizarre et accusait Dante de

1) Cité par D. Nisar d, Histoire de la litt. fraç., 17e éd.,
t. I, p. 149.

�n' avoir pas même « le soupçon du poème épique
qui consiste tout dans l’ action. Son ouvrage, di­
sait-il, est un voyage en songe plein de satyre
et de matière morale et chrestieune avec beau­
coup de doctrine et de beaux v e r s » 1).
Dans la seconde moitié, Boileau, en condam­
nant le merveilleux chrétien, proscrivait indirecte­
ment le divin poème, que d' ailleurs il n’aurait
pu comprendre.
La première traduction de 1’Enfe r qui parut
vers la fin du siècle, et dont l’ auteur est ano­
nyme, resta encore plus isolée que celles du siècle
précédent: la France n’ avait ni le temps ni
l’ envie de s’ intéresser en particulier à aucun
écrivain étranger, occupée qu’elle était aux chefsd’ œuvre qui florissaient chez elle avec une abon­
dance et une originalité étonnantes.
Au dix-huitième siècle, le génie français bien
qu’avide de nouveauté, impatient, fiévreux pres­
que, était aussi loin qu’avant du génie de Dante.
Son indifférence pour notre poète devient du
mépris; il s’ en moque par la bouche de Voltaire 2).
Personne alors ne sentit le besoin de rectifier le
jugement du maître: les philosophes s’ occupaient
trop des vivants pour songer aux morts, et d' ailleu
rs

1) Lettres, Paris, Oelsner, p. 29.
2) Eug . Bouvy, Voltaire et l’ Italie, Paris, Hachette, 1898,
chap. II, pp. 37-96.

�on était bien d’ accord sur l’ étrangeté du
poème que La Harpe osait appeler « une rapsodie
informe ». Quelqu’un lui prend cependant quel­
que chose: Diderot se souvient du chant X du
Purgatoire dans une page de son Jacques le Fata­
liste; mais déjà, avant que ce livre parût (1796), Ri­
varol, à la veille de la Révolution, faisait imprimer
sa traduction de 1’Enfer 1). L’un des premiers, il
s’ était aperçu de la puissance du vers dantesque,
de ce vers qui se tient debout par la seule force du
substantif et du verbe, sans le concours d’ une épi­
thète 2), et son travail est l’ un des premiers qui
comptent. Il eut même les éloges de Sainte-Beuve :
« Honneur à Rivarol! s’ écrie le sévère critique,
on dira de sa traduction tout le mal qu’on vou­
dra, on ne lui enlèvera pas le mérite d’ avoir le
premier chez nous apprécié avec élévation la na­
ture et la qualité du génie de Dante. Sans doute
il le sentit plutôt en artiste qu’ en philosophe ou
en historien; il le prit plutôt par le style que
par l’ ordre de ses idées; il méconnut le théolo­
gien; il négligea le côté tendre, suave même et
idéalement amoureux; il ne l’ aborda que par
l’ Enfer, ne le suivit point au-delà, et y laissa ses
lecteurs comme si ç’ avait été le vrai but. Quoi

1) L 'E nfer, poème du Dante (Londres et Paris, 1783).
2) Cité par Saint-René T a illa n d ier, L a littérature dan­
tesque en Europe ( Revue des Deux Mondes, décembre 1856).

�qu’il en soit, ce dilettante brillant et incrédule dut
à quelque chose de fier et de hardi qu’il avait
dans l’ imagination, et qui tenait sans doute à
ses origines méridionales, d’ être le premier chez
nous à parler dignement de Dante, et même de
le juger très finement sur des beautés de détail
et d’ exécution qui semblaient être du ressort des
seuls Italiens » 1).
Oui, Rivarol a goûté et apprécié Dante mieux
que d’ autres avant lui; mais il le juge avec
l’ esprit du X V IIIe siècle.
La véritable renaissance des études dantesques,
en France, date du commencement du X IX e siècle.
A ce moment que s’ est-il donc passé? Comment la
France a-t-elle enfin compris et goûté notre poète ?
A -t-elle acquis cette intuition de l 'unité vivante,
cette perception du sacré, cette initiation aux mys­
tères de l ' être, qu’ Amiel dit nécessaires pour voya­
ger dans l’ inferno ou le Paradiso 2) ? Il semble
que oui, sinon complètement, du moins autant
qu’il lui a été possible. A cette époque son âme
est devenue toute vibrante; la douleur l’ a affinée,
et elle peut recevoir les impressions les plus mys­
térieuses et les plus profondes.

1) Sainte-Beuve, Causeries du lundi ( L a Divine Comédie
de Dante traduite par M. Mesnard), t. XI, p. 202.
2) Amiel., Fragments d’ un Journal intime, Genève. 1885.
pp. 156.

�D’ ailleurs, les romantiques se tournent vers le
moyen âge, et Dante est là pour les initier, il en
possède les clés; ils se tournent vers le christia­
nisme, et ils trouvent Dante Europe, Dante, qui en
connaît profondément tous les mystères, toute la
beauté, toute la grandeur: ils cherchent des mots
nouveaux, des expressions et des formes poéti­
ques originales, et Dante leur en offre une riche
moisson. Ils n’ auraient pu le négliger.
Chateaubriand en parle le premier dans son
Génie du Christianisme; mais l’ esprit apologéti­
que 1’aveugle et le rend injuste pour ce poème
qu’il appelle une « production bizarre », dont les
beautés « découlent presque entièrement du chris­
tianisme » et dont « les défauts tiennent au siècle
et au mauvais goût de l’ auteur 1).
C’ est qu’il ne possédait encore ni notre langue
ni notre poète, qu’il jugeait par oui-dire. Quand
il aura fait plus ample connaissance avec la
grande épopée catholique, il écrira: « Dante au­
jourd’ hui l’ objet d’ une de mes plus hautes admi­
rations, s' offrit à mes yeux dans la même per­
spective raccourcie (celle sous laquelle il avait
autrefois jugé aussi Shakespeare), Je voulais trou­
ver une épopée selon les règles dans une épopée
libre qui renferme l’ histoire des idées, des con
n
aisan
ces,

1) Génie du christianisme, éd. Garnier, IIe partie, liv. IV,
chap. XIV.

�des croyances des hommes et des évé­
nements de toute une époque; monument semblable
à ces cathédrales empreintes du génie des vieux
âges, où l’ élégance et la variété des détails éga­
lent la grandeur et la majesté de l’ ensemble » 1).
Avant Chateaubriand, un historien littéraire,
Ginguené, en marquant la place de Dante dans
la poésie italienne, le comparait à Homère. La
traduction du poème par Artaud de Montor ( 18111813 ), a joui d’ une vogue supérieure à son mérite.
C’ est dans ce livre que Lamartine avoue avoir
épelé Dante, que cependant il n’ a guère goûté 2).
On sait comment Sismondi parle de Dante
dans son livre De la littérature du midi de l’ Eu­
rope, et on connaît aussi l’ admiration qu’ avaient
pour lui Chênedollé 3) et Népomucène Lemer­
cier 4).
Dante, mieux connu, inspirait les peintres.
D’ abord un classique, Ingres, qui en 1810 prépare
à Rome sa Françoise de Rimini. Puis viennent les
romantiques: au premier rang Delacroix avec sa
Barque de Dante admirée au Salon de 1822, et
plus tard Ary Scheffer, Delaborde, Gustave Doré...
1) Essais sur la litt. angl. IIe partie.
2) Voir dans son Cours familier de littérature (1856), l’ En­
tretien à Dante.
3) Voir son ode Le Dante dans les Études poétiques (1820, III).
4) Il dédiait à Dante, en termes enthousiastes sa Panhy­
pocrisiade (1819).

�Les poètes sont en retard sur les artistes; mais
les inspirations qu’ils tirent du divin poème ne
sont pas moins remarquables. Sainte-Beuve songe
à Dante en cherchant des ancêtres au chantre
d' Eloa 1), et on sait que, pour son propre compte,
n’ osant aborder la Divine Comédie, il lisait et
goûtait la Vita Nuova dont il paraphrasait dans
les Consolations (1830), la canzone Donna pietosa e
di novella etate.
Victor Hugo, dans sa fameuse préface, invoque
l’ autorité de notre poète à l’ appui de sa théorie
du mélange des genres, et tire de lui plusieurs
des épigraphes des Orientales (1829), des Feuilles
d’ automne (1830), de Notre-Dame de Paris (1831).
Antony Deschamps s’ en fait l’ apôtre et, dans les
salons de 1828, il est appelé le poète dantesque.
Dante est désormais « dans les préoccupations
romantiques, le voisin et l’ allié de tous les étran­
gers, en province comme à P a r is ... Incarnant à
la fois le moyen âge qu’ on restaure et l’ Italie
dont on s’éprend, embrassant tout le domaine
métaphysique qui rentre enfin dans la poésie,
tentant comme une immense énigme, Dante pré­
sentait une œuvre faite pour séduire les roman­
tiques, quand sa vie tourmentée n’ aurait pas été
là pour exercer les imaginations.
« L’ horreur désordonnée qui avait déjà fait

1) Portraits contemporains, vol. II, p. 62.

�frémir Ducis et ses contemporains s’ accordait à
merveille avec les tendances les plus violentes
de la nouvelle école: déjà Stendhal, voulant tra­
duire eu vers français l’ épisode d’ Ugolin, songeait
à se laisser souffrir la faim après s’ être échauffé
avec du café. Dante abondait en sensations, en
scènes terriblement vécues; et les Français vou­
laient enfin être remués fortement par leurs lec­
tures » 1).
Les vingt chants que traduit Antony Des­
champs sont significatifs quand il s’ agit du goût
romantique; on voit là des traits qu’ on retiendra:
« la forêt obscure, Dante et Virgile, l’ inscription
infernale, Francesca, Brunetto Latini, les papes si­
moniaques dans les fosses brûlantes, les gambades
des démons grotesques, les hypocrites courbés
sous une chape de plomb, les étranges métamor­
phoses des ombres, Ugolin, les vers suaves et des­
criptifs du début du Purgatoire et la ceinture de
jonc donnée à Dante, Casella, Sordello et l’ allo­
cution enflammée à l’ Italie et à Florence, la vi­
sion de l’ aigle et la porte du Purgatoire; Béatrice
radieuse et les âmes brillantes, Justinien et les
gloires de l’Aigle romaine, Cacciaguida, les mœurs
de la Florence patriarcale, l 'isolement glorieux
promis au grand banni, le sel du pain étranger et
l’ escalier d’ autrui, l’ amertume de l’ exil » 2).

1) Counson, ouv. cité, pp. 132-33.
2) Ibid., pp. 141-2.

�Dante fournit des invectives aux poètes fran­
çais: à Antony d’ abord, dans ses Satires (1831),
à Barbier dans son Idole (I ambes, 1831) où se
trouve paraphrasée l’ apostrophe de Dante à l’ em­
pereur d’ Allemagne.
Enfin, Dante est entré dans l’ enseignement
supérieur: Villemain, après Ginguené, en parle
avec enthousiasme, et «ses leçons, dit SainteBeuve, furent parmi les puissants stimulants que
reçut l’ opinion française sur D a n t e » 1). Cepen­
dant et Villemain et Ginguené n’avaient accordé
à la Divine Comédie qu’une partie de leurs cours
qui embrassaient de vastes sujets. Fauriel, le pre­
mier, consacre le sien à Dante, le premier, il place
Dante dans son temps pour l’ y étudier, non plus
«comme une bizarrerie, mais bien au contraire
comme un résumé plein d’ harmonie et comme
un merveilleux couronnem ent»2).
Le savant professeur avait commencé ses le­
çons par la poésie provençale: « i l voulait que le
souffle de la Provence eût décidé de la première
floraison de la poésie italienne. Cette conséquence
lui sera contestée, mais il lui restera ce mérite qu’à
une époque où les historiens ne connaissaient point
de littérature en Italie, il en a trouvé trois, vi­
vantes, fécondes, assez fortes pour abriter de leur

1) Causeries du lundi, 3e éd., t. XI, pag. 206.
2) lbid. p. 205.

�ombre la littérature naissante qui les devait faire
oublier. Le professeur ne l’ avait pas quittée avant
d’ avoir vu son plus beau fruit, la Divine Comé­
die. En 1832 il avait expliqué plusieurs chants
de 1’Enfer, non seulement à la manière des gram­
mairiens et des philologues, mais en faisant une
étude profonde des événements contemporains,
des institutions de Florence, de la vie même
du poète. Ceux qui assistèrent à ces attrayantes
explications, ajoute encore Ozanam, n’oublieront
pas quel jour nouveau venait dissiper à leurs
yeux les obscurités du texte. Mais il reste un
souvenir plus durable des leçons de M. Fauriel
dans la Biographie de Dante 1), qu’il publia
bientôt après. Avec cet art admirable qu’il eut
toujours de se borner et de se contenir, il se
renferme dans l’ histoire politique, mais c’ est pour
s’ y établir en maître: ou voit se débrouiller sous
sa main ce chaos d’ affaires et de factions qui
partagent l’ Italie à la fin du treizième siècle, la
querelle expirante du sacerdoce et de l’ empire,
la guerre acharnée des nobles et des plébéiens,
les rivalités des villes, l’ intervention des étran­
gers. . . » 2). Ces souvenirs laudatifs du meilleur
de ses élèves, montrent à eux seuls l’ action de

1) Revue des Deux Mondes, 1834, 3e série vol. IV, pp. 37-92.
2) Ozanam, Mélanges, Paris, Lecoffre, 1855, vol. II.
pp. 121-22.

�Fauriel, et tout ce qu’il révélait aux jeunes gens
studieux et inexperts; ils témoignent aussi de
l’ intérêt qui croissait en France pour la langue
et l’ histoire de l’ Italie. Désormais, on peut dire
que la France prend une place digne d’ elle dans
le renouveau des études dantesques qui se ma­
nifeste eu Europe au commencement du siècle.
Fauriel, par les qualités de son esprit et de sa
culture intellectuelle, par ses relations avec les
grands écrivains d’ Italie, se tenait mieux que
tout autre au courant de ce qu’o n faisait chez
nous pour vulgariser la Divine Comédie ; il était
consulté par ses compatriotes avec sûreté et jamais
en vain. On sait, en effet que, par sa nature même,
il se prêtait magnifiquement au rôle d’ informateur
et de semeur d’ idées: c’ est ce que Renan relève
avec sa finesse habituelle. « Ce fut le sort de Fau­
riel de devancer sur presque tous les points les
investigations de la critique moderne dans le
vaste champ de l’ histoire littéraire, et de ne re­
cueillir presque jamais aux yeux du public les
bénéfices de ses créations. Passionné pour la re­
cherche, plus soucieux de trouver que de mettre
en œuvre, il reculait trop souvent devant le pé­
nible travail de la composition, et, entraîné par
son ardente curiosité, il ne songeait guère à se
faire lui-m ême l’ interprète de ses propres décou­
vertes. Mais débarrassé de la préoccupation du
style et des immenses sacrifices de temps et de

�pensée que coûte le soin d’ écrire, il put avec une
entière liberté poursuivre les nombreuses séries
de ses recherches et de ses travaux. Accueillies
par des disciples ingénieux, ses idées fructifiaient
entre les mains d’ autrui; et c’ est ainsi que sans
avoir beaucoup écrit, M. Fauriel est sans contredit
l’ homme de notre siècle qui a mis en circulation
le plus d’ idées, inauguré le plus de branches
d’ études » 1).
Ce que Renan dit en général des travaux de
Fauriel, peut se rapporter tout particulièrement
à ceux que cet érudit a consacrés à Dante et à
la littérature italienne. Il donna royalement ses
idées, le fruit de ses études, de ses recherches,
de ses voyages: on travailla sur ses brisées et on
alla plus loin que lui. Le livre sorti du cours
professé à la Sorbonne, Dante et les origines de la
langue et de la littérature italienne, n’a été imprimé
qu’ en 1854 par les soins d’ un pieux élève, Jules
Mohl, et il se trouva qu' alors la critique l’ avait
devancé 2). Mais il ne faut pas oublier que cette
critique en ce qui concerne l’ Italie du moins,
avait tout d’ abord travaillé sur les études et les
idées que Fauriel lui avait libéralement données.

1) Revue des Deux Mondes, 15 août, 1873.
2) Chez Durand, Paris.

�***
Ainsi, grâce à Sismondi et à Fauriel, la litté­
rature italienne est vulgarisée en France et prend
sa place à côté des littératures allemande et an­
glaise. Elle va offrir au génie français ses qua­
lités de clarté et d’ harmonie, et compléter par
son influence autrement sentie, le renouveau lit­
téraire qui avait commencé depuis les premières
années du s iè cle 1). Certes, les auteurs italiens
ont moins de vogue que les auteurs anglais et
allemands ; cependant, à propos do Dante, SainteBeuve a pu parler de l 'école de Fauriel. On con­
naît les beaux livres d’ Ozanam 2), et d’ Ampère 3).
On sait de même que toute une lignée de tra­
ducteurs succèdent à Antony Deschamps: Bri­
zeux, Ratisbonne, Lamennais, pour ne signaler
que les plus remarquables, sont tous fascinés par
notre poète qu' ils s’ essaient à traduire.
Pétrarque est une des sources du lyrisme de
Lamartine, qui d’ ailleurs goûte aussi vivement
le Tasse, tandis que Musset aime savourer tout
le sel de Boccace.
1) J. T e x te , Les relations littéraires d e la France avec l'é­
tranger (1799-1848) vol. VIII, chap. XIV de la Littérature
de P e tit de Jul l e v i l l e .
2) Dante et la philosophie catholique au X I I I e siècle, Paris,
1839 (refondu et complété en 1845).
3) Le voyage dantesque dans La Grèce, Rome et Dante, 1859.

�Parmi nos auteurs modernes, deux seulement
ont été vraiment populaires en France pendant
la première moitié du X IX e siècle: Manzoni et
Pellico ; Alfi eri et Monti furent plus admirés que
lus; Jacopo Ortis, présenté par Dumas père, fut
plusieurs fois traduit et eut des imitateurs.
Quant à Leopardi, quoique présenté par SainteBeuve 1) et loué en de très beaux vers par Alfred
de Musset, il n’ aura de vogue qu’ après 1850, son
influence allant de pair en France avec celle de
la philosophie allemande. « Leopardi, dit J. Texte,
a été le poète du pessimisme dont Schopenhauer
fut le th éoricien » 2). D’ ailleurs c’ est dans la se­
conde moitié du siècle que les rapports littéraires
entre la France et l’ Italie deviennent plus nom­
breux et plus féconds et ce rapprochement, dé­
terminé par une réaction du génie latin contre
les influences septentrionales, par une certaine
lassitude des littératures slaves et scandinaves,
vient couronner les efforts que Sismondi et Fauriel
avaient si dignement accomplis au commencement
du siècle.

1) Portraits cont., vol. IV, pp. 363-422.
2) Les influences étrangères en France depuis 1848, vol.
VIII, chap. II, p. 694 de la Littérature de P etit de Ju l l e ­
v ille .

������V.
LAMARTINE

Sa jeunesse - Son prem ier

voyage

en

Italie - Graziella - M éditations.
Lamartine est, de tous les romantiques, celui
sur lequel les paysages de l’ Italie ont eu une
plus large influence : son âme et sa poésie sont
comme imprégnées de la lumière transparente des
régions campaniennes et l’ on y croit entendre
encore l’ écho adouci de la mer qui vient lentement
expirer sur les rivages de Sorrente. C’ est qu’ aucun
des romantiques n’ a aimé comme lui la nature
dans toutes ses manifestations, aucun n’a été
préparé à en recevoir toutes les impressions, les
plus douces comme les plus fortes, et n’a été
habitué à s’ y voir, à s’ y confondre, à s’ y perdre
au même degré que lui 1). Cette puissance de

1) F. Brunetière, L’ Évolution de la poésie lyrique en France
au XIX e siècle, Paris, Hachette, 1895, pp. 127-28: R. Doumic,
Lamartine, Paris, Hachette, 1912.

�compréhension et de vibration, cette tristesse,
cette extase qui s’ emparent tour à tour de son
âme devant les merveilles de la nature, Lamar­
tine les doit avant tout à la sincérité et à la
profondeur de ses impressions, sincérité et pro­
fondeur qu’il tient en grande partie de sou édu­
cation.
Pour voir donc et pour comprendre quelle a
été l’ influence de l’ Italie dans toute l’ œuvre du
poète, pour sentir cette onde de chaleur qui la
pénètre, des Méditations aux Harmonies, il faut
savoir comment Lamartine a grandi, comment il
a été préparé à recevoir la gamme merveilleuse
des impressions d’ Italie, les couleurs de nos
paysages, l’ éclat de notre lumière, la douceur
pénétrante de nos nuits, les notes mélancoliques
ou joyeuses de nos chansons, les voix profondes
et mystérieuses de nos mers azurées.
*
* *
Dès son enfance, Lamartine vit en communion
avec la nature, non pas avec une nature âpre et
sauvage comme celle des rochers de Saint-Malo
battus par la mer et le vent, mais avec une nature
sereine, douce, dont l’ intimité gagne peu à peu.
L’ enfant s' épanouit donc avec confiance, respire
à 1’aise, regarde, jouit.
A Saint-P o int ou à Milly, dans ses premières

�années et plus tard pendant les vacances, lorsqu’ il
peut échapper au collège, il fait de longues che­
vauchées dans la campagne verdoyante, où il
s’ oublie souvent à rêver au bord des ruisseaux 1).
Il ne grandit pas comme René dans une affreuse
solitude morale, abandonné à ses impressions et
à ses tristesses ; il a, auprès de lui, une mère in­
telligente et affectueuse qui lui apprend à admirer
dans la nature l’ œuvre puissante du Créateur, et
à rechercher en elle une source de joies élevées
et bienfaisantes. «Combien de fois, les soirs d’ été,
en se promenant avec nous dans la campagne, où
nous ramassions des fleurs, des insectes, des cail­
loux brillants dans le lit du ruisseau de Milly, ne
nous faisait-elle pas asseoir à côté d’ elle, au pied
d’ un saule, et, le cœur débordant de son pieux
enthousiasme, ne nous entretenait-elle pas un m o
ment du sens religieux et caché de cette belle
création qui ravissait nos yeux et nos cœurs !
Je ne sais pas si ces explications de la nature,
des éléments, de la vertu des plantes, de la des­
tination des insectes étaient bien selon la science.
Elle les prenait dans Pluche, Buffon, Bernardin
de Saint-Pierre; mais, s’ il n’ en sortait pas des
systèmes irréprochables de la nature, il en sortait
un immense sentiment de la Providence et une

1) Confidences, Paris, Hachette, 1911, liv. IV, pp. 65-73
et liv. VI, p. 114.

�religieuse bénédiction de nos esprits à cet océan
infini des sagesses et des miséricordes de D ieu» 1).
Ainsi Lamartine apprit de bonne heure à faire
de la nature sa confidente et son amie: il la sentit
douce à son âme et l’ aima tout entière, dans ses
couchers et ses aurores, dans ses « brillantes lu­
mières », ou ses « pâles clartés ».
Les livres qu’il lit augmentent la vivacité de ses
impressions, prêtent des cadres merveilleux à ses
rêves, lui apprennent à mieux voir et à jouir plus
intensivement. La Bible que sa mère elle-même
déchiffre avec lui 2), dépose dans l 'imagination de
l’ enfant et plus tard dans celle du jeune homme
un cortège d’ images grandioses, une harmonie de
sons et de couleurs qui le disposent, dès mainte­
nant, à sentir la lumière tout orientale de l’ Italie
et à en traduire en vers les vibrations.
Chateaubriand fut une des « mains puissantes »
qui lui ouvrit, dès son enfance, « le grand horizon
de la poésie moderne » 3). Dans René il crut en­
tendre des cordes harmonieuses auxquelles d’ au­
tres répondirent dans son âme: il vit avec lui
des paysages enchanteurs, il sentit comme lui la
tristesse profonde et l’ inassouvissement éternel
qui tourmente l’ âme assoiffée de bonheur et d’ infini.

1) Confid., liv. V, pp. 87-8.
2) Ibid., liv. IV, p. 76.
3) Souv. et portr., t. 1, p. 90.

�Ossian, « c e poète du vague.., cette plainte
inarticulée des mers du Nord », murmura à son
oreille de pathétiques légendes, lui parla « de
larmes et de fantômes, d’ écume et de neige, de
brumes et de frimas, d’ images dont l’ immensité,
le demi-jour et la tristesse» 1) s’ accordaient si
bien avec la mélancolie d’ une âme de seize ans
qui s’ ouvrait à la contemplation vague de l’ infini.
Rousseau enfin, acheva cette œuvre de forma­
tion, peignant à l’ esprit de cet adolescent déjà
si inquiet d’ amour, la passion la plus troublante.
Toute sa vie Lamartine se souviendra du délire
qui le prit en lisant la Nouvelle Héloïse, et il res­
tera pour toujours un des fidèles de Julie 2).
Toutes ces lectures faites souvent à la hâte et
parfois en cachette excitaient sa fantaisie, don­
naient une direction à ses rêves, hâtaient presque
l’ éclosion de sa jeunesse. Il trouva l’ amour à
quelques pas de lui et s’ y abandonna avec ardeur;
mais comment expliquer ce besoin qui grandissait
dans son âme depuis que, ayant fini ses études,
il n’ avait plus d’ occupation régulière ?

1) Confid., liv. VI, pp. 118-119.
2) Il écrivait à Virieu, septembre 1810 « Grands Dieux!
quel livre! comme c’e s t écrit!... La critique fait pitié quand
on lit une ou deux pages de feu... Je voudrais être, pen­
dant que je le lis, amoureux comme Saint-Preux, mais sur­
tout j e voudrais écrire comme Rousseau ». Correspondance,
2me édit., Paris, Hachette, 1882, t. 1, p. 146.

�C’est le moment où, dans l ' oisiveté presque
forcée d’ une ville de province, la jeunesse chante
en lui et il commence à sentir des émotions en­
core indécises, qui ne tarderont pas à se préciser
et à s'affermir. Pour donner un corps aux fan­
tômes indécis qui hantent son imagination, il se
réfugie dans le rêve. L 'amour ou les amourettes
naturelles à son âge ne le satisfont guère, la na­
ture monotone de son pays ne lui suffit plus: il
a besoin de nouveau, d’ inconnu. Ses livres lui ont
parlé de paysages merveilleux et il veut les voir;
loin de Mâcon, la vie est gaie, belle, brillante, et
il veut en jouir. Voyez, quelle conséquence il tire
d’ une lecture de René: on ne s’ y attendrait guère.
« Hier je m’ en donnai à cœur joie; puis vinrent
les réflexions tristes sur la vanité de nos projets,
de nos désirs, l’ instabilité des circonstances, le peu
de bonheur qu’o n peut goûter ici, la folie de ne
pas bien vite saisir tout ce qui s’ offre de conso­
lant et de doux » 1). On ne saurait être plus impa­
tient, ni mieux disposé; mais, en attendant que les
joies viennent, Lamartine veut surtout se mouvoir,
agir; il rêve de pays aux vastes horizons, et, pour se
préparer à ses futurs voyages, il apprendra l’ ita­
lien et l’ anglais. Mais sa volonté a moins de
fermeté que son imagination n’ a de richesse; il
aime mieux rêver de l’ Angleterre et de l’ Italie

1) Corresp., t. 1, p. 106, lettre à Virieu, 21 octobre 1809.

�que d’ en étudier la langue. Jusqu’ à présent, la
langue italienne n’a qu’une bien petite part à son
éducation littéraire, et pourtant il aime vivement
« la terre du génie et des arts » et veut la vi­
siter. Toute carrière lui étant fermée, excepté celle
des lettres, il a l 'intuition que l’ Italie sera pour
lui une Muse généreuse. Il écrit à Virieu 1) qu’ il
désire voir Rome pour y vivre au milieu des
ruines, sources d’ images grandioses et de sen­
sations profondes ; voir Athènes ensuite et la
vieille Grèce; passer quelques mois d’ hiver dans
les montagnes d’ Écosse, auprès des ombres d’ Os­
sian et de Fingal ; faire un petit tour aux
grandes Indes pour tenter la fortune; séjourner
un an ou deux eu Amérique pour voir la jeune
nature . . . Ce sont là de grands desseins pour
un jeune homme qui n’ a jamais quitté sa province.
La vie lui permettra de les réaliser eu partie,
En attendant, ce qu’il y a en lui de plus impé­
rieux, c’est le désir de changer de décor, la soif
d’ être heureux. Et ce désir, ce besoin sont si
puissants, qu’à vingt ans, sans position, sans
avenir, il veut épouser une jeune fille qui l’ aime
et qu’ il croit aimer. Heureusement pour lui et
pour la poésie, ses oncles ne sont pas du même
avis; et, soit pour couper court à des projets
de mariage qui ne leur allaient guère, soit pour le

1) Corresp ., t. 1, p. 78, 1er juin 1809.

�sauver de la conscription (ils étaient royalistes et
n’ aimaient pas 1’Empire), ils décidèrent de l’ en­
voyer en Italie. Voilà donc Lamartine, à vingt et
un ans, ennuyé de la vie monotone de sa province,
las, ou croyant 1’ê tre, de la nature familière (il
a montré plus tard qu’ il s’ était trompé sur ce
point), dans toute l’ impétuosité de sa jeunesse,
en train de partir pour cette Italie dont il ai­
mait à réver. Dans une page des Confidences il
retrouve son ardeur juvénile pour parler de son
état d’ âme à ce moment-là. « A dix-huit ans
(le poète s’ est trompé de trois ans, mais on sait
qu’ il aimait à se rajeunir), ma famille me confia
aux soins d' une de mes parentes que des affaires
appelaient en Toscane, où elle allait accompagnée
de son mari. C’était une occasion de me faire
voyager et de m’arracher à cette oisiveté dan­
gereuse de la maison paternelle et des villes de
province, où les premières passions de l’ âme se
corrompent faute d’ activité. Je partis avec l’ en­
thousiasme d’ un enfant qui va voir se lever le
rideau des plus splendides scènes de la nature et
de la vie.
« Les Alpes, dont je voyais de loin, depuis mon
enfance, briller les neiges éternelles, à l’ extrémité
de 1’ horizon, du haut de la colline de M illy; la
mer, dont les voyageurs et les poètes avaient jeté
dans mon esprit tant d’ éclatantes images; le ciel
italien, dont j ’avais, pour ainsi dire, aspiré déjà

�la chaleur et la sérénité dans les vers de Goethe
et dans les pages de Corinne :
« Connais tu cette terre où les myrtes fleurissent! »

les monuments encore debout de cette anti­
quité romaine, dont mes études toutes fraîches
avaient rempli ma pensée; la liberté enfin; la
distance qui jette un prestige sur les choses éloi­
gnées; les aventures, ces accidents certains des
longs voyages, que l ' imagination jeune prévoit,
combine à plaisir et savoure d’ avance; le chan­
gement de langue, de visages, de mœurs, qui sem­
ble initier l’ intelligence à un monde nouveau,
tout cela fascinait mon esprit. Je vécus dans un
état constant d’ ivresse pendant les longs jours
d’ attente qui précédèrent le départ. Ce délire,
renouvelé chaque jour par les magnificences de la
nature en Savoie, en Suisse, sur le lac de Genève,
sur les glaciers du Simplon, au lac do Côme, à
Milan et à Florence, ne retomba qu’à mon re­
tour» 1).
C’ est donc dans des dispositions on ne peut
plus favorables que Lamartine va visiter notre
pays. Quelles seront ses premières impressions ?
Comment 1’ Italie va-t-elle mettre la dernière
main au paysage que l’ éducation et tant de lectu
res

1) Confid., liv. VII, pp. 137-38.

�avaient lentement élaboré dans l’ âme du
poète ? Comment tirera-t-elle les premiers accords
de cette âme sonore qui vouait à elle pour la joie,
pour l’ art et pour la vie ?
La réponse à toutes ces questions se devine,
si peu que l’ on connaisse la nature de Lamartine.
*
**
Dès que le voyage est décidé, Lamartine est
plus que jamais impatient de partir: la pensée
de son amie le préoccupe un peu, mais il a
plus peur des larmes qui vont couler pour lui,
que de celles qu’ il peut répandre lui-même. Il
écrit à Virieu quelques jours avant de s’embar­
quer: « C e soir je vais annoncer mon triste dé­
part. Que de larmes vont couler! combien j ’aurai
d’ assauts à soutenir pour ne pas me dédire! Mais
j ’ ai du cœur et toutes les A rmides de ma patrie
ne retiendront pas un preux chevalier qui va
courir les aventures et voir tout ce qu’ il y a eu
et tout ce qu’il y a encore de beau, de grand
dans le mond e ... » 1).
Telle est sa foi naïve et enthousiaste en l’ Italie,
tel l’ état d’ âme de ce voyageur en partance, de
ce pèlerin passionné de la poésie. Il ne veut pas
trop en convenir, mais l’ amour de ce pays et le

1) Corresp., t. 1, p. 171, lettre du 30 mai 1811.

�désir
qu’il
ment
dans

de le voir, sont plus forts que l’ affection
a pour sa fiancée. Il part au commence­
de l’ été 1811 et, dans son humeur inquiète,
sa soif intense de sensations, il traverse

presque en courant l’ Italie septentrionale, voit
Turin, Milan, Bologne, qu’il trouve charmante,
s’ arrête à Livourne, à Florence... Sa correspon­
dance témoigne de ses premières impressions;
tout l’ enchante et tout l’ amuse: l’ air et le soleil
le grisent, les monuments et les tableaux le char­
ment.
Cependant sa tristesse d’ amoureux éloigné
revient de temps en temps, à Rome il la sent
davantage. Étant plus recueilli, il peut mieux
goûter le charme tout particulier de cette ville.
Certes, il ne faut pas lui demander les émotions
profondes de Chateaubriand: Lamartine n’ a pas
été voué au malheur dès son enfance; son âme
n’ a pas été bercée par les sanglots de l’ Océan;
elle a été caressée par les vents légers du matin,
et endormie par les douces cantilènes de sa mère.
Aussi, sa mélancolie n’a ni la profondeur et le
désenchantement de René, ni les cris de révolte
et de désespoir de Byron : elle est te ndre plutôt
qu’ impétueuse et s’ exhale en soupirs harmonieux
plutôt qu’ en cris déchirants et désespérés.
En lui, il y a pourtant un artiste, peut-être
moins puissant que Chateaubriand, mais plus
recueilli. Il est ému, et c’ est son émotion qui lui

�fait sentir le charme mystérieux de Rome. Cha­
teaubriand dira: «C ’ est une belle chose que Rome
pour tout oublier, pour mépriser tout et mourir » 1).
Et Lamartine: « S i jamais des malheurs irrépa­
rables m’ arrivaient, je viendrais me fixer ici. Je
crois que c’est le lieu qui convient le mieux à
la douleur, à la rêverie, aux chagrins sans es­
poir... » 2).
Les deux poètes, bien que partis de points
différents, se rencontrent: que l’ émotion soit douce
ou douloureuse, quand elle est sincère, elle exprime
toujours la cause qui 1’ a fait naître.
Les ruines produisent pourtant sur Lamartine
un effet contraire à celui que Chateaubriand
éprouva; tandis que celui-ci est presque accablé
sous le poids de la vie et que c’ est par un effort
sublime qu’ il s’ élève enfin de sa propre souf­
france à celle de tous les hommes et de toutes
les choses, Lamartine trouve dans Rome une source
d’ apaisement et de calme :

Rome, te voilà donc! O mère des Césars,
J’ aime à fouler aux pieds tes monuments épars;
J’ aime à sentir le temps, plus fort que ta mémoire,
Effacer pas à pas les traces de ta gloire!

1) Mémoires, t. V, p. 188, lettre à Mme Récamier, 15
avril 1829.
2) Corresp.. t. I, p. 185, lettre à Virieu, 18 novembre 1811.

�L’ homme serait-il donc de ses oeuvres jaloux ?
Nos monuments sont-ils plus immortels que nous ?
Égaux devant le temps, non, ta ruine immense
Nous console du moins de notre décadence.
J’ aime, j ’ aime à venir rêver sur ce tombeau,
A l’ heure où de la nuit le lugubre flambeau,
Comme l’ oe il du passé, flottant sur des ruines,
D’ un pâle demi-deuil revêt tes sept collines...1).
Cependant, malgré cet amour, le poète sent à la
longue que Rome est bien vieille et bien triste pour
lui. D’ ailleurs parce qu’il en avait beaucoup rêvé,
il trouve que son imagination lui avait promis
« plus que la réalité ne peut donner » 2). Il quitte
donc sans trop de regrets la ville du passé et des
ruines, pour aller vers celle de la joie et de la
vie. Il est à Naples en décembre et, dès son ar­
rivée, il sent qu’il a enfin trouvé le pays du rêve,
la ville de prédilection, le règne de l’ amour et
de la beauté. Il écrit à Virieu (28 décembre 1811):
« Sais-tu que, dans ma belle indifférence, j ’ étais
tenté de ne pas venir à Naples: j ’ aurais perdu
le plus beau spectacle du monde entier qui ne
sortira plus de mon imagination. J’ aurais manqué
ce qu’il y a de plus intéressant en Italie pour
une tête faite comme la nôtre. Les mots me manq
u
era
in
t

1) Nouv. Médit., La liberté ou une nuit à Rome.
2) Cité par R. Doumic , A l’ aube du Romantisme, Revue des
Deux Mondes, décembre 1905, p. 926.

�pour te décrire cette ville enchantée,
ce golfe, ces paysages, ces montagnes uniques sur
la terre, cet horizon, ces teintes merveilleuses » 1).
Il flane à Pouzzoles, à Baïa, à Solfatare, fait
l’ ascension du Vésuve, veut tout voir, tout sentir,
tout goûter. Peu à peu la mollesse du climat le
gagne; il se sent devenir « un vrai lazzarone »,
et déclare qu’il a enfin gravi « le sommet élevé
du haut duquel » il voit tout sans que rien ne
l’ atteigne 2).
Naples était, en effet, le pays qui pouvait le
mieux inspirer alors un tel poète. Entre l’ un
et l’ autre il y avait un lien, une parenté my­
stérieuse. N’ est-ce pas là une nature aux cou­
leurs resplendissantes, quoique d’ une harmonie
un peu molle, pleine d’ intimes fascinations, et
une âme toute fraîche, encore à demi efféminée,
si heureusement douée qu’ elle s’ ouvre à toutes les
impressions? A Naples Lamartine avait tout: le
ciel et les montagnes, le soleil et la mer, l’ air et
les fleurs, un décor somptueux et ravissant, l’ é­
ternel sourire de la nature qui s’harmonise avec
celui des hommes. Et le poète se hâte de jouir
de tout. La mer berce ses rêves, les chansons
qui se perdent dans le lointain accompagnent
les frémissements de son âme qui s’ épanche.

1) Corresp ., t. I, p. 193.
2) Ibid. p. 194,

�Désormais la lyre poétique est prête, elle n’a qu’à
vibrer; sur ses cordes, des plus aiguës aux plus
graves, des plus proches aux plus lointaines,
l’ Italie a jeté sa musique et ses chansons. Les
dernières lettres de ce premier séjour sont déjà
de la prose chantante, Lamartine y note de gra­
cieuses impressions sur lesquelles plus tard il
n’aura qu’à revenir. Plusieurs de ses Médita­
tions, seront en effet, comme imprégnées de la
douceur de la terre campanienne: elles diront les
soupirs, les parfums, les vagues ondulations de
cette mer amoureuse qui aime la caresse:
Vois-tu comme le flot paisible
Sur le rivage vient mourir ?
Vois-tu le volage zéphyr
Rider, d’ une haleine insensible,
L’ onde qu’ il aime
. à parcourir 1) ?
Reconnais-tu ce beau rivage,
Cette mer aux flots argentés.
Qui ne fait que bercer l’ image
Des bords dans son sein répétés 2) ?
Ou bien ce cadre féerique, se dessinera tout
naturellement sous le pinceau du poète, qui remé­
more les sensations délicieuses autrefois goûtées:

1) Médit., Le Golfe de Baïa.
2) Nouv. Médit., Le Passé.

�Collines de Baïa! poétique séjour!
Voluptueux vallon qu’habita tour à tour
Tout, ce qui fut grand dans le monde,
Tu ne retentis plus de gloire ni d’ amour.
Pas une voix qui me réponde,
Que le bruit plaintif de cette onde,
Ou l’ écho réveillé des débris d’ alentour 1) !

Garde du corps en 1814, à Beauvais, sous un
ciel gris, dans un air humide qui lui pèse sur
l’ âme, il s’ écrie avec une pénétrante nostalgie:
Qu’ êtes- vous devenus, bords riants, frais bocages,
Où l’ Arno promène ses eaux ?
Qu’ êtes-vous devenus, magnifiques rivages
Où la mer de Tyrrhène, à l’ abri des orages,
Entoure Naples de ses flo ts 2) ?

Cette espèce de doux épicurisme qui anime
certaines Méditations provient des jouissances que
le poète goûta à Naples pendant son premier
séjour. Ces jouissances voluptueuses, enivrantes,
révèlent un Lamartine avide de bonheur, éloi­
gnant toute préoccupation et tout ennui afin de
jouir avec plus d’ intensité:

1) Médit., Le Golfe de Baïa.
2) Corresp,, t. 1, p. 230.

�Aimons-nous, ô ma bien-aimée!
Et rions des soucis qui bercent les mortels.
Pour le frivole appât d’ une vaine fumée,
La moitié de leurs jours, hélas! est consumée
Dans l’ abandon des biens réels.
A leur stérile orgueil ne portons point envie;
Laissons le long espoir aux maîtres des humains!
Pour nous, de notre heure incertains,
Hâtons-nous d' épuiser la coupe de la vie
Pendant qu’ elle est entre nos mains 1).
Sa muse enivrée par les délices du golfe de
Baïa se fait un instant sensuelle, non pas ce­
pendant à la mode des Parny et des Dorat,
q u ’ elle avait d’ abord si volontiers imités. Ici,
elle a trouvé d’ autres maîtres, et aspiré des
souffles plus féconds. Elle va avec Horace, Ovide,
Catulle, Properce, et chante comme eux les joies
de l’ amour, l’ ivresse des voluptés:
Ainsi qu’ on choisit une rose
Dans les guirlandes de Sarons,
Choisssez une vierge éclose
Parmi les lis de vos vallons;
Enivrez-vous de son haleine,
Ecartez ses tresses d’ ébène,
Goûtez. les fruits de sa beauté.

1) Nouv. Médit., Elégie.

�Vivez, aimez, c’ est la sagesse!
Hors le plaisir et la tendresse,
Tout est mensonge et vanité 1).
Et dans La Branche d’ Amandier:
Un jour tombe, un autre se lève;
Le printemps va s’ évanouir:
Chaque fleur que le vent enlève
Nous dit: « Hâtez-vous d’ en jouir! »
Et puisqu' il faut qu' elles périssent,
Qu' elles périssent sans retour,
Que les roses ne se flétrissent
Que sous les lèvres de l’ Amour 2)!
Cependant, il y a parfois dans l ' âme du poète,
une note rêveuse qu' il laisse tomber sans appro­
fondir:
Ainsi tout change, ainsi tout passe,
Ainsi nous-mêmes nous passons,
Hélas! sans laisser plus de trace
Que cette barque où nous glissons
Sur cette mer où tout s’ efface 2).
Ce n’ est, pas le sombre désespoir de Werther

1) Nouv. Médit., La Sagesse.
2) Ibid.
3) Médit., Le Golfe de Baïa.

�et de René, mais plutôt cette tristesse mêlée de
douceur que Lucrèce lui-même avait chantée:
Medio de fonte leporum
Surgit amari aliquid quod in ipsis floribus angat.
Et notre Poète:
Mais jusque dans le sein des heures fortunées
Je ne sais quelle voix que j’ entends retentir
Me poursuit et vient m’ avertir
Que le bonheur s’ enfuit sur l’ aile des années,
Et que de nos amours le flambeau doit mourir 1).
Lamartine sait donc, comme les anciens épi­
curiens, que la vie est brève, la beauté éphémère,
et que l’ amertume se mêle aux voluptés. Cepen­
dant on relève, chez lui, une note plus douce,
plus tendre; il a d’ autres espérances que ces
poètes, il trouvera des sources de joie autres que
les leurs, et ses accents auront, sinon plus de no­
blesse, du moins pour nous un retentissement
plus profond.
En attendant, il va rentrer eu France, rappelé
par la tendresse inquiète de sa mère qui le craignait
ensorcelé par cette cité enchanteresse. « Il rentrait,
le cœur plein d’ agitations jusqu’ alors inconnues

1) Nouv. Médit., A El***.

�et l’ esprit heureusement ouvert à « des mondes
de poésie », sentant s’ élever du fond de son
âme une sorte de chant intérieur qu' il n’ osait
ou ne savait exprimer encore. L’ amour d’ Elvire
sera ce rayon brûlant qui fera éclore la maturité
de son génie, et apprendra au Poète à tirer de
sa lyre les accents pathétiques de la vérité hu­
maine » 1).
L’ amour d’ Elvire! et qu’ en était-il de celui
de Graziella ? La jeune napolitaine n’était-elle pas
aussi belle et aimante que l’autre, plus encore,
peut-être, si elle devait mourir d’ amour ? N’ avaitelle pas tout donné, son cœur et sa jeunesse, et sa
beauté même pour implorer le retour de l’ infidèle ?
Pourquoi avait-elle été si vite délaissée? Le poète
ne le dit pas, mais attendri ensuite par le souvenir
d’ un amour tout fait de spontanéité et de dévotion,
il a voulu montrer son repentir en ornant Gra­
ziella des charmes les plus gracieux. Elle re­
vient à son esprit fraîche et légère comme la
toute première jeunesse, douce vision que le temps
ne saurait obscurcir. Elle paraît tout à coup à dif­
férents moments, et toujours un rayon de vive
lumière pénètre dans l’ âme du poète et la dispose
à chanter.
La première fois, c’ est en 1813, au jardin du
Luxembourg. Lamartine était à Paris, depuis

1) M. de Mazade, Revue des Deux Mondes, 1er août, 1870,
p. 571.

�quelque temps, vivant dans la dissipation et le
jeu; il ignorait ce qui était arrivé là-bas depuis
son départ. Plongé dans la tristesse, il se pro­
menait au hasard dans les allées du jardin, évo­
quant son passé; tout à coup l’ image de Graziella
parut dans son cadre féérique. Rentré chez lui,
sous le coup des émotions qui l’ agitaient, il
écrivit les strophes touchantes de Tristesse:
Ramenez-moi, disais-je, au fortuné rivage....

Puis, en 1821, c’ est l’ ode à Virieu, Le Passé. La­
martine est déjà célèbre. Ses Premières Méditations
ont enivré tout Paris, toute la France; l’ amour pour
Elvire s’ est apaisé en s’ affinant: cet amour est dans
l’ âme du poète comme une perle cachée. Repris
par la vie, il va faire un mariage d’ estime et de
tendresse; la carrière diplomatique lui est ou­
verte, c’ en est fait de son insouciance de garçon:
il faut se caser et travailler ferme pour l’ avenir.
Le poète remémore le temps passé. Il revoit ce
golfe de Naples où il va bientôt débarquer:

Reconnais-tu ce beau rivage,
Cette mer aux flots argentés...
Un nom chéri vole sur l’ onde!...
Mais pas une. voix qui réponde,
Que le flot grondant sur l’ écueil.

�Malheureux! quel nom tu prononces!
Ne vois-tu pas parmi ces ronces
Ce nom gravé sur un cercueil1
)?.

En 1829, le poète vient de perdre sa mère par
une mort horrible, et il est loin, à Paris. Pré­
venu par sa femme qui envoie auprès de lui
Aymon de Virieu, il arrive pour assister aux fu­
nérailles. Sa douleur fut atroce: jamais peut-être
il n 'avait si vivement senti le prix de cette ten­
dresse qui venait de lui manquer pour toujours.
« On paie une mère trop parfaite par le senti­
ment de ce qu' elle n’ est plus pour nous», écritil à Virieu un peu plus ta rd 2).
Sous le coup de cette douleur unique, il doit
pourtant s’ occuper des choses communes de l’ exis­
tence: il faut arranger les détails de la succes­
sion. Des embarras d’ argent le forcent de vendre
Montculot, l’ une de ses plus belles propriétés.
Seul, au milieu de ces arbres qui seront
bientôt à d’ autres maîtres, il en écoute longue­
ment la voix mystérieuse : jamais il ne les a
sentis si vivants, si près de son cœur. Il agite
devant Dieu le problème de la destinée humaine;
il songe à la sienne, si triste dans le vide im­
mense que la perte récente de sa mère y a
creusé.

1) Nouv. Médit.
2) Corresp., t. III, p. 180, 17 décembre.

�Tout à coup, un v if rayon traverse les ombres
qui obscurcissaient son âme: le poète se revoit
à Naples jeune, heureux, insouciant, sous la pro­
tection de cette tendresse que rien ne saurait
remplacer. Une vision passe devant ses yeux:

Un jour, c’ était aux bords où les mers du Midi
. Arrosent l’ aloés de leur flot attiédi.

C’ était aux premiers jours de mon précoce été,...
Et je ne connaissais de ce monde enchanté
Que le cœur d’ une mère et l’ œil d’ une beauté,
Et j’ aimais; et l’ amour, sans consumer mon âme,
Dans une âme de feu réfléchissait sa flamme,
Comme ce mont brûlant que nous voyions fumer
Embrasait cette mer, mais sans la consumer;
Et notre amour était beau comme 1’ espérance,
Long comme l’ avenir, pur comme l’ innocence 1).

Peu de temps après, à Paris, l’ enterrement
d’ une jeune fille inconnue rencontré par hasard
( c ’ est la version des Confidences ), la vue d’ un
tableau d’ église représentant l’ exhumation d’ une
jeune martyre ( c ’ est la version du Commentaire)

�Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus aux pieds de l’ oranger 1) ...

En 1845, Lamartine passa quelques semaines
dans l’ île d’ Ischia; c’ est là qu’ il écrivit Graziella.
Ce roman, inférieur sans doute à Paul et Virginie
et à Atala, est pourtant tout plein d’ un pathétique
attendri: le poète y sème de jolies descriptions de
cette nature qui l’ avait tant charmé.
Enfin, en 1857, oublié, accablé par la misère
et la tristesse, il voit encore l’ image de Graziella
qui lui inspire la Fille du Pêcheur, l’ une de ses
dernières poésies, toute parsemée de gracieuses
images bibliques.
Mais quelle fut dans la réalité cette charmante
vision ? Et d’ abord y a-t-il une réalité ? Les cri­
tiques sont d’ avis différents. Sainte- Beuve, le
premier en date, et peut-être le mieux informé,
mais aussi le moins impartial pour les grands
hommes auxquels il ne savait pardonner leur
génie, ne croit guère à l’ existence de Graziella:
« La charmante corailleuse de Naples (on sait
maintenant que Graziella était cigarière, son poète
l’ avait faite tout d’ abord corailleuse par vanité
puérile), est en partie une création. Otez le ciel
d’ Italie et le costume de Procida, ce n’ est qu’ une

1) Harm poét.

�aventure de grisette, embellie et idéalisée par
l’ artiste, élevée, après coup, aux proportions de
la beauté; mais une de ces aventures qui ne lais­
sent que trop peu de place dans la vie et qui
ne se retrouvent que plus tard, dans les lointains
de la pensée, quand le poète ou le peintre sent
le besoin d’ y chercher des sujets d’ élégie ou de
tableau » 1).
Saint-Marc Girardin s’ indigne de cette appré­
ciation un peu cruelle. Pour lui Graziella « qui
meurt de l’ amour qu’ elle a conçu pour le «M on ­
sieur» n’ est point une grisette, comme on l’ a
dit dédaigneusement; elle appartient à l’ idylle
et même à l’ idylle antique plutôt qu’ aux contes
de Boccace ou aux chroniques des étudiants. Elle
est du Midi, elle est de race grecque; elle est de
l 'île de Procida. toutes causes de dignité.... elle
aime comme aimaient les héroines de l’ idylle
antique; elle aime à en mourir » 2).
« Graziella, a dit encore M. de Mazade, est
une émotion de jeunesse, ravivée plus tard, idéa­
lisée et transformée en poème » 3).
Voici d’ après M. Reyssié qui a fait des recher­
ches très diligentes sur la jeunesse de Lamartine,
quelle est peut-être la vérité sur Graziella.

1) Causeries du lundi, t. 1, p. 6.
2) Cours de lit. dramatique, t. IV, p. 103.
3) Revue des Deux Mondes, 1er août 1870, p. 570.

�Avant de partir pour l ' Italie, Lamartine
avait été recommandé à un de ses parents, M.
Dareste de la Chavanne, directeur de la manu­
facture des tabacs à Naples. Arrivé dans cette
ville, le jeune homme accepta avec empressement
l’ hospitalité que son parent lui offrait, et alla
habiter rue Saint-Pierre-Martyr, près la marine.
Dans l’ enivrante douceur du décor napolitain, au
milieu des tentations qui de toutes parts s’ offraient
à lui, le souvenir de sa fiancée s’ effaça peu à peu.
La nature était trop belle et Lamartine trop jeune
pour se vouer longtemps à la tristesse, tout l’ in­
vitait à aimer: les jeunes napolitaines étaient
belles et ardentes, il se laissa tenter. Parmi les
femmes qui travaillaient à la manufacture, il
remarqua une jeune procitaine aux cheveux noirs,
aux yeux brûlants; il s’ en fit aimer et pour un
temps son bonheur l’ enivra.
Quand Virieu le rejoignit à Naples, on fit
la fête; ce furent des parties de barque sur le
golfe avec des fleurs et de la musique:
Combien de fois, près du rivage
Où Nisida dort sur les mers,
La beauté crédule ou volage
Accourut à nos doux concerts!
Combien de fois la barque errante
Berça sur l’ onde transparente
Deux couples par l’ amour conduits,
Tandis qu’une déesse amie

�Jetait sur la vague endormie
Le voile parfumé des nuits1
)!.

Puis les rappels de sa famille se faisant de plus
en plus pressants, Lamartine dut quitter Naples et
rompre avec la jeune fille. Quel fut le sort de
la pauvre cigarière ? Mourut-elle d’ amour comme
son poète l’ a chanté? On n’ a d’ autre témoi­
gnage que celui de Lamartine lui-même. Cepen­
dant, à Saint-Point, dans une armoire près de
la table de travail du poète, une précieuse re­
lique est conservée. C’ est un carré de coton­
nade grossière d’ un rouge fané tel que les jeunes
filles de Naples ont, l’ habitude d’ en porter sur
la tête. Voilà, tout ce qui reste, dans la réalité,
de celle qui fut peut-être Graziella. Son sou­
venir d’ abord effacé, se raviva plus tard dans
l’ âme du poète: l’ amour qu’ elle avait donné,
lui inspira des chants immortels. Sans doute,
la muse qui a tressé des fleurs pour Graziella
est bien différente de celle qui a préparé des
guirlandes pour Elvire ; moins profonde, moins
haute, elle a cependant une grande douceur.
Graziella avait donné plus qu’ elle n’ avait reçu;
rejetée à peine cueillie, elle s’ en était allée,
pauvre amoureuse, grossir le triste essaim de
celles qui savent l’ abandon et l’ oubli. Cependant,

1) Nouv. Médit., Le Passé.

�elle ne vint jamais troubler les rêves du poète
avec un visage éploré: toujours elle lui apparut
douce et gracieuse telle qu’il l 'avait aimée. Le
souvenir de cet amour fut souvent évoqué, il
fut l’ un des plus doux à l’ âme de Lamartine.
Sans doute, il s’ y mêlait quelque remords: le
poète n’ avait guère su apprécier le don de Gra­
ziella. « A h ! s’ écrie-t-il à la fin du roman qui
raconte l ' histoire de la pauvre cigarière, l’ homme
trop jeune est incapable d’ aimer! Il ne sait le
prix de rien! Il ne connaît le vrai bonheur
qu’ après l’ avoir perdu! L’ amour vrai est le fruit
mûr de la vie... Je me suis reproché de n’ avoir
pas connu le prix de cette fleur d’ amour. Je
n’ étais que vanité » 1).
Non, son heure n’ avait pas encore sonné; on
n’ aime pas quand on veut, et ceux qui reprochent
au Poète l’ abandon de Graziella oublient que
l’ amour ne se commande pas. Lamartine a aimé
comme on aime à vingt ans, avec insouciance et
légèreté; il a donné ce qu’ il a pu. C’ est beaucoup
plus tard, lorsque, par sa propre expérience, il
a su tout le prix de l’ amour de Graziella, qu' il
en a évoqué le souvenir avec une douceur atten­
drie: « Pauvre Graziella!.... Bien des jours ont
passé depuis ces jours. J’ ai aimé, j ’ ai été aimé.
D’ autres rayons de beauté et de tendresse ont

1) G ra ziel l a , pp. 278-79.

�illuminé ma sombre rou te.... mais rien n 'a terni
ta première apparition dans mon cœur. Plus j ’ ai
vécu, plus je me suis rapproché de toi par la
pensée. Ton souvenir est comme ces feux de la
barque de ton père, que la distance dégage de
toute fumée et qui brillent d’ autant plus qu’ ils
s’ éloignent davantage de n o u s » 1).

Influence de Pétrarque.

Ce premier voyage eut sur Lamartine une très
grande influence: il enrichit son imagination
poétique, et augmenta son patrimoine intellectuel,
car ce fut en Italie qu’ il se pénétra davantage
de la captivante douceur de nos poètes. Ces
poètes il ne les connaissait pas avant, ou les
connaissait peu. Quoiqu’ il se fût proposé plusieurs
fois d’ apprendre l’ italien, il n’ avait pas cultivé
sérieusement cette langue. Il avait lu Pétrarque, le
Tasse, l’ Arioste, et admirait l’ Alfi eri parce qu’ il
« aimait tant les chevaux, la poésie, les lettres,
ses amis, les voyages et la g lo ir e !!!... » 2).
C’ est, une admiration qui n’ a pas de base pro­
fonde, et qui n’ aurait guère flatté celui qui en

1) Graziella, p. 280.
2) Corresp., t. 1, p. 83, lettre d u 10 juin 1809.

�était l’ objet. Comme Chateaubriand, Lamartine
connaissait beaucoup mieux la littérature anglaise:
Pope, Fielding, Richardson, Goldsmith, Sterne
qui le faisait pleurer comme un enfant 1). En
Italie, il commence à aimer notre langue qu’il
trouve « vraiment céleste » ; il lit les poètes et
tâche de les bien comprendre pour les mieux
goûter.
Rentré en France, il continue ses études et
ses lectures qui l’ intéressent davantage. A lfieri
d’ abord jouit de toute sa sympathie; il se pro­
pose de composer un Saül « qui aura une mar­
che plus chaude, et une intrigue un peu plus
pressée » 2) que celui qu’ il prend pour modèle.
Mais après avoir versifié le premier acte, en at­
tendant d’ être en verve, il se tourne vers Pé­
trarque. Il écrit à Virieu (28 mars 1813 ): « Je
lis des sonnets de Pétrarque.... Je les entends
maintenant comme du français, je ne sais pour­
quoi, et j ’ y trouve des choses ravissantes » 3).
Ces vers l’ aidaient à évoquer ses souvenirs:
c’ était comme une brise légère venant d’ Italie
pour caresser son âme et la faire frissonner.

1) Corresp ., t. 1, p. l63.
2) Ibid., p. 206. Cette tragédie fut terminée ensuite, et
lue à Talma en 1818. L’ auteur, poliment éconduit, dut se
persuader q u 'il n’ avait pas de génie tragique.
3) Corresp., t. 1, p. 218.

�D 'ailleurs, Lamartine et Pétrarque avaient entre
eux beaucoup d’ affinités; c’ étaient des âmes ten­
dres et amoureuses, ayant presque un même senti­
ment de la nature, la même conception de Dieu.
A vrai dire, jusqu’ à ce moment Lamartine
n’ a pas eu de passion profonde, mais quand il
rencontrera Elvire, l’ influence de Pétrarque aura
disposé dans son âme le cadre convenable à l’ é­
panouissement de l’ amour. Et cette influence
croissant aidera Lamartine à trouver dans les
aspects de la nature une correspondance intime
avec les moindres vibrations de son âme; elle
l 'aidera à spiritualiser son amour, élevant jus­
qu’ au ciel l’ image de la femme aimée 1).
Pour Lamartine comme pour Pétrarque, l’amour
est une « extase », la bien aimée une idole de­
vant laquelle le poète est à genoux plein de res­
pect. et d’ admiration, la nature un temple où
retentissent les hymnes que le poète chante en
l’ honneur de la femme-ange parée de toutes les
beautés et de toutes les perfections.

1) Lamartine lui-même se rendit compte de cette influence
q u 'il proclame dès 1820, dans une note ajoutée à 1’i s olement,
et dont la trace se retrouve encore dans une de ses dernières
poésies, La Vigne et la Maison, datée de 1857. On sait d’ ailleurs
qu’il ne se contenta pas de lire son poète, mais q u 'il le
commenta et en traduisit ou en adapta quelques vers. Voir
E. Zyromski, Lamartine, poète lyrique, Paris, Colin, 1897,
chap. IV, pp. 113 et suiv.

�Nova angeletta sovra l’ ale accorta
Scene dal cielo in su la fresca riva
Là ond’io passava sol per mio destino 1).

Et Lamartine:
O toi qui m’ apparus dans ce désert du monde,
Habitante du ciel, passagère en ces lieux!
O toi qui fis briller dans cette nuit profonde
Un rayon d’ amour à mes yeux;
A mes yeux étonnés montre-toi tout entière;
Dis-moi quel est. ton nom, ton pays, ton destin:
Ton berceau fut-il sur la terre ?
Ou n’ es-tu qu’ un souffle divin 2) ?
Comme Pétrarque, Lamartine demande à l’ a­
mour de lui être un guide et un soutien dans la
pratique de la vertu: l’ amour est pour les deux
poètes synonyme de beauté, de perfection, d’ élé­
vation.
Da lei ti vien l’ amoroso pensiero,
Che, mentre’1 segui, al sommo Ben t’ invia,
Poco prezzando quel ch’ogni nom desia:
Da lei vien 1’animosa leggiadria
1) Madrig., III, In vita di Madonna Laura.
2) Prem. Médit., Invocation.

�Ch’ al Ciel ti scorge per destro sentiero ;
Sì ch’ i ’vo già della speranza altiero 1).
. . . .
nos coeurs unissaient leurs soupirs
Vers cet être inconnu qu’ attestaient nos désirs:
A genoux devant lui, l’ aimant dans ses ouvrages,
Et l’ aurore et le soir lui portaient nos hommages,
Et nos yeux enivrés contemplaient tour à tour
La terre notre exil, et le ciel son séjour 2).
Comme Pétrarque, il voit sa bien aimée par­
tout dans la nature, sous l’ o mbre mystérieuse
des bois, dans l’ eau claire des fontaines, dans
l’ azur étincelant de l’ air:
1 ’l’ ho più volte . . ..
Nell’ acqua chiara e sopra l’ erba verde
Veduta viva, e nel tronçon d’ un faggio,
E’n bianca nube . . . . 3)
Chiare, fresche e dolci a cq u e...4).
.

�Il croit entendre sa voix à travers le murmure
du vent, aspirer son souffle dans le parfum des
fleurs, la voir à travers les étoiles les plus bril­
lantes; et, selon que les souvenirs de son amour
sont tristes ou joyeux, il conçoit la nature plus
ou moins belle, il la sent plus ou moins douce
à son âme.
Tout d’ abord, la mort d’ Elvire, comme jadis
celle de Laure, jette le poète dans une profonde
douleur: il se sent seul, détaché de tout; la nature
elle-même a perdu son charme et ne lui est
d’ aucun secours. Pétrarque avait déjà chanté:

Zefiro torna, e ’1 bel tempo rimena,
E i fiori e l'erbe, sua dolce famiglia,
.

�Lamartine dira avec une touche plus large et
une teinte plus sombre de mélancolie:
Mais à ces doux tableaux mon âme indifférente
N’ éprouve devant eux ni charme ni transports;
Je contemple la terre ainsi qu’ une ombre errante:
Le soleil des vivants n’ échauffe plus les morts.
De colline en colline en vain portant ma vue,
Du sud à l’ aquilon, de l’ aurore au couchant,
Je parcours tous les points de l’ immense étendue,
Et je dis: « Nulle part le bonheur ne m’ attend ».
Que me font ces vallons, ces palais, ces chaumières,
Vains objets dont pour moi le charme est envolé?
Fleuves, rochers, forêts, solitudes si chères,
Un seul être vous manque, et tout est dépeuplé 1)!
Les étoiles même brillent en vain; un moment,
il est vrai, l’ espoir dans leur douce influence a
fait chanter au poète:

Ramenez la paix et l’ amour
Au sein de mon âme épuisée,
Comme la nocturne rosée
Qui tombe après les feux du jour.
1) Prem. Médit,, L’ Isolement.

�Mais l’ obscurité se fait bientôt plus profonde
en lui et autour de lui, car

. . . . des vapeurs funèbres
Montent des bords de l’ horizon :
Elles voilent le doux rayon,
Et tout rentre dans les ténèbres 1).

Cependant, peu à peu l’ apaisement vient; le
poète cherche encore la solitude, mais elle est
douce à son âme, et lui permet de mieux sentir
toute la beauté de ses évocations:
Mon cœur est en repos, mon âme est en silence;
Le bruit lointain du monde expire en arrivant,
Comme un son éloigné qu'affaiblit la distance,
A l’ oreille incertaine apporté par le vent.
D'ici je vois la vie, à travers un nuage,
S’ évanouir pour moi dans l’ ombre du passé;
L’ amour seul est resté, comme une grande image
Survit seule au réveil dans un songe effacé 2).
Comme Pétrarque, il s’ élève sur les ailes de
son âme vers les régions de l’ infini; c’ est là qu’ il
espère désormais rencontrer celle qu’ il aime.

1) Prem. Médit., Le Soir.
2) Ibid., Le Vallon.

�Levommi il mio pensier in parte ov’ era
Quella ch’ io cerco e non ritrovo in terra :
Ivi, fra lor che ’1 terzo cerchio serra,
La rividi più bella e meno altera 1).

.......... .....................................................................
.......... ...p
eut-être au-delà des bornes de sa sphère,
Lieux où le vrai séjour éclaire d’ autres cieux,
Si je pouvais laisser ma dépouille à la terre,
Ce que j ’ ai tant rêvé paraîtrait à mes yeux 2) !
Elvire s’ est unie, en effet, au chœur des autres
muses célébrées par les poètes: elle, a sa place
à côté de Béatrice et de Laure, et de son radieux
paradis, elle sourit à celui qui va l’ immortaliser.
Ainsi en plusieurs endroits des M é d i t a t i o n s
souvenirs de l’ Italie évoquent dans Lamartine
le chantre de Vaucluse, le poète qui avait célébré
les « eaux claires », et toutes ces corolles d’ aman­
dier éparpillées en neige de rose au souffle de
cette brise italienne que l’ amant d’ Elvire est
venu respirer ivre comme dans un rêve.

1) Son., XXXIV, I n morte di Madonna Laura.
2) P rem. Médit., L’ Isolement.

�D euxièm e

séjour à Naples -

N ouvelles

Méditations.

L’ Italie n’ avait pas encore tout dit à Lamar­
tine, et d’ ailleurs le poète ne l’ avait pas quittée
pour n’ y plus revenir. En 1820, jeune marié, il
est nommé attaché d’ ambassade à Naples, et il
revient à cette mer, à ce golfe qu’ il n’ avait cessé
de regretter. Cette fois l’ enchantement est com­
plet: le poète est dans tout l’ épanouissement de
sa virilité; il a connu la douleur et dans son âme
des cordes profondes ont été vivement ébranlées.
La gloire et les honneurs sont venus ensuite,
amenant avec eux l’ amour permis, de sorte qu’ il
est en proie à une espèce d’ ivresse. Tout dans
la vie lui sourit à la fois; il lui faut épancher
son bonheur. Dans son impatience joyeuse, il veut
vider toute la coupe, et dit à sa jeune femme en
la pressant doucement:

Cueillons, cueillons la rose au matin de la vie;
Des rapides printemps respire au moins les fleurs ;
Aux chastes voluptés abandonnons nos coeurs;
Aimons-nous sans mesure, ô mon unique amie 1) !

1) Nouv. Médit., Élégie.

�Et il se hâte de la promener de Baïes à Ischia
sous le ciel souriant et sur la mer azurée, lorsque
l’ air s’ imprégne de la mélancolie du soir:
Maintenant sous le ciel tout repose ou tout aime:
La vague en ondulant vient dormir sur le bord,
La fleur dort sur sa tige, et la nature même
Sous le dais de la nuit se recueille et s’endort.
Vois: la mousse a pour nous tapissé la vallée;
Le pampre s’ y recourbe en replis tortueux,
Et 1’ haleine de 1’ onde, à l’ oranger mêlée,
De ses fleurs qu’ elle effeuille embaume mes cheveux.
A la molle clarté de la voûte sereine
Nous chanterons ensemble assis sous le jasmin,
Jusqu’ à l’ heure où la lune, en glissant vers Misène,
Se perd en pâlissant dans les feux du matin 1).

Dans la plénitude de bonheur dont son âme
est inondée, il regarde autour de lui avec des
yeux d’ extase, et les mêmes lieux lui semblent
plus beaux que la première ibis. C’ est qu’ il y
promène son bonheur triomphant, c’ est que son
hymne d’ amour est bercé par les vagues de la
Méditerranée qui lui apportent « vie et pensée ».
Les tableaux et les images s’ enrichissent dans

1) Nouv. Médit., Ischia.

17

�l’ âme et la fantaisie du poète, et toute sa poésie
en sera comme ensoleillée.
Ce qu’ a gagné la poésie de Lamartine, le progrès
de son génie, s’ accuse dans la Lettre qu’ il envoie
à Virieu et qui peut se comparer à ses plus belles
Harmonies. A Naples « on respire la vie, le soleil,
l’ amour, le génie, le repos, la rêverie, les par­
fums de l’ âme et des sens. Je t’ invoque tous les
matins quand, en ouvrant mon balcon, je vois
cette belle mer étincelante se dérouler sans bruit
sous les orangers du Pausilippe, sillonnée par
des barques sans nombre dont, les deux petites
voiles latines ressemblent aux ailes blanches des
hirondelles de mer. A mes pieds les gazons de
la Villa Reale, semés de roses, verdissent déjà
comme dans nos plus beaux printemps; à ma
gauche les montagnes de Castellamare et de
Sorrente nagent dans une vapeur si légère qu’ elles
ont l’ air d’ être prêtes à se dissiper elles-mêmes
au moindre souffle; plus près, le Vésuve, sillonné
du cô té de Portici par une lave qui coule tou­
jours, élève ses torrents de fumée que le soleil
levant teint de rose et qu' un léger vent du Nord
fait pencher comme une colonne embrasée sur
la mer.
« Oui, je t’ invoque! je voudrais que tout ce
qui a des yeux pour voir et une âme pour sentir
fût présent à cette éternelle fête de la nature » 1).

1) Corresp., t. II, p. 140, lettre du 25 novembre 1820.

�En attendant l’ arrivée de son ami qui ne
tardera pas à le rejoindre, Lamartine jouit pro­
fondément de son bonheur et l ' exhale en des
chants pour lesquels la nature lui prête ses ima­
ges les plus gracieuses.
C’ est le Chant d’ amour, ce Cantique des Cantiques
adouci, épuré, où le sentiment vibre tour à tour re­
cueilli, exalté, craintif et doucement mélancolique:

Un de ses bras fléchit sous son cou qui le presse,
L’ autre sur son beau front retombe avec mollesse,
Et le couvre à demi :
Telle, pour sommeiller, la blanche tourterelle
Courbe son cou d’ albâtre, et ramène son aile
Sur son oeil endormi.
Le doux gémissement de son sein qui respire
Se mêle au bruit plaintif de l’ onde qui soupire
A flots harmonieux ;
Et l’ ombre de ses cils, que le zéphyr soulève,
Flotte légèrement comme l’ ombre d’ un rêve
Qui passe sur ses yeux.
Que ton sommeil est doux, ô vierge,
ôma colombe!
Comme d’ un cours égal ton sein monte et retombe
Avec un long soupir!
Deux vagues que blanchit le rayon de la lune,
D’ un mouvement moins doux viennent l’ une après l’ une
Murmurer et mourir 1)

1) Nouv. Médit.

�Il est singulièrement sensible au charme de
la mer, au rythme mystérieux de ses ondes qui
se succèdent, s’ embrassent, se repoussent, se dis­
persent, et lui donnent une idée de l’ infini des
mondes et des cieux:

De l’ infini sublime image,
De flots en flots l’ œil emporté
Te suit en vain de plage en plage,
L’ esprit cherche en vain ton rivage,
Comme ceux de l’ éternité.
Qu’ il est doux, quand le vent caresse
Ton sein mollement agité,
De voir, sous ma main qui la presse,
Ta vague qui s’ enfle et s’ abaisse
Comme le soin de la beauté!
Flotte au hasard: sur quelque plage
Que tu me fasses dériver,
Chaque flot m’ apporte une image;
Chaque rocher de ton rivage,
Me fait souvenir ou rêver 1) !
Il écoute longuement le murmure des ondes,
et il se souviendra plus tard bien souvent de
ces f lots onduleux qui l’ ont sacré poète.

1) Nouv. Médit., Adieux à la mer.

�L’ air lumineux de Naples, excite la puissance
créatrice s e son génie. C 'est là que, le 20 janvier
1821, « un rayon d’ en haut l 'ayant illuminé »,
il a conçu « l’ œuvre de sa vie, un poème im­
mense comme la nature, intéressant comme le
cœur humain, élevé comme le ciel » 1).
Malheureusement cette conception grandiose
n’ a pu être traduite en vers: le génie de Lamar­
tine n’ avait pas les qualités nécessaires pour un
tel labeur. Il n’ a donné que deux fragments,
Jocelyn (1836), et La Chute d’ un Ange (1839).
Jocelyn, malgré de nombreux défauts, est un
poème très original et qui contient de grandes
beautés. Cette histoire des détachements successifs
d’ une âme qui renonce au bonheur par vertu, est
douce à la souffrance et arrive enfin à une séré­
nité qui n’ exclut point la douleur, émeut sin­
gulièrement.
Certains épisodes sont admirables: l’ ordination
dans les cachots de la Terreur, les funérailles de
Laurence, le poème des Laboureurs (neuvième
époque), « si complet, d’ une originalité de com­
position si heureuse, avec ses sept tableaux de
vie agreste, alternant avec des méditations lyri­
ques qui associent cet humble sillon à tout le
labeur de l’ humanité devant Dieu, et font de

1) Corresp., t. 11, p.150, le tre à de Genoude du 1er fé­
vrier 1821.

�cette journée de travail le symbole du lent pro­
grès de la civilisation » 1).
La Chute d’ un Ange estimée par Leconte de
L isle 2) au-dessus des Méditations et des Harmo­
nies, est un poème inégal et magnifique. Les des­
criptions du Liban, le chœur des cèdres, la hui­
tième vision. . . . sont des morceaux admirables,
Et l’ on n 'ignore pas que de ces ébauches d’ épo­
pées, Victor Hugo a peut-être tiré son inspira­
tion de la Légende des siècles.
Mais si les circonstances et le génie particulier
de Lamartine ne lui permirent pas d’ achever le
grand poème dont il avait eu l ' inspiration à Na
ples, sa dette envers cette ville n’ en est pas moins
grande, car il lui doit les fleurs les plus bril­
lantes de sa poésie. « La vraie patrie de ses
images, dit Charles de Pomairols 3), ce n’ est pas
une froide vallée de France, mais le golfe écla­
tant de Naples qu’ il vit très jeune et où il revint
toujours. Cette lumière éthérée où reposent d’ har­
monieux contours teignit à jamais les couleurs
et dessina les formes de son art. Son souvenir est
inséparable désormais de ce pays qui fut en grande
partie le sien; et tout voyageur qui a lu quelques

1) E. Faguet, Dix -neuvième siècle, 1887, p. 106.
2) Les Poètes contemporains, 1864.
3) Lamartin e , Études de morale et d’ esthétique, P a is, H
achette
, 1908, p. 130.

�vers des Secondes Méditations, voit encore à travers
une impression de poésie lamartinienne la mer
tranquille où blanchissent les îles d’ Ischia et de
Procida, cette mer qui bat ses rivages d’ un mur­
mure rythmé, et qui prête sa surface calme aux
allées et venues d’ un peuple chanteur ».

*
Lamartine séjourna encore en Italie, de 1825
à 1828. Secrétaire d’ ambassade à Florence, il y
dépensa royalement les millions de ses oncles, et
y connut les hommes et les femmes les plus cé­
lèbres. Mais bien qu’ il eût incessamment l’ occa­
sion de se mêler à nous, il ne sentit ni ne comprit
nos besoins, nos désirs, nos aspirations. Le duel
retentissant que ses vers fameux 1) lui valurent
avec le colonel Pepe, ce mouvement d’ indigna­
tion, que l’ insulte étrangère avait excité dans le
cœur des patriotes, ne l’ éclaira ni sur nous ni
sur notre vie. Satisfait que l’ Italie ne lui tînt
pas rigueur (sa conduite v is-à -vis du colonel
Pepe fut des plus chevaleresques), il vécut fort
agréablement

dans

la société florentine, remp
lisa
n
t

1) Corresp ., t. II, pp. 321-328, G. Cenza tti, Lamartine et
l’ Italia, Li vorno, Vigo, 1902, pp. 61-72, et G. Jannone , Il
duello Pepe-Lamartine, Terni, 1912.

�s
es fonctions avec honneur, flatté de
1’ amitié du grand duc, sans se douter qu’ en
dehors de son milieu il y eût une autre vie et
d 'autres besoins. Parmi les romantiques il est
celui qui a le moins senti l’ Italie comme peuple 1).
On peut pardonner à Chateaubriand qui était venu
chez nous dans un état d’ âme tout à fait parti­
culier; mais Lamartine qui y séjourna si long­
temps! comment expliquer son silence sur nos
mœurs, nos habitudes, nos aspirations ?
Eh bien, Lamartine est avant tout un poète,
le plus subjectif des poètes: il s’ absorbe volontiers
dans sa vie intérieure, o u bien il projette cette
vie intérieure au-dehors, et ne vit que d’ elle et
en elle 2). Pour chanter, il n’ a pas besoin que
les événements extérieurs lui donnent l’ élan ou
lui fournissent les motifs: il lui suffit de s’ écouter
et de rêver. Et son rêve est si près de la réalité,
ou la réalité est si près du rêve, qu’ avec lui on
ne sait jamais où l’ un finit et où l’ autre com­
mence: même on peut dire que les deux se mê­
lent souvent dans une admirable harmonie. Bon
âme n’ observe pas, elle sent; voilà pourquoi elle
s’ intéresse moins aux hommes qu’ aux choses, et
passe en aspirant tout ce qu’ il y a de fuyant,
d’ éthéré, de nuancé.

1) G. Cenza tt i, ouv. cité, pp. 52-4.
2) G. Pe llis s ie r, Le mouvement littéraire au X I X e siècle,
chap. III, p. 130.

�Enfin, oserai-je le dire, plus que Dieu, plus
que l’ amour, Lamartine a senti la nature; il l’ a
aimée et cherchée toujours sous ses aspects les plus
doux et les plus frais, pour l ' associer à toutes
ses émotions, en tirer des harmonies pour toutes
ses joies, des dictames pour tous ses maux 1).
Or, c’ est précisément en Italie, qu’ il a trouvé
ce qu’ il lui fallait; il y vécut comme dans une
atmosphère de rêve. Qu' aurait-il cherché de
plus ? Son âme s’ ouvrit largement à la beauté
l’ aspira, s’ en imprégna et plus tard et toujours
elle n’ eut qu’ à revivre ses impressions, ses rêves,
ses souvenirs; elle n’ eut qu’ à les déployer sous
des incidences différentes pour en montrer toute
la richesse, et en faire goûter tout le charme.
Dans les Harmonies 2) on assiste, en effet, à cette
symphonie de couleurs et de sons, de lumière et
de parfums; et, bien que l’ emphase s’ y rencontre
parfois, car en voulant tout dire, le poète risque
de se répéter, on est ébloui par les magnificences
de ce pinceau qui sait rendre les merveilles du
grand jour, les effets mystérieux des nuances, du
clair-obscur, des ombres. Le ciel et la mer n’ ont
1) F. Bru n e tiè re , La poésie de Lamartine ( Revue des Deux
Mondes, 15 août 1886), et J u l es Lem aître, Les Contempo­
rains, sixième série, pp. 107 et suiv.
2) « Epanchement large, abondant souvent magnifique
d’ une imagination facile t d’ une âme heureuse ». E. Fagu
et
, ouv. cité, p. 99.

�pas de secrets pour le poète qui sait, comment
leurs différentes beautés se font valoir l’ une par
l ' autre :
O Dieu, vois sur les mers! le regard de l’ aurore
Enfle le sein dormant de l’ Océan sonore,
Qui, comme un cœur d’ amour ou de joie oppressé,
Presse le mouvement de son flot cadencé,
Et dans ses lames garde encore
Le sombre azur du ciel que la nuit a laissé.
Comme un léger sillon qui se creuse et frissonne
Dans un champ où la brise a balancé 1’ épi,
Un lot naît d’ une ride; il murmure, il sillonne
L’ azur muet encor de l’ abîme assoupi;
Il roule sur lui-même, il s’ allonge, il s’ abîme;
Le regard le perd un moment:
Où v a -t-il ? Il revient, revomi par l’ abîme,
Il dresse en mugissant sa bouillonnante cime,
Le jour semble rouler sur son dos écumant;
Il entraîne en passant les vagues qu’ il écrase,
S’ enfle de leurs débris et bondit sur sa base;
Puis enfin, chancelant comme une vaste tour,
Ou comme un char fumant brisé dans la carrière,
Il croule, et sa poussière
En flocons de lumière
Roule et disperse au loin tous ces fragments du jour 1).
Il dessine d’ un trait sûr les marines devant
lesquelles il aimait à rêver:

1) Harm., liv. I, Hymne du matin.

�L’ Océan, amoureux de ces rives tranquilles,
Calme, en baisant leurs pieds, ses orageux transports,
Et, pressant dans ses bras ces golfes et ces îles,
De son humide haleine en rafraîchit les bords 1).

Ailleurs la touche est plus exacte, le tableau
acquiert en couleurs ce qu’ il perd en étendue:
Sur la plage sonore où la mer de Sorrente
Déroule ses flots bleus aux pieds de l’ oranger 2)....

ou bien c’ est la sérénité transparente d’ une nuit
éclairée par la lune:
Que j'aime à contempler dans cette anse écartée
La mer qui vient dormir sur la grève argentée 3) ....

L’ aurore dévoile au poète, sa fraîche beauté,
le soleil couchant lui dit son charme mystérieux:

Et la moitié du ciel pâlissait, et la brise
Défaillait dans la voile, immobile et sans voix,
Et les ombres couraient, et sous leur teinte grise
Tout sur le ciel et l’ eau s'effacait à la fois;

1) Nouv. Médit., Ischia.
2) Harm., Le Premier Regret.
3) Ibid., Paysage dans le Golfe de Gênes.

�Et, vers l’ occident seul,
. une porte éclatante
Laissait voir la lumière à flots d’ or ondoyer,
Et la nue empourprée imitait une tente
Qui voile sans 1’ éteindre un immense foyer;
Et les ombres, les vents, et les flots de l’ abîme,
Vers cette arche de feu tout paraissait courir,
Comme si la nature et tout ce qui l’ anime
En perdant la lumière avaient craint de mourir 1).
Les nuages ont la mollesse traînante, la variété
de couleurs et de forme que, dans les contrées
méridionales, leur donnent la transparence de
l’ air et l’ éclat de la lumière:
Le ciel se replie
Comme un pavillon;
Roulant son image
Le léger nuage
Monte, flotte et nage
Dans son tourbillon 2).
Où vont ces rapides nuages
Que roule à flocons d’ or 1’ haleine des autans?
Ils semblent, d’ instants en instants,
De la terre et des flots retracer les images
Dans leurs groupes épars et leurs miroirs flottants 3).

1) Harm., liv. II, L’ Occident.
2) Ibid., liv. I, Hymne du Matin.
3) lbid., Paysage dans le Golfe de Gênes.

�L' air a tous les parfums, tous les sons, toutes
les vibrations que jettent sur la plage de Sor­
rente les fleurs et la musique et cette vie des
hommes et des choses qui s’ y développe avec
une vivacité si harmonieuse. Non, Lamartine
ne pouvait pas voir en Italie autre chose que
ce qu’il y a vu, ni le voir autrement : poète il a
eu de notre pays ce qu’ il lui demandait « des
impressions multiples et fraîches, une lumière
légère et vibrante, une atmosphère sonore et
embaumée, un décor somptueux en harmonie
avec ses songes, le décor qui sied à l’ expression
de l’ amour ou de la joie, et à l’ apothéose des
souvenirs » 1).
C’ est un beau présent que notre pays lui a
fait et qu’ il a su d’ ailleurs nous rendre en poète,
c’ est-à-dire royalement.
Grâce à lui, en effet, la chaude lumière ita­
lienne pénètre dans la poésie nouvelle; elle y
sème des gerbes étincelantes de couleurs, des flots
joyeux d’ harmonie qui se mêlent aux nuages et
aux ombres, aux fantômes et aux soupirs dont
les souffles du Nord l’ avaient tout d’ abord inondée.

1) E. Zyromski, ouv. cité, chap. V, p.1 6 3.

������VI.

STENDHAL

Son esprit - Ses goûts - Ses séjours en
Italie.
Je sais bien que Stendhal ne fit que traver­
ser le romantisme ; qu’il en vit seulement le
petit, côté et en goûta les œuvres inférieures; je
sais que par g oût et par éducation il est 1' hé­
ritier de l’ esprit du X V IIIe siècle, l’ élève des
Condillac et des Cabanis 1) : mais il est impos­
sible de le négliger, quand on veut savoir com­
ment l’ Italie a été sentie et interprétée par les
artistes français de la première moitié du X IX e
siècle.
Parmi les écrivains de cette période, Stendhal
est peut-être celui qui a le plus aimé notre pays,

1) Vie de Henri Brulard, publiée par H. Debraye, Paris,
Champion, 1913. — Pe t it de J u l l e v i l l e , ouv. cité, vol.
V III, p. 415, et A. Chuquet, Stendal-Beyle, Paris, Plon, 1902,
chap. IV, pp. 72-5.

�et qui en a le plus affiché l’ admiration et le culte.
Cet amour était sans doute mélangé de beaucoup
de parti pris contre la France; cependant, ce
qu’i l gardait de spontanéité et d’ enthousiasme
n’est pas à négliger. Remarquons tout d’ abord
que les aïeuls maternels de Stendhal étaient
d’ origine italienne, et que c’est probablement
de sa mère qu’il tenait sa vive sensibilité, son
énergie, son dilettantisme, qualités qui l’ aideront
plus tard à nous comprendre et à nous apprécier.
Malheureux dans sa famille, souffrant de tous côtés
dans le milieu bourgeois et rangé o ù son caractère
indépendant était contraint, il prit en haine de
bonne heure ses parents et sa ville. Or, il était
tout naturel que ses sympathies d’ enfant allassent
vers son autre patrie, celle de sa mère. Adoles­
cent et désireux d’ indépendance et d’ activité, il
regarde avec envie les beaux régiments de dragons
qui descendent en Italie. Ainsi cette contrée de­
vient de bonne heure le but de ses rêves, le terme
de ses désirs. Et dès qu’il peut s’ évader de sa
prison, ivre de jeunesse et de liberté, c’est en
Italie qu’ il va débarquer (mai 1800); et l’ Italie
tient pour lui toutes ses promesses. Est-ce l’ ivresse
de la liberté enfin conquise, est-ce la joie d’ avoir
quitté un milieu et un séjour qui lui étaient de­
venus tout à fait insupportables? Toujours est-il
que cette première vision de l’ Italie se grava si
profondément dans son âme que rien ne put l’ en

�effacer. Milan, la première ville où il séjourna et
dans laquelle il put enfin s’ abandonner à toute
l’ ardeur de sa belle jeunesse, devint et resta pour
toujours sa patrie d’ élection. Aucun autre endroit
ne lui plaira jamais à ce point : ni Naples dont
les merveilles du ciel et de la mer correspon­
daient si bien à la nature voluptueuse du voya­
geur, ni Rome dont les musées et les ruines
charmaient si vivement le dilettantisme du tou­
riste
C’ est qu’ à Milan Stendhal avait apporté
sa jeunesse et ses rêves; il y avait eu son pre­
mier amour 1) et son premier duel sérieux; c’ est
que Milan était au centre de ces plaines où il
avait fait sa première campagne. Or, ce sont là
des souvenirs qui comptent dans la vie d’ un
homme; il n’ est pas facile de les oublier.
Dans ce premier voyage, Stendhal visite la
Lombardie et le Piémont. On s’ attendrait peutêtre à trouver dans le journal de 1801, des obser­
vations toutes fraîches sur l’ Italie et les Italiens:
il n’en est rien. Cantonné dans le cercle étroit
d’ un état-major français, Beyle ne peut guère
disposer de son temps ni de sa personne. D’ ail­
leurs l’ Italie étant le premier pays qu’ il visite,
il ne peut comparer: il ignore l’ art et l’ histoire,
les autres et lui-même. Aussi, ce journal a pour

1) Vie de Henri Brulard, t. II, p. 195.
2) Pour Mme Ange l a Pie tra g r u a.

�nous un médiocre intérêt: il n’ est que « le curieux
bavardage d’ un enfant de dix-huit ans » 1). Beyle
y parle de lui avec abondance, nous régale de
ses comptes d’ auberge, de tailleur, d’ apothicaire ;
nous savons qu’il a eu la fièvre, et qu’il s’ est
fait saigner. Mais à peine est-il loin de l’ Italie
qu’ il sent toute la valeur de ce qu’ il a quitté.
Il assure que le souvenir de ce pays lui était si
v if et si tendre, qu’il n’osait pas, chez Martial
Daru, lever les yeux sur une estampe qui repré­
sentait le dôme de Milan. Il rêve d’ acheter pour
lui et pour sa chère Pauline un château sur
l’ Adda, à Canonica, entre Milan et Bergame, ot
fait des économies pour revoir « la douce Italie,
la patrie de la sensibilité ». Le souvenir d’ An­
gela aiguillonne son désir: dégoûté des Alleman­
des et lassé des Françaises, il croit que les Ita­
liennes seules savent aimer; et il brûle d’ en faire
l’ expérience. Mais Napoléon ne lui en laisse pas
le loisir: Beyle fait la campagne de Prusse en
1806, celle d’ Autriche en 1809 et, à travers les
villes et les villages, il étudie un peu partout le
caractère des hommes. Il aime à Berlin comme
à Vienne, mais il garde un tendre souvenir à son
Angelina. De même les sites les plus pittoresques
des bords du Rhin ou du Danube n’ éteignent pas

1) P. A r b e le t, Journal d 'Italie, Paris, Calmann -Lévy,
p. VIII.

�dans son âme la nostalgie des rives du lac Majeur
et des plaines lombardes. Il revient enfin après
onze années d’ absence. Cette fois, il peut com­
parer et il trouve que tous les avantages sont
encore pour Milan. « L ’ arte di godere, l’ art de
jouir de la vie, écrit-il dans son Journal, m’ y
paraît à deux siècles en avant de Paris » 1). Ses
souvenirs sont maintenant avivés par « l’ amour
extrême » qu’il a pour Mme Pietragrua, et il est
à Milan comme s’ il ne l’ eût jamais quitté. Il
reprend ses soirées à la Scala, ses flâneries dans
le Corso et dans les musées: il sent par tous ses
pores « que ce pays est la patrie des arts » 2).
Moins timide, moins gauche auprès des fem­
mes, qu’en 1800, cette fois il ne se contente
plus d’ aimer; il veut être payé de retour: An­
gelina ne fut pas cruelle. Beyle emporta son sou­
venir à Bologne, à Florence, à Rome, à N aples...
villes qu’il visita en moins d’ un mois. Absorbé
par son amour, il ne fit guère attention aux cho­
ses, et les pages du Journal qui se rapportent à
ce voyage, paraissent hâtives. Enfin le 24 octobre,
à la nuit tombante, il était encore à Milan. « Je
ne touchais pas le pavé en marchant dans les
rues »é cr it-il 3). Rome avait les ruines, Naples

1) p. 118.
2) Ibid.. p. 130.
3) Ibid., p. 273.

�la gaieté, mais Milan, pour Beyle, gardait l’ amour.
Il y resta jusqu’à la fin de 1811, après quoi il
fit la campagne de Russie. Encore une fois Beyle
regrette Milan. « Comme l ' homme change, écrit-il
du camp de Smolensk, le 24 août 1812. Cette soif
de voir que j ’ avais autrefois s’ est tout à fait
éteinte; depuis que j’ ai vu Milan et l ' Italie, tout
ce que je vois me rebute par la grossièreté » 1).
Et, dès qu’il le peut, il y revient. Quand les fa­
tigues de la retraite de Russie ont épuisé sa
santé, c’ est dans la brise embaumée du lac de Côme
qu’il va chercher des forces nouvelles, c’est à
la grâce sereine de la Lombardie qu'il demande
d’ apaiser son âme (7 septembre 1813). Et lorsque
après la chute de Napoléon, sa carrière est brisée,
il ne s’ en soucie guère: il sait où se consoler. Il
voit même tomber avec indifférence « le plus
grand homme qui ait paru dans le monde depuis
César », le seul, à ses yeux, qui ait dignement
continué les héros de l’ antiquité.
L’ Italie le console de tout: pauvre, sans car­
rière, presque sans ressources 2), il va se fixer à
Milan (14 août 1814) et il y vit en homme par­
faitement heureux, partageant son temps entre

1) Corresp. publiée par Ad. Paupe, et P. A. Ch e r a my,
Paris, Bosse, 1908, t. I, p. 283.
2) Il n’ avait plus que la demi-solde de 900-francs qu’ il
touchait comme, adjoint aux commissaires des guerres.

�a
l' mour, la musique et d’ anciens projets littéraires
qu’ il allait réaliser.
De Milan il fait des courses fréquentes à Va­
rèse, à Tremezzina, « dans cette riche et ver­
doyante Lombardie qui était pour lui le premier
pays du monde, sous ce climat enchanteur où
l’ existence, quoique fort peu coûteuse, était « tout
ce qu’il y avait de plus noble et de plus splen­
d i d e » 1). Beyle a partout des sensations déli­
cieuses: à la Scala où, dans la loge de M. de
Brême, il écoute la meilleure musique du monde
et s’ entretient avec Monti, Pellico, Confalonieri,
Berchet, Byron; dans le salon d’ Hélène Vigano
qu’il fréquente de 1818 à 1819, trois fois par
semaine, « de onze heures à deux heures après
m inuit». C’ était le temps où Rossini faisait ses
essais de musicien. Hélène chantait à ravir, et
Beyle, allongé sur un sofa, se laissait charmer 2).
En 1819, à Bologne, il apprend que son père
est mort en laissant dei debiti infiniti: ainsi au
lieu de la grande fortune dont il comptait hériter,
il n’ eut qu’ une trentaine de mille francs. Mais,
les soucis matériels ne l ' ayant jamais préoccupé
autre mesure, il prit son parti en philosophe, dimi­
nua ses besoins et augmenta ses sensations. Malheu­
reusement le beau temps de son séjour à Milan

1) Corresp ., t. II, p. 68.
2) I bid., p. 99.

�allait finir. Soupçonné de carbonarisme, il fut
prudemment envoyé à la frontière 1). Beyle se
réfugia à Paris, s’ unit un moment aux jeunes
écrivains romantiques et, dans sa brochure Racine
et Shakespeare (1823), il sonna la charge du ro­
mantisme. Mais il n’ était pas disposé à l’ admi­
ration pour ses célèbres contemporains : il ne
pouvait pas les comprendre. A son tour, il ne fut
guère compris. Causeur plein d’ idées nouvelles
et de formules inédites pour les uns, il fut jugé
par d’ autres dangereux et révolutionnaire en mo­
rale autant qu’ en politique. Aussi se sentit-il
bien souvent déplacé et mécontent : il prétend
même avoir songé au suicide.
Consul à Trieste en 1830, il y fut plus mal­
heureux que jamais. Dans ses lettres à ses amis,
il se plaignait de tout: du climat, des habitants,
de l’ isolement dans lequel il était forcé de vivre.
« Toute ma vie, écrit-il est peinte par mon dîner,
mon haut rang exige que je dîne seul: premier
ennui. Second ennui: on me sert douze plats; un
énorme chapon qu’il est impossible de couper
avec un excellent couteau d’ acier anglais qui
coûte ici moins qu’à Londres; une superbe sole
qu’on a oublié de faire cuire, c’ est l’ usage du
pays; une bécasse tuée de la veille, on regarderait

1) Voir A. D' Ancona, Spigolature nell’Archivio della po­
lizia austriaca, Nuova Antologia, 10 gennaio 1899.

�comme un cas de pourriture de la faire attendre
deux jours. Ma soupe au riz est salie par sept à
huit saucisses, pleines d’ ail, qu' on fait cuire avec
le riz, e tc ... Racontez mon malheur à madame
Azur, et dites-lui, si elle sait les mathématiques,
de multiplier toute ma vie par le malheur du
dîner. L’ absence de cheminée me tue; je gèle en
vous é c r iv a n t ...» 1). Dans ces conditions il lui
était impossible de s’ occuper, de s’ intéresser à
n’ importe quoi. Et même l’ indifférence avec la­
quelle le public accueillit son roman, Le Rouge et
le Noir (1831), ne l’ affecta guère: il ne voulait que
quitter son poste et retourner à Milan.
Cependant, cette même Autriche, qu’il mau­
dissait volontiers, devait indirectement contribuer
à la fin d’ une partie de ses misères. S’ obstinant
à le considérer comme affilié aux carbonari, elle
lui refusa l’ exequatur : Beyle fut rappelé et nommé
consul à Civita-Vecchia (17 avril 1831). Il y fut
d’ abord très malheureux: que faire au milieu
des cinq mille marchands de la ville tout occupés
de leur commerce, au milieu de femmes qui n’ ont
qu’une seule pensée, « celle de trouver le moyen
de se faire donner un chapeau de France par
leur m a r i» 2) ? Civita-Vecchia ne lui offrait au­
cune distraction, et ne pouvant d’ ailleurs se plier
1) Corresp ., t. III, p. 4.
2) Ibid., p. 258.

�à la vie méthodique de bureau, Beyle chercha
ailleurs. Heureusement, Rome était à deux pas;
il y allait souvent, trop souvent même, négli­
geant ses devoirs, ce qui lui valut les répri­
mandes de ses supérieurs. Mais il n’aurait pu
vivre sans ses courses dans la ville des musées.
D’ abord il trouva, comme toujours, que Rome
valait pour lui bien moins que Milan; puis, peu
à peu, il se laissa gagner par le charme de cette
cité: il flâna avec délice parmi ses ruines, dans
ses musées, dans ses rues, toujours eu quête de
sensations et de jouissances. Il se fit l’ introducteur
à Rome de ses compatriotes qui débarquaient à
Civita-Vecchia. Il les faisait entrer par la porte
du Peuple, les conduisait à l’ Armellino dans le
Corso et, tout en cheminant, laissait percer sa
« passion pour les vestiges de la grandeur romaine,
pour les ruines, pour les inscriptions », ou bien
il leur communiquait mille observations piquantes
sur le caractère et les mœurs de cette population
violente, passionnée, qu’il aimait à regarder de
près et à étudier. Enfin ce fut à Rome qu’il de­
manda et obtint son dernier délice, la joie de
fureter dans les archives des anciennes familles
pour y copier ces vieilles chroniques du X V Ie
siècle, où il retrouvait le monde de ses rêves et
de sou imagination
1).
1
)
Corresp., t. III, p. 101.

�Beyle mourut subitement d’ une attaque d’ apo­
plexie à Paris, o ù il était en congé pour sa santé,
le 23 mars 1842. Il avait lui-même écrit son épi­
taphe:

QUI GIACE
A RRIGO BEYLE, MILANESE
VI SSE, SCRISSE, AMO 1).
*
* *
A p p r é c ia t io n s

a r tis tiq u e s

d e S te n d h a l -

V ie d e R o s s in i - R o m e , N a p le s et F lo ­
r e n c e - H is t o ir e d e la p e in t u r e - P r o ­
m en ades dans R om e.
En Italie, Stendhal a aimé surtout trois choses
auxquelles il est resté fidèle jusqu’ à la fin de sa
vie: l’ art, l’ amour et l’ énergie.
En matière d’ art il ne faut pas lui demander
les impressions profondes de Chateaubriand, ni les
douces émotions de Lamartine: son âme n’ est pas
de la même famille que la leur; son centre de vi­
bration est au cerveau et non pas au coeur : il aime
à penser plutôt qu 'à rêver et il traduit ses imp
resion
s
1) Souvenirs d’ égotisme, publiés par Stryienski, Paris, Char­
pentier, 1893, p. 61, et Journal, 1888, p. 475. Son exécuteur
testamentaire bouleversa l' ordre des derniers mots et fit
graver sur sa tombe : « scrisse, amo, visse », ce qui a un
sens bien moins profond.

�e
n idées au lieu de les savourer lente­
ment dans son imagination. Intelligent et doué
d’ un goût original, il a plutôt soif de voir que
besoin de se recueillir. Chateaubriand et Lamar­
tine donnent la sensation de ce qu’ils ont vu,
œuvre d’ art ou paysage ; Stendhal apprend à voir,
attire notre attention, présente un tableau dans
son vrai jour, et nous laisse libres d’ en jouir à
notre aise. C’ est déjà beaucoup sans doute, et il
faut lui en savoir gré : il donne ce qu’ il peut.
En Italie, l’ une des premières choses qu’ il
admire sans réserve, c’ est la musique. Cependant,
il ne semble pas faire une grande différence entre
les ballets de Vigano et les opéras de Rossini;
les uns et les autres lui donnent des impressions
qui le ravissent, le transportent d’ aise, et il ré­
pand dans tous ses livres ses épanchements heu­
reux. Les soirées de la Scala font date dans sa
vie: il n’ en manque pas une, et appelle ce théâtre
« le premier du monde, parce qu’il est celui qui
fait avoir le plus de plaisir par la m u siqu e» 1),
et parce qu’au milieu de la société la plus ai­
mable, il admire ces divines lombardes, dont
l’ amour doit donner le souverain bonheur.
Dans sa première jeunesse, Beyle avait assisté
à Ivrée à une représentation du Matrimonio segreto
de Cimarosa. Il en reçut une impression si profon
d
e

1) Rome, Naples et Florence, Paris, Calmann -L évy, p. 7.

�que, quarante ans plus tard, il écrivait :
« Combien de lieues ne ferais-je pas à pied, et à
combien de jours de prison ne me soumettrais-je
pas pour entendre Don Juan ou le Matrimonio se­
greto! et je ne sais pas pour quelle autre chose
je ferais cet effort...»1
)
Mais n’ allons pas croire que Beyle demande
à la musique de transporter son âme dans les
régions les plus élevées de l’ idéal, de donner à
ses rêves une teinte plus délicate, à ses émotions
un retentissement plus profond: non, il n’ en veut
pas tant; il lui suffit que la musique lui suggère
des pensées élevées sur le sujet qui 1’occupe,
alors seulement elle est excellente. Avouons
qu’ il a un critérium bien singulier! C’ est qu’ en
musique, comme en amour, Beyle ne peut ni ne
veut se livrer entièrement. Facile à l ' émotion,
il ne s’ en laisse jamais trop pénétrer: quelque
chose de clair, de subtil, de froid réagit en lui
et arrête son âme au seuil des sensations pro­
fondes. Voilà pourquoi il aime tant Rossini et
Vigano: leur musique excite sa sensibilité sans
l’ exaspérer, elle charme son âme sans l’ absorber.
N’ a-t-il pas avoué qu’ en 1815 et en 1816, à la
Scala, tout en goûtant ses compositeurs préférés,
il pensait à son Histoire de la Peinture? Et en
1821, à Naples, n’ était-ce pas la musique de

1) Vie de Henri Brulard, t. I, p. 265.

�l’ Othello et de la Vestale 1) qui berçait délicieu­
sement sa rêverie sur les moyens d’ armer les
Grecs ?
D’ ailleurs, parce qu’il craint de souffrir, parce
qu’il ne veut ni ne peut se dépenser, il n’aime
pas ce qui est triste, ce qui est profond. Il tolère
une teinte de mélancolie pour satisfaire ce coin
de romanesque qu’il cache soigneusement dans
son âme, mais il faut que cette teinte soit bien
légère, ne soit qu’une simple nuance. La musique
qui prend toute l’ âme, celle qui ébranle et qui
élève, qui fait pleurer et souffrir n’ est pas celle
qu’il préfère. Il l’ a dit souvent, et il l’ a même
écrit: Beethoven, Donizetti, Bellini, le laissent
froid. Toutes ses sympathies sont pour l’ opéra
bouffe et Vigano est un homme de génie 2) ; le
Rossini qu’il aime est celui de la première ma­
nière, le maëstro au style fin, élégant, gracieux,
spirituel. Il n’ a pas compris le Siège de Corinthe,
le Moïse, le Guillaume Tell, c’est-à-dire le Rossini
le plus remarquable; il définit ces compositions,
de « la musique forte », et se plaint que le maestro
ait abandonné l’ ancienne voie.
Beyle demandait à la musique comme d’ ailleu
rs

1) Ballets de Vigano, donnés au théâtre Saint-Charles.
2) Il le mettait sans hésiter parmi les hommes les plus
grands de l’ Italie, et pensait qu’e n 1860 on aurait plus parlé
de lui que de Mme de Staël. Corresp., t. II, p. 62 et p. 68.

�à toutes les formes de l’ art, à toute la vie, la
somme de jouissances qu’ il aimait à goûter: il
1u i demandait la joie, le plaisir, la gaieté, l’ heu­
reux épanchement de tout son être. « Je viens
d’ éprouver ce soir que la musique, quand elle
est parfaite, met le coeur exactement dans la même
situation où il se trouve quand il jouit de la pré­
sence de ce qu’ il aime, c’ est-à-dire qu’ elle donne
le bonheur apparemment le plus vif qui existe sur
cette t e r r e » 1). C’ est particulièrement dans les
Vies de Haydn, de Mozart et de Métastase (1814), et
dans la Vie de Rossini (1824), que Beyle a disséminé
ses connaissances musicales; elles ne sont ni très
étendues, ni très profondes, quoique l’ auteur ait
prétendu être bon critique en cette matière. Il se
trompait: il n’ avait ni le tempérament, ni la
science du rôle; aussi ne faut-il chercher dans
ces livres que la pensée d’ un homme intelligent
dont l 'âme médiocrement douée, sentait avec ori­
ginalité.
Le premier de ces ouvrages fourmille de né­
gligences et de jugements fort contestables; d’ ail­
leurs, à part le style qui est d’ une allure char­
mante, Beyle y a mis bien peu du sien. Pour la
première partie il a pillé les Lettres Haydine de
Carpani, et pour le reste il s’est souvenu de d if­
férents auteurs. Je crois qu' il serait oiseux de

1) De l’ amour, Paris, Calmann-Lévy, chap. XVIe, p. 32.

�s’ en occuper, surtout après MM. Chuquet 1) et
Stryienski 2).
La Vie de Rossini, plus personnelle, mais in­
complète (elle s’ arrête à l’ année 1819), a quelque
valeur. Pougin disait qu’elle renferme des choses
absurdes à côté de choses excellentes.
Beyle y compare entre eux les styles de Ci­
marosa, de Paisiello, de Mozart et de Rossini.
Cimarosa agit sur l ' imagination par de lon­
gues périodes musicales d’ une extrême richesse
et d’ une extrême régularité: « ses chants sont les
plus beaux qu’ il ait été donné à l’ âme humaine
de concevoir » 3), seulement on s’ aperçoit à la lon­
gue qu’ils ont trop de langueur. « Paisiello ne
remue pas aussi profondément que Cimarosa», mais
il a une grâce tendre, séduisante, irrésistible, « la
grâce du Corrège » 4). Mozart emporte avec lui,
dans le tourbillon de son génie, les âmes tendres
et rêveuses, et les force à s’ occuper d’ images
touchantes et tristes. Sa musique est le contraire
de celle de Rossini étincelante de verve comique
et de gaieté. Il n’ a pas en Italie les éclatants
succès qu’ il obtenait en Allemagne: l’ amour
n’est pas le même à Bologne et à Königsberg;
1) Ouv. cité, pp. 233-44.
2) Soirées du Sthendhal-Club, Paris, Société du Mercure de
France, 1905, vol. 1er, pp. 3-13.
3) Vie de Rossini, Paris, Calmann-Lévy, p. 1.
4) Ibid., p. 2.

�en Italie il « est beaucoup plus vif, plus impa­
tient, plus emporté, se nourrissant moins d’ ima­
gination ». La musique de Mozart qui a plus de
profondeur que de vivacité, plus de tristesse que
de comique ne plaît pas aux Italiens: elle « n’ est
pas calculée pour leur c lim a t» 1).
Après avoir raconté, avec plus ou moins
d’ exactitude, les premières années de Rossini,
Beyle analyse ses premières compositions, Tan­
crède, Elisabeth, le Barbier de Séville, Othello. . .
Pour Tancrède, il n’ a guère que des éloges:
tout dans cette musique est simple et pur, c’est
le génie de la naïveté. La musique d’ Elisabeth
est plutôt grandiose que pathétique ; elle est
inférieure à celle d’ Othello « le chef-d’œuvre
de Rossini dans le style allemand, comme le
Barbier est son chef-d'œuvre dans le genre de la
musique française » 2). Vif, pimpant, allègre, l’ heu­
reux Barbier passionna tous les publics; il plut
à Rome comme Milan, à Paris comme à Vienne;
jamais on n’ avait entendu de musique plus pi­
quante, plus leste, plus entraînante : Rossini y
était éminemment lui-même. C’ est donc dans cet
opéra, dit Beyle, que l’ on peut faire une con­
naissance intime avec son style, et tout d’ abord
avec un de ses plus graves défauts. « Rossini qui

1) Vie de Rossini, p. 27.
2) Ibid., p. 137.

�fait si bien les finals, les morceaux d’ ensemble,
les duetti, est faible et joli dans les airs qui doi­
vent peindre la passion avec s im p lic it é ...» 1).
Dans les chants de Rosine il y a plus d’ assurance
que d’ amour, plus de piquant que de simple na­
turel; mais les airs de Figaro ont toute la viva­
cité sautillante, toute la verve et le brio que Ros­
sini pouvait donner.
Stendhal mêle à ses analyses de vivants ta­
bleaux, dans lesquels il peint les mœurs théâtra­
les du temps: l’ insolence et la voracité des im­
présarios pour lesquels le compositeur était une
mine inépuisable, bonne à exploiter par tous les
moyens; la vigilance soupçonneuse et bête de la
police qui voyait volontiers dans les libretti des
allusions suspectes, et les condamnait sans appel;
les caprices des artistes qui, souvent forts de
quelque puissante protection, croyaient pouvoir
tout se permettre vis-à-vis du public; l’ injustice
et la violence de ce public introduisant dans
ses jugements son goût avec son amour-pro­
pre, ses sympathies avec ses haines, et au mi­
lieu de ces différents intérêts, de ces difficultés,
de ces passions, Rossini insouciant et gai, se mo­
quant des imprésarios et du public, de la police
et des artistes. Son indifférence politique, son
heureuse facilité le mettaient au-dessus de tout,

1) Vie de Rossini, p. 139.

�comme un dieu. Il allait de Milan à Rome, de
Naples à Venise, toujours en belle humeur, tou­
jours prêt à banqueter avec ses amis, avec ses
admirateurs, avec tout le monde, jamais embar­
rassé de sa toilette ni de sa personne, paraissant
volontiers dans son lit, composant à toute heure
et en tout lieu, sans prétentions, sans exigences,
en bon enfant heureux qu’il était.
Stendhal eut le bonheur d’ aider en France au
triomphe de Rossini. La musique du maestro ne
s’ y établit pas sans combat: elle eut longtemps
à lutter contre les cabales des envieux et les cri­
tiques des Aristarques nationalistes, systémati­
quement contraires à tout ce qui venait de l’ Italie.
Mais les Rossiniens finirent par remporter l’ avan­
tage : les grands airs de Tancrède, d’ Othello, du
Barbier, retentissaient dans les théâtres de la ca­
pitale; le livre de Beyle consacra et consomma
le succès 1).
* **
Admirateur de nos arts, il a aimé à parcourir
nos musées et nos églises, mais il l’ a fait en se
tenant sur ses gardes, ayant peur de s’ abandonner
à l’ impression qui l’ aurait peut être gagné. Ce­
pendant cette impression est souvent bien vive
1) Chuquet, ouv. cité, p. 248.

�et voudrait déborder: Beyle la contient et passe
outre. Dans une des fréquentes visites qu’il fait
à Rome, il contemple les ruines du Forum du
haut du Colisée. L’ artiste est ému, mais après
quelques mots, il coupe court à son admiration:
il craint de ne pas savoir communiquer ce qu’il
sent, et de paraître ridicule aux yeux du lecteur.
Beyle ne veut être dupe de personne, pas même
de lui; il dissimule donc sa sensibilité, et c’ est
pourquoi il n’ est pas toujours facile de com­
prendre jusqu’ à quel point il a été ému et troublé.
Ses impressions artistiques sont disséminées
un peu partout dans ses livres. On en trouve da­
vantage dans l’ Histoire de la peinture en Italie
(1817), dans les Promenades dans Rome (1829).
L’ Histoire de la peinture comprend deux vo­
lumes, et n’ est, somme toute, que l’ histoire fort
partiale de l’ école florentine. Beyle aurait voulu
parler aussi des écoles lombarde et romaine, de
celles de Venise, de B o lo g n e ...; les études sur
Raphaël, le Corrège, le Dominiquin, le Guide,
étaient déjà toutes faites dans sa tête. Mais l’ hos­
tilité de la critique et l 'indifférence du public,
vis-à-vis d’ un travail qui lui avait coûté beau­
coup de temps et de peine, le dépitèrent, et il
s’ arrêta.
Peut-être s’ était-il aperçu qu’ il n’ était pas de
taille à en venir à bout; que son Histoire man­
quait de suite, de cohésion, d’ ordre, qualités ind
isp
en
a
b
les

�à un pareil sujet. La critique et le
public n’ avaient donc pas tous les torts: on at­
tendait une œuvre d’ art originale, Beyle emprun­
tait de toutes pièces à Vasari, à Condivi, à De
Brosses, à Lanzi... 1), il effleurait le sujet, procédait
par bonds, était souvent obscur et fatigant. Cette
Histoire vaut surtout comme document psycho­
logique de l’ auteur; Beyle y est tout entier, avec
ses saillies, ses bavardages, ses jugements tran­
chants, ses observations fines, originales, inat­
tendues.
L’ introduction est un tableau plein de relief
de l’ Italie, depuis le bas moyen-âge jusqu’à la fin
de la renaissance. Stendhal suit, avec une évi­
dente sympathie, l’ essor de cette nation qui, au
sortir du X IV e siècle, fit rayonner sur l ' Europe
entière les lumières de sa science et la splendeur
de ses arts. Un enchaînement heureux de circons­
tances compléta, en les affinant, les qualités na­
turelles du peuple italien. Les vicissitudes parti­
culières de sa politique favorisaient l’ essor in­
dividuel et en trempaient l 'énergie, d’ où abon­
dance et originalité de passions. Son commerce
et ses trafics faisaient affiner chez lui l’ argent
de toute l ' Europe et lui donnaient d’ immenses
richesses et une grande puissance. Rome centre

1) P. A rb e le t, Comment Stendhal écrivit son Histoire de
la peinture en Italie, Mercure Français, 1906.

�du catholicisme cultivait ses souvenirs et impo­
sait ses arrêts: l’ imagination tour à tour troublée
et ravie par les tourments de l 'enfer ou par les
splendeurs du ciel, y trouvait un vaste champ où
moissonner et se nourrir. Enfin, comme si tout
cela n’eût pas suffi, au X V e et au X V Ie siècles,
l’ Italie eut des princes éclairés, qui firent des
arts les alliés et l’ ornement de leur puissance.
Beyle entre ensuite dans le v if du sujet et
passe en revue les primitifs. Mais s’ il s’ arrête
beaucoup à Cimabue, à Giotto, à Masaccio, qu’ il
croit un génie, il nomme à peine Fra Angelico,
Philippe Lippi, Botticelli. D’ ailleurs il fait de sin­
gulières comparaisons. Le premier « fut le Guido
Reni, de son siècle » 1 ) ; Lippi imita Masaccio
avec honneur, les figures de Botticelli « de petite
proportion rappelleraient le Manteigna, si les tê­
tes avaient plus de beauté» 2). Beyle n’ a guère
compris les primitifs; athée, et d’ un tempérament
assez vulgaire, il ne pouvait sentir leur art inspiré
par la foi, soutenu par un sentiment où tout est
simple, ingénu, d’ une délicatesse exquise. En outre,
il avait hâte d’ arriver à Léonard et à Michel-Ange:
en pleine renaissance il se sentait plus à son
aise; parce qu’ il aimait cette époque, il croyait
sentir et comprendre tout ce qui lui appartenait.

1) Histoire de la peinture, Paris, Calmann-Léry, vol. Ier,
p. 101.
2) I bid., p. 118.

�Mais la longue étude qu’il consacre à Léonard,
manque de justesse et d’ originalité. S’ il rend
hommage à l’ étonnante fécondité de ce génie,
« le premier dans tous les genres et qui ne put le
rester » 1), il ne paraît guère en soupçonner la
profondeur. En 1811, devant la Cène, pour la
première fois, il avoue candidement qu’il ne l’ aime
p a s 2) ; et lorsque beaucoup plus tard il écrira
son article pour l ' Histoire de la peinture (chap.
XLV), il ne se souviendra que trop du livre de
Bossi sur le même sujet. Devant la Joconde, il
trouve singulier que « cette jolie femme n’eût
pas de sourcils », et découvre que « sa main droite
est éclairée absolument à la Corrège » 3).
L’ étude sur Michel-Ange est plus heureuse. Il
était de mode depuis quelque temps de déprécier
cet artiste; les Meng, les Fussli, les Falconnet
lui reprochaient de rapetisser la nature. De Brosses
trouvait que presque toutes ses œuvres sont gros­
sières, qu’ il «m uscle ses femmes comme des Her­
cules », qu’il a le goût « outré, féroce », et « une
furie d’ anatomie ».
Beyle fut l ' un des premiers au X I X e siècle qui
sentit toute la grandeur de Michel-Ange. Il admi­
rait l’ énergie et la fière indépendance de l’ homme,

1) Histoire etc., vol. Ier, p. 260.
2) Journal d’ Italie, p. 148.
3 Histoire etc., vol. Ier, p. 224.

�autant que l’ ardeur créatrice et «la vigueur triom­
phante de l’ artiste ». Digne fils du siècle, il en
fut l’ interprète le plus fidèle. Les tumultes du
temps trouvaient un écho profond dans cette âme
qui traduisait ses colères et ses haines, ses déses­
poirs et ses fureurs dans l’ expression menaçante
ou tourmentée de ses prophètes et de ses sibylles.
Ami de Savonarole, interprète de Dante, lecteur
passionné de la Bible, il était bien le génie digne
de représenter le ciel et l’ enfer. La chapelle
Sixtine est une œuvre unique qui appartient à
Michel-Ange autant qu'à son siècle.
Beyle en parle avec un si robuste enthou­
siasme, que l’ on partage son impression. Il admire
l’ air de hauteur des figures de la Sixtine, l’ au­
dace et la force qui percent dans leurs traits, la
lenteur et la gravité de leurs mouvements, les
draperies qui les enveloppent, la profonde in­
différence des êtres attentifs à la parole de
Jéhovah, pour tout ce qui est humain. Il montre
le prophète Jérémie « avec cette draperie gros­
sière qui donne le sentiment de la négligence
qu’on a dans le malheur, et dont les grands plis
ont cependant tant de majesté; la sibylle Ery­
thrée belle quoique terrible, la Persique » 1). Pour
sentir profondément ces fresques il faut entrer à
la Sixtine le cœur accablé de ces histoires de sang
1) Histoire etc., vol. II, pp. 305-6.

�dont fourmille 1’ancien Testament et y entendre
le Miserere du vendredi saint. « A mesure qu’on
avance dans le psaume de pénitence, les cierges
s’ éteignent; on n’ aperçoit plus qu’ à demi ces mi­
nistres de la colère de Dieu, et j ’ ai vu qu’ avec un
degré très médiocre d’ imagination l’ homme le
plus ferme peut éprouver alors quelque chose qui
ressemble à de la peur. Des femmes se trouvent
mal lorsque les voix, faiblissant et mourant peu
à peu, tout semble s’ anéantir sous la main de
l’ Eternel. On ne serait pas étonné en cet instant
d’ entendre retentir la trompette du jugement, et
l’ idée de clémence est loin de tous les coeurs » 1).
Cette page de Stendhal rappelle colle de Chateau­
briand sur le même sujet: l’ impression éprouvée
par ces deux artistes est différente, quoique éga­
lement puissante. Chateaubriand est ému par une
tristesse profonde mêlée de douceur; c’ est un poète
qui croit. Stendhal a un frisson de terreur ; c’ est
un épicurien matérialiste qui chancelle devant le
terrible « qui sait ? ».
L’analyse du Jugement dernier est également
remarquable. Delacroix la définissait un morceau
de génie, l’ un des plus poétiques et des plus frap­
pants qu’ il eût jamais lus. A mesure que l’ on
approche de cet immense tableau, dit Stendhal,
on en saisit la grandeur, on en distingue les

1) Histoire etc., vol. II, p. 311.

�groupes et les figures. On voit les morts réveillés
dans la poussière du tombeau par la trompette
terrible, secouant leurs linceuls et se revêtant de
chair; quelques-uns montrant encore leurs os dé­
pouillés, d’ autres toujours opprimés par ce som­
meil de tant de siècles, n’ayant que la tête hors
de terre; une figure soulevant avec effort le cou­
vercle du tombeau, un moine désignant de la main
gauche le juge terrible. Des figures montent au ju ­
gement; l’ une d’ elles tend une main secourable à
un pécheur tourmenté par une anxiété dévorante ;
une mère protège sa fille effrayée et regarde le
sauveur avec une noble assurance. Des anges
portent en triomphe les objets de la passion; des
saints montrent aux damnés les instruments de
leur martyre pour augmenter leur terreur. Les
malheureux proscrits sont entraînés au supplice
par les anges rebelles; Caron les débarque en
enfer; les démons les saisissent de toute ma­
nière, Minos désigne à chacun le lieu de son sup­
plice; les flammes brûlent au loin.
Au centre du tableau, Jésus-Christ prononce
la sentence affreuse; le mouvement avec lequel il
maudit est si fort, qu’il a l ' air de lancer un dard.
La Madone détourne la tête en frissonnant. Adam,
saisi de crainte, oublie tous ces hommes qui sont
ses enfants; saint Pierre montre vivement au
Sauveur les clefs du ciel où il tremble de ne pas
entrer; Moïse contemple Jésus d’ un regard aussi

�profond qu’ assuré; saint Barthélémy lui présente
le couteau avec lequel il fut écorché; saint Lau­
rent se couvre de la grille sur laquelle il expira.
Beyle répond ensuite aux critiques de MichelAnge: il admire sa science de l’ anatomie. Per­
sonne n’ a mieux connu la place de chaque muscle
et n’en a mieux rendu la force et le mouvement.
D’ailleurs la scène du jugement dernier était
particulièrement difficile à peindre: « il fallait
représenter un nombre immense de personnages
n’ayant autre chose à faire que d’ écouter. MichelAnge a parfaitement vaincu cette difficulté » 1).
On lui reprochait d’ avoir mis dans son enfer
Minos et Caron, Stendhal ne trouve à cela
rien de singulier: cette conception de l’ enfer
était très ancienne dans le pays de Michel-Ange,
qui d’ ailleurs a été éclairé par la vision de Dante.
L’ un des premiers, Stendhal a senti l’ étroite pa­
renté de ces deux mâles génies. « Si Michel-Ange
eût fait un poème, il eût créé le comte Ugolin,
comme, si le Dante eût été sculpteur, il eût fait le
Moïse » 2). C’ est parce que Michel-Ange lisait et
sentait Dante, qu’ il a conçu l’ enfer comme lui:
le Jugement dernier est le plus beau commentaire
de la Divine Comédie. Les âmes sèches ne peuvent
pas en sentir la grandeur, mais on y reviendra.

1) Histoire etc., vol. II, p. 359.
2) Ibid., pp. 374-5.

�« Le vrai caractère du X IX e siècle est une soif
croissante d’ émotions fortes » 1). Il en cherche par­
tout, dans la vie comme dans l ' histoire, et c’est
ce besoin d’ énergie, de vérité, de passion qui le
ramènera aux chefs-d’ œuvre du peintre de la
Sixtine.
Entre les deux études de Léonard et de MichelAnge, Stendhal intercale une longue dissertation
sur le beau idéal chez les anciens et le beau idéal
chez les modernes. Les idées étranges y fourmil­
lent, mais il en a aussi des justes et d’ originales.
La beauté antique y est définie « l’ expression d’ un
caractère utile» 2). Voilà qui n’ est pas banal. Les
explications qui suivent ne le sont pas davan­
tage. Pour qu’un caractère soit vraiment utile,
il faut qu’il réunisse tous les avantages physi­
ques: c’ est pourquoi les anciens soignaient tant
les belles formes. Toute passion trop vive nuit à
la beauté: la douleur et la fureur rarement re­
présentées par l’ art ancien, le sont toujours avec
un air de noblesse et de gravité.
Selon Stendhal l’ art antique est incompatible
avec les passions modernes: s’ il est l’ expression
de la force, de la raison, de la prudence, com­
ment par exemple, pourrait-il représenter Herminie
arrivant chez les pasteurs, situation touchante
précisément par l’ absence de ces trois vertus ?
1) Histoire etc., vol. II, p. 429.
2) lbid., p. 19.

�D 'ailleurs ces mêmes vertus sont détrônées
aujourd’hui : on n'a que faire de la force dans
une ville où la police est aussi bien faite qu’à
Paris. La force n’est donc pour Stendhal qu’une
qualité bonne à être exploitée contre les voleurs.
Elle est quelque autre chose encore, car plus bas
il écrit: « la très grande force a un très grand
inconvénient; l’ homme très fort est ordinaire­
ment très s o t » 1). Inutile de citer d’ autres pas­
sages pour se persuader que Beyle n’a guère
senti l’ art ancien: ne disait-il pas que l 'antiquité
n’a rien de comparable à la Marianne de Ma­
rivaux ?
Par contre, il me semble qu’il a défini avec
finesse et originalité la beauté idéale moderne qui
d’ après lui aurait les avantages suivants: « 1. Un
esprit extrêmement vif. 2. Beaucoup de grâce dans
les traits. 3. L’ œil étincelant, non pas du feu
sombre des passions, mais du feu de la saillie.
L’ expression la plus vive des mouvements de
l’ âme est dans l’ œil, qui échappe à la sculpture.
Les yeux modernes seraient donc fort grands.
4. Beaucoup de gaieté. 5. Un fonds de sensibi­
lité. 6. Une taille svelte, et surtout l’ air agile de
la jeunesse » 2). Est-il possible d’ être plus fran­
çais que cela ? Aussi Beyle reconnaît que l’ idéal

1) Histoire. etc., vol. II, pp. 156-7.
2) Ibid., p. 158.

�moderne est encore impossible à l’ Italie où ré­
gnent l’ astuce, la méfiance, la force et les plus
sombres passions. « Mais l’ Italien a une sensibi­
lité trop vraie pour ne pas adorer l’ idéal mo­
derne, dès qu’ il le verra » 1).
Beyle a senti confusément que 1’art moderne
doit différer de l ' art ancien parce que notre âme,
notre vie, ne sont plus l’ âme et la vie de la Rome
et de la Grèce antiques. Seulement il ne s’est pas
donné la peine de débrouiller ses idées: il a noyé
des aperçus originaux sous des boutades et des
jugements risqués. Mais il a le mérite de procla­
mer, l’ un des premiers, l’ affranchissement des
beaux-arts de la plate imitation classique, comme
déjà on proclamait celui de la littérature. Les
artistes qui s’obstinent à copier les anciens sans
rien mettre de leur âme dans leurs oeuvres, font
fausse route: ils deviendront de savants dessina­
teurs, ils ne seront jamais créateurs. Il a proclamé
encore un autre principe : la critique est impression­
niste. Un français ne juge pas comme un anglais,
un homme sanguin comme un homme bilieux; vous
même, vous jugez aujourd’ hui autrement qu’ hier.
Qui donc a raison ? la majorité des voix. Le ju ­
gement d'un artiste sur l’ œuvre de ses rivaux,
n’est que le commentaire de son propre style,
qu’un certificat de ressemblance. Le Titien aurait

1) Histoire etc., vol. IJ, p. 206.

�discerné dans un panier d’ oranges vingt jaunes
opposés qui laissent un souvenir distinct; Ra­
phaël, négligeant les couleurs, n 'aurait vu dans
ces oranges que leurs contours et les groupes plus
ou moins gracieux qu’elles auraient formés entre
elles. Devant une œuvre d’ art, il faut tenir compte
du tempérament de l’ artiste et « reconnaître la
teinte particulière de son âme dans sa manière
de rendre le clair-obscur, le dessin, la couleur » 1).
Il suppose une Adoration des rois peinte par trois
artistes différents. La force marquerait le tableau
de Michel-Ange: les rois seraient pleins de majesté,
la véritable harmonie du tableau serait un peu
dure. Chez Raphaël on n’ admirerait que la cé­
leste pureté de Marie et les regards de son fils.
Si le tableau était de Léonard, la noblesse se­
rait plus sensible que chez Raphaël et de ses
sombres demi-teintes se dégagerait un air de
grande mélancolie. Si le tableau était du Corrège,
ce serait une fête pour l’ œil charmé: les regards
ne pourraient s’ en détacher, l’ âme serait heu­
reuse. Voilà ce qui s’ appelle distinguer le style
moral de l’ artiste. Et puisque chaque grand peintre
a cherché les procédés capables de porter à l’ âme
cette impression particulière qui lui semblait le
but de la peinture, il faut aussi savoir distinguer
le côté physique des styles. Le ton général est

1) Histoire etc., vol. Ier, p. 98.

�doré chez Paul Véronèse; chez le Guide il est
comme d’ argent; il est cendré chez le Pésarèze.
Enfin Stendhal a encadré 1’histoire des pein­
tres dans colle de leur temps: il a reconnu l ' in­
fluence de la race, du sol, du climat, de l’ éduca­
tion, de toutes les idées ambiantes. Le talent vrai
prend, comme le vismara de l’ Inde, la couleur de
la plante sur laquelle il vit; la beauté dans les
arts est l’ expression des vertus d’ une société ;
« la peinture italienne du quinzième siècle, a été
le fruit de la civilisation tout entière » 1). Mal­
heureusement il n 'a pas su tirer parti de cette
théorie du milieu qu’il avait trouvée et il l ' a
noyée sous des hors-d’ œuvre. Cependant c’ était
beau de l’ énoncer dès 1817: Taine la fera sienne
et lui donnera toute sa signification.
Dans cette Histoire Beyle étale sa vive admi­
ration pour Canova qu’il avait visité à Rome
dès 1811. Selon lui, cet artiste a eu le courage
de ne pas copier les Grecs et d’ inventer une beauté
comme avaient fait les Grecs. Michel-Ange voyait
toujours l 'enfer et Canova la douce volupté! Et
Stendhal, pourrait-on dire, voyait ce qu' il voulait!
Les Promenades dans Rome, sont autrement
intéressantes que l ' Histoire de la Peinture: elles
ont été en leur temps un guide des plus origi­
naux et des mieux informés pour les étrangers
1) Histoire etc., vol. II, p. 137.

�qui visitaient la capitale. Stendhal y a semé de
précieux renseignements ; il y a fait l ' histoire
détaillée des monuments, des églises, des musées
qu’il aimait à visiter. D’ ailleurs, cet ouvrage
n’exigeait ni un ordre rigoureux, ni un vaste sa­
voir: l 'auteur, plus à l 'aise avec son sujet, est
aussi plus intéressant. Il a enjolivé son récit de
piquantes anecdotes, parfois trop longues; il y a
jeté à pleines mains ses observations sur la vie,
le caractère et les mœurs de ces Romains qui
pourraient encore faire de grandes choses s’ ils
étaient encouragés et dirigés par un tout autre
gouvernement.
Il y a peint vivement la physionomie de Rome,
plus belle par une tempête que sous les doux
rayons d’ un soleil de printemps. La lumière de
son ciel donne à ses monuments, à ses églises, à
ses palais une teinte particulière que l ' on cher­
cherait en vain ailleurs. Si on les transportait à
Paris par exemple, ils n’y feraient pas le même
effet. Son sol semble disposé pour l 'architecture:
« à Rome, souvent une simple remise est monu­
m en ta le » 1). C’ est pourquoi les architectes qui
aiment leur art ne peuvent plus la quitter.
Rome n’ a pas l’ aspect d’ une capitale: c’ est
en vain qu’o n y chercherait le bruit tapageur
de Naples: tout y est calme, grandiose, reposé;

1) Promenades etc., Paris, Calmann-Lévy, vol. 1er, p. 104.

�c’ est la ville du silence, et des souvenirs. A
Rome il y a des moments uniques: regardez-la
de la hauteur, le soir, lorsque le soleil se couche,
toute noyée dans la teinte pure d’ un crépuscule
orangé, dominée au plus profond du ciel par
quelque étoile qui commence à paraître. On est
attendri, élevé. Mais pour avoir de ces sensa­
tions, il faut la connaître et l’ aimer depuis
longtemps et avoir connu le malheur. Les jeunes
gens qui n’ ont jamais souffert, ne peuvent pas la
comprendre, ils lui préfèrent Naples et la plage
de Pausilippe. A Rome, la rêverie est si douce que
l’ on oublie tous les intérêts de la vie active. Si
à certains jours et à certains moments on annon­
çait il Stendhal qu’il est devenu le roi de la terre,
il ne daignerait pas se lever pour aller jouir du
trône; il prierait d’ attendre.
Le Colisée est la plus belle des ruines: là tout
respire la majesté de la Rome antique. Il faut y
être seul p our que le flot des souvenirs monte du
fond de l’ âme; il faut contempler, du milieu de
l’ arène où combattaient les gladiateurs, ces ruines
immenses qui s’ élèvent tout autour et le bleu
foncé du ciel qui perce à travers les fenêtres du
haut de l’ édifice. Il faut monter aux étages supé­
rieurs et admirer toute la ville, ses collines et ses
plaines, ses dômes et ses jardins, et tout près les
ruines du Forum, celles de la maison des Césars.
Le Panthéon est le plus beau reste d’ architecture

�romaine. « Deux instants suffisent pour être pé­
nétré de sa beauté. On s’ arrête devant le por­
tique; on fait quelques pas, on voit l 'église, et
tout est fini » 1). L’ étranger n’ a pas besoin d’ au­
tres explications: il sera ravi en proportion de
la sensibilité qu’ il a pour les beaux-arts. Les basreliefs de la Colonne Trajane sont pour Stendhal
un modèle parfait du style historique, et le plus
beau portrait que les Romains nous aient laissé
d’ eux-mêmes. Devant Saint-Pierre, il est choqué
par la façade; il entre dans l 'église et «rien au
monde ne peut lui être comparé » 2). Rien ne sent
l’ effort dans l’ architecture de cette immense ba­
silique: tout semble grand naturellement. « La
présence du génie de Bramante et de MichelAnge se fait tellement sentir, que les choses ri­
dicules ne le sont plus ici, elles ne sont qu’insi­
gnifiantes » 3). Si jamais on voulait finir cette
église, il faudrait remplacer tous les mauvais ta­
bleaux par des mosaïques exécutées d’ après l'As­
somption et le Saint-Pierre du Titien, la Résurrec­
tion du Christ d'Annibal Carrache, la Sainte Cécile
de Raphaël, le Martyre de Saint André du Domi
niquin, la Déposition de Croix du C orrège... Ce
choix est significatif des goûts de l’ auteur.

1) Promenades etc., vol, Ier, p. 254.
2) Ibid., p. 119.
2) Ibid., p. 121.

�Saint-Pierre convenait parfaitement à la cour
élégante de Léon X : « il a un caractère de beauté
courtisanesque et mondaine qu' aucun des papes
qui y ont fait travailler ensuite, les plus rigides
mêmes, n’ ont pu lui faire perdre. La prière, dans
Saint-Pierre, n’est pas l’ élan du cœur vers un
juge terrible qu’ il faut fléchir à tout prix. C’ est
une cérémonie à remplir envers un être bon et in­
différent pour bien des c h o s e s » 1). Décidément
lorsque Stendhal pense à Dieu, il se le figure d’ une
étrange manière. Les gens du Nord ne prient pas
bien dans les grandes églises de Rome. « Toujours
pour eux 1’architecture imitée du grec par Bra­
mante est une fête » 2). Pour avoir des sensations
d’ abandon et de tristesse, il faut entrer dans cer­
taines églises très anciennes disséminées par ci
par là sur les points les plus reculés de Rome, ou
bien au dehors, à Sainte-Sabine, par exemple, sur
le mont Cœlius.
Cependant, Stendhal, va admirer les tableaux
et les statues qui ornent les églises de la ville.
Il entre à S. Andréa delia Valle, s' assied sur un
banc et, dégagé de tout lien terrestre, il admire
les fresques du Dominiquin. A Santa Maria della
Vittoria, devant la statue de Sainte Thérèse, il
pardonne «a u cavalier Bernin tout le mal qu’ il

1) Promenades etc., vol. 1er, p. 137.
2) I bid., vol. II, p. 146.

�a fait aux a r t s » 1). La Sainte, représentée dans
l’ extase de l’ amour divin, a l’ expression la plus
vive, la plus n a tu relle..., l’ artiste a su traduire
dans cette statue les lettres les plus passionnées
de la jeune Espagnole. Le Saint-Michel du Guide,
à l’ église des Capucins, est même trop charmant:
« le joli ne peut aller plus loin ». Le Prophète
Isaïe,
l’ église de Sant’ Agostino, est admirable;
c’ est ce que Raphaël a fait de plus semblable
Michel-Ange, peut-être cette fois, l’ a-t-il même
surpassé.
Mais à la longue les sujets religieux fatiguent
Stendhal: il regrette que les peintres et les sculp­
teurs italiens aient si souvent puisé leurs inspi­
rations dans la Bible ou le martyrologe des
saints; s’ ils avaient lu davantage l’ Arioste et le
Tasse, ils auraient un autre charme ! Cela est
possible, mais seraient-ils aussi profonds ? D’ ail­
leurs, Stendhal lui-même n’a-t-il pas reconnu que
l ' un des grands avantages des artistes de la re­
naissance, c’est leur foi dans les vierges et les
saints qu’ ils ont créés ? Et n’ est-ce pas de cette
foi que se dégage l’ harmonie générale de l’ oeuvre
qui lie les personnages d’ un même tableau ap­
partenant à des époques différentes?
L’ auteur de l’ Histoire de la peinture jette ici
les observations et les études qu’il n’avait pas
mises dans son premier ouvrage. Il conte longuem
en
t

1) Promenades etc., vol. Ier, p. 275.

�la vie de Raphaël, et va souvent aux Stanz.e
« ce sanctuaire de la peinture sublime ». Il décrit
minutieusement les tableaux qui les décorent et
trouve que le propre de Raphaël fut « de peindre
les âmes ». Les personnages des autres peintres,
à 1’exception du Corrège, ont, comparés aux siens,
l’ air d’ acteurs « grossiers et outrés ».
Évidemment l’ admiration que Stendhal avait
pour Raphaël et pour le Corrège le rend injuste
pour les autres artistes. Déjà, dans son Histoire
il avait montré cette préférence; et maintenant
il écrit: « les Florentins se distinguent par le
dessin fort soigné; les Vénitiens par la perfection
du coloris, mais Fra Bartolomeo, André del Sarto
et tous les peintres de l’ école de Florence, le Titien,
Paul Véronèse et tous les peintres de l’ école de
Venise, n’ avaient pas assez d’ âme pour peindre
les sujets de la chambre de la Signature. Ils au­
raient été insignifiants : seuls Raphaël et le Corrège
étaient capables de s’ élever à ce degré de subli­
m it é » 1). Et eux seuls ils ont su peindre ces ma­
dones qui charment si souvent par des nuances
de passion assez modérées et volontiers mélan­
coliques, madones que Stendhal aime à contempler
longtemps, à interroger, à pénétrer.
Raphaël et le Corrège semblent donc se par­
tager exclusivement l’ admiration de Beyle ; pourtan
t

1) Promenades etc., vol. Ier, p. 302.

�il se montre parfois indécis et semble pré­
férer le dernier. Celui-ci joint le charme de l’ ex­
pression à celui du style; il a la grâce séduisante,
le clair-obscur, les raccourcis; il rend divinement
tout ce qui est amour. Ses toiles sont une fête
pour les yeux qui ne peuvent s’ en détacher. Elles
font sur Stendhal le même effet que la musique
de Cimarosa: elles jettent son âme dans la rê­
verie et le transportent dans ce noble lointain où
il trouve le bonheur qui le fuit. Sans doute, les
Carrache sont plus savants; leurs ouvrages plai­
sent beaucoup, mais après les avoir admirés,
« l’ âme revient au divin Corrège ». Ceux-là ne
sont que des hommes plus ou moins distingués,
celui-ci est un dieu.
Il n’ est pas difficile de critiquer Stendhal:
n’attribue-t-il pas aux Carrache plus de mérite
qu’ils n’en ont, et ne voyait-il pas dans les ma­
dones de Raphaël un peu trop de beauté inté­
rieure ? Est-il bien vrai que l’ école florentine, à
l’ exception de deux ou trois génies supérieurs,
manque d’ expression, et que ses têtes aient peu
d’ idéal ? Et la raison que Stendhal en donne est
plus étrange que 1a remarque: c’ est, dit-il, que Flo­
rence a été longtemps privée de statues grecques.
En peinture comme en musique Stendhal n’ est
guère accessible q u 'au joli, au gracieux, au char­
mant. La beauté qu’ il aime est une beauté douce,
calme, reposée; elle doit exprimer la mesure, la

�paix, l’ équilibre, l’ élévation morale. Voilà pour­
quoi Raphaël et le Corrège sont ses préférés : ils
éveillent des émotions exquises et lui donnent un
plaisir « tendre et sublime ».
Stendhal n’est pas un critique digne d’ être
toujours écouté: il est exclusif, passionné, sou­
vent étroit dans ses idées, dans ses goûts, dans
ses jugements; d’ ailleurs, il écoute trop volon­
tiers ses devanciers et ses contemporains. Il par­
tage avec ces derniers 1’admiration pour Canova,
exalte comme eux 1’école de Bologne, méprise le
baroque.
Cependant il intéresse par la vivacité de son
esprit, par la finesse de ses aperçus, par l’ ori­
ginalité de ses observations. Ces Français qui
parcourent les musées d’ Italie, incapables d’ émo­
tions profondes, admirant sur parole, pétillants
d’ esprit et de vivacité, sont bien de la même fa­
mille que lui. Stendhal s’ est moqué d’ eux; il ne
soupçonnait pas qu’il faisait un peu son portrait
en traçant le leur. Seulement, dégagé de tout
amour-propre national, il reconnaissait plus vo­
lontiers qu’eux nos qualités, et doué de plus de
finesse, il était aussi plus original. Enfin, sa vive
admiration pour notre pays, notre art, notre his­
toire, a fait qu’il s’ intéressait à tout, autant que
possible ; et c’est beaucoup que de voir avec
amour. « Il a eu des sensations d’ art, très person­
nelles, des jouissances de dilettante profondes.

�et, ce me semble assez originales: plus justes en
peinture qu’en musique, mais toujours très pas­
sionnées, qui d’ abord lui ont rendu de très grands
services, l’ ont empêché de n’être qu’un satirique
morose et bilieux, ensuite ont ouvert à son esprit
certaines régions qui, sans ces goûts, lui seraient
restées étrangères » 1).
* **
Stendhal a été moins sensible aux beautés de
la nature qu’ à celles des œuvres d’ art; c’ est à
peine s’ il les aperçoit de temps en temps, aussi
n’en a-t-il que des impressions fugitives et in­
complètes. Cependant, dans sa première jeunesse,
lorsque toutes les puissances de son âme étaient
en éveil, il avait senti la douceur reposante des
paysages du lac de Côme, et la beauté sereine de
la grande plaine lombarde. Plus tard, il fut aussi
sensible à l ' harmonie grandiose de l ' horizon ro­
main, à la magie de sa lumière, à la profonde
tristesse de sa campagne désolée. « La lumière
qui éclaire les monuments de Rome, écrit-il, est
différente de celle que nous avons à Paris. De là,
une foule d’ effets et une physionomie générale
qu' il est impossible de rendre par des paroles.

1) E. Fa gu et, Stendhal, Revue des Deux Mondes, février
1892, p. 601.

�« C’est surtout à l'Ave Maria, quand le soleil
vient de se coucher et que toutes les cloches sont
en mouvement, que vouz trouverez à Rome des
effets de lumière que je n' ai jamais vus à Paris » 1).
Ses collines semblent dessinées par le génie
de Poussin, et « s a campagne est la plus sublime
des tragédies » 2). Ailleurs, il dit encore: « il est
des jours où la beauté seule du climat de Rome
suffit au bonheur ». C 'est une impression rapide
de laquelle il se hâte de tirer toute la jouissance
possible, car il ajoute immédiatement après: « nous
avons joui du plaisir de vivre en parcourant len­
tement les environs de la villa Madama... » 3). Et
plus loin: «chaque jour, en se promenant dans
Rome, on découvre quelque point de vue magni­
fique. Nous nous sommes oubliés deux heures à
l’ extrémité d’ une des allées de la villa Mattei;
aspect sublime de la campagne de Rome, dont
personne ne nous avait parlé » 4). On sait que
Beyle n’aimait pas Chateaubriand, et, qu' étant
dragon, il avait failli se battre avec plusieurs de
ses camarades, admirateurs enthousiastes de René.
A Naples où Lamartine avait eu les impres­
sions les plus enivrantes, Stendhal passe vite.

1)
2)
3)
4)

Promenades e t c . v ol, II, p. 369.
Rome, Naples et Florence, p. 235.
Promenades etc., vol. II, p. 51.
Ibid., p. 120.

�« Vedi Napoli e poi mori disent les Napolitains,
Rien de comparable en effet, à cette situation
délicieuse et sublime, c’ est la seule belle chose
au monde
On le sait
pas. Qu’il
Lamartine

qui comporte ces deux épithètes » 1).
parce qu’il le dit, mais on ne le voit
est loin des profondes émotions de
et de Chateaubriand ! Stendhal ne

saurait pas même les soupçonner.
Il n’ est ni un contemplatif, ni un mélancoli­
que: aussi le paysage n’ a guère de répercussion
profonde sur son âme. D’ ailleurs c' est lui même
qui a écrit: « L’ intérêt du paysage ne suffit pas;
à la longue il faut un intérêt moral ou histo­
r iq u e » 2). Ce qui l' arrête n’ est donc pas le détail
pittoresque ou artistique: il le goûte un moment
en amateur, en épicurien qui ne sait rien négliger
de ce qui peut lui faire plaisir. Mais les hommes,
les détails de mœurs, les anecdotes, sont pour lui
bien autrement intéressants que les beautés de la
nature: celles-ci parlent à l ' âme. Stendhal aime
à exciter son intelligence; la nature est une source
d' élévation et de pureté, Stendhal n’ en tire que
du plaisir de médiocre espèce. « Q u ’ est-ce que la
beauté ? » se demande-t-il quelque part, et il s’ em­
presse de répondre: « C ’ est une nouvelle aptitude
à vous donner du p la is ir » 3). C’ est juste, seulem
ent

1) Promenades, vol. II, p. 133-34.
2) Mémoires d'un touriste, vol. II, p. 135.
3) De l’ amour, chap. XI, p. 23.

�i
l
faut s 'entendre sur ce mot plaisir, et,
quand il s’agit de Stendhal, on ne sait que trop
quel sens lui donner.
Il est avide d’ impressions qu’ il gâte par l’ ana­
lyse: il aime surtout à en tirer des idées. Il en
a de toutes sortes, de puériles et de profondes,
d'impertinentes et de tendres; beaucoup sont des
plus originales. C 'est pour ces idées, pour ces
aperçus, pour ces saillies qu’il faut consulter sur
place ses carnets de touriste : s’ il n’est pas un
esthéticien distingué, il sait être un guide aimable,
intelligent, amusant même, quelquefois bien ren­
seigné et sincère, toujours intéressant.

* **
L’ am our selon Stendhal - Les Italiennes
- La Chartreuse de Parme - Ses obser­
vations sur les mœurs, le caractère et
la littérature des Italiens.
Un autre sujet d’ enthousiasme pour Stendhal,
c’ est de croire que les Italiennes se font de
l’ amour une conception qui s’ accorde parfaite­
ment avec la sienne, c’ est-à-dire une passion
dégagée de toute contrainte, maîtresse absolue de
l’ individu. « Une femme, dira-t-il, appartient de
droit à l’ homme qui l’ aime et qu’ elle aime plus

�que la vie » 1). C’ est, on le voit, la folie des ro­
mantiques, et Stendhal se rencontre ici avec ceux
qu’il a souvent dédaignés. Mais c’est en vain
qu’ on chercherait dans l’ amour selon Stendhal,
l’ idéalisation de Chateaubriand ou de Lamartine,
la profondeur que ce sentiment atteindra chez
Musset.
Stendhal est une tout autre nature: sa passion
à lui ignore les troubles métaphysiques; elle est
telle que peut la sentir une nature sensuelle
qui pense ne rien devoir ni à la morale ni à la
société, et qui demande à l’ amour les jouissances
les plus fortes et les plus variées. N’ a-t-il pas dit,
en effet, qu’aimer « c’est avoir du plaisir à voir,
toucher, sentir par tous les sens, et d’ aussi près
que possible, un objet aimable et qui nous aime» 2) ?
Et d’ ailleurs ne sait-on pas que Beyle, tranquille­
ment athée, n’ avait nulle crainte ni désir de l’ audelà, nulle préoccupation du mystère? S’ il pensait
à Dieu, c’ était pour se le figurer comme un être
«m échant et malfaisant » qu’il aurait été bien
étonné de rencontrer après sa mort. « Si alors je
le trouve, disait-il souvent, et s’ il m’ accorde la
parole, je lui en dirai de belles ! » 3). Il pouvait
donc s’ abandonner aux joies de l’ amour en toute

1) Promenades etc., vol. Ier, p. 51.
2) De l'amour, chap. II, p. 4.
3) Cité par E. Rod, Stendhal, Paris, Hachette, 1905, p. 67.

�sécurité et jouir d’un bonheur bien v if quoique
peu profond.
C’est particulièrement dans un petit livre,
prisé par l ' auteur plus haut que son mérite, que
l'on peut se renseigner sur la manière dont Beyle
sentait et concevait l’ amour. Dans cet ouvrage,
qui devait être une analyse profonde et complète
des passions du cœur, Beyle distingue quatre
sortes d’ amours: l'amour physique, l’ amour-passion,
l’ amour-goût et l’ amour de vanité.
La classification est loin d’ être complète; mais
il est intéressant de voir vers lequel de ces amours
l’ auteur se sentait porté. Le doute n’est guère
possible: Stendhal s’ écrie volontiers qu’ il aime les
belles passions, et on sait que par tempérament
il y était fort disposé. Il est vrai que sa théorie
de la cristallisation est ingénieuse et parfois même
charmante : mais prenons garde de trop voir
Stendhal plongé dans des rêves bleus. Il cristal­
lise volontiers, je le sais, mais s’ il rêve aux joies
de l’ amour, c’ est pour redoubler l’ intensité de
ses sensations en se préparant à goûter le bonheur
réel, ou en prolongeant en lui la répercussion de
ce bonheur même. Il ne voit pas la femme-ange,
il ne saurait qu’ en faire: il la veut vivante et
vibrante. Stendhal est un sensuel robuste, qui a
de l’ imagination et de la sensibilité, voilà tout.
Et voilà pourquoi aussi il échappe à la grossiè­
reté vulgaire. Il veut que l’ amour aille d’ un être

�à l’ autre sans entrave ni au-dedans, ni au-dehors:
il le veut libre, dans toute la plénitude de ses
droits, afin qu' il puisse donner toute la jouissance.
Cet amour ce n’est pas en France qu'o n le
trouve, la vanité l’ y étouffe ; ce n’est pas en
Allemagne où règne la plus ennuyeuse philo­
sophie; ce n’ est pas en Angleterre où un orgueil
timide, souffrant, rancunier, le torture et lui fait
prendre une direction baroque: il faut le deman­
der à l’ Italie, le seul pays où il croisse en li­
berté. L’ Italie, en effet, ne connaît ni la vanité,
ni la crainte du ridicule. Elle possède l’ énergie
qui donne du fou aux passions, et un climat en­
chanteur qui rend l’ homme sensible à la beauté
sous toutes les formes. L 'amour y est donc na­
turel, profond, délicieux.
Il y est naturel parce que les Italiens sont
impulsifs et ne se cachent pas de l ' être. Chez eux
nulle contrainte, nulle hypocrisie, nulle conve­
nance sociale à respecter : « les jugements du pu­
blic sont les très humbles serviteurs des pas­
sions » 1). Pourquoi se gêner si personne ne songe
à vous observer, à vous blâmer ou à se moquer
de vos actions ?
Il y est profond, d’ abord parce qu’il est sin­
cère: « e n Italie on aime sans le vouloir». Mme
Pasta disait à Stendhal, en parlant de l ' amour :

1) De l’ amour, chap. XLIII, p. 133.

�« C’ est une tuile qui nous tombe sur la tête » 1).
Il n' y est pas soumis à des calculs d’ intérêts ou
de vanité: les Italiens, n’ ayant pas de grands
besoins savent vivre de peu; et d’ ailleurs ils
trouvent des compensations dans les beautés na­
turelles et artistiques de leur pays. Enfin l’ amour
y est délicieux, parce que les femmes d’ abord
sont délicieuses, simples, vraies, avec une âme de
feu. Pour leur plaire, nul besoin de se mettre en
frais d’ esprit; au contraire, cela les embarrasse.
Racontez-leur des choses nouvelles avec clarté,
avec énergie, et vous serez sûrs de les intéresser.
Il n’ y aura pas grand mal si vous forcez la
note : elles ne vous trouveront pas ridicules
parce que, chez elles, « la sensibilité l’ emporte
de bien loin sur la vanité » 2). Montrez-leur une
âme enthousiaste et visez à les émouvoir plutôt
qu’ à les faire rire. Voilà pour l’ esprit.
Quant aux qualités physiques, les Italiennes
« aiment beaucoup l’ air militaire et le moins
possible ce qu’ on appelle en France l' air robin,
ce ton de nos jeunes magistrats, l’ air sensé, im­
portant, content de soi, pédant: c’ est leur bête
d’ aversion; ce qu’ elles appellent l’ air andeghé:
elles adorent les moustaches, surtout celles qui
ont assisté aux revues de Napoléon » 3). Stendhal

1) Corresp., t. Il, p. 311.
2) Ibid., p. 203.
3) I bid., p. 205.

�se trouvait dans son élément : il n’avait pas de
moustaches, hélas, mais il avait été dragon, et
croyait garder l ' air du métier.
Et ces femmes charmantes ne demandent pas
à leurs amoureux le sacrifice de toute leur vie,
de toutes leurs occupations, de l 'empreinte qui,
au fond, distingue un homme des autres ; au con­
traire, en Italie « c’est la maîtresse qui prend le
ton de l ' homme qu'e lle aime. La maîtresse de
Canova est artiste, et celle de Spallanzani l’ aidait
dans ses expériences de physique » 1).
C’est qu’en Italie l’ amour est bien l ' amour,
et ce pays possède « les femmes les plus femmes
de l’ univers, et non pas des hommes au petit
pied comme les dames de Paris par exemple!
Et, s’ écrie Stendhal, le souverain bonheur est de
coqueter avec elles » 2). N’est-ce pas là le cri de
joie d’ un gourmet !
Les Italiennes ne font pas étalage d’ érudition ;
elles ignorent l’ amour livresque. Une Française,
dans ses expressions amoureuses se souvient tou­
jours un peu de la Nouvelle Héloïse ou du roman
à la mode; cela n’ arrive pas à une Italienne,
d 'abord parce que l’ amour chez elle est trop sin­
cèrement profond pour se manifester, à travers
d’ autres expressions que celles de son cœur, ensu
ite

1) Corresp., t. II, p. 206.
2) Rome, Naples et Florence, p. 122.

�parce que la femme italienne ne lit pas de
romans: il n’ y en pas. « J e ne connais, dit Sten­
dhal, qu' une lourde copie de Werther intitulée
Lettres de Jacopo Ortiz, et deux ou trois ouvrages
illisibles de l ' abbate Chiari» 1). Il est fâcheux
qu’après la conquête française, les établissements
d’ éducation d’ après Mme Campan, se soient ré­
pandus dans le nord de l ' Italie: ils vont gâter
la spontanéité et la simplicité des jeunes filles;
on en fera des pimbêches comme à Paris. Une
grande culture n’ est pas nécessaire à la femme:
il suffit qu' elle sache aimer.
Stendhal jugeait à bon escient: il avait été si
souvent sous le charme à Milan, à Bologne, et
il allait recommencer à Rome. Le coeur humain
ne saurait vieillir, et celui de Beyle encore moins
qu’un autre. Vert et fringant malgré le ventre
et la goutte, il ne pouvait renoncer à ce qui avait
toujours formé sa plus vive joie et son plus grand
plaisir, la société dos femmes, et de quelles fem­
mes! Ces Romaines à la physionomie reposée et
pourtant si expressive; ces Romaines moins char­
mantes peut-être que les Milanaises, moins spiri­
tuelles, moins vives que les Bolonaises, mais si
bien faites pour l’ amour ! Dans les choses du cœur,
elles sont la simplicité même. Si une Romaine
trouve joli un jeune étranger, « le regarde avec

1) Rome, Naples et Florence, p. 89.

�plaisir, et par cette raison ne regarde que lui,
toutes les fois qu’ elle le rencontre dans le monde,
elle dira fort bien à un ami de l 'homme qu’ elle
commence à aimer : « Dite a W** che mi piace. Si
l’ homme préféré partage le sentiment qu’ il inspire
et vient dire à la belle Romaine: Mi volete bene?
Elle répondra avec une parfaite sincérité : Si
caro » 1). Et voilà de quelle manière simple com­
mencent des relations qui durent plusieurs années.
L’ Italie, dit Beyle, après De Brosse, est le pays
de la constance.
Il y a évidemment beaucoup d’ exagération
dans tout cela. Entraîné par son secret penchant
Beyle trouve dans notre pays ce qu' il lui plaît
d’ y voir. D’ailleurs, on sait que depuis longtemps
la France avait désappris la passion, et lui avait
substitué la galanterie. Beyle, porté à l’ amour
par son tempérament, par son éducation litté­
raire (il avait fait de bonne heure ses délices des
lecture des romans les plus passionnés), ayant
l’ intime persuasion qu' il faut jouir de la vie
autant que possible, et ne lui demander que le
plaisir, se sentait naturellement à l’aise dans la
société italienne, dégagée de toute convention
mondaine.
Tout le monde y était libre d’ agir à son gré:
pas la moindre velléité de singer quelqu' un, de

1) Promenades etc., vol . II, p. 411.

�se choisir un modèle pour son habit, sa cravate,
ses gestes, ses discours. Le voisin est la der­
nière préoccupation d’ un Italien. Ou ne craint
pas le ridicule en étalant sa personnalité, ses
amours ou ses haines. Il y a toujours des oreilles
toutes prêtes à écouter vos plaintes, des cœurs
généreux capables de vous comprendre et de vous
soulager. Un autre motif explique la préférence
de Beyle pour la société des Italiennes: il ne se
l’ avouait peut-être pas, mais on ne doit point le
négliger. Beyle, très hardi dans ses théories sur
l ' amour était timide auprès des femmes, et pré­
férait celles qui, par la simplicité des manières et
de la conversation, le mettaient le plus à l ' aise.
Or, sans oser dire que les Italiennes sont les
femmes les plus simples de l’ univers, on peut
reconnaître qu' elles se plaisent moins aux jeux
d’ esprit que les Françaises, tout en s’ exprimant
avec plus de vivacité que les Allemandes. Et
d’ ailleurs, on sait depuis longtemps que les Ita­
liens sont, en général, de braves et bonnes gens
qui, à condition de ne pas être blessés dans leur
patriotisme et dans leurs intérêts, se montrent
fort bienveillants vis-à-vis des étrangers qui vien­
nent vivre en cosmopolites dans leur beau pays.
Ils observent leurs folies et sourient finement, en
pensant peut être que la nature humaine est par­
tout la même, quel que soit le costume et le fard
dont elle se couvre.

�Enfin, c’est en Italie, et pour des Italiennes,
que Beyle a eu ses plus vives passions: celle
qu’ il éprouva pour Mme Pietragrua dura plu­
sieurs années et ne s ' éteignit qu’avec peine;
celle qui eut pour objet Mme Dambowski qu’ il
voyait, après sa mort, «com m e un fantôme tendre,
profondément triste, et qui par son apparition
le disposait aux idées bonnes, justes, indulgen­
t e s » 1), fut plus élevée et non moins puissante.
L’ Italie avait ainsi donné a Beyle les jouis­
sances amoureuses qu’il avait ardemment dési­
rées; et le souvenir de son bonheur fut toujours
attaché par la reconnaissance aux lieux où il
l’ avait goûté. Si, en Italie, l’ amour lui parut si
fort et si beau, c’ est que lui-même en avait joui
en pleine jeunesse, quand les passions éclatent
dans toute leur exubérance. S’ il vanta si souvent
notre simplicité et notre liberté, c’est que luimême en avait largement profité. Et c’était là
pour Beyle le souverain bonheur. Excessif en
tout, il n’ aimait pas à se contraindre; il avait
d’ ailleurs trop de clairvoyance et trop d’ amourpropre pour ne pas s 'apercevoir de l’ effet qu’il
produisait, et, le cas échéant, pour ne pas en
souffrir.
D’ autre part, la passion spontanée, libre et
forte, témoignait de l’ énergie de notre caractère

1) Cité par Chuquet, ouv. cité, p. 162.

�et de la puissance de notre individualité. Or
Beyle aimait l ' énergie, autant que l 'amour, quelle
que fût la manière dont elle se m anifestait 1).
« J 'aime la force, s’ écrie-t-il volontiers ; c’est en
Italie que la plante homme est plus robuste et
plus grande que partout a illeu rs» 2). Elle s’ y est
développée longtemps très librement car nulle
part comme en Italie « tous les caractères ar­
dents, tous les esprits actifs n’ont été entraînés
à se disputer le pouvoir » 3). Ailleurs, en France
par exemple, Louis X I n’avait pas tardé à mettre
bon ordre aux ambitions et aux velléités d’ indé­
pendance de ses sujets; en Italie, ces ambitions,
ces velléités eurent libre carrière durant des siè­
cles. Tout notre moyen-âge n’ est qu’ une histoire
de conflits entre familles puissantes qui se dispu­
taient le pouvoir, une histoire de haines et de
guerres interminables et acharnées de ville à ville
aspirant à la souveraine puissance. Et « à chaque
révolution d’ une ville, la volonté des vainqueurs
réglait tous les droits et tous les devoirs. Il ne

1) E. Faguet, dans 1’ article précité, note finement le
genre d’ énergie qu' aimait Stendhal, « la détente brusque,
l’ explosion soudaine, aveugle, sans dessein et sans suite,
d’ une passion qui ne sait ni se réprimer ni se diriger. C’ est
un moment de folie tragique, ce que les anciens appelaient
impotentia suî et croyaient que c ' était faiblesse », p. 603.
2) Promenades etc., vol. II, p. 9.
3) Corresp., t. II, p. 39.

�restait aux vaincus qu’une ressource, celle de
tenter, à leurs risques et périls, de vaincre à leur
tour. Comment diable! observe Stendhal, n’ être
pas énergique avec le soleil et les richesses
d’ Italie, et quatre siècles de ce joli petit gouver­
nement? » 1).
Le culte qu’il avait pour l ' énergie et la pas­
sion, devait naturellement lui faire préférer l ' é­
poque de l ' histoire italienne où l ' une et l ' autre
se sont le plus développées, c' est-à-dire le X V Ie
siècle. De cette période il admire tout; les com­
bats et les amours, l’ art et les crimes. Il l’ étudie
avec passion jusqu’ à la fin de sa vie : il passe
des journées entières dans les bibliothèques de
Rome à la recherche des vieilles chroniques, et
sacrifie ses économies pour acheter le droit de
copier, dans les archives des anciennes familles
romaines, les contes sombres et sanglants qu' il
se proposait de traduire fidèlement et de faire
imprimer. Il n' en put donner que trois ou qua­
tre; la mort le surprit: les autres furent impri­
més plus tard 2).
Son admiration pour le X V Ie siècle italien, lui

1) Corresp., t. II, p. 40.
2) L’ Abbesse de Castro, nouv. éd., 1897 (contient en outre
Vittoria Accoramboni, les Cenci, la Duchesse de Palliano et
Vanina Vanini). D’ autres nouvelles dont le sujet est italien,
se trouvent dans l’ édition des Romans et Nouvelles de 1854.

�faisant tout accepter, lui permettait aussi de tout
croire: il ne doutait pas même de la sincérité de
Benvenuto Cellini, sincérité dont la valeur est
bien connue. Il arriva à se persuader que les
Italiens du X I X e siècle étaient à peu près les
mêmes que ceux d' autrefois ; la Chartreuse de
Parme (1839) est un tableau de l’ Italie du X V Ie
siècle, transporté au X IX e, la bataille de Wa­
terloo en plus.
Le jeune Fabrice del Dongo, protégé et aimé
par sa tante, la duchesse Sanseverina, ne pouvant
embrasser la carrière militaire à cause de ses
sympathies pour Napoléon, sympathies qui l 'ont
poussé à 17 ans sur le champ de bataille de Wa­
terloo, va étudier pendant quatre ans la théologie
à Naples, puis revient à Parme, auprès de sa
tante. Tout en n’ ayant que peu d’ inclination pour
la vie ecclésiastique, il aspire à 1' épiscopat;
cadet d’ une grande famille, il doit se faire un
état digne de son nom. En attendant la succes­
sion de l’ archevêque, il court les aventures. A
Naples déjà il en a eu plusieurs; il en cherche
à Parme, ce qui l’ entraîne à tuer un franc gail­
lard, protecteur d’ une jeune demoiselle pour la­
quelle il avait témoigné quelque inclination.
Enfermé dans la tour Farnèse, il aime Clélia
Conti, la fille du général Fabio, commis à la
garde de la tour. Le prince Ernest IV voudrait
bien se venger sur lui des airs de hauteur et

�d’ indépendance que la Sanseverina affiche à sa
cour, et de la supériorité de son ministre, le
comte Mosca, lié depuis longtemps à la duchesse,
et intéressé au salut de Fabrice. Mais il craint les
jacobins et, n’osant faire condamner le jeune del
Dongo par ses juges, il se décide pour le poison.
En attendant, Fabrice s’ évade, avec la compli­
cité de la duchesse et de Clélia, et va se réfu­
gier sur les bords du lac Majeur. La Sanseverina
se venge du prince en le faisant empoisonner par
les libéraux.
Ernest V accorde à la duchesse toute sa fa­
veur: il va faire reviser le procès de Fabrice qui,
pour revoir Clélia, est heureux de rentrer dans
sa citadelle. La duchesse, jalouse de son amour,
presse les noces de Clélia Conti avec le marquis
Crescenzi. Fabrice, sorti de prison, devient arche­
vêque. Quelque temps après, il reprend ses rela­
tions avec Clélia, et à la mort de celle-ci, tuée
par les remords, il se retire dans une chartreuse,
la chartreuse de Parme. La Sanseverina, devenue
enfin la comtesse Mosca, tient sa cour sur la rive
gauche du Pô, hors des Etats d’ Ernest V qui l’ a
outragée et qu’elle ne veut plus revoir. Son mari
est de nouveau à Parme, où plus puissant que
jamais, il dirige le ministère.
A côté de ces personnages principaux s’ agite
une foule de personnages secondaires plus ou moins
intéressants, mais bien dessinés, avec leur physion
om
ie

�propre et leurs passions particulières. Ce
sont le fiscal général Rassi, le parvenu prêt à tout
pour être anobli, qui flatte les basses passions de
ses maîtres, pour les pousser au crime et se rendre
à jamais nécessaire; la comtesse Balbi, vieille
favorite qui règne par l’ intrigue après avoir régné
par l’ amour; la princesse Clara-Paolina, avec ses
faux airs de veuve inconsolable, qui voudrait bien
avoirà la cour de son fils cette considération
qu’ elle a en vain convoitée du vivant de son mari;
l’ archevêque de Parme, un brave homme entiché
de noblesse, qui ennuie le prince de ses ré­
vérences et de ses compliments; ébloui par le
luxe et la grâce altière de la Sanseverina, flatté
par l’ air doucereux et soumis de Fabrice a qui
sa tante a fait la leçon, il est facilement acquis
au parti du jeune monsignore, et travaille à lui
laisser sa succession. Enfin c’ est la douce Clélia
Conti avec son rustre de père, c’ est cet étrange
Ferrante Palla, bandit et poète, fou de liberté
et plus fou peut-être de la Sanseverina, que
Stendhal présente comme un martyr et qui n’est
qu’un détraqué. Combien de personnages, d’ in­
trigues, de passions ! Ici, le peuple et la noblesse,
là, la bourgeoisie et l’ armée ; ailleurs, les prêtres
et les jacobins. Stendhal, préoccupé de dire tout
ce qu’ il savait de la vie italienne, n' a pas gardé
les proportions. Il a rempli son livre d’ une foule
d’ épisodes, de digressions, dont on se passerait

�volontiers. Ses défauts habituels de composition
et de style y sont accentués. On sait qu’il ne
pouvait se tracer un plan : cela le « glaçait ». Il
n’avait pas non plus l ' habitude de polir son
style : à quoi bon les colifichets ? Il suffit d’ être
clair, naturel, logique. Et pour prendre le ton,
il lisait tous les matins deux ou trois pages du
Code civil.
D’ ailleurs, il l’ a dit lui même, en écrivant
la Chartreuse, son but n’était pas de faire un
roman, mais de parler de choses qu’il adorait.
Beaucoup de ces pages furent imprimées sous sa
dictée.
Malgré tout, le jugement de M. Renier sur la
Chartreuse « il più miserando cibreo che imaginar
si possa » 1) me paraît bien sévère. Certes, les
éloges de Balzac ont eu leur temps; ou mieux,
ils ne l ' ont jamais eu, car dès qu’ils parurent,
personne, même l’ auteur, ne les prit au sérieux 2).
Mais j ’ admirerais volontiers avec M. de Vogüé « la
finesse de l’ observation, le mordant de la satire,
la désinvolture du badinage », et, détaillant les
parties du livre, je dirais que la première, par

1) R. R enier, Svaghi critici, p. 322.
2) Quand 1a Chartreuse de Parme parut, Balzac en fit un
éloge exagéré dans la Revue Parisienne du 25 septembre 1840.
Lire la réponse que lui fit Stendhal dans sa Corresp., t. III,
p. 257.

�exemple, est fort estimable. Beyle y a disséminé
ses premières impressions, ses premiers souvenirs.
Le décor où l ' action du roman commence est le
même qui se déroula devant ses yeux à son entrée
en Italie: il y a là des impressions primesau­
tières, une vivacité, un abandon charmant, fort
rares chez l’ auteur. Il y a cette admirable bataille
de Waterloo « devenue classique comme récit
vrai, comme donnant aussi fortement que l ' En­
lèvement de la redoute, la sensation de la chose
vue » 1). Il y a ce tableau de la cour de Parme
si plein de couleur, de vivacité, d’ animation, où
tant d’ intrigues se nouent et se dénouent selon
les caprices du maître et les intérêts du moment.
Il est dommage que Stendhal ait forcé les teintes,
préoccupé qu' il était de donner à son livre la
couleur italienne. Certains de ses personnages,
Ernest IV, Mosca, Rassi, sont bien de son temps,
mais Fabrice, mais la Sanseverina, mais Ferrante
Palla !
Personne en 1820 et moins que tous un mon­
signore, n’ aurait affiché des mœurs aussi scanda­
leuses que celles de Fabrice del Dongo: sa vie
est un anachronisme prodigieux ; il aurait été à sa
place au X V e ou au X V Ie siècle. Chuquet voit en
lui le portrait d’ Alexandre Farnèse et dans la Sansevrin
a

1) E. Faguet, art. cité, p. 630.

�celui de Vannozza 1). Cette femme occupe
dans le roman un rôle prépondérant, quoique un
peu effacé par les aventures de Fabrice qui pri­
ment tout; elle est dessinée d’ une main sûre et
hardie : c ' est une des créatures les plus puissantes
que Stendhal ait créées. Il lui a donné la beauté,
la vivacité, l’ imagination, l’ esprit, le feu, l’ éner­
gie, tout ce qu’il aimait dans la femme. Il a
voulu en faire une parfaite italienne: il est fâ­
cheux qu' il ait trop chargé son pinceau.
Stendhal a manqué en partie son but. Ce
n’est donc pas dans la Chartreuse de Parme qu’il
faut chercher ses observations les plus justes et
les plus originales sur la vie, le caractère, les
mœurs des Italiens de son temps. Il vaut mieux
consulter ses carnets de touriste, sa Correspondance,
ses Souvenirs d' égotisme. Là, Stendhal n’ayant
d’ autre but que de raconter ce qu’il voit, ce
qui lui arrive et d’ analyser ses impressions, trace
un tableau plus fidèle de notre pays et de nousmêmes. Il n’ est pas toujours sincère: il donne
parfois comme siennes les impressions d’ autres
voyageurs, de De Brosses, de Mme de Staël, de
Courier; il démarque sans scrupule et sans vergogn
e

1) Ouvr. cité, pp. 24-25. Le récit de la vie et des aven­
tures de Vannozza et de son neveu est tracé dans la Corresp.,
t. III, pp. 80-88. Il est possible que cette histoire ait agi sur
l’ esprit de Beyle et déteint sur ses personnages.

�l
a Revue d’ Edimbourg, mais il y met assez
de son fonds pour être intéressant. Et d’ ailleurs
je crois que sans Mme de Staël, par exemple, il
aurait bien su tout de même remarquer notre
franchise, notre simplicité, notre finesse qui
n’exclut pas la bonhomie. « Les Italiens, écrit-il,
ne mettent de finesse qu’aux affaires importantes.
M. le cardinal Consalvi, ce fameux diplomate,
poussait la franchise jusqu’à la naïveté la plus
aimable; il ne mentait que juste quand il le fal­
lait. La finesse d’ un diplomate français ne se
repose jamais » 1).
Certes il insiste trop sur la bonhomie, et la
candeur italienne; comment la concilier avec la
finesse? Et n’ est-ce pas lui-même qui nous a défini
le peuple le plus fin de l’ Europe ? « Jamais, hors
de l’ Italie, écrit-il, on ne se doutera de l’ art
nommé politique ». Et il met au-bas de la page, en
note, comme s’ il craignait de ne pas avoir été assez
clair: « Manière d’ amener les autres à faire ce
qui nous est agréable, dans le cas où l’ on ne peut
employer ni la force ni l’ a r g e n t» 2). Il a donc
l’ air de se contredire : oui, mais en apparence
seulement. Les Italiens ont de la candeur et de
la bonhomie en ce sens que, n’ ayant pas d’ amourpropre, ils se montrent tels qu' ils sont et ne prenn
en
t

1) Promenades etc., vol. II, p. 235.
2) Rome, Naples et Florence, p. 148.

�modèle sur personne. Ce besoin de singer les
autres qui afflige chez les Français, dont la pre­
mière règle de politesse est de ne pas se singu­
lariser, est inconnu aux Italiens. Ceux-ci croient
à leur mérite propre et ne se préoccupent nul­
lement de celui des autres.
D’ ailleurs, parce que les Italiens ont l’ esprit
solide et profond, et des passions ardentes, ils
savent rester longtemps silencieux: on les voit
tout recueillis dans leurs pensées vivre par euxmêmes et d’ eux-mêmes, sans chercher à exciter
l’ intérêt ou l' approbation d’ autrui. « L a fureur
de parler et de se mettre en avant, qu’ont les
jeunes gens d’ une certaine nation, les fait prendre
en horreur à M ila n » 1) ; l’ esprit qui amuse un
français, incommode un Italien. Celui-ci s’ ex­
prime avec simplicité, sans cacher ses affections,
ses faiblesses, ses défauts. Ce naturel enchante
Stendhal, ennemi déclaré de toute retenue et de
toute hypocrisie. Qu’il était joyeux d’ étaler le
fin fond de son âme, exagérant ses faiblesses pour
étonner le bourgeois. « Mais remarquez donc s’é­
criait-il alors, combien je suis immoral ! » C’était
une bravade : il l’ était sans doute moins qu’il
ne le prétendait à ces moments-là; mais il avait
peur qu’on le crût capable de se contraindre et
de se cacher. La politesse sociale n’est qu' hypocrise;

1) Rome, Naples et Florence, p. 23.

�les façons des Français lorsqu’ils con­
voitent une femme sont inutiles et ridicules; ils
suivent mille détours pour arriver au même but
que les Italiens. Seulement ceux-ci perdent moins
de temps et y mettent plus d’ âme.
J’ espère bien que cette belle franchise, cette
simplicité de manières que Stendhal loue chez
nous, n' a jamais été interprétée comme un éta­
lage indécent, ou, tout au moins, vulgaire. Si
les convenances sociales font défaut dans un
pays, il y a toujours la pudeur individuelle qui
commande une certaine retenue; et personne, je
crois, ne peut nier que les Italiens ont la leur.
Stendhal, se laissant emporter par le désir de
tout approuver chez nous, exalte certains traits
de notre caractère qui, somme toute, ne sont
guère dignes d’ admiration. A part cela, il est
un des étrangers qui ont le mieux regardé notre
vie et qui ont le mieux su en donner la sen­
sation. Il aimait d’ instinct cette vie italienne,
parce qu’il possédait plusieurs des traits de notre
caractère: l’ énergie, l’ exubérance, le besoin d’ émo­
tions et de sensations. D’ailleurs c’est en Italie
qu’il a passé la plus grande partie de sa vie et la
plus heureuse. Tandis que les autres étrangers y
venaient préoccupés de jouer un rôle, ou avec le
désir d’ oublier leurs soucis, sachant d’ avance
ce qu’il fallait admirer (les musées et les ruines),
Beyle venait y vivre en touriste insouciant pour

�y jouir du bonheur le plus v if et de la plus grande
liberté. Il y venait aussi pour un autre motif, car
on trouve ces mots dans son Journal de 1811 :
« Nous allons en Italie pour étudier le carac­
tère italien » 1). Les autres voyageurs, à part
Mme de Staël, n’ y avaient guère songé. Aussi son
Italie ne ressemble à aucune autre : ni à celle de
Chateaubriand, grandiose et mélancolique, toute
couverte de ruines et de tombeaux; ni à celle
de Lamartine molle et voluptueuse, bercée de
chansons, et parfumée d' orangers. Stendhal, moins
emphatique que René et moins langoureux que
Lamartine, a trouvé une Italie moins littéraire, et
qui pourrait bien ressembler davantage à la véri­
table Italie. S’ il a aimé la terre de la musique et
des arts, il a aimé aussi les hommes qui l’ habi­
taient; il a voulu vivre avec eux, comme eux, pour
les bien connaître, et pour les mieux juger. Il s’ est
mêlé à nous désireux de faire oublier sa qualité
d’ étranger: il a voulu être reçu en ami, c’ est-àdire avec simplicité et avec cordialité. Voilà
pourquoi il a pénétré plus finement que d’ autres
la société italienne. Il s’ est avisé de ce qu’il
faut pour lui plaire. Ne vous attendez pas, écrit-il,
à y trouver les grâces séduisantes de la société
parisienne, ces manières qui vous mettent à l’ aise
dès le premier moment, mais qui vous imposent

1) p. 61.

�aussi l’ obligation de faire constamment effort pour
payer de retour et ressembler à tout le monde. Les
Italiens qui reçoivent un étranger cachent mal la
peine et l’ ennui que cela leur cause. D’ abord
votre visite les force à quitter leurs pensées, à ne
plus s' occuper de ce qui forme le fond de leur
rêverie habituelle ; ensuite ils craignent de ne pas
se conduire comme on le fait dans votre pays et
redoutent le mépris ou la moquerie. Ils paraissent
donc embarrassés et soucieux. Mais, attention; ne
vous hâtez pas de les mal juger: « si vouz savez
vous modérer, vous faire petit, au bout de quinze
jours, votre figure étrangère ne troublera personne,
et vous jouirez de la société la plus franche et la
plus cordiale » 1).
Stendhal note que l’ Italie a sept ou huit cen­
tres de civilisation: Turin a la bilieuse aristo­
cratie, Venise la franche gaieté. « La bonhomie
milanaise est célèbre autant que l’ avarice gé­
noise » 2). Bologne a du feu, des passions, de la
générosité, quelquefois de l’ imprudence; Florence
a la logique et souvent de l’ esprit; Rome a les
passions profondes, Naples la volupté. En Italie
tout change toutes les dix lieues: la différence
des races d’ hommes qui ont colonisé le pays a
été accentuée par les intérêts de sa politique.

1) Rome, Naples et Florence, p. 187.
2) Promenades etc., vol. Ier, p. 99.

�C ette variété de vie et de mœurs attire sans cesse

l’ attention du voyageur, aiguillonne sa curiosité,
charme son dilettantisme. Stendhal voit, regarde,
étudie à son aise et noircit ses cahiers. Il démêle
avec finesse le caractère du Piémontais, droit,
ferme, sagace. Ce sont des gens tout faits pour
la politique. « Si j ’ étais roi, écrit-il, tous mes am­
bassadeurs seraient Piémontais » 1).
Les Milanais sont le peuple le plus aimable de
l’ Europe et, malgré l’ Autriche, ils pratiquent l’ art
d 'être heureux. A Milan, pas d' envie, pas de fi­
gures sèches et bilieuses, mais de douces plaisan­
teries, des rires fous, de la bonhomie, du naturel,
de la bonté. «Quand je suis avec le Milanais et
que je parle milanais, j ’ oublie que les hommes
sont méchants, et toute la partie méchante de
mon âme s’ endort à l’ instant....; leur société me
fait l’ effet du style de la Fontaine» 2).
Les Vénitiens gais, insouciants, aimables, sont
les Français de l’ Italie. Les Florentins sont les
plus polis des hommes, les plus soigneux, les plus
fidèles à leurs petits calculs de convenance et
d’ économie. Regardez un Florentin dans la rue:
« i l a l’ air d’ un commis à dix-huit cents francs
d’ appointements, qui, après avoir bien brossé son
habit et ciré lui-même ses bottes, court à son

1) Rome, Naples et Florence, p. 86.
2) Ibid. , p. 99.

�bureau pour s’y trouver à l’ heure précise. Il n’a
pas oublié son parapluie, car le temps n’est pas
sûr, et rien ne gâte un chapeau comme une
averse » 1).
Le peuple de Rome est fin, moqueur, satirique
au suprême degré. Il reconnaît bien vite le vrai
mérite : « si les cours qui envoient ici des am­
bassadeurs voulaient savoir à quoi s’en tenir sur
leur compte, elles pourraient demander ce qu’en
pensent les bourgeois de Rome » 2). Les Romains
ont une grande fierté et un v if sentiment de
l’ honneur: l’ ouvrier tue sans hésitation le grand
seigneur qui convoite sa femme; à Rome l ' amant
a peur du mari. Selon Stendhal, les Romains sont
supérieurs sous tous les rapports aux autres peu­
ples de l’ Italie. Donnez-leur un Napoléon pendant
vingt ans et ils deviendront le premier peuple de
l ' Europe. Chateaubriand avait déjà dit: « Quant
aux Romains modernes, je crois qu’il y a en­
core chez eux le fond d’ une nation peu com­
mune. On peut découvrir parmi ce peuple trop
sévèrement jugé un grand sens, du courage, de
la patience, du génie, des traces profondes des
anciennes mœurs qui sentent encore la royauté » 3).
Les Napolitains sont extrêmement excitables,

1) Rome, Naples et Florence, p. 213.
2) Promenades etc., vol. Ier p. 213.
3) Lettre à. Fontanes, pp. 320-21 du Voyage en Italie.

�et impulsifs: ils obéissent en aveugles à la sensation
du moment. Une seule chose peut fixer leur atten­
tion et les rendre raisonnables et rêveurs, « un
air de Cimarosa bien chanté. Leur vie habituelle
est si gaie, que toute passion, même heureuse,
les rend tristes » 1). Ce qu’ il y a de plus intéres­
sant à Naples c’est le lazzarone. Extrêmement
superstitieux, « il n’a pour loi que la crainte
du dieu saint Janvier » 2) et il est toujours prêt
à chercher querelle à celui qui a l’ air de ne
pas croire au miracle du sang. Mais si ce mi­
racle tarde à arriver, il bafoue son dieu avec les
pires injures. Le Napolitain est bien plus barbare
que le Romain: il sent l’ Afrique. En Italie la
civilisation a le Tibre pour limite. Cependant, si
l’ on voulait, on pourrait faire de ce pays une
grande nation. Le canon du pont de Lodi (mai
1796) en a commencé le réveil: les âmes géné­
reuses oublient l’ amour et les beaux-arts, car
quelque chose de plus nouveau et de plus grand
s’ est présenté aux jeunes imaginations. « La Ro­
magne, Reggio, Modène et toute la Haute Italie,
attendent avec la patience de la haine le premier
moment d’ embarras qui surviendra à l ' Autriche.
La Lombardie espère alors faire cause commune
avec les braves Hongrois; elle compte sur la

1) Promenades etc., vol. II, p. 134.
2) Rome, Naples et Florence, p. 86.

�France . . . . ; la noblesse de Naples est franchement
libérale, et si elle parvient à se dégoûter de ses
moines, elle pourra alors, vers 1835, se donner une
sorte de gouvernement représentatif. Je crois donc
n’ être pas chimérique en plaçant vers 1840 ou 1845,
l ' époque de la révolution de l’ Italie » 1).
Il ne s’ est pas trompé de beaucoup, bien qu’il
n’ait compris ni l’ importance du Conservatore,
ni la force et la valeur des carbonari. « Le carbo­
narisme n’est peut-être qu’un enseignement mu­
tuel auquel le danger donne une sanction éton­
nante (on fusille encore dans les Calabres on juin
1827) » 2). Cependant, il était trop fin observateur
pour ne pas noter ce frémissement qui secouait
l’ Italie après l ' épopée napoléonienne, et il l ' ai­
mait trop pour ne pas désirer et souhaiter sa ré­
surrection.
* **
Jugem ents de Beyle sur nos auteurs.
Beyle, critique littéraire, est partial et in­
complet. Quoiqu’ il fût l’ un des Français qui, à
son époque, connût le mieux notre langue et
notre littérature, ses appréciations sur nos auteurs
ne sont ni justes, ni profondes. Pourquoi ? Parcequ
'il

1) Promenades etc., vol. Ier, pp. 214-15.
2) Ibid., pp. 91-2.

�manquait de ces qualités personnelles qui
sont indispensables à un bon critique: pour bien
juger il ne suffit pas de bien aimer, il faut aussi
bien sentir.
Et Stendhal, c’est M. Faguet qui le dit, « n’a
pas de goût pour la poésie: n’ aime pas la haute
éloquence, et se montre d’ une perspicacité très
bornée quand il examine la littérature de son
temps » 1).
Aussi est-ce justement dans les appréciations
sur nos auteurs, ses contemporains, qu’il mangue
le plus souvent de mesure et de goût. Car pour
les autres, Stendhal ne se fait pas scrupule de ré­
péter les jugements déjà reçus 2). Il prétend savoir
Dante par cœur, et dit qu’en lisant un vers, il se
remémore celui qui suit. Mais il ne cite guère que
des épisodes très connus: ceux du comte Ugolin,
de Françoise de Rimini et de P ia de’Tolomei.
D’ ailleurs on peut se demander s’ il compre­
nait notre poète: n 'a - t - i l pas osé le comparer
à Grossi ! Comme Musset, Stendhal prétend que
Dante a tort de dire qu’il n’ est pire misère que
le souvenir des jours heureux dans le temps du
malheur: selon lui le souvenir du bonheur passé
est toujours délicieux.

1) Revue des Deux Mondes, art. précité, p. 620.
2) Sur les plagiats de Stendhal critique littéraire, voir
A. Lumbroso, Rivista d’ Italia. VI, 1903, II, pp. 669 ot suiv.

�Dans Boccace il admire la peinture fidèle des
mœurs du temps, dans l’ Arioste la variété des
récits; Tasse est divin, quand il oublie d’ imiter.
«Q uelle tendresse ! quelle mélancolie guerrière !
C’est bien le sublime de la chevalerie ; comme
cela est près de nos cœurs et vieillit les héros
secs et méchants d’ Homère ! » 1). (Le dernier trait
nous donne la mesure de ce que Stendhal compre­
nait à la poésie). Il reproche à Machiavel d’ avoir
donné dans le Prince une peinture incomplète des
hommes du X V e siècle. Pourquoi l’ auteur a-t-il
passé sous silence ces bouffées de sensibilité, ces
accès de passion folle qui parfois faisaient oublier
à hommes toute raison et tout calcul ? Cepen­
ces
dant Stendhal, estime Machiavel à l’ égal de Mon­
tesquieu; la gloire du premier durera peut-être
plus longtemps parce qu’il « a pour lui la haine
furibonde des fripons que Montesquieu a ména­
gés ». La Mandragore est « une lumière qui éclaire
au loin; il n’ a manqué à Machiavel pour être
Molière qu’ un peu plus de gaieté dans l’ esprit » 2).
Goldoni est peut-être le poète le plus naturel
et le plus gai. La lecture de ses comédies met
notre critique en belle humeur, et lui donne la
vision d’ une Italie pleine de jeunesse et de viva­
cité. Il aime aussi Bandello dont il a parlé avec
amour dans la préface de la Chartreuse.

1) Promenades etc., vol. II, p. 137.
2) Ibid., vol. Ier, p. 175.

�Le groupe de philosophes qu’il y eut à Milan
vers 1780 est fort remarquable: ces hommes « osè­
rent penser par eux-mêm es», et visèrent plutôt
à persuader par le bon sens, qu’à étonner par
les saillies et l’ esprit. Beccaria, le chef de cette
école, a été plus original dans son traité du style,
que dans son livre sur les délits et les peines. Le
comte Verri, son ami intime, exprima dans ses
Méditations des idées vraies et originales sur l’ éco­
nomie politique, idées qui furent mises en œuvre
par J.-B. Say.
Le Café imprimé par les soins de Verri et de
Beccaria, sur le modèle du Spectateur d’ Addison,
a pour Stendhal, cent fois plus de passion et de
gaieté. Le soleil est plus chaud à Milan qu’à
Londres, et la pruderie plus rare !
Il trouve la satire de Parini, supérieure à
celle de Boileau, mais il oublie de dire pourquoi.
Pour le comte Alfieri, Stendhal répète, à peu
près, la Revue d’ Edimbourg (vol. X V ). S’ il parle
en son nom propre, il juge mieux l’ homme que
l’ écrivain. Il l 'avait d’ abord fort admiré. En 1804
il lisait sa Vie pour y trouver quelques aperçus
sur le caractère italien, et apprenait dans ses
tragédies l’ art du drame et l’ héroïsme des gran­
des âmes 1).
En 1811, à peine arrivé à Florence il faisait

1) Journal d'Italie, p. 64.

�un pieux pèlerinage à sa maison sur l ' Arno, et
à son tombeau à Santa Croce. Ayant assisté à une
représentation de l ' Oreste il ne doute pas qu’ A l­
fieri « ne forme dans ce moment un caractère
italien » 1).
Plus tard il trouva ses tragédies ennuyeuses
et l ' homme déplaisant par son orgueil aristocra­
tique et sa haine puérile de la France révolu­
tionnaire.
Monti est « une girouette » ; qui, souvent, ne
pense pas un mot de ce qu’il fait imprimer.
Dépourvu de toute logique, il déploie une sublime
éloquence, lorsqu’ on le met en colère sur quelque
question. C' est le Racine de l'Ita lie.
Stendhal ne comprend rien à la poésie des
Sepolcri et l’ on a déjà vu comment il définissait
les Dernières lettres de Jacopo Ortis.
Les personnages des tragédies de Manzoni ont
l’ air « arrêtés par le soin et le plaisir de bien par­
ler » 2). Ce poète aime trop à faire de beaux vers.
Ses hymnes sacrées ont de grandes beautés poéti­
ques; mais l’ athée qu’ est Stendhal, trouve qu’ elles
ont «u n e tendance antisociale et vénéneuse » 3).
1) Journal d’ Italie, p. 219.
2) Corresp., t. II, p. 296. Sur le dialogue dramatique de
Manzoni, voir G. Ca rd u cci, Bozzetti critici e Discorsi lette­
rari, Livorno, Vigo, 1876, p. 338. Carducci y prend le con­
tre-pied de ce que dit Stendhal.
3) Corresp ., t. II, p. 408.

�Le roman des Fiancés ne semble guère l ' avoir
intéressé: il plaint trop souvent l’ Italie de ne
pas avoir de Walter Scott; par contre il met la
pièce In morte di Carlo Imbonati au-dessus des
Sepolcri 1). Il n’ aurait pu fournir une preuve plus
probante de son goût pour la poésie!
Beyle a pour Pellico la même admiration que
plusieurs de ses contemporains. Il l’ appelle « le
plus grand poète tragique de notre pays, celui
qui peint l’ amour italien de la manière la plus
vraie, la plus touchante, et en vers dignes de
Racine » 2). Pouvait-on en dire davantage ! Je
crois que Pellico lui-même aurait été très embar­
rassé de ces éloges !
Stendhal a aussi une vive admiration pour
les poètes qui écrivent en dialecte, pour Carlino
Porta, Grossi, Baffo, Buratti ! On sait qu’il se
vantait d’ avoir étudié avec l ' italien, le milanais,
le vénitien, le bolonais... et qu’il prétendait goûter
mieux que tout autre nos poètes en vernacolo.
Porta, dit-il, est surtout admirable «quand il
peint le Milanais noble qui veut parler toscan, et
ajoute des désinences aux mots tronqués de sa
langue maternelle. Excepté Monti, tout ce qu’ on
a imprimé en italien depuis cinquante ans ne

1) A propos do ce rapprochement que fit aussi un cri­
tique italien, voir G. Card u c c i, ouv. cité ci-dessus, p. 345.
2) Corresp ., t. III, p. 339.

�vaut pas le sonnet El di d' incœu » 1). Il a cette
force, ce naturel, cette simplicité que l’ on ne ren­
contre jamais dans les froides imitations acadé­
miques à la Fontanes ou à la Villemain.
Quant à Grossi et à Buratti, il n' y a que Monti
et Foscolo qu’o n puisse leur opposer. Même on
se souviendra des satires de Buratti et des poèmes
de Tommaso Grossi « longtemps après qu’ou aura
oublié les Tombeaux» 2).
Stendhal dépasse évidemment toute mesure;
l’ admiration qu’ il avait pour l’ homme, le trompe
sur l’ œuvre. Il a écrit, en effet, que « les poètes
en vernacolo sont toujours moins pédants et plus
aimables que les autres. Si l’ on veut lire avec
plaisir les vers d’ un poète du Nord, il ne faut
pas connaître sa personne; vous trouvez un fat
qui dit: ma muse. Porta et Grossi me font au con­
traire adorer encore davantage leurs charmants
poèmes » 3). On ne saurait avouer plus naïvement
les raisons de sa partialité.
Les observations générales que Beyle fait sur
notre langue, sont plus heureuses que ses juge­
ments littéraires. Il déplore que la langue toscane
ne soit pas universellement parlée en Italie, c’est
pour cela que les Vénitiens, les Milanais, les Bolon
a
is.

1) Rome, Naples et Florence, p. 96.
2) Corresp., t. II, p. 416.
3) Rome, Naples et Florence, p. 97.

�écrivent d es mots italiens avec les tour­
nures de leur pays. Nos écrivains ont à vaincre
de sérieuses difficultés pour s’ exprimer en bon
italien.
Voilà pourquoi beaucoup d’ entre eux préfèrent
écrire dans leur dialecte. Il faut que l’ Italie ait
une seule capitale pour avoir une seule langue
parlée; les discussions qu’ engendrera l’ établisse­
ment des deux chambres, donneront à la langue
italienne cette souplesse et cette agilité qui sont
parmi les plus belles qualités de la langue fran­
çaise. Il nous souhaitait aussi le bienfait de l 'ins­
truction publique; qui seule aurait pu nous pré­
parer à une vie nouvelle en nous affranchissant
de préjugés et de superstitions séculaires.
Stendhal est, je crois, le premier étranger qui
ait exprimé un pareil vœu pour l’ Italie: il faut lui
en savoir gré, et, à cause de ce vœu, ne pas lui en
vouloir d’ avoir si mal jugé nos œuvres et nos
auteurs. D’ ailleurs, il ne pouvait pas acquérir
ce qui lui manquait.
Stendhal fut un mauvais critique littéraire, ce
reproche est justifié; mais on lui en a fait un autre
beaucoup plus grave. On a prétendu qu’il n’avait
pas su « immedesimarsi della vita italiana, come
seppe fare nei rapporti artistici, il Gœthe, che
dal viaggio in Italia torno rinnovato » 1). Ce rep
roch
e

1) R en ier, ouv. cité, p. 316.

�proche n’est pas juste, ni la comparaison non
plus: Stendhal s’ est mêlé à notre vie autant qu’ il
lui a été possible. N’oublions pas que l ' un de ses
traits les plus caractéristiques est l’ imperméabilité.
En Italie comme en Allemagne, en Angleterre
comme en Russie, cet homme qui boude sa ville
et son pays, reste plus que Français, il reste Dau­
phinois. Or n’ est-il pas étonnant que malgré son
imperméabilité, il ait su, je ne dirai pas nous
observer et nous comprendre, mais presque nous
sentir ?
Et d’ ailleurs l’ Italie, qu’ a-t-elle fait pour
Goethe ?
Elle a favorisé, hâté l 'éclosion de ces qualités
qui sommeillaient dans son âme et qui deman­
daient pour se déployer le soleil de Rome. Une
fois dans cette ville, Gœthe fut « saisi comme il
devait l’ être par ce don de plasticité que Rome
possède entre toutes les villes », mais s’ il en fut
ainsi, c’est parce que « ce don il le possédait
lui-même plus que tout autre h o m m e » 1). Voilà
pourquoi et dans quel sens la transformation eut
lieu.
Or qu’ advint-il à Stendhal? Il demanda à
l’ Italie de quoi nourrir son besoin d’ impressions
nouvelles, et put se satisfaire. La curiosité de son
esprit, le dilettantisme de son âme, l’ originalité

1) De Vogüé, ouv. cité, p. 111.

�de sa fantaisie s’ y donnèrent libre carrière. Beyle,
vit, comprit, aima ce que sa nature pouvait voir,
comprendre, aimer c’ est-à-dire presque tout: la
beauté du pays, la richesse des œuvres d’ art,
l ' énergie des hommes, le charme des femmes. Il
se fit le champion de l’ Italie devant le roman­
tisme français, voulut la faire connaître, la faire
aimer. C’est ce que remarque même Sainte-Beuve
qui n’a guère été tendre pour lui. « Aux séden­
taires comme moi (et il y en avait beaucoup alors),
il a fait connaître bien des noms, bien des parti­
cularités étrangères; il a donné des désirs de voir
et de savoir, et a piqué la curiosité par ses de­
mi-mots. Il a jeté des citations familières de ces
poètes divins de l’ Italie qu’ on est honteux de ne
point savoir par cœur ; il avait cette jolie érudition
que voulait le prince de Ligne, et qui sait les
bons endroits. Longtemps je n’ ai d û qu’ à lui (et
quand je dis je, c’est par modestie, je parle au
nom de bien du monde) le sentiment italien vif
et non solennel, sans sortir de ma chambre» 1). Et
il a fait plus encore: il a exhorté, poussé ses com­
patriotes, à sortir du cercle « académique et trop
étroitement français », pour s’ intéresser à des
degrés divers aux faits du dehors; il les a con­
traints à voir, à connaître, il les a invités à visiter
cette Italie si méconnue. Et après sa mort, à m
esure

1) Causeries du lundi, t. IX, p. 257.

�que son influence augmentera on verra aug­
menter aussi les amis et les admirateurs de notre
pays: et ceux qui marcheront plus ou moins sur
ses traces, ou qui consacreront à ses livres, un
peu de leur temps et de leur intelligence, Mé­
rimée, Taine, Quinet hériteront de son culte et
de son amour pour l’ Italie, et suivront avec une
joie fiévreuse les gigantesques efforts du Risor
gimento.

���VII
ALFRED DE MUSSET

Son tem péram ent d’ artiste. — Sa vision
d’ Italie. — Ses Premières Poésies.
Alfred de Musset est le dernier des grands
artistes romantiques qui descendit en Italie: en­
core n' y fit-il qu' un court et malheureux séjour
pendant lequel, absorbé par son amour, terrassé
ensuite par la maladie, il n' eut ni le temps ni
l ' envie de la visiter à son gré. D’ ailleurs, quoiqu’il
ait toujours eu un goût assez v if pour la nature
(son œuvre contient bien des tableaux charmants),
il ne s’ en était pas imprégné comme Chateau­
briand et Lamartine 1); Musset n’ avait grandi
ni au bord de la mer comme René, ni au milieu
d’ une douce campagne comme Raphaël: son âme
s’ était épanouie au bord de la Seine, dans ce

1) A. Barin e , Alfred de Musset, Paris, Hachette, 1908,
chap. Ier.

�Paris tumultueux et brillant dont il devait rendre
si bien toute la folle insouciance et la pimpante
gaieté 1). Il n’ a connu de la nature que le jardin
du Luxembourg ou le parc de Versailles. Mais
jeune, il le fut toujours plus que tous ses contem­
porains, et de la jeunesse il eut tous les désirs
et toutes les illusions: la pleine confiance dans la
vie, l’ impatience de l ' amour, la soif du bonheur.
Il se hâta de mordre aux premiers plaisirs, et,
quand la réalité le décevait, il se réfugiait dans
le rêve. Or s’ il aimait aller au pays des « belles
andalouses à l ' œil lutin », il allait encore plus
volontiers en Italie, la patrie de l ' amour et de
la folle gaieté. Et ces rêves ardents de sa première
jeunesse, il les traduit dans les Contes d’Espagne
et d’ Italie (1829), par lesquels il paye son entrée
dans « la boutique romantique ».
C’était tout un printemps de poésie, de brillants
couplets et des jets de verve, par lesquels s’ épa­
nouissait une âme aux subites confiances et aux
orages passagers, fraîche et changeante comme
une matinée d’ avril 2).
L’ Italie était alors plus que jamais à la mode:
à Florence, Lamartine dépensait royalement les

1) E. Montégut, Alfred de Musset, Revue des Deux Mondes,
1881, III, pp. 136 et suiv. et F. Br u n e tiè r e , Alfred de
Musset, dans Évolution de la poésie lyrique etc., t. I, p. 266.
2) S ain te-B eu ve, Causeries du Lundi, t. XIII, p. 298.

�millions de ses oncles, et ses Harmonies, toutes
chaudes du soleil italien complétaient les vapo­
reux tableaux des Méditations; Stendhal, le cham­
pion de l’ Italie devant le romantisme, avait depuis
longtemps fait acte de foi et brûlé son encens;
Fauriel préparait avec diligence les matériaux
de son cours à la Sorbonne; Dumas père et Hugo,
semaient volontiers leurs œuvres de noms ita­
liens.
Alfred de Musset avait humé dans l’ air ces
effluves d’ Italie; d’ ailleurs sa nature d’ artiste
et d’ amoureux l’ attirait vers cette charmeuse.
En retrouvant dans son imagination les souvenirs
que ses études et ses lectures y avaient déposés,
il se forma de ce pays une vision que rien ne
devait plus obscurcir. Dès ce moment, l’ Italie
est le pays de la jeunesse et de l’ amour ; là,
dans les nuits étoilées, l’ eau, la terre, le ciel,
tout respire la volupté. C 'est là qu' on aime avec
ivresse parce que rien ne trouble les joies de
l’ amour; là plus qu’ ailleurs la nature est com­
plice des sublimes folies du cœur. Et dans l’ Italie
c’est Venise que Musset voit d’ abord, Venise la
berceuse, dont il semble pressentir l ' enveloppante
caresse :
Une heure est à Venise, — heure des sérénades;
Lorsqu'autour de Saint-Marc, sous les sombres arcades,
Les pieds dans la rosée, et son masque à la main,
Une nuit de printemps joue avec le matin.

�Nul bruit ne trouble plus, dans les palais antiques,
La majesté des saints debout sous les portiques.
La ville est assoupie, et les flots prisonniers
S’ endorment sur le bord de ses blancs escaliers 1
).

Pour lui Venise est la ville de l’ amour; la
réalité s’ y mêle sans cesse au rêve, et c’est pour­
quoi les amants vont lui demander leurs heures
les plus heureuses: les gondoles glissent si dou­
cement sur la lagune endormie, devant les palais
silencieux qui gardent leur mystère tandis que

La lune qui s’efface
Couvre son front, qui passe
D’ un nuage étoilé
Demi-voilé 2).
C’est là que Portia va vivre oublieuse une
pauvre vie de pêcheurs avec son Dalti dont la
gondole portera désormais tout son bonheur.
L’ Italie n' est pas seulement le pays des pas­
sions ardentes et faciles, Musset sait qu' il est
celui des arts : le génie, allumé par l ' amour, y a
trouvé un langage immortel, pour exprimer ses
immortels soupirs:

1) Portia, dans Contes d’ Espagne et d’ Italie, Paris, éd.
Garnier, revue et corrigée par E. Bir é , t. I, p. 97.
2) Venise, Ibid., p. 118.

�. . . harmonie! harmonie!
Langue que pour l’ amour inventa le génie!
Qui nous vint d’ Italie, et qui lui vint des cieux!
Douce langue du cœur, la seule où la pensée
Cette vierge craintive et d’ une ombre offensée,
Passe en gardant son voile, et sans craindre les yeux 1).
Les chants divins de Pergolèse et de Cimarosa
remuent tous les cœurs. Musset les écoute la tête
en feu, l’ âme frémissante: il veut être pénétré de
leurs vibrations, il veut toute la gamme des sen­
sations pour avoir toute celle des jouissances.
Sa vision d’ Italie devient plus radieuse: il
la voit au temps
Où sous le toit des cours Rome avait abrité
Les arts, ces dieux amis, fils de l’ oisiveté.
Quand les peintres alors s’ en allaient par les villes,
Élevant des palais, des tombeaux, des autels,
Triomphants, honorés, dieux parmi les mortels;
Quand tout, à leur parole, enfantait des merveilles,
Quand Rome combattait Venise et les Lombards,
Alors c’ étaient des temps bienheureux pour les arts!
Là, c’ était Michel-Ange affaibli par les veilles,
Pâle au milieu des morts, un scalpel à la main,
Cherchant la vie au fond de ce néant humain,
Levant de temps en temps sa tête appesantie,
Pour jeter un regard de colère et d’ envie

1) Le Saule, dans Poésies diverses, t. I, p. 194.

�Sur les palais de Rome, où, du pied de l’ autel,
A ses rivaux de loin souriait Raphaël.
Là, c’ était, le Corrège, homme pauvre et modeste,
Travaillant pour son cœur, laissant à Dieu le reste;
Le Giorgione, superbe, au jeune Titien
Montrant du sein des mers son beau ciel vénitien;
Bartholomé, pensif, le front dans la poussière,
Brisant son jeune cœur sur un autel de pierre,
Interrogé tout bas sur l’ art par Raphaël,
Et bornant sa réponse à lui montrer le ciel 1).
Que n’ a-t-il vécu dans ces temps heureux où
les princes amis des artistes et des poètes s’hono­
raient de les accueillir et de les fêter ? Hélas!
le présent est tout autre. Pour qui travailler main­
tenant? dans quel bu t ? sous quel maître ? L’ art
n’a plus de protecteurs, et puisqu’il faut tra­
vailler pour vivre,
L’ artiste est un marchand, et l’ art est un métier 2).

Le poète en est d’ autant plus découragé qu’il
avait le goût de la dépense et abhorrait toute
occupation régulière. « Mon seul trésor, après
l ' amour, a-t-il dit, était l’ indépendance. Dès ma
puberté, je lui avais voué un culte farouche, et je
l’ avais pour ainsi dire consacrée dans mon cœur.

1) Les Vœux Stériles, dans Poésies diverses, pp. 167-68.
2) Ibid., p. 168.

�C’ était un certain jour que mon père, pensant déjà
à mon avenir, m’ avait parlé de plusieurs carrières,
entre lesquelles il me laissait le choix. J’ étais ac­
coudé à ma fenêtre, et je regardais un peuplier
maigre et solitaire qui se balançait dans le jardin.
Je réfléchissais à tous ces états divers, et délibérais
d’ en prendre un. Je les remuai tous dans ma tête
l’ un après l’ autre jusqu’au dernier; après quoi, ne
me sentant du goût pour aucun, je laissais flotter
mes pensées» 1). Cependant on sait qu’ il étudia
le droit, et fit ensuite de la médecine: mais la
salle de dissection lui faisait horreur et ne pouvant
d’ ailleurs rien sacrifier de sa personnalité dans
une carrière quelconque, il déclara à sa famille
que l ' homme est déjà trop peu de chose sur ce
grain de sable où nous vivons, pour qu’il p ût
jamais se résigner à être « une espèce d’ homme
particulière ».
Il aurait voulu vivre, aimer, jouir, chanter,
sans être atteint par les dures nécessités de la
vie; le sort le favorisa, car sa famille lui évita
toujours, autant que possible, les soucis matériels.
Mais si Alfred de Musset n’avait pas besoin de
gagner son pain et de briser brusquement le ré­
seau doré de ses rêves pour s’ asseoir à un bureau
quelconque, bien d’ autres artistes pliaient sous
le jou g: Théophile Gautier, par exemple, le doux

1) Confession d’ un enfant du siècle, pp. 36-7 du t. VII,

�et gros Théo, se préparait gaiement à rouler sa
pierre jusqu’à la fin.
La misère de ses confrères excite l’ indignation
de Musset: il souffre de voir l ' art négligé et, par
moments, il lui semble qu’une profonde tristesse
pèse sur les hommes et les choses. Il doute de
lui, de l’ art, de la vie et s’ écrie presque désespéré:
Tout est mort en Europe — oui, tout — jusqu’ à l’amour 1).

Mais non ; la jeunesse, « cette chaude jeunesse,
arbre à la rude écorce », chante haut dans l ' âme
du poète; l’ amour est partout, dans l’ air qu’ il
respire, dans les fleurs qui s' épanouissent, dans
les chansons qui montent au ciel; l’ art va renaître
parce que les artistes nouveaux iront s’abreuver
à la source première de la beauté et de l’ har­
monie.
En attendant, c’est la passion qui vient à lui,
la passion qu’il pressentait et cherchait depuis
longtemps, et dont son âme et ses nerfs avaient
un désir fiévreux 2).
On connaît l’ histoire de sa liaison avec George
Sand. Musset rencontre à vingt-trois ans une
femme, près de la trentaine, dans tout l’ éclat de
son génie. Ils commencent par une aimable camara
d
eri.

1) Les Vœux Stériles, p. 168.
2) Sainte-Beu ve, Portraits Contemporains, t. IV, pp. 186-87.

�« Il y a la mer Baltique, entre vous et
moi, dira un peu plus tard Musset; vous ne pourrez
jamais me donner que l’ amour m oral»1 ).
Et il pose nettement les bases d’ une affectueuse
amitié. Mais bientôt il hasarde de timides décla­
rations qui obtiennent un beau succès. L’heureux
couple étale son amour triomphant dans les rues
de Paris, dans ses salons, dans ses théâtres, puis,
voulant être plus à l’ aise, il s’ égare volontiers
dans cette vieille forêt de Fontainebleau, depuis
longtemps l’ amie discrète des amoureux. Les heu­
res heureuses que les amants y passent laissent des
émotions bien douces dans l’ âme de Musset; quel­
ques années plus tard il n’aura qu’à fouiller son
cœur pour en consigner le souvenir en des pages
admirables 2).
Mais bientôt le souffle mystérieux des grands
arbres ne suffi t plus à bercer leur amour. Musset
sent qu’il faut à son bonheur un décor plus gran­
diose: la mer bleue de l’ Italie, la lumière de son
ciel, la douceur de ses nuits. Le projet du voyage
s’ ébauche et sera bientôt réalisé.
Avant de suivre les amants dans leur course

1) F. Dé c o r i, Corresp. de G. Sand et d’ A. de Musset, Bruxel­
les, Deman, 1901, p. 11.
)Celles qu’il a consacrées aux promenades de Brigitte
2
et d’ Octave dans la Confession d’ un enfant du siècle, et les
beaux vers du Souvenir.

�au bonheur on peut faire quelques réflexions. A
Paris, rien ne contrariait les amours de George
Sand et de Musset; la famille du poète, bien que
mécontente de sa nouvelle liaison, ne pensait
pas à y mettre obstacle; elle ne connaissait que
trop le caractère excitable de Musset. George
Sand jouissait de la plus grande liberté; leurs
amis les gênaient aussi peu que possible. Pourquoi
donc aller en Italie ? la mode des voyages de
noces n’ était pas encore reçue; le ciel de France
suffisait au bonheur des jeunes époux du temps.
D’ ailleurs les deux amoureux n’ en étaient plus
à leurs premières tendresses. Et alors ? N’ oublions
pas que Musset avait sans cesse besoin de re­
nouveler ses émotions en s’ excitant 1) ; il croyait
de bonne foi que l’ Italie lui donnerait plus de
bonheur. Il l ' avait vue si belle dans ses rêves,
si attirante! certes il y goûterait des sensations
plus aiguës, plus troublantes! Ainsi fut décidé
ce voyage qui devait avoir un épilogue des plus
malheureux; et l’ Italie allait être le théâtre du
dernier drame romantique, la scène où allaient
paraître les héros d’ une souffrance qui devait
dicter le poème le plus douloureux du X I X e
siècle 2).

1) Sainte-Be u ve, Caus. du Lundi, t. X III, p. 299.
2) R. Doumic, Amours romantiques, Revue des Deux Mondes,
15 janvier 1897, pp. 450 et suiv.

�* **
Voyage en Italie - Séjour à Venise - Sé­
paration - A ndré del Sarto - Loren­
zaccio - Le fils du Titien - A m on frère
revenant d' Italie.
Le départ fut triste: il s’ effectua par une bru­
meuse soirée de décembre 1833. Paul de Musset
qui avait accompagné les amants jusqu’ à la malleposte, les vit s’ éloigner avec un serrement de
cœur 1).
Cependant Alfred avait confiance en son grand
George qui venait de promettre à sa mère d’ en
avoir soin comme d’ un enfant.
Les deux voyageurs arrivèrent à Gênes le 24
décembre, y firent un court séjour, passèrent à
Pise, à Florence, pour s’ arrêter à Venise. Jusqu’ à
ce moment leur voyage n ' a pas été très gai :
Musset a eu le mal de mer, George Sand a été
souffrante à son tour, mais aucune brouille sé­
rieuse ne les a encore divisés. D’ ailleurs, oc­
cupés comme ils l’ ont été par leur amour, poussés
par un v if désir de changement, ils n’ ont guère
fait attention aux sites qu' ils traversaient. Aucu
n
e

1) P au l de Musset, Biographie d’ A. De Musset. Paris,
Charpentier, 1897, p. 126.

�des lettres que Musset adressa à ce mo­
ment à sa famille, ne fait penser à celles de La­
martine; et, quand plus tard il parlera de Gênes,
il n’ aura retenu d’ elle que ce trait: «G ênes est
bien belle avec ses maisons peintes, ses jardins
verts en espalier, et les Apennins derrière elle!
Mais que de bruit! quelle multitude! Sur trois
hommes qui passent dans les rues, il y a un moine
et un soldat » 1). De Pise, rien; De Florence une
impression triste: « c’ est le moyen âge encore
vivant au milieu de nous. Comment souffrir ces
fenêtres grillées et cette affreuse couleur brune
dont les maisons sont toutes salies ? » 2).
La ville avait, en effet, un air sombre et fermé
à cause de la ceinture de murailles crénelées
dont elle était encore entourée, et des rues étroites
et tortueuses des quartiers populaires qui s’ en­
chevêtraient autour de ses palais-forteresses. Ce­
pendant l’ artiste aurait pu découvrir les grâces
naïves des Primitifs et la douceur souriante des
peintres qui leur ont succédé!
Les deux voyageurs arrivèrent à Venise au
commencement de janvier, époque peu favorable
aux beautés de la lagune. C’est dans un roman
inachevé, publié par M. de Lovenjoul que George
Sand nous a donné ses premières impressions sur
cette ville. Arrivés à Mestre par une nuit sombre

1) Confession etc., p. 261.
2) Ibid.

�et glacée, ils s’ étaient embarqués à tâtons dans une
gondole. Tout à coup, Théodore (Alfred de Musset)
ayant réussi à tirer une des coulisses qui servent
de doubles persiennes aux gondoles, et regardant à
travers la glace, s’ écria: « Venise! Quel spectacle
magnifique s’ offrait à nous à travers ce cadre
étroit! Nous descendions légèrement le superbe
canal de la Giudecca; le temps s' était éclairé,
les lumières de la ville brillaient au loin sur ces
vastes quais qui font une si majestueuse avenue
à la cité reine. Devant nous, la lune se levait
derrière Saint-Marc, la lune mate et rouge, dé­
coupant sous son disque énorme des sculptures
élégantes et des masses splendides. Peu à peu,
elle blanchit, se contracta, et montant sur l ' ho­
rizon, au milieu des nuages lourds et bizarres,
elle commença d’ éclairer les trésors d’ architec­
ture variée qui font de la place Saint-Marc un
site unique dans l ' univers...
— Que nous sommes heureux! s’ écria Théodore.
Cela est beau comme le plus beau des rêves. Voilà
Venise comme je la connaissais, comme je la
voulais, comme je l’ avais vue, quand je la chan­
tais dans mes vers... Je vais enfin retrouver l’ I­
talie que je cherche depuis Gênes sans pouvoir
mettre la main dessus... » 1).
1) Voir L’ Italie des Romantiques, U. Mangin, pp. 336-337.
Je crois inutile de citer les pages si connues que G. Sand
consacre à Venise dans les Lettres d’ un Voyageur, Paris, Cal­
mann-Lévy, 1855.

�Venise allait donc tenir à Musset toutes ses
promesses. Hélas! la douleur le guettait depuis
longtemps et c’était elle que le poète allait
trouver.
George Sand, malade, dut se mettre au lit;
Musset en fut ennuyé: les différences de caractère
qui avaient déjà percé à Paris, s' accentuèrent
dans la vie commune, et occasionnèrent de fré­
quentes discussions. Puis Musset tomba malade
à son tour; c' en était fait de la mer et des gon­
doles, des musées et des églises. Le docteur Pa­
gello entre en scène; il n’ est pas nécessaire de
répéter pour la centième fois cette malheureuse
histoire.
George Sand et Musset, tombant de plus en
plus dans l’ absurde, rêvent l’ amour à trois: le
poète qui croyait devoir la vie au médecin véni­
tien, lui sacrifie son amour et goûte la sublime
amertume du sacrifice. George Sand persuade à
Pagello de bien aimer leur cher Alfred. Mais la
nature, toujours plus logique que la cervelle hu­
maine, revendique en eux ses droits: le drame
devient d’ un ridicule poignant et Musset décide
de retourner à Paris. Il quitte V enise accompagné
d’ un domestique italien qui avait promis à George
Sand de le soigner. Pendant tout le voyage il ne
cesse d’ écrire pour souhaiter d’ heureuses jour­
nées à ceux qui lui ont sauvé la vie et brisé le
cœur. Enfin épuisé par la fatigue, terrassé par la

�fièvre, il rentre en France, emportant pour tout
souvenir, une inguérissable blessure 1).
Mais, il ne garda rancune ni à l’ Italie ni à
Venise. Quelques mois après son retour, s’ il parle
de notre pays avec une jeune anglaise rencontrée
à Bade où il était allé prendre les eaux, c’ est
pour nous dire:
Je m' assis auprès d’ elle et parlai d’ Italie;
Car elle connaissait le pays sans pareil.
Elle en venait, hélas! à sa froide patrie
Rapportant dans son coeur un rayon du soleil 2).
Le Poète n’ avait emporté, lui, aucun rayon;
mais sa vision d’ Italie brillait dans sa fantaisie,
et c’ est cette vision qu’il aimait à peindre. Cepen­
dant, il n’avait pas si vite passé qu’il n'e û t eu
le temps, à Florence, de feuilleter les chroniques
de Varchi, lecture dont il se souvint plus tard
quand il écrivit son drame shakespearien de Lo­
renzaccio.
Ce n’ était pas la première fois que Musset de­
mandait à l’ Italie des cadres et des souvenirs pour
son théâtre; certes, les uns et les autres sont
souvent bien fantaisistes: ainsi le Tyrol dans La
Coupe et les lèvres, Naples dans Les Caprices de Ma­
rianne....] mais lorsqu’ il a voulu regarder, il a bien

1) Biographie, p. 130.
2) Une bonne Fortune, dans Poésies Nouvelles, t. II, p. 39.

�vu: par exemple, Florence, au temps de la déca­
dence artistique dans André del Sarto, Florence
encore, mais dans sa décadence politique, dans
Lorenzaccio.
En 1830 Musset avait écrit la Nuit vénitienne,
gracieuse pièce en un acte qui fut pourtant sifflée
à l’ Odéon (1832). Sans s' inquiéter des dates, l’ au­
teur s’ était borné à choisir Venise comme lieu
d’ action, sans doute à cause du charme que cette
ville exerçait déjà sur lui.
En 1833, parut André del Sarto, drame en trois
actes, dont la scène se passe à Florence à la fin
du seizième siècle. Le fond de l ' intrigue lui a
été suggéré par les notices du Musée Filhol 1); les
originaux des biographes italiens, Vasari, Lanzi,
qu’il connaissait, ne lui ont pas fourni de détails
spéciaux. Il ne retient de l’ histoire qu’ un trait: le
sacrifice qu’André fait à la vanité de sa femme
des sommes reçues du roi de France pour acheter
des tableaux italiens.
Lucrezia del Fede est peinte sous des couleurs
plus sombres que celles qu’ ont employées ses histo­
riens: Musset en fait l ' amie de l’ élève préféré du
maître, de ce Gordiani en qui André avait mis tout
son espoir artistique. « Que de fois, assis derrière
lui, tandis qu’il parcourait du haut en bas son
échelle, une palette à la main, j ’ ai senti se gonfler

1) Biographie, p. 115.

�ma poitrine... j ’ ai étendu les bras, prêt à le serrer
sur mon cœur, à baiser ce front si jeune et si
ouvert d’ où le génie rayonnait de toutes parts! » 1).
André, découragé à cause de la décadence de
l’ art, travaille tristement dans un atelier que les
élèves désertent tous les jours. Rongé par le re­
mords de sa faute, il ne croit plus à son génie; la
découverte de la trahison de Lucrezia achève de le
dégoûter de la vie. Il se bat en duel avec Gor­
diani, le blesse, et tandis que sa femme court
soigner son amant, le comte de Montjoie vient ré­
clamer au peintre l’ exécution de ses engagements.
André fait apporter ses tableaux: peut-être
ont-ils encore quelque valeur, qu'o n les em­
porte vite, vite. Mais non; avant que tout soit
fini une plainte touchante lui est arrachée par la
perte de son tableau préféré: « C ’ était la Charité,
messieurs. C’ était la plus belle, la plus douce des
vertus humaines. Tu n 'avais pas eu de modèle,
toi ! Tu m’ étais apparue en songe, par une triste
nuit pâle comme te voilà, entourée de tes chers
enfants qui pressent ta mamelle » 2).
Ainsi tout sombre dans la vie d’ André: l’ art,
la foi, le bonheur; et quand il apprend que sa
femme s' est enfuie avec Gordiani, il se tue.
Ce drame n' est pas, à tout prendre, une des

1) Comédies et Proverbes, t. III, acte I, sc. VI, p. 12.
2) Acte III, sc. II, éd. Charpentier.

�bonnes œuvres d’ Alfred de Musset : il est très
teinté de ce romantisme outré, à la mode dans
les drames de Hugo et de Dumas. L’ amour y ap­
paraît comme la puissance malfaisante par excel­
lence; cependant il faut dire aussi qu’ on y sent
circuler l’ air de notre Renaissance. Musset avait
un sentiment profond de cette époque: dès l’ âge
de vingt ans il admirait « le s ombres du V in ci» 1)
et reconnaissait entre tous, son paysage bleuâtre
hérissé de pointes de rochers et perdu dans l’ azur
d’ un lac. Il aimait Michel-Ange, le Corrège, les
temps heureux o ù ces génies s’ étaient épanouis
et où « le temple des arts était le temple de Dieu
même ». Il avait souffert de la décadence qui avait
succédé et plus d’ une fois avait invectivé son
pays et le nôtre.
Dans André del Sarto, Lionel et Césario repré­
sentent, l’ un, la bonne tradition qui va être aban­
donnée; l’ autre, la plate servitude aux modèles
étrangers.
Les Lionels seront vaincus par les Césarios et
l ' art et la patrie seront prostitués.
Dans Lorenzaccio (1834) la fresque est plus
vaste; l ' art et la science de la vie y ont une plus
large part. Musset a fini son apprentissage : la
douleur l’ a sacré grand poète; c’ est un maître
maintenant qui sait son chemin.

1) Le Tableau d’ église, dans Mélanges de litt. et de critique,
t. V III, p. 248.

�Le sujet a été tiré, comme je viens de le dire,
des chroniques de Varchi 1). Musset a suivi l’ his­
torien d’ aussi près que possible: il a resserré les
circonstances, précipité l’ événement, au prix de
quelques légers contre-sens, de quelques invrai­
semblances; mais il a donné au récit plus d’ ani­
mation et de vivacité. On voit, dans un tableau
coloré, Florence au X V Ie siècle gênée par l’ ombre
menaçante que projette sur elle cette redoutable
Fortezza da Basso, « pâté informe fait de boue et
de crachat» 2), où sont venus loger les soldats de
l’ empereur.
Le long de l ' Arno se déploient les palais des
Salviati, des Pazzi, des Corsini, où les racines
mêmes de la ville ont cru et prospéré. Et par­
tout se meut une foule pittoresque et variée qui
court à ses marchés, à ses fêtes, à ses plaisirs,
1) Dans Lui et Elle, P a u l de Musset dit que la pièce
fut écrite en Italie. Il faut donc que ce soit à Venise en
1834 dans les trois ou quatre semaines qui s’ écoulèrent entre
l ' arrivée de Musset et sa maladie. Il se peut que Musset
ait lu Varchi à son passage à Florence. Il aurait pu le lire
aussi dans l ’ édition des Classici Italiani, Milan, 1803 -1804,
édition courante que Musset pouvait consulter à Paris comme
à Florence. Il ne faut pas oublier que le sujet de Loren­
zaccio avait été imaginé et traité par G. Sand, avant qu' elle
eût connu Musset. Voir L. L af osca de, Le théâtre d’ Alfred
de Musset, Paris, Hachette, 1902, p. 130.
2) Acte 1, sc. II, p. 60, du t. III.

�tout en jurant contre la tyrannie dont elle est la
victime.
Les personnages du drame sont aussi quelque
peu différents de ceux des chroniques. Dans Var­
chi, Lorenzino paraît avoir toujours été un per­
sonnage trouble et fuyant, destiné au vice et à
la trahison. Musset le fait pur et bon dans sa
jeunesse pour mieux montrer les ravages de la
débauche; il tâche même d’ excuser ses crimes par
l’ intention de sauver Florence en la rendant à la
liberté. Par contre le duc Alexandre a plus de
vices, si possible, que son historien ne lui en
prête : c' est un butor, un débauché, avec un ver­
nis de grand seigneur.
Toute la lumière est concentrée sur les Strozzi
que Musset a poétisés. Il leur a donné une dé­
cision dans le caractère, une fierté, un respect
et un amour de la liberté qu’ ils sont loin d’ avoir
dans les chroniques. Quoiqu’ il en soit, Musset a
fait preuve d’ une rare force d’ analyse, et d’ une
puissance d’ évocation très remarquable. Le drame
est d’ une tristesse poignante et d’ une grande vé­
rité humaine.
Quand on a commencé à glisser sur la pente
du servage, on arrive jusqu’ au fond, jusqu’ à l’ a­
baissement extrême; quand on a pris l ' habitude
du vice, on s’ embourbe toujours davantage. Flo­
rence perd toute liberté comme Lorenzo perd tout
honneur et toute dignité. Même quand le tyran

�Alexandre a succombé, la ville qui a déjà plié
sous le joug, n' a pas la force de se relever. Bien
que Lorenzo n' ait plus à préparer et à partager
les débauches de son oncle, il ne peut s’ en passer
pour son propre compte 1). Le dialogue de Phi­
lippe Strozzi et de Lorenzo est d’ une tristesse na­
vrante; je me borne à en citer la fin:
LORENZO. — « Tout ce que j ’ ai à voir, moi
c 'est que je suis perdu, et que les hommes n’ en
profiteront pas plus qu' ils ne me comprendront.
PHILIPPE. — Pauvre enfant, tu me navres le
cœur! Mais si tu es honnête, quand tu auras dé­
livré la patrie, tu le redeviendras. Cela réjouit
mon vieux cœur, Lorenzo, de penser que tu es
honnête; alors tu jetteras ce déguisement hideux
qui te défigure, et tu redeviendras d’ un métal
aussi pur que les statues de bronze d’ Harmodius
et d’ Aristogiton.
LORENZO. — Philippe, Philippe, j ’ ai été hon­
nête. La main qui a soulevé une fois le voile de
la vérité ne peut plus le laisser retomber; elle
reste immobile jusqu'à la mort, tenant toujours
ce voile terrible, et l ' élevant de plus en plus audessus de la tête de l 'homme, jusqu’à ce que l’Ange
du sommeil lui bouche les yeux.

1) « On pourrait mettre un sous-titre à Lorenzaccio: « il
ne faut pat badiner avec la débauche ». Fag u e t, Dix-neuvième
siècle, Paris, 25e éd., Société Fa n ç. d'im p., 1902, p. 280.

�P HILIPPE. — Toutes les maladies se guéris­
sent, et le vice est une maladie.
LORENZO. — Il est trop tard. Je me suis fait
à mon métier. Le vice a été pour moi un vête­
ment; maintenant il est collé à ma peau....
Lorenzo ne croit plus que le meurtre d’ A ­
lexandre profite à sa patrie: il connaît trop les
hommes maintenant. Et à Philippe qui veut sa­
voir pourquoi il veut commettre un meurtre inu­
tile, il répond désespéré:
« Tu me demandes cela en face ? Regarde-moi
un peu. J’ ai été beau, tranquille et vertueux.
PHILIPPE. — Quel abîme! quel abîme tu m’ ou­
vres!
LORENZO. — Tu me demandes pourquoi je tue
Alexandre! Veux-tu donc que je m’ empoisonne,
ou que je saute dans l’ A rn o ? veux-tu donc que
je sois un spectre, et qu' e n frappant sur ce sque­
lette ...
« II frappe sur sa poitrine »,
il n’ en sorte aucun son ? Si je suis l’ ombre
de moi-même, veux-tu donc que je rompe le
seul fil qui rattache aujourd' hui mon cœur à
quelques fibres de mon cœur d’ autrefois ? Songestu que ce meurtre, c ' est tout ce qui me reste de
ma vertu ? Songes-tu que je glisse depuis deux
ans sur un mur taillé à pic, et que ce meurtre
est le seul brin d’ herbe o ù j ’ aie pu cramponner

�mes ongles? Crois-tu donc que je n’ aie plus d’ or­
gueil, parce que je n’ ai plus de honte, et veux-tu
que je laisse mourir en silence l’ énigme de ma
v ie ? Oui, cela est certain, si je pouvais revenir à
la vertu, si mon apprentissage du vice pouvait
s’ évanouir, j ' épargnerais peut-être ce conducteur
de bœufs. Mais j ’ aime le vin, le jeu et les filles,
comprends-tu cela? Si tu honores en moi quelque
chose, toi qui me parles, c’ est mon meurtre que
tu honores, peut-être justement parce que tu ne
le ferais pas. Voilà assez longtemps, vois-tu, que
les républicains me couvrent de boue et d’ infa­
mie; voilà assez longtemps que les oreilles me
tintent, et que l’ exécration des hommes empoi­
sonne le pain que je mâche. J’ en ai assez d’ en­
tendre brailler en plein vent le bavardage humain;
il faut que le monde sache un peu qui je suis, et
qui il est » 1).
Nul mieux que Musset n’ était à même de saisir
et de pénétrer la figure de Lorenzino: la souffrance
de son héros, il l’ endurait depuis longtemps, il
savait ses repentirs et ses colères, ses troubles
joies et ses mornes désespoirs. Impatient de la vie
il s’ était hâté de boire à toutes les coupes, de
plonger dans tous les fonds; d’ abord amusé 2), il
1 Acte III, sc. III, pp. 151-54.
2) « L’apprentissage de la débauche ressemble à un ver­
tige : on y ressent d’ abord j e ne sais quelle terreur mêlée
de volupté, comme sur une tour élevée ». Confession, chap. II.

�sent bientôt l 'amertume et le dégoût succéder au
plaisir et lui dicter des invectives véhémentes:
Ah! malheur à celui qui laisse la débauche
Planter le premier clou sous sa mamelle gauche!
Le cœur d’ un homme vierge est un vase profond:
Lorsque la première eau qu’ on y verse est impure,
La mer y passerait sans laver la souillure;
Car l’ abîme est immense, et la tache est au fond 1).
N’ est-ce pas là le cri de Lorenzino lui même ?
Vero inferno è il mio petto,
Vero infernale spirito son io
E vero infernal foco è il foco mio 2).
Lorenzo, c’ est encore Musset, épris de liberté
et d’ amour, se trompant souvent sur les hommes
et les choses, désespéré de ses mécomptes et tou­
jours prêt à recommencer, souffrant d’ un mal
atroce qui le ronge à toute heure et en tout lieu,
et qui le pousse enfin, désespéré, au devant des
coups des assassins à gages, chargés de le tuer.
Cependant, quand le poète aura exhalé dans
les Nuits le plus douloureux de sa souffrance,
moins absorbé par son mal, il reviendra encore à
l’ Italie brillante de sa jeunesse. Déjà, dans la

1) La Coupe et les Lèvres, ac. IV, sc. I, p. 276, du t. I.
2) Cité par S. B e n e lli, Maschera di Bruto, Milano, Tre­
ves, 1910, préface.

�critique qu' il avait faite du Salon de 1836 1) il
s’ était arrêté de préférence aux tableaux italiens:
à une toile de M. Hesse représentant le Vinci
donnant la liberté à des oiseaux qu’ il vient d’ a­
cheter; à une Vue prise à Naples, de M. Gudin
« pleine de lumière et de chaleur ». Le Far-niente,
de M. Winterhalter lui plaît tellement qu’ il n’ ose
dire jusqu' à quel point: « Un jeune homme assis,
la guitare à la main, fredonne une canzonette:
Io son ricco, e tu sei bella.
Nina mia, che vuoi di più
....?.....
Ci fosse Nemorino!
Me lo vorrei goder.
Ci fosse Nemorino! » 2)
Devant le Triomphe de Pétrarque, de M. Bou­
langer il voit le poète songer à Laure et croit
l’ entendre se répéter tout bas: « Beati gli occhi
che la vider viva ! » 3).
Les Pêcheurs de Robert offrent à Musset l’ oc­
casion d’ écrire une belle page sur les mœurs de
ces hôtes perpétuels de la lagune, les plus fiers
et les plus pauvres de toute l’ Italie.
La Venise, de M. Flandrin lui fait revoir la lagune
dormante, telle que le poète l’ avait déjà admirée.

1) Mélanges de litt. et de critique, t. VIII, p. 124.
2) Ibid., p. 163.
3) I bid., p. 168.

�Et cette Venise inoubliable où il avait laissé
« son cœur », et ses plus beaux rêves, va revivre
encore une fois dans son œuvre: il en fait le cadre
d 'une jolie nouvelle, Le Fils du Titien (1838).
Béatrice Donato aime le Titianello et veut
faire de lui un grand peintre. Elle va trouver son
ami à l ' heure où les ombres des grands palais
enveloppent la lagune d’ un discret mystère, ou
bien bravant tout, elle se rend auprès de lui aux
premiers rayons du jour, aurore pleine de sourires
et de promesses. Puis les deux amoureux ayant
besoin d’ air et d’ espace, vont faire de jolis dîners
près de la mer, au milieu des pêcheurs, ou s’ at­
tardent en gondole la nuit, quand la brise est
plus douce et les fleurs plus parfumées.
Dans l’ amour de Béatrice, le Titianello oublie
volontiers son art; et c’ est seulement après les
vives instances de sa maîtresse qu' il consent à
la représenter en Vénus.
Béatrice se flatte d’ avoir triomphé de la pa­
resse de son ami; mais le Titianello, dans un très
beau sonnet qu' il lui dédie, fait le vœu de ne
plus toucher à ses pinceaux « ne voulant de sa
main illustrer d’ autre qu’ e l l e » 1).
« L’ amour et l’ art dit le Titianello, sont les
seules choses qui vaillent la peine de vivre : mais
il y a entre elles cette différence que l’ art n’ est

1) Contes et Nouvelles, t. IV, p. 274.

�que conséquence, tandis que l’ amour est prin­
cip e », et c’ est celui-ci qu’ il choisit. Musset vou­
lait en faire autant: l’ amour avant tout et par
dessus tout, malgré la souffrance, peut-être à cause
de cette souffrance même, car
Le seul bien qui me reste au monde
Est d’ avoir quelquefois pleuré 1).
Cependant le calme se faisait dans l’ âme du
poète. En 1841, il exhalait dans le Souvenir le par­
fum le plus exquis de son amour, et le pardon
était enfin accordé à la femme qui l’ avait tant
fait souffrir. Mais de la terrible crise morale qui
l’ avait ébranlé, il lui était resté une incurable
mélancolie et un goût très v if pour la solitude.
De là le besoin de s’ abandonner au rêve. Or,
puisque le présent était morne et triste, l’ avenir
sombre et incertain, le poète se réfugiait dans le
passé et évoquait les visions de sa première jeu­
nesse. Il se rapprochait aussi des affections fidèles
qui lui restaient, comme s’ il eût voulu retenir un
peu de chaleur auprès de son coeur meurtri; de
quelques amis qui assistaient avec peine aux pro­
grès de son mal, de sa marraine, Mme Jaubert,
devenue la confidente attitrée de ses affaires de
cœur, de son frère surtout qu' il avait toujours
chéri et avec lequel il parlait à cœur ouvert.
1) Tristesse, 1840, p. 190, du t. II.

�Paul de Musset était parti pour l’ Italie en
1812, après beaucoup d’ hésitation: il n’ aurait pas
voulu quitter Alfred, qui, pour l' encourager au
départ, avait feint un mieux qu’il était loin de
ressentir. Pendant tout le temps que dura la sé­
paration, le nom de l’ Italie revient souvent dans
les lettres que les deux frères échangent entre
eux. L’ un questionne en remuant ses rêves et ses
souvenirs, l’ autre répond en copiant la vivante
réalité. « As-tu vu à Gênes ce beau jardin où
il y a écrit sur la porte: Hic mihi jucunda soli­
tudo, amicitia jucundior ? c’ est celui que préférait
ton serviteur très humble... Il y a une fontaine
ou grotte délicieuse » 1).
Musset veut des nouvelles de Naples, du brû­
lant pays de l’ Etna, et pour se préparer à mieux
g oûter les lettres qui lui en parleront, il se fait
chanter par la Malibran « un air de Palestrina,
une sicilienne qui est la plus belle chose qu’on
puisse entendre » 2).
Quand Paul revint, il trouva son frère plus
mal. Alfred eut pourtant un sourire pour le voya­
geur qui venait du pays aimé, un sourire et des
vers charmants:

1) Janvier 1843, dans Oeuvres posthumes, Paris, Charpentier,
1883, p. 242.
2) 22 mai 1843, ibid., p. 245.

�Ainsi, mon cher, tu t’ en reviens
Du pays dont je me souviens
Comme d’ un rêve,
De ces beaux lieux où l’ oranger
Naquit pour nous dédommager
Du péché d’ Ève.
Tu l’ as vu, ce ciel enchanté
Qui montre avec tant de clarté
Le grand mystère:
Si pur, qu’ un soupir monte à Dieu
Plus librement qu’ en aucun lieu
Qui soit sur terre . . .
Tu l’ as vue, assise dans l’ eau,
Portant gaiement son mezzaro,
La belle Gênes,
Le visage peint, l’ œil brillant,
Qui babille et joue en riant
Avec ses chaînes.
Tu l’ as vu, cet antique port,
Où, dans son grand langage mort,
Le Ilot murmure,
Où Stendhal, cet esprit charmant,
Remplissait si dévotement
Sa sinécure . . . .
Mon pauvre cœur, l’ as-tu trouvé
Sur le chemin, sous un pavé,
Au fond d'un verre ?

�Ou dans ce grand palais Nani,
Dont tant de soleils ont jauni
La noble pierre?
L’ as-tu trouvé tout en lambeaux
Sur la rive où sont les tombeaux?
Il y doit Être.
Je ne sais qui l’ y cherchera,
Mais je crois bien qu’ on ne pourra
L’ y reconnaître 1).

* **
Rém iniscences de ses lectures italiennes
- Silvia - Sim one - Carm osine - Barbe
rin e - Léopardi.
Alfred de Musset est un poète si subjectif
qu' il est malaisé et qu' il peut paraître même
irrévérencieux de chercher dans son œuvre des
réminiscences littéraires: d’ autant plus que luimême s’ est défendu du reproche d’ imitation que
ses contemporains lui tirent à un certain moment,
à propos de lord Byron.
Je hais comme la mort l’ état de plagiaire;
Mon verre n'est pas grand, mais je bois dans mon verre 2).

1) A mon frère revenant d’ Italie, mars 1844, p. 254, du t. II.
2) La Coupe et les lèvres. — Dédicace, p. 222.

�Sans doute, sa poésie est bien lui même, c’ est
sa chair et ses os, son sang et sa douleur. Cepen­
dant il était trop de son temps pour ne pas en
subir les influences, il était trop curieux de lec­
ture pour éviter de laisser percer dans ses œuvres
les traces des écrivains qu' il aimait à étudier.
Je n' ai pas ici à m’ occuper de l’ influence
qu’ont exercée sur lui Shakespeare, Byron, ou
G œ t h e ...1) ; je me borne à noter les emprunts
qu’il a faits aux auteurs italiens.
On sait que Musset avait étudié notre langue
depuis son enfance et qu’il la parlait avec ai­
sance. Il nous a dit lui-même, dans maints endroits
de ses œuvres, qu’il aimait nos grands poètes,
surtout Pétrarque et l 'Arioste; la lecture de Boc­
cace l’ attirait tellement que « la lueur azurée du
matin » le surprenait « ses Nouvelles en mains » 2).
Il s’ était plu à voir comment le vieux conteur
avait été senti et interprété par les différents
écrivains, suivant leur nature et leur temps:

La Fontaine a ri dans Boccace,
Où Shakespeare fondait en pleurs 3).

1) Lafosca d e, ouv. cité, chap. II, p. 54, et chap. III,
p, 100, et F. Br u n e tiè r e , Évolution de la poésie lyrique, t. I,
pp. 260-61.
2) Silvia, p. 140, du t. II.
3) I bid.

�Et Musset qu’ aimait-il dans cet écrivain? Com­
ment l’ a-t-il interprété! Y avait-il quelques affi­
nités entre l’ un et l’ autre ?
On a assez dit que sans les Nuits Musset aurait
été un poète léger, spirituel, charmant, de la li­
gnée de Regnier et de La Fontaine. Quelle sou­
plesse, quelle bonne grâce aisée! quelle veine ma­
licieuse et gauloise s’ il avait voulu en tirer parti!
Il ne l'a pas assez fait et c’ est dommage, car il
était de force à s’ assimiler tout le sel des an­
ciens conteurs.
C’est à travers la reine de Navarre qu’il ap­
prend à aimer Boccace. Le lisait-il dans le texte
original? C’ est possible: l’ inventaire de ses li­
vres mentionne un Décaméron de 1820, « in-12,
tranches dorées » 1). Musset aimait, dans Boccace,
la simplicité, la naïveté, la finesse, la peinture fran­
che de la passion nue. Messer Giovanni n’ était-il
pas comme lui un apôtre de l’ amour ? Fiammetta
a fait chanter tout autant que Suzon; mais son
poète, plus robuste et plus sain, recherche le
plaisir sans le rêve, la joie sans la souffrance.
Comme Boccace, Musset a l’ amabilité, la fi­
nesse, la malice, et il a plus encore: la sensibi­
lité exaspérée et vibrante d’ un romantique, la

1) H. Hau v e tte , Musset et Boccace, Bull. Ital., t. XI, 1911,
p. 154. Musset possédait aussi un exemplaire de l’ excellente
traduction de Boccace par Antoine Lemaçpn, lbid., p. 155.

�légèreté de trait d’ un écrivain qui a derrière lui
toute une série de grands maîtres; il a cette grâce
française faite de tout et de rien, qui est le pro­
duit d’ une littérature autant que celui d’ une
société, où les femmes ont régné pendant des
siècles.
On pourrait penser que Musset s’ attarde dans
Boccace aux nouvelles les plus grivoises: eh bien,
non. Toujours fidèle à lui même, il s’ attarde à
des histoires d’ amour, mais ce sont presque des
contes bleus. Dans Silvia, et surtout dans Simone
et Carmosine, on retrouve le Musset charmant de
Ninon et Ninette 1) : même pureté, même simpli­
cité, avec pourtant moins de romanesque et par
conséquent, plus de vérité. Ce ne sont pas des
imitations de Boccace, ce sont des créations.
L’ esprit, la langue, la forme, en font de vérita­
bles bijoux.
Dans Silvia 2), Musset suit pas à pas son mo­
dèle. Jérôme, fils d’ une riche veuve de Florence,
aime Silvia, fille d’ un pauvre tailleur. La mère
du jeune homme s’ oppose au mariage et de crainte
de « se réveiller grand’mère », si elle ne prend
ses précautions, envoie Jérôme passer quelque
temps à Paris.

1) A quoi rêvent les jeunes filles, comédie.
2) Nouv. V IIIme de la IVme journée, 1839.

�Au bout de deux ans,
Jérôme revint à Florence,
Du mal d’ amour plus que jamais blessé,
Croyant sans doute être récompensé.
Mais c’ est un grand tort que l’ absence.
Pendant qu’ au loin courait le jouvenceau,
La fille s’ était mariée.
La trahison l 'afflige si fort qu’ il se sent mourir
de chagrin. Voulant avoir une dernière entrevue
avec Silvia, Jérôme s’ introduit la nuit dans sa
chambre, et, dès que le mari s’est endormi, il dit
à sa bien aimée son amour et sa douleur. Silvia
le repousse, et Jérôme, « sentant la mort venir »,
lui demande au moins la grâce de s’ étendre un
instant :

. . . . auprès d’ e
Sans bouger et sans la toucher,
Seulement pour se réchauffer,
Ayant au cœur une glace mortelle...
La jeune femme y consent, et le pauvre amou­
reux, rassemblant
. . . dans un dernier soupir
Toutes les forces de sa vie,
Il serra la main de sa mie,
Et rendit l’ âme à son côté.

�Silvia assiste aux funérailles de Jérôme et le
voyant étendu pâle et glacé dans le cercueil, res­
sent une telle émotion qu’ elle tombe morte au­
près de lui.
Cette fois ce fut au jeune homme
A céder la moitié du lit:
L’ un près de l’ autre on les ensevelit.
Ainsi ces deux amants, séparés sur la terre,
Furent unis, et la mort fit
Ce que l’ amour n’ avait pu faire.
L’ histoire de Simone 1) est plus touchante.
Simonette est une pauvre fileuse qui voit non
sans plaisir Pascal, le beau garçon qui lui porte
la laine à filer. Et
. . . comme il n’ est en ce monde
Si petite herbe sous le pied
Qu’un jour de printemps ne féconde,
Ni si fugitive amitié
Dont il ne germe une amourette,
Un jour advint que le fuseau
Tomba par terre, et la fillette
Entre les bras du jouvenceau.
A la saison des fleurs, Simone et Pascal vont
s’ aimer dans un jardin aux portes de Florence.

1) Nouv. VIIme de lu I Vme Journée, 1840, p. 175, du t. II.

�Le jeune homme, roulant par mégarde entre ses
dents, une fleur qu’il venait de cueillir, meurt
subitement. Simonette, accusée de cette mort inex­
plicable, est traduite devant le juge, malgré ses
larmes et ses protestations. Le juge qui n’y com­
prend rien, veut savoir exactement comment les
choses se sont passées et va avec Simone dans
le même jardin où elle avait été avec Pascal.
Là, la pauvrette redit son malheur; mais les
assistants sourient incrédules. Alors, « soit dou­
leur, crainte, ignorance », elle fit comme son ami ;
mais
Sitôt qu’ elle eut touché la fleur,
Elle mourut.
Quelle fut la plante qui sut tirer « de tant de
délices l 'amant, de tant de désespoir l’ amante ? »
Boccace dit tout simplement que ce fut une
« sauge envenimée par un crapaud ».
On ne pourrait aujourd’h ui accepter une telle
explication, mais là n’est pas la question. La
Faculté appelera la plante
Pavot, ciguë ou belladone.
Ici-bas tout peut se prouver.
Le plus difficile à trouver
N’ est pas la plante, c’ est Simone.
Tout le récit est semé de réflexions spirituelles
ou attendries. Boccace laisse comprendre que Sim
on
e

�met entre ses dents la plante pour montrer
au juge ce qu’ avait fait Pascal. Musset avec une
finesse plus heureuse nous laisse supposer que
Simone a voulu mourir pour retrouver son ami
qui lui tendait les bras
Dans un asile où l’ espérance
N’ a plus à craindre le malheur.

Carmosine (1850) est tirée de la septième nou­
velle de la dixième journée; mais cette fois Mus­
set a beaucoup ajouté de son crû, développant
le caractère des personnages que Boccace avait à
peine esquissés. La pièce, comparée au conte, n' y
perd rien, il s 'en faut! La scène se passe à Pa­
lerme, au temps du roi Pierre d’ Aragon.
Carmosine (Lisa du Décaméron), fille d’ un mé­
decin, a vu un jour jouter son roi et s’ est éprise
de lui. Tout en ayant conscience de sa condition,
elle couve son amour dans le secret de son âme,
se teinte d’ une douce mélancolie, et pâlit tous les
jours davantage.
En vain son père épuise pour elle toutes les
ressources de sa science et lui offre toute sorte
de distractions. Carmosine continue de maigrir
et de rechercher la solitude. Pourtant elle est
douce, pleine de tendresse pour ses parents; mais
la force lui manque pour vaincre son amour.

�Musset ajoute deux personnages: Perillo, un
ami d’ enfance qui aime Carmosine et qui, après
une longue absence, revient demander sa main: et,
en regard de l’ amoureux tendre et discret, voilà
ser Vespasiano, le bellâtre glorieux, qui aspire
aussi à la main de Carmosine, tout en l’ estimant
trop heureuse d’ avoir un mari comme lui.
Le troubadour Minuccio a un rôle plus déve­
loppé dans la pièce que dans le conte. Il tâche
de consoler la jeune fille, se moque gentiment
des prétentions de ser Vespasiano, et garde toute
sa sympathie pour le jeune Perillo. Le rôle de la
reine est aussi très en relief. Tandis que Boccace
la fait paraître une seule fois, Musset la met au
premier rang: son mari ne parle que quand elle
a parlé. Emue par la grâce touchante de Car­
mosine, persuadée de son honnêteté, elle aide à
son mariage avec Perillo et concourt avec le roi
à combler le jeune couple de ses faveurs. « Ainsi
finit bourgeoisement cette étude de passion pla­
tonique. La figure entrevue dans Boccace s’ est
réalisée et animée sous la plume de Musset; mais
le sentiment n’ a fait que gagner en vivacité et
en pureté. A travers les développements d’ une
comédie, cette passion chimérique cueillie dans
un vieux conte exhale encore un adorable parfum
de poésie » 1).

1) L. L a fosca d e , ouv. cité, p. 167.

�Barberine (1835), délicieuse comédie en trois
actes, est empruntée à Bandello 1). La scène, l’ in­
trigue, les personnages, sont à peu près les mêmes;
seulement Musset a donné à son héroïne princi­
pale une grâce toute française qui en rehausse
le charme. Qu’il suffise de citer les quelques
mots que Barberine adresse à son mari désireux
d’ aller chercher fortune pour elle à la cour de
Hongrie.
« . . . Dieu m’est témoin que je me contente­
rais toute ma vie de ce vieux château et du peu
de terres que nous avons, s’ il te plaisait d’ y vivre
avec moi. Je me lève, je vais à l’ office, à la bassecour, je prépare ton repas, je t’ accompagne à
l’ église, je te lis une page, je couds une aiguillée,
et je m’ endors contente sur ton cœur... Je suis
un ange, mais un ange femme; c’ est-à-dire que,
si j ’ avais une paire de chevaux, nous irions avec
à la messe. Je ne serais pas fâchée non plus que
mon bonnet fût doré, que ma jupe fût moins
courte, et que cela fît enrager les voisins. Je t’ as­
sure que rien ne nous rend légères, nous autres,
comme une douzaine d’ aunes de velours qui nous
traînent derrière les pieds » 2).

1) Musset le lisait à travers les Histoires tragiques de F.
de Belleforest, fin du X V Ie siècle. C’est la 21me nouvelle
de la Ire partie.
2) Acte 1, sc. IV, p. 438, du t. II.

�Peut-on être une plus charmante femme? Le
comte Ulric ne résiste guère et veut donner à
Barberine un cadre digne de sa beauté. Il laisse
sa jeune femme au château et va prendre service
à la cour. Peu de temps après son arrivée, un
jeune étourdi, M. de Rosemberg, parie qu’il réus­
sira à se faire aimer de Barberine, et engage
toute sa fortune. Il se rend au château du comte
et est reçu par sa femme avec beaucoup de grâce
et d’ enjouement.
Le présomptueux, se croyant encouragé, ha­
sarde une déclaration brûlante, mais Barberine
se moque de lui, l ' enferme dans son salon et
pour qu’il ait le temps de s’assagir, le force à
filer.
Cependant, le comte Ulric et la reine de Hon­
grie avertis secrètement par Barberine elle-même,
se rendent au château, théâtre de la ruse et de
la confusion de Rosemberg qui, faisant bonne
mine à mauvais jeu, rend hautement témoignage
de la finesse et de l ' honnêteté de sa jolie gar­
dienne.
Il y a dans toute cette nouvelle une grâce et
une fraîcheur charmantes: le rôle de Barberine
est tout à fait délicieux.
De nos poètes, Musset a aimé, comme je l ' ai
dit, Dante, Pétrarque, l 'Arioste et le Tasse. Non
qu’il ait fait de leurs poèmes, ses livres de chevet;
mais il les cite parfois en homme intelligent et qui

�a de la lecture. D’ ailleurs je crois qu’ il était trop
près de Voltaire pour goûter Dante, et que, dans
Pétrarque, l ' amant l’ a plus touché que le poète.
Lui seul eut le secret de saisir au passage
Les battements du cœur qui durent un moment,
Et, riche d’ un sourire, il en gravait l'image
Du bout d’ un stylet d’ or sur un pur diamant 1).
Cependant, à cette période si triste de sa vie, il
paraît avoir goûté Léopardi, avec lequel il se sen­
tait en communion plus immédiate 2). Certes la
souffrance de Musset a d’ autres sources que celle
de notre poète, et nous sommes loin ici de la
sérénité poignante de l’ auteur de la Ginestra. La
philosophie de Musset est moins profonde, moins
haute; mais sa douleur est aussi aiguë que celle
de Léopardi; elle est plus déchirante même, car
dans celui-ci le cœur et la raison étaient au moins
également forts, et l’ une corrigeait et mitigeait
les cris désespérés de l’ autre. Et de cette pos­
session de soi-même, de cette maîtrise de la dou­
leur, la triste philosophie de Léopardi reçoit une
imposante grandeur.
Dans Musset au contraire « l’ homme qui pense
n’ est pas de force à soutenir l’ homme qui s e n t» 3).

1) Sonnet du Titien, p. 165, du t. II.
2) Biographie, p. 280.
3) E. Faguet, Dix-neuvième siècle, p. 271.

�C’est là son originalité et c’est là sa faiblesse.
Vieilli et usé avant l’ âge, il s’ abandonne au dé­
senchantement et à la prostration. Il ne veut pas
croire à son impuissance qu’il accuse avec non­
chalance dans la pièce Sur la paresse (1842);
et, pourtant, dans ces conditions, il ne pouvait
s’ imposer un travail de longue haleine ; c’est
pourquoi l’ article qu’il s’était proposé d’ écrire
sur Léopardi ne parut jamais. Par contre, on con­
naît la boutade qu’il lança contre ceux qui le
pressaient d’ écrire : « Je fais des vers dans ce
moment présent, et Léopardi est mort depuis assez
longtemps [ près de cinq ans et demi] pour me
faire la grâce d’ attendre. Est-ce que les Italiens
sont enragés? Dans ce cas-là, il faut leur recom­
mander les gousses d’ ail, qui sont très bonnes,
contre l’ hydrophobie ; mais il ne leur servira pas
à grand’chose de vouloir que l ' on aille plus vite
que les violons » 1). Musset m' a bien l’ air ici d’ un
enfant qui crie et frappe des pieds parce qu’il
ne peut venir à bout de son devoir.
Il paraît même qu’il a traduit Léopardi, mais
rien ne nous en est parvenu. Quant à ses imita­
tions, M. A lessandro d’ Ancona a fait une belle
étude sur Lucie (datée de 1835) où il trouve plus
d’ une réminiscence de Silvia 1).

1) A sa marraine, novembre 1842.
2) Alfredo de Musset et l 'I talia, in Varietà storiche e lette­
rarie, Milano, Treves, 1883, t. I, pp. 185-196.

�Ce qui reste de l 'amour de Musset pour Léo­
pardi ce sont les quelques strophes de Après une
lecture (1842). Il est dommage que le nom de notre
poète figure dans la même pièce peu après ceux
de Lisette et de Margot: nous aurions mieux aimé
le voir célébré tout seul.

O toi qu’ appelle encor ta patrie abaissée,
Dans ta tombe précoce à peine refroidi,
Sombre amant de la Mort, pauvre Léopardi,
Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée
Il t’ eût fallu jamais toucher à ta pensée,
Qu’ aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi?
Telle fut la vigueur de ton sobre génie,
Tel fut ton chaste amour pour l’ âpre vérité,
Qu' au milieu des langueurs du parler d’ Ausonie
Tu dédaignas la rime et sa molle harmonie,
Pour ne laisser vibrer sur ton luth irrité
Que l’ accent du malheur et de la liberté.
Et pourtant il s’ y mêle une douceur divine;
Hélas! c’ est ton amour, c’ est la voix de Nérine,
Nérino aux yeux brillants qui te faisaient pâlir,
Celle que tu nommais ton « éternel soupir 1) »
Hélas! sa maison peinte au pied de la colline
Resta déserte un jour, et tu la vis mourir;

1) L éopardi, Le Ricordanze. « Ahi ! tu passasti, eterno
Sospiro mio », in Poesie, Milano, Sonzogno, p. 87.

�Et tu mourus aussi. Seul, l’ âme désolée,
Mais toujours calme et bon, sans te plaindre du sort,
Tu marchais en chantant dans ta route isolée.
L' heure dernière vint, tant de fois appelée.
Tu la vis arriver sans crainte et sans remords,
Et tu goûtas enfin le charme de la mort 1).
*
**
Ainsi se clôt tristement cette vie de Musset
qui s’ était épanouie sous des auspices si heureux;
l ' art, la jeunesse, l’ amour, avaient peu à peu
retiré leurs dons à cet enfant gâté qui les avait
gaspillés. Que lui restait-il? Plus rien, ou à peu
près: quelques-uns des anciens rêves qu’ il aimait
à refaire, quelques-unes de ces visions qui jadis
lui avaient souri.
Celle de l’ Italie n’ était pas la moins caressée;
on a vu, dans les quelques vers de la pièce A mon
frère que Musset, déjà vieilli, avait retrouvé,
pour parler d’ elle, toute la grâce légère et chan­
tante de ses premiers vers; il était redevenu
jeune, comme par le subit toucher d’ une baguette
magique. L’ Italie avait été, en effet, sa grande
magicienne; poète léger et spirituel, c’est au
pays de la joie qu’il va tisser ses rêves les
plus ailés; peintre de la passion, c’ est en Italie

1) T. II, pp. 225-26.

�qu’il va chercher un surcroît d’ amour et de bon­
heur. Hélas! on sait ce qu’ il en a rapporté. Cer­
tes, la rupture avec George Sand, étant donné
leurs caractères, n’aurait pas manqué d’ arriver
un jour ou l’ autre; mais c’ est précisément parce
qu’elle est arrivée dans des circonstances si ab­
surdes, si extraordinaires, que Musset en a tant
souffert.
La profondeur de la souffrance vient de la
disproportion entre le rêve et la réalité. Or, si
Musset avait moins attendu de son malheureux
voyage, il aurait probablement moins souffert.
Pour lui, comme pour Stendhal, l’ Italie est la
patrie de l ' amour: Portia, La Camargo, Lucrezia
del Fede, Béatrice Donato, autant d’ héroïnes de
la passion ardente et facile. Monna Belcolore est
le symbole même de la triste volupté.
Plus artiste que Stendhal, il aime autant et
plus que lui notre art et notre musique, et s’ il
en parle moins, nous savons qu’il en jouissait
davantage. Comme lui, il aime notre Renaissance,
non pas pour l’ énergie et la passion, mais pour
l’ art et pour l ' amour.
Et l’ une des dernières jouissances qu’il se
donna fut de vivre quelques heures avec les maî­
tres de cotte époque.
« Un soir d’ hiver, raconte son frère, il eut
une vraie fantaisie de poète, celle de faire une
excursion nocturne et rétrospective en Italie et

�au siècle de la Renaissance. Il pria Horace de
Viel-Castel, qui occupait un logement au Louvre,
de lui ouvrir pendant la nuit le musée des pein­
tures. On l’ introduisit à dix heures du soir dans la
galerie des écoles italiennes, où il s’ installa de­
vant les toiles qu’ il préférait, avec une lampe por­
tative à l ' usage des promenades aux flambeaux.
Il y resta longtemps seul, plongé dans ses ré­
flexions, et il en revint fort content, disant qu’il
avait vécu, cette nuit-là, dans la compagnie des
anciens maîtres; qu’il lui semblait les avoir vus
à 1’ouvrage, et qu’il s’en trouvait deux dont il
aurait avec bonheur préparé les couleurs et taillé
les crayons: Raphaël et Léonard de V i n c i » 1).
Ce n’est pas ici le cas de signaler une influence
directe de l’ Italie sur Musset 2), telle que celle qui
s’ exerça, par exemple, sur Lamartine. Plus que le
chantre d’ Elvire, plus que tout autre romantique,
Musset n’ a su que son cœur. Mais dans la mesure
où il lui était possible de s’ inspirer ailleurs que
dans son âme, l’ Italie a été pour lui une muse
brillante et facile, qui a fait rayonner sur son
œuvre de belles couleurs. La vision qu’il en avait
éclairait sa fantaisie, excitait sa verve, remuait son
cœur. « Italie » était un nom magique qui le faisait

1) Biographie, p. 330.
2) G. Rabizzani, L’ effimera ltalia del De Musset, Mar­
zocco, Firenze, 1910, n. 51.

�tressaillir jusqu’ au fond de l’ être, parce que,
à ce mot, trois cordes vibraient en lui : celles de la
jeunesse, de l’ art, de l’ amour, c’ est-à-dire tout
ce qu’il y avait d’ exquis et de profond dans la
nature de Musset.

��CONCLUSION

Lève-toi, lève-toi, magnanime Italie
La France te viendra, les deux ailes ouvertes,
Par la route de l 'aigle et de la liberté.
Leconte de Lisle, Poèmes barbares.

Sans vouloir faire dans le romantisme fran­
çais une part trop grande à l ' Italie, je crois pou­
voir affirmer que son influence, à ce moment-là,
fut heureuse et féconde, et qu’il serait injuste de
la nier. Après deux siècles de quasi éloignement,
les deux sœurs latines se sont de nouveau rappro­
chées. La France, bien que noyée dans les brumes
du Nord, n’a pas été indifférente aux souffles
chauds qui lui venaient du côté des Alpes. Et si
les brises grelottantes du Septentrion lui mur­
muraient de mystérieuses légendes, d’ anciens con­
tes de fées et de magiciens, les vents légers d’ I­
talie lui apportaient l ' écho d’ hymnes puissants,
de chansons joyeuses, de pleins appels à la vie
et à l’ amour.

�La France aspira des deux côtés ces souffles
féconds, et dans son sein se fit, comme toujours,
la fusion heureuse. Elle renaquit à la foi, à l 'es­
poir, et lança des hymnes à la vie, à la lumière,
à l ' amour, hymnes qui se changeront plus tard
en cliquetis d’ épées et en fanfares de clairons.
En attendant cet heureux moment qui va
sceller d’ une manière définitive l’ union francoitalienne, nous avons les pages épiques de Cha­
teaubriand, le roman inspiré de Corinne, les
chants harmonieux de Lamartine, les poèmes lé­
gers et fringants d' Alfred de Musset.
Aux grands succèdent les moindres: Antony
Deschamps 1), Alexandre Dumas 2), Auguste Bri­
zeux 3), Paul de Musset 4), Théophile Gautier 5)...

1) Etudes sur l 'Italie, Paris, 1835.
2) L’ Italie pittoresque, Paris, 1834.
3) Les Ternaires, 1841 qui reparurent après, renouvelés et
changés sous le titre La Fleur d’ Or, dans Œuvres complètes,
Paris, M. Lévy, 1861, t. II.
4) Course en voiturin (Italie et Sicile), Paris, Magen, 1845.
5) Italia, Paris, Lecon, 1852 (Voyage en Italie, Paris,
Charpentier, 1875).
I l faudrait signaler aussi les Lettres écrites d’ Italie, Paris,
Santelet, 1828, de P. L. C ourier, le dernier classique, qui
visita plusieurs fois notre pays de 1799, à 1812. Dans ces Lettres
spirituelles, Courier contribuait à éclairer le public français
sur notre pays. Signalons aussi quelques pages admirables
sur l’Italie dans les Affaires de Rome, 1836, de Lamennais;
les livres de Quin e t : Voyages d’ un solitaire, 1839, Allemagne
et Italie, 1839, et les Révolutions d’ Italie, 1848-1852.

�descendent en Italie et enrichissent la littérature
qui tire d’ elle son inspiration. Le ciel, la lumière,
les paysages d’ Italie pénètrent dans la littérature
et dans l’ art; à leur tour, les peintres suivent la
route indiquée par les poètes: Léopold Robert,
Horace Vernet, Boulanger, Hébert, font un digne
pendant aux écrivains que je viens de nommer 1).
Mais l’ Italie ainsi rêvée était-elle la vérita­
ble Italie 2). Là n’ est point la question; on a dit,
avec justesse, qu’ un paysage est un état d’ âme;
nous voyons toujours le monde extérieur à travers
notre sensibilité et notre intelligence, nous le
faisons nôtre selon notre puissance d’ absorption.
Les romantiques, doués d’ une exquise nature
d’ artistes, virent l’ Italie comme te ls 3) : chacun y
puisa selon les besoins de son âme et les rêves
de son imagination. Chateaubriand, mélancolique
et désenchanté, y voit surtout Rome, l’ asile de
toutes les souffrances, le refuge de tous les mal­
heurs. Lamartine, jeune et confiant, s’ arrête à
Naples, et, dans la vision radieuse de la terre
campanienne, il chante la joie de vivre et le

1) S. Roch ebla v e , L’ Art français dans ses rapports avec
la litt. au X IX e siècle, t. VII de la Litt. de Pe t i t de Jul­
l e v i l l e , pp. 743-760.
2) On peut voir: J. L u ch a ire , Essai sur l’ évolution de
l’ Italie de 1815 à 1830, Paris, Hachette, 1906.
3) A. D’Ancona, I Romantici (in Viaggiatorie Avventurieri),
Fironze, Sansoni, pp. 537-38.

�bonheur d’aimer. Mme de Staël démêle avec fi­
nesse nos qualités et nos défauts: puis, conquise
par le charme de notre pays, elle oublie ce qui
lui a déplu et entonne un hymne d’ enthousiasme
à la terre heureuse où fleurit l ' oranger. Stendhal,
épicurien aimable et délicat, y vient jouir de son
bien-être complet et y chercher la variété d’ impres­
sions dont il est capable. Musset enfin chante une
Italie plus fantaisiste que celle des autres, parce
qu’il l’ a regardée davantage à travers son ima­
gination. Bien qu’il ait eu souvent l ' occasion de
rencontrer chez Cristina Belgioioso les victimes
de nos premiers mouvements révolutionnaires 1),
il n’ a guère fait attention à l’ Italie contempo­
raine, ni songé à celle de l’ avenir. Il aimait trop
l’ Italie de la Renaissance, maîtresse d’ art et
d’ amour, pour voir celle que la domination étran­
gère avait avilie et dégradée! Et d’ ailleurs, il
faut noter aussi, qu’ au moment où cet infortuné
poète aurait pu jeter un cri d’ indignation et de
généreuse révolte, son âme était épuisée.
Du reste presque tous les grands romantiques,
qui ont senti plus ou moins directement l’ in­
fluence de l’ Italie, en ont surtout admiré le passé
lumineux, les restes imposants, les magnifiques
paysages 2). L’ Italie est la patrie du rêve; ils y
1) R. B a rb iera , Passioni del Risorgimento, Milano, Treves,
1903, pp. 306 et suiv.
2) G. C arducc i, L’ ltalia del 1831 nella poesia francese,
Nuova Antologia, III, 1889, p. 238.

�sont allés chercher de préférence les émotions les
plus douces, les images les plus riches, les cou­
leurs les plus brillantes. Ils rêvent surtout au
temps de la Renaissance si fécond et complexe.
De cette période ils aiment tout, l ' art et l’ a­
mour, la poésie et les crimes. Le romantisme
croyait-il y trouver quelques vagues affinités avec
son propre idéal de jeunesse et de liberté! Les
passions se déchaînaient vers 1830 avec la même
impétuosité qu’ au quinzième siècle; mais les unes
étaient plutôt dans les imaginations, les autres
dans le sang. Du reste, même puissant désir de
vie et d’ amour : Alfred de Musset qui est le pro­
duit le plus caractéristique de l’ époque, se meurt
pour avoir trop aimé. Même religion pour l’ art
et le génie, même effort pour atteindre un idéal
de beauté nouvelle.
Or, ces éléments étant donnés, la vive prédi­
lection des romantiques pour l’ Italie de la Re­
naissance s’explique et se comprend. Et on com­
prend aussi pourquoi l’ Italie contemporaine a été
d’ abord moins vue et moins aimée. Le souvenir de
son ancienne grandeur la faisait paraître moins
intéressante qu’ elle ne l ' était réellement. Voilà
pourquoi les héros romantiques, se servent si vo­
lontiers du poison et du poignard: l’ Italie des
Borgia et des Farnèse était une mine toute prête
que l’ on s’ empressa de mettre à contribution;
Stendhal, Dumas, Hugo, n’ y ont que trop puisé.

�L’ Italie classique des belles passions fournissait
aussi souvent des cadres et des modèles : Stendhal
encore, puis Mérimée 1), George Sand 2), Musset
ont fait volontiers italiens leurs héros les plus
passionnés. Certes, dans cette peinture de la pas­
sion telle que la représentaient les romantiques,
il se glissait bien souvent une allure de mélodrame
qui était loin de rendre sympathiques les prétendus
héros italiens. Aussi les Italiens eux-mêmes n’é­
taient-ils guère contents de se voir pris comme
les archétypes de tout déréglément, sous prétexte
que leur tempérament impulsif et passionné pou­
vait tout permettre et tout excuser 3). Cependant
il faut faire sa part à la mode du temps: l’ amour
entré en maître dans la vie et dans l ' art, s’ im­
posait comme la toute première puissance. Le
héros romantique obéissait en aveugle à la passion
fatale qui dirigeait sa destinée. On le fit de préféren
c

1) Matteo Falcone, Paris, 1829; Il vicolo di Madama Lu­
crezia, Paris, 1837, et Colomba, Paris, 1840.
2) Leone Leoni, Paris, Bonnaire, 1835; Lavinia, ibid., 1836;
La Dernière Aldini, ibid., 1838; Spiridion, ibid., 1839; Lucrezia
Floriani, Paris, Desessart, 1847, etc.
3) Leone Leoni, par exemple, excita l’ indignation de
Tommaseo. Voir A. Gal l e t t i, L 'opéra di V. Hugo nella lett.
italiana, supplémento n. 7 al Giornale stor. dellia lett. ita­
liana, 1907, p. 93. Voir aussi N. Tommaseo, Nuovi scritti, Ve­
nezia, Gondoliere, 1838, vol. II, pp. 377 et suiv., Dizionario
estetico, Parte moderna, sous G. Sand.

�Italien, parce que la tradition voulait
peut-être qu’il le fût, mais on en usa avec plus
de bonne foi que de malice, je dirai même avec
quelque sympathie. Les romantiques n’ ont-ils pas
été a peu près tous de grands amoureux? Les aven­
tures de leurs héros, ils auraient voulu les courir;
nous les voyons tous possédés par le désir du
nouveau, de l’ étrange, de l’ inconnu. Ce sont des
artistes à l’ imagination quelque peu déréglée, des
jeunes gens au tempérament fort excitable, des
hommes nouveaux aux besoins nouveaux. Voilà
pourquoi ils voient en Italie plus de choses et
d’ autres choses que n’ en ont vu les écrivains qui
les ont précédés dans notre pays. D’ abord, comme
je l’ ai dit, ils sentent et interprètent l’ art et le
paysage d’ une manière toute nouvelle. L’ Italie
pour ainsi dire, joue comme un archet sur des âmes
frémissantes, et en tire des harmonies jusqu’alors
inconnues.
Cette influence esthétique de notre pays sur les
artistes français est très remarquable. Joignons-y
aussi une influence morale et sentimentale. Les
imaginations romantiques en firent de préférence
la patrie de l ' amour, la terre des belles passions.
Et on sait de quelle touche ailée Chateaubriand
et Lamartine peignirent l’ amour, de quels accents
vibrants et profonds G. Sand et Musset exaltèrent
la passion.
A Pantalon et à Polichinelle les romantiques
substituèrent, il est vrai, Fabrice Del Dongo, Matteo

�Falcone, Leone L eon i..., héros qui sont loin
de nous être sympathiques, mais l 'homme aux pas­
sions déréglées n’ est-il pas préférable à celui
qui est risible ou poltron ?
Et l’ on pensait de bonne foi que la passion
est un indice d’ énergie, donc de caractère. Les
romantiques, tout en parcourant un chemin dé­
tourné, se préparaient eux-mêmes, et préparaient
leur public à comprendre et à admirer ces Ita­
liens qui, après avoir fourni bon gré mal gré les
héros des grandes passions, allaient fournir ceux
des grandes actions. D’ailleurs le premier héros
du siècle, celui qui avait donné l’ exemple de
l’ énergie la plus éclatante, et qui avait couru
la plus étonnante des aventures, Napoléon, était
d’ origine italienne. On sait combien cette figure
prodigieuse hanta l’ âme et l’ esprit de ses contem­
porains 1).
En attendant, ce furent les grands artistes
du X V e et du X V Ie siècle, peintres et sculpteurs,
musiciens et poètes, qui inspirèrent les roman­
tiques : voyez A. Deschamps 2), voyez

1) A. De Musset, La Confession d’ un enfant du siècle,
chap. I, et A. De Vigny, Servitude et Grandeur militaires,
chap. I, dans Œuvres, Paris, Lemerre, 1885.
2) Plusieurs pièces de vers consacrées à l’ Italie, paru­
rent la première fois dans la Revue des Deux Mondes, 1833,
t. I. Dans ce même volume, p. 63, un critique anonyme
analysait ces pièces et remarquait qu' A. Deschamps avaitv
«l'Ita
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».
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rb ier 1). Puis ce fut le tour des contemporains il­
lustres, surtout des patriotes qui souffraient pour la
liberté. Les romantiques, enfants de la Révolution,
les comprenaient trop pour ne pas les aimer et
les admirer: Santorre Santarosa, Silvio Pellico,
Luisa San Felice, Mazzini, G ariba ldi... eurent
des biographes et des poètes enthousiastes 2).
Quant à l ' influence littéraire de l’ Italie sur
le romantisme français, elle a été de beaucoup in­
férieure à celle de l’ Angleterre et de l’ Allemagne.
Aucun de nos écrivains anciens ou modernes
n’a joui d’ une vogue comparable à celle de Sha­
kespeare et de Byron, de Goethe et de Schiller,
pour ne citer que les plus grands. Trois de ces
génies avaient pour eux le théâtre, l’ ambition des
romantiques; et rien n’ est mieux indiqué que la
scène pour gagner rapidement les suffrages du
public. Byron était le modèle tout fait que les ro­
mantiques furent heureux d’ imiter. Pourtant nous
avons déjà vu la vogue qu’ eurent en France plusieu
rs

1) Les sonnets célèbres qui parurent pour la première
fois dans la Revue des Deux Mondes, 1833, t. I.
2) J. Bl anc, Bibliographie Italico-Française, Milan, 1886,
pp. 741 et suiv. Nombre d’ articles touchant l’ Italie parais­
saient aussi dans les journaux et dans les revues du temps,
surtout dans la Revue des D eux Mondes.

�de nos écrivains classiques. On peut dire
que beaucoup d’ autres furent traduits ou réédités
entre 1800 et 1850: Poliziano, Cellini, Machiavelli,
Galileo, Vico, Bruno, Goldoni.... 1).
Quant aux modernes, aucun de nos écrivains
dramatiques ne jouissait à ce moment-là même
dans notre pays d’ une renommée comparable à
celle dont Gœthe, par exemple, jouissait dans
le sien. La Lettre de Manzoni, nous l’ avons vu,
eut pour le romantisme français, plus d’ impor­
tance que ses tragédies. D’ ailleurs, celles-ci n’é­
tant guère jouables n’attirèrent pas d’ abord
l 'attention des Italiens 2). Sainte-Beuve s’ indi­
gnait de ce que les romantiques avaient cherché
d’ autres modèles que ceux de Manzoni tout près
et voisins 3) ; mais la mode était de se tourner
vers l’ Angleterre et l’ Allemagne. Le Comte de
Carmagnola et l'Adelchi furent discutés, célébrés,
critiqués, mais ils n’ eurent point, alors, d’ imita­
teurs remarquables 4).
A lfieri, tout en réchauffant la tragédie d’ amour
patriotique, continuait le théâtre classique et pro­
fessait par surcroît la haine de la France 5).
1) Voir J. Bla n c , Bibliographie Italico-Française, pp. 1265
et suiv., et G. Lanson, Manuel Bibliographique de la litt. franç.
moderne, Paris, Hachette, 1912, t. IV, pp. 1168-1174.
2) A. G a lle t t i, étude citée, p. 78.
3) Portraits contemporains, IV, p. 215.
4) Mazzoni, L'Ottocento ( i n Storia lett. etc.), pp. 256-57.
5) Voir surtout Il Misogallo.

�Monti, bien que connu et admiré dans le cercle
cosmopolite de Mme de Staël, n’y pouvait guère
exercer d’ influence, étant donné la nature de son
talent et la qualité de ses œuvres. D’ ailleurs,
après 1820, il se faisait, en Italie même, et contre
ce poète, une réaction aussi injuste que cruelle 1).
Pourtant il ne faut pas oublier que, par son sa­
voir et par ses relations avec plusieurs écrivains
français, il contribua beaucoup aux pieuses étu­
des que ceux-ci consacrèrent à Dante.
Jacopo Ortis (1798-99), venant après Werther
(1774), trouvait la place prise et la curiosité
émoussée. La passion patriotique qui partage avec
l’ amour de Thérèse le cœur du héros en faisait le
caractère original, mais était à même d’ intéresser
les Italiens bien plus que les Français 2). Cepen­
dant les « beaux ténébreux » romantiques recon­
nurent dans Ortis un frère et on s’ empressa de
faire naître autour de lui toute une famille 3).
1) G. Card u cci, Bozzetti critici e Discorsi letterari, pp. 45-48.
2) Lamartine aimait beaucoup cet ouvrage, témoin ce pas­
sage: « Te souviens-tu des Lettres de Jaoopo Ortis que nous
lisions ensemble à Naples? Sais-tu qu’ il y a là dedans du
vrai génie, du véritable sentiment, et du plus vigoureux? Je
les relis avec délices et je pleure en les lisant ». Corresp.,
vol. X, p. 214, lettre à Virieu du 26 janvier 1813. Il fit aussi
une tentative pour imiter les Sepolcri, mais après quelques
strophes, il s’arrêta. Corresp., I, p. 211.
3) A. Gr a f , Foscolo, Manzoni, Leopardi, Torino, Loescher,
1898, p. 25.

�La renommée de Pellico s’ explique par son
martyre. Grossi, Cantù, Berchet, D’ A zeglio. . . .
eurent des traducteurs 1).
Léopardi, comme je l ' ai déjà dit, n’eut de
véritable vogue qu’après 1850 : son commerce de­
mandait une étude patiente, et les romantiques
étaient pressés. Ils butinaient comme des abeilles
à droite et à gauche, pour goûter à tout et tout
transformer en leur propre substance; il leur
fallait des mets tout préparés et dont la digestion
ne fût pas laborieuse.
Les romantiques n’ont pas vu grand’chose
non plus de l’ Italie politique. Ils sont venus pour
la plupart au moment où les germes cachés com­
mençaient à fermenter; certains de leurs juge­
ments ne doivent pas nous étonner. D’ ailleurs,
pendant quelque temps notre mouvement ré­
volutionnaire manqua de cohésion et de direc­
tion; plusieurs mêmes de nos compatriotes lancè­
rent de vibrantes invectives contre notre pays 2).
Certes, lorsque c’ est un étranger qui nous dit nos
vérités, elles nous blessent davantage; et il n’ est
pas nécessaire de rappeler ici quelle indignation
soulevèrent en Italie l’ invective d’ Harold et celle
de Marie T u dor 3), pour ne parler que de quelques-u
es.
n
1)
2)
3)
p. 11,

Voir les Bibliographies déjà indiquées.
Giordani, Leopardi, Giusti, Guerrazzi.
Voir E Ne ncioni, Nuova Antologia, 1er Novembre 1890,
et L. Rava, La sfida degli esuli romagnoli à V. Hugo,

Nuova Antologia, 16 Marzo 1912.

�Mais les vibrantes paroles de ces héros ne
cachaient-elles pas quelque affection? On lit dans
le commentaire de la pièce La Perte de l ' Anio :
« J ’ écrivis ces vers avec le cœur d’ un Italien;
et comme j ’avais contristé, un ou deux ans avant,
cette terre, je profitai avec empressement de cette
circonstance pour me réconcilier avec elle ». Et,
en 1828, Lamartine écrivait ceci de Paris à Gino
Capponi auquel le liait une vive amitié: « Le
vent diplomatique me poussera dans quelques
mois à Londres. Je n’ai pas à me plaindre, puisque
c’est le plus beau poste de ma carrière et le plus
élevé de la hiérarchie diplomatique avant celui
de ministre. Mais un rayon de votre soleil, mais
l’ inspiration qui sort de vos collines, mais la belle
langue, mais tant d’ hommes comme vous et vos
amis, tout cela vaudrait mieux encore pour m oi» 1).
De son côté, Victor Hugo s’ empressait d’ é­
crire à Pescantini qui, au nom des exilés de la
Romagne, lui avait demandé compte des vers de
Marie Tudor : « La nation italienne est l ' une de
celles qui souffrent le plus maintenant, et qui
donnent les plus belles espérances pour l’ avenir;
elle a presque toujours été en Europe à l’ avantgarde de la civilisation, et son unité entraînera
avec elle l’ unité de l’ Europe... Il est donc inutile
d’ ajouter que j e n’ ai rien mis de personnel dans

1) Corresp ., t. III, p. 119.

�ce que dit Marie Tudor (dans le IIe journée du
drame). Là c’ est une femme aveugle et passion­
née qui parle, une reine furieuse, et pas moi » 1).
Il serait donc injuste de trop en vouloir aux
romantiques de ce qu’ils n’ont pas toujours bien
vu ni bien jugé. D’ ailleurs n’ est-ce pas une fois la
période de fermentation passée que les courants se
dessinent et qu’ il est possible d’ en signaler l’ im­
portance et la direction ? Et il ne faut pas non plus
oublier que les romantiques en visite en Italie,
étaient jeunes; or, le propre de la jeunesse,
c’est l’ insouciance et la précipitation. Ils avaient
aussi à lutter contre des préjugés séculaires, contre
l’ opinion de l’ Europe tout entière. Ce fut leur
mérite d’ avoir parfois bien vu, de s’ être api­
toyés sur notre misère et indignés de ce que des
maîtres sans foi ni loi, nous faisaient souffrir.
D’ailleurs, ils l ' aimaient cette vieille terre latine
dont ils se sentaient eu quelque manière les en­
fants; ils aimaient cette terre de beauté où ils
allaient tisser leurs rêves, et, la voyant peu sem­
blable à celle dont leur imagination était hantée,
ils eurent parfois de rudes invectives contre l’ idole
qui se présentait sans mirage ni prestige. Mais
l ' Italie continuait de sourire à ses poètes ingrats.
La main de l ' étranger s’ appesantissant sur elle

1) Voir pour plus de détails, A. Gal l e tt i, (étude citée,
p. 92.

�l’ avait couverte de honte et de fange, mais n’ a­
vait pu salir la beauté de son ciel, le bleu de ses
mers, le souvenir radieux de son inoubliable passé.
Elle gisait meurtrie dans ses chaînes, saignant des
profondes blessures dues aux premiers mouve­
ments révolutionnaires, mais tout en elle et autour
d’ elle criait son droit à la vie et à la liberté. Et
les romantiques étaient trop poètes, c' est-à-dire
trop vibrants, pour ne pas entendre son appel et
pour ne pas y répondre. Déjà Chateaubriand avait
remarqué avant Stendhal 1) le contre-coup que la
Révolution et les guerres napoléoniennes avaient
eu en Italie.
« A mon passage à Milan, un grand peuple
réveillé ouvrait un moment les yeux. L’ Italie sor­
tait de son sommeil, et se souvenait de son génie
comme d’ un rêve divin: utile à notre pays re­
naissant, elle apportait dans la mesquinerie de
notre pauvreté la grandeur de la nature transal­
pine, nourrie qu’elle était, cette Ausonie, aux
chefs-d’ œuvre des arts et dans les hautes rémi­
niscences d’ une patrie fa m eu se» 2).
On sait que l ' éclair ne dura pas longtemps,
et que l’ Autriche s’ empressa d’ amonceler ses nua­
ges sur notre ciel. C’est encore Chateaubriand
qui peint le mieux l’ état de l’ Italie après la paix

1) Rome, Naples et Florence, p. 133.
2) Mémoires, II, p. 342.

�de 1815. Les teintes du tableau paraissent som­
bres, mais elles ne sont pas fantaisistes. « Chacun
des petits Etats d’ Italie, outre le travail commun
de l ' esprit, est tourmenté de quelque maladie lo­
cale: le Piémont est livré à une faction fana­
tique; le Milanais est dévoré par les Autrichiens;
les domaines du Saint-Père sont ruinés par la
mauvaise administration des finances; l ' impôt
s' élève à près de cinquante millions et ne laisse
plus au propriétaire un pour cent de son revenu,
les douanes ne rapportent presque rien; la con­
trebande est générale; le prince de Modène a
établi dans son duché (lieu de franchise pour
tous les anciens abus) des magasins de marchan­
dises prohibées, lesquelles il fait entrer la nuit
dans la légation de Bologne.
« Je vous ai déjà parlé de Naples, où la fai­
blesse du gouvernement n’est sauvée que par la
lâcheté des populations.
« C’ est cette absence de la vertu militaire qui
prolongera l’ agonie de l’ Italie... Si quelque im­
pulsion venait du dehors, ou si quelque prince
en deçà des Alpes, accordait une charte à ses
sujets, une révolution aurait lieu, parce que tout
est mûr pour cette révolution » 1).
On sait si cette voix fut prophétique.

1) Mémoires, V, p. 192, lettre au comte Portalis, 16 avril
1892.

�Lamartine, moins clairvoyant que Chateau­
briand, ne croyait pas à l ' union de l ' Italie sous
un seul prince. Dans un mémoire inédit, daté de
1825, il est d’ avis qu’il faut réunir les Etats
d’ Italie dans une confédération sous le protec­
torat de la France 1). Il ne renonça pas si vite
à cette idée, puisqu’il la nourrissait encore en
1848. Etant alors à la tête du gouvernement provi­
soire, il aurait pu faire beaucoup de bien à notre
pays.
Les exilés italiens avant de quitter Paris pour
venir prendre part aux guerres de l ' indépendance,
avaient tâché d’ avoir le concours de Lamartine,
ou tout au moins de gagner à leur cause la
sympathie de la France. Mais on leur répondit:
« Soyez vous-mêmes! Soyez délivrés et non annexés,
mettez l ' indépendance sous la garde de la liberté
républicaine ou monarchique, ou représentative,
et groupez-vous en fédération italique, confédéra­
tion mille fois plus conforme à vos natures que
l ' unité piémontaise qui se disloquera au premier
choc après vous avoir dénaturalisés » 2).
Les exilés, blessés dans leurs plus chères espé­
rances, prièrent Manzoni d’ être l’ interprète de
1) H. De lo n c l e , Un mémoire inédit de Lamartine, dans
la Nouvelle Revue, Paris, 1882, XIV, et G. Cenza tti, ouv.
cité, p. 84.
1) Cours fam., entretien LIII, p. 409, et G. Cenzatti,
ouv. cité, p. 53.

�leurs sentiments auprès de Lamartine. On connaît
les mots fermes et dignes que notre poète adressa
à son ami pour le convaincre de son erreur et le
gagner à notre cause. En l’ assurant qu’il n’y
avait pas plus de différence entre l ' homme des
Alpes et celui de Palerme qu’il n’y en avait
entre l ' homme des bords du Rhin et celui des
Pyrénées, il continuait ainsi. « Il se fait en Italie
depuis bien longtemps un travail bien naturel
d’ assimilation (vous voyez que je pèse les mots)
et ce travail vient de passer de la pensée et de
la parole à l’ action. Quelle sera la forme défini­
tive de cette assimilation? Il faudrait être pro­
phète ou insensé pour oser le prédire; c’ est un
vœu bien vague encore et nécessairement vague,
mais il est, grâce à Dieu, aussi général que v if
et profond, et le mot que vous avez prononcé
c’ est son contraire » 1).
Je ne sais si ce fut la lettre de Manzoni qui
convertit Lamartine, ou l ' admiration qu’il avait
pour nos exilés, pour Micali, Manin, Tommaseo...
qu’il recevait volontiers à Paris. Toujours est-il
que quelque temps après il défendait à la tri­
bune la cause de notre liberté.

1) G. Cenzatti, ouv. cité, pp. 53-54, et pour plus de dé­
tails sur la politique de Lamartine par rapport à l’ Italie,
A. Bentini, Alfonso Lamartine e l’Italia, Livorno, Giusti,
1891, pp. 18 et suiv.

�Et l ' on a vu que Mme de Staël et Stendhal
étaient pleins de confiance dans la riche nature
italienne et qu’ ils lui souhaitaient un but digne
de l’ essor de toutes ses énergies et de toutes ses
ressources.
Quand Victor Hugo, plus éclairé sur les besoins
et les aspirations des peuples, devint le poète des
opprimés et de la liberté, il fit entendre sa voix en
faveur de notre pays. Comparant dans une belle
pièce l’ essor toujours croissant de l’ Amérique et
la décadence de l ' Italie, il reprochait à Dieu
d’ abandonner dans l’ esclavage et dans la misère
le peuple glorieux qui avait donné par deux fois,
la civilisation au monde.
L’Amérique surgit et Rome meurt! ta Rome 1).
Quand nos exilés se rallièrent à Paris sous le
drapeau de l’ Esule, ils trouvèrent chez les roman­
tiques la sympathie la plus active: Lamartine, La­
mennais, T h iers... furent parmi les premiers abon­
nés 2). Plus tard le salon de Cristina Belgioioso
réunissait Mamiani, Tommaseo, Rossi, Ferrari,
Pepo, M assari... et Thiers, et Miguet, et Thierry,

1) Les deux côtés de l’ horizon, 9 avril 1840, dans Toute la
yre, Paris, Hetz e l, 1888, t. I. Voir pour plus de détails
sur ce que Hugo fit pour la cause italienne, A. G a lle t t i,
étude citée, pp. 145-152.
2) Luigi Rava, étude citée, pp. 313-315.

�et Musset, et Hugo, et Delacroix... 1). La cause de
l’ indépendance italienne voyait augmenter tous
les jours ses amis et ses défenseurs. Elle eut aussi
ses poètes, dont le premier fut Auguste Barbier.
Celui-ci visita pour la première fois notre pays
eu 1832 2). A la différence des autres romantiques,
Barbier voit surtout l’ Italie du présent, et ne
pense à son glorieux passé que pour lancer sa
vibrante indignation contre ceux qui l’ ont avilie
et dégradée 3). Sa muse, profondément émue, re­
trouva les mâles et fiers accents des I ambes et
lui inspira le poème du Pianto (1833), l’ élégie
de l’ Italie enchaînée.
Barbier avait passé les Alpes pour voir le
« soleil et la mer de Sorrente ». Avant d’ y arriver
il parcourut lentement notre pays, s' arrêta dans les
campagnes, regarda les villes; il aurait voulu en­
tendre les mille voix mystérieuses de nos temples
et de nos mausolées qui parlaient jadis si puis­
samment à l ' âme des artistes. Mais il trouve que
partout
. . . La Mort à triomphé!
La Mort! La Mort! elle est sur l’ Italie entière;
L’ Italie est toujours à son heure dernière ;
1) R. Bar b ie r a, La Principessa Belgioioso, Milano, Tre­
ves, 1902, pp. 95 et suiv.
2) Voir J. J. Ampère, ouv. cité, pp. 203-05.
3) G. Cardu cci, L’ Italia del 1831 nella poesia francese
etc., pp. 237 ot suiv.

�Déjà sa tête antique a perdu la beauté,
Et son cœur de chrétienne est froid à son côté 1).
Après avoir visité Pise et Florence, le poète
va à Rome chercher les traces de l ' ancienne
grandeur et, à
. . . .
l’ heure où la terre appartient au soleil,
Où les chemins poudreux luisent d’ un ton vermeil,
Où rien n’ est confondu dans l’ aride campagne,
Où l' on voit les troupeaux dormir sur la montagne,
Et le pâtre robuste avec ses beaux chiens blancs
Etaler auprès d’ eux ses membres nonchalants,
.

Où l’ on n’entend au loin sous les herbes brûlantes
Que les cris répétés des cigales bruyantes,
L’ heure où le ciel est rouge, où le cyprès est noir,
Et Rome en son désert encor superbe à voir . . . 2).
1) Il Pianto, Lo Campo Santo (I re partie), dans Iambes
et Poèmes, Paris, Charpentier, 1856, p. 121. Cette œuvre parut
pour la première fois dans la Revue des Deux Mondes, 1833, t. I.
Dans ce même volume, p. 65, un critique anonyme en par­
lait ainsi : «. . . dans ce Pianto mélancolique que l ' auteur
des Iambes a laissé tomber en repassant les Alpes, il y a plus
qu’une élégie sur les splendeurs éteintes de Rome et de

�il interroge le ciel et l ' horizon, le Colisée et les
restes des anciens temples, « la terre de Rémus,
le vieux pavé romain », pour savoir où sont allées
l’ ancienne gloire et l’ ancienne puissance.
Hélas! la servitude a tout terni; le fer des
maîtres a tout détruit, et le poète, pris d’ une
profonde tristesse et d’ une grande pitié, recom­
mande au moins le respect des ruines, car les
restes mêmes des anciens temples

. . . .
sont des ch
Ce sont des prêtres saints que l'âge use toujours,
Mais qu' il faut honorer jusqu'à leurs derniers jours 1).
Toutefois, Auguste Barbier, précisément parce
qu' il voyait l’ Italie du présent, devait sentir,
plus que les autres poètes, ce frémissement qui,
depuis une vingtaine d’ années, la secouait d’ un
bout à l’ autre, gagnant tous les jours en force
et en précision. C’était le moment où tout cons­
pirait dans la péninsule: la jeunesse disciplinée
par Mazzini préparait avec ardeur le rachat de
la patrie; dans l’ air passaient des courants chauds
qui sentaient l’ enthousiasme, la poudre, le sang.
Et le Poète pressent le sourd travail de la cons­
cience nationale qui s’ éveille; il a conscience luimême de l’ effort gigantesque des énergies qui

1) p. 138.

�vont sortir de l’ ombre pour se déployer au grand
jour, et il fait dire au pêcheur de Chiaia:
.... toujours les vents contraires
Ne déchireront pas la voile de nos frères;
Des célestes balcons, les dieux penchés sur nous
.Souffleront moins de bise et des zéphyrs plus doux.

Après avoir eu l’ os, nous aurons bien la chair,
Les douceurs du printemps après le vent d’ hiver.
Aussi je prends courage; au branle de la rame
Je poursuis plus gaîment le poisson sous la lame,
D’ un bras ferme et hardi je lance mes harpons,
Je nage à tous les bords, je plonge à tous les fonds,
Car je sais qu' un beau jour, et sans que rien l’ empêche,
En mon golfe divin je ferai bonne pêche:
Aux rives de Chiaia, sur ce sable argenté,
Dans mes larges filets viendra la Liberté 1).
Elle ne tarda pas, en effet, à lancer son cri
puissant que les échos des monts et des mers ré­
pétèrent mille fois en le renvoyant à l ' Europe
qui s’ enveloppa et se cuirassa davantage dans
son vieil égoïsme. Une seule nation entendit cet
appel désespéré, la France qui avait déjà fait à
la liberté ses plus douloureux sacrifices. La jeu­
nesse française nourrie des grands artistes du ro­

�chants, suivra la route tant de fois indiquée, et, la
première en Europe, tendra une main fraternelle
cette Italie de l ' avenir qui s'avançait jeune,
frémissante et fière de ce passé qu’elle voulait
éclairer d’ une nouvelle et plus éclatante splen­
deur.

�TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION:
Des rapports entre l’Italie et la France avant le
XIXe S iè c le .
.
.
.
.
.

1

I. — Le Romantisme.
Ses origines. — Rousseau. — La Révolution. —
L’ Empire. — La Restauration. . . . . . 2

7

II.— Chateaubriand.
Préparation à ses impressions d’ Italie. — Rome
et sa campagne. — Impressions de nature et
d’ art. — Évolution de son âme. . . . . . 45
III. — Madame de Staël.
L’ Italie dans le livre De la Littérature . . . .
75
Madame de Staël en Ita lie. .
. .
.
.
86
Corinne. — Impressions pittoresques et artisti­
ques; nouvelle manière de comprendre notre
littérature et nous-mêmes. . . . . . . 105

�Deuxième voyage de Mme de Staël. — La polém
ique entre classiques et romantiques . . . . . . 145
IV. — Sismondi - Fauriel.
Les introducteurs de la littérature italienne en
France au commencement du XIXe siècle.......151
Sismondi. — Son rôle auprès de Mme de Staël. —
Ses relations avec la comtesse d’ Albany. —
Ses appréciations de la littérature italienne........152
Fauriel. — Son rôle dans la littérature française.
— Ses rapports avec Manzoni. — Sa traduction
du Comte de Carmagnola et de l'Adelchi.........176
Claude Fauriel en Ita lie. . . . . . . 192
Dante en France. — Le cours professé par Fauriel
à la Sorbonne. . . . . . 1
9
9
V. — Lamartine.
Sa jeunesse. — Son premier voyage en Italie. —
Graziella. — Méditations. . . . . . 219
Influence de Pétrarque. . . . . . . . 247
Deuxième séjour à Naples. — Nouvelles Médi­
tations .......................................................... .256
VI. — Stendhal.
Son esprit. — Ses goûts. — Ses séjours en Italie......271
Appréciations artistiques de Stendhal. — Vie de
Rossini. — Rome, Naples et Florence. — His­
toire de la Peinture en Italie. — Promenades
dans Rome...................................................... 281

�L’ amour selon Stendhal. — Les Italiennes. — La
Chartreuse de Parme. — Ses observations sur
les mœurs, le caractère et la littérature des
Italiens. . . . . . . . . . 314
Jugements de Beyle sur nos auteurs. . . . . . . . . 340
VII. — Alfred de Musset.
Son tempérament d’ artiste. — Sa vision d’ Italie.
— Ses Premières P o ésies. . . . . . . . . . . . 3 51
Voyage en Italie. — Séjour à Venise. — Sépara­
tion. — André del Sarto. — Lorenzaccio. —
Le fils du Titien. — A mon frère revenant
d’ Ita lie. . . . . . . . . . 361
Réminiscences de ses lectures italiennes. —Silvia.
—Simone. — Carmosine. — Barberine. —
L éo p a rd i. . . . . . . . . . 380
CO N C L U S I O N . . . . . . . . . 399

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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                    <text>�.

�L’ITALIA NELLA LETTERATURA FRANCESE
Dalla morte di Enrico IV alla Rivoluzione.

�D E L M ED ESIM O A U T O R E

L ’ It a i.ia n e l l a l e t t e r a t u r a f r a n c e s e .

Dalla caduta d ell’ impero romano alla morte di
Enrico IV . Un vol. in-8°, di pagine 416. —
Torino-Roma. Casa editrice nazionale Roux
e Viarengo, 1905................................................ L

�CARLO DEL BALZO

L'ITALIA
N ELLA

LETTERATURA FRANCESE
DALLA

MORTE
ALLA

DI

ENRICO

IV

RIVO LUZIO NE

TORINO-ROMA
SOCIETÀ TIP0GRAFIC0 -EDITRICE NAZIONALE
g ià R oux e V ia re n g o

1907

�Proprietà letteraria

ROMA — ST A BILIM EN T O

TIPO G R A FIC O D E L L A « T RIB U N A »

�M a ria dei Medici e la coppia Concini — Il M arino
a P arigi —

Le l e tte re di J e a n Louis de Balzac

— L’Hôtel R am bouillet — E sa m e a n o n im o e f r a m ­
m e n ta r io del “ Principe „ del M achiavelli —

La

s to ria r o m a n a del Coeffeteau — Les g r a n d s c h e­
m ins de l’em pire ro m a in , di Nicolas B ergier — Il
Trionfo dell’ « A d o n e » .

��dei Medici, venuta a capo dello Stato dopo la
uccisione di Enrico IV, suo marito, fu involta da
densi vapori di sospetti e di accuse. Si disse, che, smodata­
mente ambiziosa, avesse affilato il pugnale di Ravaillac.
Quando fu arrestato l’assassino, fu subito condotto al pa­
lazzo di Retz presso il Louvre, dove rimase, incatenato e
custodito dagli arcieri, durante due giorni. Tuttavia l’eco
della uccisione giunse fino al gabinetto di sua maestà la
regina, che, piangendo, o fingendo di piangere, a dire dei
malevoli, poco commossa, esclamò al cancelliere De Silleri
nel quale per caso s ’imbattè : Il re è morto. — Signora,
rispose quel magistrato, vostra maestà mi perdonerà : i
re non muoiono punto in Francia. — Questa risposta del
cortigiano vale la laconica impassibilità della vedova, che
sale al supremo comando.
Poche ore dall’assassinio, il duca d ’Epernon, uno dei
cosidetti ciechi della carrozza del re, si portò al Parla­
mento, circondato da molti gentiluomini. E colà, in tono
minaccioso, richiese la reggenza per Maria dei Medici. Poi,
posando la mano sull’elsa della sua spada, soggiunse : que­
sta è ancora nel fodero, ma ne uscirà, se, in questo mo­
mento, non si accorda alla regina un titolo, che l’è dovuto
secondo l’ordine della natura e della giustizia. Il servile

M

a ria

�Parlamento, innanzi a cosi convincenti argomentazioni, senza
discussione di sorta, deferi la reggenza a Maria dei Me­
dici, madre di Luigi X II I, allora novenne.
L a storia ufficiale ci fa sapere che il fanatico assassino,
non ostante dei buoni tratti di corda, sostenne fino all’ul­
timo respiro di non avere avuto complici, ma Germano
Brice afferma che egli confessò cose tanto strane da sor­
prendere e spaventare i giudici, i quali giurarono sopra
gli evangeli, di non svelarne mai nulla a causa delle ter­
ribili conseguenze che potevano derivarne, bruciando fi­
nanco le deposizioni e tutto il processo verbale in mezzo
alla stanza.
Quando Enrico IV fu pugnalato, leggeva una lettera del
conte di Soissons ; il duca di Epernon era alla sua destra ;
i marescialli di Lavardin e di Roquelaure erano allo spor­
tello dal lato del duca d ’Epernon. Allo sportello dal lato del
re erano il duca di Montbazon e il marchese de la Fo rce;
sul davanti della carrozza si trovavano il marchese de Mira­
beau e il signor Duplessis de Liaucourt. Nicola Pasquier
racconta che un diavolo si presentò a R availlac e gli
■disse: Avanti, colpisci arditamente, tu li troverai tutti ciechi.
Ravaillac era di Angoulême, città che dipendeva dal go­
verno del duca di Epernon. La giovane Ecoman accusò la
marchesa de Verneuil e il duca d ’Epernon di aver fatto
assassinare Enrico IV . L ’accusa era fondata sopra valevoli
ragioni, ma non sopra prove giuridiche, per cui la teme­
raria fu condannata a prigionia perpetua. In principio i
sospetti e le accuse ferirono il duca d’Epernon sopratutto
e i gesuiti, il padre D ’Aubeigne, che aveva avuto delle
conferenze coll’assassino, e il padre Cotton, predicatore e con­
fessore d i Enrico IV, andato a vedere Ravaillac nella sua
prigione per inculcargli d i essere prudente ; ma, dopo, le
accuse si raddoppiarono contro Maria dei Medici, quando
si notò che essa conservava nel consiglio della corona il
buon padre Cotton, il duca d ’Epernon e suoi compari ;
quando il conte D ’ Auvergne, condannato a perpetua pri­
gionia da Enrico IV, per delitto di tradimento, fu messo

�in libertà e beneficato; quando, insomma, essa si rifiutò a
far ricercare i complici del pugnalatore.
E il pubblico malcontento andò man mano crescendo a
misura che illustri cittadini erano messi in disparte per
dare il passo ad avventurieri, poltroni e ladroni. Sully, che
aveva restaurate le finanze dello Stato, facendo trovare quin­
dici milioni d'avanzo nei sotterranei della Bastiglia, senza
contare i quaranta milioni destinati a mutare in atto il
gran disegno di Enrico di muover guerra a Casa d ’Austria,
fu obbligato a lasciare il Ministero. Ad Augusto de Thou
non fu data la carica di primo presidente, cui aveva di­
ritto, perchè la storia universale da lui pubblicata non aveva
saputo cattivarsi la santa Sede e la Corte di Spagna. In­
tanto, la coppia Concini, la coppia criminale trionfava.
Maria dei Medici, venendo in Francia, s ’era fatta accom­
pagnare da una giovane di bassa origine, ma bella, astuta
e spiritosa, Eleonora Galigaia, la quale, secondo i mali­
gni cronisti del tempo, si prestava verso la regina a quel
morboso attaccamento, frutto di morbosa esaltazione della
fantasia, per cui furono ben note o mal note le femmine
di Lesbo. Nel tempo stesso un gentiluomo fiorentino, rovi­
nato, un tal Concini, venuto in Francia sopra una delle navi
che accompagnarono la fidanzata del re, seppe anch’egli
cattivarsi le grazie della devota sensuale e raffinata fioren­
tina, la quale, con una trovata geniale, lo fe' sposo di
Eleonora, e si tenne presso di sè moglie e marito.
Morto Enrico IV , la coppia favorita ne fa di tutti i co­
lori, ma specialmente asciuga le casse dello Stato. Il ma­
rito che si recava di giorno e notte, al minimo cenno,
presso Maria dei Medici dalla sua casa presso il Louvre,
attraverso i giardini, passando sopra un ponte leggiero,
gettato sopra un fossato, chiamato poi il ponte dei sospiri,
comprò un marchesato, il marchesato d ’Encre e indi fu no­
minato maresciallo di Francia, senza essere stato mai sol­
dato. L a moglie, sopraccarica di pietre preziose e di bril­
lanti, era la vice regina, vendeva grazie e privilegi, ed
insultava, col suo fasto d ’ignobile provenienza, tutte le pu­
diche discendenti dei baroni delle Crociate.

�I fiori e gl i zecchini che piovevano sul capo del favorito,
primo gentiluomo di camera senza essere nato in Francia,
marchese senza albero genealogico, maresciallo senza cam­
pagne, sdegnarono l’alta nobiltà del regno, che abbandonò
la corte, ritirandosi nei suoi castelli, con a capo il principe
di Condé, figlio naturale di Enrico IV.
Maria dei Medici aveva tentato di condurre l’acqua al
suo mulino, dando principio alla costruzione dell’acquedotto
d i Arcueil per fornire di buon’ acqua potabile gran parte
dei quartieri popolari di Parigi ; ma mentre si rizzavano,
a poca distanza dalla capitale, gli archi dell’acquedotto,
per le vie di essa si rizzavano le forche, che il maresciallo
d ’Encre presentava come irrefutabili argomenti ai maldi­
centi ed ai malcontenti del suo potere ( 1 ). Se ne vedevano
nom meno di tre a ciascuna dell’estremità del ponte nuovo.
L a tempesta che rumoreggia in provincia, e la corte
deserta, in cui meglio si ripercote l’eco dell’uragano che
( 1 ) In ta n to n o n m a n c a v a q u a lc h e p a n e g ir ic o d i C a sa M e d ic i.
In v e r o P ie r r e d e B o is s a t p u b b l ic a v a : L e brillant de la Royne ou

les vies des hommes illustres du nom de Médecis, contenant p lu ­
sieurs exem ples et sentences remarquables en fa ict d'ambition et
de divisions civiles, avec une memorable suite des seigneurs si­
gnalez en toute vertu eu une seule fam ille. L y o n , B e r n a r d , in -8 ,
1 6 1 3 . — Il d e B o is s a t p e r ò si m a n te n n e f e d e le a M a ria a n c h e
q u a n d o e lla c a d d e in d is g r a z ia , p e r c h è , n el 16 2 0 , p u b b lic a a n c h e
d i L io n e l ’ H istoire généalogique de la maison de Medicis, conte­

nant les vies et fa its remarquables des hommes illustres et plus
signalez d ’icelle. — A lt r e d u e o p e r e e r a n o sta te p u b b lic a t e in ­
to r n o a lla c a sa d e i

M e d ic i (ch e io q u i v o g lio r e g is t r a r e a tito lo

d i c u rio s ità ) su i p r im is s im i a n n i d e l s e c o lo d e c im o s e t t im o :
— C h a p p u y s G a b r i e l. : La Toscane francoise-italienne, conte­

nant les noms, limites, antiquités et grandeur de Toscane; l ’ori­
gine, liberté , discordes et ruines de Florence — depuis restaurée
et agrandie p er Charles-magne — ses richesses, valeur, noblesse;
ensemble de ses magnanimes chefs et ducs de la très illustre mai­
son de M edici jusques aujourdui, avec leur généalogie en italien
et eu français. P a r is , p a r l ’a u t e u r , in -8 , 16 0 1.
— C L AU D E d e R u b i s : B r ie f discours de l ’ancience noblesse de
la maison illustre de Médecis de Florence (d a n s l ’ h is t o ir e d e
L y o n , p . 5 1 1 - 2 7 ) . L y o n , B o n e v . N u g o , in -fo l. 16 0 4 .

�si avvicina, persuadono Maria e il favorito a venire a patti,
e, col trattato di Sainte-Menehoud del 15 maggio 1 6 1 4 ,
acccordano ai malcontenti tutto, ben decisi a non mantener
nulla. Tutti si sottomettono a Maria, e la coppia criminale
può continuare a ballare la sarabande, ed a gettar polvere
negli occhi. Dal ponte nuovo è spiantata la mezza doz­
zina di forche, e vi si fonda la statua equestre di Enrico IV ,
inviata da Cosimo II, gran duca di Toscana, con pompa
solenne, il 23 agosto di quello stesso anno. L ’anno dopo,
Maria, sopra disegni del suo architetto Jacques de Brosse,
dà mano alle costruzione del palazzo del Lussem burgo.
Tutto questo non vale a smussare gli angoli, che rinascono.
I nobili, vedendosi canzonati, perchè del trattato di SainteMenehoud non si parla, brontolano di nuovo, minacciando
anche una volta di ritirarsi nei loro sacri castelli.
Maria dei Medici e Concini pensano ad un diversivo
letterario. Chiamano a Parigi Giambattista Marino, il gran
cavalier Marino, che riempie il mondo dei suoi versi so­
nori, delle sue avventure amorose, dei suoi duelli; l’inesau­
ribile colorista napoletano, che aveva ecclissato tutti i poeti
contemporanei, sintesi di tutti i vizi letterari e non lette­
rari del suo tempo, resi amabili in grazia del suo tempe­
ramento. Aveva dato il suo nome a tutta la manifestazione
e produzione poetica o versaiuola, che voglia dirsi, della
fine del secolo X V I e i primi del secolo X V II..
Tutti sanno che poetica del Marino fu questa :
E ’ del poeta il fin la meraviglia ;
P arlo d e l l’e c cellen te e non del g o ffo ;
C h i n o n fa s t u p i r ,

v a d a alla strig lia .

E che cosa deve produrre la m eraviglia? l’ammirazione ;
scaturisce dall’ammirazione la celebrità ; la ricchezza dalla
celebrità ; la voluttà dalla ricchezza. Il Marino conosce il
gusto del suo pubblico, lo conosce da vent’anni, dalla pubbli­
cazione dei suoi Baci ed è un abile speculatore in mercanzia
poetica. E vuole arricchire per godere. Al cervello sosti­
tuisce il bello spirito ; al cuore un contatore ; alla coscienza

�la scienza di piacere ; alla fede l’abilità ; all’amore la vo­
luttà. L a sua ricetta poetica nelle sue mani è infallibile :
un grammo di antitesi, due grammi di concetti distillati,
tre- grammi di colori assortiti, tintura afrodisiaca, estratto
di adulazione raffinata, sciroppo di versi sonori ed armo­
niosi. Sempre fedele a questa miscela, manipolata da mae­
stro, il Marino, avviandosi alla volta di Francia, aveva un
bagaglio fosforescente, ma leggiero, di dodici volumi di poe­
sie di ogni sorta e maniera: campestri, amorose, capricciose,
eroiche, marittime, malinconiche, gratulatorie, adulatorie, e
via dicendo.
Tutto questo bagaglio non gli basta, e pensa al Tempio,
in cui deve celebrare le bellezze corporali di Maria dei
Medici. Mentre lasciava Torino nella prima decade di aprile,
già si componeva in Lione il suo Tempio, nella stamperia
del Jullieron, donde era lanciato, verso Parigi, il 15 mag­
gio d e l 1 6 1 5 . Il T empio è il suo battistrada, che, lodando
la dolce terra di Francia e la sua sovrana ed altre belle
della corte, riempie del nome suo, già salutato il supremo
maestro di poesia, ogni bocca, e fa palpitare ogni cuore.
L a descrizione delle bellezze corporali di Maria dei Medici
è calda, eccitante, au d ace; in essa si sente quasi il desiderio
acre di un innamorato libidinoso :
Sentieri d i latte onde van l’alme al cielo :
Valli di gigli ove passeggia aprile ;
Canal d ’argento, che distilla odori,
Solco di neve che favilla ardori.
Il poeta si mostra invaso da profondo entusiasmo per
il naso di Maria, il quale è un edificio bianco, che eleva
il suo piccolo muro fra due praterie d i neve porpora e di
porpora bianca:
Sorge nel mezzo un edificio bianco
Eletto a terminar con muro breve
Posto colà fra 'l destro prato e ’ l manco
Il candid' ostro e la porpurea neve.
Ma ciò non basta; l’estro si accende ancora più innanzi
ai baff ettini della regina, leggiadra piccola foresta che è

�piena di attrattive e nelle pupille folgoranti della bella po­
tente ei vide scritto in nero : quivi è il sole !
L a vanità femminile e regale, solleticata lungo seicento­
versi sonori, era molto soddisfatta. E le cronache del tempo
ricordano che Maria dei Medici, ogni volta che incontrava
il cavalier Marino sulla sua piccola mula, nei pressi del
Louvre, faceva fermare la sua grande carrozza dorata, e
conversava lungamente col suo meraviglioso poeta, il quale
pensava, adulando, di ammassar bei scudi d ’oro. E le cro­
nache dicono, per esempio, che, dopo la prima udienza
accordata al poeta dal Concini, questi gii d isse: potete
farvi rimettere cinquecento scudi d ’oro au soleil, dal miotesoriere. Il poeta se ne fece consegnare mille. — Diavolo ! —
esclamò il maresciallo in italiano, la prima volta che in­
contrò Marino, voi siete ben napoletano, mio caro cava­
liere. Vi si danno cinquecento scudi e voi ve ne fate pa­
gare mille. — Eccellenza, il poeta replicò, Vostra Altezza
deve stimarsi fortunato che io non abbia capito tre mila.
Io non comprendo il francese !
L a voga del cavalier Marino fece impallidire ogni altra
riputazione letteraria. Le assemblee in casa di madame
Rambouillet si facevano banditrici della sua gloria. Tutti
gli incensi si mandavano alle sue nari. Ed egli, varcata di
poco la quarantina, esperto nell’arte di farsi largo tra la
folla, conoscitore del cuore umano, mondano consumato,,
se ne stava appartato in una piccola casa modesta in via
della Buchette. Non si prodigava, non si lasciava sfrut­
tare, ma sfruttava, aguzzava la curiosità, si faceva desi­
derare. Aveva lanciata la voce che era venuto a Parigi
per dare, tra quel fosforo inspiratore, l’ultima mano al
suo capolavoro, al suo gran poema, all'Adone che, da molti
anni annunziato, era atteso come un avvenimento eccezio­
nale. E Voiture, il cronista delicato e lambiccato dell'Hôte l
Rambouillet, il piccolo saltellante Voiture, aveva recato la
buona novella a quelle dame adorate, che, tra non molto,
egli avrebbe fatto udire dei canti compiuti della grande
epopea di amore.

�Madame Rambouillet, che aveva sangue italiano nelle
vene azzurre, era entusiasta del bel cantore napoletano.
Ella era l'arbitra della suprema eleganza, della squisita
delicatezza, della fama dei poeti, della carriera dei genti­
luomini, circondata da un vero squadrone di bellezze in­
tellettuali. Il Marino, portato da lei, doveva trionfare su
tutta la linea.
Jean de Vivonne, detto de Torettes, della branca dei
signori di Saint-Goard, primo marchese di Pisani, signoria
a tre leghe da Saintes, aveva esercitato, durante tre regni,
cariche importanti, ed aveva meritata tutta la fiducia di
Enrico IV. Colonnello di cavalleria leggera italiana, tro­
vandosi a Roma, in qualità di ambasciatore di Francia,
aveva sposato, nel 1587, Giulia Savelli, vedova di Luigi
Orsini, di famiglia non meno illustre che la sua. Giulia Sa­
velli, figlia di Cristoforo Savelli e di Clarice Strozzi, po­
teva ricordarsi di ben noti ed eminenti antenati. Si sa che
i Savelli hanno dato alla chiesa molti cardinali e due papi,
Onorato III e Onorato IV, e che gli Strozzi, chiari nella
storia fiorentina, si vantano di aver dato un maresciallo
alla Francia. Giovanni de Vivonne aveva ben sessantatrè
anni quando sposò Giulia, ma aveva tutte le apparenze
di un giovane ; ardente, elegante come un giovine, non
ostante la grande differenza di età, non fu rifiutato dalla
fresca vedova di Luigi Orsini, due anni innanzi misera­
mente strangolato a Venezia. Frutto dell’unione fu Cate­
rina, unica ereditiera. Giovanni de Vivonne, ritornato in
Francia per sostenere la causa di Enrico IV, si segnalò
specialmente nella battaglia di Fontaine Française. Giulia,
rimasta in Roma con la piccola Caterina, assai energica
e versata nelle faccende d’Italia, potè in un certo modo,
coadiuvata dal cardinale d’Ossat, reggere l’ambasciata fino
alla nomina del successore di suo marito.
Nel 1599 moriva il de Vivonne e pochi mesi dopo, Ca­
terina, non ancora dodicenne, nel gennaio del 1600, an­
dava sposa a Carlo d’Angennes, marchese di Rambouillet,
che contava ventitré anni.

�Caterina, fatta giovane, ben presto, per le sue grazie catti­
vanti, per la sua cultura, versata nella letteratura italiana e
spagnuola non meno che nella poesia e nella storia di Fran­
cia, nell’eloquenza non meno che nelle sacre lettere, brillò
nella corte di Enrico IV. Tuttavia, avuta la sua Giulia nel
1607, alla quale tennero dietro altri sei figliuoli, due maschi
e quattro femmine, ella si decise di ritirarsi dalla corte per
vivere tutta nella sua famiglia. Quei costumi cortigiani non
le si confacevano ; avvezza alla delicatezza galante dei gen­
tiluomini italiani, era rimasta irritata dall 'allure trop cava­
lière che gl i uomini colà si permettevano con le donne.
Pensò di formarsi una corte privata, una piccola corte al­
l’italiana, secondo i gusti della seconda metà del X V I se­
colo, tutta misura e gusto, tutta consacrata ai delicati
piaceri dello spirito, all’esercizio della poesia e dell’ elo­
quenza, in cui la donna doveva essere ispiratrice e coopera­
trice, amabile e rispettata, di gentiluomini e di letterati.
L a fortuna le dava i mezzi di realizzare i suoi disegni,
perchè i bisogni del suo spirito riassumevano un po’ i bi­
sogni dello spirito di tutti. Ed ella incominciò a volersi
costruire una casa a sua posta, in cui l’aria e la luce e la
felice disposizione degli ambienti contribuissero a renderne
piacevole il soggiorno, E una sera, mentre conversava con
i suoi amici, esclamò tutta giuliva, Archimede in gonnella:
ho trovato, ho trovato! e schizzò sopra un foglio un di­
segno: non più la scala in mezzo alla casa, ma in un lato,
in modo da poter avere una fuga di stanze, l’una indi­
pendente dall’altra, non più finestre e porte piccole, vaneg­
gianti a casaccio, ma alte e larghe, l'ima di fronte all’altra,
da inondare le camere di aria e di luce ; finestre alte, senza
parapetti in muratura, sorgenti dal pavimento e salienti al
soffitto, che Maria dei Medici volle, poi, imitate nel pa­
lazzo del Lussemburgo. L a sua casa fu presto rizzata come
per incanto ed abbellita di doppio cortile, di un bel giar­
dino, di quadri, di arazzi, di statue, di drapperie scelte,
E , cosi, ella creò, ad un tempo, la nuova architettura, il
gusto, la conversazione. E furono suoi primi assidui

�Malherbe, colui che, più tardi, doveva riformare la poesia,
Racan suo prediletto discepolo, e Cospeau, predicatore elo­
quente.

Il cavalier Marino trionfava. La sua tavolozza era il
breviario dei giovani abati, che frequentavano la camera
azzurra, cioè la stanza da letto di madama Rambouillet,
la quale, non essendosi ancora inventato il salotto, colà
riceveva i suoi ammiratori. I gentiluomini soldati, i poeti
affamati di gloria si esercitavano nella pastorale e nel ma­
drigale, componendo a mosaico, con le antitesi scintillanti
dell’autore del Tempio, tentando di mescolare alla delicata
galanteria italiana, la grave serietà spagnuola, i concetti
e le agudezas. Fra permesso di corteggiare le dame, ma
con talento garbato, devotamente ; e alle dame non era a
disdegno l’omaggio, che esse gradivano pudicamente, senza
dare speranze, come una semplice manifestazione di ri­
cambio spirituale tra anime elette. Vi doveva essere il pro­
fumo dell’amor platonico, fra un ondeggiamento vaporoso
di frasi scelte, di candore quasi verginale. Si comprende
facilmente che questa commedia dell’amor platonico doveva
ben presto condurre all’ ipocrisia; il purismo al preziosi­
smo; la distinzione all’affettazione; il pudore alla schifiltà.
Ma di ciò altrove.
Caterina di Vivonne fu battezzata Arthénice da Malherbe,
acciò i rimatori avessero potuto lodarla senza svelare al
volgo il segreto del nome suo, cosi rispettato. Arthénice,
anagramma di Caterina, e dolce all’orecchio, divenne per
lei quasi un secondo nome proprio, e non le fu tolto, se
non dall’abate Cotin, che lo appropriò a madama de la
Moussaye, Caterina de Champagne, e da Racan, il quale
così chiamò madama de Termes. Più tardi, quando surse­
ia moda di introdurre dei ritratti e racconti di fatti veri
nei romanzi, si fu obbligati di non dare a madama di
Rambouillet il nome troppo trasparente di Arthénice, la si
appellò Cléomire ; la si appellò Minerva, la dea di Atene (1 ).
(1)
Vedi a pag. n in: P récieu x et P récieuses, caractères et
moeurs littéraires du .XVI I siècle, p ar Ch. L . L i y e t . Paris, D i­
d ie r, 18 59.

�Facevano a lei corona, Giulia sua figlia, vaghissima,
anima nobile, per la quale spasimò lungamente il marchese
di Montausier, e Angelica Paulet, la cui folgorante bellezza
aveva fatto palpitare Enrico IV, cantatrice commovente,
danzatrice eccitante, che faceva incrociare molte spade e
tremare d ’amore i pittori che la ritraevano, e quasi im­
pazzire il maestro Guédron nello insegnarle a suonare il
liuto, e madama la princesse, quella bella Carlotta di Mont­
morency per la quale lo stesso impenitente Enrico IV
aveva commesso le sue ultime e più vergognose follie, e
madama Aubry, anch’ella esimia cantante, ma non toccante
e passionata come Angelica Paulet, e poi madama Cor­
nile], bruna, piacente e mordente, e Anna Genoveffa di Bour­
bon, che doveva essere, più tardi, madama de Longueville,
bionda e slanciata, altiera e passionata, sorella del vinci­
tore di Rocroi, ambiziosa, volubile come lui, che, dopo
molti amori e molti intrighi, diventò penitente nel con­
vento di Port-Royal, e madama de Sablé anche flessuosa,
e bianca e bionda, che, dopo essere stata molto amata, fi­
nisce, come la Longueville, nel pietismo di Porto Reale.
Più tardi, nel secondo periodo dell 'Hotel, vi vedremo Mad­
dalena de Scudéry e madama de Sevign é; la prima che
doveva elevare un inno alla casa e dipingere la galleria
di ritratti delle preziose, la cronaca della Société polie , e
le seconda che, nelle sue lettere, doveva difendere quella
Società in decadenza, quando molti, che, per essa eran ve­
nuti in rinomanza, ingenerosamente le voltavano le spalle.
E i primi canti dell’Ad one furono letti e accesero un
grande entusiasmo nel cuore di quelle belle, spiritualmente
ardenti. Solo il Malherbe faceva delle riserve, avendo inco­
minciato a posare a pontefice delle riforme nello stile poe­
tico. Ma il Marino se ne vendicò con un epigramma, che
fece il giro di Parigi letteraria, allora; e che si ricorda
ancora. Il Malherbe era catarroso e tossicoloso, tutto pieno
di umori, e il Marino esclamò che egli non aveva mai co­
nosciuto un gentiluomo cosi umido e un poeta cosi secco!

�Intanto la tempesta rombava contro il Soncini e fu
pubblicato, in quel torno, un piccolo libro, frammentario,
intorno al Principe del Machiavelli :

—
Fragment de l ’examen du Prince de Machiavel , où il
est traicté des confidens, ministres et conseillers particuliers
du Prince, ensemble de la fortune des favoris. A Paris.
Questo libro era indirizzato contro Machiavelli, che l’au­
tore mal comprende; ma, in fondo, serviva per attaccare
Maria dei Medici e Concini. L ’anonimo autore, dopo di
aver cercato puerilmente, saltando di palo in frasca come
un uccellino in primavera, di cogliere il segretario fioren­
tino in qualche contraddizione, si domanda: se il principe
deve avere dei confidenti e ministri speciali ? Machiavelli
non si pone tale questione, esclama l’anonimo, tuttavia, è
una bene importante questione. Questi consigli, ristretti e
particolari, si avvicinano più alla dominazione violenta,
odiosa e sospetta a tutti, che alla legittima, la quale, non
avendo a diffidare dei sudditi e reggendosi secondo le
leggi, meglio interpreta il sentimento generale, sia negli
affari interni che esterni. Inoltre, quando gli affari sono
nello mani di pochi, e peggio di un solo, è più facile ad
un principe straniero, o ad un altro che abbia disegni contro
lo Stato, di incepparli, polendo più facilmente corrompere
un piccolo corpo, che un gran Consiglio, composto dei più
eminenti cittadini. Un principe non deve avere un favo­
rito, perchè il favorito diventa confidente e potente e te­
nace a conservarsi la sua potenza.
Machiavelli, soggiunge l’anonimo, si occupa delle qualità
che deve avere un buon ministro: quando tu vedi che il mi­
nistro pensa più a sè che al principe, e che in tutto ciò che
egli fa, cerca il suo particolare profitto, un tale uomo non
sarà mai un buon ministro e non si potrà aver fiducia
in lui. Colui che lui le faccende di un principe nelle sue
mani, dove dimenticare sè stesso, acciò non pensi ad altre
cose se non a quelle che concernono il servizio e il bene
del suo padrone. E deve possedere la saggezza od il buon
senso, od essere accetto ai sudditi o per lo meno non ri­
pugnante.

�Non è possibile di avere un tal ministro, osserva l’ano­
nimo, che ha sempre innanzi agli occhi Maria dei Medici
e il suo Concini, una regina straniera e un ministro stra­
niero, non è possibile che una tale virtù possa nascere
sotto una tirannia; non è possibile, che, nata, si assoggetti
ad un despota, o che un despota possa sopportarla. L ’ano­
nimo enumera altre virtù che dovrebbe avere un ministro,
per dimostrare, ancora più, l’impossibilità di mutare in realtà
un tal modello di perfezione; dovrebbe essere religioso e
sincero coraggiosamente. Con la storia greca e romana e
con quella di Francia, e con fatti quasi a lui contempo­
ranei, dimostra che, quando la fede religiosa non è illumi­
nata dalla tolleranza, ma è zelo incomposto, ma è feticismo
di esteriorità, può produrre mali incalcolabili alla società
e frantumare financo i più forti Stati sotto le strette delle
guerre civili ; e che lo seppe Papiniano quanto costi di
dire il vero ad un tiranno; che solo Efesto e Cretaro, fa­
voriti di Alessandro, e Agrippa e Mecenate, confidenti di
Augusto poterono, senza pericolo, dire il vero ; che essi
rappresentarono, e rappresentano, eccezioni al cospetto di
principi straordinari, che confermano la regola.
Questo anonimo è un ugonotto, che si è servito del Ma­
chiavelli per pretesto, a fine di lasciar passare il suo libro,
in forma frammentaria, in difesa della libertà civile e re­
ligiosa. E trova modo, qua e là, di lodare i tolleranti, e di
sferzare gli intolleranti ; di levare un inno, per esem­
pio, al cancelliere de l’ Hòpital, e fare giusta censura al
duca di Savoia che, nell'anno 1560, mandò il conte della
Trinità a sterminare i poveri abitanti della Valle di L u ­
cerna e di Angrogna, reliquie degli infelici Valdesi, che
volevano conservare la fede loro ; e fare giusta cen­
sura a tutti coloro che, di mala fede, applicarono gli editti
di pacificazione. E poi, lemme lemme, se ne viene, con la
speranza di non tradire il segreto movente che ha pro­
dotto il suo scritto, alla sua conclusione. Due specie di
persone, che sono soggette all’invidia, egli afferma risolu­
tamente, non debbono essere chiamate alla direzione degli

�affari : gli stranieri e la gente nuova, l i difficile che uno
straniero possa avere tutte le qualità necessarie ad un buon
ministro, ma se pure le avesse, nessuno potrebbe liberarlo
dai sospetti di essere egli in segrete relazioni coi nemici
dello Stato per mutare in realtà i propri disegni contro i
signori paesani, e trasportare in luogo sicuro i suoi tesori,
e di altri viluppi simili, creati e diffusi dai malcontenti di
vedere elevato, ai supremi onori, un uomo estraneo alla
terra soggetta. Così un cancelliere francese, sotto re Gu­
glielmo in Sicilia, lece sommuovere i Siciliani ; cosi fu as­
sassinato Carlo d i Spagna, conestabile di Francia, sotto re
Giovanni; così i grandi di Inghilterra insorsero, ai tempi
di Enrico III, contro messer Pietro de Roches, vescovo di
Vincennes. E gli uomini nuovi, sconosciuti prima di salire
al potere, nemmeno fanno buona prova, o perchè sono disprezzati per la bassa origine, o perchè di bassa origine
male usano eli una forza che non sanno guidare, come ne
fanno testimonianza, tra gli altri, Pallade, Narciso, Tigellino,
Poliuto, liberti di Claudio e Nerone, e il cardinale Granvela nella Spagna, e il cardinale di York in Inghilterra.
Dunque non ministri stranieri, e tanto meno principi
stranieri ! fuori, adunque, Maria dei Medici e il maresciallo
d ’Encre. Dunque, non gente nuova e sconosciuta al potere;
fuori, dunque, per nuove ragioni, il maresciallo d 'E ncre, lo
sconosciuto Solicini di ieri !
L a tempesta doveva scoppiare. I nobili, i grandi di
Francia trovavano un’espressione del loro malcontento nella
penna affilata d i un vibrante ugonotto. Il popolo, come
offeso dal lusso continuo della così detta coppia criminale,
doveva prorompere. Luigi X III, che voleva avere l’ illu­
sione di regnare, doveva prestare la sua mano regale ai
grandi, ai letterati, al popolo. L a sorte del parvenu Con­
cini, dell’ invidiato maresciallo d ’Encre, era decisa, l'ultima
ora sua era giunta !
Alberto de Luynes, gentiluomo provenzale, già paggio
di Enrico IV, e compagno di ricreazione del re, al quale
era piaciuto per la sua abilità nello ammaestrare gli

�u
c elli di rapina, spiava il momento opportuno per dare ad­
dosso all’odiato straniero e sostituirlo nel supremo comando.
Da un pezzo, sempre che gli veniva fatto, egli faceva ca­
dere, con tatto e con misura, nell’orecchio del re una pa­
rola di censura alla grande fiducia che Maria dei Medici
riponeva nel Concini, il quale aveva raccolto nelle sue
mani tutte le cose dello Stato. Perchè sua madre lo la­
sciava nell’ ignoranza dei grandi interessi e degli urgenti
bisogni del suo popolo? Perchè regnava sola, o, peggio,
lasciava regnare quel favorito impopolare, che compromet­
teva la causa del trono? Luigi X III ascoltava e fremeva.
Nelle lunghe ore di ozio, abbandonato sull’ottomana nella
sala delle armi, spesso, durante le tristi giornate invernali,
aveva pensato di scuotere quel giogo, troppo pesante, e
regnare davvero. L e suggestioni abili del suo compagno
lo eccitavano, lo pungevano.
Tuttavia non avrebbe avuto mai l’animo di ribellarsi a
sua madre, se gli errori e la fatua arroganza del mare­
sciallo non avessero fatto traboccare il vaso. Il Concini
aveva fatto e faceva fortificare molti luoghi in Normandia
e Piccardia, quasi a tener Parigi bloccato in un cerchio
di piazze con guarnigioni a lui fedeli. Soppresse le vecchie
pensioni, ne creò delle nuove, dava e toglieva a sua posta,
camminando fra solchi d ’oro. Si circondò anche di una
guardia del corpo, di pretoriani, che egli chiamava coyons
à m ille livres, dando a ciascuno una paga di mille lire,
nobili spiantati, pronti ad ogni eccesso. Questa guardia,
all’ imperiale, riscaldò il sangue reale. L ’arresto del ma­
resciallo fu firmato. Nel mattino del 27 aprile 16 17 , mentre
il Concini, accompagnato da una folla di clienti, di pa­
rassiti, di sollecitatori, di avventurieri, era in atto di
passare il ponte levatoio del Louvre, per recarsi al Con­
siglio, Vitri, capitano delle guardie, seguito da molti mi­
liti, accostandosi, gli chiede bruscamente, in nome del
re, di rimettergli la sua spada. Il Concini, meravigliato,
sorpreso, pone la destra sull’elsa dell’arme. Questo movi­
mento è interpretato come una ribellione. Tre colpi di

�pistola gli sono sparati a bruciapelo. Cade fulminato. Vitri
grid ò : V iva il re. A questo grido convenzionale, Luigi X I I I
si affaccia da una finestra, e ringrazia l’assassino : Grand
merci à vous, à cette heure j e suis roi !
Vitri fu promosso a maresciallo, Alberto de Luynes
regnò in luogo del Concini, e la plebaglia parigina si
macchiò di infamia. Il corpo del maresciallo d ’Encre, get­
tato nella latrina della porta del Louvre, è, nella notte, se­
gretamente seppellito nella chiesa di Saint-Germain l’ Auxer­
rois. A ll’ indomani fu dissotterrato, e, con uncini di ferro,
trascinato per le v ie: poi appeso ad una forca, poi mu­
tilato, poi smembrato, messo all’asta pubblica, stracciato
con i denti di belve travestite da uomini. Maria dei Me­
dici, prigioniera del re, suo figlio, è relegata a Blois; ed
Eleonora, vedova Concini, processata per magia, per avere
affatturata l’anima della regina madre, è condannata a pe­
rire sul rogo.
Alberto de Luynes si arricchì come il Concini; e, più
affamato d i lui, mise in un vero scompiglio tutta la finanza
dello Stato, non saziandosi mai. Divenne pari e maresciallo
di Francia e governatore sfruttatore di molte città e ca­
stelli. Sposò una delle più illustri e ricche ereditiere della
corte, Maria de Rohan Montbazon, che doveva esser, poi,
tanto famigerata sotto il nome di duchessa di Chevreuse,
per i suoi molti intrighi, per i suoi moltissimi amori, il
suo eccezionale fascino sull’anima e sul corpo della re­
gina, Anna d ’ Austria.
E che faceva L u igi X I I I ? Se la passava nella sala d ’armi
a suonare il tamburo o il corno da caccia ; ad imparare a
memoria i nomi tutti dei suoi levrieri ; a gonfiarsi le guance,
soffiando in tubi di vetro, per creare dei giuochi d ’acqua.
E ra ancora un fanciullo a diciannove anni !
Maria dei Medici non si divertiva a Blois, ed era as­
sistita dai consigli del giovane vescovo di L u çon, Riche­
lieu, creatura del Concini. E g li, ritiratosi nella sua diocesi
corrispondeva con la regina per mezzo di suo fratello, che se
ne stava a Blois. Richelieu, di passaggio a Parigi, aveva

�ricev uto notizia dell’assassinio, che si preparava contro il Con­
cini, l’antivigilia e la vigilia del giorno in cui ebbe luogo,
per mezzo di un fedele ecclesiastico della sua diocesi. Ne­
glesse di avvertirne, a sua volta, il suo benefattore ; e, met­
tendo l’ultimo biglietto del suo confidente sotto il suo guan­
ciale, aveva detto freddamente : — Vedrò: la notte porta
consiglio. A ll’indomani, a nove ore, l ’assassinio era stato
consumato. A che aveva pensato Richelieu ? L a notte gli
aveva portato il consiglio di aspettare e di prepararsi a
prendere la successione del fortunato e sfortunato favorito
ad un tempo. Ben opinava che la potenza del De Luynes
sarebbe stata una parentesi di breve durata. Allora egli conti­
nuava a svolgere il suo piano. Aiutava la regina madre a
risalire sul Louvre per aggrapparsi alla sua gonna regale.
Nella notte del ventuno al ventidue febbraio 16 19 , Ma­
ria dei Medici, per mezzo di una scala, posta sotto la fi­
nestra del suo gabinetto, discese sull’orlo del fossato de!
castello ; con un’altra scala passò il fossato e si allontanò
rapidamente da Blois. Il duca d’Epernon, antico amante di
Maria, le fece aprire le porte di Angoulême. Richelieu la
accompagnava. I ribelli di Angoulême scrissero al re una
lettera tutta sommissione ; ma, nel tempo stesso, organiz­
zarono la resistenza armata. Il maresciallo De Luynes,
prò bono pacis, fece accordare a Maria il governo d’Anjou.
Luigi X III si offese che sua madre, diffidente, non tor­
nasse a Parigi. Si ripresero le armi. Molti gran signori
si schierarono sotto gli ordini della vedova di Enrico IV.
Ma le cose si accomodarono in grazia della grande abi­
lità d i Richelieu, che seppe cattivarsi anche l’animo del
Luynes. Maria dei Medici ritornò bene accetta a Parigi,
e tutti furono contenti ; e Richelieu divenne l’uomo della
situazione. Egli aveva ben meritato dalla monarchia, e in­
sieme aveva assai ben fatto gli interessi suoi. Maria lo
fece nominare cardinale. Nel ricevere la porpora, dicesi
che ei la deponesse ai piedi di lei, umilmente : — Signora,
questa porpora, che io debbo alla maestà vostra, mi farà
sempre ricordare il voto, che io fo, di spargere il sangue
mio in vostro servizio.

�Durante le ostilità tra calvinisti e cattolici, tra il 1 6 2 0 il De Luynes morì di febbre maligna. Richelieu non
aveva più rivali, ma se ne rimase cheto prudentemente, sa­
pendo che gli invidiosi di sua fortuna lo avevano dipinto
come un grande ambizioso al cospetto del re. Maria dei
Medici, che desiderava di mettere a fianco di suo figlio una
persona di grande intelletto a lei devota, così bene disse,
tanto meglio fece da ottenere il consentimento all’entrata
del suo cardinale nel Consiglio. Richelieu, che conosceva
le istorie, si ricordò di Augusto, e simulò la più grande
ripugnanza ad occuparsi dei pubblici affari, a causa della
malferma salute ; avrebbe qualche volta assistito al Con­
siglio senza intervenire in alcun modo nelle cure del go­
verno. Luigi X III abboccò all’amo e si abbandonò nelle
braccia del buon cardinale. Questi prese parte al Consiglio
nel 16 24. Dopo sei mesi ne dominava tutti i componenti,
ne scacciava la regina madre, obblioso del suo voto di spar­
gere il suo sangue per lei. L a corona passava sul capo
del porporato. Luigi X III poteva bene andarsi a gonfiare
le guance coi suoi giuochi d ’acqua nella vecchia sala d ’armi,
e a ripassare a memoria la litania dei suoi levrieri !
16 2 2 ,

T ra questi avvenimenti, dalla morte di Enrico IV, molti
studiosi e sapienti avevano cercato un conforto alla civiltà
c alle lettere latine, un conforto a ll’antica Roma, come ad
una seconda madre. Antonio de Lavai ( 1 ) aveva tradotto
i discorsi di Cicerone e Giovanni Baudoin (2), aveva tra­
dotto i discorsi d i Cicerone e le opere di Sallustio e di
Svetonio, Nicola Renouard aveva dissertato sulle Meta­
morfosì di Ovidio (3). Il Guillemot aveva pubblicato una
nuova edizione della traduzione d i Plinio, fatta da Antonio
( 1 ) Paris, ¡in-4, A bel l ’ A n g e l ie r , 16 13 .
(2) Paris, in-4, 1 6 17 , e Paris. G o sse l in . in-4, 16 16 , ivi in-4, 1 6 10
e 16 16 .

(3) Quinze discours sur les Metamorphoses d ’Ovide, contenant
l 'exp lication morale des f ables. Paris, Mathieu G uillemot, 1610.

�Du Pinet, signore di Noroy ( 1). Il Rigaud, a Lione, nel
1610, aveva stampato una nuova edizione, in tre volumi,
in-8, delle opere morali di Seneca, tradotte da Simone Gou­
lart; e, nel 1 6 1 8 , Roberto Valentin, a Rouen, aveva pub­
blicato tutte le opere del Seneca, tradotte da Matteo Chalvet, già presidente del Parlamento di Tolosa. Il cancelliere
Nicola Seguier aveva tradotto, a Parigi, nel 1613, Quinto
Curzio; Giovanni Bandoni (2), Francesco di Cauvigny, si­
gnore di Collomby (3), Rodolfo de Maistre (4) avevano
tradotto Tacito. I librai Tardif e Libert avevano dato
nuove edizioni delle commedie di Terenzio, tradotte da
Giovanni Bourlier, rivedute e corrette da Antonio de Mu­
ret. Alle tante edizioni della storia di Tito Livio, apparse
nel secolo XV'I, altre traduzioni si erano aggiunte. L'An­
gelier pubblicava a Parigi la traduzione di Biagio de Vi­
genère (5), e il Du Bray quella di Francesco de Malher­
be (6). Nè erano dimenticati Valerio Massimo (7) e Flavio
Vegezio (8 ), E il dolce Virgilio era, più volte, nuovamente
(1) Paris, 2 voll. in-4, 1615.
(2) Oeuvres de Cornelius Tacitus, illustrées en celle dernière.
édition de chronologie, g énéalogies. sommaires et annotations. Pa­
ris, Richer, in-4, 1616.
(3) Traduction de quelque partie du premier livre des annales
de 'Tacite. avec des observations politiques, topographiques et hislo­
riques. Paris, Ant. Estienne, in-8, 1616.
(4) Le Tibère /François de C. C. Tacitus, 011 les six premiers
livres des annales de Tacite, Paris, Rob. Estienne, in-12, 16 13
(5) Les decades qui se trouvent de Tite liv e ou françois avec
des annotations etfigures pour l'intelligence de l 'antiquité romaine,
plus une d e sc rip tio
nparticutière des lieux et une chronotogie ge­
nerale des principaux potentas de la terre par BLAISE DE VIGNE
NIERE. Paris. 2 voll, in fol. 1617.
(6) Le X X X III livre de t ite Live, nouvellement trouvé à Bam­
berg, traduit par le sieur Fr. de Malh e rb e . Paris, in-8, 1621.
(7) Le dix livres de V alere le grand contenant les exemples
des faits et dicts memorables, tant des vertueux que des vitieux
personnages anciens. Traduits par maistre I. Le BLOND. Rouen,
Angot, in-16, 1615. E la quinta edizione di tale traduzione com­
parsa la prima volta, nel 1548, a Parigi, presso l'Angelier.
(8) La milice romaine, traictè auquel est monstré comment

�tradotto da prelati e signori, fram m entariam ente o per
intero ( 1 ). E , così, per non allungare di troppo questa lista,
furono tradotti tutti gli altri classici.

E fra tanto fervore di studi latini, conseguenza felice
del Rinascimento, non fa meraviglia di vedere più edizioni
del lavoro del padre Filiberto Monet intorno allo studio
comparato della lingua latina e francese. Questo libro, pub­
blicato la prima volta a Lione, da Giovanni Abel, col
titolo di Parallèle des langues latine et française, fu ristam­
pato nel 16 24, nel 16 30 , 16 32 e 1636, e fece nascere
altri buoni libri del medesimo autore (2).
Intanto, nel 16 2 1, in Parigi presso il Cramoisy, era
ev ant mil années on enseignoit les nobles arts militaires es-éscholes
d
publiques,avec la traduction de Flave Végéce en langue française p a r
1. d e W a l h a u s e n . Francfort-sur-Mein, Paul laeques, in-fol. 16 16 .
(1) Traduction un peu paraphresée du deuxième livre de l ’Eneide,
p a r J e a n B e r t h a u l t , évêque de Séez. Paris, du Bray, in-8, 1620,
— Partie du premier livre de l ’Eneide, traduit en vers, par le car­
dinal J e a n D a v y D u P e r r o n . Paris, Robert Estienne, in-4, 1610.
— Partie du quatrième livre de l 'Eneide, traduit en vers, par
le cardinal J e a n D a v Y D u P e r r o n . Paris,, du B ra y , in-8, 1620.
— Les etranges aventures d'un gran d prince, traduction du p re­
mier livre de l'Eneide. Paris, 1617.
— L 'empire de la fortune, traduction du second livre de l'Eneide.
Paris, 1618.

— Les fortunes d'Enée, traduction du troisièm e livre de l 'E ­
neide, 16 19 .
— L 'Amour et la mort d ’une reine, trad. du quatrième livre de
l'Eneide par d e l a M o t t e d u T a r t r e . Paris, du Bray, 1617-1619.
— Eneide, où sont décrites la naissance de l ’Em pire de Rome,
les diverses fortunes, gestes, amours, voyages et combats du ma­
gnanime Enee, prince des reliques de Troie, mise en prose fr a n ­
çaise par E. M . 1. ( C l a u d e M a l i n g r e ) . Paris, Collet, in-8, 1628.
— Version de quelques pièces de Virgile, Tacile e Salluste (par­
tie du quatrième livre de l'Eneide) par la demoiselle M a r i e d e
J ars

de

G o u r n a v . l’ aris, F . B ourriquent, in-8, 1619 .

— Les Bucoliques, traduites en vers, par P i e r r e

de M a r c a s ­

s u s . Paris, Antoine Estienn e, in-4, 1 6 2 1 .

(2)
A brégé du parallèle des langues française et latine, rap­
porté au plus près de leurs propriétés, assorti des termes des arts
de l ’une et de l'autre langue, et des moiens adressans le plus

�pubblicata la prima storia regolare sull’ impero romano
dal Coeffeteau, la quale principia da Augusto e giunge fino
a Costantino. Il Coeffeteau era vescovo di Marsiglia, ma
bello spirito, quasi tutto dedito alle lettere profane, aveva
scritto la sua storia in uno stile nuovo, nè aspro, nè affet­
tato, nè stentato, nè cascante, ma fluido, preciso, che si
legge volentieri. E, allora, questa sua storia dell’ impero
che, in giusta misura, valutava uomini e cose, ebbe for­
tuna; e il suo purismo di buona lega doveva avere, più
tardi, molto peso nella bilancia di Vaugelas, il futuro
grammatico della futura accademia francese, il quale si sa­
rebbe mostrato bene perplesso e pieno di scrupoli nel
doversi pronunziare, secondo lui, fra le due più grandi
autorità della lingua fra l ' Uso e Monsieur de Coeffeteau.

Ma più della storia del Coeffeteau merita tutta la no­
stra attenzione un’altra opera, del tutto originale. F ra gli
eruditi francesi che studiavano, sotto ogni forma, la civiltà
dell’antica Roma, in questo primo quarto del secolo X V II,
un posto speciale, onorifico, spetta indubbiamente a Nicola
Bergier di Reims, il quale prese ad approfondire un tema
vasto, e di grande interesse civile, i mezzi di comunica­
zione dell’ impero romano.
Nato in Reims, nel 15 5 7 , egli si trovò, giovane,
aisem
ent la jeunesse à la notice et vrai usage de la langue latine.
Rouen, Rich. Lallemant, in-4, 1631 1637.
— Nouveau et dernier dictionnaire des langues française et
latine, assorti de plus utiles curiosités de l'un et de l ’autre idiome:
contenant les termes des arts de l ’une et de l'autre langue. Paris,
in-4, 1628,1645.
— Ligatures des langues française et latine, réciproquement
appropriées ou explication des menus mots français et latins, qui
font la liaison de la structure au langage. Lyon, Guill. Pelé,
in-12, 1629.
— Inventaire des deux langues, f r a nçoise et latine, assorti
des plus utiles curiosités de l ’un et de l'autre idiome. Lyon, Rigaud
et Cl. Obert, in-fol. 1635.

�etsatore dei grandi avvenimenti della fine del secolo X V I
p
e dei primi del seguente. Studiò con molto onore in quel­
l ’università e divenne uno dei primi avvocati della sua città
natale, capitale di quella fortunata regione della Sciam ­
pagna, che esilara il mondo col suo vino spumante e fer­
vido, che è' una vera istituzione. I suoi concittadini lo
vollero sindaco ; e, spesso, lo mandavano a Parigi per la
trattazione di gravi faccende. Colà ebbe occasione di co­
noscere molti dotti, fra gli altri i signori Peirese e Du Païs,
ai quali apri l’animo suo circa l’opera, che aveva conce­
pito intorno alle grandi vie dell’ impero romano.
Essi, che lo conoscevano autore di pregevoli opere con­
cernenti la storia della sua città, non mancarono di inco­
raggiarlo con molto calore. E il Du Païs gli comunicò
la carta di Peutinger. Ma egli aveva bisogno di aiuti e di
quiete, e trovò nel presidente Nicola de Bellièvre, dotto
e geniale magistrato, fatti e non solo parole. Per suo mezzo
fu nominato istoriografo con duecento scudi di pensione.
E , certamente, del disegno del lavoro geniale fu par­
lato anche a Maria dei Medici, la quale, così infervorata,
si dovè spingere a costruire molti ponti sulla Senna in
Parigi, e il famoso acquedotto d i Arcueil per portare acque
potabili nella vasta metropoli.
In vero L es grands chemins de l ’empire romain (Paris, 16 22
e Bruxelles, 17 2 8 ) non parlano soltanto delle vie di comuni­
cazione tra le grandi parti del vasto dominio dei Romani,
ma sono intesi ancora a mostrare il genio di quel popolo
per tutto ciò che concerne l'igiene, le comodità della vita,
le necessità del consorzio civile. Il Bergier afferma che, a
considerare la storia di tutti i popoli e di tutti gli imperi,
quella del popolo romano e dell'impero suo le sorpassa
tutte per l’amplissimo dominio, per le grandi e belle cose
fatte, sia in pace sia in guerra, e per la durata del tempo
della dominazione. Vi erano nell’ urbs opere sontuose e
straordinarie, elevate per il piacere e la voluttà; ma altre
se ne ammiravano fatte per l’utilità e la necessità:
« L es théâtres, amphithéâtres, bains, colonnes, obelisques

�et autres tels ouvrages, ne pouvaient être prises suivant leur
valeur et magnificence. Tout cela néammoins n'était p rin ­
cipalement que pour donner contentement aux yeu x : mais
il y avait d'autres oeuvres esquels l 'utilité combattait avec
la magnificence, et la necessité avec la grandeur de l 'entre­
prise et de la depense. Tels sont trois sortes d'ouvrages, que
Strabon dit avoir été négligé p a r les Grecs, quoique cu­
rieux et subtils en inventions: qui ont été pratiqués p a r
les Romains avec une depense si profuse et une m agnifi­
cence si somptueuse, qu'ils excedent tout ce qui fu t jam ais
entrepris de grand et de magnifique au reste de la terre.
Ces trois ouvrages sont les Aqueducs, les Grands Chemins,
et les Cloaques ».
Il
Bergier afferma che, a ragione, 1Minio, Strabone ed
altri scrittori antichi chiamarono gli acquedotti e le cloache
veri miracoli della mano dell’uomo, che nessun’ altra città
nel mondo poteva vantarsi di possedere. Mirabili erano i
quattordici acquedotti dai solidi archi soprapposti ; mira­
bili le fosse sotterranee per cui i rifiuti umani erano spaz­
zati da una corrente d ’acqua impetuosa ; mirabili gli ac­
quedotti, i cui condotti, a vòlta, erano si grandi e si alti
che un uomo a cavallo vi poteva facilmente passare; mi­
rabili le fosse sotterranee per cui Rom a pareva come so­
spesa in aria, per cui si poteva passare in battello di sotto
a tutte le strade, e così larghe ed alte che un carro di
fieno vi poteva senza ostacoli transitare. « Ma che cosa sono
e gli acquedotti e le cloache a petto delle grandi vie ro­
mane, esclama il Bergier, frutto del lavoro incessante di
più secoli, che il popolo romano e gli imperatori hanno
fatto, tanto in Italia che nelle province? Acquedotti e cloa­
che, a petto di esse, compariscono ben poca cosa ! E ciò
è vero, sia se considerisi la grande quantità di marmi,
pietre, mattoni, blocchi, ciottoli, rottami, calce, sabbia ed
arena impiegati e trasportati da lontano ; sia se si pensi
alle montagne traforate o tagliate, alle colline appianate,
alle vallate rialzate, alle maremme asciugate, ai burroni
colmati ; sia se guardisi alla magnificenza dei ponti che le

�collegavano, dei porti cui facevano capo, agli stabilimenti
di posta e di ricovero che le accompagnavano, alle co­
lonne che le misuravano, alla maniera che le consolidava
contro i secoli e le rendeva durabili contro gli sforzi del
carico di quindici a sedici secoli ; sia che si guardi all’uti­
lità pubblica per il passaggio degli armati e delle armi e
al trasporto delle mercanzie, alla facilità di inviare notizie
in breve tempo dalla città di Rom a sino ai confini del­
l'impero, e di riceverne, con la stessa comodità, per mezzo
degli uffici di posta, lungo di esse scaglionati ; sia che si
pensi al regolamento eccellente del servizio di informazione,
alla dignità dei costruttori e dei commissari incaricati
della manutenzione, alle somme ingenti destinate a tale
scopo, e alla folla degli operai e degli impiegati nella bi­
sogna. Certo si giudicherà che lo spirito umano non con­
cepì, e la mano non compiè mai una più grande opera,
della quale era capace soltanto l’impero romano e nella
quale esso dimostrò la suprema forza sua.
« E se poi si noti il numero delle grandi strade e la esten­
sione loro, ogni ammirazione non sarà mai adeguata alla
grande opera. L e cloache non eccedevano, nella loro esten­
sione, la cinta della città di Roma ; gli acquedotti non erano,
se non quattordici, secondo Procopio, o venti a starsene
a Pubblio Vittore, e non erano condotti dentro Roma, se
non da cinque o sei leghe di distanza, tranne il solo acque­
dotto di Claudio, che Plinio dice trarre origine a venti le­
ghe da Rom a. Ma che sarà di tutto cio, se se ne fa para­
gone col numero e l’estensione delle grandi strade ? Per­
chè esse, avendo il loro principio e radice nel bel mezzo
della, città di Roma, dove era piantato il Milliarium. A u­
reum, si estendevano in tutte le parti d'Italia; e di là si
prolungavano di porto in porto, o di terra in terra, fino
alle estremità del grande impero, come linee che dal cen­
tro di un cerchio si irraggino in tutti i punti della cir­
conferenza. E per mezzo di esse, come per certi nervi,
vene, ed arterie, la città di Roma, capo di questo impero,
dava vita e movimento a tutte le province, insieme che

�alle sue membra e riceveva da esse il servizio e l'aiuto,
che le membra debbono naturalmente al cervello. In una
parola l’uso e l’utilità delle grandi strade era corrispon­
dente alla grandezza dispendiosa dell’impresa.
« L e piramidi di Egitto sono state elevate col lavoro di
moltissimi uomini in lungo tempo, e con grande spesa, e
tuttavia non sono riuscite ad altro uso e vantaggio, che a
servire di tomba ad alcuni re. E si può dire ugualmente
del mausoleo di Caria, del colosso di Rodi e di alcune
altre opere delle sette meraviglie del mondo, che non ser­
vivano ad altra cosa, se non a soddisfare gli occhi dei cu­
riosi, che ammiravano o la massa o l’artefice di esse, ri­
manendo in quanto al resto senza alcun uso notevole. Ma
non è così delle grandi strade nostre. A Rom a poco sa­
rebbe giovato lo asservire alla sua fortuna tante province,
regni e nazioni, e di aver dato la cittadinanza sua agli abi­
tanti di tutte le regioni soggette all’impero suo, come fece
Antonino il buono, se ella non avesse, per qualche mezzo,
unito insieme tanti pezzi diversi per costumi, per umori,
per lingua, da formarne un corpo solo compatto e solido.
Insieme alle sue belle leggi, alla sua mirabile polizia, con­
tribuirono e non poco le grandi strade a conseguire tale
unione, mercè la facilità e la sollecitudine con cui lungo
di esse si poteva dare esecuzione ai suoi ordini, e traspor­
tare verso di lei le cose a lei necessarie. Tutto il mondo,
allacciato a Rom a per tali grandi veicoli, sembrava tra­
sformato in una sola grande città, tanto agevole era il .cor­
rere da un capo all’altro della terra, sotto la domina­
zione di un solo, senza paura di sorta.
« Ed a ciò ha relazione quello che dice Rutilio Gallicano,
volgendosi a Rom a :

Fecisti patriam diversis gentibus unam
P rofuit injustis te dominante capi.
Dumque offers victis proprii consortia ju ris
Urbemfecisti, quod prius orbis erat.
« O piuttosto Roma, lastricando le sue grandi strade, ugual­
mente che le sue vie e dilatandole fino agli estremi

�cer iti del suo impero, sembrava aver cambiato la sua natura
d
n
o
e stato di città in quella di un mondo intero. Si può dire
con ragione, che in grazia di queste grandi arterie, tutto
ciò che i mari, i fiumi e i laghi portavano di meglio, tutto
ciò che le arti dei Greci e dei barbari potevano eseguire
di più raro e di eccellente in ogni sorta di opere, era tra­
sportato a Roma, in maniera che come dice Aristide: Roma
era divenuta come la bottega comune di tutta la terra. »
E di questa ottava autentica meraviglia del mondo, il
nostro autore, che si sente infiammato da tutta la cultura
latina come giurista, come erudito, come uno dei grandi
tìgli del Rinascimento, ci dà un quadro esatto, grandioso,
finito in tutte le sue parti, con la sua luce, con le sue linee,
con la sua prospettiva. Sulle piccole fondazioni dell’itine­
rario di Antonio, e della carta di Peutinger, sulle scarse
e frammentarie notizie raccolte in fugaci passaggi del Pan­
vinio e di Giusto Lipsio, l’ innamorato della sapienza
pratica, della sapienza civile dell’alma Roma, eleva un edi­
ficio monumentale, solido come un’ opera romana, come
l’opera che prendeva ad illustrare. E dà vita e movimento
a quelle antiche e benefiche arterie, ce le fa vedere in
tutta la loro ampiezza e lunghezza, affollate di traffici, per­
corse dagli eserciti vittoriosi, portando il sangue dal cuore
alla periferia e da questa al cuore del mondo antico. I forti
che la difendevano, i ponti arditi, i porti sicuri, le colonne
miliari, le iscrizioni, i valichi alpini, il servizio menivi­
glioso della posta, le opere di manutenzione e di restauro,
rivivono, si agitano, parlano, elevano un inno alla gran­
dezza di Roma e di Italia, che seppero accoppiare nelle
leggi la morale col diritto, trasformando la pura specula­
zione greca in sapienza giuridica, in maestra della vita, e
nell’arte col bello il vero, la magnificenza con l'utilità
pubblica, la forza della linea con le comodità esigenti del
consorzio civile.
Altri scrissero degli Dei e della religione, altri degli
organamenti navali e militari, altri dei magistrati, del di­
ritto, della polizia interna ed esterna dei Romani, delle

�terme, degli anfiteatri, delle basiliche, dei fori, dei mercati,
spesso copiandosi senza citarsi, prolissi nelle cose chiare
e più note, laconici nelle cose dubbie od oscure. A N i­
cola Bergier spetta il merito e il vanto di aver fatto opera
originale ed utile, opera integratrice, che dimostra, come
in sintesi, tutto il senno pratico dei nostri padri, tutto il
segreto per tenere stretto e vitale un gran corpo di na­
zioni, e conservare, per secoli, una sterminata potenza,
fecondatrice di civiltà e di progresso nel mondo.

Mentre era piaudita l’opera del Bergier e si componeva
lentamente il poema del Marino, fra i letterati, fra gli uo­
mini politici e di cappa e spada, fra gli intellettuali tutti
e le donne colte circolavano, fra la più schietta ammira­
zione, le lettere di un giovane di ventotto anni, di Jea n
Louis Guez sieur de Balzac, segretario del cardinale L a
Valette a Roma. E gli si era innamorato del genere epi­
stolare degli Italiani, del modo misurato e cerimonioso,
col quale, specialmente Annibai Caro, diceva tutto ciò che
voleva con parola propria e nitida ; di quel genere in cui
si può parlare di ogni cosa, cominciando come si vuole
e finendo dove si vuole. La prosa francese del secolo X V I
si era arricchita e nobilitata nelle pagine dell’Amyot, del
Rabelais e del Montaigne, si era resa viva ed efficace, libe­
ramente ardita ; ma mancava ancora di misura, di proprietà,
di gusto. Il giovane diplomatico si era proposto di darle
quelle doti che le bisognavano, edificando sul vecchio, ri­
formando e conservando nel tempo stesso. Nelle sue lettere
parlava di tutto, erano quelle una cronaca epistolare. Scelto
il tema, strettamente ad esso si atteneva, schivando ogni
divagazione, seguendo le tracce di un disegno ben pre­
ciso, usando parole proprie, collocandole in una certa ma­
niera da ottenere chiarezza ed armonia, insomma si inge­
gnava innanzi tutto di disegnare il quadro nelle sue mi­
nime linee, e poi vi dava il colorito, con proporzione
giusta e meditata, di ombre, di luce e di prospettiva.

�Queste lettere dovevano impressionare. Gli intelletti, stan­
chi di un nutrimento troppo copioso, ma non scelto, ormai,
più che istruiti, volevano essere persuasi ; passata la febbre
del Rinascimento, si desiderava un’emozione non violenta,
il metodo, la proporzione tra le parti, la simmetria, il
riposo dell’occhio e della mente. E ciò fece, in gran parte,
il giovane Balzac, in principio, da meritare la lode fino
dal Cartesio, il quale diceva che egli comunicava agli altri
la propria convinzione; Richelieu ne faceva gran caso;
Duperron, che non scriveva male e che credeva di scri­
vere meglio di tutti, si confessava sorpassato ; Racan gli
indirizzava dei versi ditirambici ; Jea n Sirmoud, ineleganti
versi latini, lo chiamò la personificazione dell’eloquenza
francese ; e un poeta spagnuolo lo qualificò l’unico elo­
quente ! Che più ? Boisrobert non esitò, in una delle sue
odi, a dire che quelle lettere meravigliavano come mi­
racoli !
Molte di quelle lettere, che circolavano allora, parlavano
di Rom a.
Ecco come scriveva, in data del 25 marzo 1 6 2 1 , da
Rom a, a Nicola Bourbon, professore di lettere greche
al collegio reale, eletto, poi, nel 1636, dell’Accademia
francese :
« Ce n'est pas à moy à reform er tout ce qui ne me p laist

p as dans le monde; et je serais un ingrat, si Je blasmois
une form e de gouvernement de laquelle je me trouve fo rt
bien. E n effet, monsieur, ne me parlez p oint du septentrion
ny de ses voisins : J e me declare pour Rome contre Paris,
et jam ais Regulus ny C'aton n ’aimerent leur patrie da­
vantage que je l ’aime. J e ne sçaurois plus m 'im aginer
comme on peut vivre sous vostre ciel, où l'h yvcr emporte
n eu f mois de l ’année, et après cela le soleil paroist seule­
ment pour faire la peste, et tout foible qu’il est, ne laisse
pas de tuer les hommes. I l n'y a que Rome où la vie soit
agreable, où le corps trouve ses plaisirs et l ’esprit les siens:
où l'on est à la source des belles choses. Rome est cause
que vous n'ê tes plus ny barbares ny payens, car elle vous

�a appris la civilité et la religion ; elle vous a donné les
loix qui vous empechent de fa illir et les exemples à qui
vous devez les bonnes actions que vous faites. C ’est d ’icy
que vous ont venus les inventions et les arts, et que vous
avez receû la science de la paix et de la guerre. La pein­
ture, la musique et la comedie sont estrangeres en France
et naturelles en Italie. Cette grand vertu même, que vous
admirez en votre Cour n'est-elle pas romaine? Cette mar­
quise, de laquelle vous m'avez conté tant de merveilles,
n’est-elle pas du pays de la mère des G racches et de la fem me
de Brutus ? E t pour être aussi parfaite que tout le monde
la reconnoist, ne fa lo it-il pas qu'elle naquist en un lieu
où le ciel v erse toutes ces grâces ? II est certain que je ne
monte jam ais au Mont Palatin, ny au Capitole, que je n’y
change d'esprit et qu ’il ne m 'y vienne d ’autres pensées que
les miennes ordinaires. Cet a ir m ’inspire quelque chose de
grand et de g enereux, que je n ’avais point auparavant, et
si je reste deux heures au bord du Tibre, je suis aussi
Sçava nt que si j'a vo is estudié huit jours. Cela étant, je ne
pense pas que personne me blasme d'avoir choisi Rome
pour le lieu de ma demeure, ny de pref erer des fleu rs et
des fru its à des neiges et à de la glace. S i on fa it des
Papes de soixante-dix ans, et non pas de vingt-cinq, les
jou rs n'en sont pour cela ny plus tristes ny plus courts;
et d'ailleurs nous ne devons pas nous plaindre de la fo i­
blesse de nos maîtres, puis que c’est à elle à qui vous
sommes obligez de votre repos ».
Sono parole pompose e calde di entusiasmo, ma sotto
la scorie ardente un psicologo ci scopre subito uno strato
di neve; è un entusiasmo a freddo di letterato; non vi si
sente il cuore di un Du Bellay, nè la visione alta di un
Montaigne, nè la satira civile di un Rabelais. Troppo com­
passato non si indugia, poi, nelle sue lettere a disegnare
la situazione politica del papato, a scendere nel vivo dei
costumi, a sviscerare quella società, a dire se Rom a senta
e voglia ancora qualche cosa, a svelare i segreti di una
corte ambigua e variopinta. Al contrario si ferma a de­

�scrivere, con frasi passate attraverso lo staccio della più
raffinata eleganza, le lunghe sieste di Roma, rinfrescate
dalla dolce tempesta dei ventagli e il ventaglio che egli
possiede, tanto grande da stancare le mani di quattro ca­
merieri e da suscitare dei naufragi in pieno m are; l’aria
della sua stanza rinnovata da vari profumi ; le carezzanti
fantasticherie sotto boschetti d ’ aranci, al mormorio di do­
dici fontane; e i delicati desinari, composti di uccelli in­
grassati col zucchero ; e la candida neve annerita nel vino
di Napoli !
In data del 15 luglio di quell’anno stesso ( 1 6 2 1 ) così
scriveva al cardinale L a Valette :
« J 'a i un éventail qui lasse les mains de quatre valets ,

et quand je sors du lit, c’est pour entrer dans un bots
d ’oranger, où je resue au bruit de douze fontaines .. C ’est
affaire au vulgaire de sentir les fleurs , j 'a i trouvé le mo­
yen de les manger et de les boire; et le printemps est toute
l'année chez moy, ou en eau, ou en conserve... outre cela,
en qualité de monsieur votre agent, je suis presque toujours
en festin. Ce sont, Monseigneur, tous les services que je
vous rends au lieu où j e suis, et toutes les fonctions de ma
residence auprès de Nostre Saint Pére ».
Al medesimo cardinale, che gli scriveva di non sapersi
decidere a lasciar Parigi per recarsi a Rom a presso il
Papa, il Balzac rispondeva, in data del 3 giugno 16 23,
che non sapeva dargli torto, essendo Parigi un luogo pieno
di incantesimo e di attrattive, potente di attirare ed inca­
tenare gli uomini (aveva del tutto dimenticato la lettera
del 25 marzo 1 6 2 1 , scritta al professore Nicola Bourbon).
Indi soggiunge:
« A Rome vous marcherez sur des pierres qui ont esté

les dieux de César et de Pompée: vous considérerez les
ruines de ces grands ouvrages dont la vieillesse est encore
belle, et vous vous promeneiez tous les jours parmy les hi­
stoires et les fables. Mais ce sont les amusemens d’ un
esprit qui se contente de peu , et non pas les occupations
d ’un homme qui prend plaisir de naviguer dans l ’orage,

�et qui n ’est pas venu au monde pour le laisser en oysi­
veté. Quand vous aurez veû le Tibre, au bord duquel les
Romains ont fa it l ’apprentissage de leurs victoires et com­
mencé ce long [dessein qu'ils n ’acheverent qu’ aux extre­
mitez de la terre; quand vous serez monté au Capitole,
oh ils croyent que Dieu estoit aussi p resent que dans le
ciel, et q u 'il avoit enfermé le destin de la monarchie uni­
verselle : après que vous aurez passé au travers de ce
grand espace, qui estoit dédié aux plaisirs du peuple et
où le sang des martyrs a esté souvent melé avec celuy
des criminels et des bestes : j e ne doute point qu'après avoir
encore regardé beaucoup d'autres choses, vous ne vous las­
siez « la fin du repos et de la tranquillité de Rome, qui
sont deux choses beaucoup plus propres à la nuit et aux
cimetières qu'à la cour et la lumière du monde ».
Queste lettere volubili, non dettate da profonde impres­
sioni, nè da principii bene stabiliti, nè da fede sincera, in
generale annunziavano un contenente senza contenuto. Il
Balzac, ritornato in Francia, alla fine del 16 23, racco­
glieva tutte le sue lettere e le pubblicava l’anno dopo.
E d esse, non ostante i rinnovati plausi, mostrarono tutto
il vuoto che mal dissimulavano.
Nel diuturno esercizio di raffinare tutto, egli era dive­
nuto maniera, i difetti apparivano più grandi, diminuiti i
pregi. Schivando, per amor di pace, i temi ardenti ed in­
teressanti, la sua eloquenza mancava di soggetto.
Quelle lettere, composte con grande studio, a freddo,
a tavolino, non potevano avere nessun elemento di elo­
quenza vera, che sprizza fervida da un pulpito, da una
cattedra, da una tribuna al cospetto di mille spettatori,
uditori e collaboratori ad un tempo dell’oratore, infiam­
mato da grandi questioni religiose, scientifiche, politiche
e sociali. L a ricercatezza a sproposito del loro stile, tal­
volta, le rendeva gonfie; la delicatezza delle frasi tornite,
tal’altra, affettate : il sopraccarico delle immagini e l'altezza
della parola, per dire cose semplici, finivano per farne
una lettura stentata e penosa. Jean Louis de Balzac, morto

�a sessantanni, poco d opo i torbidi della Fronda, fu per
lungo tempo postero di sè stesso. Il suo Prince, che egli
scrisse per contrapporlo a Machiavelli, smunto panegi­
rico del povero Luigi X II I, e il suo Aristippe , tutto un
modello di ministro, tutto un incenso alle nari di Riche­
lieu, mostrarono che egli non sapeva, non poteva scri­
vere un libro. Anche le sue lettere furono dimenticate
per quelle del Voiture, e vivente ancora vide queste di­
menticate, a loro volta, per quelle di Madama Sevigné.
Doveva finire nel pietismo, nobilitato però da una larga
beneficenza, e morendo legò all’ Accademia francese una
rendita per un annuale premio di eloquenza, e volle essere
seppellito nell’ospedale di Nostra Signora degli Angeli,
ad Angoulème, ai piedi dei poveri, che vi erano sotterrati.
E così passa la gloria del mondo.

L a composizione dell'Adone era proceduta lenta, perchè
il Marino, che batteva moneta verseggiando, qua e là lo
andava modificando, mentre era sotto i torchi, a seconda
degli avvenimenti. Si lamentava delle difficoltà della com­
posizione, e il re gli somministrò danaro per sollecitarla.
I suoi libri, che si vendevano a più edizioni di qua e di
là dalle Alpi, facevano attendere il suo capolavoro, il suo
Adone, con uguale impazienza in piazza e in palazzo. E
lo Chapelain si mise a scrivere una lettera apologetica da
essere pubblicata innanzi al poema, come prefazione, in­
dirizzandola al signor Favereau, consigliere del re. Costui
aveva incontrato lo Chapelain alle letture dell' Adone, e,
come lui, aveva ammirato e riammirato l 'opera. Parve
che il lavoro, stampato, non producesse sull’animo suo la
medesima impressione che ne aveva ricevuto ascoltan­
dolo; e fosse inquieto sul giudizio suo. Così lo Chapelain
scrisse la sua lettera, intesa a provare che l' Adone è con­
forme alle regole di Aristotile, e a confermare l’amico
nella sua ammirazione. Lo Chapelain del poema loda la
floridezza e l’eleganza dello stile, e lo proclama tissu

�dans la nouveauté, selon les regles de l ’épopèe, et le meil­
leur en son genre qui sortira jam ais en public.
E il Marino da lui è qualificato grand’uomo, le cui
opere sono incensurabili e portano nel loro nome un in­
violabile salvacondotto.
Il
poema, ordito abilmente da non disgustare chicches­
sia, è gonfio di nuove eccessive adulazioni a Maria dei
Medici e al re, e contiene anche grandi lodi di Maria
Rohan Montbazon, la moglie del maresciallo Luynes, l’as­
sassino del Concini. Il poema, dedicato a Maria e Lu i­
gi X III ( 1 ), è levato a cielo, è chiamato il poema dei
poemi. Il Marino, sazio di gloria, non più giovane, vuol
ritornare alla sua Napoli, a Mergellina, dove la sua villa,
splendidamente eretta, adorna di statue, di quadri e di
preziosi e rari oggetti d ’arte, l’aspetta per dargli la pace
e il riposo, e i lunghi ozi beati, dopo tante avventure.
L a pensione d i duemila scudi d ’ oro a l sole gli è con­
servata dal re di Francia, a patto di farsi vedere a Parigi
una volta l’anno. A Napoli fu ricevuto in trionfo, e il suo
cavallo scalpitò sulle vie coperte di fiori, e i suoi occhi
bevvero la voluttà dagli occhi ardenti di mille ammira­
trici. Ma, ahimè, anche per il fortunato verseggiatore do­
veva esser vero il proverbio arabo : quando la casa è fatta,
vi entra la morte.
Due anni dopo, nel 16 25 , poco più che cinquantenne,
fra le balsamiche aure di Posillipo, il grande incantatore
del suo tempo, il grande voluttuóso moriva.
(1) L 'Adone, poema del cavalier M a r i n o , alla Maestà cristia­
nissima di Ludovico il decimoterzo, re di Francia e di Navarra,
con gli argomenti del conte Fortunato Sanvitale et l'allegoria
di don Lorenzo Scoto. In Parigi, presso Oliviero di Varano, 1623.

��Il periodo a u r e o
italia n ism o —

dell’ Hotel

R am bouillet e il suo

Le c ro n a c h e m ilitari sulle nuo ve

g u e r re d ’ Italia e il « P rincipe » di

J e a n Louis

de Balzac — La « Sofonisba » di J e a n M aire t —
L’Accadem ia fra n c e se —

« Oli S traccioni » di A n­

nibai C aro — C on tesa in to rn o ai « S uppositi » di
Ludovico A riosto — L e tte re d a ll’ Italia del V oiture
—

R om a nel t e a t r o di P ie tro Corneille.

��di buongusto,di eleganza, di purismo delle as­
semblee presso Caterina di Vivonne, si spandeva trion­
falmente. Alcuni tra gli assidui ne accrescevano lo splen­
dore con le opere dell’ingegno. Le Lettere di Jean Louis
de Balzac, pubblicate nel 16 24, erano considerate come
un titolo di gloria, proprio dell' Hôtel. Esse avevano con­
ferito all’autore una grande autorità, per cui il solenne
mellifluo era divenuto il consulente della casa poetica e
mondana, come Vincenzo Voiture, che aveva fatto di tutta
l’essenza mariniana sangue del suo sangue, ne era il
brillante. Chapelain, grave, letterato di professione, dopo
la dotta e pesante prefazione all 'Adone, era riconosciuto
come il padre nobile della compagnia, e Vaugelas faceva
la parte del censore, tutto intento a scegliere i vocaboli
e le frasi, che dovevano rimanere a patrimonio della lin­
gua francese, consultando gli amici competenti, la storia
romana del suo Coeffeteau, tutti gli uomini di lettere, tutti
i buon gustai e specialmente l’uso, il gran signore delle
lingue. Raccoglieva i materiali per le sue Remarques sur
la langue française , che furono poi il prodotto di quaran­
t’anni di lavoro diligente, imparziale e paziente, per cui
egli potè essere salutato il principe dei grammatici della
sua nazione. Ma il Voiture, leggero e svolazzante, che

L

a fA m a

�rimava non per la gloria, ma per cattivarsi la simpatia
delle dame, e godere platonicamente, si burlava un po’
della grande pazienza del buon Vaugelas, il quale, a furia
di ricerche, di discussioni, di dubbi, avrebbe visto con­
dannare, col tempo, dall’uso, quelle parole che egli, in
forza dell’ uso, registrava nel suo libro d’oro della lin­
gua. E diceva che era simile al barbiere di Marziale, il
quale radeva cosi lentamente Luperco da fargli ricrescere
la barba sopra una guancia, mentre passava il rasoio sul­
l'altra.
Non si creda, però, che le dame e i cavalieri dell’ Hotel
passino il loro tempo soltanto ad udire dei madrigali con­
cettosi e verniciati, e ad estrarre la quintessenza della pu­
rità linguistica. Essi si divertono : le disquisizioni lette­
rarie si alternano fra canti e suoni, e le eleganti assem­
blee sono, spesso, interrotte da gite in campagna ; e le
dolci esercitazioni poetiche intercalate da scene spiritose
e gradite sorprese.
Un giorno, per esempio, l’adorabile Angelica Paulet si
traveste da venditrice di cialdoni e chiede il permesso di
entrare nel l 'Hótel. Alla sua attraente bellezza si dette il
passo e ben presto ella vide comperare tutte le ciambelle,
che aveva portate nel canestro, che aveva infilato al
braccio. Poi fu invitata a cantare una delle canzonette in
voga nei mercati. Vi si acconciò di buon grado; ma, alla
prima nota, tutti riconobbero la voce sua, e le fecero una
vera festa.
Nel 1627, allorché il marchese di Rambonillet fu in­
viato da Richelieu come ambasciatore in Ispagna per
firmare il'trattato che chiudeva la guerra di Savoia, Ca­
terina de Vivonne lasciò Parigi, e soggiornò — per un
pezzo — nella terra di cui suo marito portava il nome.
Colà convennero quasi tutti i suoi assidui. Un giorno
mentre che vi era una gran folla allegra al castello, ella
vi invitò Cospeau, allora vescovo di Nantes, il predicatore
eloquente, uno dei più vecchi amici della casa. Dopo a­
verlo condotto, per un pezzo, a passeggio per il vasto

�parco, si diresse con lui verso un cerchio di massicce
rocce, tra le quali si levavano dei grandi alberi tuffuti,
chiamato la Marmite d i Rabelais. Al buon prelato parve
di intravvedere, tra i rami, qualche cosa di brillante. A v ­
vicinandosi, distinse delle fanciulle vestite da ninfe. La
marchesa fingeva di non veder nulla di nulla. Ma, infine,
pervenuti presso le rocce, si trovarono al cospetto di Giulia
Rambouillet e di tutte le dame della società, vestite da
ninfe, e sedute sulle rocce in graziosi atteggiamenti. Il
buon predicatore dovè essere turbato per lungo tempo da
quello spettacolo platonico.
E Tallemant des R éaux nelle sue Historiettes cita altre
piacevolezze come quella, per esempio, fatta al conte di
Guisa. In una delle succolenti cene a Rambouillet furono
serviti, abbondantemente, dei funghi, di cui il conte era
ghiottissimo. Durante la notte gli abiti del conte furono
scuciti e ristretti, in maniera che al mattino gii fu mala­
gevole di indossarli. — Come voi siete gonfiato ! —
sciamò il signor de Chaudebonne. — Come voi siete
gonfio — esclamano tutti coloro nei quali si imbatte. —
I l conte corre allo specchio, impallidisce: è per lui finita,
i funghi lo hanno avvelenato. Presto si corra ai rimedi,
al contravveleno. Tutti si agitano e perdono la testa ; ma,
in buon punto, si risveglia la memoria del signor D e
Chaudebonne. Ei si ricorda di una ricetta che ha veduto
usare con successo, la scrive e la dà a leggere al conte:
Recipe de bon ciseaux et décous ton pourpoint. Il conte, ri­
dendo, era guarito.
In tutte queste facezie in azione si divertiva assai il
Voiture, giovane allora a ventinove anni. Egli era nato
in corte e fra le orgie. Suo padre, di Amiens, era nego­
ziante di vino all’ ingrosso, e fornitore della Corte, per
cui il giovane Vincenzo di svegliato ingegno, di spirito
ardente e sottile aveva avuto facile e piana la via, e i
suoi versi sdolcinati gli avevano aperto tutte le porte del­
l’ Hotel. L a sua origine lo aveva, talvolta, esposto allo strale
di qualche epigramma. Un giorno, entrando fortuitamente

�in una stanza dell’appartamento del duca d ’Orléans, nella
quale alcuni ufficiali gozzovigliavano, uno di essi, alzando
il bicchiere, gli disse:
Quoi, Voiture, tu degenere;
H ors d 'ic i magrebi de toi,
Tu ne vaudras jam ais ton père
Tu ni vends du vin, n i n ’en bois.

Un’altra volta, credendosi che egli corresse appresso alla
figlia di un fornitore del re, e che lo si volesse ammo­
gliare, gli lanciarono contro questi altri versi :
Oh que ce beau couple d ’amants
Va g o uter de contentements,
Que leurs délices seront grandes :
Ils seront toujours en festin,
Car si la Prou fo u rn ira tes viandes
Voiture fo u rn ira le vin (1 ).

E il raffinato Voiture, il giovane poeta di quelle dame,
ne inventava di tutti i colori. Durante la guerra dei trenta
anni, Giulia, la bellissima figlia di Caterina, si prestò un
giorno ad una delle facezie del Voiture.
Ella si interessava molto alle fasi della guerra, e i suoi
intimi, celiando, dicevano che si era innamorata di Gu­
stavo Adolfo, dell’eroe svedese.
Una volta, essendo essa in casa Condé, madama di
Chateauroux, che credeva sul serio all’amore di lei per
Gustavo Adolfo, nel vederle sul petto un ricco nodo di
diamanti, stimò che fosse un dono del re di Svezia. Voi­
ture subito pensò, allora, di far travestire sei uomini da
Svedesi e in carrozza li fece condurre all'H ôtel Rambouillet,
( 1) Vedi a pag. 197 in : Histoire de l ' Académie française,
avec un abregé des vies du cardinal de Richelieu, Vaugelas, Cor­
neille, Ablancourt, Mezerai, Voiture, Patru, La Fontaine, B oi­
leau, Racine, et autres illustres académiciens, qui la composent. D er­
nière édition corrigée et augmentée. A la Haye, MDCL X X V III,

�a portare a lui, quali ambasciatori, una lettera e il ritratto
del loro re. Tutti risero alle spese di madame di Cha­
teauroux.
T a l’altra, il piccolo parvenu faceva scherzi di cattivo
genere.
Incontrò un domatore d ’orsi, e lo introdusse fin nella
camera della marchesa, la quale fu tutta sorpresa e spa­
ventata di vedere posate sul paravento quattro grosse
zampe e due lunghi musi, che la guardavano sinistramente.
Solo al Voiture fu perdonata tale grossolanità.

Mentre che le dame e i poetini galanti si divertivano,
i giovani signori, che frequentavano l 'Hotel, di tanto in
tanto si assentavano per correre al campo e battersi da
valorosi. Il marchese di Montausier, per esempio, tra un
madrigale e l’altro, affilava la sua spada, e come mare­
sciallo di campo, se ne andava in Italia a sostenere i pre­
tesi diritti della Francia. In una prima campagna d ’Italia
si era coperto di gloria.
In Italia, la Valtellina e le rive del lago di Como erano
state insanguinate da fiere battaglie, G li Austriaci avevano
tentato, con ogni mezzo, ritornando spesso alla riscossa, di
conquistare e conservare la Valtellina.
Venezia aveva fatto notare alla Francia quanto dannoso
sarebbe stato di lasciare agli Austriaci la Valtellina, anello
di congiunzione tra i loro possessi di Germania con quelli
d ’Italia; Carlo Emanuele di Savoia aveva rifermato i consigli
della Serenissima, col segreto scopo di gettarsi in una
guerra, alleato della Francia, per spartire con essa il Mila­
nese, il Monferrato, la Corsica, e sboccare sul mare a G e­
nova, ben convinto che la fortuna di sua casa doveva evol­
versi di qua e non di là dalle Alpi, edotto dall’esperienza
degli antenati e specialmente dalle gesta di Emanuele Fili­
berto. Quella guerra, durata circa cinque anni, con alterna
fortuna, finiva nel 1626 con la pace di Monson, per cui la
Valtellina era restituita ai Grigioni, la Francia si

�t umava con la Spagna e le differenze tra Savoia e Genova
rap
si rimettevano ad arbitri ( 1 ).
A ll’ H ôtel, mentre si leggevano le notizie delle battaglie
d ’ Italia, non si smettevano le gite, le recitazioni poetiche
e le rappresentazioni. Nel 1629, il giovane poeta Je a n
Mairet ebbe uno straordinario trionfo con la sua Sofonìsba,
(1 ) Questa campagna d ’ Italia fe’ nascere numerose pubblica­
zioni, che hanno un interesse più militare che storico, e non of­
frono quasi nessun elemento di studio dal lato economico e po­
litico ; sarà bene però di registrarle :
— La furieuse et mémorable défaite et déroute de huit cens
Espagnols, voulant donner l'assaut généra! contre la ville de Ver­
rue près de Monfe r r at, par l'année du Roi, conduite par M. le
maréchal de Créquy ; ensemble la prise des fo rts dressés par les
dits Espagnols contre la dite Ville. Plus, la prise du chateau de
B ourquière par M. le P rince de Piémont, et généralement tout ce
qui s ’est passé en la dite armée, suivant les mémoires repportés
par le courier du Roi. Paris, in-8, 1625.
— Les conquêtes généreuses du Serénissime duc de Savoye et
Prince de Piémont, contenant la prise et réduction de la Ville et
chateau de Piene en Italie et du général de l'armée des G enois :
avec la lettre de son A ltesse envoyée au R oi par le marquis de
Caluze. Paris, Martin, in-8, 1625.
— Lettre de M. le Connétable de Lesdiguières au R oi ; ensem­
ble une lettre de M. le maréchal de Créquy, envoyée à S. M., sur
la retraite du duc de Feria et de ses troupes, d'alentour de la
Ville d'Asti, in-8, 1625.
— La prise et réduction de la Ville de Gavi, par le Connétable
de Lesdiguières ; avec l ’étrange fatalité de la guerre qui se fa it
cette présente année, contre la République de Gênes, s. I. in-8, 1625.
— Relation véritable de ce qui s'est passé en l ’armée du Roi,
étant en Italie, commandée par M. le Connétable, ensemble la f u ­
rieuse défaite des N apolitains, envoyés du Milanais pour secourir
la Seigneurie de Gênes, P lus la prise de plusieurs villes en la
dite Seigneurie de Cènes par l'année du dit Sieur Connétable, s. I.
in-8, 1625.
— Relation au vrai de la défaite de 6000 hommes envoyés pal­
le Duc de F eria, pour secours de Gênes ; et la prise de la ville
et reddition du Château d'Ostage, par S. st. Sér. de Savoye, le
9 a vril 1625 ; ensemble le nombre des personnes de marque qui
ont été f ait prisonnières pendant le combat, s .l. in-8, 1625.

�che doveva esser soltanto sorpassato, sette anni dopo, dal
Cid di Corneille; ma tale trionfo si mantenne, per oltre
trent’anni, nella stessa misura quasi della prima sera, e
la Sof onisba, più tardi composta dal medesimo Corneille,
non valse a far dimenticare. Il soggetto in cui entrava
Roma, non poteva passare inosservato agli italianissimi
amici di Caterina de Vivonne per cui il Mairet fu molto
festeggiato e si preparò una rappresentazione della nuova
tragedia nella sala principale di casa Rambouillet.
— Les prospértiés des armes du Roi, et de celles de S. A. de
Savoye en Italie, sous la conduite de M. le Connétable; arec la
défaite de l ’année des Espagnols et Génois, et la liste des noms
des seigneurs Capitaines et Enseignes, et du généra! gui condui­
sait l'année: ensemble la prise de plusieurs villes, châteaux et ren­
contres qui ont été faites depuis le 9 d'a vril
ju sq u ’ a main­
tenant, s. l . in-8, 1625.
— Récit veritable de ce qui s ’est passé en l ’armée de M. le
Connétable, depuis la prise de Gavi, avec un prodige étrange ar­
rivé en la ville de Gênes le 30 avril 1625 , in-8, 1627.
— La véritable Relation envoyée au R oi de ce qui s ’est passé
au combat de Perreval, p rès de Gênes, par M. le comte d ’Alès, co­
lonel de la cavalerie légère. P a ris, H u lp eau , in-8, 1625.
— Le progrès victorieux des armes du Sérén. Prince de P ié­
mont contre les Genois; ensemble l ’arrivée de M le Duc de G uise
avec ses galères à Villefranche : avec la prise de Villeneuve, A l­
bengue, Diana, Oueglia, le P ort S. Maurice, Taggia, S. Remy,
Vintimiglia et plusieurs autres places, depuis le 13 ju s q ’ au
25 mai 1625, s. I. in-8, 1625.
— La sommation de la Ville et Seigneurie de Gènes, fa ite par
M . te Connétable; ensemble qui s'est passé à la Valteline, pat l'a r­
mée du Roi, commandés par M. le marquis de Coeuvre. P aris,
M artin, in-8, 1625.

— L 'entière conquête sur les Génois de leur riviere du Poment
depuis le comte de Nice jusqu' à Sarone, par le Sérén. Prince de
Piémont. Récit très exact, jo u r par jo u r, et très f idele de toutes
les particularités requises, et omises en ceux que l'avidité des
promptz avis a fa it voir, s. 1. in-8, 1625.
— F r a n c o i s B e n e z o t . — Histoire des exploits généreux faits
par les armées, tant du R oi que de son Altesse, en Piémont sur
les terres de Gênes, siège de Verrue, en Dauphiné sous le feu
Connétable de Lesdiguières sont répas et enterrement. G ren o b le,
C oekson, in-8, 1626.

�S i sa, che Sofonisba, nata in Cartagine, intorno all’anno
235, avanti Cristo, fu figlia di Asdrubale, figlio di Ciscone,
dal quale fu allevata nell’odio contro Roma. Si innamorò,
riamata, di Massinissa, principe numida, mentre che egli
veniva educato in Cartagine ; ma suo padre volle che an­
dasse sposa al vecchio Siface, re di una parte della Nu­
midia, e nemico di Roma. In lei, intanto, il primo amore
si ridesta potente, e nell’animo del vecchio marito la ge­
losia accende un fuoco divoratore. Sofonisba, non ostante
mille segni che l’accusano, nega di essere in alcuna guisa
colpevole, Siface insiste, perchè ella si giustifichi, e spieghi
la sua ambigua condotta. Non ha il tempo di ascoltare le
nuove risposte. Assediato nella sua capitale, Cirta, da Mas­
sinissa, alleato dei Romani, deve accorrere alle mura per re­
spingere un furioso assalto, ed è vinto ed ucciso. Innanzi
al vincitore, Sofonisba si mostra riservata, prudente, ma
civetta nel tempo stesso, col segreto scopo di risvegliare
in lui l’antica fiamma. Il bollente numida, stretto dai lacci
d ’amore, non esita un momento, e chiede di sposarla, e là,
quasi presenti al cadavere del vecchio Siface il matrimo­
nio è conchiuso. Scipione e L elio non possono permettere
tale unione : l’odio di Sofonisba contro Rom a può mutare
l’animo del loro alleato. Sofonisba o sia data loro prigio­
niera o uccisa. Massinissa non sa resistere ; ma avverte la
bella infelice del pericolo che la sovrasta, e le manda se­
gretamente un veleno. Sofonisba, fiera, preferisce la morte
all’umiliazione di entrare in Roma, incatenata, appresso al
carro del vincitore, e si avvelena.
Questa tragedia calcata, quasi tutta, sul modello di Gian
Giorgio Trissino, è fiacca, non animata da alcun pensiero
generoso. Massinissa non è virile ; Sofonisba non è vir­
tuosa. E volgare è l’invettiva che Massinissa, debole, lan­
cia contro Rom a e i Romani al cospetto di Scipione e di
Lelio, i quali gli perdonano in grazia del suo cuore ferito. Il
Mairet fa parlare Numidi e Romani come parlano i raffi­
nati poetini del suo tempo, e però piace.

�Ne volete leggere una? In un punto di questa pedestre
tragedia si legge questa quartina :

Ah, Philon souviens-toy que la fortune est femme
Et que de quelque ardeur que Siphas la réclame
Elle est pour Massinisse, et qu'elle aimera mieux
Suivre un jeune empereur, qu 'un autre déjà vieux.
A ll’ Hôtel Rambouillet la rappresentazione della Sofoni­
sba del Mairet fu un grande avvenimento. Giulia, la grande
et toute belle J u lie, fu Sofonisba e l’abate Arnauld rappre­
sentò Scipione. E il medesimo abate ci fa sapere : « Ma­
demoiselle Paulet, habillée en nimphe, chantait avec son
théorbe entre les actes, et cette voix admirable, dont on a
essez ouï parler sous le nom d ’Angélique, ne nous faisoit
point regretter la meilleure bande de violons qu’ on emploie
d ’ordinaire en ces intermèdes » ( 1 ).
E Voiture, che era innamorato di Angelica, come un
po’ di tutte quelle preziose, cantò:

Dans le fond d'un bois antique
Un rossignol disputa
S u r ut ré mi fa so lla
Avec la belle Angelique
Mais le rossignol perdit
A u x doux sons qu’elle épandit.

»

Mentre cosi si divertivano all 'H ôtel Rambouillet, nuova
guerra scoppiava in Italia per la successione del ducato
di Mantova e del marchesato di Monferrato. Vincenzo II
moriva senza figli, per conseguenza Carlo Gonzaga, duca
di Nevers, che aveva sposato Maria, unica superstite del
tronco estinto, arrivò in Italia per mettersi alla testa del
dominio dei suoi collaterali. Richelieu consiglia Luigi X II I
a sostenere le ragioni del Nevres, sempre pronto a mi( 1) Mémoires de t’abbéArnauld, collection Michaud et Paujolat,
Tom. X X X III.

,

�schiarsi nelle cose italiane, col segreto proponimento di
impadronirsi, in un momento propizio, della Savoia e
di Nizza. D ’altra parte Carlo Emanuele, malcontento di
Francia, che non aveva voluto assicurargli il possesso della
Liguria, che aveva lottato al tempo di Enrico IV per la
conquista del Mantovano e del Monferrato, accampa le
sue pretese e se la intende con gli Spagnuoli, i quali, non
ostante le promesse fatte al Nevers di garentirgli il do­
minio dei Gonzaga, insorgono contro di lui, mal tolle
rando che un Francese possa padroneggiare due paesi non
grandi invero, ma inapprezzabili per la posizione loro mi­
litare. Il Nevers, noncurante delle intimazioni dell’ impe­
ratore, afforza Mantova e Casale. Accorre Gonsalvo di
Cordova, ma Casale inespugnabile lo arresta, e gli fa per­
dere tempo, uomini, danaro e fama. Carlo Emanuele, in­
tanto, occupa Torino e poi vola a contrastare il passo al
Nevers e lo batte; ma, a sua volta* è rotto al passo di
Susa da Luigi X III in persona, il quale, presa la Roccella,
l’ultimo baluardo degli Ugonotti, è venuto sul teatro della
guerra, dirigendo l’assalto alle barricate costruite alle così
dette Porte d ’Italia. Questo fatto d ’armi, naturalmente, fu
magnificato e gonfiato dai resocontisti partigiani. E così
furono pubblicati i seguenti ampollosi rapporti anonimi :
— Relation de la prise du passage de Suze, envoyée
du camp de S. M. le 8 mars 1629, s. 1. in-8, 1629.
— Relation véritable de ce qui s’est f ait et passé au

voyage du Roi, sur la prise des barricades et ville de Suze
en Piedmont, sur les Etats du prince de Savoye ; ensemble
le secours envoyé par S. ML a Cazal, conduit p a r M . le
maréchal de Crequy, s. l. in-8, 1629.
— Lettre du R o i a M . d'Halincourt, de Suze, le 27 a­
vril 16 29, in-8.
Intanto il Richelieu, bene stimando che il solo uomo
capace di resistere ai disegni suoi fosse Carlo Emanuele,
ardito, buon capitano, tenace, coraggioso, cercò di guada­
gnarselo, facendogli balenare il possesso di Genova e del
Monferrato con la cacciata d ’Italia degli Spagnuoli. Carlo

�aderì alla lega che il furbo cardinale propose tra Francia,
Mantova e Venezia. Ma, ben presto, il principe sabaudo,
impaziente, irrequieto sempre, cominciò ad avere maggior
paura dei Francesi che degli Spagnuoli, convincendosi che,
nelle cose italiane, gli uni e gli altri si valessero. Si
vide turlupinato, che nè Genova, nè il Monferrato aveva
potuto occupare, e così, quando comparvero i Francesi alle
frontiere, negò i passi, ma le sue piccole forze doverono
ripiegare. E il maresciallo di Montmorency lo ruppe ad
Avigliana. E altre sconfitte toccarono i Piemontesi a Pi­
nerolo e Carignano ( 1). Ma Carlo Emanuele, che contra­
stava il terreno palmo a palmo con un pugno di uomini,
indomato ed indomabile, non avrebbe mancato di cogliere
la prima occasione per risorgere, se un colpo apoplettico
(1 ) La prise de la ville de Veillane (Avigliana, Piémont) par
m . le comte de Schomberg. s. l. in-8, 1630.
— Récit véritable des particularités et circonstances plus re­
marquables du combat de Veillane (Avigliana) sous la conduite de
M. de Montmorency et marquis d ’Effiat, le 10 ju ille t 1630 ; en­
semble les dernières nouvelles de Casal, s. 1. in-8, 1630.
— Lettre du Roy, envoyée à monseigneur le duc de Mont­
bason. ensemble la relation de ce qui s'est passé en Piédmont de­
puis l 'arrivée de monsieur le cardinal de Richelieu du 23 mars 1630
a Pignerol, avec la réduction du fo r t de la Pérouse. Paris, Ni­
colas Barbote, 14 pag. in-8, 1630.
— Relation de ce qui s ’est passé en Piémont depuis l'arrivée
du cardinal de R ichelieu. entre les années du Roy et du Duc de
Savoye. Paris, et Troyes, in-8, 1630.
— La prise de la ville et chateau de Carignan en Piémont,
par M. le Duc de la Trimouille ; ensemble la défaite du secours
envoyé au marquis Spinola, par M. le duc de Montmorency, s. l.
in-8, 1630.
— Relation du combat ar r ivé le 10 ju illet 1630, entre partie
des troupes que le R o i faisait passer pour aller joindre son année
en Piedmont et les troupes du Duc de Savoye, jointes à celles du
marquis de Spinola, envoyées au dit Duc, s. 1. in-8, 1630.
— Relation de ce qui s'est passé en l'attaque des fo rts et de­
milunes faites par l'armée ennemie au devant du pont de Cari­
gnan, le 6 août 1630, depuis la prise de la dite ville ; avec la mort
et prison des principaux chefs et grands seigneurs qui comman­
daient l'armée d'Espagne, s. 1. in-8, 1630.

�non gli avesse spezzato ogni sogno di liberazione d’Italia
nella fervida mente.
Vittorio Amedeo I, successore suo, tenne lodevolmente
il campo, finché non furono intavolate trattative di pace.
Fu inviato dal re di Francia l’abate Giulio Mazzarino, pro­
tetto dal cardinale Richelieu, il quale si mostrò abilissimo
e conciliantissimo, da meritare un po’ il plauso di tutti, e
da assicurarsi, così, a non lontana scadenza, il cappello di
cardinale e la successione all’alto posto del suo protettore.
Fu conchiuso un accordo, seguito dalla pace di Ratisbona,
ratificata dal trattato di Cherasco. Mediatore Urbano V I I I ,
fu stabilito che Francesi e Spagnoli uscissero di Italia, con­
servando però l’imperatore le piazze di Mantova e Can­
neto e la Francia Pinerolo, Bricherasio, Susa, Avigliana,
sino a che il Mantovano e il Monferrato non fossero assi­
curati al duca di Nevers. A Vittorio Amedeo I, Richelieu,
in cambio di Pinerolo, chiave delle Alpi, concedeva l’oc­
cupazione di Torino e di parte del Monferrato.
Altre pubblicazioni e rapporti militari si ebbero circa
la tregua e gli ultimi fatti di tal guerra ( 1 ).

(1) — Véritable relation de ce qui s"est passe a Casal et Mont­
mélian, avec le traité de la Trève ; ensemble la mort du marquis
de Spinola, s. 1. in-8, 1630.
_ Relation de ce qui s ’est passe entre l'armée imperiale et celle
de Mantoue, depuis leur entrée jusqu’à leur retraite, avec les nou­
velles qu’on en a eues de Milan, depuis la levée du siège, s. 1.
(Paris) in-8, 1630.
— SCHOMBERG (Henri maréchal de France) — Rélation très par­
ticulière de ce qui s ’est passé au Piémont, depuis le commence­
ment de la Trêve ju s q ’ à la p a ix de Casai. Paris, ¡11-4, 1630.
— H ay (Paul, sieur du Chastelet), — La première et la seconde
savoisienne, où se voit comment les Ducs de Savoye ont usurpé
plusieurs Etats appartenants aux Roys de France ; et les raisons
de cette dernière guerre. Grenoble, Marmioles, in-8, 1630.
— Histoire journalière de tout ce qui s'est passé dans le Mont­
ferrat pour la protection du Duc de Mantoue, depuis que le Roy
en a donné la garde a m. de 'Foires, ju squ ' à l ’événement du se­
cond siège de Casal. Paris, Tourette, in-8, 1631.

�Lasciamo stare queste pubblicazioni puramente militari,
ed occupiamoci di un libro di Jean Louis de Balzac, pro­
dotto dalle imprese di Luigi X II I in Italia, e specialmente
ispirato dalle guerre di Mantova e del Monferrato, del libro
intitolato le Prince , comparso nel 16 3 1 ; tre anni dopo
la presa della Roccella, e del forzato passaggio di Susa
da parte del re di Francia. Questo fatto d’arme, nel libro,
è gonfiato a battaglia memorabile, e alte lodi sono in­
tonate al re che nel, cuore dell’ inverno, scese in Italia, e
prese parte all’assalto contro le barricate, erette a difesa
del Valico e di Susa.
Questo libro, che non ebbe la fortuna delle sue prim e
lettere, è in certo modo il quadro della situazione politica
della Francia sotto il regno di Luigi X III, e ci interessa
specialmente per i giudizi e gli apprezzamenti che esso
contiene sull’ Italia e sugli Italiani. Esso è l’apologia della
Francia contro la Spagna e del cattolicismo contro il pro­
testantismo.
E mentre non destava entusiasmi a Parigi, veniva
— D u P l e s s is (A rm and Jean, card. de Richelieu). — Relation
fidèle de tout ce qui s ’est passé en Italie, en l ’année 1 63 0 , entre
les armes de France et celles de l ’ Em pereur, du R o y d 'E s p a g n e
et du Duc de Savoye, jointes ensemble. P a ris, in-8, 16 3 1.
— M o n o d (le pére P ierre, jésu ite). — Apologie, française, pour
le sérénissime Maison de Savoye , contre les scandaleuses invectives
intitulées : P rem ière et seconde savoisienne. C h am b éry, in-4, 16 3 1.
— M a ziR iAT (de) Recueil de diverses relations des gu erres d ’ I ­
talie des années 1628, 16 29 , 1630 et 16 3 1, particutièrm ent des a f­
fa ir e s de Mantoue et de M outferrat. B o u rg-en -B resse, in-4, 1632.
— C o i f f i e r (Antoine, m aréchal d ’E fjiet) - L es h eureux pro grès
des années de Louis X I I I en Piémont et M outferrat, depuis le
mois de ju ille t 1630, ju squ ’au mois d ’octobre de la même année
(diverses relations etc . B o u rg -en -B re sse , in-4, 16 3 2 .
— P a r t i c e l l i (M ichel , Sieu r d 'Em ery). - H istoire de ce qui s'est
passé en Italie, p ou r le reg a rd des Duchés de Mantoue et de Mon­
fe rra t depuis l 'an 16 28 ju s q u ’en 16 3 0 (D iverses relations etc.)
B o u rg-en -B resse, ¡11-4, 1632.
— Relation de ce qui s ’est passé depuis quelque temps en Italie
pour le fa ic t de P ig n ero l. s. I. in-8, 1632.

�ciato a Bruxelles ed in Inghilterra per mano del carne­
fice. Il libro non poteva piacere molto alle preziose ed ai
preziosi, perchè si occupava di cose serie, e non era tutto
intessuto di concetti e di motti e di frasi tornite; non
poteva scaldare l’ intelletto dei pensatori e dei liberi, per­
chè il ritratto di Luigi X I I I era troppo abbellito da una
eloquenza adulatrice, che lo elevava fino al modello di
principe cristiano; non poteva piacere a Richelieu,' del
tutto dimenticato nelle pagine laudatorio di quel re, che
era, poi, un istrumento nelle sue forti ed abili mani. L a­
sciava in tutti un non so che di insoddisfatto, di disagio
intellettuale per mancanza di sincerità, perchè tutto ciò
che l’autore rimproverava alla Spagna, si poteva ritorcere
contro la Francia. Nè ai pochi Italiani che, allora, pen­
savano, poteva interessare, essendo troppo evidente che
se l’autore non voleva gli Spagnuoli di qua dalle Alpi, era
unicamente per vedere indisturbati, al posto loro, i suoi
connazionali, e certo essi doverono amaramente sorridere
nel leggere che Luigi X III era il salvatore d ’Italia, colui
che all’Italia voleva rendere la sua libertà.
A proposito della battaglia di Susa egli scrive, allu­
dendo a Luigi X II I : ■
« . . . s'assurant du passage, qu'on luy voulait disputer,
■et arrachant les clefs d’entre les mains des portiers, il

ouvre les prisons à toute une Nation captive, et fa it sçavoir
■à ceux qui se plaignent des Tyrans, que leur Libérateur
est venu » ( 1 ).
E ricordiamoci che il portinaio era Carlo Emanuele,
che, bene o male, quando poteva, faceva politica italiana;
e voleva, a poco a poco, veder libera da stranieri la valle
padana fino al Mincio. E nella fervida mente, pare, ca­
rezzasse sogno anche più alto.
Con animo di umanista, di letterato consumato nello
(h
I.1)Cstudio dei nostri padri latini, e con ammirazione sincera
V
itreX
p
a

�innanzi allo spettacolo fulgente dei secoli nostri X V e X V I,
altrove esclama :
« Quel droit ont les Castillans sur le Monf errat ? Pren­

nent-ils les peuples qui habitent la rive du Fan pour des
sauvages ? Veulent-ils civiliser les Italiens, qui tiennent
eschole de gentillesse et de galanterie, et chez lesquels i l y
à long-temps que toutes les nouveautés de deçà sont vieil­
les ? » (1 )
Ben detto, e noi gli dobbiamo essere grati di queste
parole; ma, in fondo, gli intellettuali, gli speculatifs di
Italia, come egli li chiama, dovevano tristamente scrollare
il capo. Erano confettini per tirarli dalla parte francese.
G li Spagnoli non avevano nessun diritto sul Monferrato,
è vero; ma qual diritto avevano avuto i Francesi di R i­
chelieu e di Luigi X III di farsi consegnare Pinerolo da
Vittorio Amedeo I, Pinerolo la chiave delle Alpi? Era evi­
dente, che essi volevano sempre strappare le chiavi d ’Italia
dalle mani dei naturali portinai.
E, per queste ragioni, gli intellettuali d ’Italia doverono
rimaner freddi, leggendo le seguenti domande loro rivolte
d a ll’oratore, che si riscaldava un po’ a freddo, com’era suo
costume :
« A quoy songent donc auyourd'huy les speculatifs au

pays de M achiavel et de Tacite ? Que pretendent de de­
venir les princes et les peuples, qui nous veulent regarder
fa ire les bras croises ? S i on ne tient ce qu' on a promis,
pensent ils estre spectateurs oisifs et immobiles d'une action
dont le succez leur est commun par une conséquence iné­
vitable? Croyent-ils que cette affaire leur soit indifferente,
parce que les premières peines et les prem iers dangers en
semblent particulièrement appartenir à M . de Mantoue ? Ne
craignent-ils point que la contagion du mal passe ju squ ' à
eux, et que la ruine des autres attire la leu r? Ne scaventils pas que nous recevons tous les coups qu’ on donne à
I.nostre Patrie, et que toutes ses blessures sont nostres ? Qu ’on
itreX
ap
h
(1)C

�nous désarme en despouillant nos alliez, et qu’ on af­
fo iblit nos villes en prenant celles de nos voisins ? Quelfa ta l
et misérable assoupissement est celui-là ? N ’ ont-ils point
d ’y eu x pour voir les flam beaux qui viennet de brusler l ’A l­
lemagne ? le bruit qu’ a fa it la cheute du Palatiu n’est-il
point capable de les esveiller? Dirat-on des Italiens ce qu’on
disoit des peuples d ’A sie , que pour hommes libres ils ne
valoient rien, mais que c'estoient d'excellens esclaves, et qu’ils
supportoient une tyrannie insupportable à faute de ne sça­
voir pas dire non et de ne pouvoir prononcer ferm e­
ment cette syllabe » ( 1 ).
Gli speculatifs del paese di Tacito e di Machiavelli non
potevano riscaldarsi, ben sapendo che il governo di R i­
chelieu voleva impadronirsi, ad ogni costo, della Savoia
(e in ciò aveva ragione) e del contado di Nizza, e nella
pianura padana sostituirsi all’influenza spagnola, e in fondo
non aveva rinunziato alle annose pretese sul ducato di
Milano.
Jean Louis de Balzac, che si aspettava grandi cose dalla
sua opera, ebbe una grande delusione. Per essa cadde in
disgrazia di Richelieu, già mal disposto contro di lui per
non avergli dedicato i primi frutti del suo talento. Si dice
che il cardinale, un giorno, esclamasse: se croit-il assez

grand seigneur pour ne pas dedier ses livres ?
Il Richelieu fu principalmente ferito dalla pubblicazione
di due lettere, in fine dell’opera, a lui dirette, in cui l'autore,
malamente ispirato, parla con un certo calore dei dissensi tra
Maria dei Medici e il possente cardinale, ricordandogli le
vicende della sua fortuna à la journée des dupes. E pro­
prio, allora, la regina madre era esiliata dalla Francia, che
non doveva più rivedere. Quelle lettere non piacquero nem­
meno ai partigiani di lei, perchè l’autore felicitava il car­
dinale di quella persecuzione, mentre nella sua prima gio­
ventù, insieme col cardinale, era stato fautore di Maria. L ’a­
bate di San Germano, Matteo de Morgues, infaticabile
(1) Chapitre X X X .

�av ocato della regina madre, gli indirizzò una violenta censura.
Così il Balzac, spiacente a tutti, si dovè contentare del
vano titolo di storiografo di Francia e di una non lauta
pensione, che gli fu sempre mal pagata. Profondamente
amareggiato, abbandonò Parigi, ritirandosi nella sua pro­
vincia, sulle rive della Charente.

Intanto si maturavano i tempi per la fondazione del­
l’Accademia francese. L ’istituzione dell’Accademia in Francia
rappresenta la regola, la disciplina, il governo preposti alla
letteratura, e non poteva nascere prima del regno di En­
rico IV, quando, cioè, non vi era regola, nè disciplina, nè
governo vero nelle cose civili ; non poteva nascere nel se­
colo decimosesto, sebbene molte accademie fiorissero in
Italia, e tutto, allora, in Francia, si imitasse sulle cose ita­
liane. Quando Enrico IV applicò la scelta, e la disciplina
e l’ordine al governo dello Stato, Malherbe, insieme con
alcuni suoi amici, nel suo piccolo gabinetto da lavoro,
pensò a riformare la lingua, a renderla propria, ad inalvearla
tra regole fisse e chiare. Fu come il fondatore di una pic­
cola accademia, non avente per scopo il mutuo incensa­
mento, il vicendevole plauso sopra insulse cicalate, ma
bensì quello di aiutarsi col consiglio, con l’esempio, con lo
studio a ben dire, a bene scrivere, con chiarezza e limpi­
dità, per essere da tutti compresi. Alla morte di Malherbe,
le riunioni si tennero in casa di Conrart, specialmente per
iniziativa di Racan e di Maynard, illustri discepoli, come
si sa, del rigido Malherbe, e le case e le persone non po­
tevano essere meglio scelte. Il Conrart era signorilmente
ospitale, protestante e tollerante, e sopratutto uomo di
studio e di spirito, innamorato della coltura latina.
Richelieu, che alla gloria dell’uomo di Stato, dell ’uomo
di guerra, ardeva di aggiunger quella dell’uomo di let­
tere e di protettore delle lettere, che voleva tutto rego­
lare e disciplinare, vide nelle riunioni presso Conrart un
mezzo per regolare e disciplinare la lingua e le lettere,

�col segreto scopo di farle servire allo Stato. Così fece of­
frire a quei letterati di trasformare quelle sedute in acca­
demia, con leggi proprie. Essi, in prima, modestamente
rifiutarono l’alto onore, ben temendo che, sotto la prote­
zione del governo, si asservissero. Ma il cardinale insistè
vigorosamente. Come resistergli ? Finirono per obbedirgli,
■e distendere una lettera, in cui svilupparono il piano da
lui concepito. E ra necessario purificare la lingua francese,
renderla degna di occupare'il posto di lingua universale,
succedendo alla lingua latina: « plus parfaite déjà que pas
une des langues vivantes, pourrait bien enfin succéder à la

latine, comme la latine à la grecque, si 0n prenait plus
de soin qu'on n'avait fa it ju sq u ’ici de l ’ élocution, qui n ’é­
tait pas, à la vérité, toute l'eloquence, mais qui en faisait
une fo rt bonne et fo rt considérable partie ». E, poi, per
raggiungere l’alto scopo, soggiungono, che è necessario
« de la nettoyer des ordures qu'elle avait contractées, ou

dans la bouche du peuple, ou dans la foule du palais et
dans les impurités de la chicane, ou par les mauvais usages
des courtisans ignorantsi ou par l 'abus de ceux qui la cor­
rompent en écrivant, ou p a r les mauvais prédicateurs » (1).
L e lettere patenti, con le quali Luigi X III istituì l’Ac­
cademia, che felicemente si chiamò Francese e non Pari­
gina e non con altro nome, quale Accademia d ’indole ve­
ramente nazionale, stabilirono bene la sua principale fun­
zione, quella, cioè, di dettare regole certe per la lingua
francese, e di renderla capace di trattare tutte le arti e
tutte le scienze.
Queste lettere patenti, emesse nel 16 35 , non furono re­
gistrate se non nel 16 37 , ad ordine del cardinale, il solo
uomo che poteva vincere le ritrosie e le dissimulate ge­
losie del così detto Parlamento, ossia della suprema m a­
gistratura, che fungeva anche da Corte dei conti.
L ’istituzione dell’accademia, portò, forse, troppe misure,
troppa compassatezza e un non so che di aulico e di
(1) PELLISSOT ET OLLIVET: Histoire de L'Académie Française,

�freddo nella letteratura classica francese della seconda metà
del secolo X V II, ma, indubbiamente, contribuì, raffinando
il gusto, purificando la lingua, rendendola precisa, pro­
pria, a farla universale, a mutare in realtà il gran sogno
di vederla succedere alla lingua latina, come Istrumento
utile in mano di tutti i dotti. Si passò dal libertinaggio
del secolo X V I, al servilismo, alla dittatura; ma questo
giovò allo espandersi della Francia intellettuale nel mondo.
L ’istituzione dell’Accademia francese fu come una festa
in famiglia all 'H ôtel Rambouillet. I suoi principali assidui
furono accademici, come il Voiture, Chapelain, Vaugelas.
Anche Balzac, l' Hermite de la Charente, fu accademico
m algré lu i per ordine di Richelieu, che, talvolta, sapeva
dimenticare e perdonare ed esaltare per raggiungere i
suoi fini. L ’Accademia fu nutrita ed elevata quasi all 'Hôtel,
le discussioni, spesso, che si tenevano nel suo seno, erano
preparate alla presenza d e l l a bella Arthénice, e quando
ciò non accadeva, un esteso resoconto ili esse, gii acca­
demici amici non mancavano di farle, per chiederle i suoi
consigli e quelli dei preziosi amici, prima di adottare un
avviso definitivo. Ma le allegre feste nuovamente furono
oscurate dai fumi di guerra. Rinascevano le contese tra
Francia e Spagna per le cose d ’Italia, e molti dei gen­
tiluomini frequentatori della casa elegante, galante ed ospi­
tale, riprendevano l’aspra via delle Alpi. Il marchese di
Montausier, in qualità di maresciallo di campo, si conge­
dava dalle sue intellettuali amiche con un triste presenti­
mento: « Questa volta la guerra non mi sarà benigna,
io morirò laggiù, diceva alla divina Giulia, e mio fratello,
più felice di me, vi sposerà ». Il triste presentimento do­
veva verificarsi. Era ucciso da un colpo di pietra alla te­
sta. E suo fratello, dieci anni dopo il principio di quella
guerra, cioè nel 16 45, eroicamente costante, quasi in pre­
mio di quella collana di poesie, che egli, con la collaborazione di amici poeti, fe’ pubblicare in onore di lei, col
titolo di G hirlande de Ju lie , ottenne la sua mano.

�Scoppiata la guerra in Italia, Vittorio Amedeo I fu co­
stretto da Richelieu ad uscire dagli equivoci : o lega o
guerra. A Rivoli strinse con la Francia un accordo per
conquistare il Milanese e dividerlo con i duchi di Man­
tova e Parma. Urbano V III favoriva l’ impresa. Venezia
la faceva da paciere, tra le esitazioni degli altri staterelli
italiani.
Richelieu, sempre nell’intento di farsi cedere la Savoia,
e per avere oltre Pinerolo anche il passo della Valtellina,
vi mandò il duca di Rohan, che, con maestria, vi fece la
guerra di montagna, occupando la valle col pretesto di
proteggere la libertà e gli averi degli indigeni.
L a guerra si allarga, il Rohan è assalito dai Coma­
schi, da Tirolesi, da Tedeschi, ma li batte, mentre il Crequy
passa il Ticino a Buffalora, avido di saccheggiare Milano.
Vittorio Amedeo temporeggia infido, il Crequy è ucciso,
e il Laganas, governatore spagnuolo di Milano, invade il
Piemonte, investe e si impadronisce di Vercelli. Il Rohan
è costretto di ritornarsene in Francia, donde, per invidia,
mal vengono i soccorsi.
Tommaso, fratello di Vittorio Amedeo, imbrandiva la
sua spada in servizio di Spagna. Muore Vittorio Amedeo
e gli succede Carlo Emanuele II di quattro anni. Gli Spa­
gnoli ne vogliono tutori gli zii, ma i Francesi sostengono
i diritti di sua madre, Cristina di Francia, figlia di En­
rico IV . Laganas sorprende Cherasco, Tommaso assedia
Torino, dove si è rifugiata Cristina. I Francesi accorrono
a difenderla. Nuovamente Casale diventa il centro di as­
salti furiosi e i marescialli Harcourt e Turenne tengono
alto il nome di Francia e la fama loro ( 1 ). Il principe
Tommaso, dopo lungo assedio, e non dimenticabile assedio,
(1) Intorno a questo secondo assedio di Casale furono pub­
blicati i rapporti seguenti :

— Le siège de Casal et son siege levé et autres expéditions de
cette mémorable journée. P a r i s , i n -4, 16 4 0 .
— Lettre du R oi (Louis XIII) envoyée à MM. les Prévóts des
Marchands et Echevins de la ville de Paris, sur la victoire

�è obbligato di aprire le porte di Torino, e, cosi, Riche­
lieu, non ostante fosse già minato da malattia, suscita ne­
mici alla Spagna in Catalogna ed in Portogallo, e financo
nel piccolo principato di Monaco, che, fatto sterminio della
guarnigione spagnola, ricupera la sua indipendenza. Cri­
stina non volle accortamente mai condurre in Francia i
suoi figliuoli, e, appena le venne fatto, si conciliò con i
cognati suoi, che presto s ’erano accorti che non potevano
reggere il paese, affidandosi ad aiuti stranieri. Finalmente,
nel trattato di Torino, conchiuso nel 16 42, Cristina fu ri­
conosciuta tutrice ; a Maurizio fu data Nizza, a Tommaso
Ivrea e Biella, sotto la protezione e stipendio del re di
Francia, a patto di esser nemici di Spagna, e, col trattato
del Valentino, Luigi cedeva tutte le piazze occupate, ad
eccezione della cittadella di Torino ( 1) .
o ue p a r l'année de S. M. à la levée du siège de Casal ; ensemble
ten
b
les particularités du combat qui a duré depuis midi j usq ’à la nuit
close. S . 1. in-8, 1640.
(1)
S i possono co n su ltare su q u esta parte della, g u e rra i se ­
gu en ti rap p orti più o m eno am pollosi e veritieri :
— Relation de la bataille donnée au camp de Turin. P a ris,
in-4, 1640
— Relation de tout ce qui s'est passé au siège de Turin j u ­
squ'au 1 o de ju in 1640. P a ris, Ì11-4, 1640.
— Relation de tout ce qui s'est passé en Italie, depuis le 6
juin 1640 jusqu'au 15 de juillet. P aris, in-4, 1640.
— Jou rn al de tout ce qui s'est passé au siège de Turin, j u ­
squ'au 14 août. P aris, Ì11-4, 1640.
— Affaires d'Italie de l ’année 1 6 39, passées entre madame la

duchesse et princes de la maison de Savoie, contenui plusieurs
lettres et négociations pour les affaires de Piémont et de Mon­
fe rrâ t. S . 1. in-8 (s. d.) m ais 1640.
— M i c h e l B a u d i e r : — L e soldat piemontais, racontant du
camp devant Turin , ce qui s ’est passé en la campagne d ’Italie de
l'année mil s ix cens quarante. P a ris, P ierre R o co le t, in-8, 16 4 1.
C om e com plem ento quasi a q u este pubblicazioni si può v e ­
d ere :
— S a n s o n (N .) Princes souverains de l'Italie , ou Traicté suc­

cinct de leurs estais, grandeurs, forces, fam illes, gouvernement
et revenus. P aris, chez l ’au th eu r, in-8, 16 4 1-16 4 3 .

�Mentre in Italia e altrove si battevano, all’ Hôtel Ram ­
bouillet si divertivano. Nel 16 38 si pensò di rappresen­
tare gli Straccioni di Annibai Caro. Tutti quegli accade­
mici e quelle donne preziose bene apprezzano l’elegante
traduttore di Virgilio, ben noto in Francia per la sua ce­
lebre canzone su i Gigli d ’oro, che aveva suscitata la sua
grande contesa col Castelvetro. Allo Chapelain, eruditis­
simo, fu commesso il mandato di preparare degnamente
quella specie di festa letteraria. Ed egli cosi ne parla in
una sua lettera, del 28 dicembre 16 38 , al marchese di Mon­
tausier :
« J e me réjouis avec vous de ce bon succès (la prise in­

dubitable de Brisac), et vous donne avis qu ’au lieu du feu
de joye qu’en fera toute la F rance, nous avons résolu d'en
jou er une comédie, de la laquelle nous vous gardons le
principal personnage, vaillant et feroce, comme vous plein
d ’amour et de colere, et dont le rôle vous plaira bien assu­
rément. M . le lieutenant fera l ’amant pitoyable ;• je repré­
senteray son f idelle amy, et, des deux valets, m. le mestre
de camp (A rnauld) jouera le pire, c’est-à-dire le plus mé­
chant ; M. de Chavaroche f era l'autre. L 'u n e des fem mes
sera l'adolescent Montreuil, que vous sçavés, qui est au car­
dinal Antonio ( 1) , aussi bien qu'a M . P ., et du quel on
nous a dit qu’à Rome era a far la donna ammaestrato ( il
était passé maître a fa ire la fem m e) ; et, pareeque la co­
médie est italienne et que nous n’avons point de femmes,
ny qui prononcent bien cette langue, nous avons pensé de
depescher en Piémont, en la cour de madame Reale (2)
sous le crédit de M . le marquis Pisani, pour faire l'autre
à la comtesse Massin ou à quelque autre veuve m arié de
ce pays-là. Nous avons destiné le personnage de l'un des

(1) Il c a rd in a le A n to n io B a rb erin i, n ip o te d i U rban o V III, in
se g u ito g ra n d e e le m o s in ie re di F ra n c ia , a rc iv esc o v o di R e im s,
n unzio a p o sto lico etc.
(2) S o rella di L u ig i X I I I ; sua fig lia p er po co non sp o sò
L u ig i X I V .

�Straccioni, plaideurs, a M. de Vaugelas, lorsqu'il sera re­
venu de Normandie, où il est allé fa ire une rivière ; et
pour l'autre, M. de Gombault le fera sans beaucoup de
peine. Neufgermain fera la Barbagrigia ampatore à cause
de sa barbe, et, pour la pancia onnipotente qui lui manque,
nous luy en ferons une d'un coussin ou de six serviettes
en double. Vous voyés le dessein, et m'avouerés sans doute
q u 'il vaut bien la mascarade de l'année passée. Ce qui re­
ste à faire est d'apprendre de vostre coste le roolle que nous
vous envoyerons, comme nous apprenons les nostres, a finque, quand vous viendrés icy au carnaval, il n'y ait plus
qu'à nous habiller tous et monter sur le théâtre. Pardonnés,
Monsieur, les folies que tire de la plume d'un homme assez
serieux l'apparence de la conqueste d'une ville, qui doit estre
nostre commun salut, et l'espoir qu'elle nous donne de nous
revoir bientost en cette cour, J e les ay ecrittes pa r l'ordre
de personnes à qui, tout volontaire que vous estes, vous n'ose­
riés désobéir, et pour qui on ne seroit que plus estimable
quand l ’on tomberoit en veritable folie ».
Mentre si preparava, con tanto fervore, la rappresenta­
zione degli Straccioni, il piccolo brillante dell’ Hotel, cioè
il Voiture, non era a Parigi. Nel mese di settembre di
quell’anno 16 38 era partito per l’Italia, e da Torino, l’ul­
timo di quel mese, scriveva una lettera a mademoiselle de
Rambouillet, in cui non vi è una sillaba sola sulle cose no­
stre. Una seconda lettera inviava alla medesima da Ge­
nova il 7 ottobre, per raccontare che attraverso les plus
effroyables montagnes du monde, egli era passato in mezzo
a dodici o quindici uomini les plus horribles que l'on puisse
voir, ciascuno dei quali ne aveva ucciso quindici o venti
altri, neri come diavoli, dai capelli lunghi fino alla cintola,
dal viso solcato da due o tre cicatrici, con un archibugio
sulle spalle e due pistole e due pugnali alla cinta. Questi
erano i banditi, scorrazzanti nelle montagne tra il Piemonte
e la Liguria, dei quali, per paura di essere rubato, si era
fatto scortare, mercè il pagamento di tre pistole. Poi, uscito
dalle loro mani, transitò per siti dove eravi guarnigione

�spagnuola : « et la, sans doute, j ’a i couru p lu s de dan g er ».
Per non essere molestato, si battezzò per savoiardo, con­
traffacendo la sua pronunzia. Infine, dopo aver detto di
essere scampato dai banditi, dagli Spagnuoli e dal mare
(era andato per mare da Savona a Genova) affermava che
se non avesse avuto altre faccende da sbrigare oltre quelle
che lo chiamavano a Firenze, di là se ne sarebbe ritornato
in Francia. Non avrebbe mancato, intanto, di recarsi a Roma
per la causa di lei ( 1 ). In un lettera, aggiunta alla prece­
dente, e diretta a madama de Rambouillet, che lo aveva
rimproverato di non aver notato nulla, egli scrive : « M a ­
dam e, j ' a i vu p o u r l'am o u r de vous le Valentin ». E , poi,
dopo aver detto che per lei aveva fatto le cose più difficili
per lui, cioè di parlare di edifici e di parlare d ’affari, sog­
giunge, credendo, pover’uomo, di fare dello spirito :
« L e Valentin, madame, puisqu e Valentin i l y a, est
une maison q u i est à un qu a rt de l ieue de T u rin , située
dans une p ra ir ie et s u r le bord du P o. E n arrivan t, on
trouve d ’a b o rd : j e v e u x m ourir, s i j e sais ce q u ' on trouve
d'abord, J e crois que c ’est un p erron . N o, no, c ’est un p o r­
tique. J e me trompe, c ’est un perron . P a r ma f o i , j e ne
sais, s i c ’est un portique ou un p erron . I l n 'y a p a s une
heure que j e savais tout cela adm irablem ent, et ma mémoire
m ’a m anqué . A mon retour, j e m 'en in fo rm erai m ieu x et
j e ne m anquerai p a s de vous en fa i r e le rapport p lu s pon ­
ctuellem ent. J e suis votre etc. ».

In una quarta lettera, in data del 29 novembre 16 38,
spedita, da Roma, a mademoiselle Rambouillet, egli dice
di annoiarsi mortalmente a Roma, e mette insieme, in un
fascio, le più eccellenti opere di scultura e di pittura con
le provature e le papardelle, un certo latticinio che allora
preparavano le religiose :
« M adem oiselle, j ’en dem ande pardon à M . votre mère,
mais ja m a is j e ne me suis tant an n uyé q u 'à R om e. I l ne
( 1) P e r la su ccessio n e d i uno Strozzi co n tro il g io v a n e m ar­
c h es e, c h e la faceva su a e re d itie ra .

�se passe point de jo u r que je n'y voie quelque chose de
merveilleux, des chefs-d'oeuvre des plus grands ouvriers qui
aient été, des ja rdins oh tout le printemps se trouve à cette
heure, des bâtiments qui n ’en ont point de pareils au
monde, et des ruines encore plus belles que ces bâtiments.
M ais tout ce que je vous dis là n’empéche pas que je n’y
sois triste, et qu’en même temps que je vois toutes ces choses,
je ne souhaite d’en sortir. Les plus excellens ouvrages de
peinture, de sculpture, et de provature, d ’A pelles, de P ra ­
xitèle et de papardelle ne sont point de mon goût ».
E soggiunse, che si meraviglierebbe di tutto ciò, se non
ne conoscesse il motivo. Si annoia essendo da lei lontano,
non può sentirsi a suo agio senza vederla. Essa è come
la salute, della quale non si conosce mai l’alto valore, se
non quando si è perduta. « J e reconnais que vous êtes la

plus precieuse chose du monde et je trouve p er experience
que toutes les délices de la terre sont ambres et désagréa­
bles sans vous ».
Poi dice di essere stato colto due volte da svenimenti
e di aver preso dell’antimonio, fornitogli dal signor Nerli ( 1 ).
Mademoiselle de Rambouillet ebbe molta ragione di non
prendere mai sul serio uno spirito così leggiero, che, nel
momento buono, avrebbe potuto svenire nelle sue braccia,
in luogo di agire.
Il sedicente brillante Voiture, in una sua quinta lettera
d ’Italia, del 15 dicembre 16 38 , diretta a monsig. Costar,
annunzia che fra tre settimane sarebbe partito, via mare,
per M arsiglia. « Ieri ero alloggiato in uno dei più bei
•palazzi del mondo, avendo per mio appartamento una gran
sala, due anticamere, una stanza tappezzata di stoffe rica­
mate in oro, e al mio servizio venti o trenta ufficiali, ed
oggi io sono in una delle più cattive locande, dove non
sono mai stato in mia vita. Per consolarmi di un sì
grande mutamento di fortuna, ed essere tanto felice oggi,
(1) E quel Nerli gentiluomo fiorentino e libertino, che, non sa­
pendo più che cosa fare, si mise a cercare la pietra filosofale.

�quanto ieri, ho chiesto carta e inchiostro e mi son messo
a scrivervi ». E con questo concettino chiude la sua cor­
rispondenza d ’ Italia. Povero Voiture! ( 1 )
Mentre il marchese di Montausier, reduce dall’Alsazia,
era tutto pronto alla rappresentazione degli Straccioni che
era anche sollecitata dal figlio di Caterina, il quale era ritor­
nato a Parigi dall’Italia, dove aveva combattuto e dove
l’aveva scampata bella dal vaiuolo, Voiture fece accendere
una viva disputa intorno al merito scenico e letterario dei
Supposìti dell’Ariosto. Lo Chapelain, quando egli si accin­
geva a partire per l’Italia, gli aveva suggerito di portarsi
nella valigia i Suppositi, e per distrarsi durante le fatiche
del viaggio e per rendersi pratico nella lingua del paese,
che andava a vedere. Il Voiture, come si era annoiato a
Rom a, cosi aveva sbadigliato leggendo la commedia, e,
ritornato a Parigi, manifestò il suo avviso al suo consi­
gliere. Chapelain difese il suo autore, Voiture si prese
beffe dell’amico e dell’Ariosto commediografo. L a contesa
fu portata innanzi a mademoiselle de Rambouillet, la quale
osò dire, senza emettere un giudizio reciso, che i primi
due atti non le andavano a genio. Chapelain, pur fingendo
di starsene al parere della bella Giulia, tirò in mezzo il
Balzac, il consulente della società, il quale, senza esita­
zione, la die’ vinta al buon Chapelain, con lettera del
15 marzo &gt;639:
« Pour ju g e r en maistre de la Comédie que vous m'avez

fait la fa veu r de m’envoyer il fau drait ne pas estre esco­
lier » e soggiunge : « I l me semble que les Supposés ne
font pas de déshonneur à Roland leur f r ère aisné. A mon
g re il ne se peut voir de fa ble p lus ingénieuse, plus nette, ni
m ieux desmelée que celle-cy et la France n’a encore rien
veü en ce genre qui mérite de luy estre comparé ».
(1) V e d i a pagg. 3 11- 3 1 9 in : Oeuvres d e V o i t u r e . Lettres et
Poésies, nouvelle édition revue en partie sur le manuscrit de Con­
rart, corrigée et augmentée de lettres et pièces inédites, avec le
commentaire de T a l l e m e n t d e s R E A U X , des éclaircissements et des
notes per. M. A . UBICINl. Paris Charpentier, 2 vol. in-16, 1855.

�Lo Chapelain mostra a tutti trionfalmente la lettera. In­
nanzi all’autorità dell ’H eim ite de la Charente — accresciutasi
con un secondo volume di lettere comparso tre anni prima —
nessuno ardisce di ribellarsi. L ’ammirazione è di rigore.
E cosi Giulia, e Angelica Paulet, e Godeau e Arnauld e
gli altri, sostenitori di Volture, non replicano. Giorgio e
Maddalena Scudéry, che sono per lo Chapelain e i S up ­
positi, battono le mani. Un altro soffio d ’ italianità anima
le tappezzerie e gii arazzi della camera azzurra e Arthé­
nice, nella sua olimpica imparzialità, dall’alto del suo trono
di eleganza e di bellezza, sorride agli amabili e cortesi
combattenti.

In questo anno, 16 39, comparivano ben tre tragedie di
soggetto romano, giudicate, per unanime consenso, tre ca­
polavori del teatro di Pietro Corneille, del gran Corneille
come lo chiamarono i suoi contemporanei connazionali, non
solo per distinguerlo da suo fratello, ma dal resto degli
uomini, a dirla con Voltaire. Pietro Corneille aveva trentatrè
anni, ed era già celebre per il Cìd, rappresentatosi tre anni
innanzi, e che, come tutti sanno, mise a rumore la Corte,
l’Accademia, Parigi e tutti quanti ( 1 ) . Corneille si era ri­
tiralo a Rouen, in seno alla famiglia, quasi per smorzare,
con la sua assenza, tutti i rancori e le invidie accesi per
(1) È noto che l’Accademia francese, per volere di Richelieu,
invidioso del gran successo di Corneille, distese una critica del
Cid, che fu fatica particolare dello Chapelain e che Giorgio Scu­
déry ne scrisse un’altra meno equa, e quindi meno cortese e solo
ispirata da una rivalità infelice. Chi volesse sapere tutte le cu­
riose vicissitudini di quella tenzone di mal dissimulata invidia,
sotto pretese indignazioni e rivendicazióni letterarie, potrebbe
leggere i capitoli V III, IX , X , X I, X II a pagg. 207-330 in : Cha­
pelain et nos deux premières academies par l'abbé A. F a b r e . Pa­
ris, librairie académique Didier, Perrin et c.ie éditeurs, 18 9 0 .-L'H ótel Rambouillet si schierò con tutta Parigi, che aveva per
Chimene les yeux de Rodrigue, e tenne fermo a tutte le pres­
sioni del gran cardinale.

�i l suo trionfo. Ma, colà, non rimase ozioso. Invece di ri­
spondere, come gli spettava, ài sentiments de l ’Académie
française sur le Cid, egli preferì di fare. Per trionfare, do­
veva tacere. Nuovi applausi avrebbero soffocato la voce dei
pigmei e di tutti gli autori fischiati ; e nessuno avrebbe
più contraddetto al motto popolare : beau comme le Cid.
Compone in prima Horace, che dedica al cardinale, il
quale si riconcilia con lui, e diventa il negoziatore onni­
potente del matrimonio di lui con la figlia del luogote­
nente generale d’Audely in Normandia, da lui appassio­
natamente amata, e che il padre d i lei non voleva accordargli.
Il padre difficile è chiamato a Parigi, dove arriva tremante,
per un ordine così impreveduto, e se ne ritorna contento,
per essersela cavata con l’accordare la mano di sua figlia
ad un uomo, così riputato ed influente.
Corneille si ispira al racconto di Tito Livio. Il singo­
lare combattimento tra i tre fratelli Curiazi campioni di
Alba e i tre Orazi romani, episodio dell’ epoca eroica, è
ben reso. Non è vero che egli ha idealizzato i Romani,
egli li fa parlare come il grande amore di patria li faceva
agire e parlare allora. E quando vi è di mezzo l’amore,
quando parla Camilla, fidanzata ad uno dei Curiazi, la pa­
rola sua è naturale, amorosa, supremamente umana. S a­
bina, albana, moglie ad un Orazio, rappresenta la lotta tra
i sentimenti della famiglia sua nuova, e l’amore per la
patria sua, mentre Camilla rappresenta la lotta dell’amore
e questa lotta è più violenta. Camilla si abbandona, con
tutta l’anima sua, all’amor suo pel Curiazio, per il suo fi­
danzato; non pensa a Roma, non ai suoi fratelli, ma al suo
amante, ed è felice di poterlo apertamente amare, essendo
suo promesso sposo, felice perchè non deve se non al suo
amore la profonda soddisfazione del suo cuore. Nel padre
di Orazio, buono, fervido d ’amore per la patria, si sente
la voce solenne di Roma antica. Ad Orazio e a Curiazio
dice :

Faites votre devoir et laissez fa ire aux dieux.

�Ed a Sabina ed a Camilla:
E t songez toutes deux que vous êtes Romaines.
E quando Giulia, amica di Sabina e di Camilla, vuole
scusare Orazio, che si è messo in fuga innanzi ai tre Cu­
riazi, dicendogli :
Que vouliez-vous qu' il f i t contre trois ?
Ei risponde :
Qu’ il mourût.
E poi quando sa che quella fuga fu uno stratagemma
e che Orazio ha vinto:
Vertu digne de Rome, et sang digne d ’Horace.
Ma la nota umana risona potente nella seguente invet­
tiva rivolta ad Orazio da Camilla, che piange indignata e
disperata la morte del suo Curiazio:
Rome, l ’unique objet de mon ressentiment!
Rome, à qui vient ton bras d ’immoler mon amant!
Rome qui t'a vu naître, et que ton cœur adore!
Rome enfin que je hais parce qu'elle t‘honore!
Puissent tous ses voisins ensemble conjurés
Saper ses fondements encor mal assurés!
Et, si ce n ’est assez de toute l ’Italie,
Que l ’orient contre elle à l'occident s'allie ;
Que cent peuples unis des bouts de l ’univers
Passent pour la detruire et les monts et les mers!
Qu'elle même sur soi renverse ses murailles!
E t de ses propres mains déchire ses entrailles!
Que le courroux du ciel allumé par mes vœux
Fasse pleuvoir sur elle un déluge de fe u x !
Puisse-je de mes yeux y voir tomber ce foudre,
Voir ses maisons en cendre, et tes lauriers en poudre
Voir le dernier Romain à son dernier soupir,
Moi seule en être cause, et mourir de plaisir!

�Orazio, sguainando la spada, e inseguendo sua soi ella,
che cerca scam po:

C’est trop, ma patience à la raison fa it place
Va dedans les enfers plaindre ton Curiace.
Camilla, ferita, dalle quinte:

Ah, traitre.
Orazio, ritornando sul teatro:
'

A insi reçoive un châtiment soudain
Quiconque ose pleurer un ennemi romain !

Oui non è il luogo di rifare le discussioni su questa
■scena, giudicata dura e crudele da Addison c Voltaire,
E certo che l ’uccisione di Camilla è consumata a freddo.
Orazio non vi era spinto da fatale necessità, nè per sal­
vezza della sua vita, ed aveva tutto il tempo di riflettere
nell’atto di inseguire la sorella. Questo fratricidio non è
nè umano e nè eroico. E bene Valerio, nell’atto seguente,
esce in queste parole, a proposito di Orazio e del suo
misfatto, rivolgendosi a re Tulio Ostilio :

L e bon destin de Rome a plus fa it que son bras,
Puisque ces mêmes Dieux, auteurs de sa victoire.
Ont permis qu’aussitôt, il en souillât la gloire
E t qu’un si grand courage, après ce noble effort.
Fût digne en même jour de triomphe et de mort.
Sire, c ’est ce qu’il faut que votre arrêt décide.
En ce lieu Rome a vu le premier parricide:
La suite en est A craindre, et la haine des deux
Sauvez-vous de sa main, et redoutez les dieux.
■ In Cinna o L a clemenza d i Augusto, altra tragedia com­
posta e rappresentata nel 16 39 , la società romana, che
dopo le vicende sanguinose delle guerre civili, si accascia
nel nuovo ordine di cose, cullata dalla mano abile di A u­
gusto, è anche resa bene. Il linguaggio di Augusto è un po’
fastoso, e contrasta troppo con la semplicità con la quale
Svetonio disegna la figura del grande usurpatore. Augusto

�avrebbe perdonato a Cinna e ad altri congiurati ai suoi
danni, e ad Emilia da lui già beneficata. L ’ avventura di
Cinna, raccontata da Seneca nel suo capitolo della cle­
menza, lascia qualche dubbio ; o è una finzione del mora­
lista o è molto esagerata con lo scopo di meglio fare
spiccare il tema scelto.
Svetonio, così minuto nella vita di Augusto, non ne fa
motto ; se fosse stata vera, non avrebbe mancato di met­
terla in luce, come molto onorifica, come una delle più
memorabili azioni di lui. In ogni modo, storico o inven­
tato il soggetto della tragedia, non ostante che Cinna a­
gisca non per amore di libertà, ma per secondare il de­
siderio di Emilia, che vuol vendicare la morte di suo
padre, e sia ipocrita e volteggiante, non ostante il carat­
tere odioso di Emilia, insolente nella parola e nel gesto,
fredda, egoista, capace di inspirare una passione, ma non
sentirla, questo lavoro rimane forse il migliore di Cor­
neille, perchè più umano, più verosimile, più logico nello
sviluppo, perchè, in alcuni brani, egli vi fa sentire tutto lo
strazio e lo sdegno di chi poteva ancora amare l’antica
libertà perduta. Il racconto mirabile che Cinna fa ad Emilia
del modo con cui egli, descrivendo gli orrori delle guerre
civili, e le arti inique dei violatori della libertà e degli
ordini repubblicani, incita i congiurati a stringersi intorno
a lui per liberarsi del tiranno, tanto più temibile quanto
più si presenti con la faccia dell’uom giusto, del pacifi­
catore e del cittadino ossequente delle leggi, sarebbe di
un effetto teatrale anche maggiore, e, forse, insuperabile,
se non suonasse sulle labbra di Cinna, ma di un sincero
•e di un indomabile amatore della prisca grandezza.
Leggiam o questo brano bellissimo, il più eloquente
squarcio poetico scritto da Pietro Corneille sulla vecchia
Roma. I congiurati, dice Cinna ad Emilia, al solo nome
di Cesare, di Augusto, di imperatore hanno gii occhi fiam­
meggianti di furore :
E t dans un même instant, p a r un effet contraire

la loro fronte impallidisce d ’orrore e arrossisce di collera.

�)(i

A m is , le u r a i-je dit, vo ici le j o u r h eu reu x
Q u i doit conclure enfin nos desseins g é n é re u x ;
L e c ie l entre nos mains a mis le sort de Rome,
E t son salut dépend de la perte d ’un homme,
S i l'o n doit le nom d ’homme à q u i n ’a ríen d'h u m ain ,
A ce tig re a ltéré de tout le sang romain.
Combien p o u r le répandre a -t-il fo r m é de b r ig u e s !
Combien de f o is changé de p a rtis et de ligues,
Tantôt am i d 'A n to in e, et tantôt ennemi
E t ja m a is insolent n i c r u e l à d e m i!
L à , p a r un long récit de toutes les m isères
Q ue d u ran t notre enfance ont endu ré nos pères,
R enouvelant le u r haine avec le u r souvenir,
j e redouble en le u rs coeurs l'a r d e u r de le p u n ir.
J e le u r f a i s des tableaux de ces tristes batailles
Où Rom e p a r ses m ains déchirait ses entrailles ( 1 ).
Où l ’a ig le abattait l ’aig le, et de chaque côté
N o s légions s ’arm aient contre le u r lib erté;
Où les m eilleu rs soldats, et les chefs les p lu s braves
M ettaient toute le u r g lo ir e à d even ir esclaves ;
Ou, p o u r m ieu x a ssu re r la honte de leu rs f e r s .
Tous voulaient à le u r chaîne attacher l ’u nivers ;
E t l'e x é c ra b le honneur de lu i donner un maître,
F a isa n t aim er à tous l'i n f âme nom de traître,
R om ains contre Rom ains, parents contre parents.
Combattaient seulement p o u r le c h o ix des tyrans.
J'a jo u t e à ces tableaux la pein tu re effroyable
D e le u r concorde impie, a ffreu se , inexorable.
F uneste a u x g en s de bien , a u x riches, au S n at.
E t, p o u r tout d ire enfin, de le u r triu m virat ;
M ais j e ne trouve point de couleurs assez noires
P o u r en représenter les tragiqu es histoires.
J e les p ein s dans le m eurtre à l'e n v i triom phants,
Rome entiere noyée au san g de ses e n fa n ts:
L e s uns assassinés dans les places p u bliq u es,
[.e s autres dans le sein de leu rs d ie u x domestiques :
L e méchant p a r le p r i x au crim e encouragé,
Le m
rc
rsgl,dIVaoLbn.eFu:l ari p a r sa femme en son lit é g o rg é ;
ia

�Le fils tout dégouttant du meurtre de son père,
Et, sa téte à la main, demandant son salaire,
Sans pouvoir exprimer par tant d'horribles traits
Qu’un crayon imparfait de leur sanglante paix (1 ).
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages
Dont j ’ai dépeint les morts pour aigrir les courages.
De ces fameux proscrits, ces demi-dieux mortels,
Qu’on a sacrifiés jusque sur les autels?
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
A quels frémissements, à quelle violence,
Ces indignes trépas, quoique mal figures,
Ont porté les esprits de tous nos conjurés t
fe n’ai point perdu temps, et voyant leur colère
A u point de ne rien craindre, en état de tout faire.
J ’ajoute en peu de mots: « Toutes ces cruautés,
La perte de nos biens et de nos libertés,
Le ravage des champs, le pillage des villes,
Et les proscriptions, et les guerres civiles,
Sont les degrés sanglants, dont Auguste fa it choix
Pour monter sur le trône et nous donner des lois.
Mais nous pouvons changer un destin si funeste,
Puisque de trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
Et que juste une fois, il s ’est privé d ’appui.
Perdant, pour régner seul, deux méchants comme lui;
L u i mort, nous n’avons point de vengeur ni de maître:
Avec la liberté Rome s ’en va renaître;
Et nous mériterons le nom de vrais Romains,
S i le joug qui l ’accable est brisé par nos mains.
Prenons l'occasion tandis qu’elle est propice:
Demain au Capitole il fa it un sacrifice;
Qu’il en soit la victime, et faisons en ces lieux'
Justice à tout le monde, à la face des dieux;
L à presque pour sa suite il n ’a que notre troupe;
C’est de ma main qu 'il prend et l ’encens et la coupe;
E t je veux pour signal que cette même main
L u i donne, au lieu d'encens, d'un poignard dans le sein.
(1 ) Confronta questo passaggio con T a c i t o , libro I, 70, La
frase paix sanglante si trova, per esempio, nel testo latino : pa­

cem sine dubio post haec, verum ernentam.

�A in s i d 'u n coup m ortel la victime fr a p p é e
F e r a v o ir s i j e su is du san g du g r a n d Pom pée;
Faites vo ir, après moi, s i vous vous souvenez
D e s illu stres a ïe u x de q u i vous êtes nés.
A p ein e a i-je achevé, que chacun renouvelle,
P a r un noble serm ent, le vœu d ’être fid è le ;
L 'occasion le u r p la ît, m ais chacun veut p o u r soi
L 'honneur du p re m ie r coup que j ’a i ch oisi p o u r moi.
L a raison rè g le enfin l ’a r d e u r q u i les em porte;
M axim e et la m oitié s'assu ren t de la p o rte;
L ’au tre m oitié me suit, et doit l ’en vironner,
P rête au m oindre s ig n a ! que j e vo u d rai donner.
V oilà. belle E m ilie , à q u el point nous en sommes.
Dem ain, j ’attends la haine ou la fa v e u r des hommes,
L e nom de p a r ric id e , ou de libérateur,
César celu i de prin ce, ou d 'u n usurpateur.
D u succès q u ’on obtient contre la tyrannie
D épend ou notre g lo ir e , ou notre ignom inie ;
E t le peuple, in ég a l à l ’endroit des tyrans,
S ' i l les déteste morts, les adore, vivants.
P o u r moi soit que le c ie l me soit d u r ou p ro p ice ,
Q u ’i l m ’éleve à la g lo ir e , ou me liv r e au supplice,
Q ue Rom e se déclare ou p o u r ou contre nous,
M ourant p o u r vous s e r v ir , tout me sem blera d o u x ( 1 ).

Corneille dedicò questa tragedia, da prima destinata al
cardinale Mazzarino, al signor di Montauron e si assi­
cura che l’epistola dedicatoria gli avesse fruttato mille
pistole. Quel Montauron pagava profumatamente le de­
diche e i poeti non gii lesinavano le lodi, tanto che si
diceva fare un panegirico alla Montauron.
Poi il povero grand’uomo, essendosi rovinato a forza
di fiutare i costosi incensi poetici, Scarron esclamò:
Ce n ’est que m aroquin p erd u
Q ue les liv re s que l ’on dedie
D ep u is q u e M ontauron dedie.

C orneille che, pervenuto in vecchiaia, doveva triste­
mente esclamare : je suis saoul de gloire, mais affam é
(1 ) Atto I, scena III.

�d’argent, e che, non ostante i suoi modesti costumi, fu
sempre bisognoso, avendo a sostenere tutte le spese di
sua famiglia e dei suoi fratelli, dedicava a Mazzarino
un’altra sua tragedia di argomento romano : la Mort de
Pompée. Questo lavoro, notevole per bei versi, per belle
sentenze, non può andare a paro di Cinna. In esso Cleo­
patra parla come una parigina del preziosismo, e Cesare
come un galante dell ’Hôtel Rambouillet.
Cesare dice a Cleopatra, che egli ha vinto a Farsa­
glia, perchè le divine grazie di lei conducevano la sua
mano e gonfiavano il suo coraggio; a lei deve la sua
completa vittoria :
Cette pleine victoire est leur dernier ouvrage:
C'est l'effet des ardeurs qu’ils daignaient m’inspirer;
Et vos beaux yeux enfin m’ayant fait soupirer,
Pour faire que votre Ame avec gloire y réponde,
M'ont rendu le premier et de Rome et du monde.
C’est ce glorieux titre, à présent effectif.
Que je viens ennoblir par celui de captif:
Heureux, si mon esprit gagne tant sur le vôtre
Qu’il en estime l'un et me permette l ’autre! (1 )
Cesare, che vuole nobilitare il suo titolo di primo di
Rom a e del mondo con quello di prigioniero d ’amore e
che si augura felice, se potrà tanto sullo spirito di Cleo­
patra da far sì che ella, stimando il primo titolo, gli per­
metta di aggiungere ad esso quello di suo prigioniero,
naviga in completo mare di lattemiele. Ci è in questi ul­
timi quattro versi la quintessenza dei concetti sottili e
della carta del tenero di mademoiselle de Scudéry.
E come ciò non bastasse, ai timori che Cleopatra ha
dell’odio di Roma, Cesare risponde: che Roma innanzi
alle sue vittorie sarà felice, ridotta inerme e stanca, di
non opporsi alla sua volontà ed esclama :

Encore une défaite, et dans Alexandrie
J e veux que cette ingrate en ma faveur vous prie,
(1 ) Atto IV, scena III.

�Et qu’un juste respect, conduisant ses regards,
A votre chaste amour demande des Césars.
C’est l ’unique bonheur où mes désirs prétendent ;
C’est le fru it que j ’attends des lauriers qui m’attendent :
Heureux , si mon destin, encore un peu plus doux,
Me les faisait cueillir sans m’éloig uer de vous!
Salva la tragedia la figura di Cornelia, la vedova di
Pompeo, la quale, sebbene un po’ convenzionale e di ma­
niera, ha accenti di vigore e di vera passione umana. Ed
•è veramente quasi unico, e allora era del tutto nuovo, que­
st’interesse drammatico tenuto così vivo dalla passione per
un personaggio che non si vede sulla scena, per un per­
sonaggio che non si può vedere sulla scena. Pompeo
riempie tutta l’azione, pur essendo invisibile.
Come ho detto, il Corneille dedicò questa tragedia al
Mazzarino.
E curioso di leggere la sua lettera al cardinale, la quale
fu poi seguita da un ringraziamento in versi, indirizzato
al medesimo. L ’adulazione è un po’ troppa, ma, dovendo
di qui a poco parlare di tutto ciò che Scarron e la Fronda
scrissero e cantarono contro di lui, è equo ricompensarlo
con la prosa e i versi del buon Corneille.
Ecco la lettera:
A Monseigneur
L ’Eminentissime
Cardinal Mazarin
Monseigneur,
J e présente le grand Pompée à votre Eminence, c'est-à-dire
le plus grand personnage de l ’ancienne Rome au plus illustre
de la nouvelle ; je mets sous la protection du premier ministre
de notre jeune Roi un héros qui dans, sa bonne fortune, fu t
le protecteur de beaucoup de rois, et qui, dans sa mauvaise,
eut encore des rois pour ses ministres. I l espère de la géné­
rosité de votre Eminence qu ’elle ne dédaignera pas de lui con­
server cette seconde vie que j ’ai tâché de lui rédonner, et que,
lu i rendant cette justice qu ’elle fa it rendre par tout le royaume.

�elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour
d ’Egypte.
I l espère, et avec raison, puisque, dans le peu de séjour
qu’il a fa it en France, il a déjà su de la voix publique, que
les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet état
ne sont point fondées sur d ’autres principes que ceux de la
vertu. I l a su d’elle les obligations que vous a la France de
l ’avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d ’autant
plus redevable, que les grands services que vous lui rendez
sont des purs effets de votre inclination et de votre zèle, et non
pas des devoirs de votre naissance. I l a su d'elle que Rome
s ’est acquittée envers notre jeune monarque de ce qu’elle de­
vait à ses prédécesseurs, par le présent qu’elle lui a fait de
votre personne. I l a su d ’elle enfin que la solidité de votre
prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si
avantageux pour le gouvernement, qu'il semble que ce soit vous
à qui, par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce
vers il y a plus de seize siecles
« T u regere imperio populos, Romane, memento.»

Voila Monseigneur, ce que ce grand homme a appris en ap­
prenant a parler français
« Pauca, sed a pleno venientia pectore veri. »

Et comme la gloire de Votre Eminence est essez assurée sur
la fidélité de cette voix publique, je n ’y melerai point la fa i­
blesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions, qui
pourraient diminuer quelque chose de son éclat; et je n'ajou­
terai rien aux célébres témoignages qu’elle vous rend, qu ’une
profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont
acquis, avec une protestation très sincère et très inviolable d ’être
toute ma vie
Monseigneur
de Votre Eminence
Le très humble, très obéissant
et très fidèle serviteur
P. Corneille.

Non si sa quanto fruttasse questa lettera al poeta, se
il cardinale avesse imitato la munificenza del Montauron.
Certamente non dovè rimanere con la borsa chiusa. E il

�Corneille, trattandosi del primo ministro, si dichiarò sod­
disfatto anche con molto meno di mille pistole. Alla let­
tera dedicatoria fece seguire questo :

Remerciment
à Monsieur
Le Cardinal Mazarin
Non, tu n ’es point ingrate, ó maitresse du monde,
Qui de ce grand pouvoir sur la terre et sur l'onde,
Malgré l ’effort des temps, retiens sur nos autels
Le souverain empire et des droits immortels.
Si de tes vieux héros j ’anime la mémoire,
Tu relèves mon nom sur l ’aile de leur gloire ;
E t ton noble génie, en mes vers mal tracé, ’
Par ton nouveau héros m’en a récompensé
C’est toi, grand cardinal, homme au-dessus de l'homme,
Rare don qu'à la France ont fa it le ciel et Rome;
C'est toi. dis-je. ô héros! ó cœur vraiment romain!
Dont Rome en ma faveur vient d ’emprunter la main.
Mon honneur n ’a point eu de douteuse apparence ;
Tes dons ont devancé même mon espérance.
E t ton cœur généreux m’a surpris d ’un bienfait
Qui ne m’a pas coûté seulement un souhait.
La grâce s ’affaiblit quand il fau t qu'on l'attende:
Tel pense l ’acheter alors qu’il la demande ;
E t c ’est je ne sais quoi d'abaissement secret
Où quiconque a du cœur ne consent qu'à regret.
C'est un terme honteux que celui de prière;
Tu me l'as épargné, tu m’as fa it grâce entière.
A insi l ’honneur se mêle au bien que je reçois.
Qui donne comme toi, donne plus d'une fois.
Son don marque une estime et plus pure et plus pleine;
I l attache les cœurs d ’une plus forte chaîne;
E t prenant nouveau p rix de la main qui le fait,
Sa façon de bien faire est un second bienfait.
A insi le grand Auguste autrefois dans ta ville
Aimait à prévenir l'attente de Virgile:
Lui que j ’ai fa it revivre, et qui revit en toi.
En usait envers lui comme tu fais vers moi.

�Certes, dans la chaleur que le ciel nous inspire,
Nos vêts disent souvent plus qu ’ils ne pensent dire;
E t ce feu qui .'Sans nous pousse les plus heureux
Ne nous explique pas tout ce q u 'il fa it par eux.
Quand j'a i peint un Horace, un A uguste, un Pompée,
Assez heureusement ma muse s'est trompée:
Puisque, sans le savoir, avecque leur portrait
Elle tirait du tien un admirable trait.
Leurs plus hautes vertus qu'étale mon ouvrage
N 'y font que prendre un rang pour former ton image.
Quand j ’aurai peint encor tous ces vieux conquérants,
Les Scipions vainqueurs et les Calons mourants,
Les Pauls, les Fabiens, alors de tous ensemble
On en verra sortir un tout qui te ressemble;
lit l ’on rassemblera de leurs pompeux débris
Ton âme et ton courage, épars dans mes écrits
Souffre donc que pour guide au travail qui me reste
J'ajoute ton exemple à cette ardeur céleste,
Et que de tes vertus le portrait sans égal
S ’achève de ma main sur son original ;
Que j ‘étudie en toi ces sentiments illustres
Qu’a conservés ton sang à travers tant de lustre';,
E t que le ciel propice, et les destins amis
De tes fam eux Romains en ton âme ont transmis.
Alors, de tes couleurs peignant leurs aventures,
J ’en porterai si haut les brillantes peintures,
Que ta Rome elle-même admirant mes travaux,
N ’en reconnaîtra plus les vieux originaux,
E t se plaindra de moi de voir sur eux gravées
Les vertus qu’à toi seul elle avait reservéis;
Cependant qu'à l'éclat de tes propres clartés
Tu te reconnaîtras sous des noms empruntés.
Mais ne te lasse point d'illum iner mon âme,
N i de preter ta vie à conduire ma flamme ;
Et, de ces grands soucis que tu prends pour mon roi,
Daigne encor quelquefois descendre jusqu’à moi.
Délasse en mes écrits ta noble inquiétude;
E t tandis que, sur elle applicant mon étude,
J'em ploîrai, pour te plaire, et pour te divertir,
Les talents que le ciel m’a voulu départir,

�— 82 —

Reçois avec les vœ ux de mon obéissance,
Ces vers précipités p a r ma reconnaissance.
L ’impatient transport de mon ressentiment
N 'a pu pour les p o lir m'accorder un moment.
S ’ils ont moins de douceur, ils en ont plus de zèle;
L e u r rudesse est le sceau d'une ardeur plus fidèle :
E t ta bonté verra dans leu r témérité,
A vec moins d'ornement plus de sincérité.
Q u e s ta e p is to la p a s s a tu tti i lim iti d e ll’a d u la z io n e e fa
to r to a l C o r n e ille , n on

o s ta n te

le

la tto ce n n o s o p r a , e fa v e n ir e s u lle

a tte n u a n ti

di

cu i

ho

la b b r a l ’ ir o n ic a a ffe r ­

m a z io n e d e l F u r e t iè r e , il q u a le , n el s u o ro m a n z o Bourgeois,
d ic e ch e le d e d ic h e fu ro n o

in v e n ta te d a un

m e n d ic a n te .

Più tardi, circa dieci anni dopo, Corneille, in piena
Fronda, nel 16 52, scrisse Nicomede, tragedia che guastò
tutti i sistemi passati a proposito del patriottismo romano
di Pietro Corneille, a parere di Ju les Janin. Nicomede è
scritto interamente contro l ’antica Roma, contro la sua
smodata ambizione, contro il suo egoismo sfrenato, contro
la sua passione di tutto conquistare e di tutto dominare,
che non doveva avere limiti, se non nei limiti del mondo
conosciuto. E ’ cosa piena di interesse e di emozione, sog­
giunge il critico, di vedere come il vecchio Corneille si
mette ad odiare quei medesimi Romani, che ha tanto amati ;
a coprirli di biasimo, dopo averli tanto lodati ; a parlare
ironicamente anche di quel titolo di cittadino romano, del
quale egli aveva appreso il giusto valore nell’arringa di
Cicerone contro Verre.
Il Janin esagerò alquanto e non fece attenzione a ciò
che il Corneille medesimo disse della sua tragedia. Egli,
vecchio, non odiò i Romani, che aveva tanto amati ; non
rinnegò i suoi entusiasmi per il loro patriottismo, ma sol­
tanto volle stigmatizzare la politica loro fuori di R om a:
« Mon principal but a été de peindre la politique des

Romains ail-dehors, et comme ils agissaient impérieusement
avec les rois leurs a lliés; leurs maximes pour les empê­
cher de les accroître, et les soins qu'ils prenaient de tra-

�verser leur grandeur, quand elle commençait a leur devenir
suspecte à force de s'augmenter, et de se rendre considé­
rables p a r de nouvelles conquêtes. C’est le caractère que
j ’ai donné à leur république en la personne de son ambas­
sadeur Flam inius, qui rencontre un prince intrépide, qui
voit sa perte assurée sans s'ébranler, et brave F orgueilleuse
masse de leur puissance, lors même qu’il en est accablé.
Ce héros de ma façon sort un peu des règles de la tragedie
en ce qu’il ne cherche point à fa ire pitié p a r l'excès de
ses malheurs : mais le succès a montré que la ferm eté des
grands cœurs, qui n'excite que de l ’admiration dans l ’âme
du spectateur, est quelque fois aussi agréable que la com­
passion que notre art nous commande de mendier pour leurs
misères. I l est bon de hasarder un peti, et ne s'attacher
pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fut-ce que
paur pratiquer celui-ci de notre Horace:
Et mihi res, non me rebus submittere conor.
Mais il fa u t que l ’événement justifie cette hardiesse ; et
dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à
moins que d'être fo rt heureux » ( 1 ).
Altre tragedie di argomento romano scrisse il Corneille,
come Sertorio , in cui descrive la decadenza repubblicana,
le lotte -infeconde e fratricide tra i seguaci di Cesare e
quelli di Pompei, e una Sofonisba con la quale, sebbene
facesse troppo parlare i suoi personaggi alla moda pari­
gina, non giunse a far dimenticare la Sofonisba del Mairet.
Corneille invecchiava.

( 1) Vedi a pag. 153, vol. 11 in : Oeuvres de deux Corneille,
édition variorum par Charles. Louandre. Paris, Charpentier.

��III.

Discorsi politici e m ilitari s o p ra le opere di T ac ito
— I diritti della F ra n c ia — Il m atrim o n io di Ju lie
e la bella a t t e m p a t a —

S critto ri e cose d ’Italia

nelle le tte re e nelle Opere di J e a n Louis de Balzac
— M énage e l’A m inta — M en a g ia n a.

��I

L cinque dicembre 1642 moriva, a Parigi, il cardinale

di Richelieu nell’età di cinquantasette anni. Molte lodi da
molti sono state prodigate all’opera sua, perchè molte lire
a molti egli prodigò durante la sua vita. Si è detto avere
egli pacificata religiosamente la Francia con l’ espugna­
zione della Rochelle, e di avere distrutto il feudalismo.
La Francia non fu da lui pacificata e lo dimostrano la
revoca dell’editto di Nantes, decretata da Luigi X IV e
le dragonate ordinate dal medesimo. Così Richelieu pre­
parò soltanto l’avvento dell’intolleranza religiosa, il regno
del pietismo e del gesuitismo di madame di Maintenon e
del pere Lachaise. — Il feudalismo fu davvero abbattuto
assai più tardi dalla gran rivoluzione. Richelieu, col re­
cidere i più alti papaveri nel giardino della nobiltà, pre­
parò i torbidi della Fronda, la quale fece nascere quel­
l’assolutissima monarchia, che doveva giungere fino alla
vergogna di Luigi X V e alla viltà di Luigi X V I. Trovò
il paese in pace con l’estero, e lo lasciò in guerra ; le fi­
nanze floride con quindici milioni di avanzo, frutto della
politica del Sully, e le lasciò sconquassate con quaranta
milioni di fabbisogno. Fu vendicativo e crudelissimo. Con
Maria dei Medici fu ingrato ; e spinse sua figlia, che egli
dominò, a farla morire di miseria presso Colonia. Fece
condannare a morte il maresciallo di M erillac; ed egli
medesimo, cinicamente, dopo quell’esecuzione, diceva :

�ev esi confessare che Dio dà ai giudici delle cognizioni,
D
che gli altri uomini non hanno ; io non mi sarei mai im­
maginato che ci fosse di che condannare a morte il ma­
resciallo di Merillac. — Quando, per i consigli del fa­
moso padre Giuseppe e del cardinale de la Valette, giunse
a padroneggiare la tempesta, che si era scatenata contro
di lui, fece esiliare il duca di Guisa in Italia, imbasti­
gliare Bassompierre, decapitare Montmorency, dicendo: io
li tratto come essi volevano si trattasse me. Fece andare
a morte l’innocente de Thou, che pure aveva sconsigliato
il Cinq Mars dalla sua impresa, per vendicarsi del padre
di lui, che aveva nella sua storia severamente giudicato
un suo zio, dicendo : De Thou ha messo il nome di mia
famiglia nella sua storia ; io metterò il nome suo nella
mia. Ed innumerevoli sono gli atti di sua feroce ven­
detta, tutti consumati per interesse suo personale; per
sventare gli intrighi orditi a suo danno; per tenersi in
sella ad ogni costo ; per sbarazzarsi a tempo di un pos­
sibile nemico. L a sua veste rossa di cardinale era stata
tinta col sangue.
A lla sua morte parve respirare la Francia. E l’ anno
seguente apparve un poderoso libro di discorsi sopra le
opere di Cornelio Tacito ( 1 ), dedicato a re. Luigi X III,
nel quale l’autore dice bellamente al re, con l’autorità di
Seneca, che, praticando le ragioni di stato e di guerra,
non debbasi mai un principe separare dalla pietà ,e dalla
giustizia, come di un oracolo della verità eterna, che i
(1 ) Discours politiques et militaires sur Corneille Tacile, e x ­
cellent historien, et grand homme d ’estat, contenant les fleurs
des plus belles histoires du monde et des notables advertissemens,
concernans la conduite des armées, œuvre utile et necessaire aux
roys, princes, généraux d'armée, conseillers d'estat, capitaines
particuliers, gentils-hommes, et tous magistrats ecclesiastiques et
seculiers, traduits, paraphrasez et augmentez par Laurent Mel­
liet, sieur de Montessuy en B resse, avec deux tables, l ' une des
discours, et l 'autre tres ample des molieres principales, m axi­
mes, e t c . A Rouen, chez Jacques Caillove, in-8, m d c x x x x i i i .

�Pagani stessi accettarono, perchè a principe senza giu­
stizia risponde un popolo senza disciplina.
In tutta l’opera spira un’aria di saggezza, di equità, di
tolleranza. S i sente uno spirito superiore che, all’ albero
della sapienza degli antichi, ha saputo innestare tutto
il germe della sapienza nuova della società progredita.
Lascio da parte tutto ciò che concerne l’arte militare
sulla quale vi sono buoni consigli, buone norme, desunti
dai fatti compiuti dai grandi capitani di Rom a e dagli
insegnamenti degli antichi scrittori, e mi limito a parlarvi
delle vedute politiche dell’autore, che cammina prudente­
mente, sposando al sapere dei classici latini e specialmente
di Tacito, che ha preso a parafrasare e a commentare, il
lume della eterna ragione umana. Richelieu aveva sotto­
messo il bene pubblico al bene privato è alla sua immensa
vanità, e l’autore sostiene che devesi preferire il bene pub­
blico e non comprometterlo con vendette per private
inimicizie; che la giustizia non deve cedere al favore, nè
il merito essere ricompensato col demerito. Richelieu aveva
abbassato la nobiltà, e l’autore sostiene che un principe,
per la sua gloria ed onore, deve conservare e favorire,
nei limiti del giusto, l’antica nobiltà dei suoi Stati.
Richelieu fu feroce, e l’autore sostiene che un principe
produce più effetto sopra i sudditi col buon esempio, che con
le pene. Richelieu fu intollerante cattolico, e Fautore sostiene
che è grandemente pravo e biasimevole il coprire i nostri
disegni sotto il manto dello zelo religioso. Richelieu era
stato largo con gli scrittori umili, adulatori, ma persecu­
tore degli spiriti liberi, e l’autore sostiene che è opera cat­
tiva e degna di perpetua infamia il punire quelli che scri­
vono. Richelieu aveva avuto uno spirito troppo ristretto
in fatto di ospitalità, e l’autore sostiene che, per rendere
grande una città, debbonsi ricevere gli stranieri come cit­
tadini.
Richelieu, primo ministro, aveva nella sua persona con­
centrato tutto, fino ad usurpare le funzioni di generalis
simo e ammiraglio, tanto che i burloni di Corte bisbigliavan
o

�che il re aveva riservato per sè il solo potere di

g u erir Ies écrouelles. Richelieu aveva financo sognato di
assicurare il potere reale nella sua famiglia, facendo spo­
sare madame de Comballet, sua nipote, dal fratello del re
o dal conte di Soissons, principe del sangue, e l’autore
sostiene che le diverse cariche, dignità e magistrature non
debbono essere commesse ad un sol personaggio. Riche­
lieu era stato tiranno di tutti, e l’autore sostiene che gli
Stati monarchici si mantengono con la clemenza e la dol­
cezza e non col rigore e la severità ; che non devesi te­
nere il popolo in uno stato di paura continuo. Richelieu
aveva sempre fatto sfoggio di forza, e l’autore sostiene
che non devesi giammai fare uso della forza, quando si
può procedere con l’autorità delle leggi. Richelieu aveva
gettato i milioni dalle finestre del suo palazzo, e l’autore
sostiene che la grande ricchezza è tanto pericolosa per un
gran personaggio, quanto l’estrema povertà.
Due note fuori di chiave sono in tutto questo concerto.
Nel capitolo in cui parla dei rimedi ai mali della Fran­
cia, cercando di applicare le teorie fin qui esposte, si sca­
glia, a freddo, contro il Machiavelli che chiama padre di
Cesare Borgia, e giustifica le guerre contro gli Ugonotti,
asserendo che esse, per essere state sempre difensive, non
mai offensive, non escono dalla sfera della giustizia. Qual­
che cosa doveva pure offrire ai maggiorenti per non la­
sciarsi sopprimere. Veramente, io non conosco la storia
di questo libro. Nella copia che io posseggo, non vi è il
solito privilegio del re, nè alcun permesso di stampare.
In ogni modo, Luigi X II I non ebbe tempo di studiare
questo libro, perchè se ne moriva, a Si. Germani, il 14
marzo di quello ¡stesso anno 16 4 3, appena di 42 anni,
roso dai rimorsi di avere sempre obbedito a un primo mi­
nistro, che aveva sempre odiato, e al quale aveva immo­
lato finanche la testa del Cinq-Mars, che agiva nell’inte­
resse suo, e dopo di averlo chiamato col titolo di amico.
Nè forse ebbe agio di leggere un altro libro degno di
nota, pubblicato nello scorcio del 16 42, poco prima della

�morte del cardinale Richelieu, e che compendiava tutta
la politica di pretese della Corte di Francia, a cominciare
dalle imprese di Carlo d ’Angiò, e stampato anche nella
città di Rouen. Dalla lettera dedicatoria al cardinale R i­
chelieu, duca e pari di Francia, firmata Cassan, parrebbe
che questo libro su i diritti del re e della corona di
Francia ( 1 ), si fosse pubblicato per lo meno sullo scorcio
del 16 42. La data del 16 43, che si legge sul frontespizio,
evidentemente è un’antidata, messa dallo stampatore, pre­
vedendo che il libro sarebbe stato pronto o agli ultimi di
del 1642 o ai primi dell’anno seguente. L a Francia, se­
condo l’autore, avrebbe avuto diritto su mezza Europa :
su i regni di Castiglia e di Toledo, sul regno di Aragona
e la contea di Catalogna, sul regno di Portogallo e di
Navarra, su terre di Germania, sulle contee del Lussem
burgo, di Fiandra e molte altre parti dei Paesi Bassi. Per
ciò che concerne l’Italia, secondo il Cassan, portavoce ed
estensore di tutte le pretese della Corte francése e dei poli­
tici alla Richelieu, la Francia avrebbe avuto assoluto diritto
di possesso sul regno di Sicilia e di Napoli, sul ducato di
Milano, sul ducato di Savoia, sul principato di Piemonte,
sulla contea di Nizza e altre terre, sul ducato di Genova,
sull’esarcato di Ravenna e i paesi della pentapoli. Sol di­
mentica il ducato di Mantova. Questo libro, adunque, è la
sintesi, l’essenza di tutte le pretese dei reali di Francia, e
spiega tutta la politica di corte di là dalle Alpi fino alla
cessione di Nizza, voluta da Napoleone III, che sotto­
stando alle vecchie tradizioni, e calpestando il principio di
(1) L a recherche des droicts du roy et de la Couronne de France,
sur Ies royaumes, duchez, comtez, villes et pays occupez p a r Ies
princes estrangers, appartenans au x roys tres-chrestìens, par con­
questes, successions, achapt.s, donations et autres titres legitim es.
Ensemble de leurs droicts sur l'E m pire et des devoirs et homma­
ges deubs à leur Couronne p ar divers princes estrangers. P a r
M. Jacques de Cassali, consceil leur dn roy et son prem ier advocat
au siege Presidial de Beziers. — A Rouen, chez Francois Vaul­
tier et Jacques Besongne, dans la Cour du Palais. m d c x x x x i i i .
In-i6.eme

�nazionalità, per cui era disceso in Italia, non si tenne pago
soltanto alla cessione della Savoia, terra francese, e così
lasciò una spina conficcata nel cuore degli Italiani.
Ed ora lasciamo Richelieu, Luigi X II I e l ’aulico con­
sigliere de Cassan, e ritorniamo, per poco, all 'Hotel Ram ­
bouillet, dove si compie una gran festa di amore.
Chi la dura, la vince ! E , così, la costanza amorosa,
veramente eroica, del marchese di Montausier, vinse tutti
gli ostacoli e, il 15 luglio 1645, finalmente, potè egli spo­
sare la bella Giulia, alla quale presentò la famosa Ghirlande
de Julie, una raccolta di componimenti poetici suoi e di
amici suoi, in onore e laude di lei. L a duchessa di Aiguillon,
una delle stelle del Marais, l’amica lesbiana di madame de
Vigean, la quale aveva avuto grande interesse in quel ma­
trimonio, volle che le nozze si celebrassero a Ruel nella sua
casa di fata, secondo dice il mediocre poeta e l’empirico
medico, L a Mesnardière. Le feste furono brillantissime,
splendidissime, e durarono parecchi giorni. Ad esse non
potè assistere il fratello della sposa, obbligato di partire
per la Germania, dove era chiamato a combattere sotto gli
ordini del principe di Condé. Egli disse partendo: Montau­

sier est si heureux, que j e ne manquerai p as de me f aire
tuer, puisqu’il va epouser ma soeur. E gli morì, in vero,
l’anno seguente nella battaglia di Nordlingen.
L a marchesa di Rambouillet non ebbe poca parte in
quelle feste. Se la figlia era bella, la madre conservava,
quasi sessantenne, il suo viso giovine, la tinta pura e fre­
sca, e lo splendore e la vivacità dello sguardo. Ed Egidio
Ménage, un grammatico, un erudito, uno studioso affezio­
nato delle cose nostre, un rimatore quasi poliglotta, le ri­
volse un sonetto in lingua italiana, che qui vogliamo tra­
scrivere, col titolo la bella attempata:
Florida è sempre, e fresca, e vaga e bella ;
A nissun’altra, a sè medesma eguale:
E , quel che strugge ogni cosa mortale,
Il tempo, sue bellezze rinnovella.

�T a l e b b e il c rin e n e ll’ e tà n o v e lla ,
T a le la b o c c a ; e b b e la g u a n c ia tale ,
S p a r g o n g li o cc h i s p le n d o r alm o im m o rtale
E m en fia m m e g g ia l ’a m o ro sa ste lla .
S e q u el bel so le , col fu lg o r c e le ste ,
In s u ’ l c a d e r più d o lc e e m en a rd en te
G li o c c h i m ’ a b b a g lia e m i co n su m a il c o re ;
O sfo rtu n ati v o i, v o i ch e 'l v e d e ste
A m e zzo g io rn o , e lu cid o e co cen te,
Q u a le fu l ’a b b a g lio , e q u an to fu l ’ a rd o re .

Je a n L o u is de Balzac non pare che fosse presente alla
festa, ma egli fu sempre in rapporti amichevoli col salotto
e non aveva perduto il suo titolo di maestro consultore. E ra
instancabile sempre a scriver lettere nelle quali spesso si
occupava di cose e di scrittori italiani. Ha in gran consi­
derazione il Castelvetro, e sebbene non ignori il valore
del Vaugelas, egli non esita di dire che non ha visto mai
un grammatico della forza del Modenese. A proposito delle
rime di papa Maffeo Barberini, stampate in Roma, nel 1642,
dice che giammai papa fece dei versi cosi belli, nè poeta
giambico si innocenti giambi. E soggiunge, notando il suo
ardor per l’esercizio della guerra, che poco manca perchè
egli non voglia farsi dare de sa B ra v o u re , in luogo di sua
Santità.

Per il Balzac le guerre dei Francesi in Italia erano
fatte per liberarla — è una sua idea fissa, come abbiamo
visto innanzi — e vuol darsi il vanto d ’avere inspirato il
re di d éliv re r l ’Italie. Cosi, nella sua lettera del 26 ot­
tobre 16 4 3. — Nelle sue P ièces rustiques, poi, scrive allo
Chapelain : « Fracastoro, N avagero, F la m in io et autres
semblables sont mes ja r d in ie r s ; mais souvenez-vous, que j e
vous dis leurs noms à l ’oreille, et qu ’i l fa u t que le lecteur
les devines et que p a r l'o d eu r des pom m es i l ju g e de le u r
terroir » ( 1 ) .
(1) L e tte ra d el 28 g en n a io 1644. P er qu esta e le an teceden ti
d i qu esto capitolo e p er q u e lle fino a tutto il 16 4 5, v e d i: Lettres

�Ha sempre Rom a in alto concetto, così, a proposito
della storia di Gabriele de Barthellemy de Gramond, in
continuazione di quella del de Thou, si meraviglia che un
Guascone possa accusare di viltà un Romano della sana
repubblica, prima cioè che Cesare e Pompeo avessero tutto
guastato. Per Dio santo, esclama : « vaila un beau ju g e
de l’honneur et de la reputation des hommes » (7 feb­
braio 1644).
Ha molta stima di Annibai Caro, e chiede al suo Cha­
pelain il Virgilio da lui tradotto. A proposito del Corte­
giano del Castiglione (tradotto in Francia, fin dal 15 3 7 ,
da Giacomo Colin d ’Auxerre, e, poi, da G abriel Chapuis
nel 1580, ed imitato dal Faret, nel 16 33, nell’ Honnete
homme) afferma che non devesi niente attendere dalle
Corti e che le sue massime non si conciliano con le fan­
tasie dei solitari. — Quando muore il cardinale Benti­
voglio, esclama al Conrat : Se fosse stato papa, avrebbe no­
minato cardinali voi e me, e saremmo stati Bembo e S a­
doleto (24 ottobre 1644). — A proposito del vescovo
di Grasse chiamandolo Gratius, dice: questo nome è di
buona fortuna, è nome romano. Gratius, poeta, viveva ai
tempi di Augusto, e fu autore del Cyneticon lib e r (31
ottobre 1644).
Spesso parla di madame Rambouillet, e, in una lettera
del 5 dicembre 1644, fa cenno des douceurs et parfum s
che essa gli invia, i quali non mandano meno dolci fumi
al cervello di quelli che si preparano in Italia. Come ve­
dete, c ’è molta finezza in questa profumata galanteria ; è
invece iperbolico, a non farsi credere, quando, parlando al­
l’amico della Pulcelle, gli dice, dopo averlo chiamato tem­
poreggiatore, perchè come si sa quella povera vergine
d ’Orleans nacque vecchia : « votre poème donnera repu­

tation à la France, humiliera la présomption de l ’Italie,
de Jean Louis de Balzac, publiées p a r Thamizey de Larroque,
Paris, 1874, contenute in: Me’langes historiques. Choix de docu­
ments. Tome 1 e r Paris, imprimerle nationale, m d c c c i . x x i II.

�embellira nostre siecle et estonnera la postérité ». E come
se ciò non bastasse, parlando, poi, di Lucrezio, dice che,
al pari di Ennio, non devesi considerar come poeta, ma
come testimone della religione e della dottrina del suo
tempo.
Nell’estate del 1645, poco dopo la morte del Magalotti, scrisse una lettera latina in sua lode ( 1) .
Anche nelle lettere indirizzate al Conrat, consigliere e
segretario del re, egli si occupa di cose nostre, e specialmente in quelle che corrono dal 16 52 e 16 5 3 . In una
del primo gennaio 16 52 cosi conchiude: « Adieu mon
très-cher et très-aymable monsieur, j e suis bien plus vo­
strissimo qu ’Annibal Caro ne l'estoit à celuy qu’il regala
de ce nouveau mot ».
,
Spesso trova i suoi modi di paragone, riportandosi alla
sua Vieille Rome. Parlando di mademoiselle de Scudéry,
dice, che ella non si dispiacerebbe nel paese di Lucrezia
e di Virginia, che sarebbe degna di Rom a e Roma di
lei, se Rom a ancora fosse quella di una volta. Quasi in
ogni lettera cita dei versi del Petrarca o del Tasso a
sostegno delle sue opinioni, o per vaghezza di dimostrare
di saperli a menadito. E di questa preferenza su i clas­
sici latini ne troviamo la ragione in una lettera del 15
gennaio 16 52 . Il Balzac dice al Conrat: se voi non mi
aveste proibito di intrattenervi in lingua latina, nella lingua
di Virgilio e di Orazio « je semerois toutes mes lettres de

leurs tulippes, de leur f leur d ’orange et de leur jasmin, et
j ’y meslerois même quelquefois de mes marguerites et de
mes pensées; mais parce que vous ne le voulez pas, j e me
retranche aux roses et aux oeillets de vos gratis amis, le
Pétrarque et le Tasse, dont les couleurs sont si vives et
l'odeur est si bonne, qu’elles se conservent sans decher, et
dans leur propre terroir, et lors mesme que l ’on les tras­
plante ».
(1) Trovasi, senza data, a pagg. 770-772, vol. i cr Mélanges
historiques ecc. Oper. già citata.

�Confessiamo che non si può dire in una maniera più
delicata e poetica dei nostri scrittori, sia latini che in
lingua volgare. E già prima, in altra lettera del 18 di­
cembre 1 6 5 1 , aveva detto che i Pichi della Mirandola, i
Lorenzi e i Leoni dei Medici erano stati inviati dal cielo
per scacciare la barbarie dalla terra.
Nel quinto libro della raccolta di queste lettere ( 1) ,
contenente alcune scritte a diversi, ve ne sono due in­
dirizzate a Mazzarino, che aveva spontaneamente e larga­
mente favorito lo scrittore. Nella prima di esse, in data
del 17 novembre 1647, che è lunghissima, fra le altre
espressioni di calda riconoscenza e di esibizioni cortesi e
d i giudizi lusinghieri, si leggono queste parole : « L a po­

steriti sera estonnée de vos plus petites actìons : elle avouera
qu.’il n ’y en a pas 'une qui ne soit très grande ; qui n'aille
droit à la g io ire; qui ne ménte d'estre couronnée. »
Procediamo nel rapido esame delle opere del Balzac
per quello che concerne la letteratura nostra. Nel So­
crate cristiano, nell’introduzione, afferma di essersi assai
annoiato nel leggere un volume di panegirici italiani, molto
lontani da quello scritto da Plinio, che non poco gli era
piaciuto. A proposito del libro sulla virtù, scritto da
Bruto, dice: « Se mi fosse permesso di giudicare di questo
libro da due o tre lettere che io ho letto di lui, io so­
sterrei che quel libro fosse tutto spirito e nervi, senza
alcuna mescolanza di materia, nè alcuna superfluità di
carne e non avesse punto debole o parte inutile o ripe­
tizione senza effetto, che non appoggiasse su cosa stabi­
lita, o non provasse, o non compiesse la prova. Di questa
guisa sono buone le ripetizioni. Si può trovare cattiva una
ricarica che assicuri la vittoria e che tolga al vinto ogni
mezzo e ogni speranza di ribellarsi? Ciò si chiama dare
l’ultimo cólpo della morte : conficcare la propria spada,
fino alla guardia, in un corpo che respira ancora per
(1 ) Lettres de fe u monsieu r de Balzac a monsieur Conrat.
Leide, che: Jean Elzevier, 1653, in-12.

�resistere. In siffatti combattimenti, Bruto e Cicerone sono
stati terribili gladiatori. L a loro forza era uguale; ma
l’abilità loro era diversa. Non si poteva nulla togliere al­
l’eloquenza di Bruto, nè niente aggiungere a quella di
Cicerone. E mi immagino spesso un genere di scrivere
formato sull’ idea che io ho concepita dell’ eloquenza di
questi due uomini. — Un Greco, che viveva sotto gli im­
peratori, paragonava i discorsi di Demostene a parecchi
baleni che sorprendono e abbagliano, e quelli di Cicerone
a un gran fuoco che si spande da ogni lato e fa una
luce che dura. Figuratevi nell’uno la. tempesta che è de­
scritta nel primo dell’ Eneide, e nell’ altro l’ incendio di
Troia che è rappresentato nel secondo ».
N ell 'Àristìppe (quinto discorso) parla nuovamente di
Cicerone per dire ai politici del suo tempo : imitate il suo
coraggio e la sua magnanimità.
E traccia questo ritratto di lui, alla brava, vivo, palpi­
tante : « Vi sono alcuni che hanno lo spirito ardito, seb­
bene abbiano l’animo timido. Costoro parlano altamente,
quando vi è del tempo e dello spazio tra il pericolo ed
essi. Cicerone possedeva questa specie di coraggio : non
gli sfuggi mai un motto che non fosse degno della gran­
dezza della repubblica ; egli era valoroso per lo meno nel
Senato ; ed egli protesta, sembrami, in qualcuna delle sue
lettere « q ue, si on l'eust convié au Festin des ides de
Mars, il n ’y fu s t rìen demeuré de reste ».
« Un simile cittadino non è adatto a battersi in duello.
Non andrebbe volentieri in giustacuore a far le fucilate.
Ha più cura degli altri alla conservazione della sua
vita, perchè crede che essa valga più della loro e che non
sia sconveniente di temere la perdita di una cosa preziosa.
E gli teme la morte, o per meglio dire, la natura la teme
in lui ; ma non teme punto l’invidia, nè l’odio ; ma egli
disprezza ugualmente le minacce dei grandi e il bisbiglio
del popolo. Se le sue forze non sono punto sufficienti ad
abbattere la tirannide, impiega la sua voce e il suo spi­
rito per eccitare gli altri al ricupero della libertà. Grida

�per lo meno : alle armi ! il più forte che può, e contrad­
dice al male, se non può resistergli. Tutte le sue opinioni
si elevano alla grandezza ed alla gloria del suo padrone.
Si professa inimico di tutti i nemici dello Stato. Il disfavore
e la povertà non gli sono penosi quando li soffra per
la giusta causa, e la morte stessa, non sorprendendolo,
e dandogli agio di ben considerarla, lo trova risoluto a
riceverla come uomo dabbene, e fa di necessità virtù. Dopo
una lunga e seria meditazione si forma un coraggio acqui­
sito, che non è meno solido del coraggio naturale ».
E parla ancora di Cicerone, censurandone un po’ la va­
nità, nel terzo entretien, o conversazione accademica.
Discorre di Augusto, di Mecenate, del quale fa una spe­
cie di panegirico, di Virgilio, di Tiberio dilaniato dai suoi
vizi sotto forme di tigri e delle sue orribili visioni, di S e­
neca, di Diocleziano e via dicendo, e sarebbe qui ozioso
di riportarne i brani. Si occupa poi, venendo alla storia mo­
derna, di Cosimo e Alessandro dei Medici e di Filippo
Strozzi ( entretien X X X V , cap. V I) e cita il testamento di
Filippo, il quale, nello incominciarlo, manifesta molta sp e­
ranza di meritare dalla misericordia di Dio il perdono
della sua morte, perchè egli l’avrebbe sofferta quale uomo
d ’onore in sostegno della libertà della sua patria:

Exoriare aliquis nostris ex ossibus ultor.
Perduta la libertà, credeva che un uomo libero avesse
il congedo di morire. — Le leggi dell’Evangelo, osserva
il Balzac, sono contrarie a questa credenza e la nuova
Rom a chiama disperazione, ciò che l’antica chiamava gran­
dezza e coraggio. Essa scomunica oggi, ciò che altra volta
deificava.
T ra i letterati nostri parla del Sadoleto, che sa essere
ciceroniano e cristiano ( Socrate cristiano), del cardinale
Bentivoglio, non ammettendo le censure fatte alla sua sto­
ria della guerra di Fiandra; del Sannazaro e della sua
arte poetica, che loda; e di monsignor Della Casa, del
quale fa un ritratto di raffinato buongustaio delle lettere
(entretiens X I, IX ).

�Ma si occupa specialmente di Torquato Tasso, de son
bon ami Tasso, come con affetto lo chiama, spesso, nelle
sue lettere. Loda l’ Aminta (entretien IV), ma non trova i
versi di Olindo e Sofronia ( entretien V) sì raffinati e suc­
cosi e degni di poema eroico (è dell’opinione dell’ Antoniani
che li voleva soppressi per altra ragione).
Infine ha queste severe e affettuose righe a proposito
del soggiorno in Francia di Torquato, che trascrivo testual­
mente :
« Monsieur l 'adm irai de Joyeuse donna une abbaïe pour

un sonnet ; je l'a y oüy dire aussi bien que vous. L a peine
que p rit M onsieur Desportes à fa ire des vers, luy acquit
un loisir de d ix m ille esctis de rente ; mon père qui l'a
veû, m’en a asseuré. M ais il m'a asseuré aussi que dans
celle mesme Cour, où l'on exerçoit de ces liberalitez, et où
l ’on faisoit de ces fortunes, plusieurs poètes estaient morts
de fa im ; sans compter les orateurs et les historiens, dont le
destin ne fu t pas meilleur.
« Dans la mesme Cour, Torquato Tasso a eu besoin d'un
escu, et l'a demande p a r aumosne à une dame de sa con­
noissance. I l rapporta en Italie l 'habillement qu' il avoit ap­
porté en France, après y avoir fa it un an de séjour. E t
toutefois je m'asseure qu’il n'y a point de stance de T or­
quato Tasso, qui ne vaille autant pour le moins que le
sonnet qui valut une abbate » ( 1 ).
Ma la sua intollerante fede cattolica lo fa essere ingiu­
sto e feroce con Luciano Vanini, che egli chiama sempli­
cemente Lucilio, bruciato vivo a Tolosa dall’ inquisizione.
Dopo di aver detto che egli ricorda Capaneo, che la fa­
vola davanti a Tebe è divenuta storia a Tolosa, soggiunge:
« E ’ certo che egli conservò le sue abbominevoli opinioni
fino alla morte e nei supplizi. Non avendo più lingua sul
patibolo (essa gli era stata recisa in prigione) egli faceva
dei segni di empietà. L a sua ostinazione e la sua rigidità
non si poteron vincere nè dalla severità dei giudici, nè
(1) E ntretien V III, première histoire.

�dalla dottrina dei teologi, nè dalla presenza del fuoco, nè
dalla vicinanza dell’inferno. Questi, publicamente riprovato,
ha macchiato il secolo con la sua nascita, ha infangato con
la sua vita e con la sua morte il paese nostro e il suo.
Ma checché ne sia, non era se non un uomo, e quest’ uomo
non ha lasciato nè razza, nè setta » ( 1 ).
E gidio Ménage, l’autore del sonetto sulla bella attempata,
molto amico del Balzac, fu come lui caldo ammiratore del
Tasso e delle cose e degli scrittori italiani. Nato, nel 1 6 1 3 ,
ad Angers, fu inviato di buon’ora a Parigi, dove fece studi
profondi nelle lingue in modo da scrivere con facilità e,
talvolta, con eleganza in italiano, in latino e in greco. Fu
uno dei letterati più rumorosi e più celebri del secolo X V II,
spinto da un prurito invincibile di palesar tutto, di par­
lare di tutto e di criticare le opere di tutti. Non si può
dire che sia stato un genio e nemmeno uno spirito ecce­
zionale ; ma, d ’altra parte, si mostra eccessivamente ingiusto
qualche critico francese, recentissimo, che gli dà, senza pro­
varlo del resto, financo del cuistre, cioè del pedante e del­
l’ignorante. Sapeva bene molte cose, ignorandone molte
altre. Ma chi sa tutto in questa valle di lagrime? Certo
bene avrebbero fatto i suoi compatriotti di allora e di poi
di imitarlo nello studio non solo delle lingue morte, ma
anche in quello delle lingue vive.
Mentre tutti si curvavano e volevano essere dell ’Aca­
demie, egli se ne rise con la sua Requéte des dictionnaires,
una satira felice, che non rinnegò mai, per la quale gli fu­
rono chiuse, per sempre, le porte della nobile assemblea,
Essa fece dire ad uno dei suoi membri, il signor Habert.
sieur de Montmor, che avrebbesi dovuto, dopo questa pro­
duzione, condannare Ménage ad essere dell’Accademia,
come si condanna un uomo a sposare una giovane che
egli abbia disonorata.
(1) S o c ra te C hrestien — discours dixième.

�Ciò dimostra che anche, allora, vi erano degli accade­
mici che avevano dello spirito.
Ménage aveva un appartamento nel chiostro Notre-Dame,
dove ogni mercoldì vi era riunione di letterati francesi e
stranieri, la quale egli chiamava la sua mercuriale. T al­
volta tutti gli intervenuti parevano delle semplici comparse.
Il padrone di casa, con una facondia inesauribile, rinfor­
zata da un’erudizione formidabile, servita da una memoria
prodigiosa, parlava per tutti. Nessuno giungeva ad inter­
calare una parola, un commento solo nell’interminabile mo­
nologo, più o meno brillante. Ménage, bonariamente, si scu­
sava di questa invadenza di parole, dicendo che, quando
egli era in Anjou, passava per taciturno, perchè i suoi com­
paesani parlavano ancora più di lui.
Il Ménage pubblicò due opere, l’una sulle origini della
lingua francese, l’altra sull’origine della lingua italiana, che
dimostrano che possedeva un’erudizione solida e varia, che
sarebbe stata anche più utile ai lettori, se avesse ugual­
mente avuto il criterio della scelta, e, talvolta, il coraggio
di tagliare e procedere più spedito ed efficace. L a vanità
di parere erudito è dannosa e non poche volte fa nascere
libri morti. Fu nominato accademico della Crusca, ma non
si sa se ciò lo consolasse a pieno di non essere di quella
di Richelieu. Certamente meritava l’onore che i Fiorentini
gli tributarono ; i suoi versi italiani sono i migliori che
scrisse, anche migliori dei suoi versi francesi.
Nel 16 55 pubblicò in Parigi l' Aminta, con sue note in
italiano, come aveva annotato monsignor Della Casa, dedi­
candola alla signora Maria della Vergna, cioè a madami­
gella De la Vergna, famosa, poi, col nome di madama
De la Fayette, e scrittrice dell'Histoire de Madame H en­
riette d’Angleterre e della Princesse de Cleves. « L ’abate,
dice il Carducci (abate per mo’ di dire, che non aveva
gli ordini, ed era avvocato,. ma, più che altro accademico
e filologo), l’abate ardeva allora per madamigella come
già aveva arso per madama di Sevign é; e la invocava

�in latino, equivocando nel cognome, Lavem a (dea dei
ladri):
Omine fe lic i nomen praesaga dedere
Fata Ubi : fu r t is p ulchra L a v e rna praeest :
Tu veneres omnes cunctis form osa puellis,
Tu cunctis sensus su rrip is una v iris ;

e Filli invocavala in italiano, madrigaleggiando da non
invidiare, per una volta almeno, la grazia del Tasso e del
Guarini,
In v a n , F illi, tu ch ie d i
S e lu n g a m e n te d u re rà l'a r d o r e
C h e ’ l tu o bel v is o m i d e stò nel c o re .
C h i lo p o tre b b e d ir e ?
In c e rta , o F illi, è l ’ o ra del m o rire » .

L a dedicatoria dell ’Aminta, in italiano, è un vero gio­
iello della galanteria letterata nell’antico regime francese
e documento illustre, ad un tempo, di nobiltà storica per
l’antica letteratura italiana :
« Ho disegnato di dedicarle alcune mie ossservazioni
sopra l' Aminta di Torquato Tasso ; e massimamente scor­
gendo che fra le lingue moderne ama V. S . Ill.ma con
particolar gusto l’italiana, che fra gli scrittori italiani legge
più volentieri il Tasso, siccome fra le opere del Tasso
il suo Am inta: nel che manifestamente appare il purgato
giudicio di lei. A ciò mi spinse anche non poco il ricor­
darmi che quelle mie osservazioni non le dispiacquero,
mentre la primavera passata, passeggiando in su le rive
d ’Aresia (A riège), che col pie’ leggiadro infiorava, legge­
vamo l' Aminta e il Pastor Fido ed altri simili boscherecci
componimenti, siccome a cittadini dei boschi conveniva.
Ben può credere V. S. I l l .ma che, poiché mi ricordo di
quelle cose che le piacquero dette da me, non mi sono
scordato di quelle che mi rapirono dette da lei. Conservo
e conserverò sempre vivissima la memoria di quella non
men fruttuosa che dolce conversazione, ch’ella mi fece go­
dere in quel felice viaggio ch’insieme facemmo colla sua

�am atissim a. madre, donna anch’ella di merito singolare ; e
di quel dolce tempo che godei con lei nella deliciosissima
villa di Ciampiré, villa vie più adesso d ’ogni città, per
la sua presenza, avventurosa. Quel felice viaggio, quel
dolce tempo, ogni dì infinite volte, con infinito piacere,
mi si ripresentan nell’animo.
I dolci colli, o v’ io lasciai me stesso
Partendo onde partir giammai non posso,
Mi vanno innanzi.

Ed in questo mentre mille e mille fiate esclamo :
Verdi rive, fiorite ombrose piagge,
Voi possedete ed io piango ’1 mio bene.

« Oh tempi quando i nostri poeti erano argomento di
conversazione alle belle marchese e galeotti d ’amore in
Francia, come oggi i romanzi francesi tra noi ! Del resto,
le annotazioni del Menagio alla pastorale del Tasso sono,
come i più dei commentari critici d ’allora, infarcite d’eru­
dizione e di pedanteria, ma sparse anche di delicate e fini
e peregrine dottrine » ( 1 ).
Il Ménage fu molto studioso ed amante di tutte le cose
italiane. I suoi discorsi egli soleva infiorare di citazioni
di autori nostri, di aneddoti nostri, di motti di spirito
attribuiti ad Italiani, e n’è prova la raccolta chiamata Me­
nagiana che ebbe l’onore di più edizioni ( 2). T ra i parec­
chi motti e satire da lui citati, a dimostrare lo spirito
arguto degli Italiani, ne spigolo alcuni. Un principe ro­
mano fece assassinare il conte Fiume per essere troppo
assiduo di sua moglie. I romani rappresentarono l’assas­
sinio con una linea a mezzo il corpo dell’ucciso, simile
(1) Vedi a pagg. 473-475 vol. XV in: Opere di Giosuè Car­
ducci. Bologna, ditta Nicola Zanichelli, mcmv in-16.
(2) Mén agiana ou les bons mots et remarques critiques, histo­
rìques, morales et d ’érudition de monsieur Menage, recueillis paí­
ses amis. Nouvelle editìon,
Paris, chez la veuve Delaulne,
mdccxxix, 4 voi. in-16.

�a quelle che si tirano su i muri per indicare fin dove è
salito il Tevere nelle sue inondazioni, con queste parole:
ecco dove è arrivato il fiume ( 1 ) . A significare un amante
che dissimula, ricorda la divisa italiana : un orologio con
queste parole: cheto fuori, con moto dentro (2). Un gio­
vane da Padova si reca a Venezia e vuole offrire una
collana d ’oro alla sua fidanzata, e chiede un parere al pa­
dre di lei sulla foggia che preferirebbe, e quegli risponde:
della foggia la zitella non s e ne cura, ma la collana quanto
più peserà, più gradita sarà (3).
F a gli elogi degli scrittori italiani, e ricorda che gli stra­
nieri dicono : Vantarsi in ¡spagnolo, ingannare in greco,
scrivere in italiano. Vanta le bellezze d’Italia, e ricorda
il motto casigliano : Italia para nacer, Francia para vi­
vere, Espana paia morir. Intorno alla prudenza degli Ita­
liani cita la bella sentenza: il pazzo parla prima e pensa
poi (4).
Riporta molti aneddoti e motti di papi e cardinali. —
S i dice che il nome d i Carafa sia originato dall’aver detto
l’imperatore ad uno di essi: stimo la vostra cara fé (5).
Si parlava davanti Pio V della gran quantità di benefici,
•che possedeva il cardinale di Lorena. In quanto a me,
osservò il papa, non mi si accuserà di averne molti : tutti
sanno che non ne ho, se non un solo (6). Un Italiano,
predicando a Rom a il giorno di San Luca, nella chiesa
d i S. Martino, prese per testo il « salutai vos Lucas me­
dicus »; un cardinale, che colà era, disse: ed anch’io la
riverisco e se n’andò (7). — C o r n e lio Musso, francescano,
poi vescovo di Bitonto, andando a far la corte per essere
cardinale, a Paolo III, questi gli disse che lo avevano
(1) Vol.I I I , 342.
(2) V ol. II, 46.
(3) V ol. 11, 235.
(4) V o l. I I I , 1S2.
(5) V ol. I. 45.
(6) V ol. I, 61.
(7) V ol. 1, 255.

�informato che fòsse un bastardo. Il frate rispose: Vostra
Santità ha fatto cardinali tanti asini, ben potrebbe far car­
dinale anche un mulo ( 1 ). — Alessandro V I I I , che fu eletto
papa a 79 anni, e che in tre settimane aveva beneficiato
tutti i suoi, nipoti, domandò ad uno dei suoi famigliari,
che si dicesse di lui. — Si dice che Sua Santità non perde
tem po.— Oh certo, sono le ventitré ore e mezzo! (2 ) —
Il medesimo Alessandro V III a chi si lamentava di non
avergli mantenuto la parola, rispose : vi ho dato parole,
ma non parola! (3) — Alessandro V II al contrario sem­
brò nemico del nepotismo, nondimeno, dopo un certo
tempo, fece venire, a Roma, uno dei suoi parenti, il ca­
valier Bichi. I romani, vedendolo con la croce di Malta
sul petto, dissero : ecco la Croce, verrà tosto la proces­
sione... (4). — Riporta il distico del Sannazaro sopra
Leone X :

Sacra sub extrema si forte requiritis hora
Cur Leo non potuit sumere ? vendiderat.
E traduce :

Léon sans sacramens expire ;
Comment les aurait-il reçus ?
Avant sa mort le maitre sire
Dès longtemps les avait vendus (5).
Il padre Lauria andò a visitare papa Clemente IX ,
molto tempo dopo la sua elevazione al pontificato, addu­
cendo per iscusa che n0n stava bene ad un povero reli­
gioso, come lui, presentarsi insieme con tanti altri 'prelati
più meritevoli. Il papa, che era suo antico amico, lo ac­
colse benevolmente, e gli disse che gli riserbava il
(1)
(2)
(3)
(4)
(5)

Vol.
Vol.
VolVol.
Vol.

II,
II,
II,
II,
II.

20.
37.
37.
88.
385.

�*

cap ello di cardinale. — Santissimo padre, tu non sai ancora
che cosa è Tesser papa : io ti dico, che tu non mi farai
cardinale. — Allora era uso che il nuovo papa comuni­
casse la lista dei cardinali al nipote, nel caso avesse un
nipote cardinale, per essere in concerto con lui.
Clemente IX aveva un nipote che, al momento dell’ele­
zione di suo zio, era internunzio in Francia. Ritornando
in Italia, si ammalò in Piemonte, dove il duca di Savoia
prese gran cura della sua salute. Col duca si impegnò
di far nominare cardinale il padre Bona. Clemente dovè
rinviare ad un’ altra volta la nomina del Lauria, che non
fu più cardinale, essendo Clemente IX morto nel 1699.
In quanto ai poeti italiani, loda molto il Poliziano, spe­
cialmente nell’epistolario. Si occupa molto del Lalli, e cor­
regge ciò che il Baillet aveva mal detto. Stima che lo
Aretino aveva dello spirito, non della scienza ( 1 ) . Giudica
oscuro il Castelvetro. In generale loda la delicatezza degli
scrittori latini, per evitare le maniere oscene (2).
Stim a che in Marziale si trovi tutto. Una persona mi
domandò, egli dice, se io vi troverei anche il mantello
del signor Varillas, di cui in quel momento si parlava.
Ed io gli risposi affermativamente :

Dimidiaesque natas Gallica palla tegita (3).
Cita con piacere coloro che, in Francia, scrivevano versi
latini, come il Perier, P ierre Dumay, il Guyet, Jean B0n­
efons; ma si burla del Benserade, che aveva voltato in
rondò francesi le Metamorfosi di Ovidio. Cita poi, ad
onore, il Patru, l’eminente fondatore dell’eloquenza giudi­
ziaria francese, che impiegò quattro anni a tradurre il
primo periodo dell’orazione di Cicerone sopra il poeta
Archita, e non aveva reso ancora queste parole: Qiiod
(1) V ol. II, 109.
(2) Vol. II, 120.
(3) Vol. 11, 190.

�sentio quam sit exiguum ( 1 ). — Poi se la piglia col F i­
lelfo, che, secondo lui, si sarebbe appropriato del trattato
sulla gloria di Cicerone in Contemptu mundi e, indi, lo
avrèbbe gettato al fuoco (2). In ciò il buon Ménage cadde
in errore. Il Bayle dimostrò ciò falso. Il Varillas aveva
messo in circolazione tale calunnia nel suo L u ig i X I.
Enumera, poi, tutti i passi, le situazioni, i soggetti presi
dal Molière dai poeti latini ed italiani. L a scena ottava
dell’atto quarto dell 'Ecole des fem m es è la scena settima,
atto quarto dell’Adelfo di Terenzio ; la scena quarta del­
l’atto secondo del Misahthropeè ispirata da Lucrezio (I. IV );
l’atto secondo d ell’A vare è nell’atto primo dei Suppositi
dell’Ariosto ; la scena quarta d e ll’atto secondo dell 'Ècole des
femmes è presa dalla scena quinta, atto terzo degli In ­
giu sti sdegni di Bernardino Pino da Cagli ; la novella
trentatreesima del Sabadino ispira la scena seconda del
Cocu imaginaire ; Les fourberies de Scapin sono quasi
una traduzione del Formione di Terenzio (3).
Come si vede il Ménage fu innamoratissimo delle
cose nostre, un erudito umanista fiorentino, trapiantato in
Francia. E gli fu fatto segno ad accuse e villanie e fu
qualificato da alcuni invidiosi della sua prodigiosa me­
moria, del suo spirito, della sua vasta coltura, come pe­
sante e pedante. Ma, in verità, egli ebbe soltanto il torto,
come tutti coloro che hanno molto spirito e parlano molto
e rivedono le bucce a molti, di circondarsi di non pochi
nemici.
Del resto, si sa, che solo i molluschi non hanno ne­
mici.
Prima di andare oltre sarebbe ingiustizia non menzio­
nare la tragedia su Manlio Torquato scritta dal F'aure e

(1) Vol. II, 62, 10 1 , 237, 367; e vol. IV, 161.
(2) Vol. III, 164.
(3) Vol. III, 148-155-

�il poema : Rome delivrée dell’avvocato Mascaron di Mar­
siglia. Vi sono molte declamazioni, vi è dell’enfatico ; ma
vi sono pure molte cose buone, dei pensieri giusti, e un
sincero affetto per Roma, una calda ammirazione per la
sua grandezza. Questi lavori continuano il culto di Rom a
nella poesia e nell’arte francese.

�IV .

Rome ridicule di S a in t-A m a n t —
A m ant —

Virgile

t r a v e s t i di P aul

Im itato ri dello S c a r ro n —
en v e r s b u rle s q u e s —
Rome

v a in c u e di G. S cu d éry

Le

a n tic h ità ro m a n e

p a d re de Brailon.

S c a r ro n —

L’Eschole di S a le rn e

La B urla e la F ro n d a —

deleine de S c u d é ry —
—

Im itato ri di S ain t-

A ndré
del

— Clélie di M a­
Félibien a Rome
Du

Boulay e del

��riempiva tutta la Corte, Roma si imponeva, Roma
entusiasmava tutti quanti. Tutti erano ritornati in
grembo alla gran madre antica, e non reca, quindi, sor­
presa il vedere una certa reazione manifestarsi contro
questa specie di moda. E, primo, insorse con un capriccio,
Rome ridicule, un mordente spirito bizzarro, Marc-Antoine
de Gerard, nato presso Saint-Amant, nei dintorni di Rouen,
chiamato comunemente Saint-Amant. Quando, nel 16 4 3,
comparve a Parigi, senza nome di autore, nè di stampa­
tore, la Rome ridicule , l’eccentrico poeta aveva circa cin­
quant’anni, ed aveva, qua e là, prodigato la sua rima do­
viziosa e la sua ardente giovinezza, e venduto i suoi di­
ritti alla gloria, alla spumante coppa dei vini di Francia
e del mondo. Il poemetto ebbe fortuna e die’ inizio a
tutta una letteratura burlesca. Il libraio-editore soltanto
fu punito, perdette la libertà, ma avrebbe potuto perdervi
la vita, come il libraio-editore di Custode de la reme,
satira del Blot o del Morlet, che fu impiccato.
Saint-Amant era il presidente dei goinfres , dei man­
gioni, ma non volgari, di coloro, invece, che, mangiando
e bevendo, avevano dello spirito e del coraggio; che ave­
vano corso, o che correvano il mondo cantando, bevendo
e battendosi, tra i quali vi erano il canzonettista Faret,
un senza scrupoli, un debosciato speculatore, e l’abate

R

oma

�— 112 —

De Marolles, che traduceva tutti i classici latini da vero tra­
ditore, e che ronzavano intorno agli, abbigliamenti più o
meno femminili, o, per meglio dire, più o meno maschili
di Cristina di Svezia e di Maria di Gonzaga. Saint-Amant
aveva incominciato la sua vita di avventure a diciotto anni,
nel 1 6 1 5 , attaccandosi alla persona del conte di Harcourt,
cadetto di casa Lorena, eccezionalmente coraggioso, di una
audacia che disprezzava il pericolo, e di uno spirito limitato
che spesso non lo vedeva. Tutti i suoi amici, ruffiani, barat­
tieri, tenitori di case mal famate, cortigiane e spadaccini
lo chiamavano Cadet-la-Perle, perchè egli portava una
grossa perla all’orecchio, secondo la moda del libidinoso
Enrico III. Piccolo, grosso, audace e povero, si buttò al
giuoco, ai debiti, al vino, a tutte le debosce. Il suo nome
lo salvava, e gli faceva sciogliere i cordoni delle borse di
tutti gli usurai, che non pagava. Provocò e battè il fa­
moso duellista Bouteville, e diventò famoso e temuto fra
i più temerari. L ’abate Boisrobert, il famigerato e corrot­
tissimo faccendiere di Richelieu, lo presentò nel gabinetto
del primo e potente ministro. Richelieu, che guardava con
occhio contento le dissolutezze della nobiltà, lo accolse
bene e pensò anche, per umiliare l’ orgoglio dei principi
lorenesi,' di elevare la posizione del cadetto.
Così lo manda a chiamare e gli dice :
— Signor conte, il re vuole che usciate dal regno.
— Io son pronto ad obbedire, risponde il conte, pen­
sando che lo si voglia punire per i suoi debiti e le sue
crapule.
— E ciò sarà per darvi il comando della flotta.
Faret e Saint-Amant partirono col signor conte, che
divenne quell’eroe di cui son piene le storie di Francia
di quel tempo. T ra il fumo delle battaglie e i fumi delle
scoppiettanti tazze, i tre formarono un’ anima sola in tre
corpi, una vera trinità; Faret si chiamava le vieux, il
conte le rond e Saint-Amant, che aveva un pancione mo­
numentale, le gros.
Saint-Amant scrisse il suo Caprice sopra Roma, accomp
agnd
o

�il conte in quella città, nel 16 4 3. Già vi era
stato una prima volta nel 16 3 3 , sulle galee del maresciallo
di Créquy, allorché il maresciallo andò a negoziare con
Urbano V III lo scioglimento del primo matrimonio di Ga­
stone d ’Orléans. E quel primo soggiorno gli fece scrivere
il seguente sonetto sull’estate in Roma :

Quelle estrange chaleur nous vient icy brusler ?
Sommes nous transportéz sous la zone torride,
Ou quelqu'autre imprudent a-t-il lasché la bride
A u x lumineux chevaux qu'on voit estinceler ?
La terre, en ce climat, contrainte à pantheler,
Sous l ’ardeur des rayons s ’entre-fend et se ride ;
E t tout le champ romain n’est plus qu’un sable aride
D ’où nulle fresche humeur ne se peut exhaler,
Les fu rieu x regards de l'aspre canicule
Forcent mesme le Tibre à perir comme Hercule,
Dessous l ’ombrage sec des joncs et des roseaux.
Sa qualité de dieu ne l ’en sçauroit deffendre.
E t le vase natal d'où s ’ecoulent ses eaux,
Sera l'urne funeste où l'on mettra sa cendre (1).
Saint-Amant l’ha evidentemente col padre Tevere. A v ­
vezzo a tuffarsi nel vino, mal sopporta l’acqua del fiume,
chiamato biondo per modo di dire. E così incomincia la
sua Rome ridicule :

I l vous sied bien, monsieur le Tibre
De fa ire ainsi tant de facon.
Vous dans qui le moindre poisson
A peine a le mouvement libre ;
I l vous sied bien de vous vanter
D 'avoir de quoy le disputer
A tous les fleuves de la terre,
Vous qui, comblé de trois moulins,
N ’oseriez deffier en guerre
La riviere des Gobelins.
(1) Vedi a pag. 391 vol. I in : Oeuvres complètes de
A mant,

S a in t -

nouvelle édition, publiée sur les manuscrits inédits et

�E dopo altre sei strofe, non più felici di questa, con­
chiude che esso non è degno di avere un ponte:

A vous ! qu 'avecque ma bedaine
A cloche-pied je sauterois ;
A vous! qu'en un trait je boirois
S i je prenoit la vie en haine ;
A vous ! qui sur notre element
Representez tant seulement
Un ver liquide en une pome ;
A vous enfin qui ne sçauriez
Barbouiller deux bordels à Rome
Quand d ’huile et d'encre vous seriez.
Indi invettiva R om a:

Ha ' Dieu vous gard ', la belle ville !
Vous voicy donques sur les rangs ;
I l vous fau t chatouiller les fanes
D'une main adroite et civile ;
Comme le chef de l'univers,
Vous pouvez bien dedans ces vers
Esperer quelque coupe de peigne ;
Vous en taterez, je le veux ;
Mais aussi qu’aucun ne se plaigne
S i j'en arrache des cheveux.
Prima di tutto assalta Castel S. Angelo :

Mole fa it pour mettre la cendre
D'un fo l prince et de son mignon ;
Prince qui, trop chaud de rognon ;
B rula des fam es d'Alexandre;
Forteresse, autrefois tombeau,
Qu’avez-vous aujourd’hui de beau
Pour être si fameuse au monde ?
Ha ! n ’en soyons plus ébahis;
C’est que votre figure est ronde,
E t qu'on l'estime en tout païs.
les éditions anciennes, précédée d'une notice et accompagnée de
notes, par M. Ch. L. L i v E t . A Paris, chez P. Jannet, libraire,
MDCCCLV. 2 voll. in-12.

�L ’aleman, à cause des tonnes
Qui logent la sainte liqueur,
La loge au milieu de son cœur,
Et non pour l'amour des couronnes:
L e Françoi la cherit aux plas :
L ’Espagnol ne fu t jamais las
De l ’aymer à cause du globe,
E t l ’italien clos et coy,
Soit de courte ou de longue robe,
L'idolatre Dieu sçait pourquoy.
Innanzi al Colosseo esclama :

Pietre et barbare Colisée,
Execrable reste des Goths,
N id de lesards et d ’escargots,
Digne d'une amère risée.
Pourquoy ne vous raze-t’on pas ?
Peut-on trouver quelque appas
En vos ruines criminelles ?
E t veut-on à l ‘eternité
Laisser des marques solennelles
D 'horreur et d'inhumanité ?
Poi, al cospetto di tutte le grandi rovine:

Vestiges d'orgueilleux trofeés,
Sous qui les sanglantes fureurs
De tant de cruels empereurs
N e ' sont pas encore étouffées ;
Murs démolis, arcs triomfaux,
Theatres, cirques, echaffaux,
Monumens de pompes funestes,
Ma Muse à la fin du souper
Fait un ragoût de tous vos restes
Qu'elle baille au Temps à frip er.
Qui non c’è nè il serio, nè il faceto ; nè l’indignazione
sincera, nè la satira profonda ; nè la burla, nè lo spirito.
Si vede, soltanto, uno che si batte i lombi e gonfia le

■P

�guance e nello sforzo scrive: Saint-Amant ridicule. Tut­
tavia mostra una certa spigliatezza e verità nella descri­
zione della società clericale, rimanendo assai inferiore del
resto, in ciò, ai sonetti, sullo stesso soggetto, di Joachim Du
Belley. Ecco i versi del Saint-Amant:

Que voy-je là dans ce carosse ?
Quoy, moine, vous venez icy ?
E t quoy, vous saluez aussi
Ces chiennes qu 'il faut que je rosse ?
H a ! c ’est trop vous en abusez,
Nous sommes tous scandalisez
De vos œillades libertines.
Retirez-vous, Peres en D ieu;
N i les vespres ni les matines
Ne se chantent pas en ce lieu.
Oh! que ces g uenuches coiffées,
Avec leur poil fauve par art,
L eur taille de vache et leur fa rt,
Sont à mes yeux d ’étranges fé e s!
Qu'après ce plat de Jacobins
Le sot garbe de ces Zerbins
A ma ratte donne de joye!
E t qu ‘ils se font bien remarquer
Ces fa u x galands en bas de soye
Dessus des selles à piquer!
D ’un: serviteur! — E t moy le votre.
Q u'ils se dardent en grimaçant,
Ils semblent vouloir en passant
J etter leur tête l ’un à l ’autre ;
Le bord dotant et rabatu
Du feutre mince et sans vertu
Qui couvre leur vaine cervelle,
Pour être ainsi qu'eux tâche et mol
Ondoye au trot et bat de l ’aile
Comme un choucas qui prend son vol.
Ferme, cocher, de peur du crime
Qui provient d ’incivilité !
Nous devons toute humilité

�A la pourpre eminentissime.
O quel regiment d'estafiers !
Que ces chevaux sont gais et fiers
D ’avoir des houpes cramoisies!
Rome étincelle sous leurs pas,
E t devant eux les jalousies
Font eclater tous leurs appas.
Maint trait d ’œil glissant en fusée
De bas en haut est décoché,
Afin de couvrir un peché
Dont l ’humeur noire est accusée ;
Mais en vain par cette action
A t’orde réputation
Veut-on apporter des remedes,
Les sens par les sens sont trahis,
E t l ’on sait que les Ganimedes
Supplantent icy les L aïs.
L a preuve n'en est que trop claire ,
On a beau le dissimuler,
L'effet ne cesse d ’en parler
L ors que la bouche le veut taire ;
Même je puis dire a ce coup
Qu'on ne s ’en cache pas beaucoup
Du voisin ny de la voisine;
Tout y vise au sale guichet,
Témoin la chaire B orghézine
Qui prend les culs au trébuchet.
Que ces soutanes de Castille,
Dans qui s ’engoncent ces magots
Plus mal bâtis que des fagots
Bouffent d'une audace gentille!
Qn 'il fa it bon veoir ces capelans
Trencher à pié des fiolans
Sous nue gueuserie enorme,
Et qn 'on dit bien à leur façon
Que de Lazarille de Torme
Ils ont autrefois pris leçon.

�In quanto alla cultura di Roma, ai suoi tempi, il SaintAmant afferma :
Je diray que, hors de la banque
E t d’autres moyens d ’en avoir
Qu’on cherche icy quelque sçavoir,
On rencontrera toujours blanque ;
J e g ronderay qu’en ce pourpris,
Par l'ignorance et le mépris
La doctrine est si ravelée
Que ces deux miracles divers,
E t Campanella et Galilée,
N ’y sont lorgnez que de travers.
Poi, notando che il vero campo di Venere si trova dove
fu una volta il campo di Marte, esclama:
Peuple, l ’ excrement de la terre,
Romains qu'aujoud’ouy nous voions
S i vicieux et si coyons,
Vous diffamez ce lieu de guerre;
A ussi le prince des combats,
Trouvant chez vous son sceptre à bas,
L'emporta-t’il en nos armées,
Où dans les tragiques emplois
Nos lames, de gloire animées,
Ont fa it mille fam eux exploits,
Infine conchiude:
Pour achever en galand homme,
Je dy que je fa y plus d ’état
Des vignes de la Cioutat
Que de toutes celles de Rome;
E t d ’ailleurs je ne pense point
Qu'elle s'échauffe en son pourpoint
Su r ce titre de ridicule,
Puisq 'on voit encore en ce lieu
Qu‘ au pair d ’un Mars ou d ’un Hercule
E lle en f i t autrefois un dieu (1 ).
( 1 ) V e d i La Rome ridicule a pag. 39 1-4 3 4 v o l. II in Oeuvres
complètes del S a i n t - A m a n t , ed iz io n e citata.

�In seguito, il Sain-Amant andò in Inghilterra, sempre
ai fianchi del conte d ’Harcourt. A Londra non si piacque
e scrisse Albion, poemetto eroi-comico, sul genere della
Roma ridicola. Continuò a peregrinare col conte ; ma, poi,
stanco di quella vita di soldato e di buffone, se ne ritornò
a Parigi, dove si trovava nel 16 4 5. Si tuffò nella vita ga­
lante, si rimise nelle buone grazie di Maria Gonzaga, ri­
mando senza posa. I suoi versi non erano corretti, ma
avevano una certa armonia, ed egli, grande amatore di
musica, sapena recitarli stupendamente in modo da farli
parere perfetti. Così il poeta Gambaud gli scrisse questo
epigramma :

Tes vers sont beaux quand tu les dis,
Mais ce n-’est rien quand je les lis ;
Tu ne peux pas toujours en dire,
Fais en donc, que je puisse lire.
E come mondano, très repandu , fu fatto segno a qual­
che altro strale. Fu messo in burla l’origine sua — per
esempio — in un epigramma del M aynard:
•

Votre noblesse est mince.
Car ce n’est pas d ’un Prince.
Daphnis, que vous sortez.
Gentilhomme de verre,
S i vous tombez à terre
Adieu vos qualités.

Ma non era vero che suo padre fosse un gentiluomo
vetraio. E gli ci fa sapere nella lettera dedicatoria della terza
parte delle sue opere, che suo padre aveva comandato, du­
rante ventidue anni, una squadra d ’Elisabetta, regina d ’In­
ghilterra, e che, essendo stato preso in una delle sue corse,
rimase tre anni prigioniero a Costantinopoli. Pervenuto
alla vecchiaia, pensò alla grand’opera, che doveva assicu­
rargli l’immortalità, e compose il Moïse Sauvé, che dedicò
a Maria di Gonzaga, allora regina di Polonia. Corresse e
ricorresse quel poema, una specie di contraffazione del­
l 'A done; ma quelle lunghe tirate bibliche, idilliche, non

�farebbero ricordare il suo nome, senza le sue poesie leggere,
tra le quali la canzone satirica contro il Condé, che lo
fece bastonare sul Pont N euf, e Les triolets sur les affai­
res du temps, composte durante la Fronda, e le altre scritte
antecedentemente. L e Poète crotté, in cui beffeggiò senza no­
minare Marc de Maillet, secondo Tallemant des Réaux, al
quale rimprovera di avere pervertito l’adorabile stile e il
buon senso col suo galim athias, e il Passaggio dello stretto
d i Gibilterra ed altre.
Ridotto quasi alla miseria, compose la Lune parlante,
nel 16 6 1, in occasione della nascita del Delfino; ma non
pare che tal poema si stampasse dal libraio Serey, essendo
poco dopo accaduta la morte dell’autore, e non avendo
forse quei versi senili altro merito, se non quello dell’op­
portunità. Questo poema è andato perduto. Si disse che il
Saint-Amant fosse morto accorato della non buona acco­
glienza fatta dal re alla Luna parlante, ma questa diceria
.si può mettere a fare il paio con quella per cui Racine
sarebbe morto più presto per un’occhiata di Luigi X IV .
■Oh, i cortigiani !
L a Rome ridicule fece nascere alcuni poemetti burleschi
su Parigi, principale tra i quali è il Paris ridicule di Claude
Petit ( 1) , di cui parleremo di qui a poco a proposito della
Fronda, la quale si apre letterariamente col Virgile Tra­
vesti dello Scarron, che tanta parte doveva avere nella ma­
scherata politica con la sua Mazzarinada e con tutte le
poesie e fogli volanti scritti da lui, o inspirati da lui o
correnti sotto il nome suo. Quando, nel 1648, comparvero
(1)
Oltre il Paris ridicule ou chronique scandaleuse del P etit,
furono pubblicati : L a ville de Paris en vers burlesques par le
sieur Berthod. — La Foire Saint-Germain en vers burlesques par
S c a r Ron. — L e Travas de Paris par François CoLLe te t, — L es
ambarras de Paris, satira, per Boileau Despreaux. — Les cris de
Paris. Tutte queste composizioni furono raccolte e pubblicate in
un volume, con note, dal bibliofilo Jacob, nel 1859, presso il De­
lahays, a Parigi.

�i primi libri del V irgilio Travestito, del quale certamente
ebbe l’idea dall’ Eneide travestita del Lalli, pubblicata in
Roma, nel 16 3 3 , lo Scarron aveva trentotto anni, e, in se­
guito ad una giovinezza di voluttà e di bagordi, già sof­
friva indicibilmente da circa dieci anni. L a sua adole­
scenza non era stata felice tra un padre fanatico e una
madrigna giuocatrice, avara, lunatica e manesca. Dopo es­
ser passato per il collegio e per l’università, a vent’anni
aveva preso il petit collet d’abate, che era il passaporto
per le migliori case e che dava ai facili amori un non so
che di vernice sacro — mondana. Spiritoso, spensierato,
goloso e ghiottone ad un tempo, come sensuale e senti­
mentale, sempre pronto di rima e di risposte, fece parte
della Società dei buontemponi, dei mangioni, che tra un
pasto e l’altro, digerivano con un madrigale o una satira.
Fu amico di Saint-Amant, di Faret, dell 'abbé de Gondi,
che doveva essere, come lui, uno dei più focosi butta fuori
della Fronda, di Mairet, l’antagonista di Corneille, e di
George Scudéry, vantatore, schermidore, rimatore, dram­
maturgo, che, a furia di gomitate, e scrivendo a servizio
di Richelieu contro il Cid, sarebbe riuscito a farsi una no­
torietà assai superiore ai meriti suoi. F u anche uno dei
frequentatori del salotto di Marion Delorme, che si inte­
ressò per lui. E come la bella, talvolta, si offriva il regalo
di qualche povero diavolo che l’aveva interessata, cosi si
può anche sospettare che egli fosse stato ammesso a fare
con lei la chosette, come ella, delicatamente, diceva del fare
a ll’amore.
Poi Scarron era stato costretto, per assicurarsi il quieto
vivere, spinto da suo padre, indettato dalla madrigna, di
accettare il posto di cameriere presso Carlo di Beauma­
noir, vescovo a Mans. Ma colà, più che nel breviario, lesse
nella diva bottiglia. L aggiù si annoiava ; e, per buona for­
tuna, quella dimora, non gradita, fu subito interrotta da un
piacevole e desiderato viaggio in Italia, dove, allora, tutti
i sapienti e i letterati francesi venivano a completare la
loro educazione intellettuale. Il vescovo Du Beaumanoir

�andava al seguito dell’arcivescovo di Lione, mandato dal
re, per missione politica, a Rom a. Furono compagni di viag­
gio dello Scarron, il poeta Maynard, un gran bevitore, un
rimatore arguto, studioso delle cose italiane, e l ’abate D e
Laverdin, nipote di Carlo De Beaumanoir, succeduto, poi,
nel vescovado di Mans a suo zio, un abate spregiudica­
tissimo tra gli abati di quel tempo, e che, da vescovo,
tenne, in seguito, tale una condotta esemplare da essere ob­
bligati, dopo la sua morte, di ridare l’ordinazione ai preti
della sua diocesi. I tre giocondi compagnoni non fecero a
Rom a molta devozione.
Colà, lo Scarron conobbe il Poussin, che, inspirato da
un ardentissimo amore per la dolce Maria Dughet, che te­
neramente lo riamava, e entusiasta dei capilavori nostri,
compieva quelle opere sue che dovevano renderlo immor­
tale. Ma il piccolo abbé endiablé dopo il primo stupore
non molto si commosse innanzi alle tele del compatriotta,
in cui ardeva come un mistico culto per la bellezza e un
affetto sincero per quella Rom a che a lui, una volta in­
felice in Francia, dava l’agiatezza, l’amore, una scintilla del
genio dei suoi grandi, la gloria. Lo Scarron, frivolo, super­
ficiale, amante della vita presente e non del passato, del
piacere dell'attimo fuggente non dei ricordi, a poco a poco
sentì una specie di odio contro tutte quelle rovine glo­
riose, che non potevano dargli un momento di godimento
sensuale, che non avevano vibrazioni vitali per lui. Intorno
sentiva il silenzio e la morte, l’inutilità della vita, la va­
nità della vanità di tutte le cose, e Rom a gli sembrò il
più grande dei cimiteri, una specie di museo della morte,
una città di tombe superbe, che appannavano, con l’ombra
loro ingombrante, nel cuore d ’Italia, il suo fecondante sole,
e la bellezza delle sue donne, e rendevano tristi financo i
fiori aulenti dei suoi giardini, fra il tepore di una prima­
vera perenne. E , così, scrisse un sonetto burlesco su quel
mondo che non parlava all’animo suo, e forse tal sonetto,
scritto il 18 dicembre 16 36 , dovè far nascere nella mente
di Saint Amant l’idea della Rome ridicule.

�Ritornato a Mans, vi riprese la sua monotona vita, di
tanto in tanto allietata da visite ai vicini castelli di Sablé,.
di Bonnetable e di Averton, quando essi aprivano le porte
loro, venendo da Parigi la marchesa di Sablé, la contessa
di Soisson e il conte di Belin. E , in quel torno, egli
scrisse, cedendo alle dolci istigazioni dell’amicizia, nascon­
dendosi sotto l’anonimo, l’apologia del signor Mairet, con­
tro le calunnie del sieur Comeille de Rouen. Di questa
sua cattiva azione fece, poi, ammenda nelle sue opere. L a
noiosa Società del Mancese, e quelle ridicolaggini di gente
affettata e ignorante, bigotta o avara, gli ispirarono il suo
Roman comique, in cui non sono risparmiati nè i comici
ambulanti, nè i chierici della cattedrale e della città, scritto
con spirito, con calore, con misura efficace di colore e di
particolari, da renderlo un documento quasi storico su i
costumi provinciali francesi della prima metà del seco­
lo X V II.
Ma sopraggiungeva il carnevale del 16 38 , che dava
principio ai suoi dolori fisici, che dovevano tormentarlo
ferocemente per ventidue anni, fino alila morte sua. Si fa­
ceva una gran mascherata, ed alcuni suoi amici buontem­
poni irruppero nella sua stanza per trascinarlo nella via.
Poteva egli, già divenuto canonico, mascherarsi e correre
la cavallina ? Gli amici insistevano, burlandosi degli scru­
poli suoi. Ah, se doveva infrangere i sacri canoni, disse
tra sè, ne aveva a fare una delle sue. Si procurò un vaso
di miele, se ne unse tutte le membra, stracciò un materasso
e si avvoltolò fra le sue piume. Ne usci uccello mostruoso,
piombò nella via, e tra le maschere. Riconosciuto, fu ur­
lato, ed inseguito tra la pubblica indignazione. Si salvò
con la fuga, e giunto sul ponte sull’Huisne, saltò nel
fiume, e si nascose fra i suoi giunchi. Dopo un pezzo,
cessato il clamore, potè ricondursi a casa. Il freddo, l’im­
mersione prolungata gli accesero una forte febbre, seguita
da un reumatismo generale; tutte le articolazioni del suo
corpo erano prese. Stette a lungo in letto, alla supina;
ma non gli venne fatto di ristabilirsi. Poi, si recò a Parig i ;

�e, appoggiandosi al bastone, andò per le vie del Marais in
■cerca delle antiche amicizie, e conobbe Ninon de Lenclos,
la nuova stella dell’Olimpo galante, che faceva concorrenza
alla Marion, ancora bella e desiderata dai nobili m aggio­
renti e dai letterati di grido. Si incontrò col medico L a ­
smenardière, che gli diè a bere un filtro, come di fuoco,
che lo involse nella tempesta. E dovè assistere, con i suoi
occhi, all'aggranchimento dei suoi nervi, alla quasi ossifica­
zione delle sue giunture, per cui perdè l’uso delle gambe
e delle braccia, e divenne un povero storpio. E ricorse a
tutti i medicamenti invano, e fu condannato a ripiombare
nel suo letto di dolore.
Tuttavia, morto suo padre, già caduto in disgrazia di
Richelieu e che egli era riuscito a far rimettere nella ca­
rica sua, morto il cardinale, morto Luigi X III, dai quali
molto sperava, ebbe l’animo di sostenere e di vincere una
causa contro la matrigna, la quale, perdendola, se ne mori.
E d ei compose per lei il seguente epitaffio, rimasto ce­
lebre :

Ci-git qui se plut à prendre
E t qui l ’avait si bien appris,
Qu’elle aima mieux mourir que rendre
Un lavement qu’elle avait pris.
Stretto dai bisogni, dalla malattia, dalla sua golosità,
che era come aumentata nell’immobilità della sua vita, chie­
deva a tutti quanti, e, talvolta otteneva, e anche scrivendo
guadagnava.
Ma a che cosa potevano bastare le sue piccole risorse
fra le cure e le gozzoviglie che si consumavano nella sua
stanza, divenuta anche la sua stanza da pranzo, aperta a
vecchi ed a nuovi amici, ai quali piacevano le bottiglie, le
rime e le donne ? Si rivolse alla regina, perchè avesse vo­
luto accordargli un beneficio, un’abbazia reale e non nomi­
nale ; accordargli il titolo di suo malato "ordinario,

�p endo che, dandogli questo titolo, equivaleva a fondare un
d
retn
ospedale, perchè tutti i mali erano in lui riuniti :

Par exemple paralysie,
J'en ai, mais de la mieux choisie;
De f ièvre, toujours quelque accès ;
De rhume, toujours par excès;
Des yeux je ne vois quasi goutte;
A u x jointures j ’ai toujours goutte,
A u x nerfs souvent contorsion,
Et partout ailleurs fluxion.
I l est vrai que je n’ai point d’ulcères,
Mais je ne m’en tourmente guères.
Un jou r peut-être j ’en aurai
E t bien plus que je ne voudrai.
Anna d ’Austria, a sbarazzarsi di lui, gli fece dare dal suo
tesoriere cinquecento scudi. Respirò per poco, si curò me­
glio, potè uscire e recarsi nella galleria del Palais, dove
ebbe agio di introdursi nella libreria alla moda di Toussaint
Quinet, che divenne poi il suo editore, il suo fornitore di
fondi, per cui egli diceva di essere il marchese di Quinet
(di qui naît). Allora compose il Tiphon, opera fantastica,
in cui a quel nano egli fa suscitare la guerra dei Titani
contro il cielo, e lo dedicò, con ditirambo favoloso, a Maz­
zarino, che non comprese o non volle comprendere nulla.
Mazzarino non udì la picchiata a denaro e nicchiò. Il piccolo
cul-de-jatte giurò un odio feroce contro l’avaro ministro
straniero, che ignorava la scienza di misurare i versi con
l’ oro.
In seguito, con la protezione del commendatore de Sau­
vré, la regina accordò al petulante storpio una pensione
annuale di cinquecento scudi ; ma ciò non bastò a togliergli
dal cuore la spina che il silenzio disprezzante del prim o
ministro gli aveva conficcata.
Pubblicò Jodelet, una farsa, che ebbe un gran successo
e la dedicò al Sauvré ; altre poesie sue, apprezzate, lo po­
sero sul piedistallo della celebrità. Guadagnava molto ; ma
non era contento delle risorse letterarie e della pensione

�regale, soggette le une e l’altra ai capricci della moda e
delle vicissitudini politiche, voleva un beneficio certo e
perenne, un’abbazia, e ricorse di nuovo alla regina, e, non
ostante il suo rancore, si genuflesse ancora a Mazzarino,
ma nè dall’una nè dall’altro fu degnato d ’ una risposta.
■Quel mendicante versaiuolo stancava tutti.
E nel silenzio doloroso della sua stanza, interrotto dai
suoi gemiti, per odio verso il nuovo cardinale potente, a­
mante riamato della bella regina, dalle mani di cera, tra
la vita e la morte, risenti nel cuore l’ odio contro Rom a,
la patria dell’avaro e superbo Mazzarino. Risentì la noia
delle lunghe sere del collegio, in cui aveva dovuto stan­
carsi gli occhi su i classici latini, e stimò convenzionale
quella secolare ammirazione ; il suo spirito motteggiatore,
che resisteva anche ai fieri morsi della sua incurabile in­
fermità, surse vigoroso contro i pedanti e gli ignoranti,
che si affollavano nelle anticamere dei potenti, e contro le
donne che cinguettavano in latino, e contro le intermina­
bili citazioni, che ingrossavano le pagine pesanti, contro
tutti gli inetti imitatori, contro i copisti della bellezza ita­
lica, e concepì il disegno di burlarsi dell 'Eneide, di bur­
larsi di Virgilio, del maestro dei maestri, di travestirlo,
di trivializsarlo. E mentre con voluttà acre di ammalato,
di malcontento ribelle, si era tuffato in questa bisogna,
scrisse una lettera al cavalier Séguier, in cui disprezzò
tutti i cittadini illustri di Rom a antica per far dispetto a
Mazzarino, ed anche un po’ a Corneille, il cantore del­
l ’eroismo patriottico degli Orazi. E per lui Romolo non
fu, se non un fratricida; Scevola uno sciocco; Bruto un
assassino; Fabio un tem poreggiatore; Catone una pica
avara e intemperante; Pompeo un orgoglioso ; Lucullo un
mangione ; Crasso un ladro ; Cicerone un chiacchierone ;
Cesare un cattivo arnese.
Come vedete non rimanevano al mondo, se non Scarron
e la sua mendicità!
Nel suo Virgilio travestito va ricercando, con imperti­
nenza di scolaro, tutti i passaggi inverosimili, tutte le

�negligenze, e gli anacronismi, e le ripetizioni, e le sentenze
inopportune del poeta latino. Ha in mano un sottile col­
tello anatomico, dissecca l ’Eneide ; e, sforzandosi di rider
sempre e destar le meraviglie, finisce per essere stucche­
vole. Vede il fuscello nell’occhio altrui, non la trove in­
nanzi all’occhio proprio. E g li che, attraverso il motteggio,
e il sarcasmo, e il riso, spesso piange nei suoi versi, ac­
cusa Enea di essere troppo pio e troppo piagnucoloso :
... 'Il était homme fo rt tendre

Et son visage de rosée
Avait la peau toute arrosée
Quand quelqu'un devant lui pleurait (V).
Aeneas pleurant comme un veau...
J e crois vous avoir déjà dit
Qu’il donnait des pleurs à crédit
Et qu’il avait le don des larmes (VI).
A proposito di Enea e di Acate che, arrivando a C ar­
tagine, esaminano una galleria di quadri, esclama a notar
l ’anacronismo :

Mais qui n’étaient pas peints à l'huile.
E quando Enea ed Anchise rimangono troppo nascosti
nella nube, pur essendo sicuri delle buone intenzioni di
Didone, Scarron mette in bocca ad Anchise :

Passeron ici l ’ année ?
Qu’esperons-nous gagner ainsi?
Nous n'avons plns que faire ici.
S i burla del cavallo troiano :

J e ne sais comment diable ils f irent :
Dans ce grand cheval ils bâtirent
Toutes sortes de logements
Sans oublier des aisements.

�Dopo la distribuzione delle ricompense ai vincitori nella
corsa dei vascelli, ha cura di far notare una dimenticanza
del poeta :

En cette endroit maître Virgile
Ne nous fa it point savoir qui fu t
Celui qui ces beaux présents eut.
A proposito del ramoscello d ’oro, che coglie Enea, os­
serva :

Messire Maron le compare
A la gomme jaune qui luit
Sur la branche qui la produit.
La comparaison est faiblette,
N ’en déplaise à si grand ¨poëte :
I l devait en sujet pareil
Mettre lune, étoile ou soleil.
Il paragone di V irgilio non è debole, è aggiustato e
pertinente.
Si conosce da tutti il bel verso che Virgilio pone sulle
labbra di Salmonea nel T artaro:

Discile justitiam moniti, et non temnore divos.
4

Scarron canta :

Cette sentence est bonne et belle
Mais en enfer à quoi sert-elle?
Innanzi all’esposizione della teoria di Anchise ad Enea
sopra i corpi e l’anima del mondo, Scarron fa rispondere
da Enea :

Ma fo i, je ne vous entends pas,
■ E t dès la quatrième ligne
Soit que je n’en sois pas trop digne,
Je n’ai rien du tout entendu.
E , qui, Scarron non ha tutti i torti.

�E potrei citarvi ancora altri brani più o meno felici ( 1 );
ma a che pro ? essi non possono salvare il lettore da una
grande sazietà. L a farsa dev’essere breve; se è lunga, fi­
nisce per dar male al ventre. Scarron medesimo ne ri­
mase stucco. Non mise termine al suo travestimento. S i
fermò al libro ottavo.
L a buffoneria dello Scarron, che ebbe fortuna al primo
apparire per la sua novità, per la sua aria bonaria, m e­
scolata ad una ironia a fior di pelle, fece nascere non po­
chi travestimenti del poeta mantovano e di altri classici
latini. Subito, nel 1649, l ’abate Furetière, l’ autore del Ro­
man bourgeois, si affrettò a pubblicare il suo travestimento
del quarto libro dell' Eneide (2), prima che Scarron divul­
gasse il suo; un anonimo, nello stesso anno, stampava
l' E n fer burlesque ou le sixièm e livre de l 'Eneide travestie,
le tout accomodê à l'histoire du temps (3); e, nello stesso
anno ancora, Dufresnoy pubblicava in versi burleschi il
secondo libro (4). Nel 16 50 , Bareiet, se questo nome non
è un pseudonimo, dava la Guerre d'E née en Italie appro­
priée à l'histoire du temps en vers burlesques (5), e Brebeuf
il settimo libro dell' Eneide enjouée (6).
Si deve a Claude Petit Jehan, avvocato secondo alcuni,
giovane abate e figlio di un magistrato a starsene all’a­
bate de Marolles, il V irgile goguenard (7). L ’opera è de­
dicata ad Enrico di Savoia, arcivescovo di Rodi, ed è
/

(1 ) Vedi lo studio di Victor Fournel su r le burlesque in: L e
V irgile travesti en vers burlesques p a r P aul Scarron, avec la
suite de Moreau de Brasei, nouvelle édition, revue et annotée.
Paris, Garnier frères.
(2) L 'E n éid e travestie, liv re quatriesme contenant les amours
d'E n ée et de Didon par l'abbé Antoine F u r k t i è r e Paris, Courbé.
(3) Anvers, in-4.
(4) Paris, Sommaville, in-4.
(5) Paris, Le Cointe, ¡11-12.
(6) Paris, in-4.
(7) V irgile goguenard ou le douziesme livre de le Enéide tra­
vesly (puisque travesty y a). Paris, Sommaville, in-4, 1652.
Anche al principio del secolo X IX , in Francia, furono pubblicati

�preceduta d ’un’epistola dedicatoria (firmata L . D. L ). e
da una lunga prefazione, contenente l’apologia dello stile
burlesco, mescolata di digressioni, di storielle in francese,
rimpinzate di citazioni latine. Infine i fratelli Perrault, dei
quali Carlo doveva più tardi, come vedremo, prendere
tanta parte nella guerra dei moderni contro gli antichi,
fecero anch’essi un travestimento del sesto libro dell’Eneide,
rimasto inedito, cui appartengono i seguenti versi, spesso
citati, e specialmente da Voltaire e Marmontel, come di
Scarron :

Tout près de l ’ombre d ’un rocher,
J ’apercus l ’ombre d'un cocher,
Qui, tenant l 'ombre d ’une brosse,
Nettoyait l ‘ombre d’une carrosse.
Ed anche in dialetto videro la luce non pochi
stimenti del cigno mantovano ( 1 ).

trave­

d ue travestimenti di Virgilio. Chayrou stampò, nel 1816, i
primi quattro canti dei dieci promessi del suo Virgile travesti.
Paris, Dondey-Dupré, in-8. E prima di questi canti, nel 1807,
era stato pubblicato Virgile en F rance ou la nouvelle Enéide,
poema eroi-comico in stile franco-gotico (Bruxelles, 2 voi. in-8“).
Non è punto una parodia burlesca, a starsene al titolo, ma belisi
una violenta satira contro la rivoluzione, e contro Napoleone e
la sua famiglia.
(1) 'Lo stesso anno in cui Scarron incominciò il suo travesti­
mento (1648) venne in luce Virgilo deguisat o l'Eneido burlesco
a Tolosa, per Devales de Mountech, presso l’editore Boudes,
in-4. — Nel 1652 venne fuori l'Eneido, libre IV. revsteit de naous
et habillat à la burlesco per il signor de Bergoing; — nel 1666,
venne la volta delle Bucoliche: Los bucolicos de Virgilio tour­
nados en bers agenes par Guillaume Duprat. — Il Brunet, poi,
afferma che vi è una traduzione completa di tutti i dodici libri
in versi borgognoni, manoscritta, dovuta al padre Joly giaco­
bino, e a Francesco Giacomo Tassinot. Nel 1831 di questa tra­
duzione furono pubblicati i libri II, IV e VI con alcuni episodi
col titolo seguente : Virgille virai en borguignon. — Col mede­
simo titolo già erano apparsi nel 1718 i due primi libri e il
cominciamento del terzo a Digione per opera di Pietro Dumay
(primo libro e una parte del secondo) e dell’ abate Paolo Petit
(fine del secondo e principio del terzo).

�Ma non solo Virgilio fu fatto segno ai lazzi dei bur­
leschi; Enrico de Picou, a Parigi, nel 16 52 , presso Tom ­
maso Jolly, pubblicava, in versi burleschi, le Odi di Orazio,
le quali pure traduceva in versi burleschi, nello stesso anno,
a Parigi, presso il Quinet, il Beys. Lo stesso editore,
nel 1650, aveva incominciato a stampare l ' Ovide bouffon
ou les metamorphoses burlesques p a r L . Richer, mentre,
pure nel 1650, Carlo Coypeau Dassoucy, presso il de Se­
rey, pubblicava il suo Ovide en belle humeur, che ebbe in
pochi anni molte edizioni a Parigi, a Lione, a Leida. Il
medesimo Dassoucy travestiva in versi burleschi il Ratto
d i Proserpina, e il Giudizio d i Paride di Claudiano. Un
anonimo (D . L . M. B.) travestiva in burlesco l' A rs amandi,
la quale era pure travestita cosi da C. Dufour a Parigi,
presso il Varennes, nel 16 6 6 ; e della medesima arte di
amare il cavaliere de Loutaud, l’anno prima, dal Variquet,
in Parigi, aveva dato gli episodi di Aiace ed Ulisse, che
parlano per le armi di Achille e del cambiamento del
sangue di Aiace in giacinto. Infine, de Brebeuf travestiva
Lucano, e la sua buffoneria usciva, contemporaneamente,
nel 1656, a Rouen (Maurry) e a Parigi (Sommaville), e
Colletet fils , nell’anno seguente, a Parigi, presso il David,
travestiva Giovenale.
Nel 16 5 1, veniva fuori, a Leida e a Parigi, l' Eschole de
Salente en vers burlesques del Martin, dedicato al medico
Patin della Facoltà di Parigi. E una parafrasi dei celebri
precetti d ’igiene di quella scuola di medicina; vi sono dei
versi di vena, e, talvolta, anche qualche tollerabile lepi­
dezza ; ma, più spesso, è un’oziosa stemperatura della con­
cisione mirabile, per chiarezza e limpidità, di quei ben noti
distici. Vedete, per esempio, come traveste il precetto :

S i tibi deficiant medici, medici tibi fiant
Haec tria: mens hilaris, requies moderata, diaeta.
S i d ’hazard estant en Champagne
En Anjou , Touraine ou B retagne,
Tu ne peux avoir medecins,
Qui rendent les malades sains,

�Sans te servir d'un empyrique
Je t’enseigneray la pratique,
Pour rendre sans difficulté
E t dans peu de temps en santé.
Trois medecins non d ’Arabie,
N y de Grece, ny d'Italie,
Te pourront ayder au besoin,
Sans les aller chercher fo rt loin.
Ils sont meilleurs que l'on ne pense,
E t ne font aucune dépense.
L e premier c ’est la gayeté
C’est la fine fleu r de santé,
C’est de notre vie la sausse
Sans qui vant mieux estre en la fosse :
L e second repos modéré,
De corps et d'esprit asseuré,
Ferme, tranquille, invariable:
Le troisième, c’est courte table ;
Autrement la sobriété
C'est la grand-mere de la santé ;
S i notre grand pere Hippocrate
D ’un fa u x oracle ne nous fiate.
T al’altra, poi, storpia il concetto della scuola in un la­
conismo oscuro. Eccone un’esempio. L a scuola dice:

Post pisces nux sit, post carnes caseus adsit
Unica nux prodest, nocet altera, tertia mors est.
A pres la chair vient le fromage,
Qui moins en mange est le plus sage,
A pres le poisson vient la nois
Une vaut mieux que deux ou trois.
Questo ultimo verso non è nemmeno l ’ombra del nocet

altera, tertia mors est.
Tal altra, quando vuol far dello spirito, per rispondere
al titolo dell’operetta, si gonfia i fianchi ed esce in stra­
nezze. L a scuola dice:

Panis nec calidus, nec sii nitnis inveteratus.

�I
—

133 —

E d egli parafrasa :

S i tu veux vivre en homme caut,
Ne mange pas ton pain tout chaut,
S 'il n’est trempé dedans la soupe;
Le pain chaud l ’estomach étoupe;
A ussi ne doit-il estre dur,
Comme le pourroit estre un mur ;
Comme estoit celui que le traistre
Sathan offrit a nostre Maistre:
Ce rustre estoit bien mal courtois,
E t meritoit d'avoir du bois,
Pour brider, cela va sans dire,
E t non pour son pain fa ire cuire;
A ussi bien mange-ilpas
Mais je croy, Messer Satanas
Que tu ne manques point de bûche
Pour te chauffer dedans ta huche.
Quale sforzo di fuoco, per dare il gelo nelle ossa, per
lo sbadiglio.
Come si vede dalle date, quasi tutta questa mascherata
letteraria si svolgeva e sfilava durante la mascherata politica,
la Fronda; la burla letteraria dava il braccetto alla burla po­
litica. E Scarron, che aveva dato principio alla prima,
doveva essere il capo dei rimatori pazzi e dei libellisti,
nel gran clamore vuoto della rivolta di tutti i malcontenti
e di tutti i monelli di Parigi.
Nei cinque anni che erano corsi dalla morte di Luigi X I I I
al 1648, all’anno, cioè, in cui scoppiò la sommossa, il po­
polo francese era stato occupato dalle notizie delle guerre,
che si combattevano alle frontiere contro gli Spagnoli spe­
cialmente. E i trofei di Turennes e di Condé, e le gesta
anche notevoli di Harcourt, Schomberg, Rantzeau, Choi­
seul-Praslin e De Gassion avevano soddisfatto l’orgoglio
nazionale e assicurata l’incolumità del paese ; e tutti se ne
erano stati tranquilli, pur rodendo il freno per vedere la
somma delle cose in mano di una regina austriaca, divenuta

�la ganza del primo ministro, un cardinale italiano. L e spese
erano state ingenti : la sicurezza e la gloria si pagano a
caro prezzo! L e imposte dovevano essere aumentate. Fu
male che a capo delle finanze si trovasse Emeri, anche
non francese, italiano d ’origine, non ben visto dal popolo'
per la sua insaziabile cupidità. Quando egli vuol far re­
gistrare parecchi editti fiscali impopolarissimi, la corte su­
prema presenta delle rimostranze, rifiuta la registrazione, e
sostiene la ricusa, nonostante la minaccia di un letto di
giustizia, L a reggente, indignata, impugna il diritto alla
ricusa che si arrogano i magistrati ; ma il Parlamento tien
fermo, soffia nel malcontento popolare, e stringe intorno a
sè tutti i Parlamenti delle province. Tutta la magistratura,
così, insorge contro l’autorità regia, e pubblica due arre­
sti, chiamati les arrêts d ’union, il 13 e il 15 giugno 1648.
Il popolo si riscalda, approva la resistenza. Mazzarino si
sgomenta e destituisce il sopraintendente alle finanze; ma
questa vittima non basta, si vuole addirittura la testa di
lui, primo ministro. Si dice che Mazzarino che non sa
nemmeno pronunziare la lingua francese, che pronunzia
arrêts d ’oignon invece d 'arrêts d’union, non può governare
il popolo francese. L a grandine di canzoni incomincia. Una
folla di poeti affamati, laceri e infangati, mista a spadac­
cini, a vagabondi, a sfruttatori di femmine, vocia sul ponte
nuovo intorno alla statua di Enrico IV, e i monelli smet­
tono per poco il giuoco loro favorito della fionda, e ripe­
tono le canzoni, e diffondono, per tutte le più oscure
ruelles, i salaci e pungenti ritornelli. I malcontenti sono
chiamati frondeurs, e il partito del primo ministro, più
che dalle fucilate, è assalito dal ridicolo, e dai banditori dei
rimatori scamiciati, dai monelli fiondisti, frondeurs.
Broussel, consigliere del Parlamento, focoso tribuno del
popolo, è arrestato; ma il popolo reclama in libertà il pa­
dre del popolo. Anna e Mazzarino resistono. Gli operai pa­
rigini, specialmente i beccai, dai loro grembiuli insangui­
nati, si riuniscono, si organizzano, si provvedono di armi,
rizzano, in poche ore, mille e duecento barricate, e tirano

�dietro di esse, sulle truppe; e in due giornate, 26 e 27 ago­
sto 1648, facendosi per la città più rumore che sangue, tra
le esitazioni della Corte, il popolo vince, e Broussel è li­
berato. L a Corte va a passare il resto dell’anno a Ruel. La
Fronda diventa di m oda; tutto si fa alla Fronda, cappelli,
spade, cappe, trine, stoffe da uomo e da donna, manica­
retti, e pagnotte. Il nome di frondeur è sinonimo di ele­
ganza, di galanteria, di cavalleria e di civismo. Molti feu­
datari, malcontenti di essere stati dalla signora Anna po­
sposti al cardinale favorito, diventano frondeurs, e sono a
capo del movimento, come Armando di Conti, fratello del
celebre maresciallo di Condè, uno zero che era quotato
solo per essere principe del sangue, come il duca di
Beaufort, anche del sangue, chiamato il re dei mercati,
come il coadiutore Conti, l’abate libertino, l’amico di gio­
vinezza di Scarron, che allora leggeva il breviario nel letto
della duchessa di Chevreuse, i fratelli Turenna, il duca
di Bouillon, il duca di Elbeuf, già della casa di Lorena.
L e donne furono trascinate dal torrente popolare-aristo­
cratico, e le più belle concedevano i loro favori a patto
di diventare frondeurs. N ell’alcova di Marion Delorme pul­
lulavano i proseliti; sulle ginocchia alabastrine della Mont­
pensier si decidevano le sorti di Fran cia; fra le strette
della bellissima duchessa di Montbazon si infiammavano
i cuori dei devoti del Parlamento ; nel profumato gabinetto
riservato della spiritosa e cattivante duchessa di Longue­
ville si affilavano le armi. Tutta Parigi era echeggiante di
canzoni, che dal ponte nuovo scattavano come saette, o
come i razzi folleggiam i d ’un continuo fuoco d ’artifizio.
Gli strilloni, talvolta, attribuivano a Scarron quelle canzoni
per smerciarle alla lesta, sfruttando la sua popolarità di
poeta burlesco.
Scarron udiva le voci, era solleticato da quella gloriola,
ma fremeva, non osava di intervenire direttamente nel
ballo, temendo di perdere la sua pensione. Il ventre, che
era rimasto forte nel suo corpo paralitico, come la lingua
e le dita erano rimaste mobili, reclamava i suoi diritti.

�Mangiava tutto e digeriva come un lupo. Intanto gli
eventi precipitavano. I tesorieri mal gli pagavano la sua
pensione. I malevoli fecero credere ad Anna e Mazzarino
che la più parte dei libelli rimati fosse di sua fattura. L a
pensione fu soppressa. Perdè pure, allora, le sue prebende
canonicali al Mans, e la sua collera, compressa, scoppiò.
E in mezzo a quell’orgia di libidine umettata di sangue,
fra quella facezia armata, zampillò rumorosa e velenosa la
Mazarinade, la quintessenza delle invettive, delle diffama­
zioni, delle accuse contro il perseguitato cardinale. In prima
lo mostra tuffato fino ai capelli nella crapula e nella de­
boscia qual segretario del cardinale Colonna, poi bastonato
ad Alcalá per aver messo gli occhi sopra una bella frut­
t ivendola opulenta. Poi lo accusa di essere divenuto, ritor­
nato in Italia, la ganza:

D'un autre bongre a bonnet rouge.
Indi lo mostra baro, stupidamente ambizioso di gloria let­
teraria col suo soporífico Orfeo. Lo apostrofa : i tuoi vizi
hanno reso a te, più che agli altri non danno le virtù :

On te coupera, pauvre Ju le,
E t l ’un et l'autre testicule,
E t lors, ò Cardinal pelé,
Cardinal testiculé,
N'étant plus ni fem me ni homme
Comment paraitras-tu dans Rome ?
Tutti i mali, di cui il popolo e la Francia soffrono, sono
prodotto dei vizi, dei delitti di Mazzarino, che Scarron
chiama sergent à verge de Sodome, e gli profetizza che
farà la fine di Concini, trascinato nel fango e imbrattato,
deforme cadavere, dalla canaglia ubbriaca di vendetta. E
servitori, per derisione, porteranno in cima ad una canna
il suo lamentable p riape :

B ougre bougrant, bongre bougré.
E t bougre au suprème degré,
B ougre au poil et bougre à la plume.

�B ougre en grand et petit volume,
Bougre sodomisant l ’état,
E t bougre du plus haut carat
Investissant le monde en poupe,
C'est-à-dire baisant en croupe,
Bougre a chèvres, bougre à garçons,
Bougre de toutes les façons.
L a mazarinade apparve anonima. Cosi Scarron, non
ostante i clamori della Fronda, potè salvarsi dalla forca,
cui non sfuggì Claude Petit, quando fu stampato il suo
Paris ridicule in cui accusò di sodomia Mazzarino, non
solo, ma anche Luigi X IV ( 1 ).
(1 ) Claude Petit compose il suo poemetto, imitando Saint-A­
mant come egli stesso dice incominciando, nel 1661. L ’imitazione
è puramente formale, essendo il Paris ridicule assai più sarca­
stico e violento della Rome ridicule, attaccando ogni principio
d'autorità e ogni istituzione stabilita. Dopo aver parlato dei cor­
tigiani, cosi dice dei cavalieri del Santo Spirito, creati nel 1661:

Ont-ils peur, ces sires nouveaux
Que le diable emporte leurs bardes,
Qu’ils font des croix à leurs manteaux.
Nella strofe seguente (XI) così continua:

Sur cette espineuse matiere
N ’en disons guère, et qu’il soit bon :
J ’apperçois Louis de Bourbon,
Gaignons la porte de derriere ;
C’est un très digne souverain ;
De plus il est sur son terrain.
Malheur à qui le scandalise !
J ’ay des pensers bien differens
S 'il est fils aisné de l'Eglise,
Mazarin est de ses parens.
Il poeta, in questa strofa, pare faccia allusione ad una diceria
che correva circa le abitudini del giovane r e, conformi a quelle
che la Fronda aveva attribuite al Mazzarino. E questa diceria de­
vesi riannodarla all’aneddoto del bagno, raccontato nelle Me­
morie del De la Porte, cameriere di Luigi X IV ; aneddoto che la­
scia intendere che_ il cardinale avrebbe osato indegnamente

�Intanto la facezia armata, la mascherata politica sfilava
in tutto il suo splendore variopinto, in tutta la sua effer­
vescenza inconcludente, e il popolo pagava di persona, si
smungeva ; e, come sempre, era sfruttato dall’ ambizione
volubile dei signori, non avendo un alto principio diret­
tivo, osando di attaccar tutto senza sapere che volesse co­
struire, e non osando attaccare il muro maestro, però, del­
l’edificio in cui stava a disagio, cioè l’ autorità regale. I
frondeurs nei loro cattivi versi divinizzavano quasi il mo­
narca e i loro sventolanti stendardi portavano ricamato in
oro il motto: Querimus regem nostrum. Si rideva di tutto.
Il coadiutore de Gondy comanda una truppa speciale, che
vien chiamata il reggimento di Corinto, essendo il Gondy
vescovo in partibus di quella città ; si fa battere, e la sua
disfatta è allegramente cantata sotto il nome di prima ai
Corinti, pigliando così a partito anche S. Paolo. Venti
nuovi consiglieri sono creati con l’emolumento di quindi­
cimila lire, e sono chiamati Les Quinze-vingts. La duchessa
di Longueville, incinta, porta la sua residenza al Muni­
cipio, vi si sgrava, e il corpo municipale in massa è pa­
drino del neonato. I frondeurs formano un corpo di ca­
valleria, fornendo ogni palazzo un cavallo e uno scudiere
e subito tal corpo è battezzato la cavalerie des portes co­

chères !
L a duchessa di Longueville si fa generale d ’ annata a
Stenay, a Peronne ed ha ai suoi ordini dames maréchales
de camp, che debbono eseguire le sue ispirazioni militari
tentare alla persona reale. Dopo la morte di Mazzarino, La Porte
a
ebbe l ’audacia di scrivere alla regina m adre: « J e donnai avis à
Votre Majesté à Melun, en 1652, que le jo u r de la Saint Jean le roi,
dînant chez M. le cardinal, me commanda de lui faire appréter son
bain sur les six heures dans la riviere, ce que j e fis, et le roi en a rri­
vant me parut et plus chagrin qu 'à son ordinaire ; et, comme nous le
déshabillions, l ’attentat manuel qu 'on venait de commettre sur sa
personne parut si visiblement, que Bontemps père et Moreau te
virent, comme moi ». Vedi a pag. 11 in Paris ridicule et burlesque,
ediz. del bibliofilo Jacob, già citata.

�tari, mentre che ufficiali dell’ altro sesso sono ammessi
presso di lei pel disimpegno di più intime funzioni.
Tutto è involto nel ridicolo in questo carnevale, in
questa mescolanza di libidine, di sangue e di vino. Tutte
le più grandi figure si rimpiccioliscono. L a Fronda è
come un cannocchiale messo alla rovescio innanzi agli oc­
chi, in modo che allontana e diminuisce i contorni degli
uomini e delle cose. Tutti non spinti da idee, ma da pic­
coli interessi, sono volubili. Condé prima si pone contro
i ribelli, poi, non stimandosi abbastanza soddisfatto della
Corte, si accosta ai ribelli e infama la sua gloria di Rocroi
e di Dunkerque, chiamando gli Spagnuoli contro la patria.
Turenna, in principio, è frondista, poi è realista, e si batte
contro l’antico suo compaguo di armi e di gloria. Tutti
oscillano, come pendoli. E, per cinque anni, dura questa
bagattella ; e dal libertinaggio e dallo scetticismo nasce
la monarchia assolutissima, lo stato impersonato nel re.
L ’odiato Mazzarino ritorna come un liberatore, ossequiato
con vili atti da quel Parlamento, cioè, da quei legulei
che ne volevano la morte. Tutti, tutto rinnegano per ri­
tornare nel quieto vivere. L a Fronda finisce nello spos­
samento e tra le delusioni, e la sua fine coincide quasi
col matrimonio dello Scarron con Francesca d’ Aubigné,
nipote dell’eroico Agrippa, divenuta poi famosa col titolo
di marchesa di Maintenon. Quella giovinetta, a diciotto
anni, nata tra il dolore, maltrattata da un’avara e manesca
sua parente, che la costringeva finanche a farla da custo­
ditrice di gallinacci, ballottata tra il calvinismo e il catto­
licismo, acconsente a divenire sposa del povero cul-dejatte per la pietà che egli ebbe delle sue sventure; ac­
consenti a quel matrimonio in cui, com’ ella ebbe poi a
dire, l’anima entrava per assai poco, e il corpo per niente.
Scarron, con lei, allegramente mangiò, in sei o sette anni,
tutto ciò che aveva potuto ricuperar dalla fortuna paterna,
e poi ebbe la faccia franca di supplicare Anna e Mazza­
rino per spillar loro del denaro; e l’una e l’altro ebbero
il pudore di non rispondere. Pure ottenne una pensione reale

�ad opera di Nicola F'ouquet, affine del Mazzarino, il
quale fu mosso a pietà dal Pellisson ; ma niente poteva
bastare alla sua famelica musa, e tempestò di richieste il
Fouquet e sua moglie fino a stancarli. E morì povero e
da tutti abbandonato nell’ottobre del 1660, pochi mesi
avanti la morte del cardinale, ai danni del quale era riu­
scito a diffondere abbominevoli voci. In fine, del suo te­
stamento burlesco (peccatore impenitente) aveva scritto
per sè il seguente epitaffio :

Passants, ne faites pas de bruit
E t gardez bien q u 'il ite s'éveille
Car voici la première nuit
Que te pauvre Scarron sommeille.
Il Mazzarino moriva il 9 marzo 16 6 1. Lasciò le sue
immense ricchezze a Luigi X IV . Si disse che avesse aspi­
rato al papato. E fu senza dubbio per una duplice allu­
sione a questo disegno e ai suoi pingui beni, che fu scritto
il seguente epitaffio, uno dei tanti che, a centinaia, furono
allora divulgati :

tei g ît le cardinal Ju les
Quiy pour se fa ire pape, amassa force écus.
I l avait bien fe rré sa mule,
Mais il ne monta pas dessus.
Povero cardinal fu ie s , fu ben conciato per le feste. Il
cardinale De Retz, già coadiutore De Gondy, l’uno dei
principali comici della Fronda come abbiamo visto, nelle
sue Memorie, in cui racconta le peripezie di quella facezia
armata, come se esponesse le guerre galliche da nuovo
Cesare, lasciò del Mazzarino questo ritratto:
« L e cardinal Ma.za.rin étoit d ’un caractère tout contraire
(cioè contrario a quello di Richelieu). S a naissance étoit

basse et son enfance honteuse. Au sortir du Colysée, il ap­
p rit à piper, ce qui lu i attira des coups de bâton d ’un

�o
rfe v re de Rome, appelé Moreto. I l fu t capitaine d'infanterie
en Valteline : et Bagni, qui étoit son général, m'a dit qu ’i l
ne passa dans la guerre, qui ne fu t que de trois mois, que
pour un escroc. I l eut la nonciature extraordinaire en France
p a r la fa veu r du cardinal Antoine, qui ne s’acquéroit pas,
en ce temps là, par de bons moyens. I l plu t à Chavignyr
p a r ces contes libertins d ’Italie, et p a r Chavigny à R i­
chelieu, qui le fit cardinal, p a r le même esprit, à ce que
l'on a cru, qui obligea Auguste à laisser à Tibère la suc­
cession de l 'empire. L a pourpre ne l'empêcha pas de de­
meurer valet sous Richelieu. L a Reine l'ayant choisi faute
d'autre, ce qui est vrai quoi qu'on en dise, il parut d'a­
bord l ’original de Trivelino Principe. L a fortune l'ayant
ébloui et tous les autres, il s'érigea et on l'érigea en R i­
chelieu : mais il n'en eut que l 'impudence de l 'imitation. I l
se fit de la honte de tout ce que l’autre s'étoit fait de l'hon­
neur. I l se moqua de la religion. I l prom it tout, parce q u 'il
ne vouloit rien tenir. I l ne fu t ni doux n i cruel, parce q u 'il
ne se ressouvenait ni des bienfaits ni des •injures. I l s'ai­
moit trop, ce qui est le naturel des âmes lâches ; il crai­
gnait trop peu, ce qui est le caractère de ceux qui n'ont
pas de soin de leur réputation. I l prévoyoit assez bien le
mal, parce qu’il avoit souvent p e u r: mais il ne remedioit
pas à proportion, parce qu ’il n 'avoit pas tant de prudence que
de peur. I l avoit de l ’esprit, de l ’insinuation, de l ’enfoum ent
des manières ; mais le vilain cœur paraissoit toujours au
travers et au point que ces qualités eurent, dans l'adversité,
tout l'a ir du ridicule et ne perdirent pas, dans la plus grande
prospérité, celui de la fourberie. I l porta le filoutage dans
le ministère, ce qui n'est jam ais arrivé qu' à lu i: et ce filo u ­
tage faisoit que le ministère, même heureux et absolu, ne
lu i seyoit pas bien, et que le mépris s ’y glissa, qui est le
mal le plus dangereux d'un état et dont la contagion se ré­
pand le plus aisément et le plus promptement du ch ef dans
les membres. — I l n ’est pas malaisé de concevoir, p a r ce que
je viens de vous dire, q u 'il peut et qu’il doit y avoir beau­
coup de contre-temps façheux dans une administration q u i

�suivoit d ’aussi près celle du cardinal de Richelieu, et qui en
étoit aussi différente » ( 1 ).
Ormai, anche in Francia, si incomincia a render giu­
stizia a Mazzarino, lasciando da parte le mazarinades, e i
ritratti alla Retz, o alla madama de Motteville. Il Cousin,
per esempio, parla con più equità del Mazzarino in Ma­
dame de Chevreuse, e più di tutti con documenti e ricer­
che Amedeo Renée (Les Nièces de Mazarin (2), moeurs et
caractères au X V I I Siècle. Paris, Didot), in una lucida
biografia del cardinale ha messo le cose a posto, dimo­
strando non vere, tra le altre, le affermazioni sulla bassa
nascita di lui, e sulla losca infanzia sua.
Intanto, non ostante la farsa letteraria e politica, il nome
di Rom a aveva sempre un fascino nella dolce terra di
Francia.
Due anni dopo la fine della Fronda, George Scudéry
pubblicava A laric ou Rome vaincue, che faceva il paio, a
contrasto, con la Rome délivrée , che, nel 1646, aveva pub­
blicato, a Marsiglia, il suo amico Mascaron. George Scu­
déry, nato all’ Havre, nel 16 0 1, aveva cinquantatre anni,
quando venne fuori il suo poema ed aveva avuto vita di
avventure, di passione e di lavoro. E gli si vantava di di­
scendere da nobilissima famiglia di Sicilia, andata a sta­
bilirsi in Provenza al seguito della casa d ’Angiò. Certo è
che egli, attraverso un linguaggio enfatico, alle rodomontate

(1) Vedi a pagg. 125-126 vol. 1, in : Mémoires du cardinal de
Retz, adressées à madame de Caumartin, suivis des instructions
inédites de Mazarin relatives aux f rondeurs. Nouvelle édition,
revue et collactionnée sur le manuscrit original avec une introdu­
ction, des notes, des éclaircissements tirés des mazarinades et un
index par Aimé Champol lio n -F igeac. Paris, Charpentier, 4 vol.
in-16.
(2) Vedi pure sulla famiglia del Mazzarino un libro di I. B.
L ’Herm ite de S o lie rs, detto T ristan , pubblicato a Parigi nel
1661 presso Sebastiano Martin: Discours historique et généalogique
sur l'illustre et ancienne maison de Mancini, l 'arbre généalogique
de cette famille et ses plus proches alliances.

�di spadaccino di coraggio, agì sempre nobilmente, fre
quentò i suoi amici senza interesse, tenendosi stretto alle
leggi dell’onore. E nel pubblicare il suo poema die’ una
splendida prova dell’altezza dell’animo suo. A veva dedi­
cato il suo lavoro a Cristina, regina di Svezia, che contava
fra i suoi antenati l’eroe del poema. Questa principessa gli
fece sapere che gli avrebbe dato una catena d ’oro del va­
lore di diecimila lire, se avesse cancellato le lodi che aveva
tributato al conte della Gardie, caduto in disgrazia presso
di lei. Scudéry rispose che doni anche più magnifici non
lo avrebbero mai indotto a commettere una tale viltà.
« Quand la chaine d'or seroit aussi pesante que celle dont

il est mention dans l'histoire des Incas, je ne detruirois ja ­
mais l'autel où j ' a i sacrifié ».
E così il cuistre, cioè il pedante ignorante, come alcuni
male avvisati critici hanno chiamato Scudéry, fu assai più
generoso di Virgilio, il quale cancellò dalle sue Georgiche
l’elogio fatto del suo amico Gallo, caduto in disgrazia
presso Augusto.
Fu amico di Richelieu, e gli si mantenne fedele anche
dopo morto ; ma questa specie di culto non impedì che,
in tutta la pienezza del suo potere, egli non si serbasse
ugualmente amico del duca di Montmorency, vittima in­
felice di una colpa che Richelieu non doveva mai perdo­
nare, e non curasse un’edizione completa delle opere del
valoroso e sventurato Théophile. Sola nube nella sua vita
fu la lotta aspra contro Corneille per il quale doveva nu­
trire della gratitudine. Perchè attaccò il Cid, perchè si pose
come rivale suo nel teatro, dimenticando che Corneille
aveva posto due volte suoi madrigali in testa a due pro­
duzioni sue, giudicandole buone così ?
Insorse contro il Corneille non solo perchè istigato dal
cardinale, ma anche per gelosia letteraria. In vero scrisse
l ’Am or tyrannique per oscurare il Cid, e A rminius per
contrapporlo a China. Ma la posterità, spassionata, ha fatto
giustizia dei temerari tentativi. Indubbiamente però vi sono

�buoni brani in questa tragedia e nella seconda più che
nella prima. E il famoso verso :
A vaincre sans p é ril on triomphe sans gloire
è preso dall’Arminio, dove si trova:
E t vaincre sans p éril seroit vaincre sans gloire.
Allo Scudéry nocque lo avere molto scritto. Il Boileau di
lui disse :
Bienheureux Scudéry, dont la fertile piume.
Peut tous les mois, sans peine, enfanter un volume ;
Ses écrits, il est vrai, sans art et languissons
Semblent être formés en dépit du bon sens:
Mais ils trouvent pourtant, quoi q u ’on en puisse dire,
Un marchand pour les vendre et des sots pour les lire.
Questi versi non sono degni, come tanti altri, del Boi­
leau. Essi dimostrano o che non aveva letto niente del
buon Scudéry e lo sferzava per odio o per antipatia, o
che, se lo aveva letto, non aveva saputo esser critico. Il
Boileau medesimo è costretto a constatare un fatto che i
libri della sua vittima si vendevano. Come, egli, si spiega tal
vendita ? Semplicemente, da uomo molto superiore, dando
dello sciocco a tutti coloro che li leggevano. No, questa
non è una risposta da critico vero; no, egli avrebbe do­
vuto spiegare perchè tanti li leggessero, in altri termini,
pur facendo notare i difetti, rintracciare i pregi di quegli
scritti. Quando le folle leggono un libro, è evidente che
esso deve contenere qualche cosa di buono, deve rispon­
dere ad un bisogno, ad un palpito, dei molti, sia pure alla
moda.
Scudéry scrisse Alarico e Boileau mette in ridicolo il
suo primo verso:
J e chante le vainqueur des vainqueurs de la terre
e tutto è detto.
Ebbene questo poema ha dei brani non dispregevoli, che
dovevansi mettere in rilievo. Per esempio, è degno di

�essere conservato il mirabile quadro di Roma nella deca­
denza (1° libro, verso 45 e seg g .):

Rome dégénérant de sa grandeur antique,
N 'avait plus la splendeur qu’ avoit la république.
N i le solide appuy des armes et des lois
Qui la fit redouter lorsq ’elle avoit des roys.
Des premiers des Césars la valeur indomptable
Estoit mal imitée, ainsy qu ’ inimitable ;
Ju le, Auguste et Trajan, en leurs nobles travaux,
Parmy leurs successeurs n'avaient plus de rivaux.
Tous ces grands empereurs que l ’histoire revère,
Tite, Vespasian, Alexandre Sévère,
L e sçavant Marc Aurele et le sage Antonin,
Parmy leurs grands tombeaux gardaient leurgrand destin.
Aucun nouveau phoenix ne sortait de leur cendre.
Rome, au lieu de monter, achevait de descendre.
E più innanzi :

L 'aigle, qui fu t longtemps plus craint que le tomn e rre.
N ’osait plus s ’eslever et volait terre à terre ,
E t ce superbe oyseau, loing des essors premiers,
Se cachoit tout craintif dessoubz ses vieux lauriers.
E non pochi altri punti si potrebbero citare. Ma Boi­
leau non aveva letto il poema, tanto vero, che, più tardi,
nelle sue seconde riflessioni su Longino, ritratta l’opinione
manifestata nell’arte poetica. Alarico fu accolto con molto
favore, in pochi anni se ne fecero molte edizioni, e in tutti
i formati, per tutti i gusti e tutte le borse.
Uguale favore toccò alla Clélie, histoire romaine di sua
sorella Maddalena, l’autrice del Grand Cyrus, che aveva
fatto guadagnare centomila scudi al suo editore Courbé.
In Clelie vi sono dei buoni brani, del sentimento; ma le
solite lungherie, per cui ella, come suo fratello, non è giu­
stamente apprezzata.
Giorgio e Maddalena furono amanti d ’Italia e ne par­
lavano speditamente l’idioma, furono eruditi e buoni. E
Maddalena, nei suoi dieci volumi d 'Entretiens, si mostra

�solo seconda a madame Dacier nella conoscenza dei clas­
sici .e della storia.
Georges Scudéry nel ritratto che precede il suo Trom­
peu r Puny , pubblicato nel 16 3 3 , inciso da Michele Lasne,
ci è presentato dai lunghi capelli, folti e ricci, dai grandi
occhi neri, dal naso grande, dai baffi corti e rilevati, dalla
bocca bella e dal viso ovale. E ’ in divisa militare, e sotto
porta questa leggenda :

E t poete et guerrìer
I l aura du laurier.
Un bell’umore fece questa parodia :

E t poete et gascon
I l aura dtt bàton.
E gli fu amante amato, e, talvolta, sentimentale, come
quando, per lunghe ore, aspettava che si affacciasse Maria
de Palaiseau, nascondendo sotto il mantello il pezzo di
pane che gli serviva per far colazione sul posto... di guardia.
Sua sorella Maddalena fu grande, ossuta, non bella, ma
di spirito, ed ebbe anche essa dei poeti, che ebbero lo spi­
rito di spasimare per lei.
In quel torno lavorava ai suoi Entretiens sur les vies
et les ouvrages des plus excellens peintres, Andrea Felibien,
il quale aveva concepito l’idea di questo studio nella di­
mora da lui fatta in Rom a dal 1647 al 1649, addetto
presso Francesco Duval, marchese di Fontenay, ambascia­
tore straordinario del re alla corte di Innocenzo X . Colà
egli conobbe il Lanfranco, Pietro da Cortona e il Poussin,
e andò notando tutte le cose che potevano interessarlo in
fatto d ’arti belle; e, a poco a poco, acquistò una cono­
scenza estesa e profonda della pittura e delle varie sue
scuole, e un criterio critico solido e giusto. A Rom a egli
si dimostra molto riconoscente.
Intanto mentre il Du Boulay pubblicava il Tesoro delle

�due antichità romane ( 1 ), opera del tutto archeologica, e
l’anno dopo, il 16 5 1, il Labbe stampava, pure in Parigi,
presso la tipografia regia, la sua Notizia delle dignità del­
l ’impero rumano, il padre Nicolas de Bralion, prete del­
l’oratorio, preparava le Curiosità delle due Rome (2). Fu
indotto a comporre l’opera sua dalla rarità di buone guide
di Rom a in Francia. A Roma, sopra tutti i banchetti,
esclama il buon padre, specialmente in piazza Navona, si
trovano buoni libri intorno alle cose di quella città, e alla
portata di tutti. Io non ignoro i molti libri di diversi au­
tori sopra questa materia della quale io tratto, soggiunge,
ma « il n ’y en a pas que ie sçache, qui satisfasse conjoin­
tement les doctes et ceux quifo n t pas profession de lettres. »
Cosi egli scrive il suo libro pour le service et contentement
de ceux qui n'ont point este et ne peuvent pas aller à cette
prem ière ville du monde. E, con diligenza, con amore, parla
delle due Rom e. E il suo libro, divenuto ora rarissimo,
meriterebbe di essere ristampato con note opportune. Si
renderebbe di nuovo un servizio e un vero godimento ai
bibliografi ed ai bibliofili.
Ah, dimenticavo di dire che il buon padre de Bralion
non dedicò l’opera sua al papa, ad un cardinale o almeno
al vescovo della sua diocesi, e nemmeno ad un ricco si­
gnore, con una lettera servile, secondo la moda del tempo ;
ma a Gesù Cristo, suo Dio, suo salvatore, e suo capo, in
qualità di sua creatura e schiavo, al quale voleva essere
unito, come una delle sue membra, in terra, in cielo, e per
l’eternità.
(1) Le Thrésor des antiquitez romaines, où sont continues et
descrittes par ordre toutes les cérémonies des Romains. Paris,
Thiery, in-fol. 1650.
(2) Les Curiositez de l'une et de l'autre Rome, ou traité des
plus augustes temples et autres principaux lieux saints de Rome
chrestienne et des plus notables monument« et vestiges d'antiquité
et magnificence de Rome payenne, divisé en deux livres et enri­
chy de figures. A Paris, Couterot, m d c l v , deux voll. in-16.

��S c a r a m u c c ia e la M use h isto riq u e del Loiret — I
comici italiani e Molière — Il m e lo d ra m m a i t a ­
liano a P arig i
—

—

Luigi XIV a t t o r e e ballerino

Rome nel t e a t r o di Racine — I poeti italiani

e Boilaeu
fra n c e se —

—

La m u sica ita lia n a e

la m usica

S a in t-É v re m o n d — R ag u en e t e Vieu­

ville de la F ren e u se.

��ib e r io
Fiorilli, napoletano, nella maschera di Scara­
muccia, fu il più acclamato tra i comici italiani, accorsi
a Parigi dopo la morte di Richelieu e di Luigi X III, durante
il ministero Mazzarino. L a maschera di Scaramuccia, im­
portazione spagnuola a Napoli, un impasto di spavalderia
e di poltroneria, che recitava con mille e strani contorci­
menti della persona, e finiva, quasi sempre, per essere ba­
stonata da Arlecchino, fu resa popolarissima in Francia
dal brio, dall’elasticità, dal fuoco davvero vesuviano del
Roscio partenopeo, il quale godè, fino agli ultimi giorni
di sua vita, l’alta protezione di Luigi X IV . L a compagnia,
nella quale recitava, giunse a Parigi nel 16 4 5 ; ma egli vi
era già stato nel 1639 e 1640. E in quel tempo gli capitò
la buona ventura di entrare nelle grazie della Corte. Un
giorno, egli si trovava con A urelia, l’attrice Brigida Bian­
chi, nella stanza del Delfino, che fu poi Luigi X IV , questi
che aveva, allora, due anni, era di sì cattivo umore che
niente poteva calmare la sua collera e i suoi strilli. Sca­
ramuccia disse alla regina, che se ella voleva permettergli
di prendere tra le sue braccia il bambino, egli si lusin­
gava di calmarlo. L a regina acconsentì, ed egli fece allora
tante smorfie e atteggiamenti piacevoli, che il bambino non
solo cessò di piangere, ma ancora fu preso da tale ilarità
da sciupare, con i suoi effetti irresistibili, gli abiti del com
m
ediante.

T

�E ciò fece scoppiare dalle risa la regina e tutti
i signori che erano, colà, presenti. Da quel giorno, ogni
volta che Scaramuccia si recava a Corte, aveva ordine di
portarsi presso il Delfino. Tiberio Fiorilli vi si rendeva
vestito da Scaramuccia, con un grande abito nero dal capo
alle piante, con un ampio mantello sulle spalle e la chi­
tarra sotto il braccio, scortato dal suo cane, dal suo gatto,
dalla sua scimmia e dal suo pappagallo. E gli aveva inse­
gnato a questi suoi compagni a fare, insieme con lui, un
concerto. Giunto alla presenza del Delfino, gettava per
terra il mantello, e intuonava le sue canzoni.
Scaramuccia fu chiamato a Parigi, ogniqualvolta vi si
recava una compagnia italiana; e Luigi X IV gli rammen­
tava volentieri la loro prima intervista, e rideva molto nel
vederlo a far la mimica di quell’avventura.
Gli accordò, sino agli ultimi giorni suoi, un favore spe­
ciale, e negli infortuni coniugali, che amareggiarono la vec­
chiezza del buon Fiorilli, intervenne con ogni specie di let­
tere di cachet, e prestò, con molta compiacenza, al marito
offeso i soccorsi della sua sovrana potenza.
Lo Scaramuccia fu una vera celebrità nella commedia
dell’arte e non fa meraviglia, che il Loret nella sua Muse
historique dicesse di lui :

C'est un comique sans pareil
Comme le ciel n’a qu ’ un soleil,
La terre n'eut qu‘ un Scaramouche.
E si conoscono ancora i versi scritti sotto il suo ritratto,
inciso dal Vermeulen :

I l fut le Maitre de Molière
Et la nature fu t le sien.
Sarebbe stoltezza il dire col L i vre sansn o m, pubblicato
nel 1695, ed attribuito al Cotolendi, che senza il passag­
gio delle compagnie italiane per la Francia, Molière non
sarebbe ciò che è; ma non è possibile negare che il nostro
antico teatro, nella duplice forma di commedia improvvisata

�o dell’arte e di commedia sostenuta o regolare o scritta,
mise sottomano al geniale artefice i primi e solidi mate­
riali di costruzione. Molière fu il genio che giunse a tempo ;
fu l’ingegnere pronto che seppe valersi di bozzetti, di tro­
vate altrui, fondendoli armonicamente, per elevare un du­
revole monumento d’arte.
Quando Molière, giovinetto, entrò nel così detto illustre
théâtre, una compagnia di figli di famiglia, che si erano
associati per rappresentare la commedia, già da circa un
secolo compagnie italiane si alternavano in Francia. E
proprio, allora, nella sala del Petit Bourbon furoreggiava
Scaramuccia, il nostro buon Tiberio Fiorilli. Fin dal 1548,
a Lione, innanzi ad Enrico II e Caterina dei Medici, si
era rappresentata la Calandra. Poi la compagnia di G a­
nassa fece conoscere il primo Tabarrino e il primo pa­
gliaccio. Dopo fu il turno dei comici Confidenti, con la ce­
lebre Maria Malloni, che fu l’araldo brillante delle nostre
belle attrici, eleganti, colte, spiritose, che maneggiavano
ugualmente il ventaglio e la penna, come Isabella Andreini,
Diana Ponti, Brigida Bianchi, le quali furono, a Parigi, prin­
cipesse della moda e della conversazione.
I
comici Gelosi, i Fedeli, Francesco e Giambattista A n ­
dreini, Niccolò Barbieri, e tanti altri, avevano fatto ridere
cortigiani, soldati, ministri e re, dicendo spesso delle buone
verità sotto l’impunità della maschera e dell’improvviso.
L a gioventù di Molière si svolse tra i fulgori della com­
media italiana in F ran cia; sia la nostra commedia del­
l’arte, sia la nostra commedia sostenuta erano colà, allora,
assai popolari ; e ministri, oratori, scrittori, storici applica­
vano ai casi della vita paragoni e motti e nomi, tolti dal­
l ’una e dall’altra. Il cardinale di Retz, per esempio, se ne
serve costantemente nelle sue Memorie per burlarsi dei
personaggi o per notare il comico delle situazioni. Maz­
zarino non è per lui, se non Trivelino principe o anche
un volgare Pantalone. E allo scioglimento della Fronda,
la vigilia del 2 1 ottobre 16 52, quando il giovane re si ac­
cinge a rientrare nella sua capitale, la duchessa di Orléans,

�a starsene al cardinale, ricorse ai ricordi del teatro italiano
per caratterizzare l’attitudine ridicola del duca di Orléans.
Mi sembra, ella disse, di vedere Trivelino dire a Scara­
muccia : Oh quante belle cose io ti avrei dette, se tu avessi
avuto abbastanza spirito per contraddirmi ( 1 ).
L ’illustre teatro, tra la rivalità della compagnia francese
dell' hôtel de B ourgogne e della compagnia di Scaramuccia,
recitava alle panche. Molière fu imprigionato per debiti ;
poi, messo in libertà, con i suoi compagni se ne andò a
cercar fortuna nel mezzogiorno della Francia. A trentasei
anni ritornò a Parigi, attore provetto ed autore applaudito.
Portò nel suo bagaglio due commedie: L 'E tourdi e L e
D ép it amoureux, L ’E tourdi era l 'Inavvertito di Niccolò
Barbieri, alias il famosissimo attore conosciuto col nome
di Beltrame, tipo di padre o di marito men facile ad in­
cannare come Pantalone, ma anche più buono. Tutto ciò
che nell'E tourdi, Molière non aveva preso dall 'I navvertito,
ovvero Scapino disturbato e Mezzettino travagliato, appar­
teneva all' E m ilia di Luigi Groto, chiamato il cieco d ’ A ­
dria, e all’Angelica di Fabrizio di Fornaris. In quanto al
Dcpit amomciix tutta la parte romanesca è imitata dal­
l'Interesse di Niccolò Secchi ; e, in questa parte, secondo
stima l’imparziale Moland, la commedia italiana avanza la
francese almeno per il brio. Che più? nella farsa L e me­
decin volant si riconosce la riproduzione fedele di un ca­
navaccio della commedia dell’arte, intitolato : I l medico vo­
lante. Poi in Sganarelle ou le Cocu im aginaire si ravvisa
anche un canavaccio italiano, dai titolo : I l ritratto, ovvero
Arlecchino cornuto p er opinione. Infine don Garcie de Na­
varre è quasi una traduzione letterale della commedia:
L e gelosie fortunate del principe Rodrigo del fiorentino
Andrea Cicognini (2).
(1) Vedi a pag. 187-190 in : Molière et la Comédie italienne par
Louis M oland. 2.ème edit. Paris, Didier, 1867.
(2), Il Riccoboni nella sua storia del teatro italiano in Francia
afferma che tale commedia fu dal Cicognini imitata da un ori­
ginale spagnolo. Ma nè egli, nè il Martinenche (Molière et le

�Se Molière non avesse lasciato altra cosa che queste
adattazioni, indubbiamente, non ostante lo stile forbito
e la lingua purissima, non sarebbe immortale. Ma il
genio si era fatto la mano, e, nello studio del repertorio
dell’antico teatro italiano, aveva trovato la sua via. Nel­
l' Ecole des maris, la prima sua vera commedia, dimostrò
di aver saputo riunire il buono del teatro francese al buono
del teatro italiano. Poi fa passi da gigante. L a conoscenza
degli scenari della commedia dell’arte e la frequenza di
quei comici danno alle sue produzioni una rapidità di azione,
sconosciuta alle vecchie farse francesi, cadenti, tranne poche
eccezioni di poche scene, nelle lungaggini delle conversa­
zioni e delle tirate ; e il suo spirito francese, limpido, dà
alla satira, alla dipintura dei costumi, qualche cosa di più
penetrante, perchè più personale, che mancava alla com­
media nostra, perdentesi in vaghissime generalità. Seguace
della sua massima, ben nota a tutti, egli seguita a pren­
dere il suo bene dove lo trova — e sia detto per nostra
soddisfazione, lo trova quasi sempre nella vecchia com­
media nostra — ma sa sviluppare e perfezionare le situa­
zioni, rendendole se non sempre più efficaci, sempre più
umane. Ordinariamente i nodi dell’intreccio e le sorprese
dello scioglimento ei prende a prestito dal teatro italiano;
ma sa cosi bene scegliere gl i uni e le altre, sa cosi bene
modificare, che l’insieme riesce un’ opera d’arte.
Ecco un esempio fra tanti : la famosa scena dell’anello
nell'Avare. In un canavaccio della commedia dell’arte, molto
rappresentato al tempo di Molière, L e Case svaligiate,
Scapino faceva notare a Flaminia, amata da Pantalone,
il diamante che questi aveva al dito. Flaminia, ammiran­
dolo, Scapino lo toglieva dal dito di Pantalone con la
scusa di farglielo osservare, e finiva assicurandola che Pan­
talone la supplicava di accettarlo. E Pantalone, struggendosi

théâtre espagnol, Paris, Hachette, 1906) che tenta dimostrare come
in essa non vi sia l’impronta della gelosia italiana della com­
media dell’arte, ma quella romanesca della commedia spagnola,
hanno veduto il famoso originale.

�dosi di rabbia, non osava contraddire Scapino. Molière si
impadronisce di questa idea e l’introduce nell\Avare, in cui
Cleante fa un regalo alla sua innamorata a spese di suo
padre, Harpagon, che è obbligato di cedere il suo anello.
K ’ quasi inutile di far notare che l’interesse della scena è
raddoppiato. Tartuffe è preso di sana pianta dall’ Ipocrito
(cosi è scritto) di Pietro Aretino ; l'uno e l’altro sono
finti, golosi e sensuali ; l’uno e l’altro abusano dell’igno­
ranza bacchettona di un capo di famiglia per regnare;
ma l’Aretino rimane nella commedia pura e finisce per
dare al suo personaggio una bella parte di conciliazione
in fine, mentre Molière entra nel dramma, smascherando il
baciapile seduttore.
La commedia dell’Aretino è morta, lo Ipocrito, sebbene
l’autore cangiasse l' a in o, non è rimasto un tipo, e Tar­
tuffe, più satira, è quel nome popolarissimo col quale po­
tete schiaffeggiare ogni vile simulatore. Tartuffe, a suo
tempo, fu una satira diretta. Tutti sanno il ricordo con
il quale Molière finisce la prefazione di Tartuffe! « otto
giorni dopo che la mia commedia fu vietata, si rappresentò
innanzi alla Corte una produzione intitolata : Scaramuccia
eremita. Luigi XIV', uscendo, disse al principe dì Condé:
vorrei ben sapere perchè quelli che si scandalizzano tanto
per la commedia di Molière, non dicono una parola per
questa di Scaramuccia. E il principe al re: la ragione è
che la commedia di Scaramuccia rappresenta il cielo e la
religione, tutte cose delle quali essi non si impensieriscono
punto, mentre quella di Molière rappresenta essi stessi ;
ed è ciò che essi non possono soffrire ».
Anche nell’ultima commedia di Molière ci è una nota
italiana. L a scena del vecchio usuraio, Polichenelle, nel Ma­
lade Imaginaire, il quale finisce a colpi di bastone, per pa­
gare le sei pistole agli arcieri, è la scena modificata del
pedante Manfurio, arrestato da vagabondi, travestiti da birri,
nella famosa commedia il Candelaio di Giordano Bruno.
Anche il melodramma italiano era venuto a Parigi. Maz­
zarino, il 14 dicembre 16 45. aveva fatto rappresentare al

�Petit Bourbon la Finta P a zza di Giulio Strozzi, musicata
da Francesco Socrati di Parma, con scenari e macchinismo
del Torelli, gentiluomo fanense. Brillarono nella compagnia
Gabriella Locateli! e Margherita Bertolazzi. Questa com­
pagnia continuò le sue rappresentazioni fino al 16 52 e di
essa parla madama di Motteville nelle sue Memorie. Nel
1647, una seconda compagnia italiana, chiamata anche da
Mazzarino, e più affiatata della prima, aveva rappresentato,
il 23 febbraio, un’opera che dagli storici musicali non è
ricordata, alla quale aveva fatto succedere Orfeo e E u ri­
dice, musica di L . Rossi, che aveva destato un vero fana­
tismo. Le decorazioni furono dipinte e il macchinario co­
struito e fatto agire anche dal Torelli, con applausi deli­
ranti. I cambiamenti si erano fatti a vista, e il macchinista
aveva fatto vedere una città assediata e difesa, un tempia
circondato di alberi, la sala delle feste date per le nozze
di Orfeo, un interno di palazzo, il tempio di Venere, una
foresta, il palazzo del sole, un orribile deserto, l’ inferno, i
Campi elisi, un bogate sulla riva del mare, infine l’Olimpo
e il firmamento.
E ’ molto curioso il leggere ciò che della musica scrisse
il Renaudot nel numero dell’otto maggio 16 47, nella Ga­
zette de France, da lui fondata. E ’ la prima appendice, su
un’opera in musica, pubblicata in un giornale francese:
« Ces airs étaient si mélodieusement chantés, qu’ encore
que les beaux vers italiens, desquels toute la pièce était com­
posée, fussent continuellement chantés, la musique en était
si fort diversifiée, et ravissait tellement les oreilles, que sa
variété donnait autant de divers transports aux esprits qu ’il
se trouvait de matières differentes. Tant s ’en faut que
cette conformité de chants, qui lasse les esprits, se rencon­
trât en aucun des chefs-d'oeuvre de cet excellent art de
musique. A ussi l ’artifice en était si admirable et si peu imi­
table par aucun autre que celui qui en est l'auteur, que
le son se trouvait toujours accordant avec son sujet, soit
qu ’il fû t p la in tif ou joyeu x, ou qu ’il exprim ât quelque autre
passion, de sorte que ce n ’a pas été la moindre merveille

�de cette action, que tout y étant récité en chantant, qui est
le signe ordinaire de l ’allégresse, la musique y était si bien
appropriée aux choses, qu’elle n’exprim ait pas moins que
les vers toutes les affections de ceux qui les récitaient, té­
moin la tristesse, les regrets, le désespoir d'A ristée...
« Dans la douxième scène du troisième acte, Orphée s'en­
tretint de plusieurs airs lugubres sur sa lyre , qu ’il toucha
si mélodieusement, q u ’a son harmonie, jointe à la douceur
de sa voix, il fa it mouvoir les rochers, danser les arbres
et les anim aux les plus farouches : de sorte que l ’on vit
des lions, des panthères, d'autres bêtes furieuses venir sauter
su r te Théâtre à l ’autour de lui...
« Voila le f idele rapport de ce qui s’est passé en cette
action ; mais le principal y manque, qui est de voir ce sujet
anim é p a r l ’organe de ces acteurs, et p a r leurs gestes qui
l ’exprim aient si parfaitement, qu’ils se pouvaient faire en­
tendre de ceux qui n'avaient aucune connaissance de leur
langue. L e roi y apporta aussi tant d'attention, qu’ encore
que sa Majesté l'eût déjà vue deux fois, elle y voulut en­
core assister cette troisième, n 'ayant donné aucun témoignage
de s’y ennuyer...
« M ais ce qui rend cette pièce encore plus considérable
et l ’a fa it approuver par les plus rudes censeurs de la
comédie, c'est que la vertu l'emporte toujours au-dessus du
vice, nononstant les traverses qui s'y opposent ; Orphée et
Eurydice, n'ayant pas seulement été constants en leurs cha­
stes amours, m algré les efforts de Vénus et de Bacchus, les
deux plu s puissants auteurs de débauchés ; mais l ’Amour
même ayant résisté à sa mère pour ne vouloir pas induire
Eurydice à fausser la fidélité conjugale. A ussi ne fa lla it-il
pas attendre autre chose que des moralités honnêtes et in­
structives au bien, d'une action honorée de la presence d'une
s i sage et si pieuse reine qu'est la nôtre ».
Per un pezzo si parlò di Orfeo, dell’inferno e dell’olimpo, della musica e delle meravigliose e sollecite trasforma­
zioni di scena. Gli Italiani erano allora famosi per la messa
in iscena e per il macchinario.

�Già fin dal 1550, Camillo Giulio Delminió aveva stam­
pato, a Firenze, L ’idea del teatro. Poi Niccola Sabatini,
nel 16 38 , mise fuori, a Pesaro, la sua opera classica sulla
Pratica di fabbricar scene e macchine nei teatri. L 'o p era
italiana si chiamava, in quel torno, in Francia, la Comédie
des machines, tanto quelle sorprendenti mutazioni a vista
conquistavano gli occhi e lo spirito degli spettatori. E V oi­
ture dirigeva a Mazzarino il seguente sonetto :

Quelle docte Circe, quelle nouvelle Armide,
Fait paraître à nos yeux ces miracles divers,
Et depuis quand les corps par le vague des airs
Savent ils s'élever d'un mouvement rapide?
Oh l'on voyait l ’azur de la campagne humide
Naissent des fleurs sans nombre, et des ombrages verts,
De globes étoilés les palais sont ouverts
Et les gouffres profonds de l'empire liquide.
Dedans un même temps nous voyons mille lieux ;
Des ports, des tours, des ponts, des jardins spacieux,
Et dans un même lieu cent scènes différentes.
Quels honneurs te sont dus, grand et divin prélat,
Qui fa is que désormais tant de faces changeantes
Sont dessus le théâtre et non pas dans l ’Etat.
Anche il Maynard, ben altro poeta del Voiture, fu preso
d ’entusiasmo per les machines italiennes, e, a sua volta,
compose questo sonetto :

Jules, nos curieux ne peuvent concevoir
Les subits changements de ta nouvelle scène
Sans efforts et sans temps, l ’art qui ta fait mouvoir
D ’un bois fa it une ville et d'un mont une plaine.
I l change un antre obscur en un palais doré :
Où les poissons nageaient, il fait naître les roses!
Quel siècle fabuleux, a jamais admiré!
En si peu de moments tant de métamorphoses !
Ces diverses beautés sont les charmes des yeux.
Elles ont puissament touché nos demi-dieux,
Et le peuple surpris s ’en est fa it idolâtre.

�Mais si par tes conseils tu ramène la paix,
E t que cette déesse honore le Théàtre,
Fais qu ’ il demeure ferm e et ne change jamais,
Durante i torbidi della Fronda, naturalmente, la com­
media e il melodramma italiani ebbero un interregno. Ma
ritornarono, al potere , con la rientrata di Mazzarino e della
Corte a Parigi. Il 26 gennaio del 1654, le Nozze di Teti
e Peleo del Butti, musicate dal maestro Cavalli, che, in
fatto di suoni, allora, aveva la bacchetta del comando,
erano rappresentate con gran successo nella galleria della
pittura al Louvre.
Gli artisti furono obbligati di dante delle rappresenta­
zioni pubbliche al teatro del Marais i n via Vieille-du-Temple.
Vi si vedeva Prometeo incatenato sul monte Caucaso e
l’avvoltoio che gli dilacerava il cuore, battendo le ali.
Chirone, il centauro, vi galoppava. L a parte della discor­
dia, parte molto importante, fu soppressa, perchè essendo
essa stata scacciata dalla Francia, avrebbe avuto vergogna
di comparire sul teatro. Il fratello di Luigi X IV rappre­
sentava la parte dell’Amore nelle Nozze di Peleo, per le
quali furono fatti 233 costumi nuovi. — L ’opera italiana
faceva furore, ed eccitava i musicisti francesi a creare
un’opera francese, la quale incominciò a sorgere per ¡1 ta­
lento di un fiorentino, venuto in Francia da fanciullo, a dodici
anni, il Lulli, che fu chiamato Lully. Alle Nozze di Peleo
seguiva, alcuni anni dopo, la Rosaura imperatrice di Co­
stantinopoli, poesia di Antonio Arcoleo, musica del bolo­
gnese Giacomo Antonio Perti, e negli intermezzi di essa,
Scaramuccia, che era ritornato a Parigi, introdusse delle
scene comiche. Vennero- poi rappresentati al Louvre E r­
cole amante del Rovetta e Serse del Cavalli. L a Corte
volle avere il suo gran teatro. L ’architetto Amandini e il
macchinista Vigarani si erano fatto onore nel costruire il
bel teatro di Modena, epperò furono chiamati a Parigi per
costruire, alle Tuileries, una sede degna per l’opera ita­
liana, Dopo circa tre anni, la sala fu pronta, vasta, ma­
gnifica, solo seconda a quella di Parma, la prima, in quel

�tempo, in Europa. Il sette febbraio del 1662 vi si ripro­
dusse l ’Ercole Amante, in cui Luigi X IV rappresentò la Casa
di Francia, Plutone, Marte e il Sole. Non era la prima
volta che si presentava, come attore, in mezzo ai virtuosi
italiani ; aveva già fatto da ballerino nell’Alcidiana, ballo
del Lully, quattro anni innanzi ; e come un grande amo­
roso aveva anche danzato nel ballo l' Impazienza, compo­
sto dal Butti ; e anche da ballerino, anzi da ballerina,
nella veste della bionda Cerere, si era prodotto nel ballo
delle Stagioni, in cui divenne amoroso della Vallière, che
figurava da ninfa mietitrice. Che più ? in seguito, anche
da virtuoso danzatore prese parte al Trionfo di Bacco,
in cui si notavano degli scrocconi e mariuoli, trascinatori
di spade, uscenti dal palazzo di Sileno, riscaldati dal vino.
Il futuro re sole, rappresentando la parte di uno di essi,
cantava :

Dans le metier qui nous occupe
Nos sentiments sont assez beaux,
Car nous prisons plus une jupe
Que nous ne ferions vingt manteaux.
Questi passatempi regali facevano arricciare il naso a
più d ’uno. Pareva a molti che la solennità regia e il pre­
stigio della corona cadessero nel ridicolo e nell’istrionismo.
Alcuni vollero vedere un’allusione e una censura ai co­
stumi leggieri del giovane re, in quei versi che Racine,
in fine della quarta scena del quarto atto del suo Britan­
nicus, pone in bocca al perfido Narciso, che consiglia N e­
rone a sbarazzarsi di Agrippina e del fratello consangui­
neo, dandogli a credere che sparlino della sua smania
di calcare le scene:

Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu’ils osent dire?
Néron, s'ils en sont crus, n’est poinl né pour l ’empire
I l ne dit, il ne fa it que ce qu’on lui prescrit:
Burrhus conduit son coeur, Sénèque son esprit.
Pour toute ambition, pour vertu sin g u lière ,
I l excelle à conduire un char dans la carrière,

�A disputer■ des p rix indignes de ses mains ,
A se donner lui-même en spectacle aux Romains,
A venir prodiguer sa voix sur un théâtre
Tandis que des soldats, de moments en moments
Vont arracher pour lui Ies applaudissements.
Quando Racine scrisse il Britannicus, nel 1669, aveva
circa trent’anni, essendo nato il 2 1 dicembre 16 39, a
Ferté-Milon, l’anno medesimo in cui Corneille faceva rap­
presentare Horace e Cinna. E ’ contrario ad ogni verosi­
miglianza, che egli componesse i versi sopra trascritti
contro Luigi X IV . Racine. uomo dolce, tutto sentimento,
non poteva essere un ingrato. Doveva la sua agiatezza e
la sua indipendenza al nuovo re. Il suo primo vero de­
butto letterario, dopo i primissimi tentativi giovanili, l’a­
veva fatto, nel 1660, in occasione del matrimonio del re,
con la sua ode la Nymphe de la Seine. Il buono e ser­
vizievole Chapelain gli aveva fatto dare dal ministro Col­
bert una gratificazione di cento luigi e una pensione di
seicento lire. E in prosieguo, nel corso della sua gloriosa
carriera, fu assai largamente sovvenzionato dal re, che lo
avrebbe al contràrio perseguitato, se avesse visto in quei
versi una diretta censura' alla persona sua. Poi, il re non
ballava più da circa nove mesi sul teatro di corte, quando
fu rappresentato il B ritannicus , e se è probabile che le
parole di Narciso gli avessero fatto riflettere che fosse
poco dignitoso per lui essere attore e ballerino, pure nella
commedia ballo L e s amants m agnifiques, che compose in
collaborazione di Molière, non gli impedirono di figurare
e di farsi applaudire (7 settembre 16 70 ) come autore,
maestro di ballo, ballerino, mimo, cantante, flautista e chi­
tarrista ( 1) . Ma fu quella l’ultima volta che la regia co­
rona divertì il suo pubblico.
Racine incoraggiato, assicurata una certa agiatezza, si
consacrò interamente al teatro. A Uzès, dove s ’era recato
( 1 ) V e d i a pag . 98 i n : L ’Opéra-italien de 1548 à 1856 p a r
C a s t i l - B l a z e . Paris, C a stil-B la ze, 1856 in-8.

�per aspettare un beneficio che un suo zio gli aveva pro­
messo, si faceva la mano a tracciar canavacci di tragedie
e ne scriveva delle scene. Poi, stanco dell'attesa, se ne ri­
tornò a Parigi, dove ebbe la fortuna di contrarre amicizia
con Molière, il quale gli consigliò di gettare al fuoco una
sua tragedia, Théagène, gli suggerì il soggetto dei F r ères
ennemis, e gl i prestò, per giunta, cento luigi. Nel 1664
i F ratelli nemici ottennero una mediocre accoglienza, me­
glio piacque l’anno dopo Alessandro.
Racine, come suol dirsi, era un giovane promettente; ma
non ancora aveva trovato la sua via, era semplicemente
un imitatore di Corneille, del quale non avendo le attitu­
dini, come suole accadere sempre, aveva esagerato i di­
fetti e diminuite le bellezze. Tuttavia, bene a torto il gran
tragico, da lui interpellato, dopo la lettura di Alexandre,
gli aveva detto di non esser nato per il teatro. Racine,
che si sentiva nel cuore e nel cervello quella qualche cosa,
che fa il segreto della vittoria, non si arrese, lasciò la via
battuta, non volle più eroi; non uomini come dovrebbero
essere, ma uomini come sono, dipinse, ed affetti più umani,
e passioni non grandissime, ma verissime; si affidò al suo
cuore fervente ed ottenne un grande trionfo con la sua
Andromaca, in cui l’amore materno ha accenti e colori così
vivi, così toccanti. Se Corneille era stato paragonato a
Sofocle, Racine si palesava un nuovo Euripide. L ’anno
seguente, nel 1668, faceva rappresentare Les P laideurs,
una vera dipintura degli intrighi curialeschi, una delle più
belle commedie dell’antico teatro francese, prima accolta
freddamente, poi passata in trionfo, dopo gli applausi ad
essa tributati dal re nel teatro di Versailles. E in ciò il
re si mostrò di avere più gusto del pubblico, che, di tanto
in tanto, aveva divertito.
Finalmente comparve Britannicus, giustamente stimata
la più severa tragedia di Racine e quella che presentava
maggiori difficoltà. Si comprende che Rom a in questa tra­
gedia, come nelle due altre di soggetto romano che la se­
guirono, Berenice e Mitridate, non è la Roma di Corneille;

�essa non forma tutto il quadro, è la cornice del quadro,
è lo sfondo in cui si muovono i suoi personaggi, spinti
dall’ambizione, dall’amore o dalla vendetta. Ma, in ogni
modo, il nome di Rom a è evocato con grande amore e
suona nei versi del Racine come uno squillo di tromba,
come una nota di gloria, sempre solenne, sempre augu­
sto. Per esempio, quando Narciso, nella scena seconda
dell’atto secondo di B ritannicus, domanda a Nerone che
cosa lo trattenga dal fare le sue voglie con Junia, la fan­
ciulla amata da suo fratello egli risponde:

Tout: Octavie, Agrippine, Burrhus
Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus.
E il nome di Roma suona come nota maestosa e terri­
bile in bocca di Antioco, re di Camagene, quando par­
lando a Berenice, (atto primo, scena quarta) le dice, per
spiegarsi il suo amore per Tito, suo rivale:

Titus, pour mon malheur, vint, vous vit, et vous plut.
I l parut devant vous dans tout l'éclat d ’un homme
Qui porte entre ses mains la vengeance de Rome.
La tragedia Britannico non fu subito compresa e gu­
stata dal pubblico, forse a causa di critici malevoli, invidi,
per i quali Racine scrisse « per quanto io mi sono sforzato
di renderla buona, per tanto alcuni si sono sforzati di di­
screditarla » ( 1 ). Alcuni dissero che aveva fatto Nerone
troppo buono, altri che lo aveva fatto troppo crudele,
ignorando, o fingendo d ’ignorare, che l’autore aveva bril­
lantemente e fortemente sviluppato le pagine di Tacito.
Così, la tragedia si trascinò penosamente fino all’ottava
rappresentazione; poi fu compresa, ammirata, applaudita,
e giunse, senza interruzione, fino alla trentesima, cosa
straordinaria per quei tempi. Boileau, però, fin dalla prima
(i) Vedi prima prefazione al B ritannicus a pag. 234 in: Théàtre
complet de J . R a c i n e , edition variorum, par Charles Louandre.
Paris, Charpentier, in-16.

�rappresentazione, abbracciando Racine, innanzi a tutti, gli
aveva detto: Voila ce que vous avez fa it de m ieux.
A Britannicus segui, l’anno dopo, Berenice, una tragedia
o meglio un’elegia d ’amore, ispirata dall’abbandono per
ragioni di Stato della bella ed amante regina asiatica da
parte di Tito, divenuto imperatore. Questo soggetto fu
suggerito al Racine da Enrichetta d ’Inghilterra, alla quale
piaceva, per analogia col proprio destino, avendo essa,
come Tito, combattuto e vinta la passione che sentiva per
Luigi X IV , suo cognato. E ne incaricò anche il vecchio
Corneille. I due tragici lavorarono simultaneamente intorno
al medesimo tema, all’ insaputa l’uno dell’altro. Le due
Berenice comparvero sulla fine del 16 7 0 ; quella di Cor­
neille al Palais Royal, rappresentata dalla compagnia di
M olière; quella di Racine all’ Hôtel de Bourgogne. Cor­
neille, e ciò doveva accadere, in tale soggetto e con tanta
disparità di età, fu vinto dal suo giovane rivale, del quale
la produzione ottenne trenta rappresentazioni di seguito,
e fu onorata dalle lagrime de la cour et de la ville ( 1).
Un trionfo conduce all’altro, e Racine, dopo avere avuto
un successo di moda col suo Bajazet, era nuovamente, nel
16 7 3, salutato grande alla rappresentazione di Mitridate,
viva e parlante azione dell’odio dei vinti contro Roma,
in cui egli, maestro nelle cose d ’amore, nella persona di
Monime diede la più adorabile figura dell’ eterno femmi­
nino alla scena francese. L ’invidia rizzava, intanto, la testa
serpentina rimpetto al glorioso poeta, e gli schizzò non
poco veleno durante le rappresentazioni di Ifigenia, che
Voltaire doveva chiamare la tragedia delle tragedie. Poi
il poeta, sdegnato, tacque tre anni. Si ripresentava al teatro
con Phèdre, che gli procurò nuovi dolori. Il duca di N e­
vers e la duchessa di Bouillon si misero alla testa della
cabala contro di lui in favore di Pradon. Due Fedre
(1)
Vedi a pag. 45 vol. I II in: Histoire des Quarante fauteuils
de l 'Académie française par M. T Y r t e e T a s t e t . Paris, LacroixComon, éditeur, 1855.

�ru
f ono rappresentate quasi simultaneamente. Il duca, spen­
dendo ben ventotto mila franchi, comprò tutti i posti dei
palchi per le prime rappresentazioni. Essi furono lasciati
vuoti innanzi al prodotto de' genio, furono riempiti di
clacqueurs per quello della fatuità, Così si tentò di sop­
primere il capolavoro del R adile, che si rilevava trionfal­
mente l’anno dopo. Ma il colpo doveva recare il suo ef­
fetto. Il poeta disgustato non volle più scrivere per il
teatro, e poco mancò non si facesse certosino. Luigi X IV ,
intanto, colla sua munificenza, protestava davvero regal­
mente contro la cabala dei degeneri nobili. Nominava il
poeta suo storiografo, gli accordava varie gratificazioni,
tra le altre una di mille lu igi; gl i dava la carica di te­
soriere dei mulini, e il titolo di gentiluomo ordinario ; gli
accordava un appartamento nel castello di Versailles; du­
rante una malattia lo fece coricare in una camera contigua
alla sua, tanto trovava diletto nella sua conversazione.
Non è qui il caso di seguire, passo per passo, tutta la
vita di Racine. Basterà il dire che dopo dodici anni di
silenzio, per le vive insistenze di madame di Maintenon,
scrisse Esther ; poi, per desiderio di Luigi X IV , Athalie,
in cui ritrovò, sebbene già vecchio, tutta la dolcezza della
sua musa giovanile, tutta la freschezza e la vivacità del
colorito per cui era stato dalla gloria coronato. Ma, ahimè,
tutto sentimento, tutto bontà, egli che scriveva delle let­
tere a suo figlio, il quale non poteva leggerle senza la­
grime, era poco meno che sessantenne minato da una al­
terazione del fegato, E la sua morte [fu affrettata, di­
cesi, da alcune parole del re. Madame de Maintenon lo
pregò di stendere un memoriale sulle miserie del po­
polo da presentare a sua maestà. Racine lo compose e
glielo trasmise, a patto di non rivelarne l’autore. L a si­
gnora non mantenne la parola. Luigi X IV , che in gran
parte sentiva di essere stato causa di quelle distrette,
esclamò : « Perchè egli fa bene dei versi, crede di saper
tutto? e perchè è un gran poeta, vuol essere ministro? »
E il gran poeta, che non voleva essere ministro, ma amava

�il popolo e la sua Francia, se ne morì. Luigi X IV dovè
pentirsi di quelle parole e mantenne ai figli di lui le pen­
sioni e gli altri benefici.
»

Boileau fu amico costante, fedele, giusto e sincero di
Racine, e non fu poca cosa per lui, che non fu sempre
giusto con altri poeti e scrittori, tanto che lodò Segrais,
che nessuno legg eva; insultò Quinault, che tutti sapevano
a memoria, giudicandolo soltanto dai suoi difetti ; non
parlò mai di Lafontaine e trovò di buon gusto l’insipido
Voiture, che mise in linea con Orazio ( 1 ) e fu ingiustis­
simo col .nostro gran Torquato. In ogni modo fu entu­
siasta dei nostri classici latini. In fine della sua poetica
egli dice che offre le lezioni, che la sua musa in Parnaso

Rapporta, Jeune encor, du commerce d ’Horace.
E altrove cita ancora Orazio come suo maestro e mo­
dello :

Horace tant de fois dans mes vers imité (2).
Ha per Virgilio un culto profondo e sincero ; spesso
lo cita per abbassare la superbia dei suoi contemporanei,
e financo si meraviglia, alludendo a Corneille, di tale che
si è fatto distinguere in città per i suoi versi:

Qui jamais de Lucain n'a distingue Virgile (3).
E Virgilio pone a modello dei poeti che vogliano ap­
prender l’arte di abbellire e animare i versi loro; il poeta
deve ornare, elevare, ingrandire tutte le cose, e trovare .
sotto mano fiori sempre schiusi:

Qu’Enie et ses vaisseaux, par le vent ecartés,
Soient aux bords africains d’un orage emportés;
Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune,
Qu’un coup peu surprenant des traits de la fortune.
(1) Vedi Satira IX.
(2) Vedi Epistola V III.
(3) Vedi A rte poetica, canto IV.

�Mais que Junon constante en son aversion.
Poursuive sur les flots les restes d 'I lion ;
Qu’Éole, en sa faveur, les chassant d ’Italie,
Ouvre aux vents mutinés les prisons d ’Eolie:
Que Neptune en courroux s ’élevant sur la mer,
D'un mot calme les flots, mette la paix dans l 'air,
Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache,
C'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache.
Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur.
La poésie est morte, ou rampe sans vigueur.
L e poète n 'est plus qu ’un orateur timide,
Qu'un froid historien d'une fable insipide ( 1 ).
Dei satirici poeti latini ha gran concetto, e non dimen­
tica tra essi il suo Orazio:
... Lorsqu'autrefois Horace, après Lucile.

Exhalait en bons mots les vapeurs de sa bile,
Et, vengeant la vertu par des traits éclatants
Allait ôter le masque aux vices de son temps:
On bien quand J uvénal, de sa mordante plume
Faisant couler des flots de fiel et d'amertume,
Gourmandait en courroux tout le peuple latin... (2).
Ritorna a mostrarli maestri nella sua arte poetica :

L'ardeur de se montrer, et non pas de médire.
Arma la vérité du vers de la satire.
Lucile le premier osa la faire voir.
A u x vices des Romains présenta le miroir,
Vengea l'humble vertu de la richesse altière,
Et l'honnête homme à pied, du faquin en litière.
Horace, à cette aigreur mêla son enjoument :
On ne fu t plus ni fa t ni sot impunément ;
Et malheur à tout nom qui, propre à la censure,
Put entrer dans un vers sans rompre la mesure!
Perse, en ses vers obscurs, mais serrés et pressants,
Affecta d'enfermer moins de mots que de sens.
(1) Vedi Arte poetica, canto III.
(2) Vedi Satira, VII.

�Ju v é n a l, élevé dans les cris de l'école,
Poussa ju s q u ’à l ’excès sa mordante hyperbole.
Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités.
Etincellent pourtant de sublimes beautés:
S o it que, su r un écrit a rriv é de Caprée,
I l brise de Séjan la statue adorée;
S o it q u ’il fasse au conseil courir les sénateurs,
D ’un tyran soupçonneux pâles adulateurs;
Ou que, poussant à bout la lu x u re latine',
A u x portefaix de Rome il vende Messaline.
Ses écrits pleins de fe u partout brillent a u x y e u x (1 ),

Poi facendo suo un verso di Tibullo, così lo elogia :
...A m o u r dictait le vers que soupirait Tibulle (2).

Vedremo nel capitolo Seguente, come questa profonda
conoscenza della letteratura latina lo faccia un formidabile
avversario e fustigatore di coloro che leggermente insor­
sero contro le due antichità. Ma se fu giusto con gli
scrittori latini, fu ingiustissimo con Torquato Tasso, e,
forse per amore di antitesi, se la piglia con coloro che
preferivano
... le clinquant du Tasse à tout l ’o r de V irgile (3),

D ell’ Ariosto, nell ' Arte poetica, dà favorevole giudizio.
E gli odia un sublime noioso e pesante, ed esclam a:
J'a im e m ieux A rioste et ses fables comiques,
Que ces auteurs toujours fro id s et mélancoliques,
Q ui dans leur sombre humeur se croiraient fa ir e affront
S i les Grâces jam ais leu r déridaient le fr o n t (4).

Giustamente redarguisce coloro che vogliono imitare i
nostri secentisti :
. . . . emportés d'une fo u g u e insensée,
Toujours loin du droit sens vont chercher leu r pensée ;
(1)
(2)
(3)
(4)

Vedi
Vedi
Vedi
Vedi

A rte poetica, canto II.
Io stesso canto II dell 'A rte poetica.
Satira, IV.
Arte poetica, canto III.

�I l s croiraien
t s'abaisser, dans leurs vers monstrueux,
S ’ils pensaient ce qu'un autre a pu penser comme eu x.
Evitons ces excès: laissons à l ’Italie
D e tous ces f a u x brillants l'éclatante fo lie.
Tout doit tendre au bon sens: mais p o u r y parvenir
L e chemin est glissant et pénible à tenir;
P o u r peu q u ’on s ’en écarte, aussitôt on se noie.
L a raison pour marcher n'a souvent qu'une voie ( 1 ).

Mentre il teatro di prosa francese brillava di nuova
gloria per la tragedia racinianà, la musica francese si an­
dava sviluppando sulle orme dei modelli italiani. Cam­
bert, Lully, durante ventinove anni, avevano potuto bene
esaminarli nel meccanismo loro e negli effetti, in tutti i
particolari, e, spesso, avevano calcato le loro arie, i loro
recitativi sugli spartiti di Luigi Rossi, del Rovetta e del
Cavalli. Tuttavia l’opera francese, in cui poco si sentiva
di originale e di ispirato, anche tenendo conto delle ul­
time produzioni del Lully, nel 16 7 3. non aveva sedotto
che il gran pubblico, la massa popolare. Gli uomini di
gusto, la gente colta, i cortigiani e i signori rimpiange­
vano la musica italiana, i cantanti italiani, che se n’erano
partiti. I viaggiatori, che ritornavano da Roma, da Venezia,
da Napoli, levavano a cielo la musica italiana e i suoi
esecutori, e molti dilettanti francesi passavano le Alpi per
andare a vedere ed udire, e, a loro volta, se ne ritorna­
vano entusiasti della musica nostra, completamente con­
vertiti ad ammettere il primato musicale italiano. Alcuni
però, rare eccezioni, facevano le loro riserve, pur rendendo
om aggio al genio italico ; le dispute si accendevano, e si
sottilizzava su i meriti e i difetti dell’ una e dell’ altra
scuola.
Charles de Saint Denis, sieur de Saint-Evremond, nato
presso Coutance nella bassa Normandia, nel 1 6 1 3 , poeta
mediocre, ma prosatore brillante, uomo di spirito e (1)

V
ediA
rtepoetica,cantoI.

�m
ondano voluttuoso, del quale parleremo nuovamente nel ca­
pitolo seguente, a proposito della sua opera intorno alle
diverse attitudini del popolo romano, fu tra coloro che,
pur lodando la musica italiana e il metodo dei suoi ese­
cutori, non disdegnavano la musica paesana. E in una sua
lettera, o rapporto, delinea le qualità dell’una e dell’altra
maniera musicale. Ecco come egli si esprime:
« On m'a rendu de si méchants offices à l ’égard des
Italiens, que j e me sens obligé de me justifier auprès des
personnes dont je désirerais l ’approbation et appréhendrais
la censure. J e déclare donc, qu’ après avoir écouté Siface ( 1). Ballarmi et Buzzolini (a ) avec attention, qu ’après

avoir examiné leur chant avec le peu d ’ esprit et de con­
naissance que j e puis avoir, j ’ai trouvé qu ’ils chantaient
divinement bien ; et si j e savais des termes qui fussent au
dessus de celte expression, j e m'en servirais pour faire
valoir leur capacité d'avantage. — J e ne saurais faire un
jugement assuré des Français, ils remuent trop les pas­
sions, ils mettent un si grand désordre en nos mouve­
ments, que nous en perdons la liberté du discernement,
que les autres nous ont laissée, pour trouver la sûreté de
leur mérite dans la justesse de nos approbations. — La
première institution de la musique a été faite pour tenir
notre âme dans un doux repos, ou la remettre dans son
assiette, si elle en était sortie. Ceux-là sont louables qui,
par une connaissance égale des mœurs et du chant, suivent
des ordres si utilement établis. Les Français n'ont aucun
égard à ces p rincipes : ils inspirent la crainte, la pitié, la
douleur; ils inquiètent, ils agitent, ils troublent quand il
leur p lait. Ils excitent les passions que les autres apaisent :
il gagnent le cœur par un charme délicieux, une espèce
(1) Giovan Francesco,Grossi sopranista (castrato) aveva can­
tato la parte di Siface nel Mitridate di Alessandro Scarlatti con
tale perfezione che quel nome gli rimase.
(2) Giovanni Buzzolini fu celebre tenore. Anche l’Algarotti
ne fa un grande elogio nel suo Saggio sopra l'opera in musica

�■de séduction. Avez-vous l'âm e tendre et sensible ? Aimezvous à être touché? Ecoutez la Le Rochois, Beauma­
vielle, Dumesnil, ces maîtres secrets de l ’ intérieur, qui
■cherchent encore la beauté de l'action, pour mettre nos yeu x
dans leur intérêt. Mais voulez-vous adm irer la capacité, la
science, la profondeur dans les choses difficiles, la fa cilité
■de chanter tout sans étude, l'a rt d ’ajuster la composition
à sa voix, au lieu d ’accomoder sa voix à l ’intention du
compositeur? Voulez-vous adm irer une longueur d ’ ha­
leine incroyable pour les tenues, une fa cilité surprenante
pour les passages? Entendes Siface, Ballarmi, Buzzolini,
qui, dédaignant les fa u x mouvements du cœur, s'attachent
à la plus noble partie de vous-même, et assujétissent les
lum ières les plus certaines de votre esprit ».
E il Saint-E vremond, non contento di averci dato que­
sto brano di prosa chiaro e giusto, in cui la lode non
nasconde un senso di amabile ironia, tutta naturale in
uno scrittore di gusto e di mondo, sacrificando a quella
debolezza che ci fa credere ottimi nelle cose che medio­
cremente sappiamo fare, ci regala i seguenti zoppicanti
versetti :
— À Venise rien n'est égal:
Sept opéras, le carnaval ;
Et la merveille, l'excellence.
Point de chœurs et jamais de danse.
Dans les maisons souvent concert,
Où tout se chante à livre ouvert.

O vous chantres fameux, grands maîtres d'Italie,
Qui de ce livre ouvert faites votre folie.
Apprenez que vos chants pour leur perfection,
Demanderaient un peu de répétion ;
S i vous n ’entassiez passage sur passage,
A chanter proprement si vous donniez vos soins
Les méchants connaisseurs vous admireraient moins;
Afais aux gens de bon goût, vous plairiez davantage.
Suprême, divine beauté,
Dont tout le monde est enchanté ;

�Profond savoir, esprit sublime,
Qu 'en mes vers à peine j 'exprim e,
Permettez-nous que su r le chant
Nous ne vous admirions pas tant.
Saint-Evrem ond, per fare questi cattivi versi, non si ac­
corse che sciupava q u ell’ironia m agistrale, che abbiamo
am m irato nel suo squarcio di prosa, in cui ben si com­
prende, che i nostri cantanti, m aestri in tutte le virtuosità
dell’arte, fossero poveri di giuoco scenico, in cui eccede­
vano i cantanti francesi.

Intanto le dispute continuavano, e verso la fine del
regno di Luigi X IV , si fecero più vive e più profonde
E il Raguenet, nel 17 0 2 , pubblicava addirittura una specie
di trattato : Parallèle des Italiens et des Français en ce
qui regarde la musique et les opéras ( 1 ) . In quanto all’e­
secuzione della musica ed ai cantanti fa notare che noi
avevamo un vantaggio su i Francesi in grazia dei sopra­
nistes (ahimè, in grazia dei castrati) dalle voci dolci da
rosignuoli, e più forti di quelle delle donne, sostenute
dalle note di una durata prodigiosa, in fine delle quali
trillano con uguale durata. Poi, nota che, in Italia, si tro­
vano facilmente attori ed attrici dilettanti, che mostrano
tante virtuosità, quanto quelle dei più provetti e vecchi
artisti di professione, per cui è più facile allestire in Italia
un’opera lirica che non lo sia in Francia. Parla in seguito-

(1 ) Paris, Jean Moreau, 1702, in- 1 2 . — G i à fin dal 1639, il
Maugars, violinista del cardinale Richelieu, da Roma aveva scritto
ad un curioso intorno al sentimento della musica italiana. Questa
risposta è stata pubblicata in Parigi, nel 1865, presso il Claudin
con note e chiarimenti del Thoinan. — Nel 1672 in: Recueil de
divers traités d'histoire, de morale et d 'éloquence par S a i n t - G l a s ,
veniva pubblicato del Maugars un Discorso sulla musica d ’Italia
e delle opere. Vi sono molte notizie sulle cantatrici nostre. —
Un secolo dopo, Sara Goudar, inglese e moglie di Angelo Gou­
dar, francese, del quale parlerò appresso, pubblicò, anch’ella, a
Firenze, alcune lettere o Notes sur Ies grands chanteurs italiens,.
indirizzandole a milord Pembroke.

�degli strumenti e dell'attitudine musicale degli
E , qui, è bene trascrivere le sue parole:

Italiani.

« L e s Italiens ont encore, p o u r les instrum ents et p o u r
■ceux q u i les touchent, le même avantage q u 'ils ont su r
nous p o u r les v o ix et p o u r les chanteurs. L e s violons sont
montés de cordes p lu s grosses que les nôtres, ils ont des
archets beaucoup p lu s longs, et savent tirer de leu rs in ­
strum ents une fo is p lu s de son que nous. P o u r moi, la
prem ière fo is que j'en ten d is l 'orchestre de notre opéra à
mon retour d 'Ita lie, l'id ée de la fo r c e de ces sons q u i
m 'était encore présente, me fit trouver ceu x de nos violons
s i fa ib les, que j e crus q u 'ils avaient tous des sourdines.
L e s archiluths des Italiens sont une fo is p lu s g ra n d s que
nos téorbes; tout y est p lu s f o r t de la m oitié p a r le son.
L e u rs basses de violon sont une fois p lu s grosses que les
nôtres ; et toutes celles qu ’on jo in t assemble dans nos opéras
ne fo n t point un bourdonnement au ssi fo rt que le fo n t ceux
d e ces grosses basses a u x opéras d 'Ita lie. C 'est assurém ent
un instrum ent q u i nous m anque en France, que ces basses
d 'u n c re u x q u i fa it , ches les Italiens, une base adm irable
s u r laquelle tout le concert est soutenu. C 'est un fo n d e ­
ment sûr, et d ’autant p lu s solide q u ’i l est p lu s bas et plus
p ro fo n d ; c’est un son n o u rri, m oelleux q u i rem plit l 'a ir
d'u n e harm onie agréable dans une sphère d'activité q u i
s ’étend ju s q u 'a u x extrém ités des p lu s vastes lie u x . L e son
d e leurs sym phonies est porté ju s q u 'a u x voûtes dans les
églises et ju s q u 'a u ciel dans les lie u x découverts : et, p o u r
c e u x q u i touchent ces instruments, nous n'avons, en Fran ce,
que très-peu de gen s q u i en approchent.
« On voit, en Italie, des enfants de quatorze à quinze
ans avec un dessus, une basse de violon, jo u e r adm irable­
ment bien des symphonies q u 'ils n'ont ja m a is vues, mais
des sym phonies q u i dém onteraient nos p lu s habiles ; et cela
souvent p a r dessus l ’épaule de d e u x ou trois personnes q u i
sont devant eu x , à quatre et cinq pas de la tablature. Vous
voyez ces petits torticolis je t e r seulem ent un oeil de travers
s u r le livre, et em porter les choses les p lu s difficiles du

�p re m ie r coup. Ou ne bat poin t la m esure a u x orchestres
d ’Italie, et cependant on n ’y voit jam ais personne m anquer
d ’un temps n i d ’un ton. I l fa u t tout P a ris p o u r fo r m e r
u n orchestre, on n 'y en trouverait p a s d e u x comme celui
de l'opéra. R om e ne contient p as la dixièm e p artie du
monde q u i est à P a ris et l'on trouverait à R om e de quoi
fo u rn ir sept et huit orchestres composés de clavecins, de
violons, de téorbes, tous égalem ent bien rem plis. M a is, en
q uoi principalem ent les orchestres d 'Ita lie rem portent su r
ceu x de F ra n ce, c'est que les p lu s g ra n d s m aîtres ne dé­
daignent p a s d ’y jo u e r, j ' a i vu à Rom e, a un même opéra,
Corelli, Pasquini et Gaetani,, q u i sont constamment les p r e ­
m iers hommes du monde p o u r le violon, p o u r le clavecin,
et p o u r la téorbe ou l 'archilu th . A u s s i le u r donne-t-on p o u r
un mois ou s ix sem aines trois ou quatre cents p is toles
(trois ou quatre m ille fr a n c s ) à chacun. C ’est la m anière
dont on traite, dont on p a ie les m usiciens, q u i f a i t en
partie, q u 'il y en a, q u 'il en aura toujours beaucoup p lu s
chez les Italien s que chez nous.
« Ou les m éprise en F ran ce, comme des g en s d ’une p ro ­
fession basse ; en Italie, on les estime, on les caresse comme
des illustres. Ils fo n t des fo rtu n es très-considérables; et, chez
nous, à pein e gagnent-ils de quoi v iv re. D e là vient q u ’il
y a d ix fo is p lu s de personnes q u i s ’attachent à la m usi­
que en Italie, qu'en F r a n c e : i l est n atu rel que, même tou­
tes étant égales, i l y en ait un p lu s g r a n d nombre q u i réus­
sissent. R ien n ’est p lu s commun, en ce p ays, que les joueurs
d ’instruments, les m usiciens et ta m usique. L e s chanteurs
de ta place N avon e à Rom e, et ceu x du pont R ia llo à Ve­
nise, q u i sont là ceux q u i sont ic i les chanteurs du PontN e u f, se mettent souvent trois ou quatre ensemble, dont
l'u n jo u e du dessus de violon, l ’autre de la basse, et les
autres du téorbe ou de la gu ita re ; ils chantent en outre en
parties, et s'accompagnent très-juste de leurs instrum ents.
On f a i t des concerts en F ra n ce q u i ne valent p a s m ieu x ».

Indi, fa una descrizione entusiastica della messa in iscena
e del macchinario teatrale italiano, dell’arte perfetta di

�prospettivare, di rappresentare delle vedute di un’immensa
distesa in uno spazio che non ha trenta piedi di profon­
dità, dell’ingegnosità e della sollecitudine prodigiosa dei
cambiamenti. Racconta di aver visto, a Roma, nel 16 98,
un fantasma di donna, circondato da guardie, entrare nel
teatro Capranica. Tale fantasma, stendendo le braccia e
aprendo i suoi abiti, venne a formare un intero palazzo
con la sua facciata, le sue ali, il suo corpo e avancorpo,
ogni cosa di un’architettura incantevole. Le guardie non
fecero se non ficcare le loro alabarde sul tavolato, e, im­
mediatamente, esse furono cambiate in getti d’acqua, in
cascate, in alberi che fecero sorgere un giardino grazioso
innanzi al palazzo. Non si saprebbe vedere, esclama il
Raguenet, niente di più istantaneo di queste trasforma­
zioni, niente di più ingegnoso, niente di più meraviglioso.
Infine conchiude: io non aggiungerò se non una cosa sola
in favore delle opere italiane: essa confermerà tutto ciò
che ho detto in favor loro. Sebbene non vi sieno nè cori,
nè danze, e durino da cinque a sei ore, nessuno vi si an­
noia mai ; al contrario, dopo alcune rappresentazioni delle
opere nostre, che durano la metà di tempo, vi sono po­
che persone che non ne sieno sazie e che non si an­
noino.
A questo libro di Raguenet rispose Jea n Laurent L e ­
cerf de la Vieuville, signore della Freneuse, guardasigilli
del Parlamento di Normandia, e fece stam pare: Contpa­
raison de la musique fra nçaise et de la musique italienne ( 1 } .
Il suo libro è composto meno disordinatamente che
quello che prendeva a confutare, e si riconosce subito l ’a­
bito del magistrato, che procede secondo tutte le regole
della dialettica. Ma, ahimè, secondo la pensa anche CastilBlaze, nel fare il panegirico di Lulli e della musica fran­
cese, espone dei cattivi argomenti per difendere una cat­
tiva causa. Parla senza alcuna cognizione della cosa, parla
male delle opere italiane senza conoscerle, tutto invasato
(1) B ruxelles, F o p p e u s , in-1 2 , 1704.

�dalla missione che si dà di difendere l’onore francese.
Non sa fare la minima concessione all’avversario, per fargli
a sua volta confessare dove sia stato eccessivo. Grida
troppo, e non convince nessuno. Raguenet ebbe buon
giuoco, e replicò da conoscitore ; il guardasigilli non volle
darsi per vinto, ma aumentò le stonature sue, essendo
altra cosa il saper leggere nella legge e il parlare di note
e di istrumenti. L a disputa accalorò un po’ tutti e la ve­
dremo risorgere sotto la Reggenza, e più viva che mai ai
tempi gloriosi dell’ Enciclopedia, in cui Jea n Jacques Rous­
seau si farà il paladino competente e coraggioso della mu­
sica italiana.

12

��R om a n ell ' a r t e e nella s t o r i a
re g n o di Luigi XIV —

fra n c e se d u r a n t e il

La g u e r r a co n tro le due

a n t i c h i t à — D e sm a re s t de S a i n t -S o rlin, P e r r a u l t,
L a m o tte-H o u d ard ,

Fontenelle

Le P a s q u i n a t e —

La m issione di R om a secondo

Giacomo Benigno B ossuet.

—

I latin isti —

��il teatro francese si arricchiva di capolavori in­
torno ai fatti e agli uomini di Roma, e la musica ita­
liana deliziava gli animi e acuiva nella dialettica le menti,
anche nella storia e nell’arte il nome di Rom a alto risuo­
nava, e rappresentava gran parte della cultura francese e
delle ricerche degli eruditi. Sono numerosissimi gli scrit­
tori che studiano le istituzioni, i costumi, i monumenti
della grande città nella seconda metà del lungo regno di
Luigi X IV .
Il libro più importante, e anche primo per data (16 6 3 ),
ò quello di Saint-Evremond dal titolo : R e fle x io ns s u r Ies
e n t r e

M

divers gén ies du peuple rom ain, dans les differents temp s
de la republìque. Egli parla da uomo mondano e da uomo

di spirito, è sempre sottile, talvolta paradossale ; e sebbene
di molto inferiore all’opera che, sullo stesso argomento,
ma con differente e più preciso titolo, doveva scrivere
Montesquieu, settantanni dopo, pure si legge con suffi­
ciente interesse. Stima che giustamente si chiami l’epoca
dei re in Rom a l’infanzia di Roma. I re fecero poco, per­
chè nessuno di essi fu grande; ciascuno ebbe una speciale
attitudine, nessuno di essi le vaste vedute di un grande
uomo di Stato, di fondatore di popolo, in modo che, dopo
duecento e più anni, non lasciarono uno Stato molto più
grande di quello di Parma o di Mantova. La libertà fu fon­

�data in Rom a a causa della crudeltà orgogliosa e dell’a­
varizia di Tarquinio, che non seppe governare nè con la
legge, nè contro la legge. Il suicidio di Lucrezia, che non
seppe perdonarsi il delitto consumato da un altro, fu il
pretesto per proclamare la libertà. Poi nota che le prime
guerre dei Romani sono state importanti a loro riguardo,
ma poco memorabili, non conoscendo essi la scienza mi­
litare, fino a togliere la briglia ai loro cavalli per rendere
più impetuosa la cavalleria, e confidando nella scolta di
oche e di cani, dei quali punivano la pigrizia e ricompensavano la vigilanza.
« Cette fa ç o n grossière de f a i r e la g u e r re a d u ré assez
longtemps. L e s R om ain s ont f a i t même p lu sieu rs conquêtes
considérables, avec une capacité médiocre. C étaien t des gen s
f o r t g ra v es et p eu entendus, q u i avaient à f a i r e à des en­
nem is moins courageux et p lu s ignorants. M ais, parce que
les chefs s ’appellaient des consuls, que les troupes se nom­
m aient des légions, et les soldats des R om ain s, on a p lu s
donné à la v a n ité des noms q u ’à, la v érité des choses ; et,
sans considérer la différence des temps et des personnes, on
a voulu que ce fu ss e n t de mêmes arm ées, sous Cam ille, sous
M an lius, sous Cincinnatus, sous P a p iriu s Cursor, sous
C urius D en tatus, que sous Scipion, sous M ariu s, sous S y lla ,
sous Pom pée et sous César. — Ce q u 'il y a de véritable,
dans les p rem iers temps, c'est un g r a n d courage, une
g ra n d e austérité de mœurs, un g r a n d am our p o u r la p a trie :
une v a leu r égale, dans les derniers, beaucoup de science,
en ce q u i rega rde la g u e r r e et en toutes choses, m ais beau­
coup de corruption ».

Come conseguenza di tutto ciò, il Saint-Evremond os­
serva, a proposito delle guerre puniche, che i Romani
non incominciarono a resistere ad Annibaie, quando furono
più coraggiosi, ma quando furono più abili e seppero me­
glio far la guerra ; incominciarono a dargli pensiero quando,
i più coraggiosi morti su i campi di battaglia, armarono
gli schiavi e formarono gli eserciti di reclute, ma comandati
da più esperti generali. I Romani vinsero i Cartaginesi,

�perchè furono loro qualità, principali, il coraggio e la fer­
mezza : intraprendere le più difficili cose, non meravigliarsi
di alcun pericolo, non spaventarsi o indietreggiare innanzi
a qualsiasi perdita. In tutto il resto i Cartaginesi avevano
sopra di essi una superiorità straordinaria, sia per l’indu­
stria, sia per l’esperienza del mare, sia per la ricchezza
che dava loro il traffico di tutto il mondo, quando i R o­
mani, naturalmente poveri, si erano esauriti nella guerra
contro Pirro. E bene osserva il Saint-Évremond che per
vedere la repubblica in tutta l’estensione delle sue virtù,
devesi considerarla nella seconda guerra di Cartagine.
Prima ebbe più austerità, poi più grandezza, non merito
più vero. Nelle altre calamità ed estremi pericoli, essa
trovò la sua salute nell’arditezza, nel valore, nella capacità
di qualche cittadino. Forse senza Bruto non si sarebbe
nemmeno avuta la repubblica, e se Manlio non avesse di­
feso il Campidoglio e se Camillo non fosse sopraggiunto
a soccorrerlo, i Romani sarebbero caduti sotto la servitù
dei Galli. « Mais ici le peuple romain a soutenu le peuple
romain ; ici, le génie universel de la nation a conservé la
nation , ici, le bon ordre, la ferm eté, la conspiration géné­

rale au bien public, ont sauvé Rome, quand elle se perdait
pa r les fautes et les imprudences de ses généraux ».
E, qui, il Saint-Evremond, dopo aver descritto in una
mirabile pagina gli sforzi generosi di tutti per difendere
Rom a e conservare le colonie e le conquiste, cosi esclama:
« Accablés de tant de pertes, épuisés d’hommes et d'argent,

ils partagèrent leurs dernières ressources, entre la defense
de Rome et le maintien de leurs conquêtes. Un peuple si
magnanime aimait autant périr que déchoir, et tenait pour
une chose indifférente de n’être plus, quand il ne serait pas
le maître des autres ».
Con tocchi felici rende il carattere di Scipione, che sa
cattivarsi gli animi di tutti con i servizi, e mostra come
i Romani dall’attaccarsi a persone virtuose, passino a se­
guire la sorte di uomini viziosi. Poi vi è una lacuna di sette
capitoli, che comprendevano le gesta di Mario, di S illa,

�di Catilina, del primo e secondo triumvirato. Saint-Évre­
mond, avendo deciso di recarsi in Olanda, nel 1665, a­
veva lasciato i suoi manoscritti ad un suo amico, il celebre
poeta W aller; ma al suo ritorno, nel 16 82, trovò che
gran parte di essi si erano perduti nella gran peste di
Londra, fra i quali i capitoli suddetti, che non potè più
ritrovare, e che non volle o non seppe più rifare.
Il saggio si chiude con un esame del regno di A u­
gusto e con un altro di quello di Tiberio. — Augusto,
dopo la tirannia del triumvirato e la desolazione della
guerra civile, volle governare con la ragione un popolo
sottomesso con la forza, e abilmente dispose gli spiriti
a ll’obbedienza, persuadendoli che, a seguire i consigli suoi,
essi non facevano che il proprio vantaggio. Così, secondo
il parer suo, il popolo non fu meno libero, se non per
essere meno sedizioso, e il Senato non fu meno potente,
se non per essere meno ingiusto. L a libertà non perdè
se non i mali che essa può produrre, e niente della feli­
cità che può generare. Si contentò di una potenza tem­
perata, che non gli lasciava la libertà di fare il male, ma
la volle assoluta, quando si agiva di imporre agli altri
la necessità di fare il bene. Così, un governo tanto mite
piacque a tutti, ed egli seguiva in ciò la sua inclinazione
e il suo interesse, perchè, infine, si passa malagevolmente
dalla libertà alla servitù, ed egli si stimava felice di co­
mandare, in una qualsiasi maniera, ad un popolo in un
certo modo ancora libero. Il suo governo era più lontano,
in una parola, dalla servitù, che dall’antica libertà.
I
cittadini vivevano così bene sotto l’imperatore, come
sotto i consoli. E il Saint-Evremond opina che bene lo
Svetonio dicesse che Augusto non avrebbe giammai do­
vuto nascere o giammai dovuto morire. E in ciò, senza
volerlo, egli emette la condanna di lui. Corruppe fino
alle midolla la fibra romana. Il vero tipo dell’ uomo di
Rom a di quei tempi era Mecenate, che il Saint-Évremond
ci presenta magistralmente: « Mécénas étaìt homme de

bien : de ces gens de bien néammoins doux, tendres, plus

�sensibles aux agréments de la vie, que touchés de ces fo r
les vertus qu’on estimait dans la république. I l était spiri­
tuel mais voluptueux, voyant toutes choses avec beaucoup
de lumière et en jugeant sainement, mais plus capable de
les conseiller que de les fa ire . A insi, se trouvant faible,
paresseux et purement homme de cabinet, il esperait de sa
délicatesse avec un empereur délicat, ce qu' il ne pouvait
attendre du peuple romain, où il eût fa llu t se pousser par
ses propres moyens et agir fortement p a r lui-même. »
Tipi, come questo, si contavano a migliaia e migliaia
nella Rom a di allora, e dovevano inquinar tutto e ren­
dere possibile la terribile tirannia di Tiberio, sotto di cui
parlare, tacere, rallegrarsi, affliggersi, aver paura o sicu­
rezza, tutto era delitto, e attirava spesso gli estremi sup­
plizi ; sotto del quale i Romani, oppressi, tennero luogo
delle nazioni soggette, che lontane respiravano, e i legami
del governo furono rotti e non si lavorava, se non alla
rovina di coloro che obbedivano, o alla perdita di coloro
che dovevano comandare. L a crudeltà aumentava tutti i
giorni, e come colui che offende è il primo ad odiare,
Tiberio odiava i Romani a causa del male che loro fa­
ceva.
Questo libro, o opuscolo che voglia chiamarsi del SaintEvremond, nervoso, piccante, ricco di frasi scultorie, sot­
tili, è stato da molti, grandi e piccoli, saccheggiato; ma
da nessuno è stato citato.
Il conte di Nassau paragona Annibaie a Scipione con
osservazioni politiche e militari ( 1 ). Citri de la Guette
scrive la storia del primo e del secondo Triumvirato,
dalla morte di Catilina fino a quella di Bruto e di A n ­
tonio (2). Antoine Desgodetz disegna e misura esatta­
mente gli antichi edifici di Rom a (3). L ’avvocato Moret
(1) La Haye, elzevier, in-12, 1675.
(2) Paris, La Caille, 3 vol. in-12, 1681.
(3) Paris, J. Bapt. Coignard, in-fol. fig. 1682.

�compone una satira sulla condotta degli imperatori ro­
m ani: L e s Cesars invités à la table des D ie ux ( 1 ). Il ca­
valiere de Mailly, a sua volta, compone una storia se­
greta dei regni di Giulio Cesare e di Augusto e degli amori
degli imperatori romani Giulio Cesare ed Augusto (2),
Francesco Deseine pubblica la descrizione della città di
Rom a ad uso degli stranieri, divisa in tre parti : la prima
contenente la spiegazione delle antichità, la seconda l’e­
sposizione delle chiese, palazzi, collegi, ospedali, bibliote­
che, cimiteri ed altri edifici ; la terza la relazione del suo
governo e delle cerimonie (3). E poi rifà e rifonde il suo
lavoro e mette fuori : L ' ancienne R o m e, la p rin cip a le v ille
de l ’E u ro p e, avec ses m agnificences et ses délices in quattro
volumi e Rom e moderne, nouvellem ent et très exactem ent
décrite in sei volumi (4). Fòx-Vaillant mette in luce: N u ­
mism ata im peratorum rom anorum praestantiora a J . G a ­
sare a d Posthum um et tyrannos (5). L ’abate Raguenet,

il brillante panegirista della musica italiana, innamorato
di Roma, non sa tenersi dal pubblicare la sua descrizione
di Roma, assai superiore a quella del Deseine, che non
supera i limiti di una semplice ed arida guida, e ci parla
principalmente dei monumenti dell’alma urbs, delle più
belle opere di pittura, di scultura e di architettura, che
si trovano in Rom a e nei dintorni (6). Le sue osserva­
zioni sulla bellezza di queste opere sono degne di nota
e di buon gusto. Francesco Nodot pubblica, in Parigi,
nel 1700, una relazione minuta sulla corte di Roma,

(1) P a r is ,. . in -18 , 1682.
(2) P a ris, G u ig n a rd , in - 12 , 16 8 5, 1696 e 17 0 1.
(3) L y o n , Je a n T h io lly , 3 v o l. i n - 1 2 , 1690.
(4) L e y d e , V a n d e r-A a , 1 7 1 3
(5) P a ris, p et. in-4, 2 tom i in un v o l., 1696.
(6) P a ris, V .v e C l. B a rb in , in - 12 , 17 0 0 . R istam pata, iv i, n el
17 0 2 , d a Je a n V ille tte . N el 17 3 7 l ’abate R a g u en et p u b b lic ò : Ob­

servations nouvelles su r les ouvrages de peinture, de sculpture et
d'architecture qui se voyent à Rome et a u x environs. — L o n ­
d r e s , in-8.

�presso l’Emery : Le S enat romain, che ha una seconda
edizione, nel 1 7 1 3 , dal Mazuel, col titolo più preciso:
Tableau de l'ancien Senat romain. L e Cocq compone un
metodo ingegnóso per apprendere e ritenere facilmente la
storia romana ( 1) . Il padre Joachim Roche compie un
bel lavoro: L e grand cabinet romain o raccolta di anti­
chità romane, che consistono in bassorilievi, statue degli
dei e degli uomini, istrumenti sacerdotali, lampade, urne,
sigilli, braccialetti, chiavi, anelli e fiale lagrimali, che si
trovano a Rom a con la spiegazione di Michelangelo de
la Chausse, con la dissertazione sulla statua di Priapo (2).
E ancora: L ’abate Pierre de Vallemont Lorrain pubblica
una raccolta di medaglie imperiali, dove si vedono gli
imperatori, le imperatrici, e i loro prossimi parenti; N i­
colas Théru un Abrégé de la storia e delle antichità ro­
mane, o leggi, costumi, abitudini e cerimonie dei Rom a­
ni (3), che ha parecchie edizioni ; Francesco Nodot, Nou­
veaux, mémoires o osservazioni che egli ha fatte, durante
il suo viaggio in Italia, sopra i monumenti dell’ antica e
della nuova Rom a (4).

L a Francia ama Roma, la ricerca, la studia, la descrive,
quasi la circonda di cure e carezze come può fare una
figliuola con la propria madre, e quasi ciò fa a protesta
contro un’insana e balorda guerra, iniziata contro le due
antichità, nel 16 70 , da Desmarest de Saint-Sorlin, uno
spirito irrequieto, un malcontento delle lettere, un postero
di sè stesso. Il Desmarest era nato a Parigi nel 159 5,
aveva, dunque, settantacinque anni suonati, quando fu preso
dalla fregola di scendere in campo contro Omero e V irgilo

(1)
(2)
(3)
(4)

Paris, Martin, in-12, 1707.
Amsterdam, L ’ Honoré, in fol. (40 pi.) 1706.
Paris, Mutier, 1796, in-24.
Amsterdam, Chatelain, 2 voi in-12, 1707.

�e fu una vera senilità l’opera sua ( 1 ), con la quale
iniziò la battaglia.
E ra stato uno dei protetti del cardinale Richelieu, ed
aveva avuto il suo quarto d ’ora di celebrità. L a sua com ­
media Les Visionnaires ebbe quasi un trionfo, e il buon
Pelisson la chiama una produzione inimitabile. Poi si disse
che gran parte della commedia Mirante del cardinale prot­
tettore si dovesse a lui e la gloriola si accrebbe intorno
alla sua testa. Ma, in seguito, trascurato da Mazzarino,
appena impiegato da Colbert per non fargli soffrire la
fame, era stato dimenticato non ostante il poema Clovis,
che nessuno aveva avuto coraggio di percorrere da cima
a fondo. Il pubblico, dopo aver visto rappresentare L e
Menteur di Pietro Corneille, e Les Plaideurs del Racine,
e molte delle commedie del Molière, non poteva pensare
ai Visionnaires, una serie di scene eccentriche, senza ca­
ratteri e senza intreccio, il merito principale delle quali
era consistito in allusioni di attualità, dissipate dal tempo.
Innanzi ai trionfi veri e duraturi dei nuovi venuti non
aveva saputo rassegnarsi, e il cervello si sfasciò, e di­
venne quasi matto, e un bello spirito, a proposito dell’o­
pera sua: Les délices de l'esprit, disse che, in fine del
libro, si dovessero scrivere queste tre parole: Délices,

lisez, délires.
Dunque, la gente aveva dimenticato Les Visionnaires:
c'était la faute à Homère ; non leggeva Clovis : c'était la
faute à V irgile. E , allora, Omero e V irgilio non sono dei
gran poeti, e mancano di criterio e di misura, Achille ed
Enea non sono i perfetti eroi, non possono essere oggetto
di epica poesia. L ’eroe perfetto è Clovis, per cui egli,
Desmarest, si crede superiore agli antichi poeti, tanto van­
tati. E ciò egli lo pensa e, con senile rammollimento ce­
rebrale, non esita di dirlo e di stamparlo. In vero nella
(1 ) L a comparaison de la langue et de la poesie française avec
la grecque et la latine et des poètes grecs, latins, et français.
Paris, Jolly, ¡in-4 et in-12, 1670.

/

�seconda edizione del suo Clovis (le
moltiplicare all’infinito, quando i libri
galare) in un discorso, indirizzato a
gono queste parole : « q u 'il n'y avait

edizioni si possono
si mandano a re­
Luigi X IV , si leg­

pas de présomption
à un chretien de croire que, p a r une supériorité, dont i l
rendait honneur à Dieu, il fa isait de la poésie m ieux
conçue, m ieux conduite et plus sensée que celle des païens »,
Il povero e rammollito Desmarest, che aveva avuto
una giovinezza molto licenziosa, si era dato, nei tardi
anni, del tutto alla devozione, e come prima aveva for­
nicato col diavolo, allora di Dio faceva intingolo in ogni
sua acida salsa letteraria.
Boileau si rise del vecchio accademico e del suo Clovis,
e bollò a fuoco l’ uno e l’altro coi versi seguenti del
canto III della sua A rte poetica:

Un poème excellent, où tout marche et se suit,
N ’est pas de ces travaux qu’un caprice produit:
I l veut du temps, des soins ; et ce penible ouvrage
Jamais d ’un écolier ne fu t l ’apprentissage.
Mais souvent parmi nous un poète sans art,
Qu’un beau feu quelquefois échauffa par hasard.
E uflant d'un vain orgueil son esprit chimérique,
Fièrement prend en main la trompette héroïque:
Sa muse déréglée, en ses vers vagabonds,
Ne s ’élève jamais que par sauts et par bonds ;
E t son feu , dépourvu de sens et de lecture,
S ’éteint à chaque pas faute de nourriture.
Mais en vain le public, prompt à le mépriser,
De son mérité fa u x le veut désabuser;
Lui-même, applaudissant à son maigre génie,
Se donne par ses mains l ’encens qu’on lui dénie:
Virgile, auprès de lu i, n'a point d ’invention ;
Homère n'entend point la noble fiction.
S i contre cet arrêt le siècle se rebelle,
A la postérité d'abord il en appelle.
Mais attendant qu’ici le bon sens de retour
Ramène triomphants ses ouvrages au jour,
Leurs tas, aux magasins, cachés à la lumière,

�Combattent tristement les vers et la poussière,
Laissons-les donc entre eu x s'escrim er en repos ;
E t, sans nous ègarer, suivons notre propos.

Questi versi coprirono di ridicolo il vecchio Desmarest,
il quale si dibatteva tra i furori ascetici e letterari. In­
sorse contro il Boileau, ma il gran censore non rispose.
E che rispondere ad un povero alienato di circa ottan­
tadue anni? Perchè rendergli ancora più amari gli ultimi
giorni di vita ? Il Desmarest nelle sue lettere a Charles
Perrault, l’ultime cose sue, una specie di suo testamento
letterario, cercò di inoculare nell’animo e nello spirito del­
l ’amico, volubile, avvezzo a seguire la moda come lui,
l ’odio e il disprezzo contro gli scrittori greci e latini.
Intanto, Saint-Evremond pubblicava delle brevi ed in­
gegnose osservazioni sopra i poemi degli antichi. Premette
che non vi possa essere persona che più di lui ammiri le
opere degli antichi, sia per il disegno, sia per l ’economia,
l’elevatezza dello spirito e l’estensione della conoscenza ;
ma che il cambiamento di religione, d governo, di co­
stumi, di maniere è stato cosi grande nel mondo, che sia
necessaria un’arte nuova, per rispondere al gusto e al
senso dei nuovi tempi. I poemi antichi, dice, in fondo, il
Saint-Evremond, non si debbono imitare, nè si possono
paragonare con la poesia nuova. Queste disquisizioni sono
oziose. E ’ evidente: se si danno dei caratteri del tutto
•opposti, allorché si parla del Dio degli Israeliti e del Dio
dei Cristiani, sebbene sia la medesima divinità : se si parla
ben altrimenti del Dio delle battaglie, di quel Dio terri­
bile che comandava di sterminare fino all’ultimo dei ne­
mici, che di quel Dio paziente, dolce, caritatevole, che or­
dina che si amino ; se la creazione del inondo è descritta
•con un genio, la redenzione degli uomini con un altro; se
si ha bisogno di un genere d ’eloquenza, per predicare la
grandezza del padre che ha tutto fatto, e d ’un altro per
esprimere l'amore del figlio che ha voluto tutto soffrire ;
•come non ci sarebbe bisogno di una nuova arte e di un

�nuovo spirito, per passare dai falsi al vero Dio, per pas­
sare da Giove, da Cibele, da Mercurio, da Marte, da
Apollo a Gesù Cristo, alla Vergine, ai nostri angeli e ai
nostri santi? Togliete gli Dei all’antichità, e voi togliete
tutti i suoi poemi : la costituzione della favola se ne va
in disordine ; l’economia ne è rovesciata. Senza la pre­
ghiera di Teti a Giove e il sogno che Giove manda ad
Agamennone, non vi è punto Iliade ; senza Minerva,
punto Odissea ; senza la protezione di Giove e l’assistenza
di Venere, punto di Eneide. Gli Dei, riuniti in cielo, deli­
beravano su ciò che doveva farsi sulla terra ; erano dessi
che formavano le decisioni, e i quali non erano meno
necessari per prenderle che per eseguirle. Questi capi im­
mortali dei partiti degli uomini concertavano tutto, ani­
mavano tutto; inspiravano la forza e il coraggio, combat­
tevano essi stessi ; nella riserva di Aiace, il quale non chie­
deva se non della luce, non vi era un sol guerriero no­
tevole che non avesse il suo dio sul suo carro, cosi come
il suo scudiere : il dio per dirigere il suo giavellotto, lo
scudiere per guidare i suoi cavalli. Gli uomini erano delle
semplici macchine, che molle misteriose facevano m uo­
vere ; e queste molle non erano altra cosa, se non le ispi­
razioni delle loro dee e dei loro dei. L a divinità che noi
serviamo è più favorevole alla libertà degli uomini. Noi
siamo nelle sue mani, come il resto dell’universo, per la
dipendenza; noi siamo nelle nostre per deliberare e per
agire. Io confesso che noi dobbiamo sempre implorare la
sua protezione. Anche Lucrezio la chiede; e nel libro in
•cui combatte la provvidenza con tutta la forza del suo
spirito,, egli prega e scongiura colui il quale ci governa
di allontanare da noi i guai.

Quod procul a nobis flectat natura gubernans.
Tuttavia non devesi fare entrare in ogni cosa questa
maestà temibile, della quale non si può fare il nome in­
vano. Passi che le false divinità siano mischiate in ogni
specie di finzioni, perchè sono esse stesse favole, vani

�effetti della fantasia dei poeti, ma per i cristiani essi non
darebbero che verità a colui che è la verità pura e ac­
comoderebbero tutti i loro discorsi alla sua saggezza e
b o n tà . ^ - Questo gran cambiamento è seguito da quello
dei costumi, i quali per essere ora civili e miti non pos­
sono soffrire ciò che essi avevano di feroce e di selvaggio
in quei tempi. »
• Infine conchiude che i poemi d ’Omero saranno sempre
dei capolavori : non in tutto dei modelli. Essi formeranno
il nostro giudizio, e il giudizio regolerà la disposizione
delle cose presenti. Virgilio va a genio di tutti gli spiriti
ben fatti per la sua piacevole e misurata uguaglianza, non
ostante il poco merito del pio Enea, e dei seguaci suoi
caratteri insipidi e disgustanti ; ma in Lucano trova egli
la vera poesia. Tutto in esso è poetico e tutto è ragio­
nevole: non poetico per il ridicolo di una finzione o per
la stravaganza. di un’ iperbole, ma per la nobiltà ardita
del linguaggio e per la bella elevatezza del discorso. E '
così, che la poesia è il linguaggio degli dei e che i poeti
sono saggi. M eraviglia molto grande, e più grande di
non averla saputa trovare in Omero, nè in Virgilio, per
riscontrarla in Lucano.
Ma Carlo Perrault, non conoscendo queste osservazioni,
0 fingendo di non conoscerle, si die’ a seguire, da uomo
bizzarro, la campagna infelice contro i greci scrittori e i
latini, ma con quello spirito che mancava al Desmarest,
e avendo a lato un suggeritore, il Fontenelle che, a dirla
volgarmente, lanciava la pietra e nascondeva la mano ;
voleva aiutare la causa, sfogarsi ad attizzare il fuoco, ma
non compromettere a fondo la propria persona. Era un
avvocato fra le quinte !
Carlo Perrault era nato a Parigi nel 1628. A veva fatto
i suoi primi studi nel collegio di Beauvais, dove si era
distinto per una straordinaria facilità nel verseggiare, e
per un altrettanto ardore di polemista scolastico. Fuori,
all’aria libera di Parigi, si era dato alla moda letteraria,
era stato un seguace di Saint-Amant e di Scarron, ed

�aveva parodiato il sesto libro dell' Eneide e composto un
poema : Les murs de Troie ou l'origine du burlesque. I
suoi successi di rimatore gli fecero dimenticare il digesto.
Si consacrò interamente alle lettere. Il suo dialogo, lam­
biccato, sull’ amore e l’ amicizia, condotto nella maniera
delle sottili nostre disquisizioni d ’ amore cinquecentista,
gli cattivò tutta la benevolenza del ministro Colbert, e la
sua ode per il matrimonio di Luigi X IV lo rese bene
accetto in Corte. Egli, sotto gli auspici e la protezione
del grande ministro, insieme con lo Chapelain, col Cas­
sag ne, col Bourzeys, fu uno dei fondatori dell’ Accademia
delle iscrizioni e belle lettere. Il suo spirito, il suo facile
carattere lo fecero sempre più ben volere da Colbert, il
quale prima lo nominò commesso, e, poi, controllore ge­
nerale alla sopraintendenza 'dei regi edifici. E di tale ca­
rica si servì, per far dare a suo fratello Claudio la prefe­
renza su tutti gli altri architetti, che avevano presentato
disegni e piani per l’abbellimento della facciata del Louvre.
E , così, surse la magnifica colonnata che, certo, rivaleggia
con le migliori opere architettoniche e decorative del Rinascimento nostro. L ’affetto fraterno non offese le ragioni
dell’arte. In seguito, per qualche mortificazione subita, si
allontanò da Colbert; e sebbene, poi, spesso pregato di
ritornare a lui, volle rimanere meno onorato (e meno umi­
liato di tanto in tanto) ma più libero.
Dopo una gioventù brillante, e una virilità trascorsa nel
fasto di Corte, si die’, anche lui, alla devozione, e, nel
1686, pubblicava un poema religioso sopra san Pao­
lino ( 1) . Questo poema morì sul nascere, soffocato dalla
indifferenza del pubblico e degli scrittori contemporanei
grandi e piccoli. Il rimatore ne fu irritato e die’ subito
l’ultima mano ad un altro poema : L e siècle de Louis X I V ,
che si affrettò di leggere (27 gennaio 16 87) in gran
(1)
Saint Paulin, évesque de N ole, avec une épistre chrestienne
sur la penìtence et une ode aux nouveaux convertis. Paris, Coi­
gnartl, in-8, 1 686.

�parte, in seno all’ Académie française, e che comparve
stampato l’anno medesimo. In esso cavallerescamente il
genio moderno era esaltato ai danni delle due antichità.
Allora Boileau scese nuovamente in campo, armato di e­
pigrammi :

S u r ce qu’on avait lu à l ’Académie des vers
contre Homere et contre Virgile.
Cho vint, l ’autre jour, se plaindre au dieu des vers
Qu’en certain lieu de l ’univers
On traitait d’auteurs froids, de poètes stériles,
Les Homéres et les Virgiles.
Cela ne saurait être, on s ’est moqué de vous,
Reprit Apollon en courroux:
Où peut-on avoir dit une telle infamie ?
Est-ce chez les Hurons, chez les Topinamboux?
— C'est à Paris. — C’est donc dans l ’hôpital des fous?
— Non, c'est au Louvre, en pleine Académie.
j ' ai traité de Topinamboux
Tous ces beaux censeurs, je l ’avoue,
Qui de l'antiquité si follement jaloux.
Aiment tout ce qu’on haït, blâment tout ce qu'on loue ;
E t l'Académie, entre nous,
Souffrant chez soi de si grands fous,
Me semble un peu Topinamboue (1 ).
Intanto un anonimo bello spirito lanciava, a sua volta,
il seguente epigramma :

Boileau, Perrault, ne vous déplaise
Entre vous deux changer de these.
L'un fera voir par Lutrin
Que la muse nouvelle a le pas sur l ’antique:
Et l ’autre par le saint Paulin ,
Qu'aux poètes nouveaux les ancien fo nt la nique.
Il Perrault non si die’ vinto per così poco. E , dal 1688
al 1696, pubblicò i suoi quattro volumi : Parallèle des(1)V
ed
iep
igram
iX
IV
eX
V
d
elB
o
ileau
.

�ca
niens et des modernes. Il suo modo di combattere non si
offre al ridicolo come quello del quasi ottuagenario Desma­
rest, perchè non è subbiettivo, perchè egli non si gonfia di
orgoglio, non decreta il genio e la gloria a sè medesimo,
non si pone a modello di tutti, ma invoca, come esempio, i
migliori scrittori contemporanei suoi, e con essi e per essi
— tra i quali annovera il suo principale avversario —
vuol provare, che i moderni sono da preferirsi agli antichi,
e spalma di vernice scientifica i suoi argomenti sofistici.
I moderni, per ragione del progresso continuo dell’umanità,
debbono saperne più degli antichi, e debbono scrivere me­
glio di essi. In quanto alla tecnica e alla condotta di un
poema epico, lo Chapelain ne sapeva più di Omero e di
V irgilio. Dunque aveva scritto un poema più perfetto di
quelli che essi composero. Ma, qui, cascava l’asino, il
poema dello Chapelain, la famosa Pucelle , era perfettissimo
e illeggibilissimo. Omero e Virgilio erano poeti, e lo Cha­
pelain un mosaicista di rime. Un pittore modernissimo può
sapere tutti i segreti dell’impasto dei colori, tutti i misteri
per ottenere le più sfumate tinte, ed essere incapace non
dico di creare opere come quelle di Raffaello, che tali
segreti non conobbe, ma nemmeno di farne copie ven­
dibili.
Invasato nella sua tesi, si trasforma in un affaticato al­
chimista di frasi lambiccate, e tenta di far passare per ar­
gomenti convincenti delle semplici affermazioni temerarie.
Non dà quartiere ai classici greci: Omero è un fortunato
fabbricante di versi, in cui non vi è nulla di buono e tanto
meno di ammirabile, non disegno organico, non caratteri,
non eleganza di linguaggio. Si burla dell’ eroico Achille,
che chiede al cielo e alla terra vendetta contro i suoi ne­
mici e si ritira comodamente nella sua tenda nell’ora della
battaglia. Ma questo povero signor Perrault, distillatore di
spiriti letterari, che non sapeva di greco, si dimenticava di
vedere in Achille l’uomo, con tutte le sue passioni e le sue
debolezze ; dimenticava di vedere in lui il filosofo, che
medita sulle miserie umane e sulle proprie, ritirato nella

�solitudine della sua tenda ; dimenticava che se Achille era
stato spesso bollente di ira e di vendetta, era altrettanto te­
nero amico, versando lagrime vere per il suo Patroclo; di­
menticava che era l’anima dei suoi compagni, il paciere
amato e rispettato e il consolatore cavalleresco dei vinti.
Non era un eroe tutto d’un pezzo, come la miopìa intellet­
tuale del Perrault vedeva i personaggi dell’epopea, che se­
condo lui, dovevano avere unità di carattere, ma l’uomo,
poliedrico, uno e vario nel tempo stesso. Non compren­
deva il greco e non comprendeva Omero, che riesce sempre
leggibile, tranne quando qualche volta dorme, non ostante
si muova tra dei, semidei e dee, più o meno autentiche.
E il Perrault seguita a giudicare secondo che avvin­
ghia. Se Omero non ha nulla di buono, Platone non è
divertente, è molto noioso. I suoi dialoghi non valgono
le Provinciali del Pascal. Quel buon Platone avrebbe do­
vuto scrivere un manualetto di filosofia per le dame amiche
dell’autore del dialogo tra l’amore e l’amicizia. Che più?
Non vale la pena di scervellarsi per leggere Sofocle ed Eu­
ripide nell’originale, basta di vederne una delle tante tradu­
zioni ! E non manca di prendersela con Demostene. D ov’è
la sua eloquenza? dice troppo poco, il puro necessario! è
troppo austero, la taille trop droite. Non è grazioso ! Pec­
cato che Demostene non scrivesse un discorso accademico
da far udire alle signore !
Poi, in quanto ai nostri Latini, rifrigge ciò che era stato
detto contro Virgilio, che è già giudicato; il suo Enea
non vale più di Achille. Si deve considerare Orazio come
un poeta satirico ? oibò, è appena un mezzo poeta satirico,
troppo impersonale, non ha punte. Per avere in lui la sa­
tira ci vuole un po’ di Giovenale. Ecco qua, prendete la
toga oraziana, foderatela di pelo ispido giovenalesco, ed
avrete il poeta satirico. E si può stimare Cicerone come
un grande oratore e Terenzio come un pittore della na­
tura ? Cicerone parla troppo, e Terenzio cade nel volgare.
L ’oratore deve aver forza e l’autore comico deve parlare
da uomo di spirito. Il periodo troppo lungo fa male ai

�polmoni e la natura lasciatela parlare da sè nella solitudine
dei boschi e delle selve.
E , così, negando il bello dei classici, esagerandone i di­
fetti, inerenti a tutte le opere umane, il Perrault si sfor­
zava di portare intorno, sventolante e vittoriosa, la sua ban­
diera folle e anticivile. E si dava l ’aria di combattere in
nome della ragione contro le frasi fatte, e l’autorità, e i
pregiudizi, confondendo stranamente il diritto di esame,
che si fonda sul diritto naturale della libertà del pensiero,
che deve smascherare la menzogna, nascosta sotto le par­
venze ingannatrici di verità, con la critica intorno al bello
dell’arte; non comprendendo, per conseguenza, che un po­
stulato scientifico o è vero o è falso, ma che una vera
opera d’arte, pur avendo delle imperfezioni, rimane sem­
pre un’opera d ’arte; e piace e commuove e resiste alle ro­
vine del tempo e agli assalti degli invidiosi e degli stolti:
l’immortalità di un’opera d ’arte non si cancella con un
frego di penna, come non è prodotto di un arbitrario de­
creto di volubile dominatore. I successi artificiali durano
quanto la vita di una rosa, i trionfi veri sono ingranditi
dai secoli.
E Boileau, che aveva assalito Desmarest, che aveva
lanciato i primi epigrammi contro Perrault a proposito del
secolo di L u ig i X IV , ritornava ai suoi dardi :

A M. P * 'r sur les livres qu’il a fa it contre les anciens
Pour quelque vain discours, sottement avanci’
Contre Homère, Platon, Cicéron on Virgile,
Caligola partout fu t traité d'insensé,
Néron de furieux, Adrien d ’imbécile.
Vous donc qui, dans la même erreur,
Avec plus d ’ignorance, et non moins de fureur,
Attaquez ces héros de la Grèce et de Home,
P * * , fussiez-vous empereur
Comment voulez-vous qu'on vous nomme?
Sur le même sujet
D ’où vient que Cicéron, Platon, Virgile, Homère,
E t tous ces grands auteurs que l 'univers révère,

�Traduits dans vos écrits nous paroissent s i sots?
Perrault, c ’est q u ’en prêtant à ces esprits sublimes
Vos façons de p a rle r, vos bassesses, vos rimes,
Vous lés faites tous des Perraults.

Poi, nel 16 93, gli lanciava ancora i seguenti:
L e bruit court que Bacchus, Ju n o n , J u piter, M ars,
Apollon, le dieu des beaux-arts,
L e s R is mêmes, les fe u x , les Grâces et leur mère,
E t tous les dieux, enfants d ’Homère,
Résolus de venger leur père,
Jettent déjà s u r vous de dangereux regards.
P errault, craignez enfin quelque triste aventure.
Comment soutiendrez-vous un choc si violent?
I l est vrai, Visé (1) vous assure
Que vous avez p o u r vous M ercure,
M ais c'est le M ercure galant.
Contre P errau lt et ses partisan (1693) .
N e blâmez pas Perrau lt de condamner Homère,
V irgile, A ris tote, Platon,
I l a pour lu i monsieur son f r è r e (2),
G ... (3) N ... (4) Lavati (5), Caligula (6) Néron,
E t le g ro s Charpentier (7) dit-on.
(1) L ’autore del Mercure galant.
(2) Claude Perrault.
(2) Non si sa chi sia questo signor G.
(4) N... è il duca di Nevers.
(5) Lavan era un gentiluomo oscuro, membro dell’Accademia
francese fin dal 1679, doveva il suo seggio all’aver negoziato il
matrimonio di una figlia di Colbert col duca di Mortemar. Non
aveva scritto nulla prima di essere eletto spontaneamente acca­
demico, ed ebbe il merito di non scriver nulla nemmeno dopo.
(6) Svetonio dice che Caligola voleva distruggere le opere di
Omero, di Virgilio e di Tito Livio.
(7) Francesco Charpentier era dell’Accademia francese, di cui
faceva parte dal 1651.

�Parodie de la prem ière ode de Pindare
à la louange de M . Perrault.
M algré son fa tra s obscur,
Souvent Brébeuf étincelle.
Un vers noble, quoique dur,
Péut s ’o ffrir dans la Pucelle.
Mais, ô ma lyre fid èle!
S i du p arfait ennuyeux
Tu veux trouver le modèle,
N e cherche point dans les d e u x
D ’astre au soleil préférable ;
N i, dans la fo u le innombrable
D e tant d ’écrivains divers
Chez Coignard rongés des vers,
Un poète comparable
A l ’auteur inimitable
D e Peau-d’A n e mis en vers (1 ).

Il Perrault diceva che non era necessario di leggere
nell’originale i classici greci e latini, e in questa sua af­
fermazione ci poteva essere un po’ di malizia interessata,
un piccolo agguato contro di essi. E ra proprio una con­
seguenza delle traduzioni la stortura dei giudizi che alcuni,
sulla falsariga dei Desmarest, dei Fontenelle e dei Per­
rault, avventavano contro quei vecchi maestri. « Sapete voi,
diceva un giorno il Boileau all’abate d ’Olivet, perchè ora
gli antichi non hanno più i numerosi ammiratori di una
volta ? Ciò avviene, perchè, per lo meno, i tre quarti di
coloro che li hanno tradotti, sono degli ignoranti o degli
sciocchi. M adam e de la Fayette, la più spiritosa donna di
Francia e quella che meglio scriveva, paragonava uno

( 1 ) V era m en te non si rico n o sc e in q u esti versi il p rin cip io d ella
p rim a o lim p ica d i P in daro . Il B o ilea u non c o m p letò l ’o d e , ch e,
fo rse, n e ll’ in siem e, a v re b b e seg u ito il m o d ello , p erc h è, in q u el
to rn o , si co n ciliò col P erra u lt. G li ep ig ra m m i a n teced en ti sono
q u e lli segnati con i n um eri : X X I I , X X I I I , X X V I , X X V I I , l ’o d e
è m essa tra g li ep ig ra m m i col n. X X V I I I .

�sciocco traduttore a un lacchè , che la sua padrona manda
a fare un complimento a qualcuno. Ciò che la sua pa­
drona gli avrà detto in termini cortesi, egli va a dirlo
grossolanamente, storpiandolo. Ecco la più perfetta im­
magine di un cattivo traduttore. Ma non basta che un
traduttore abbia dello spirito, se egli non ha la specie di
spirito del suo originale. Invero, Tourreil non è punto
uno sciocco a prenderlo tutto insieme, e nondimeno qual
mostro il suo Demostene! Io dico mostro, perchè in ef­
fetti è un mostro un uomo smisuratamente grande e
gonfio. Un giorno, in cui Racine era ad Auteuil, in casa
mia, Tourreil vi venne e ci consultò sopra un punto che
egli aveva tradotto in cinque o sei maniere, tutte meno
naturali e più affettate le une delle altre. — Ah, il carne­
fice, egli farà tanto che darà dello spirito a Demostene,
mi disse Racine, piano. — Ciò che si chiama spirito in
questo senso, è precisamente l’oro del buon senso, con­
vertito in canutiglie » ( 1 ).
Boileau aveva ragione da vendere. Pigliamo, per esem­
pio, l’abate Morellet che tradusse quasi tutti i classici la­
tini, e fu zelante e innamorato di essi: ebbene li calunniò
tutti, li travestì tutti quanti come in una mascherata di
fantasia.
Saint-Evremond la pensava in fatto di traduzioni e tra­
duttori presso a poco come Boileau. E , fin dal 16 75, egli
opinava che non fossero molto felici nel rendere, per
esempio, alcuni dei poeti latini. Parla del Segrais, tra­
duttore di Virgilio, uno dei migliori, e pur giustamente
osserva: « il demeure partout bien au-dessous de V irgile :

ce q u ’il avoue lu i meme aisement; car il serait fo rt e x ­
traordinaire qu'on p ût rendre une traduction égale à un
si excellent original. D 'ailleurs un des plus grand avan­
tages du poeta consiste dans la beaute de l ’exp ression : ce
■ (1) Vedi a pag. 445 in Oeuvres poétiques de Boileau edition
collactionnée sur les m eilleurs textes ecc. par Charles Louandre.
Paris, Charpentier, in-16.

�qu'il il n ’est possible d ’égaler dans noire langue, puisque j a ­
mais on n'a su le faire dans la sienne. Segrais doit se
contenter d'avoir m ieux trouvé le génie de V irgile , que
pas un de nos auteurs ; et quelque grâce qui ait perdu l ’E ­
neide entre ses mains, j ' ose dire qu' il surpasse de bien
loin tous ces poèmes que nos français ont mis au jou r,
avec plus de confiance que de succès » ( 1 ).
E trova meno da lodare la lodata traduzione della F a r­
saglia, fatta dal Brébeuf, il quale si gonfia per rispon­
dere allo slancio e alla forza dell’originale, e quasi sem ­
pre oltrepassa il segno, e, poi, quando dovrebbe elevarsi
e riscaldarsi davvero, rimane al disotto di esso, per pa­
rere facile e naturale.
Per esempio a rendere il famoso verso :

Victrix causa D iis placuit, sed vieta Catoni.
Il Brebeuf dice solamente :

Les dieux servent César, et Caton suit Pompée.
Un terzo campione si presentò contro gli antichi: L a ­
motte-Houdard. E ra figlio di un cappellaio, ed era nato
nel 16 72, proprio due anni dopo che Desmarest aveva
dato inizio alla sciocca campagna. Sebbene vivesse sol­
tanto cinquantanove anni, scrisse odi a non contare, tra­
gedie e commedie, poemi lirici e critiche, opere che eb­
bero voga a suo tempo, e che ora sono tutte dimenti­
cate. L a sua tragedia i Maccabei fu stimata un capolavoro,
e come l’aveva fatta rappresentare sotto il velo dell’ano­
nimo, per smorzare le invidie e la cabala, passò financo
per un’ opera postuma di Racine. Ma un’ altra tragedia
sua, di soggetto romano, Romulus, ebbe un successo di
moda anche superiore ai Maccabei, come anche piacque
un suo poema lirico la Venitienne, in cui vi è del colo­
rito, dello spirito, ma una stucchevole affettazione, che è
(1) Vedi a pagg. 321-322 in : Oeuvres choisies de Saint-Évre­
mond. Paris, Garnier.

�il difetto che offusca ogni sua produzione. Scrisse un di­
scorso sopra Omero, rifriggendo le censure che gli erano
state già fatte e ne tradusse male l' Ilia d e, confutando cosi
sè medesimo, dimostrando di non averlo compreso. M a­
dam e Dacier, che si era fatta la guardiana della Quercia
annosa, cui i pigmei indarno davano colpi di accetta, gli
rispose con veemenza, con acrimonia, con iattanza. Ed
egli ebbe il buon senso di non irritarsi ; e, in un discorso
intitolato R é flex io n s su r la critique , le rispose calmo e
modesto, con brio, con sale, con grazia cavalleresca, tanto
che egli fece l’unica volta della buona prosa senza vo­
lerlo, ed ebbe uu vero trionfo. E quella sua risposta ebbe
l’onore di suscitare critiche e riflessioni sulle riflessioni;
e molti in grazia di quel discorso gli perdonarono l’infe­
lice travestimento e spolpamento d ell’Ilia de, in cui col
pretesto di perfezionare e correggere e sfrondare padre
Omero, lo aveva ridotto nudo, e uno scheletro irricono­
scibile.
Tutti quei combattenti, dalle tristi figure, contro gli an­
tichi, parevano simili a quegli istrioni in maglie multico­
lori, con le facce impiastricciate di cattivo belletto, che
si gonfiano le guance, e si torcono i muscoli, in alto,
sulle panche, innanzi ai casotti dei saltimbanchi nelle fiere
per attirare nella baracca un po’ di pubblico. E della
gente oziosa stava un po’ a vederli e udirli, e, poi, alzava
le spalle, battendo il tacco. Ora sono tutti sepolti sotto
un profondo oblio. Solo Carlo Perrault è ricordato dalle
mamme, quando, tenendo i bimbi irrequieti sulle ginoc­
chia, raccontano loro i casi e le avventure del Petit Poucet,
i casi e le avventure delle belle fate ( 1 ).
L a gente curiosa e oziosa stava un po’ ad udire i nuovi
venuti, poi scrollava le spalle e continuava per la sua
( 1)
P errau lt non a v re b b e mai c red u to di d o v e re la sua m ezza
im m ortalità a q u e s ti con ti, e in v ero li p u b b lic ò so lo , nel 1697,
so tto il n om e d i P erro t d ’A m a n c o u r — suo figlio — ancora
fanciullo.

�via. E, cosi, i filologici, i grammatici, gli innamorati delle
lingue greca e latina continuavano ad insegnare nelle
scuole affollate. E in quanto alla nostra lingua latina, dal
16 70 in qua, non era diminuito l’antico culto dei lette­
rati e degli intellettuali. E al P etit thrésor des mots f r a n ­
çais selon l ’ordre des lettres a in si q u ’i l les fa u t écrire tour­
nes en latin di F erd in a n d Morel ( 1) , alla prima e se­

conda parte della grammatica latina di Luigi Couvay,
arricchita di una quantità di piccoli quadri (figures) q u i
ne doivent p a s moins rejo u ir la veue que soulager l ’esprit
de ceu x q u i voudront s ’en s e rv ir (2), al metodo breve e
facile per apprendere la lingua latina di J ean Filz, a Pa­

rigi, nel 1669, avevano fatto seguito
tina, il rudimento della lingua latina,
cese-latino, il Tesoro delle due lingue
di Je a n Gaudin (3), e l 'U s a g e du je u

la grammatica la­
il dizionario fran­
francese e latina

roya l de la lan gu e
latine, avec la Ja c ilité et l ’élégance des langues latine et
française, au ssi un petit traité des poésies latine et fr a n ­
çaise de G a b riel de Foigny, a Lione, presso il Coral, nel
1674, e le A n alogies de la lan gu e latine de Jacques de
l’Oeuvre (4), e poi le D ictionnaire u niversel fr a n ç a is et
latin, detto dizionario di Trévoux, stampato in tre vo­

lumi in folio, a Trévoux, nel 170 4, che ebbe una seconda
edizione a Parigi, in sette volumi in folio, nel 17 5 2 (5),
e poi L e s régles et les difficultés de la gra m m a ire latine
( 1 ) R o u e n , 2 v o l. in - 1 2 , 16 6 4 .
(2) P a ris , !n -4 , T h ib o u s t , 1668.
(3) T u l l e e P a ris , 111-4, 16 7 6 e j 68o .
(4) P a r is , in - 1 2 , 16 9 8 .
( 5 ) Q u e s to d iz io n a r io , d e t t o v o lg a r m e n t e d i T r é v o u x , il p iù
c o m p le t o , e b b e u n a q u in t a e d e fin it iv a e d iz io n e n e l 1 7 7 1 , a P a ­
r ig i, in -8 v o l . in fo l. p e r c u ra d e l l ’ a b a te B r ille n t c o l s e g u e n t e
tito lo : D ictionnaire universel fra n ça is et latin, vulgairm ent ap­

p e lé dictionnaire de Trévou x, contenant la signification et la dé­
finition des mots de l ’une et de l'au tre tangue, l ' explication de
tout ce que renferm ent les sciences et les arts, le tout tiré des
plus excellents auteurs, des m eilleurs lexicographes, etymologi­
stes et glossaires etc., augmenté p a r l'abbé B r ille n t.

�dans un ordre alphabetique del L e Clerc ( 1 ), e poi L e
Petit apparat royal ou nouveau dictionnaire français-latin
di Claudio Thiboust (2) e infine le grand dictionnaire
français-latin et latin-français dell’abate Pierre Danet (3).
Ah dimenticavo un libro di tal genere molto curioso e
rarissimo, di cui io possiedo una copia appartenuta, nel
1796, al canonico Stefano Montanelli di Fucecchio, cioè

Les Racines de la langue latine mises en vers fran çais,
stampato a Parigi, nel 1706, presso Pierre-Augustin Le
Mercier, senza nome di autore, il quale è però Etienne
Fourmont. L ’autore si è sottoposto a questa fatica, sti­
mando molto utile di riportare ad ogni parola le radici
latine, le quali in gran parte suppliscono ai dizionari e
dispensano di ricercare una gran quantità di vocaboli; se
ne comprende meglio la forza, quando si rimonta alla ra­
dice, e ' i versi rimati contribuiscono meglio a farle ri­
tenere.
Ecco un esempio:

A er, air, vapeur, le ciel même
Aerumna, douleur, peine extrême
L e note ad ogni parola sono molto esatte e ricche, e
mostrano una profonda conoscenza della lingua latina.
Il nome di Roma, sotto tutti gli aspetti, riempiva Pa­
rigi a la Francia. E ra studiata financo la fanciullezza dei
suoi grandi uomini.
In un libro ora raro, intorno ai fanciulli celebri (4),
allora pubblicato, si parla con affetto, con ammirazione e
( 1 ) Paris, in-8, Chatelain, 1708.
(2) Paris, in-8, 1712, ediz. riveduta con un dizionario geo­
grafico.
(3) Paris, 2 vol. in-4, 1691 e 1713, se ne fece una terza edi­
zione a Lione nel 1735.
(4) Des enfans devenus célèbres par leurs études ou par leurs
écrits, traite historique. A Paris, chez Antoine Dezallier, in-12,
1688.
In questo libro è fatta larga parte anche ai nostri del Medio­
evo, del Rinascimento e dell’età seguenti, come all’Accursio,

�con esattezza ed imparzialità dell’infanzia degli imperatori
Augusto, Tiberio, Caligola, Nerva, Marco Aurelio, Set­
timio Severo, Giordano e Giuliano l’apostata, di Catone
il vecchio, di Cesare, di Cicerone, Ortensio e Calvo ora­
tore, di Lucio e Publio Licinio Crasso, di Asinio Pollione,.
di Marco Pisone, di Plinio e Papiniano, di Cetego.
Erano poi pubblicate alcune raccolte di Pasquinate.
Una ne fu edita, piccantissima, nel 16 7 4 : L es Risées de
Pasquín (1) ; altre due ne stampava Eustache L e Noble
anche interessantissime (2).
Tra le pagine dedicate a Roma, certamente sono me­
morabili e degne di essere rilette quelle che Jacques Be­
nigne Bossuet ha scritto nel suo discorso sulla storia uni­
versale, venuta alla luce nel 16 8 1, quando egli contava

a l l ’ A lc ia t o , a l l ’ A q u in a te , a d E r m o la o B a rb a ro , al B e m b o , ai d u e
B e ro a ld i, a T o m m a s o C a m p a n e lla , a l C r in it o , al L a lli, a M an u zio
il g io v a n e , a Ja c o p o M azzo n i, a P ic o d e lla M ir a n d o la , al P o li­
z ia n o , a G e r o la m o d e lla R o v e r e , a P o m p e o S a r n e lli, a M ic h e le
V e r in i, ai d u e S t e lla ecc.

(1) Les Risées de Pasquín, ou l ’histoire de ce qui s ’est p assé
à Rom e entre le Pape et la France, dans l ’ambassade de M . D e
Crequi ; avec autres entretiens cu rieu x touchant les plus secrètes
affaires de plusieurs Cours de l'E u ro p e. C o lo g n e , in - 1 2 , 16 7 4 .
(2) Pasquinades, pamphlets, dialogués et mensuels, d irigés
contre le cardinal Cibo fa v o r i d'innocent X L et su r les affaires
du temps, publiés de 16S8 à 1 660 à Rome, Londres , Vienne,
Basle, etc., in - 1 2 . Q u e sto lib ro c o n t ie n e : L e Cibisme, p rem ier
dialogue entre Pasquin et M arforio su r les affaires du temps. —
L e songe de Pasquin, on le P a l de l ’Europe. — L e couronnement
de Guillemot et de Guilleminette, avec le sermon du g ra n d docteur
B urnet — L e Festin de Guillem ot — D ialogue d'E sope et de
M ercure sur les affaires de Hollande — L a bibliothèque du roy
Guillemot — L a fa b le de R en a rd — La D iete d ’A u gsbou rg —
L a lotterie de Pasquín — L ’ombre de Montmoulh — L es mé­
dailles — L a c le f du gabinet — L e triomphe — Les ombres de
Chomber g et de Lo rrain e — L a lanterne de D iogène — Les M er­
cures ou la tabatière des estais de Hollande — L e roy des fle u rs.
L ’ a ltr o lib ro di P a s q u in a te fu s ta m p a to d a l D e N o b le , a P a ­
r ig i, nel 16 9 3 , c o n q u e s to t i t o lo : Les Pasquinades pou r l ’an­

née 1693.

�g ià cinquantaquattro anni, e composto ad istruzione del
Delfino, cioè di colui che avrebbe dovuto regnare sulla
Francia col nome di Lu igi X V . Il Bossuet di nobile fa­
miglia di Borgogna, nato a Digione nel 16 27, aveva in­
cominciato a brillare a Parigi a sedici anni, improvvisando,
una sera, un sermone all' hôtel Rambouillet, da far escla­
mare al buon Voilure, che non aveva mai udito predicare
nè si tosto, nè si tardi. Aveva riformato l’eloquenza sacra,
'■dandole serietà, forza e dignità e non aveva fatto cadere
le grandi speranze che di lui si erano concepite. Era una
■colonna della chiesa e una gloria della Francia. Profon­
damente credente, ma d ’animo buono, di spirito libero ed
innamorato di ogni cosa bella, polemista stringente, ma
tollerante, se era stimato da Luigi X IV , non era meno
amato dal popolo, del quale conosceva e soccorreva tutte
le miserie, e in mezzo al quale volle andare a passare
gli ultimi anni di vita sua.
Tale uomo, tale credente, doveva scrivere pagine di
fede, ma anche pagine di bontà; pagine di pura filosofia,
ma anche pagine di vita pratica ; pagine di teologia, ma
anche pagine di coraggio in favore dei diritti umani. E
nel suo discorso sulla storia universale, scritto per un
figlio di re, e per il figlio di Luigi X IV , vi sono pagine
schiettamente democratiche, scritte con garbata fermezza.
Basterà il dire che il primo capitolo della terza parte ha
questa intestazione: Les révolutions des empires sont r é ­

glées p a r la providence et servent à hum ilier les princes.
E nessuno più di lui, con sincero entusiasmo, ci ha par­
lato dell’amore per la libertà e delle virtù dei primi re­
pubblicani di Roma. Lasciamo a lui la parola :
« Nous sommes enfin venus à ce grand empire qui a

englouti tous les empires de l ’univers, d ’où sont sortis les
plus grands royaumes du monde que nous habitons, dont
nous respectons encore les lois, et que nous devons p a r con­
séguent m ieux connaître que tous les autres empires. Vous
entendez bien que je parle de l'em pire romain. Vous en
avez vu la longue et mémorable histoire dans toute sa suite,

�mais pour entendre parfaitem ent les causes de l'élévation
de Rome, et celles des grands changements qui sont arrivés
dans son état, considérez attentivement, avec les mœurs des
Romains, les temps d’où dépendent tous les mouvements
de ce vaste empire.
« De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus
hardi, mais tout ensemble le plus réglé dans scs conseils,
le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus
laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain.
« De tout cela s’est form ée la meilleure milice et la po­
litique la plus prévoyante, la plus ferm e et la plus suivie
q u i f ut jam ais.
« L e fon d d'un Romain, pour ainsi parler, était l ’amour
de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lu i fa isait
aim er l’autre : car, parce q u 'il aimait sa liberté, il aimait
aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans
des sentiments également généreux et libres. — Sous ce
nom de liberté, les Romains se figuraient, avec les Grecs,
un état oh personne ne fu t sujet que de la loi, et où la
lo i fû t plus puissante que les hommes.
« Au reste, quoique Rome fû t née sous un gouverne­
ment royal, elle avait, même sous ses rois, une liberté qui
ne convient guère à une monarchie réglée. Car outre que
les rois étaient électifs, et que l'élection s ’en fa isait p a r tout
le peuple, c’était encore au peuple assemblé à confirmer les
lois et à résoudre la p a ix ou la guerre. I l y avait même
des cas particuliers oh les rois déféraient au peuple le
jugem ent souverain : témoin Tullus H ostilius, qui, n'osant
n i condamner ni absoudre Horace, comblé tout ensemble,
et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte
pour avoir tué sa soeur, le fit ju g e r p a r ce peuple. A insi
les rois n'avaient proprement que le commandement des
armées et l'autorité de convoquer les assemblées légitimes,
d 'y proposer les affaires, de maintenir des lois et d'exé­
cuter les décrets p ubblics.
« Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous
avez vu de réduire Rome en république, il augmenta dans

�un peuple déjà si libre l ' amour de la liberté ; et de là
vous pouvez ju g er combien les Romains en fu rent ja lo u x
quand ils l'eurent goûtée tout entière sous leurs consuls.
« On frémit encore en voyant dans les histoires la triste
fermeté du consul Brutus, lorsqu’il fit mourir à ses yeu x
les deux enfants, qui s’étalant laissé entraîner aux sourdes
pratiques que les Tarquins faisaient dans Rome pour y
rétablir leur domination. Combien fu t affermi dans l ’amour
de la liberté un peuple qui voyait ce consul sévère im­
moler à la liberté sa propre fa m ille! I l ne fa u t plus
s'étonner si on méprisa dans Rome les efforts des peuples
voisins qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis.
Ce fu i en vain que le roi Porsenna les prit en sa pro­
tection. Les Romains, presque affamés, lui firent connaître
p a r leur fermeté, qu'ils voulaient du moins mourir libres.
L e peuple fut encore plus ferme que le Sénat; et Rome
entière fit dire à ce puissant roi, qui venait de la réduire
à l ’extrémité, qu'il cessât d ’intercéder pour les Tarquins,
puisque, resolue de tout hasarder pour sa liberté, elle rece­
vrait plutôt ses ennemis que scs tyrans. Porsenna, étonné
de la fierté de ce peuple et de la hardiesse plus qu’hu­
maine de quelques particuliers, résolut de laisser les Ro­
mains jouir en p a ix d’une liberté qu’ils savaient si bien
defendre.
« La liberté leur était donc un thrésor qu'ils préferaient
à toutes les richesses de l'univers. Aussi avez vous vu que
dans leurs commencements, et même bien avant dans leurs
Progrès, la pauvreté n’était pas un mal pour eux : au con­
traire, ils la regardaient comme un moyen de garder leur
liberté plus entière, n ’y ayant rien de plus libre ni de plus
indépendant qu'un homme qui sait vivre de peu, et qui, sans
rien attendre de la protection ou de la libéralité d'autrui,
ne fonde sa subsistance que sur son industrie et sur son
travail.
« C’est ce que faisaient les Romains. Nourrir du bétail,
labourer la terre, se dérober à eux-mêmes tout ce qu'ils
pouvaient, vivre d ’épargne et de travail: voilà quelle était

�leur v ie ; c ’est de quoi ils soutenaient leur fa m ille, qu’ils
accoutumaient à de semblables travaux.
« Tite L ive a raison de dire qu’il n'y eut jam ais de
peuple où la frugalité, où l ’épargne, où la pauvreté aient
été plus longtemps en honneur. Les sénateurs les plus illu ­
stres, à n'en regarder que l’extérieur, différaient peu des
paysans, et n ’avaient d’éclat n i de majesté qu'en public et
dans le sénat. Du reste, on les trouvait occupés du labou­
rage et des autres soins de le vie rustique, quand on les
allait quérir pour commander les armées. Ces exemples
sont fréquents dans l ’histoire romaine. Curius et Fabrice,
ces grands capitains qui vainquirent Pyrrhus, un roi s i
riche, n’avaient que de la. vaisselle de terre ; et le prem ier,
à qui les Sannites en offraient d ’or et d'argent, répondit
que son pla isir n ’était point d'en avoir, mais de commander
à qui en avait. Après avoir triomphé, et avoir enrichi la
republique des dépouillés de ses ennemis, ils n'avaient plus
de quoi se faire enterrer. Cette modération durait encore
p
e n dan t les guerres puniches. Dans la prem ière on voit
Régulus, général des armées romaines, demander son congé
au sénat pour aller cultiver sa métairie abandonnée pendant
son absence. Après la ruine de Cartilage, on voit encore
de grands exemples de la prem ière simplicité. Aem ilius
Paulus, qui augmenta le trésor public par le riche trésor
des rois de Macédoine, vivait sélon les régies de l'ancienne
frugalité, et mourut pauvre. Mummius, en ruinant Co­
rinthe, ne profita que pour le public des richesses de cette
ville opulente et voluptueuse. A in si les richesses étaient
méprisées ; la modération et l ’innocence des généraux ro­
mains faisaient l'admiration des peuples vaincus.
« Cependant, dans ce grand amour de la pauvreté, les
Romains, n’épargnaient rien pour ta grandeur et pour la
beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages
publics furent tels, que Rome n'en rougit pas depuis même
qu ’elle se vit maîtresse du monde. L e Capitale bâti p a r
Tarquin le superbe, et le temple q u 'il éleva à Ju piter dans
cette forteresse, étaient dignes dès lors de la majesté du plus

�grand des dieux, et de la gloire fu tu re du peuple romain.
Tout le reste répondait à cette grandeur. Les principaux
temples, les marchés, les bains, les places publiques, les
grands chemins, les aqueducs, les cloaques même et les
égouts de la ville, avaient une magnificence qui paraîtrait
incroyable, si elle n'était attestée p a r les historiens, et con­
firm ée p a r les restes que nous en voyons. Que dirai-je de
la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des
je u x et des spectacles qu’on donnait au peuple? E n un
mot, tout ce qui servait au public, tout ce qui pouvait don­
ner aux peuples une grande idée de leur commune patrie,
se fa isait avec profusion autant que le temps le pouvait
p ermettre. L'épargne régnait seulement dans les maisons
particulières. Celui qu i augmentait ses revenus et rendait
ses terres plus fertiles p a r son industrie et par son tra­
vail, qui était le m eilleur économe, et prenait le plus sur
lui-même, s ’estimait le plus libre, le plus puissant, et le plus
heureux.
« I l n’y a rien de plus éloigné d ’une telle vie que la
mollesse. Tout tendait plutôt à l'autre excès, je veux dire
à la dureté. A ussi les moeurs des Romains avaient-elles
naturellement quelque chose, non-seulement de rude et de
rigide, mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils
n'oublièrent rien pour se reduire eux-mêmes sous les bon­
nes lo is; et te peuple le plus jalo u x de sa liberté que l ’u­
nivers ait jam ais vu, se trouva, en même temps, le plus
soumis à ses magistrats et à la puissance légitime.
« L a milice d ’un tel peuple ne pouvait manquer d'être
admirable, puisqu’on y trouvait, avec des ouvrages ferm es
et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéis­
sance. Les lois de cette milice étaient dures, mais nécés­
saires. L a victoire était périlleuse et souvent mortelle à
ceux qui la gagnaient contre les ordres. I l y allait de la
vie, non seulement à fu ir , à quitter ses armes, à aban­
donner son rang, mais encore à se remuer, pour ainsi dire,
et à branler tant soit peu sans le commandement du g é­
néral. Q ui mettait les armes bas devant l ’ennemi, qui aim
ait

�m ieux se laisser prendre que de m ourir glorieuse­
ment pour sa patrie, était ju g é indigne de toute assistance.
Pour l'ordinaire on ne comptait plus les prisonniers parm i
les citoyens, et on les laissait aux ennemis comme des mem­
bres retranchés de la république. Vous avez vu, dans Florus
et dans Cicéron, l'histoire de Régulus, qui persuada au
Sénat, aux depens de sa propre vie, d'abandonner les p ri­
sonniers aux Carthaginois. Dans la guerre d ’Annibal, et
après la perte de la bataille de Cannes, c’ est-à-dire dans
le temps où Rome épuisée p a r tant de pertes manquait le
plus de soldats, le Sénat aima m ieux armer, contre sa couliane, huit mille esclaves, que de racheter huit m ille Ro­
mains qui ne lu i auraient pas plus coûté que la nouvelle
milice q u 'il fa llait lever. M ais, dans la nécéssité des af­
fa ires, on établit plus que jam ais, comme une loi invio­
lable, qu'un soldat romain devait ou vaincre ou mou­
r ir » ( 1 ).
Il
lettore non troverà troppo lunga questa citazione.
Fa bene leggere pagine cosi eloquenti, consacrate alla li­
bertà ed all’amore di patria da un vescovo di santa
chiesa. Il Bossuet, in seguito, nota come la repubblica do­
vesse, a poco a poco, decadere per la lotta incessante tra
popolo e Senato, tra plebei e nobili; e come, con essa,
il grande amore per la libertà dovesse degenerare in a­
more della licenza, per cui Roma, prima, doveva essere
dilacerata dalle guerre civili, e, poi, cadere negli orrori di
un governo ferocemente dispotico.
Nondimeno l’impero romano compiè una grande mis­
sione nella civiltà. Il dispotismo infieriva in Roma, ma
non nelle province. I Romani rendevano migliori tutti i
paesi, che essi conquistavano, facendovi fiorire la giustizia,
l’agricoltura, il commercio, anche le arti e le scienze. Cosi
essi poterono fondare il più fiorente impero, e il più esteso
(1) Vedi a pagg. 462-467 in: Discours sur l'histoire univer­
selle par J. B. Bossue t, évêque de Meaux, nouvelle édition pré­
cédée d'une notice par Charles Louandre. Paris, Charpentier,
1893-

�che siasi mai veduto. E tutti i popoli del mondo, allora,
lino ai più barbari, rispettarono la loro potenza. I Romani
stabilirono, quasi dovunque, con il loro impero, le leggi
e la civiltà. E, in grazia della politica loro, alta, saggia
e previdente, in un impero cosi sterminato, che abbrac­
ciava tanti regni e tante nazioni, le rivolte furono raris­
sime. L e colonie romane, stabilite in tutti i luoghi del­
l’impero, producevano due effetti mirabili ; l’uno di sba­
razzare la capitale di un gran numero di cittadini poveri,
l’altro di tener custoditi i posti principali e di avvezzare, a
poco a poco, i popoli stranieri ai costumi romani. Queste
colonie, che avevano i loro privilegi, rimasero sempre af­
fezionate alla madre patria, e popolarono di Romani tutto
l’impero. Inoltre molte città, all’infuori delle colonie, ottene­
vano, per i loro abitanti, il diritto di cittadini romani, e
unite, per l’interesse al popolo dominante, tenevano in ri­
spetto le città vicine. Così accadde che, a poco a poco,
tutti i soggetti dell’impero si crederono Romani. Gli onori
del popolo vittorioso, gradatamente, si parteciparono ai
popoli vinti ; il Senato fu loro aperto ed essi potevano
aspirare fino all’impero. In tal modo, per la clemenza ro­
mana, tutte le nazioni non formarono se non una sola
nazione, e Rom a fu considerata come la patria comune.
L ’impero romano fondò l’unità politica e civile del mondo.
Venne Cristo e fondò l’unità religiosa. Nerone, che fu il
persecutore del genere umano, esclama il Bossuet, fu il
persecutore dei fedeli. Fece morire san Pietro e san Paolo.
Rom a fu consacrata dal loro sangue. Il martirio di san
Pietro, principe degli apostoli, stabilì nella capitale del­
l ’impero la sede principale della nuova religione. Così,
non ostante tutta la potenza romana, i cristiani, senza ribel­
lioni, senza provocare tumulti, e soltanto soffrendo ogni
sorta di inumanità, cambiavano la faccia del mondo, e si
diffondevano in tutto l’universo. L a nuova fede, soggiunge
1
fervente vescovo, fu fondata tra le sofferenze, perchè
Dio sa che le più forti virtù tra i dolori germogliano. Fu
ondata col martirio e per tre secoli tra i martini nutrita

�senza un sol momento di riposo. Poi, dopo di aver dimo­
strato, che Criso non aveva bisogno di soccorso umano, nè
delle potenze della terra, per istituire la sua chiesa, so g ­
giunge che fece convertire gli imperatori e fece di C o­
stantino il gran protettore del cristianesimo.
Così Rom a, per decreto della provvidenza, conchiude
il Bossuet, prima creò l’unità civile, poi l’unità religiosa
dei popoli.

��La politica civile e m ilitare dei Veneziani del
La H aye —

L’Italia

nel

De

1671 del S eg n elay —

S ain t-R éal, Amelot de la H o u s s a y e , Saint-D idier
e Venezia —
l’ H u g u e ta n

Il viaggio n o u v e a u et cu rie u x del—

Gli

aned do ti di Firenze

C ongiura dei Pazzi —

—

La

A ncora un g ru p p o di v ia g ­

giato ri — Cose di Napoli.

��de Grangier, pochi anni dopo l’avvento della
maggiorità di Luigi X IV , il quale aveva detto, nel
16 6 1, che avrebbe governato senza ministri, pubblicava il
giornale di un viaggio fatto da un gentiluomo francese, nel
16 6 1, in Francia e in Italia. Esso è semplicemente una
specie di guida ( 1 ) e basta lo averlo accennato.
Nel 1669, il duca di Chaulnes fece un viaggio a Roma ;
e, fino a pochi anni fa, si conservava un’ esposizione in
versi di tal viaggio, manoscritta, nella biblioteca del si­
gnor Grangier de la Marinière. Non posso dire dove sia
andato a finire il manoscritto, che si componeva di cento
fogli.
Venezia, con la sua sapienza di stato e di guerra, con
i suoi monumenti fastosi, con lo splendore delle arti, con
l’originalità della sua struttura, con la magnificenza delle
sue feste, ha sempre attratto l’attenzione degli scrittori e
dei viaggiatori francesi. Uno dei più simpatici tra gli stu­
diosi e gli ammiratori di Venezia è certamente il De la
Haye, autore di una succinta storia di Venezia e di un

L

? ABATE

( 1) F u stam pato a P arigi nel 1667 dal V au g o n e ristam pato,
iv i, dal D u P u ys nel 1670. N el frontespizio si le g g e dopo il ti­
tolo: aver la description de ce qu 'il a veu de plus remarquable en

ces païs ; Ies noms des villes, bourgs, vìllages et leurs distances,
la suite des routes qu 'il a tenues, etc.

�piccolo in-i2 sulla politica civile e militare dei Veneziani,
che è un vero gioiello. E gli "è un valoroso soldato, che
ha servito la bandiera della Serenissima durante gli ul­
timi anni della lunga guerra di Candia contro i Turchi,
e scrive con lucida brevità, con affetto quasi filiale, con
mente acuta di osservatore ; è un uomo di azione che non
va alla ricerca della frase, e tuttavia ha spesso la fortuna di
riassumere, con due parole incisive ed indimenticabili, tutto
il complesso congegno di una magistratura, di un’istitu­
zione, tutto il segreto pensiero di accorti legislatori. E vi­
dentemente dal suo breve lavoro sorge nitido il disegno
della repubblica oligarchica, ma insieme tutto il tatto,
tutta la saggezza, e tutto il valore di quella nobiltà, adatti
a smussare gli angoli, a rendere tollerabili le disugua­
glianze, a mantenere i freni, a rinforzare le istituzioni, ad
aumentare il credito e il prestigio della singolare città con
i commerci, col lavoro, con la gloria militare.
Il
Doge è un’istrumento in mano dei nobili e il De la
Haye lo chiama un’ombra di re. E nota bellamente : « Ils
elisent toujours D oges les p lu s v ie u x q u ’ ils peuvent, tant
p o u r en satisfaire beaucoup en peu de temps, leu r règne
estant fo r t court, q u 'à cause q u ’ils croyent que l ’ard eu r de
dom iner est connue déjà morte dans des corps casses et
uses. D an s quatre années que j e f u s à le u r service, j e vis
rég n er et m ou rir Contarini, V alierò et P esaro ».

Poi, dopo aver descritto le onoranze che si rendevano
al doge nella solenne festa dell’ascensione, quando egli, in
pompa magna, sul Bucintoro, andava a celebrare il ma­
trimonio col mare, fa osservare che durante i grandi onori
che gli si conferiscono, gli fanno sempre ricordare della
sua dipendenza e del pericolo che corre, se passa i limiti
che gli sono prescritti : « le fa is a n t p asser entre d eu x colon­
nes q u i doivent es/re le lieu f atal de son chastiment, s' i l
attentoit à la liberté ».

Parlando del Consiglio dei Dieci, stima che il Senato
romano, sebbene più numeroso, non ebbe mai nè la forza,
nè la sua abilità: « N os P a r lemens n y les Conseils mesme

�d 'E s tat n'ont pas cette force et cette v ig u eu r ; nous ne les
voyons a g ir dans nos P aïs que lentement, le u r puissance
est bornée et lim itée, ce q u i cause leu r mollesse ».

Poi riconosce la grande sapienza degli affari degli am­
basciatori della repubblica, osservatori diligenti, obbiettivi,
col cuore e la mente pieni dell’amata città. E , parlando
del M aggior Consiglio, in cui a costo dei vecchioni si ve­
dono giovani nobili talvolta appena ventenni, da far cre­
dere che l’ardore di questi non possa accordarsi con la
freddezza di teste canute e curve sotto il peso della re­
pubblica, esclama: « l ’on en voit pourtant résulter une s i
gra n d e union de volontez , et une concorde s i adm irable,
que l'on reconnoit que la v ig u eu r de ces je u n e s courages
n ’a que ce q u ’il fa u t d'em portem ent p o u r réch au ffer le sa n g
fr o id des vieillards, et que ceux-cy n 'on t de gla ce appa­
rente, que ce q u 'il f a u t p o u r tem pérer les bouillons violens
de cette jeu n esse ».

E ’ ben detto non è vero? specialmente per un giovane
soldato. E questa concordia trae origine da un sincero e
profondo amore di patria. Dove il mondo crede che Ve­
nezia ha il suo tesoro ? Crede, forse, che sia chiuso o fer­
rato in luogo segreto ? Dove scorre il fiume d ’argento e
oro dal quale la repubblica attinge la forza della sua con­
servazione ? « L e s coffres et les cabinets où se logent ces tré­
sors sont les coeu rs de leurs nobles et de leur s citadins dans
les besoins extrêm es de la Republique. C 'est là que l'on
trouve des sources q u i ne tarissent ja m a is ; l ’am our de la
p atrie et la p eu r de se v o ir soumis a u x étrangers le u r font
f oule r a u x pieds toutes considérations de leu r p ro p re inte­
rest, que d 'a illeu rs ils chérissent fo r t et leu r font o u v rir
les m ains p o u r ne pas p erd re leurs corps ».

E ricorda, per esempio, che dopo la morte del valoroso
Marcello e la perdita di Tenedos, e il fatale accidente,
che involò alla vittoria e alla repubblica l’illustre Moce­
nigo, la Serenissima ebbe assai forza d ’animo da non cer­
care al di fuori il soccorso. Provvidero i suoi figli alla
salvezza sua. Il solo Pesaro, che poi fu eletto doge, offrì

�al Senato tutte le sue rendite durante cinque anni, che
non erano inferiori a sessantamila ducati all’anno. « L ’eroica
offerta fortificò i più irresoluti, incoraggiò i più timidi, e
d ie’ risorse a questo stato, che non si vedrà mai perire,
se non per sè stesso. I cittadini (cioè i borghesi) sono
gelosi di mostrarsi tanto zelanti del pubblico bene, quanto
i nobili medesimi. Nulla essi risparmiano nei supremi pe­
ricoli, tutto sacrificano, tutto ciò che hanno per la salute
della repubblica ».
Non manca di parlare delle gentildonne, che nelle case
loro sono sontuosamente vestite di broccatello e di altre
ricche stoffe, e si vestono e si acconciano tutte alla fran­
c ese; che escono in pubblico molto modestamente, ma
tuttavia molto pulitamente vestite; che vanno tutte con la
gola scoperta, che hanno piena e bella e si pettinano bene,
con singolarità curiosa, sim ile a quella delle Francesi. Non
dimentica i gondolieri, che portano spesso i sospirosi ca­
valieri e le belle dame, i quali con un’ammirabile abilità,
fra una folla di battelli, volando sull’acqua dei canali, che
manda schiuma sotto la violenza dei remi, non si urtano
mai, non ostante qualsiasi manovra, e seguono tanto dap­
presso, senza dare all’occhio, la barca della bene amata,
che a malgrado il disordine di una infinità di traverse,
essi si incontrano sempre nelle occasioni in cui la pupilla
può fare il suo giuoco.
Nella seconda parte del suo aureo libretto, il De la Haye
espone la organizzazione militare della repubblica. R ara­
mente essa si serve di mercenari ; ma quando vi è co­
stretta, lo fa con tante precauzioni da sembrare che essa,
piuttosto che armare, leghi le braccia di cui vuol servirsi.
L a sua armata ha unità vera di comando. Il generalis­
simo non ha uguali. Esso fa ciò che vuole, salvo, poi, a
render conto al Consiglio dei dieci. E ciò è ben lontano
dall’abito, che io vedo seguire nel resto dell’Europa, escla­
ma l’autore : « où on affoiblit tellement un Corps d 'armée
p a r Ies divers generaux independans que l 'on met à sa teste,
q u 'il est plutôst démembré que comandé ».

�I l generale del golfo non mette mai piede a terra, se non
raramente per necessità urgentissime. I giovani che deb­
bono comandare le galee sono sempre imbarcati, sempre
di fronte ai pericoli della navigazione, sempre di fronte
alle flotte turche. « Ils elevent leu r jeu n esse dans le seinde la g u e r re et du p e r il ; et p a r l ‘habitude continuelle d 'en
visa g er l'u n et l'a u tre sans e ffro y , la bravoure le u r tourn
comme en une seconde nature ».

Eleva un inno alle galere veneziane, piccole e leggere,
ga lee sottili, costruite così solidamente nel celebre arsenale,

da resistere al mare tre volte di più delle altre fabbricate
altrove; svelte, facili a maneggiarsi, e montate dai primi
cannonieri del mondo. Di fronte a queste galee sottili, pone
in contrasto le galeazze, veri castelli di mare, con m ille
marinai a bordo, e quasi cento cannoni. Il governatore
di una galeazza giura di non arrendersi nemmeno se è
circondato da venticinque galere nemiche, pena la sua
testa. L e loro leggi militari, esclama il fiero De la Haye,
puniscono senza remissione i traditori e i vili :
« Ils ne peuvent p a s s'im a g in er q u 'u n homme q u i à l ’a m ­
bition de se pousser dans ces g ra n d es charges, n 'a it p a s
assez de coeu r p o u r les ex erc er ; et q u a n d ils le f ont mou­
r ir , ils ne punissent p a s leu r lâcheté, m ais le u r trahison
d 'a v o ir trompé p a r une fa u s s e apparence de bravoure leu r
P a ïs et l'attente q u ’on avoit de leurs personnes. S i l ’ on en
usoit de mesme en F ra n ce, nous ne verrions p as tant de
places perdues, et beaucoup de g en s se consulteroient p lu s
d ’une fo is avant que de dem ander des charges q u i le u r de
vroient couste r s i cher. L e s Venitiens, p a r ce moyen, ap­
prennent a u x gen s à se connoistre, et ne mettent les
charges que dans des m ains capables de les m anier » ( 1 ).

E ’ questo il linguaggio di un leale soldato, amante
della sua Francia e di Venezia, sua seconda patria.
Mentre con tanto colore e sapore, scrive il De la Haye,
(1 ) V . a p ag. 89 e prec. in : L a Politique civile et utilitaire des
Vénitiens. A C ologne. — Chez P ie rre M ichel, m d c l x i x , in -12-

�incolori e insapori sono le pagine del giornale di un viag­
g io in Italia, lasciate dal marchese di Seignelay, figlio del
ministro Colbert.
Contava appena ventanni il Seignelay, quando viag­
giava in Italia, nel 1 6 7 1 . Il celebre ministro di Luigi X IV ,
■che voleva fare di suo figlio un grand’ uomo, non aveva
badato a cure ed a spese per dargli un’istruzione ampia
■e profonda. Nelle lettere lo aveva guidato il gesuita padre
Bouhours, un elegante, un mondano, un bello spirito, un
manierato, ma dotto e piacevole maestro, del quale si di­
ceva, guardando alle sue produzioni letterarie, che si al­
ternavano con gli scritti pietistici, che serviva il mondo
■e il cielo per semestri ; poi per renderlo padrone delle
principali questioni di diritto pubblico ed ecclesiastico,
che allora si dibattevano, aveva fatto comporre da uo­
mini eminenti dei trattati, che dovevano essere il suo
libro di consultazioni : infine, facendolo vivere tre anni a
Rochefort, lo aveva reso esperto nelle cose navali, esi­
gendo da lui numerose e minute relazioni, che egli con
amore paterno correggeva. Colbert, divenuto il v ir mar­
moreus, fortemente voleva che suo figlio fosse utile al suo
paese, e continuasse lo sviluppo dei suoi vasti disegni
■sulla marineria francese. E lo fece accompagnare in Italia
d a Isaru letterato, ma più conosciuto per. essere il rivale
■di Pellisson presso Mademoiselle Scudéry, dal disegnatore
Mignard, e dal celebre architetto Francesco Blondel. Il
viaggio doveva avere uno scopo istruttivo non solo; ma
anche politico. E Colbert non mancò di consegnare al
giovane suo tìglio una speciale istruzione, p er iscritto, su
ciò che specialmente doveva vedere ed esaminare. Senza
tralasciare di notare le cose principali delle città italiane,
il ministro fu preciso e insistente in quanto a ciò che suo
figlio doveva studiare a Genova. Doveva ben vedere « la

ville, sa situation, sa force, le nombre de ses peuples, la
grandeur de l ’état, le nombre et le nom des autres villes,
bourgades et villages , la form e du gouvernement, et comme
i l est aristocratique, il s'inform era des noms et de la quantité

�des fam illes nobles qui ont ou qui peuvent avoir part
au gouvernement de la republique ».
Per comprendere queste parole, si rifletta che il mini­
stro voleva secondare le mire del suo padrone ambiziosis­
simo, il quale desiderava di fiaccare Genova, per rendersi
despota con la sua marina nel Mediterraneo. E il sel­
vaggio bombardamento di Genova, fatto quattordici anni
dopo, nel 1684, e diretto dal marchese di Seignelay, m i­
nistro della marina, trova il primo germe di sua prepa­
razione nelle istruzioni del ministro Colbert.
Il
giornale del Seignelay finisce precisamente con una
relazione sulla repubblica di Genova, dopo di essersi dif­
fuso in una descrizione di tutto il congegno tecnico ed
amministrativo dell’arsenale di Venezia, che mette a raf­
fronto di ciò che allora si faceva in Francia ed in Olanda.
S e ne togliete queste due parti, il resto è tutto un cata­
logo secco di quadri, di statue, di musei e chiese, e spe­
cialmente di chiese, perchè il Seignelay vede, prima di
tutto e innanzi tutto, le chiese, delle quali ammira solo
quelle che presentano la cosi detta architettura gesui­
tica, cioè quell’architettura banale, pesante, senza espres­
sione, talvolta barocca, come quella di quasi tutte le chiese
di Roma, costruite nel seicento. Non capisce lo stile go­
tico. A Venezia, la piazza di San Marco non gli sembra
avere « rien de considérable que l a masse du bâtiment de

l'église, ses clochers et sa principale entrée étant d'un ou­
vrage tout à fa it gothique ». L a cattedrale di Pisa giudica
di un gusto barbaro, e « pourtant, egli aggiunge, elle
commençait à sortir du gothique ».
Non si occupa degli Italiani, non vede se non un po­
polo di statue, e tanto meno delle Italiane; eppure mori
appena a trentanove anni, esaurito dai piaceri. Ma, forse,
non poteva parlarne, scrivendo a suo padre, ed in ogni
modo seguiva la massima gesuitica nisi caste, caute. Tut­
tavia qualche volta rompe la grande riserva, che si è im­
posta, e presenta uno sfumato abbozzo di un quadro di
genere. A Rom a ci parla dei flagellanti, e, senza volerlo,

�dà una sferzata alla profonda superstizione, in cui i preti
tenevano tuffata quella popolazione. E ’ il venerdì santo e
il giovane marchese, dopo essere stato a visitare il car­
dinal padrone, cioè il segretario del papa, con lo scopo
di avere un’udienza da sua santità, soggiunge:
« J 'a i été aussi ce même soir voir passer les processions

des pénitens ou des battus ; la plupart des cardinaux y as­
sistent, et vont après la musique, qui est « la queue de
toutes les processions de pénitens, qui se suivent les unes
les autres. Chaque procession prend un cardinal pour pa­
tron, qui fa it la dépense d'une machine que chacun se
pique d'inventer plus belle que son compagnon. E lle est
éclairée d ’un nombre fort grand de f l ambeaux de cire blan­
che ; chacune represente quelque chose de différent; mais
tous tâchent d 'y semer à propos les pièces des armes du
cardinal qui l'a fa it faire et celles du pape. Cette machine
est fa ite de la manière la plus légère qu'on puisse trouver,
parce que ce sont des hommes qui la portent dans les pro­
cessions ; afin qu ’elles soient nombreuses, chaque cardinal
y envoie les gentilshommes et les ecclésiastiques de sa mai­
son, qu'ils fo n t habiller en pénitens de diverses couleurs.
L a confrerie mène à sa suite ceux d'entre eux qui ont la
dévotion de se fouetter, et l'on voit bien cent ou cent cin­
quante fessés à chacune; la plupart sont pieds nuds et ont
le dos tout sanglant et tout déchiré ; il y en a même quel­
ques-uns qui ne se contentent pas de la discipline ordinaire,
qui ont un fouet avec une boule de plomb au bout, qui fa it
premièrement contusion au lieu où elle touche, ensuite de
quoi elle y fa it un trou. I l y avait à la procession que
j ’a i vue ce soir environ six cents fessés. Ce qui fa it pa­
raître cette procession fo rt belle, c'est un grand nombre de
flambeaux de cire blanche qui l ’éclairent, chaque cardinal
y envoyant aussi sa livrée et ses bas domestiques avec les
flam beaux » ( 1 ).
(i)
Vedi a pagg. 132-133 in: L ’Italie en 1671, relation d'un
voyage du marquis de Seignelay, suivie de lettres inédites a Vivone

�Al buon giovine marchese pareva bello di vedere quei
seicento bruti sculacciati al lume delle torce di cera bianca.
Ma quei munificenti cardinali, pieni di peccati, non si scu­
lacciavano, come alla medesima ora non si sculacciavano
quei bruti di Bologna, ch’ei vide il nove maggio di quel­
l’anno, nel loro bel convento di s. Francesco, i quali ave­
vano delle camere molto pulite per celle, e ne avevano fino a
quattro o cinque da formare un bell’appartamento, e ne
avevano uno per l’estate e un altro per l'inverno, un pia­
cevole giardino e una buona cantina « c'est ainsi que ces
bons pères se mortifient » (1 ).
Nel recarsi da Roma a Napoli, afferma che i banditi,
scorrazzanti alle frontiere tra lo stato pontificio e il regno,
erano protetti dagli Spagnoli « qui ne soucient pas trop
de les détruire, soit qu’ils ne soient pas fâchés de tenir les

gens du pays dans quelque espèce de crainte, ou q u ’ils
veuillent se servir de ces sortes de gens là pour en renforcer
quelquefois leurs troupes, ayant accoutumé de leur donner
grâce pourvu qu'ils viennent servir volontairement le roi
catholique quelques années, et qu'ils finissent leurs crimes
en commettant un autre, qui est d'apporter la tête d'un de
leurs camarades » (2).
Passando il Garigliano, esclama che questo fiume è stato
sempre funesto ai Francesi, essendovi stati battuti sempre,
ai tempi di Giustiniano da Narsete, e ai tempi di Luigi X II
da Ferdinando di Cordova (3). E il buon discepolo del
padre Bouhours dimostra di non aver tratto molto van­
taggio dalla istoria, perchè non i Francesi, ma i Tedeschi
furono battuti, sul Garigliano, da Narsete, nel 550.
A Napoli non vide che chiese, e fa sapere al padre,
ministro, di essere stato sopra una galleria della Certosa

Du Quesne, Tourville, Fénelon etprécédée d'une étude hi­
storique par Pierre Clément de l'institut. Paris, librairie acadé­
mique Didier, t867. ln-16.
(1) Vedi a pagg. 208-209 op. cit.
(2) Vedi a pag. 1 74, o p . cit.
(3) Vedi a pag. 179, op. cit.

�di S . Martino « de laquelle on decouvre toute la ville de

Naples, qui est de cet endroit-là la plus belle chose du
monde ».
Altri scrittori si occupano di Venezia. Giambattista de
Recoles, stampa in Ginevra, nel 16 7 3, dal Widerhold, il
suo : Abrégé méthodique de l'histoire de la republique de

Venise depuis son origine jusque au dernier s iège et perte
de Candie.
Maggiormente piacevole alla lettura è la Conjuration
des Espagnols contre la republique de Venise en l ’année 1618,
che il Saint-Réal stampava a Parigi, presso Claudio Bar­
bili, nel 1674.
Un anno dopo, l’intervento della flotta francese nelle
acque di Messina richiamava l’attenzione dei cronisti. Mes­
sina si era ribellata agli Spagnoli. Lu igi X IV , giudicando
che immensi vantaggi avrebbe potuto trarre nel possedere
Messina in luogo dell’eterna rivale, senza parlare aperta­
mente, mandò, soccorsi col cavaliere di Valbelle e col mar­
chese di Vallavoire. I messinesi erano giunti alle strette.
Si erano battuti bene contro la flotta spagnola, comandata
dal Bayonne e forte di ventitre vascelli e diciannove ga­
lere ; ma erano ridotti da dodici giorni a cibarsi di ani­
mali domestici, dopo di essere stati per un pezzo a dieta
di tre once di pane al giorno. Al sopraggiungere della
flotta francese, gli Spagnoli presero il largo e Messina fu
mediocremente approvigionata. Ma la carestia sarebbe ap­
parsa di nuovo, se non fosse arrivata un’altra squadra di
Francia agli ordini del prode ed abile ammiraglio Du
Quesne. Fu mandato viceré Vivonne, sol meritevole di es­
sere fratello della Montespan, il quale, frivolo ed inetto,
non seppe vincere gli Spagnoli, nè tenere a freno i suoi
soldati, i quali, insolentendo e taglieggiando i messinesi,
ediapg.94,vmal provvedevano all’impresa e all’onore della patria loro.
(1)V

�Il Du Q uesne battè presso Lipari, e poi nelle acque di
Palermo l’olandese Ruyter, inviato a spalleggiare gli Spa­
gnoli, e avrebbe potuto rendersi signore di tutta la S i­
cilia, se il ministro Louvois, non roso da gelosia della
gloria del ministero della marina e di Colbert, avesse a
tempo inviati i soccorsi. Du Q uesne, indignato, chiese
congedo.
Luigi mandò il marchese de la Feuillade a levare da
Messina la guarnigione. Il nuovo condottiere, a calmare
gli animi atterriti di dover nuovamente sottostare alla S p a­
gna, affermò di salpare per attaccar Palermo, e gli fu age­
vole imbarcare truppe, cannoni e viveri, essendo i messi­
nesi da lunga pezza avidi di veder fiaccata l’emula antica,
della quale agognavano prendere il posto. Al Feuillade è
donato, con gran solennità, uno stendardo con la Madonna
della lettera; ma il Feuillade inganna i messinesi, e la
loro Madonna. Mentre si levano le àncore, dichiara che ab­
bandona la città, ed è solo disposto a prendere sulle navi
sue chi vuol salvarsi, purché lo faccia entro quattro ore.
Settemila infelici e vili lo seguono, lasciando nella dispe­
razione le donne loro e i figli. Messina rinnega la Ma­
donna della lettera e invoca Maometto ; ma gli Spagnoli
sono più solleciti del Turco, e spopolano Messina, che
bene imparò, col suo sangue e col suo onore, quanto sia
fragile la parola di un re. Luigi, il gran Luigi, perdè nel­
l’impresa ben trenta milioni, e si macchiò di infamia, chec­
ché ne dicessero i soliti cronisti adulatori ( 1 ).
(1 ) Relation des mouvements de la ville de Messine depuis l'an­
née 1671 jusqu'à présent. A Lyon, in-12, 1675. — Questa rela­
zione fu ristampata a Parigi, nel 1676, presso Jean de la Caille,
¡11-12.
— Relation de ce qui s ’est passe' a Messine et au combat des
vaisseaux du roi par le duc de Vivonne. Paris, in-4, 1675.
— Relation de la prise d 'Augusta en Sicile. Paris, in -4, 1675.
— Relation de ce qui s ’est passe en Sicile, depuis l ’entrée de
M . de Vivonne, en 1675, jusqu'à présent par M. D. Paris, Am­
sterdam, Venise, in-12, 1677.
— Relation de la retraite des troupes françoises qui étaient en
Sicile par le duc (sic) de la Feuillade. Paris, in-12, 1678.

�E questa spedizione di Messina, richiamando l’ atten­
zione sulla Sicilia, oltre le relazioni più o meno ufficiali
e quindi più o meno bugiarde, die’ due romanzi alla let­
teratura. Il Préchac stampava, in Lione, nel 1678, in due
volumi, in dodicesimo, la sua Jolanda d i Sicilia ; e Made­
moiselle Bernard pubblicava, in Parigi, nel 1680, presso il
Ribou, in tre volumi, il suo Federico d i Sicilia.
Per i progressi della marina francese, per gli sforzi del
Colbert e per le vittorie del Du Quesne, gli occhi erano
rivolti a Venezia, che, pur decadendo, aveva mandato sì
vivi sprazzi nella lunga guerra di Candia. Venezia inte­
ressava sempre.
Nel 16 7 7 , Amelot de la Houssaye pubblicava la sua
storia del governo di Venezia ( 1) , dopo essere stato im­
piegato tre anni in quella città. Non racconta i fatti della
repubblica, ma si propone di far conoscere, a fondo, la
sua polizia, le sue leggi, i suoi Consigli, i suoi magistrati,
le sue massime di stato. Si vanta di essere il primo, tra
i Francesi, che faccia tale esposizione da nessun altro ten­
tata prima di lui. Ignorava forse il lavoro del suo con­
nazionale De la H aye? Non è a credersi, perchè quel libro
dedicato al giovane duca di Rohan, principe di Leon e
pari di Francia, non dovè rimanere oscuro. E gli dice più
(1) H istoire du gouvernem ent de Venise et l'e x amen de la li­
bertè originaire de Venise. S u r la copie à Paris. Amsterdam, E l­

zevier, 3 p. en I vol. pet. in-12, 1677.
— H istoire du gouvernem ent de Venise. Paris, Léonard, in-16,
1677 e 1685 e supplément à l ’histoire du gouvernem ent de Ve­
nise. Paris, Léonard, ¡n-16, 1677, 1685.
— H istoire du gouvernem ent de Venise avec des notes histo­
riques et politiques, nouvelle édition, r e in e , corrigée et augmentée
avec figu res. A Lyon, chez Jacques Certe, 2 vol. in-16 m d c c x L
Nel secondo volume vi è pure l’exam en de la liberté o rigin aire
de Venise, che è una traduzione dell’opera di don Alfonso de la
Queva. Segue a questi due volumi, un terzo intitolato: Suite de
l ’histoire du gouvernem ent de Venise ou l 'histoire des Uscoquies.

Stampato anche dal Certe, nell’anno stesso, 1740.

�male che bene dei veneziani, e se ne scusa, imputando
ciò al secolo corrotto, che offre materia abbondante da
biasimare, ma scarsa da lodare.
Dopo di avere fugacemente accennato ai primi periodi
della vita della repubblica, alla sua infanzia governata da
consoli e tribuni, e alla sua adolescenza governata da du­
chi, alla sua giovinezza sotto la guida del popolo, e alla
sua virilità condotta dai nobili, fino alla lega di Cambray,
quando incomincia la sua vecchiezza e la sua decadenza,
egli osserva:
« Quoi qu'il en soit, Venise a cet avantage de s ’ être

maintenue plus longtemps que toutes les plus fameuses ré­
publiques de l'antiquité ».
Invero, Sparta durò 700 anni; Atene fu sempre on­
deggiante nel suo governo, senza poterlo mai fissare; Rodi
perdette più volte la sua libertà; Corinto visse poco; Car­
tagine, spesso, fu soggetta ai suoi generali, che rendevano
il governo ereditario nelle loro famiglie; Roma, la più
illustre di tutte, come repubblica, visse soltanto cinque­
cento anni. Ciò testimonia, osserva l’autore, sicuramente
l ’eccellenza del governo di Venezia. E prende ad esporne
la disposizione del tempo suo, cioè il governo, come fu
stabilito, con la serrata del Gran Consiglio, da Pietro
Gradenigo, nel 1289.
Ingegnosamente egli scrive:
« I l y a trois principaux Conseils à Venise, Sçavoir, le

Grand Conseil, qui comprend tout le corps de la noblesse;
le Pregadi, qui est le Sénat ; et le Collège, où les ambas­
sadeurs ont audience. Car j e compte point le Conseil de
D ix, qui est seulement un tribunal institué pour ju g e r
tous les criminels d ’état. A tous ces Conseils préside la sei­
gneurie, qui est un septemvirat, composé du duc et de six
conseillers, qu’ils appellent encore le Petit Conseil, parce
que c'est l'abrégé de tous tes autres. De sorte que la sei­
gneurie est comme la tête du corps de la republique, dont
le duc est la bouche et la langue, puisque c’est à lui de
repondre aux ambassadeurs. Les conseillers en sont les

�yeu x et les oreilles, leur fonction etant de voir les lettres
que l ’on écrit au Sénat, et tous les mémoires et les re­
quêtes, que l ’on presente au Collège, et d ’ecouter les mini­
stres des princes, les députes des villes, et les autres gens
qui ont à traiter avec le public. L e Collège est comme le
cou de ce corps politique, d ’autant que c'est par où pas­
sent toutes les affaires, qui doivent aller aux Pregadi,
que l ’on peut dire en être l ’estomac et le ventre, puisqu ’il
contient toutes ces parties nobles du corps de l’état et lu i
fournit toute sa nourriture. Les magistrats particuliers en
sont comme les nerfs et les os, qui le contiennent et le
font mouvoir, et te Conseil de D ix en fa it tous les liga ­
mens, empêchant que ces parties ne se dénouent les unes
d ’avec les autres, et que un mouvement violent ne les jette
hors de leur place naturelle ».
Amelot conferma il concetto del De la Haye, parlando
del doge. E dice: la repubblica non appartiene al doge,
ma il doge appartiene alla repubblica. Venezia può mal­
trattarlo; ma egli non potrebbe minimamente contro di
essa peccare, senza esserne punito con estremo rigore. Il
merito delle sue buone azioni è cancellato dai più piccoli
errori suoi. Tutto ciò che vede, innanzi a lui. lo ammo­
nisce su i doveri del suo ufficio, e del pericolo in cui si
mette, se cessa di essere ciò che promise di essere il giorno
della sua elezione.
Tutto tacitamente gli dice : Memento esse rempublicam.
Forse, per ricordargli bene i suoi doveri, durante le se­
dute del Gran Consiglio, il presidente di settimana del
Consiglio dei dieci siede dirimpetto a lui. Il doge è sog­
getto ai dieci, come i re di Sparta erano soggetti agli
Efori, e gli antichi re d ’Aragona a quel magistrato chia­
mato E l justicia, il quale, seduto sopra un trono, diceva
loro, in nome degli stati del regno: noi che valiamo tanto
quanto voi, e che abbiamo m aggior potere di voi, vi fac­
ciamo nostro re, a patto che garantiate i nostri privilegi
e le nostre franchige, altrimenti noi vi spodesteremo. I
Lacedemoni non davano guardie ai loro re, e i veneziani

�non danno guardie ai loro dogi. Chi compie il suo do
vere secondo giustizia, e bene applicando le leggi, non
ha paura. Un corpo armato, a dipendenza del capo dello
Stato, potrebbe essere un pericolo, come istrumento per
cambiare una repubblica in una monarchia. Si ricordino
Pisistrato in Atene e Timofane in Corinto. E bene i ve­
neziani non permettono ai dogi di dare di loro arbitrio
risposta definitiva agli ambasciatori, di dichiarare la guerra
o di conchiudere la pace, di comandare in guerra, di
accettar doni dagli stranieri. Obbedienti alle leggi, essi
non possono mutare una sillaba sola alle ordinanze del
Gran Consiglio e del Senato. E in ciò si distinguono dai
re di Sparta, che tali cose potevano fare.
L ’autore è minuto nella descrizione del modo con cui
si procedeva nello scrutinio del Gran Consiglio e dei po­
teri di tutti i magistrati. E riesce a dare una conoscenza
esatta di tutto il congegno del Governo aristocratico ve­
neto, in cui il popolo era niente e la borghesia aveva il
diritto di divertirsi, di produrre, di commerciare, di arric­
chirsi ; ma non quello di ingerirsi direttamente nelle fac­
cende dello Stato. Si dilunga, poi, a parlare delle rela­
zioni della repubblica con i vari potentati di Europa, e
si mostra un po’ pettecoleggiante. Afferma che i veneziani
dicono che essi sanno haïr les Espagnoles sans se partìa­
liser pour les François, tenendo essi a rimaner neutrali tra
le due potenze per ragioni di equilibrio, e non volendo,
in alcun modo, prestarsi a cacciare d ’Italia i primi per
farvi entrare i secondi.
Ed avevano, forse, torto i veneziani ? cosi dovevano re­
golarsi da buoni Italiani. E se essi, sventuratamente, non
si fossero spesso disinteressati delle cose nostre, per fare
una politica esclusivamente veneziana, con molta proba­
bilità, come i romani, avrebbero potuto riunire tutta la
penisola in un sol corpo di nazione.
Nondimeno, è costretto a confessare Amelot, la Francia
è un po’ più favorita a Venezia che non sia la Spagna,
specialmente per ciò che concerne gli onori dati agli

�am
b asciatori ; poi, il Senato la preferisce in certe circo­
stanze, come in sede vacante pontificia, quando ordina ai
cardinali, suoi dipendenti, di unirsi alla parte francese nel
Conclave. E ciò è di un grande aiuto ai Francesi, quando
però l’ambasciatore di Venezia, a Roma, agisca con sin­
cerità, seguendo gli ordini della sua repubblica. Ma, tal­
volta, si vede il contrario, come accadde nel Conclave
del 1 6 2 1 , in cui il Soranzo trasgredì a quegli ordini
per la speranza di avere il cappello. Inoltre i cardinali
veneziani non dipendono assolutamente dalla Signoria, che
non contribuisce alla loro promozione, se non con una
semplice raccomandazione al Papa.
L ’autore è severo nell’ enumerare le cause della deca­
denza della repubblica, e nel disegnare il quadro dei co­
stumi veneziani del suo tempo. A tre cause principali at­
tribuisce la decadenza della repubblica. In prima alle con­
quiste in terra ferma che, dividendo le sue cure e le sue
forze, permisero ai Turchi di attaccarla e di toglierle, a poco
a poco, tutto il frutto delle sue imprese gloriose nel levante;
in secondo luogo alla lentezza delle sue deliberazioni, per
la quale, mentre discuteva, i suoi nemici agivano, e armavano
specialmente i Turchi, per cui perdè, per esempio, C i­
pro, e. dopo un secolo, anche Candia ; infine all’eccessivo
numero dei senatori, tra i quali i saggi discutevano e i
folli votavano, come accade sempre nelle assemblee troppo
numerose, nelle quali i cattivi consigli, purché presentati
con belle apparenze, finiscono per prevalere.
Amelot de la Houssaye non si mostra in ciò esatto e
profondo politico. Non ebbero torto i veneziani di esten­
dersi in terra ferma, perchè da questa trassero quella
forza m aggiore che loro fu necessaria per compiere la
marcia trionfale nei mari di levante, ma di fare una po­
litica troppo veneziana, e quasi sempre troppo limitata al
presente, senza larghe vedute nell’avvenire, in modo che
si attirarono addosso gli odi uniti di principi, che non
seppero separare gli uni dagli altri con opportune con­
cessioni, senza avere da parte loro il gran consenso

�p
o olare. E se, talvolta, lenti a deliberare, non provvidero
a tempo, tal’ altra nella lentezza trovarono salute. Non
per ciò solo, a poco a poco, furono fiaccati dal Turco; ma
principalmente per la gelosia dei principi cristiani e del
Papa che li lasciarono soli, durante lunghe guerre, alle
prese con i nemici della civiltà europea, con i carnefici
del Bosforo. E se, talvolta, non lodevoli deliberazioni trion­
farono in seno all’Alto Consesso veneto — nessuna as­
semblea è perfetta — in solenni occasioni anche i timidi,
anche gii irruenti, anche i prevenuti si arresero all’impeto
di un’eloquenza sgorgante dalla mente e dal cuore di
fervidi patriotti. Si ricordi ciò che disse Giovanni Pesaro
al Senato durante la guerra di Candia. Amelot stesso lo
rammenta. Dopo tre anni di lotta, Canea, Retimo e
quasi tutte l’ isole erano perdute. Solo Candia, qualche
borgo e fortezza rimanevano ai marinai della repubblica.
Il panico aveva invaso il Senato. Il torrente pauroso
travolgeva quasi tutti, pronti a decidere di cedere volon­
tariamente la capitale dell’isola, che alcuni senatori chia­
mavano la cangrena roditrice della repubblica. L a pace
si invocava a gran voce come una liberazione, quando
surse a parlare il procuratore Giovanni Pesaro, poi eletto
doge : « Cedere questa piazza al Turco è il mezzo di ren­
derlo vieppiù insolente, di gonfiarlo di disprezzo per noi,
di aumentare in lui l'avidità insaziabile di conquista con '
la facilità di ottenere la vittoria; è necessario, al contrario,
di stancarlo, e disgustarlo di intraprendere nuove imprese,
con una buona e vigorosa resistenza. Niente di peggio ci
potrà accadere in paragone di ciò che vuoisi fare. S e il
Turco avesse una buona volta il regno di Candia, diman­
derebbe bentosto le tre isole e il resto della Dalmazia.
Non è vergognoso il cedere alla forza, ma bensì di ce­
dere alla paura. Se devesi temere un formidabile nemico,
non devesi però dimostrare di temerlo. Gli Stati non si
mantengono con le viltà e con le sottomissioni. Solo i
vili si lasciano prendere dalla disperazione. Se non è pos­
sibile di salvare un paese a mezzo perduto, sarà tanto

�più glorioso il difenderlo coraggiosamente, quanto meno
sembra possibile ora di poterlo fare. L a repubblica no­
stra è un gran corpo che ha bisogno di molto esercizio
per dissipare i cattivi umori, che si sono ammassati du­
rante un lungo riposo. Sieno innanzi ai nostri occhi il
giudizio dei futuri, e le ombre gloriose dei nostri ante­
nati, ai quali erano pungolo potente di coraggio e di
vittoria l’amore della libertà e la paura della servitù. E
poi se Ibraim è il più potente principe del mondo, n’è al
tempo stesso il più effeminato e il più vile. Oh sarebbe
bello di vedere i veneziani inviargli fin nel suo serraglio
le chiavi di un regno! — Se Ibraim non potrà esser
vinto dalle sole forze nostre, lo potrà per i suoi errori
che hanno snervato il vigore della disciplina militare. In­
fine avremo sempre forza abbastanza per un colpo dispe­
rato; se saremo vinti, non perderemo se non ciò che vo­
gliamo abbandonare vergognosamente ».
L a continuazione della guerra fu decisa. E quando,
dopo quattordici anni di alterna fortuna, e diciotto anni
circa dal cominciamento della guerra, nel 16 58 , è di
nuovo proposta la cessione di Candia, appoggiata dal
doge Valier, Giovanni Pesaro sorge nuovamente:
« Sarebbe comprare, dopo tanti anni di guerra, troppo a
caro prezzo il disonore e la vergogna di cedere al Turco
un regno che esso non è capace di conquistare. Il primo
gran v isir ci offre la pace non per modestia, ma per im­
potenza e stretto da altre faccende. L a flotta ottomana,
dopo essere stata tante volte rotta, non osa comparire sul
mare, se non per fuggire davanti ai nostri marinai. La
esperienza di questa lunga guerra ci dimostra che il Turco
non può ciò che vuole. A furia di combatterlo, i vene­
ziani si sono guariti della paura, e avvezzi a tutti i pe­
ricoli. Saremo sempre in tempo di cedere Candia, e non
dobbiamo affrettarci e perdere ciò che si può ancora con­
servare. Per me, io vorrei trasmettere intera tutta alla
posterità la libertà della patria nostra col coraggio e con
l’esempio di difenderla. E non risparmierò nè i miei beni,
nè il mio sangue. »

�La continuazione della guerra fu decisa. E si combattè
ancora per altri undici anni !
Chi conosce l’umore delle assemblee, e come sia raro
il potere con un discorso deviarne le correnti o trasfor­
marle, vedrà che il buon Amelot contro se medesimo di­
mostra, che il Senato Veneto non era poi quella mala,
bestia, che vuol dipingere.
Nel capitolo che egli dedica alle massime ed ai costumi
dei nobili, elevando a regole generali alcuni fatti speciali,
ai nobili appioppa gli aggettivi qualificativi di inganna­
tori, diffidenti, vendicativi, ingrati, crudeli, astuti, avari,
libidinosi e superstiziosi. Vero è che, in fondo, rovescia la
medaglia e gratifica i nobili medesimi di qualità comple­
tamente opposte ai vizi loro imputati. L a requisitoria si
dilunga per ben trenta pagine di colore acceso, mentre
l’enumerazione delle buone qualità si restringe in quattro
paginette sbiadite, per cui queste sembrano messe lì in
coda per condotta di causa, per dare una vernice di im­
parzialità alle precedenti, per dar ragione del motto in
tanda venenum. I nobili veneziani andarono su tutte
le furie, il Senato fe’ rimostranza al re di Francia, e
Luigi X IV mise Amelot alla Bastiglia, non si sa invero
se per punirlo o per garantirgli la vita. E il Senato della
Serenissima ebbe torto, fece un successo al libro, e non
si accorse che quelle pagine non potevano, in fondo, ri­
manere, perchè non è possibile che un ceto possa avere,
nello stesso tempo, qualità opposte, che si elidono; che
possa essere, cioè, insieme, ingannatore e leale, diffidente
e ingenuo, vendicativo e generoso, ingrato e grato, cru­
dele e pietoso, astuto e franco, avaro e largo, libidinoso
e sentimentale, superstizioso e spregiudicato. Si possono
soltanto avere delle buone qualità di una specie e dei vizi
di un’altra.
In sostanza, poi, è evidente, che lo Amelot scriveva per
rendere la pariglia a quello storico veneto — e non sa
dissimularlo — che aveva mal giudicato degli atti di qual­
che re francese. Mettendosi da un punto di vista esclusivam
en
te

�monarchico, non aveva compreso' l’essenza di un
governo repubblicano, sia pure a base oligarchica, e
che ciò che può formare la forza in un governo assoluto
e dispotico, si muta in debolezza in un governo di as­
semblea. I re, per esempio, premiano i servitori fedeli,
■quando non li fanno assassinare, e i repubblicani non hanno
bisogno di ricompensare i cittadini, che rendono servigi
al paese, avendo essi fatto semplicemente il loro dovere :
i re dichiarano guerra a loro capriccio, e le assemblee
repubblicane quando vi sono costrette per necessità di di­
fesa, essendo più glorioso di conservare la vita di un cit­
tadino, che uccidere mille nemici ; nelle monarchie si sciu­
pano i danari del pubblico in spese folli, nelle repubbliche
non corrotte si amministra da buoni padri di famiglia, e
si elevano monumenti non per dar sollazzo al padrone,
ma per utile collettivo e per gloria della patria. E ben
diceva un nobile veneziano che i regni essendo maschi e
le repubbliche femmine, a m aggiori cure e delicatezze e
previdenze, hanno diritto le repubbliche per la educazione,
l ’istruzione e la vita loro.
Il paragone è ingegnoso ed è vero.
Dispute si accesero intorno al libro dell’Amelot e du­
rarono per un pezzo, se nel 1709, cioè trentaquattro anni
dopo la sua pubblicazione, era stampata ad Utrecht in
lingua francese, ma non da un Francese, una nouvelle re­
lation de la ville et republique de Venise ( 1) , che è una
confutazione felice delle accuse infondate e temerarie dello
Amelot, per ciò che concerne le massime generali e i co­
stumi della nobiltà veneta. Ne è autore un Freschot, il
quale era stato sei anni in Venezia. E gli dedica il suo
libro ad un discendente dei Visconti di Milano, al reve(1) Nouvelle relation de la ville et republique de Venise, divisée
en trois parties, dont la prem ière contient son histoire generale,
la seconde traite du gouvernem ent et des moeurs de la nation, et
la troisième donne connaissance de toutes les fa m illes patrices em­
ployées dans le gouvernement. — A Utrecht, chez Guillaum e van
Poolsum, marchand libraire, 1709.

�rendo Giovanni Servais-Milan-Visconti, canonico della chiesa
imperiale di Santa Maria di Utrecht, al quale, egli stra­
niero in Olanda, si riconosce grato per essere da lui be­
neficato e protetto. Il Freschot, che si mostra un buon
repubblicano e un tal poco severo verso i Francesi del
tempo in cui scriveva, pare sia un cittadino della Svizzera
o un Fiammingo. A proposito del governo monarchico egli
dice di ricordasi di aver letto una curiosa dedica, in un
libro italiano, al Senato Veneto. L ’autore di quella lettera
non nega l’unità di Dio, autore e governatore del mondo,
e a Dio non nega la suprema perfezione. Ma ciò non
può provare, per analogia, che il governo di un solo sia
migliore di quello di molti, essendo la perfezione assoluta
cosa divina, ma introvabile nell’essere umano il più vir­
tuoso. I difetti inerenti all’umana natura rendono il più
gran merito imperfetto. Dio stesso ha creduto di moltipli­
carsi in tre persone ed ha parlato al plurale : Faciam us
hominem ad. imaginem meam. E così Dio stesso ha di­
mostrato che il governo repubblicano è il più perfetto e la
più eccellente.
Il Freschot è entusiasta dei Veneziani. L a grossolanità
dei Lombardi, dice lui, la malizia e la spilorceria dei T o­
scani, l’affettazione dei Romani e la ridicola vanità dei
Napoletani regnano assai meno in Venezia.
Poi, in seguito, si fa perdonare queste affermazioni, e
scrive :
« L 'Italien en général a l'esprit ouvert, connoit facile­

ment le fo rt et le foible d'une affaire et en ju g e droitement.
Les Vénitiens, ayant ajouté à ce talent naturel, l ’usage du
monde, c'est-à-dire entendant, tous les jours, les plus âgés
et les plus expérimentés, raisonner sur les affaires, il est
impossible qu'ils ne les entendent bien, et qu’ils ne se for­
ment l'esprit a en bien ju g er, en quoi consiste l'habilité
dans le commerce du monde. En effet rien n'est si char­
mant que de les entendre discourir des nouvelles. Outre
l ’energie de la langue italienne, ils y apportent un certain
génie supérieur, des expressions et des conjectures si justes,

�que l'on conçoit tout ce que le présent et l'a v e n ir peuvent
o ffrir à l ’esprit » (1 ).

Amelot è anche autore di una traduzione del P rin cip e
di Machiavelli, alla quale pone una prefazione degna di
nota. « Non è da m eravigliarsi, ei dice, che il volgo sia
prevenuto contro del Machiavelli, perchè egli è un autore
che non è tra mani, nè alla portata di molti. Tra coloro
che lo censurano, alcuni confessano di non averlo inai
letto, e quelli che affermano di averlo letto, non lo hanno
mai compreso, come appare chiaramente per il senso let­
terale che essi danno a diversi brani, che i politici sanno
bene interpretare altrimenti. In maniera che, a dire il vero,
egli non è censurato, se non perchè è mal compreso, ed
è mal compreso, perchè coloro che sarebbero capaci di
meglio intenderlo, lo leggono con preoccupazione ».
Molto ben detto, non vi pare?
Amelot stima che Machiavelli sia il gran discepolo di
Tacito. E in molti punti, a pie’ di pagina, cita dei brani
di Tacito, per dimostrare una specie di concordanza della
politica dei due autori, per cui non si saprebbe nè con­
dannare, nè approvare l’uno senza l’altro. In modo che
se Tacito è utile a leggersi da coloro che vogliono ap ­
prendere l’arte di Stato, non meno utile è la lettura del
Machiavelli.
Infine, Amelot giudica Machiavelli amatore di libertà
più che ogni altro cittadino del suo tempo, come è age­
vole di vedere nel capitolo decimo del primo libro dei
suoi D iscorsi, dove parla molto fortemente contro i ti­
ranni. E cita, altresì, l’autorità di Jacopo Nardi, suo con­
temporaneo, il quale dice che egli fu uno di coloro che
fecero il panegirico della libertà, e del cardinale Giulio
dei Medici, il quale, dopo la morte di Leone X , fingeva
di volerla restituire alla patria s ua ; e che fu sospettato
■complice nella congiura di Jacopo Diaceto, Zanobi Buond
elm
o
n
ti
(1 ) V e d i a pag . 2 6 1, o p . cit.

�Luigi Alamanni e Cosimo Rucellai, contro il
cardinale burlone, per cui egli non ebbe ricompensa per
la sua storia di Firenze.
Di questa traduzione dell’Amelot ho dinanzi un’edizione
curiosa ( 1 ), stampata dopo la morte dell’autore, in cui va
innanzi alla prefazione dello Amelot un avant-propos (che
è del Voltaire), che pare voler esser un antidoto, un con­
travveleno alla prefazione. L a traduzione è stampata in
colonna a sinistra della pagina, per dare il posto a destra
ad un commento in lingua francese di anonimo autore,
(Federico di Prussia), il quale sembra di essersi preso il
gusto di dimostrare all’evidenza, che censura il Machiavelli,
perchè non lo comprende, o meglio perchè lo intende troppo
letteralmente, senza fiutarne lo spirito, senza sentirne il
sarcasmo, senza accorgersi che il segretario fiorentino non
pone a modello di principi un Cesare Borgia, ma che
accetta anche un Cesare Borgia, che sappia raccogliere le
membra d’ Italia. Il commentatore è dotato di animo libe­
rale, ma è corto, e si riscalda un po’ a freddo, e non
havvi vituperio che non scagli contro messer Niccolò, che
chiama astuto seduttore, ciarlatano del delitto, legislatore
e codificatore di ogni nefandezza, autore, spesso oscuro
da potersi spiegare soltanto col cifrario del crimine. F e ­
derico, l’amico del Voltaire, non si accorse di fare opera
in favore dell’empio autore, che accostò l ’uomo al diavolo,
divulgando la traduzione dello Amelot e mostrando tutta
la povertà degli argomenti evocati a combatterlo.
L ’Amelot scrisse una commemorazione delle adulazioni
indicate da Tacito, con note e commenti, la quale ebbe
l ’onore di essere tradotta, poi, in latino, e edita in No­
rimberga alcuni anni dopo la morte dell’autore (2).
(1) E xamen du " Prince" de Machiavel avec des notes historiques
et politiques. A la Haye, chez Jean Yan Duren, m d c c x L i , avec

privilège.
(2) Eccone il titolo : Commemoratio adulationum a C. Cornetio
Tacito indicatarum, cum commentario et notis, domini Amelot
de la Houssaie à lingua gallica in latinam verso, et hinc et illinc

�Tre anni dopo la pubblicazione del libro dello Amelot
sopra Venezia, il signor De Saint-Didier, che era stato in
Venezia dal principio del 16 72 fino a tutto il 16 74, in
qualità di addetto, durante l’ambasceria del conte D ’Avaux,
mise fuori, a sua volta, il suo libro sopra la Ville et la
republique de Venise ( 1 ). Questa dimora gli ispirò l’idea
di disegnare un quadro della città, del governo e della
maniera di vivere dei veneziani, nel modo più naturale
possibile, secondo le forze sue, e di racchiudere insieme
quelle cose che molti altri avevano trattato separatamente:
e, a suo parere, anche imperfettamente. Nella prima parte
tratta dalla vantaggiosa situazione di Venezia, e di ciò
che vi si vede di più notevole; nella seconda dell’origine
della repubblica e della forma del suo governo ; nella
terza, dei costumi e della maniera di vivere, tanto dei
gentiluomini e delle gentildonne, quanto di tutte le altre
persone, con la descrizione di tutti i pubblici diverti­
menti.
. Il Saint-Didier è chiaro ed abbastanza bene informato
nella prima parte, ma nella seconda, cioè nell’esporre la
funzione di tutte le cariche della repubblica e il modo di
procedere negli scrutimi, è meno preciso e chiaro dello
Amelot. E ’ esplicito, tuttavia, in ciò che concerie la po­
litica ecclesiastica della • repubblica. Di tutti gli stati della
cristianità, egli nota, non havvi, se non la repubblica di
Venezia, in cui tutti gli ecclesiastici sieno esclusi da tutti
i Consigli e da tutti gli impieghi pubblici, anche quando
sieno membri della nobiltà; in cui l’inquisizione abbia un
potere molto ristretto, al quale tutti coloro che non pro­
fessino la religione cattolica non sieno sottoposti; in cui
l ’inquisizione non possa censurare, se non libri che la re­
pubblica censuri ; in cui i Greci e gli Armeni abbiano

adaucto.

N orim bergae,

apud

Wolfg a n g u m M a u r i t i u m E n d t e r u m .

A . CIO T D C X C V III.

( 1) L i m o j o n d e S a i n t - D i d i e r : La ville et la republique de Ve­
P a r i s , L . B i l la i n e . 1 6 8 0 A m s t e r d a m , E l z e v i e r , 1 6 8 0 in - 1 2 .

nise.

�chiese per l’esercizio del loro culto, e gli Ugonotti e i
Luterani sieno tollerati, e gli Ebrei trattati come in
nessun altro sito d ’ Italia; in cui, infine, nell’Università di
Padova, sia stabilita una Camera particolare, alla quale sia
dato facoltà di rilasciare i diplomi di dottore a tutti co­
loro che se ne mostrino degni per gii studi fatti, senza
distinzione di religione.
A proposito dei costumi veneziani, l’autore dice che i
Veneziani, come tutti g l’ Italiani, sono inclinati all’amore
ed al giuoco. E a provare la passione irresistibile per il
giuoco, racconta che l’architetto, che aveva elevato le due
colonne, che sono all’ingresso della piazzetta, domandò al
governo che, per ricompensa del lavor suo, gli fosse con­
cesso di giuocare, qualunque giuoco di azzardo, sopra i
gradini, che circondano i piedistalli delle colonne, e ciò
gli fu accordato « avec une pension honnête pour le reste

de sa vie ».
Dopo aver parlato della licenza del vivere, del famoso
carnevale e di altre cose ancora, l’autore, da buon monar­
chico, come lo Amelot, conchiude che la libertà veneziana
non era « qu'un libertinage politique, avantageux à la re­

publique, commode à la noblesse et agréable au peuple, qui
ne s’aperçoit pas que la liberté qu 'il pretend avoir au des­
sus des peuples qui vivent dans un état monarchique n'est
qu ’une chim ere ».
Si divertivano a Venezia sulla fine del secolo decimosettimo, come vi era il regno della noia nella Corte di
Luigi X IV , tra le solennità accademiche, la misura e la
compressione di tutte le etichette, tra il serotino pietismo
di madame de Maintenon, e i sermoni untuosi del p ère
Lachaise. Tutti correvano a Venezia, per darsi svago ; vi
corrrevano Italiani e stranieri, attratti dalla seduzione sua
irresistibile.
Il duca di Savoia, il duca di Mantova, e i principi di
Brunswich non mancavano, ai tempi del Saint-Didier, di
andarvi più volte durante la bella stagione, dopo avervi
passato il carnevale. E i sullodati principi tedeschi vi avevano

�vano perduto la paturnia, e, in una quindicina d ’anni, vi
avevano speso dodici milioni di scudi, e il banchiere che
aveva fatto le spedizioni del danaro aveva guadagnato,
nel cambio, ben cinquemila lire, con le quali aveva com­
prato il diritto di essere annoverato fra la nobiltà vene­
ziana. L a grande città, evidentemente, non era più quella
di una volta, scivolava nella decadenza; ma, d ’altra parte,
si caricavano le tinte nel dipingerla, sorpresi di non ve­
derla come prima. Eppure non era una decadenza preci­
pitosa, se dopo quattro anni dalla pubblicazione del libro
del nostro autore, poteva incominciare in Morea una serie
di splendidi trionfi, che valsero al sommo capitano, Fran­
cesco Morosini, il soprannome di Peloponnesiaco, e bat­
tersi, per quindici anni, ed assicurarsi, nella pace di Car­
lovizt, il possesso della Morea ; e se, molto più tardi, po­
teva, con Angelo Emo, a Tunisi, ritrovare sprazzi lumi­
nosissimi dell’antica gloria.
L ’anno .seguente, cioè nel 16 8 1, era pubblicato dal si­
gnor Huguetan, eminente e famoso avvocato presso il Par­
lamento di Lione, un suo libro di impressioni, reduce da
un suo viaggio in Italia. Questo breve libro, rarissimo,
merita davvero una speciale attenzione ( 1) . E gli non fa la
solita enumerazione di statue e quadri, non ricalca le vie
battute ; ma va cercando i motti popolari, gli aneddoti
■caratteristici, le epigrafi curiose, tutto ciò che non è stato
notato dagli altri ; e da un capo all’altro del volumetto
corre un’aria fresca di bonomia, di arguzia garbata, e di
amore per la nostra terra.
(1) Voyage d'Italie curieux et nouveau, enrichi de deux listes,
l'une de tous les curieux et de toutes les principales curiositès
de Rome, et l ’autre de la pluspart des sçavants, curieux et 0u­
vriers excellens de toute l'Italie à present vivans. A Lyon, chez
Thomas Amauley, libraire, m d c l x x x i , in-12. Le due liste f u r o n o
aggiunte dal signor Spon, aggregato al collegio di medicina di
Lione. Questo Spon, insieme al W eler, aveva pubblicato, nel
1679, in Amsterdam, dal Boom, 2 v. in-12: Voyage d ’Italie, de
Datmatie et du Levant.

�Giunto a Monaco, per esempio, dice: « Monaco, dice
l’italiano, non è che uno steril scoglio, ma raccoglie pan,
vino e olio ».
A Genova rende omaggio al grande Andrea Doria, che
amò la sua città come ,sua seconda madre. Con soddisfa­
zione ricorda che egli fu capitano delle galere di Francia,
ma con imparzialità non nasconde l’ingratitudine di Fran­
cesco I, suggestionato da cortigiani invidiosi. — Perchè
a Genova non abitano ebrei ? alcuni domandano. Perchè
i Genovesi sono essi stessi dei veri ebrei in fatto di ne­
gozi. L ’Italiano dice : « Genovese, moro battezzato ».
Trova il popolo di Lucca molto civile, commerciante e
avido di notizie. Quando a Lucca giunge uno straniero,
con garbatezza gli si domanda se porti armi da fuoco o
pugnale, acciò li lasci alla porta fino alla sua partenza ;
ma gli si lascia la spada.
Di Pistoia ricorda il motto : « Nella città pistoiese, chiare
case, oscure chiese » ; di Pisa ricorda le benemerenze di
aver liberato la Sardegna dai Saraceni. I Pisani vollero
fare altrettanto di Maiorca nel 1 1 1 4 ; ma l’impresa loro
mancò, e perderono molti marinai. I vinti si recarono a
Marsiglia per seppellire i loro morti, a fine di non por­
tare il lutto nella patria. Ai tempi dell’autore si leggeva,
nella chiesa di S . Vittore in Marsiglia, il seguente epitaffio
in versi rimati :

Verbi incarnati de virgine mille peractis
A nn i bis centum bis septem connumeratis ;
Vincere Maioricas Christi fam ulis inimicas
Temptant Pisani Mahometi regna profani.
Marte neci dantur, multi tamen his sociantur
Angelicae turbae caelique locantur in urbe :
Terrà destructà redeunt victrice carinâ
O pia victorum bonitas, defuncta suorum
Corpora classe gerunt, Pisamque reducere quaerunt:
Sed simul addudus ne turbet gaudio luctus,
Coesi pro Christo tumulo clauduntur in isto.
Arrivato a Firenze, parlando dell’Arno, ci fa sapere che,
a ’ suoi tempi, quell’acqua aveva fama di rendere bello il

�colore del viso. Cosi, i Fiorentini e i contadini di To­
scana hanno il colore del viso ben fresco. A proposito
della biblioteca della chiesa di S. Lorenzo con molta gra­
zia scrive: « C’est le grand Michel Ange qui a fa it la stru­

cture de cette bibliothèque, qui en sa petitesse n'a rien que
d'admirable, soit pour l'architecture, soit pour la menui­
serie ; ce qui nous fa it voir que les grands hommes ne
Sçavent rien fa ire de petit », Indi, entrando nella cappella
medicea, ricorda il famoso chiodo, metà di ferro e metà
di oro, così divenuto, come si diceva, per il tocco di un
alchimista, che avrebbe posseduto la pietra filosofale. Ai
suoi tempi quel chiodo si lasciava subito vedere, essendo
poi una cosa ben semplice di aver saldato con abilità i
due metalli. Loda l’architettura del palazzo Pitti, servita
di modello a quello del Lussemburgo di Parigi, e lo g iu ­
dica più maestoso di quello, sebbene più piccolo ; ne loda
il bel bugnato rustico, e biasima la facciata levigata di
quello del Lussemburgo, dove le pietre sembrano dei gran
pezzi di formaggio svizzero, posti l’uno sull’altro.
Intrattenendosi dell’antica potenza dei Fiorentini e del­
l’indole loro, cita i versi del X V I dell’ Inferno :
La gente nuova e i subiti guadagni
Orgoglio a dismisura han generato,
Fiorenza, in te: sì che tu già ten piagni.
E poi quelli del X X V I dell’ In fern o:
Godi Fiorenza: poi che sei sì grande
Che per mare e per terra batti l’ali,
E per l’ inferno il tuo nome si spande.
Osserva che l’antico orgoglio è scomparso, sopiti gli
odii e le querele di parte, che fecero cadere la repub­
blica. Giudica i negozianti fiorentini più sottili degli al­
tri. « J e remarquay qu’en comptant de l ’argent, ils nom­

ment le nombre en tenant encore la piece. Neammoins les
gens de qualité sont magnifiques dans leurs ameublemens,
genereux, polis et civils envers les estrangers et même trop

�liberaux de complimens, ne se contentant pas de mille
prières ou remercimens, mais les faisant aller par m il­
lions et millions de millions. Nota, infine, che l’accento fio­
rentino è disgradevole ; i Fiorentini pronunciano con la
gola e cambiano il C in H con molta asprezza. Stima
che, a Genova e a Firenze, il linguaggio popolare sia
più disgradevole e più difficile a intendersi, che in alcun
altro luogo d ’Italia.
A Siena non dimentica Fonte Branda '« Dante l ’admire
dans ses poésies ». Il popolo senese ha sempre avuto del­
l’affezione per i Francesi; cosi essi hanno qualche cosa del
nostro fuoco e della nostra gaiezza « que Dante le medi­
sant nomme legereté et. »
....... or fu giammai
Gente sì vana come la senese ?
Certo no, la francese sì d ’assai,
(Inf. 29).
Scendendo da Firenze a Roma, a Montefiascone, il
paese, del buon moscato, gli fanno vedere la tomba di
quel Tedesco che vi morì per averne troppo bevuto. Il
suo domestico andava notando anticipatamente i luoghi,
dove esso era migliore, con un semplice est, redouble ou
triplé, secondo i casi a significare il suo grado di bontà.
A Montefiascone il coscienzioso valletto scrisse: est est est.
E il padrone ne ingollò tanto da morirne. Il valletto vi
scrisse un epitaffio, del quale, ai tempi del viaggiatore,
si vedevano ancora alcune lettere :
Propter est est est, Dominus meus hic mortuus est.
Nel borgo di San Martino, a poche miglia da Viterbo,
conobbe degli osti che avevano alloggiato molti familiari
del papa, e ufficiali e suoi domestici senza essere pagati.
Uno di essi, che doveva riscuotere duemila scudi, gli rac­
contò che il papa, passando di là, entrò nella sua sala e
vi fece venire tutti i suoi domestici, i quali aspettavano
di ricevere delle strenne; ma il papa si contentò di

�p
m
i artir loro una grande benedizione, ed assicurò l’oste che
avrebbe riscosso il suo credito a Roma. Egli non mancò,
qualche tempo dopo, di portarvisi, e sollecitò il paga­
mento del suo avere; ma se ne ritornò con la borsa
vuota, sebbene sopraccarico di nuove benedizioni. Forse
in cuor suo rendeva maledizioni per benedizioni, tuttavia
bonariamente si contentava di dire, scrollando il capo:
« Queste benedizioni valgono forse all’anima; ma al
corpo, poco; e con esse non si comprano pan bianco e
pollastri ! »
Avvicinandosi a Roma, nota che « i prelati, più che niun
altro, amano la bella vita, e vanno a passare l’ estate in
luoghi deliziosi ad un’ora da Roma, come a Tivoli, a
Frascati, ad Albano, e in altre piccole città. L a cinta delle
mura di Rom a è molto più grande di quella della città
e dei sobborghi di Parigi ; ma solo la sesta parte ne è
fabbricata. Tutto ciò che si può dire dell'esterno e del­
l’interno della nuova Rom a è questo : è molto bello. E
tutto ciò che resta dell’ antica è meraviglioso. L a lar­
ghezza della chiesa di San Pietro è di 1 1 2 passi, uguale
cioè alla lunghezza della gran sala del Palais di Parigi.
Nel vestibolo di uno dei palazzi del Campidoglio, in
quello che si chiama del signor Prefetto, si vede la fi­
gura di un pesce, lungo circa un piede e mezzo, sotto
di cui si legge un'ordinanza che prescrive, che la testa di
ogni pesce, più lungo di quello, portato in Roma, debba
essere portata colà. In Francia, noi abbiamo alcuni signori
vescovi, i quali si contentano della lingua di tutte le
carpe che si vendono nelle loro pescherie, come di tutte
quelle dei buoi del loro macello ».
Infine riporta alcuni dei bei motti, notati, qua e là,
nelle conversazioni : — Ah, che diranno i nostri religiosi,
esclama un buon giacobino, ho portato via la chiave della
biblioteca ! — Non importa, gli risponde un altro, basta
che voi abbiate lasciata loro la chiave della cantina. —
Uno scoglio vecchio ha rotto la mia nave nuova ! diceva
un giovane, che aveva sposato una vecchia. — Scarpa

�che d ’altri fu, ben non mi sta ! diceva un uomo che si
voleva costringere a sposare una vedova. — Fiasco di
che ognun beve, sapor non ha ! diceva un tale di una
cortigiana. — L e monache dicono delle belle cose al par­
latorio, poi non hanno che a risciaquarsi la bocca con
acqua benedetta. — Una bella dama romana, la quale si
lasciava asciugare i capelli, dopo essersi lavata la testa,
fece esclam are: L a pescatrice asciuga le sue reti.
Trova Salerno una città dal più bell’aspetto, e nel più
piacevole paese del mondo.
E ’ poi entusiasta di Napoli :
« Napoli, la délice de l ’Italie, nella quale, altra volta i
begli spiriti di Roma si auguravano di andare a finire i
loro giorni in riposo, è spesso sfuggita alla Francia per
la nostra cattiva politica e per gli intrighi dei papi spa­
gnoleggianti. Questa città è bella e molto grande, tanto
nella sua cinta di mura, quanto nei suoi sobborghi. L e
vie e le case sono belle e gli abitanti sontuosi negli abiti
e molto inclinati ai piaceri ».
Nella chiesa di San Domenico, nota il crocefisso, che
avrebbe parlato a San Tommaso d’Aquino : « Tommaso,
tu hai sì bene scritto di me, che vuoi tu che io ti doni?
— E San Tommaso g li avrebbe risposto, abbracciandolo
e baciandolo ardentemente : — Caro crocefisso, io non
voglio niente da te; io voglio soltanto te!... Alcuni di­
cono che questo crocefisso sia di oro massiccio ! »
Passando per Fano, risalendo l’Italia, nota che questa
città ha fama di avere le più belle donne d ’Italia. — In
Fano il più bel sangue d ’Ita lia ! — Io vidi, egli dice, in
una chiesa due defunte, l’una religiosa di circa trent’anni,
l’altra borghese più giovane ; tutte e due di un’eccellente
bellezza, le quali parevano dormissero. « S i les mortes y
sont si belles, que doivent estre les vivantes ? »
A Pesaro conobbe il signor Tamburini, dottore in legge,
il quale preparava per il carnevale una tragedia santa,
che alcune monache dovevano recitare. Essa, sebbene in
prosa, era bella e patetica. Essa aveva tutte le delicatezze

�d ’amore, e più che non fosse necessario per monache. Il
soggetto era l’amore, la penitenza di San Guglielmo, duce
di Aquitania, che aveva rapito e sposato la moglie di suo
fratello. — A Faenza, nota imparzialmente che i Francesi
non sono in buon odore, perchè non sono dimenticate le
scorrerie e i saccheggi consumati t r a il 15 2 2 e il 15 5 7
da Francesco duca di Guisa e da Gastone di Foix. —
A Ravenna, rende omaggio alla tomba di 'Dante, e ne
trascrive l’epitaffio. « Il paese di Rom agna abbonda di
ladri, sebbene se ne faccia severa giustizia. Le forche sulle
grandi strade ne sono piene. Si costuma dopo di averli
uccisi, di tagliar loro la testa e il corpo in quattro parti,
che si inchiodano su queste grandi forche, dove si lasciano
putrefare. Vedemmo presso uno stretto cammino uno di
questi ateliers, dove insieme con gli altri sospesi, vi era
il corpo di uno che costringeva, con la pistola in pugno,
i viandanti a dargli del danaro, a fine, diceva lui, di far
dire delle messe per le anime dei poveri peccatori, che
erano colà impiccati ».
In Bologna si indugia a parlare dei grandi maestri,
che vi avevano insegnato il diritto romano.
Venezia gli pare bella, ricca e potente città, flagello
dei tiranni, asilo degli afflitti, e regina del mare. Come
essa è la madre della libertà, cosi è aperta da ogni lato.
A proposito della guerra di Candia osserva : « L a Francia
avrebbe meglio fatto di accordare ai Veneziani i sei mila
uomini, che essi richiedevano. Noi ci scusammo per il
bisogno d ’uomini, che avevamo a causa della guerra con­
tro la Spagna. S i deve confessare che il vigore dei Ve­
neziani è stato meraviglioso, e i loro organamenti ammi­
rabili, nel sostenere, per si lungo tempo, una guerra tanto
lontana, con un nemico cosi potente quale è il Turco, che
combatteva quasi nelle sue terre ».
Dopo d ’aver accennato ad aneddoti e tradizioni vene­
ziane, ha una pagina toccante in memoria di Fra Paolo:
« Ogni volta che io passavo per il quartiere dei Ser­
viti, io non sapevo privarmi di andare a baciare la

�ven
rabile mano dell’eccellente padre Fulgenzio, che era an­
cora in vita nei primi viaggi che io feci a Venezia. E ra
un bel vegliardo, più che ottantenne, degno successore
del gran padre Paolo, tanto in ¡scienza, quanto in zelo ed
autorità. Io vengo da Roma, gli dissi la prima volta. —
Che ha visto in Roma ? mi domandò. — Molta gente
oziosa, gli risposi. — E cattiva, aggiunse egli. - Io gli
richiesi che voleva significare, che fra tante tombe, che io
vedevo nella loro chiesa, non vi si trovava quella di«
padre Paolo. — Mi disse che era stato seppellito nel ci­
mitero comune dei loro frati, senza alcuna distinzione e
per forti ragioni. Ciò vuol dire che essi hanno temuto
che, in qualche rivolgimento dello Stato, i papalini, che
egli aveva urtati, non lo dissotterrassero e non bruciassero
le sue ossa ».
Parlando delle monache di Sant’A gata in Padova, nota
che, in Italia, si è tanto gelosi delle proprie sorelle, quanto
delle mogli, e che si chiama becco, un uomo del quale la
sorella si diverta.
Non dimentica Tito Livio. A Verona, rimanendo sul
bel ponte sull’Adige, si ricorda della sua Lione, perchè
Verona, per la situazione sua, delle sue colline e del suo
fiume, molto rassomiglia alla sua città natale. In Mantova
visita le tombe di Bernardo Tasso e di Baldassarre Ca­
stiglione. Dicendo di Peschiera, ricorda i versi di Dante:
Siede Peschiera bello e forte arnese
Da fronteggiar Bresciani e Bergamaschi.
Nel recarsi da Peschiera a Brescia, l’autore si incontra
con Cesare Martinengo, signore notevole di Brescia, il
quale, con trenta gentiluomini suoi amici, scorta il Capitan
grande del territorio bresciano, che, uscito di carica, se
ne ritorna a Venezia. Prega il Martinengo di andare in­
sieme con loro, è accolto molto civilmente.
Il Martinengo lo ha suo ospite per quattro giorni, in
Brescia, nel suo sontuoso palazzo. Parlando degli assalti
di Gastone di F oix contro i Bresciani, che avevano dato

�aiuto ai Veneziani, l’autore, imparzialmente lo accusa di
crudeltà per aver fatto decapitare il giovane conte A vo­
gadro, che era suo ostaggio, per vendicarsi di suo padre,
che aveva favorito i Veneziani. Non manca di parlare di
Giovanni Jacopo Renato, che, essendo un oscuro nego­
ziante di acquavite, da solo studiando geometria e i prin­
cipii delle forze motrici, aveva inventato una macchina
per levare grandi pesi.
Giunge poi a Milano. Il giro delle mura di questa città
di trecentomila abitanti trova uguale a quello delle mura
di Parigi, e le vie molto belle e larghe, ornate di bei
palagi. « On y vit fo rt delicieusement. L ’abondance de toute

sorte de provision de bouche a donne lieu au prorerbe sui­
vant : « Solo in Milano si mangia » e a quest’altro: « chi vo­
lesse rassettare Italia, rovinerebbe Milano" . Osserva, poi,
che, in Milano, vi sono molti ricchi, commercianti e eccel­
lenti artefici e letterati d ’ogni specie. Tra gli antiquari
cita specialmente Mezzabarba di Birago, e il canonico
Settala, morto poco innanzi.
Anche Torino giudica grande e bella città, una delle
più ridenti e meglio fabbricate città d ’Italia. Il nuovo
quartiere in costruzione di molto l’avrebbe ingrandita e
non sarebbe stato uno dei suoi minori ornamenti.
Per il Sempione l’Huguetan se ne ritorna alla sua
Lione.
Prima di passare a parlare del bombardamento di Ge­
nova del 1684, comandato da Luigi X IV , ed eseguito
dal marchese di Seigneley, è giustizia il notare, che un
altro lionese, Francesco Larchier, nel resoconto dei suoi
viaggi, non può dimenticare la repubblica di Venezia.
Libri come quelli del De la Haye e dell’ Huguetan
ravvicinavano le nazioni sorelle; ma l’ambizione della
Corte di Luigi distruggeva il buon seme. Luigi guardava
sempre con occhio cupido a Genova, posseduta una volta
d a’ suoi avi, e non tralasciava occasione per mettere la

�sua parola o la sua spada nelle faccende sue. Carlo Em a­
nuele II di Savoia se la intese con Raffaele della Torre,
per carpire Savona alla repubblica, ma invano. Luigi in­
tervenne con i suoi consigli, e pretese che Genova se ne
stesse del tutto al suo lodo. Genova non volle, ed allora
egli affermò che fornicava col governo di Spagna. Indi
pretese che restituisse i beni confiscati a Gian Luigi Fiesco,
che, in fondo, non aveva voluto, che restituire la repub­
blica alla Francia. Venne all ' ultimatum : si disarmassero
le quattro galee di libertà poco prima allestite; si rom­
pesse ogni rapporto con Milano ; si pagasse un’indennità ;
si sottomettesse il governo della repubblica alla suprema
autorità del re di Francia. L ’idea segreta di assaltar Ge­
nova, balenata nella mente di Colbert, quattordici anni
prima, doveva essere eseguita da suo figlio, il marchese
di Seigneley, che, nel testamento di suo padre, aveva ben
letto la raccomandazione di rendere il re padrone del Me­
diterraneo. Furono accusati i Genovesi di vendere muni­
zioni agli Algerini. E fu inviato a Genova, il signor De
Saint-Olon, per cercarvi dei garbugli. Una fabbrica di
bombe incendiarie era messa su al Fréjus, e Seigneley
stimava che esse, che avevano già fatto buona prova
contro Algeri , avrebbero avuto pieno successo contro Ge­
nova, piena di mercanti e con una nobiltà, che non aveva
mai visto tirare un colpo di cannone. Ma se giudicò giu­
stamente delle bombe, mal si appose circa la città e la
nobiltà. Genova, assalita violentemente, fatta segno ad una
grandinata di bombe incendiarie — le furono lanciate ben
quindicimila bombe — si difese eroicamente, e ben me­
ritò dalla repubblica la sua nobiltà. E solo quando, per
tre quarti, la città bruciava, tutta un baratro di rovine
ed era affamata, si arrese. Il marchese di Seigneley si
mostrò un selvaggio, distruggendo opere d ’arte insigni, e
assalendo la città quasi a tradimento, senza nemmeno a v ­
vertire i mercanti francesi, che vi erano, che furono esposti
alle bombe incendiarie connazionali. Luigi volle che il
doge, al quale lo statuto vietava di uscir di città, si

�rto
passe, accompagnato da quattro senatori, a Versailles, per
invocare la regia clemenza. Francesco Maria Imperiale fu
costretto di andarvi, e fu accolto con umiliante magnifi­
cenza. Luigi gli chiese qual cosa gli sembrasse più straor­
dinaria nella sua reggia, l’imperiale, sentendosi nelle vene
il sangue degli antichi e gloriosi marinai liguri, rispose :

II trovarmici io !
L e solite relazioni ufficiali abbiamo di
menti ( 1 ).

tali

avveni­

Dopo Rom a e Venezia ha richiamato, spesso, l’atten­
zione degli scrittori francesi, la città di Firenze, e per
le sue glorie letterarie ed artistiche, e per aver dato due
regine alla Francia. Antonio Varillas, nato nel 1624, a
Gueret, nell’alta Marna, morto nel 1696, pubblicava, nel
1687, Les anecdotes de Florence ou histoire secrète de la
maison D e Medicis, all’Aia, presso Arnoult Leers. Egli
spiega, in una lunga prefazione, citando a proposito e a
sproposito principalmente Procopio, perchè si è servito
degli aneddoti per tessere la sua storia. L a ragione as­
sorbente è questa: l’aneddotista può dire la verità, anche
quando essa sembra inverosimile, mentre lo storico, che
disprezza la tradizione e gli aneddoti, si deve arrestare
innanzi all’inverosimiglianza, anche quando sotto di essa
si nasconda la verità. Il Varillas, sebbene accusato di scri­
vere più per divertire che per istruire, non eccedè nel
servirsi degli aneddoti e il suo frontespizio è come una
( 1 ) Jean Donneau , sieu r de Vizé s t a m p ò : Relation de ce qui
s ’est passe' devant Gênes, p a r l ’armée du R oi. L y o n , in - 1 2 , 16 8 4 .
— A n o n im o : Jo u rn a l contenant ce qui s ’est passé devant Gê­
nes. P a r is , in -4 , 16 8 4 .
— Relation historique de tout ce qui a été f ait devant Gênes
p a r l ’armée navale de S. M. très chrétienne. L y o n , in -i6 , 16 8 4 .
— A rticles accordés p a r le ro i à la république de Gênes, P a ­
r is , Ì11-4, 16 8 5 .
O ltre d i q u e s te rela z io n i fu p u b b lic a to u n ro m an zo d e l P r é­
c h a c : L ’illustre Genoise, nouvelle galante. P a r is , B la g e a r t , 30 0 p .
in - 1 2 , 16 8 5 .

�etichetta, che promette più di ciò che è contenuto nella
bottiglia. Certamente non dà a bere del vinello; ma più
di un lettore deve rimanere deluso. Cose di molta secre­
tezza egli non viene a conoscere. La storia di casa Me­
dici del Varillas si ferma alla morte di Leone X , intorno
al quale è riferito qualche cosa di piccante, come, per
esempio, l’avvelenamento da lui direttamente consumato
in persona del cardinale di Bibbiena. Essa, come ben s ’in­
tende, non è un calendario di santi ma nemmeno un
libello, come quelli stampati contro Caterina e Maria dei
Medici. Contro gli usurpatori della libertà fiorentina e
franco ; ma ugualmente dice che i Fiorentini, sebbene sot­
tili e penetranti, per avarizia, per smania di arricchire, a
poco a poco, si lasciarono togliere dai Medici, arciricchi,
ogni loro libertà di cittadini Non poteva Varillas dipin­
gere i Medici buoni e virtuosi, senza confondersi con gli
adulatori di ogni risma. Si sa bene che le rime dei poeti,
le orazioni apologetiche dei politici, gli entusiasmi inte­
ressati degli artisti, hanno formato intorno a Casa Medici
una corona della quale il tempo va facendo cadere ogni
tanto una foglia. L a storia è inesorabile e il mecenatismo
e la gratitudine dei cultori delle arti e delle lettere non
possono cancellare la corruzione con cui il cittadino ram­
mollì gii animi e tradì la repubblica e uccise la libertà ;
non possono cancellare le laidezze e i delitti, la deboscia
e il sangue di cui furono macchiate le pareti domestiche.
Il Varillas poteva dire assai più di ciò che dice.
Un altro libro fu pubblicato su Casa Medici dal L e
Noble, il quale scelse un fatto speciale, la congiura dei
Pazzi. E gli dice, nella prefazione, che la materia delle
congiure è sì importante, che Machiavelli, che dimostra
di penetrarne più di chicchessia tutti i segreti, ne scrive
un lungo capitolo nei suoi D iscorsi su Tito Livio, nel
quale fa chiaro come sieno temerarie queste imprese e
come quasi ¡sempre sieno seguite da fatali catastrofi. Se­
guendo l’esempio di questo grand’uomo, soggiunge il Le
Noble, io ho composto un trattato politico delle congiure.

�Per meglio illustrare le sue teorie, il Le Noble scrive
di aver altresì composto tre storie importanti, in cui si
vedrà, in ogni maniera, con i; il cuore umino si a g iti per
i motivi d’interesse, di ambizione, di amore e di vendetta,
che sono i quattro motivi, che determinano le azioni po­
litiche degli uomini. Essi agiranno tutti e quattro nella
prima istoria, la congiura dei Pazzi ; la seconda tratterà
di quella dei Pisoni contro Nerone; la terza di quella
contro Cesare, che f arà vedere tanta virtù e nei congiu­
rati e in Cesare, per quanta bassezza mostrerà la seconda
nella Corte di Nerone. Non pare che il Le Noble abbia
scritto le ultime due. L a sua congiura dei Pazzi ( 1) è un
semplice romanzetto, che non ha alcuna importanza sto­
rica, sebbene nella prefazione, a dirla con i Francesi, egli
prometta plus de beurre que de pain.
Nello scorcio del secolo decimosettimo, altri viaggiatori
francesi scrivevano le loro impressioni sull’Italia, o ne
stendevano guide.
Baudoin, De Launay, Ferma nel, F a wel, de Stochove
scrivono in collaborazione un viaggio d 'Italie et du L e­
vant, che è pubblicato pressso il libraio Hérault, a R ouen,
nel 1687, il quale è una specie di guida sommaria. G il­
berto Burnet pubblica, a Rotterdam, nel 1687 il suo Vo­
yage de Suisse et d'Italie, e poi anche, a Rotterdam, l’anno
dopo, tre lettere concernenti lo stato presente d ’Italia. Mi­
rebai stampa a Parigi, dal Guignard, nel 1698, il suo

Voyage d'Italie et de Grece, avec une dissertation sur la
bizarrerie des hommes. Francesco Giacomo Deseine dà nel
suo Nouvean voyage d'Italie (Lyon, Thioly, 1699) una de­
scrizione esatta di tutte le sue province e città. Giovanni
Du Mont, barone di Carlscroon, pubblica, all’Aja, nello
stesso anno, un suo viaggio in Francia, in Italia, in Ger­
mania, in Turchia. Il benedettino Domenico Carlo Bourdin
(1) L ’H istoìre secrete des plus fam euses conspirations. — De
la conspiration des Pazzi contre les M edicis par M.r L e N o b le .
A Paris, chez P ierre Ribou. m d c x c v i i i .

�din, edita, anch’egli, un suo viaggio in Italia e in alcuni
siti di Germania a Paderborn dal Pelerin, anche nel 16 47.
A tutte queste pubblicazioni sovrasta il D iarium italicum
del benedettino Montfaucon.
L ’impresa di Messina aveva richiamato nuovamente l’at­
tenzione dei Francesi sul regno di Napoli. Il padre Clau­
dio Buffier scrive una succinta stòria sull’origine del regna
di Sicilia e di Napoli. E gli si lusinga, che il suo lavoro
fermi l’attenzione e in Francia e in Italia, essendo i fon­
datori di quel regno i Normanni, figli della terra fran­
cese, e nessuno avendo prima di lui, in Italia, pensato a
scrivere tale istoria ( 1 ) . Il Buffier, servendosi del poema
latino di Guglielmo Pugliese, delle cronache di Goffredo
Malaterra, dell’anonimo barese, dell’anonimo di Montecas­
sino, della cronaca dell’ Ostiense, dell’ antichissima cronaca
di un monaco del convento di S. Sofia sopra i duchi e
principi di Benevento, compila un sommario rapido ed im ­
parziale, da cui appare che se i popoli del mezzogiorno
fossero stati ben guidati, buone opere sarebbero venute
fuori dalle loro naturali e felici attitudini. Rende omaggio
al valore dei Calabresi, guidati dai Normanni, nella batta­
glia presso Civitada, combattuta contro papa Leone IX e
i suoi Tedeschi ; all’eroismò col quale i Cassinesi si batte­
rono, guidati dai loro abati ; agli sforzi mirabili compiuti
dagli indigeni negli assedi di Bari, di R eggio e di Mes­
sina, e non tace delle vessazioni dei Normanni, che, tal­
volta, allontanando gli animi da loro, misero in grave peri­
colo il frutto della conquista e del valore.
Petrineau de Noulis, a sua volta, scrisse una storia dei
re di Sicilia e di Napoli della casa d’ Angiò, e cioè di
Carlo I, di Carlo II, che fu pubblicata, in Parigi, dal L e
Mercier, nel 17 0 7 .
L ’abate Olivier compose una specie di romanzo :
(1) H istoire de l ’origine du royaume de Sicile et de Naples,
contenant les aventures et les conquestes des Princes Normands
qui l ’ont établi. A Paris, chez Anisson, directeur de l ’im prim erie
royale, m d c c i .
,

�iL
n
'fortuné napolitain ou les aventures du seigneur Rozelli,
che contengono la storia della sua nascita, del suo stato
monastico, della sua prigione nell’inquisizione e delle di­
verse figure da lui fatte tanto in Italia che in Francia e
in Olanda ( 1 ).
Ma il libro più importante sulle cose di Napoli fu com­
piuto nel 1 7 1 5, dal celebre Louis Ellies Dupin, e pubbli­
cato un anno dopo la morte di Lu igi X IV . E ’ la difesa
dei diritti laici contro le usurpazioni papali (2). Questo
libro fu prodotto dalla bolla di Clemente X I, che aboliva
la monarchia di Sicilia, e da quella che creava colà una
nuova gerarchia ecclesiastica, tutte e due pubblicate nel
1 7 1 5 . Il libro del Dupin è una confutazione non solo
della bolla pontificia; ma anche di ciò che il cardinale
Baronio, nei tomi X I e X II dei suoi A nnali ecclesiastici,
16 0 6-160 7, aveva sostenuto contro i diritti del potere
civile. L ’opera del Dupin diligente, minuta, dotta, meritò
gli elogi di Pietro Giannone nella sua storia civile del
regno di Napoli, come si sa, pubblicata nel 17 2 3 (3).
(1) Paris, Rapin, 2 vol. in-12,'1708, e Amsterdam, Desbordes,
2 vol . in-12, 1709, 1719. Da alcuni vuoisi che nel signor Rozelli
sia rappresentato Giordano Bruno.
(2) D efense de la monarchie de Sicile contre les entreprises de
la Cour de Rome ; avec une relation véritable des procédés des
d eu x Cours de Rome et de Sicile su r les contestations au sujet
de la monarchie. Amsterdam, Lucas, 2 vol. in-12, 1716.

Del medesimo Dupin abbiamo:
H istoire de la monarchie de Sicile en abrégé, depuis R o g er
ju squ 'à présent. A vec titres authentiques et pièces décisives. Lyon,

¡11-4, 1720.
(3) Vedi a pag. 586 vol. II. Napoli, Mariano Lombardi, 1865.
Contro il Giannone e contro il Dupin si scagliò, goffamente ed
erroneamente, il padre Sanfelice, gesuita, al quale il Giannone
rispose con un’ironica Confessione d i fe d e , in cui finse di es­
sersi ravveduto degli errori, che avrebbe commessi, servendosi
molto della Confessione cattolica d i M .r de Sancy di Agrippa
D ’Aubigné, e di. un libro pepato, uscito nel 1676, a Parigi :
L es nouvelles l umières politiques p o u r le gouvernem ent de l'é ­
g lis e ou l ’évangile nouveau du cardinal P alavicin r élevé p a r luy
dans son histoire du Concile de Trente. Paris, chez Je a n Martel,

cio ioc

l x x v i,

in-12 p.

�V III

La R eggenza e 1’ « E d ip o »
S erviez e V ertot. —
La

m archesa

de

.
di V oltaire. —

Les L e ttre s

Prie. —

R om a

L esau,

persanes.
nel t e a t r o

—
di

V oltaire. — V oltaire e il t e a t r o italiano. — Rom a
e M ontesquieu. —

C atrou e Rouillé, Rollin, Cre­

v ier, Le B eau, De B eaufort.

��Luigi X IV , veniva nominato reggente, durante
la minore età del futuro Luigi X V , Filippo d’Orléans,
le fanfaron du vice, come soleva chiamarlo il defunto re.
Il reggente affettava di non credere a niente; ma, vice­
versa, credeva agli indovini e al diavolo. Voleva parere
uno spirito forte, ed era un giunco pieghevolissimo. Tut­
tavia aveva delle grandi qualità. E ra tollerante, generoso,
amante del suo paese, e vedeva giusto nelle cose di Stato.
Era appassionato delle lettere e delle arti, ed egli mede­
simo coltivava la musica ed il disegno. Nato più presto
sarebbe stato un re dalle larghe vedute ; nato più tardi
sarebbe finito sul patibolo, come un altro della sua casa,
Filippo E galité. Sua madre, con un racconto ingegnoso,
dipinse esattamente e brevemente il carattere di suo figlio.
Essa diceva che tutte le fate erano state invitate al suo
sgravo ; che tutte vi erano venute, e che ciascuna aveva
dotato il giovane principe di un talento o di una qualità ;
ma che una vecchia fata era stata dimenticata, credendola
da lungo tempo sparita dal mondo. Offesa per l’ommis­
sione, essa giunse appoggiata sul suo bastone, nel mo­
mento in cui l’ultima delle sue compagne faceva il suo
dono al duca di Chartres, e se ne vendicò, infliggendogli
l’infelice difetto di rendere assolutamente inutili tutti i
doni che aveva ricevuto. — Sua madre aveva ragione.
Invero, il duca di Orléans non mancava di alcune delle
o rto

M

�qualità proprie a formare un gran principe ed a conci­
liargli l’affetto popolare ; ma le guastò tutte con una
indecisione, una debolezza ed una immoralità, che oscu­
rarono la sua intelligenza; spesso lo compromisero, e non
gli lasciarono fare alcun bene.
Fu innanzi tutto un voluttuoso. Sulla tomba sua avreb­
besi dovuto scrivere, ciò che fu scritto su quella di sua
figlia, la famigerata duchessa di B erry: hic jacet voluptas...
L e sue cene al palazzo reale sono rimaste proverbial­
mente scandalose. Se ne facevano colà di tutti i colori.
Per recarsi negli appartamenti, dove avevano luogo queste
orge, uomini e donne, entravano nel giardino per la pic­
cola porta di via Richelieu o per quella della via dei
Petits-Champs. I portinai li conoscevano e li facevano en­
trare. Si racconta che, una sera, il reggente, entrando,
propose, per un improvviso capriccio, al vecchio porti­
naio, Ebagnet, che lo aveva accompagnato fino alla porta
dell’orgia, di essere del numero dei privilegiati, e che
quegli rispondesse : Monsignore, il mio servizio finisce qui,
10 non entro in si cattiva compagnia e sono rammaricato
di vedervici. — Il reggente, cinicamente, se la rise. —
Se ne facevano colà di tutti i colori e sapori. Il buon
duca faceva delle sorprese ai suoi roués. Spesso si spe­
gnevano le candele. Una volta il duca, dopo aver lasciato
un momento nell’oscurità l’amabile compagnia, le sue fa­
vorite, grandi dame e ballerine dell’ Opéra, prostitute,
principi, Ies roués, commedianti (tutte le classi si mesco­
lavano in perfetta uguaglianza), aprì di botto un grande
stipo, in cui aveva segretamente collocato delle candele
accese, e spasimava dal ridere nel sorprendere tutta quella
gente nelle sue indicibili battaglie amorose, che la luce
im provvisa non interruppe. T a l’ altra si faceva accompa­
gnare da uno dei suoi favoriti in una stanza oscura,
il quale doveva tenere una candela accesa in mano, a te­
stimonianza dei suoi dibattiti erotici con una di quelle
signore.

�Cosi il canzonettista Grange-Chancel lo sferzava:

Dans ces saturnales augustes
Mettez au rang de vos égaux
E t vos gardes les plus robustes,
E t vos esclaves les plus beaux.
Que la faveur ni la puissance,
La fortune , ni la naissance,
Ne puisse remporter le p r ix :
Mais que sur tout autre prèside
Quiconque a le vigueur d 'Alcide
Sous un visage de Paris.
Un bell’umore diede dei soprannomi alle principali bel­
lezze che frequentavano quelle cene. Madame de Ville­
franche è sainte fa c ile ; madame de Parabère sainte nitou­
che ; madame de Courcillon sainte modeste ; la marescialla
d ’Estrées sainte contente; madame de Gacé sainte fr in ­
gante; madame de Castelnau sainte eveillée ; la princi­
pessa di Rohan sainte accroupie ; madame de la Vrillière
sainte fid èle; madame de Jonzac sainte fillette; madame
de Chevillart sainte finette ; madame d’Armagnac sainte
pleureuse; la duchessa di Berry sainte commode:

Sainte Commode
Se prête à nos besoins,
E t s ’accomode
Sur le plus ou le moins :
Chez elle point de rang ;
L e petit et le grand
Chacun vit à sa mode
Ce qui fa it aimer tant''
Sainte Commode. (1 )
II reggente fu accusato di avere relazioni incestuose con

sainte commode. Il Grange-Chanchel, nell’ode III delle
sue Filippiche, riassume tutte le accuse. Cito questa strofa,
(1) Maurepas (Mémoires) ms. t. XIV'.

�una delle poche citabili, in cui l’autore si abbandona alle
più ciniche esagerazioni.

Toi, qui joins au nœud qui vous lie
Des nœuds dont tu n ’as point d’effroi,
N i Messaline ni Ju lie
Ne sont rien auprès de toi.
De ton père amante et rivale ,
Avec une terreur égale,
Tu poursuis les mêmes plaisirs,
E t toujours plus insatiable,
Quand le nombre même t’accable,
Il n ’assouvit point tes désirs.
Quella povera ardente duchessa di Berry aveva innu­
merevoli amanti che essa cambiava e riprendeva, conser­
vandone, spesso, parecchi ad un tempo. Uno di essi fu
conosciuto per tutta Parigi col nomignolo di monsieur
Tout-Prêt, perchè ella lo volle alloggiato tout près di lei.
Costui era il paggio di suo marito, un tal L a Haye. Così
pubblicamente si canzonettavano padre e figlia:

La B erry n 'est pas si sotte
De s ’en tenir au papa.
La grosse ragotte
Met sous sa cotte,
Tantôt sticy, tantôt stilà :
La B erry n'est pas si sotte,
De s ’en tenir au papa.
L a grosse ragotte scandalizzava perfino la Corte del reg­
gente, che non era formata di stinchi di santi. Intanto, i
nuovi tempi si venivano maturando. In mezzo al bacca­
nale furioso che incominciava a scavare la fossa alla vec­
chia monarchia, che doveva essere Uccisa in seguito dalla
dissolutezza di Luigi X V e dalla debolezza di Luigi X V I,
il libero esame dilagava. Si discuteva di tutto e di
tutti. E ciò non reca meraviglia, quando si noti che gli
scrittori della chiesa in Francia, nella seconda metà del
regno di Luigi X IV , avevano liberamente parlato.

�lon, tutto l’evangelo in azione, aveva proclamato : L e roi
én
F

est l’homme des peuples. L e despotisme des souverains est
un attentat sur les droits de la fraternité humaine.
Madame de Grignan domandava a Bossuet, se era vero
che Fénélon avesse tanto spirito. « Ah, signora, ne ha
a far tremare ! » Fénélon aveva dello spirito a far tremare
il trono e l’altare, esclama Arsenio Houssaye. Era un en­
tusiasta di cuore, e per lui la fede era la saggezza. E
primo in Francia interpretò il testo sacro, in luogo di tra­
durlo parola a parola. E gli sentiva tutte le sofferenze del
popolo e non voleva condurlo alla pratica della virtù con
le minacce della chiesa, ma mostrandogli più ridente il sen­
tiero del ben fare, che quello del mal fare. Sentiva tutte le
miserie del popolo. Un giorno, uno dei curati della sua dio­
cesi andò a dirgli, con aria trionfante, che egli aveva abo­
lito la danza dei contadini nei giorni di festa. — Signor
curato, voi avete abolito i giorni di festa. Non balliamo
punto noi, ma permettiamo alla povera gente di ballare.
Perchè impedirle di dimenticare almeno per un momento,
che essa è infelice?
Abbiamo visto come Bossuet sentisse altamente il diritto
dell’uomo ad esser libero e come fosse ammiratore della
prisca virtù repubblicana latina. E Massillon aveva por­
tato sul pulpito una conoscenza profonda delle passioni e
dei dolori umani. Predicava in Corte in prò dell’umanità
contro i cortigiani. L a verità, per la sua bocca, osava pre­
se n ta rsi al giovane re. Massillon aveva tenuto la promessa
che non avrebbe predicato come gli altri. Armato di filo­
sofia era disceso in campo contro i licenziosi costumi della
Corte e del clero, contro l’ignoranza grossolana e la fe­
rocia della maggioranza dei ministri del culto. Si lasciava
passare la verità in grazia della sua parola elegante e
brillante, della sua arte fine di ferire senza far vedere la
punta. Così un vento di libertà soffiava nelle vie di Parigi.
In quest’ambiente la rappresentazione dell ’Edipo di V ol­
taire fu un vero disastro per il reggente, e un nuovo e ter­
ribile colpo di piccone alla vecchia monarchia. Sia per in­

�differenza, sia per abilità, evidentemente assai inopportuna,
il reggente volle assistere alla rappresentazione di una
tragedia, in cui il pubblico cercava, a forza, ogni specie
di allusione alla sua vita e alle accuse contro di lui, can­
tate per le pubbliche vie. Vi si fece vedere in un palco uf­
ficiale insieme con sua moglie e le sue figlie, la duchessa
di Berry, la d ’Orléans e mademoiselle V alois; affettò di
non lasciar trasparire nessun dispiacere, di non notare al­
cun movimento nella platea, di non vedervi alcun burlone,
e tuttavia in quel pubblico si trovavano coloro che ave­
vano sostituito con la matita, sopra i manifesti, a Edipo
il nome di Filippo.
E gli non fu punto nemmeno dal cattivo gusto dell’at­
tore Dufresne, che, rappresentando la parte di Edipo, aveva
osato copiare l’attitudine, fino alla parrucca di lui. Affet­
tava di conversare con le sue figlie e di ridere alle allu­
sioni, che il pubblico, più duramente, sottolineava. Si rac­
conta che tutti gli occhi essendo dirizzati a lui, quando
l ’attore dice :

Quand il se voit enfin, par un melange affreux
inceste et parricide , et pourtant vertueux,
egli stimasse d’applaudire, sviando così l’attenzione. Ma
non fu così, quando, a questa domanda del gran prete:

Savez-vous seulement avec qui vous vivez ?
uno spettatore rispose ad alta voce: « Piacevole domanda;
Chi lo sa meglio di lui ? » E sembra che la stessa voce
gridasse, dopo, i seguenti versi :

O Corinthe ! ó Phocide! exécrable hy menée !
j e vois naître une race infâme, infortunée,
Digne de sa naissance, et de qui la fureur
Remplira l'univers d ’épouvant et d'horreur.
« D iavolo! Quanti, dunque, avrebbe egli di figli! »

�L a duchessa di Berry per poco non svenne ! ( 1 )
Quando Edipo fu rappresentato, il 18 novembre 1 7 1 8 ,
Voltaire aveva appena ventiquattro anni, essendo nato il
22 novembre 1694 e già aveva riempito del suo nome la
cour et la ville. E gli nacque moribondo, a dirla con un
bell’umore, come Fontenelle, che visse cento anni. E se
egli ne visse soltanto ottantaquattro, ciò avvenne per es­
sere stato ucciso dal suo genio, dal caffè e dal dizionario
dell’Accademia. Ebbe per compare di battesimo un abate,
devoto più di Satana che di Dio, l ’abate di Chateauneuf.
amico di sua madre ed amante di Ninon de Lenclos. E que­
st’abate, senza fede, fece dire che il diavolo era andato,
spesso, a visitare Voltaire in culla. A tre anni fu presen­
tato alla Ninon che, baciandolo con le sue labbra fanées
et prof anées, gli predisse che sarebbe stato l’angelo ribelle
del secolo X V II, se già a quell’età sapeva a memoria tutta
la Moïsiade. Il bambino mostrò, presto, una ferma volontà,
tanto che i vicini di suo padre, che abitava in via dei
Marmousets, lo chiamavano il piccolo testardo. Nel colle­
gio dei padri gesuiti fu notato per il suo talento, per il
suo spirito precoce, e anche un po’ per la sua pigrizia.
Tuttavià ottenne tutti i premi agli esami di rettorica (2),
e Giovati Battista Rousseau, che assisteva alla distribuzione,
volle baciare il giovinetto trionfatore, che doveva, più
tardi, mostrarglisi ingrato.
Il giovanetto trionfatore faceva anche dei versi latini,
che non ci sono stati conservati. Si citano però, tra gli
altri, questi due versi sul fuoco, davvero notevoli :

Ignis ubique latet, naturam amplectitur omnem,
Cuncta parit, renovat, dividit, urit, alit.
(1) Vedi a pagg. 185-186, vol I, in: L es filles du regent (La
duchesse de Berry, l' abesse de Chelles, la princesse de Modène,
la reine d ’Espagne, la princesse de Conti, mademoiselle de Beau­
jolais) par Edouard de Barthélemy. Paris, Firmin-Didot, 2 voll.
in-4, 1874.
(2) Intorno alla vita collegiale di Voltaire ed ai suoi maestri,
vedi il curioso libro di Alessio Pierron : Voltaire et ses maîtres,
e'pisode des humanités en France. Paris, Didier, 1866, in-16.

�Ritornato sotto il tetto paterno, avido di rumore e di
piaceri, si cacciò a capo fitto nella frivola e gaudente so­
cietà parigina del tempo della reggenza ; e, inclinato alla
poesia ed alle lettere, prese ad abbozzare la sua tragedia
sopra Edipo. Prese parte ad un concorso bandito dall’Ac­
cademia, e scrisse l’ode, comandata, intorno al voto di
Luigi X I I I ; ma non fu fortunato. Suo padre, vecchio ma­
gistrato, fu spaventato da quella malattia versaiuola e dalle
incipienti monellerie di lui, e lo mandò, come in esilio,
presso l’ambasciatore francese all’Aia. Colà si impigliò in
un amoretto tra il sentimentale e il sensuale nella per­
soncina di una Olimpia Du Noyer, per cui l’ambasciatore
rimandò a Parigi il focoso e sognatore giovinotto.
L ’innamorato poeta, reduce dall’Aia, sotto pretesto di
partirsene per l’America, andò a buttarsi ai piedi di suo
padre per intenerirlo. Fu perdonato, e rientrò nella vita
galante e poetante. Intanto gli fu attribuito il seguente
epigramma contro la duchessa di B erry:

Enfin votre esprit est guéri
Des craintes du vulgaire ;
Belle duchesse de B erry ,
Achevez le mystère.
Un nouveau Loth vous sert, mère des Moabites,
Donnez-nous promptement un peuple d ’Ammonites (1 ).
Il reggente, con molta prudenza, non volle allargare lo
scandalo, e si limitò di far prevenire il supposto autore
di allontanarsi da Parigi per qualche tempo (5 maggio
17 1 6 ) . Voltaire si recò al castello di Sully-sur-Loire, donde
scrisse una poesia al reggente, ed ottenne la sua grazia,
dicendo ad un orecchio dei suoi amici, che un uomo che
non sa adulare i re, non sa nemmeno ingiuriarli. Rien­
trato a Parigi, lo aspettava subito un’altra disgrazia. Cir­
colò una satira contro Luigi X IV che incominciava : « J ’ai
(1) Si sa che Loth ebbe due figli dalle sue figlie, l ’uno chia­
mato Moab, e l ’altro Aminone.

�vu ces m aux et je n'ai pas vingt ans » e fu dalla zelante
polizia attribuita a lui, che aveva ventidue anni. Fu rin­
chiuso nella Bastiglia. Quivi cominciò a scrivere il poema
intorno ad Enrico IV, che doveva essere una satira del
regno di Luigi X IV , e pose termine all 'Edipo.
Il marchese de Nocé, che aveva cenato con lui, volle
essere il suo salvatore, lo fece uscire dalla Bastiglia, e lo
condusse al palazzo reale per presentarlo al reggente.
Aspettando nell’anticamera, scoppiò un temporale, e Vol­
taire esclamò : « Se ci fosse un reggente a governare lassù,
le cose non andrebbero peggio ». Il marchese ripetè il motto,
presentando Voltaire: « Monseigneur, vo icile jeune A ro u et,

que vous venez de tirer de la Bastille, et que vous allez
y renvoyer ». Il marchese sapeva bene a chi parlava. Il
reggente si mise a ridere a tutto spiano, e offrì una pen­
sione al giovane poeta. A che Voltaire gli disse : « J e re­

mercie votre Allesse royale de ce qu’elle veut bien se charger
de ma nourriture, mais je le prie de ne plus se charger
de mon logement ».
Tra la sfacciata corruzione e gli scandali della reg­
genza, che succedevano all’ipocrisia bigotta d ell’ultimo pe­
riodo del regno di Luigi X IV , gli spiriti colti ed amanti
della Francia, innanzi al triste spettacolo della patria che
decadeva e si sfasciava da ogni parte, si rifuggivano tra
la grandezza, le leggi e le istituzioni dell’antica Roma,
quasi a rampogna dei governanti snervati e leggeri ed
incitamento ai cittadini di trovare nelle energie proprie
individuali, il rimedio ai mali, che a tutti soprastavano.
L ’abate Lézeau nell’introduzione alla sua traduzione di E u ­
tropio ( 1 ) si studiò, camminando sulle tracce degli scrit­
tori nostri, e del Saint-Evrem ond e del Bossuet, di dare
un’idea generale del genio dei Romani e del loro impero,
da Romolo fino alla sua divisione, fatta da Teodosio il
grande.
E poco dopo del Lézeau, Giacomo Roergas d e Serviez,
(1) Paris. Barbo», in-8, 1717.

�a frustare le lascivie della duchessa di Berry e di tutte
le amasie del reggente e delle soupeuses del palais royal,
scriveva la storia delle donne dei dodici Cesari ( 1 ), con­
tenente la vita e gli intrighi segreti delle imperatrici e
donne dei primi imperatori romani, nella quale, a grandi
tratti, sulla scorta degli autori greci e latini, è disegnata
la storia romana, con note critiche di un valore molto re­
lativo.
Finalmente nello stesso anno ( 1 7 18 ) , in cui veniva pub­
blicata la storia del Serviez, riusciva a Voltaire di far
rappresentare il suo Edipo , che fu un trionfo per lui e
per i comici come abbiamo visto; ma un disastro per la
fam iglia del reggente. Suo padre, piangendo, gli permise
una buona volta di essere poeta. E la duchessa di Villars,
una delle bellezze dell’epoca, lo invitò nel suo palco, e
gli die’ a baciare la mano, « Ecco, disse il duca di Riche­
lieu a Voltaire, presentandolo, due begli occhi ai quali avete
fatto spargere molte lagrime ». — « Essi se ne vendiche­
ranno sopra degli altri » rispose Voltaire. Ma i begli occhi
si vendicarono su di lui. Si innamorò di lei, ma invano.
E perdè intorno a lei un paio d ’anni in un ozio senza
riposo.
Mentre Voltaire inutilmente farfalleggiava intorno alla
severa, per lui, marchesa di Villars, il movimento degli
intelletti gravitava intorno a Roma. L ’abate Renato Aubert
de Vertot, nato nel 16 55 in Normandia, membro dell’Ac­
cademia di iscrizioni e belle lettere, stampava la sua storia
della rivoluzione della repubblica romana (2). In essa, an­
che egli, intona un inno alla libertà della repubblica ro­
mana, alle sue virtù, ed espone le cause della sua deca­
denza. Tutti si rivolgevano a Rom a, ai suoi antichi eroi

(1) Paris, in-12, 1718. Fu ristampato ad Amsterdam, Chan­
guion, 1723; poi nuovamente a Parigi, due volte, nel 1728 e
nel 1744.
(2) Paris, 1719, più volte ristampato a la Haye, a Parigi, ad
Amsterdam, a Digione.

�per trovare un esempio da imitare, per creare cittadini
fervidi per la patria e per la libertà. L ’amore per la li­
bertà è stato, egli dice, il primo motivo per la fondazione
della repubblica e la causa o il pretesto dei suoi rivolgi­
menti. Fu quest’ amore della libertà che fece proscrivere
la regalità, che diminuì l’autorità del consolato, e ne so­
spese il titolo in diverse occasioni. Il popolo stesso, per
equilibrare la potenza dei consoli, volle avere dei protet­
tori speciali, scelti nel suo seno, e questi magistrati popo­
lari, sotto pretesto di vigilare alla conservazione della li­
bertà, si eressero insensibilmente a tutori delle leggi e ad
ispettori del Senato e della nobiltà. Il Vertot è anche au­
tore di una storia delle rivoluzioni del Portogallo e di
un’altra intorno alle rivoluzioni della Svezia, che hanno,
quasi un’andatura epica, ma sono tracciate sopra documenti
e memorie di poca autorità. Anche la sua storia di Malta
non è esente dal meritare questa censura. Indubitatamente,
l’opera sua migliore è questa consacrata alla grandezza di
Roma, in cui lo stile è alto ed elegante, la narrazione
rapida, calda, avvincente; e sarebbe un’opera quasi per­
fetta, se i suoi ritratti non fossero un po’ disegnati di fan­
tasia e le riflessioni avessero maggiore profondità. Aveva,
il difetto di scrivere un po’ di fantasia. Si racconta che,
una volta, gli avevano promesso delle memorie per la de­
scrizione di un assedio. Si tardò un po’ ad inviargliele..
— Non ne ho più bisogno, esclamò egli, quando final­
mente gliele portarono: mon siège est fa it.

Fra questi studi sopra Roma, veniva pubblicato un libro
che fu un vero avvenimento letterario e civile: L es lettres
persanes di Carlo Luigi Secondat, più tardi barone di
Montesquieu, comparse nel 1 7 2 1 , infiammarono Parigi, fu­
rono lette avidamente da ogni classe di persone. Il suc­
cesso fu tale che i librai, a coloro che in quel torno do­
mandavano di far stampare le opere loro, rispondevano:
faites-nous, des lettres persanes. Quando esse furono

�p ate, l’autore aveva trentaquattro anni, essendo nato il di­
stam
ciotto gennaio 1689, nel castello della Bròde, nei dintorni
di Bordeaux, era cioè alle porte della maturità. Non aveva
fatto gran cosa. Solo, circa cinque anni prima, aveva pub­
blicato una buona dissertazione, letta all’Accademia di Bor­
deaux, il 18 giugno 1 7 1 6 , sulla politica dei Romani nella
religione. Nel 1 7 1 4 era consigliere al Parlamento di quella
città, e nell’anno in cui lesse la dissertazione, per la morte
di suo zio, barone di Montesquieu, del quale ereditò, il
nome e le sostanze, era presidente del Parlamento di
Mortier. Ma le Lettere persiane, in cui dei finti Persiani,
saltando di palo in frasca, si scambiano le loro impres­
sioni durante un viaggio in Europa, ed altri scrivono ad
essi dalla Persia, non sono scritte con solennità magistrale.
S i presentano con una veste di frivolità, ma sono, come
bene è stato detto, il più serio dei libri leggeri. In esse
due volte si parla dell’Italia. Vi è in prima una breve,
ma spiritosa lettera consacrata a Venezia. Rhedi scrive a
U sb ek :
« Io sono attualmente a Venezia, mio caro Usbek. Si
può aver veduto tutte le città del mondo ed essere sor­
presi, arrivando a Venezia : si sarà sempre meravigliati
di vedere una città, delle torri, delle moschee uscire di
sotto le acque e di trovare un popolo innumerevole in un
luogo dove non dovrebbero esservi se non dei pesci. —
Ma questa città profana manca del più prezioso tesoro che
sia al mondo, voglio dire dell’acqua viva ; vi è impossi­
bile di compiere una sola abluzione legale. Essa è in abo­
minazione al nostro santo profeta; egli non la guarda d al­
l’alto del cielo, se non in collera. — Senza di ciò, mio
caro Usbek, io sarei incantato di vivere in una città in
cui il mio spirito si forma ogni giorno. Io mi istruisco
dei segreti del commercio, degli interessi dei principi,
della forma del loro governo ; io non negliggo nemmeno
le superstizioni europee; io mi applico alla medicina, alla
fisica, all’astronomia; io studio le arti; infine io esco dalle
nuvole che coprivano i miei occhi nel paese di mia na­
scita ».

�Una seconda volta si parla dell’ Italia, quando Rica,
nella lettera C X X X V I, descrive i libri di una grande bi­
blioteca parigina, da lui visitata :
« Gli storici di Italia vi rappresentano una nazione a l­
tre volte padrona del mondo, oggi schiava di tutte le
altre; i suoi principi divisi e deboli, e senz’altro attributo
di sovranità che una vana politica. Ecco gli storici delle
repubbliche: della Svizzera, che è l’immagine della libertà;
di Venezia che non ha altre risorse, se non nelle sue fi­
nanze, e di Genova che non è superba, se non nei suoi
palazzi ».
Queste Lettere persiane furono tutto un assalto alle vec­
chie istituzioni e principalmente al regno di Luigi XIV'
che fu così lungo, che la fin e ne fece dimenticare il comin­
ciamento. « I l n 'y a pas d'exem ple dans l ’histoire d’un

monarque qui ait autant régné. I l n'est occupé qu ’à fa ire
parler de lu i; il aime les trophées et les victoires, mais il
craint autant de voir un bon général à la tête de ses trou­
pes, qu ’il aurait sujet de le craindre à la tête d’une armée
ennemie. I l aime à gratifier ceux qui le servent ; mais il
paye aussi libéralement l'oisiveté des courtisans que les cam­
pagnes laborieuses de ses capitaines. Souvent il prefere un
homme qui le déshabille, ou qui lu i donne la seirviette quand
se met à table, à un autre qui lu i prend des villes ou qui
lu i gagne des batailles. I l est magnifique surtout dans ses
bâtiments : il y a plus de statues dans les jardin s de son
palais, que de citoyens dans une grande ville ».
Si burla poi del pedante, del casuista, dei cappuccini, dei
certosini, dei confessori, dell’abate mondano, del finanziere,
delle dame, e si può ben giudicare dei suoi piccanti ri­
tratti da ciò che dice di L u igi X IV .
Attacca la smania di arricchire : ci sono di quelli già
doviziosi che si abbreviano la vita per continuare a cer­
care de quoi vivre. — L a Francia è assetata di gloria, e
però regna sovrano il punto d ’onore ; il duello è di rito,
ma è punito severamente, talvolta fino alla morte ; per
cui, esclama il sottile Montesquieu, travestito da bonario

�Persiano, un Francese si trova in quest’alternativa o di mo­
rire, seguendo la legge, o di essere dichiarato indegno di
vivere, non seguendo i precetti del punto d ’onore. — Si
burla dell’accademia, che vuol essere nell’orecchio solleti­
cata di scienza e di armonia, e che emana sentenze can­
cellate dalla pubblica opinione ; dei gravi dotti, che si af­
faticano a far sapere se Cambise fu ferito alla gamba de­
stra o alla sinistra o che riempiono tutto un volume, in
quarto, per spiegare un verso del sesto libro dell'Eneide,
e di tutti coloro che traducono senza dare un’anima ai
corpi che vestono male, o che insegnano un’arte o scienza
che non sanno, mostrando infinitamente spirito, esclama,
perchè se è facile mostrare ciò che si sa, è assai malage­
vole insegnare ciò che si ignora. Tutte le piccolezze, tutti
i pregiudizi, e le corruzioni nella giustizia e nello Stato,
le ipocrisie nella legge, sono presi a partito. L e Lettere
persiane , che, per ciò che concerne l’educazione e l’inse­
gnamento, si riattaccano direttamente a Rabelais, sono il
primo e poderoso colpo di piccone che, nel secolo XVIII,
apre la breccia nella muraglia del passato, per la quale
dovrà, passare la rivoluzione trionfante.

In questo, nel tempo che Parigi faceva il chiasso intorno
alle Lettere persiane , Voltaire, per consolarsi della rigidità
della marescialla di Villars, partì per il Belgio e l ’Olanda
in compagnia della bella marchesa di Rupelmonte. A Bru­
xelles la marchesa, forse non troppo contenta del suo com­
pagno. di viaggio, che doveva troppo pensare alla crudele
duchessa di Villars, si die’ in braccio ad altri amori, e
Voltaire cercò l’amore bello e fatto. A Bruxelles egli vi­
sitò Giambattista Rousseau. Questi gli lesse un’ode alla
posterità. Voltaire, dopo averla udita, disse sorridendo :
amico mio, ecco una lettera che non giungerà al suo in­
dirizzo. — Poi lesse una epistola alla marchesa di R u ­
pelmonte. E l’altro, per vendicarsi, osservò che era un’em­
pietà. Si separarono nemici. Il motto di spirito di Voltaire

�aveva ucciso l’amicizia. Cosi passava la giovinezza del poeta,
tra una cenetta, una canzonetta e una donnetta. Le idee
alte e generose verranno dopo.

Mentre Voltaire viaggiava, a Parigi, una donna bella,
spiritosa e galante, tentava di far riudire l’opera italiana,
che, da un pezzo, era esulata. La marchesa de Prie, mu­
sicista, la quale suonava il clavicembalo a meraviglia, or­
ganizzò, aiutata dal finanziere Crozat, il concerto italiano
degli Amateurs, per far concorrenza a quello francese
chiamato dei Melophilètes, fondato il dieci gennaio 17 2 2 .
Questi due concerti fecero, poi, nascere l’idea di istituire
un concerto latino, appellato Spirituel, il cui debutto ebbe
luogo il 18 marzo 17 2 5 , quando la povera marchesa non
era più. Essa si era appassionata per la musica italiana,
durante un lungo soggiorno a Torino, dove suo marito
era ambasciatore. Ritornata a Parigi, fu amata perdutamente dal duca di Borbone, che ella non fece troppo pe­
nare; ma grande fu il suo dolore quando egli cadde in
disgrazia. Anch’ella esiliata nella terra sua di Courbe-Epine,
decise di morire, e colà, lentamente, si avvelenò. Vi era
stata seguita dalla marchesa du Deffant, sua emula in bel­
lezza, in galanteria e in cattiveria, la quale doveva rap­
presentare una parte così importante durante il periodo
dell’Enciclopedia. L e due amiche, ogni mattina, si scam­
biavano lettere, versetti abominevoli, che dolcemente com­
ponevano l’una contro l’altra. La marchesa era riuscita a
far stringere un contratto tra il ministro Maurepas, con
l’intesa del reggente, il 19 marzo 17 2 3 , e il compositore
Haendel, direttore del teatro lirico di Londra, in forza del
quale la compagnia italiana, di cui faceva parte Francesca
Cuzzoni, avrebbe dovuto dare dodici rappresentazioni a
Parigi nel luglio di quell’anno. Poi, non si sa bene perchè,
non se ne fece più nulla. Non può attribuirsi la non esecu­
zione del contratto alla morte del reggente, essendo essa
avvenuta il due dicembre successivo.

�Intanto, Voltaire ritornava a Parigi, e prendeva viva
parte nella società brillante. Poi, a Versailles, riunì un
comitato di amici, e vi lesse il suo poema la Henriade . Ma
i suoi ascoltatori, scelti nel gran mondo, furono così severi
da fargli perdere la pazienza, tanto che gettò il manoscrittto
al fuoco, donde fu salvato dal presidente Hénaut, che, eroi­
camente, vi perdette un bel paio di polsini ricamati. Il poeta
si rassegnò a rivedere il suo manoscritto. Però l’abate
Desfontaines fece stampare il poema, che aveva fatto co­
piare di nascosto, a scopo di lucro, sotto il titolo : L a Ligue,
e non contento di avere rubato il compenso al poeta, gli
inflisse anche il castigo di aggiungere al poema alcuni
versi di sua fattura. Ciò non ostante, il poema ebbe un
trionfo. Voltaire volle allora ristampare la sua opera ; ma
per intrighi dei preti, gli fu negato il privilegio di stampare.
Pensò di dedicare il suo poema al re, ma il re non ne volle
sapere, e allora Voltaire gridò : L e roi, c'est moi ! Dichiarò
guerra al re ed ai preti. E, poco dopo, doveva mettersi an­
che contro la nobiltà. Un giorno, pranzando presso il duca
di Sully, prese a combattere, senza cerimonie, un’opinione
del duca di Rohan, il quale, non sapendo ribattere con le
arguzie e lo spirito di Voltaire, scattò in tono fiero e sde­
gnoso : Chi è dunque questo giovinotto che parla sì alto ?
— E ’ uno, rispose il poeta, che non strascica un gran nome.
Io sono il primo del mio, voi siete l’ultimo del vostro !
L ’indomani, Voltaire pranzava anche presso il Sully.
Fu chiamato, era aspettato alla porta. Ci v a : un uomo
lo chiama dal fondo della sua carrozza, mentre un servo
in livrea lo afferra per le falde dell’abito, ed un altro gli
assesta cinque o sei colpi di bastone. Il duca di Rohan,
che è in agguato, esce dal nascondiglio, e dice: Basta.
Voltaire voleva il Sully nei disegni della sua vendetta,
il nobile non volle. E Voltaire ne cancellò il nome dalla
sua Henriade. Poi si appartò per poco dal mondo, e si
fece insegnare la scherma, mandò a sfidare insolentemente
il duca di Rohan, che accettò ; ma, viceversa, i parenti
del nobile duca mostrarono al primo ministro una quartina

�del poeta, indirizzata alla sua amante, e il poeta fu arre­
stato nella notte, alla vigilia di battersi, e inviato di nuovo
alla Bastiglia. Dopo sei mesi fu liberato, ma dovè pren­
dere di nuovo la via dell’esilio. Se ne andò in Inghilterra
« pour apprendre à penser ». In Inghilterra pose la base
alla sua fortuna materiale. Dedicò la sua Henriade alla
regina e ne fece una splendida edizione, che gli fruttò
centocinquantamila franchi. E il successo del mediocre
poema, noiosissimo, tutta una serie di variazioni sul tema
della tolleranza, che era una satira di L u igi X IV fatta da
Enrico IV, in Inghilterra si spiega : era la vittoria della
libertà di coscienza sulla vecchiaia gesuitica del cosidetto
re sole. Dopo tre anni non potè tenersi dal tornare a
Parigi, dove impiegò, in commerci fortunati, ciò che aveva
guadagnato in Inghilterra, ed in pochi anni divenne più
volte milionario. E se ne viveva quietamente, quando la
morte di Adriana Lecouvreur lo risospinse nelle agita­
zioni. I preti avevano rifiutato una sepoltura all’illustre
attrice, ed egli, che era stato uno de’suoi amanti, scrisse
un’elegia rimasta celebre, sdegnosa protesta contro tanta
intolleranza. L a tempesta di nuovo gli scoppiò intorno, e
per sfuggire una terza volta alla Bastiglia, fu obbligato di
rincantucciarsi a Rouen, sotto il nome di un signore in­
glese. E, colà, fece stam pare segretamente la Storia d ì
Carlo X I I e le Lettere inglesi. Dissipato il nembo, se ne
tornava a Parigi, dove faceva rappresentare la prima dell e
sue tragedie di argomento romano : Brutus.
Questa tragedia non è perfetta, ma mostra nella tecnica,
un grande progresso in paragone delle antecedenti e non
comune vigore nel disegno dei caratteri. Dopo China del
Corneille, non si erano più uditi sul teatro francese cosi
fieri accenti di libertà, e in China erano, qua e là, smor­
zati da quelli della vendetta. Bruto, il fondatore della li­
bertà romana, ha un linguaggio eloquente e solenne, forte
e preciso. Nella sua voce tuona il genio di Roma e la
sintesi delle virtù popolari.
Quando l’ambasciatore di Porsenna offre doni al Senato

�tentando di corromperlo, Bruto così gli dice a nome dei
senatori presenti :

Vous connaissez bien mal, et Rome et son génie.
Ces pères des Romains, vengeurs de l'equité,
Ont blanchi dans la pourpre et dans la pauvreté ;
A u dessus des trésors que sans peine ils vous cèdent
L eur gloire est de dompter les rois qui les possèdent.
I critici rimproverano all’autore di aver introdotto l’a­
more in un soggetto sì imponente e terribile, specialmente
un amore senza grande interesse ; ma è evidente che Tito,
il figliuol di Bruto, trascinato a tradire la causa della li­
bertà da altra ragione che non fosse stata quella del suo
amore ardente, della sua febbre sensuale per Tullia, fi­
gliuola dello scacciato Tarquinio, sarebbe stato troppo
spregevole. Non è quest’amore un fatto storico, ma entra
nella verosimiglianza storica. In ogni modo, la lotta nel­
l’animo di Tito, tra il dover scegliere o la via dell’infe­
licità o quella del delitto, è resa magistralmente. Lo spet­
tatore se ne sente commosso e straziato. L ’anima nobile
di Tito si dibatte fino all’ultimo, tra le strette di quella
indomabile passione, come per liberarsi da un fascino fa­
tale. E il suo grido di angoscia e nel tempo stesso di
condanna contro sè medesimo :

S 'il faut que je succombe au destin qui m’opprime ;
D ieux sauvez les Romains, frappez avant le crime.
Scène V III, acte III

risuona, eminentemente tragico, nell’animo dello spettatore.
Tutto l’atto quarto è una lotta corpo a corpo, fra la
passione e il dovere, fra le insidie di Tullia e le ribellioni
del povero figlio di Bruto. In principio, egli può dire
ancora all’ambasciatore etrusco :

Malgré vous et Tullie, et ses pleurs et ses charmes ;
Vainqueur encor de moi, libre et toujours Romain,
Je ne suis point soumis par le sang de Tarquin ;
Que rien ne me surmonte, et que je ju re encore
Une guerre éternelle à ce sang que j ’adore.

�Ma poi, a poco a poco, incalzato dalle invettive, dal
sarcasmo, dalla seduzione di Tullia, cede, come un uccel­
lino, che fascinato da un serpente, va a cacciarsi nella sua
gola. E , cosi, dopo tanta aspra e terribile e tragica bat­
taglia in tutte le fibre sue, si può spiegare questo lin­
guaggio, in cui prorompe di fronte al gran padre suo,
quando il delitto è scoperto :

Plein d ’un mortel poison dont l'horreur me dévore,
J e m’ignorais moi-même et je me cherche encore ;
Mon cœur encor surpris de son égarement,
Emporté loin de soi, fu t coupable un moment :
Ce moment m’a couvert d ’une honte eternelle,
À mon pays que j'aime il m’a fa it inf idelle:
Mais ce moment passé, mes remords infinis
Ont égalé mon crime, et vengé mon pays.
Prononcez mon arrêt. Rome, qui vous contemple,
A besoin de ma perte et veut un grand exemple.
Par mon juste supplice il faut epouvanter
Les Romains, s’il en est qui puissent, m’imiter.
Ma mort servira Rome autant qu’eût fa it ma vie ;
E t ce sang en tout temps utile à sa patrie,
Dont je n ’ai qu’aujourd’hui souillé la pureté.
N'aura coulé jamais que pour la liberté.
Si potrà dire (e ogni cosa in questo mondo ha il suo
rovescio) che tutto ciò è melodrammatico. Ma che cosa,
non dicono i critici di professione? Tutto sta a mettersi
da un buon punto di vista, e giudicare secondo le idee
e i tempi su cui la critica si scrive. Alcuni dicono che il
verso del Voltaire in questa tragedia, come in tutte le
sue altre, è spesso prosaico, poco sostenuto, troppo sem­
plice, eppure proprio dopo di questa tragedia Fontenelle
disse al poeta, che non era nato per la tragedia, che il suo
stile era troppo forte, troppo pomposo, troppo brillante. —
Io rileggerò le vostre pastorali, gli rispose Voltaire ( 1 ).
(1 )
Nello stesso anno (1730) in cui si rappresentò il B ruto,
veniva pubblicato da P. C. Chompré La vie de Brutus, premier
consul romain. Paris, in-8.

�Dopo Bruto, Voltaire compose la M ori de Cesar, tra­
gedia senza amore e senza donne, e in tre atti : piccole
novità che destarono scandalo nei piccoli spiriti. Tuttavia
in grazia di uno stile ardito, colorito, di un disegno vi­
goroso e vero dei caratteri, del sentimento felicemente
espresso degli ultim i Romani, la tragedia piacque. Ma il
cardinale Fleury, allora regnante, non volle permetterne
la pubblicazione per le stampe, per i sentimenti repub­
blicani sparsi nel lavoro. Quel povero cardinale avrebbe
voluto udir a parlare Bruto come un cortigiano di Ver­
sailles !
Il
senso della romanità, l’amore della libertà ebbe sem­
pre un gran fascino sull’animo di Voltaire, che scrisse,
poi, altre tre tragedie intorno ad argomenti romani. E ne
parlo qui, sebbene scritte molti anni dopo, per non ritor­
nar più sullo stesso tema. A venti anni di distanza dalla
Morte di Cesare, cioè nel 17 5 2 , compose Catilina ou Rome
sauvée. Voltaire si era stancato di udire da illetterati e da
letterati, che Crebillon fosse più forte e più interessante
di lui, come poeta tragico, e volle rifare alcune delle tra­
gedie composte dal suo predecessore per dimostrare, coi
fatti e coll’inevitabile paragone, come il giudizio fosse in­
giusto, e dettato da inimicizia, da invidie, da intempe­
ranze partigiane. Così prese a trattare Semiramide, Oreste
e Catilina. Io debbo occuparmi soltanto di Catilina, per
l’indole di questo lavoro. In quanto a Catilina, Voltaire
ebbe buon giuoco. L a tragedia di Crebillon ha un intreccio
assurdo, svolto in una lingua stentata, in uno stile semi­
barbaro. In essa Cicerone propone di impiegare sua figlia
per sedurre Catilina, e un sommo pontefice dà agli amanti
convegno in un tempio, nel quale introduce una cortigiana
travestita da uomo, e tratta da empio il Senato che di­
scute delle cose della repubblica. Di fronte a questa me­
scolanza strana del Crebillon, doveva rifulgere la nuova
produzione volterriana, dallo stile facile, ma preciso ; dal
movimento naturale, guidato dalla ragione. I caratteri,
come in tutte le composizioni teatrali del Voltaire, hanno

�verità e rilievo. Cicerone è dignitoso, ragionatore eloquente;
Cesare è audace, parla ed agisce come chi è sicuro del
fatto suo, conscio di potere in un giorno, più o meno v i­
cino, debellare i suoi nemici, cattivarsi l’animo della plebe,
abbagliare tutti con le sue gesta, sottomettere Rom a ; Ca­
tilina è un furfante, frutto dell’ambiente, plasmato dal malo
esempio e condotto al delitto dalle dure strette della ne­
cessità. Voltaire mette molto di sè medesimo in Cicerone
che giustamente mostra cupido di gloria. E quando a
Sceaux si rappresentò la prima volta la tragedia, egli vi
rappresentò la parte di Cicerone, nella quale si era pro­
vato, più volte, in un suo teatro particolare, su di cui
amava fare le ripetizioni generali delle sue composizioni
preferite. A veva 58 anni, quando si presentò al pubblico
sotto la toga di Cicerone, e fu solenne di forza e di elo­
quenza, parendo che creasse la sua parte, recitandola. E
non poteva dirsi se parlasse Cicerone o Voltaire quando,
nel quinto atto, innanzi al Senato, il grande oratore si
scusa di amare la gloria :

Romains, j ’aime la gloire, et ne veux point m'en taire;
Des travaux des humains c’est le digne salaire.
Sénat, en vous servant il la faut acheter:
Qui n ’ose la vouloir, n'ose la mériter.
Altre due tragedie di argomento romano compose: II

Triumvirato nel 176 5, e Sofonisba nel 1774, tre o quattro
anni prima di morire,
Nel 1 732, dopo la Mort de César si presentava candi­
dato all’accademia, sperando che il grande trionfo ottenuto
con Zaira, rappresentatasi nello stesso anno, gliene aprisse
le porte; ma i preti in sottana e in soprabito gliele sbat­
terono in faccia per la seconda volta ; già era stato bocciato,
poco prima, un’altra volta.
Sdegnato e nauseato, se ne partì per Cirey, a rimare
nel seno della bella marchesa di Chastelet. E, così, egli
si rivolgeva a lei :

Vous êtes belle, ainsi donc la moitié
Du genre humain sera votre ennemie ;

�Vous possedez un sublime g én ie :
On vous craindra ; votre tendre amitié
E s t confiante et vous serez trahie.

Il povero e grande poeta, che già aveva passato il capo
della quarantina, e che era stato sempre più un’anima che
un corpo, aveva le dolci illusioni di tutti gli innamorati.
Madame Chastelet, che era dotta in ogni cosa, non fu
tradita, ma tradì il poeta, come aveva tradito il marito.
E Voltaire, spiritosamente, come si era acconciato al mé­
nage à trois, si acconciò a chiudere gli occhi su altre cose,
ed ebbe anche lo spirito di piangerla morta, di comprare
i suoi mobili da suo marito, per dire di essere sempre

chez-elle.
Del resto, Voltaire aveva sempre amato alla Reggenza,
dopo cena, e sotto il padiglione del letto. Anche il vo­
luto idillio con Aurora di Livry, divenuta poi marchesa
di Gouvernet, quando egli aveva poco più di vent’anni
ed era già celebre, era interrotto, ogni sera, dalla futura
marchesa, tra le braccia di Genonville, amico del distratto
e gracile poeta.
Voltaire, intanto, come ministro segreto di Francia,
viaggiò due anni per la Germania ; ritornato, fu nominato
storiografo del re, ed entrò nelle grazie tutte della Corte,
in grazia di madame Pompadour. La sua figura che g ra n
deggiava sopra tutte le altre per le continue persecuzioni,
per essere stato condannato in quasi tutte le sue opere,
messo due volte alla Bastiglia e sette volte esiliato, per
essere stato due volte respinto dall’Accademia, si rimpic­
cioliva, entrando a Versailles, sotto il grave peso di ¡sto­
riografo del re. Alla Pompadour prostituì la sua musa.
Se vedeva l’amante del re divertirsi con la matita, escla­
mava :
Pompadour, ton crayon divin
D evrait dessine r ton visage ;
Jam ais une plus belle main
N ’aurait f ait un plus bel ouvrage.

�Ma questa quartina ed altri madrigali non salvarono
la bella marchesa da certi detti mordenti, che il poeta,
irrequieto, più tardi, doveva inserire nella Pucelle. In­
tanto, la marchesa apriva a Voltaire le porte dell’A c­
cademia. Ella, avendo rappresentato A lzira, nel teatro di
Corte, il poeta si credè in dovere di buttarsi ai suoi piedi.
Madame di Pompadour lo richiamò all’ordine, dicendogli
che il suo posto non era ai suoi piedi, ma all’Accademia.
— Io lo aveva dimenticato, disse Voltaire. Ma mi manca
un voto per essere eletto. — Quale ? — Il vostro. — Io
ve lo do.
Il poeta fu eletto.
L a musa di Voltaire a Versailles o sonnecchiava o si
prostituiva. Colà scrisse il ballo la Princesse de N avarre,
c la Bataille de Fontenoy e il Tempie de la g loire , indegni
della mano di chi aveva vergato Bruto, Zaira, Merope e
Maometto. Ma specialmente il T empio della g loria è una
vera follia: in esso Luigi X V diventa Traiano, e i Ro­
mani di Versailles gli gridano ad assordarlo, che egli è
nato per la gloria e per l 'amore. Questa insana composi­
zione, una parodia dell'opera metastasiana, molto amareg­
giò Voltaire. Dopo la rappresentazione, quando il re passò
come in trionfo, in mezzo alla duplice siepe di grandi uf­
ficiali e ciambellani, Voltaire volle fermarlo con quest’a­
postrofe familiare : Trajan est-il content? — Il nuovo
Traiano non gli rispose, non lusingato dall’epiteto, ma
offeso nella sua olimpica maestà per la voluta familiarità.
— Luigi X V non lo vedeva di buon occhio, dicendo che
quell’uomo, che aveva tanto assalito i preti e la m agistra­
tura, sarebbe stato pernicioso infine alla monarchia. —
Voltaire, troppo personale, troppo spiritoso e satirico,
venne anche in sospetto a madame di Pompadour, come
era venuto in sospetto al re, e al ministro d ’Argenson.
Un giorno, Voltaire domandò a costui un posto all’Acca­
demia delle scienze ed uno a quella delle iscrizioni. Il
ministro, che aveva paura della sua ambizione, gl i rispose:
per l’Accademia delle scienze aspettate che Fontenelle sia

�morto. — E gli non ha che cento anni, esclamò Voltaire, io
ne ho cinquanta, io sarò morto prima di lui. — L ’Acca­
demia delle scienze, passi ancora, soggiunse il D ’Argen­
son ; ma perchè sareste voi dell’Accademia delle iscrizioni ?
— Perchè? - esclamò Voltaire, alzando la testa con orgo­
glio, perchè io scriverò il mio nome sopra tutti i monu­
menti del mio secolo.

Dopo di ciò, Voltaire non poteva più respirare a V er­
sailles, e se ne andò a Berlino, chiamatovi da Federico II,
che desiderava veder corretti da lui i suoi versi.
Dopo due anni dalla rappresentazione della Morte d i
Cesare, Montesquieu, che aveva lasciato la magistratura,
per dedicarsi del tutto alle lettere e che aveva viaggiato
in Austria, in Ungheria, in Isvizzera, nell’Olanda, in In­
ghilterra, e che aveva abitato qualche tempo a Venezia,
pubblicò le sue considerazioni sulla grandezza dei Romani
e sulla loro decadenza. Bossuet aveva nel suo Discorso
rappresentato le cause morali dello sviluppo della potenza
romana, fondata sulla devozione religiosa, sull’ idea del do­
vere, sull’obbedienza alle leggi, per cui il Signore aveva
voluto premiare il suo popolo eletto dell’occidente, dando
m aggior rilievo al concetto espresso da s. Agostino nella
sua Città di Dio. Ed egli aveva dato, così, un quadro
sintetico ed intuitivo delle cause della straordinaria pro­
sperità, appena poi soffermandosi a quelle che ne avevano
prodotto la decadenza e la rovina. Montesquieu non parla
molto della religione dei Romani nelle sue Considerazioni
(già ne aveva discusso nel suo discorso giovanile intorno
alla politica sulla religione dei Romani, stampato nel 1 7 1 6,
come abbiamo visto) ed espone minutamente le cause po­
litiche della grandezza e della decadenza. L a religione non
rappresenta, per lui, il principale fattore del dramma ro­
mano, essa è un istrumento in mano degli intellettuali per
dirigere le masse, è uno dei tanti mezzi politici di cui si
servirono i governanti per i loro fini patriottici. Non

�in eggia alla provvidenza, va cercando le azioni dei Romani
nei momenti decisivi e le mostra tutte coerenti, concomi­
tanti, e inesorabilmente logiche.
Principalmente dimostra come lo stato di guerra con­
tinua fosse impiegato ad ingrandire la repubblica di fuori
ed a mantenere la pace dentro. E gli osserva « Rom a era
dunque in una guerra perpetua e sempre violenta ; ora
una nazione sempre in guerra, e per principio di governo,
o doveva necessariamente perire o venire a capo di tutte
le altre, le quali, ora in guerra ed ora in pace, non erano
mai sì proprie ad attaccare, nè sì preparate a difendersi ».
« Bene dice Vegezio, nota il Montesquieu, che un D io
senza dubbio dovè ai Romani inspirare la formazione della
legione, quel corpo organico composto di truppe leggere,
atte ad ingaggiare la battaglia, e di astati e di frombo­
lieri e di cavalleria, munite di macchine in modo da es­
sere una piazza di guerra ambulante. I soldati si irrobu­
stivano in fatiche ininterrotte, non perdevano il tempo e
a salute passando da estreme fatiche ad estremi ozi, e
così duravano quasi tutti incolumi le più aspre bisogne,
mentre gii altri eserciti si liquefacevano spesso senza com­
battere, durante una sola campagna. Nessun popolo pre­
parava la guerra con m aggiore prudenza, e la svolgeva
con maggiore audacia. Con profonda meditazione si por­
tava la guerra presso l’inimico, senza attenderla in casa
propria. » Con documentate dimostrazioni, il Montesquieu
segue, passo, passo, la politica romana di cambiare in
alleati i popoli vinti, per vincerne degli altri ; di imitare
gii usi militari e le armi dei nemici, per meglio batterli ;
di fondare colonie militari alle frontiere e dovunque, in
modo da elevare muraglie di ferro contro i nemici e
anelli di congiunzione tra i vinti, gii alleati e la madre
patria. Non mai Rom a vinse per caso o per decreto prov­
videnziale, ma creò sempre col suo intelletto la sua for­
tuna, sacrificando ogni diritto di natura alla disciplina,
conscia della sua forza, imperterrita nei più grandi peri­
coli, nelle più ferree strette. Non vinse Annibaie infine,

�perchè il Cartaginese non osò assediarla, e andò ad am­
mollirsi negli ozi di Capua. Il Cartaginese non osò asse
diaria, perchè essa seppe incutergli fondato timore, acco­
gliendo festosamente Paolo Emilio Varrone, solo per non
aver egli disperato delle sorti della patria, e per aver
manduto soccorsi, dovunque, ai suoi alleati, pur essendo
cosi esausta di uomini e di danari. Il Cartaginese non si
ammolli negli ozi di Capua, non andò spontaneamente a
Capua ; qualunque città sarebbe stata una Capua per i
suoi mercenari soldati, ricchi di bottino, assetati di godere,
stanchi di combattere. Alessandro, che comandava ai suoi
propri sudditi, adottò, in un’occasione simile, un espe­
diente che Annibaie, il quale non aveva se non truppe
mercenarie, non poteva prendere: fece metter fuoco ai
bagagli dei suoi soldati e bruciò, cosi, tutte le ricchezze
loro e le sue. Si dice che Koulikan, dopo la conquista
delle Indie, non lasciò a ciascun soldato, se non cento
rupie d ’argento.
Il
Montesquieu è scultorio nella rappresentazione di al­
cuni caratteri. Leggiam o questo paragone, per esempio, tra
Cicerone e Catone:
« Cicéron, avec des parties admirables pour un second

rôle, était incapable du prem ier : il avait un beau génie,
mais une âme souvent commune. L'accessoire, chez Cicéron,
c’était la vertu ; chez Caton, c’était la gloire ; Cicéron se
voyait toujours le prem ier ; Caton s’oubliait toujours : celui-ci
voulait sauver la république pour elle-même ; celui-la pour
s ’en vanter. — Quand Caton prévoyait, Cicéron craignait ;
où Caton espérait, Cicéron se confiait ; le prem ier voyait
toujours les choses de sang fro id ; l ’autre au travers de
cent petites passions ».
Non meno felice è nel dipingere Augusto, che per­
viene al sommo imperio a causa delle cose che più lo
disonorarono. Se egli avesse, in principio, mostrato un
grande animo, tutti si sarebbero guardati di lui ; e se
avesse avuto dell’audacia, non avrebbe dato il tempo ad
Antonio di commettere tutte le stravaganze che lo per­
derono.

�Nell’esposizione delle cause della decadenza romana è,
forse, superiore alla descrizione delle cause della grandezza.
In questa seconda parte ha fatto sangue del suo sangue
e carne della sua carne il pensiero e il verbo di Tacito.
Quest’opera stringente, incisiva, cattivante intorno a
Roma, doveva far rifiorire gli studi storici nella grande
città. Carlo Rollili, l’acclamato autore del metodo degli
studi e della storia antica, già vecchione, era nato in Pa­
rigi nel 16 6 1, pubblicava, nel 17 3 8 , la sua storia delle
repubblica romana, la migliore delle compilazioni storiche
su tale tema, scritta con acume e con eloquenza, e con
lingua snella e corretta ( 1) . E Luigi De Beaufort, nello
stesso anno, metteva in luce la sua dissertazione sulla in­
certezza dei primi cinque secoli di Rom a (2).
Dodici anni dopo la pubblicazione di Grandezza e de­
cadenza di Roma, e dopo vent’anni di ricerche e medita­
zioni, il Montesquieu dava in luce il suo trattato sullo
spirito delle leggi (3), nel quale si trova completato tutta
(1) Paris. Estienne, 9 vol. in-12, 1738.
(2) Utrecht, in-12, 1738. — Molte biografie, e monografie
storiche venivano poi pubblicate, come ad esempio : Histoire de
Scipìon l'Africain pour servir de suite aux hommes illustres de
Plutarque, avec des observations du chevalier de Folard sur la
bataille de Zama, dell'abate S eran de la Tour. — Les institu­
tions de l'empereur Justinien, conférées avec le droit français di
François de Boutarie, Toulouse, Henault, in-4, 1738. — Paral­
lèle des Romains et des Français par rapport au gouvernement
de Bonnot de Mably. Paris, Didot, 2 vol. in-12, 1740. — H i­
stoire de César Germanicus par Louis de Beaufort, Leyde, Ver­
beck, in-12, 1741. — Eclaircissements géographiques sur l ’an­
cienne Gaule précédés d'un traité des mesures itinéraires des Ro­
mains et de la lieue gauloise di J. B. Anville, Paris, 1741. —
Molte monografie pubblicava il Saint-Réal, nel 1748, in 6 volumi,
Paris, Huart, e una vita di Mecenate compilava Enrico Richer,.
con note critiche e storiche. Parigi, 1747.
(3) Solo allo scorcio del 1748 veniva pubblicato e non prima,
come apparisce da una lettera che il Montesquieu scrisse il
28 marzo 1748, a monsignor Cerati, della congregazione dell’O­
ratorio di s. Filippo in Roma, come vedremo.

�il suo pensiero intorno a Roma, e sono sviluppate e chia­
rite alcune parti che, nell’altro libro, erano manchevoli.
Così, per esempio, egli bene delinea tutti i mali che ven­
nero alla repubblica dall’azione dei Gracchi, i quali, sotto
il manto democratico, osarono prima apertamente insor­
gere contro la maestà delle leggi, e fecero male al popolo
ed allo Stato, perchè l’obbedienza inconcussa alle leggi
moderava gli istinti egoistici dei nobili, e faceva attendere
pazientemente il popolo, che sperava, con opportune ri­
forme legislative, veder migliorate, seguendo le antiche
tradizioni, le proprie sorti. E già abbiamo visto, parlando
delle Rivoluzioni del Vertot, che male doveva venirne dal
vedere violata la legge da quei tribuni destinati a difen­
derla. Il popolo imparò a disprezzare la legge, al malo
esempio di coloro che la violavano a suo profitto. Ad una
comune compressione, si sostituiva un’anarchia a vantaggio
materiale di una sola parte.
Intorno alla compilazione di quest’opera, il Monte­
squieu, spesso si trattenne nelle sue Lettere con alcuni
suoi amici d ’Italia. In data del 10 febbraio 174 5, tre
anni e più, cioè, prima che uscisse, scriveva al piemon­
tese abate Guasco, che si trovava a Bordeaux, per ragioni
del suo ufficio, di non mancare il dodici, a pranzo, in
casa del presidente Barbot, dove egli avrebbe incomin­
ciato a leggere le grand ouvrage. Oltre il presidente e
lui non vi sarebbe stato se non suo figlio.
« Vous y aurez pieine liberté de ju g er et de critiquer. »
L a lettura ebbe luogo, e il Montesquieu fu sollecito, ap­
pena gli era fatta qualche osservazione, di correggere, di
cambiare, di chiarire. Al medesimo abate scrive, più
volte, per dargli notizia dello sviluppo del lavoro. L ’abate
ne intraprenderà la traduzione in lingua italiana, e il
Montesquieu dice di esser contento che l’opera sua avrà
un padrino come lui. A monsignor Cerati, a Rom a, il 3 1
marzo 174 7, scrive che il suo lavoro lo ha prostrato, e
che egli conta di riposarsi il resto dei suoi giorni. Poi
a l Guasco, il 17 luglio 17 4 7 , dice che appena sarà

�p
m
o
c osto tutto il primo volume, glielo m anderà; e così gli
sarà più comodo di tradurre dallo stampato che dal ma­
noscritto.
Intanto, il Montesquieu non tralasciava nè studi, nè
cure, nè spese, per rendere, sempre meno imperfetto, il
suo lavoro, che, per ciò, procedeva lentamente. In data
del 28 marzo 174 8, scriveva al Cerati: « P e r ciò che con­
cerne la mia opera, vi dirò il mio segreto. Si stampa al­
l’estero, ripeto, ciò che vi dico nel massimo segreto. Sarà
composta di due volumi in quarto, dei quali uno è stam­
pato, ma non sarà messo in vendita, se non quando l’al­
tro sarà pronto, voi ne avrete uno, che io metterò nelle
mani vostre, come l’omaggio che io vi fo delle mie terre.
Io ho temuto di uccidermi da tre mesi, per finire un
brano che io voglio mettervi, che sarà un libro sull’ ori­
gine e i cambiamenti delle leggi civili in Francia. Ciò
impiegherà tre ore di lettura, ma vi assicuro che mi ha
costato tanta fatica da farmi canuto. E ’ necessario, perchè
l’opera mia sia completa, che io possa completare due
libri sulle leggi feudali. Io credo di aver fatto delle sco­
perte sulla più oscura materia che abbiamo, la quale tut­
tavia è una magnifica materia. Se potrò essere in riposo,
in campagna, per tre mesi, io conto di dare l’ultima mano
a questi due libri, se no l’opera mia ne farà a meno ».
Pubblicata l’opera, scriveva all’abate Guasco: « L e vostre
profezie si sono verificate, il successo ha superato ogni
mia aspettazione! » E al medesimo, in data del 2 dicembre
1 7 4 4 : « Ho finito di leggere la vostra traduzione, e vi ho
trovato, dovunque, che le mie idee sono rese tanto chia­
ramente, quanto fedelmente » ( 1) . Poche altre lettere scrisse
a ll’abate, essendo morto nel febbraio del 1 7 5 5 , appena
dopo sei anni dalla pubblicazione del suo gran lavoro.
I suoi amici d’Italia gli furono fedeli anche dopo morto,
(1) Vedi a pagg. 52, 53, 93, 1 1 8, 119, 165, 229 in: Lettres
f am ilìères du president De Montesquieu, baron de la Brede à
divers amis d 'Italie, 1767.

�e l’abate Niccolini di Firenze, e il Cerati e il Guasco,
nel 17 6 5, concorsero nella spesa per erigergli un busto
nella sala dell’accademia di Bordeaux, ed è commovente
la lettera del figlio di Montesquieu all’abate Guasco, nello
incaricarlo di ringraziare i suoi amici, accettando l’ affet­
tuosa e memore offerta.
Il Montesquieu, come il suo grande concittadino Mon­
taigne, come tutti i grandi uomini di Francia, molto amò
Rom a, e in una sua lettera all’ ambasciatore di Malta a
Roma, inserita nella raccolta delle sue lettere agli amici
d ’ Italia, scriveva il 17 marzo 1749: « Fermamente vi
assicuro che se il destino mi farà intraprendere dei nuovi
viaggi, io sarò a Rom a, vi ricorderò la vostra parola, e
chiederò una stanza in casa vostra. Rom a antica e mo­
derna mi ha sempre incantato. Oh che piacere di trovare
i propri amici in Rom a ! »
Gli studi su Roma non si smorzavano. Nel 174 8 ve­
niva completata, in ventun volume, la Storia romana dalla
fondazione di Roma fino alla fin e della repubblica, con
note storiche, geografiche e critiche dei padri Catrou e
R ouillé; e l’anno dopo, la Storia degli imperatori romani
del Crevier, discepolo del Rollin, minuto, esatto, ripetitore
degli antichi ; ma freddo e scorretto.

�V oltaire a Berlino

—

Il secolo di Luigi XIV

—

L’ Enciclopedia — D 'A lem b ert e Diderot — D ante
e V oltaire

—

delle nazioni —

S aggio sullo s p irito

e

Il secolo di Luigi XV.

i costum i

��, nel 17 5 0 , era a Berlino; e mentre nella
fredda vita aulica di Postdam si doveva occupare
della correzione dei versi di Federico, non dimenticava
i suoi lavori. E, colà, die’ l’ultima mano al Secolo di
L u ig i X IV , che vide la luce nel 17 5 2 .
« Tutti i tempi — egli dice — hanno prodotto eroi e
politici ; tutti i popoli hanno durato delle rivoluzioni ; tutte
le storie sono quasi uguali per chi non vuol mettere, se
non dei fatti nella loro memoria. Ma chiunque pensa, e
ciò che è più raro, chiunque ha gusto, non conta, se non
quattro secoli nella storia del mondo. Queste quattro e­
poche felici sono quelle in cui le arti sono state perfe­
zionate, e che, servendo di data alla grandezza dello spi­
rito umano, sono di esempio per la posterità. » Accenna
al secolo di Pericle, poi a quello di Cesare e di Augusto,
designato ancora dai nomi di Lucrezio, di Cicerone, di
Tito Livio, di Virgilio, di Orazio, di Ovidio, di Varrone,
di Vitruvio. Indi parla del terzo, che è quello che segui
la presa di Costantinopoli da parte di Maometto II. I
Medici chiamarono a Firenze i dotti, che i Turchi scac­
ciavano dalla Grecia. Fu il tempo della gloria d ’ Italia,
esclama Voltaire; le arti vi avevano ripreso una vita
nuova ; gli Italiani le onorarono col nome di virtù, come
gli antichi Greci le avevano caratterizzate col nome di

V

o l t a ir e

�saggezza. Tutto tendeva alla perfezione. L e arti, sempre
trapiantate dalla Grecia in Italia, si trovavano in un ter­
reno favorevole, e vi fruttificavano di botto. L a Francia,
l’ Inghilterra, la Germania, la Spagna vollero, a loro volta,
avere di quei frutti ; ma essi o non nacquero in questi
climi, o degenerarono troppo presto. Francesco I, con­
tinua il Voltaire, incoraggiò i dotti, ma essi non furono se
non dotti ; ebbe degli architetti, ma non ebbe nè dei Mi­
chelangeli, nè dei Palladio ; volle invano fondare scuole di
pittura; i pittori italiani, che egli chiamò, non fecero punto
degli allievi francesi. Alcuni epigrammi e alcuni racconti
grassocci componevano tutta la nostra poesia. Rabelais
era il solo nostro libro di prosa, in moda, al tempo di
Enrico II. In una parola, solo gli Italiani avevano tutto,
se ne eccettuate la musica, che non era ancora perfezio­
nata, e la filosofia esperimentale, sconosciuta, ugualmente,
dovunque, e che, infine, Galileo fece conoscere. — Dopo,
il Voltaire prende a parlare del secolo di Luigi X IV ,
che è forse, secondo lui, quello che più si avvicina alla
perfezione.
E ’ notevole ciò che egli dice, intorno alle condizioni
d ’Italia, avanti Luigi X IV . In quanto a Roma, dopo di
aver fatto cenno del sogno del papato circa una monar­
chia universale per cui tutti i principi della religione cat­
tolica inviavano ai papi, al loro avvento, delle amba­
sciate, che si chiamavano di obbedienza; per cui ogni
corona aveva in Rom a un cardinale che prendeva il nome
di protettore; per cui il papa dava le bolle di investitura
di tutti i vescovi, esprimendosi in modo da far intendere
che le desse di sola sua potenza, cosi conchiude : « Quel­

ques droits, beaucoup de prétensions, de la politique et de
la patience, voila ce qui reste aujourd'hui à Rome de cette
ancienne p uissance, qui six siècles auparavant avait voulu
soumettre l ’Em pire et 1‘Europe à la tiare ».
Si occupa, poi, di Venezia e di Firenze. Venezia te­
meva i Turchi e l’imperatore; essa difendeva appena i
suoi stati di terra ferma dalle pretese della Germania e

�d all’invasione del gran sultano. Non era più la Venezia di
altra volta, signora del commercio del mondo, che, cen­
tocinquant’anni prima, aveva eccitato la gelosia di tanti
re. L a saggezza del suo governo permaneva ; ma, per il
suo grande commercio distrutto, non aveva quasi più
forza, e Venezia era per la sua situazione incapace di es­
sere doma, e per la sua debolezza incapace a fare delle
conquiste. — Lo Stato di Firenze godeva della tranquil­
lità e dell’abbondanza, sotto il governo dei Medici ; le
lettere, le arti e la urbanità, che i Medici avevano fatto
nascere, fiorivano ancora. L a Toscana era allora, in Italia,
ciò che Atene era stata in Grecia.
Parlando della Fronda è imparziale con Mazzarino,
contro del quale sembrava allora essere dovere essenziale
di ogni Francese nutrire odio. Tutti chiamavano Mazza­
rino causa dei torbidi, e non ne era se non il pretesto.
E poi così dice : un ministro è scusabile del male che fa,
allorché il timone dello Stato è scosso nella sua mano
dalla tempesta ; ma, nella calma, egli è colpevole di tutto
il bene che non fa. Mazzarino non fece del bene, se non
a lui ed alla sua famiglia. Otto anni di potenza assoluta
e tranquilla, dal suo ultimo ritorno fino alla morte, non
furono segnalati da alcuno stabilimento glorioso o utile,
perchè il collegio delle quattro nazioni non fu l’ effetto
se non del suo testamento.
Non trova giusto il paragone tra il secolo di Augusto
e quello di Luigi X IV : « Roma e Augusto erano dieci
volte più considerevoli nel mondo, che Luigi X IV e Pa­
rigi. Ma devesi ricordare, che Atene è stata uguale al
l ’impero romano in tutte le cose che non hanno origine
e prezzo dalla forza e dalla potenza. Devesi ancora pen­
sare, che se non havvi niente, oggi, nel mondo, parago­
nabile all’antica Rom a e ad Augusto; d ’altra parte tutta
l’Europa è superiore a tutto l’impero romano. Non vi era
al tempo di Augusto, se non una sola nazione, e ve ne
sono attualmente parecchie civili, militari, istruite, che
possiedono arti, che i Greci e i Romani ignorarono, e di

�queste nazioni non ve n’è alcuna che abbia m aggior
splendore, in ogni genere, da circa un secolo, della na­
zione formata in una certa maniera da Luigi X IV ».
Approva la fondazione, in Roma, dell’ Accademia di
belle arti, per opera di Luigi X IV . I giovani artisti fran­
cesi studiano Raffaello e Michelangiolo. E ’ un nobile omag­
gio che si rende a Roma antica e moderna col desiderio
di imitarla! E poco appresso soggiunge: « L a folla degli
stranieri, che viaggiano, oggi, per Rom a, non come pel­
legrini, ma come uomini di gusto, si informa poco di
Gregorio V II e di Bonifacio V I I I ; essi ammirano i templi
che i Bramante e i Michelangeli hanno innalzato, i quadri
di Raffaello, le sculture del Bernini, e se hanno dello spi­
rito, essi leggono Ariosto e Tasso, e rispettano le ceneri
di G alileo».
E , finalmente, osserva : « L ’Italia, in questo secolo, ha
conservato la sua antica gloria, nonostante che non abbia
avuto dei nuovi Tasso e dei nuovi Raffaelli. E ’ abbastanza
di averli prodotti una volta. I Chiabrera, e dopo gli Zappi
e i Filicaia hanno fatto vedere che la delicatezza è sempre
il retaggio di questa nazione. La Merope del Maffei e le
opere drammatiche del Metastasio sono dei bei monumenti
del secolo » ( 1 ).
Voltaire era a Berlino quando comparvero i primi vo­
lumi dell’Enciclopedia. T ra gli spiritosi e spregiudicati
commensali delle succulenti cene del tedesco barone d’ Hol­
bach e di Elvezio, era sprizzata l’idea di presentare, in un
quadro grandioso, tutte le conquiste della scienza, tutti i
progressi dell’intelletto umano in ogni genere, per debel­
lare tutte le superstizioni, e fornire, a tutti, le armi per
combattere, i lumi per emanciparsi completamente. L a pro­
posta fatta da un libraio di tradurre il dizionario inglese
( 1) Vedi a pagg . 210, 223-227, 281, 310, vol. I e pagg. 219,
276, 279, 287, vol. II, in: Sìècle de Louis X I V (vol. 20-21 delle
opere complete d i Voltaire, ediz. di Basilea del 1785).

�dello Chambers, fece pensare di fare un lavoro nuovo di
sintesi, chiamandovi a collaborare tutti coloro che avevano
aperto gli occhi sopra nuovi orizzonti. Questo programma
splendido, folgorante, di compilare l’inventario del sapere,
di rendere popolari tutte le scienze, di ricercare tutti i ti­
toli di nobiltà del genere umano, perchè non tralignasse
e fosse sempre più spinto a camminare arditamente in­
nanzi, affascinò tutte le menti pensanti. Filosofi, scrittori
e poeti, storici, matematici, fisici, uomini di cappa e uo­
mini di spada, cavalieri ed abati, uomini del popolo e uo­
mini di Corte si riscaldarono per l’opera disegnata, e molte
furono le collaborazioni promesse e mantenute, senza scopo
di lucro, nè speranza di gloria, essendo, spesso, non fir­
mati gli articoli ; e numerose le sottoscrizioni cospicue. Il
privilegio era stato accordato nel 174 6 . Furono l’anima
dell’Enciclopedia, della quale furono direttori, Diderot e
D ’Alembert. Tutti e due ancora giovani, dotti, cupidi sem­
pre di sapere, lavoratori infaticabili ed entusiasti.
Il Diderot aveva trentotto anni, di natura esuberante,
parlatore inesauribile, mutava le conversazioni, in cui pi­
gliava parte, in un interminabile monologo, nel quale era
quasi impossibile di collocare poche parole fra le sue di­
gressioni e la selva dei suoi epigrammi. Portato dalla sua
indole focosa a darsi come era, non conosceva prudenza,
e non aveva mai ricorso a quella riserva e a quei compro­
messi, con i quali Voltaire, come Rabelais, aveva, talvolta,
garantita la sua quiete personale. Quello spirito mordente
del presidente De Brosses, a proposito della facondia stra­
ripante di lui, così scriveva nel 1 7 5 4 : « E ’ un gentile gio­
vane, dolce ed amabile, gran filosofo, forte ragionatore,
ma artefice di perpetue digressioni. Me ne fece ben ven­
ticinque, ieri, dalle ore nove, che rimase nella mia stanza,
fino ad un’ora dopo m ezzogiorno». — Un libello del
tempo lo paragonò ai dervisci che girano girano su sè
medesimi, fino a cadere per stanchezza ( 1) . E devesi
( 1 ) V e d i a p a g g - 46-47 in : D iderot,
r e r . P a r is , C a lm a n L e v y , 11-16 , 18 8 0 .

étude par Edmond S c h e ­

�el ere la descrizione, che il Garat fa di una delle conver­
g
sazioni- del Diderot. Garat è ospite in campagna nello
stesso castello in cui si trova il Diderot, ugualmente in­
vitato. Sono vicini di stanza. Garat vuol conoscere l’uomo
celebre. Diderot, nel vederlo, ne indovina il pensiero, e,
per conseguenza, sono soppresse tutte le frasi complimen­
tose di autopresentazione e di ricevimento. « Diderot co­
mincia a parlare, e, in principio, sì basso e sì presto, che
sebbene io sia presso di lui, dice il Garat, sebbene io lo
tocchi, io stento ad intenderlo e a seguirlo. Io vedo su­
bito che tutta la mia parte, in questa scena, deve limitarsi
ad ammirarlo in silenzio e questa decisione non mi costa
a seguirla. A poco a poco la sua voce si eleva e diventa
distinta e sonora; egli era in principio quasi immobile, i
suoi gesti diventano frequenti ed animati. E gli, che non
mi ha visto mai prima, allorché noi siami in piedi, mi
circonda con le sue braccia ; allorché siamo seduti, mi
batte sulla coscia, come se fosse la sua. Se il discorso
cade sulla parola legge, egli mi fa un piano di legisla­
zione, se porta la parola teatro mi dà a scegliere fra cin­
que o sei intrecci di drammi o di tragedie. A proposito
dei quadri, che è necessario mettere sul teatro, dove si
debbono vedere delle scene e non udire dei dialoghi, egli
si ricorda di Tacito, che è il più gran pittore dell’anti­
chità, e mi recita e mi traduce gli A nnali e le Storie. Ma
quanto è orribile, che i barbari abbiano seppellito, sotto
le rovine dei capilavorò dell’architettura, un sì gran nu­
mero dei capilavoro di Tacito. Se ancora i monumenti che
hanno scoperto ad Ercolano potessero renderne qualche
cosa ! Questa speranza lo trasporta di gioia, ed egli dis­
serta, come un ingegnere italiano sopra i mezzi di fare
gli scavi in modo prudente e felice. Passeggiando, allora,
con la sua fantasia, sulle rovine dell’antica Italia, si tra­
sporta ai giorni felici di Lelio e di Scipione, quando le
stesse vinte nazioni assistevano con piacere ai trionfi so­
pra di esse riportati. Mi rappresenta una scena intera di
Terenzio; canta quasi parecchie odi di Orazio. Finisce,

�infine, per cantarmi realmente una canzone piena di grazia
e di spirito, che ha composto, all’improvviso, in una cena,
c per recitarmi una commedia molto piacevole, della quale
ha fatto stampare un solo esemplare, per risparmiarsi la
pena di copiarla » ( 1 ).
Diderot, come gli altri enciclopedisti, è figlio del gran
movimento intellettuale cominciato in Francia nel X V I
secolo, del grande culto dell’antichità latina ; egli è entu­
siasta dei grandi scrittori del paganesimo e di tutta la
cultura italiana; egli, come i suoi colleghi, proprio come
uno dei nostri umanisti del quattrocento, vuol saper tutto,
si interessa a tutto, investiga, pensa, e ardentemente de­
sidera di legger chiaro nel gran libro della natura. Nel
174 6 , proprio nell’anno in cui veniva accordato il privi­
legio per la pubblicazione dell’Enciclopedia, stampava i
suoi Pensieri filosofici, che sono un fiero attacco alla vec­
chia religione. L ’anno dopo, compariva la Promenade d ’un
sceptique, in cui non ancora si dichiarava ateo; ma, nel
174 9 , nella sua Lettre sur les E vangiles, che lo faceva im­
prigionare a Vincennes, è esplicitamente non più deista.
Poi, nel 17 5 4 , in pieno sviluppo dell’Enciclopedia, doveva
porre le basi della sua filosofia col suo libro : D e l'inter­
pretation de la nature, in cui abbraccia il metodo esperi­
mentale. Lascia ogni quistione oziosa di metafisica sulle
nozioni astratte di causa, di sostanza, di forza, per circo­
scriversi in una speculazione pratica e concreta, cercando
di coordinare gli elementi della realtà, per ricondurli, per
quanto è possibile, all’unità. Si riattacca all’antica filosofia
pitagorica, a Bernardino Telesio, a Bacone. Tutti gli altri
scritti suoi filosofici, che andò poi pubblicando, come
L'Entretien avec d ’Alembert, non sono se non corollari
dell’interpretazione della natura. Come romanziere in B i­
joux indiscrets, in Jacques le fataliste, in R eligieuse, che
è il romanzo più forte e più bello fra i tre, non si allon­
(1)V
ed
htana dal metodo sperimentale. E nel teatro, con P ère de
rctlS
-5o
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g
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ia

�fa m ille e F ils naturel, entra nell’essenza del dramma mo­
derno. Fu accusato di essere impudico, di non aver mo­
rale, e un tale, suo contemporaneo, compose la seguente
epigrafe, da incidersi sul suo sepolcro :

Romancìer, philosophe enthousiaste et fin,
Diderot égala Bacon et l'A rétin.
Ma già si sa, per alcuni, la morale era stillata soltanto
dal confessionale del padre Lachaise, o dalle lettere edi­
ficanti di madame di Maintenon, A quando la beatifica­
zione della grossa vedova del buffone Scarron, salita su
i gradini del trono ?
Il Diderot fu uno studioso di Rom a antica. Il suo Saggio
su i regni d i Claudio e Nerone è degno di nota, come
merita menzione la sua Vita d i Seneca. F ra le sue carte
si trovò anche uno schizzo di una tragedia di soggetto
romano: Terentia. Ma notevolissime sono le sue Riflessioni
sopra Terenzio. E gli era entusiasta di Terenzio, e aveva
già detto che non si potrebbe osare di paragonare alcune
scene di Molière alle prime della Adriana di Terenzio.
Nelle sue Riflessioni, egli conferma questa sua preferenza,
ma soggiunge che Molière è superiore a Terenzio per la
osservazione e dà delle note felici sul gusto, lo stile e
l’armonia delle parti. Il Villemain sentenzia, che non
vi può essere niente di più semplice, di più elegante e
di più limpido ; ma devesi confessare che l’autore manca
di misura e non cura l’effetto che può risultare dalla
disposizione delle considerazioni e degli argomenti. In
vero, egli incomincia col ricordare che Terenzio era schiavo,
e qui eccoti una digressione sulla schiavitù nell’ antichità.
E dopo le buone note, di cui ho detto più sopra, termina
bruscamente parlando di Colman, il traduttore inglese di
Terenzio, e dello stato della commedia in Inghilterra.
Giovanni Le Rond, detto d ’Alembert, l’altro direttore
dell’Enciclopedia, era il contrapposto di Diderot. E ra mi­
surato, equilibrato, prudente. Era nato nel 1 7 1 7 . Era figlio
naturale di un commissario di artiglieria, il cav. Destouches

�e della famigerata madama de Tencin, stata amasia
del cardinale Dubois, detto il cardinale Satana e del reg­
gente, e che aveva avuto, ed aveva, uno dei principali sa­
lotti parigini, frequentato da letterati e filosofi, che ella
spiritosamente chiamava ses bêtes. L a Tencin aveva abban­
donato il frutto dei suoi fuggevoli amori. Trovato sopra i
gradini della chiesa di Saint-Jean-Le-Rond, fu portato quasi
morente presso il commissario di polizia del quartiere, il
quale lo fece battezzare e lo confidò alla moglie d ’un vetraio.
A lei il D ’Alembert fu riconoscente durante tutta la vita
sua. Di vivido talento, di tenace volontà, desideroso di sa­
pere, fece rapidissimi progressi nello studio. Prese la laurea:
di avvocato, ma portato dalla sua inclinazione alla matema­
tica e alla fisica, ad esse si consacrò tutto quanto. Appena
a ventitré anni, per la sua Memoria sulla rifrazione dei
corpi solidi, fu accolto nell’Accademia delle scienze; tre­
muli dopo, veniva eletto dall’Accademia di Berlino per la
sua teoria sulla causa generale dei venti. Federico II gli
offrì la presidenza di quell’Accademia, ma ei rifiutò, come
doveva rifiutare, più tardi, nel 17 6 2 , il posto di precettore
del granduca di Russia, con lo stipendio di centomila
lire annue, offertogli con lettera autografa da Caterina. Fu
un libro vivente: coerente nella vita ai suoi principii. Nel
suo Saggio sulle Società dei letterati e dei grandi, egli sii
sdegnò contro coloro che prostituivano la penna ai ricchi
e ai potenti per vivere nel lusso: voleva che gli scrittori,
consci della loro missione, avessero per divisa: libertà,
virtù e povertà. E gli si mantenne sempre libero, virtuoso
e povero. Ciò che guadagnava, divideva coi bisognosi,
essendo massima sua, che nessuno ha diritto al superfluo,
quando ciascuno non ha il necessario.
Nessuno meglio di lui poteva scrivere il discorso preli­
minare dell’Enciclopedia, che fa onore a lui, alla lettera­
tura francese, ed allo spirito umano. Netto nel metodo,
preciso senza secchezza, fermo e sicuro nei giudizi, conciso
e chiaro ad un tempo, nobile senza ampollosità declama­
toria, dotto senza ostentazione, presenta, in un quadro.

�mirabile e vigoroso, i principii e l’essenza di ogni scienza
-ed arte, in maniera che siano di universale intelligenza.
Tutto ciò è vero per il povero La Harpe, ma come spesso
è un petulante foderato di pedantismo, egli dice che non
si elevò al sublime. Ecco il parolone per far colpo sulle
gallerie. Ciò che, forse, si può notare è, che il D 'Alem ­
bert incomincia soltanto dal Rinascimento, dopo aver di­
pinto la notte oscura del Medio-Evo. Rende omaggio ai
Medici e alle cattedre fiorentine e italiane. In tutto il di­
scorso si sente il carattere del grande e buono D ’Alem­
bert, che tra i capitani del movimento filosofico e di ri­
bellione del secolo X V III, in Francia, non rappresentò
mai l’eccesso o la violenza, che attese sempre, senza però
mai cedere un palmo del suo terreno. Voltaire fu protei­
forme e propagandista, mordente e spesso violento, Di­
derot focoso, Rousseau disordinatamente eloquente, Mar­
montel ineguale, ma D ’ Alembert fu costantemente pru­
dente, circospetto, benevolente, indulgente, conciliativo.
E gli bene sentenziava che la filosofia è una luce, che de­
vesi ben misurare agii occhi deboli !
I
suoi severi studi scientifici non gii fecero dimenticare
Rom a e i suoi classici, e possediamo di lui una prege­
vole traduzione dei frammenti scelti di Tacito, con os­
servazioni sull’arte di tradurre.
Furono principali collaboratori dell’ Enciclopedia, il
Daubenton per gli articoli di storia naturale ; il D ’A rgen­
ville per quelli di idraulica; il Mounier per l’elettricità e
il magnetismo; il Dumarsais per la gram m atica; il L e­
blond per la tattica ; Landois e Blondel per le belle arti ;
il Bernoulli per la balistica; il Lalande per l’astronomia e
la filologia ; il Moreau per la chimica; il Rousseau p e r la
m usica; il Jacourt per l’erudizione; il Form ey e il Tous­
saint per la giurisprudenza ; l’Yvon per la metafisica, lo­
gica e morale ; il Marmontel e il Voltaire per la critica,
per la storia e la letteratura amena.
Appena furono pubblicati i primi volumi, suonò l’al­
larme in Corte di Luigi X V . Si accorsero, che avevano

�aperto le mura del vecchio regime ad un nuovo cavallo di
Troia. I cattolici puri, capitanati dai preti, curati e mon­
signori, si videro minacciati da quella coorte ardita di
pensatori, che rovesciavano tutti i vecchi idoli. Tutto un
odore di polvere si sprigionava da quei primi volumi, in
folio, che erano le micce che si andavano ponendo nelle
fondamenta del vecchio e crollante edificio del diritto di­
vino e del dispotismo, su cui doveva sorgere il diritto
umano e la libertà. Nel 17 5 9 , il privilegio fu rivocato, e
solo nel 17 6 5, dopo grandi stenti, accordato di nuovo.
Luigi X V non seppe audacemente sopprimere l’Enciclo­
pedia, nè, prendendola sotto la protezione sua, seppe gua­
starla, così come il suo successore non seppe nè vincere,
nè dirigere la rivoluzione. L ’ Enciclopedia ( 1) , che dava
forma scientifica e direzione intellettuale a tutte le ribel­
lioni, doveva condurre le masse, sdegnate, a ballare la
carmagnola, tra il tuonare del cannone sulla piazza della
Bastiglia, destinata a scomparire.
Voltaire die’ non pochi articoli all’ Enciclopedia, che,
poi, aggiunse a quelli scritti per il suo dizionario filoso­
fico in cui si legge il seguente suo giudizio sopra Dante,
che io qui riproduco, nel suo testo originale, temendo di
non rendere il pensiero del critico in un tema così deli­
cato, del quale va data a lui tutta la responsabilità. E gli
(1) I ventotto volumi, in folio, dell’Enciclopedia furono stam­
pati dal libraio Le Breton, e compiuti nel 17 7 1. Comparvero,
poi, nel 1777, sei volumi di supplemento. 11 proto dello stabi­
limento Le Breton vergò, nel 1765, l ’articolo sulla stamperia.
Non si può dire che i ventotto volumi fossero tutti oro di zecca ;
accanto ad articoli di valore ed originali si vede molta imbotti­
tura. Ma devesi tener conto delle grandi difficoltà dovute vin ­
cere, per condurre a fine l’opera, e che, dopo un certo tempo,
il D ’Alembert non più se ne occupò, e tutto fu lasciato sulle
braccia del Diderot, al quale va dato il merito di aver portato
a fine l ’opera ponderosa, che, in fondo in fondo, è una lunga e
penosa battaglia, più che un monumento letterario o scientifico.

�fa la parafrasi burlesca del racconto di Guido da Montefeltro del ventisettesimo dell’ Inferno, e la fa precedere da
queste parole:
« Vous voulez connaître le Dante. Les Italiens rappel­

len t divin, mais c’est une divinité cachée ; peu de gens en­
tendent ses oracles: il a des commentateurs, c’est peut-être
encore une raison de plus pour n ’être pas compris. Sa ré­
putation s ’affermira toujours, parce que on ne le lit guère.
I l y a de lu i une vingtaine de traits qu ‘on sait pa r cœur;
cela suffit pour s'épargner la peine d ’examiner le reste.
« Ce divin Dante fu t, dit-on, un homme asses malhereux. Ne croyez pas qu 'il fû t divin de son temps, ni qu’il
fû t prophète chez-lui. I l est vrai qu’il fû t prieur , non pas
prieur de moines, mais p i iet/r de Florence, c ’est-à-dire, l ’un
des sénateurs.
« I l était né en 1260 (?) à ce que disent ses compatrio­
tes. Bayle qui écrivait à Roterdam, currente calamo, pour
son libraire , environ quatre siècles entiers après te Dante,
le fait naître en 1265 et j e n'en estime Bayle ni plus ni
moins pour s'être trompé de cinq ans ; la grande affaire
est de ne se tromper ni en fa it de goût, ni en fa it de rai­
sonnement.
« Les arts commençaient alors à naître dans la patrie
du Dante. Florence était comme Athènes, pleine d ’ esprit,
de grandeur, de légèreté, d'incostance et de factions. L a
faction blanche avait un grand crédit: elle se nommait
ainsi du nom de la signora Bianca. L e parti opposé s'in­
titulait le parti des noirs, pour mieux le distinguer des
blancs. Ces deux partis ne suffisaient pas aux Florentins.
Ils avaient encore les d u elfes et les Gibelins. La plupart
des blancs étaient Gibelins du parti des empereurs, et les
noirs penchaient pour les Guelfes attachés aux papes.
« Toutes ces factions aimaient la liberté, et faisaient
pourtant ce qu'elles pouvaient pour la détruite. L e pape
Boni/ace 1 Y // voulut profiter de ces divisions pour anéantir
le pouvoir des empereurs en Italie. I l déclara Charles de
Valois, frè re du roi de France, Philippe le Bel, son vicaire

�en Toscane. L e vicaire vint bien armé, chassa les blancs
et tes Gibelins, et se fit détester des noirs et des Guelfes.
L e Dante était blanc et Gibelin; il fû t chassé des pre­
miers, et sa maison rasée. On peut ju g e r de là s’il fu t le
reste de sa vie affectionné à la maison de France et aux
papes ; on p retend pourtant qu' il alla fa ire un voyage à
Paris, et que pour se désannuyer il se fit théologien et
disputa vigoureusement dans les écoles. On ajoute que l ’em­
pereur H enri V II ne fit rien pour lui, tout Gibelin qu'il
était; q u 'il a lla chez Frédéric d'Aragon roi de Sicile, et
q u ’il en revint aussi pauvre à Ravenne, à l ’àge de cin­
q uantesix ans. Ce fû t dans ces divers lieux qu'il composa
sa comédie de l ’enfer, du purgatoire et du paradis: on a
regardé ce salmigondis comme un beau poème épique.
« I l trouva d ’abord à l'entrée de l'enfer un lion et une
louve. Tout d'un coup Virgile se présenté à lui pour l'en­
courager ; Virgile lui dit qu’il est né lombard, c’ est préci­
sément comme si Homère disait qu 'il est né turc. Virgile
offre de faire au Dante les honneurs de l'enfer et du
purgatoire, et de le mener ju squ ’à la porte de Saint-Pierre;
mais il avoue qu'il ne pourra pas entrer avec lui.
« Cependant Caron les passe tous deux dans sa barque.
Virgile lui raconte que, peu de temps après son arrivée eu
enfer, il y vit un être puissant qui vint chercher les âmes
d'Abel, de Noé, d'Abraham, de Moïse, de David. E n avan­
çant chemin, ils découvrent dans l ’enfer des demeures très
agréables ; dans l'une sont Homère, Horace, Ovide, et L u ­
cain; dans une autre on voit Electre, Hector, Enée, Lu­
crèce, B rutus, et le turc Saladin; dans une troisième, So­
crate, Platon, Hippocrate, et l ’arabe A verroés.
« Enfin paraît le véritable enfer, où Pluton ju g e les
condamnés. L e voyageur y reconnaît quelques papes et
beaucoup de Florentins. Tout cela est-il dans le style co­
mique ? Tout est-il dans le genre héroïque ? non. Dans
quel goût est donc ce poëme ? dans un goût bizarre.
« Mais il y a des vers si heureux et si naïfs, qu ’ils n 'ont
point vieilli depuis quatre cents ans, et qu ’ils ne vieilliront

�jam ais. Un poëme d ’ailleurs où l ’on met des papes en enfer
réveille beaucoup d ’attention ; et les commentateurs épuisent
toute la sagacité de leur esprit à déterminer au juste qui
sont ceux que le Dante a damnés, et à ne pas se tromper
dans une matière si grave.
« On a fondé une chaire, une lecture pour expliquer cet
auteur classique. Vous me demanderez comment l ’inquisi­
tion entend raillerie en Italie; elle sait bien que des plai­
santer ies en vers ne peuvent fa ire de m al: vous en allez
ju g e r pa r cette petite traduction très libre d ’un morceau du
chant vingt-troisième ( 1 ) ; il s'agit d ’un damné de la con­
naisance de l ’auteur. L e damné parle ainsi:
J e m'appelais le comte de Guidon;
J e fu s sur terre et soldat et poltron ;
Puis m’enrôlai sous saint François d ’Assise,
Afin qu’un jo u r le bout de son cordon
Me donnât place en la céleste église ;
Et j 'y serais sans ce pape félon,

(1) Voleva dire ventisettesimo. Trascrivo, qui, i versi di Dante,
perchè ciascuno possa giudicare immediatamente la buffonata
Volterriana :
Io fui uom d ’arme e poi fui cordigliero,
Credendomi, sì cinto, fare ammenda:
E certo il creder mio veniva intero
Se non fosse il gran Prete, a cui mal prenda,
Che mi rimise nelle prime colpe,
E come e quare voglio che m’ intenda.
Mentre ch’ io forma fui d ’ossa e di polpe,
Che la madre mi die,’ l’opere mie
Non furon leonine, ma di volpe.
Gli accorgimenti e le coperte vie
lo seppi tutte ; e si menai lor arte,
Ch’ai fine della terra il suono uscie.
Quando mi vidi giunto in quella parte
Di mia età, dove ciascun dovrebbe
Calar le vele e raccoglier le sarte ;

�Qui m'ordonna de servir sa santise,
E t me rendit aux griffes du démon.
Voici le fa it. Quand j ’étais sur la terre,
Vers Rimini je fis long-temps la guerre,
Moins, je l'avoue, en héros qu'en fripon.
L ’art de fourber me fit un grand renom.
Mais quand mon chef eut porté poil grisou
Temps de retraite où convient la sagesse,
L e repentir vint ronger ma vieillesse,
E t j ’eus recours à la confession.
O repentir tardif et peu durable!
L e Bon saint père en ce temps guerroyait,
Son le Soudan, non le ’Turc intraitable,
Mais les chretiens, qu’en vrai Turc il pillait.
Or sans respect pour tiare et tonsure
Ciò che pria mi piaceva, allor m’increbbe :
E pentuto e confesso mi rendei,
Ahi miser lasso ! e giovato sarebbe.
Ma il principe dei nuovi farisei,
Avendo guerra presso a L aterano
(E non con Saracin nè con Giudei :
Chè ciascun suo nimico era cristiano,
E nessun era stato a vincer Acri
Nè mercatante in terra di Soldano);
Nè sommo ufficio, nè ordini sacri
Guardò in sè, ned in me, quel capestro
Che solea far li suoi cinti più macri ;
Ma come Costantin chiese Silvestro
Dentro Siratti a guarir della lebbre,
Così mi chiese questi per maestro
A guarir della sua superba febbre :
Domandommi consiglio; ed io taçetti,
Perchè le sue parole parver ebbre.
E poi mi disse : Tuo cuor non sospetti :
Fin d’or t’assolvo; e tu m’ insegna fare
S i come Prenestina in terra getti :
Lo ciel poss’ io serrare e disserrare
Come tu sai; però son duo le chiavi,
Che il mio antecessor non ebbe care.

�Pour saint François, son froc et sa ceinture ;
Frère, dit-il, il me convient d'avoir
Incessament Préneste en mon pouvoir.
Conseille-moi, cherche sous ton capuce
Quelque beau tour, quelque gentille astuce.
Pour ajouter en bref à mes états
Ce qui me tente, et ne m’appartient pas.
J ’ai les deux clefs du ciel en ma puissance,
De Célestin la dévote imprudence
S ’en servit mal, et moi je fais ouvrir
E t refermer le ciel à mon plaisir,
S i tu me sers, ce ciel est ton partage,
J e le servis et trop bien, dont j'enrage.
I l eut Prénest et la mort me saisit.
Lors devers moi saint François descendit,
Allor mi pinser gli argomenti gravi
Onde il tacer mi fu avviso il peggio;
E dissi : Padre, da che tu mi lavi
Di quel peccato, ove mo cader deggio,
Lunga promessa coll’attender corto
Ti farà trionfar nell’alto seggio.
Francesco venne poi, com’ io fui morto.
Per me ; ma un dei neri cherubini
Gli disse: Nol portar; non mi far torto.
Venir sen deve giù tra’ miei meschini
Perchè diede il consiglio fraudolente.
Dal quale in qua stato gli sono a ’ crini :
Ch'assolver non si può, chi non si pente ;
Nè pentere e volere insieme puossi,
Per la contraddizion, che nol consente.
O me dolente ! come mi riscossi,
Quando mi prese, dicendomi: Forse
Tu non pensavi ch’ io loìco fossi I
A Minós mi portò : e quegli attorse
Otto volte la coda al dosso duro ;
E poi che per gran rabbia la si morse,
Disse : Questi è de’ rei del fuoco furo :
Perchè io là, dove vedi, son perduto,
E si vestito andando mi rancuro .

�Comptant au ciel amener ma bonne âme,
Mais Belzèbuth vint en poste et lui dit:
Monsieur d ’Assise, arrêtez: je reclame
Ce conseiller du saint père, il est mien :
B on saint François, que chacun ait le sien.
Lors tout penaud le bon homme d'Assise
M'abandonnait au grand diable d'enfer.
Je lui criai : Monsieur de Lucifer,
Je suis un saint, voyez ma robe grise :
Je f us absous par le chef de l ’église.
J ’aurai toujours, répondit le démon,
Un grand respect pour l'absolution :
On est lavé de ses vieilles sottises,
Pourvu qu 'après, autres ne soient commises.
J ’ai fa it souvent cette distinction
A tes pareils, et grâce à l ’Italie,
Le diable fa it de la théologie.
I l dit, et rit: je ne repliquai rien
A Belzèbuth ; il raisonnait trop bien.
Lors il m’empoigne, et d'un bras roide et ferme
I l applique sur ma triste épidémie
Vingt coups de fouet, dont bien fo rt il me cuit ;
Que Dieu le rende à Boniface huit!
Enrico Terrasson che, nel 1 8 1 7 , diede una traduzione
dell’ inferno dantesco, a proposito del giudizio di Voltaire,
dice che egli non oserà fare alcuna riflessione sulla ma­
niera tenuta da lui nel giudicare l’Alighieri, rimettendo­
sene all’imparzialità e alla giustizia, che giudicheranno se
il poeta dell’ Inferno meritava di esser trattato con un po’
più di riguardo da uno scrittore celebre, degno di a p ­
prezzare le bellezze dell’opera sua, le quali sono tutte
sue, e di chiudere gli occhi sopra i difetti che non d e­
vono essere imputati, se non al suo secolo. Non sa, poi,
spiegarsi quale sia stato lo scopo del Voltaire nel dare
un senso ridicolo e un tono epigrammatico al passaggio
dantesco. Volendosi permettere un semplice giuoco di spi­
rito, avrebbe dovuto avvertirne il lettore, che non so­
spetta l’agguato teso alla sua buona fede. Ha, forse, egli,

�scambiato il naturale di Dante per trivialità, e dato al
suo linguaggio, sublime ed ingenuo, un’interpretazione
ironica, mettendo in una luce perfida alcune immagini,
che guastano talvolta i suoi quadri, o un piccolo numero
di idee bizzarre proprie ad ispirare il disgusto, se si pren­
dono separatamente. Ma, allora, in questo modo, si pos­
sono guastare e mettere in ridicolo anche Omero, Vir­
gilio, Milton e Tasso ( 1 ).
Lo Chabanon, contemporaneo e amico di Voltaire, pensa,
al contrario, che « così tradotto questo poema avrebbe
più lettori che non ne trovi oggi (2) ». In altri termini,
la D ivina Commedia, per l’accademico Chabanon, si do­
vrebbe travestire alla stessa maniera con la quale Scarron
travestì l’ Eneide. Se è perdonabile al buffone Scarron il
suo travestimento, non è perdonabile al tragedo e filosofo
Voltaire il suo saggio burlesco dei versi del sommo poeta.
Il Voltaire, poi, nel capitolo L X X X I I nel suo Saggio
su i costumi e lo spirito delle nazioni, pubblicato nel 1756 ,
parla nuovamente di Dante, ma in maniera meno indegna
di lui sebbene con molte inesattezze. A proposito della
formazione e trasformazione della lingua, così egli dice :
« L ’italiano prese le sue forme alla fine del tredicesimo
secolo, al tempo del buon re Roberto, il nonno delia in­
felice Giovanna. Già Dante, Fiorentino, aveva illustrato la
lingua toscana col suo poema bizzarro, ma brillante di
bellezze naturali, intitolato Commedia; opera in cui l’au­
tore si elevò, nei particolari, di sopra al cattivo gusto del
suo secolo e del suo soggetto, e pieno di brani scritti
così puramente, come se fossero del tempo dell'Ariosto e
del Tasso. Non reca m eraviglia che l’autore, uno dei

(1) Vedi a pag. 283, 288-290 in: L ’Enfer, poëme de Dante
Alighieri, traduit en vers français, avec des notes, suivi de tra­
ductions, imitations et poésies diverses, par H enri Terrasson. A
Paris, chez Pillet, imprimeur-libraire, 1817.
(2) Vedi in : Vie du Dante de Michel Paul Guy de Chabanon,
avec une notice détaillée de ses ouvrages. Paris, Lacombe in-8, 1773.

�cpipali della fazione ghibellina, perseguitato da Bonifa­
rin
zio V III e da Carlo di Valois, abbia, nel suo poema, dato
sfogo al suo dolore sulla controversia tra l’impero e il
sacerdozio. Che sia permesso di qui inserire una debole
traduzione di uno dei passaggi di Dante, concernente
queste dissenzioni.

Jadis on vit dans une paix profonde
De deux soleils les flambeaux luire au monde,
Qui sans se nuire éclairant les humains
Du vrai devoir enseignaient les chemins,
E t nous montraient de l ’aigle imperiale
E t de l ’agneau les droits et l'interv ale.
Ce temps n ’est plus, et nos deux ont changé.
L ’un des soleils de vapeurs surchagé,
En s ’échappant de sa sainte carrière,
Voulut de l'autre absorber la lumière.
La règle alors devint confusion ;
E t l'humble agneau parut un fie r lion,
Qui tout brillant de la pourpre usurpée
Voulut porter la houlette et l ’epée.
Tuttavia, cinque anni dopo, per un dispettuccio verso
un editore, in una lettera, datata da Ferney, marzo 1 7 6 1 ,
parla ancora di Dante, in modo da far credere che le
parole del Saggio non fossero state da lui vergate. L a let­
tera è indirizzata al padre gesuita Saverio Bettinelli, il
quale, come si sa, aveva, nel 1 757, pubblicato le Lettere
virgiliane, in cui dà del barbaro e peggio all’Alighieri.
Il Bettinelli, nei primi del 1 758, era stato a visitare il
Voltaire alle Délices, e il buon patriarca lo aveva con­
dotto al vicino castello di Ferney, che stava allestendo
per passarvi definitivamente, e gli aveva mostrato di cu­
stodire gelosamente nella biblioteca le L ettere virgiliane , e
volle regalargli anche le sue opere con la dedica seguente :

Compatriote de Virgile
Et son secrétaire aujourd' hui :
C’est à vous d ’écrire sous lui ;
Vous avez son âme et son style.

�L a lettera volterriana è molto interessante e contiene
molte aspre verità, che doverono, certo, am areggiare al
padre gesuita il dolce della lode a lui tributata :
« Se io fossi meno vecchio, e avessi potuto reprimermi,
io avrei certamente veduto Roma, Venezia e la vostra
Verona ; ma la libertà svizzera e inglese, che è stata sem­
pre la mia passione, non mi permette punto di venire nel
vostro paese a vedere i frati inquisitori, a meno che io
non sia il più forte. E come non vi è probabilità che io
sia mai un generale d’esercito o un ambasciatore, voi tro­
verete giusto, che io non venga in un paese, dove si se­
questrano, alle porte delle città, i libri che un povero
viaggiatore ha nella sua valigia. Io non sono punto di­
sposto a chiedere ad un domenicano il permesso di par­
lare, di pensare e di leggere, e vi dirò ingenuamente che
la vile schiavitù dell’Italia mi fa orrore. Io mi immagino
la basilica di s. Pietro, in Rom a, molto bella ; ma io
amo meglio un buon libro inglese, liberamente scritto, che
centomila colonne di marmo. Io non so di qual libertà
mi parliate presso il Monte Baldo, io non conosco in fatto
di libertà, se non quella di cui si gode a Londra ».
Indi, dopo di averlo ringraziato delle notizie sull’an­
tica letteratura italiana promessegli, delle quali terrà conto
nel suo Saggio sullo spirito e i costumi delle nazioni, così
prosegue :
« Io fo gran caso del coraggio col quale voi avete
osato dire che Dante era un pazzo e le sue opere un
mostro. Io amo meglio, tuttavia, in questo mostro una
cinquantina di versi superiori al suo secolo, che tutti i
vermicciatoli, chiamati sonetti, che nascono e che muoiono
a migliaia, in Italia, oggi, da Milano ad Otranto ».
Poi venendo a parlare dell’Algarotti, dice:
« Io credo, che, in fondo, egli pensi come voi in quanto
a Dante. E ’ ridicolo che, anche in queste bagattelle, un
uomo, che pensi, non osi dire la sua opinione, se non
all’orecchio del suo amico. Questo mondo è una povera
mascherata. Io concepisco al più come si possano

�ismulare le proprie opinioni per divenire cardinale o papa,
d
ma non concepisco punto che uno si travesta sul resto ».
Indi, dopo di aver detto, che in Inghilterra non vi sia
ipocrisia in alcun genere, e che stimi d ’altronde infinita­
mente gli Italiani, e che il Bettinelli meriterebbe, per il
suo talento e il suo carattere, di essere libero come lui,
chiama polisson et speculateur il Marini, che, allora, aveva
stampato Dante in Parigi, vomitando ingiurie contro di
lui e contro del Bayle, per aver preferito Virgilio a Dante.
Poi esclama :
« Quel pover’uomo ha un bel dire ! Dante potrà entrare
nelle biblioteche dei curiosi, ma non sarà mai letto. Mi
si ruba sempre un volume dell’Ariosto, non mi si ruba
mai un Dante. Io vi prego di mandare al diavolo il si­
gnor Marini e tutto il suo Inferno con la pantera, che
Dante incontra in principio del suo cammino, il suo leone
e la sua lupa. Chiedete ben perdono a Virgilio, che un
poeta del suo paese l’abbia messo in si cattiva compa­
gnia. Coloro che hanno qualche barlume di buon senso,
debbono arrossire della strana mescolanza nell’inferno di
Dante, di Virgilio, di s. Pietro, e di madonna Beatrice.
Si trovano da noi, nel XVIII secolo, delle persone che si
sforzano di ammirare delle fantasie così stupidamente stra­
vaganti e così barbare; si ha la brutalità di contrapporle
ai capilavoro di genio, di dottrina, di eloquenza che noi
abbiamo nella nostra lingua. O tempora o judicium ! »
Come si vede non basta nè lo spirito, nè il paradosso,
nè l’epigramma, nè il grande ingegno a sostenere una
brutta causa ( 1 ).
(1 ) Un altro grande scrittore italiano, il Machiavelli, non fu
ben compreso dal Voltaire. Scriveva il 15 agosto 1760 al conte
Algarotti: lo credo, come voi, che Machiavelli sarebbe stato un
buon generale d’esercito, ma io non avrei consigliato al generale
nemico di pranzare con lui in tempo di tregua. Già nel 1740,
come abbiamo visto, si era fatto editore dell’esame critico sul
Machiavelli, scritto dal re di Prussia, con a fianco la traduzione
del Principe, fatta da Amelot de la Houssaye, e ne aveva

�A Berlino, Voltaire non rimase a lungo. Anche di là,
per una vera querelle d’allemands, scoppiata per intrighi
accademici, dopo tre anni fuggi. Federico II lo fece in­
seguire ed arrestare a Francoforte, sotto l’accusa di aver
portato con lui i suoi manoscritti, e non fu reso alla li­
bertà, che quando ebbe restituito ciò che il residente prus­
siano a Francoforte chiamava « l’opera di poesia del re,
mio padrone ». Un giorno durante la sua dimora a Ber­
lino, L a Métrie, il medico beone, che mori di una indigestione, come Pietro Aretino, gii aveva detto, che Fede­
rico II, parlando di lui, aveva esclamato: « O h ! quand
on a sucé le ju s de l'orange, onjette l ’écorce ». — E Vol­
taire, che si rideva di tutto, prima di lasciare Berlino
scriveva : « J e vois bien qu'on a pressé l ’orange, je ne songe

qu'à sauver l'é corce. »
Voltaire si fermò per un pezzo, a W eim ar; poi, si recò
a Colm ar; viaggiò circa due anni, per la Germania; in­
fine si decise di ritornare in Francia, pur avendo saputo
che a Corte non era ben veduto. Passando per Lione il
cardinale de Tencin non volle accoglierlo, facendogli sa­
pere che non poteva onorare chi era in disgrazia del suo
re; ma, al contrario, i Lionesi gli fecero grandi feste, e
nella città chiesero la rappresentazione delle sue tragedie.
Tuttavia Voltaire comprese che, per essere tranquillo, in­
sidiato com’era dai clericali e dai ben pensanti, • dovesse
vivere lontano da Parigi. Si diresse verso Ginevra, e prima
dimorò alle D é lices, su suolo svizzero, presso Ginevra ;
poi, comprò, lì vicino, il castello di Ferney, nel piccolo
villaggio francese, omonimo, del dipartimento dell’Ain,
dove fissò definitivamente la sua residenza, nel 17 5 8 ; e
dove rimase fino a pochi giorni prima di morire.

fcutata la prefazione. Mostrò i soliti pregiudizi contro il gran Fio­
n
o
rentino, dicendo che non è possibile far detestare la tirannia,
insegnando a perfezionarne i mezzi e l’uso. A che insegnare ai
principi di essere cattivi, quando essi lo erano troppo, senza
avere avuto le sue lezioni ?

�Questo esilio volontario, che durò dal 17 5 5 fino al 17 7 8 ,
ben ventitré anni, rappresenta il terzo periodo della sua
vita, ed è quello che veramente si impone all’ammirazione
universale. L a sua attività intellettuale è straordinaria. E gli
è come il portavoce del pensiero europeo, è il primo pole­
mista del mondo, in servizio della verità, della libertà,
della giustizia; ed i suoi scritti, avidamente richiesti e
letti, arrivano dovunque, eludendo il rigore di tutte le
polizie. Sono opere di questo terzo ed ultimo periodo della
sua vita: l’eloquente difesa degli infelici servi del G iura;
la riabilitazione di Calas, ingiustamente condannato a morte,
come colpevole di avere ucciso suo figlio, che, al contrario,
si era suicidato; la giustificazione dell’innocenza di Sirven,
accusato come Calas, e meno infelice di lui, per essere
stato a tempo sottratto ad una giustizia appassionata e
cieca. Sono opere di questo tempo le invettive contro i
giudici, che avevano condannato a morte il cavalier L a
Barre, accusato di aver mutilato una croce presso Abe­
ville; la riabilitazione di Lally, altra vittima dei P arla­
m enti; la liberazione dal supplizio della vedova di MontBailli, e, infine, la dotazione e il matrimonio della nipote
di Corneille.
Nel Saggio il Voltaire dà una larga parte alla storia
d ’ Italia, della quale parla, quasi sempre, con esattezza e con
amore. In quanto ai Romani, egli leva un inno alla loro
tolleranza. Essi permisero i culti di tutti gli altri popoli.
Quest’associazione di tutte le divinità del mondo, questa
specie di ospitalità divina fu il diritto delle genti di tutta
l’antichità. Presso i Romani non si perseguitò mai alcuno
per il suo modo di pensare. Non ve n’è un solo esempio
da Romolo a Domiziano. Ugualmente guarda con ammi­
razione agli sforzi generosi della L ega lombarda contro
Federico Barbarossa, ed osserva che se i Milanesi, al prin­
cipio, fossero stati secondati dalle altre città, l’ Italia avrebbe
preso un aspetto novello. Non passa indifferente innanzi
alla guerra della Curia romana contro Federico Svevo, e
stigmatizza il papato che, spesso, arma i figli contro i

�padri. Poi, considerando lo stato d ’Italia verso i tempi
del Concilio di Costanza, si domanda perchè essa non
riuscì a consolidare la sua libertà, ed a chiudere, per sem­
pre, le sue porte agli stranieri, mentre la casa di Savoia
si ingrandiva, lo Stato di Milano era notevole e i Fioren­
tini si segnalavano per le industrie, per il genio loro, per
la libertà, e il commercio? E , malinconicamente, risponde,
che, durante tre secoli, da Federico II a papa Alessan­
dro V I e Giulio II, tutta l’Italia germ ogliò di fazioni, di.
gelosie, di piccole imprese di una città contro l’altra e
di tirannelli che si impadronivano delle piccole città, e
dava l’immagine guasta dell’antica Grecia. Si coltivavano le
arti e si cospirava: ma non si sapeva combattere, come
alle Termopili ed a Maratona. Solo Venezia conservò la
sua libertà che essa dovè al mare, che la circonda e alla
prudenza del suo governo. Tra tutti i governi, solo quello
di Venezia era regolato, stabile ed uniforme. Esso aveva
un vizio, però, e radicale, che fu causa lenta, ma fatale,
della sua decadenza; quello, cioè, che mancava un con­
trappeso alla potenza patrizia, un incoraggiamento ai po­
polani. Il merito non potè giammai, in Venezia, elevare
un semplice cittadino, come nell’antica Roma.
Toccando della cultura toscana, ai principi del secolo x v i
e giù di lì, chiama i Toscani nos maìtres , perchè essi fe­
cero tutto rinascere, per forza del solo genio loro, prima
che la poca scienza che era rimasta a Costantinopoli, ri­
fluisse in Italia,con la lingua greca, dopo, la conquista degli
Ottomani. Firenze era, allora, una nuova Atene, e fra gii
oratori che andarono da parte delle città italiane ad arrin­
gare Bonifazio V I I I , sopra la sua esaltazione, se ne conta­
rono diciotto fiorentini. Si vede da ciò, nota il Voltaire, che
non si deve ai fuggitivi di Costantinopoli il rinascimento
delle arti. Quei Greci non poterono insegnare agii Italiani,
se non il greco. Non avevano alcuna infarinatura di scienza
vera ; quel po’ di fisica e di matematica che, allora, si sa­
peva, veniva dagli Arabi. Può parere meraviglioso che tanti
geni sieno surti in Italia senza protezioni, come senza

�melli, tra le dissensioni e le guerre ; ma Lucrezio, presso i
d
o
Romani, aveva composto il suo bel poema sulla natura, V ir­
gilio le sue bucoliche, Cicerone i suoi libri di filosofia, fra
gli orrori delle guerre civili. Quando una lingua comincia a
prendere le sue forme, è un istrumento che i grandi artisti
trovano tutto pronto, e se ne servono senza imbarazzarsi di
coloro che governano, e che turbano il mondo.
Descrivendo, poi, la scena del supplizio di Savon arola,
esclama: « Se noi leggessimo questi religiosi orrori nella
storia degli Irochesi, non li crederemmo. Tuttavia questa
scena si rappresentava presso il più ingegnoso popolo della
terra, nella patria di Dante, dell’Ariosto, di Petrarca e di
Machiavelli. Fra i cristiani, più un popolo è spiritoso, più
dirizza il suo spirito a sostenere la superstizione, e a colo­
rire la sua assurdità » ( 1 ).
Poi, ben nota, a proposito della lega di Cambrai, che
Giulio II fece più male a Venezia, che non tutte le guerre
da essa sostenute, contro i Turchi, e mentre tutti i principi
cristiani si alleavano per demolire il vero baluardo contro
la barbarie turca, solo il gran sultano, allora in pace con la
Serenissima, non volle rompere la sua fede.
( 1) Voltaire costantemente scrisse contro l ’intolleranza religiosa
e i delitti della Curia romana. A proposito di Giordano Bruno scri­
veva: (pag. 341, vol. 1 delle Mescolanze letterarie, ediz. di Basilea
già cit.) «Furono in Italia predecessori del Rabelais, il Boccac­
cio con la sua Confessione d i ser Ciappelletto, il Machiavelli, l’Ario­
sto, l’Aretino, il Casa, il Bembo, il Pomponaccio, il Cardano.
Tutto si poteva dire e i papi tolleravano, purché si comprassero
le indulgenze plenarie, non toccando nè la politica, nè il governo.
Così non fece Giordano Bruno che si fé’ nemico l’inquisitore di
Venezia, e fu bruciato vivo per la sua Bestia trionfante. Non
potevano essere cristiani e credenti Sisto IV e Alessandro V I .
Tutti in Italia non credevano, vedendo gli scandali della chiesa,
si burlavano di Dio, ma non toccavano il culto, come gli antichi
Romani. » — E per Luciano Vanini scriveva : (pagg. 344-345) del
vol. suddetto) « Tutti i libri di questo povero napoletano erano
libri di teologia e di filosofia, stampati con privilegio e approvati
dai dottori della Facoltà di Parigi. I suoi dialoghi, che, oggi,
gli si rimproverano, non possono essere condannati, se non come

�Innanzi al tumultuoso spettacolo del X V I secolo, il Vol­
taire, forse, troppo benevolmente sentenzia, che la gloria
delle arti fu il retaggio della sola Italia, in cui tutto fu
portato alla perfezione, mentre Carlo V saccheggiava Roma
e il corsaro Barbarossa depredava sulle coste, e le dissen­
sioni dei principi e delle repubbliche turbavano il paese.
Non ebbe oratori come Demostene, Pericle o Eschine,
perchè il governo non comportava, quasi in nessun luogo,
questa specie di merito, ma quello del teatro poteva essere
paragonato alla scena greca che faceva rivivere. Vi è na­
turalezza, verità e forza comica nelle commedie dell’A rio ­
sto, e la sola Mandragora, cosi il Voltaire, del Machia­
velli vale forse meglio che tutte le commedie di Aristofane.
Machiavelli era, nel tempo stesso, un eccellente storico e
un bello spirito, col quale Aristofane non può essere in
nessuna guisa paragonato. Ricorda, quindi, il Voltaire il
T rissino, il Bibiena, il Rucellai, e come in Venezia si rap­
presentassero, tradotte in versi, le commedie di Plauto, come
un’opera molto noiosa, e furono onorati di grandi elogi in fran­
cese, in latino ed anche in greco.
Un famoso dottore parigino gli scrisse:
Vaninus, vir mente potens sophiaeque magister
M aximus, Italiae decus et nova gloria gentis
Questi due versi furono imitati poi in francese:
Honneur de l'Italie, émule de la Grèce
Vanini fait connaitre et chérir la sagesse,
Ma tutti questi elogi sono stati dimenticati, e si ricorda solo
•che egli sia stato bruciato vivo. Devesi confessare che si brucia,
talvolta, la gente con molta leggerezza: testimoni Jean Hus,
Girolamo da Praga, il consigliere Anna Dubourg, Servet, An­
tonie, Urbain Grandier, il maresciallo d’Encre, Morin e Giovanni
Calas; testimone, infine, quell’innumerevole folla di disgraziati,
che quasi tutte le sette cristiane hanno fatto perire, a volta a
volta, fra le fiamme; orrore sconosciuto ai Persiani, ai Turchi,
ai Tartari, agli Indiani, ai Cinesi, alla Repubblica romana, e a
tutti i popoli dell’antichità; orrore appena abolito tra noi, e che
farà arrossire i nostri figli d ’essere discendenti di avi si abbo­
minevoli ».

�si debbono rappresentare, perchè esse in versi furono
scritte. Gli Italiani, imitando i tragedi greci e i comici la
tini, non li uguagliarono, ma fecero delle pastorali, dove
non avevano modelli, un genere nuovo, con l ’Aminta e
con Pastor Fido, nel quale sono rimasti insuperati. In
quanto all’arte teatrale tutti i popoli sentirono, allora, il
bisogno di coltivarla, ma solo gli Spagnoli si accostarono
un poco agli Italiani, ma essi non poterono pervenire ad
alcun’opera regolare. Gli Italiani, osserva inoltre il Vol­
taire, riuscirono soprattutto nei poemi di lunga lena, ge­
nere tanto più difficile, quanto più l’uniformità della rima
e delle stanze, alla quale si assoggettarono, sembrava
dover soffocare il loro genio. Se vuoisi mettere senza pre­
concetti nella bilancia, l 'Odissea di Omero con l ’ Orlando
dell’Ariosto, l’italiano la vince sotto tutti gli aspetti. Tutti
e due hanno il medesimo difetto, l’intemperante immagi­
nazione, mescolata all’incredibile romanzesco; ma l’Ariosto
riscatta tal difetto con allegorie sì vere, con satire sì fini,
con una conoscenza così profonda del cuore umano, con
le grazie comiche che si alternano continuamente a dei
tratti terribili ; infine con bellezze sì innumerevoli in ogni
genere, che egli ha trovato il segreto di fare un mostro
ammirevole. In quanto poi all'Iliade, che ciascun lettore
chieda a sè stesso ciò che egli penserebbe, se leggesse,
per la prima volta, questo poema, e quello del Tasso,
ignorando i nomi degli autori e i tempi, in cui queste
opere furono composte, e prendendo per sol giudice il
suo piacere. Potrebbe, egli, non dare, per ogni senso, la
preferenza al Tasso? Non troverebbe, egli, nell’italiano
più condotta, più interesse, più varietà, più giustezza, più
grazia, e quella morbidezza, che rileva il sublime? Ancora
qualche secolo e non si farà forse più paragone.
Poi, parlando della filosofia e delle scienze, il Voltaire
afferma che non vera filosofia esistesse prima di Galileo,
il quale fu il primo che fece parlare alla fisica il lin­
guaggio della verità e della ragione. Galileo non sola­
mente fu il primo buon fisico, ma scrisse cosi elegantem
en
te

�mente come Platone, ed ebbe sul filosofo greco il van­
taggio incomparabile di non dire, se non cose certe e
intelligibili. L a maniera in cui questo grand’uomo fu trat­
tato dall’inquisizione, nella fine dei suoi giorni, imprime­
rebbe un’onta eterna sull’ Italia, se quest’onta non fosse
cancellata dalla gloria stessa di Galileo. E , bene, il Vol­
taire chiama vergognosa, per i giudici di Roma, la sen­
tenza che lo condannava ; vergognosa come quella che
condannava Socrate in Atene.
Scioglie un inno a Cristoforo Colombo, e compiange
la cecità di Genova, che lo trattò come visionario, per­
dendo la sola occasione, che le si presentasse per ingran­
dirsi. Ed a proposito del nome di America, data al nuovo
continente, in onore di Am erigo Vespucci, che primo si
vantò d i avervi messo piede, osserva, come dice Newton
nella sua disputa col Leibnitz, che la gloria non è dovuta
se non all’inventore; coloro che vengon dopo di lui, non
sono, in fondo, se non suoi discepoli.
Si burla, poi, dell’inaugurazione del concilio di Trento.
Il concilio, egli dice, si apre col sermone del vescovo di
Bitonto. Questo prelato prova, che un concilio era neces­
sario primamente, perchè parecchi concilii hanno deposto
dei re e degli imperatori ; secondamente, perchè nell’E­
neide, Giove riuni il consiglio degli Dei. Dice che alla
creazione dell’uomo e alla torre di Babele, Dio si decise,
dopo una specie di concilio ; e che tutti i prelati deb­
bono recarsi a Trento, come nel cavallo di T ro ia; infine,
che la porta del concilio è la porta stessa del paradiso ;
l’acqua viva ne scaturisce, e i padri debbono inaffiarsene
i cuori, come delle terre arse, altrimenti il santo spi­
rito aprirà loro la bocca, come a Balaam e a Caifasso.
Questo discorso, esclama il Voltaire, sembra confutare ciò
che abbiamo detto del rinascimento delle lettere in Italia ;
ma questo vescovo di Bitonto era un monaco milanese.
Un Fiorentino, un Romano, un allievo dei Bembo e dei
Della Casa non avrebbe punto parlato così. Devesi opinare
-che il buon gusto, stabilitosi in parecchie città, non si
diffondesse mai in tutte le province.

�Venendo a discorrere del brigantaggio, che infestava
alcuni punti delle campagne d ’ Italia, e che infieriva, tal­
volta, in Rom a stessa, fino all’avvento di Sisto V, afferma
che, malgrado quei disordini, l ’Italia, alla fine del deci­
mosesto secolo, era il più fiorente paese d ’Europa, se non
il più potente. Napoli, Venezia, Firenze, Rom a attira­
vano i forestieri per la loro magnificenza e per la cul­
tura di tutte le arti. I piaceri dello spirito non erano
ben noti, se non sotto il suo clima. L a religione si illu­
strava ai popoli con un apparecchio imponente, necessario
alle fantasie sensibili. Solo in Italia si erano elevati templi
degni dell’antichità ; e s. Pietro di Roma li sorpassava
tutti. Se le pratiche superstiziose delle false tradizioni, dei
supposti miracoli esistevano ancora, i saggi le disprezza­
vano, e sapevano che gli abusi sono stati, in ogni tempo,
il divertimento della plebaglia. E caso strano, il Voltaire,
così nemico di ogni superstizione, si mostra indulgente
innanzi al miracolo della liquefazione del sangue di s. Gen­
naro, di s. Giovanni Battista e di s. Stefano. Non si
scandalizzò, come qualche protestante, che, dopo goduto
delle delizie del soggiorno di Napoli, vomitava invettive
per ciò contro il popolo e i rettori delle chiese. E gli dice
che, probabilmente, le immaginazioni ardenti dei caldi climi
hanno bisogno di segni visibili, che le mettano continua­
mente sotto la protezione dalle divinità, e che questi segni
non potevano essere aboliti, se prima non si fosse giunto
al disprezzo di esse dal medesimo popolo che le vene­
rava ( 1) .
L ’anno seguente a quello in cui fu pubblicato il Saggio ,
il Voltaire mise fuori le Précis sur le siècle de Louis X V ,
e in esso, a proposito delle lotte genovesi, chiama Andrea
Doria l ’uomo che, nell’Europa moderna, abbia più illu(1) Per tutte le citazioni vedi discorso preliminare e capitoli
X L V III, LII, L X X IV , L X X X II, CVIII, CXIII, CXXI, C X L V ,
C L X X II, C L X X X III, in : Essai sur les moeurs et l 'esprit des
nations.

�strato il nome di cittadino. Stigmatizza, però, il contratto
di vendita della Corsica, fatto dalla repubblica genovese
alla Francia, e rende un caloroso e sincero omaggio al
valore dei Corsi, che si batterono, fino agli estremi, con
disperato coraggio, per conquistare la propria libertà ; e
cita l’eroica battaglia di Gaulo, in cui i Corsi fecero, con
i loro morti un baluardo, per aver il tempo di caricare
prima di incominciare una ritirata necessaria, e i loro fe­
riti si mescolarono con i morti per consolidare il riparo.
Dovunque si trova il valore, esclama entusiasta il V ol­
taire, ma simili azioni non si vedono, se non tra popoli
liberi ( 1 ).
L ’anima di Voltaire sussultava di gioia innanzi a tutto
ciò che sonava tolleranza e libertà.

(1 ) Vedi capitolo X L in: P récis sur le siè le de Louis X V .

�Epistolario di V oltaire — La lingua ita lia n a e
V oltaire — M e s se r Lodovico e V oltaire — Gol­
doni e V oltaire — L e tte r a ti e cose d ’ Italia n el­
l’epistolario di V oltaire — V oltaire e la m u sica
ita lia n a — La g u e r re des bouffons.

��l e t t e r e di Voltaire, giustamente, sono state pa­
ragonate a quelle di Cicerone. In prosa non ha scritto
niente di meglio del suo romanzo satirico Candide, in cui la
filosofia mordente, data con sapiente misura, ha un fascino
grande, e delle sue lettere. Queste hanno un sapore squi­
sito di naturalezza, di freschezza, di buon senso e di spi­
rito, direi primaverile, sebbene scritte così tardi. Nessuno
meglio di lui sa punzecchiare, e, talvolta, ferire a fondo,
sorridendo ; nessuno meglio di lui sa così bene offerire la
lode, da riuscire gradita a spiriti superiori, anche quando
sembri soverchia. C ’è in essa tutta l’eleganza e il fare fi­
nemente complimentoso dei nostri cinquecentisti, con mag­
giore snellezza; Annibai Caro è passato attraverso il fil­
tro profumato della disinvoltura parigina. Parla di molte
cose, e, tranne rare eccezioni, sempre bene e da compe­
tente. E ’ caustico con Giancomo e col Montesquieu, per­
chè, forse, si parlava troppo di loro ; ma, in ogni modo,
molte delle sue censure sono giuste. Per tutti gli altri
scrittori del suo tempo, il suo giudizio si può accettare
senza riserve. L e sue lettere si leggeranno sempre con
diletto e con profitto. L e sue tragedie, più opere di lotta
e di propaganda che di teatro, più opera personale che
oggettiva, tolte dall’ambiente in cui furono rappresentate,
hanno perduto assai del loro valore, e rimangono più

L

e

�come un documento storico, che come un monumento
d ’arte ; le sue storie sono compilazioni ingegnose, scritte
con stile brillante, ma ormai sono sorpassate dalla cri­
tica; i suoi poemi epici non si leggono più, per molti
l ’ Henri ade è noiosa e la Pucelle scandalosa; alle poesie
serie altri preferiscono le leggere; nessuno osa disprez­
zare le lettere.
In queste lettere, spesso, si parla di cose nostre ; spesso
con cognizione di causa, e sempre con affetto. Ve ne sono
molte all’Algarotti, all’Albergati-Capacelli, Bolognese, e ad
altri ; e, tra esse, alcune scritte in intelligibilissimo ita­
liano. Si occupa della nostra lingua. In data del primo
novembre 17 5 9 , scriveva al marchese Albergati, a propo­
sito della traduzione della sua tragedia L a morte di Ce­
sare fatta dal Paradisi : « Io ammiro sempre la fecondità e
la flessibilità della vostra lingua, nella quale si può tutto
tradurre felicemente. Non avviene così nella nostra. L a
vostra lingua è la figlia primogenita della latina. »
Non si creda che queste siano parole dettate dalla cor­
tesia, perchè il Voltaire nel suo discorso di ricevimento
all’Accademia francese, nel m aggio del 174 6 , così si era
espresso :
« Seno i grandi poeti che hanno determinato il genio
delle lingue. Presso i Romani fu Terenzio, che primo parlò
con una purezza sempre elegante ; fu Petrarca che, dopo
Dante, die’ alla lingua italiana quell’ amenità e quella gra­
zia, che ha sempre conservate. — Malherbe fu il primo,
in Francia, che conobbe l ' arte dello esprimersi giusta­
mente, delle espressioni ben poste, e fu il primo elegante
per conseguenza. Ma alcune stanze armoniche non basta­
vano ad invogliare gli stranieri a coltivare la lingua fran­
cese, quando tutti leggevano il poema ammirabile della
Gerusalemme, l ' Orlando, il Pastor Fido, e i bei brani del
Petrarca. Potevasi unire a questi capilavoro un piccolo
numero di versi francesi, bene scritti in vero, ma deboli,
e quasi senza immaginazione. L a lingua francese rimaneva
sempre in uno stato di mediocrità, senza uno di quei geni

�fatti per mutare ed elevare lo spirito di tutta una na­
zione. Corneille incominciò a far rispettare la nostra lin­
gua dagli stranieri, precisamente nel tempo che il cardi­
nale Richelieu cominciava a far rispettare la corona.
L ’ uno e l’ altro portarono la nostra gloria in Europa.
Dopo Corneille non sono venuti dei più grandi geni, ma
dei migliori scrittori. »
Ma Voltaire esprime tutto intero il suo pensiero sulla
lingua italiana e sulla francese nella seguente lettera,
scritta, il 24 febbraio del 1 7 6 1 , da Ferney, al signor
Deodati de Tovazzi :
« Io sono molto tocco dell’onore che mi fate, signore,
di inviarmi il vostro libro dell' Eccellenza della lingua
italiana; è mandare ad un amante l’ elogio della sua a­
mante. Permettetemi, tuttavia, alcune riflessioni in favore
della lingua francese, che voi sembrate deprezzare un
po’ troppo. Spesso si prende il partito della moglie,
quando l’amante non la riguarda abbastanza.
« Io credo, signore, che non vi sia alcuna lingua perfetta ;
succede per le lingue, come in molte altre cose, nelle
quali i dotti hanno ricevuto la legge dagli ignoranti. Il
popolo ignorante ha formato i linguaggi ; gli operai hanno
dato nome a tutti i loro strumenti. L e erranti tribù, ap­
pena riunite, hanno dato dei nomi a tutti i loro bisogni,
e, dopo un grandissimo numero di secoli, gli uomini di
genio si sono serviti, come hanno potuto, dei termini sta­
biliti a caso dal popolo.
« Mi sembra, che non vi siano nel mondo, se non due
lingue veramente armoniche, la greca e la latina. Esse
sono le sole i cui versi abbiano una vera misura, un
ritmo certo, un vero miscuglio di dattili e di spondei, un
valore reale nelle sillabe. Gli ignoranti che formarono que­
ste due lingue, avevano, senza dubbio, la testa più so­
nante, l’orecchio più giusto, i sensi più delicati di tutte le
altre nazioni.
« Voi avete, come dite, signore, delle sillabe lunghe e
brevi nella vostra bella lingua italiana, noi anche ne

�ab iam o; ma nè noi, nè voi, nè altro popolo, non abbiamo
dei veri dattili e dei veri spondei. I nostri versi sono
caratterizzati dal numero, e non dal valore delle sillabe.

L a bella lingua toscana è la fig lia primogenita del latino.
Ma godete del vostro diritto di primogenitura, e lasciate
ai vostri cadetti dividersi qualche cosa della successione.
« Io ho sempre rispettato gli Italiani come i nostri
maestri ; ma voi confesserete che avete fatto dei buonis­
simi discepoli. Quasi tutte le lingue d ’Europa hanno bel­
lezze e difetti che si compensano. Voi non avete punto
le melodiose e nobili terminazioni delle parole spagnole,
che un felice concorso di vocali e consonanti rende
tanto sonore: los rios, los ombres, las historias, los cotum­
bres. Vi mancano ancora i dittonghi, che, nelle nostre
lingue, fanno un effetto così armonioso : les rois, les em­
pereurs, les exploits, les histoires. Voi ci rimproverate le
nostre e mute, come un suono triste e sordo, che spira
nella nostra bocca; ma precisamente in queste e mute
consiste la grande armonia della nostra prosa e dei no­
stri versi. Em pire , couronne, diadème fl amme, tendresse,
victoire; tutte queste felici desinenze lasciano nell’ orec­
chio un suono che sussiste ancora dopo la parola pro­
nunciata, come un clavicembalo che risuona, quando le
dita non picchiano più i tasti.
« Confessate, signore, che la prodigiósa varietà di tutte
queste desinenze può avere qualche vantaggio sulle cinque
terminazioni di tutte le parole della vostra lingua. E an­
cora da queste cinque devesi togliere l’ultima, perchè voi
non avete, se non sette o otto parole che finiscono in u ;
restano, dunque, quattro suoni, a, e, i, o, che finiscono
tutte le parole italiane.
« Pensate voi, in buona fede, che l ' orecchio di uno
straniero sia ben lusingato, quando egli legge per la prima
volta: il capitano che il gran sepolcro liberò d i Cristo, e
che molto oprò col senno e colla mano ? Credete voi, che
lutti questi o, sieno molto piacevoli ad un orecchio che
non vi sia avvezzo? Paragonate a questa triste uniform
ità

�così faticosa per uno straniero, paragonate a questa
secchezza questi due semplici versi di Corneille:

Le destin se declare, et nous venons d ’entendre
Ce q u 'il a resolu du beau-père et du gendre.
« Voi vedete che ogni parola termina differentemente.
Pronunziate, ora, questi due versi di Omero :

E x ou dai ta pròta diastétéin erisanté
Atréides té anax andrôn, kai dios Achilleis.
« Che si pronunzino questi versi innanzi ad una giovine
persona, sia inglese o tedesca, che abbia l’orecchio un po’
delicato, ella darà la preferenza al greco, soffrirà il fran­
cese, e sarà un po’ urtata dalla ripetizione continua delle
desinenze italiane. E ’ un’esperienza che ho fatto più volte.
« I vostri poeti, che hanno servito a formare la vostra
lingua, hanno sì ben sentito questo vizio radicale della
terminazione delle parole italiane, che hanno cancellato
le lettere e e o, che finiscono quasi tutte le parole all’in­
finito o passato e al nominativo; essi dicono amar per
amare, nocquer per nocquero, stagion per stagione, buon
per buono, malevol per malevole. Voi avete voluto evitare
la cacofonia e finite per ciò, spesso, i vostri versi con la
lettera canina r ; ciò i Greci non fecero mai.
« Io confesso che la lingua latina dovè lunga pezza
sembrare rude e barbara ai Greci per la frequenza dei
suoi ter, dei suoi um, che si pronunziavano our e oum, e
per la moltitudine dei suoi nomi propri terminati tutti in
us o piuttosto in ous. Noi più di voi abbiamo spezzato
questa uniformità. S e Rom a era piena altra volta di se­
natori e di cavalieri in us, non vi si vedono attualmente
se non cardinali ed abati in i.
« Voi vantate, signore, e con ragione, la straordinaria ab­
bondanza della vostra lingua ; ma permetteteci di non es­
sere nella carestia. Non vi è, in verità, alcun linguaggio
al mondo, che dipinga tutte le tinte delle cose. Tutte le
lingue, sotto questo aspetto, sono povere; alcuna, per

�esempio, non può esprimere, con una sola parola, l’amore
fondato sulla stima, o sulla bellezza sola, o sulla conve­
nienza delle indoli, o sul bisogno di amare. Ed è cosi di
tutte le passioni, di tutte le qualità della nostra anima.
Ciò che si sente meglio, è ciò che spesso manca di pa­
rola.
« Ma, signore, non credete, che noi siamo ridotti all’e­
strema miseria che ci rimproverate in tutto. Voi fate un
catalogo in due colonne del vostro superfluo e della no­
stra povertà. Voi mettete da un lato orgoglio, alterigia , su­
perbia , e dall’altro orgueil soltanto. Tuttavia, signore, noi
abbiamo orgueil, superbe, hanteur, fierté, morgue, élévation,

dédain, arrogance, insolence, g loire, gloriole, prèsomption,
outrecuidance. Tutte queste parole esprimono delle tinte
differenti, come presso di voi orgoglio, alterigia, superbia
non sono sempre sinònimi.
« Voi ci rimproverate, nel vostro alfabeto, delle nostre
miserie, di non avere se non una sola parola per signi­
ficare valente. Io so, signore, che la vostra nazione è
molto valente quando essa vuole e quando lo si vuole:
la Germania e la Francia hanno avuto il piacere di avere
al servizio loro grandissimi e bravissimi ufficiali italiani.
L ’ italico valor non è ancor morto.
« Ma se voi avete valente, prode, animoso, noi abbiamo
vaillant, valeureux, preux, courageux, intrépide, hardi, ani­
me, audacieux , brave, ecc. Questo coraggio, questa bravura
hanno parecchi caratteri differenti, dei quali ciascuno ha
il suo termine proprio. Noi diremmo bene che i nostri
generali sono valenti, generosi, bravi, eccetera ; ma noi di­
stingueremmo il coraggio vivace ed audace del generale
che prese, con la spada in pugno, tutte le opere di PortoMahon, tagliate nella viva roccia, dalla fermezza costante,
riflessiva ed abile con la quale uno dei nostri capitani
salvò tutta una guarnigione da certa rovina e fece una
marcia di trenta leghe sotto gli occhi di un esercito ne­
mico di trentamila combattenti.

�« Noi esprimeremmo pure, differentemente, l’intrepidità
tranquilla che gli esperti ammirarono nel pronipote dell’e­
roe della Valtellina, quando, visto il suo esercito in rotta
per un terror panico dei nostri alleati, e visto il reggi­
mento di Diesbach e un altro che facevano fronte contro
un esercito vittorioso, sebbene decimati dalla cavalleria e
fulminati dal cannone, si diresse, solo, verso quei reggi­
menti, e lodò il loro valore, il loro coraggio, la loro fer­
mezza, la loro valentia, la loro pazienza, la loro audacia,
la loro animosità, la loro bravura, il loro eroismo, ecc.
Vedete, signore, quanti termini per un solo. In seguito
ebbe il coraggio di ricondurre questi due reggimenti len­
tamente, e di salvarli dal pericolo, dove il valor loro li
aveva gettati, li condusse bravando i nemici vittoriosi, e
ebbe il coraggio di sostenere i rimproveri di una folla
sempre male istruita.
« Voi potrete ancora vedere, signore, che il coraggio, il
valore, la fermezza di colui che ha conservato Cassel e
Gottinga, a malgrado gli sforzi di sessantamila nemici
valorosissimi, è un coraggio composto di attività, di pre­
videnza, e di audacia. E ciò che si è riconosciuto in colui
che ha salvato Vesel. Credete dunque, io ve ne prego, si­
gnore, che noi abbiamo nella nostra lingua, lo spirito di far
sentire ciò che i difensori della nostra patria e del nostro
paese hanno il merito di fare.
« Voi ci insultate, signore, sulla parola ragoût; voi vi
immaginate che noi non abbiamo, se non questo termine,
per esprimere i nostri piatti, le nostre vivande, le nostre
■entrate di tavola, e le nostre liste. Piacesse a Dio, che voi
aveste ragione, io starei m eglio; ma sventuratamente noi
abbiamo un intero dizionario di cucina.
« Voi vi vantate di due espressioni per significare gour­
mand, ma degnatevi compiangere, signore, i nostri gour­
mands, i nostri goulus, i nostri fria n ds, mangeurs, glou­

tons.
« Voi non conoscete, se non la parola savant, aggiunge­
tevi, se vi piace: docte, érudit, instruit, éclairé, habile, lettré;

�voi troverete fra noi il nome e la cosa. Credete che n’è
cosi di tutti i rimproveri che ci fate. Noi non abbiamo
punto diminutivi ; noi ne avevamo tanti quanto voi al
tempo di Marot, e di Rabelais e di M ontaigne; ma que­
sta puerilità ci è sembrata indegna di una lingua nobili­
tata dai Pascal, dai Bossuet, dai Fénélon, dai Pellisson,
dai Corneille, dai Despreaux, dai Racine, dai Massillon,
dai Lafontaine, dai L a Bruyère, ecc. Noi abbiamo iasciato a Ronsard, a Marot, a Dubartas i diminutivi faceti
in otte e in ette, e noi non abbiamo conservato che
fleurette, amourette, fillette, grisette, grandelette, vieillotte,
nabotte, maisonette, villotte ; e non li usiamo se non nello
stile familiarissimo. Non imitate il buon Mattei che, nella
sua orazione all’Accademia della Crusca, fa tanto valere il
vantaggio esclusivo di esprimere corbello, corbellino, dimen­
ticando che noi abbiamo des corbeilles e des corbillons.
« Voi possedete, signore, dei vantaggi ben più reali,
quello delle inversioni, quello di fare più facilmente cento
buoni versi in italiano, che noi non ne possiamo fare dieci
in francese. L a ragione di questa facilità sta in ciò: voi vi
permettete gli iati, gli sbadigli di sillabe, che noi pro­
scriviam o; tutte le vostre parole, terminando, in a, e, i, o, vi
forniscono almeno venti volte più di rime che noi non ne
abbiamo, e che per giunta voi potete fare anche a meno
della rima. Voi siete meno soggetti di noi all’emistichio e
alla cesura; voi ballate in libertà, e noi balliamo con le
nostre catene.
« Ma credetemi, signore, non rimproverate alla nostra
lingua, nè la rudezza, nè il difetto di prosodia, nè l’oscu­
rità, nè la secchezza. L e vostre traduzioni di alcune opere
francesi proverebbero il contrario. Leggete del resto tutto
ciò che il d ’Olivet e il Dumarsais hanno composto sulla
maniera di ben parlare la nostra lingua : leggete il Duclos ;,
vedete con quanta forza, chiarezza ed energia e grazia si
esprimono il D ’Alembert e il Diderot. Quali espressioni
pittoresche impiegano spesso il Buffon e l’Elvezio in opere
che non ne sembrano sempre capaci !

�« Io finisco questa lettera, troppo lunga, con una ri­
flessione. Se il popolo ha formato le lingue, i grandi uo­
mini le perfezionano con i buoni libri ; e la prima di tutte
le lingue è quella che ha il m aggior numero di opere
eccellenti.
« Io ho l’onore di essere, signore, con molta stima per
voi e per la lingua italiana etc. ».
Molte cose eccellenti sono dette in questa lettera, che
è. soltanto, molto confusa ed imprecisa nella parte che
tratta dell’abbondanza della lingua italiana, paragonata
alla francese, in cui si confondono gli aggettivi con i so­
stantivi e via dicendo. Per ciò che concerne l’Italia e gli
Italiani, il Voltaire è sincero. Abbiamo visto, finora, come
egli, spesso, ne parli con affetto e con entusiasmo, tranne
quando si trova d’accordo contro Dante col rugiadoso padre
Bettinelli. E gli ebbe poi una grande predilezione per messer
Ludovico. Abbiamo già notato come lo stimasse superiore
ad Omero, parlandone nel suo Saggio sopra i costumi e
lo spirito delle nazioni; di lui spesso scrive ai suoi amici.
Al conte Algarotti, il 27 luglio 1 7 5 1 , cosi scriveva:
« .... questa bella prerogativa di essere spesso riletto è il
privilegio dell’ingegno e quello dell’Ariosto. Io lo rileggo
ogni giorno ». E alla marchesa Du Deffant, il 5 gennaio17 6 1 : « Quando voi vorrete, vi invierò un canto della
Pucelle, che si è ritrovato nella biblioteca di un dotto.
Questo canto non è fatto, io lo confesso, per esser letto
in Corte, dall’abate Grizel, ma potrebbe edificare delle per­
sone tolleranti. A proposito, signora, se voi vi immaginate
che la Pucelle sia una pura piacevolezza, avete ragione.
Venti canti sono troppi ; ma vi è continuamente del me­
raviglioso, della poesia, dell’interesse, dell’ingenuità sopra
tutto. Venti canti non bastano. L ’Ariosto, che ne ha qua­
rantotto, è il mio Dio. Tutti i poemi mi annoiano, tranne
11 suo. Io non lo amavo abbastanza nella mia giovinezza.
Non conoscevo sufficientemente l’italiano. Il Pentateuco e
l’Ariosto sono oggi la seduzione della mia vita. Ma, si­
gnora, se mai farò' un giro a Parigi, io vi preferirò a l
Pentateuco ».

�Come si vede, non l’avrebbe preferita all’Ariosto.
E , in data del 2 1 dicembre 17 6 3, scriveva al marchese
Albergati-Capacelli a Bologna : « Ciò che più mi fa rim­
piangere la perdita de’miei occhi, è di non poter più leg­
gere l’Ariosto ».
Abbiamo visto come egli avesse in alto concetto il
teatro italiano, fino a dire che la Mandragora valesse tutte
le commedie di Aristofane, e tale opinione sul teatro no­
stro si trova confermata nelle sue lettere. Scriveva a
mademoiselle Clairon, nel 17 6 5 : « L ’Italia, al principio del
sedicesimo secolo, vide rinascere la tragedia e la com­
media ir. grazia del gusto di Leone X e al genio dei
prelati Bibiena, Casa, Trissino. Il cardinale Richelieu fece
fabbricare la sala del palazzo reale per rappresentarvi la
sua commedia e quelle dei suoi cinque giovani poeti. Due
vescovi facevano, per suo ordine, gli onori della sala, e
presentavano dei rinfreschi alle signore negli intermezzi.
Noi dobbiamo l’opera al cardinale Mazzarino; ma vedete
•come tutto cambia. I cardinali Dubois e Fleury, tutti e
due primi ministri, non sono valuti nemmeno una farsa
da fiera ».
E , poi, ad Orazio Valpole, il 15 luglio 1768 :
« Gli Italiani che restaurarono la tragedia un secolo
prima che gli Inglesi e gli Spagnoli, non sono caduti in
-questo difetto (la confusione, cioè, nella tragedia: terri­
bilità e comicità). Essi hanno meglio imitati i Greci.
Per Carlo Goldoni ebbe affetto e stima grandissimi.
Cosi diceva al marchese Albergati-Capacelli, il 5 set­
tembre 17 6 0 :
« Ringrazio teneramente l 'enfant de la nature, Goldoni.
Se il caro Goldoni mi onora di una delle sue produzioni,
mi renderà la salute. E ’ necessario che faccia questa buona
opera ».
Al Goldoni medesimo scriveva in italiano, il 24 dello
stesso mese :
« Signor mio, pittore e figlio della natura, vi amo dal
•tempo che vi leggo. Ho veduto la vostra anima nelle

�vostre opere. Ho detto: ecco un uomo onesto e buono,,
che ha purificato la scena italiana, che inventa con la fan­
tasia e scrive col senno. Oh ! che fecondità, mio signore !
che purità ! come lo stile mi pare naturale, faceto ed ama­
bile ! Avete riscattato la vostra patria dalle mani degli
arlecchini. Vorrei intitolare le vostre commedie: L ’ Italia
liberata dai (ioti. L a vostra amicizia mi onora, mi in­
canta. Ne sono obbligato al senatore Albergati, e voi
dovete lutti i miei sentimenti a voi solo. Vi auguro la
vita la più lunga e la più felice, giacché non potete es­
sere immortale come il vostro nome. Voi pensate a farmi
un onore, e già mi avete fatto il più gran piacere ».
E il 23 dicembre dello stesso anno (17 6 0 ) scriveva
all’Albergati :
« Io avrò ben tosto il piacere di veder rappresentare
in casa mia la traduzione d ’una commedia del vostro ce­
lebre Goldoni, che io ho chiamato e chiamerò sempre il
pittore della natura. Degno riformatore della commedia
italiana, egli ne ha bandito le farse insipide, le sciocchezze
grossolane, mentre noi le avevamo adottate in alcuni teatri
di Parigi. Una cosa principalmente, su tutte le altre, mi
ha colpito nelle commedie, di questo genio fecondo, ed è
che tutte finiscono con una moralità, che ricorda il sog­
getto e l’intreccio della commedia e che prova che questo
soggetto e questo intreccio sono fatti per rendere gli uomini
saggi e più gente dabbene. E che cosa è, in vero, la vera
commedia? E ’ l’arte di insegnare la virtù e le convenienze
in azione e in dialogo. Come l’eloquenza del monologo è
fredda al paragone ! Si è mai ritenuto una sola frase di
trenta o quaranta mila discorsi morali ? E non si sanno
a memoria queste sentenze ammirabili, situate con arte in
dialoghi interessanti : ... ne quid nimis etc. — Homo sum.

Immani nihil a me alienum puto ».
Nella medesima lettera, a proposito della critica ma­
ligna, cita di nuovo Goldoni :
« L ’invidia vuol mordere, l’interesse vuol guadagnare:
é ciò che eccitò tante tempeste contro il Tasso, contro il

�“Guarini in Italia; contro Dryden e contro Pope in Inghil­
terra ; contro Corneille, Racine, Molière, Quinault in
Francia. Che cosa non ha dovuto durare, ai nostri giorni,
il vostro celebre Goldoni ! E se voi rimontate ai Romani
e ai Greci, vedete i prologhi di Terenzio, nei quali ap ­
prende alla posterità che gii uomini del suo tempo erano
fatti come quelli del nostro. — Tutto il mondo è fatto
come la nostra fam iglia / esclama in italiano. — Ma no­
tate, signore, per consolazione dei grandi artisti, che i
persecutori sono assicurati al disprezzo ed all’orrore del
genere umano e le buone opere rimangono. Dove sono
gli scritti dei nemici di Terenzio e le pagine dei Bavii, che
insultarono V irgilio ? Dove sono le impertinenze dei rivali
•del Tasso, e dei rivali di Corneille e di Molière ? ».
E sempre al marchese Albergati ( 1 marzo 17 6 1) :
« Ringrazio di aver ricevuto il nuovo teatro di Gol­
doni, e prometto di leggerlo subito. » E soggiunge: « io
credo, che vi troverò sempre quella varietà e quel natu­
rale seducente che fanno il suo carattere. Io vedo con
pena, aprendo il libro, che egli si intitola poeta del duca
di Parma. Mi sembra che Terenzio non si chiamava
punto il poeta di Scipione. Non devesi essere il poeta di
nessuno, specialmente quando si è quello del pubblico. Mi
sembra che il genio non è punto una carica di Corte e
che le belle arti non sono fatte per essere dipendenti. »
Allo stesso Albergati, il 2 febbraio 1 7 6 2 :
« Quando il nostro pittore della natura onorerà i miei
modesti penati, vedrà il mio teatro compiuto, e noi po­
tremo rappresentare innanzi a lui ; ma si dovrebbero rap­
presentare le sue commedie.
« Io potrei al più rappresentare il vecchio Pantalone dei
Bisognosi. Io h0, talvolta, due o tre ore di dolcezza nella
mia giornata, cioè a dire, due o tre ore in cui io non
soffro molto. Io le consacrerò a Goldoni, e se io avessi
•della salute, io lo condurrei a Parigi, prima di fare un
più lungo viaggio. »
Intanto, Goldoni andava a Parigi, chiamatovi a lavorare

�per il teatro italiano. E Voltaire scrive, il 23 ottobre 176 2,
a ll’Albergati, lamentandosi che il Goldoni non gli abbia
fatto conoscere il suo indirizzo a Parigi, e soggiunge:
« Vi giuro, che avrei la più viva tentazione di accom­
pagnare Goldoni costà, a Bologna. E se io fossi un
po’ meno vecchio, e un po’ meno malato, non resisterei
•alla tentazione. »
Poi, il 13 febbraio 17 6 3. scrivendo al conte d 'A rg en ­
tal, chiede notizie di Parigi, e, tra le altre cose, vuol sa­
pere se Goldoni abbia portato a Parigi la vera commedia.
Tale domanda di Voltaire si spiega, ricordando che il
Goldoni, a Parigi, trovò nel teatro italiano un ambiente
sfavorevole al suo talento ed al suo modo di pensare in
arte. Egli voleva bandire, anche colà, le commedie a sog­
gette e farvi trionfare quelle di carattere; ma vi incontrò
grandi difficoltà, e fu obbligato, in meno di due anni, di
scrivere ben 24 commedie a soggetto. Cosicché, sfiduciato,
non potendo far meglio, aveva quasi deciso di ritornar­
sene a Venezia, insieme col càv. Tiepolo. Ma morto que­
sti, era stato chiamato a Versailles, per insegnare la lingua
italiana alle figliuole di Luigi X V . Ed aveva anche com­
posto in francese, la commedia le B ourru bienfaisant ( il
burbero benefico) traendola dalla sua Casa Nuova , adat­
tata all’indole e ai costumi parigini, ed a questa com ­
media, certamente, il Voltaire faceva allusione, il 14 feb­
braio 17 6 3, cioè il giorno seguente a quello in cui aveva
scritto al d ’Argentai, in una lettera indirizzata all’ Alber­
g a ti: « Io credo che si avrà subito a Parigi una com ­
media del pittore della natura, il nostro •caro Goldoni. Io au­
guro che tutti i Francesi siano in grado di sentire tutto il
merito suo. Una persona, che comprende perfettamente l’ita­
liano, mi scrive che è estremamente contento della com­
media della quale il nostro caro Goldoni ha onorato il
nostro teatro. Ah, signore, se io non avessi ben tosto 70
anni, voi mi vedreste subito a Bologna, la grassa ».
Indi, il 19 febbraio, scriveva al Goldoni:
« Io sono minacciato di perdere la vista, e questo

�icolo accidente mi priva di un grande piacere, che è quellop
di leggere le vostre commedie. »
A ll’Albergati, scriveva ancora, il 5 maggio 17 6 3:
« Come lo stato in cui sono non mi permette di scri­
vere, se non raramente, e ancora per altrui mano, io non
mantengo un commercio epistolare molto assiduo col no­
stro caro Goldoni. Ma io amo sempre appassionatamente
i suoi scritti e la sua persona. Mi immagino che rimarrà
lungo tempo a Parigi, dove il suo merito deve procu­
rargli, ogni giorno, nuovi amici e nuovi divertimenti. Ma
quando ritornerà nella bella Italia, io lo supplicherò di
passare per il mio eremitaggio. Avremo il piacere di in­
trattenerci di voi. »
E, cinque giorni dopo, scriveva al Goldoni medesimo :
« Io non ho ricevuto, se non da pochi giorni, signore,
i vostri favori. L a persona, che mi aveva detto tanto
bene della commedia di cui avete gratificato Parigi, non
mi aveva ingannato. Io non mi lamento, se non della
pena che mi hanno fatto i miei poveri occhi nel leggerla ;
ma il piacere dello spirito mi ha ben consolato dei tor­
menti dei miei occhi. Ho letto testé 1’ Avventuriere ono­
rato, il Cavaliere e La Locandiera. Tutto ciò è di un
gusto interamente nuovo, ed è, a mio avviso, un gran me­
rito in questo secolo. Io sono sempre incantato della na­
turalezza e della facilità del vostro stile. Oh, come io amo
questo buono e onesto avventuriere. Come vorrei vivere
con lui. Non vi è persona che non vorrebbe rassomigliare
al cavaliere di buon gusto, e io sono sempre pronto a
chiedere al marchese di Forlimpopoli la sua protezione.
— In verità, voi siete un uomo seducente. — Quando io
avrò l’onore di farvi pervenire le mie fantasie, che non
sono ancora completamente pronte, io farò con voi il ba­
ratto degli Spagnoli con gli Indiani ; essi davano dei pic­
coli coltelli e delle spille, e ne avevano oro buono. — Io
ricevo, qualche volta, delle lettere di Lelio Albergati, l ’a­
mico intimo di Terenzio. Felici coloro che possono tro­
varsi a tavola fra Terenzio e Lelio.

�« Buona sera, signore, io vi amo e vi stimo troppo per
farvi qui i banali complimenti di fine di lettera ».
E, ancora, al Goldoni, il 9 novembre 17 6 3 :
« Amabile pittore della natura, voi avete, la Francia e
voi, tanta seduzione l’un per l’altro, che io sarò morto
prima che voi possiate ritornare in Italia e passare per '
le mie solitudini ».
Il
Voltaire fu buon profeta : Goldoni non lasciò più
la Francia. E Voltaire doveva, egli, rivederlo, a Parigi,
nel 17 7 8 , quando andava a morirvi fra l’apoteosi. Goldoni, circondato dall’affetto e dalla stima di tutti, per il
suo genio e per la bontà del cuore, vivendo nell’agiatezza
in grazia della pensione che gli veniva pagata dalla lista
civile e dei lucri ' di autore, rimase a Parigi per ben
trentadue anni, fino alla sua morte. Scoppiata la rivolu­
zione, perdè la pensione e sarebbe stato fra le più grandi
distrette della miseria, se un nipote suo non avesse diviso
con lui i frutti scarsi di un assiduo lavoro. Il gran vec­
chio si ammalò. Parlò, per lui, alla Convenzione, eloquen­
temente, Maria Giuseppe Chenier, fratello di Andrea, au­
tore di Tiberio , tragedia fremente di liberi sensi. Parlò
in nome, come ben disse, della virtù, del genio, della vec­
chiezza e della sfortuna, di quanto vi ha di più sacro sulla
terra. Decretò, il 7 gennaio 17 9 3 , la Convenzione di pa­
garsi la pensione e gli arretrati al Goldoni sull’ erario
dello Stato. M a,1 sventuratamente, il gran commediografo
moriva il giorno dopo. Alla vedova sua la Convenzione
concesse una pensione di milleduecento lire.
Il
Voltaire si occupa, frequentemente, delle cose nostre
nelle sue lettere. Alcune delle sue tragedie erano state tra­
dotte in italiano e gli davano occasione di scriverne all’A l­
bergati e ad altri. Il Paradisi, oltre allo aver tradotto la
Mort de Cesar, aveva pure tradotto Tancredi e Idomenee ;
Tancredi era stato anche volgarizzato da Claudio Zucchi,
ed egli ne scriveva all’Albergati, il 29 ottobre 17 6 3 .
Scriveva, poi, al dottor Bianchi, a Rimini, in quell’ anno
stesso :

�« lo vedo con piacere che in Italia, questa madre di
tutte le belle arti, molte persone della più alta considera­
zione non solo scrivono delle tragedie e delle commedie,
ma le rappresentano. Il marchese Albergati-Capacelli ha
avuto degli amatori ».
Al Voltaire piaceva spesso di parlare con affetto ed
ammirazione dell’ Italia; già fin dal 17 4 5 , in una lettera al
Cardinal Quirini, aveva scritto:
« Ho sempre detto che i Francesi e gli altri popoli sono
obbligati all’Italia di tutte le arti e di tutte le scienze.
Tutti i fiori adornarono i vostri giardini, più di un se­
colo avanti che il nostro terreno fosse dissodato e colto. »
Così, si consola sinceramente, quando vede che, in essa,
si risvegliano le antiche energie. Al principe di Ligne, il
22 luglio 1766, indirizzava queste belle parole:
« L ’ Italia comincia a meritare di essere veduta da un
principe, che pensa come voi. Vi si andava, or sono ven­
t ’anni, per vedervi delle statue antiche e per udirvi della
musica nuova. Vi si può andare, oggi, per vedervi degli
uomini, che pensano e che calpestano le superstizioni e il
fanatismo :

Tes plus grands ennemis, Rome, sont à tes portes. »
Si occupa anche della musica nuova. Ne scriveva cosi,
nel dicembre del 17 5 9 , all’Algarotti :
« Vi parlerò prima dell’opera rappresentata nella Corte
di Parma :
Che quanto per udita io ve ne parlo
Signor miraste, e feste altrui mirarla.
« I l vostro Saggio sopra l ’opera in musica fu il fonda­
mento della riforma del regno dei castrati ; il legame delle
feste e dell’azione, a noi Francesi sì caro, sarà, forse, un
giorno l’inviolabil legge dell’opera italiana.
« Il nostro quarto atto dell’opera Roland, per esempio,
è, in questo genere, un modello perfetto. Niente è sì pia­
cevole, sì ben trovato che la festa dei pastori, che annunzian
o

�a Rolando la sua infelicità; quel contrasto naturale
tra un'ingenua gioia e un’orribile dolore è un pezzo am­
mirabile in ogni tempo e in ogni paese. L a musica cam­
bia, è una faccenda di gusto e di moda ; ma il cuore
umano non cambia. Del resto la musica di Lully era, al­
lora, la vostra; e poteva egli, che era un valente bugge­
rone di Firenze, conoscere altra musica che l’italiana? »
E, al Marmontel, il 2 dicembre 17 6 7 :
« Mi sembra che il pubblico comincia ad essere pazzo
della musica italiana ; ciò non m’impedirà mai di amare
appassionatamente il recitativo di Lully. Gli Italiani si
burleranno di noi e ci giudicheranno come cattive scim­
mie. Noi prendiamo anche la moda degli Inglesi; noi non
esistiamo più p.er noi medesimi ».
Scrivendo al De Chabanon, il 18 dicembre dell’ anno
stesso, ritorna sul recitativo di Lu lly :
« L a declamazione di Lully è una melopea sì perfetta,
che io declamo tutto il suo recitativo, seguendo le sue
note, e addolcendone soltanto le intonazioni ; io faccio,
allora, un grandissimo effetto negli uditori, e non vi è al­
cuno che non sia commosso. L a declamazione di Lully è,
dunque, nella natura; essa è adattata alla lingua ; è l’espres­
sione del sentimento. — Se il suo ammirabile recitativo
non fa più, oggi, lo stesso effetto, che nel bel secolo di
Lu igi X IV , ciò accade perchè noi non abbiamo più attori,
ne difettiamo in tutti i generi; e, di più, le ariette di Lully
hanno fatto torto alla sua melopea, e hanno punito il suo
recitativo della debolezza delle sue sinfonie ».
Allo Chabanon scriveva, nuovamente, il 29 gennaio 1768:
« Debbo parlarvi attualmente, mio caro amico, della mu­
sica dei signor De la Borde. Mi ricordo di essere stato con­
tentissimo di ciò che ne udii ; ma mi sembrò che questa
musica mancava, in alcuni punti, di quell’energia e di quel
sublime che Lully e Rameau hanno soltanto conosciuto, e
che l’opera comica non ispirerà giammai a coloro che amano
il gusto grande ».
Questi apprezzamenti del Voltaire dimostrano, che egli,

�pur standosene nella sua solitudine di Ferney, pigliava
parte almeno indiretta alla così detta guerre des buffons,
che era scoppiata a Parigi sin dal 17 5 2 , e che consisteva
nella rinverdita polemica intorno alla musica italiana e alla
musica francese. I cantanti italiani erano stati chiamati a
Parigi, e avevano cominciato le loro rappresentazioni, sulle
scene dell’ Opéra, il due agosto 17 5 2 , con la Serva padrona
del Pergolese, che ebbe un successo di furore, di fanatismo,
a dirla con i cronisti del tempo.

Anna 'l'onelli, e il Manelli, un soprano e un basso comico,
produssero da soli questo effetto meraviglioso. Un duetto,
dice il Castil-Blaze, tale era il più complicato pezzo, il
più ricco insieme armonioso, che la musica italiana oppo­
neva alle masse dell’opera francese, e tuttavia di primo
acchito, esso compromise seriamente l’esistenza della sal­
modia francese.
Dopo il trionfo strepitoso della Serva padrona, la lotta
si riaccese, la vecchia lotta già iniziata dal Raguenet e
dal Vieuville de la Freneuse, mezzo secolo innanzi, per un
opuscolo del tedesco Grimm, vivente a Parigi, e che ben
m aneggiava il francese per denigrare tutto ciò che era
francese. L ’opuscolo del Grimm, una censura formidabile
dell’ Omphale del Destouches, che si era esumata a Parigi,
nel gennaio di quell’anno, e una glorificazione degli inter­
mezzi, che la piccola compagnia italiana cantava, con tanta
fortuna, fece scoppiare le polveri... musicali. Un anonimo
rispose al Grimm con un altro opuscolo : Remarques au
sujet de la lettre de m. Grimm sur Omphale. Il battagliero
tedesco, forte in gambe e in penna, replicò con un suo
secondo opuscolo, che diresse all’abate Raynal, sur Ics re­
marques au sujet de la lettre sur Omphale. A questo punto
la battaglia divampa, si allarga, prende tutti gli intellet­
tuali. Gian Giacomo Rousseau si caccia, focoso, nella mì­
schia, armato di entusiasmo, di profondo convincimento.
Indirizza una sua lettera al Grimm sul tema delle osser­
vazioni da lui aggiunte alla sua lettera sopra Omphale.
Rousseau, che, nel suo dizionario sulla musica, doveva

�dire, a proposito del genio: se vuoi conoscerlo, va, corri,
vola a Napoli, e lo conoscerai in quella scuola musicale,
scioglie un inno alla musica italiana. Parlando, per esem­
pio, del genere buffo in musica, esclama: « Io non esamino,
se il genere buffo esista veramente nella musica francese.
Ciò che io conosco molto bene, è che esso deve essere,
necessariamente, altra cosa che il genere buffo della mu­
sica italiana : une oie grasse ne vole pas comme une hiron­
delle ». Poi, a piene mani, spargeva la più amara critica
sugli allori del Rameau : era cenere calda sopra foglie
verdi.
Una vera tempesta, a piena orchestra, si scatenò e rim­
bombò intorno al Rousseau. Ma egli non era uomo da
decampare, e si preparava a nuove brillanti ed esaurienti
repliche. I principali Enciclopedisti levavano a cielo la
musica italiana, e, specialmente; la Serva padrona. Il Mar­
montel nella sua Poesia francese doveva, poi, dire che la
Serva padrona , con la musica del Pergolese, servi di
scuola ai Francesi in questo genere; e che essi non sape­
vano, che la commedia potesse essere avvivata dalla mu­
sica, prima che gli Italiani non lo avessero insegnato loro
nella Serva padrona. Il d ’Alembert chiamò il Pergolese il
Raffaello della musica nella sua Disseriazione sulla libertà
della musica, rimpiangendo che troppo presto fosse stato
rapito con grave danno dell’arte musicale, alla quale aveva
dato uno stile vero, nobile e semplice, ed inculcando ai suoi
connazionali a non allontanarsi da esso.
Altre produzioni italiane affrontavano trionfalmente la
ribalta. Il Maestro di musica di Alessandro Scarlatti, G li
artigiani arricchiti del Latilla ed altri spartiti del Salletti,1
di Rinaldo da Capua, del Jomelli, del Leo resero popo­
larissima, di nuovo, la musica italiana o musica napole­
tana, essendo quei maestri i fondatori della scuola napo­
letana, che, durante più d ’un secolo, produsse compositori
di prim’ordine. Sebbene gli attori italiani non fossero tutti
di gran merito, e l’orchestra dell’opera, allora, fosse un
pochino ignorante e storpiasse a suo comodo gli spartiti

�che quelli rappresentavano, pure la musica nostra, a dirla
col Rousseau, fece un gran torto a quella francese, la
quale non potè mai ripararlo. « L a comparaison de 'ccs
deux musiques, entendues le même jo u r sur le même théâtre,

déboucha les oreilles françaises ; il n ’y eut personne qu i pût
endurer la trainerie de leur musique après l'accent vif et
marqué de l ’italienne ; sitôt que les bouffons avaient fin i ,
tout s’en allait. Ont fu t forcé de changer l ’ordre, et de
mettre les bouffons à la fin . On donnait Eglé. Pigm alion,
le Sylphe ; rien ne tenait ».
Allora, tutta Parigi si divise in due partiti, più caldi
che se si fosse trattato di una grande questione di Stato
o di religione. L ’uno, più potente, più numeroso, composto
dei grandi, dei ricchi e delle donne, sosteneva la musica
francese; l’altro più vivo, più fiero, più entusiasta, era
composto di veri conoscitori, di gente di talento, di uo­
mini di genio. Il suo piccolo plotone si riuniva all’ O­
péra sotto il palco della regina. L ’altro riempiva il resto
della platea e della sala, ma il suo centro principale era
sotto il palco del re. L e coin de la reine, le coin du roi
furono due partiti celebri, allora, che si disputarono acca­
nitamente.
Grimm e Rousseau continuarono a battere la campagna
in favore della musica italiana. Il partito del re volle
scherzare, e Grimm lo pose in ridicolo col piacevole opu­
scolo Petit Prophète; volle darsi l’aria di ragionare, e
scattò nuovamente Rousseau con la sua Lettre sur la mu­
sique française, che scoppiò come la folgore. Il Pougin
giudica questa lettera una difesa veramente eloquente e
spesso giustificata in favore della musica italiana,' in cui
l’autore, però, nell’eccesso della sua critica dell’arte fran­
cese, ebbe il torto di misconoscere e di negare le inconte­
stabili e potenti bellezze contenute nelle opere di Lully
e Rameau ( i) . Il Rousseau dice delle buone cose e rende
(1 )
Vedi a pag. 351 in : John Grand-Carteret. — J. J. Rous­
seau ju g é p a r Ics Français d ’aujourd'hui, avec n gravures hors

�principalmente omaggio al Pergolese, il quale, secondo
lui, fece ciò che i maestri anteriori non avevano saputo
fare, dando alla musica la melodia necessaria da renderla
interessante e commovente, mentre fino allora era stata
pochissimo melodica, molto artifiziosa e tutta ripiena di
contrappunto. Ma esce pure in alcune affermazioni, che,
oggi, fanno ridere, come quando conchiude: « Io credo
di aver fatto vedere che non vi è nè misura, nè melodia
nella musica francese, perchè la lingua non ne è suscet­
tiva 5 che il canto francese non è, se non un latrare con­
tinuo, intollerabile ad ogni orecchio non prevenuto, che
l’armonia n’è grossolana, senza espressione, sentente uni­
camente la sua imbottitura da scolara ; che le arie francesi
non sono punto delle arie; che il recitativo francese non
è punto recitativo. Di che conchiudo che i Francesi non
hanno musica e non possono averne, e che se mai ne
avranno una, tanto peggio per loro ».
Questa lettera scritta in un forma impeccabile non più
sorpassata dal Rousseau, tanto ardita, mordente e anfi­
gorica, eccitò maggiormente gli animi. Tutta la nazione
francese si ribellò, stimandosi offesa, e dimenticò ogni
altra controversia, fino a passare in seconda linea, l’inci­
piente lotta tra il clero e il parlamento. In Corte si di­
scuteva se all’autore si dovesse dare un po’ di Bastiglia
o l’esilio. Si decisero per la Bastiglia e la lettre de cachet
era per essere intimata, se il signor de Voyer non avesse
fatto notare tutto il ridicolo della cosa. Si doveva creare,
forse, un delitto di lesa maestà musicale? Ma la Corte,
per metter fine a quelle dispute, che minacciavano di tra­
sformarsi in rivolta, ordinò lo sfratto ai buffi italiani,
mentre Voltaire cantava da Fern ey:

Ja vais chercher la paix au temple des chansons ;
J'entends crìer : — L u lli, Campra, Rameau, bouffons !
texte. Etudes de M. M. Philibert Audebrad, M. Berthelot, Char­
les Bizot, E m ile Blémont, Hippolyte Buffenoir, Auguste Castel­
lant, J u les Claretie, Oscar Comettant, A lphonse Daudet etc.
Paris, Didier-Perrin, 1890, in-8, p.

�Etes-vous pour la France ou bien pour l'Italie ?
J e suis pour mon plasir, messieurs. Quelle folie
Vous tient ici debout, sans vouloir m'ecouter ?
N e suis-je à l 'Opéra que pour y disputer ? (1 )
Partiti i buffi italiani, Rousseau non se ne stette, e la­
sciò circolare, nella fine del 17 5 3 , manoscritta: Lettre d ’un
symphoniste de l ’Académie royale de musique à ses ca­
marades de l ’orchestre. I membri dell’orchestra dell’ Opéra,
punti al vivo, presero cappello, e perderono più ancora
d i prima il tempo e la misura; afforcarono e bruciarono,
come tanti inquisitori, il filosofo ginevrino in effigie. Ciò
a lui fece esclamare: Non mi sorprende che mi si sospenda
alla forca, dopo avermi tenuto per si lungo tempo a la
question, cioè alla tortura.
Quando Rousseau scriveva questi opuscoli musicali aveva
circa quaranta anni e non era uomo oscuro ; dopo una
giovinezza piena di stenti, di miserie, di sogni e di piccole
colpe, si era fatto conoscere, qualche anno prima, col suo
discorso paradossale, ma energico e vibrante, sulle arti e
le scienze, premiato al concorso dell’Accademia di Digione,
in cui aveva sostenuto che le scienze e le arti corrompono
i costumi. Un suo spartito, L e Devin du village, era stato
rappresentato con successo all ' Opéra, poco dopo l’arrivo
dei buffi italiani. L e sue opere magistrali L a nuova Eloisa,
I l contratto sociale, Emilio o l'educazione furono scritte tra il
17 6 0 e il 17 6 2. A sessantadue anni, nel 1774, quando il
(1)
Vedi la poesia intitolata: L es Cabales. — Intorno alla di­
sputa delle due musiche si consultino le seguenti opere : Bourd e lo t : Histoire de la musique, depuis son origine jusqu'à pré­
sent et la comparaison de la musique italienne et de la musique
française. La Haye, 4 voll. in-12, 1743. — De Roch e lmont : R e­
flexions d ’un patriote sur l'opéra français et l'opéra italien, qui
présentent le parallèle du goût de deux nations dans les beaux
arts. Lausanne, in-8, 1754. — Dubos (J. B. Abbé): Réflexions
sur la musique des italiens, in coda nelle sue riflessioni sulla pit­
tura e la poesia. Paris, in-12, 1755. — Be lo s e ls k i: De la mu­
sique en Italie. La Haye, 39 pagg., in-8, 1778.

�tedesco Gluck andò a Parigi a tentare di iniziarvi la r i­
voluzione musicale nel senso di rendere la nota più ri­
spondente alla situazione drammatica, il Rousseau pub­
blicò altri opuscoli, combattendo le esagerazioni e le pose'
di lui, e die’ fuoco alla ripresa della guerra dei buffoni.
Quattro anni dopo, il primo aprile 17 7 8 , pigliava la
direzione dell ' Académie royale de musique il signor De V i­
sm es de V algay e i cantori italiani ritornavano a Parigi.
E la musica italiana, di lì a poco, doveva trionfare di
ogni ostacolo, ed essere accolta da tutti, coin du roi e coin
de la reine. Rousseau e Voltaire non assistettero all’apo­
teosi della musica italiana. Voltaire, dopo le ovazioni e gli
onori straordinari che Parigi gli fece, vi moriva il trenta
m aggio di quell’anno, e trentaquattro giorni dopo, lo se­
guiva, nella tomba, il tormentato e tormentatore Gian Gia­
como, mentre la rappresentazione della Cecchina del Pic­
cinni ebbe luogo, più tardi, il 7 dicembre 17 7 8 . In que­
sto spartito furono uditi, per la prima volta, dei finali con
cambiamenti di toni, di ritmi e di movimenti, che conte­
nevano più scene, i quali entusiasmarono tutti gli spetta­
tori. Il pubblico chiamò l’autore alla ribalta fra ovazioni,
cosa eccezionale a Parigi. Fu un vero fanatismo, e Gluck
passò in seconda linea. Le mode, le mostre dei caff è, dei
magazzini si intitolarono alla Cecchina. Piccinni fu l’eroe
del giorno e della notte. Il favore unanime di cui fu cir­
condata la musica italiana non venne più meno. Traetta, do­
tato di alto genio drammatico, vigoroso nell’espressione
delle passioni, unì l’armonia cromatica della scuola tede­
sca alla melodia fascinatrice italiana, e raggiunse, talvolta,
il sublime, come nell’aria dell’opera Semiramide , inserita
nel metodo di canto del Conservatorio di Parigi. Poi
venne il Barbiere dì Siviglia di Paisiello, che si rappre­
sentò proprio l’antivigilia della presa della Bastiglia, il 12
luglio 1789, e fece ricredere Beaumarchais, il quale, fino
allora, aveva opinato che la musica non potesse riuscire
a dare colore e interesse sempre alle situazioni dramma­
tiche. E anche durante gli anni della rivoluzione, in

�razia di Guglielmi, di Paisiello e di Cimarosa, la musica no­
g
stra echeggiava tra gli applausi negli agitati teatri parigini,
e quei trionfi erano il preludio del fastigio della gloria,
cui doveva salire, nel secolo passato, con la pleiade sfolgo­
rante da Rossini a Verdi.

�X I.

La collezione

B arbou

—

S tudi

speciali

ceron e, Orazio, Virgilio, Plinio —
di R om a —
cage —

S to r ia ed a r t e

La Colombiade di m a d a m e du Bo­

P e t r a r c a del De S a d e —

C h aban on —

s o p ra Ci­

D ante dello

Il libro di Angelo G oudard.

��ferveva il lavoro degli Enciclopedisti, non ces­
sava la grande coltura latina in Francia; anzi, dopo la
pubblicazione dei primi volumi di quell’inventario di tutto
il sapere, si principiò la stampa, in metodica raccolta, di
tutti gli scrittori latini. L ’abate Langlet-Dufresnav, nel 1743,.
aveva concepito il disegno di ristampare le belle edizioni
degli autori latini, pubblicate dagli Elzeviri, ed era riu­
scito a far dividere le sue speranze di vittoria da una
società di stampatori, che pubblicò successivamente le opere
di Catullo, Tibullo, Properzio, Gallo, Lucano e qualche
altro. Giuseppe Barbou, vedendo che lo zelo di quella
società si intiepidiva, comprò il fondo degli autori già
pubblicati, e continuò l’impresa per suo conto. E, nel 1754,.
mise fuori il primo volume con rabeschi e vignette, di­
segnati e incisi dal Cochin, dal Longueil e da altri valenti
artisti. Così la raccolta si arricchì delle opere di Cesare,,
di Quinto Curzio, Plauto, Tacito, Ovidio, Cicerone, Giu­
stino, dei due Piini, di Tito Livio, e delle cose scelte di
Seneca, raggiungendo il numero di 72 volumi in dodice­
simo ( 1) . Nè le monografie e gli studi speciali, indipen­
dentemente da questa raccolta, sugli autori latini fecero
en t re

M

1

(1) Vedi a pag. 245, troisièm e p a rtie, tom. II in : H istoire du
livre en France, depuis Ies temps Ies plus reculés jusq'en 17 89
par Edm ond Werdet, ancien libraire-éditeur. Paris, Dentu, 1 864..

�difetto. Nel tempo della letteratura filosofica e del rifiorire
di tutte le scienze, Cicerone doveva essere oggetto di spe­
ciale attenzione. Giacomo Morabin, dopo di aver pubbli­
cato uno studio sull’esilio di Cicerone, a Parigi, sin dal 17 2 5 ,
vent’anni dopo, dava una storia completa del grande ora­
tore, con osservazioni storiche e critiche ( 1 ) . Davide Durand faceva di pubblica ragione un suo disegno di un’e­
dizione completa delle opere filosofiche di Cicerone, a
Londra, presso il Vaillant. Isacco Bellet, nel pubblicare
la storia dalla congiura di Catilina, vi inseriva la Catili­
naria (2). Carlo Luigi Bardou-Duhamel, a Nancy, stam­
pava il piano sviluppato dell’arringa per Milone. Guglielmo
de Fréval, a Parigi, nel 17 6 5 , dava una storia ragionata
dei Discorsi, con note critiche e storiche.
Anche Orazio, il facile poeta della vita, in una società
delicata e gaudente, come quella del regno di Luigi X V ,
doveva richiamare l’attenzione degli intellettuali, degli eru­
diti e degli abati galanti, che pullulavano dovunque. Pietro
Giuseppe de la Pimpie Solignac dissertava sugli Am ori
del Venosino (3). L ’abate Gédoyn, nelle sue opere diverse,
fra articoli sull’educazione dei fanciulli, ne metteva altri
su ll’urbanità romana, e si intratteneva amabilmente di
Orazio (4). Un altro abate, il Capmartin de Chaupuy,
aveva il coraggio di stampare in Rom a (17 6 7 -17 6 9 ) tre
volumi in ottavo sulla Découverte de la maison de cam­

pagne d'Horace, ouvrage utile pour l'intelligence de cet
auteur, et qui donne occasion de traiter d'une suite considérable
(1) Paris, Lottin, 2 vol. in-4, 1745, ristampato, ivi, nel 1763.
(2) Paris, Guerin, 1752. Puoi vedere per curiosità intorno alla
vita di Cicerone i seguenti lavoretti : Histoire des quatre Cicéron,
dans laquelle on fa it voir, par les historiens grecs et latins, que
le fils de M. T. Ciceron, était aussi illustre que son pere par
l ’abbé Macé. Paris, Huet, ¡n-12, 1714. — Histoire de Tullia,
fille de Cicéron, par la marquise De Lassay. Paris, Prault,
in -12, 1726.
(3) Cologne, Marteau, 1728.
(4) Paris, in-12, 1745.

�de lieux antiques. Lettere intorno ad Orazio pub
blicava il Vanvilliers ( 1 ). Un anonimo professore, nel 17 7 1 ,
a Parigi, mandava fuori: Lettre à un jeune seigneur sulle
opere di Orazio, con una critica della prima ode. E, final­
mente, l’abate Carlo Batteux pubblicava la poetica ora­
ziana, insieme con quelle di Aristotile, di Girolamo Vida
e del Boileau, con traduzione e note (2).
L ’ Helliez, poi pubblicava a Parigi, nel 17 7 1 , un notevole
libretto sulla geografia di Virgilio, in cui dava notizia dei
luoghi dei quali si parla nelle opere di lui, accompagnata
da una carta geografica. E studi e monografie si pubblica­
vano sopra gli altri scrittori latini, poeti e prosatori (3).
( 1) A m sterd a m , in-8, 1768.
(2) S a illa n t e t N y o n . 2 g r. v o l. in-8, 17 7 1 ,
(3) V e d i p e r ese m p io : — J a c q u e s R e b a u l d d e r o c h e f o r t ;

Dissertation sus l'e x il d'Ovide, avec quelques anecdotes concer­
nant les deux Ju lie s. M o u lin s, in -4, 17 4 2 . — G i l l e t d é M o y v r e :
La vie et les amours de Tibulle, chevalier romain, et de Sulpicie,
dame romaine, leurs poésies, etc ., e t l ' Histoire abregée des prin ­
cipaux événements de leur temps, qui ont rapport à leurs ouvra­
ges. Parallèle critique, apologie, etc., P a ris, J o r r y , 2 vol. in - 12 ,
1 7 4 3 : — D ello stesso a u to re : La vie de Properce, et la tradu­
ction en prose et en vers de ce qu’il y a de plus intéressant dans
ses poésies, etc. P aris, D u c h esn e, in -12 , 17 5 4 . — Sam . F o R M E y :
L e philosophe payen, ou pensées de Pline, avec un commentaire
littéraire et moral. L e y d e . L u z a c , 3 v o l- in - 12 , 17 5 9 . — J . B . D e ­
s p l a c e s : Histoire de l 'agriculture ancienne extraite de l'histoire
naturelle de P line, avec des éclaircissements et des remarques.
P aris, D esp rez , in - 1 2 , 17 6 5 . — A u g . M a r t i n L o t t i n : Liste chro­
nologique des éditions, des commentaires et des traductions de
Salluste. Paris, in - 12 , 1768.
N o n m ancarono n u m ero se p u b b lic a z io n i lin g u is tic h e e g ra m ­
m aticali intorn o alla lin g u a latina. D en y s G a u lly e r p u b b lic a va
le R e g o le p e r trad u rre il latino in fran cese e una d ifesa d i T e ­
ren zio , C ic ero n e, C esa re e S a llu stio , con tro la censura d el R o llili.
P a ris, 17 19 e 17 2 8 . — M . M ou tu rier stam pava un n u o vo m e­
to do d i sintassi latina. P a ris, S im a rt, in - 12 , 1740 . — L ’abate
B ertra n d d e L a to u r stam pava, a B o rd e a u x , p resso lo C h a p p u is,
nel 17 4 3 , l 'A rt de bien parler latin, o n u o vo m eto d o latin o. C a rlo
P ie tro C h o m p ré , dal 1745 al 17 5 7 , p u b b lic a va p a recch i lavo ri

�In tanto fervido studio degli scrittori latini e della
lingua latina, non potevano mancare le indagini sto­
riche ed archeologiche su Rom a antica, e le esposizioni
artistiche di Rom a moderna, durante il periodo dell’En­
ciclopedia fino alla morte di Luigi X V . Antonio Terrasson
compilava la storia della giurisprudenza romana, con raf­
fronti pratici ed utili, e la pubblicava a Parigi, presso
Giacomo Rollin, figlio, nel 17 5 0 . Antonio Danchet, mem­
bro dell’Accademia di iscrizioni e belle lettere, disser­
tava sul lusso dei Romani ( 1 ). Giovanni Lévesque de
Burigny faceva alcune riflessioni sulle cause della guerra
notevoli, a Parigi, presso il Guérin, una traduzione dei modelli
scelti della latinità, un vocabolario universale latino-francese, una
introduzione alla lingua latina per via di traduzione, cavata dallo
Sdoppio e dal Sanzio, i metodi sicuri per apprendere le lingue
e specialmente la latina. L ’ abate de Than si faceva editore di
una grammatica latina, che finiva di stampare a Caen, nel 1775,
dopo avervi lavorato circa trent’anni. Nicola Boindin faceva delle
osservazioni sopra i suoni della lingua latina, sopra i nomi dei
Romani, sulle tribù romane. Aneliti Lorenzo Tricot pubblicava, a
Parigi, dall’Aumont, i suoi Rudimenti di lingua latina. Ignazio
Vanière distendeva un buon discorso sull’arte e la necessità di
apprendere facilmente, in poco tempo, la lingua latina. E an­
cora: l’abate Lechevalier pubblicava, nel 1760, il suo metodo per
apprendere i principii della quantità e della poesia latina. F. Ri­
vard, anch’egli, nello stesso anno, metteva fuori il suo metodo
per apprendere facilmente il latino. E Frère de Montizon, nel
1762, a Parigi, presso il Lambert, lo spirito delle lingueo vero
metodo per apprendere le lingue morte, applicato alla lingua
latina. Nicola Fourgalt componeva, dal 1765 al 1780, osserva­
zioni sulla lingua latina, sulla quantità o misura delle sillabe la­
tine, sulle ellissi della lingua latina, edite, a Parigi, dall’ A u­
mont e dal Nyon, Antonio Melili pubblicava i principii delle
lingue francese e latina. L ’abate Alvernhe componeva : G ram­
maire double franco-latine, adattata al sistema del Rollin. E, fi­
nalmente, l'abate Bouvier, detto il Lionese, a Nancy, presso il
Ledere, pubblicava i Principii della lingua latina.
(1)
Si trova nel tomo IV delle sue opere tale dissertazione
(Paris, 1751). In esso vi sono altre tre dissertazioni : sulla pompa
del trionfo, sulla caccia degli antichi, e sulle loro cerimonie nu­
ziali.

�— 353 —

tra Cesare e Pompeo ( 1 ). Palissot de Montenoy dava una
nuova storia dei re di Roma (2), mentre Giacomo Tailhié
compilava un sunto della storia romana del Rollili, arric­
chendolo di riflessioni critiche, storiche, politiche e mo­
rali (3). Filippo Macquer, a sua volta, presentava gli A nn ali
romani o sintesi cronologica della storia romana, dalla sua
fondazione fino agli imperatori (4); e un altro sunto sto­
rico dava Lefort de la Morinière, occupandosi del regno di
Costanzo, imperatore di oriente e di occidente (5).
Si comprende facilmente che tutte queste compilazioni
sommarie hanno un interesse di scuola, sono fatte più per
aiutare la memoria che nutrire l’intelletto, sebbene alcune
siano imbottite di riflessioni. Uno scopo preciso e polemico
si propone invece un De Bury con la sua Vita d i G iulio
Cesare (6), facendola seguire da una dissertazione sulla li­
bertà, in cui egli pretende di dimostrare i vantaggi del
governo monarchico sul repubblicano. Questa lunga cica­
lata, caduta in piena Enciclopedia, doveva assolutamente
lasciare il tempo che trovò. Tutto il regno di Lu igi X V
sbugiardava il cortigiano panegirista di Cesare e compa­
gnia. Più modesti si presentarono Filippo Lefébvre, con
la sintesi della vita di Augusto (7), e Gautier de Sibert
con la vita di Antonino e Marco Aurelio (8). Intanto Jea n
Barbault aveva dato la sua magnifica opera sopra i più
belli monumenti di Rom a antica, o raccolta dei più bei
pezzi di antichità romana ancora esistenti, facendola pub­
blicare sul posto, a Roma, illustrata da 74 grandi tavole,
presso il Bouchard, nel 1 7 6 1 (9 ); la quale fu seguita
(1) Paris, 1751.
(2) Paris, 1753.
(3) P a r is , 1755.
(4) Paris, Hérissant, 1756.
(5) Paris, Prault, 1756.
(6) Paris, 2 voi. in-12, 1758.
(7) Paris, 1760.
(8) Paris, Musier, 1769.
(9) Quest’opera fu riprodotta, notevolmente accresciuta, con
120 tavole, pure in Roma, nel 1 775.

�— 354 —
nel 1770 , dalla raccolta di monumenti antichi sparsi in pa­
recchi luoghi d ’Italia (1).
Il padre Domenico Magnan dava, al contrario, anche
notizie di Rom a moderna in : L a ville de Rome, ou de­
scription succinte de cette superbe ville, pubblicata in Rom a
nel 17 6 3, poi anche in Roma, dal Casaletti, nel 17 78 .
Seguivano ancora gli studi storici : Enrico Linguet con
la sua Storia delie rivoluzioni dell'im pero romano (2) per
servire di continuazione a quella delle rivoluzioni della
repubblica e l’abate Giovan Paolo du Bignon con la sua
Storia critica del governo romano, in cui l’autore, seguendo
lo snodarsi dei fatti, sviluppa, sulle traccia dei grandi
maestri, la natura e le vicissitudini di esso, dalla sua ori­
gine fino agli imperatori ed ai papi (3). Il geografo Mon­
telle presentava i suoi Elements de l'histoire ramaine, con
carte e tavole analitiche, e una geografia antica dell’ Ita­
lia (4), mentre l’economista Bouchard portava la sua at­
tenzione sulle leggi commerciali, politiche e civili dei R o ­
mani, con chiare disposizioni intorno all’imposta del ven­
tesimo sulle successioni e all’imposta sulle mercanzie, sulla
polizia concernente le grandi vie e i mercati, sulla legge
delle dodici tavole, che andò pubblicando a Parigi, dal
176 6 in qua.
Un’opera curiosa, e ricercata dagli amatori di antichità,
metteva fuori il Beauvais, cioè una storia sommaria de­
gli imperatori romani e greci, dei Cesari e dei tiranni
e delle persone delle famiglie imperiali, per le quali si
batterono medaglie, da Pompeo fino al regno di Costan­
tino X IV , ultimo imperatore turco, con le leggende che
(1) Fu ristampata, anche in Roma, nel 1783.
(2) Paris, 2 voi. in-8, 1764. Fu ristampata, a Liegi, presso il
Bourb, in 2 voi. in-12, nel 1777.
(3) Paris, Guillyn, in-12, 1765. Quest’opera con questo titolo :

Considérations sur l 'origine et les révotutions du gouvernement
des Romains, fu ristampata, a Parigi, presso il Debure, 2 voi.
in-8, nel 1788.
(4) Paris, Délalain, in-12, 1766.

�si trovano intorno alle teste dei principi e delle princi­
pesse, la lista delle medaglie conosciute di ogni regno,
di oro, di argento e di bronzo, il grado di loro rarità,
e il valore delle teste rare ( 1 ). Un’operetta leggiera e diver­
tente dava il Duclos intorno alle rappresentazioni sceniche
dei Romani ( 2 ). Una storia dei buoni Im peratori, con le
vite aggiunte di Agricola e di Plinio il giovane, pubbli­
cava lo Choffin (3), e uno studio sul foro greco, romano
e francese, uno studio comparativo, relativamente ben con­
dotto, infine, stampava Ambrogio Falconet (4).
Gli autori nostri volgari e i nostri grandi uomini mo­
derni, fra tanto zelo, per sviscerare sempre più la storia
e le ragioni della grandezza e della coltura latina, non
erano trascurati. Primo, fra tutti, doveva grandeggiare,
in quell’epoca avida di nuovo e di portentoso, Cristoforo
Colombo.
Abbiamo un poema notevole sul Colombo, scritto da
una donna, delicata ed entusiasta.
. Maria Anna L e Page du Bocage, nata a Rouen, nel
primo ventennio del secolo X V III, traduttrice del Tempio
della fam a del Pope, autrice di una tragedia : Les ama­
zones, autrice di versi facili e qualche volta animati, ebbe
buona notorietà durante la vita sua; ma ora è del tutto
dimenticata, non ostante il seguente madrigale, che le de­
dicò Voltaire nell’inviarle la sua Sem iram ide:

J ’avais fa it un voeu teméraire,
De chanter un jo u r à la fois
Les graces, l 'esprit, l ’art de plaire,
Le talent d'unir sous ses lois,
Le Dieu du Pinde et de Cythere :
Su r cet objet fixant mon choix,
(1)
(2)
(3)
(4)

Paris, 3 voi. in-12, 1767.
Londres, in-8, 1769.
Halle, in-8, 1771.
Paris, Grange, in-8. 1773.

�Je cherchais ce rare assemblage,
N ul autre ne put me toucher ;
Mais je vis hier Du Bocage
E t je n'eus plus rien chercher.
Il suo poema in dieci canti su Cristoforo Colombo, si
intitola Colombiade, ma, evidentemente, donna amabile e
bella, rimatrice disinvolta e colorita, non era fatta per dar
fiato alla tromba epica. L o scopritore del nuovo mondo
agisce poco e parla troppo, è un missionario ed un inna­
morato. E, in pieno secolo X V III, non mancano i diavoli
come ingrediente fantastico,i quali si agitano per impedire
che la fede cattolica sia diffusa nella nuova terra; che
sia raggiunto lo scopo, cioè, per cui Cristoforo concepì la
sua scoperta.
Il poema, che è dedicato a Benedetto X IV , così inco­
mincia :

Je chante ce Genois, conduit par Uranie
Combattu par l'enfer, attaqué par l ’envie ;
Ce nocher qui, du Tage abandonnant Ies ports,
De l ’Inde le premier decouvrit les thresors:
De l'aurore au courhant, son art vainqueur de l'onde,
Pour y porter la fo i, conquit un nouveau monde.
Colombo, dopo di aver abbordato presso isole inabitate,
scorge un porto sicuro. I diavoli del nuovo mondo, allar­
mati dalla sua impresa, riuniscono il loro Consiglio. Su ­
scitano una tempesta. Gli Spagnoli fanno voti al cielo. L a
calma rianima la speranza.
Colombo
... heros, que jamais n’affraya le danger,
Est actif dans le calme a prevenir l'orage.
È l’anima di tutti, rincuora tutti. Discendono in un’isola
abitata. Un vegliardo, capo della terra, si avanza verso
Colombo e con lui si intrattiene per mezzo di un inter­
prete, che Colombo aveva trovato, abbandonato in un’isola
deserta. L ’ ammiraglio è condotto nella grotta del

�eg
v liardo. Zama, sua figlia, offre un pasto rustico. Il ve­
gliardo chiede a Colombo la sua origine, e chi l’ha con­
dotto in quel clima.
Il secondo canto incomincia con la recitazione di Co­
lombo, che discorre sulla sua origine, sull’esser supremo,
sull'estensione dell’Africa, dell’ Asia e dell’Europa :

L ’Italie est l ’empire où j ’ai reçu le jo u r:
On m'y nomme Colomb. Vous qui dans ce séjour,
De la seule vertu tirez tout votre lustre,
Vous sauriez vainement qu’au rang le plus illustre
Le caprice du sort éleva mes aïeux.
Mais ma gloire se plaît à décrire à vos yeux
La splendeur qui toujours distingue ma patrie
S u r un trône oh jadis régnait l ’idolâtrie
Un pontife sacré préside à notre fo i.
L ’humilité triomphe ou l ’orgueil fit la loi,
Où des républicains fameux par leur vaillance,
Forcèrent l'univers d ’encenser leur puissance.
Vainqueurs de l ’orient ils en prirent les arts ;
A u lux qui le suit, Rome ouvrit ses remparts.
La soif d'y régner seul y couronna le vice :
On obtint les honneurs des mains de l ’artifice:
La liberté périt ; et soumise aux t yrans,
L'Éurope dechirée eut mille conquérants
Les peuples que le nord arma pour tout détruire,
Des champs qu 'ils ravageaient, partagèrent l ’empire.
Indi, Colombo descrive i costumi, le leggi e le indu­
strie delle tre parti del mondo. Il vegliardo risponde, d i­
pingendo i costumi degli abitanti della sua isola. Colombo
lo interrompe per dargli un’idea dell’arti, del commercio
e della navigazione. Accenna alla bussola:

Un metal toujours fix e au point qu ’il envisage,
Vers ces climats glacés guide nos mâts errants.
Paul, qu’enfanta Venise, ô toi qui des nos ans
Découvrit de l'aimant la puissance ignorée.
Un astre sous ton nom doit orner l'empirée.
Son art, sage vieillard , sut regler dans les flots

�L ’arbre moderateur de nos vastes canots :
I l offre en plein la voile au g ré des vents fidèles,
Ou par son tour oblique, en resserre les ailes.
Il Vegliardo fa le sue giuste riflessioni. Intanto Zama,
la quale comincia ad interessarsi per Colombo, gii domanda
il racconto delle sue avventure.
Nel canto terzo, Colombo continua la sua recitazione.
Dipinge il carattere dei vari principi d ’Europa, ai quali egli
propose il suo disegno. Espone gli ostacoli, che gli si pa­
ravano innanzi. Si rivolge a Dio :

Son suprème pontife, instruit de mon dessein,
L'applaudit, et son zèle excita mon courage.
Finalmente, la regina Isabella entra nei suoi disegni, e
lo nomina ammiraglio. Durante la lunga navigazione i vi­
veri si corrompono e producono lo scorbuto. I marinai
si ribellano, ma segni di vicine terre li inducono ad aspet­
tare. Con immensa gioia scoprono le prime rocce. Abbor­
dano ad un’isola pericolosa; poi, ad un’altra fertile, dove
trovano un europeo, Cerrano, che conducono con loro.
Finalmente, Colombo, stanco di raccontare, se ne ritorna
ai suoi vascelli, e lascia che Cerrano continui a parlare
per lui.
Il quarto canto comincia con l’irritazione dei demoni,
che non han potuto sommergere la flotta spagnola. In­
viano, Zemès, una divinità indiana, a supplicare Amore,
perchè renda Colombo amoroso di Zama. L ’Amore vola
a Colombo, e, in sogno, gli dipinge le grazie della gio­
vine selvaggia. Colombo si risveglia innamorato, e vola,
a sua volta, a Zama. Intanto, gii Spagnoli attendono, in­
vano, il loro condottiero. Un angelo appare a Colombo,
e lo fa arrossire della sua debolezza. Abbandona Zama,
che, afflitta ed innamorata, discende in un canotto, per se­
guire l’amor suo. Fieschi genovese, amico di Colombo,
rapisce lei e la sua compagna Zulma.
Il quinto canto è pieno dei guai della flotta spagnola,

�sviata da un mostro marino, sotto forme umane. Capita
in un’ isola di antropofago. Colombo riconosce le insidie
di Satana, fugge da quel luogo funesto, e prega il cielo.
Si ricovera in un’ isola, meno inclemente, dopo furiosa
tempesta. Ritrova tutta la sua flotta, e arringa i suoi ma­
rinai. Ma il caldo e la stanchezza li menano alla ribel­
lione. Colombo li richiama al loro dovere. E , per fortuna,
un re indiano li fornisce di viveri.
Il sesto canto si apre con un discorso di Colombo al
re indiano. I selvaggi visitano i vascelli europei, e si
spaventano al rumore del cannone. Gli Spagnoli li rassi­
curano con doni. L ’avarizia esce dall’inferno, per eccitare
i C asiglian i al saccheggio. Colombo apprende le violenze
loro. Obbligato a combattere gli Indiani armati, rinvia i
prigionieri con dei doni. L a fame desola il suo campo.
Vascona, regina di una parte dell’isola, invita Colombo a
venirla a vedere: descrizione del suo palazzo, delle sue
acconciature, dei festini e dei giuochi dati all’ammiraglio.
Vascona gli offre la sua mano e la corona. Colombo ri •
cusa con garbo. La regina, irritata, si prepara a vendi­
carsene.
Nel canto settimo, Vascona, agitata dall’amore e dalla
vendetta, consulta un mago. Intanto arriva Fieschi, che
si era separato dalla flotta spagnola, sul vascello Orfeo
con Zama. E ’ fatto prigioniero. Colombo, a sua volta, si
appresta alla lotta. La sua riputazione fortifica la sua ar­
mata. Vascona gli invia ambasciatori. Colombo non piega.
L a guerra è dichiarata.
Canto ottavo: descrizione dei costumi, delle armi e de­
gli abbigliamenti dei diversi popoli, che compongono l’ar­
mata di Vascona. Ordine di battaglia di Colombo. Suo
discorso ai marinai e discorso di Vascona ai suoi. Descri­
zione del combattimento. Gli Spagnoli hanno il soprav­
vento. La notte fa cessare la carneficina. Gli Indiani si
vendicano della perdita loro, immolando il Fieschi e i
suoi compagni. L a regina differisce la morte di Zama e
della sua compagna per aumentare i loro tormenti.

�- 360 —

Il canto nono è il più animato e il più interessante. Co­
lombo, dopo di aver implorato il cielo, parla con due
donne indiane, che implorano il suo soccorso. In una di
esse riconosce Zama, la quale gli racconta tutte le avven­
ture sue dal momento che si separarono. Poi, Colombo
si addormenta in una grotta, e vede Zama che discende
dal cielo, e ode da essa la predizione sulla sorte sua e
della sua intrapresa, e sopra i principali avvenimenti che
dovranno accadere in Europa. In prima Zama gli predice
le guerre, che si faranno, nel nuovo mondo, gli Europei,
per dividersene le ricchezze, e il macello che sarà con­
sumato intorno alla montagna Potosi, la più abbondante
delle aurifere.
0 Potose fa ta l! dangereux héritage!
D it le Génois frappé des maux q u 'il envisage:
Quoi ! pour un v il métal tant de peuples divers
Creuseront leurs tombeaux dans cet autre univers!
J y’ viens d'un Dieu de paix annoncer les maximes ;
S i j ’y dois par mes soins enfanter tant de crimes,
Que n ’ai-je dans les mers terminé mes destins !
Dopo, Zama fa allusione al poema del Tasso :
. . . dans l ’âge prochain à Rome un Apollon

Célèbre les lieux saint où triomphe Bouillon ;
Rival de Salomon, dont sa foi suit l ’exemple
Un pontife au vrai culte éleve un nouveau temple ;
P ar ses autels le Tibre efface le Jourdain.
Colombo vuol sapere ancora dell’avvenire, e Zama, dopo
aver parlato di Voltaire, génie immortel, che celebrerà i
fasti di Carlo X II di Svezia, di Pietro I di Russia, di
Cristina di Svezia, fa allusione a Galileo, il quale :

A l'aide d’un crystal à Florence inventé,
I l lit dans l'empirée, en peint l'immensité.
Chaque étoile, à ses yeux, est le soleil d'un monde
Comme on voit, en nageant, les habitants de l'onde
Presser l ’eau, qui les presse, y tracer un chemin,
Ces tourbillons flottants circulent dans le plein.

�Indi, Zama, saltando un secolo indietro, parla dell’e­
poca di Elisabetta in Inghilterra e di Luigi X IV in Fran ­
cia. Dimentica tutte le glorie nostre del Cinquecento.
Ah, non devesi dimenticare la predizione che fa a C o ­
lombo sulla sorte sua e della sua intrapresa:

Ici ton camp vainqueur méconnaîtra tes lois ;
Songe que tes travaux ne sont point A leur terme,
Ce nouvel univers que l ’océan renferme,
T’ouvrira ses trésors, mais du vaillant Colomb
Ce vaste continent ne prendra point le nom:
Un toscan ravira ce p rix A ta victoire.
L e ciel t'éprouve ainsi ; sois humble dans ta gloire:
Un jo u r la calomnie en ternira l ’éclat.
Pour p rix des tes bienfaits, l'ibirien ingrat
Osera contre toi soulever sa patrie ;
Mais la reine, A ta voix, sourde aux cris de l'envie ,
Enchaînant à ton char tes ennemis jaloux.
Voudra qu'en ces climats tout rampe A tes genoux:
De ton nom immortel, plus grand que ta puissance,
L e sang des souverains chérira l ’alliance ;
Rien ne l 'effacera des fastes A venir.
Vers ta gloire, où ton vol doit un jo u r parvenir,
Tu traces aux héros une route nouvelle.
N ell’ultimo canto, il decimo, Vascona incomincia la
guerra. In singoiar tenzone il gigante Macatex atterra
Marcoussy. Colombo fa bruciare i morti ed eleva una
tomba al suo amico. Eruzioni dei vulcani : spavento dei
selvaggi, che consultano i maghi. Cerrano, travestito,
apprende il disegno degli Indiani. Isca tenta di sorpren­
dere i C asiglian i durante la notte. Sul far del giorno,
Vascona compare sul piano. Colombo, che sbaraglia il suo
esercito, le ricusa un combattimento singolare. Vascona
gli tira una frecciata, che egli para. I C a sig lia n i inse­
guono l’amazzone. I suoi amanti la difendono, e incorag­
giano il suo esercito. Gli Spagnoli lo sbaragliano. Ma­
catex è vinto da Colombo ; il resto, spaventato da un’ec­
clissi, che egli predice, gli rende le armi. Morte della

�regina. Colombo rende grazie a Dio della sua vittoria.
I -demoni, adorati nell’ india, ripiombano nell’inferno. I sol­
dati spagnoli non sono temperanti ; ma Colombo è grande
per saggezza e moderazione. E il poema cosi finisce:

De leur chef la sagesse égale le pouvoir ;
Humble dans son triomphe, et sûr de sa conquête,
I l veut à l 'Eternel en consacrer la fête.
Régner n 'est point le p rix qu ‘il cherchait aux combats ;
I l fa it plus , à nos rois il donne des états :
Par lui les D ieux de l ’Inde ennemis de l'Ibere,
Virent tomber leur temple en ce riche emisphere :
Mais un démon,* vengeur de l'Inde et des enfers.
De guerre et des trésors remplit notre univers.
Quand l'homme atteint aux lieux qu ’on crut inaccessibles,
Ses destins, je le vois, rend ses succès nuisibles ;
Du feu que Prométhée osa ravir aux deux,
Naquit, dit-on, Pandore; en vain aux sombres lieux
L ’amour guida jadis le chantre de la Thrace ;
De sa course, au rétour, la mort punit l ’audace ;
E t des monts d ’or, Colomb traça le long chemin ;
Mais que de maux l'Europe en vit naître en son sein t
Grand Dieu ! fa is que ta loi, portée au nouveau monde,
En moissons de vertus y soit aussi feconde (1 ).
L ’abate de Sade, pochi anni dopo la Colombiade, pub­
blicava la sua opera interessantissima, per il tempo in cui
fu scritta, su Francesco Petrarca. Sugli amori di Laura e
Petrarca se ne erano scritte di tutti i colori. Alcuni suoi
biografi, zelanti, credendosi in dovere di salvare la ripu­
tazione del diacono e del canonico, avevano asserito che
Laura non era mai esistita, e che essa rappresentava sol­
tanto la poesia; altri, più audaci, avevano veduto in essa
addirittura la Vergine Maria. Così, i sonetti petrarcheschi
(1 )
Vedi questo poema a pagg. 1-230 vol. II in : Recueil des œu­
vres de madame Du Bocage, des académies de P adoue, B ologne,
Rome, Lyon et Rouen, augmenté de l'imitation en vers du poème
D ’Abel. A Lyon, chez les frères Perisse, libraires, m d c c l x x .

�—

3^3 —

sarebbero stati delle orazioni e il canzoniere un libro di
devozioni da scambiarsi, se non col breviario, almeno col
libro della messa, che le belle mondane portano in chiesa
fra le belle dita inanellate. E tutte queste affermazioni si
riposavano sopra uno strano aneddoto. Papa Urbano V ,
commosso dai brucianti sospiri del Petrarca, e credendolo
infelice di non poter sposare Laura, a causa dei voti sacri,
gli avrebbe offerto una dispensa col permesso di conser­
vare i suoi benefici. Il poeta avrebbe risposto, che Laura
non era per lui, se non una beltà fantastica, atta a ri­
scaldare il suo estro. L ’abate de Sade si prese la pena
di confutare questa leggenda, provando che Laura, una
delle sue antenati, fu una bellezza in carne ed ossa, e che
fu conosciuta dal Petrarca presso la fontana di Vaichiusa,
quand’essa era ancora giovinetta ( 1 ).
Merita una. citazione il conte Michele Paolo Guy de
Chabanon, che, nel 17 7 3 , mise fuori una Vita d i Dante,
presso il Lacombe, a Parigi, con una notizia minuta, ma
non esatta, della sua opera.
Altri, lasciando da parte lo studio intorno ai nostri
grandi, preferirono presentare un quadro generale d ’Italia,
come, per esempio, Lefebvre de Saint-Marc, che compiè un
sommario cronologico della storia generale d ’ Italia, dalla
caduta dell’impero romano in occidente, nel 476, fino al
1 2 3 0 ( 2 ) ; il Dufour con le sue Considerazioni sull’ Italia
e gli Italiani ( 3 ) ; il marchese di Castries Giovan Fran­
cesco Lacroix con i suoi Aneddoti italiani, dalla distru­
zione dell’impero romano d’occidente fino ai suoi giorni (4)
e con i suoi Aneddoti delle repubbliche di Genova e la Cor­
sica, di Venezia e Malta (5).
(1 ) Mémoires pour la vie de François P etrarque, tirés de ses
œuvres des auteurs contemporains, avec des notes ou dissertations
et les pièces justificatives. Amsterdam, Arkstée et Mereus, 3 vol.
in-4, 1764-1767.
(2) Paris, 6 vol. in-8, 1761-70.
(3) Paris, in-12, 1765.
(4) Paris, 2 vol. in-12, 1769(5) Paris, Vincent, in-8, 1771.

�Altri presero a studiare e rimaneggiare la storia napo­
letana. Napoli richiamava l’attenzione dei dotti con gli
scavi, allora iniziati, della dissepolta Ercolano. L ’ abate
Lenglet — Dufresnay, colui che aveva fatta iniziare, come
abbiamo visto al principio di questo capitolo, la grande
raccolta dei classici latini, nella Catanoise, dava un som­
mario della storia segreta dei moti avvenuti nel regno di
Napoli, sotto la regina Giovanna i ( 1 ).
Quest’operetta, contenente alcune inesattezze, dette oc­
casione a Matteo Egizio, l’illustre archeologo napoletano,
di scrivere in francese Une lettre aimable al buon abate,
con preghiera di correggere alcuni luoghi della sua geo­
grafia, concernenti il regno di Napoli (2).
Nicola Baudot de Ju illy prese a trattare un soggetto
assai più interessante, cioè la rivolta di Masaniello : la storia
della rivoluzione del regno di Napoli negli anni 1647 e
1648 (3). Quest’opera è attribuita, senza fondamento, da
alcuni, anche a mademoiselle de Lussan.
Carlo Filippo Monthenault d ’E g ly volle trattare, al con­
trario, un tema, che si riattacca, più direttamente, alla
storia di Francia, cioè la Storia dei re delle due Sicilie
della casa d i Francia (4), la quale, secondo lui, contiene
ciò che vi è di più interessante nella storia di Napoli.
Courchetet d ’Esnans dava una storia del cardinale di
Granvela, arcivescovo di Besançon, viceré di Napoli, mi­
nistro di Carlo V e di Filippo II, re di Spagna (5), e
l’abate Vincenzo Miguot sentiva il bisogno di compilare
una nuova storia di Giovanna I, regina di Napoli, con­
tessa di Piemonte, di Provenza, e di Forcalquier (6).
Molti poi trattarono del Vesuvio e di Ercolano. Luigi

(1)
(2)
(3)
(4)
(5)
(6)

Paris, Gandouin, in-12, 1731.
Paris, Barrois, in-12, 1738.
Paris, Pissot, 4 vol. in-12, 1737.
Paris, 4 vol. in-12, 174 1.
Paris, Duchesne, in-12, 1761.
L a Haye e Paris, L edere, in-12, 1764.

�Adriano Duperron de Castera scrisse una storia del monte
Vesuvio con la spiegazione dei fenomeni, che ordinaria­
mente ne accompagnano gli incendi ( 1) , e più tardi l’abate
Péton traduceva la classica opera del nostro padre D ella
Torre su i fenomeni del Vesuvio (2), che ebbe l’onore di
più edizioni. Per ordine di data, la prima Memoria che
fu stampata, in Parigi, sulla città sotterranea, scoperta ai
piedi del monte Vesuvio, si deve a Claudio Moussino (3 )
Importantissimo è il volume del presidente de Brosses
sul medesimo argomento, stampato a Digione nel 1 7 5 0 :

Lettres sur l ’etat acluel de la ville souterraine d’Herculée,
et sur les causes de son ensevelissement sous les ruines du
Vesuve.
Quest’opera ebbe l’onore di essere tradotta in inglesa
e in italiano.
Già nel novembre dell’anno antecedente, il De Brosses
aveva presentato una Memoria sulle antichità di Ercolano
e sullo stato attuale del Vesuvio all’Accademia di iscri­
zioni e belle lettere. Questo tema lo aveva molto appas­
sionato. Egli, viaggiando in Italia, arrivando a Napoli, si
era trovato proprio nel fervore che aveva destato la grande
scoperta di Ercolano sotto le cave di Portici, seppellito
da circa diciassette secoli. Gli scavi del dicembre 1 73 8
erano condotti febbrilmente, ed egli aveva potuto visitarli
in compagnia del cavalier Venuti, antiquario, incaricato dal
re di Napoli della direzione.
Carlo Nicola Cochin che, viaggiando in Italia, si occupò
specialmente di quadri e statue, pubblicò, nel 1 7 5 1 , presso
lo Jombert a Parigi, una lettera sopra le pitture di Erco­
lano, di non poco interesse. Gian Battista Raquier si
die’ ad un lavoro complesso, al contrario, e presentò a
Parigi, presso il Duchesne, tre anni dopo, il suo Recucii
(1) Paris, Ledere, in-12, 1741.
(2) Paris, Hérissaut, in-12, 1760 e 1776, e fu anche ristampato
a Napoli, nel 1771.
(3) Paris, Hérissaut, 32 p. in-8, 1748.

�g énéral historique et critique de tout ce qui a été publié
de plus rare sur la ville d'Herculane. Intanto il Cochin,
in collaborazione col Bellicard, aumentava il suo lavoro,
e pubblicava le sue Osservazioni sulle antichità di E rco­
lino, con alcune riflessioni sulla pittura e la scultura de­
g li antichi, con 40 tavole ( 1) .
Alfonso Dionigi Fougeroux d e Bondaroy lavorò intorno
ad un tema di maggiore curiosità ed utilità, con le sue
Ricerche sulle rovine di Ercolano e sulle cognizioni che
possono risultarne nello stato presente delle scienze e delle
arti, con un trattato sulla fabbrica dei mosaici (2). Final­
mente, il Correvon, in due volumi, a Yverdon, stampava
le sue Lettere sulla scoperta della antica città di Ercolano
e delle sue principali antichità.
Debbo anche una menzione ad alcuni lavori storici sulla
Sicilia. Giovanni de Burigny è autore di una Storia gene­
rate di Sicilia (3) nella quale tenta di dare un’esposizione
esatta di tutte le sue rivoluzioni dal tempo in cui cominciò
ad essere abitata. L ’abate Claudio Francesco Lambert, già
autore d 'U ne vertueuse sicilienne (4), che era la marchesa
d ’Albelini, pubblicò L'infortunée sicilienne (5), storia di
avventure galanti e tragiche di Adelaide di Messina.
Ma lasciamo queste compilazioni, questi romanzi e i la­
vori archeologici, e esaminiamo, come merita, un bel libro
di Angelo Goudard, intorno a Napoli e al Napoletano, di
grande importanza economico-sociale, che pare scritto pro­
prio in questi giorni, tanto sono poco mutate le condizioni
delle terre e della società nel Mezzogiorno d ’Italia, dopo
circa centocinquanta anni, per colpa di governi tirannici,
incivili o insipienti. Il libro fu stampato senza nome di
autore, nel 1769, ad Amsterdam, col seguente titolo :
(1 )
(2)
(3)
(4)
(5)

Paris, Jombert, in-12, 1755.
Paris, Desaint, in-12, 1769.
La Haye, Beauregard, 2 voi. in-4, 1745.
La Haye, 2 vol. in-12, 1742.
Paris, 2 vol. in-12, 1742 e 1768.

�« Naples, ce qu' il f aut f aire pour rendre ce royaume
florissant, oh l'on traite, des avantages que le gouverne­
ment peut r etirer de sa f ertilité, de l'abondance de ses den­
rées, des facilités pour perfectionner Ies arts : de sa posi­
tion favorable pour s'em parer des p remieres branches du
commerce ecc. »
L ’autore incomincia col dire, che la provvidenza, aven­
dolo trapiantato nel regno di Napoli, egli credè di tro­
varsi nella terra promessa, per l’ambiente fisico felice, il
cielo sereno, l’aria temperata, il terreno fertile, intorno in­
torno come tutta una fioritura; ma confessa, nello stesso
tempo, che, tosto, dovè notare, che tutte quelle ricchezze
rimanevano inoperose. Non vide una sola traccia di quella
bella agricoltura, che serve di fondamento agli Stati : la
vite cresceva nel regno d ell’aratro; i campi da semina,
mutati in g iard in i; dove gli alberi avrebbero portato
frutti squisiti, non un virgulto. Nel porto di Napoli vide
bastimenti stranieri, che esportavano le materie prime a
v il prezzo, ed altri che queste importavano manifatturate
ad alto prezzo. Tutto il commercio in inano di forestieri,
e non un solo vero elemento di scienza finanziaria.
Di fronte a questo spettacolo, il Goudard, innamorato
di Napoli e dei Napoletani, concepì il disegno di scrivere
un libro, per svegliare i dormienti e richiamare i gover­
nanti al loro dovere, e se ne aprì con un uomo di spi­
rito. Ma ebbe una risposta scoraggiante.
« Voi farete un libro e niente altro. La riforma dovrebbe
abbracciare tutta la nostra legislazione. Tutto il disordine,
che voi notate, rimonta ai tempi più lontani, fino alla ca­
duta dell'impero romano. Tutti i principi, che ci hanno
governato, non hanno pensato allo Stato, ma alla corona.
I vice re spagnoli hanno pensato ad arricchirsi. Tutto è
corrotto nella macchina monarchica. Ora si dovrebbe ro­
vesciare lo Stato per ristabilire lo Stato. Sempre due o
tre uomini, e, spesso, un solo ministro, hanno governato
o sgovernato questo Stato. Un uomo solo non può bastare
a tutto. Non si è fatto nulla e i popoli non hanno fatto
V

�nulla, seguendo l 'e sempio dell’ alto. Il regno si è spo­
polato, abbiamo quattro milioni di abitanti meno di quelli
che, al minimo, dovremmo avere. Voi farete un libro
sullo spopolamento di questo regno; ma questo libro
non farà nascere uomini. Poi abbiamo due terzi della
terra posseduti dalla mano morta. Si dovrebbero far rien­
trare i cittadini nei loro diritti, ma molti interessi si op­
pongono a ciò, e gli interessati sono potentissimi ».
In conclusione il buon Napoletano diceva: Non te ne

incarica !
Ma il Francese, dopo un po’ di esitazione, abbracciò,
con maggiore entusiasmo e con m aggior fede, il suo d i­
segno; e, dopo due anni di soggiorno nella bellisssima e
dolce città vesuviana, mise fuori il suo libro, che è una
buona azione, e quasi il tributo di un figlio alla sua ma­
dre ; un libro che merita di essere consultato anche oggi,
e che, tranne qualche arcaismo economico, ripeto, pare
scritto proprio in questi giorni, per porre rimedio ai mali,
che ancora affliggono Napoli ed il Napoletano, a causa di
principi e governi, che hanno pensato non allo Stato, ma
alla corona, allo sfruttamento, alla ricchezza personale. In
prima non si arrende innanzi allo spopolamento del re­
gn o ; con la buona amministrazione, crescerà la ricchezza,
con questa la popolazione. Crede, al contrario, che si
debba trovar modo di sbarazzare il corpo sociale di tutta
quella parte oziosa, che vive di elemosina: quando si di­
vide la sostanza generale con una popolazione inutile,
non si fa, se non impacciare la popolazione necessaria.
Non si arrende innanzi alla potenza di inerzia della mano
morta. Si tolleri finché è possibile ; ma non si abbandoni
il resto della terra, che ad essa é sfuggita. E, allora, si
propone di trasandare gli accessori e di mirare allo scopo
principale.
Non vuol fare un libro, come tanti altri, non un libro
troppo libro, irto di ragionamenti da cima a fondo, in cui
le materie essenziali sono annegate in un mare di parole ;
ma una rapida e chiara ed efficace esposizione delle ne­
cessarie e praticabili riforme.

»

�In prima, pone a fondamento della potenza dello Stato,
che tutti i cittadini siano chiamati a dare la voce loro
nei pubblici comizi. Non si levino troppe braccia all’a­
gricoltura e alle industrie, per renderle oziose nelle ca­
serme. Presso i Romani, che erano tanto guerrieri, la pro­
porzione dei soldati ai cittadini era di uno ad otto. Noi}
vi fu niente che più danneggiasse la politica della Fran­
cia, dice il Goudard, che l’alterazione di questa propor­
zione sotto il regno di Luigi X IV .
E gli ebbe 500,000 uomini sotto le armi, mentre non
poteva averne più di 1 8o,oo0 . Niente può durare con la
violenza. Ogni Stato deve rientrare nei limiti delle sue
forze. E quando vi ritorna, sente tanto più di esser de­
bole, per quanto più ha abusato delle sue risorse. Siano
soldati coloro che posseggono. I Romani non ricevevano
nella milizia, se non coloro che possedevano. Essi più te­
nevano alla repubblica, e meglio per lei si battevano.
Con buone leggi e con sufficienti braccia si deve in­
coraggiare il gusto del lavoro e della produzione. Allora,
molti grandi, che si distinguono soltanto per i loro equi­
paggi, i loro battistrada, e cani e paggi, diventerebbero
popolo. Stima che Napoli, sola, possa godere di tutti i
vantaggi di cui tutti gli altri Stati sono privi. Gli altri
Stati si elevano con gli intrighi, Napoli può essere ricca
per le proprie sue risorse, indipendentemente dalla poli­
tica. L a natura l’ha provveduta di tutte le cose, che con­
tribuiscono ad arricchire gli Stati. Napoli potrebbe fa re a
meno di Lione, anzi divenire essa stessa la Lione d ’Italia.
Lasciando da canto tutto ciò che l’autore dice intorno
ai mezzi per reprimere il lusso, la smania di figurare,
per cui anche l’indigenza va in carrozza dorata, che è la
parte sorpassata dell’opera, è bene riflettere su ciò che pro­
pone in quanto all’agricoltura. Caldeggia l’abolizione del
latifondo, e l’apertura di comode vie. Attacca il governo
per la sua indifferenza in fatto di progressi agricoli.
« Questo regno è il solo in Europa, esclama, che non
abbia profittato delle esperienze che le altre nazioni
-A

�tn
eliigenti hanno fatto nell’arte della cultura ». Inculca la
m aggior produzione del grano, la limitazione di quella
del vino, adducendo l’esempio della Francia, che ha fatto
leggi per diminuire la coltura della vigna ; inculca la co­
noscenza degli ¡strumenti agricoli, richiamando principal­
mente l’attenzione sugli aratri : ogni specie di terreno ha
bisogno di un aratro, che differenzia da un altro un po’ per
la sua forma. E indica queste differenze di terreno e le
relative differenze di aratri. Insegna l’arte di concimare
la terra e di conservare i grani, di migliorare le lane, che
potrebbero essere di prima qualità, e non sono, se non
di terza, e le sete che potrebbero mettersi a paro delle
prime di tutta Europa. Suggerisce l’istituzione di una
Camera dell'agricoltura. Enumera, poi, le cause dello spo­
polamento : lo stato rudimentale dell’agricoltura, il numero
eccessivo dei conventi, le grandi distanze in alcune re­
gioni di un comune dall’altro, aumentate dalla mancanza
di buone vie di comunicazione, l’indigenza pubblica, il
celibato dei poveri, la corruzione dei costumi. E sugge­
risce di fissare il minimo di età per i due sessi circa
l ’ammissione negli ordini ; sfollare la capitale di tutte le
bocche inutili, mandandole in provincia, incoraggiando
l’agricoltura; destinare le somme spese, in elemosine, dai
conventi e dalle congregazioni, a dare una professione ai
poveri per sottrarli all’ozio e alla mendicità ; convertire le
somme fissate per feste pubbliche a dotare e sussidiare
famiglie povere, per aumentare i matrimoni tra la plebe ;
promuovere il commercio con stabilimenti industriali, con
tribunali speciali di probiviri. Vede un grande pericolo
sociale nello straordinario esercito di uomini di legge.
Più vi sono legali in uno Stato, e più vi sono processi,
e meno probità vi è. Gli uomini di legge fanno nascere
gii uomini d ’affari, ma non aumentano gii affari. Rifor­
mando le leggi, rendendole semplici e chiare, unificandole,
si diminuirebbe il numero dei legulei. Vede nell’analfa­
betismo il principale nemico. E propone di stabilire scuole
pubbliche in tutte le città, borgate e villaggi, per inse­
gnare a leggere, a scrivere, e l’aritmetica al popolino.

�Il Goudard giustamente osserva:
« Uno spirito di patriottismo ha fatto stabilire a Napoli
delle scuole di musica (vi sono quattro conservatori in
cui si insegna la musica gratuimente). I fondatori di questi
luoghi pii hanno incominciato le arti dove avrebbero do­
vuto finire. Essi hanno pensato alle gamme, prima che
all’alfabeto. E ’ meraviglioso che si sieno legati tanti fondi
per insegnare a cantare ai poveri cittadini, e che non se
ne sia lasciato alcuno per apprender loro a leggere. Da
questi collegi di canto escono dei grandi attori, sarebbe
infinitamente meglio che ne sortissero dei buoni negozianti ».
Alla nobiltà napoletana consiglia di spogliarsi di certi
pregiudizi antiquati assai, e darsi ai commerci e alle in­
dustrie ; al governo di formare una grande e forte marina :
una nazione, situata sul mare, e che possiede una grande
isola, deve abbandonare i suoi disegni sulla terra ferma,
per volgere al mare tutti i suoi sguardi. Propone un si­
stema di riforma finanziaria, fondato sulla circolazione sol­
lecita dei capitali, sulla fondazione di banche succursali
nelle province, di crediti agrari, commerciali e via dicendo.
Infine sostiene un’imposta sopra i processi civili, per fre­
nare la smania dei litigi e disperdere in parte la massa
grigia degli uomini di legge.
Come si vede, il libro del Goudard, scritto con intel­
letto d ’amore, con sufficiente cognizione di tutti i mali
del Mezzogiorno d ’Italia e delle cause loro, con criteri
del tutto moderni, tranne poche cose inerenti al tempo
in cui fu scritto, rimane utile documento di rappresenta­
zione di storia sociale, e potrebbe essere consultato con
grande profitto da tutti coloro che si occupano di miglio­
rare le condizioni morali e materiali di Napoli, tanto
bella, quanto infelice ed abbandonata. — Il libro fu bru­
ciato per mano del carnefice e il Goudard dovè fuggire I

��V iaggiatori fran cesi in Italia d u r a n te il regno di
Luigi XV — Carlo di S a in t-M a u re — De la Mot r e y — G uyot de M a r n i l e — De silh o u e tte —
L a b a t — Il p re s id e n te de B ro sses — L’ a b a t e
B a r th é le m y.

��in ordine di data, tra i viaggiatori francesi in
Italia, durante il lungo regno di L u igi X V , è Carlo di
Saint-Maure. E gli, veramente, non fece un viaggio espres­
samente per recarsi in Italia ; ma in un viaggio rapido
attraverso l’ Europa e le coste del Mediterraneo, africane
ed asiatiche ( 1 ), dedica alquante pagine alle sue impres­
sioni d ’Italia, che, in fondo, non sono gran cosa, e non
potevano essere per il metodo di viaggiare dell’autore.
Dello stesso genere è il viaggio un po’ farragginoso, di
A. de la Motrey, che visitò gran parte dell’ Europa, e
l’Asia e l’Africa, in cui parla naturalmente dell’ Italia e
delle cose italiane. Per l’economia di questo lavoro basta
citarlo e andare oltre. Non ostante il titolo lungo e pom­
poso, poco o nulla vi si trova di nuovo (2). Michele Guyot
de Marville, nel suo viaggio storico e politico sull’Italia,

I

L PR IM O ,

(1 ) C h a r l e s d e S a tnt -M a u r e , commandeur de Beaulieu : Nou­
veau voyage de Grèce, d'Egypte, de Palestine, d'Italie, de Suisse,
d'Alsace et des Pays-lias, fa it en 1 7 2 1 22 et 23 . La Haye, Gosse,
440 pag, ¡11-12, 1724.
(2) A . d e l a M o t r e y : Voyages en Europe, Asie et Afrique ;
où l ’on trouve une grande variété de recherches géographiques,
historiques et politiques sur l'Italie, la Grèce, la Turquie, la Tar ­
tarie, etc. avec des remarques instructives sur te moeurs, coutu­
mes, opinions, etc. La Haye, Johnsen et J. Van Duren, 2 vol.
p. in-fol. 1727.
I

�si occupa specialmente delle feste e degli spettacoli e
delle singolarità delle città che visita. E ’ un buontempone
curioso, che ficca il naso un po’ dovunque, per raccon­
tarci, con malizia, le avventure di principi, papi e cardi­
nali ( 1 ). Stefano de Silhouette, dal 22 aprile 1729 al 6
febbraio 17 3 0 , viaggiò in Ispagna, nel Portogallo, e in
Italia. L a sua opera che ha delle buone cose, ma che, in
fondo, non si scosta molto da una semplice Guida , fu stam­
pata molti anni dopo (2). Anche il padre J . Battista Labat
viaggiò in Ispagna e in Italia, e pubblicò il suo Viaggio
nel 1 7 3 0 ( 3 ) ; ma ciò che concerne l’Italia, in vero, non
offre nulla di notevole.
Sono di gran lunga più interessanti di tutte queste opere
citate, L e lettere fa m ilia ri sull'Italia del presidente De Bros­
ses, che visitò il nostro paese nel 17 3 9 e 174 0 . Nessuno più
di lui era preparato a scrivere dell’Italia. Conosceva bene
il latino, e sufficientemente l’italiano, aveva cultura storica
ed artistica, aveva spirito e gusto squisito per le arti,
anima ardente ed intelletto equilibrato. Aveva circa tren­
t’anni, quando intraprese il sua viaggio, essendo nato, a
Digione, il 7 febbraio del 1709 . Dotato di vivido talento,
di una insaziabile avidità di sapere, progredì negli studi
rapidamente. Consegui i suoi gradi all’ università di Digione
con splendidi esami, che richiamarono l’attenzione sul più­
piccolo degli studenti, essendo egli di bassissima statura,
tanto che, per conferirgli il grado di baccelliere, si fu co­
stretti di farlo salire sopra un predellino, affinchè la sua
testa superasse di poco la cattedra, dove si ponevano i
candidati durante l’esame. Continuò dopo gli studi per suo
conto, assimilandosi osmi sorta di cognizioni, e perfezio­
nando il suo diritto , in modo che, appena ventunenne,
nel 17 3 0 , fu ricevuto consigliere al Parlamento di Digione.
(1) La Haye, Guyot, 2 voi., in-12, 1729.
(2) Fu impressa in Parigi, presso il Merlin, soltanto nel 1768,
in 4 voi. in-8. Pare che ve ne sia un’altra edizione del 1770.
(3) Paris, 8 voi. in-12.

�T ra i doveri del suo ufficio di giudice non tralasciò i suoi
studi classici. Si innamorò, specialmente, dello stile con­
ciso, preciso di Sallustio, e si decise di tradurne la Con
giu ra di Catilina e la Guerra d i Numidia. E , nello stesso
timpo, si propose di colmare le lacune della sua storia
romana. I lavori preparatori ai quali si dedicò, per com­
piere questo arduo disegno, mentre gli fecero conoscere
la vita privata e le passioni politiche dei Romani ai tempi
di Mario, di Siila, di Pompeo e di Cesare, gli fecero sen­
tire il bisogno di congiungere la conoscenza dei luoghi a
quella che egli aveva già acquistato sopra i fatti e le per­
sone. Il suo viaggio d ’Italia ebbe, principalmente, questo
scopo. Nei dieci mesi e mezzo che durò il suo viaggio (30
m aggio 17 3 9 al 15 aprile 174 0 ) egli non sciupò un sol
giorno. Cercò di veder tutto ; di rendersi conto di tutto ;
conversò con uomini di lettere, con cardinali, con artisti,
con musicisti, con scienziati, e se ne ritornò a Digione
ricco di dolci ricordi, di molti materiali per la ricostru­
zione della storia romana del suo Sallustio, avendo solo
in Firenze collezionato cinquanta manoscritti, con una
raccolta di disegni e di arie italiane.
Durante il suo soggiorno a Napoli, aveva avuto agio
di assistere ai primi scavi della scoperta Ercolano, e, come
abbiamo visto, egli fu uno dei primi, in Francia, che ne
scrivesse con esattezza e con amore.
Non solo fu un uomo di spirito e di talento, ina fu un
uomo di carattere e di probità. Surta, nel 17 4 2, quistione
tra il Parlamento di Borgogna e il Tavannes, commissa­
rio militare della provincia, egli sostenne, con vigore e
con dignità, i diritti della magistratura. Intanto, il suo spi­
rito multiforme lo aveva spinto alle ricerche geografiche,
e nel 17 5 6 pubblicò la sua Histoire des navigations aux
t erres australes. Questa opera chiara nell’esposizione, ri­
gorosamente scientifica nel contenuto, fu molto lodata e
meritò il plauso del grande Buffon. Fu solo censurato di
alcune scorrezioni nello stile. Il De Brosses, a tal propo­
sito, scriveva al Buffon, confessandosi ingenuamente col­

�pevole di lesa pedanteria « qu’il avait trop de choses
à apprendre pour p erdre son temps à po lir des phrases ».
A questa pubblicazione seguiva, nel 17 6 5 : L e T/aité
de la form atim i mechanique des langues, che fu giusta­
mente apprezzato dai competenti. Molti articoli aveva
composti per l' Enciclopedia, e un posto gli sarebbe spet­
tato all’Accademia francese, ma la considerazione generale
e lo zelo dei suoi amici, tra i quali il Buffon, non val­
sero a farlo trionfare contro il malanimo del Voltaire, il
quale, per rancori personali, a causa di questioni di inte­
ressi, fece sapere, segretamente, a Duclos, Thomas, Mar­
montel, Voisenon, che egli si sarebbe dimesso, se gli aves­
sero dato per compagno il De Brosses. Fu eletto in suo
luogo il Roquelaure, vescovo di Senlis. Questo indegno
maneggio non fiaccò l’animo di lui, e, poco tempo dopo,
ricusò, con coraggio, di far parte di quel Consiglio d e l
re, che il cancelliere Maupeou, aveva istituito in vece della
magistratura, e che, gesuiticamente, voleva chiamare Par­
lamento. Il giorno in cui fu sciolta la sua compagnia,
rientrando sdegnato nel suo gabinetto, vi trovò madama
Favret, sua cugina, il cui marito aveva consentito di far
parte del nuovo sedicente Parlamento.
Innanzi a lei, gettò sul pavimento la toga e il man­
tello, e, volgendosi al suo cameriere, esclamò : « Prendete
tutto ciò, ormai non vi sono che i valletti che possano
portarlo ! » — Passata la burrasca, ritornato con onore
al suo antico ufficio di presidente di vera magistratura,
riprese anche i suoi studi. E, nell’inverno dal 17 7 3 al
17 7 4 , dopo ven t’anni di lavoro, e con una spesa di circa
cinquantamila lire, terminò la ricostruzione della storia
della Repubblica romana di Sallustio. Prima l’aveva com­
posta in latino ; ma, temendo di essere incorso in molti
gallicismi, la riscrisse in francese. Non ebbe il piacere di
gustare il successo eli quella pubblicazione, essendo la sua
morte avvenuta poco dopo.
Il De Brosses, che fu uno degli uomini più colti, più
spiritosi e più indipendenti che abbiano onorato la

�Francia nel secolo X V III, è assai poco conosciuto, essendosi
egli dedicato a lavori che non potevano richiamare l’at­
tenzione generale, privi di generale interesse.
E sarebbe, forse, del tutto dimenticato, se non ci fos­
sero le sue Lettere sull'Italia, che furono pubblicate sol­
tanto nel 1799 da un situ r Sérieys, commesso alla guar­
dia delle carte, sequestrate nelle biblioteche degli emi­
grati. Questa prima edizione, disseminata di errori, fu
sconfessata dalla famiglia. Tuttavia fu una rivelazione.
Mostrò tutto lo spirito e la gaiezza di un uomo supe­
riore, perspicace nel giudicare di politica, cauto, in generale,
nello apprezzare le opere dell’arte, ingenuo talvolta, libero
sempre, senza impacci, senza riserve, senza sottintesi, senza
velature, sbottonandosi ai suoi intimi amici, ai quali scriveva.
Appena qualcheduno oltre i destinatari aveva conosciuto
queste lettere, come il Lalande, che aveva potuto vederle
col permesso dell’autore, e che se n’era servito per il suo
Viaggio in Italia, come vedremo. Nel 18 36 se ne fece
una seconda edizione. I tempi erano imitati, e l’edizione
si esitò stentatamente. Ora sono accettate dal gran pub­
blico e citate, e rappresentano una delle cose più popo­
lari scritte da Francesi sull’Italia. Una bella edizione se ne
fece a Parigi, nel 18 8 5, ed è quella che ho presente ( 1 ) .
Arrivando a Genova, egli incomincia a gustare i pia­
ceri della musica italiana. Trova la messa in iscena più
bella che in Francia, ed esclama: « Ma che pensare degli
abati e dei petits-maîtres cento volte più piacevoli e far­
falleggianti presso le donne, che in Francia? Vediamo,
qui, una cosa singolare: una donna in colloquio con
un uomo agli spettacoli, alle passeggiate, in berlina. L a
prima volta che mi recai alla Commedia, vi vidi, a mia
(1) Lettres fam ilières écrites d ’Italie en 1739 et 1740 par Charles
De B rosses, quatrième édition authentique d'après Ies manuscrits
annotée et precédée d ’une etude biographique par R . C o lo m b .
P aris, librairie académique Didier. (E mile Perrin, éditeur). Paris,
2 voi. ¡11-16, 1 885.

�gran sorpresa, un giovane e una giovane, molto bella, en­
trare insieme in un palco; ascoltarono uno o due atti,
cinguettando con vivacità, dopo si sottrassero alla vista
dello spettacolo e degli spettatori, tirando le tende di taf­
fetà verde che chiudevano il davanzale del palco. Non è
che essi volessero fare colà niente di segreto, ciò che non
facevano forse nemmeno in casa loro, epperò nessuno fu
scandalizzato dall’avventura. A Parigi, la decenza è tanto
grande negli usi, quanto l’indecenza è grande nei costumi.
Qui, forse, accade il contrario; ma, tutto sommato, che
cosa è l’indecenza negli usi, se non il difetto di abitudine
di questi medesimi usi ? » — D a Milano parte con ramma­
rico « perchè i M ilanesi‘ sono la migliore gente d ’ Italia,
se non mi sbaglio, esclam a; pieni di previdenza, che ci
hanno trattato con ogni sorta di buone m aniere: i loro
costumi non differiscono quasi in nulla da quei dei Fran­
cesi. »
Così rende la sua impressione al primo vedere Ve­
nezia :
« A dire il vero, la prima vista di questa città non
tanto mi sorprese, quanto io mi attendeva. Non mi fece
altro effetto, se non la vista di una piazza situata in riva
al mare ; e l’entrata, per il Canal grande, fu a mio modo
di vedere, quella di Lione o di Parigi per fiume.
« Ma quando vi si è dentro e che si vedono uscire dal­
l ’acqua, da ogni canto, palazzi, chiese, strade e città in­
tere, perchè non ve n’è per una soltanto, e che non si
può fare un passo per la città senza avere un piede nel
mare, appare una cosa così sorprendente, che, oggi, mi ci
sono avvezzo meno che il primo giorno, come a vedere
questa città aperta da ogni lato, senza cinta, senza forti­
ficazioni e senza un sol milite di guarnigione, imprendi­
bile per mare e per terra, perchè i vascelli da guerra
non possono, in alcuna maniera, avvicinarlesi a causa delle
lagune troppo basse per portarli. In una parola, questa
città è così singolare per la sua posizione, per i suoi modi,
le sue maniere di vivere a far crepare dal ridere, per la

�libertà che vi regna e la tranquillità che vi si gode, che
io non esito a riguardarla come la seconda città di E u ­
ropa, e dubito che Rom a mi faccia cambiare di opinione ».
Delle donne bolognesi dà il seguente giudizio:
« L e donne, qui, sono eccessivamente vivaci, passabil-'
mente belle, e qualche cosa più di civette ; spiritose, sanno
a memoria i loro buoni poeti italiani, parlano francese
quasi tutte. Citano Racine e Molière, cantano il mirliton
e la béquille , bestemmiano il diavolo, e non vi credono
punto. Esse hanno un costume che mi sembra il mi­
gliore e il più comodo del mondo, quello di riunirsi,,
ogni sera, in un appartamento destinato a ciò, e non
appartenente a nessuno, per cui nessuno ha l’impiccio
e la fatica di farne gli onori. Vi sono dei camerieri
pagati soltanto, che hanno cura di dare tutto ciò di cui
si ha bisogno. Vi si fa ciò che piace, sia che si voglia
conversare col suo amante, sia che si voglia cantare,,
ballare, prendere del caffè o giuocare. L a prima o l’ul­
tima di queste occupazioni sono quelle più seguite ».
In quanto all’arte fiorentina dice delle cose buone, ma
anche delle enormità. I palazzi di Firenze, sebbene tanto
vantati, non gli piacciono. Ne giudica l’ architettura ru­
stica e tutta di un pezzo. Vuole delle colonne, o almeno
dei pilastri ; e. quindi, a Firenze preferisce Bologna. Trova
la pittura a Firenze molto al di sotto di ciò che egli si
aspettava. « il Vasari, esclama, ha un bel dare dell’incen­
siere al suo paese su questo articolo, e se ciò fece per
farsi valere, avrebbe dovuto nascondere i suoi quadri, che
sono molto al di sotto del mediocre. In una parola, ciò
che vi è più curioso, qui, in questo genere, è il vedervi
i primi monumenti dell’arte, che vi hanno fatto Cimabue,
Giotto, Gaddo Gaddi, Lippi, ecc. cattivissime opere per
la più parte ; ma che servono, tuttavia, a far vedere come
il talento siasi sviluppato e perfezionato a poco a poco.
Ma se la pittura è debole qui, in ricompensa la scultura
vi trionfa ».
A suo modo di vedere, Napoli è la sola città d 'Italia,

�che, allora, desse davvero l’ impressione di essere una c a ­
pitale: « Il movimento, l'affluenza del popolo, l’abbondanza
e il fracasso perpetuo degli equipaggi, una Corte in tutte
le forme e brillante, il treno e l’aria magnifica che hanno
i gran sign ori: tutto contribuisce a darle quell’esteriore
vivente ed animato, che hanno Parigi e Londra, e che
non si trova niente affatto a Rom a. Il popolino vi è tu­
multuoso, la borghesia vana, 1’ alta nobiltà fastosa, e la
piccola avida di grandi titoli : essa ha avuto di che sod­
disfarsi sotto la dominazione di Casa d ’Austria. L ’ Impe­
ratore contro denaro ha dati titoli a chi ne ha voluti,
donde il proverbio: è veramente duca, ma non cavaliere!
Il beccato, dal quale ci servivamo, non esercita, se non
per mezzo dei suoi commessi, dacché egli è duca. La
moglie di un commerciante non esce mai di casa sua nel
suo equipaggio, senza una carrozza di seguito, nella quale
voi sospettate bene che non vi sia alcuno ; ma ciò fa sem­
pre del rumore, e va come la tempesta. Voi sapete che
questo è il paese dei cavalli. Sulla rinomanza loro io mi
era fatto un’ altra idea; essi non sono punto belli, al con­
trario sono piccoli e gracili, ma fini, diligenti, maliziosi
e pieni di fuoco. Si fa grande uso qui delle piccole vet­
ture a conchiglie, a ruote molto basse, e tirate da un sol
cavallo, che le trascina a tutta corsa ».
Poi, dopo aver parlato del numero degli abitanti e
della dominazione spagnola e dei vice re austriaci, dice:
« Ma ritorniamo ai nostri gran signori napoletani. Essi
vivono alla spagnola, più che all’italiana ; hanno rappre­
sentanze, accolgono bene gli stranieri, hanno un’aria di
nobile educazione, hanno gran casa e spesso tavola ».
Trova però le conversazioni ordinarie non divertenti, es­
sendovi una vernice di superstizione e di repressione, che
si spande su tutto. « L e donne vi sono più impacciate che
altrove: tutta la gelosia italiana è venuta a rifugiarsi qui ».
Riassume, cosi, le sue impressioni su Roma :
« E lle est, quant au materiel, non-seulement la plus

belle ville du monde, mais hors de camparaison avec toute

�autre, même avec Paris, qui d'autre cóté l'emporte infine­
ment pour tout ce qui se remue ».
Trova enorme la mancanza di lungotevere, per cui
i quartieri più vicini del fiume, che dovrebbero essere i
più aperti e i meglio areati, sono al contrario, i più brutti ;
quello degli ebrei, soprattutti, è un’arciporcheria. La ma­
gnificenza degli edifici romani gli suggerisce una pagina
piena di colorito e di verità intorno al diverso modo di
spendere dei ricchi italiani e francesi.
« Noi diciamo spesso, noi altri Francesi, che gli Italiani
sono avari e meschini, che essi non sanno spendere e
farsi onore con i loro beni, nè dare un bicchier d ’acqua
ad alcuno : che soltanto i nostri signori hanno un’ aria
di magnificenza, una tavola sontuosa, equipaggi brillanti,
mobili, gioielli e toelette di gusto. Io ho spesso occasione
di mettere, qui, in paragone il genere differente del fasto
delle due nazioni, francese e italiana : a dirla senza or­
pello, quello di quest’ultima mi sembra infinitamente più
ricco, più nobile, più piacevole, più utile, più magnifico,
sentendo meglio la sua aria di grandezza. Ciò che noi
chiamiamo, il più comunemente in Francia, fare una gran
figura, avere una buona casa, consiste nell’avere una gran
tavola. Un uomo ricco, che rappresenta, ha molti cuochi,
molti servizi d ’ entrée et d'entremets, delle frutta montate
con eleganza (il cui uso, in parentesi, ci viene dall’Italia);
la prolusione delle pietanze deve essere tripla ili ciò che
sia necessario per il numero dei convitati. E gli riunisce
il più gran numero di gente che gli sia possibile, per
consumare queste provvisioni, senza darsi la pena di sa­
pere, se i convitati sieno amici suoi o semplicemente delle
persone amabili ; gli basta che si veda, che egli faccia la
più delicata e la meglio servita tavola del mondo, e che
si possa dire, ai quattro venti, che alcuno non sappia
m eglio di lui farsi onore con le sue ricchezze. In mezzo
a questa specie di scialacquo, vive in un imbarazzo quoti­
diano, senza piacere, e, forse anche con noia ; a disagio
a malgrado le ricchezze; spesso rovinato e certamente
dimenticato dopo la digestione.

�« Un Italiano non fa niente di tutto questo: la sua
maniera di comparire, dopo avere ammassato, con una vita
frugale, molto danaro contante, è quella di spenderlo nella
costruzione di qualche grande edificio pubblico, che serva
ad abbellire, o all’utilità della sua patria, e che faccia
passare alla posterità, in modo durevole, il suo nome, la
sua magnificenza e il suo gusto. Questo genere di vanità
non è forse meglio inteso che il nostro? Non raggiunge
meglio i suoi fini ? In prima, se si misura il fasto dalla
spesa’, come è naturale, quello dell’italiano è molto più
grande; aggiungete che egli semina il suo danaro fra i
mestieri di prima necessità, ancora più che fra i mestieri
di lusso; il contrario accade tra noi. Quanto al piacere
che si può provare in questa sorta di spese, non ve n’ è
tanto a veder crescere sotto i propri occhi opere che ri­
marranno, che a vedere l’arredamento di un festino, che è
destinato a sparire, e inoltre il primo genere è 'di una
specie più soddisfacente e più nobile ; e quanto al piacere
che si può dare agli altri, non ve n’è tanto a soddisfare
gli occhi, che a soddisfare il palato? Una bella colonna
scannellata vale bene una buona pollastra. Dopo averla
vista, la si vedrà ancora : è un dono perpetuo, presente
e futuro: tutti vi sono invitati n ati; ed è costante che
più la festa è generale, più colui che: la dà, sa rappresen­
tare, e sa farsi onore dei suoi beni.
« Mi sembra, mio grosso Blancey, che a malgrado la
vostra abbominevole ghiottoneria, il mio suffragio deve
essere di qualche peso su questo articolo, a meno che
la vostra lingua di serpente non abbia mentito allo spirito
santo, quando essa mi ha dato, in pubblico, la taccia di
essere di un’inaudita e superlativa ingordigia ».
In quanto a costruzioni stima che i Francesi si inten­
dano meglio nella distribuzione, negli ornamenti, nell'or­
dine e comodità dell’ interno, mentre a noi dà il vanto
di essere maestri nella magnificenza e nella gran maniera
dell’esterno, cui spesso sono sacrificate le comodità del­
l’abitazione. A proposito di Michelangelo e del Bernini,

�egli, ingenuamente dice, che molte delle loro opere non
lo avevano soddisfatto, e gli facevano cercare per quali
ragioni essi fossero decantati come superiori a tutti gli
altri artisti, ma quando si vede la cupola di San Pietro e
piazza Navona si grida, egli afferma con entusiasmo, che
a ragione la fama ha messo qnesti due maestri di sopra
a tutti gli altri! A suo modo di vedere, palazzo Farnese
ha, nella sua esteriore architettura, più maestà, grandezza,
e solidità, che grazia e ornamento. Il cornicione di M i­
chelangelo gli sembra il più bel pezzo. In ogni modo non
sa decidersi a chiamare l’edificio perfetto, non potendo
chiamare una costruzione senza colonne, perfettamente
bella. ( E ’ la sua monomania !) — E soggiunge, che si ha
sempre une dent contre lui, ricordandosi che gli insensati
Farnesi distrussero, per metterla, su, una parte del Co­
losseo! Furono proprio posseduti dal demonio per fare
un’azione simile, e sarebbe stato meglio, a tal prezzo, che
non esistesse un palazzo Farnese.
Voglio trascrivere qui, nel suo testo originale, ciò che
egli d ic e del « Giudizio universale» di Michelangelo:
« L e Jugem ent dernier, de Michel-Ange, à la chapelle

Sixtine, est aussi de la prem iere classe des compositions à
fresque; ce fam eux ouvrage, et peut-être encore plus les
figu res de la fris e qui soutiennent le plafond, en toutes sor­
tes d'attitudes forcées, sont une fu rie d ’anatomie. Ce sont
des prophètes et des Sibylles, incomparables pour la science
et la force du dessin. C’est le plus bel ouvrage de MichelAnge, en peinture. A vra i dire, je n’en connais point
d ’autre que celui-ci de véritablement beau. C'était, pour
trancher le mot, un mauvais, mais un terrible dessinateur.
Nous devons à ce vigoureux génie le bannissement du goût
gothique et mesquin, et la gloire d'avoir ramené les autres
à ta belle nature, tandis qu’il l'outrait lui-même. Les fig u ­
res de cette frise , leur jorce et leur raccourci, empor­
tent l ’imagination hors d’elle-même comme le sublime du
grand Corneille: on n ’a rien de plus beau en ce genre.
Son tableau du fugem ent dernier a réussi, parce que c’est

�un sujet confus, où le desordre se trouve en sa place , et
parce que il a su répandre un coloris sans harmonie, une
mauvaise teinte générale, ambigue, d 'a ir bleuâtre et rou­
geâtre, qui ne ressemble pas mal au mélange des éléments
dans le renversement de la nature. Ce sujet était le plus
•convenable dont un esprit sublime, vaste et féroce, tel que
celui de Michel-Ange, pût fa ire choix selon son caractère.
Toute cette pièce fa it un grand fracas et étonne bien plus
qu'elle ne plaît ; c’est ce que demandait un tel sujet ».
A proposito di antiquari e di biblioteche, fa una punta
nella letteratura. Nota che generalmente, in Italia, si dava,
allora, la preferenza all’Ariosto sul Tasso, e confessa di
essere anch’egli di quest’avviso.
« L ’Ariosto, egli dice, fa le mie delizie perpetue e non
posso abbandonarlo dal momento che sono in istato di
intenderlo. Quale poeta è più poeta di lui ? Quale altro
ha posseduto il talento di narrare con più grazia, natu­
ralezza e facilità? Quale uomo ha saputo mai maneggiar
meglio la sua lingua in tutti i toni, sublime, morale, te­
nero, nobile o leggero ? Chi ha saputo meglio dipingere
le situazioni, concatenare gli avvenimenti, perdere e ritro­
vare, in un modo più naturale, un si gran numero di
personaggi, e con un passaggio di due versi rimettere il
suo lettore del tutto a riprendere il filo di una lunga
storia raccontata nei canti precedenti ? — Ma gli Italiani,
mettono in prima linea Dante. Io ho letto qualche cosa
di Dante, a gran fatica; esso è difficile ad intendersi, tanto
per il suo stile che per le sue allegorie.
Car un sublime dur
S 'y trouve enveloppé dans un langage obscur.

« Esso mi sembra pieno di gravità, di energia e di im­
magini forti, ma profondamente tristi; cosi io non lo leggo
punto, perchè mi rende l’anima abbuiata. Tuttavia io sento
che comincio a gustarlo, e io l’ammiro come un raro ge­
nio, soprattutto per il tempo in cui visse, e come il primo

�uomo di Europa, che, nei secoli moderni, abbia meritato
veramente il nome di poeta ; ma io non posso compren­
dere con ciò che lo si metta di sopra al Tasso o all’Ario­
sto, al quale io ritorno sempre con maggiore attacca­
mento ».
Stima che Dante non ha, se non forza, ma è secco
e duro; che mettere Dante più in alto dell’Ariosto, sia
come considerare il romanzo della Rosa più in alto del
L a Fontaine. E conchiude: « J'avou e que Dante ne me
plaìt qu’en peu d'endroits, et me fatigu e partout ».
Del Petrarca non giudica meglio « ses sonnets m’ont
fo rt ennuyé; je n 'ai pu les continuer ». Si trovò più con­
tento nel leggere il suo Tempio della morte. Poi esorta i
suoi amici a leggere L 'Ita lia liberata dai Goti del T ris ­
sino. Non molto loda l’ Orlando innamorato del Boiardo.
« L a poesia italiana, egli dice, ha dei grandi vantaggi
sulla nostra : quello della lingua preferibile alla nostra,
checché se ne voglia dire, più scorrevole, più sonora, più
armoniosa, egualmente propria allo stile maestoso e alle
grazie leggere, oltre che essa si permette un po’ più di
inversioni, ciò che rende le sue costruzioni meno uniformi.
L a nostra lingua non è, se non chiara ; per ciò adatta
alla storia, alla dissertazione, al. poema drammatico. Ci è
più difficile di raggiungere l'epica ; i nostri eterni ricorsi
di rime a coppia, maschili e femminili, diventano, in fine,
insostenibili a l’orecchio, nelle composizioni di lunga lena.
In italiano le lunghe narrazioni, distribuite in ottave, a
rime intrecciate, sono più sopportabili. Ma non pensate,
voi, che noi potremmo introdurre nella nostra poesia nar­
rativa quest’uso delle ottave di sei versi a rime incrociate,
seguite da due altri rimati tra loro. Il guaio è, che deb­
bonsi trovar qui, per la m aggior parte dei suoni tre rime
invece di due, e che noi ne siamo malamente forniti
nella nostra lingua, in cui tante parole non hanno punto
rime e tante altre non ne hanno molte ».
Una delle parti più importanti del libro è la relazione
intorno agli spettacoli e alla musica in Italia. Premette

�che ogni genere di musica, per essere compreso e gu­
stato, deve essere udito nel suo ambiente ed eseguito da
artisti nazionali ; meglio s ’intende la musica italiana in
Italia e la francese in Francia. Io non intendo discuter
questo sofisma che nega il valore universale al linguaggio
musicale, e noto tutto il resto che contiene giudiziose
e vere osservazioni. Non sa liberarsi, dopo le tante
discussioni avvenute in Francia, iniziate nel 17 0 1 , tra
il Raguenet e Vieuville de la Freneuse, e che dove­
vano prender m aggior forza ed estensione durante l’En­
ciclopedia, come abbiamo visto, dal fare il parallelo tra
la musica italiana e la francese. Parlando di un libro di
tal Bonnet, trovato presso il libraio Pagliarini, in Roma,
nota che è necessario, per dire cose giuste, di non essere
prevenuto a favore esclusivo dell’una o dell’altra. Sebbene
il Bonnet crede che la musica non sia fatta per essere
accompagnata col canto e sia partigiano della declama­
zione notata, pure dice cose ragionevoli finché si trova
nel campo della musica francese ; ma dal momento che
prende a dire dell’italiana, osserva il De Brosses, non si
può immaginare niente di più assurdo di tutto ciò che
assevera, e si mostra ignaro del paese di cui parla, della
sua lingua, e, soprattutto, della sua musica, che non ha
mai udito. D ’altra parte, ha trovato, in Italia, cantanti e
compositori prevenuti in altro senso, per cui la questione
si inasprisce, ma non si risolve. Cita, a titolo d ’onore, il
Tartini, il quale pone bene i termini della controversia :
ogni nazione ha una musica a sé, conforme al genio della
sua lingua e al genere di voce che produce il paese, in
conseguenza differente da quelle degli altri, e che si gusta
meglio a misura che uno si naturalizza nel paese. Il De
Brosses conchiude questa parte, augurandosi che un’ o­
pera italiana sia installata a Parigi definitivamente, perché
dal paragone ne nasca il miglioramento dell’arte e il raf­
finamento del gusto.
Osserva, poi, che gli Italiani hanno il gusto per gli
spettacoli più che ogni altra nazione, come per la musica.

�Ed essi non sanno separare gli uni dall’altra. Cosi, la
tragedia, la commedia e la farsa ancora si trasformano in
melodramma, in cui è maestro insuperato il Metastasio,
autore di produzioni piene di spirito, di situazioni, di
colpi di teatro e di interesse, che resisterebbero anche
senza 1’ accompagnamento delle ariette. Non mai alcun
poeta lo ha uguagliato nell’arte dell’esposizione del sog­
getto. Ciò che mette alla tortura tutti i nostri poeti di
secondo ordine, e dove i primi maestri hanno naufragato
più d’una volta, esclama il De Brosses,- non dà alcun pen­
siero al Metastasio, così disinvolto. « Io non so come diavolo
venga a fine di maneggiare la sua protasi in maniera che,
quasi senz’ alcuna recitazione, lo spettatore si trovi in
grado di sapere lutto ciò che è necessario per 1’ intelli­
genza del dramma ». Poi critica il mal vezzo di duplicare
l’azione nelle sue composizioni, che produce una man­
canza di unità nello interesse. Spesso, come in molte tra­
gedie di altri, manca della nobiltà in mezzo ai più
grandi soggetti. Si direbbe che le tragedie italiane sono
tragiche per le azioni e comiche per la maniera di trat­
tarle. V i è in esse, spesso, un buffone tragico, che con­
duce l’intreccio perfidamente e mette la gente nel sacco.
Gli spettatori non temono punto di ridere in mezzo ad
una scena interessante, e tosto riprendono il loro dolore
come se niente fosse. Aggiunge che il Metastasio sac­
cheggiò gli autori francesi, ma sa rendere bene ciò che
si è appropriato. D ’altra parte, opina, che noi abbiamo
alcune buone commedie antiche, come quelle dell’ Ariosto,
e specialmente la Mandragora del Machiavelli. Tuttavia,
pur riconoscendo in esse della forza comica, sembragli
che spesso sorpassino il segno e cadano nella smorfia,
nel grottesco. Venendo alle commedie dell’ arte, giudica
che non vi sia niente di più esilarante, quando non si è
prevenuti ; e niente di più insipido, quando si ascoltano
per la seconda volta. Indi soggiunge :
« Questa maniera di rappresentare all’improvviso, che
rende lo stile molto debole, rende, nel tempo stesso,
I

�'alzione vivissima e vera. La nazione è davvero comica: an­
che fra le persone distinte, nella conversazione, vi ha un
fuoco che non si trova presso noi, che passiamo per es­
sere tanto vivaci. Il gesto e 1’ inflessione di voce si spo­
sano sempre col tema al teatro ; gli attori vanno e ven­
gono, dialogano e agiscono come in casa loro. Quest’ a­
zione è molto naturale, e tutta un’altra aria di verità, che
vedere come al teatro francese, quattro o cinque attori
schierati in fila, come un bassorilievo, davanti là rampa,
dicendo la loro parte ciascuno a sua volta. »
Confessa che molto Molière prese da queste commedie
dell’arte, fino ad appropriarsi le invenzioni di produzioni
intere, ma ciò gli fa maggiormente ammirare Molière, che
seppe fare delle buone commedie con delle cattive farse.
Ritornando alla musica, si spiega come da noi, allora,
si potesse fornire a tanti compositori di talento un buon
libretto : un poema lirico, una volta composto, diveniva
dominio pubblico. Si faceva della buona musica sopra
buoni libretti, non essendo possibile di fare della buona
musica sopra delle cattive parole. Ci vogliono meno voci
per le opere italiane, osserva ancora, qui non si ama la
complicazione di cori, di feste cantate e di danze. Cosi le
voci sono scelte e adatte. L ’orchestra è più numerosa e
variata, ma gli istrumenti non sono nè rari, nè cari ; le
belle voci si pagano ad un prezzo esorbitante. Poi eleva
un inno all’orchestra italiana, insuperabile nell’ arte di au­
mentare o diminuire il suono, 1’ arte delle tinte e del
chiaro-oscuro. Ciò si ottiene sia insensibilmente per gradi,
sia di un colpo. Oltre il forte e il dolce, il molto forte
e il molto dolce, i musicisti italiani hanno un mezzo piano
e un mezzo forte , più o meno accentuato. Sono dei r i­
flessi delle mezze tinte, che danno un piacere incredibile
nel colorito del suono. Talvolta l’orchestra, accompagnando
piano , tutti gli istrumenti forzano insieme, durante una o
due note, da coprire interamente la voce, poi ricadono
tosto nella sordina : è un effetto eccellente. Hanno un’altra
varietà nella maniera di impiegare le modulazioni. Hanno

�dei bellissimi toni dei quali noi facciamo assai poco uso ;
uno tra gli altri in mi maggiore a tre bemolli che chia­
mano re-la-fa di una bellezza e di una nobiltà singolari.
Si studiano pure di variare i suoni con la varietà degli
istrumenti, che impiegano: violini, corni, trombe, altioboe,
flauti, arpe, viole d’amore, arciliuti, mandolini, e via via.
Noi non abbiamo tanta diversità nei nostri ¡strumenti, e
ciò contribuisce ancora alla monotonia, che si rimprovera
alla nostra musica.
Poi soggiunge :
« I loro ritornelli sono deliziosi, e il coro che li segue
è così ben modulato, così lusingatore o sorprendente, che
appo essi le nostre arie francesi non sono, se non canto
pieno ; è follìa fare il paragone. Io non dirò che una sola
parola a questo soggetto, che l’essenza della musica, es­
sendo di essere cantata, quella, che ha più di canto, deve
essere preferita. I pezzi più uniti della loro sono a livello
dei più cantati della nostra.... Il difetto della loro mu­
sica, di cui ne convengono essi medesimi, è quello di non
essere adatta, se non agli spettacoli ed ai concerti, non
potendo fare a meno di accompagnamento...
« Quasi tutte le loro arie sono ad una voce sola, ap­
pena vi sono due o tre duetti in uno spartito, e quasi
mai dei terzetti. I duetti sono consacrati al genere tenero
e commovente, alle più patetiche situazioni dello spartito ;
essi sono di una bellezza meravigliosa e producono una
estrema commozione. In essi, soprattutto, sia le voci che i
violini impiegano quel chiaro-scuro, quel ronzìo insensibile
del suono, che aumenta di forza di nota in nota, fino al
più alto grado, e poi ritorna ad una gradazione, ad una
tinta supremamente dolce ».
Non gli sfugge poi che la mancanza di danze e di di­
vertimenti nelle opere italiane ne accresca l’interesse, non
deviando o interrompendo l’azione, non spezzando, con
elementi estranei, l’attenzione degli spettatori. Crede che
meno il genere del melodramma è serio, e meglio riesce
la musica italiana; pare a lui che essa respiri la gaiezza,
che nella gaiezza trovi il suo principale elemento. Dà il

�vanto alle scuole musicali napoletane di composizione di
essere le prime, essendo di là usciti Scarlatti, Porpora,
Sarri, Porta. Leo, Vinci, Pergolese, Latilla, Di Capua ed
altri celebri compositori. A Bologna assegna il primato
per le scuole di canto; alla Lombardia quello della m u­
sica istrumentale. Proclama la sala del teatro san Carlo
di Napoli la più bella d ’Italia e di oltremonti. Fra tutti i
musicisti del suo tempo, il suo autore preferito è Pergolese.
« Ah, il bel genio, semplice e naturale. Non si può
scrivere con m aggiore facilità, grazia e gusto. Consolatemi
nella mia afflizione, ne ho gran bisogno; il mio povero
prediletto è morto, testé, di petto, a trentatrè anni, cir­
condato da una fama, che avrebbe ben presto uguagliata
quella del Vinci, suo maestro. E ’ morto tra gli applausi
che gli venivano dati per la sua eccellente opera l’ Olim­
piade, che mi ha fatto tanto piacere. I suoi intermezzi
sono cosi leggiadri, gai ed esilaranti. Si reputa la sua
cantata di Orfeo, come la migliore delle cantate italiane,
e il suo Stabat M ater, come il capolavoro della musica
latina. Non vi è quasi produzione più di questa vantata
per la scienza degli accordi. Si dicono anche meraviglie
di un D e Profundis di sua composizione, che è posse­
duto dal duca di Monteleone ; mi era stato promesso di
farmelo avere, ma esso è ancora da venire ».
Ah, dimenticavo dirvi che il De Brosses non dimentica
i castrati, i sopranisti artificiali. Constata che ve ne erano
dei bellissimi e soggiunge : « Ils sont fa ts et avantageux
avec tes belle dames, dont ils sont, à ce que prétend la
chronique médisante, fo rt courus pour leurs talents, qui ne
finissent point ; car ils eu ont des talents. L'on conte même
qu'un de ces demi-vir présenta une requête au pape Inno­
cent X I , pour avoir permission de se marier, exposant que
l ’opération avait été m al fa it e ; sur quoi le pape mit en
m arge: Che si castri m eglio! » ( 1 ).
(1 ) Per le citazioni dei viaggio dei De Brosses vedi a pagg. 57,
J03. 151. 224. 241. 338 vol- 1 e 5, 15, 17, 106, 118, 126, 168,
23i-233. 303. 3 11. 315, 317, 319, 321-323. 327. 332. 334. 33».
340. vol. II. dell’ediz. Didier,g i à citata.

�L ’abate Giangiacomo Barthélemy, nato in M arsiglia, di­
rettore del gabinetto delle medaglie del re, membro dell ’Accademia di iscrizioni e di belle lettere, e poi dell’Accademia francese, viaggiò nel nostro paese dal settembre
1 7 5 5 all’aprile del 1 7 5 7 , incaricato di raccogliere meda­
glie, monete, statue e quadri, onde arricchire i musei di
Parigi. Dotto e modesto, pieno di moderazione e di sin­
cerità, egli dava conto delle sue peregrinazioni, delle sue
ricerche, delle sue compere al conte di Caylus, archeo­
logo come lui, e grande ammiratore di Rom a e d ’Italia.
Queste sue lettere furono pubblicate molti anni dopo, e
furono giudicate ricche di osservazioni fini, di bontà e di
amore per la scienza, per i nostri grandi, per la nostra
terra, eppure chi le aveva dettate era costretto spesso a
dibattersi tra le asperità dei negozi, le avidità dei mer­
catanti fiorentini e le contraffazioni dei Guerra, che imi­
tavano cosi bene le antiche pitture, e dei Gropalesi, che
davano per antichi oggetti di argento, usciti, allora allora,
dalle loro mani, ingannando viaggiatori e amatori, scien­
ziati e profani, forestieri e paesani. Occupato delle sue
ricerche, non ha la pretensione di scrivere nè un trattato,
nè un libro d ’arte sull’Italia ; ma semplicemente una re­
lazione sulle cose principali, che possono interessare il suo
illu stre amico in quanto allo scopo del suo viaggio, ep­
pure si fa leggere con interesse, senza stanchezza e con
non poca utilità. — « Eccoci finalmente a Firenze, scrive
a l suo amico, la patria di Dante e di Michelangelo; Firenze,
la capitale delle arti nel loro rinascimento ; Firenze, in­
fine, dove tutto respira ancora la gloria dei Medici e la
protezione, che essi accordavano alle lettere. Io non saprei
dipingervi l’impressione ricevuta da tante bellezze riunite.
Noi abbiamo passato ilei giorni intieri in questa galleria,
o piuttosto in questo arsenale di capilavoro di ogni ge­
nere. Che magnificenza ! Io non entrerò in alcun partico­
lare; voi avete tutto veduto, e con occhi più illuminati dei
miei. » Tuttavia arrivando a Rom a, scrive al conte : « io
vi dissi l’ impressione che mi aveva fatto la galleria di

�Firenze, ma io ero, allora, come il sorcio di Lafontaine, al
quale le più piccole colline sembravano dei Moncenisio, o
delle Cordigliere. Roma ha mutato tutte le mie idee:
essa mi opprime, non posso esprimervi nulla. Ho passato
due ore in Campidoglio e non ho visto nulla. L ’ammasso
enorme di statue, di busti, d ’iscrizioni e di bassorilievi,
riuniti in questo palazzo, a cura degli ultimi papi, esau­
risce l’ammirazione. Non speriamo più di formare colle­
zioni simili a questa ; noi viviam o in un paese di ferro
per gli antiquari; qui, in Italia, è necessario fare delle ri­
cerche; giammai non si vinceranno i Romani, se non in
Rom a. » Poi, dopo aver dato una sommaria descrizione
della sontuosità degli appartamenti capitolini, esclama : « L a
testa mi gira, e ignoro il tempo che mi ci vorrà per ve­
dere questo Campidoglio, e poi tutto questo Colosseo, e
poi tutti questi archi, e poi tutti questi acquedotti, e poi
tutto s. Pietro, e poi tutti i gabinetti privati ».
Non si può esprimere meglio, con m aggior brevità e
semplicità, l’impressione schiacciante, che si sente innanzi
alla vastità e ricchezza dei monumenti di Rom a antica e
moderna, insieme al piacere di trovarsi fra di essi.
Il Harthélemy parla, con affetto e con ammirazione, di
molti letterati e archeologi nostri, con i quali strinse
amichevoli relazioni, come del Cori, l’autore del Museo
E trusco, del padre Pacciaudi, di monsignor Bottari, l’illu­
stratore del Museo Capitolino, di Alessio Simmaco Maz­
zocchi; e con zelo di leale amicizia spese tutta la sua au­
torità per patrocinare la nomina a soci corrispondenti
dell’Accademia di iscrizioni e belle lettere del Gori, del
Mazzocchi e del Pacciaudi, e raggiunse la meta. Parlò e
scrisse anche per il cardinale Passionai, ma non pare che
fosse ugualmente fortunato.
Era ammiratore della versatilità ed universalità dell'in­
gegno italiano e a proposito del Mazzocchi e del Baiardi,
che scriveva una risposta sopra una questione biblica e
nello stesso tempo un trattato sulla filosofìa di Newton,
diceva al suo amico, in data del 7 aprile 17 5 0 : « G li

�Italiani sono ancora persuasi che si possano dividere le
proprie forze senza indebolirle; e il caso mi ha ben se­
condato, perchè, in una mia prima visita, ho trovato due
altri celebri antiquari, dei quali l’uno scriveva sulle materie
del giansenismo e l’altro traduceva, in versi italiani, una
tragedia di Marmontel, che egli giudicava sublime. Bian
chini era antiquario ed astronomo ; Apostolo Zeno, anti­
quario e poeta; il marchese Maffei, poeta, antiquario, teo­
logo, fisico e via dicendo.
Il
Barthélemy, autore di pregiate Memorie, inserite ne­
gli annali dell’Accademia parigina, scrisse anche una no­
tevole relazione sopra i monumenti di Rom a antica ; ma
il suo nome è legato al Viaggio del giovane A llocarsi in
G recia. Questa opera gli fu ispirata dal viaggio in Italia,
come ci racconta nelle sue Memorie. E ’ un brano di prosa
brillante ed erudita, in cui egli descrive tutte le glorie
nostre del Rinascimento:
« Il caso m’inspirò l’idea del Viaggio d'A nacarsi. Io
ero in Italia nel 17 5 6 , più attento all’antico splendore,
che allo stato attuale delle città, che io percorrevo. Io
rimontavo, naturalmente, al secolo, in cui esse si dispu­
tavano la gloria di fissare, nel loro seno, le scienze e le
arti ; e pensavo che la relazione di un viaggio intrapreso
in questo paese, verso il tempo di Leone X , e prolun­
gato durante un certo numero di anni, presenterebbe uno
dei più interessanti e ilei più utili spettacoli per la storia
dello spirito umano. Si può averne la convinzione con
questo leggero schizzo. Un Francese passa le Alpi : vede,
a Pavia, Girolamo Cardano, che ha scritto su quasi tutti
i temi, e le cui opere si compongono di dieci volumi in
folio. A Parma, vede il Correggio, dipingendo a fresco
la cupola della cattedrale ; a Mantova, il conte Baldas­
sarre Castiglione, autore dell’eccellente opera, intitolata il
Cartesiano ; a Verona, il Fracastoro, medico, filosofo, astro­
nomo, matematico, letterato, cosmografo, celebre sotto
tutti i rapporti, ma innanzi tutto come poeta, perchè la
m aggior parte degli scrittori cercavano allora a

�istn
d
g u ersi in tutti i generi, ed è ciò che deve accadere allor­
ché le lettere si introducono in un paese. A Padova, as­
siste alle lezioni di Filippo Decio, professore di diritto,
rinomato per la eccellenza del suo talento e delle sue co­
gnizioni : questa città dipendeva da Venezia. Luigi X II ,
essendosi impossessato del Milanese, volle accrescer de­
coro alla sua capitale, chiamandovi D ecio; e lo fece ri­
chiedere alla repubblica, che lo ricusò lungo tempo. Le
trattative continuarono, e si vide un momento in cui le
due potenze stettero per venire alle mani per il possesso
di un giureconsulto.
« Il nostro viaggiatore vede, a Venezia, Daniele Bar­
baro, erede di un nome fortunatissimo nelle lettere, e del
quale egli ha sostenuto lo splendore con un commento
sulla rettorica di Aristotile, con una traduzione di Vi­
truvio, con un trattato sulla prospettiva; Paolo Manuzio,
che esercitò la stamperia e coltivò le lettere col medesimo
successo di suo padre, Aldo Manuzio. F g li trova, presso
Paolo, tutte le edizioni degli antichi autori greci e latini,
recentemente uscite dalle famose stamperie d ’ Italia, fra le
altre quella di Cicerone, in quattro volumi in folio, pub­
blicata a Milano, nel 1 4 9 9 ; e il « Salterio », in quattro
lingue, ebrea, greca, caldea ed araba, stampato a Genova,
nel 1 5 1 6 .
« E gli vede, a Ferrara, l’Ariosto ; a Bologna, seicento
scolari assidui alle lezioni di giurisprudenza, che dava il
professore Ricini, tra i quali A idato, che ben tosto dopo
ne riuniva ottocento, il quale offuscò la gloria di Bartolo
e Accursio; a Firenze, Machiavelli, gli storici Guicciardini
e Paolo Giovio, una università fiorente, e quella casa dei
Medici, prima limitata alle operazioni del commercio, al­
lora sovrana e alleata a parecchie case reali, la quale
mostrò grandi virtù nel suo primo stato, grandi vizi nel
secondo, e che fu sempre celebre, perchè si interessò sem­
pre alle lettere ed alle arti ; a Siena, Mattiolo, lavorando
al suo commento su Dioscoride ; a Roma, Michelangelo
elevando la cupola di san Pietro, Raffaello dipingendo le

�gallerie del Vaticano, il Sadoleto e il Bembo, poi cardi­
nali, allora segretari presso Leone X ; il Trissino dando­
la prima rappresentazione della sua Sofonisba, prima tra
gedia composta da un moderno; Beroaldo, bibliotecario
del Vaticano, occupato a pubblicare gli annali di Tacito,
recentemente scoperti in Vestfalia, e che Leone X aveva
comperati con la somma di cinquecento ducati in oro ; il
medesimo papa proponendo dei posti ai dotti di tutte le
nazioni, che risiederebbero nei suoi stati, e notevoli ri­
compense a coloro che gli avrebbero recati manoscritti
sconosciuti.
« A Napoli, egli trova Telesio, inteso a riprodurre il
sistema di Parmenide, il quale, secondo Bacone, fu il primo­
restauratore della filosofia; vi trova anche Giordano Bruno,
che la natura sembrava avere scelto per suo interprete,
ma al quale, nel dargli un gran bel genio, ricusò il ta­
lento di governarsi.
« Fin qui il nostro viaggiatore si è limitato ad attra­
versare rapidamente l’ Italia da un capo all’altro; cammi­
nando sempre fra prodigi, voglio dire fra grandi monu­
menti e grandi uomini, sempre preso da un’ammirazione
crescente ad ogni istante. Simili oggetti colpiranno do­
vunque i suoi sguardi, allorché moltiplicherà le sue escur­
sioni : quale raccolta di scoperte e quale sorgente di rifles­
sioni sulle origini della luce che ha rischiarato l’Europa.
Io mi contento di indicare queste ricerche; tuttavia, il mio
soggetto mi trascina, ed esige ancora qualche sviluppo.
« Nel quinto e sesto secolo dell’era cristiana, l’Italia fu
soggiogata dagli Eruli, (ioti, Ostrogoti e da altri popoli,
allora sconosciuti ; nel quindicesimo, essa lo fu, sotto au­
spici più favorevoli, dal genio e dal talento. Essi vi fu­
rono chiamati, o per lo meno accolti, dalle case dei .Me­
dici, Estense, di Urbino e di Gonzaga, dai più piccoli
sovrani, dalle repubbliche: dovunque grandi uomini, gli
uni nati nel paese stesso, gli altri attratti dai paesi stra­
nieri, più per lusinghiere distinzioni che per vile interesse ;
altri chiamati dalle nazioni vicine, per propagarvi le idee,

�per vigilare sull’educazione della gioventù, o sulla salute
dei sovrani.
« Dovunque si fondavano università, collegi, stamperie
per ogni linguaggio o scienza, biblioteche arricchite senza
interruzione delle opere, che si pubblicavano e dei mano­
scritti recentemente portati dai paesi, in cui l’ignoranza
aveva conservato il suo impero. L e accademie si moltipli­
cavano, e tanto, che a Ferrara se ne contavano da dieci
a dodici, a Bologna circa quattordici, a Siena sedici. Esse
avevano, per oggetto, le scienze, le belle lettere, le lingue,
la storia, le arti. In due di queste accademie, l’una de­
vota specialmente a Platone, e l’altra al suo discepolo
Aristotile, erano discusse le opinioni dell’antica filosofia,
e presentate quelle della filosofia moderna. A Bologna,
come a Venezia, una di queste società vigilava sulla stam­
peria, sulla bellezza della carta, sulla fonderia dei carat­
teri, la correzione delle stampe, e su tutto ciò che poteva
contribuire alla perfezione delle nuove edizioni.
« L ’Italia era, allora, il paese dove le lettere avevano
fatto e facevano il maggiore progresso. Questo progresso
era l’effetto dell’ emulazione fra i diversi governi, che la
d iv devano e della natura del clima. In ogni Stato, le ca­
pitali, ed anche le città meno considerabili, erano estremamente avide di istruzione e di gloria : esse offrivano,
■quasi tutte, osservatorii agli astronomi, anfiteatri agli ana­
tomisti, orti botanici ai naturalisti, a tutti i letterati rac­
colte di libri, di medaglie e di antichi monumenti ; ad
ogni genere di cognizione dei segni splendidi di conside­
razione, di riconoscenza e di rispetto.
« In quanto al clima, non è raro di trovare in questa
contrada immaginazioni attive e feconde, spiriti giusti,
profondi, atti a concepire grandi imprese, capaci di medi­
carle lungo tempo, incapaci di abbandonarle dopo di averle
ben pensate. A questi vantaggi ed a queste qualità in­
sieme deve l’Italia, questa massa di idee e di talenti, la
quale, in pochi anni, l’elevò tanto di sopra alle altre con­
trade di Europa.

�« Io ho collocato l’Ariosto sotto il pontificato di Leo­
ne X ; avrei potuto mettere, fra i contemporanei di questo
poeta, il Petrarca, sebbene vissuto circa centocinquant’ anni
prima di lui, e il Tasso che nacque undici anni dopo :
perchè le poesie italiane del primo, dimenticate quasi ap­
pena nate, furono gustate ed ebbero gran numero di edi­
zioni e di commentatori col pontificato di Leone X , e
perchè il Tasso si formò in gran parte sull’Ariosto. Cosi,
alle sorgenti ed alle bocche del Nilo, si dà il nome di
questo fiume. Tutti i generi di poesia furono, allora, col­
tivati, e lasciarono modelli. Oltre l’Ariosto, si possono ci­
tare, per la poesia italiana, Bernardo Tasso, padre del ce­
lebre Torquato, Eresie Bentivoglio, Annibai Caro, il Berni ;
per la poesia latina, il Sannazaro, il Poliziano, il Vida, il
B.'roaldo; e fra quelli che, senza essere soltanto poeti, fa­
cevano dei versi, Leone X ,
achiavelli, Michelangelo, Ben­
venuto Celimi, che fu sommo nella scultura, nella orefi­
ceria e nella incisione.
« I progressi dell’ architettura, in questo secolo, son
attestati, da un lato, dalle opere del Serbo, del Vignola e
del Palladio, come dalla folla di commenti che videro la
luce sul trattato di Vitruvio, e, dall’altro lato, dagli edi­
fizi pubblici e privati, costruiti allora, e che esistono an­
cora.
« In quanto alla pittura, io ho fatto minzione di Mi­
chelangelo, di Raffaello, del Correggio ; devonsi loro unire
Giulio Romano, Tiziano, Andrea del Sarto, che vivevano
nello stesso tempo, e quella folla di geni formati dalle
lezioni loro e dalle opere loro.
« Ogni giorno apparivano nuovi scritti sopra i sistemi
di Platone, di Asistotile e degli antichi filosofi. Perseve­
ranti critici, come il Giraldo, il Panvinio, il Sigonio, lavo­
ravano sulle antichità romane e quasi tutte le città com­
pilavano i loro annali. Mentre, per conoscere in tutta la
sua estensione la storia dell’uomo, alcuni scrittori rimon­
tavano alle più antiche nazioni, intrepidi viaggiatori si
esponevano ai più grandi rischi per scoprire popoli

�tl ani e sconosciuti, dei quali appena si supponeva 1’ e s ­
n
o
stenza. I nomi del genovese Cristoforo Colombo, di Ame­
rico Vespucci di Firenze, di Sebastiano Caboto da Ve­
nezia ornano quest’ultima lista, ben presto aumentata dai
nomi di parecchi altri Italiani, le relazioni dei quali furono
inserite, poco tempo dopo, nella Raccolta del Ramusio,
loro compatriota.
« L a presa di Costantinopoli per i Turchi, nel 14 5 3 ,
e le liberalità di Leone X , fecero rifluire in Italia moltis­
simi Greci, che portarono con loro, tutti i libri elementari,
relativi alle matematiche. Si affrettarono a studiare la loro
lingua; i loro libri furono stampati, tradotti, spiegati, e il
gusto per la geometria divenne generale: ad essa molti
dedicarono tutto il loro tempo, come Commandoni e T ar­
taglia ; altri l’associarono ai loro primi lavori, come Mau­
rolico da Messina, il quale pubblicò diverse opere sul­
l’aritmetica, la meccanica, l’astronomia, l ’ottica, la nautica,
la storia di Sicilia, la grammatica, la vita di alcuni santi,
il martirologio romano, non negligendo la poesia italiana :
al pari di lui fu Agostino Nifo, professore di filosofia a
Rom a sotto Leone X , il quale scrisse sull’ astronomia, la
medicina, la politica, la morale, la rettorica, e su parecchi
altri temi.
« L ’anatomia fu arricchita dalle osservazioni del Fal­
loppio di Modena, da quelle dell’Acquapendente suo disce­
polo, dal Bolognini eli Padova, dal V igo di Genova e da
molti altri.
« L ’Aldrovandi ili Bologna, dopo avere, durante qua­
rantotto anni, professato botanica e filosofia nell’Università
di quella città, lasciò un Corso di storia naturale in di­
ciassette volumi in-folio. Fra la grande quantità di opere
che comparvero allora, io non h0 fatto menzione di quelle
che ebbero specialmente per obbietto la teologia o la
giurisprudenza, perchè esse sono conosciute da coloro i
quali coltivano queste scienze, ed interessano poco coloro
ai quali queste scienze sono estranee. In rispetto alle altre
classi, io non ho citato, se non alcuni esempi, presi, per

�dir così, a caso. Essi basteranno per mostrare i diversi
generi di letteratura dei quali si pigliava vaghezza di oc­
cuparsi, e i diversi mezzi, che si impiegavano, per esten­
dere e moltiplicare le nostre cognizioni.
« I progressi delle arti favorivano il gusto degli spet­
tacoli e della magnificenza. Lo studio della storia e dei
monumenti dei Greci e dei Romani inspirava idee di de­
coro, di insieme e di perfezione, che non si erano avute
fino ad allora. Giuliano dei Medici, fratello di Leone X ,
essendo stato proclamato cittadino romano, molte feste
pubbliche si fecero: sopra un vasto teatro, costruito espres­
samente nella piazza del Campidoglio, si rappresentò, du­
rante due giorni, una commedia di Plauto, della quale la
musica e la messa in ¡scena eccezionale suscitarono la
ammirazione generale. Il papa, il quale credè in quest’oc­
casione di dover convertire in un atto di beneficenza ciò
che non era se non un atto di giustizia, diminuì alcune
imposte, e il popolo, che prese quest’atto di giustizia per
un atto di beneficenza, gli elevò una statua.
« Un osservatore il quale vedesse di botto la natura
lasciarsi strappare tanti segreti, la filosofia tante verità,
l’industria tante nuove risorse, nel tempo stesso che al
mondo antico se ne aggiungeva uno nuovo, crederebbe
di assistere alla nascita di un novello genere umano : ma
la sorpresa che gli produrrebbero tutte queste meraviglie,
diminuirebbe subito nel vedere il merito e i talenti lot­
tanti con vantaggio contro i più rispettati titoli, i dotti
e i letterati ammessi alla porpora romana, nei Consigli
dei re, nei posti più importanti del Governo, a tutti gli
onori, a tutte le dignità.
« Per aggiungere nuovo interesse al viaggio, che io mi
proponevo di descrivere, basterebbe aggiungere a questa
emulazione di gloria, che splendeva in ogni parte, tutte le
nuove idee che faceva schiudere questa stupefacente rivo­
luzione e tutti quei moti che agitavano allora le nazioni
di Europa, e tutti quei rapporti con l’antica Rom a, che
ritornano senza posa allo spirito, e tutto ciò che il

�sp
reente annunziava per l ’avvenire ; perchè, insomma, il secolo
di Leone X fu l'aurora di quelli che lo seguirono, e pa­
recchi genii, che hanno brillato nei secoli decimosettimo
e decimottavo, presso le varie nazioni, debbono una gran
parte della gloria loro a quelli che l’Italia produsse nei
due secoli precedenti. Questo soggetto mi presentava dei
quadri cosi ricchi, sì vari e si istruttivi che io ebbi, in
prima, l’ambizione di trattarlo; ma mi accorsi, in seguito,
che avrebbe esatto, da mia parte, un nuovo genere di
studi, e ricordandomi che un viaggio in Grecia, verso i
tempi di Filippo, padre di Alessandro, senza distogliermi
dai miei lavori ordinari, mi avrebbe fornito il mezzo di
chiudere, in uno spazio ristretto, ciò che la storia greca
ci offre di più interessante, e una infinità di particolarità
concernenti le scienze, le arti, la religione, i costumi, le
usanze ecc., di cui la storia non si occupa punto, afferrai
quest’idea, e, dopo averla lungamente meditata, cominciai
ad eseguirla nel 17 5 7 , al mio ritorno dall’ Italia ».
Peccato che il buon Barthélémy, che era cosi innamo­
rato del periodo del rinascimento in Italia, non avesse
stimato di distogliersi, per un dato tempo, dai suoi la­
vori ordinari, per approfondire i suoi studi intorno a quel­
l ’ppoca gloriosa. E gli di certo ci avrebbe dato un quadro
luminoso e cattivante, come lo vedeva nella sua fantasia
di erudito e di artista ( 1) .
(1) Per le citazioni del viaggio del Barthélémy vedi a pa­
gine 25, 29, 3 1, 125, 325, 333, 397 e segg. in: Voyage en Italie
de M. l'abbé B arthélemy de l'académie française, de celle des in­
scriptions et belles •lettres et auteur du voyage d'Anacharsis, im­
prime sur les lettres originales écrites au comte de Caylus, avec
une appendice, où se trouvent des morceaux inédits de Winckel­
mann, du P. Jacquier, de l'abbé Zarillo, académicien d ’Hercu­
lanum et antiquaire du roi de Naples et d'autres savans, publié
par A. SERIEYS, bibliothécaire du Prytanée, et communiqué pen­
dant l'impression au sénateur, neveu de cet académicien, et au
directeur de la Monnoie des médailles son compagnon de voyage
en Italie. Seconde édition, augmentée d'une notice sur madame
De Choiseul. Paris, Buisson, Anno X (1802).

�XIII.

Les l e t t r e s

fam ilières di m a d a m e Du

I m usei d ’ Italia e il Cochin. —
gin ale dell’a b a t e C oyer. —
I’ u n ità

m o ra le

Il viaggio

d ’a r g e n t o d 'I ta lia .

ori­

S uo s e n tim e n to del­

degli Italiani. —

g o v ern o p re fe rita dagli

Bocage. —

Italiani. —

La
Le

fo rm a

di

m in iere

�.

�madama D u Bocage ci ha lasciato delle lettere
sull’Italia, che ella scrisse a sua sorella durante il suo
viaggio, compiuto dall’aprile 17 5 7 alla fine di giugno
del 17 5 8 . Essa, che era ben conosciuta in Italia per il
suo poema su Cristoforo Colombo, fu bene accolta do­
vunque, e ne fu soddisfatta. Dice alla sorella : « come io
amo la poesia, ognuno ha la bontà di usare questo lin­
guaggio per lusingarmi, e cerca l’occasione di farmene
udire ». A Venezia, è invitata ad un pranzo dal conte
Farsetti, e vi conosce Carlo Goldoni, il Quirini, autore,
come lei, di un poema su Colombo in dieci canti, il quale
traduceva il suo Paradiso terrestre, e la contessa Gozzi,
moglie del Quirini, la quale aveva tradotto la sua tragedia
le Am asoni. Dopo il pranzo, il Landini, toscano, autore
del Tempio della filosofia, in versi martelliani, preso il
mandolino, cantò, su qualsiasi soggetto propostogli, dei
versi spesso felici. « Questo talento per noi sconosciuto ci
stordisce, ella esclama, io non so, se la nostra lingua vi si
presterebbe, la lingua italiana è più abbondante e più di­
sinvolta. Io era nella casa delle muse ». A Napoli, al­
l ’ombra di un lauro, che om breggia perennemente la tomba
di Virgilio, il galante abate Liganio le fa tenere un so­
netto, in cui M ergellina con Posilipo suo, che, fino allora

A

n c h e

�non aveva veduto nessuna mano atta ed ingegnosa per
toccare la cetra di Virgilio,
__ tosto che dal franco invitto regno
Giunta sentì l’ immortal donna altera,
Che il Colombo die' fama in stil si degno,
Or sì, disse vedrò, dove il Fràl era,
E la cetra di quel, che io serbo in pegno,
Sedersi lieta una sua immagin vera.
E quando essa se ne tornava a Parigi, per la via di Pro­
venza, le fu rimessa una raccolta di poesie, composte in
suo onore dagli Arcadi di Roma, con la seguente epigrafe*.
De Rome, en cet heureux mélange,
Les Muses font de vous un ang e :
Mais vos chants sont encore plus doux,
Car des vers à votre louange
Aucun n'en f a it si bien que vous.
Fatta segno a tante onoranze, ben si comprende come
ella lasciasse a malincuore il nostro paese. E da Roma,
in data dell’otto aprile 17 5 8 , ella scrive a sua sorella in
una maniera semplice e toccante: « Io non vi scriverò
più di qui e mi accingo al triste compito di preparare le
valige e di fare le mie visite di congedo. Immaginatevi
che io ho il dolore, che tutti i partenti fingono di sentire ».
L a Du Bocage, nelle sue lettere, non pretende di sco­
prire l’Italia; non vuol fare dello spirito per forza, come
il presidente De Brosses, non vuole sfoggiare erudizione,
non atteggiarsi a giudice, essa ne parla con semplicità,
con affetto, con grazia femminile, e più che darci un’idea
di ciò che era il nostro paese, quando lo percorreva, fa
nascere il vivo desiderio di vederlo, di conoscerlo e di
apprezzarlo. Ecco come annunzia il suo arrivo a Firenze :
« Noi discendemmo, una domenica, le colline coperte di
case, di boschi e di verde, che la circondano. Qual fu la
nostra meraviglia nel vederle abitate da ninfe: belle ra­
gazze, coperte da piccoli cappelli di paglia, ornati di fiori,

�con collane e braccialetti ; dalla vita slanciata. L ’abbiglia­
mento delle nostre contadine d ’opera è il quadro fedele
delle persone di queste contrade. Mi si assicura che esse
parlino così bene come camminano, specialmente nei din­
torni di Siena ; e che le loro risposte siano si giuste che un
accademico della Crusca non saprebbe mutarvi una sillaba.
Io attribuisco questa raffinatezza di costumi e di lingua,
passato a poco a poco in questo paese, fino alle capanne,
ad una lunga pratica delle leggi e delle arti ».
Essa ha delle pagine deliziose sulla società romana.
Leggiam o questa, per esempio : « Io amo molto la vita
che qui si mena, mia cara sorella; si nutriscono meno, e
meno insieme: le indigestioni sono più rare:
Per mangiar assai, convien mangiar poco.
« Ci vuole uno stomaco di ferro per la molteplicità e
la bontà dei pranzi di Parigi. I più forti vi soccombono.
L a noia che regna in quei pranzi, che la vanità prepara,
ci fa mangiare per dissipare; e le vivande salutari, p e rla
grande varietà loro, si trasformano in veleni. L a larghezza
della tavola regola il numero dei convitati, e impedisce a
coloro che non lo sono, di fare delle visite durante l’ora
del pasto. I forestieri, qui, vi sono meglio ricevuti, e più
divertiti. I vari rinfreschi, serviti nelle riunioni, lusingano
il palato, senza distruggere la salute, e bastano per chiun­
que ne desidera, così la quantità della gente non inco­
moda punto : una tavola da giuoco, una poltrona di più
ne sono la spesa. In questi circoli numerosi è più ag e ­
vole di scegliersi una conversazione particolare : le dame
vi mostrano, parte a parte, le loro grazie e la toletta, gli
uomini discernono meglio quelle che meritano il pomo.
L e lunghe fughe di stanze lasciano sempre spazio per la
folla. »
E sentite quest’ altra su i cicisbei e il cicisbeism o:
« Questi cicisbei o cavalier serventi, contro le leggi dei
Paladini, che essi rappresentano, difendono male l’onore
«delle loro belle, ma consacrano tutti i momenti a servirle.

�L ’ozio si riduce a languire, cosi, nella mollezza, fino alla
decrepitezza. Se l’amore delicato nella giovinezza, furioso
nell’età matura, ridicolo nella vecchiaia, illumina e forma
lo spirito degli uomini, esso svia, accieca spesso il nostro,
anche su i nostri stessi interessi : siamo noi, specialmente,
che portiamo la sua benda. L a civetta guasta la sua re­
putazione, e salva qualche volta la sua virtù ; la riservata,
al contrario, sacrifica in segreto il suo onore, e lo con­
serva nella pubblica opinione; la tenera fa degli ingrati;
la ingenua degli ingannatori; tutte perdono e rischiano
troppo nel darsi, e i loro amanti troppo poco: la partita
non è punto uguale. Qui, le donne sono devote e mon­
dane nel tempo stesso. Da noi, le une si dedicano total­
mente a Dio, altre ai piaceri : se 1’ allontanamento degli
affari, in cui dovunque le donne sono tenute, non le ab­
bandonasse alla loro inclinazione, forse invincibile per la
tenerezza, ogni altra occupazione le renderebbe ben più
felici. Consigli e riflessioni inutili su questa materia esau­
rita ! »
Sebbene donna devota, in quanto ai predicatori osserva
giustamente, che le sembrano troppo declamatori. « Subito
ne ho inteso uno, ella dice, in un sermone sull’ inferno,
gridare : fuoco avanti, fuoco a destra, fuoco a sinistra,
fuoco in alto e in basso, fuoco dovunque, per far paura
al suo uditorio, ma egli non ci dice punto i mezzi per
evitare d i cadervi. I pulpiti italiani sono una specie d i
lunghi balconi, dove il predicatore corre e si agita a sua
posta : la loro eloquenza parla meno al cuore, che alle
orecchie e agli occhi. L ’eccessiva gesticolazione ne toglie
la nobiltà: troppo poco presso gli Inglesi la rende fredda;
saremmo, noi, in quella via media tanto difficile a bat­
tere? »
In quanto agli spettacoli e alla musica, la Du Bocage
non manca di dire la sua parola. Non loda la conversa­
zione nei palchi, che impedisce, tranne nei punti salienti,
di gustare le seduzioni della melodia ; loda però la grande
varietà degli spettacoli e l’ alternarsi degli spartiti, e il

�— 409 —

gran numero di spartiti nuovi, che non fa cadere nella
monotonia delle rappresentazioni francesi. Anch’ella, come
il De Brosses, nota che si rinnova la musica delle opere
sulle stesse parole. Poi ricorda che in testa del poema (ella
si trova in Rom a) l’autore non manca di mettere queste
parole : « le voci fato, deità, destino e simili, che, entro que­
sto dramma, troverai, son messe per ischerzo poetico, e non
per sentimento vero, credendo sempre in tutto quello che
crede e comanda la santa madre chiesa ».
Parlando dei canti francesi, in cui gli attori, suoi
compatriotti, gridavano troppo e del recitativo italiano,
pensava che si potesse, togliendo il buono dall’ una e l’ al­
tra scuola, avere un metodo perfetto di rendere le pas­
sioni, senza inutili lungherie.
Molte altre cose potrei spigolare nelle Lettere di que­
sta amabile donna, ma ciò che ho trascritto, parmi suffi­
ciente a farla conoscere come buona e sincera amica no­
stra ( 1 ).
Carlo Nicola Cochin, nel 17 58 , pubblicava il suo viag­
g io in Italia (2), che deve essere considerato, più che un
viaggio d ’impressioni e di citazioni archeologiche, una
specie di catalogo critico delle nostre migliori opere di
pittura e scultura, che fu poi consultato e anche saccheg­
giato da tutti gli altri viaggiatori, spesso senza fargli l’o­
nore di citarlo.
L ’abate Francesco Gabriele Goyer dell’Accademia di
Nancy, di Rom a e di Londra, autore di una dissertazione
sulle differenze delle religioni greca e romana e di altre
(1) Vedi per Les lettres fam llières sur t'Italie della Du Bo­
cag e nel volume terzo delle sue opere. Per le citazioni, qui fatte,
vedi a pagg. 156, 157. *79. 244. 269, 325, .13«. 335. 340, 355.
379 del suddetto volume.
(2) Voyage d ‘Italie 011 rec u il de notes sur les ouvrages de
peinture et de sculpture dans les principales villes d ‘Italie. Paris,
Jo nbert, 3 vol. in-12, 1758 e Lausanne, 3 vol. in-12, 1773.

�opere erudite, viaggiò in Italia nel 176 4 , e pubblicò, poi,
in due volumi, le sue impressioni e i suoi pensieri ( 1 ) .
E ’ un bell’umore, uno spirito originale, un nemico di ogni
superstizione ed ipocrisia. Il suo viaggio presenta, preci­
samente per questo, un lato del tutto originale. A Torino
è colpito dalla vernice pietista. « Io non ho avuto il tempo,
egli dice, di conoscere i costumi di questa capitale. Io li
credo santissimi, perchè tutte le strade sono disseminate
di chiese e con etichette di nomi di santi. Anche negli
alberghi, voi siete alla stanza san Pietro, san Paolo, e
nella corte si vede una Madonna, innanzi alla quale si
cantano le litanie, per santificare i viaggiatori, che pagano
ben caro questa santificazione, quando si viene a contare.
S e almeno vi si facesse buona tavola; ma è il cuoco del
pasto di Boileau, che prepara tutto ».
A Milano si occupa delle chiese e degli spettacoli. E
nota che un’iscrizione di chiesa gli è parsa assai singo­
lare. Noi crediamo, in Francia, egli esclama, insieme con
tutta la cattolicità, che le preghiere possano togliere le
anime dal purgatorio. Ma il libro della vita essendo
chiuso per noi, ignoriamo in quanto tempo ciò possa ac­
cadere. Gli Italiani lo fissano. Ecco ciò che si legge sopra
un bel cartoccio di marmo a s. Bernardino :
Altare Privilegiato
In Perpetuo
Ove si Libera
Un’Anima dal Purgatorio
Ad Ogni Messa
Generalmente, nelle chiese d ’Italia, si vedono con fre­
quenza simili annunzi.
A Milano, ode la celebre Paganina, che Londra e Ber­
lino hanno acclamato. Qui si grida molto fu o ri, osserva,
(1) Voyage en Italie par M. l'abbé G o y er. Paris, veuve Du­
chesne, 2 vol. in-12. 1776.

�e questi frequenti bis di ariette molto lunghe, molto al­
lungano gli spettacoli.
« Gli Italiani animano gli attori più vivamente che noi
non facciamo. Non si contentano di battere le mani ; gri­
dano, nominando gli attori, brava Paganina, bravo G ra­
zioli, viva Cespi. Gli autori dividono gli applausi e le
acclamazioni con gli attori. T ra gli spettatori vi sono
tanti ecclesiastici, quanti laici. L ’Italia non vi scorge al­
cun soggetto di scandalo ».
Avanzando verso Rom a, incomincia ad incontrare dei
pellegrini. Si imbatte in una bella coppia, maschio e fem­
mina di buona ciera, un’aria di educazione che sente molto
bene, una divisa mezzo penitente, mezzo galante. Sono,
essi, marito e m oglie? si domanda. Ma che importa? è la
devozione, che li avrà associati. Vi sono due modi di andare
ai piedi dei santi apostoli, o di propria iniziativa, o per or­
dine di un confessore, per riscattare i propri peccati. Questi
pellegrinaggi si fanno a piedi. Vi è ancora molto di qui alla
città santa. Le piogge possono guastare le vie. Io non so
che cosa abbia potuto fare questa bella e giovine donna,
esclama il lucianesco abate, per una penitenza così faticosa.
E il buon abate, seguendo il suo cammino, continua a
scrivere alla sua rispettabile Aspasia. Nella cattedrale di
Parma si ferina, a lungo, innanzi alla tomba del Petrarca. Il
poeta vi è coronato di lauro. Canonico di questa chiesa,
egli dice galantemente, se egli non fosse stato che solo
canonico, sarebbe stato dimenticato all'indomani dei suoi
funerali. Voi avete letto le sue poesie, che trionfano
sul tempo, i suoi sospiri brucianti per la bella Laura, ciò
che è un po’ contro i costumi dei canonici. L a sua memo­
ria non n’è meno onorata. Di quei tempi gli Italiani per­
donavano le debolezze del cuore e gli errori dello spirito
ai grandi talenti.
Il buon abate, un vero abate di fine di secolo x v III,
segue il suo filone di felice satira lucianesca. Si indugia, per
poco, a parlare dei costumi fiorentini, e si apre con la sua
Aspasia :

�« Per istruirvi dei costumi fiorentini sarebbe necessario
che io facessi una più lunga conoscenza con essi. Sono
molto discreditati, almeno sopra un articolo, ed eccone l’oc­
casione. Un arcivescovo di Firenze aveva fatto scacciare le
cortigiane. Questa carestia di piaceri della natura, in un
clima in cui essa è cosi esigente, insegnò ad oltraggiarla.
Sant’Antonino, altro vescovo della medesima sede, esperto
del mondo e degli uomini, richiamò le cortigiane, e l’orrore
cessò; ma la cattiva fama sopravvisse sempre al delitto.
Non sono punto dei Fiorentini che mi hanno dato questo
aneddoto, ma stranieri degni di fede, che si sono naturalizzati, e che sanno loro render giustizia nel bene, come
nel male. Del resto queste cortigiane, richiamate, non pos­
sono abitare, se non in certi quartieri, sotto le leggi di una
rigida polizia. Sono anche obbligate, una volta all’anno, di
assistere, tutte, alla predica della Maddalena. Voi immagi­
nate bene che non una sola donna che voglia passare per
onesta, vada ad ascoltare questa parola di Dio. Ma gli
uomini vi accorrono ».
Rim provera poi alla sa ggezza della repubblica di Lucca
il numero eccessivo di sessantasei case religiose, che la
succhiano senza nulla produrre, e che già molto ricche pos­
sono sempre acquistare, come, in effetti, acquistano. Si ve­
dono passare nelle loro mani i fondi dei cittadini. E cosi,
esclama il buon Goyer, non vi è niente di perfetto sotto il
sole.
Innanzi ai monumenti di Rom a rende omaggio al mece­
natismo di alcuni papi. Secondo lui la pittura appartiene
molto più all'Italia, che la scultura. L ’antichità le lasciò dei
modelli per la scultura, ma non ne ebbe per la pittura. Tutti
i grandi artisti, nell’una e nell'altra, si riferiscono ai pontifi­
cati di Giulio II, di Leone X , di Sisto V, di Urbano V III,
come si sono formati in Francia sotto il regno di Lu igi X IV .
Ma, bene osserva il Goyer, vi è da rammaricarsi che tanti
sovrani, che fecero tante cose per le arti, ne hanno fatte sì
poche per la felicità essenziale degli uomini. I grandi non
fanno, se non abbellire il grande edificio politico, i buoni
governi lo sostengono.

�A proposito delle cerimonie religiose, chiama l’atten­
zione specialmente su quella che, il giovedì santo, si cele­
brava, allora, sulla piazza di s. Pietro, per la proclamazione
della Bolla in Cerna D oviini : « Il pontefice si reca proces­
sionalmente, con tutto il sacro collegio, ad una tribuna molto­
elevata, che domina la facciata principale della basilica,,
colà, alzato ancora sulle spalle di dodici uomini, tiene la
fiaccola della scomunica in mano, mentre che si fu lm in a
la Bolla in latino e in italiano, della quale ecco alcuni
tratti : anatema a chi dice che il papa, parlando dalla cat­
tedra, non è infallibile ; anatema ai tribunali secolari, che si
occuperanno, direttamente o indirettamente, dell’ammini­
strazione dei sacramenti ; anatema a chiunque comunicherà
con gli eretici o con gli scomunicati ; anatema a chiunque
dirà che il papa non abbia un potere diretto sul temporale
dei re (io tremava per la Francia). A ll’ultimo anatema,
il pontefice, tonante, slancia la fiaccola accesa sulla piazza,
e, dopo aver maledetto i miscredenti, finisce per benedire
il popolo fedele.
« Con gli umori attuali degli spiriti e delle Corti, c’è
da lusingarsi che questa cerimonia non durerà lungo
tempo ».
Dopo aver fatto cenno di altre cerimonie osserva : « Il
governo ecclesiastico incatena il popolo con una moltitu­
dine di esercizi religiosi, che gli impediscono di rifletter
troppo sul benessere temporale, e con una folla di con­
fraternite che lo danno in mano ai monaci ; e i monaci,
più accreditati degli ecclesiastici, sono alla discrezione del
papa ».
Nel lasciar Rom a, pensa a ciò che essa fu altre volta,
e ciò che era allora. Gli parve ironia ciò che si leggeva
sul palazzo dei Conservatori al Campidoglio, che essi aves­
sero restituito a Rom a, more majorum , tutto il suo antico
splendore.
* Il Campidoglio, melanconicamente nota l’ erudito
abate, davvero innamorato di Rom a e d ’ Italia, sì fa­
moso per i trionfi dei consoli e degli imperatori, è

�p ato sopra una delle sue sommità dal cordiglieri di A ra
cu
o
C ali, l’altra è deserta. — Quel Senato si augusto, che si
riuniva per dettare delle leggi al mondo, è sostituito da
un sol senatore, che non giudica, se non le piccole cause
■del popolo, e ancora si ha paura che quest’ombra non
prenda corpo, dando il posto ad un Romano, per cui
sempre uno straniero, senza appoggi e relazioni, lo occupa.
A l Cam pidoglio i consoli distribuivano le corone agli eroi
della patria. Vi si vede ancora la corona rostrale di Caio
Duilio, per essere stato vincitore nel primo combattimento
navale dato dai Romani. Non vi si coronano più, se non
degli allievi pittori. — Il Foro romano, si celebre per le
sue Corti di giustizia, i suoi templi, le sue basiliche, i
suoi palazzi, i suoi trofei, serve oggi di mercato alle
vacche, così si chiama oggi Campo vaccino. — Il monte
palatino, che i padroni del mondo avevano coperto dei loro
palagi, che i buoni imperatori volevano si considerassero
com e edifici pubblici A rx pubblicarum aedium, non è più
frequentato, se non da qualche curioso, che ricerca delle
rovine. — In quel campo di Marte, dove si irrobustiva
una gioventù, che doveva perpetuare la gloria del nome
romano, in luogo di quei portici donde si applaudiva, di
quelle statue, di quei sepolcri eretti ai grandi uomini per
crearne degli altri, io non scorgo, se non un terreno in­
colto senza utilità. — Questo Tevere, in cui la medesima
gioventù si tuffava per esercitarsi nel nuoto, non vede
più sulle acque sue, se non dei miserabili pescatori, e sulle
rive l’ozio, che passeggia. — Questo mare Tirreno, che
Rom a copriva delle sue flotte, in un tempo in cui essa
non aveva maggiori mezzi che non ne abbiano i papi at­
tuali, non offre nei suoi porti, se non due galee e due
fregate. — Quel circo, cominciato da Tarquinio il vecchio,
ingrandito e abbellito dai consoli e dagli imperatori, quella
bella pista, dove si celebravano dei giuochi sì vari, sì so­
lenni, dove il popolo romano gridava entusiasmato : pa ­
nem et circenses, quel circo e quei giuochi sono spariti.
— Il Colosseo, in cui si davano degli spettacoli di un altro

�genere, dove tutto respirava la grandezza e la magnifi­
cenza e la gioia universale, non mostra più se non i
saccheggi della barbarie, ed Oratorii, dove i penitenti
vanno a flagellarsi, in certi giorni. — I bagni pubblici,
tanto vasti, comodi e ornati, che Rom a aveva consacrati
alla nettezza, alla salute dei suoi cittadini, non ricordano,
se non l’idea mista al rammarico della loro distruzione.
— L e Sepia Ju lia , dal nome di Giulio Cesare, che le am­
pliò, e le decorò con portici, elevandovi tre teatri e un
anfiteatro, quel grande e magnifico recinto dove il popolo
romano si riuniva per eleggere i suo imagistrati, per con­
dannare o assolvere, per dare sanzione alle leggi, rinchiude
og gi dei caffè, dei conventi, e alcuni palazzi di Monsi­
gnori. — Questo popolo re, nel quale risiedeva la sovra­
nità, e che i consoli medesimi trattavano da maestà, trema
alla vista di uno sbirro o di un bargello ».
Infine, dopo di aver notato che quel popolo cosi nume­
roso che, per le sue provvisioni di grano, divorava in
otto mesi l’Africa, non contava, se non centosessantamila
bocche, che per sfamarsi dovevano in parte ricorrere al­
l’elemosina dei conventi, e che tutte le cariche fossero in
mano degli ecclesiastici, per cui i grandi non avessero
alcuna importanza, e il popolo invece di passare il tempo
nei comizi o nel campo, oziasse tra i canti, i suoni e le
cerimonie, si consola pensando che Rom a, per mezzo della
religione, è ancora dominatrice. Così, rimane intatto il
monito di Virgilio, esclama il nostro ardente romano :

Tu regere imperio populos, Romane memento.
Rifacendo il suo viaggio, scrive alla sua Aspasia, clic
Loreto si annunzia da lontano. Si vedevano nei villaggi,
lungo il cammino, delle ragazze da dodici a quattordici
anni, vestite da madonne, sedute sopra una specie di al­
tare, gli occhi e il corpo immobile, una dignità quasi ce­
leste con delle accattoni a fianco. La strada abbondava
anche di pellegrini, che andavano in brigate di venti o di
trenta. Sì può indurre da questo fervore d i devozione,

�esclama il lucianesco abate, che l’Italia fornirebbe ancora
degli eserciti di crociati, se questa malattia riprendesse
l’Europa. — « L ’Italia, più che ogni altra terra, fu sempre
la patria dei santi : sul mio cammino, ad Assisi S. Fran ­
cesco e S . Chiara; a Tolentino S . N icola: vi farei delle
litanie, scrive sempre alla sua Aspasia, se io volessi ; ma
voi non avete ancora sufficiente devozione, per rispon­
dervi ; ciò verrà con l’età ».
A Venezia osserva che la Serenissima chiude un occhio
o tutti e due sulla deboscia dei conventi. Quei reggitori
dicevano, che quando i frati erano contenti, non pensa­
vano a complottare: erano distaccati dalla corte di Rom a.
Venezia difese sempre i suoi diritti contro le pretese del
papato; non mancò, per esempio, mai di mandare una
squadra innanzi al porto di Sinigaglia il terzo giorno
della sua fiera, esigendo, col pretesto di proteggerla, il
tributo, che affermava il suo diritto di sovranità sul golfo.
Un papa avendo contestato questo diritto, e chiestone i
titoli alla repubblica, ne ebbe in risposta da quell’amba­
sciatore, che li avrebbe trovati a tergo della donazione di
Costantino. Nota, altrove, con piacere, che Venezia avesse
poi elevato duecento statue ai suoi grandi figli ; ma la
rimprovera di aver dimenticato fra Paolo, che difese, con
tanta eloquenza e con pericolo della sua vita, i diritti di
lei contro gli intrighi e le pretese della Curia romana.
Con malinconia esclama, che è seppellito nella chiesa dei
Serviti, senza uno straccio qualunque di epitaffio. L o stile
col quale fu colpito, che egli chiamava stylum romanae
curiae, è sospeso a pie’ di un crocefisso.
A Bergamo ricorda, con parole semplici e commoventi,
il grande Torquato, la gloria dell’Italia moderna. A che
cosa gli valse la protezione tanto vantata del duca d i Fer­
rara e del cardinale d ’Este, se dovè penar sempre nella
m iseria? se non ebbe, spesso, di che accendere una can­
dela per scrivere di notte, tanto da pregare la sua gatta,
come cantò in suo bel sonetto, di prestargli i suoi occhi
per illuminarlo? Morto, il cardinale Bevilacqua l’onorò di

�m armi ! Anche Milton passò gli ultimi anni di sua vita
nell’indigenza e ciò fece scrivere sulla tomba su a: egli v i
domandava del pane, voi g li date una pietra !
A Genova, ironicamente, ricorda i diritti che su di essa
van ti la monarchia francese, riportandosi alle conquiste di
Carlo Magno.
« Ma se noi volessim o. riprendere tutto ciò che Carlo
Magno aveva attaccato alla sua corona, esclama, detro­
nizzeremmo la m aggior parte dei sovrani d ’Europa. L a mo­
narchia francese sarà sempre abbastanza grande, allorché ,
i popoli la benediranno ».
E più appresso scrive :
« I Genovesi ci debbono dell’odio e della riconoscenza.
Noi li bombardammo, nel 16 8 4 ; e li abbiamo soccorsi
nel 1746, contro la regina di Ungheria. Il bombardamento
condusse, come voi sapete, il doge Imperiali ai piedi di
Luigi X IV . Avete voi ammirato la quartina che fu fatta
da un bello spirito del tempo?
A llez, Doge, allez, sans peine,
L u i rendre g race à genoux
L a Republique romaine
En eùt fait autant que vous.
« Io vorrei che lodando i gran re, non si dessero schiaffi
così sonori alla verità.
L a Republique romaine
E n eût fa it autant que vous.
« Senza dubbio, allorché gli Scipioni, i Mari, i S illa, i
Pompei, i Cesari attaccavano i re al loro carro di trionfo ! »
L ’abate Coyer è un vero Romano di R o m a: ma egli
è anche per questo, Italiano, dopo di sentirsi Francese. La
sua seconda patria è l’ Italia. Egli sente come nessun altro,
prima di lui, oltre Alpi, l’unità morale degli Italiani, e,
nell'ultima parte del suo originale viaggio, presenta delle
considerazioni generali sull'Italia e sugli Italiani, davvero
importanti e mirabili. E ' innamorato della terra italica, che
27

�ha la situazione più felice a petto di ogni altra terra eu­
ropea: generalmente buona, inaffiata, per così dire, a di­
screzione, dalle acque colanti dagli Appennini, non chiede,
se non a produrre con una facile cultura. Il riposo non
le è necessario, produce senza sosta grano e legumi. La
vigna vi si piace generalmente più che in ogni altro
paese: offre le sue ghirlande, maritandosi all’olmo, cosi
nel piano, come sulle coste. Alla fine di novembre la na­
tura non è nello stato di morte onde è colpita negli altri
paesi, presentando ancora delle verdure, dei pascoli e dei
legumi. Egli stima che, tra i paesi che possono bastare
a sè stessi, l'Italia occupi uno dei primi posti. E fa suo
il classico saluto dì V irgilio :
Salve o magna parens frugum , tam magna virorum !
E però, sì attrista nel vederla ridotta a languire .smem­
brata, quando in essa circolavano le ricchezze, che vi por­
tavano le bandiere dei Genovesi, ilei Veneziani, dei Pi­
sani, e le fiorenti industrie dei Fiorentini. L a grande madre
era stata dilacerata nelle belle membra dalle ambizioni di
prìncipi e di papi, che non avevano saputo contentarsi di
detenere soltanto le sante chiavi e dalla rapacità di stra­
nieri, chiamati da invidie paesane, mutati in tiranni dei
principotti chiamanti e dei popoli oppressi. Lorenzo dei
Medici, secondo Machiavelli, aveva tentato di scacciare
d'Italia lo straniero; ma i Papi furono sempre noncuranti
della terra natia.
« Vi sono stati dei grandi papi, che si sono immorta­
lati, gli uni in risvegliando le arti, gli altri elevando templi
magnifici, ed altri restaurando gli antichi monumenti, che
Roma moderna non eguaglierà mai. La base del tutto è
mancata alla loro gloria. Se il primo conclave, in luogo
di gettare gli occhi sopra un profondo teologo o sopra
un santo, che non sarebbe stato, se non un santo, li
avesse fissati sopra un soggetto dello stampo di Sully,
che avrebbe asciugato le paludi pontine e impedito le
inondazioni del Tevere e scavato dei canali, per aprire

�nuove vie animatrici dell’agricoltura e del commercio, e
favorito la popolazione e proscritto l’ozio e il disprezzo
delle arti utili, il santo spirito avrebbe di certo approvato
una tale scelta. E principi, figli del santo padre, ne avreb­
bero seguito l’esempio. E ’ vero che ci vuole del danaro
per fare ciò che ho detto, senza dubbio ve n’è bisogno ;
ma si è avuto tal papa, che ha speso più danaro per ab­
bellire la città e arricchire i nepoti e far la guerra a so­
vrani, di quello che ce ne vorrebbe per procurare al po­
polo i beni annunciati ».
Il G oyer è il primo che non parla solo di Piemontesi,
di Lombardi, di Veneziani, di Fiorentini, di Napoletani :
parla in generale, di Italiani, e tenta di dare le note sa­
lienti del nostro carattere nazionale. Bene osserva, che il
carattere di un popolo è un insieme di buone e di cat­
tive qualità, di virtù e di vizi, e che spesso si altera e
si trasforma a causa dei cambiamenti d i governi, del com­
mercio e delle immigrazioni di forestieri nel territorio na­
zionale ; che, in ogni modo, è necessario guardare la me­
daglia dall’uno e dall’altro lato, altrimenti si affermano
cose troppe assolute. A causa di una visione limitata, per
esempio, Gregorio di Tours accusò gli Italiani di essere
senza fede, spergiuri, inclinevoli al furto e all’omicidio, e
Vitmar, alcuni secoli dopo, li dipinse con i medesimi co­
lori, e san Bernardo li chiamò barbari, turbolenti e tem­
pestosi. D'altra parte, il secolo dopo, Giacomo de Vitry
preconizza la prudenza loro, la gravità, la maturità, l'at­
tenzione loro alle convenienze, e la sobrietà e l’eloquenza,
e il previdente risparmio e l’attitudine al governo, l’amore
per la libertà, l’odio contro il dispotismo. Il dotto Bardai
vi aggiunge la sagacità, la morbidezza, la pazienza. — il
G oyer, a sua volta dice, che pur non volendo estendere
tutte queste buone qualità a tutte le regioni italiche, per sfug­
gire alla taccia di parzialità, pure di alcune di esse, comuni
evidentemente a tutte le ragioni, se ne può formare il fondo
del loro carattere nazionale. Senza dubbio, gli Italiani, a
modo suo di vedere, sono pazienti, morbidi, sagaci,

�elo
quenti ; un Italiano sa aspettar sempre senza, impazienza
la fine degli avvenimenti, che non precipita mai ; ne sa
trovare il filo conduttore con sveltezza e prontezza. E ’ na­
turalmente eloquente, la vivacità delle immagini, i suoi
gesti, le inflessioni della sua voce, il tono che si appoggia
sopra vocali sonore, che terminano tutte le parole della
sua lingua, vi forzano all’attenzione; ma egli sa ancora
ascoltare. E ’ onesto verso lo straniero e lo incoraggia a
parlare la sua lingua; non ride al minimo errore; ma,
spesso lo anima, dicendo benissimo, parta bene. Ama di
rappresentare, e anche i gran signori si privano di una
parte della tavola, per sfoggiare maggiormente in car­
rozze e livree.
Ma ciò che maggiormente distingue gli Italiani, è l’in­
clinazione, mostrata in ogni tempo, per la forma di governo
repubblicano.
Romolo stesso, esclama il Goyer, fondando la sua rega­
lità, vi mischiò &lt;lelle forme repubblicane, con la istituzione
del Senato. E a malgrado questo rimedio, Rom a non potè
soffrire, se non sette re, e la rivoluzione fondò la repubblica,
mentre tutto il Mezzogiorno era sparso di repubbliche, che,
poi, si fusero nella grande repubblica romana, col resto d ’Ita­
lia. Nel medio evo, il popolo romano sostenne i papi per la
libertà, per spezzare il giogo degli imperatori; ma, ripreso
il governo della terra natia, combattè i papi per ritornare
alla repubblica, come è provato dai tentativi di Cola di
Rienzi, e di altri. Tutta la storia delle repubbliche di Pisa,
Venezia, Firenze, Lucca e Siena prova, ancora, che l ’incli­
nazione degli Italiani per la forma vera di governo de­
mocratico rappresenta la nota, più saliente, del loro ca­
rattere. A Genova si fecero miracoli di valore, per ripren­
dere la forma repubblicana, e Andrea Doria lasciò un
nome immortale. Anche, a Genova, più tardi, nel 17 4 6 ,
mentre pesavano i ferri degli sgherri austriaci, un calzolaio
sollevò il popolo, ricuperò la libertà, poi morì eroicamente
combattendo alla Bocchetta, contrastando il passo agli A u­
striaci, che ritornavano rinforzati. Il suo sacrificio salvò la
sua terra.

�E di questo virtuoso plebeo, che aveva l’anima di un repubblicano dei tempi di Cincinnato e di Fabio, il Goyer
ricorda le virtù e una magniloquente risposta. Un nego­
ziante marsigliese, da lui protetto, gli voleva regalare una
borsa d ’oro ; egli la rifiutò. Se fossi un semplice calzolaio,
povero, Faccetterei come ricompensa datami da un uomo
ricco: ma, ora, non posso prenderla, sono generale della
mia patria. — E che cosa pretendete di fare dopo? Vi
impadronirete del governo ? — No, noi ci battiamo me­
glio dei senatori, ma i senatori sanno governare meglio
di noi. Io mi limiterò di domandare la soppressione degli
abusi.
Un secolo innanzi, a Napoli, il popolo, non ostante fosse
curvo da lunghi secoli, pure, alla voce di Masaniello, si
sollevò, e la ribellione avrebbe avuto grandi conseguenze,
se fosse stato disciplinato, &lt;• se il capo non fosse stato
precocemente soppresso.
I papi si mantengono perchè sanno m aneggiare il po­
polo, cui provvedono pane allo stesso prezzo sempre, e
perchè non gravano con grandi imposte. I Trasteverini
vigilano, acciò questo stato di cose non muti. Quando
Benedetto X IV mise una nuova imposta su i commesti­
bili, i Trasteverini si ribellarono a mano armata, e si pre­
sentarono minacciosi a Castel Sant'Angelo. Il capo di essi
fu ucciso; ma sua madre prese il suo posto. Il papa fu
obbligato a cedere, e l’imposta fu tolta.
II Goyer, pur ammettendo che gl'italiani del suo tempo
non avessero spirito guerriero, tranne i sudditi del re di
Sardegna, addestrati in continue lotte, soggiunge, che
quando si trattava della libertà, lo spirito repubblicano
valeva un esercito. Ed ha tale concetto della virtuale po­
tenza militare degli Italiani, che, con tutto il suo amore
per il nostro paese, esce in queste terribili parole:
« Da questo quadro in iscorcio scattano mille tratti, che
presentano, di età in età, l’inclinazione generale dell'Italia
verso il governo repubblicano. Importa, forse, al riposo
dell'Europa, che ella rimanga divisa, come è, in diverse

�sovranità, perchè, se tutte cadessero in potere d ’un solo,
e che questo monarca avesse la rabbia e il genio delle
conquiste, che cosa non tenterebbe, egli, con tutti i mezzi,
che troverebbe in un tale paese? »
Dallo spirito repubblicano, che domina in tutta Italia
e dalla prontezza del popolo a sollevarsi contro il potere
arbitrario, si potrebbe conchiudere, dice il Goyer, che que­
sto popolo sia di umore difficile, brusco, violento. Niente
di ciò. Esso è più dolce, più onesto che l’olandese, il tedesco,
l’inglese o il francese. — Alle donne d ’ Italia, dalla per­
sona svelta e dalle grazie vive, dà il vanto di avere il
gusto per le lettere, più che in ogni altro paese, e cita,
con onore, Isotta Nogarola, Cassandra Fedele, Vittoria
Colonna, Laura B assi; e nota che in Italia, si trova ben
naturale che le donne coltivino le lettere e le scienze,
lunga e gloriosa tradizione loro. Nessuno ne ride. Les
fem m es savantes di Molière, esclama il Goyer, non erano,
se non ridicole, senza essere dotte.
In quanto al lusso, egli crede che il genere di esso,
adottato in Italia, sia molto dannoso agli Stati. L e spese
di tavola sono poche, della cioccolata e dei rinfreschi, ecco
ciò che si offre. Ma le spese per mobilio, per stoffe alla
moda, per sontuosi equipaggi, sono enormi. E come il
paese non ha quasi manifatture di oggetti e di stoffe di
lusso, si rende tributario, e per ingenti somme, dello stra­
niero.
A proposito della religione, osserva giustamente, che
non vi è paese nella cattolicità in cui vi siano altrettante
chiese, e santi, ed ex voto, e conventi, e confraternite, e
pellegrinaggi, e confessioni, e comunioni in esercizi reli­
giosi. Eppure, con tanti mezzi di santificazione, i costumi
degli Italiani non sono migliori di quelli delle altre na­
zioni. L a loro condotta farebbe credere che essi non di­
stinguano abbastanza l’interno dall’esterno della religione ;
e che l’esterno, essendo osservato, tutto sia bene. Si burla
dei predicatori, senza dignità nè maestà. Uno di essi,
per distogliere le donne dall’andare al ballo, diceva :

�Viamo ogni giorno una zitella andare a l ballo col fiore
ed
della pudicizia e ritornarsene a casa col frutto. Ma si
loda della tolleranza che si gode in Italia. Gli ebrei vi
sono tollerati, fino nelle mura di R om a; a Livorno sono
cittadini come gli altri, e dividono con gli altri commer­
cianti gli uffici pubblici, e posseggono terre e case. L ’ In­
quisizione è ridotta ai minimi termini e non più agisce
ferocemente e sommariamente come altrove. Il Senato di
Venezia, nel 17 5 4 , ha proibito l’esecuzione di ogni Bolla
o rescritto pontificio, che non sia esaminato e approvato
dallo Stato, ed altri Governi d ’ Italia lo hanno imitato, e.
Rom a non tuona punto. Si stampano in Italia, a Venezia,
per esempio, a Milano, a Lucca, a Firenze, traduzioni di
libri stranieri, proibiti nei paesi di origine. E illuminati
cardinali trovano a Roma, presso i librai, opere che a
Parigi non si vendono, o che si comprano, se non na­
scondendole sotto il mantello. — Saluta il rifiorire delle
lettere. L a patria dell'Ariosto, del Tasso, di fra Paolo, di
Guicciardini, di Galileo, non produceva più, esclama, se
non dei sonetti e canzoni, delle dissertazioni archeologiche
e dei trattati di scolastica ; ma nel secolo che corre, sem­
bra che ella si ricordi d i ciò che è stata. Muratori, Maffei,
Metastasio, Beccaria, e tanti altri, hanno aperto la car­
riera del gusto e del genio. E che tesoro ha nelle sue
biblioteche ! Avanti il rinascimento delle lettere, allorché
le altre nazioni appena sapevano leggere, l’Italia ammas­
sava già dei manoscritti, che faceva ricercare in Europa
e in Asia. Se tutti i libri, tutti i manoscritti fossero ilistrutti nel mondo, solo Rom a basterebbe a supplire a tutte
le mancanze. E se alle ricchezze di Rom a si aggiungono
quelle di Napoli, Milano, Venezia, Torino e Firenze, si
deve convenire che nessuna nazione possa mostrare tanti
tesori di umana conoscenza, che rappresentano tanta parte
della pubblica fortuna. Essa ha tutti gli istrumenti del
sapere, e può guarire tutti i suoi errori in politica, in
legislazione, in filosofia, in m orale; ma quali sono le na­
zioni che profittano d i tutti i loro vantaggi ?

�Indi, nota che nessun paese del mondo ha tanti monu­
menti antichi quanto l’Italia, che merita di possederli, per­
ché mostra molta cura nel’ conservarli. « L a Francia, dice
il buon Goyer, ha alcuni monumenti della buona anti­
chità; ma noi li negligiamo, li disonoriamo. A Nimes,
la casa quadrata, antico tempio di una forma così bella
e piacevole, pezzo prezioso di architettura, è stato dato a
dei monaci per farne una chiesa! » E descrive i guasti che
i monaci hanno recato nel monumento. Ma, ahimè, anche
tra noi molti antichi templi hanno avuto mal governo in
mano di frati e di preti, con una mescolanza ibrida di
antico e di nuovo.
Eleva un inno all’ architettura, alla pittura, alla scul­
tura d ’Italia. L ’architettura moderna, che decora l’Italia,
gli Italiani l'hanno avuta dai Romani, che l’ebbero dai
G reci. L e chiese, i palazzi, le fontane, le piazze pubbli­
che, i teatri sono' le opere dei Bramante, dei Michelan­
geli, dei Palladio e dei loro rivali. Da Torino, sino in
fondo alla penisola, le piccole idee, il meschino, il com­
plicato, il bizzarro del gotico sono ispariti, per far posto
al bello semplice, al nobile, al maestoso. L a scultura, che
ora perita con gli ultimi Greci e Romani, l’Italia l’ha ri­
trovata nello scalpello dei Michelangeli, dei Bernini, dei
Bologna, degli Ammanati, dei Bandinelli.
L a Francia, che dopo l’Italia, ha prodotto m aggior nu­
mero di scultori, mostra statue di merito eminente, seb­
bene in piccolo numero, e solo nella sua capitale. La sola
cattedrale di Milano possiede seicento statue di buoni
maestri. Poi rende om aggio al multiforme talento degli
artisti nostri, a Michelangelo, architetto, pittore e scultore,
come l’Ammanati, come Andrea O rgagna ; a Brunellesco,
che era architetto e scultore ; al Bernini che, costruendo
la colonnata di s. Pietro, lavorava a statue di gran me­
rito; a Raffaello, che, dipingendo quadri immortali, dava
i disegni del palazzo Pandolfini a Firenze; a Leonardo,
matematico, fisico, pittore e scrittore; a Carlo Maratta,
che, impastando i suoi colori, cantava in bei versi i suoi
amori, come Michelangelo.

�Notando il grande amore degli Italiani per gli spetta­
coli teatrali, loda « che essi non scomunicano gli artisti, che
procurano loro i piaceri dell’opera o della commedia, no­
bilitata dal Goldoni. I comici rimangono cittadini nella
comunione dei fedeli, e si occupano, se occorre, in altri
mestieri e nel commercio. L ’arlecchino di Firenze ha una
bottega ben fornita di mercanzia alla moda. Può testimo­
niare e giurare in giustizia, e compiere il suo dovere
personale come un altro, e alla sua morte nessuno gli ri­
fiuterà una sepoltura cristiana ». Giustamente, in seguito,
osserva, ehe la musica in Italia non rappresenta un mo­
mento di riposo, uno svago, ma una passione, un bisogno,
sia perchè le fibre degli Italiani sieno più sensibili, sia
perchè abbiano bisogno di trovare un rimedio alla loro
tristezza. « Appena si passano le Alpi, la musica, nelle
prime città o borgate che si incontrano, si presenta senza
ricercarla. Il violino, l’arpa, il canto vi fermano nella via.
Si odono nelle piazze pubbliche, un calzolaio, un ferraio,
un falegname ed altra gente di tal risma, cantare un’aria,
in più parti, con una giustezza, un gusto, che debbono
alla natura e all'abitudine di ascoltare le armonie, che
l ’arte ha formate. Se si entra in qualche buona casa, senza
scelta di sorta, è ben altra cosa. Vi si trovano dei con­
certi, che richiederebbero, altrove, molti preparativi, d i
ricerche, di combinazioni per riuscire molto inferiori ad
e ssi. Più si scende verso il mezzogiorno d ’Italia, più la
musica si avanza verso la sua perfezione: Napoli ne è il
più alto punto. Non sono i teatri soltanto, ma anche le
'chiese che formano delle accademie di musica. Quasi
tutti i giorni si va, in folla, a questa devozione armo­
niosa. Ancora l’ufficio nelle chiese dei villaggi ha l’appa­
renza di un concerto ; ciascuno vi canta la sua parte,
secondo la portata della sua voce, e l’organo fa da
basso ».
Ed ora ecco come riassume la controversia tra musica
francese e italiana :
« Spesso si è disputato, in Francia, sul merito delle

�due musiche francese e italiana. Non si saprebbero ricu­
sare agli Italiani certi vantaggi, la mancanza dei quali au­
menta di molto le difficoltà. La lingua loro è più dolce,
più libera nel suo andare poetico, più sonora che non sia la
francese; i loro organi più sensibili, le loro ugole più flessibili.
Non si saprebbe negare, altresì, che tutta l’ Europa, adottando
la musica loro, siasi pronunziata in loro favore. Essi mede­
simi deciderebbero bene, se non fossero giudici e parte. Che
si chieda loro, se la Francia, dacché ha una musica, abbia
avuto dei musicisti. Essi glie ne accordano un solo. Non è
L ulli, il cui merito è assai grande per essere stato il creatore
della musica in Francia, ma è Ram eau. L a sola opera di
Castore e Polluce è onorata del loro suffragio. Infine,
non si può disconvenire che il gusto della musica è più
diffuso in Italia, che presso gli altri popoli. Si direbbe
che è un frutto naturale per quel clima, straniero agli
altri. L a facilità loro è si grande, che, molto spesso, la
stessa aria non si canta nello stesso modo dal medesimo
attore. Essa varia secondo il suo gusto ; e diversi com­
positori si esercitano sul medesimo tema. Si hanno tre o
quattro opere per lo stesso tema : il pubblico sceglie. Ma
non si può fare una censura alla musica italiana ? Dotta
a recar meraviglia, brillante nella sua esecuzione, supe­
riore nello esprimere risse, combattimenti, tempeste e tutto
ciò che fa del rumore, si ferma essa a dipingere il senti­
mento? Il rumore parla agli orecchi, la melodia all’anima.
Napoli, da lungo tempo, è il seminario dei grandi violini.
Per rendersi conto dei loro progressi, andavano a consul­
tare il famoso Tartini a Padova. Tartini ascoltava, e, spesso,
portando la mano sul suo cuore, diceva : ecco dei miracoli
di forza, ecco del meraviglioso, ma questo non mi ha
detto nulla qui ».
Ciò vuol dire semplicemente, mi permetto di osservare,
che dal Tartini erano andati non i migliori tra i grandi
violinisti napoletani.
Il
Goyer chiude il suo viaggio con un grazioso capitolo
intitolato: Les mines d ’argent en Italie. Non è la natura

�che gliele ha date, si affretta a dire lo spiritoso viaggia­
tore, ma l’ arte. Queste mine sono tutti gli oggetti di
curiosità, che ella racchiude; la sua musica, i suoi spetta­
coli, i suoi quadri, le sue statue, i suoi palazzi, i suoi an­
tichi monumenti, le sue feste pubbliche e durevoli in tempo
di carnevale, a Napoli, a Rom a, a Venezia. Sono le sue
miniere di argento, le attrattive della sua terra, in cui la
storia degli uomini ha scolpito i tratti più interessanti,
dove ogni cosa li rammenta, entrano per tutti i sensi ;
sono sue miniere d ’argento le sue ridenti campagne, le
sue colline, le sue strade inghirlandate di pampini, le sue'
ricche situazioni, che invitano a fabbricare, una catena di
montagne che si crederebbe formata, a disegno, da una
natura benefattrice, per versare dai suoi fianchi, in tutta
la lunghezza, acque fecondatrici; i suoi laghi solforosi; ì
suoi vulcani.
« V i si accorre da tutte le parti del mondo e, cosi, i so­
vrani lasciano le loro corti, credendo di non aver visto
nulla, se non hanno visto l’ Italia. Non vi è letterato che
non si proponga di salutare, un giorno, la culla delle
lettere. In tutte le sue città vi sono forestieri. Molti, dopo
averla visitata, non sanno vivere altrove. E sono sue miniere
d ’argento anche le sue chiese. In nessun paese si vedono
tanti pellegrini. Non è possibile calcolare ciò che tanti
viaggiatori portano in Italia, ogni anno. Ciascuno, oltre
le spese di necessità, ne fa molte altre ; non si contenta di
vedere, vuol portare qualche ricordo artistico nel suo paese.
« E gli Italiani sanno bene, con abilità e avidità, prender
loro del danaro. E , spesso, i buoni viaggiatori portano
via delle copie per originali « du billon en laissant du bon
argent ».
Infine, per i sovrani, le dogane sono miniere d'argento.
E , qui, l’abate, a ragione, si scaglia contro di e s s e ( 1 ).
Che direbbe delle dogane di oggigiorno in tutto il mondo ?
(1) Per le citazioni del viaggio del Goyer, vedi a pagg. 59, 68,
7 1. 75. 87. 12 1. 132. vol. 1 e pagg. 16, ai, 34, 35-40, 55. 64,
79, 115, 128, 147, '54. 231-295. vol. II ediz. già citata.

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i

�XIV.

Un b u rb e ro benefico — il m a r c h e s e di O rb e s s a n
— il v i a g g io del L a la n d e — I pittori vene ti e
bolognesi per il Lepiciè — La m a rin a a n tic a
ro m a n a e il D eslandes — Italiani che sono m orti
celiando o e r o ic a m e n te — Il dizionario L acom be
— L ’analisi g eo grafica d ’Italia del D’Anville.

��L ' a b a t e-: Richard, che viaggiò in Italia nel 17 6 1, o giù
d i lì, concepì per il primo il disegno di dare una de­
scrizione metodica e completa del nostro paese, da essere
istruttiva ed utile per i viaggiatori e capace di presen­
tare un quadro esatto a chi non aveva nè i mezzi nè il
tempo di viaggiare. E , nel 1766, pubblicò l’opera sua,
frutto di lunghi studi e di esame imparziale ( 1 ) . In un di­
scorso preliminare ei si sforza di riassumere i tratti carat­
teristici dei costumi, dell’indole della società italiana nei
principii della seconda metà del secolo X V III. Si mostra
uno spirito critico, ma non sempre uno spirito coerente,
ed appare, evidentemente, come un burbero benefico. Prima
d i tutto si professa buon cattolico, e disposto a versare
il suo sangue per difendere la religione cattolica, ma ap­
punto per ciò, essendo la sua fede fondata sulla verità,
e i, in fatto di religione, deve dire la verità, e non può
approvare gli abusi, i quali non sono se non gli effetti
di un cieco zelo, che i ministri illuminati e i buoni fedeli
non hanno mai approvato. Non può quindi mandar buona
(1) D escription historique et critique de l 'Italie ou nouveaux
memoires sur l'état actuel de som gouvernement, des sciences,
des arts, du commerce, de la population et de l'histoire naturelle.
A Dijon, chez Francois Des Ventes, libraire de monseigneur le
Prince de Condé, et se trouve A Paris chez Ant. Des Ventes,
libraire, rue Saint Jacques, 6 vol. in-1 2.

�agli Italiani la religione loro, tutta culto esteriore, tutta
pompa, tutta semplice presenza corporale, senza la pre­
senza dell’anima davvero credente e fervente, e rimane
scandalizzato di vederli assistere alla messa, seduti, o ne "a
posizione che più loro fa comodo; e di vedere fra i de­
voti delle giovani donne, amabili e galanti, assistere agli
esercizi spirituali, durante la settimana santa, con tutte
le apparenze del fervore, per vederle poi nella notte, tra
il sabato e la domenica di Pasqua, fare la sabatina, di­
vertirsi e mangiare alla meglio’. L ’abate aveva ragione.
E gli se fosse stato un Guerrazzi, avrebbe detto che, in
Italia, si va in chiesa per fare all’amore.
Ma il buon Richard, dopo aver fatto il muso lungo,
soggiunge :
« M algré toutes ces singularités, le spectacle extérieur de
la religion est d'une magnificence qui élevel ’âme jusque
à son auguste auteur ; ce que les arts ont produit de plus
parfait, les richesses des quatre parties du monde, tout ce
que l ’industrie et le goût ont imaginé de plus beau, de
plus noble, est employé à la décoration des temples, et à
les ténir dans un état de splendeur, qui l 'emporte sur tous
les autres édifices, et ne les rend que plus respectables ».
Infine, conchiude questa parte, inerente alla morale re­
ligiosa, con quest’altro brano: « Cependant il n'est pas
rare de trouver, eu Italie, de grands exemples de pénitence
et de vertu : on y admire la piété jointe à la science, les
moeurs les plus exactes avec ta soumission la plus parfaite,
l'humilité chrétienne avec le désintéressement évangélique,
(on trouve ces modèles dans tous les ordres et dans tous
les états ; et ils ne sont que plus admirables et plus tou­
chants dans un pays où il est presque usage de concilier
les intérêts des passions avec ceux du salut ».
Quanto alla morale civile, l'abate accusa gli Italiani d i
nascondere il proprio pensiero, di parlar molto senza dir
niente, di essere molto cerimoniosi e molto astuti ; ma, da
buon abate galante del secolo X V III, si affretta a met­
tere dello zucchero nel suo inchiostro, dicendo che si

I

�g agna di più nella conversazione con le donne, le quali
ad
u
ni occupano anche di politica ed hanno più franchezza e
spirito naturale. Ma dopo aver fatto un quadro tutto di
ombre in rispetto agli uomini, a poco a poco le ombre
sono dissipate dai splendidi e caldi raggi del sole, .e
l’ipercritico diventa talvolta iperbolicamente apologetico.
Così, per esempio, parlando di Milano, afferma che non
vi è forse città del mondo, come Milano, per vivervi con
conforto, e che offra tante risorse a viaggiatori conosciuti.
Elogia la nobiltà milanese per la sua larga ospitalità e
per le sue maniere obbliganti, per cui chiunque avrà fatto
un po’ di dimora in Milano, conserva i sentimenti della
più giusta gratitudine. In chiesa i Milanesi stanno com­
postamente, devotamente.
« A Venezia eleva un inno: C 'est-là q u 'o n trouve la réa­
lité de cet amour de la patrie, chanté depuis si longtemps,
loué partout, dont partout on croit être animé, et qui
n 'a nulle p art des efforts plus sensibles qu'a Venise, oit
le citadin employé dans les affaires subalternes, est animé
du même esprit que le noble : où le peuple p a r une sou­
mission que l'on peut dire aveugle, une admiration, un
respect, et une satisfaction égales, seconde les soins des uns
et des autres ».
Dopo tutto ciò che era stato detto dai suoi concittadini
e da tanti altri su Venezia, sulla storia sua, e sugli or­
dini suoi civili e militari, su i pregi e i difetti di tutte
le classi dei suoi abitanti, non poteva, allora, il Richard
dire cose nuove, tuttavia ci espone chiaramente tutto ciò
che concerne la grande e gloriosa città: passa a rassegna
i vizi imputati ai suoi abitanti, e questi difende con spi­
rito di buona lega, punzecchiando con facile ironia i loro
accusatori. Attribuisce ai nobili veneziani molta riserva­
tezza. Riassume la politica interna dei Veneziani nel motto:
Giustizia in palazzo, e pane in piazza. E, ricordandoci
sempre di essere un buon abate, alle donne veneziane
ma nda i suoi incensi: « J e ne crois pas q u ' il y ait une
nation au monde où les fem m es soient plus aimables, ayant

�autant de présence d'esprit, de cette pénétration vive et
placée, qui leur fait saisir le caractere de ceux avec qui
elles ont à traiter, et leur dire les choses les plus conve­
nables et les plus intéressantes pour eu x ».
Giudica molto favorevolmente i Bolognesi, e, in ¡special
modo, i nobili, i quali son ben meritevoli di essere chia­
mati i buoni, tutti consacrati al bene del loro paese e
dell'umanità. Dei Fiorentini dà un giudizio, presso a poco,
uguale : hanno naturalmente dello spirito, della piacevo­
lezza e della gentilezza. L e persone della più illustre na­
scita non hanno niente «li quell’orgoglio ridicolo, ili quella
musoneria affettata, che i loro simili considerano come la
grande prerogativa del loro stato. Tuttavia, egli dice, che
non devesi contare, in quanto ad essi, che sopra molti
complimenti. Non è avaro di lodi alle bellezze artistiche
e naturali di Firenze e dei suoi dintorni, e ricorda quei
versi in cui l’autore del Furioso esclama, che se tutti i
palagi e le ville, sparsi presso Firenze, fossero riuniti,
due Rom e non basterebbero ad uguagliarne lo splendore ;
ma è ancora più entusiasta di Napoli, del suo golfo,
delle sue colline, degli ameni paesi che le fanno corona.
Se l’ Italia è il giardino di Europa, egli esclama, Napoli
è il giardino d ’Italia.
« L es environs de Naples offrent, à mon gré. un spec­
tacle plus curieux encore, L a nature en Italie est partout
élégante; ici elle tonne, elle entraîne, Rimbomba. Nous
n'avons pas de terme dans notre langue qui exprime aussi
bien le sujet dont j e parle ». Napoli apparve agli occhi
del Richard come la città d'Italia più brillante nella s o ­
cietà, ogni giorno ei vi vide molte case aperte e grandi
conversazioni, dove si trovavano riunite persone di tutte
le parti di Europa. L e dame della nobiltà e dell’alta bor­
ghesia sapevano rendere piacevoli i loro ricevimenti per
la gentilezza delle maniere. Vide i signori sfoggiare in
valletti e in carrozze eleganti, guidati dai più abili coc­
chieri del mondo.
Della borghesia, composta «li avvocati ed altre persane

�di legge, da medici, notai, banchieri, negozianti, grandi
librai, mercanti di seta e di drappi, di orefici e gioiel­
lieri, dice un gran bene, meritevole di essere chiamata la
civile. Non cosi parla della plebe, che dipinge a neri co­
lori, lurida, oziosa, immorale, superstiziosa, fanatica fino
al sangue, durante lo spettacolo della liquefazione del
sangue di san Gennaro, da poter far dire che Napoli,
per essa, può chiamarsi un paradiso abitato da diavoli ;
ma, d'altra parte, giustamente opina che questa plebe, ben
diretta, disciplinata, educata, potrebbe diventare un buon
popolo, e un semenzaio di eccellenti soldati. Riconosce,
poi, un genio speciale nei Napoletani per il diritto e la
musica. Spera in un governo illuminato, che porti Napoli
al posto che le spetta nella civiltà, e fa intendere che ha
fiducia in Carlo III e nel ministro Tanucci, dei quali ci
porge un lusinghiero ritratto. Elogia la tenuta decente e
la condotta del clero napoletano.
E ' giustamente severo con la società clericale romana.
Stim a la curia papale e la sua politica una scuola d’in­
trighi e di corruzione: « L a dissimulation, le secret, l 'ha­
bileté à profiter des fausses démarches d'un concurrent :
les intrigues pour avoir sa confiance el s ’en servir ensuite
pour le supplanter ; l'a rt de beaucoup parler sans ríen dire ;
l 'usage de mentir à propos et pour l 'avantage du moment;
toujours prétexter des affaires dans le centre même de la
nonchalance et de l ’oisiveté; donner une grande idée de
son crédit; beaucoup prom ettre; se mêler autant qu il est
possible de toutes les affaires qui se présentent ; ne négli­
g e r aucun emploi ; se faire, à quelque p r ix que ce soit,
une grande existence dans l'esprit des antres ; voila à peu
près les grands ressorts de cette politique, si vantée que l'on
a été longtemps à regarder la cour de Rome comme l'école
où se formaient les ministres les plus subtiles et les plus
capables ».
Nota che quasi tutte le famiglie romane debbono la
loro potenza all’elezione di un papa in seno di esse. Nella
frequenza di queste elezioni, chiamandosi al supremo

�soglio sempre i più vecchi, trova la ragione del mal go­
verno, trova la ragione per cui si cerca a rendere il go­
verno più dispotico: si ha minor tempo a goderne. Ad
ogni nuovo papa, nuovi intrighi, nuove clientele, nuovi
appetiti, nuove fazioni di cardinali. In fondo, esclama il
Richard, la politica romana è un dispotismo universale,
fondato sulle antiche massime di Gregorio V II ; e, per
mantenerlo, essa si presta ad accordare tutte le dispense
e grazie, che si chiedono, perchè sono altrettanti impegni
di dipendenza, che si prendono con essa. Il tempo delle
scomuniche è passato, si contenta delle generali, che si
pronunziano il giovedì santo; le scomuniche particolari
non sono più in uso.
Giudica magnifiche e solenni le cerimonie religiose: ma,
a proposito della cappella pontificale in san Pietro, non
approva che il pontefice, per prendere la comunione, lasci
l’altare, e salga sul trono:
« J ' avoue que cette cérémonie m'étonna et me p aru t avoir
trop d'ostentation pour être employée dans le plus auguste
de nos mystères, pendant lequel surtout, tout homme est
égal devant le Dieu qui s'y offre en sacrifice pour le salut
de tous. Ne serait-il pas plus convenable que le sacrifice se
consommât sans interruption, sur l'autel même sur lequel
il a été commencé ? J e sais que c'est un usage que les papes
les plus éclairés et les plus saints ont observé, parce qu'ils
l'ont trouvé établi ; cependant ils peuvent y déroger et j a ­
mais B e n o it X I I I ne quitta l'autel pour remonter sur son
thrône et y communier : il est v rai que ce pape., quoique
de la maison la plus illustre, était vraiment pénétré des
sentiments de l'hum ilité chrétienne et religieuse ».
Il
Richard, da osservatore imparziale, non può nascon­
dere che i cardinali e il clero a Rom a non godono buona
riputazione ; ma, con finezza amabile, dice che tal non
buona fama è stata creata dalle pasquinate, dalle satire
anonime dei malcontenti. E cita il nome di pii prelati,
soggiungendo, poi, che se tra i buoni vi sono «lei cattivi,
ciò è semplicemente naturale, perchè dove vi sono uomini

�e passioni, vi sono peccati. Non attenua in alcun modo
la condotta del basso clero, ignorante, povero, lurido, for­
mato da quei preti, che, ora, soglionsi chiamare scugnizzi.
A proposito delle pasquinate, riporta il sonetto compo­
sto sopra il Breve, mandato da Clemente X III, sommo
pontefice, al re cristianissimo per la causa ed in difesa
dei gesuiti, sulle parole dello stesso B reve: A u t sint ut

sunt, aut non sint.
Anch’ io notai la frase, aut sint ut sunt
In Gallia, al che soggiunse, aut non sint,
E vale a dire, nel modo onde ora sunt
Siano, o altrimenti tosto più non sint.
Dicea il Senato: indipendenti sunt.
E ' ben d'uopo che tali più non sint:
Di regia autoritate nemici sunt:
Meglio é che i lor statuti più non sint.
Il re volea che fosse detto: sint,
Poiché fu chi asserì : fedeli sunt.
Ma seppe il vero, e disse anch’ei : non sint.
Abbandonati al Parlamento sunt,
E or si vuol che riformati sint ;
E ' troppo tardi, perché più non sunt.
Chiama un enigma la giustizia criminale della curia ro­
mana. — E mo lte e molte altre cose il Richard dice di
Rom a e della società rom ana; ma l'economia del lavoro
mi impedisce d i riferirle. Voglio, soltanto, dirne una strana :
« i gran signori romani sfoggiano in abiti, ma non cam­
biano spesso di biancheria ! » Che sia una maldicenza con­
tro qualche nobile rivale !
Ah, prima di finire sul viaggio di Richard, non voglio
dimenticare d i dirvi che egli giudica male i Piemontesi
(e perchè?), ma è di spirito profetico dotato in quanto ai
destini di casa Savoia : « Les grandes qualités héréditaires

dans la maison royale de Savoie sont connues en Europe
depuis plusieurs siècles. Ce n ’est pas ici le lieu de discuter
les moyens p a r lesquels elle s'est étevée au rang distingué

�qu'elle tient dans l'ordre hiérarchique des souverains. Ce
que je puis en dire , c’est que la puissance actuelle du roi
de Sardaigne, en Italie, peut être comparée à un arbre vi­
goureux qui couvriroit de son ombre tout ce qui l'entoure,
et tirerait insensiblement à lu i la substance des autres arbres
qui se joignent, si les propriétaires voisins n'avaient soin de
l ’arrêter, dans les bornes qu'une possession actuelle lu i p re­
sc rit » ( 1 ).
Il sottile abate Richard, che viaggiava insieme al signor
de Bourbonne, presidente del Tribunale di Mortier, che
gli aveva aperto tutte le porte, aiutandolo con la sua for­
tuna e con il suo sapere in ogni sorta di ricerche, poteva
ben giudicare della corte sabauda e delle sue mire, e di
tante altre cose. Il viaggio del Richard, scritto con spi­
rito libero, con sufficiente coltura, con metodo, può essere
considerato come il primo libro, dopo quello del Goyer,
composto con larghi intendimenti, sul nostro paese. Avrebbe
avuto m aggior fortuna, se non avesse detto la verità sulla
corte di Rom a : de Deo pauca, de papa n ihil. Ma l’abate
Richard apparteneva già alla categoria dei Sièyes, che
presero tanta parte alla grande rivoluzione.
i

Il marchese d ’Orbessan, due anni dopo, in: Mélanges hi­
storiques, critiques, de physique, de littérature et de poésie (2)
(nella seconda parte del volume primo) diede il suo viag­
gio in Italia. Il d ’Orbessan, nobile, magistrato, anch’ egli
era presidente a Mortier del Parlamento di Tolosa, che
scrive di memoria, inesattamente, senza approfondire, ci
parla dei suoi divertimenti in Italia. Si può leggere con
diletto, ma è meglio occuparsi del Viaggio d i un francese
(1) Per tutte le citazioni dell’opera del Richard vedi a pagine
X L 1I I, X L V ,

X L V 1I,

XLV I I I ,

X L IX ,

L U I , L V , L V I I , L X X I , V o l.

1

--

pagg. 77, 266, 270, vol. I ; 409, 439, vol. II ; 230-31, vol. I I I ;
212-13, 241- 262-63 vol. IV ; 15, 32-33. 90, 98, 106 vol. V, etc.
(2) A u x dépens de B i rosse, ancien libraire a Toulouse et se
trouve à P aris chez M erlin, libraire, rue de la H arpe , à s. J o ­
seph, 1768.

�in Italia , fatto negli anni 1765-66, e pubblicato nel 1769.
Questo francese è il signor de Lalande, distinto astro­
nomo, dell’accademia delle scienze di Parigi, di Londra,
di Pietroburgo, di Stoccolma, di Harlem, di Bologna, di
Firenze, e degli arcadi di Rom a. Pubblicò la relazione
del suo viaggio, nel 176 9 , con la finta data di Venezia ( 1 )v
ed essa, nello stesso anno, ebbe due contraffazioni, 1’ una
a Yverdon, l’altra a Liegi.
Con rigore e con esattezza scientifica, egli si sforzò di
dare una completa idea dello stato d ’Italia di allora, ser­
vendosi anche per le cose d’arte di manoscritti inediti in­
torno ai viaggi fatti in Italia, come quelli dell’ abate de
Vougny. Non contento del buon esito dell’opera sua, du­
rante circa vent’anni, egli non risparmiò nè tempo, nè fa­
tiche, nè spese, onde perfezionarla, tenendosi al corrente di
tutte le pubblicazioni italiane e straniere e in assidua cor­
rispondenza con i più insigni nostri letterati e scienziati,
tra i quali il conte Giulini, il Tiraboschi, Alessandro Volta,
il Fabroni, il Bettinelli, il Dionisi, il dottor Serrao napole­
tano. E spiega ai suoi connazionali tutte queste cure e
l’entusiasmo che mostra, più d’una volta, nell’ opera sua,
per l’Italia, credendo che il viaggio per il nostro paese
sia il più piacevole e il più bello di tutti quelli che un
Francese possa fare fuori delle sue frontiere. Parla con a­
more di figlio della nostra terra e delle nostre glorie : è
un Francese che ci fa amare la Francia. Incomincia col
difendere i buoni Piemontesi, che egli trova partecipi della

(1) Voyage d'un François en Italie, fa it dans les années 176 5
et 176 6, contenant l'histoire et les anecdotes les plus singulières
de l'Italie, et sa description ; les moeurs, les usages, le gouver­
nement, le commerce, la littérature, les arts, l'histoire naturelle,
et les antiquités; avec des jugements sur les ouvrages de pein­
ture, sculpture et architecture, et les plans de toutes les grandes
villes d'Italie. A V e n ise , et se trouve à P aris chez D esain t, li­
b r a ir e , rue de F o in M D C C LX IX . 8 vo l. in -1 2. — L a seco n d a ed i­
z io n e ven n e fuori in nove vo lu m i, in -16 , col nom e d e ll’autore,

nel 1786, à’ P a ris, chez la ve u ve D esain t, lib raire, rue du Foin .

�gaiezza francese, non inalati di gelosia, non di g alanteria ,
che si prepara i furori, i mali e tutte le miserie dell’ a ­
more, senza saperne gustare le dolcezze ; e li qualifica la­
boriosi, industriosi, non sospettosi, non avari, non violenti
e vendicativi, checché ne dica l’abate Richard. Nella media
società milanese trova ancora un po’ della gravità spa­
gnola, per cui nella conversazione borghese non vi è
quella vivacità, quella gaiezza, che abbellano la società
borghese parigina. Registra, senza opposizione, il motto po­
polare che i Milanesi chiamava allora, come li chiama
adesso, boni busecconi, uomini di bontà e di molto appetito.
Giudica il carattere della nobiltà pieno di generosità e di
magnificenza; vi si è ricevuti con amicizia. Milano è la
città in cui gli stranieri sono meglio ricevuti. I Francesi
vi sono i benvenuti, sono considerati comme à moitié fous
et l ’on s’en amuse. — « I Bolognesi sono gran parlatori e
fanno mostra di molto sapere. Spingono la franchezza al­
l ’eccesso. Si pretende che siano buoni amici, ma nemici
implacabili e vendicativi, e che si consumino in Bologna
molti omicidi. Nella lista dei sette peccati capitali, che i
burloni attribuiscono alle principali città d’Italia, si colloca
l’orgoglio a Genova, l’avarizia a Firenze, la lussuria a V e­
nezia, l’ira a Bologna, la ingordigia a Milano, l’invidia a
Roma, e la pigrizia a Napoli. — Gli uomini sono vestiti
come in Francia, se se ne eccettua il mantello, che i po­
polani portano, quasi sempre, in inverno. L e donne sono
belle; quelle di prima classe sono vestite alla francese e
molto ornate ».
A Firenze giudica le società piacevoli e misurate, vi­
vaci e scherzose, condite di epigrammi e di improvvisa­
zioni, non guaste dalla gelosia. « Gli stranieri sono accolti
da tutti. L e signore usano delle cortesie e dei riguardi,
dai quali si dispensano le francesi. Esse danno a un fo­
restiere il posto d ’onore, cioè a dire la destra nella loro
carrozza, e, altrove, allo spettacolo, il davanti del palco ;
si è obbligati talvolta di accettarli, sebbene si desideri di
non abusare di queste maniere obbliganti. » Poi aggiunge :

�« J ’ai assisté à des conversations brillantes dans des ap­
partements au niveau d ’un jardin qu ’y répand la fraîcheur,
le jard in est illum iné , une partie est couverte de tentes,
avec des sophas pour ceux qui veulent prendre le fra is;
on y voit pour le moins quarante ou cinquante femmes
parées avec goût, la plupart aimables et jolies, des tables'
de jeu , des conversations animées, des glaces de tonte espece:
en general, on ne peut rien voir de plus agréable même en
Italie, en fait d'assemblées, que celles des bonnes maisons
de Florence ».
A proposito di poesia, scrive la pagina seguente, che

è un vero piacere intellettuale, e che io riproduco, per
non guastarla con la traduzione :
« La plupart des Français, en lisant des poètes italiens,

n 'y trouvent aucune harmonie, ne peuvent en saisir la me­
sure, le ritme et la cadence : un auteur de beaucoup d ’ e­
sprit en fa it l 'aveu dans son voyage d ’Italie , et il se com­
pare à un seigneur f lorentin, homme de beaucoup de goût,
qui savait très bien le français, mais qui se plaignait de
n ’avoir jam ais pu distinguer la cadence harmonieuse des
tragédies de Racine, ou des odes de Rousseau, d ’avec les
v ers les plus durs et les plus secs de Chapelain et de tant
d'autres. J e crois que toute la difficulté vient de la quan­
tité que les Italiens observent de la manière la plus frap ­
pée, et que nous n ’avons presque pas dans notre langue,
du moins en comparaison des Italiens ; si nous oublions
cette extrême différence sur la longueur des syllabes en ré­
citant des vers italiens, ou si un Italien s ’avise de la tran­
sporter à des vers de Racine, on n ’y connait plus rien. L e
langage des Italiens est si sonore, si cadencé, leur oreille
s i harmonique, leurs mouvements si dansants, pour ainsdire, qu'on imagine entendre chanter un poëte, lorsqu’il ré­
cite des vers, et entendre des vers quand il parle son lan­
gage ordinaire ; il fa u t donc avoir entendu déclamer des
vers italiens, pour apprendre à y trouver de l ’harmonie, et
pour sentir qu’ils en ont, plus encore que les nôtres ».
E ’ degno di nota ciò che il Lalande dice del Machiaveli

�: « Niccolò Machiavelli tanto celebre per i suoi libri
di politica e di storia, fu segretario della repubblica di
Firenze ; la casa che egli abitava, è nella via dei Guic­
ciardini ; essa era occupata, nel 17 6 5, dal dottore Bota­
relli e dal signor In goni di Modena ; Machiavelli è sep­
pellito nella chiesa di Santa Croce: il senatore Ricci, suo
discendente per parte di donne, possiede ancora i suoi
manoscritti. Quel grande repubblicano compose, nel 1 5 1 5 ,
un libro, le massime del quale fanno orrore, per mostrare
ai suoi compatrioti quanto il dispotismo sia a temersi da
loro: morì nel 15 2 7 ». Come si vede il Lalande, a diffe­
renza di molti stranieri, e anche di non pochi Italiani, ben
comprese lo spirito e lo scopo del « Principe ».
Il nostro viaggiatore, lasciata Firenze, attraversata parte
della Toscana, si dirige a Roma. Alla vista di essa pro­
rompe in un vero inno :
« Eccoci finalmente pervenuti a questa famosa capitale
dell’universo così degna di essere veduta, così degna ugual­
mente di ammirazione, sia che si pensi a ciò che essa è
stata, sia che si tenga a ciò che essa è ancora attual­
mente. Il ricordo della grandezza dei Romani, unito alla
veduta dei luoghi, che essi abitarono, ha fatto per me una
parte dei piaceri d ’Italia. Si ama a rammentarsi di questi
conquistatori del mondo, con tutta l’ elevatezza e la fie­
rezza del loro coràggio, e niente non li ricorda più for
temente, se non i ruderi dei loro palagi e il posto dei
Joro trionfi ; in questa maniera V irgilio ci dipinge la cu­
riosità dei Troiani :
„

Juvat ire et dorica castra
Desortosque videre locos, littusque relictum:
H ic Dolopum manus, hic saevus tendebat Achilles.
« Si ama a leggere Virgilio, Cicerone, Orazio, Giovenale,
Tacito, Marziale ; e non si saprebbe leggerli con più pia­
cere, se non vedendo i luoghi che essi abitarono ; se non
passeggiando sulle colline, che essi descrivono : se non ve­
dendo scorrere i fiumi, che essi hanno cantato; e l'uomo

�meno minuzioso entra, con piacere, nei particolari dei luo­
ghi, che sono stati così celebri, anche allora che l’esterio­
rità delle cose sia la più lontana dal loro antico stato.

O champs de l' Italie, ó campagne de Rome,
Où dans tout son orgueil g ît le néant de l' homme:
C’est-là que des débris fameux par de grands noms.
Pleins de grands souvenirs et de hautes leçons,
Vous offrent ces aspects trésors de paysages
Ces portiques, ces arcs, où la pierre fidele
Garde du peuple roi les exploits éclatants
L eur masse indestructible a fatigué le temps
Des fleuves suspendus ici mugissait l ’onde
Sous ces portes passaient les dépouilles du monde.
D e lille

:

Les jardins. Ch. IV.

« Ma non è questo, à beaucoup près, il solo genere di p ia­
cere che un viaggiatore abbia a Roma. Questa città è
ancora la più bella città dell’universo ; l’ edifizio di san
Pietro, basterebbe da solo a conferirle questa supremazia:
la ricchezza delle sue chiese, la bellezza dei suoi palazzi,
i capilavoro dell’arte antica e moderna concorrono a darle
il primo posto tra le città le più interessanti di Europa ».
Questo entusiasmo non impedisce al Lalande di espri­
mere francamente la sua opinione davanti alle opere di
arte, specialmente. Ad esempio, ecco ciò che dice del giu­
dizio finale dì Michelangelo : « è un ammasso di figure
che Michelangelo ha disegnato da parecchi punti di vista
e delle quali ha decorato il muro, senza preoccuparsi del­
l ’effetto che produrrebbero; ha rappresentato dovunque
la medesima natura e il medesimo uomo ; il carattere del
disegno è terribile, ma le espressioni non sono variate,
gli angeli sono trattati come indemoniati, ,insomma l’ in­
sieme non ha nè effetto nè colore, e non si può consi­
derarlo, se non come un buon disegno mutilato, che sa­
rebbe fatto a capriccio, sopra una carta azzurra. D ’ al­
tronde questo quadro è molto decaduto, ed è stato

�ca ora guastato dai drappi, che sono stati messi sulla m ag­
n
g io r parte delle nudità da mediocri pittori ».
Poi soggiunge che, non ostante tale critica, il Giudizio
è reputato uno dei capilavoro della pittura a fresco, e ne
.adduce le ragioni, che sono tolte di peso dal manoscritto
del De Brosses, che aveva letto, e che io ho riportato
più su, parlando delle Lettere fa m ilia ri su ll’ Italia dello
spiritoso presidente. E d a queste lettere toglie anche tutta
quella parte, da me trascritta, che si riferisce al buon uso
dei ricchi italiani di spendere le loro rendite non a ta­
vola, ma nella costruzione di grandi e belli edifizi.
Il Lalande, come l’abate Richard, si burla dei cattivi
predicatori, e nota l’aspetto poco edificante tenuto dai fe­
deli nelle chiese e nell’ascoltare i sermoni. Biasima poi
l ’uso di far predicare in piazza, perchè spesso, il predi­
catore, che si agita in un canto della piazza, ha pour
pendant, all’altra estremità, un saltimbanco o un pulcinella
che finisce per togliergli, a poco a poco, i suoi uditori.
E racconta, a ciò che se ne diceva, che una volta, un cap­
puccino, vedendo disertare insensibilmente il suo uditorio,
prese a declamare contro il pulcinella: per dare più un­
zione e più forza alla sua predica, tirò fuori il suo cro­
cefisso di sotto al suo mantello, gridando : eccolo il vero
Pulcinella ! per dire, in modo piacevole, ecco chi merita
tutta la cura e tutta l’attenzione, che voi prestate a pul­
cinella.
E ’ galante cavaliere con le signore romane, le quali,
allora, come quelle di Genova e Venezia, avevano il ca­
valier servente, il cicisbeo. Egli non difende questo disor­
dine morale, che pone accanto al marito ufficiale, un altro
della mano sinistra, che si vuol far passare come un ado­
ratore platonico; ma, notando che queste relazioni durano
venti anni e più, tanto quanto un matrimonio, che donne
servite e uomini serventi si gloriano di essere costanti
come nelle cose più serie, pensa che il cicisbeismo sìa
preferibile alla civetteria delle sue Francesi, alcune delle
quali pongono la gloria loro nell’irritare gli uomini e nel

�farsi seguire da un gran numero di ammiratori. Per lui
è meno male, meno pericoloso il cicisbeismo, che la vo­
lubilità; meno male il cicisbeismo che il libertinaggio,
accoppiato alla leggerezza.
A proposito poi, della preferenza che allora, da vasi ai
viaggiatori inglesi, ei dice :
« Ciò si spiega perchè i Francesi, più facili e leggeri, re­
candosi in Italia con poche risorse, non danno una grande
idea della Francia ; i vagabondi e gli espatriati vi vanno
a cercare un rifugio a causa della prossimità e finiscono
di discreditare la nazione. D ’ altra parte, i Francesi pre­
suntuosi, disprezzando sempre ciò che non è del paese
loro, e proclamandolo con audacia, intraprendenti colle
donne e imprudenti con gli uomini, debbono essere meno
stim ati; le frequenti guerre, che essi hanno fatte in Italia,
vi hanno lasciato una impressione sfavorevole, e essi hanno
bisogno di m aggior circospezione, di gentilezza e di pru­
denza, per esservi veduti di buon occhio ; ma quando si
sono fatti annunziare in una maniera distinta, o che si
son fatti conoscere vantaggiosamente, si accorgono che si
amano lo spirito dei Francesi, le loro piacevoli maniere,
la loro lingua, i libri loro, le mode loro e che essi hanno
sopra tutti questi punti, una prevenzione in loro favore ».
Napoli fa una grande impressione al Lalande. E gli
esclama: « non si può immaginare niente di più bello, di
più grande, di più ornato, di più singolare, sotto tutti
gli aspetti, che il colpo d ’occhio di Napoli, da qualunque
lato si guardi ». A differenza del Richard, dà un favore­
vole giudizio del popolo napoletano. Constata che i furti
con violenza e gli assassina sono assai rari, perchè il po­
polo ha pochi bisogni e non è abbastanza avido e cattivo
per rischiare la vita e la sua quiete in grandi delitti, G li
uomini del popolo si minacciano per nulla, in un tono da
far tem ere, ma essi fanno molto rumore e poco male.
Rende poi omaggio all’eloquenza degli avvocati, calda e
convincente, sebbene spesso ampollosa. Ma « la musique
est sortout, osserva il nostro buon Lalande, le thrìomphe

�des napolitains, il semble que dans ce pays-là les cordes du
tym pan soient plus tendues, plus harmoniques, plus sonores
que dans le reste de l ’Eu rope; la nation même est toute
chantante; le geste, l ’infléxion de la voix, la prosodie des
syllabes, la conversation même, tout y marque et y respire
l ’harmonie de la musique ; aussi Naples est elle la source
principale de la musique italienne, des grands compositeurs
et des excellents opéras. Dès le commencement du siècle,
les napolitains ont eu la premiere réputation pour la mu­
sique ; Porpora, Vinci, L eo, Scarlatti se distinguèrent par
dessus tous les autres musiciens. Durante parut ensuite, et
il est regardé comme le chef de l ’école de Naples. On
compte parm i ses éleves Pergolese, Piccinni, Sacchini, Tar­
radellas, Guglielm i, Traetta, compositeurs les plus célèbres
de notre tem ps; ils ont form é eux mêmes Anfossi et P ai­
siello. On connoit également les noms de Gorelli, Rinaldo,
fom m elli, D uni, G aluppi, Perez, et autres compositeurs
fam eu x qui ont fa it éclore à Naples leurs chefs-d’-œuvre ».
E qui in nota, ricorda l’articolo Génie nel dizionario della
musica di Rousseau, il quale, come abbiamo visto, dice :
se vuoi conoscere il genio musicale : Vas, cours, vole à
Naples. Indi, nota la differenza e i contatti tra la musica
italiana e la francese; ma in cio segue, quasi in tutto, le
tracce del De Brosses.
,
Intorno al governo di Venezia ha delle osservazioni
giuste. In prima, constata che è il più antico che vi sia
in Europa e quello la cui forma sia durata più lungo
tempo. Il carattere dei Veneziani lo spiega. Lo spirito fa­
zioso tra essi è stato, talvolta, violento, ma non si è per­
petuato di generazione in generazione. I Fiorentini si sti­
mano superiori ai Veneziani, che essi chiamano pesanti e
flemmatici, tuttavia non hanno avuto spirito sufficiente per
conservare la loro libertà, che hanno perduta per le loro
fazioni, mentre i Veneziani l’hanno conservata in grazia
della saggezza loro e vigilanza. I Veneziani sono i soli,
in Italia, e anche nel mondo, che abbiano avuto, per si
lungo tempo, la stessa forma repubblicana. Non entra sulle

�particolarità del governo veneziano, rimettendosene a quello
che ne dice Amelot, e soggiunge: « Il governo veneziano
è stato estremamente celebrato da Hartington, tuttavia
Montesquien vi trovava molte cose da censurare. Uno
del rimproveri che si possa fare a tal governo, è di non
aver punto cambiato le sue massime, dopo che la sua
ricchezza e la sua potenza sono diminuite; una condotta
che è buona allorché uno Stato è vasto, ricco, fiorente,
temuto e ricercato, non lo è più quando lo Stato ha per­
duto una parte dei suoi vantaggi, ma a Venezia basta
che un’usanza sia antica per essere seguita, sebbene
le circostanze che l’hanno fatta stabilire non sussistano
più ». —
Ah, il buon Lalande non si accorge che, appunto per que­
sto, Venezia potè conservare, per si lungo tempo, la
stessa sua forma repubblicana.
Il
Lalande piglia la difesa dei Genovesi. Lo Chevrier,
egli dice, parlando dei Genovesi nelle sue Memorie, per
servire alla storia degli uomini illustri di Lorena, pub­
blicate nel 17 5 4 , pensa che sono un popolo incostante,
vile, e crudele, dal momento che può esserlo impune­
mente; aggiungendo nel suo almanacco dei begli spiriti,
pubblicato nel 176 2, che il Genovese è avaro, inganna­
tore, geloso e vendicativo, che tra i Genovesi si trovino
degli assassini a soldo, dei servi che vivano a spese delle
galanterie delle loro concubine. Giammai, osserva il Lalande, simili tratti possono costituire il carattere di una
nazione, ma sono il risultato delle satire particolari di al­
cuni che hanno avuto occasione di lamentarsi dei Geno­
vesi. Le medesime cose si sono rimproverate agli Italiani
in generale, e, tuttavia, io non ho constatato nulla di si­
mile. Checché ne sia, non è punto della buona compagnia
di Genova che una possa dolersi, vi si è tanto amabili,
quanto in ogni altra città d ’Italia. E mi sembra che il po­
polo genovese non è feroce, se non quando è oppresso. Mi
sembra, soltanto, che esso faccia meno accoglienza ai

�rf estieri, che sia meno istruito e più fiero, che nelle altre
o
grandi città italiane ( 1 ).
Intanto dei lavori sulle cose d’ Italia e di Rom a s ’erano
andati pubblicando. Francesco Bernardo L èp id e aveva
compilato un catalogo dei quadri del re, con un sunto
della vita dei pittori della scuola veneziana e della scuola
di Lombardia (2). Il Deslandes, che scrisse molte opere,
tra le quali alcune buone, altre mediocri, altre cattive,
nel suo Saggio sulla marina degli antichi (3), che è una
delle sue opere buone, e, forse, la migliore, dà una no­
zione esatta della marina dei Romani, del loro modo di
combattere per mare e dei perfezionamenti fatti ai mo­
delli presi agli stranieri. Pur meravigliandosi della solle­
citudine con la quale essi costruissero una flotta nume­
rosa, ignari e sprovvisti di tutto, al tempo delle guerre
puniche e con Caio Duilio, e con Scipione, ricorda che
inventarono il salasso degli alberi, per renderne, in bre­
vissimo tempo, il legno secco, mettendoli a nudo, poco
(1) Vedi per tutte le citazioni del viaggio del Lalande, la pre­
fazione nella prima e seconda edizione, e a pagg. 221-23, 465,
vol. I; 373 vol. I I ; 77, 119 . 364, 548 vol. III; 83, 127-29, 139,
553 voi V I ; 168, 177, 192, vol . V I I ; 459 voi. V III; 352 vol. IX
della seconda edizione.
(2) Paris, Impr. Royale, 2, vol. gr. in 4, 1754
(3) Essai sur la marine des anciens et particulièrement sur
leurs vaisseaux de guerre par M. D e s l a n d e s . A Paris chez David
et Ganecu, in-12 , 1768. Anche I. David Le Roy si occupò della
marina dei Romani nel suo libro: L a marine des anciens peu­
ples, expliquée et considerée par r apport aux lumières qu’ on
en peut tirer p our perf ectionner la marine moderne. Paris, Nyon,
in-8, 1777. — Les navires des anciens, considérés par rapport à
leurs voiles et à l ’usage qu ' 0n pourrait en f aire dans notre ma­
rine. Paris, 1783. — Lettre, a Franklin sur les navires des an­
ciens, sur ceux des modernes et sur les moyens de perfectionner
la navigation en general . Paris, in-8, 1787. — N ouvelles recherches
sur les navires employés par les anciens, dépuis les guerres pu­
niques ju sq u ’ à la bataile d ’Actium. Paris, an. V, 12 p. et 2 pl.
¡11-4, 1797-

�di sopra dal suolo, con una circoncisione fino al midollo
in modo da far subito colare ogni umore- Perfezionarono
la trireme corintia e da essa non si appartarono quasi
mai, e in ciò trovarono salute e vittoria. Pompeo perdè
in molti combattimenti navali, per aver voluto impiegare
bastimenti più piccoli e più deboli delle triremi, e Antonio
fu obbligato di ritirarsi ad Azio per comandare basti­
menti più forti e più pesanti delle triremi. Con sottili e
convincenti argomenti, tratti dalle leggi di statica navale
e dagli autori antichi competenti, o più esatti, dimostra
che i tre ordini di remi non si svolgessero in tre ponti
soprapposti, ma in tre ponti a scaglioni, il primo dei
quali, più basso, cominciasse a prua e finisse all’ albero,
il secondo un po’ più alto occupasse tutto il mezzo della
nave, e l’ultimo si prolungasse fino quasi a poppa, dove
erano le cabine degli ufficiali. E ssi, secondo il loro genio
costante, cui doverono 1’ imperio del mondo, trovato il
buono e l’utile presso gli ordinamenti stranieri, non l’ab­
bandonavano. Gli altri popoli più pomposi, ma ignoranti,
vollero modificare, fortificare l’antica trireme, come gli
Egiziani, per esempio, i quali la resero pesante e inabile,
la rivestirono di ferro, divisero in vari gradi i ponti, co­
struendovi delle torri, e fecero si che non più quasi si po­
tessero muovere in agili e pronte manovre.
Una flotta egiziana comandava Antonio ad Azio, e, per
essa, perdè il comando del mondo e l’amore di Cleopa­
tra. Mentre le svelte triremi romane assalivano ai fianchi
ed a poppa, con i rostri, le piccole isole galleggianti egi­
ziane, e senza virare di bordo, con semplice cambiamento
di posto dei rematori, si ponevano al largo, se fallito il
colpo, le pesanti macchine egiziane, imbarazzate nelle ma­
novre, appena potevano gettare grosse pietre e zolfo sulle
assalitrici, tentando di affondarle o di incendiarle. Le tri­
remi prestamente ritornavano al loro bersaglio, con gli
speroni squarciavano i fianchi, con grandi falci, assicurate
sopra lunghe pertiche, recidevano le antenne delle ottoremi, in cui dietro i parapetti, torri e gradini, a disagio
29

,

�marinai e rematori si muovevano, e con l ’abbordaggio co­
stringevano i nemici o a rendersi prigionieri o a buttarsi
in mare ( 1 ).
Il medesimo Deslandes, in un’altra opera sua di cu­
riosità, in cui tratta dei grandi uomini che morirono scher­
zando, cita molti Italiani, e formula qualche considerazione
generale su i nostri costumi (2). In prima, egli osserva
che il pensiero della morte non deve affliggere, ma spin­
gere a meglio godere la vita. Così pensarono i Latini.
Catullo invita Lesbia a vivere e ad amarsi finché la luce
li illumini, finché non venga l’eterna notte. Anche cosi la
pensava Orazio, lo spirito più sciolto del suo secolo. I
moderni, nota il Deslandes, hanno seguito, qualche volta,
le vedute dei belli spiriti di Grecia e di Roma, ma, se­
condo lui, gli Italiani si sono ad essi più avvicinati, forse
perchè essi sono più adatti degli altri alla raffinatezza del
piacere. E dà la traduzione della terza elegia del primo
libro del Sannazaro:
Puisque nous jouissons d'une verte jeunesse.
E t qu'elle vous permet l'usage des plaisirs.
Vivons au g r é de nos désirs,
L a raison ne convient qu'à l'affreuse vieillesse
J e la vois s'avancer, elle hâte ses pas.
P o u r chasser loin de nous et les je u x et les grâces,
Prévenons ces tristes disgrâces.
Que la crainte d'un prompt trépas
Réchauffe nos ardeurs, et f asse que l ’amour
Eloigne de nos cœurs une indigne faiblesse,
Trop heureux, si la mort nous surprend quelque jo u r
E n ivrés d'une douce et flatteuse tendresse.

Poi parla di Petronio, che egli chiama il filosofo più li­
bertino e il libertino più filosofo, che siasi visto. L 'arbiter
(1) Vedi a pag . 129, 141, 146, 154, 169-176, 193, op. cit.
(2) Réflexions sur les grands hommes qui sont morts en plai­
santant, nouvelle édition augmentée d'epitaphes et autres puces
curieuses qui n'ont point encore parues, p a r M. D k s i . a n d r s . A
Amsterdam, 1776.

�élegantiarum , a dirla con Tacito, quando si accorse di'
esser caduto in disgrazia di Nerone, si mise in un bagno
caldo, si apri le vene, e mori tranquillamente, componendo
versi alla presenza dei suoi amici. Anche Angelo Poliziano
morì, poetando. Ricorda, poi. il Cardano, che si lasciò
morir di fame, per non parere un cattivo astrologo, per
morire, cioè, precisamente nel giorno da lui designato;
anche Pomponio Attico, vedendosi ammalato, se ne era
partito ricusandosi qualunque nutrimento. Veramente il De­
slandes, nel citare tutto ciò, non risponde al titolo del
suo libro, perchè questi uomini non furono grandi, nè
morirono scherzando. E ' più felice nel rammentare gli ul­
timi detti di A ugu sto, di Ottone, di Vespasiano e di Adriano;
di Augusto che, prima di morire, cura le sue chiome, si
guarda in uno specchietto, e domanda ai suoi cortigiani :
ho ben, io. rappresentato la mia parte? di Ottone che volle
concedersi ancora lo spazio d i mia notte, prima di pugna­
larsi per sfuggire alla sommossa popolare ; d i Vespasiano
che. nell’atto di morire, burlandosi dei cortigiani, esclamò:
mi accorgo che sto per diventare un Dio ! di Adriano, che»
spirando, si rivolge all'anima sua, per sapere dove se ne
va, sola soletta, e che diverrà il suo umore fo lìchonne,
e che ne sarà di tante voluttuose lotte. Infine, ricorda
Machiavelli che, disgustato della vita, muore col sarcasmo
sulle labbra ; e Leone X che se ne va in un eccesso di
gioia ; Luciano Vanini che, nell ’esser condotto al rogo,
esclam a: Cristo disse: temi la morte, ed io non la tem o!
Rende om aggio alla virtù romana, che chiamava eroi, in
certi casi, coloro che si davano la morte, notando che, in
Roma, fu maggiore il numero dei magnanimi suicidi ( 1 ).
In un altro libro di curiosità, che tratta degli ultimi
sentimenti di illustri personaggi, condannati a morte (2),
(1) Vedi a pagg. 18, 19, 26, 36, 41, 54. 58, 82, 103, 115, 124,
op. cit.
(2) Derniers sentiments des plus illustres personnages condam­
nés à mort, ou recueil des lettres qu'ils ont écrites dans les p r i­
sons, des discours qu’ils 0nt prononcés sur ì'echafaud, avec un

�si parla di Italiani. Si ricorda, dall’anonimo autore, il così
detto cavaliere di Monreale, un tipo tra don Chisciotte e
F ra Diavolo dei tempi di Cola di Rienzi, il quale, dopo
avere aiutato il tribuno, voleva r ib e lla r g lisi. Fu arrestato
e condannato a morte. Dopo alquante contraddizioni, nella
sua ultima condotta, morì eroicamente. Quando senti, che
si metteva la mannaia sul suo collo, per prendere la giun­
tura delle ossa, gridò al carnefice: « Tu non la poni, dove
va posta! »
Si parla pure di Francesco Coppola, duca di Sarno,
morto sul patibolo, per ordine di Ferdinando d ’Aragona,
già suo socio di commerci e di imprese, il quale, fredda­
mente, pronunziò un giudizioso discorso ai suoi poveri
tìgli ; si parla di Filippo Strozzi, che, come tutti sanno,
si die’ la morte per sfuggire una seconda volta alla tor­
tura, che avrebbe potuto strappargli qualche rivelazione ( 1 ).
Nello stesso anno il Lacombe pubblicava il suo dizio­
nario storico e geografico sull’Italia (2), utile libro di con­
sultazione per il tempo in cui fu scritto, che ebbe due edi­
zioni in due anni.

Ed ora sarebbe ingiustizia, dopo questi libri di curio­
sità o di semplice compilazione, non esaminare, almeno
rapidamente, un’opera importante, geografica e politica in­
sieme, Vl'A nalisi geografica d 'Italia, del D ’Anville, geografo

précis historique de leur vie, de leur procédure et des circon­
stances Ies plus intéressantes de leur mort. A Paris, 2 vol. in-12,
Moutard, 1775.
(1) Vedi a pagg. 13, 30, 95 vol. I, opera suddetta.
(2) Dictionnaire historique et géographique portatif de l'Italie,

contenant une description des royaumes, avec des observatious sur
la musique, la peinture, l'architecture , ensemble l ’histoire des rois,
des papes, des artistes célèbres etc. par J a c q u e s L a c o m b e . Paris,
Lacombe, 2 voll, in-8, 1775. La seconda ed iz., comparsa a La
Haye nel 1776, fu arricchita di 40 pl. Ne fu fatta una terza edi­
zione, ad Avignone, nel 1790.

�ordinario di Luigi X V ( 1 ). E gli, volendo riformare le carte
geografiche, che allora erano le più stimate, specialmente
quella dell’Isle e del Sanson, facendo tesoro delle scoperte
e dei miglioramenti recati dal tempo, ed esaminando con
maggiore attenzione le sorgenti antiche di cognizioni, che
parevano esaurite, incomincia il suo piano di una nuova
raccolta di carte geografiche, dando per campione la carta
d ’ Italia. Il suo lavoro è minuto, critico, coscienzioso.
Spiega la preferenza data all’Italia, con l’attenzione mag­
giore che inerita la geografia antica. E lo studio degli
scritti e dei monumenti dell’antichità gli prestò grandi
mezzi per la ricostruzione della carta del nostro paese,
nella quale ei non vede la necessità di segnare i limiti
dei vari Stati, in cui era diviso, bastandogli di ben notare
le posizioni delle principali città, che quei vari Stati rap­
presentavano, come Torino, Genova, Milano, Venezia, F i­
renze, Roma e Napoli.
E, cosi, il buon d ’Anville anticipa di più di un secolo
l’unità inorale, etnica, geografica del nostro paese, a di­
spetto della politica e delle iniquità del destino. Con esat­
tezza matematica, il D ’Anville dà la lunghezza e la lar­
ghezza del nostro paese, misurando bene la distanza tra
le principali città, indicando bene la posizione loro, te­
nendo come punto di partenza il meridiano di Roma. K a
fatto scelta della situazione di Rom a « parce qu'indepen­

dament de la dignité el preminence de cette ville, il est
Constant qu'elle se rencontre à une dislance à peu près égale
de deux extremités d ’Italie ».
Poi, nel determinare i confini d ’ Italia, nella parte con­
tinentale, ei dice che « S on contour est determiné p a r la
cime des Alpes, de laquelle la chûte des rivières ou le còte

( 1 ) Analyse g éographique de l 'Italie, dediée à monseigneur le
Duc d'Orleans, premier prim e du sang, par le sieur D ’Anville,
g éografe ordinaire du roi. A P a r is , c h ez la v e u v e E s tie n n e et
fìls, ru e S a in t - Ja c q u e s v is -à - v is la ru e d u P lè tr e , à la V e r t u .
MDCCXLIV, in 4'’ g r .

�qu'elles prennent dans leur cours, doit décider. C'est pour
cette raison , qu’on s’est étendu dans la Carte d 'Italie ju ­
sq u 'il la tête des rivières doni les eaux coulent dans la
Lombardie, bien que ce soit enveloper plusieurs cantons de
pays qui font aujourd’hui- partie de l ’Allemagne. L e s bor­
nes naturelles ont dû prévaloir sur des limites politiques
et accidentelles ». Considera le Alpi marittime come una
frontiera tra la Francia e l ’ Italia. L ’ Istria, ad oriente,
considera nostra ( 1 ).
(1) Vedi a pag. 277-280.

�X V .

R icerche sto ric h e s u ll'eco n o m ia politica dei Rom ani
— G ra m m a tic i e filologi latinisti — L’a b a t e R om an
e il P e t r a r c a —

Bettinelli

V iaggiatori : Roland
—

de la

e il P o m m e reu l

P la tiè re e Saint-N on

S o m m a rio storico d ’Italia del P a t j é —

t e r e del D upaty —
Q o u rn a n d —

L e t­

Le Rivoluzioni l e tte r a r ie del

M ichelangelo e D ante —

p r i v a t a dei C esari dell' H an carv ille —
luzione.

—

La vita
La Rivo­

��antica non perdeva il suo fascino tra gli intel­
lettuali francesi, non ostante la grave agitazione degli
spiriti, nei primi anni del regno di Luigi X V I, che doveva
condurre difilato alla p r e s a della Bastiglia, il 1 4 luglio 1 7 8 9 .
Le ricerche storiche e l’esame delle condizioni politiche
di Rom a antica prendevano una fisionomia pratica, sin­
tomo dei tempi maturi, dopo le disquisizioni puramente
archeologiche, filosofiche e politiche, che si erano, brillan­
temente, succedute, durante i lunghi regni di Luigi X IV
e di Luigi X V . Le ricerche storiche investivano tutto ciò
che concerneva l’economia politica dei Romani, la loro
agricoltura, l’industria, il commercio, le finanze. Il padre
Arcère dell’Oratorio portò la sua attenzione sullo stato
dell’agricoltura dei Romani, dal cominciamento della re­
pública fino al secolo di Giulio Cesare, con speciale ri­
guardo all’opera del governo e ai costumi e al commer­
cio ( 1) . Questo libro contiene alcune buone cose, ma è
molto più importante il lavoro che G. M. Butel-Dumont
pubblicava, appena due anni dopo, presso a poco sullo
stesso tema (2). Il padre Arcère si era tenuto strettamente

R

oma

(1) Paris, Lottili l’Ainé, in-8, 1777.
(2) Recherches historiques et critiques sur l'administration pu­
blique et privée des terres ches les Romains, depuis le commence­
ment de la republique ju squ'au siede de Jules Cesar, dans lesquelles

�al tema proposto dall’Accademia di iscrizioni e belle let­
tere.., Ma il Butel-Dumont volle allargare un po’ i contini
assegnati dall’Accademia, parendogli che la trattazione sa­
rebbe riuscita monca, e poco utile praticamente, se al
quadro dei rapporti dell’agricoltura col governo, col com­
mercio e coi costumi, non avesse aggiunto almeno uno
schizzo sull’agricoltura stessa e sulle vicissitudini sue. Il
Butel-Dumont opinava, che, in una parola, l’economia r u ­
rale dei Romani fosse assai superiore alla loro economia
politica; maestri nell’arte della politica e della guerra,
delle conquiste e del modo di conservarle, non avessero
dato opera sufficiente all’incoraggiamento politico dell’a
gricoltura, con buone leggi di protezione, non consideran­
dola come la sorgente più sicura della prosperità dello
Stato. In altri termini, secondo l ’autore, i Romani non
guardarono l’agricoltura nel suo rapporto con le forze
dello Stato, ma se ne occuparono come di un oggetto che
interessava soltanto i particolari. Se assicurarono le messi
e le proprietà degli eredi contro il furto e l’usurpazione,
lo fecero unicamente perchè spinti dal sentimento, che c ia ­
scuno deve godere della roba che gli appartiene. Se sta­
bilirono dei mercati, se la caccia era libera presso di loro,
se costruirono grandi e buone strade, non fecero tutto ciò
col disegno di favorire l'agricoltura, nè condotti dalla con­
vinzione della sua influenza nella potenza pubblica. Ciò
che fecero di meglio, in quanto all’agricoltura, fu di non
immischiarsene, di lasciarla a sè stessa. .Questa condotta
è la più semplice e senza dubbio la migliore di tutte, e
farebbe onore al loro governo, ilice sempre il Butel-Du­
mont, se essa fosse stata l’effetto delle loro idee, ma essa
era unicamente prodotto della loro inattenzione. Ogni volta
che vollero compilare dei regolamenti, concernenti direttam
en
te

on traite incidemment de leur commerce par rapport aux
productions de leur cru et l 'on prouve en même-temps le peu
d ’influence que l 'agriculture a eue sur Ie u rs moeurs par l'auteur
de la théorie du lux e. A Paris, Duchesne, in-8, 1779.

�o indirettamente l’agricoltura, dimostrarono di man­
care del tutto di principii in tale materia.
Come si vede facilmente, il Butel-Dumont, a forza di
esser sottile e ipercritico, cade in errore e in contraddi­
zione. I Romani, egli dice in sostanza, fecero molte cose
che giovarono ai singoli proprietari, ma non ebbero pro­
ponimento di giovare all’agricoltura come a forza precipua
dello Stato. Ma vi sono, forse, due bilanci, uno dello
Stato e un altro dei cittadini ? quando i cittadini sono
ricchi, lo Stato, è ricco. Se gli agricoltori prosperavano,
l’ agricoltura non diveniva, forse, una forza dello Stato?
E d'altra parte, se lo Stato non deve far nulla per l’ag ri­
coltura, perchè il governo di Roma sarebbe stato colpe­
vole d i inattenzione, non favorendo e incoraggiando, con
l’opera legislativa, i lavoratori dei campi? — Il Butel-Du­
mont è pratico e chiaro nell’enumerazione dei progressi
dei Romani nell’economia rurale. Sarebbe qui ozioso di
entrare nei particolari. L ’autore rende omaggio al lavo­
ratore romano, al genio romano. Esso non inventò nè
istrumenti, nè metodi ; ma serio, attivo, riflessivo, niente
uguagliava il suo ardore e il suo spirito di emulazione.
I Romani ponevano in tutto ciò che facevano una perse­
verante attenzione, una ostinata ricerca, che nessuna dif­
ficoltà stancava. Un lavoro ostinato, essi dicevano, viene
a capo di tutto. Essi si chiusero nella cultura, che si eser­
cita con i buoi, era quella che vedevano intorno ad essi,
e la portarono al più alto grado di possibile perfezione ( 1 ).
Intanto, i libri d ’arte e di critica letteraria su Roma
non mancavano. Il dottor Felix spiegava tutte le pitture
trovate nelle rovine delle tenne di Tito, incise sotto la
direzione del Ponce, e seguite dagli arabeschi antichi dei
(1 ) Vedi a pagg- 93-95 e 134-136. specialmente, op. cit. — Più
tardi, poi, nel 1788, il Bilhon pubblicava, a Parigi, una disserta­
zione sullo stato del commercio dei Romani, quasi a comple­
mento dell’opera del Butel-Dumont.

�bagni di L ivia ( 1 ). Il La Faye stampava le sue ricerche
sulla preparazione che i Romani davano alla calce di cui
si servivano nelle loro costruzioni e sulla composizione e
l’impiego della malta (2).
Anche il Cockerell, incideva, a Roma, la raccolta delle
pitture antiche, che ornavano i palazzi e le terme degli
imperatori Tito, Traiano, Adriano e Costantino. Lo sta­
tuario Falconet, nelle sue opere, riproduceva i brani di
Cicerone sulla pittura e la scultura ( 3 ) ; e Poncelin de la
Roche-Tilhac i capilavoro antichi di belle arti, monumenti
preziosi della religione dei Greci e dei Romani, delle loro
scienze e leggi e costumi e superstizioni e loro follie (4).
Giovan Luigi Soulavie pubblicava, infine, dal Mutier, a
Parigi, nel 17 8 5, i suoi quadri degli antichi Greci e R o ­
mani e nozioni contemporanee, cioè l'esposizione del ceri­
moniale, della vita privata, e stato politico, civile e mi­
litare, delle scienze e delle arti dell’antichità, con le figure
secondo gli antichi monumenti.
I
classici e gl i imperatori romani erano esaminati nelle
vite e nelle opere. Giuseppe Mayer parlava di Eliogabalo
e di Alessandro Severo, spiegando alcuni punti di anti­
chità romane ( 5 ) ; l’abate Pietro Potier intesseva l’elogio
di Cicerone (6) e Tommaso Paris quello di Marco A u­
relio (7). Gautier de Sibert, a sua volta, scriveva gii elogi
di Antonino e di Marco Aurelio (8) ; e il barone Veslyon
e il Guys elogiavano ancora Antonino il pio (9). L ’abate
Giovan Claudio Lucet veniva fuori con un tentativo di
riabilitazione, con l'elogio di Catilina, nel quale si provò
(1) Paris, in fol. avec 75 pl.
(2) Paris, 93, p. in-8, 1777.
(3) Amsterdam, 1781.
(4) Paris, Lamy, 2 voi. in-fol., 1784.
(5) Paris, Duchesne, in-8, 1776.
(6) Paris, L itieux, 76 p. in-8, 1776.
(7) Paris, in-8, 1776.
(8) Paris, Mutier, in-12. 1776.
(9) L iège, 72 p in-8, 1778. — Paris, in-8, 1786.

�di dimostrare infondate le accuse di Cicerone, de venger
ce Romain célèbre des calomnies de Ciceron (1 ) : il Selis
dissertava su Persio (2) ; Giorgio Bayeux parlava del regno
di Traiano (3 ) e Antonio Vicaire dava il disegno del­
l 'Eneide, o esposizione ragionata dell’economia del poema, '
per facilitarne l’intendimento, con una dissertazione sullo
scopo principale dell’autore (4). Desclaisons dava un som­
mario delle vite di Alessandro il grande e di Giulio Ce­
sare e dei loro fatti militari, sia comparati, sia opposti
tra di loro, con esposizione delle uguaglianze e delle dif­
ferenze tra i d ue grandi capitani (5).

T ra questi studi d ’arte e di critica letteraria su Rom a
antica si moltiplicavano i lavori grammaticali e filologici.
Dalla morte di Luigi X V alla presa della Bastiglia, in
meno forse di quindici anni, più di venti opere furono
pubblicate e diffuse in tal genere. Roma, in tutte le sue
molteplici manifestazioni, riempiva ancora il gabinetto
dello scienziato e la scuola (6).

(1) Amsterdam (Paris) in-8, 1780.
(2) Paris, Foumier, 130 p. in-8, 178,-5.
(3) Paris, Prault, 63 p. in-4, 1786.
(4) Paris, in-8, 1787.
(5) Paris, Méguignon le jeune, 2 vol. in 12, 1784.
(6) A titolo di curiosità do qui l’elenco di tali opere: —
Clem ent de Boissy : Grammaire latine, contenant le rudiment et
la syntaxe et une méthode française-latine, précédée d'une intro­
duction aux langues. Paris, Callot, in-12, 177;. — L 'art des lan­
gues ou essai sur la véritable manière d'apprendre les langues et
spécialement ta langue latine. Paris, Callot, in-12, 17 7 7 .— Wan­
d elain co u rt A n t. H u bert: Méthode raisonnée pour apprendre
la langue latine très facilement. Bouillon, in-8. 1775. — Le Moine
(Abbé) : Grammaire latine pour servir de rudiment et de mé­
thode à l'usage des collèges. Paris, in-8, 1775. — Gardin-Dusme­
n il : Synonymes latins et leurs différentes significations, avec des
exemples tirés des meilleurs auteurs. Paris, Simon, in-12, 1777.
— Chaudon (Esprit-Joseph) : Dictionnaire interprete-manuel des

!

�Ma, studiando l’arte e la storia, la vita politica e civile
di Roma antica, non si dimenticavano gli scrittori della
nuova Italia. L 'abate Roman, provenzale, rimaneggiando
il materiale dell’abate de Sade, scriveva una nuova Vita di
Petrarca del quale, co m 'egli entusiasticamente dice, le
azioni e gli scritti sono l’esponente di una delle più sin­
golari epoche della letteratura moderna, e ne imitava, in

noms latins de la géographie ancienne pour servir à l'intelligence
des auteurs latins. Paris, in-8, 1777. — M athias: De l ’élude des
langues en général et de la langue latine en particulier, E ssai
servant de préface à un extrait de Pline, destine aux commer­
çants. Langres, Befay, So p. in-8, 1777. — T u et (Abbé): Elé­
ments de poesie latine. Sens, Tarbé, in-12 1778 — Le guide des
humanistes, ou premiers principes du goût, développes par des
remarques sur les plus beaux vers de Virgile et autres bons
poètes latins et français. Sens, Tarbé, in-12, 1780.— Salomon:
Principes de la tangue française et de la langue latine, combinés
et rapprochés de manière à indiquer les vrais moyens de traduire
le latin en français. Bouillon, in-8 , 1778. — Adam N icolas:
Grammaire latine, les quatre chapitres sous quatre faces.— Le.
fables latines de Phèdre sous quatre faces. — Les oeuvres d ’Ho­
race, traduction littérale. Paris, Morin, 6 vol. in-8, 1779-1787. Lhomond -Ch a r ly F ra n ço is: Eléments de la grammaire latine.
Paris, in-12, 1779. — C o u rt nu G éb elin A ntoine : Dictionnaire
des racines latines. Paris, in-8, 1780. — Dictionnaire étymologique
de la langue Ialine. Paris, 2 vol. in-4, 1788. — T h évenot (Ma­
gloire): Eléments des langues latine et française. Troyes, in-12.
1783. — Anthologie poétique Ialine (doni une partie est traduite
en français). Paris, Delalain, 2 vol. in-8. — Mathieu: Les nou­
veaux rudiments de la langue latine, Paris, Cailleau, 146 p. in-12.
17S4. — V id a l: La langue Ialine mise à la portée de tout le
monde, par la version mot a mot, ou recueil d ’auteurs classiques
en vers et en prose. Lyon, in-12. 1787. — L uneau de Boisje r ­
main : Cours de langue l atine, à l ’aide duquel on peut apprendre
cette langue chez soi sans maître et en 2 on 3 mois de lecture.
Paris, Simonet, 5 vol. in-8, 1787-1789. — Bizonard (l’ainé) :
Grammaire latine mise à la portée des commençants. Dijon, in-12.
1787. — Bou r d e lin (Abbé): Eléments (nouveaux) de la langue
latine, ou cours de thèmes français-latins. Lyon! Perisse, 4 vol.
in-12, 1788. — S irv e n : Fragments de morale, d'histoire etc. adap­
tes aux principes de la grammaire latine. Paris, in-12, 1778.

�versi francesi, le migliori poesie (1 ). Nello stesso anno,
il Pommereul. pubblicava delle lettere sulla letteratura e
la poesia italiana, precedute dalle dieci lettere del Betti­
nelli, contenenti la critica della Divina Commedia (2). Ma
ciò non faceva che aumentare 1' interesse per il poema, e
di qui a poco vedremo una nuova Vita di Dante, scritta
da un francese.
I viaggiatori francesi percorrevano l’ Italia. Augusto
Guys aveva edite le sue lettere (3) scritte d all'Italia, nel
17 7 2 ; ma assai di più importanti sono quelle del R o ­
land de la Platière. il quale viaggiò in Italia negli anni
177 6 , 17 7 7 e 1 7 7 8 stampate ad Amsterdam, sotto il
velo dell’anonimo, e inviate a mademoiselle Jeanne Phi­
lipson, a Parigi (4). E ’ fine spirito malcontento, che si
propone di scoprire, lui, l'Italia, parendogli che tutti gli
altri viaggiatori abbiano inventato, esagerato, ordinaria­
mente copiando. Cosi, spesso, si mostra ingiusto, o para­
dossale, o unilaterale, perdendosi in particolari, incapace
di cogliere la sintesi e l'anima delle cose e delle città.
Talvolta assesta dei buoni colpi, che sembrano uguali a
quelli dei fanciulli bendati, cui riesce di rompere la pin­
gue pignatta nei giuochi di quaresima. In fondo, ama
l’ Italia e ne disegna felicemente i paesaggi, e vorrebbe
elevarne lo spirito e la dignità.
(1) Paris, Bastien, in-8, 1778. La Vita del Petrarca fu, poi,
stampata a parte, in Avignone, dove ebbe tre edizioni, 1778,
1786 e 1804.
(2) l’aris, Cailleau, in-8, 1778.
(3) Paris, Duchesne, in-8 1776. Ne fu fatta, poi, una seconda
edizione, con questo titolo: Relation abrégée de ses voyages en
Italie et dans le nord. Paris, in-8, 1787.
(4) Lettres écrites de Suisse, d'Italie, de Sicile et de Malthe,
par Mxxx, avocat au Parlement, de plusieurs académies de France
et des arcades de Rome (qui mores hominum multorum vidit et
urbes). A M.lle xx Paris, en 1776, 1777. 1778. A Amsterdam,
6. voli, in-12, 1780.

'

�Alle porte di Torino è obbligato dai doganieri a mo­
strare foglio per foglio tutte le sue carte, a mostrare l’oro­
logio, a vuotare la borsa : « Ils ont fouillés con riverenza,
jusques dans mes culottes ». Nota che si sequestrano, alle
porte della città, Dante, Ariosto, Robinson Crosué, il P a­
stor Fido , financo Boileau, ed esclama : « Qui, si è igno­
rantissimi negli uffici, senza essere meno ritrosi. » Tutto
ciò lo mette di cattivo umore, e, confondendo governo e
governati, prorom pe: « se i Genovesi sono gli ebrei d ’Italia,
i Piemontesi, dicesi, sono gli ebrei degli ebrei di tutti i
paesi ». Non trova, quindi, alcun artista in Torino, non so­
cietà, non ombra di ciò che chiamasi vivre in Francia.
Accusa i Piemontesi di sentir poco l’italianità, perchè essi,
parlando del regno di Napoli, degli Stati della Chiesa,
della Toscana, di Genova, di Venezia, dicono l’Italia, gli
Italiani... Quest’ osservazione è davvero curiosa in bocca
del Roland, quando si consideri, ch’ egli chiama nazione
ogni popolo abitante una singolare regione nostra. Infine
si burla di tutto l'apparato superstizioso delle processioni,
che salgono, salmodiando, urlando a Superga, e delle
trenta confraternite, che piagano la città ; di tutti i peni­
tenti, con un cero in mano, vestiti di diversi colori, che
gli ricordano le mascherate del sobborgo s. Antonio a
Parigi. Ma, ingenuamente, confessa, che le province del
Mezzogiorno, in Francia, si risentono ancora un po’ di
questo gusto, che, nel nord, scandalizzerebbe la religione
e i costumi (1 ).
Rende om aggio all’operosità del contadino bergamasco,
all’industre zelo, all’intelligenza del contado comasco nella
tessitura della seta; traccia uno schizzo esatto e simpatico
del risaiuolo, ed esclama che se è vero che g l’ italiani sono
poco industriosi, come dicesi, non sono questi paesi che
hanno fatto nascere l’accusa. Al contrario, però, non trova
nulla di buono a Milano, chiamata bene a torto, secondo
(1 ) Ved i a pagg. 319, 341, 342, 345, 357, 362, 368, 369, vol .
1, op. cit.

�lui, una piccola Parigi ; maltratta operai, borghesia e no­
biltà, e se la piglia financo col Duomo, appoggiandosi
all’opinione dello Scamozzi, che lo chiama « tempio senza
invenzione, nè forma sintetica, nè rispondenza e connes­
sione tra le parti, tutte deboli e trinciate, in modo che
non è altro, se non una montagna di marmo traforata,
nella quale, a misura che si edifica da una parte, si di­
strugge dall’altra, e si lavora sempre e si lavorerà fino a
che tutti questi oggetti di creazione informe, rientreranno
nel caos, donde non avrebbero dovuto uscire». Giudica bene
la Certosa di Pavia, che gli pare mostrare la natura in la­
voro, per partorire i maestri dell’arte: Raffaello e Miche­
langelo ( 1 ).
Passando per R eggio Emilia, esclama: « Questa città fece
un sì grande sforzo di natura, producendo 1’ Ariosto, uno
dei più grandi poeti del mondo, colui, infine, che bilancia
ancora la gloria del Tasso, che essa mi dà l’aria di do­
versene risentire lungo tempo. Fu allora che nacque a
Correggio, borgo che si lascia sulla sinistra, venendo da
R eggio a Modena, colui al quale nessun pittore disputò
mai la leggiadria del colorito e l’imitazione graziosa della
bella natura ».
A Bologna si riscalda. Nessuna città di Italia, secondo
lui, mostra tanti monumenti di gusto e di sapere, e tanta
disposizione per le belle cognizioni e tanto ardore di
istruirsi e tanto amore alla terra natia, che sveglia la fan­
tasia e dà uno slancio all’anima. E scioglie un inno ai
suoi giuristi antichi, ai suoi grandi pittori, e ricorda, con
un motto di spirito felicissimo, che essa fu sede dell’ ab­
boccamento tra Leone X e Carlo V, che, reciprocamente,
si dettero ciò che non apparteneva nè all’ uno e nè al­
l’altro. E consiglia, a proposito di Bologna, di consultare,
per le opere di pittura e scultura, il Cochin, che tutti i
viaggiatori copiano, tranne che negli articoli dei quali
(1 ) Vedi a pagg. 254, 269, 271, 310, 394, 403, 405, 406, 429,
vol. I, op. cit.

,

�smarrì le note, e in seguito le lettere del conte A lga­
rotti ( 1 ).
Della società veneziana è contento, parendogli la più
piacevole e seducente, per la sua dolcezza, per le sue
cortesie, e loda la grande libertà che si gode in Venezia
di pensare, di parlare e di fare a sua posta. E ’ innamo­
rato del dialetto veneziano, che gli sembra 1’ espressione
più genuina dell’indole mite, buona e dolce degli abitanti,
e a dimostrarne l’eccellenza riproduce una lettera del Gol­
doni, ben noto per i suoi talenti, mais que la franchise
et l ’ honnêteté caractérisent encore plus, diretta all’avvocato
Cousin, a Dieppe, grande amatore della lingua e delle
cose d ’Italia, il quale, da solo, con lo studio e con l’osti­
nazione, era pervenuto a parlare ed a scrivere correttamente l’italiano. Ma, in quanto ai monumenti di Venezia,
si perde nei particolari, e non sa cogliere la nota sinte­
tica di colore, di poesia, di idealità che da essi scatta vi­
brante e potente. Piazza san Marco gli pare irregolare,
non bella la basilica, troppo grande il campanile ; se la
piglia con l’abate Richard, che trovò tutto in marmo a
Venezia, mentre che è la città che possiede meno edifici
marmorei, a petto delle altre città italiane, e via dicendo.
Loda gli spettacoli veneziani; ma lancia una frecciata a
quel popolo, che ha chiamato buono e dolce, osservando
che bene gli si adattano, non avendo più niente a fare,
non essendo più ricco, e non potendo più divenirlo (2).
E queste affermazioni, come si vede, con gli spettacoli,
entrano come i cavoli a merenda.
Dopo aver parlato dei principali capilavoro dell' arte
fiorentina, esclama : « Voila la mine de Florence, voila ce
qui rend cette ville célèbre, ce qui y attire les étrangers,

ce qui la fa it regarder comme la patrie des arts, le séjour
des m uses: le précédent empereur voulut, dit-on, emporter
toutes ces curiosités à Vienne, et il ne fû t arrêté que p a r
( 1) Vedi a pagg. 24, 25, 36 — 41, 44. vol. 11. op. cit.
(2) Vedi a pagg. 23, 3 1, 47, 67, 78, vol. V I, op. cit.

�les représentations qu 'on lu i fit qu'elles attiraient les étran­
gers à Florence, et que les anglais surtout y répandaient
beaucoup d’argent. On aurait pu les aller voir dans,; le
triste pays de Vienne ; mais il eût fa llu y porter le climat
de Florence, pour y arrêter aussi longtemps les voya­
geurs ».
In quanto agli elogi dati ai Fiorentini per la loro ci­
viltà, educazione, e onestà, non trova a far la tara: larges

en propos et en manières, autant au moins que les F ran ­
çais. Ma, soggiunge, sono tutti ferrés à l ’italienne. S i
parla assai spesso tra loro di corse di cavalli, di carri, di
giuochi d el pallone, ed altri simili esercizi ( 1 ).
Giudica il popolo romano trop mou, trop lâche et trop
peu entreprenant. I papi non hanno niente da temere.
Esso non si riunirà mai, non farà fazioni, scherzerà, schia­
mazzerà, insolentemente, ma senza conseguenze. Vedrebbe
morire e fare dei papi ogni giorno ; questo spettacolo lo
divertirebbe, senza interessarlo altrimenti che per i rivol­
gimenti che produrrebbe e per il danaro che diffonde­
rebbe. Non avendo niente, non è attaccato a niente, e
tuttavia non vi è altra dominazione che preferisca a quella
sotto di cui esso è. E poco appresso soggiunge, che,
tuttavia, in mezzo all’abbassamento, il Romano conserva
ancora nell’animo le tracce di quella grandezza che carat­
terizzò i veri Romani in ogni secolo. Se esso è parsimo­
nioso nella sua casa e raramente si abbandona in quelle
spese, che stringono i vincoli sociali, esso è splendido e
sontuoso in quelle che colpiscono gli occhi, e delle quali
può rimanere qualche vestigio. Se si tratta di una festa,
essa ò annunziata e proposta di lunga mano, e tutto deve
rispondere all’aspettativa: equipaggi, livree, decorazioni,
ordinazioni, illuminazioni, tolette, rinfreschi; tutte le cose
insomma, che concorrono alla magnificenza, vi si trovano
riunite. Ma, poi, si scaglia contro la sporchezza dell’in­
(1)V
ed
lIct terno della casa, specialmente del popolino.
,5vo
.9
g
p
ia

�Parlando di ciò che egli chiama materialità di Roma,
cioè delle sue case, dei suoi monumenti, delle sue vie,
scrive questa bella pagina:
« Quelle que soit Rome aujourd’hui, plus cultivée que
bâtie, plus deserte que peuplée, nulle part l ’ami des arts

n ’est seul dans sa vaste enceinte: tous les lieux lui offrent
à l ’envi des objets d'admiration et d'étude: tout le rappelle
à la grandeur des temps antérieurs, à la haute élévation
du genie , à l ’immensité des entreprises, dont l ’idée seule
forme un poids qui accable les esprits du siècle, à l 'har­
diesse dans l ’exécution ; tantôt à la fécondité , à l ’immense
richesse dans les ornements : tantôt à la simplicité, « la
noblesse qui caractérisait les plus beux temps de Rome.
I l suit les siècles, il lit leur décadence dans leurs monu­
ments mêmes; il pleure sur ces temps de barbarie, où les
horreurs de l ’ignorance ou de la cruauté, arrachèrent aux
Romains les restes de leurs triomphes et de leur gloire, et
à l'univers entier les uniques sources de la science et du
goût. — Remonte-t-il aux rois, les ouvrages de Tarquin
annoncent les hautes destinées de ce peuple; l'existence ac­
tuelle de ces fameuses cloaques, leur usage non interrompu,
attestent et confirment qu' il fû t destiné à conquérir et «
gouverner le monde. — I l resté peu de monuments des
beaux temps de la republique. L a vertu concentrée était le
n e rf qui régissait tout. L à se trouve ce que la grandeur
d'âme a de plus exalté, ce que l ’amour de la patrie eût
plus d'énergique ; la bonne foi, la candeur, j e dirais même
l'humanité, si elle n’était pas expansive à tous les êtres
nos semblables. Mais les Romains ne furent jam ais que
Romains ; et lorqsue ils en perdirent le caractère, ils cesse­
rait presque d'être hommes » ( 1 ).
Il
movimento di Napoli lo impressiona. E giudica che
essa, relativamente al suo spazio, sia più popolata di Pa­
rigi, e che abbia m aggior numero di carrozze di Parigi,
lIctspecialmente di carri a panche, che vanno come il vento.
,5vo
.9
g
p
ia
ed
(1)V

�Parla dei quarantamila lazzaroni, che, allora, formicola­
vano per le vie rumorose, senza stato, senza focolare,
molti dei quali erano molto occupati, non avendo niente
da fare. Ne descrive la condizione misera e corrotta, i de­
sinari in mezzo alla via, intorno a cucine ambulanti, e
pure non sa tenersi dall’esclamare che sono la gente più
allegra del mondo. E tutto il popolo gesticola, grida,
schiamazza, si muove, e dà alla città un’aria vivente, ani­
mata, che non si sente e non si vede in nessun altro luogo.
Il popolo è astuto, cerca ad ingannare, perchè, certamente;
spesso, è stato ingannato. Il soggiorno vi è stato e vi è
sempre piacevole. Il mese di gennaio, a lui sembra non
meno dolce e profumato che il m aggio parigino. In nes­
suna città ha trovato tanti Francesi, in nessuna città tanti
che parlino o intendano la lingua francese:
« I l n’est peut-être pas de ville dans le monde, où il y

autant de Français qu' à Naples, établis ou non établis, un
pied pose et l 'autre en l ’a ir ; gouverneurs, instituteurs,
maîtres de langue, valets de chambre, garçons perruquiers,
beaucoup de cuisiniers, de soldats, de déserteurs ; des gens
que l'envie de fa ire fortune , l ’incostance, les mauvaises
affaires, ou les crimes chassent et poussent au loin. On va,
on va tant qu'on peut a lle r; Naples est la dernière ville
du monde: c’est une grande ville, on y vit ignoré, si l ’on
veut, fo rt librement, à bon compte; il y a des ressources,
on y arrive , on s’y arrête, on y fa it quelque chose, on y
reste ».
Si arriva,, dunque, a Napoli, e vi si rimane. E il R o ­
land medesimo, con tutto il suo ipercriticismo, esclama
rivolgendosi alla sua amica: « L e delizie di Capua si fanno
anche sentire a Napoli, ed io lascio questa città con un
rammarico, che voi sola potete addolcire! » ( 1 )
Ah dimenticavo dire, lasciando anche da parte altre
osservazioni spesso ingiuste, che l’autore fa sopra i N a­
poletani, che egli, nel chiamarli grandi nella musica, li
accusa di non essere nati per le scienze, per le lettere
(1) Vedi a pagg. 15, 25, 73, 206, 207, vol. V, op. cit.

�e per le arti: « Cette nation si molle, si lâche, si ignorante,

si obtuse pour toutes les parties des sciences, des arts, des
lettres, de la politesse et du goût, est cependant la première
du monde pour form er les grands maîtres dans la mu­
sique, et elle se fa it adm irer plus encore partout ailleurs,
que chez elle, où les talents sont si peu récompensés, que
tous ceux qui se distinguent, s ’expatrient ».
Questo povero Roland non rilesse queste parole. Come
non si domandò, se era possibile di trovare un popolo
primo nel mondo per la musica ed ottuso alle scienze,
alle lettere, alle arti? Se avesse fatto a sè medesimo una
tale domanda, avrebbe sentito il bisogno di informarsi
sulla storia di Napoli e dei Napoletani, i più amati, ma
anche i più calunniati tra tutti, e avrebbe saputo tante
cose, che lo avrebbero salvato dallo scrivere una grossa
sciocchezza. L a terra, in cui è nata la filosofìa moderna
sperimentale con Bernardino Telesio, che diede i natali
a Tommaso Campanella, a Giordano Bruno, a Luciano
Vanini, che lottarono, soffrirono ed eroicamente mori­
rono per la libertà del pensiero, non è ottusa alla
scienza, come non è ottusa alle lettere, se vide ubertosi i
giardini dell’umanesimo e del rinascimento per mano del
Pontiino, del Galateo, suoi figli, e rinate le virgiliane ele­
ganze con la cornamusa del dolce Sannazaro ; e non è
ottusa all’arte, se alimentò la vigorìa dello scalpello di
Gian da Nola, e di Girolamo Santacroce, e animò i co­
lori dello Zingaro, di un Mattia Preti, di Salvator Rosa,
di Luca Giordano e di Francesco Solimene,
F questa povera terra, ignorante, non, volle e non ebbe
l’inquisizione, decretata dall’ onnipotente Carlo V, e nel
momento in cui il dotto Roland scriveva, vedeva, vivi e
gloriosi, un Mario Pagano e un Domenico Cirillo. Ma
devesi pur perdonare qualche cosa al buon Roland de la
Platière, avvocato, il quale non cita che il solo Giannone,
avvocato e giurista, e lo cita senza averlo letto ; devesi
pur perdonare qualche cosa, al suo spirito brontolone, che
se la piglia anche con i suoi compatriotti e dice che i

�librai francesi, residenti à Roma, a Napoli ed altrove,
erano tutti disonesti, e che la musica francese era un’ ac­
cozzaglia di suoni rumorosi, stridenti ed inconcludenti, e
che la Francia era negata alla musica e non esisteva una
pittura francese, essendo il Poussin, il Mignard, il L e Sueur,
e via dicendo, scolari e copisti dei grandi maestri nostri;
devesi pur perdonare qualche cosa .al Roland, che mostra
di voler sollevato e riformato lo Stato napoletano, e fa sue
le osservazioni del bel libro del Goudard, e si occupa del
monte di Pietà di Napoli e delle finanze sue, stampando
delle Memorie di competenti. Insomma parmi un innamo­
rato, che dica male delle donne che ama ( 1 ).
In Sicilia, che egli considera come terra non italiana,
dicendo che in essa si amino gli spettacoli più che in
Italia, è colpito dal lusso palermitano, che supera quello
di Parigi, nel senso che persone non ricche fanno i più
grandi sforzi per parer ricche, e si sottomettono, per darsi
un tono, alle più grandi privazioni ; è anche colpito dal
gran numero di monaci e di preti disoccupati, che sem­
brano stanchi dell’ esistenza loro, dall’ aria curiosa ed in­
quieta, che mostrano per conoscere quella degli altri. Una
volta domandò ad un frate giacobino dei chiarimenti in­
torno ad un rudere, che era sotto i loro occhi. Il frate
gli rispose di cattivo umore, che non valeva la pena di
fermarlo, per domandargli delle cose, che non compren­
deva.
E ra l’ora di pranzo, esclama sarcasticamente il Roland,
pensai che andava al refettorio, e gli augurai buon ap­
petito.
Del popolo, in generale, dà buon giudizio; e, a pro­
posito del brigantaggio, esce in queste notevoli pa­
role, che dimostrano quanta colpa ci sia stata e ci sia da
parte nostra nel lasciar correre certe leggende :
« Egli è utile di osservarvi, che quando ero a Palermo,
( 1 ) Vedi a pagg. 72, 91, 92, 1oo, 107, 114,
147, etc. vol. IV, op. cit.

116,

118,

141,

�il grosso dei briganti era nei dintorni di Alcamo; ad A l­
camo? era verso Castelvetrano; là? a Sciacca; a Sciacca;
verso Girgenti ; qui ? verso il lato di Siracusa ; a S ira­
cusa? sarà più lontano, a vista del paese: io farò il giro
della Sicilia, senza incontrarlo. »
Trova tra il dialetto siciliano e la lingua francese sen­
sibili relazioni. Non ha a lodarsi della polizia e di molte
abitudini dei Siciliani, tuttavia, giungendo a Catania, e­
sclama, rivolgendosi alla sua amica : « Domando perdono
alla Sicilia, se nelle mie precedenti lettere ho potuto dire
qualche cosa che non le faccia onore: dimentico tutto
alla vista di Catania, questa città ed i suoi dintorni me
la dipingono in bello e mi riconciliano con i suoi abi­
tanti ».
In fine delle sue impressioni di Sicilia pone una bril­
lante confutazione e rettificazione dell’ articolo su Palermo,
inserito nell’ Enciclopedia, scritta da un siciliano, Basilio
de Alustra, erudito e giustamente tenero delle glorie pae­
sane ( 1 ).
Il Roland dedica molte pagine agli spettacoli, alla mu­
sica, alla lingua italiana, al teatro italiano. Ciò che gli
sembra notevole nella composizione delle arie italiane, ò
la forza graduata di espressione, che senza posa aumenta
l ’interesse, agita, rapisce infine, e lascia lo spettatore tutto
pieno del sentimento, che il musicista ha voluto eccitare.
Il musicista italiano gli sembra abile nello scegliere la
misura conveniente al suo soggetto, e i suoni più adatti
a ricordare il motivo principale ed a svilupparne gli ef­
fetti ; abile a non usare le ripetizioni, se non come tanti
punti di vista di un solo e medesimo quadro, e di non
impiegare i gorgheggi, se non come un mezzo di nuova
espressione ; abile nel trovare l’ultima misura, come com­
pletamento dell’impressione, che deve produrre. Della mu­
sica francese non è contento, come ho accennato sopra, ed
(1 ) Vedi a pagg. 343, 347, 404, 463, 500, vol. II e 19, 162,
464 e segg. vol. III, op. cit.

�è ingiusto con essa, fino a dire che, dopo aver molto g ri­
dato, non è divenuta più espressiva : « nous nous trouvons
monotones comme en commençant, et s ’il nous en reste
quelque chose, c’est d ’être étourdis ».
Non approva la moda italiana di far ripetere i pezzi,
durante gli spettacoli, rendendo i bis troppo lunghe le
rappresentazioni, e nuocendo all’ unità ed all’ interesse
dramm atico; e, giustamente, si scaglia contro l ’abuso dei
virtuosi, che interrompono l’azione, e fanno tacere l’o r ­
chestra, per esibire i tesori delle loro ugole, con trilli e
gorgheggi, che non sono scritti nello spartito.
Gli Italiani sembrangli giudici eccellenti in fatto di mu­
sica e felici nel fare una satira con due parole, che di­
pinga e morda ugualmente. Hanno buona memoria mu­
sicale, e non tollerano il plagio. Quando si accorgono che
un autore si è ricordato di un altro, lo esprimono ad
alta voce, in teatro, gridando bravo al nome dell’autore
che è stato imitato, riprodotto o saccheggiato.
« E ’ necessario confessare, dice il Roland, che la loro
lingua li serva bene; giammai il francese non mi è sem­
brato sì povero, che da quando io coltivo l’ italiano ; se
esso non ha sempre di quelle parole la cui energia eleva
l’animo fino a slanciarla di là dalle sfere dei possibili,
esso ha una sì grande varietà di espressioni, da rendere
tutte le gradazioni del pensiero, e le modificazioni del
sentimento ».
E gli crede, insieme al Rousseau, che è la lingua più
musicale, anzi la sola lingua musicale tra le lingue più
conosciute e la lingua più poetica e più adatta alla ver­
sificazione dopo l’inglese forse, perchè se l’italiana è co­
stantemente dolce, pieghevole, cadenzata, cantante, ricca
di ogni sorta di espressioni, l’inglese, meno feconda e
meno ricca di parole per rendere le idee, fornisce delle
espressioni più forti, possiede un’energia che, forse, manca
all’italiana. Tale energia appartiene più particolarmente
alle lingue, che, essendo poco ricche, non possono, tal­
volta, esprimere gli oggetti se non per mezzo di immagini.

‘

�Ha poi un giudizio severo sul Baretti, che non com­
prese o non volle comprendere il gran Goldoni ; parla
del Metastasio e di Apostolo Zeno, e anche dell’ abate
Chiari, rivale, ma, in fondo, poco felice imitatore del­
l’arte goldoniana ( 1 ).
Si mostra sempre cavalleresco con le donne d ’ Italia.
Trova che le Milanesi si abbigliano bene e sanno imbel­
lettarsi. « Il rosso è dato con una sapiente imitazione della
natura. Esse temono di mascherarsi e di perdere quel­
l’aria di dolcezza, che hanno naturalmente, e di prendere
quella di furie, come l’avevano le Romane del tempo di
Plinio e come l’hanno le Parigine del tempo nostro ». Tutto
ciò è perfettamente galante. — Giudica oneste e affettuose
le donne fiorentine: gli piace il cappello di paglia delle
contadine, che, dal modo di portarlo, sanno aumentare la
leggiadria loro. Parlando del Monte San Giuliano, il più
alto monte della Sicilia dopo l’Etna, sulla cui vetta gli
antichi adoravano, in un tempio sontuoso, Venere Ericina,
esclama: le donne di questo circondario, per la vivacità
dei loro grandi occhi neri, e la regolarità dei lineamenti,
e la freschezza della tinta, dimostrano di essere discen­
denti, in linea retta, delle favorite della dea. Delle donne
dei dintorni di Catania è entusiasta: sono molto belle,
grandi, prestanti, dagli occhi neri, vivi, penetranti, dalle
guance vermiglie, e canta :
Son tanto vezzose
Nel volto le rose;
Son care, son belle
Le amabili stelle
Che amore infiammò.

Non meno belle [trova le donne nei pressi dell’ Etna,
verso il villaggio di Masuli : bianche, pulite, gaie, ingenue
e seducenti :
Quei visini belli belli
Mi fan sempre giubilar !
(1 ) Vedi a pagg. 122-203, vol. V , op. cit.

�Gli sembrano le Messinesi belle donne garbate e di
bella vita. E ’ anche innamoratissimo delle donne della
città di M alta: bianche come l’alabastro, con una vita e
una prestanza da mostrare che sono proprio modellate ,
per l’amore. Delle Napoletane in prima non si mostra
troppo contento, non parendogli che siano molte belle;
ma, subito dopo, parlando del baciamano, un saluto si­
lente che si scambiavano allora alla passeggiata, a Chiaia,
gli eleganti e le eleganti, osserva che le donne lo fanno
col tenere il ventaglio chiuso, in modo grazioso, piace­
vo le: ah, le diritte; ah, furbette ! ah, maliziosette! E le
dipinge fatte per l’amore, pronte a darsi tutte per l’amore,
a sacrificare beni e pace e riputazione per l’amore. « Non
è sangue che cola nelle vene loro, esclama, ma un fuoco
divorante, tal quale il fuoco dell’inferno, come ci è di­
pinto, che brucia sempre, senza consumar nulla. Là, dove
l’italiano direbbe unicamente: vivo p e rte d ’amare; il N a ­
poletano, più dimostrativo, più espressivo, saprebbe ben
d ire: per te, mi sento lo Vesuvio in p etto! »
Anche a. Fano, il Roland trova donne belle. Non po­
teva dimenticare le Veneziane : hanno meno fierezza, meno
aria imperiosa delle Romane, ma sono più attraenti, più
seducenti, hanno una bella vita, una bianchezza forse meno
notevole, m a un colorito più fresco e molto vivo. E non
vi è un linguaggio tanto dolce e così insinuante che il
veneziano in bocca loro :
Sian benedette
le Veneziane
sono amorose
sono de bon cor (1 ).
Alla buon’ora, le donne d ’ Italia gl i piaccion tutte!
Ed ora al viaggio pittoresco di Napoli e Sicilia del
Saint-Non, che ebbe gran voga al suo tempo. Jean Claude
( 1) Vedi a pag. 434, vol. I; 116, 123, 398, II: 66, 229, 255,
293, III; 66-67, 75-76, I V ; 499, V ; 72-73, VI, op. cit.

�Richard de Saint-Non, figlio di un ricevitore generale di
finanza, avrebbe voluto tutto consacrarsi alle arti e alle
lettere ; ma lo fecero abate e consigliere al Parlamento,
Stette un pezzo, così, a disagio, tra la teologia e le pan­
dette ; poi, scoppiate le lotte fra i preti e la magistratura
francese, a proposito della bolla papale Constituzione, e
dei biglietti di confessione, che si esigevano dai m ori­
bondi, trovò modo di dare le sue dimissioni da consi­
gliere. Vende tutti i suoi libri di diritto, aiuta egli me­
desimo a caricarli su due vetture, e canta e balla, dicendo,
« alla fine, sono libero, » e parte per l’Italia. E ra un inna­
morato del nostro paese. Vi viaggiò durante gli anni
1 759. 176 0 , 1 7 6 1 , godendo fra i luoghi tra i quali era
corso tante volte col suo ardente desiderio, fra i capila­
voro dell’arte e le ricchezze della natura ; salendo sul V e­
suvio, seppellendosi fra le rovine di Ercolano, respirando
l’aria e la solitudine benefattrice nella villa d ’Este a T i­
voli, disegnando, raccogliendo modelli e vedute insieme
con i suoi intimi amici, il F r agonard e il Robert. R ito r­
nato in Francia, mise in ordine tutti i suoi disegni, e si
pose ad inciderli da sè. Il lavoro era grande, e sentì
presto il bisogno di avere un mezzo più sollecito che l’in­
cisione all’acqua forte. Non potendo sapere il segreto del
metodo del Le Prince, ricorse al suo amico Delafosse,
incisore, il quale, studiando e tentando, trovò un altro
procedimento, non proprio simile a quello del Le Prince,
ma che dava uguali prodotti e con la stessa sollecitudine.
Così mise fuori sessanta vedute di Roma, che furono giu­
dicate belle, dando esse, sotto un tono vivo e spiritoso,
tutta la prim a intensione dei modelli. Fu incoraggiato a
dare un viaggio pittoresco di tutta l’ Italia. E gli si limitò
a Napoli e alla Sicilia. Raccolse le adesioni e i sussidi
di alcuni amatori, i quali, però, dopo un po’ di tempo, si
allontanarono, spaventati dalle grandi spese. E, così, l’a ­
bate di Saint-Non profuse nell’impresa tutta la sua pic­
cola fortuna, e tutta quella di suo fratello. Una squadra
di abili artisti, mentre altri lavoravano, a Parigi, sotto la

�sua direzione, partì per l’Italia, guidata dal Denon, a
completare i disegni, e vi lavorò da) 17 7 7 al 17 8 7 . Le
prime dispense dell’opera coscienziosa e bella comparvero
nel 17 8 1, le ultime nel 17 8 7 ( 1 ) .
Il Saint-Non giunge a Talamone, e sbarca, esclamando :
« enfin j e touchai à cette chère Italie, que j e cherchais comme
E née » .
E ’ incantato di Nàpoli e riporta i versi di Jacques D e­
lille che descrivono intuitivamente i paesi del Mezzo­
giorno, esprimendo l’ardente desiderio di vederli e di go­
dere tra essi:
Oh ! que ne puis-je errer aux champs de Parthènope!
C'est là que la nature en grand se développe,
Qu’arrêté tout à cnop sur la cime des monts,
L e peintre voit, s ’enflamme et saisit ses crayons.
Dessine ces lointains, ce bizarre mélange
De vallons, de coteaux qu’enrichit la vendange ;
D ’où la vigne rampant ju sq u ’aux rives des mers
(1) Vedi R i c h a r d , abbé de Sain-Non: Voyage pittoresque, ou
description des royaumes de Naples et de Sicile. Paris, Lafosse,

5 voll. gr. in-fol. (417 pl.) 1781-1787. — Bruxelles, 4 voll, in-8
et 2 voll, in-fol. de pl. 18 0 9 . — Voyage pittoresque à Naples et
en Sicile. Nouvelle édition, corrigée et augmentée par Charrin.
Paris, Dufour, 4 voll, in-8 de texte et 3 voll, in-fol. de pl. 1829.
Quest’opera del Saint-Non fece nascere in alcuni il desiderio
di emularlo, e così comparvero: H o u e L, J e a n : Voyage pittoresque

des isles de Sicile et de Malte et de Lipari, où l ’on traite des an­
tiquités qui s ’y trouvent encore ; des principaux phénomènes que
la nature y offre, du costume des habitans ed de quelques usages.
Paris, 4 voll. gr. in-fol. (264 pl.) 1782-1789. — B o r c h (conte de):

Lettres sur la Sicile et sur l ’île de Malthe, écrites en 1777, pour
servir de supplément au voyage en Sicile et à Malthe de M. Bry­
donne. Turin, frères Reycends, 3 voll, in-8, 1782. — D o lo m ie u
(Déodat Guy S. T. Gratet de): Voyage aux îles de Lipari, ou

notice sur les îles Eoliennes, suivi d ’un mémoire sur les îles
Ustica et Pantelleria pour servir à l ’histoire des voulcans. Fait en
1781. Paris, 2 voli, in-8, 1783. — Mémoire sur les îles Ponces,
et catalogue raisonné des produits de l ’Etna, pour servir à l ’hi­
stoire des voulcans. Paris, in-8, 1788.

1

�Va faire a ses doux fru its boire les flots amères ;
Tous ces golfes, ces ports, ces flots parsemés d'iles,
Ces monts brûlants changés en des côtes fertiles;
Des laves de ces monts encor tout menaçants,
S u r des palais détruits, d'autres palais naissants ;
E t dans ce long tourment de la terre et de l'onde,
Un nouveau monde éclos des débris du vieux monde.
Hélas! je n ’ai point vu ce séjour enchanté!
Ces beaux lieux où Virgile a tant de fo is chanté ;
Mais j ’en ju re et Virgile et ses accords sublimes,
J ’irai, de l ’Apennin je franchirai les cimes ;
J'irai, non pas cueillir le stérile rameau
Dont l ’ignorance avide ombrage son tombeaux,
Mais au bord de ces mers, sur ces rives chéries,
Où souvent s ’égaraient ses douces rêveries,
J ’irai , plein de son nom, plein de ces vers sacrés.
Les tire aux mêmes lieux qui les ont inspirés.
Saint-Non può soddisfare già tutto il lungo desire di
godere tra gli ameni siti sacri alla storia, alla poesia ed
all’arte. Non ostante l’irregolarità della struttura di Na­
poli, e la non doviziosa architettura sua, così scrive:
« Cependant de grandes rues, de grandes places bien
pavées, de vastes maisons couvertes en terrasses, qui offrent
de grandes lignes et de grandes masses, un terrain mon­
tueux et tourmenté qui présente des jardins élevés et su­
spendus, couronne les édifices, amène, la campagne dans
la ville et la ville dans la campagne ; des points de vue va­
riés, de mer, de plaines et de montagnes : des aspects alter­
nativement riants, abondants, terribles, et toujours animes ;
un beau ciel, un climat heureux, fo n t de Naples l'ensemble
d'une des plus belles et des plus délicieuses villes du
monde ».

L a via Toledo gli pare una delle più belle strade che
si possano vedere per la sua lunghezza, larghezza e bella
pavimentazione, e una popolazione di un’attività più im­
pressionante che altrove.
Rende giustizia all’arte e agli artisti napoletani. T ra

�essi, il Giordano gl i sembra il più seducente, dal genio
fecondo, dal fare della più grande facilità, dal colorito
fresco e vario di toni, sebbene non sempre vero e pre­
zioso.
Il Saint-Non, che ha avuto la mano felice nel rendere,
in poche linee, la nota caratteristica di Napoli materiale,
non meno preciso e vero riesce nel dar la sintesi del ca­
rattere sociale dei suoi abitanti. Le leggi, i principii e la
morale sembrano non essere fatti, osserva, se non per gl i
uomini di classe media. I grandi li disprezzano per or­
goglio, e l’impunità li incoraggia. La plebaglia non li
conosce punto ; essa pecca per ignoranza e la si punisce
senza istruirla: gli uni rimangono di sopra, gli altri di
sotto. Lo stato medio è, dunque, il solo in cui si trovano
alcune virtù. Questa classe di cittadini a Napoli è com­
posta di varie condizioni : banchieri, avvocati, gente di
curia e commercianti. Fra questi ultimi vi sono persone
molto stimate, che posseggono grandi ricchezze. Al SaintNon sembra, altresi, che niente più rassomigli ad un buon
borghese di Parigi, che un buon borghese di Napoli :
« dolce, franco, aperto, obbligante, fiducioso all’eccesso ; esso
si interessa facilmente fino alla tenerezza; e, spesso, è vit­
tima della suo bonomia. Esso non conserva, se non un
amor proprio, quello di credere che Napoli sia il centro
di tutto; che tutto vi sia giunto alla perfezione; che non
siasi davvero ricco, se non a Napoli, e che, fuori di Na­
poli siasi obbligati a un lavoro eccessivo, per ottenere il
semplice necessario, e che tutte le altre nazioni vi abbor­
dino, perchè si muoia di fame altrove. Questa specie di
orgoglio, che fa la felicità dei Napoletani, toglie loro ogni
specie di curiosità, si oppone al loro progresso in ogni
genere, ed inspira loro un sì grande sospetto dello stra­
niero, da conoscerlo tanto poco, per quanto poco essi ne
sieno conosciuti ».
Se questo orgoglio veramente esisteva al tempo in cui
scriveva il Saint-Non, devesi pur confessare, ora, che i
Napoletani sono giunti all’estremo opposto. Ora si consid
eran
o

�i più poveri, i più infelici, i più inesperti. A furia
di dir male di sè stessi, finiscono per farsi credere.
Il Saint-Non, infine, giudica buona anche l’indole del
basso popolo. I suoi delitti di sangue non sono frutto di
premeditazione, ma prodotti dall’offesa del momento, una
esplosione; e per terribile che sia la vendetta, non passa
quasi mai il primo momento.
Descrive minutamente tutto il Mezzogiorno, la Cam­
pania, la Magna Grecia, la Sicilia, seguendo, passo a passo,
le ricerche erudite di Camillo Pellegrini e di Alessio Sim ­
maco Mazzocchi specialmente, componendo un’opera varia,
istruttiva ; è il primo tentativo di una esposizione seria,
documentata delle province napoletane e delle antiche e
gloriose colonie greche, soprattutto. Scioglie un inno alla
bellezza delle donne di Catanzaro e di Trapani ; di Mes­
sina si loda, e si loda pure di Catania che, coi suoi din­
torni, gii sembra affascinante, e di Palermo che guadagna
ad esser veduta nei suoi particolari, e della società pia­
cevole, elegante, civilissima. E da buon Francese ha parole
di tenera gratitudine per Sperlinga, piccola città sicula,
che rimase fedele ai Francesi, a costo della sua rovina,
nelle fatali ore dei Vespri Siciliani. L a fedeltà sfortunata
ed eroica della piccola città fu consacrata da un’iscrizione
del tempo, che ancora si leggeva quando Saint-Non viag­
giava, incisa sulla porta del vecchissimo castello :
Quod sicu lis p la cu it, S p e rlin g a sola n eg a vit ( 1 ).

Nello stesso anno, 1 7 8 1 , in cui venivano pubblicate le
prime dispense del Viaggio p ittoresco del Saint-Non, era
stampato l' Abrégé historique et politique de l 'Italie. Que­
st’opera che nòn porta nome d ’autore, ma che è dovuta
alla penna di Louis Aubert Patjé è, forse, la migliore
( 1 ) Vedi a pagg. 7, 37, 13 1, 137, 1 7 r, 186, 205, 313, vol. 1;
107, 419, 490, voi. I l i ; 88,-125, 130, 181, vol. IV. op. cit., edi­
zione Charrin

�storia delle cose nostre, pubblicata fino allora in Francia.
L o scrittore, che conosce bene e direttamente tutte le
principali e migliori nostre fonti storiche, ha disteso un
sommario delle più importanti vicissitudini degli Stati ita­
liani, dalla caduta dell’impero romano ai suoi tempi, che
procede spedito, chiaro, esatto, tranne qualche menda di
data, facilmente correggibile. Pone ad epigrafe del suo
lavoro le parole di Strabone, riferentisi all’Italia : Iota ea
fe lix est regio. I suoi editori scrivono che, a tutti, dopo
la storia del proprio paese, deve più di ogni altra inte­
ressare quella d ’Italia, la quale, dopo essere uscita rotta
e smembrata dalle invasioni barbariche, divenne centro
del gusto, della coltura della nuova civiltà. Il Patjé sa
rendere ancora più interessante la storia nostra, presen­
tando, qua e là, in una sintesi documentata, la nota o le t
note caratteristiche di tutti gli avvenimenti di uno Stato
di nostra gente.
Del Piemonte, per esempio, dice: « la posizione della
Savoia e del Piemonte, che debbono garantire la sicu­
rezza d ’Italia dal lato della Francia, la politica dei duchi
di Savoia, che non si poteva sostenere senza l’appoggio
delle armi, e una lunga serie di guerre, che hanno pre­
ceduto la stabilità presente della Casa di Savoia, hanno
concorso a mettere un buon esercito al servizio dei re di
Sardegna ».
In quanto a Milano osserva che, sebbene fosse stata
una città imperiale fino al quattordicesimo secolo, pure
fino dal principio del dodicesimo secolo (per errore il
Patjé dice del tredicesimo) era la più temibile città della
Lom bardia, tra quelle che si opposero alle vedute che gli
imperatori avevano di rivendicare gli antichi diritti della
loro corona sull’ Italia, e fu capo della L ega lombarda, '
innanzi al valore della quale dovettero piegare le forze
di Federico.
Spiega la grande fortuna di Venezia con l ' alacrità in­
dustre dei suoi abitanti, con la sua primitiva libertà: essi
avevano incominciato con l’essere pescatori, e erano

�rvp
e enuti ad essere mercatanti. L a dolcezza, la sicurezza e
giustizia del governo di questa colonia fecero nascere la
popolazione. Il solo Stato libero, durante che tutta l’Italia
aveva subita la dominazione dei Longobardi, e felice, du­
rante che tutta l’Italia gemeva per gii insulti dei suoi vinci­
tori, divenne naturalmente l’asilo di un popolo numeroso. E ,
poi, i Veneziani compresero sempre bene i loro interessi,
e però presero viva parte alle crociate. Per il loro com­
mercio e la navigazione essi furono spinti in un’impresa,
cui gli altri popoli furono portati per la devozione. E fu­
rono sempre teneri dei diritti dello Stato, e, così, quando,
nel 1289, per le insistenze di Niccola IV, stabilirono l’in­
quisizione, circondarono quel tribunale di tutte quelle pre­
cauzioni, che potevano impedirne gli effetti odiosi. Così,
a Venezia, il tribunale dell’inquisizione era composto del
nunzio, del patriarca e da tre consiglieri secolari, senza
il consentimento dei quali il tribunale nulla poteva con­
chiudere. I consiglieri secolari avevano il dovere di rife­
rire al Senato tutti i casi importanti, e il diritto di con­
sultare quanti dottori volessero, secondo la difficoltà dei
processi. Infine, molti casi erano del tutto sottratti alla
giurisdizione del tribunale, e precisamente regolati i diritti
dello Stato laico in quanto alla pubblicazione e circola­
zione delle stampe e dei libri. Nella stabilità degli or­
dini veneziani, nell’ amore di patria, nel sentimento del
dovere trova le ragioni per cui la repubblica, anche as­
sottigliata nelle sue risorse per la scoperta della nuova
via alle Indie, per il capo di Buona Speranza, non avrebbe
visto decadere la sua bandiera, senza le insidie dei papi
e le invidie dei principi cristiani.
Nella volubilità degli ordini genovesi addita la debo­
lezza della repubblica, caduta, più volte, in soggezione, ma
non dimentica di dar rilievo alla virtù patriottica di An­
drea Doria, sebbene originata da personale risentimento.
Con Cosimo il Vecchio e con Lorenzo il Magnifico si
mostra indulgente, ma bene giudica Clemente V II, il
quale, con la debolezza sua, e indecisione e ambiguità di

�carattere, distrusse tutte le speranze di sua famiglia. E
meglio dice di Francesco Maria, il quale trionfò delle
virtù della sua amante Bianca Cappello, come ella trionfò
tosto della sua mano !
Tutti gli intrighi, e gli scandali e i delitti della Curia
romana traggono origine dalla degenerazione del papato :
vi sono stati pontefici che hanno vissuto ed agito in una
maniera opposta ai principii del loro preteso fondatore;
hanno sostituito l’ambizione alla modestia, e la finezza
della politica alla semplicità della religione. Abusando
dell’ignoranza e della debolezza delle nazioni, pervennero
a dirigerle e disposero del destino dei principi, come di
quello dei monaci. E poi nelle considerazioni sullo stato
politico delle provincie romane, dice : « il capo della chiesa
cattolica romana è il principe sovrano delle terre eccle­
siastiche. Il suo regno è elettivo e pur tanto illimitato.
Ciò sembra straordinario, ma è ancora più straordinario
che i suoi sudditi non lo eliggano punto ; i cardinali, che
spesso non sono Italiani, nominano il papa, e danno un
padrone alla più gran parte d ’ Italia. Il diritto di elezione,
che dovrebbe essere il deposito sacro della nazione, è
nelle mani di un’assemblea, che non ne forma nemmeno
una parte ».
Infine, allo spirito dei Napoletani rende una grande
giustizia. Non penetra bene addentro alla sommossa di
Masaniello, ma a proposito del gran numero di ecclesia­
stici, che allora si vedevano nel regno, scrive queste me­
morabili parole, che fanno onore a lui ed ai Napoletani :
« Ciò che consola un poco dell’ enorme disproporzione
del numero delle persone ecclesiastiche, paragonato con
lo stato della popolazione del regno, è la mancanza di un
tribunale dell’inquisizione, che non si trova punto nel regno
di Napoli. Dacché gli inquisitori esistono, essi non si sono
stancati dal tentare di stabilire il loro potere fra i Napo­
letani : i re spagnoli hanno anche spesso favorito i loro
sforzi, ma i Napoletani non hanno mai voluto soffrire
l ’impaccio terribile, che un simile tribunale impone. Essi

�gli hanno opposto le armi e la rivolta. È stata la lotta
della natura contro il pericolo dell’oppressione, e la na­
tura ha trionfato a Napoli. I Napoletani sono anche così
gelosi di conservare i frutti di questo trionfo, che hanno
formato, in Napoli, una deputazione della nobiltà e della
borghesia, che vigila continuamente a paralizzare i tenta­
tivi inquisitoriali : questa Corte ha il titolo di Tribunale
contro quello del s. Ufficiò » ( 1 ).
Questo sommario del Patjé, come si vede, è importante,
e gli accresce pregio una gran copia di notizie sullo stato
economico di tutte le regioni di Italia. Sarebbe stato per­
fetto, se avesse tenuto conto delle scienze, delle arti e
delle lettere. In ogni modo, esso si può ancora leggere
con molto diletto e profitto.
Pochi anni prima della rivoluzione, un altro libro di

lettere sull’Italia era pubblicato. Il Dupaty, presidente al
Parlamento di Bordeaux, nel 17 8 5 , visitò il nostro paese,
e scrisse delle lettere brevi e, spesso, ingegnose, a sua
moglie. Esse non rappresentano il viaggio d ’Italia, ma un
viaggio in Italia, cioè, a parlar chiaro, sfiorano, qua e là,
ciò che gli altri hanno trattato di proposito, con studio
preparato di lunga mano, capace di fare esaminare molte
cose con piena cognizione. Il Dupaty scrive, in punta di
penna, lettere brevi, talvolta brevissime, a periodi senten­
ziosi, tutti formati da antitesi volute, a taglio netto, senza
sfumature, e pare di udire il tic-tac irritante di un oro­
logio a pendolo. Tuttavia a lato di cose stravaganti, o di
poco gusto, dice delle cose buone.
In ogni modo, ha nel suo sangue l’ anima dei nuovi
tempi, come il Patjé, l’anima che muoveva Parigi, e che
spingeva uomini e cose sulla via della grande rivoluzion
e
(1) Vedi a pagg. 183, 202, vol. I; 31, 35, 51, 1 1 3 , 182, 239
vol. II; 37, 44, .ss, 68, 140, 216, vol. Ili; 112 , 212, vol. IV in:
A brégé historique et politique de l ’Italie. Yverdon, 4 voli, in-12,
1781!

�Senza la smania di emanare sentenze, come se
fosse stato a presiedere il Tribunale di Bordeaux, e se
avesse avuto conoscenza, come l ’ebbe Voltaire, dello spi­
rito di riforma che infiammava anche l’Italia, dove poe­
tava il Parini e scrivevano di legislazione e di economia
il Beccaria, il Pagano, il Galiani e tanti altri, il magistrato Dupaty avrebbe scritto delle lettere non solo inge­
gnose, ma vere sempre e durature.
Loda i Genovesi di aver dato un esempio di tolleranza,
che non si aspettava da essi. Hanno accordato ai Turchi
una moschea. I protestanti in Francia non hanno templi.
Spiega poi l’indole vendicativa dei Genovesi: « Questo
spirito di vendetta tiene alla difficoltà di ottenere giù­
stizia, sia contro i nobili a ragione del loro potere,
sia contro gli uguali a ragione della protezione dei no­
bili ».
Parlando dei cicisbei, dice che il cicisbeo rappresenta
presso a poco ciò che è Vanii de la maison a Parigi. F a
una oscura descrizione delle donne e dei costumi genovesi:
che, secondo lui, sono spogliati di quegli affetti naturali,
che altrove ne fanno l’ornamento, la felicità e la virtù ,
« On n’y est pas mère, on n ’y est pas enfant, on n ’y

est pas frè re ; on a des héritiers et des collatéraux. On
n ’est pas même amant: on est un homme ou une femme ».
Ecco dove si giunge per spaccare sentenze.
Loda Leopoldo di Toscana. Si sa che, nella seconda
metà del secolo X V III, assetato di riforme, per molti, la
idealità del potere era rappresentato da un uomo saggio
sul trono, armato di una potenza, senza limiti, per il bene :
il dispotismo illuminato. Il Dupaty pensava alle indeci­
sioni, alle debolezze di Luigi X V I, che non aveva saputo
conservare ministri come il Turgot, il Malesherbes, il
Necker, cedendo alle coalizioni dei cointeressi e dei pre­
giudizi, per tenersi alle costole, nel momento che scri­
veva, il ministro Calonne, compiacente per affaristi, cor­
tigiani e simile genia. E d attribuisce a Leopoldo una ri­
sposta degna di Tito. Si rimpiangeva un giorno, innanzi

�al granduca, che i suoi Stati non fossero più estesi : « Ah,
gridò egli, vi sono ancora degli infelici nei miei Stati ! »
E il Dupaty, pensando all’editto del 17 7 4 sulla libertà
del commercio, fatto emanare dal Turgot, e mettendolo
a raffronto della bolla papale, che scomunicava chiunque
dello Stato ecclesiastico importasse mercanzie in Toscana,
ricorda la risposta di un contadino, il quale fece notare
che la scomunica non poteva toccarlo, che essa non po­
teva cadere se non sull’asino suo, che aveva buon dorso.
Conosce a Firenze Corilla Olimpica, la quale gli lesse
dei sonetti. E d egli esclam a: « Non ho potuto coglierne
tutte le bellezze, o piuttosto non ne ho vedute, se non
troppo poche ; cioè a dire troppo poche di idee, di senti­
menti e di immagini. Questa lingua italiana li diverte e
li inganna con la sua dolcezza e la sua melodia. Sedotti
dalla musica, che fa sentire, non le domandano nè pen­
sieri, nè sentimenti ; così facciamo noi con le nostre belle
donne e con le nostre opere comiche ».
Al contrario è entusiasta del violinista Nardini, che
Corilla gli fa udire : « Questo violino è una voce o ne
ha una. Esso ha toccato delle fibre del mio orecchio, che
non avevano mai fremuto. Con che tenuità Nardini divide
l’aria! con che abilità esprime il suouo di tutte le corde
del suo istrumento! con che arte, in una parola, egli
epura e lavora il suono ! »
Ha un culto per Michelangelo, e afferma che le opere,
lasciate incompiute da lui, non debbono essere compiute.
Chi oserebbe mettervi mano? Come, chi oserebbe finire
un poema incominciato da V irgilio ? — Poi, a proposito
di lingua, esce in questa strabiliante sentenza: « Esiste
in Italia una lingua d ell’ Ariosto, una lingua del Tasso,
una lingua del Boccaccio, una lingua del Machiavelli, ma
non esiste ancora in Italia una lingua italiana. Il conte
Alfieri, in tragedie ammirabili, in cui si respira spesso il
genio di Sofocle, ha tentato recentemente di risuscitare il
linguaggio italiano del secolo di Leone X ; ma questo
tentativo non è riuscito nè a Napoli, nè a Rom a. Non si

�può più soffrire in queste due città, se non dell’italiano
infranciosato, cioè a dire degenerato ».
A lla vista di Rom a esclama:
« Infine, io vedo Roma. — Io vedo questo teatro, dove
la natura umana è stata tutto ciò che ella potrà essere,
ha fatto tutto ciò che potrà fare, ha spiegato tutte le
virtù, ha mostrato tutti i vizi, ha prodotto i più sublimi
eroi e i più esecrabili mostri, si è elevata fino a Bruto,
è discesa fino a Nerone, è risalita fino a Marco Aurelio.
L ’aria che io respiro, ora, è l’aria che Cicerone ha colpito
con tante eloquenti parole; i Cesari con tante parole po­
tenti e terribili ; i papi con tante parole incantate. — Su
questa terra, dunque, è scorso tanto sangue? T ra queste
mura si sono, dunque, versate tante lagrim e! Orazio e
V irgilio hanno recitato, qui, i loro bei versi ! — Andiamo.
Ma dove andare? Io sono in mezzo di Rom a, come in
mezzo dell’Oceano : tre Rome, come tre parti del mondo,
si presentano, nel medesimo tempo, ai miei sguardi: la
Rom a di Augusto, la Rom a di Leone X , e quella del
papa attuale ».
Ma, dopo di avere elevato questo grido, dopo di aver
goduto le rovine, aggiu nge: « L es Italiens entretiennent

ces
Un

ruines,

comme les mendiants entretiennent leurs plaies &gt;.
quest’uscita: « C 'est

francése moderno direbbe, a

épatant ! »

*
Ed, ora, voglio trascrivere tutto ciò che il Dupaty dice
della bellezza della donna romana. E ’ tutto un ricamo di
fantasia in cui guizza soltanto qualche scintilla di verità;
è come un campione di sottigliezze, di scolastica fisica , e
di stile prezioso, a contrapposti.
Leggiam o :
« L a nature n'atteint guère ici la beauté que dans le

dessein du visage et que dans celui de la main. Jille ébau­
che la taille ; elle ne fin it pas le sein ; le pied surtout lu i
échappe. E lle ne fa it pas non plus également bien toutes
les espèces des fleu rs dans tous les pays du monde. — On
prétend q u ’elle rachète cette négligence ou ce défaut

�id
n
' ustrie, à l ’égard des Romaines, p a r la perfection des
épaules; mais je crois tout simplement que si les épaules
des Romaines paraissent plus belles, c’est qu'elles parais­
sent davantage ; peut-être aussi que l'embonpoint qui les
gagne de très bonne heure, les embellit en effet. — Quoi
qu’il en soit, la nature ne saurait mettre plus à leur place,
n i m ieux accorder ensemble le front, les yeu x, le nez, la
bouche, le menton , les oreilles, le cou; elle ne saurait em­
ployer des form es n i plus pures , n i plus douces, n i plus
correctes; tous les détails sont fin is, et l'ensemble est achevé.
Q uel tein t! il est pétri de lys et de roses. Quel incarnat!
on croit toujours que cette belle rougit un peu. — Une
belle tête romaine étonne toujours, et toute entière vient frap ­
per le cœur ; le prem ier regard la saisit; le moindre sou­
venir la rappelle.
« Mais comme tout est compensé dans ce monde, si une
Romaine reçoit de la nature cette beauté qui étonne, et
qu ’on admire, elle n'en obtient pas cette grâce qui atten­
drit et qu ’on aime. S i elle possédé ces attraits constants
qui ne fo n t d’une belle fem m e qu ’une beauté, il lu i man­
que ces grâces fu gitives qui, d’une personne aimable, en
fo n t vingt. Vous aurez beau contempler ce visage un jo u r
entier, ces beaux yeu x n'auront q u ’un regard, cette belle
bouche n'aura qu'un sourire ; vous ne verrez jam ais , sur
ce fron t si pu r passer un plaisir, n i une peine ; jam ais
des traits, si accomplis, legerement onduler, comme une eau
vive, du mouvement insensible d ’un sentiment tendre, ou
d'une pensée délicate. — Au reste il est difficile qu ’une
femme très sensible soit parfaitem ent belle. L a sensibilité
dérange nécessairement, par ses mouvements, les propor­
tions de la fig u re ; mais aussi, à la place de la beauté, elle
met la physionomie. — Rien n ’est plus rare que de ren­
contrer ici une fig u re qui touche, qu i intéresse, où il y ait
une âme. — Mais quelles belles mains ! et de belles mains
sont si belles! elles sont si ra res!
« L a beauté, chez les Romains, s'épanouit très prompte­
ment et à la fo is. Ici, cette rose n'a point de bouton. Une

�romaine, à quinze ans, est en pleine, beauté, et comm'elle
ne la cultive p a r aucun exercice, qu'elle l'accable de som­
meil, qu'elle ne la soutient d'aucune contenance, l'em bon­
point en surcharge, dans peu, tous les traits, et en dispro­
portionné toutes les fo rm es: au reste, c'est à cette même
mollesse qui flétrira, en si peu de temps, toutes les déli­
catesses de sa figu re, qu'elle est redevable de ces belles
épaules qu'elle étale avec tant d'orgueil, et qu ’elle prodigue
au regard. — Une raison fa it encore que la beauté passe
à Rome rapidement : elle s'y tient toujours renfermée, elle
y est toujours à l ’ombre. L a beauté a besoin, comme les
autres fleu rs, des rayons du soleil.
« I l faut dire aussi un mot de la voix des Romaines,
car la voix est une grande partie du sexe. L a voix d'une
femme ! Celle des Romaines ressemble à leur fig u r e ; elle
est belle, mais elle n'a point d'âme : elle a quelque fo is les
éclats de la passion, mais presque jam ais ses accents. Enfin
qu'une Romaine chante devant vous, sa voix ne naîtra pas
dans son cœur et ne mourra pas dans le vôtre ».
Così, questa donna bella, ma senza anima, senza espres­
sione, è dissoluta secondo il Dupaty, prodotto dalla mol­
lezza del clima, che egli chiama dissoluto, e dalla disso­
lutezza del linguaggio; dal momento che si possa dire
qualche cosa ad una donna, le si dice tutto. Del resto le
giovani sono sagge, portano quasi tutte all’altare la ver­
ginità, non del cuore, ma del corpo, della quale gli Ita­
liani fanno gran caso. Del governo papale, specialmente
in fatto di giustizia, non è contento ; i tribunali sono com­
posti di prelati, che ignorano le leggi, e i cardinali trag­
gono profitto dal diritto di asilo. L a polizia non esiste,
la vendetta tien luogo della polizia; la deboscia privata,
ha soppressa la pubblica. Tutti sono dissimulatori e simu­
latori. E il buon Dupaty esclam a: L es m eilleurs masques
du monde sont les visages italiens. A furia di esagerare la
pantomima, la rendono insignificante. Tra essi, così, non
•credono mai nè al viso, nè alla parola, nè all’accento;
essi non credono, se non all’avvenimento. E dopo questo

�poi conchiude : Voila le peuple Romain, les peuples, le
peuple. E allora ?
Ma ritorna sui suoi passi, e tutto mette a carico del
clima. E dice che Rom a antica della prima maniera, prima
che fosse devastata dall’ambizione e dalle guerre civili,
era una Rom a artificielle. Rom a naturale è fannullona.
E i Romani sono contenti, perchè sotto le apparenze di
un servaggio politico, sono liberi di fare il comodoloro. E viene ad una seconda conclusione, en dernière
analyse, che i Romani rassomigliano molto a quegli uo­
mini mediocri, pacifici e oscuri, la cui sorte non tenta
chicchessia, che non sono nè amabili, nè utili, ai quali
non si vorrebbe punto rassomigliare, coi quali non si vor­
rebbe vivere, ma che tuttavia sono felici.
Arrivando a Napoli, scrive, che comprende come V ir­
gilio abbia a Napoli composto le sue G eorgiche; e che
uomini sensibili e delicati la paragonino ad una bella ver­
gine ; e che tutti le abbiano dato il soprannome di oziosa.
E che cosa c ’è da fare a Napoli, ei grida, se non godere
e vivere ? Il movimento della via Toledo è grande, quello
della via s. Honore a Parigi non gli si può paragonare.
Il lusso è grande, ma anche la miseria. L a misère, fardée
de lux, est effroyable. L a religione dei Napoletani non è
se non superstizione, ed è molto comoda ; ma non arriva
inai fino al fanatismo, perchè il fanatismo è un sintomo
di vigore. L a fiaccola della religione non rischiara, nè
brucia a Napoli. Trova le donne napoletane brutte, ma
gli uomini belli. Dei Napoletani fa una descrizione nera
e di maniera, ad antitesi, a sentenze: nessuna morale
nelle idee, nemmeno nei sentimenti. L a probità sembra
ai Napoletani un inganno dello spirito ; la franchezza una
vivacità di temperamento ; lo spirito consiste nello ingan­
nare; l’abilità nel riescire; le virtù sono delle impotenze ;
i vizi nascono dal clima. L a sensibilità è macchinale, prima
si ha pietà dell’assassinato, poi dell’assassino. L a vendetta
è di diritto naturale, è la sola persona che si conosca. L a
pigrizia esclude l’avarizia. L ’amore non è, se non un

�isbogno ; una donna non è, se non un mobile ; un amante
non è, se non l ’uomo che la compra. Non si amano i figli,
ma i piccoli; e quest’amor va molto lontano. — E, poi,
ancora : la tenerezza filiale non è, se non abitudine ; l’ami­
cizia, se non speranza; la gratitudine, se non una parola !
Il Dupaty ignorava tutta la letteratura dialettale napole­
tana, e specialmente tutto il canzoniere, cosi pieno di pas­
sione, di tenerezza filiale, di amore fedele e alto per la
fanciulla, così colorito e vibrante.
■ Al Dupaty il governo napoletano sembrò un disordine
di più. Non fu contento dell’eloquenza del foro, che gli
parve erudita, ma ampollosa, e non animata da spiriti
liberi, tranne rare eccezioni. Niente gli parve epurato nè
perfezionato a Napoli, e niente ugualmente depravato
(dopo tutto ciò che ha detto innanzi ?). I vizi e le virtù
gli sembrarono nello stato primitivo. E conchiude, che
ben risponde alla verità, ciò che rispose un certosino ad
un viaggiatore. Costui, alla vista splendida del panorama
napoletano, esclamò : L a felicità è qui. — Si, rispose il
cenobita, p er coloro che passano! ( 1 )
A m algrado le agitazioni economiche e politiche, du­
rante il ministero De Calonne, gli studiosi non dimenti­
carono l’Italia: Adriano Richer scriveva una vita di Andrea
Doria (2 ) ; l’abate Hauchecorne, la vita di Michelangelo ( 3 ) ;
il conte d ’Albon, un discorso sulla questione, se il secolo
di Augusto dev’essere preferito a quello di Luigi X IV ,
relativamente alle lettere e alle scienze (4) ; il Delon, una
storia delle rivoluzioni dell’impero romano, da Massimo a
(1) Vedi a pagg. 37, 57. 85 . 91 10 3 . 10 5, 126, 140, 150, 208,
2 1 1 , 214, 219, 285, 294, 297. 299, 301, 308, 309, 348, 369, 386,
387, 392, 397, 398, 410, 436 in: Leltres sur l'Italie par D u p a t y ,
nouvelle édition, Paris, Picard, 1 838. La prima edizione è del
17 8 8 , Paris, Desenne.
(2) Paris, Belin, in-12, 1783.
(3) Paris, Callot, pet. in-8, 1783.
(4) Paris, Moutard,.in-8, 1784.

�Costantino ( 1 ) ; e l’Huet de Froberville, notizie sulla vita
e le opere del Pulci, con un estratto del Morgante m ag­
giore (2 ).
Come si vede, si ponevano in luce ricerche e studi p rin ­
cipalmente su i grandi, che avevano onorato l’Italia e
l’umanità, o che avevano, come il Pulci, canzonato il
mondo dell’errore e della superstizione.
Ma segno m aggiore dei tempi è un libro dell’abate
De Gournand sulle rivoluzioni della letteratura antica e
moderna, nel quale l’autore, sebbene lettore del re e pro­
fessore di letteratura francese al collegio reale, fa un’espo­
sizione delle letterature latina ed italiana, con vedute larghe
ed idee veramente moderne. Al poema di Lucrezio dà il
vanto di essere la prima opera latina, nobilmente pensata
e puramente scritta, piena di felici particolari, fortemente
resi, in cui la grazia si trova insieme con l’elevatezza
dello stile. Trova in V irgilio un vantaggio a petto del suo
modello, Omero, nella sensibilità sua squisita, che animava
tutto, e nel patetico dell’espressione, che nessun altro poeta
ha posseduto ugualmente. A lui mancò soltanto la pittura
dei costumi romani. Con essa, nessuno gli avrebbe pre­
ferito l 'Iliade o l’ Odissea. Osserva, poi, giustamente, che
Cicerone sembra più occupato a definire parole, che a sta­
bilire dei grandi principii, e a dipingere quei doveri im­
porranti con colori di quell’eloquenza, che li rende sensibili
al cuore; lo giudica senza rivali nei D ialoghi sull’elo­
quenza, nel suo Oratore, e nel Trattato sugli oratori ce­
lebri, in cui la perfezione dello stile e la profondità delle
vedute, la fecondità dei principii, l’eloquenza dell’espres­
sione, la ricchezza e la varietà dei quadri, cattivano l’at­
tenzione ed eccitano lo stupore del lettore. A tutti gli
scrittori latini assegna un posto preciso, giudicandoli da
un punto d i vista umano e liberale.
A dispetto del Bettinelli, e anche del Voltaire, riconosce
(1) Nimes, Bouchet, in-8, 1784.
(2) Paris, in-4, 1784.

�tutto il merito di Dante. « Vi sono pochi autori così ce­
lebri come Dante. Gli Italiani gli dettero il nome di di­
vino. Ecco quasi cinque secoli che egli gode della sua
gloria. Se noi cerchiamo la ragione di questa grande ce­
lebrità, la troveremo nella bellezza del suo genio e nel
merito che egli ha avuto di essere uno dei creatori della
lingua italiana. » E dice poco appresso: « S i è fatto onore
ai Medici del rinascimento delle lettere. Ma perchè non
si è punto parlato dell’epoca in cui Dante comparve?
perchè non gli si è punto reso la gloria di essere stato
il restauratore della poesia e del gusto antico in Europa ?
E gli, per il primo, ci ha fatto conoscere ciò che può il
gusto aiutato dall’istruzione: che si legga il suo famoso
poema e lo si giudichi. Questo poema, sventuratamente,
troppo poco letto, scintilla di bellezza in ogni genere.
Dante dipinge con forte m aniera; il suo bolino è profondo.
Due o tre tocchi danno spesso l’ idea di un quadro ec­
cellente. Crea, in prima, nella sua immaginazione, ciò che
vuol dipingere. Poi, concepita l’immagine, la presenta e­
nergicamente ; non si trascina sulle orme dei suoi mo­
delli ; aspira ad essere originale ; vuole delle situazioni
nuove, e scava nella natura per trovarne ; è un genio, che
ama volare con le proprie ali ; tutto ciò che è comune, lo
disgusta. — Ricco di paragoni, non ne fa quasi mai che
non siano giusti ; è questo anzi uno dei suoi meriti princi­
pali. Tenero della precisione, usa sempre le più energiche
parole, ne crea, le avvicina per far loro significare più cose,
e si forma una lingua tutta sua. Lo hanno rimproverato di
oscurità: non vogliamo punto giustificarlo di un difetto
che non è, se non troppo reale. Se non vi fosse caduto,
•sarebbe il primo autore d ’Italia, non n’è che il secondo ».

Quest’ultima affermazione
lora, e si può perdonare al
per le cose dette innanzi, e
« Petrarca cantò l’amore in

correva, forse, in Francia al­
Gournand di averla ripetuta,
per la spiegazione che ne dà :

una lingua dolce, in tempi
men duri di quelli che avevano visto proscritto 1’ A li­
ghieri. Dante prese un tema bizzarro, ma piacente. L a

'

�satira guidò la sua penna, e si videro nell’ inferno gli scel­
lerati, che aveva conosciuti nella vita. Il suo stile ener­
gico molto più si avvicinò agli antichi. Dante 1’ avrebbe
vinta sul rivale, se avesse meglio scelto il suo tema, e
composto un’ opera più regolare. La lingua italiana a­
vrebbe avuto più di forza e di energia, e non si sarebbe
ammollita nelle eterne pitture dell’ amore, che hanno oc­
cupato i poeti italiani da allora in qua. Ma in mezzo alla
folla di facitori di sonetti e di canzoni, per fortuna, si
sono trovati poeti che hanno fatto opere mirabili, Ariosto
e Tasso non si sono resi immortali per i loro concetti. »
Riconosce tutto il merito di Niccolò Machiavelli, che
chiama un eccellente spirito, dotato di un eccellente stile :
la prosa moderna non si è elevata a un più alto grado
di perfezione. E soggiun ge: « L a storia è stata trattata
in Italia con un esito, che ha istruito gli altri popoli di
Europa. F ra Paolo, nella maniera di presentare gli avve­
nimenti, di render conto dei motivi e degli interessi poli­
tici, è divenuto il creatore di un nuovo genere di storia,
che gli Inglesi hanno poi imitato, e, forse, perfezionato.
Così, Fra Paolo, sebbene prevenuto, sebbene reprensibile,
non rimane meno un grande, scrittore. » Spiega la man­
canza di grandi oratori in Italia, por la compressione po­
litica di un’ autorità sospettosa. Coloro che liberamente
parlarono, furono eloquenti come Savonarola e Ochino.
Dà a Goldoni la gloria di aver creato un teatro comico ;
a Tasso e a Metastasio quella del melodramma. Si burla
del cav. Marino, malamente paragonato ad Ovidio, del
quale esagerò tutti i vizi.
Infine, dopo di aver constatato che troppo si parlò in
Italia di musica, di statue e di quadri, scrive questa pa­
gina, che ogni patriota italiano non saprebbe leggere senza
commozione :
« Qu’on aille point conclure de ceci, que Ies lumières man­

quent en Italie : non ; les sciences y sont en honneur et
cultivées par des esprits distingués. On y trouve des hom­
mes qui sont des p rodiges d ’e'mdition, qui se connaissent

�a u x arts m ieux que dans le reste de l'Europe, et la raison
en est bien sim ple; l ’habitude d’en jo u ir les leur rend fa ­
m iliers. Les bons critiques n 'y sont pas rares. Tous les gen­
res d ’esprit appartiennent aux italiens : la nature ne se
rebute point de donner à certains climats des hommes qui
feraien t encore tout ce qu ’ils ont été, s ’ ils se trouvaient
placés dans des circostances plus favorables. — Peut-être
un jo u r viendra oh le m idi se remettra en possession de
son domaine. Les arts lu i appartiennent en propre, puisqu’ils
ont originaires de ces climats, et que le reste de la terre ne
les a obtenus qu'à force de soins et d ’essais longtemps ma­
lhereux. Une certaine façon de penser, de nouvelles ma­
nières de voir, des changements heureux opérés dans les
langues, peuvent amener cette révolution. L ’on quittera peutêtre la routine des siècles précédents. On laissera a Pé­
trarque sa gloire ; mais on cessera de fa ire des sonnets.
Les poèmes de chevalerie dont a été une si heureuse imitation
dans ces derniers temps, feront place à des ouvrages d ’un
ton plus sage et plus approchant de la belle antiquité. I l
ne fa u t point désésperer d'un peuple qui a sous ses yeu x
les plus precieux restes des siècles de sa gloire. L e fe u du
génie est encore dans ce pays ; il est caché sous la cendre :
il ne fa u t qu'une étincelle pour le rallum er. Alors l ’Italie
cessera, pour masquer son indigence, d’opposer aux excel­
lents livres qui ont paru en Europe depuis cinquante ans,
les compilations indigestes de Muratori, écrivain laborieux
mais sans élégance, et les ouvrages de ses érudits qui
contiennent des choses utiles, mais qui manquent de ce fe u
que l'on trouve dans les anciens et dans quelques moder­
nes d'au-delà des Alpes. Les amis de l ' humanité et des
lettres applaudiront à cette heureuse révolution que celui
qu i écrit ceci désire de tout son cœ ur; bien loin qu' on
doive le soupçonner d ’avoir voulu, en disant librement ce
q u ’il pense, offenser personne, et fa ir e la satyre d ’une na­
tion pour laquelle il a toujours eu la plus haute estime. » (1 )
( 1) Vedi a pagg. 67, 68, 71, 97, 103, 107, 108, 1 1 1 , 1 1 8 , 1 1 9 ,
120, 123, 125-129, 130-132 in : Tableau des révolutions de la lit­

térature ancienne et moderne par l ’abbé
Buisson, in-8, 1786.

De G

ournand

,

Paris

�Nello stesso anno in cui veniva pubblicato il bel libro
del Gournand, vedeva la luce la Vita privata dei dodici

Cesari e monumenti del culto segreto delle dame romane
del d’Hancarville ; un attacco alla corruzione degli impe­
ratori, che può essere considerato come un complemento
della Vita delle imperatrici del Serviez. E, due anni dopo,
L e Prevost d ’Exm és, a Parigi, metteva fuori una vita di
Dante.
Intanto gli eventi precipitavano. L a rivoluzione, la grande
rivoluzione battea alle porte. Il debole ministro De Ca­
lonne, stretto dalle necessità finanziarie, ideò un disegno
di legge sull’imposta territoriale da pagarsi da tutti i pro­
prietari di terra, senza distinzione di roturiers e di privi­
legiati. Ma non osò convocare gli stati generali, si limitò
a riunire, nel 17 8 7 , un’assemblea di notabili, ma essa, com­
posta quasi unicamente di privilegiati, cioè di quelli che
non pagavano, respinse la proposta, e Calonne fu esiliato.
L ’arcivescovo di Tolosa, Lomenie de Brienne, che gli suc­
cesse, fece suo il disegno di Calonne, e i notabili, spinti
dalla pubblica opinione, furono obbligati a riconoscere
che tutti i cittadini dovevano sopportare una parte pro­
porzionale dei pubblici carichi. De Brienne, in questi sensi,
emise un editto in data d ’agosto del 17 8 7 . Il Parlamento
di Parigi si oppose, gli altri Parlamenti di provincia lo
imitarono, il re prima appoggiò il ministro, poi revocò
l’editto. Camminava verso il patibolo. De Brienne tenne
fermo per le riforme e diede uno stato civile ai prote­
stanti, dando ai giudici facoltà di redigere i loro atti di
nascita e di matrimonio, rifiutandosi i curati. Gli eventi
incalzavano ancora; gli stati generali si dovevano riunire
a Versailles, il 5 m aggio 178 9. Essi stabilirono di ope­
rare una generale riforma. Il venti giugno, i deputati giu­
rarono di non separarsi prima di aver redatta la Costitu­
zione. E, così, nel successivo principio di luglio, presero
il nome di Assemblea nazionale costituente. L a Corte,
troppo tardi, tentò di sbarazzarsi dell’assemblea; ma il

�popolo di Parigi si ribellò, e, il 14 luglio, assaltò e de
moli la Bastiglia. L a grande rivoluzione cominciò. I d i­
ritti dell’uomo erano per essere consacrati e le epiche co­
lonne dei sanculotti si apparecchiavano a combattere e vin­
cere i coalizzati e gli emigrati.
E l’eroico coraggio dei militi della patria e della libertà
era il frutto maturo del grande e profondo svolgimento
della cultura latina in Francia, dalla morte di Enrico IV
al giuramento nelle sale del giuoco del pallone. I Fran­
cesi avevano studiato Roma antica nella parola e nello
spirito, perchè mentre, da una parte, una folla di gram ­
matici e di filologi e di retori ne avevano anatomizzato
le forine, insegnando a fondo la lingua latina, dall'altra,
poeti, oratori, filosofi, e statisti, muniti dello istrumento
della lingua, erano penetrati nello spirito delle istituzioni
e degli ordinamenti romani, entusiasmandosi a quell’amore
di patria ed a quell’amore per la libertà. Da Nicola B e r­
gier, che esalta la virtù architettonica, idraulica c commer­
ciale dei latini, al Balzac che si scuote fra i ruderi glo­
riosi della città eterna, ai poemi del Mascaron e dello Scu­
déry, che tentano esaltare le glorie di Roma, e piangono
sulle rovine sue, alla devozione quasi con cui il padre
Brailon parla delle curiosità romane, vi è uno sviluppo
continuo di studio e di amore, che assorgerà al fastigio
tragico in Corneille, il cantore inimitabile dell’amor patrio
dei prischi repubblicani, che troverà un accento di passione
umana in Racine, e fieri accenti in omaggio della prisca
libertà romana nei liberi versi del teatro di Voltaire. E
mentre sul teatro sfolgorava il nome di Roma, nel du­
plice significato di amore per la patria e di amore per la
libertà, per le mani d i tutti correvano la prosa talvolta
paradossale, ma simpatica sempre del Saint-Évremond, le
osservazioni precise, chiare, concisamente eloquenti, alle
virtù latine consacrate dal Montesquieu, e le pagine in­
spirate e bellissime, che, all’amore di patria e all’amore
per la libertà dei virtuosi repubblicani di Roma, vergava
Bossuet. E, da ogni parte, nei libri degli archeologi e

�nelle relazioni dei viaggiatori, un inno si elevava al nome
di Roma, che parlava con le sue rovine, più di ogni cosa
viva, al cuore ed alla mente di tutti, dal più sensibile
poeta al più freddo scienziato. Questo amore per la patria
e quest’amore per la libertà, che ancora vibravano nelle
opere dedicate a Venezia, la Rom a del medio evo, a F i ­
renze la nuova Atene, alle città repubblicane d’Italia, si
fecero parte della natura francese, e dovevano condurre
alla grande rivoluzione. David che, nel salon del 178 3,
espone il suo gran quadro del giuramento degli Orazi, è
il prodotto naturale e fatale della cultura latina e della
cultura italica in Francia. E, certo, molti di quelli che
furono eroi a Jemmapes e a Valmy, si infiammarono in­
nanzi ai colori del classico pittore. E, così, si spiega la
ragione per cui caddero nel ridicolo i tentativi dello Scar­
ron e seguaci suoi, e del Desmarest, Perrault e com pa­
gnia contro la cultura classica latina. E quest’amore fi­
liale per Rom a fece amare l’Italia nuova, anche nei periodi
di decadenza, e ispirò le parole affettuose e benevoli del
Lalande, le visioni entusiastiche del Barthélémy, le deli­
catezze sentimentali di madame Du Bocage, le considera­
zioni stupende sull’unità degli Italiani del Coyer. e le
profetiche parole dell’abate Gournand, il lettore di Lu i­
gi X V I. E q uando si pensi agli inni per la musica no­
stra del Rousseau, alle pagine ora eloquenti, ora brillanti,
ora affettuose di Voltaire, e dei maggiori enciclopedisti,
date all’Italia, ben si vede che la Francia all’Italia è le­
gata da vincoli indissolubili, e che sono stolti o ciechi co­
loro che lo negano. E , di qua e di là dalle Alpi, ogni
uomo di cuore o di intelletto fa voti, perchè le due na­
zioni procedano d ’accordo per il m aggior bene di tutti i
popoli, a beneficio della ragione immortale della libertà,
faro del mondo.

�INDICE

I.

Maria dei Medici e la coppia Concini — Il Marino a
Parigi — Le lettere di Jean Louis de Balzac —
L ’ Hôtel Rambouillet — Esame anonimo e fram­
mentario del Principe del Machiavelli — La storia
romana del Coeffetteau — « Les grands chemins de
l ’empire romain» di Nicolas Bergier — Il trionfo
3
dell A d o n e ................................................................ pag .

IL

II periodo aureo dell’ Hôtel Rambouillet e il suo ita­
lianismo — Le cronache militari sulle nuove guerre
d ’ Italia e il Principe di Jean Louis de Balzac —
La Sofonisba di Jean Mairet — L ’Accademia fran­
cese — G li Straccioni di Annibai Caro — Contesa
intorno ai Suppositi di Ludovico Ariosto — Lettere
dall’ Italia del Voiture — Rom a nel Teatro di Pietro
C o r n e ille ...................................................................... 41

III.

Discorsi politici e militari sopra le opere di Tacito —
I diritti della Francia — Il matrimonio di Julie e
la bella attempata — Scrittori e cose d ’ Italia nelle
lettere e nelle opere di Jean Louis de Balzac —
Ménage e I’Àminta — M e n a g ia n a ......................» 85

IV.

R ome ridicule di Saint-Amant — Imitatori di SaintAmant — V irgile travesti di Paul Scarron — Imita­
tori dello Scarron — L 'E schole de Salerne, en vers
burlesques — La Burla e la Fronda — Rome vaincue
di G. Scudéry — Clélie di Madeleine de Scudéry —
André Félibien
àRome — Le antichità romane del
Du Boulay e del padre de B r a i l o n ......................» 109

�V.

Scaramuccia e la Muse historique del Loiret — I co­
mici italiani e Molière — Il melodramma italiano a
Parigi — Luigi X IV attore e ballerino — Rome nel
teatro di Racine — I poeti italiani e Boileau — La
musica italiana e la musica francese - Saint-E vre­
mond — Raguenet e Vieuville de la Freneuse pag. 149

V I.

Roma nell'arte e nella storia francese durante il regno
di Luigi X IV — La guerra contro le due antichità
— Desmarest de Saint-Sorlin, Perrault, LamotteHoudard, Fontenelle — I latinisti — Le Pasquinate
— La missione di Roma secondo Giacomo Benigno
B o s s u e t ....................................................
. . . *• 179

V II.

La politica civile e militare dei Veneziani del De La
Haye — L ’ Italia nel 1671 del Segnelay — SaintRéal, Amelot de la Houssaye, Saint-Didier e Ve­
nezia — Il viaggio « nouveau et curieux » dell’ Hu­
guetan — G li aneddoti di Firenze — La congiura
dei Pazzi — Ancora un gruppo di viaggiatori —
........................................ » 215
Cose di Napoli . . .

V ili. La Reggenza e l' E dipo di Voltaire — Lesati, Serviez
e Vertot — « Les lettres persanes » — La marchesa
De Prie — Roma nel teatro di Voltaire — Voltaire
e il teatro italiano — Roma e Montesquieu — Catrou
e Rouillié, Rollili, Crevier, Le Beau, De Beaufort » 257
IX.

Voltaire a Berlino — Il secolo di Luigi XIV' — L ’ E n­
ciclopedia— D’Alembert e Diderot — Dante e Vol­
taire — Saggio sullo spirito e i costumi delle na­
zioni — Il secolo di Luigi X V
» 2S9

X.

Epistolario di Voltaire — La lingua italiana e Vol­
taire — Messer Lodovico e Voltaire — Goldoni e
Voltaire — Letterati e cose d ’ Italia nell’epistolario
di Voltaire — Voltaire e la musica italiana — « La
guerre des buffons » ............................................... » 321

X I.

La collezione Barbou — Studi speciali sopra Cicerone,
Orazio, Virgilio, Plinio — Storia ed arte di Roma —
La Colombiade di madame Du B o cag e— Petrarca
«lei De Sade — Dante dello Chabanon — Il libro
d ’ Angelo G o u d a rd ......................................................» 347

X II.

Viaggiatori francesi in Italia durante il regno di
Luigi XV - Carlo di Saint-Maure — De la Motrey
— Guyot de Marville — De Silhouette — Labat —
Il presidente De Brosses — L ’abate Barthélémy » 373

�X III. « Les lettres familières » di madame Du Bocage —
I mu sei d ’ Italia e il Cochin — Il viaggio originale
dell’ abate Coyer — Suo sentimento dell’unità mo­
rale degli Italiani — La forma di governo preferita
dagli Italiani — Le miniere d ’argento d ’ Italia p a g . 403
XI V. U n burbero benefico — Il marchese di Orbessan —
II viaggio del Lalande — I pittori veneti e bolo­
gnesi per il Lepicié — La marina antica romana e
il Deslandes — Italiani che sono morti celiando o
eroicamente — Il dizionario Lacombe — L ’analisi
geografica d ’ Italia del D ’A n v ille ...........................» 429
XV. Ricerche storiche .sull’economia politica dei Romani —
Grammatici e filologi latinisti — L ’abate Roman e
il Petrarca — Bettinelli e il Pommereul — Viaggia­
tori : Roland de la Platière e Saint-Non — Som­
mario storico d ’ Italia del Patjé — Lettere del Du­
paty — Le Rivoluzioni letterarie del Gournand —
Michelangelo e Dante — La vita privata dei Cesari
dell ' Hancarville — La R iv o lu z io n e ..................... » 4 5 5

,

�����Prezzo

del

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1 8 3 0 al 1 8 6 1 , in relazion e a lle vicen de nazionali, con docu­

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m enti in e d iti:
V olum e I, con una c a r ta d e lla S ic ilia . L . 8.

— L a S p e d iz io n e g a r i b a l d i n a di S i c i l i a
e di Napo li, nei p ro clam i, n elle corrispon denze, nei d iarii e

M e n g h in i M .

n elle illu strazio n i del tempo. V olum e in gran d e fo rm ato , su carta
p a tin a ta , con 4 ta v o le elio tip ich e e 175 finissim e riproduzioni.
L . 12 .
N e l s o n G a y II. — P u b b lic a d im o stra z io n e di s im p a tia
per il P a p a P io I X e per l’Ita lia , a v v e n u ta a N ew Y o r k nel 1847 .
L . 2.
R o si M. — Il R i s o r g i m e n t o I t a li a n o e l ’a z io n e d ’un
P a t r i o t a c o sp ira to re e soldato (A n tonio M ordini). L . (i.
S t i a v e l l i G . — A n t o n io G u a d a g n o l i e la T o s c a n a de’
s uoi tem p i. L . 7 .

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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                <text>L'Italia nella letteratura francese dalla morte di Enrico IV alla rivoluzione. Tome II.</text>
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                <text>Université Grenoble Alpes. Bibliothèques et Appui à la Science Ouverte. BU Droit et Lettres. 28277_2</text>
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                    <text>JACOPO CORBINELLI
ET LES ÉRUDITS FRAN ÇAIS
.

D’A P R È S

LA

C O R R E S P O N D ANCE I N É D I T E

CORBINELLI-PINELLI (1566-1587)

P
RITA

AR

CALDERINI

DE-MARCHI

U L R I C O HOE P LI
E d it o r e -lib r a io

d e l l a R ea l C a s a

M I LANO
19 14

��J A C O P O C O R BI N E L LI

ET

LES

ÉRUDITS

FRANÇAIS

��JACOPO CORBINELLI
ET LES ÉRUDITS FRAN ÇAIS
D’APRÈS

LA CORRESPONDANCE

I NÉDI TE

CORBINELLI-PINELLI (1566-1587)

PAR

RITA

CALDERINI

DE-MARCHI

U L R I C O HOE P L I
E d ito r e -lib r a io

d e lla R e a l C asa

MI LANO
1914

�Scuola Tipo·Litografica « Figli della Provvidenza » — Milano.

�A

VITTORIO

IN MEMORIA DELLA MAMMA

19 giugno 1914.

��Questo studio l'Autrice presentava nel 1909, quale tesi
di diploma, alla fine de’ suoi corsi di francese compiuti
presso la R . Accademia Scientifico-letteraria di Milano,
e le veniva per esso conferito il premio « Ida Donati ».
Era sua intenzione ripigliare poi con miglior agio
il lavoro per correggerlo in alcune parti, in altre comple­
tarlo e profittare anche del ricco materiale già raccolto
per svolgere qualcun altro dei punti a cui si accenna nella
prefazione; ma la morte che la colse a ventitre anni
la rapiva, prima che agli studî , all’amore della famiglia
e di quanti conobbero il suo cuore e il suo ingegno.
Parve tuttavia che, pur così quali eran rimaste, queste
pagine potessero portare qualche utile contributo allo
studio della cultura in Francia nel secolo X V I e in­
sieme far meglio nota una fonte troppo sconosciuta o
dimenticata ; onde le pubblichiamo colla fiducia che chi
leggerà vorrà ricordare la dolorosa ragione delle manche­
volezze che vi potesse per avventura incontrare.
La rigorosa revisione da noi fatta di tutti i passi qui
riprodotti dalle lettere del Corbinelli, di ardua lettura

�sempre e troppe volte quasi indecifrabili, mentre ha con­
fermato l'esattezza della lezione, può far fede — e questo
giovi aver presente — che quanto di oscuro o di scorretto
nella grammatica, nello stile, nell'ortografia vi si riscontra,
è caratteristica propria dello scrivere affrettato corbinel­
liano, non difetto di lettura.
Interpreti dell'intenzione di lei noi ringraziamo v i­
vamente monsignor Ratti, prefetto dell’Ambrosiana, per
le cortesi agevolezze e il prezioso aiuto largamente concesso;
nè da parte nostra vogliamo che manchi una parola r i­
conoscente a Mad.lle Joséphine Banfi per l'opera sua di
cooperazione affettuosa e intelligente nel rivedere le bozze
di questo lavoro che oggi affidiamo alla memoria pia
degli amici e al giudizio benevolo degli studiosi.

A r i s t id e C a l d e r i n i .

�TABLE DES MATIÈRES

PR É FA C E

.

........................................................................ .

.

IN T R O D U C T IO N .............................................................................
Les m anuscrits des lettres à la bibl. A m brosiana — é tu ­
des précédentes sur la correspondance — études de
R ajn a e t de Crescini.
P R E M IÈ R E P A R T IE : V I E D E C O R B I N E L L I D A N S S A C O R ­
R E SP O N D A N C E
.............................................................................
Vie de Corbinelli a v a n t son d é p art p o u r la F rance —
exil de Corbinelli — Corbinelli à Lyon e t à P aris —
voyage en Italie (1567) — Corbinelli d e reto u r à P aris
(1568) — deuxièm e voyage en Italie (1568) — séjour
à Lyon e t reto u r à P aris — Corbinelli à la Cour e t
ses relations avec Mad.me Del Bene (1569) — assassinat
d e B ernard Corbinelli — Corbinelli précepteur du d u c
d ’Alençon e t à la Cour — mariage do Charles IX (1570)
— le Tasse à la Cour — m aladie d e Corbinelli (1571)
— Corbinelli e t le duc d ’Alençon (1571) — Corbinelli
et C atherine do Médicis — voyage en Pologne (1573)
— retour de Pologne — Corbinelli à Lyon, Avignon,
Valence (1574) — Corbinelli lecteur d e H enri I I I (1575)
— persécutions du G rand Duc co n tre les e xilés floren­
tins établis à la Cour (1577-1579) — Corbinelli protégé
p ar Catherine — Corbinelli crain t d e perdre la faveur
de C atherine (1578) — mariage de M ad.lle de V aude­

1
11

25

�m o n t et vers de B argeo — m énage d e Corbinelli en
1581: ses études — espoir d ’un voyage à Rome (1584)
— dernières années d e la correspondance — jugem ents
portés p a r Corbinelli sur les Français.

D E U X IÈ M E P A R T I E :
LEU RS

RAPPO RTS

AVEC

L e t t r é s ET

ÉRUDITS FRANÇAIS;

C O R B IN E L L I.

Chapitre I : L a l i t t é r a t u r e e t l a C o u r ............................
91
Lecture d e Rabelais — goût de H enri I I I e t des cour­
tisans pour les lettres d ’am our — Académie du Palais.
C hapitre I I : H e n r i E s t i e n n e ................................................... 103
C hapitre I I I : J . J . S c a l i Ge r ..............................................................1 25
C hapitre IV : P o s t e l , B a ï F , P a s s e r a t , D a n i e l . . .
149
Chapitre V : L a m b i n , D a u r a t , T u r n È b e , D a n è s , N i p h u s ,
C u j a s ........................................................................................................................16 5

C hapitre V I: L ’H ô p i t a l ,

Du T i l l e t ,

D e Mesm es , L a

P l a n c h e ....................................................... ...................................................... 1 79

C hapitre VI I : L i v r e s , l i b r a i r e s e t b i b l i o t h è q u e s . .
R echerche d e livres historiques — rap p o rts avec les li­
braires — livres d e P iero Strozzi — bibliothèque d e Ca­
th erine de Médicis — livres e t mss. de Monseigneur
de Nîmes — le mss. d u τυραννοχτόνος d e Lorenzino de
Médicis.
C hapitre V III: J . C o r b i n e l l i e t l a c u l t u r e f r a n ç a i s e
Milieu littéraire fréquenté p ar Corbinelli — jugem ent de
Corbinelli sur la culture française — Corbinelli e t la
Sorbonne.

A PPE N D IC E S.
A . Corbinelli et l’impression du « De Illustratione U rbis
Florentiae » de U. Verino p a r A u d e b e r t ...................... 227
B . L ettres de J a copo Corbinelli relatives aux événem ents
historiques d e 1585, d ’après le ms. d e l’A m brosiana
T . 167. su p ....................................................................................233
C. Deux lettres inédites d e Corbinelli d ’après le ms. 15905
de la Bibl. N atio n . de P a r i s ................................................. 255

197

217

�D . L ettres inédites d e Giov. Vinc. Pinelli à Claude D upuy,
d ’après le ms. 704 (Coll. D upuy) d e la Bibl. N atio n . de
P a r i s ............................................................................................. 259
IN D E X DES NOMS P R O P R E S ............................................ 281
PLAN CHES
I. L ettre
II. L ettre
I I I . L ettre

HORS T E X T E .
de Corbinelli, d ’après le ms. T. 167. sup. f. 184
de Baïf, d ’après le ms . B. 9. inf. f. 249 . .
de D upuy, d ’après le ms. T. 167. sup. f. 225 .

23
155
225

��PRÉFACE

On a beaucoup étudié ces dernières années les rap­
ports entre la France et l’Italie au XVI siècle. On a
surtout tâché de définir l’influence que l’Italie avait
eue sur la littérature française de la Renaissance et les
études précieuses de Vianey, Vaganay, Hauvette, Toldo,
Flamini, Hauser, Nolhac et surtout les ouvrages de
M.r Picot ont contribué à mieux faire connaître ces
rapports en les éclairant.
On a moins étudié au contraire les rapports presque
quotidiens qui existaient entre « la petite Italie », pour
employer le mot d’Estienne, établie en France et la
grande Italie, les relations de voyageurs français en
Italie, les correspondances entre lettrés français et
italiens ; de sorte que plusieurs de ces correspondances
sont restées inédites (1).

( 1) J e ne cite que quelques e xe m p le s: voy. Coll. D upuy, B ibl.
N a t., m ss. 663, 712, 16, 490, 699, 704; mss. A m bros. T 16 7. sup. :
lettres de Cl. D upuy à G . V. P inelli.

�Les lettres de Jacopo Corbinelli à Giovan Vincenzo
Pinelli, qui font partie de la collection Pinelli de l'Am­
brosiana et qui embrassent une vingtaine d’années
(1566-1587) sont à ce sujet un des documents les plus
intéressants du genre. Il est étrange même qu’en la
parcourant aucun érudit n’ait été encore porté à faire
sur cette correspondance une étude pareille à celle que
mon maître Novati a faite pour Coluccio Salutati, car
la correspondance de Corbinelli est intéressante à plu­
sieurs titres :
1.° Elle renferme avant tout des documents de
la plus grande importance pour l’histoire du temps ;
documents dont s’est servi M.r Rajna pour l’histoire
d’un seul événement, la Saint-Barthélemy.
Sans prendre une part active aux événements po­
litiques de son temps, sauf durant les deux dernières
années de la correspondance, Corbinelli ne s’en désin­
téresse pas ; il les suit de l’oeil observateur d’un phi­
losophe qui cherche dans les événements la preuve de
la variabilité humaine et qui voit dans les malheurs
dont la France est accablée et le bras de Dieu et la
faute des hommes ; il ne se laisse pas entraîner par le
fanatisme des deux partis, qui déchirent la France ; il
aime assez son roi, « il mio re » comme il l’appelle quel­
quefois, pour ne pas être un pur sceptique, détaché de
tout parti politique ; non toutefois au point de ne pas
s’apercevoir que le roi, par sa faiblesse, est en partie
la cause des misères qui affligent la France. Lui, Cor­

�binelli, les voit et éprouve pour le peuple accablé et
malheureux une pitié non déclamatoire, non littéraire,
mais sincère, qui vient du coeur, et qui par son expres­
sion nous rappelle quelquefois celle de l’Estoile.
Les lettres de Corbinelli ne sont pas toujours égale­
ment riches en notices historiques : absorbé par ses
études, il laisse passer quelques événements importants
sans en faire mention ; mais d’ordinaire, il discerne du
premier coup ce qu’il faut raconter et ce qui n’aura
au contraire qu’une importance secondaire dans l’his­
toire.
Le mouvement catholique de répression de 1568,
la bataille de Jarnac et la mort héroïque de Condé qui,
dit-il, « s’offerse con 500 g e n t ilh
u omini a uno esercito
intero » et à qui il ne reprochera que d’avoir été « troppo
più bravo che non si conviene non che a un principe
et capo di una setta ma a un soldato », les préliminaires
de la paix de 1570, la nuit de la Saint-Barthélemy, la
paix de Beaulieu conclue « a impudenti conditioni », la
paix de Bergerac et de Fleix qu’on se hâta, semble-t-il,
de conclure afin de pouvoir reprendre la guerre au plus
tôt, les relations du duc d ’Anjou avec les Pays Bas (1),
et enfin les luttes de Henri III contre Guise et Navarre,
tout est raconté par Corbinelli avec force détails inté­

(1) Il y a là un co n trib u t vra im en t remarquable aux « D ocum ents
concerna n t les relations entre le d u c d'A n jo u e t les Pays B as ( 15761584) » (publiés par MULLER et DIEGERICK, A m sterdam , 1899.

�ressants, tels que l’on peut s’y attendre d’un contem­
porain en mesure d’être bien renseigné.
2.° En outre, la correspondance de Corbinelli est
pour ainsi dire le seul document pour l’étude d’une vie
à laquelle le récit des événements historiques sert de
cadre. La vie de l’exilé florentin à la cour des Valois,
où il apparaît d’abord simple proscrit, sans protection,
sans amis, pour devenir précepteur du jeune prince,
lecteur et presque confident du roi, est déjà très cu­
rieuse par elle-même. Elle devient encore plus inté­
ressante lorsqu’on pense à la valeur réelle de Corbinelli.
3.° Cette correspondance nous apprend à mieux
connaître et à apprécier l’oeuvre si riche et si peu
connue de Corbinelli. On y peut étudier la source
historique des éditions françaises de livres italiens,
tâche qu’il avait entreprise et qu’il mena à bien malgré
les difficultés, et qui paraît d ’autant plus considérable,
si l’on ajoute à ces éditions de nombreux ouvrages
imprimés sous sa direction sans toutefois porter son
nom. En dehors des ouvrages conduits à terme, la cor­
respondance nous permet de retracer le dessein de plu­
sieurs ouvrages que Corbinelli avait entrepris, dont il
nous reste un document dans les livres annotés par lui
qui se trouvent à la « Trivulziana », à la « Bongarsiana»
de Berne, à Grenoble, à Montpellier et à la Bibliothèque
Nationale de Paris.
C’est là aussi que Corbinelli exprime ses théories
sur la « sororità » de la langue française et de la langue

�italienne, qu’il défend avec éloquence sa méthode qui
avait soulevé à Florence tant de récriminations (1) et
qu’il regrette de ne pas voir appréciée à sa juste valeur.
Non content d’avoir exposé ces mêmes théories dans le
Corbaccio, il y revient à plusieurs reprises dans la cor­
respondance et répète sur tous les tons « non propongo
niente a imitare », « odio le regole ».
On comprend aisément qu’à une époque où la litté­
rature italienne soulevait un si vif intérêt, Corbinelli
ait été bien accueilli, étant donnée surtout sa connais­
sance vraiment remarquable des écrivains italiens du
X IV .me siècle et de ses contemporains. A la connais­
sance de ces auteurs, il ajoutait une culture classique
très étendue sinon très profonde, dont il ne fait pas
étalage, mais qui n’en est pas moins réelle.
Une étude de l’oeuvre de Corbinelli devrait être
nécessairement complétée par un chapitre sur sa bi­
bliothèque : or c’est encore dans la correspondance
qu’on trouverait le meilleur guide pour cette tâche plus
ingrate que difficile.
4.° Les rapports de Corbinelli avec les lettrés
et les érudits français forment aussi un intéressant
sujet d’étude dans la correspondance de Corbinelli
qui est à peu près le seul document attestant ces
rapports.

( 1)V o y . I corbi, m s. Mgl. V I I. 306, publiés par L o RE n z o n i
F
r ammenti inediti di vita f iorentina.

dans

�5.° En dernier lieu, la correspondance de Corbi­
nelli nous donne maintes notices curieuses et intéres­
santes sur les Italiens établis à la cour de France ou
qui s’y trouvaient de passage. Ces notices apportent
un contribut considérable à l’étude de M.r Picot (1)
parce qu’elles ne nous donnent pas seulement des ren­
seignements succints sur les emplois et les occupations
des Italiens en France au X V I.me siècle, mais elles
font revivre cette société si variée et trop souvent en
quête de faveurs, de protection, d’emplois.
C’est tantôt l’abbé Del Bene fureteur, remuant,
personnage très important, «corteggiatore» et toujours
occupé «in giravolte notturne », qui n’a pas de connais­
sances très profondes en érudition, mais qui « grida
come un’aquila » lorsqu’il veut prendre part à quelque
docte discussion ; tantôt c’est Anduino, un militaire
qui paraît à la cour où il mène une vie très brillante et
qui sait éconduire ses créanciers avec une adresse inouïe;
ou bien il est question de Panicarola, le prédicateur de
la Reine, qui « canta delle canzoncine in morte del­
l’ammiraglio », lorsque Corbinelli n’est pas présent ;
ou bien encore Pigafetta, le voyageur lettré, qui, pen­
dant un voyage en France, s’avise de répondre aux
impertinences d ’Estienne et doit être calmé par Cor­
binelli pour ne pas dépasser les limites de la convenance.

(1 ) E . P i c o t , L es Italiens en France au X V I siècle, B ordeaux,
1902, extr. du Bullet. Italien, 1901 ot 1902.

�Le développement des cinq points que je viens d’in­
diquer aurait dû former autant de chapitres dans une
étude que j’entendais faire sur Corbinelli et pour laquelle
j ’avais réuni un abondant matériel.
Pour le moment j ’ai dû me limiter à développer
seulement le deuxième et le quatrième chapitre qui
intéressait la France de plus près, et à indiquer quel­
ques points d’un intérêt particulier dans quatre ap­
pendices.
D ’ailleurs en dehors des arguments principaux qui
pourraient être traités séparément, il y a quantité de
petits détails intéressants ne pouvant fournir à eux
seuls le sujet d’un ouvrage particulier et que seule la
publication de

la

correspondance

pourrait mettre

en lumière. Il y aurait en outre d’autres raisons pour
justifier la publication de cette correspondance. Elle
a en elle-même une certaine valeur littéraire : en effet,
ces lettres écrites non pour être publiées, mais pour
le plaisir de renseigner un ami, ont toute la saveur d’une
causerie amicale ; le style en est souvent vif et naturel
(d’un naturel non littéraire), malgré l’obscurité de nom­
breux passages faisant sans doute allusion à des évène­
ments oubliés sur lesquels l’histoire ne nous dit rien.
C’est la causerie d ’un homme très honnête, très modeste,
point pédant, sans préjugés, ayant quelquefois des mo­
ments de dégoût contre les tracasseries de sa vie ha­
rassée, et se moquant parfois de l’importance qu’il
donne malgré lui à des « vanità », se ressouvenant de

�temps en temps qu’il est homme de la Renaissance et
éprouvant alors une véritable joie de vivre et de vivre
une vie en dehors du commun ; c’est la causerie d’un
esprit de ce genre s’adressant à un autre homme plus
posé, qui a moins vécu en dehors des livres et qui l’écoute
un peu comme une personne plus grave en écouterait
une plus jeune d ’âge aussi bien que d’esprit.

�INTRODUCTION

��INTRODUCTION

Les m a n u s c r i t s des

Les manuscrits des lettres de Corbinelli à

le tt re s à la
A m brosiana.

la bibliothèque Ambrosiana ayant eu le

bibl.

même sort que tous les autres manuscrits
de la célèbre collection P inelli (1), l’histoire en est déjà
assez connue; aussi je me garderai bien d ’y insister.
Rien de plus naturel que ces lettres soient parvenues
jusqu’à nous ; on sait en effet que P inelli gardait pré­

(1) J e rapporte un passage d e la préface aux I liadis pictae. fra g ­
m enta (edd. A. M. Ceriani et A n t. R atti, Mediolani 1905, pag. 1-2)
dans lequel il s’agit de l'histoire d es m ss. P inelli : « Codex v e n it in
B ibliothecam Am brosianam cum libris Joannis V incen tii Pinelli
(† 1601) quos post longas moras a ducissa A cheruntina tutrice
suorum filiorum hae red u m illius, d em u m anno 1608 die 14 junii
in auctione N eapoli facta acq u isivit Cardinalis Federicus Borro­
m ae us pretio ducatorum MMML ; anno au tem seq u en ti 1609 libri
a N eapoli Mediolanum translati fu erunt. De auctione et translatione
referunt literae Fabii L euco, procuratoris Cardinalis Borromaei,
die 17 junii 1608 et 23 junii 1609, quae ex ta n t in B ibliotheca A m ­
brosiana G. 198 inf. 255 et G . 200 inf. 88 ». V oy. aussi MAI,
I l i a d i s fragm . antiquiss., 1819, pag. 5 ; B o s Ca , De B ibl. Ambros.,
pag. 2 9 ; CERUTI, Bibl, Ambros., pag. 110.

�cieusement toutes les lettres de ses amis (1) et celles
de Corbinelli en particulier, car elles offraient certai­
nement plus d’intérêt, venant par delà les Alpes, de
cette célèbre cour des Valois si brillante et si agitée
où tant de compatriotes exilés avaient, comme Corbi­
nelli, cherché un refuge.
Si quelques unes de ces lettres ont été égarées, ce
n’est pas la faute de Pinelli ; plusieurs furent inter­
ceptées ou perdues durant le trajet de France en Italie.
Depuis 1566 jusqu’en 1587, les lettres se suivent à
intervalles assez réguliers de dix, quinze, vingt jours,
un mois tout au plus, sauf pour quelques périodes d’in­
tervalles plus longs, pendant lesquelles les lettres se
sont évidemment perdues avant leur arrivée en Italie (2).

(1) « E t vero hanc ille sibi praeter ceteras m eth o d u m praescripserat, u t perlectis am icorum litteris, earum capita compendiaria
via in codicem referret. H u n c sibi proponeb a t responsurus, sep o­
sitis epistolis, in quarum m ox tergo adnotabat nom en eius qui scrip­
sisset, annum , diem , locum et negotiorum indiculum . H arum fasci­
culos singulis h ebdom adis in cistulas transferebat. A d litteras cum
dem u m responderat, selectas in m anipulos cogi, annorum , m ensium ,
septim anarum , dierum habita ratione digeri, et in unum secludi im ­
perabat ». G u a l d o . Vita J . V. Pinelli, 1607, ff. 22-23.
(2) Ces intervalles n e dépassent cep endant jam ais plus de quatre
ou cinq mois. Los interva lles les plus longs sont du 12 août 1576 au
l.er janvier 1577 ; d u l .er janvier 1577 au 15 m ai 1577 ; d u l.er mai
1580 au 5 octobre 1580; d u mois d e ju in 1583 au 15 septem bre e t
du l.er janvier 1584 au 2 avril de la m ê me année. Il est à peu près
sûr que ces lettres o n t été perdues, car dans les lettr es de Corbinelli
qui suivent un intervalle de silence, on retrouve presque toujours
un écho dos plaintes do Pinelli à ce propos, tandis que Corbinelli

�Malgré ces interruptions et ces pertes regrettables,
le manuscrit compte presque 400 lettres ; 8 d ’entre
elles ne sont pas de Corbinelli ; elles lui sont adressées
par des amis, et 18 autres écrites par Corbinelli sont
adressées à des amis communs, qui les ont probable­
ment prêtées à Pinelli pour qu’il prît connaissance des
nouvelles de France, dont il y était question (1).

assure à son am i q u ’il a toujours écrit régulièrem ent. Il écrit le
15 avril 1577 : « S ta m a ttin a ho ricev u to una le tte ra da Mons. D u­
p u ys com une ad am b idua p er la quale com prendo con m io dispia­
cere voi non haver havuto le m ie scrittevi quasi ogni m ese per varie
vie » (Cod. I , f. 192).
II est d'ailleurs possible q u e Pinelli ait déchiré quelques lettres
de Corbinelli par pruden ce. Corbinelli m êm e lui en d o nnait le conseil
dans une lettr e du 10 février 1566 : « Io vi scrivo alla libera che
cosi vogliono essere scritte le cose »; e t en marge il a joute : « m a poi
stracciate » (Cod. I, f. 40).
(1) Parmi les lettr es qui ne sont pas d e Corbinelli, on p e u t citer :
une lettr e de Vincenzo Magalotti du 28 juillet 1570 (Cod. I, f. 126 ) ;
une lettr e de B andini do Bourges à J. Corbinelli du 4 décembre
1578 (Cod. I, f. 223); une lettr e de B aïf d'environ 1579 (Cod. I, f. 284) ;
une lettr e écrite do B âle à J. Corbinelli très probablem ent par B etti,
qui s’y trouvait vers ce t em ps là et qui é ta it en relations avec Cor­
binelli, le 12 avril 1580 (Cod. II , f. 50); une le ttre do Claude Fauchet
du 10 juillet 1581 (Cod. II , f. 84); u n e autre lettr e que l’on p eu t
attribuer à Fauchet avec certitude (Cod. I I , f. 133) e t un billet qui
doit être de D upuy, car il y est question d ’une édition do Libanio,
que Corbinelli a vait déjà promise à Pinelli d e sa p a rt et parce que ,
en rapprochant cet t e lettre d ’autres autographes d e D upuy, on n e
remarque presque pas d e différence e n tre les deux écritures. On
s’aperçoit seulem en t que ce billet a é té écrit un p eu rapidem ent.
Parmi les let t re s écrites par Corbinelli à d ’autres amis que P i­
nelli, il y a des lettres à D onato G iannotti (Cod. I, ff. 58, 64, 87); à
un m esser Angelo, qui dem eurait à Lyon et que je n ’ai pu identifier

�Toutes ces lettres sont réunies en deux volumes qui
portent l’indication : B. 9. inf. et T. 167. sup.
Le manuscrit B. 9. inf., relié en carton, a 256 pages
numérotées (1). Les pages manuscrites sont précédées
par un feuillet de garde blanc et par un deuxième
feuillet qui porte le titre : « Corbinelli Jacopo lettere
per la maggior parte a Gio. Vincenzo Pinelli e ad altri
in materie di libri : B. 9. inf. » (2).
Le manuscrit T. 167. sup., relié de même en carton,
a 266 pages. Sur le deuxième feuillet de garde on lit le
titre : « Lettere di Giacomo Corbinelli a Gio. Vincenzo
Pinelli. In principio si sono poste le lettere senza data,
l'ultima delle quali è imperfetta et pare possa antece­
dere una del 1° luglio 1585. Imperfetta è pure quella del
giorno X I aprile 1585 e quella del 29 settembre stesso anno
mancante di indirizzo, pare non diretta al Pinelli » (3).

(Cod. I, ff. 63, 91, 95, 9 9 ; I I , f. 16 ; au m édecin Corte d e Padoue
auquel Corbinelli d em andait d es conseils en cas d e m aladie (Cod. I,
f. 168); à François Bandini (Cod. I, ff. 6, 93); à l'abbé Del B ene
(Cod. I, ff. 2, 101, 154).
(1) Il y a aussi u n e autre num ération a vec une en cre différente
e t qui paraît plus ancienne, antérieure peut-être à la form ation du
volum e, qui com m ence au fol. 1 et continue ju sq u ’au f. 14; nous
la retrouvons au f. 36, qui es t num éroté avec 15.
(2) Ce volum e com prend aussi u n e Oratio S alerni en l’honneur
d e Philippe d'E spagne (ff. 18-20) que Corbinelli a vait fa it transcrire
pour Pinelli d u mss. possédé par J o v a (voy. cod. I , ff. 43, 47, 49 ).
Il recom m anda dans une lettre à P inelli d e lui garder le m anuscrit
dans le cas q u ’il l'e û t désiré (Cod. I, f. 52).
(3) Il s’agit de la lettre de D upuy d o n t j ’ai d éjà parlé. Voy.
p. 13 n. 1.

�Ce manuscrit comprend des lettres de Corbinelli à
Pinelli (ff. 1-199), une lettre de Le Fèvre à Corbinelli
(f. 201), une lettre de Felice Panciotti à G. V. Pinelli
(ff. 259-26 1), une lettre de Giorgio Limaver à G. V.
Pinelli (ff. 264-266), et 30 lettres de Claude Dupuy à
G. V. Pinelli en français (ff. 204-258).
Monsieur de Nolhac a été, je crois, le seul qui se
soit servi de cette correspondance de Dupuy (1), cor­
respondance qui offre un si grand intérêt ; elle m’a
été bien utile pour l’interprétation de maint passage
obscur de la correspondance de Corbinelli (2).
Les feuillets, sur lesquels Corbinelli écrit, sont de
grandeur inégale. Quelques uns trop grands dépassent
le carton de la reliure et, les bords en ayant été rongés,
on ne peut plus déchiffrer la dernière ligne au bas de
la page (3). Lorsque cela a été possible, on a cherché
à y remédier en collant au bord une bande de papier.

(1) Il n e s’en est d'ailleurs servi q u e pour u n e courte citation.
V oy. aussi N o LH a c , Nicolas Audebert, archéologue orléanais , dans
Rev. Archéol., I I I série, X vol. (1887), pages 74-78.
(2) La correspondance de D upuy embrasse une période d e 14
années (1574-1588). On p eut dire cependant q u ’elle ne nous éclaire
que sur les h u it dernières années (1580-1588). N ous n ’avons en outre
qu’une lettre du 21 septem bre 1574 e t une lettre du 15 août 1579 .
Elles so n t de lecture très facile: M .r R ajna a ignoré cet t e correspon­
dance qui se tro u va it cependant à la fin d ’un volum e q u ’il a eu
entre les m ains, e t il a soutenu, q u e c’é ta it avec Pierre D upuy que
Corbinelli é ta it en rapport, tandis que ce fu t avec l’historien Claude
D upuy. V oy. Arch. S tor. Ita l., V série, tom o X X I , p. 65.
(3 ) Voy. cod. I, ff. 14, 112.

�Enfin les feuillets mêmes étant de grandeur inégale,
quelques lettres ont été coupées nettement d’un coup
de ciseaux (1), d ’autres sont incomplètes parce que la
première feuille s’est perdue. La plupart sont d’une
écriture assez difficile à lire, presque indéchiffrable
parfois (2) ; il y en a au contraire quelques unes à
la calligraphie très claire et très nette (3).
Les lettres ne sont pas toutes datées ; il y en a
même une soixantaine, qui ne portent aucune indi­
cation de date ou de lieu ; comme ces lettres ont été
réunies dans le volume sans aucun ordre particulier,
il n ’a pas toujours été facile d ’assigner à chacune sa
date réelle. Je crois cependant leur avoir généralement
assigné une date à peu près exacte (4).
(1) V oy. cod. I, ff. 3, 10, 30, 57, 58, 118.
(2) V oy. cod. I, ff. 108, 131, 254. Corbinelli es t le premier
à reconnaître que ses lettres so n t d ’une lectu re très difficile. Il d it
à P inelli que le nonce Salviati a forgé l’expression scrivere alla Cor­
binellesca pour indiquer écrire très mal, a vec lizenciaccia franzosaccia
(Cod. II, f. 53, le 15 ja n vier 1580 à m in u it). Il d it q u ’il ne transcrit
jam ais ses lettres ; les ratures en effe t so n t assez fréquentes (Cod. II,
f. 176, le 8 novem bre 1585). Quelquefois il écrit très tard dans la
n u it con sonno e senza lume (Cod. II, f. 70, le 20 décem bre 1580).
U ne fois il s’excusera avec P inelli d e la brièveté de sa lettre, en rem ar­
q u a n t q u ’en revanche la lecture lui en prendra beaucoup d e tem ps.
(3) V oy. cod. I, ff. 93, 99, 101, 143.
(4) Ce travail est rendu encore plus d ifficile par le fait que
quelquefois Corbinelli date ses lettres selon l’usage florentin e t q uel­
quefois selon l'usage français qui, à partir d e l’édition de 1564, a vait
fixé le com m encem ent d e l’année au 1.er janvier. Lorsqu’il m ’a
paru que la date résultait avec évidence par les évènem ents racontés
dans la lettre, to u t sim plem ent je l'ai écrite.

�Les lettres écrites avant 1579 sont réunies dans
le premier volume ; mais il y en a un petit nombre,
de 1574 à 1576, au commencement du deuxième qui
comprend les lettres de 1579 au 27 février 1587.
On voit que ces lettres écrites pendant et après le
retour de Pologne avaient été rangées dans un groupe
à part et furent ensuite réunies par inadvertance au
deuxième volume de la correspondance.

Etudes précédentes
sur la correspon­
dance.

Cette correspondance est à coup sûr le
document le plus important qui nous
reste de la vie et de l’oeuvre de Jacques

Corbinelli. On ne peut dire à quel point elle a servi
aux courtes biographies qu’on possédait de lui avant
les solides études do Rajna et de Crescini.
Ce qui est certain, c’est que les notices des dic­
tionnaires biographiques qui parlent de Corbinelli
sont toujours les mêmes et qu’elles ne nous éclairent
pas beaucoup sur lui (1). Le plus riche est encore

(1) B a y le , Dictionnaire hist. et crit.5, 1740, II , 214 et 215;
M or er i , Le grand Dictionn. hist., 1759, IV , page 115; L ADVOCAT,
Diction n . hist. port., 1752, I, p ages 238 e 239 ; Biographie universelle
par MlCHAUD, 1855, to m . I X , p age 187 ; Nouvelle biographie gé­
nérale publ. par F irm in D id o t sous la direct, de M .r le D .r H o e fe R,
X I , page 782 ; CRescim ben i, L'istoria della volgar P oesia, 1731, I I ,
pag. 268, 320 e 321 ; V , 131 ; Q u a d Rio , Della Storia e della ragione
d'ogni Poesia, 1742, I I , 152, 197, 4 0 4 , 610; V I, 2 9; GIUS. N EGr i,
I storia degli scrittori fi o r e n t i n i,Ferrara 1722, pag. 325 e 326. Dans cet t e
2.

�celui de Bayle, qui eut probablement entre les mains
quelques ouvrages de Corbinelli et put en tirer des
détails intéressants. Aucun de ces dictionnaires ne
parle de la correspondance entre Pinelli et Corbinelli (1).

oeuvre N egri d it q u e Allacci parle d e Corbinelli dans sa Dramaturgia ;
je n ’ai pu retro u ver la citation à laquelle il fa it allusion. Il se p o u r­
ra it cepen d a n t que Corbinelli y fû t nommé sinon dans la prem ière
édition au moins dans la d euxième d e la Dramaturgia, revue p ar
Z E N O , ce dernier s’é ta n t occupé d e Corbinelli et d e son séjour en
F rance. Voy. la n o te qui suit.
(1) Apostolo Zeno a v a it eu, p araît-il, l'in ten tio n d ’écrire la
vie de Corbinelli. Il écrit à A ntonfrancesco M armi le 23 décem bre
1713 : « A tu tto suo agio a ttenderò le notizie d ella fam iglia C orbi­
nelli e se il viven te di q u esta casa in F rancia discen d a d a q u el ce­
lebre J a copo che in q u el regno si rifugiò al t empo d ella R egina Ca­
t erin a de’ Medici » (Voy. APOSTOLO Z ENO, Lettere, Venezia 1785,
II , pag. 241). E t le 11 avril 1716 (Oeuvr. cit., II , pages 328 e 329 ):
« Nè meno g rate mi sono s ta te q u elle (les notices) che riguardano
il famoso J acopo Corbinelli di cui è ap p resso di me similmen te il
libro di D a n te d a lui pubblicato in P a rigi, e lo tengo carissimo p er la
sua ra rità e bontà. Il passo d ello storico D avila era già d a me sta to
avvertito , non così quello che se n e legge nella Fisica di P a o l o
DEL R OSSO a riguardo che non mi è mai avv enu to di poter vedere
quel libro, dal q u a le mi vien fat t a ragione circa il p o rre il Corbinelli
fra i Poeti Ita lia n i a riguardo del sonetto che quivi si legge di lui,
e che è l’unico p er q u an to io sappia che sia alle stam pe.... In somma
io credo, che la v ita che seriverò d el Corbinelli p o trà essere cosa
buona » ; et à U berto Benvoglien ti il écrivait le 11 a vril 1716 (Oeuvr.
cit., I I , page 331) : « Mi occorre pregarla di singolar favore ; ed è che
dal Codice delle R ime raccolte d a Chirico S trozzi esisten ti cost ì
nella L ibreria di S. Agostino, mi faccia tr ascrivere le poche rim e di
Jacopo Corbinelli scritte al Cavalier F ra Paolo del R osso ». E t d e
Salvino Salvini aussi il recev a it d es notices sur Jacq u es Corbinelli :
« Se m pre p iù ella mi v a obbligando e instruendo con trasm etterm i
notizie pellegrine e ben fondate intorno a Jacopo Corbinelli» (vol. I I ,

�Etudes de Rajna
et de Crescini.

Nous n ’avons eu de notices positives et
certaines sur Corbinelli qu’après les belles

études de M.r Crescini et de M.r. Rajna (1), qui se
sont servis tous deux de la correspondance inédite.
Si les ouvrages que nous possédions jusque-là nous
faisaient connaître sommairement la vie de Corbinelli,
ces dernières études, quoiqu’elles ne portent que sur
un point particulier de sa vie ou de son activité lit­
téraire, nous ont bien montré quel pouvait être l’inté­
rêt d ’une telle correspondance. Malheureusement M.r
Crescini n’a eu connaissance que du second volume
de la correspondance, de sorte que le précieux travail
qu’il nous a donné sur ce manuscrit reste encore à

p. 341). E t l’intérêt pour Corbinelli éta it très v if en lui tr ente ans après,
puisqu’il loue à A t anasio Peristiani (lettre d u 29 octobre 1748) des
notes m ss . de Corbinelli qui se tro u v e n t dans la bibl. Boselli à P a­
doue, (vol. V I, pag. 378). V oy. aussi Biblioteca dell'eloquenza italiana di
Mons. G iu s t o F o n t a n in i, con le annotazioni del Signor A postolo
Z e n o , Venezia 1753, pag. 241. U baldini, un descendant d e L ’U bal­
d ini que Corbinelli connut on France , aurait aussi désiré écrire la
vie de J. Corbinelli ; il dem ande d es no tices sur lui à C. Strozzi ;
voy. R iv. crit. lett. ital., II , pag. 189-190.
(1) V. C r e s c i n i , Lettere di Jacopo Corbinelli. Contributo alla
storia degli studî romanzi dans Giorn. stor. lett. it., I I , 303-333 ;
voy. aussi Per gli studii romanzi, P adova 1892, pag. 181-222; R a jn a ,
Jacopo Corbinelli e la strage di S. Bartolomeo, dans Arch. stor. ital.,
série V , tom o X X I , pag. 54-103 ; I l trattato « de vulgari eloquentia »
per cura di P io R a jn a , Firenze 1896, pag. x i- x x x i e t pages
LXIX-LXX X V.

�faire pour le premier (1). M.r de Nolhac, qui eut aussi
connaissance du manuscrit Corbinelliano, s’en est servi
pour compléter quelque notices sur Orsini (2).
Enfin il ne faut pas oublier deux autres projets
d’études sur Corbinelli, dont l’une fut interrompue
par la mort de l’auteur; j’entends parler des pages que
Picot voulait consacrer à Corbinelli dans l’histoire de
la littérature italienne en France au X V I.me siècle (3).
L ’autre étude est une oeuvre complète sur Corbinelli,
commencée il y a presque deux ans par M.r André
Ott. C’est tout à fait par hasard que j’en ai eu con­
naissance et je ne sais si elle a pu être achevée (*).
Je suis persuadée qu’un ouvrage complet sur Cor­
binelli ne pourrait manquer d ’être d’un intérêt très

(1) J ’ai déjà fait remarquer que c'est avec Claude e t non pas
Pierre D upuy que Corbinelli é ta it on relations ; si je n e m e trom pe,
on pourrait relev er dans l'étu d e d e M .r R ajna quelque autre p etite
inexactitude. Ainsi la lettr e q u ’il a d atée d u m ois de janvier 1583
es t évidem m en t d u mois d e janvier 1582, car il y es t question d ’une
recet t e pour les y e u x pour M .r Del Bene qui l’a va it dem andée quel­
ques mois aupa ra va n t; voy. Arch. Stor. Ital., cit., pag. 54, n . 3 ;
voy. aussi q u elque autre inexactitu d e que je vais corriger dans le
deuxièm e chapitre.
(2) N o l h a c , La bibliolh. de F. Orsini, pages 66, 69, 307, 431,
432, 435. Il a publié dans ce volum e une lettr e jusqu'alors inédite
de Corbinelli : pages 431 e 432.
(3) Voy. Des Français qui ont écrit en italien au X VI .me siècle,
Paris 1898-1902. V oy. la Préface.
(*) Fino ad oggi non consta che il signor O tt abbia resi di pub­
blica ragione i risultati dei suoi studî sul Corbinelli.
(A . C.)

�vif. Seulement une étude complète sur le critique italien
nous permettrait de juger et d ’apprécier exactement
une individualité aussi complexe et aussi originale que
la sienne. Quiconque entreprendrait cette étude à la
suite de M.r Crescini et de M.r Rajna ne pourrait man­
quer de se servir de la correspondance et y trouverait
le premier document (1) nécessaire à ses recherches.

(1) Les le ttres de Corbinelli o n t été signalées déjà par M o n t­
faucon (Bibl. bibl. mss. nova, Parisiis 1739, I, pag. 526) dans l'Index
des mss. italiens de l'Ambrosiana sous le titre Jacomo Corbinelli,
lettere.
Dans le Catalogue des mss. d e la Bibl. d e la R eine do Suèd e à la
Bibl. V aticane, M ontfaucon signale au n. 1877 : Jacobi Corbinelli,
opera quaedam et alia multa. Cette indication est en partie une a m ­
plification réthorique. D ans le mss. 1877, m ainten a n t Vat. Reg. 1612,
il n ’est pas question de Jacopo Corbinelli, mais d e M attheus qui
ne peu t avoir eu de rapports avec Pinelli, car ce fu t probablem ent
un ancêtre de Corbinelli, l ’écriture d a ta n t d u X V siècle. Il paraît
d o n c évident que les d eux pages insérées dans le cod. R eg. 1612, ff. 139
et 140, so n t fragm entaires e t q u ’elles faisaien t partie d ’un m a ­
nuscrit perdu et que ces pages fu ren t ajoutées à ce volum e qui est
un recueil de divers auteurs.

��L ettr e de J. Corbine lli à G. V. P in e lli d ’après le Ms. T . 167.

sup.

f.

184.

��PREMIÈRE

PARTIE

VIE DE CORBINELLI
DANS

SA

CORRESPONDANCE

��VIE DE
DANS

Vie de C orbinelli
a v a n t so n d é p a rt
p o u r la F ra n c e .

CORBINELLI

SA CORRESPONDANCE

Il n ’y a que très peu de notices sur
la vie de Corbinelli avant qu’il fût allé
s’établir en France. J ’ai pu par cette

étude en ajouter quelques unes destinées à mieux le
faire connaître ; mais des recherches plus approfondies
sur cette partie de la vie de Corbinelli restent à faire
pour compléter sa biographie.
J ’ai préféré ne m’occuper ici que du séjour de Cor­
binelli en France, période de beaucoup plus intéres­
sante et dont on retrouve presque les échos dans les
lettres que renferment les mss. de l ' Ambrosiana.
Corbinelli descendait d ’ une famille noble de
Florence

(1) et comptait parmi ses ancêtres beau­

(1) Dans l’oeuvre de V E R IN O , De illustratione urbis Florentiae,
on lit (III, pag. 22, ed. Parisiis, 1583) :
« Corbinella dom us, simul et B iliotta propago
(U traque L ucana d e nobilitate p utatur)

�coup de noms glorieux dans

l’histoire de

l’huma­

nisme (1).
Il naquit à Florence vers le mois de décembre
1534 (2). Dans ses lettres Corbinelli ne parle jamais

In nostram venere 'urbem sub O thone secundo,
Quando M inervetti e t clari venere Capones.
A t Corbinellos, quorum est argentea cerva
Insigne , externo Gallorum a sem ine cretos,
Parrhisiosque p u ta n t, quoniam cognomine tali
Ornata, et nom en stirps haec accepit u tru m q u e ».
Corbinelli dans une lettr e de 1579 rem ercie Pinelli d e 1’envoi
« delle armi paterne e m aterne, ché m ’è stata questa rivista gio­
conda per la vostra diligentia di farla così ben ritrarre » (Cod. I,
f. 251v). Voy. M a z z a tin ti, I, pag. 262, Pistoia, Bibl. F orteguerri,
cod. n. 217 (E. 341), Notizie e genealogie della fam ìglia Corbinelli.
(1) Voy. V o ig t -V al b u sa , I l r isorgim. dell'antichità classica,
I , 208, 291, 344 ; I I , 449, n. 3 ; N o v a ti, Epistolario di Coluccio
S alutati: sur A ngelo Corbinelli, I I I , 540, 6 15, 6 16 ; IV , 170, 173,
174; sur A ntonio Corbinelli, II , 345; I I I , 122, 123, 6 15; IV , 278 ;
sur Bartolomeo Corbinelli, I I I , 6 15 ; sur Giovanni, I I I , 6 15 ; sur
Parigi di Tom m aso, I I I , 6 15 ; sur Piero et Tom m aso di Piero, I I I ,
6 15; B riefe des Guarino von Verona, mitgeteilt von R . S a b b a d in i,
in Vierteljahreschrift f ü r K ultur und L iteratur der Renaissance, I ,
1885, p. 103 e t suiv.; pag. 105: Guarinus à A ntonius Corbinelli;
voy. aussi les lettres d e G iam battista Busini à B. Varchi publiées
par G a e ta n o M ila n e si, Firenze 186 1; V a rc h i, Della fiorentina
storia, L eida (Thesaurus), pag. 363.
(2) D 'après M .r R ajna Corbinelli serait né le mois d e d écem bre
1535 ; en effet il assigne la date d e 1583 à une lettr e datée do 1582
par Corbinelli qui a va it adopté l’usage courant en France . Voy.
m on Introduction, p. 16 n. 4. Dans cette lettre Corbinelli affirm ait ê tre
entré dans sa 48ème année le mois d e déc. 1581 ; M .r R ajna en re­
p ortant cette lettre à 1583 explique une phrase de Corbinelli dans
laquelle il d it : « Or che ho quasi 49 anni » ; or cotte notice se tro u ­
va n t dans une lettr e du 7 août 1584, Corbinelli se serait trom pé

�de ses premières années; une seule fois il dira sa pré­
dilection « per tutte le cose che usavo a trattare in fan­
ciullezza » et se rappellera sa mère avec tendresse ; pas
une allusion à son père, Raphaël; aussi mon opinion
est-elle qu’il ne pouvait être allé avec lui en France, lors­
que ce dernier fut exilé de Florence. Il parle au contraire
très fréquemment de ses deux frères, Pandolfo et Ber­
nardo (1).
Corbinelli étudia le droit canonique et civil à Pise,
jusqu’en 1558 (2). Il fut ensuite quelque temps à

d ’un an si l’on ne p ortait pas la première lettre à la d a te de 1583.
Q uant à moi, j e n ’aurais aucune d ifficulté à voir dans l’une des deux
lettres une erreur de la part d e Corbinelli. La d a te d e 1534 est en
to u t cas la date qui m e paraît la plus exacte , car Corbinelli ajoute
dans sa lettr e de 1582 : « Ita 50 se io vi perverrò, voglio essere spe­
dito de’ miei studi secolareschi ». Or selon les m ots do M .r R ajna :
« C’è mai il caso che errasse chi alla cinquantina già così im m inente,
attribuiva ta n ta im portanza nella regola d ella v ita ? » D ’ailleurs
si c ette raison n ’éta it pas assez forte , on pourrait citer à l’appui
de la date de 1534 une autre phrase de Corbinelli qui se trouve
dans une lettre du mois d e septem bre 1584 dans laquelle il d it :
« Noi habbiamo cominciato l’età mala e t è la vecchiezza, dalla quale
bisogna aspettar sempre o huova o pippioni » (Cod. II , f . 137). E st-ce
que l'età malla serait par hasard la cinquantaine ? Dans ce cas Cor­
binelli se serait trom pé dans la lettre du mois d ’août d e la m êm e
année (1584).
(1) Pour Bernard vo y. p. 45 e t suiv.
(2) V o y . V a r c h i , Ercolano, Padova, Com ino 1719. Dans ce
dialogue Bonsi parlant avec Borghini observe : « E quello che m i
colma la gioia è l’aver trovato qui per la non pensata tu tti quelli
onoratissimi e a m e sì cari giovani fuori solamen te M.r Giulio Stu fa
e t M .r Jacopo Corbinegli, in compagnia d e’ quali v is si co sì lietam ente
già
èun anno passato nello Studio di Pisa » (pag. 58). V oy. aussi

�Florence (1) et de là passa probablement à Rome,
vers 1562.

E x il de C orbinelli.

Dans le manuscrit 5356 (f. 197), collection
Barberini, qui est à la bibliothèque du

Vatican, j ’ai heureusement pu retrouver un docu­
ment inédit de la plus grande importance, car il sert
à jeter quelque lumière sur les causes de l’exil de Cor­
binelli, toujours demeurées très obscures. Je le rapporte
en entier :
« A dì 25 giugno 1562. Per parte de M.ti S.ri Otto
di Balia della città di Firenze si notifica a te M.r Ja­
copo di Raffaello Corbinelli cittadino Fiorentino come
sono sotto (2) dì 13 di maggio prossimo passato per
inobedienza, sendo lù stato dechiarato incorso in pena
di duc.ti 1000 et in oltre di fatto confinato per anni

la lettr e en latin écrite par lui d e Pise le 25 juin 1558, et adressée
à B . D avanzati pour le consoler d e la p erte d ’un am i com m un :
filze R inuccini d e la B. N at. d e Florence (Filza 19). Un passage en
a été rapporté par M .r R ajna dans l’édition du de vulgari eloquentia,
pag. L X I X , n. 2.
(1) Corbinelli en parlant d e Borghini avec Pinelli rem arque:
« Costui fu una volta quasi m io scolaro a Firen ze » (le 29 septem bre
1584 : cod. I I , f. 139). A Florence il d u t passer quelque te m ps a vant
156 1, car on n e saurait com m en t justifier autrem ent l’exil auquel
il fu t condam né précisém ent v ers ce tem ps là.
(2) Je ne com prends pas l'expression « come sono so tto ». Peutêtre au lieu de «sono» faut-il lire « scrivo ». J e n ’ai pu d ’ailleurs
voir m oi-m êm e le manuscrit.

�cinque nel fondo della Torre di Volterra, nella qual
torre, passato il tempo dell’infrascritto consalvo, ti
dovessi rappresentare infra XV dì prossimi futuri
subsequenti et non ti rapresentando, ti intendessi
incorso in pena et bando del capo et confiscatione de
beni in caso di inobservatione senza altra dechiaratione
da farsi.
« Consalvo di un mese a poter comparire et ubidir
avanti il detto Magistrato et comparendo ti intendessi
pienamente libero et absoluto da tutti e soprascritti
prejudicii. Per loro Sig.ri di nuovo ti è stato fatto salvo
condotto a poter comparir per tutto el mese di 7mbre
pross.o avenire, nel quale tempo comparendo ti in­
tenda pienamente libero et absoluto da tutti li prejuditii
come di sopra apposti et dechiarati.
« G ir.0 R o f i a Cancellario ».
Par ce document, il faut entendre que Corbinelli
avait été condamné par contumace à une amende
de 1000 ducats ainsi qu’à cinq ans d ’emprisonnement
dans la tour de Volterra. On lui accordait pour se pré­
senter à la tour de Volterra un délai de 15 jours
après le mois de sauf-conduit écoulé.
S ’il ne se présentait pas, il encourait « in pena et
bando del capo et confiscatione de’ beni »; Corbinelli ne
s’étant pas présenté, on lui accorda encore un délai
de 3 mois, jusqu’à la fin septembre. C’est ce que signifie
le document cité, ultérieur à un autre du mois de mai

�dont je n ’ai pas pu prendre connaissance et qui ex­
plique sans doute de quelle faute « d ’ inobedienza »
Corbinelli fut accusé.
C’est vers la fin de 156 1 que Corbinelli eut maille
à partir avec l’autorité, car dès le commencement de
1562, on le trouve à Rome faisant des démarches pour
obtenir la place de secrétaire auprès du vice-légat
d ’Avignon, Monseign. Lenzi (1).

(1) V oy. Lettere d'uom ini illustri del sec. X V I (Luigi Alem anni
par Z a m b r i n i , Lucca, 1853. Parm i ces lettr es il y en a quelques
unes d e B. Varchi dans lesquelles il est question do Jacopo Corbinelli
(d’après le mss. Magliabechiano autogr. Cl. V I I I , n. 965) : Varchi
écrivait le 24 février 156 1 (1562) à Monsign. L enzi, év êq u e d e Ferm o :
(pp. 50-51) « Hora le scrivo questa p er lo desiderio ch ’io ho grandis­
simo di o ttenere una gratia da lei, la quale è q u esta. M. Jacopo Cor­
binegli, oltra la nobiltà della casa, oltra la scienza ch ’egli ha d ella lin­
gua greca, d ella latina e d ella toscana, oltra la cognizione d elle buone
lettere, oltra l’eloquenza dello scrivere ornatam ente è nella sua p rin ­
cipale professione d elle leggi civili e canoniche riputato di buon
senno e di grande intendim ento, n elle quali egli (il quale se arriva
al ventiseiesim o anno, non credo che lo passi) si dottorò già sono
d'intorno a 3 anni, m olto favoritam en te nello studio di Pisa e quello
che m i par di maggiore im portanza egli è di santi e buoni costum i
e ha nell’età giovanile concetti da vecchio. Questi stanziando in
R om a e havendo inteso che per ordine della San tità di N ostro S i­
gnore e dell’Ill. e R .mo Card. Farnese V. S. R .ma haveva h avuto la
vicelegazione d ’A vignone, m i scrisse subitam ente una prudentissim a
lettera degli X I X del presente , n ella quale prim a m ostra di som m a­
m ente desiderare di v enire a’ servizi di V. S. R e v .ma, poi m i prega
caldissimam ente che io giudicandolo degno di ciò, le scriva in suo
favore quanto prim a che le piaccia d'accettarlo p er suo auditore
e segretario ».
Quelque mois après, Varchi écrivait aussi à Corbinelli en le re­
m erciant d'un e lettre q u ’il avait reçue de lui, en lui offrant ses ser­
e cc.),

�Evidemment Corbinelli préféra l’exil à la triste
prison de Volterra ; rien dans sa correspondance ne
révèle s’il put rentrer plus tard dans sa ville natale (1).
Nous

savons

qu’il

commença alors une « vita

randagia » et ce ne fut que vingt ans après qu’il put
être complètement à l’abri des poursuites et des per­
sécutions du Grand Duc, grâce à la place qu’il finit
par occuper à la Cour des Valois.
Cependant Corbinelli ne partit pour la France que
trois ans après 1562; où passa-t-il donc ce laps de temps?
Peut-être se rendit-il à Padoue (2) où il se lia étroite­
ment avec Pinelli (3) ; ce qui me le fait supposer,

vices et en exprim ant son regret d e n ’avoir pas été in stru it des
ennuis dont Corbinelli lui a parlé : « V i dico che io d ell’avversità
vostre passate non ho havuto contezza se non in gen erale et per con­
seguente confusa ; il perchè generalm ente m e n e dolsi ; delle presenti
le quiali io non so nè generalm ente n è in ispezieltà, stim andole quali
voi dite, me n ’incresce infino all’anima». Lettere d'uom. ill ., pag. 64 (le
18 mars 1561). V oy. aussi la lettre à Al. L enzi du 8 mars 156 1 (pag. 57)
e t la lettre à A nn. Caro du 24 février 1561 (pag. 5 2 ); et la lettre
écrite par Caro à Varchi le 29 de mai 1562 dans les Lettere inedite d i
An n. Caro con ann. di P. M a z z u c c h e l l i , Milano 1830, vol. I I I , pag. 52.
(1) Voy. pag. 78.
(2) Pinelli y éta it venu en 1558. V oy. G u a L d o , Oeuvr. citée, p. 14.
(4) Dans une lettre du 16 novem bre 1583 (Cod. II , f. 122v)
Corbinelli, après avoir cité quelque passage des Plautinae quaestiones
par J a n u s G u i l i e l m u S d it: «M a v ’ ho voluto d a rvene un po’ di
posto, ricordandomi quando ci davi quei desinari, e t p er poter meglio
aspettar la cucina e Girolamo (c’est le cuisinier de Pinelli) co’ suoi
p ia tti candidi, ci davi 2 limoncelli a ciò intanto il nostro stomaco
si consolassi, et per troppo aspettare non latrassi come harebbe
potuto far hora il vostro intendendo (?) di questo libro ».

�c’est que les lettres que lui écrit Corbinelli révèlent
qu’il y a déjà entre eux une solide amitié de longue
date.
C orbinelli à
et à P a ris .

L yon

Vers le commencement de 1566 Corbi­
nelli passe donc en France (1) ; le 10

février 1566, il est à Lyon. Il écrit alors à son ami :
« Io mi parto in questo punto per la corte dove io r i­
torno per negotio di morte che voi non pensaste fussero
baie » (2). Cela ferait supposer qu’il avait déjà été à
Paris, peut-être pour la même raison qui l’oblige à
y retourner maintenant. Cette raison nous est révélée
par une lettre de Giannotti à Corbinelli datée 24 février
1566 (3): « E dite a vostro fratello che io harò gran
piacere quando intenderò che chi gli ha voluto far male
patisca quello che ha voluto fare a lui ».
(1) E n effet il écrit à P inelli : « La vostra unica lette ra havuta
in questo m ondo d e X X V di Gennaio » (f. 40) e t dans la lettr e su i­
vante du l . er jour d e Carême (f. 41) : « Io ricevetti la prim a vostra
che io ero in sul partirm i ». D onato Giannotti v ers cet t e époque parle
avec Corbinelli de la cour d e France com m e d ’une cour q u e celui-ci
vien t de voir pour la première fois (Voy. L e ttre d e D onato Giannotti
à Jacopo Corbinelli, du 24 février 1566, publiée dans A tti R . I stit.
Veneto Tom . I I I , Ser. V I, pag. 1584, par F e r r a i ) : « Due giorni
sono ricevetti la vostra de X X V I I I d el passato e t ho provato gran
piacere di havere havu to nuove di voi da voi. Credo che habbiate
havuto gran satisfattione d ’havere v ed u to codesta corte .... »
(2) Cod. I, f. 40.
(3) V oy. n. 1. Il fa u t note r que cet t e lettre d e G iannotti est
antérieure à la lettre que Corbinelli écrit à Pinelli, e t d o n t je viens
de parler.

�De retour d’un premier séjour à Paris, Corbinelli
avait dû écrire à Giannotti que Aurelio Fregoso avait
tenté d’assassiner son frère Bernard (1); or Giannotti
demeurant à Padoue, voyait certainement son ami
Pinelli, aussi Corbinelli n ’en reparle pas dans sa lettre
à ce dernier ; il se contente de dire qu’il va à la cour
« per negotio di morte », ajoutant qu’il espère que les
persécuteurs seront pendus : « S’è fatto impiccar il
mandato per vedere se è possibile, che non lo credo, che
s’impicchi il Sig. Gerolamo da Turino (2) et far dar
bando al sig. Montauto suo cognato, et Aurelio Fre­
goso (3) insieme col duca di Fir.ze Questo ultimo m ’è
uscito dalla penna, non lo crediate » (4).

(1) Aurelio Fregoso, hom m e d e confiance d e Cosimo d e’ Medici,
soudoya au m ois d ’octobre 1565 un mercenaire, Aurelio Santi, et
l’envoya en France pour m ettre à m o rt Bernard Corbinelli. Santi
échoua et fu t p endu
àMoulins le 31 janvier 1566. Voy. Processo di
Aurelio Santi, convinto di haver voluto ammazzar Bernardin Corbinelli
in Lione 1566, in 4° de 20 pages (B iblioth. Nation.). Corbinelli exprim e
le désir que le procès soit connu d e to u t le m onde : « E t il processo
si publicherà a tu tti i principi e t tu tto il m ondo ».
(2) Il appartenait à la famille de Giovanni da Thorino nom m é
plusieurs fois par B rantôm e . On le trouve en 1565 em ployé sous les
ordres de l’amiral de Coligny e t du maréchal d e M ontm orency.
(M ém . de Condé, 1747, V, pag. 274). Il m ourut l’année suivante à la
bataille de St. Denis.
(3) A urelio Fregoso qui a va it soudoyé Santi n e fu t pas m êm e
inquiété. V oy. Processo di Aurelio S a n ti etc., n. 15.
(4) On v o it par cette phrase que le ressentim ent d e Corbinelli
é ta it très v if s’il se risque à écrire cette phrase dans une lettr e qui
aurait pu parvenir entre les m ains d e ses ennem is. Il recommande
vive m en t à Pinelli d e la déchirer après l’avoir lue .

�Corbinelli espère être bientôt délivré de tous ces
tracas « grazie a Dio e alla regina di Francia » ; tout
de suite il ajoute : « se però la regina non c i manca » (1);
en effet il ne s’agissait pas seulement de lui, mais de
tous les Florentins qui s’étaient réfugiés à la cour de
France.
Corbinelli ne resta pas longtemps absent de Lyon.
Le 1.er jour de Carême il est déjà retourné de Paris
et d’« altri paesi» (2). Il s’excuse de ne pouvoir encore
être efficacement utile à Pinelli pour la recherche des
livres demandés, parce qu’il est encore tout b o u le v e r s é

(1) Corbinelli donne ici (Cod. I, f. 40) q u elques notices sur les
a utres réfugiés florentins : « Voi havete a sapere che questi fuorusciti
m etto n tu tta quella corte sottosopra et che non n 'è altra faccenda et
veggon ogni giorno quel traditore (Fregoso? ) in camera del Conne­
stabile (M ontm orency) ». Il se pourrait aussi q u e Corbinelli fît allu­
sion à G. da Turino, qui éta it alors au service do M ontmorency.
(2) Cod. I, f. 41v. Il dem ande des conseils à Pinelli sur les livres
qu'il doit envoyer, n ’é ta n t pas encore au courant des choses et d es
personnes. Il d ît : « Quando io conosch i che così sia avisatem i se
io ci debbo entrar o sì o no et s’io posso qua accostarmi al giuditio
ancor che qualch’u n altro, dove voi haveste fede che alla fine bisogna
che io m i rim etta con altri che non me n ’intendo et gl’h u o m ini voi
sapete che non si conoschono ». Il y a là u n e bonne raison pour
croire que Corbinelli n ’é ta it en France q u e depuis p eu d e tem ps.
Sur les Florentins à Lyon au X V I siècle, vo y. : Ch a rp in -F e u g e­
r o l l e s , Les Florentins à Lyon, 1894 ; B a u d r i e r , Bibliographie
Lyonnaise, L yo n 1895; C. P ito u , Les Lombards en France et à Paris,
Paris 1892-1893; P ic o t, Les Italiens en France au X V I siècle, Bor­
deaux 1902, pag. 75 ot suiv. ; H a u v e T T E H . , L uigi Alam anni, Pa­
ris 1903.

�d'âme et de corps. Pinelli, dit-il, pourra aisément en
comprendre la raison et l’excuser.
Durant ce premier séjour de Corbinelli

à

Lyon, il

se met donc à la recherche de ces livres ; mais il est
tellement malheureux que le 7 mai 1566 il écrit à Pi­
nelli (1) de lui faire connaître au plus tôt quels sont en­
core les livres que celui-ci désire, car : « Non so s ’io
mi fermerò qua ancora qualche settimana o se pur mi
converrà andar randagio : le cose vanno in un certo
modo che io non so più nulla et mi conviene vivere tanto
sottoposto agl’accidenti, agl’huomini, al mondo, agl’ani­
mali che il viver così m’è troppo venuto a noia. »
E t encore dans la lettre du 21 mai: « Io son al solito
fuor di me nè posso ancor ritornare a me » (2). Il ne
partit pas cependant comme il l’avait espéré (3);
son départ fut retardé jusqu’à la fin du mois d ’août (4).
C’est alors qu’il faut placer un épisode qui n’intéresse
pas directement Corbinelli, mais dont il fut le témoin,
c’est-à-dire une querelle après un dîner alla vigna.
Il en raconte froidement les conséquences, comme choses
coutumières : « Si lascia per morti et sbudellati 3 vil­
lani ; un gentilhuomo franzese restò con una gamba

(1) Cod. I, f. 43v.
(2) Cod. I, f. 48v.
(3) Cod. I, f. 48. Il a vait exprim é à Pinelli l’intention d e se
rendre à Avignon si jam ais il p a rta it de L yo n . Ce séjour à L yon paraît
avoir é té parm i les périodes les plus tristes de la vie d e Corbinelli.
(4) Cod. I, f. 52 (le 20 juin ’66).

�fracassata da un sasso ; 2 già de’ sopradetti n ’è morti ».
Et tout cela à cause de quoi ?.... « Amori, dame et
diavoli; ma io non ci penso » (1). A la fin du mois de
septembre 1566, Corbinelli abandonne tout espoir de
rentrer dans sa patrie (2). Quoiqu’il dise qu’il est « in
frangente più che mai », on ne retrouve dans cette
lettre ni l’excitation de sa première missive à Pinelli,
ni le découragement de sa lettre du mois de mai. Il
commence à connaître du monde et se trouve avec
Castelvetro, Bruto, Jova (3), Lucantonio Ridolfi (4),
les Bandini (5), Andrea e Stoldo Rinieri, Bernardo
Davanzati (6), le traducteur de Tacite, et Buontalenti,
dont il fait beaucoup d ’éloges à Pinelli.

(1) Cod. I , f. 54 (juillet ’66).
(2) Cod. I, f. 9 (Io 26 se p t.); cod. I, f. 55 (le 30 sep t ): «Se n ’è
detto che io me ne torni, credetelo quando sarò tornato e t non prim a ».
(3) Cod. I , f. 45 : « Q uanto a retra tti del Machiavelli (il s’agit
très probablem ent d es Ritratti delle cose d i Francia) nè il Castelvetro
nè il Jo va li credono che sieno suoi; sì come il G iannotti perchè n ’è
delle bugie. Il Bruto sì , perchè dice esser ancora bugiardo nelle scrit­
ture sue più im portanti e t m olto n egligen te . Lo stile et la elocutione
mi persuade vera l’op[inio]ne del Bruto: m e ne informerò ancor m eglio
d a m ess. Lucantonio R idolphi ».
(4) M .r Picot aurait voulu faire d e m ess. L. Ridolfi, qui vécu t
à Lyon au milieu du X V I siècle , l’objet d ’une notice dans la partie
de son travail consacrée aux auteurs italiens qui o n t écrit en France.
(5) V oy. P i c o t , Les Italiens en France au X V I siècle, pag. 119.
Corbinelli éta it en relations non seulem ent avec Pierantonio Bandini
qui faisait la banque à L yo n , mais aussi avec ses fils Mario, O ttavio,
Francesco. De ce dernier, que Corbinelli préférait, M.r P icot ne parle pas.
(6) Corbinelli é ta it en rapport avec lui depuis plusieurs années ;
voy. p. 27 n. 2.

�V oyage
(1567).

en

Ita lie

Il m ’a été impossible de préciser vers
quelle époque Corbinelli revint en Italie.

Les lettres ne nous permettent pas d’en déterminer
la date avec exactitude. La première lettre datée que
l’on possède après le mois de septembre

1566 est

datée de Rome, 17 mai 1567. Il me paraît que l’on
peut reporter au mois précédent d ’autres lettres non
datées écrites d ’Italie. Pourquoi ce voyage à Rome ?
Corbinelli ne nous le dit pas (1).
S ’il est difficile d’établir exactement la date où il
partit pour faire ce voyage en Italie, il est aussi im­
possible de déterminer avec précision celle de son retour
à Paris.
Selon M.r Rajna, Corbinelli serait revenu à Paris
vers la fin de 1567 (2). Il passa probablement par
Padoue avant d ’aller à Rome.

(1) Très probablem ent c’es t p en d a n t ce séjour à R om e que Cor­
binelli p u t annoter l’édition de Cyprianus par Manuce qui est citée
dans la Bibliotheca T elleriana, Parisiis 1694. « A liud ex em plar eius­
dem editionis (C ypriani opera ex ed. Pauli M anutii, R om ae 1563) ad
Vaticanos quatuor codices m ss. ad V eronensem unum ex N eapol.
alterum collatum m anu Jacobi Corbinelli nobilis Fiorentini ».
(2) Tasso fa it allusion à Corbinelli dans une lettre d e 1567 à
S calabrino ( G u a s t i , vol. I , pp. 190-191): «Anzi m i sovviene che Jacopo
Corbinelli fiorentino, uom o d o tto che ha speso tu tto il suo tem po
in considerar i num eri del parlar così legato com e sciolto, in u n ’ope­
retta ch’è quasi traduzione di D em etrio Falereo, am m ira quel di
D ante A l'orribile torre; o ve alcuno altro richiederebbe che si d i­

�C orbinelli

de

re ­

to u r à P a ris (1 5 6 8 ).

La première lettre de Corbinelli datée
de Paris est du 5 janvier 1568. Elle

ne semble pas avoir été écrite par un nouveau dé­
barqué dans la capitale. D ’autre part comment s’at­
tendre à ce que Corbinelli y décrive la première
impression que dut produire sur lui la cour de
Charles IX , puisqu’il s’y était déjà rendu deux ans
auparavant, et qu’il semblait en rapport avec la reine
Catherine de Médicis, rapport bien naturel d ’ailleurs
entre une princesse de la maison de Médicis et l’un
des exilés florentins se réfugiant à la cour de France ?
Corbinelli ne paraît pas encore occuper une place
fixe dans cette cour. Il y va tous les jours cependant,
et, grâce à sa culture, il entre en relations avec des
esprits cultivés, très heureux sans doute de savoir
par un Italien même ce qui se passait au de là des Al­
pes (1). Dès le mois de mars cependant (2) Corbinelli
écrivant à Francesco Bandini dit qu’il restera « in corte

cesse A l'orribil torre. E q u esto modesimo lodò assai in casa del P i­
nelli ch’io a vessi ricevute volentieri nel m io poem a lo parole
lunghe», [ici Guasti a annoté: «nella prim avera del 1566 a Padova » ;
mais il est évid e n t par ce que nous venons d e dire plus ha u t q u ’il
fa u t entendre ici que Tasso v it Pinelli dans la saison d'autom ne].
(1) Parmi les am is de Corbinelli d e ce t t e période il fa u t com pter
Henri de Mesm es. Corbinelli, après avoir parlé d e l’ambassad e que
l’on v eu t confier à H enri de Mesm es, reg rette son départ en s’écriant
« et son rovinato ».
(2) Cod. I, f. 60.

�e su la paglia » pendant tout le mois d ’avril pour ren­
trer ensuite lentement vers Susa (1). Ce qui prouverait
que notre érudit était encore libre alors de disposer
de son temps comme il l ’entendait.

Il revint en Italie vers le mois de mai:

D eu x ièm e
v o y ag e
en Ita lie (1568).

à la fin de ce mois il est à Venise (2) et

le 10 juin il songe déjà à son retour en France.
Il passe par Padoue pour voir Pinelli ; de Gênes,
il lui envoie une
ville

(3).

Il

passa

description
ensuite

enthousiaste
à

Turin

(4),

de

la

où

il

(1) Cod . I, f. 60. Corbinelli écrivait à B andini pour écl aircir
un m alentendu survenu entre lui e t G iannotti. Pen d a n t son séjour
à Padoue, Corbinelli n ’a ya n t pas trouvé certains livres accusa un
vecchio, probablem ent D. G iannotti, d e les lui avoir volés, car lorsque
a vant son départ pour la France il recevra d es dons de ce G iannotti, il
écrira à Pinelli en disant q u ’il n e sait s’il d o it ou non le rem ercier.
G iannotti de son côté aurait désiré que Corbinelli fit entendre à
Pierantonio Bandini q u ’il n e voulait pas d e Francesco B a n ­
dini, fils de Pierantonio, com m e élève parce q u ’il le jugeait in ­
capable de toute connaissance. Plus tard G iannotti accusa Cor­
binelli, de lui avoir copié sa Repubblica pour s’en servir e t la faire
im primer. Corbinelli répondit que quand m êm e il n e l’aurait pas
copiée, il savait q u ’il en exista it une copie dédiée au cardinal R idolfi
dans une bibliothèque d e France . |C’est le n. 10150 du catalogue d e
Marsand des m ss. ital : I manoscritti italiani della R . B ibl. Parig. I,
1835, pag. 421].
(2) Cod. I, f. 69.
(3) Cod. I, f. 71 (Ie 16 juin 1568) : « Considerando questa città
appare tanto più reverenda quanto più da lontano comincia a dare
della sua grandezza segno et magnificenza, agguagliatela alla corte
d ’un papa o d ’un altro gran principe ».
(4) Cod. I, f. 71.

�s’arrêta quelques jours pour

entendre

une

leçon

de grec (1). Malgré cette interruption, le retour fut
très rapide, puisqu’il arriva le 27 juin à Lyon.

S é jo u r

à Lyon

re to u r

à

et

P a ris .

sonne ne

A Lyon,

il

loge dans

une auberge ;

il s’arrange discrètement pour que per­
sache qu’il est

arrivé. Seuls

Magalotti et Rinieri ont pu

le

voir.

ses

amis

Il n ’entend

faire que dans huit jours son entrée officielle dans
Paris.

(2)

Corbinelli

ne

nous

dit

pas la

raison

du silence qu’il garde ainsi sur sa présence à
Lyon ; peut-être est-ce pour échapper à la vigi­
lance des émissaires du Grand-duc.
On dirait que Corbinelli fut plus content de son
second séjour à Lyon qu’il ne l’avait été du premier.
Il se trouve souvent avec l’archevêque qui avait tenu
à Turin une leçon de grec (3) et qui tint même à
Lyon une leçon sur Pindare «che pareva un susino». Il
est occupé par la publication d’un livre dont il ne dit
pas le titre (4), et, lorsque l’impression en fut presque
(1) Cod. I, f. 71 : « E t udirò una letione greca che v errà in
sabato ».
(2) Cod. I, f. 73.
(3) J e n ’ai pu savoir qui é ta it cet archevêq u e avec lequel Cor­
binelli a vait fa it son voyage d e T urin à Lyon ; il fera l’éloge d e sa
grande doctrine et d e son érudition classique.
(4) Il s’agit d e l'« E thica ridotta in compendio da ser B R U N E T T O
L A T IN I e altre traduzioni e scritti di q u ei tem pi con alcuni d o tti

�achevée, il voulut partir pour Paris, vers la fin sep­
tembre (1), mais il dut rester à Lyon jusqu’au 26 oc­
tobre 1568.
Il partit alors en compagnie de Luigi

Rinieri,

et passa par Moulins, où il ne put voir son frère
Bernard parce que celui-ci avec le capitaine Bernardo
Girolami faisait le

siège

d’un

château

huguenot.

Quant à ses propres affaires, Corbinelli veut aller
«a bell’agio » (2). J ’entends par cette expression qu’il
ne veut pas s’engager dans quelque entreprise, ou
accepter quelque emploi dont il ne voudrait pas plus
tard, car il commence à se

faire

connaître et

à

voir plusieurs routes ouvertes devant lui.
Il est alors on relations avec M.me Del Bene (3) : dont
les enfants, dit-il, font en latin des progrès étonnants.

a v v ertim en ti intorno alla lingua » |di J. C.], Lione , per G io v a n n i
d i T o Rn e s , 1568, [in 4.° con postille a penna : catal. libr. Capponi,
R om a 1747]. Ce volum e annoté par Corbinelli se trouve à la T rivu l­
ziana. Il suffit d ’en lire la préface, pour se persuader que le livre a
été annoté par lui.
(1) Il donne com m e toujours d es notices sur le m om en t politique
et d it que plusieurs huguenots rev enus d e L yon après que la paix
a été conclue, sont jetés dans le fleu ve . Corbinelli n ’exprim e po in t
d'indignation à ce sujet, mais observe avec philosophie : « Chi ha
ingegno si sta a M onluello ».
(2) Cod. I , f. 7. J e suppose que cette lettre, ne p ortant pas d e
date, a été écrite à peine d e retour à Paris p u isq u ’il y donne des n o ­
tices sur son voyage à Moulins. D ’ailleurs elle est écrite d e Paris,
puisqu’il y est question d es enfants d e M.me Del B ene.
(3)
C’est Lucrezia Cavalcanti fem m e d ’Albizzo Del B ene. Ils
euren t quatre fils qui fu ren t pourvus d ’emplois en France. L ’aîné,

�C orbinelli à la C our
et ses re la tio n s av ec
M ad am e

(1569).

D el B ene

M.r Rajna dit que c ’est grâce à M.me
Del Bene que Corbinelli fut

introduit

à la cour : je crois cependant que Cor­

binelli dut avoir pour l’y aider une protection plus
élevée; car dans cette même lettre où il est question
de M.me Del Bene, il parle des offres que lui a faites
le Nonce : « Molte et troppo grande carezze m ’ha fatto
il Nuntio, offerte ancora straordinarie, sì che alla cor­
tesia di quel signore ho bene da haver obligo grande» (1).
C’est donc peut-être le Nonce qui le premier introduisit
Corbinelli à la cour. Le souvenir de sa tristesse à Lyon
est encore présent à son esprit, bien que dès son arrivée
à Paris il ait été fort affairé : « Io sono stato qui qualche
giorno molto sottosopra et continuamente in moto» (2).
Dès qu’il a un peu de loisir, il se propose d ’entreprendre
tout de suite l’impression d ’un livre : le Corbaccio,
François, fu t gentilhom m e ordinaire d e la cham bre du roi. Pierre
qui éta it ami d e Jac. Corbinelli joua un rôle politique im portant.
V oy. P i c o t , Oeuvr. cit., pag. 91. L e troisième, A lbert, servit sous le
duc de Guise e t m ou ru t en 1576. L e quatrièm e, A lexandre , né à L yon
le 7 mai 1554, su iv it la carrière d es armes.
(1) Cod. I, f. 7. U n autre passage qui se trouve dans une lettre
du 12 novem bre 1568 (Cod. I, f. 82) m e confirme dans cet t e opinion :
« Cajazo nunzio che se n e va postdom ani cogl’altri in corte m ’ha
occupato quasi sempre, la sua buona m ercè ; e t io m e lo son fatto
m olto padrone ; conosciuto in quella casa m olti grand’huom ini, in teso
discorsi più che indentro ». Déjà à ce tem ps Corbinelli éta it adm is
dans la bibliothèque de la reine : voy. part. I I , chap. 6.
(2) Cod. I, f. 82. Il d it q u ’il se tro u va it seul p en d a n t le dernier
mois et plongé dans la douleur.

�qui parut au commencement de l’année suivante (1).
Corbinelli n ’en est pas moins toujours dans la gêne, il
va « mendicando » (2), mais comme il a pu faire de
nombreuses connaissances, ainsi celle du fameux Lambin,
les conditions de Corbinelli finissent par s’améliorer
sensiblement. S ’il était obligé les premiers jours de
« brigare, » il est maintenant en relations suivies avec le
maréchal de Montmorency et avec la Planche qu’il
voit fréquemment (3). Il a beaucoup affaire : « Sono
in continue visite » (4) dit-il. Il ne peut se consacrer
entièrement, comme il le voudrait, à la transcription
de manuscrits et à la recherche de livres.
Un voyage en Angleterre et peut-être en Allema­
gne (5) l’oblige à renvoyer après son retour la recher­
che des livres que Pinelli lui a demandés. Ce voyage en
Angleterre fut cependant retardé d’un mois à l’autre et
Corbinelli ne put l’entreprendre que vers la fin sep­
tembre, après avoir surmonté maint obstacle (6).
(1) Corbaccio ovv. il L aberinto d 'Amore d e M. G iov. B occaccio
con note di Jacopo Corbinelli in Parigi, Morel 1569.
(2) Cod. I, f. 82. Dans une autre lettre il ajoute d ’autres détails.
Il d it q u ’il dépense un écu par jour pour vivre chez lui d ’une manière
infâm e : « come un furfante » (Ood. I, f. 86).
(3) V oy. I I partie, chap. 6.
(4) Cod. I, f. 85.
(5) Je ne sais si Corbinelli se rendit en Allemagne. Par une lettre
de 1573 on serait porté à croire q u ’il y a va it déjà été.
(6) Le 25 janvier 1569 Corbinelli éta it encore à Paris (Cod. I,
f. 88). Après, nous n ’avons plus d e lettr es ju sq u ’au 1 4 du mois de
mars 1569 [à Scipione d ’A ffitti]: dans ce mois il écrit une lettre d e
L yon (Cod. I, f. 20). Il es t impossible d e déterm iner par ces d eux

�Ainsi ce ne fut qu’après beaucoup d’insistance que le
roi lui accorda le sauf-conduit nécessaire et dans l’at­
tente de ce document, beaucoup de temps s’écoule ;
Corbinelli alla passer un mois à Lyon (1), puis quelques
jours à Vigny (2), et, de retour, il lui fallut faire en­
core de nouvelles démarches pour décider le roi à vou­
loir bien lui accorder le sauf-conduit qu’il désirait (3).
lettres quelle est la cause du voyage de Corbinelli. Par elles il paraît
très occupé de la recherche des livres pour Pinelli.
Dans ces lettr es, il m êle les renseignem ents sur la guerre (c’est
l’époque de la reprise d es hostilités) avec les notices sur les livres
q u ’il recherche. Il n ’y a pas cependant de détails précis sur sa vie.
(1) L e 30 m ars 1569 Corbinelli est de nouveau à Paris. P a r les
lettres qui suiven t nous pouvons apprendre q u elque chose sur le sé­
jour de Corbinelli à L yon. C’est pour répondre à des accusations qui
o nt été la ncées contre lui, q u ’il en parle. On l’accuse d ’être allé à Lyon
et d ’avoir « ten u to una scuola di c a ttiv i portam enti »; Pierantonio B a n ­
dini surtout paraît très irrité e t fa it à Corbinelli le reproche d ’avoir
détourné son fils Francesco du commerce en lui inspirant le goût d e
l’étude, quoique son père le jugeât incapable d e réussir dans cette
voie. Corbinelli déclare q u ’on v eu t le calom nier parce que sa position
est m aintenant assez bonne e t parce q u ’on a beaucoup d ’estim e pour
lui. Selon Corbinelli, G iannotti aurait été un d es calomniateurs.
Dans une lettre du 31 mars 1569 (Cod. I, f. 65) il d it n ’avoir été
absent que quelques jours. Dans une autre lettre d u 15 avril il d it
q u ’il était à L yo n quinze jours auparavant. On serait porté par là
à conclure que Corbinelli é ta it revenu d e L yo n à la fin d u mois d e
mars . Mais dans un autre passage il d it q u ’il s’est arrêté à L yon
seulem en t quelques jours. C om m ent concilier les d eu x te x te s ? J e
suppose que Corbinelli ne prétend pas indiquer le nom bre exact, de
jours q u ’il est resté à L yon.
(2) Corbinelli fu t très co n ten t d e son séjour à V igny.
(3) Voy. cod. I, f. 91 ; 93 ; 97. Corbinelli écrit à Bandini le 24 mai
1569 Cod. I, f. 93v): « E t p er haver passaporto consum ati danari fa ­
vori et tem po ».

�A s s a ss in a t de B e r­
n a rd C orb in elli.

Une douloureuse circonstance persuada le
roi à ne pas retarder davantage la si­

gnature du sauf-conduit : ce fut la mort violente de
Bernard Corbinelli, frère de Jacopo. Il fut assassiné
par des Italiens non loin de Lyon, et dans des cir­
constances particulièrement tragiques (1), ce qui ré­
pandit la terreur parmi tous les fuorusciti établis en
France. Cet assassinat persuada le roi à accorder au
plus tôt un sauf-conduit à Corbinelli « acciò non
stia

con timore

che

il

duca

(di Firenze)

impiccar hor me » (2). Il est étonnant

faccia

de voir le

(1) Corbinelli raconte le fait avec u n e indifférence bien étrange dans
les deux lettr es qui se tro u ven t au ff. 95 e t 99 du cod. I. Il écrit au
f. 95 : « Chi dice su la strada, chi dice fuor di strada fra la Paocodcera
et la Polissa si trovò 2 corpi, uno senza testa (c’é ta it le frère de Corbi­
nelli), l’altro si crede fusse il Giacomino et si dice che costoro fussino
am m azati da quelli che s’erono accompagnati come scrive B eri­
guardo che da servitori o laccani lo p osette sapere. Questo fu
venerdì a 4 hore, così fu m o sotterrati m ancandovi (cod. m andandovi)
una testa. Il sabbato comparse in gran diligentia a Lione il d etto conte
[le meurtrier] con 2 compagni passandosene in Italia. Pipo fu visto la
m edesim a m a ttin a a cavallo ; cercato di lui più non si trovò. Partissi
per A vignone forse p er imbarcarsi a Marsilia, e t q u esto deverrà
essere il traditor d ’E gitto che farà il dono. Sia ringratiato Iddio,
poichè con tanto apparato s’è pur finita questa festa. Dio habbi
l’anima come harà il m ondo la m em oria della virtù et della fo rtu ­
nata m orte ».
(2) Cod. I, f. 97. On trouvera des détails intéressants su r la
m ort de Bernard Corbinelli dans la relation qui en fu t im prim ée à
Lyon probablem ent p a r les soins d e Corbinelli. J . Corbinelli parle dans

�calme que Corbinelli sut garder dans cette occasion.
Il remarque avec quelque ironie que la frayeur a fait
perdre la tête à tout le monde (1), et il fait obser­
ver que pour le moment sa tête à lui est encore en place,
qu’il ne manque pas de la peigner soigneusement tous
les matins « sin ben giù nella collottola come mess.r D o­
nato ricorde » (2).

une lettre à B andini d ’un ouvrage q u ’il aurait voulu écrire sur son
frère : « H o dato le spalle di far qualche singular m entione di quella
benedetta anima. Trovarm i a l’opra vie più lento et frale etc. ». Cod. I,
f. 2. Lipsius écrit dans une lettre à Corbinelli : « Fratris tu i μεγ αλοψύχου
historiam e t tristem ex itu m legi. Quid m irem ur ? Hodie illae viae
e t nil nisi αxoλτου videm us a plerisque his dynastis. O Italia, Italia,
illa prisca, ubi es. A t tu , vir nobilissime, solare te cum aliis rationibus
quas litterae et sapientia tibi suppeditant » : J u s t i L i p s i i , Epistol.
select, centuriae II , Lugduni 1592, cent. II , ep. V, pag. 194.
(1) Cod. I, f. 99.
(2) Cod. I, f. 9 9 v. Il s’agit de m ess. D on ato G ian n otti. Corbinelli
l’a v a it connu trè s p ro b a b lem en t à R o m e p e n d a n t le séjour d e 156 7
e t plusieurs années au p a ra va n t à Pise. V o y . sur G ia n n o tti, M il a ­
n e s i , Quando e dove morì Donato Giannotti dans R iv. crit. lett. ital.,
1 8 8 4 ,I , 3 ; P in t o R F o Rt u n ., Un nuovo documento sull'insegnamento
di D. Giannotti in Pisa, dans Rass , bibl. lett. ital. V I I I , p. 274 ;
S a n e s i , Vita e opere di D. Giannotti dan s G iorn. stor., 34, 479 ; 35,
156 ; S a n e s i , Un discorso sconosciuto di D. Giannotti, dans Archiv.
Stor Ital. Ser. V , v o l. V I I I , 1.° Sur G ian n otti v o y . aussi D e T h o u ,
livr. L IV . D ans l’é tu d e publiée sur la Riv. crit. lett. ital., 1884,
Milanesi a fixé la d a te de la m o rt d e D on ato e n 1573. E lle d o it
ê tre su rvenue les prem iers jours d e l’an, car Corbinelli dan s une
le t tr e d u 19 ja n v ie r 1573 (Cod. I, f. 164) p a ra ît d é jà au couran t d e
ce t t e nouvelle. Il é crit à Pinelli : « E t mi re sta v a a condolerm i con
t u tti gli am ici, m a m assim e con voi della p erd ita d i quel buon
vecchio, ancora un d e ' fratelli del n ostro naufragio ; se non che è pu r
ragionevole che l'estrem ità della vecch iezza la m o rte occupi ».

�V o y a g e en A n g le ­
te rre .

Le départ pour

l ' Angleterre eut

lieu

le soir du 6 juillet 1569.
Corbinelli satisfait, partit avec Luigi Rinieri. Le

voyage fut de courte durée, puisque le 16 septembre
1569 il était déjà de retour à Paris (1). Aucun compte
rendu de ce voyage, aucune donnée sur le séjour de
Corbinelli en Angleterre.

C orbinelli
te u r du

p ré c e p ­
duc

d ’A ­

le n ç o n , e t à la c o u r.

C’est probablement après son

retour

qu’il fut nommé précepteur du duc d’A ­
lençon (2).

(1) Cod. I, f. 105. Il se p eut que Corbinelli se soit marié p en d a n t
ce court séjour en Angleterre. E n 1580 il écrit à P inelli q u ’il a une
fille de onze ans environ, qui do it être son aînée, car la reine a vait
dem andé à Corbinelli que sa fille fît partie d e la suite qui aurait dû
accompagner M .lle de V a udem ont à Ferrare si jam ais elle se m ariait
avec A lphonse d ’E ste . N ous avons d ’ailleurs le témoignage de De
T hou qui nous d it que la fem m e de Corbinelli é ta it une anglaise :
« J ’ai fort cognu le S .r Corbinelli Florentin. C’esto it un fo rt bel esprit.
Il estoit très capable d es affaires du m onde e t a voit un m erveilleux
ju g em en t. Il espousa une Angloise, d o n t il a eu des filles, qui sont
encore à la cour au service d e quelques dames. Il a voit p eu d e m oyens,
mais il v ivo it avec un tel m esnage et estoit si n e tte m e n t e t proprem ent
habillé que rien plus ». Thuana, 1669, pag. 31. Selon Jal (Dict. cr.
1867, pag. 425) la fem m e de Corbinelli aurait été française. Elle
s’appelait Isabelle Pomm ier, ainsi q u ’il résulte par les registres d e
S t. Sulpice ; peut-être le vicaire en enregistrant l’acte de mariage
de J a cques Corbinelli a-t-il francisé le nom.
(2) Il en parle pour la première fois dans une lettre du 16 octobre

�Selon M.r Rajna Corbinelli eut le duc d ’Anjou et
non pas le duc d’Alençon comme élève. Dans une
lettre du 16 octobre 1569, Corbinelli écrit à Pinelli
qu’il a un peu de loisir car le duc, son élève, a la petite
vérole. Dans une lettre du 29, il dit que le duc est parti
pour la Rochelle. Evidemment c ’est le duc d ’Alençon,
l’élève de Corbinelli, qui est malade et c’est le duc
d’Anjou qui est parti pour la Rochelle. Si dans le pre­
mier cas, Corbinelli avait parlé du duc d’Anjou, sa
maladie ne devait pas être bien grave, tandis que nous
avons le témoignage du contraire (1) par la lettre
même de Corbinelli.
Cependant cette place n ’est pas encore une sauve­
garde assez forte pour Corbinelli qui se plaint avec
1569 (Cod. I, f. 108). Il d it que Monseigneur son élèv e a eu la p etite
vérole. Il n e parle jam ais auparavant do son élèv e ; il v en a it donc
p eu t être à p eine d ’être nom m é son précepteur.
(1) Corbinelli en effet écrit : « Il m io scolar ha h avuto a morir
di vaiuolo e t appena è uscito dal pericolo questo non farà brevi
loquele » (Cod. I, f. 108). L e duc éta it donc encore assez gravem ent
malade, si Corbinelli p eu t s'exprim er de la sorte. D ’ailleurs le duc
d ’A njou p a rtit pour la R ochelle précisém ent v ers l’époque indiquée
par Corbinelli. N ous avons une autre preuve de ce q u e je soutiens
dans la phrase de Corbinelli: « Rallegrami che la fortuna m ia m i riser­
vasse cotanto honore, come di riducermi in parte , dove io, e t per la
buona mercé di Monsignore, il Duca d ’Alansone, m io primo hostello
e t refugio ; et poi di questo R e Christianissimo unico R e, ho po tu to
m ediante la conoscenza di m olti grandi e t la em ergentia delle cose
grandissime et vedere, et apparare assai di quelle cose, ch’altrove
non harei fa tto ». E p îtr. de Corbin. à Mons. Pomponne de Belièvre,
dans P iù cons igli et avvertimenti di M. F r. G u i c c i a r d i n i e tc., in mate­
ria di re pubblica et di privata [par J. Corbinelli], Paris. 1576, pag. 69 .

�Pinelli de la mauvaise réputation qu’ont les Florentins
à la cour de France. Il paraît qu’on a même mal parlé
de lui à la reine (1). Il se plaint d ’être encore «sine re,
sine spe ». De la part des princes, il n’ose plus rien
espérer : « qualche favore col tempo, aiuti non si spera,
de’ quali n’è perduto ogni forma nella mente di que­
sti principi » (2).
On voit que ce que Corbinelli souhaite le plus, ce
n’est pas de recevoir de l’argent, mais plutôt d ’obtenir
à la cour une position assez sûre pour être à l’abri des
persécutions du grand-duc (3). Ce n ’est plus en effet
l’argent qui lui manque : il reçoit 1800 écus d ’un parent
éloigné qui vivait en France et le secourait toujours
dans ses besoins d ’argent les plus pressants (4). Il a
(1) Cod. I, f. 112.
(2) Cod. I, f. 112v.
(3) Vers ce tem ps l’Archevêque d e Sens lui confia la rédaction
italien ne des évènem ents politiques du te mps. Corbinelli eu t ainsi
le m oyen d ’avoir entre ses m ains plusieurs papiers im portants. Cette
rédaction italienne avait été rédigée expressém ent pour le Pape
(Cod. I, f. 112) : « D ettonm i già costoro e t l’arcivescovo di Sans certi
scartafacci per ridurre insieme in nostra lingua della guerra ultim a ;
dicevono per farli stam pare e t m andarli in ta n to al papa. In pochi
fogli si finì sino alla fine della v ita del Principe. Quivi si fece pausa
e t mandossi. N on so se v i zoppica alquanto la verità ; la battaglia
donata ultim am ente dette ansa di continuare pensando che quella
fusse o havesse a essere l’ ultim a linea de’ nostri mali ». Cfr. anche
cod. I, f. 10. V oy. Gi r o u x , Un cardinale ligueur au X V I siècle,
P illevé archevêque de Sens et de Reim s, Laon 1905, pag. 61.
(4) Cod. I, f. 112v: « Pur m ess. Ludovico Corbinelli m i fece ca­
rità di 1800 scudi di credito con la vendita d e’ quali, s’io la potrò fare
ne caverei circa a 800 inclusivi ; co’ quali n ’andrei trattenendo e t

�maintenant à son service une « donna Paola Inghilese »
et vit dans une maison dont le loyer est de dix écus
par an.
S’il se plaint souvent, c’est que la vie de cour l’em­
pêche d ’avoir un moment de loisir et qu’il regrette
d’être obligé à mener une vie qu’il n’aime guère.
Les princes, remarque-t-il, n’ont aucun égard pour
les Florentins en général et malheureusement, ils n’ont
plus même une idée vague de ce que c’est que d’accorder
des faveurs : il dit même que cela leur est devenu im­
possible; mais le pauvre Corbinelli n ’en est pas moins
irrité de ce qu’un homme saccente comme lui soit dans
une situation précaire.
Notre savant est obligé de rester à la cour le
jour, le soir et quelquefois même une bonne partie de
la nuit. Il y va de neuf heures du matin à deux. Il
mène une vie si déréglée qu’il ne lui reste que deux
heures par jour pour ses études; et souvent il lui arrive
de rester jusqu’à quinze ou vingt jours sans pouvoir
étudier (1).
Il écrit le 10 juillet 1570 (2) : « Hieri tornai la
aspettando qualche cosa di qua più solida. Egli m ’ha beneficato et
n e’ più urgenti tem pi m iei et di bisogni pieni, quando più facil­
m ente si poteva dim enticar di m e, quando io forse m eritavo manco
appresso lui o appresso altri ero in manco consideratione di neces­
sità ».
(1) Il est occupé vers ce tem p s par une traduction de D em etrio
Falereo en langue vulgaire (Cod. I , f. 8).
(2) Cod. I, f. 123.

�terza volta di corte da Gaglione, luogo senza pari per
regalità ; pien di sonno et voto di denari. Corte abbon­
dantissima, molti sul verde, molti in una stalla come
me inclinato capite et quel che segue di N. S. ». Comme
on voit sa mauvaise humeur tourne à l’ironie, mais
la perspective d’un prochain voyage en Italie lui fait
prendre patience (1).
Au mois de septembre (2) il est encore à Paris
et toujours harassé par sa vie de cour : « Sono arrab­
biato come un cane. Trottar qua e là, non haver se
non parole quanto tu vuoi, desiderio, per haver comin­
ciato, di seguitar. Non istudiar, veder ogni cosa piena di
pazzi et di stultizie, di presuntione, di ignorantia, haver
per compagne diverse anxietà d’animo, per tutto infi­
delitates amicorum, son pazze cose et mi fanno dimen­
ticare tutti gli stili dell’hermeneja et le nostre solite
gratie ».
M ariag e de C h arles

IX (1570).

C’est l’époque du mariage du roi et la
cour est plus animée que jamais (3) :

« Le feste per il Re si vanno disignando magnificentis­
(1) Il en parle à plusieurs reprises dans les lettres écrites en
1569 et en 1570. Il com ptait voir P inelli le mois d ’octobre 1569.
Le 28 juillet 1570, se tro u va n t à Lyon, il exprim e d e nouveau le désir
de voir Pinelli à Padoue dans le m ois de sep tem bre . J e ne sais s’il
v in t en Italie c o m me il l’a vait espéré. L e fait est q u ’il n ’y a plus de
lettres de lui jusqu’au mois d e sep tem bre .
(2) Cod. I , f. 127.
(3) Cod. I, f. 128.

�sime et Mess. Paulo del Soldo ha dato l’inventione et
n ’ha havuto la cura di buona parte ».
Corbinelli suit la cour partout (1). Quoiqu’il se
r

propose de temps en temps de s’éloigner quelques
mois, il ne peut ou ne veut s’y résoudre ; bien qu’il
reconnaisse lui-même qu’il n ’y a pas grand chose à
gagner: «ogn’un scrive che vi si muoion di fame» (2).
Le 9 novembre 1570 (3) il voudrait demander
à la reine les moyens de venir jusqu’en Italie. Il dit
qu’il en aurait un besoin pressant non pas pour lui,
mais surtout pour Pinelli. L’argent malheureusement
ne dure que pour un temps toujours trop limité : « tanto
è l’exito pronto ».
La cour devant s’éloigner quelque temps, il exprime
le désir de rester à Paris pour étudier. On dirait donc
qu’il n ’a pas encore d ’emploi fixe à la cour, ou bien
s’il a été précepteur du duc d ’Alençon, qu’il ne l'est plus.

Le T asse à la C our.

Pendant l’hiver de 1570 il eut l’occa­
sion de se trouver à la cour avec le Tasse,

qui y était venu avec la suite du duc d’Este : « qua è
il Tasso et gl’altri della corte d ’Este; tutto mio» (4).

(1) Cod. I, f.
(2) Cod. I, f.
(3) Cod. I, f.
(4) Cod. I, f.
autre fois le Tasse

129 (le 7 octobre 1570).
132 (le 5 mars 1570).
13.
132 (le 5 décem bre 1570). Corbinelli v it une
le 25 janvier 1571 (Cod. I, f. 136). V oy. S o l e r t i A .,

�Puis Corbinelli emploie

son temps à recopier un

Cassiodore qu’il veut dédier à la nouvelle reine E li­
sabeth d’Autriche (1).
Sa vie, si active et si agitée pendant la dernière
année, devient enfin plus calme et plus retirée, aussi
ses lettres deviennent plus rares.

M aladie de C orbi­
n elli (1571 ).

Corbinelli

souffre

beaucoup

du froid

pendant l’hiver de 1571, car il n ’est pas

habitué à un climat si rigoureux : il est très souffrant
et espère se rétablir au retour du printemps qu’il
attend avec impatience. Le printemps est bientôt suivi
par l ’été et Corbinelli n ’est pas plus heureux ; il habite
une maisonnette avec deux malades, un homme bien
portant et trois canailles (2).

Le voyage du Tasse en France, dans R ev. lang. rom., X X X V I , 1892,
pag. 573 e suiv.
(1) Il voulait d ’abord le faire im prim er (Cod. I, f. 3), mais d u t
b ien tô t y renoncer, parce q u ’il éta it com m e d ’ordinaire à court d'argent.
Il se contenta de le recopier d ’un m anuscrit q u ’il possédait (Cod. I,
f. 13). Il trouvait que le livre d e Cassiodore q u ’il en tendait copier
devait plaire à la reine É lisabeth qu'il appelle « regina pia » (Cod. I,
f. 132).
(2) Je ne sais qui é ta it la personne bien p o rta n te qui v iv a it
dans la compagnie de Corbinelli. L es d eu x m alades éta ien t les deux
frères Rinieri Luigi, qui aidait souven t Corbinelli dans la transcription
des manuscrits, e t Francesco. Corbinelli d it que lui aussi est m alade
depuis quinze jours (le 20 m ai 1570).

�C orbinelli e t le duc
d ’A le n ço n (1 5 7 1 ).

Il a quelque espoir d’obtenir un em­
ploi dans la maison d’Alençon : « Di poi

sono assicurato che al primo stato che si farà nella
casa d’Alansone, io vi sarò messo; che sarà qualche
cosa, non per i gaggi che non passono quella somma,
nè servono che pe’ ferri de’ cavalli, ma per altre con­
siderationi » (1).
Enfin 400 frs. qu’ il reçoit alors, sans nous dire de
qui, lui font prendre patience jusqu’à ce qu’il soit
accepté dans la maison d ’Alençon comme il l ’avait
espéré et où il ne jouit pas, semble-t-il, de beaucoup de
confort par ce qu’il écrit : « Assicuratevi che da qualche
mese in qua io non fo che cavalcare a Parigi, mi ri­
poso 2 o 3 giorni, poi si tira via per stentare e dor­
mire su la paglia. Così bisogna che i cortigiani nuovi
s'exercitino. Hoggi vengo da Meaulx, nome famoso ;
X leghe fatte in 5 hore numerate , arrivato sulla sferza
del pretto sole. Narro mea s res gestas per concludervi
che non è possibile fare i suoi debiti. Insomma sempre
mi dolgon l'ossa. O tu cavalchi sempre o tu non siedi
mai mai, se non la sera quando tu giaci in qualche ca­
meraccia di villani che ha finestre che non si chiuggono.
Si ristora per dirne il vero in vedere questi bei paesi et
questi parchi veramente regii, perchè confronto quelle
(1) Cod. I, f. 141.

�belle vie vostre di tutta Genova son poverine con una
di queste » (1).
Corbinelli suit la cour à Meaulx, à Fontainebleau,
à Orléans (2).
Il mène alors une vie très gaie, il s’amuse (3) si
bien qu’au mois d ’août, il se trouve à Blois sans le
sou et malade d’avoir trop voyagé à cheval. Il habite
dans un « casino senza legna, senza bene ». Il est vrai
que le prince fait beaucoup de promesses, mais Corbi­
nelli observe avec philosophie « le promesse del prin­
cipe harebbon a esser doni » (4).
Sa santé le retient à Paris jusqu’au printemps, d ’où
lacune complète dans sa correspondance du 24 juin 1571
au mois de mars 1572 (5). Et cette lettre est pleine
(1) Cod . I, f. 142.
(2) Corbinelli v it à Orléans Claude D upuy (Cod. I, f. 148) le
m ois d ’août 1571. Si je n e m e trompe, c ’est la première fois que Cor­
binelli parle de D upuy. Il fit peut-ê tre alors seulem en t connaissance
avec lui.
(3) Cela ne l’em pêche pas de faire d es réflexions sur les m aux
qui sont une conséquence des fautes d es hom m es (Cod. I, f. 143) :
« Non piaccia a Dio nè voglia che segua m ale più oltre di quello che
v eggiamo per tu tto . Se bene egl’è tem po di conoscere che hoggimai
i peccati humani non si possono più sosten ere senza cadute di città,
perdim enti di R egni, d isfattioni di R eam i capitali o se altro più
horribile dice Seneca nella 92 E pistola ». Sénèque fait allusion à
quelque chose d ’approchant non pas dans sa 9 2 .èm e épître, mais
dans la 91.ème
(4) Cod. I , f. 145.
(5) Rinieri qui é ta it ven u trouver Corbinelli ajoute de sa main
au bas de la page de cette dernière lettre q u ’il l’a trouvé très
malade (Cod. I, f. 148).

�de plaintes contre le climat si dur à sa santé. Il est obligé
de garder la chambre et sa misère est extrême. Il vou­
drait intercéder auprès de la reine, mais il y a déjà
longtemps qu’il n ’est allé à la cour.
Il serait heureux de pouvoir s’en détacher complète­
ment : il faut croire que la cour exerçait sur lui un bien
vif attrait, car il ne parvint jamais à mettre son projet
en exécution. Le 8 juillet 1572 il peut annoncer à Pi­
nelli que sa santé va beaucoup mieux grâce à une re­
cette du médecin Corte (1).
La seconde moitié de 1572 se passa sans événements
importants dans sa vie. La sanglante Saint-Barthé­
lemy ne changea rien à sa vie et à ses croyances.
D ’ailleurs je n’insiste pas sur cette période, car M.r
Rajna en a déjà dit tout ce qu’il était possible de dire.
Au commencement de 1573, il est obligé de louer une
maison (2) dont le loyer est plus cher.
Il fait très froid. Corbinelli est content d ’avoir
quelques mois à sa

disposition, pendant que son

maître part pour la Rochelle (3). Il dit que son
ami Franco Davila aurait été bien content de pou­

(1) Cod. I, f. 156. Corbinelli se propose d e soigner dorénavant
avec la recet t e de Corte tous les « fegatosi di Francia ».
(2) La maison q u e loue m a in ten a n t Corbinelli se trouve dans
le faubourg S t. Germain : voy. J a l, Dict , crit ., pag. 425.
(3) On ne p eu t pas com prendre par là s’il s’agit du duc d ’Alençon
ou du duc d ’A njou car les d eux frères partiren t tous les d eux vers
ce tem ps pour la Rochelle.

�voir suivre le duc à la Rochelle mais que son père s’y
est opposé (1).
Quant à lui, il est bien content de n ’être pas obligé
de partir : « non andrò già io ».

C orbinelli e t C ath e ­
rin e de M édicis.

Il fréquente alors Catherine de Mé­
dicis pour qui il traduit Pibrac en

italien (2). Il ne va pas à la cour, car il est sans
(1) Cod. I, f. 161 : « E t com e egl'è amabile di presenza, im por­
tanza al Cortigiano, così serve con m o lta a vven en tezza egualm ente et
am ato et compassionato, vorrebbe andar a q u esta Roccella com e v o l­
lonteroso. Il Padre non vorrebbe, nè so quel che gli riuscirà di fare ».
Corbinelli peu de jours après annonce à Pinelli la m o rt du jeune
hom m e : « Stanotte u n ’ora innanzi giorno è m orto dopo una m alattia
di più settim a n e di catarro e t di straccurataggine il Sig. Franco Davila.
H oggi si è sotterrato et da 6 o 5 d ì in qua il Sig. A ntonio suo padre
è m alato d ’essersi mal governato affatto p er am ore del figlio ; et
oltre al patir che gl’ha voluto fare a d ispetto d ’ogn’uno e t al non si
volere arrecare al viver di Francia che costoro non la vogliono in ten ­
der, s'è aggiunta questa m orte nella sua m edesim a camera che è
stato una tragedia a vedere » (Cod. I , f. 166).
Corbinelli réussit à persuader A ntonio D avila à venir chez lui
pour le soigner. Il n ’a aucune confiance dans les m édecins français :
« N on sanno nulla e t hanno fa tto m orir q u el povero giovane ».
(2) Corbinelli écrit au f. 165 du cod. I: « Questo è Bribrac, h uom o
di 44 anni di singularissima eruditione per quel che huom dice et che
testim onia qualche scritto suo. N on sapevo già che lo stile havessi a
essere così eletto et con li spiriti di Tacito. L ’artifitio è troppo m ira­
bile a considerare che alla R egina ta n to è piaciuto q u esta scrittura
che la fa tradurre in franzese et a m e in italiano ». Il s’agit très pro­
bablem ent de l'Ornatissimi cuiusdam viri de rebus Gallicis ad S ta ­
nislaum E lvidium epistola, Paris 1573, in 8°, chez Frédéric Morel.
Dans cet t e épître Pibrac défend la Saint-B arthélem y. Selon M .r Noail­

�ressources (1) : d’ailleurs pendant l’hiver de 1573, il
est toujours souffrant et il fait une courte rechute de
sa maladie. Il eut encore recours à Corte (2). Puis la
correspondance cesse du commencement de l ’année
1573, au mois de mai. Pinelli étonné se plaint de ne
pas avoir reçu de lettres pendant un si long laps de
temps et Corbinelli suppose que quelqu’un a peut-être
pris soin de les faire disparaître.
Le 8 juin 1573 Corbinelli commence à parler du
voyage en Pologne (3), et consulte Pinelli à ce sujet,
car il s’agissait d ’accompagner en Pologne le prince
Henri de Valois, duc d ’Anjou, au service de qui il
était sans doute déjà, puisqu’il écrit: «Sel mio Monsig.re
si conduca in Pollonia quietamente non dubito che eglino
haranno di lui un buono et unico imperatore et che la
virtù dell’arme, la quale e pare ch’egli habbia a essere
peritissimo ad impiegare, lo renderà in questo solio
ogni giorno più reverendo. Sì che si spera che quella
gente amerà molto la sua servitù ». L’expression de

les l’épître à E lvidius fu t composée par ordre de la cour ( M a r q u i s
Henri de Valois et la Pologne, pag. 1 47-155 ). Selon
M . r F rém y elle fu t p lu tô t l’expression spontanée d ’une conviction
sincère : F R é m y , L 'A cad . d. dern. Valois, pag. 94. L ’adm iration d e
la reine pour Pibrac ne nous p erm et pas de conclure dans un sens
p lu tô t que dans l’autre.
(1) Il d it q u ’il lui faudrait au m oins 100 écus, mais il n ’arrive
pas à se faire donner cette som me.
(2) Il lui écrivit directem en t (Cod. I, f. 168).
(3) Cod. I, f. 172.
d e N o a ille s ,

�mio Monsig.re me paraît démontrer suffisamment qu’il
parle de son maître (1).

V oyage en P o lo g n e

(1573).

D ’ abord Corbinelli refusa d ’ aller
Pologne,

en

alléguant assez justement sa

santé délabrée, mais en réalité parce que Pinelli lui
avait conseillé de ne pas accepter (2). Plus tard,
soit que le roi ait insisté, soit que Corbinelli ait
changé d ’avis, il décida de se rendre en Pologne ;
peut-être

le voyage

l’attirait-il malgré lui.

Dans

une lettre du 24 octobre 1573 à Alamanno Arrighi (3),
Corbinelli parle des dispositions qui ont été prises
pour le voyage : « Harei voluto ricevere con l’ultima
vostra una di

quelle stampe c ’havete fatte costì

della elettione di Polonia dove ci cominceremo a
incamminar presto ; et già il Re di Francia heri si partì
di Parigi dopo havere chiamato l’Ambasciatore del
Papa e quel di Venetia che a alcuni fa credere che il
viaggio si farà per Italia, che non lo penso già io nè
questi Polacchi lo vorrebbono. Hoggi o domani par­
tiran le Reine, et Polonia per esser a Fontanableo
questo San Michele dove se farà cavalliere questo Laschi
e forse qualche altro Polacco. Fra quivi et altrove se
(1) On ne peu t cependant com prendre depuis combien de
tem ps.
(2) Cod. I, f. 177.
(3) Cod. I, f. 176 .

�starà 15 dì, et poi via a dilungo secondo alcuni per es­
sere a 20 di gennaro in Craccovia : se bene secondo
altri non si uscirà di Francia di questo verno et c’andrem
tranquillando in Lorena. Ognun discorre secondo che
vorrebbe: et perchè pensano che al Re di Polonia
sia un gran passo l’uscire di Francia. Ma io penso che
noi ci spediremo quanto prima et le cose de gran Re
non se spediscono in poco tempo ».
Avant de partir, Corbinelli eut encore une dernière
hésitation. Il se décida enfin à laisser la décision à
Catherine de Médicis et à lui (1). Sur le point de
partir il envoie à Pinelli un billet un peu triste, et en
songeant quelques moments à sa vie passée, il dit avec
tristesse : « Nuovi esilii a me sempre fin che si torni
in patria » (2).
Il avait espéré traverser l’Italie, le voyage se fit
au contraire par l’Allemagne, et sa dernière lettre
avant d’arriver en Pologne est datée d ’Augusta le
22 février 1574.

(1) Peut-être le roi « scrissile i com andam enti h avuti d ’an­
dare col R e di Pollonia, i com inciati studj e t m olte altre cose, nelle
quali non ho h av u to troppa speranza mai. Sono ancora qua : le pro­
messe di danari non vengono e t se b en e aspetto con le m edesim e
prom esse il ritorno della Regina, m i pare da credere che io non m i
m overò di Francia, essendo passato questo prim o im peto. N è so che
la R egina habbia a far di m e p er altro, se b ene lei et lui mi feciono
dar una cifra non so a che fine ; sì che io ne lascio il pensiero a loro »
(Cod. II , f. 20).
(2) Cod. I I , f. 13.

�R e to u r de P o lo g n e.

Nous ne savons rien sur le séjour de
Corbinelli en Pologne, car il n ’écrivit au­

cune lettre à son ami ; mais comme à son retour il
passa par Padoue, il put raconter de vive voix à Pi­
nelli, ce qui pouvait l’intéresser. Il s’arrêta ensuite
quelques jours à Venise pour vendre des livres afin
d ’en tirer un peu d’argent, car il était sans le sou comme
d’habitude (1).
De Venise, il passa en France, toujours avec la
suite du roi de France (2), puis il le précéda à Lyon
de quelques jours tandis que Henri III s’était arrêté
à Chambéry (3). Il y est gracieusement accueilli par
la reine Catherine avec qui il va retrouver le roi (4);
mais si on lui a fait « bon visage » (5) les premiers
jours, il ne pourra bientôt plus approcher ni le roi ni
la reine plongés tous deux dans les affaires.
E t le pauvre Corbinelli dit à ce sujet : « Le cose mie
sono ancor crude ». Il ne perdra pas certes une bonne
occasion de les améliorer ; il voudrait surtout qu’on
lui payât les gages qui lui sont dus (6). Il prévoit
(1) Il s’agit des livres de droit d e Corbinelli (Cod. I I , f. 5, 7).
(2) V oy. S o l e r t i e t N o l H a c , I l viaggio in Italia di Enrico I I I re
di Francia e le feste di Venezia, Torino-R oma, 1890 pp. 211 et suiv.
(3 ) Cod. II , f. 21.
(4) Cod. II , f. 22.
(5) L ’expression es t en français dans le m ss.
(6) Cod. II, f. 22.

�que « le cose generali et particolari » n’iront pas très
bien. Le roi a bien changé : tout en étant meilleur,
ce n’est plus le souverain qu’il avait appris à con­
naître en Pologne (1).

C o rb in elli à L yon,
A v ig n o n , V alence

(1574).

De Lyon Corbinelli aurait désiré rentrer
à Paris, afin de se consacrer à l’étude

pendant quatre mois (2); mais son désir
est loin de se réaliser; en décembre 1574 il est à
Avignon où il reste jusqu’aux premiers jours de l’an­
née suivante (3).
Quoique libre de ses loisirs pour le moment, il ne
peut étudier dans l’ancienne ville des papes et sa cor­
respondance est remplie des événements politiques
auxquels il s’intéresse vivement sans paraître y prendre
une part active. Il raconte avec beaucoup de notices
la mort du cardinal de Lorraine qui mourut alors à
Avignon: « Il cardinale è spacciato questa sera» il écrit à
Pinelli le 15 décembre 1574 : « Vi lasciai di dire che
pregò il Signore nell’hostia dopo molte cose attenenti
a lui che dovessi provveder di buoni servitori sua
Maestà la quale volse abbracciare et la Madre ancora

(1) Cod. II, f. 9. Cet t e lettr e n e porte pas d e d a te , m ais do it
être de la fin d e 1574, puisqu’on y parle d ’une lettr e d e Pinelli du
30 septem bre et d u retour d e Pologne.
(2) Cod. I I , f. 22 ; eod. I, f. 178; cod. II, f. 9.
(3) Cod. II, f. 23.

�et che gli dessino lor perdonanza. Certo che in quella
persona et in quella eloquenza intrepida fu cosa molto
lugubre et da dolerne sino a quelli Ugonotti » (1).
D ’Avignon Corbinelli revint à Lyon en passant
par Valence où il visita Cujas (2) ; il voyage avec
le roi et l’armée (3) et arrive à Lyon, où une bonne
nouvelle l’attend.

Corbine lli
le c te u r
de H e n r i III (1575).

Il s’empresse de la communiquer à Pinelli
le 5 février 1575. Il écrit : « Qua stetton

5 giorni et la Regina al partir suo mi disse che il Re
aveva segnato la mattina il rolo de’ suoi servitori (cosa
che si suol sempre far occultamente) et che haveva
voluto che io vi fussi compreso con la medesima
pensione di Pollonia et titolo di suo lettore, perchè
voleva attendere et servirsi di me poichè m ’aveva
conosciuto in Pollonia et visto che io l’avevo sempre
seguitato. Io non credo che la Regina mi babbi detto

(1) Cod. II , ff. 25v-26 ; voy. aussi cod. I I ff. 8, 9, 23, 25, 27,
28 ; V oy. la description de la m ort du cardinal d e Lorraine dans
l ’E s t o il e , Journal des choses mémor. adv. dur. le règne de H enry I I I ,
Cologne 1746, I, pag. 143 e t 144.
(2) Cod. II , f. 8 ; voy. I I partie, chap. 5.
(3) Cod. II, f. 8 : « T o rnamo col R e, m arciamo in battaglie.
Cavaleggieri di Papi, Reistri, Svizeri e t tu t t e q u este cose. Non
senza tim ore v edem m o l’assedio d i L ivrone , trincere , batterie et
dei corpi ignudi. A rrivam m o a Valenza. V edem m o il bellissimo
studio e t di m olti belli libri antichi ornati del C ujatio ».

�bugie perchè io non gli domandavo di nulla, nè hebbi
tempo

a

informarmene

da

altri,

perchè ognuno

partì » (1).
Il faut que la reine ait approuvé le choix fait par
son fils si elle se hâte de le communiquer à Corbinelli.
Cela est d ’autant plus intéressant que Catherine re­
commandait instamment à son fils en 1574 (2) de choi­
sir ses serviteurs avec soin parmi les gens de mérite.
Cette nouvelle fut confirmée à Corbinelli quelques
jours plus tard à Paris. Il écrit : « Per avisar V. S.
come già più giorni sono, sono in Parigi et è vero quello
che la Regina mi disse a Lione » (3).
Alors commence pour Corbinelli une période heu­
reuse pendant laquelle il a les faveurs du roi qui le
protège. Il se trouve souvent auprès de Sa Majesté
en vertu de ses fonctions de

lecteur (4). L’ayant

« in sì buon concetto » (5), le roi lui fait des promesses

(1) Cod. II , f. 30.
(2) L a lettr e écrite d e L yo n par Catherine e t dans laquelle
elle recommande à son fils de choisir son entourage avec tous les
soins a été publiée pour la première fois par la Revue des Quest,
hist. L V I (1894) p. 424.
(3) Cod. I I , f. 34.
(4) L e roi lui a ya n t dem andé la Sporta par G e l l i , Corbinelli
s’em presse de la dem ander pour lui à Pinelli (Cod. II, f. 33). Il d e ­
m ande aussi un Salluste pour le roi et sim ili. V oy. D a v il a , H ist. des
guerres civ., tom . I I , pag. 121 e t 122. Il prie Pinelli de lui suggérer
quelques livres pour lui-m êm e ou pour le roi « cose poche e t piccole
e t che costino m olto » (Cod. II , f. 35).
(5) Cod. I, f. 180.

�V

sans lui payer ses gages, et Corbinelli à bout de ressour­
ces ne peut faire imprimer de livres (1). Profitant
de l’influence qu’il peut exercer sur l ’esprit de Henri,
tantôt il lui propose d’appeler à la cour des Italiens
qui ont demandé à Corbinelli d ’intercéder pour eux,
tantôt il lui présente des ouvrages nouveaux ; c’est
ainsi qu’il risque de se brouiller avec l’ambassadeur,
parce qu’il a devancé celui ci en montrant au roi les
livres mêmes que l’ambassadeur voulait lui présenter.
Enfin l’année suivante Corbinelli, qui depuis long­
temps avait été obligé de délaisser ses études, put les
reprendre et il commença l’impression du Guicciardini
qu’il dédia à la reine. Elle fut rapidement achevée ;
Corbinelli en profita pour aller prendre un peu de
repos à Épernay dans l’abbaye de Pierre Del Bene,
et cela à l’insu du roi et de la reine (2).
Il y passa agréablement le temps (3), mais avant
de partir, il reçut la nouvelle assez désagréable que sa
maison avait été mise sens dessus dessous, par on ne
sait qui, ce qui le fâcha (4). A peine revenu à Paris
(1) Le 8 m ai 1575 il é c rit: « Siam o in estrem e miserie di d a ­
nari, credo ci m orrem o di fam e o ci bisognerà andar con Dio. Però
non è tem po da pericoli » (Cod. I, f. 181). E t encore : «Io et gli altri
miei pari stiam o com e zingari, n o n ci ferm iam o mai in un luogo
un’ora non dirò lieta m a riposata ».
(2) Il d it que cette abbaye se trouve à É pernay. Il s’agit
donc d u prieuré de la Celle que Del Bene possédait dans le diocèse
d e Meaux (Comité Archéol. de Sens, Mémoires I I I , ser. I, pag. 10).
(3) Cod. II , f. 39 .
(4) Cod. I, f. 188.

�la reine lui ordonna de préparer une édition de Fra
Jacopone ; Corbinelli s’en occupa plusieurs années de
suite sans en venir à bout (1).
La peste qui sévit en France pendant la dernière
moitié de 1576 décima la population et désola le pays ;
mais les parents de Corbinelli heureusement échap­
pèrent tous à la terrible contagion sauf un, dont il
espère hériter, ce qu’il dut pourtant attendre plus d ’une
année (2). En outre, il espère que la reine lui payera
ses leçons sur Jacopone et cela va le remettre à flot (3).
Encore une lacune: plus de lettres jusqu’à la fin
de 1576, puis deux pages du 1.er janvier 1577 (4) et
nouveau silence jusqu’au mois d’avril (5). Dans

(1) V oy. cod. I, 118, 190, 199, 226, 236 , 247, 250 ; II , f. 35,
29, 187 ; 119, 138, 153. Il d it que la reine aurait voulu faire un
présent aux Capucins de l’édition d e Jacopone soignée par lui. Dans
une lettr e du 19 ju in 1579 Corbinelli d it avoir annoté d ix chants
d e Jacopone (Cod. I, f. 250). Dans l’année de 1583, il d it q u ’il est en
train d ’expliquer Jacopone « p er il nostro re p eniten te » (Cod. II,
f. 118). Il paraît que Corbinelli possédait un m ss. des laudi d e Fra
Jacopone : vo y . cod. I, f. 199. V o y. à propos de l’édition de Jaco­
pone que Corbinelli aurait d û exécuter par ordre de la reine, la
l ettr e de P o s t e l publiée dans l’édition du De vulgari eloquentia
faite par Corbinelli en 1577, pp. 71, 75.
(2) Cod. I, f. 173. Corbinelli pria V incenzo A lam anni « di
negotiar con sua A ltezza » pour pouvoir être déclaré héritier du
paren t de N antes. (Sur le Corb. d e N antes, v o y . P ic o t , Oeuvr. cit.
pag. 125). Vincenzo Alam anni n ’osa pas, quoique « era cosa che
quegli non m i poteva negare senza m ostrare miseria di cuore.... Io
feci senza il Duca. Fui dichiarato herede , e t sono » (Cod I , f. 195).
(3) Cod. I, ff. 189, 190.
(4) Cod. I, f. 191.
(5) Cod. I, f. 192.

�cette lettre, Corbinelli se plaint de ce que plusieurs de
ses lettres aient été perdues. Remarquons qu’à la fin
de 1576 avait commencé la légation de Sinolfo Saracini,
ouvrant une des plus infâmes périodes de persécution
et d ’espionnage de la part du Grand-duc et de ses émis­
saires (1).

P e r s é c u t i o n s du
G r a n d D u c c o n tr e
les exilés flo r en tin s
é ta blis à la Cour

(1577-1579).

Corbinelli écrit à Pinelli qu’il attend de
Lyon «qualche burrasca » et observe : quod
sors feret feremus aequo animo (2). Quant
à lui, il ne veut pas s’en préoccuper ;

il vit dans un bel « casino et bello studiolo ». Il est en
relations avec la famille Del Bene et avec les D ’Hémery
très en faveur à la cour, bien vus par le roi et par Ca­
therine de Médicis (3). Ses gages sont plus élevés
que ceux des autres serviteurs du roi (4).
(1) V oy. Négociations diplom. de la France avec la Toscane,
Documents recueillis par G iu s e p p e Ca n e s t R in i e t publiés par A b e L
D e s j a r d in s , Paris, I m p. N a t., 1872, vol. IV , pag. 75. (Légation de
Sinolfo Saracini, 1576 -1580).
(2) Cod. I, f. 192.
(3) Cod. I , f. 195 ; 197v : « Io ebbi di poi u n ’altra lette ra
p er la Sign.ra d ’H ém ery (c’est u n e des filles d e D avila qui s’éta it
mariée à d ’H ém ery depuis peu) con una m ia coperta (??) la quale andò
con l’altra e t ho gran paura che questo verno noi non rivedremo
d ette dam e a falta di trovar case .... La regina n e dim anda spesso e t
si v ede che se bene ella è assente gli porta una buona affetione , et
anche si vede essere li effetti ».
(4) Il d it q u ’on lui donne 1200 écus par an : m alheureusem ent
Corbinelli ne réussit pas toujours à se faire payer l'argent q u ’on lui
doit (Cod. I, f. 195). Il connaît cependant Forget, qui plus d ’une fois

�« La burrasca » que Corbinelli avait prévue n’éclata
que trop tôt. Malheureusement les lettres sur les pre­
miers mois de 1578 ont été perdues ; on est plus ren­
seigné sur cette période de la vie de Corbinelli par les
dépêches de Sinolfo Saracini et de Curzio Picchena,
son secrétaire, que par les lettres de Corbinelli. Ces
lettres révèlent cependant quelques détails longtemps
ignorés. Les persécutions contre Antonio Capponi et
Francesco Alamanni, deux exilés amis de Corbinelli
avaient commencé depuis le mois de février 1577 (1).
Capponi voulut se venger de Curzio da Picchena, mais
Annibal Chiaramonti et Albertinelli mirent ce dernier
et l’ambassadeur en garde, en ajoutant « che tutte
queste pratiche si trattano in casa di Jacopo Corbinelli
con la consulta del capitano Bernardo Girolami, di

prit sur lui d e faire payer à Corbinelli l’argent qui lui é ta it dû. Cor­
binelli lui est reconnaissant et d it q u ’il ne saurait com m ente se tirer
d ’embarras s’il ne connaissait Forget « che dice : lasciate fare a m e »
(Cod. I, f. 216).
(1) N égoc. dipl. IV p. 113. Sinolfo Saracini d em ande s’il doit
les faire tuer. L e 7 m ars, il s’excuse d e n ’y avoir pas réussi. L e 20 mars
il annonce que Eschini s’est présenté pour accomplir cette tâche
(pag. 119). Eschini est jeté en prison, il est relâché fa u te d e preuves,
puis repris de nouveau pour d ettes. Le 20 ju illet (pag. 121) il annonce
q u ’il est plus difficile q u ’il n e l’a va it cru d e faire assassiner les d eux
proscrits. L e 12 novem bre (pag. 132) trois assassins o n t assailli
Capponi en Angleterre où il a va it pu se réfugier. Capponi réussit
à s’esquiver, après avoir tué l’un d es bandits. Dans la dépêche du
31 décembre 1577 Sinolfo Saracini écrit que l'exécution d e l’aff aire
est dev enue encore plus difficile après l’assassinat d e Troilo Orsini
qui a infinim ent irrité le roi e t les juges (pag. 136).

�un tale capitano Sernigi et di detto Antonio Capponi
e Roberto Venturi ». C’est sans doute a cette dénon­
ciation de Chiaramonti que fait allusion Corbinelli
dans sa lettre du 1.er Carême 1578 : « Ma dubito bene
che mi bisogni pensar a altro, per che quando io estimavo
d'esser già passato in oblivione a nimici miei, mi veggo
essere nella memoria loro più che mai et ho scoperto
qualche gentilhuomo de nostri spiissima del D[uca]
haver fatto iniqui offitii su l’occasione di quello Ant.°
Capponi di che s’è acceso un gran fuoco fra certi da
non si spegner che col sangue » (1).
On s’empressa de faire le silence sur cette affaire,
parce que Annibal Chiaramonti ne voulait pas que
son nom fût en jeu (2) et Corbinelli continue à la
cour sa vie ordinaire ; il est en relations avec des grands
personnages et des lettrés (3).
Toujours les mêmes désirs et les mêmes regrets. Il
voudrait imprimer Sainte Catherine pour la reine
mère, mais faute d ’argent il doit y renoncer : « Bisogna
che V. S. sappia che qua si stima ogni cosa et che io
ho bisogno di certi che si tengon molto serviti da me
(1) Cod. I, f. 199.
(2) 2 février 1578. Négoc. diplom., IV , pag. 138.
(3) Il es t in vité à d îner chez M .m e Del B ene, Nazareth, Micheli
(Cod. I, f. 216). L ’A m bassad eur d e Toscane dans la dépêche du
2 février 1578 se plaint avec le Grand-duc d es faveurs q u e l’on ac­
corde aux Florentins (pag. 138). Il d it q u e le roi a accordé des ré­
compenses à Bernardo Girolam i, à Lorenzo Tornabuoni, à R oberto
V enturi et à P . Paolo Tosinghi.

�perchè mi stimon molto come huomini che non inten­
dono più che tanto » (1).
Cette confidence faite par Corbinelli à Pinelli nous
explique quelle était la place que tenait Corbinelli
à la cour et l’estime qu’il avait su y mériter : elle nous
explique aussi pourquoi Corbinelli n’eut plus à craindre
les persécutions du Grand-duc, quoique ce dernier fût
au courant de la part que Corbinelli avait prise dans
la conjuration de Capponi.
Lorsque après deux années de poursuite Alamanni
fut assassiné, Corbinelli l’apprit immédiatement. Ce
qu’il écrit à Pinelli coïncide parfaitement avec la re­
lation de Saracini (2). « Hebbi ieri lettere di Chabane
presso a Limoges a mezza giornata come un di quei
congiurati ultimi detto Franc.º Alamanni fu ammaz­
zato nel tornar di Limoges et morto insieme con lui
il governatore di detto castello, essendo affrontati da
certi armati di corsaletto, contro a quelli doppo le pi­
stole tirate si difesono con spade eccessivamente bene,
talmente che tutto quel popolo ha ammirato questo
morto ; nel combattere sopraggiunser 6 d’imboscata,
i quali li lasciorno per terra et dicono che v ’era un Ta­
liano stato indiritto di qua a quei Capitani Franzesi
che prima l’affrontorno con forte (?) argenti (?) come anco
per l’ultime parole di detto Alamanni, che hebbe tempo

(1) Cod. I, f. 216v.
(2) N égociations, IV , pag. 190 ; cod . I, f. 210v.

�a vivere quella notte, si comprese il fatto come può
star ».
Quelque temps après, Corbinelli annonce à Pinelli
que Capponi a mis la main sur l’assassin d’Alamanni
et peut le faire pendre (1).
S’il ne semble pas avoir été profondément touché
par le meurtre d’Alamanni, il est au contraire tout
bouleversé vers la fin de 1578 par un autre assassinat
perpétré par les émissaires du Grand-duc. Corbinelli,
qui fut témoin du meurtre, le décrit de la sorte : « Non
ho prima risposto all’ultima sua non so per che, per in­
fingardaggine et questo sarà per aphorismo. La causa
che agl’8 di questo sull’accender de lumi il cap.no
Ber.do Girolami toccò una pistolettata da quel Ro­
m agniolo che noi havevamo in prigione, che poi
seppe far tanto et noi sì poco che gl’uscì, detto Horatio
Eschini, il quale fuggendosene sul suo cavallo si incon­
trò in Raff.º Girolami, suo nipote che era sulla mia
porta, il quale presago del fatto, havendo udito lo
scoppio di 3 palle di piombo si parò davanti a costui
che fuggiva et gl’aggiustò sì bene la spada al fianco
che gliene passò tu tt’a dua et se ne fuggì con la spada
nuda. Dreto gli corser molti et spetialmente il povero
cap.no B er.do ferito nelle rene sotto la spalla dritta
et passato dall’altro lato, rotto costole etc. con la
spada nuda etc. ma non fu giunto che hieri che si ri­
1 ) L e 26 octobre 1578 (Cod. I, f. 19).

�trovò presso au Lovre in casa un barbiere ferito a
morte et stato cercato 3 dì continui per tutte le
case » (1).
Pendant le jugement de

Eschini (2)

Corbinelli

jugea plus prudent de rester chez lui : « Vengo ora a
Demetrio. Poi che me ne esortate, presto mi ci metterò
se non fussi per altro per havere occasione di starmi in
casa poichè il nostro padron da Firenze ci vuol tutti
morti » (3). Il ne peut

être

tranquille jusqu’à ce

que tout soit terminé : « Io so bene che il Re è adirato,
el consiglio, et che la Reg.a madre ha scritto qua let­
tere di fuoco et s’aspetta un corriere d’hora in hora
di Fior.za » (4).
Jusqu’ici Corbinelli ne nous a rien dit de nouveau
sur les persécutions du Grand-duc, rien que nous ne
sussions déjà par Desjardins. Voici ce qu’il ajoute
d’intéressant, pouvant nous éclairer sur les rapports
entre le Duc de Toscane et Corbinelli. Il écrit : « Il
segretario di Toscana (5) uscì per forza di favori et
contro si può dire alla voluntà del Re; per haver, dice
la sententia che io non ho visto, cospirato et aiutato
alla morte de detto cap.no Bern.do et d’altri, hebbe
bando et s’è ito con Dio. Mi faceva l’amico assai
(1) Cod. I, f. 220.
(2) Corbinelli décrit la m o rt de Eschini et les révélations
faites par lui a va n t d e m ourir (Cod. I, f. 221 e t 222).
(3) Cod. I, f. 225. On fait allusion à D em etrio Falereo; voy.
aussi p. 37, n. 2.
(4) Cod. I, f. 227.
(3) C’est Curzio da Picchena.

�perchè io fui quasi causa che gl'entrassi in quel servitio,
dove luj poi di moto proprio ha dato fuoco a tutte
queste cose, havendo già havuto qualche sospetto della
vita sua. Che pochi sanno questi particulari » (1).

Corbinelli

p ro té gé

Malgré cette affaire et peut-être à cause

p a r C at her ine.

de cette affaire, au commencement de 1579
Corbinelli semble être plus que jamais en faveur auprès
de la reine. Elle voudrait lui faire accorder un prieuré
et regrette de l’avoir promis auparavant à une autre
personne (2). Mais au commencement de ’79 voilà que
de nouveau Corbinelli n’est pas satisfait de la vie qu’il
mène; il dit qu’il est «scortigianato». Un peu de tristesse
semble s’être insinuée dans son âme; il entreprend la
lecture de St. Bernard et des Pères. Suit une courte
absence de Paris au commencement de 1579; mais il re­
vint assez tôt pour assister à l’entrée du duc d ’Anjou dans
Paris et à sa réconciliation avec le roi son frère (3).
Corbinelli put lui parler pendant les jours qui suivirent.
(1) Cod. I, f. 231.
(2) Cod. I, ff. 229 , 236 .
(3) Cod. I, f. 238 : « E ccoti su la n o tte accompagnato da
4 cavalli soli et due soli suoi principali Chavalleri et l’omo di casa (?),
M ons.re, che trova il R e suo fratello ritirato dopo cena. V i prem etto
che corse tu tta quella n o tte e’l giorno appresso per tu tto il Vangelo
del figliuol prodigo. Non si p o tevono staccare di toccarsi le mani,
d ’accollarsi. Insom m a dorm irono la n o tte in un m edesim o letto .
I maginatevi tu tti gli a tti di am orevolezza, tu tte le parole di dolcezza
che ogn’uno sentiva dalle lor bocche usare, e t non pensate d ’im m agi­
narvi a un pezzo la verità ».

�Il écrit : « Bacio le mani di V. S. insieme col mio Mons.
le Duc che dice hora tutti i mali del Boussy » (1).
Il passe maintenant la matinée sur Demetrio ; le
soir, il s’occupe de Jacopone, tout en mourant presque
de faim, car on ne lui paye pas ses gages (2). Et malgré
sa pénurie, il intercède pour faire accorder des secours
à d ’autres indigents, ce dont il n’est pas médiocrement
surpris lui-même (3). Enfin après beaucoup d ’insistance
il reçut peut-être quelque don du roi, car il écrit le
6 octobre

1579 (4) : « Ne è huomo nato che vegga

danari del Re se non forse il Corb.o, Dio lodato ».

Corbinelli c r a i n t de

C’est à la fin de 1579 que l’on doit pla­

p e r d r e la f a v e u r de
C a t h e r in e (1578).

cer un événement qui jeta Corbinelli
durant plusieurs mois de suite dans une

grande inquiétude. Comme cela arrive assez souvent,
on ne peut en retracer dans ses lettres tous les détails.
Voici ce qui dut probablement arriver : un valet du
duc d ’Anjou, étroitement lié avec Corbinelli, fut vers
ce temps dépêché en grand secret par le duc d ’Anjou
à la reine Catherine qui séjournait à Lyon. Corbinelli
(1) Cod. I, f. 244. Corbinelli parle d e B ussy d'A m boise p lu ­
sieurs fois dans la correspondance.
(2) Il d it que qui n ’a pour protecteurs q u e le roi ou la reine
est « mal fondato » (Cod. I , f. 256).
(3) Il parle par ex em ple au roi pour Jasone, u n am i d e Pi­
nelli : voy. aussi cod. I, f. 255.
(4) Cod. II, f. 42.

�en avait profité pour lui confier quelques livres et
des lettres pour Pinelli ; aussi quelle fut son angoisse,
lorsqu’il apprit que la reine avait retenu le valet au
lieu de le laisser poursuivre sa route

pour l’Italie,

comme Corbinelli l’avait supposé (1).
Il craint « qualche mala impressione » : il est en
peine non seulement parce que les lettres ne pourront
parvenir entre les mains de Pinelli, mais parce qu’il
craint que les livres aussi bien que les lettres confiées
au valet ne tombent entre les mains de la reine. Il ne
voudrait pas être considéré « troppo curioso in certe
cose » (2), si jamais on venait à savoir quelle sorte
de livres Corbinelli envoyait à Pinelli.
Le 11 novembre ’79 Corbinelli commence à se ras­
surer un peu. I l s’est trouvé quatre jours de suite avec
la reine et «non h o havuto — dit-il — che buona cera» (3).
Corbinelli n’entendit plus parler du valet ; quant à lui,
il fit semblant de tout ignorer et se garda bien de re­
demander à la reine le livre destiné à Pinelli (4).
(1) Cod. II , ff. 41, 45, 51.
(2) Cod. II , f. 4 9 : « I l libro è quello che m 'im porta p iù » .
Il s’agit de deu x volum es sur l’histoire d es g u erres d e religion, qui
a va it paru à L yon en 1565 : voy. cod. I, ff. 11 ; 123 e t f. 117 : «Quella
historia dello stato della religione è com posta dal card. Chastillon. Per
avviso ». Cfr. cod. I, f. 123. L e vo lu m e éta it de la bibliothèque d e
Corbinelli (Cod. II, f. 45): «Per venire alla vostra dico che quel libro
del card. di Chast.on v e l'ho m andato ».
(3) Cod. II , f. 49.
(4) Il d it que très peu de personnes so n t au courant de cette
affaire. Q uant à lui on dirait qu'il n ’aime pas à m ontrer q u ’il a été

�Au commencement de 1580, Corbinelli exprime
encore le désir de se retirer de la cour. Il y est retenu
par la reine auprès de laquelle il se rend tous les jours :
« Io non mi sono ancor ritirato, anzi più cortigiano che
mai et mi bisogna governar la Reg.a sera e mattina et
ragionamento di stato di matrimonij et d’imbassatori ;
che Dio m ’aiuti, ma io mi ritirerò a dispetto di Satana
che non mi lascia stare » (1).

M ariag e d e M ad.lle
de V a u d e m o n t et
v e rs de B argeo.

Je n’ai pu découvrir s’il y réussit, car après
une lettre du 1.er mai 1580, dans laquelle
il se fâche contre un trésorier qui ne vou­

lait le payer à aucun prix, il n’y a plus de notices
jusqu’au mois d ’octobre 1580 (2). Il écrit alors de
Bourbonlancy « dove io mi ritrovo — dit-il — per
certo servitio di Madamisella di Vaudemont sorella
della Regina che è qui a questi antichissimi bagni et
saluberrimi per le parole di Plinio (3), di circa xxx
dì sono et ci staremo ancora xv o x x ».

en relations avec le valet du duc d ’A njou et craint q u ’on ne le croie
d ’intelligence avec lui (Cod. I I , f. 45). Plus tard il espéra pouvoir
retrouver le livre : « H o ben e un po’ di speranza che l’habbia una
persona che io spero potergliene cavar di mano et lo saprò presto »
(Cod. I I , f. 53).
(1) Cod. I I , f. 55.
(2) Cod. II, f. 61.
(3) Il s’agit peu t-être des Aquae B ormonis ·, voy. Corp. In scr.
Lat . X I I I . I, 1. p. 430. PLINE (N . H . I I I , 5, 6) parle au contra ire
d 'A q u ae Sextiae Salluviorum (Aix).

�Le départ fut retardé d’un jour à l’autre. Il s’excuse
auprès de Pinelli de ne pas lui donner de nouvelles
plus intéressantes : « Scusi l’inquietudine della corte, non
habbiamo nè banco nè deschetto dove reclinare» (1).
Personne ne se soucie de revenir à Paris où la peste
sévit. Corbinelli est étonné de la frayeur que cette épi­
démie provoque en France : « Questi di Parigi hanno
sì gran timore di questa peste et ne fanno sì gran tra­
gedie che per huomini barbari ve ne meraviglieresti
et si disdirebbe a un gentilhuomo viniziano » (2).
Le roi arriva à Bourbonlancy le 18 novembre 1580.
Corbinelli le vit et lui parla d ’une oeuvre de Bargeo
qu’on lui avait recommandé de faire connaître au
roi (3). Il se propose de lire au roi les vers qu’on lui
a envoyés, pendant le voyage d ’Orléans à Blois (4),

(1) Cod. I I , f. 63v.
(2) Cod. II , f. 6 1v.
(3) Cod. II , f. 65 ; 66. Corbinelli a vait connu Bargeo à
R om e . De cet t e ville, il envoie à Pinelli un cahier d e n o tes d e cet
hum aniste (Cod. I , f. 22); en 1580 Gennari pria Corbinelli d e pré­
senter au roi les v ers m anuscrits de Bargeo (Cod. II , f. 64).
(4)
L e roi fu t très satisfait de la lecture d es vers de B argeo. Cor­
binelli pria Pinelli d ’en donner à R om e la nouvelle à Bargeo (Cod. II ,
f. 65). Ces vers ne furent pas seulem ent bien accueillis par le roi,
m ais obtinrent beaucoup d e louanges d e la part des érudits : « Questi
d o tti no fanno gran conto » (Cod. II, ff. 69, 75). Gennari écrivit à son
tour à Corbinelli le rem erciant d e ses bons offices auprès du roi pour
Bargeo. Pour l’impression produite sur le roi, voy. cod. II, 95, 105,
106, 107, 109, 112, 116, 117, 123, 125, 132. V oy. sur Bargaeus,
RÜDIGER W ., Petrus Angelius Bargaeus dans N . J a h rb . f . P ädag.
1898, pp. 385 et suiv. ; M an a co rd a G., Petrus Angelius Bargaeus dans
A n n a li Scuola Normale Superiore di Pisa, X V I I I (1905).

�qui doit se faire en barque sur la Loire. La cour de­
vant y passer l’hiver, Corbinelli compte revenir à Paris
pour étudier. La lettre suivante est datée de Blois
15 décembre 1580; Corbinelli s’y trouvait donc av ec la
cour. On attend l’ambassadeur de Ferrare pour con­
clure le mariage entre M.lle de Vaudemont et le prince
d’Este (1). Corbinelli parle de la possibilité de suivre
la soeur de la reine jusqu’à Ferrare, si on l ’y obligeait,
et il promet à Pinelli de ne pas négliger les occasions
d’apprendre à quoi s’en tenir (2) : « Hoggi son com­
parsi tutti gl’ambassadori et credo che posdomani
harà udienza quello del Duca di Ferrara in materia
del mariaggio di Mad.lla di Vadomonte et ne dirò
poi a V. S. il seguito et quello che questa pratica mi
partorirà che mi vorrebbe far ferrarese, ma io temo
che io diventerei fiorentino alla fine et non mi man­
cherebbe altro in mia vecchiaia. Che mi consiglierete
voi ? » (3).
Corbinelli fut présent à la demande de mariage de
M.lle de Vaudemont : « Altro non so che dire a V. S.
(1 ) I l s’agit d ’Alphonse d ’E ste : vo y. A. S o l e r t i , Ferrara e
la corte Estense nella seconda metà del secolo X V I , C ittà di Castello,

1891.
(2) Cod. II, f. 68.
(3) Cod. II , f. 69v . Un passage d ’une lettre du 20 septem bre
1580 p eu t je ter d e la lumière sur ce passage un peu obscur : « La
Regina regnante ha fa tto u n ’opera di carità di aver accettato p er
servitio de la Damigella sua sorella la m ia figliuola di XI anni la
quale se ne v errà a vivere a Ferrara, et forse anch'io se io non a vessi
paura dell'inquisizione di Firenze » (Cod. I I , f. 70v).

�se non che hieri l’Imbassadore Ferrarese parlò al Re,
Regina Madre, Regina Regnante per conto del ma­
riaggio di Mad.lla Vadomonte et furno me presente
per tutto, ricevuta loro imbasciata allegrissimamente
et hoggi in particulare sono stati a visitare alla sua
camera detta Madamisella, la quale non dimanda che
battaglia » (1).
Corbinelli n’est pas content du tout de rester à
Blois à cause de ses études. Il revint à Paris le 11 janvier
1581 : le roi, paraît-il, n’était pas favorable au mariage
de la soeur de la reine (2).
Corbinelli, retourné à Blois le 16 mars 1581, dit
que le mariage n ’est pas encore conclu (3). Il revient
encore à Paris le 15 avril 1581 (4) : et de Paris une
dernière fois à Blois, où il se trouve le 1.er juin. Enfin
rentré à Paris, il suit la cour à Saint Maur; de là, il an­
nonce à Pinelli que le « mariaggio si roppe » sans donner
d ’autres détails (5).
(1) Cod. I I , f. 70-70v.
(2) Cod. II , f. 73. «Lasciai gli Im basciatori di Ferrara che d o ­
vevano spedir costà per sapere se S[ua] A ltezza voleva accetta re
questi scarsi partiti proposti di qua per conto d el Mariaggio di M.lla
di V ad om onte....» On sait q u e le roi maria M.lle de V audem ont
à son favori D ’A rques: vo y. P . d e l’E s t o i l e , Journal d'H enri I I I ,
Sep t. 1581 (dans M em oires-Journ a u x de P. de l'E ., Paris 1875, II,
p. 22).
(3) Cod. II , f. 77.
(4) Cod. I I , f. 83.
(5) Cod. II, f. 83.

�M énage

de C o rbi­

n elli en 1581.
é tu d e s.

Ses

A Paris, où il est revenu le 30 juillet 1581,
il est bien logé maintenant : « Io ho com­
pero una (sic) οιχιδιου assai assettatetto che

tocca quasi la casa di M.m
a Del Bene : 700 scudi et
quivi sgombero questo san Giovanni, così non uscirem
più di case aliene, ogni anno: che son tante morte. Io
ho fatto questo avanzo delle mie pensioni da 7 anni
in qua et son pagato dal Re sino a questo giorno,
cosa che non può dire nessun altro. Ma non ho havuto
altro che di tre doni che m’ha fatto, nulla me n ’è ve­
nuto, ho casa et suoi fornimenti et i miei libri ; trois
enfants (1) et six escus de testons; une chambrière,
un serviteur. Haec sunt in mea domo. Point de debte.
Point de maladie » (2).
La reine, la femme du roi, lui fit présent de 400
écus (3) pour le remercier peut-être de ce qu’il avait
fait pendant les négociations du mariage de sa soeur.
(1) Ic i Corbinelli ne parle que d e trois enfants. E n 1583
(Cod. II, f. 117) il dira q u'il en a cin q : « Mon m esnaige è di cinque
figliuoli, cinque cure o cinque piaghe : d u e fem ine, maschi tre, d e
quali uno n ’andrà a R o m a fra 18 mesi ne Jesuisti » (Sur les enfants
de Corbinelli, voy. J a l , Dict. crit.). Corbinelli parle encore d e ses
fils dans une lettre du 16 novem bre 1583 (Cod. I I , f. 122v) : « A chi
èpadre piaccion queste imbasciate. Voi altri siete padri di libri :
non siete nulla in q u esto m ondo; almanco s’io non ho nulla io ho
pur cinque figliuoli, d u e fem ine e t 3 maschi. N on decet tam vetus sine
liberis nomen esse, sed indidem semper ingenerari ».
(2) Cod. II , f. 28v.
(3) Cod I I , f. 87.

�Quant à ses études, Corbinelli n’a plus le temps de
s’en occuper. Vers la fin de cette année 1581, assez
bonne pour Corbinelli si l’on pense aux nombreux
témoignages qu’il avait reçus de la faveur du roi et
de la reine, il fut tourmenté par une maladie de sa
femme.

Il écrit à Pinelli : « Et perderò un gran

braccio alle cose mie domestiche et familiari et più
care » (1) : Corbinelli n ’ose espérer la guérison, mais sa
femme dut se rétablir car elle vivait encore deux ans
après (2).
Au commencement de 1582, Corbinelli se plaint
encore de la vie de courtisan à laquelle il est assu­
jetti,

lui qui voudrait

se consacrer

à l'étude.

Il

est repris encore une fois par le désir de se retirer
de la cour : « Or sono interamente deliberato di ridurmi
a una lettione sola come della Bibbia, di S. Bernardo
et simile cose et forse attendere, se memoria valebit
alla lingua hebrea per non vedere nè saper più nulla
che sia d’altre cose. Altre volte io fui per ridurmi a
questo vivere, ma la fortuna m ’interroppe et veggo
che ci bisogna ben dell’aiuto de Dio innanzi che tu possi
ripigliarti questo cammino et che non si può fare a
nostra posta. La Reg.a Madre m’ ha donato anche
lei 400 scudi co’ quali andrò accomodandomi in casa
et se io potrò ottenere reipsa un dono hor dal Re di

(1) Cod. II , f. 91.
(2) Cod. II , f. 134 (le 7 août 1584).

�4mscudi come piacerà forse a Dio che io ottenga, potrò
lasciare questo poco di bene a chi viene doppo me con
2m altri scudi che le regine mi potrebbon anche loro
donare per ultimo, dico per ultimo per che se questo
non mi riesce, io sono risoluto in tutti i modi di
quietarmi » (1).
Corbinelli ne put cependant réaliser son projet.
Il s’occupe en 1582 de l’impression de la Syrias de
Bargeo (2). Il suit la cour à Fontainebleau (3), en
revient avec la bonne intention de travailler ferme
pendant l’hiver et part aussitôt avec la cour pour
Saint Maur (4). Il est à Paris le mois d ’octobre et y
reste définitivement.
La recherche de livres pour Pinelli (5) et l’impres­
sion des oeuvres d ’Audebert (6) tinrent Corbinelli oc­
cupé pendant une bonne partie de 1583.

E s p o ir d ’u n v o y a g e
à R o m e (1584).

Il espérait pouvoir faire bientôt un vo­
yage à Rome pour accompagner son fils

dans un collège, mais retardant ce voyage d ’une année
à l’autre, il finit par trouver que son fils pouvait bien y
(1) Cod. I I , f. 92.
(2) Sur l'impression d e Bargeo : voy. n. 155 e t Appendice A.
(3) Cod. I I , f. 97.
(4) Cod. I I , ff. 102 et 103.
(5) Il dev a it s’en occuper plus q u e d ’ordinaire , car D upuy qui
le substituait auprès d e Pinelli, é ta it absent depuis quelque tem ps.
(6) V oy. Appendice A.

�aller tout seul (1). Pendant le commencement de 1584,
ayant été malade, il commença la traduction de Ville­
hardouin « in lingua villana ». C’étaient des seigneurs
de la cour qui l’en avaient requis (2).

années

En 1584 Corbinelli remarque que le temps

c o rre s p o n ­

est de moins en moins favorable à une

D e rn iè re s
de la
dance.

vie de cour et que beaucoup de per­
sonnages qui avaient autrefois une grande influence
sur le roi tombent maintenant en disgrâce (3). Lui­
même, il est résigné à sa pauvreté, quoiqu’il en souffre
toujours et peut-être plus qu’auparavant. Le 8 octobre
1584, il écrit à Pinelli : « Ma io son sì solo, le occupa­
tioni mie sì grandi, l’imprese sì diverse che l’una

(1) L e 1.er octobre 1584 Corbinelli n ’a pas encore abandonné
l’idée d ’accompagner son fils (Cod. II , f. 140). Il retarde ensuite d ’un
an ce voyage (Cod. II , f. 141). L e 25 octobre 1585 il change d ’avis
e t d it que son fils peu t quand m êm e se rendre to u t seul à R om e
(Cod. II, f. 174). J e n e sais si ce fils éta it l'aîné. Cela se pourrait.
D ans ce cas, il s’agirait d e son fils Jacques, né le 16 avril 1574 (Voy.
J AL,, Dict. crit., pag. 425).
(2) Cod I I , f. 129. V o y . C r e s c i n i , Per gli studii romanzi,
pag. 187 et suiv.
(3) Cod. II , f. 138v. « Cadde V ydeville gran personaggio nelli
principali affari del Regno : figlio già d ’un serruriere et lacque, poi
scrivano sotto il conte di R e tz, poi finanziere, oggi huom o di 500 mila
scudi, se non son m olto più. Così s’aspetta degli altri tom boli nelle
p ersone più grandi. Il R e a ttende a questi con le sue divotioni fre­
quenti et Dio n ’aiuti tu tti. L e cose van b en p er pochissimi, col
tem po forse si potrebbe raccomodare il m ondo ».

�insolla l’altra et così non conduco mai nulla et nè
mai trovai la povertà più pesante che al presente et
sarà tutta via più. Ma per che l’è dono di Dio et hoggi
anche dono di Re, bisogna contentarsene et mettersela
a entrata » (1).
L’année 1584 est marquée par une reprise d’activité
littéraire. C’est toujours pendant l’hiver que Corbinelli
peut mieux travailler. D ’ailleurs le Décaméron de Sal­
viati, qui vient de paraître, rallume son intérêt pour
des études sur la langue.
A partir du commencement de 1585, Corbinelli
prend aussi un intérêt très vif aux événements politi­
ques de son temps (2). Il nous fait dans ses lettres
un tableau pittoresque de tous les ambassadeurs se suc­
cédant à la cour, des princes de Navarre, de Condé, de
la reine toujours occupée dit-il à conclure « qualche
pace universale », tandis que le roi s’occupe de péni­
tences (3). C’est vers ce temps que Corbinelli fut
chargé par le roi d’une mission auprès de Nazareth,
le nonce du Pape (4).
Le 6 juin 1586 Corbinelli écrit à Pinelli qu’il
a accordé sa fille en

mariage à Mr. de Boullan­

(1) Cod. II , f. 142. Ces phrases fortes et concises sont fré­
quentes dans Corbinelli.
(2) V oy. A ppendice B.
(3) Cod. I I , f. 148. Corbinelli écrit que lui m ême est allé à
la « compagnia dei Penitenti ». V oy. F r é m y , Henri I I I pénitent,
Paris, cfr. D e s j a r d i n s , N égociat. e tc ., IV , p. 32.
(4) V oy. A ppendice B .

�court

(1), que le jeune homme fera avant tout un

voyage en Italie et il le lui présente. Le mariage fut
fixé pour le mois de mai de l ’année suivante ; à cette
occasion, Corbinelli reçut du roi le don d’une belle
somme d’écus (2).
Il avait compté se rendre à Rome après le ma­
riage, c ’est-à- dire dans la seconde moitié de 1587.
Je ne sais s’il le put car la correspondance s’arrête
au mois de février 1587 (3). Corbinelli toutefois
ne mourut pas dans cette année, car nous avons
des preuves qui nous permettent d ’ affirmer qu’il
était encore

vivant

en

1588

et peut-être

même

en 1589 (4).
Il est possible d’ailleurs qu’il soit venu en I talie,
comme il l’avait projeté. Dans ce cas, on pourrait

(1) On connaît une M .
dem’Huillier, fem m e du seigneur d e
Boullancourt, président d e la cham bre des com ptes. J e n e sais si le
Boullancourt connu par Corbinelli appartient à cette fam ille .
(2) Corbinelli dans une lettre du 26 juillet 1586 rem ercie
le roi d e ce don. V oy. Bibl. N at., Paris, Fonds fr. 6631, fol. 15
(Lettres originales à Henri I I I ) .
(3) Cod. II , f. 198 (le 27 février 1587).
(4) N ous possédons une lettr e d ’Ugolino Martelli, évêque de
Glaudèv es, à Corbine lli du 8 février 1588. Il fin it cette lettr e en
souhaitant à Corbinelli : « Che Dio v i m antenga sano con tu tta [la]
vostra famigliuola » : Bibl. N at., Mss. D upuy 704, ff. 117 e t 118.
E nsuite la I I édition d e la Bella M ano par G iu s t o d e ’ C o n t i parue
en 1589 nous perm ettra it d 'ajouter encore u n e autre année. Selon
Bayle, Corbinelli aurait servi le roi H enri I I I en 1589 en com m u­
n iquant avec ses partisans assiégés dans Paris. Je n'ai pas eu le
m oyen de controler cet t e d ernière assertion.

�mieux s’expliquer pourquoi la correspondance s’ar­
rête en 1587. On pourrait en effet supposer que les
lettres écrites par Corbinelli après son retour en France,
ayant été rangées dans un groupe à part, ne nous aient
pas été conservées.

J u g e m e n ts p o rté s
p a r C o rb in elli s u r

Il est intéressant de connaître le juge­

le s F ra n ç a is .

ment porté par Corbinelli sur les Français.

Ce jugement n’a pas varié durant son
séjour en France jusqu’en 1587.
Il n’est pas prévenu contre les Français en gé­
néral et les remarques qu’il fait sur leur caractère ne
sont pas des remarques conventionnelles, qui n ’au­
raient alors aucune valeur particulière ; elles sont tou­
jours l’effet d ’une conviction personnelle et elles sem­
blent avoir été suggérées à Corbinelli par quelque fait
récent qui est venu confirmer son opinion.
Il y a des traits qui, dit-il, sont particuliers aux
Français. Il remarque souvent qu’en

France on a

« l’ habitudine di chieder» (1), ce qui n’arrive pas
autant en Italie. Ennuyé par « l’importunità » des
Français, il n’ose plus — dit-il — accepter de présents
afin de ne pas être obligé à en faire lui-même (2). Il
remarque ensuite que « le cose in Francia non han
duratione » (3): passé le premier moment d ’intérêt,
(1) Cod. I, f. 182.
(2) Cod. I I , f. 35.
(3) Cod. II , f. 53.

�on oublie ce qui a suscité l ’enthousiasme pour se tourner
vers quelque chose de nouveau. De là une préférence
marquée pour tout ce qui vient de paraître et une
aversion particulière à achever ce qui a été entrepris :
« Non finiscono mai nulla » (1).
Il se plaint mainte fois que « a Franzesi non ci pare
mai da consegnar nulla » (2). Pour obtenir quelque
chose, il faut toujours faire des avances : « Però io
non dico che non sia bene usar le creanze, massime
da ben creati, ma disperarsi son semplicità pe’ tempi
d’hoggi et di Francia ». Corbinelli demande souvent
à Pinelli de lui envoyer des objets pour en faire
présents à des personnes auprès desquelles il désire
être en faveur. Il demandera entre autres choses du
savon et il remarquera à plusieurs reprises la saleté des
Français. Dans une lettre d ’août 1571, il écrit: « Racco­
nandom i al mio Girolamo et a quelle vostre pulitezze.
Qui sta lardi e seghi per tutto. Oh ! gran porci » (3).
On trouve enfin dans Corbinelli des plaintes contre
les lenteurs de la justice et l ' incapacité des méde­
cins (4). C’est la même plainte que l’on entend aussi
dans Rabelais et qui reviendra souvent dans l’oeuvre
des écrivains du siècle suivant.
(1) Cod. II , f. 162.
(2) Cod. II , f. 157.
(3) Cod. II, f. 51 ; cfr. cod. I, f. 112v, 145v. Girolamo est le cui­
sinier de P inelli: vo y. pag. 31 n. 4.
(4) Cod. I, f. 166 ; 190.

��DEUXIÈME

LETTRÉS

ET

PARTIE

É R U D IT S

F R A N Ç A IS

L E U R S R A P P O R T S A V E C CO R B I N E L L I

��LETTRÉS

ET

ÉRUDITS

FRANÇAIS

L EU R S RAPPORTS AVEC CO R BIN EL L I

C h a p it r e

I

L A L IT T É R A T U R E E T L A C O U R

En lisant la correspondance de Corbinelli, on s’at­
tendrait à trouver des détails curieux et intéressants
sur la vie et les oeuvres des grands écrivains français du
XVI siècle, surtout sur les deux plus grands dont la
gloire était si répandue dans la seconde moitié du siècle,
Ronsard et Montaigne ; au contraire, pas le moindre
écho de la gloire européenne du «prince des poètes»,
ni la moindre allusion, pouvant nous faire supposer
que le livre si original et charmant du philosophe
périgourdin ait passé entre les mains de Corbinelli. Le
nom de Ronsard n ’est cité par lui qu’une seule fois (1)

(1) Corbinelli écrit à Pinelli : « Q uanto a tre volum i in 16.° del
Ronsardo legato com e dice V. S. si son vend u ti uno scudo e testoni 10
e t questi ultim i si vendono uno scudo testo n i 20 ». (Cod. II , f. 179,

�et comme par hasard ; celui de Montaigne n’est pas
même mentionné : quelques lignes à peine sur Ron­
sard et un éloge enthousiaste de Rabelais (1), voilà à
peu près tout le bagage de notices que l’on peut re­
cueillir sur les grands écrivains français du siècle dans
la correspondance de Corbinelli.
N ’oublions pas que Corbinelli est moins un lettré
qu’un érudit et que, à l’exception de Ronsard, qui
d ’ailleurs se retire de la cour en 1574, alors que Corbi­
nelli n ’y occupait pas encore la place qu’il eut plus
tard sous Henri III, l’entourage du roi était composé
de mauvais poètes pour lesquels Corbinelli n’aura
que du mépris, et d’érudits comme lui avec qui il est
continuellement en rapports et sur lesquels sa corres­
pondance nous éclaire très souvent d’une façon très
intéressante pour connaître plus profondément la vie
intellectuelle des érudits de la Renaissance, et surtout
de ceux qu’il appelait « i più acuti critici » (2).
Corbinelli se tenait aussi en rapport constant avec
des humanistes, et cela pour complaire à Pinelli et
être à même de l’aider,

de le renseigner dans le

champ des recherches.
Il y avait ensuite des grands seigneurs lettrés et

le 1.er janvier 1586). Je n e connais pas d ’édition des oeu v r e sd e R o n ­
sard en trois volum es. Q uant à la dernière édition à laquelle fa it
allusion Corbinelli il s’agit probablem ent de l’édition in f.° d e 1584.
(1) V oy. pag. 94.
(2) V oy. pag. 219.

�des hommes d ’état qui connaissaient Corbinelli, comme
nous l’avons déjà vu (1), et auxquels ce dernier recourait
souvent lorsqu’il voulait se procurer des papiers in­
téressants se rapportant aux évènements politiques
ou des opuscules vite épuisés, ne circulant que dans
les mains de quelques privilégiés.
En dernier lieu, il y avait encore une autre classe
importante de personnes grâce auxquelles Corbinelli
était au courant de tout ce qui paraissait de nouveau
et pouvait l’intéresser ou intéresser Pinelli : j’entends
les imprimeurs et les libraires de la Renaissance sur
qui la correspondance de l’érudit florentin offre plus
d ’un détail intéressant.
En écrivant ses impressions à Pinelli, il juge avec
une

indépendance d’esprit remarquable ; aussi ses

appréciations sur les personnes et les oeuvres n’en ont
elles que plus d ’intérêt et de valeur et contribuent
elles à faire de cette correspondance une oeuvre ori­
ginale et un document précieux.
Si l’on s’en rapporte aux témoignages de Corbinelli
on ne peut se faire de la cour de Henri III une idée
très brillante au point de vue des lettres (2). Je voudrais

(1) V oy pag. 42 et suiv.
(2) M.r Dorez n ’en voudrait p o in t faire un prince de haute cul­
tu re e t intelligence (V. D o re z, A m ad is Ja m yn jugé par une dam e,
dans R ev. hist, litt. franç. 1895, pag. 321). M .r F rém y au contraire
loue la sûre té de sens critique et le goût littéraire d u roi (Voy.
F RÉMY, L 'Acad, des derniers Valois, pag. 139).

�parler et de la faveur dont la littérature italienne
y jouissait et des grands seigneurs érudits qui en fai­
saient partie, mais les quelques passages de la corres­
pondance de Corbinelli sur la vie intellectuelle à la
cour des derniers Valois, ne nous donnent que des
reflets fugitifs de cette vie.
C’est ainsi que Corbinelli nous révèle qu’on lisait
et connaissait Rabelais à la cour de Charles IX .

Il écrit à Pinelli : « Il maestro che mi
viene a leggere (1) les oeuvres de messir
François Rabelais docteur en medicine (2) che scuote

L e c tu re
la is.

de

R abe­

ben la corte del Re fran[zese] et di quei principi che
non c’è altro Aristophane dopo Aristophane (3), eruditi­

(1) J e ne sais qui éta it ce maestro qui ven a it faire la lectu re à
Corbinelli. Celui-ci ajoute en m arge q u ’il fait la lectu re « a guisa
del Morgante ». P eut-être faut-il entendre par là q u ’il déclam e à
haute voix. Corbinelli nous dira q u elques lignes plus loin q u e ce « m ae­
stro » a pour im prim eur Vascosan. Le goût q u e Corbinelli tro u ve à
la lecture de Rabelais n ’a rien qui puisse nous étonner. Ce tte préfé­
rence de Corbinelli pour R a b elais est d u e p eu t-être à l’érudition plus
évidente dans Rabelais que dans to u t autre écrivain, à l’exception
peu t-être de Montaigne, et que Corbinelli adm irait aussi dans Scaliger.
(2) L e com m ence m en t du titre nous p erm et d ’établir q u e Cor­
binelli se servait d e l’édition qui contenait pour la première fois les
quatre livres de Rabelais, ou bien d e l’édition d e L yon d e 1565, qui
com prenait les cinq livres. V oyez T ILLEY, The lit. of the F rench
R enaiss., Cambridge , 1904, I, p. 267.
(3) L a phrase : «che non c’è altro A ristophane dopo Aristophane»
pourrait faire supposer q u e Corbinelli par le m o t de « scuote » ait

�simo di tutte le cose et burlatore di tutti, egregio
ma male stampato et scorretto, mi dice.... (1) etc. ».
Par ces mots : « scuote la corte del Re franzese », on
peut entendre que cette lecture provoquait l’admiration
des courtisans ou sinon de l’admiration, de l’ intérêt
ou bien, si c’est encore trop accorder, de l’indignation;
mais en tout cas, ils montrent que l’auteur de Gar­
gantua si oublié quelques années après sa mort, était
alors bien connu à la cour.
Pas un mot sur les poètes de la Pléiade et sur les
poètes à la mode, favoris de Henri III ; pas une al­
lusion ni à Du Bellay, ni à Belleau, ni à Desportes,
ni à Magny, ni à Jamyn.

G oût de H e n ri III et
des c o u r tis a n s p o u r
les le tt re s d ’a m o u r .

J ’ai parlé plus haut de la faveur géné­
rale dont jouissait la littérature frivole.
On lit dans la correspondance de Corbi­

nelli à quel point allait l’engouement de Henri III et
de ses « mignons » pour les lettres d’amour bien tour­
nées et pour les recueils de passages d ’auteurs sur le
même sujet.

reconnu un b u t satirique à l'oeuvre d e R a b elais. Cela ne m e paraît
pas probable, car Corbinelli n ’aurait pas pu établir de rapprochem ent
entre la cour de H enri I I ou de François I I et la cour d e Gargantua
e t de Pantagruel.
(1) Cet t e lettr e qui se trouve au f. 12 (Cod. I) ne porte l’indica­
tion ni du lieu ni du tem ps.

�Le 15 octobre 1579, Corbinelli remercie Pinelli qui
lui a envoyé Catulle et un volume de lettres d ’amour :
« Perchè qua non corre altro homore nè nel re nè ne’
mignoni et in tutti costoro che far lettere d ’Amore et
vi farei ridere, se io potessi eliminare certi segreti,
άφίστα μ α ι ά υ έ ρ δ
τό, etc. Se tutti quei libri che mi
ιά
havete mandato fussero state lettere amorose buon
per me » (1).
Deux mois après (2), il revient sur le même argu­
ment avec plus de détails : « Pure V. S. ha da sapere
che hoggi in Francia et spetialmente da quei mignoni
et dal capo loro corre l’omore delle lettere bene scritte
et questo bene scrivere non consiste più in una certa
purità, charità nè finalmente come noi diremo in quelle
bellezze che porton seco quelle del Caro o d ’un tale che
è a Roma di cui non mi ricordo il nome (3) ma n’ho
visto qua al Nuntio forse cento sopra tutte l’altre perfet­
tissime: nè io nominerei nessuno nel mio documento (?)
che questi due, parendomi che la lor forma e il loro stile
sia assolutamente έπιστολιχός. Or questo stile non piace,
ma studiasi a mere affettationi così di concetti come
di locutioni talmente che nè Sidonio Apollinare, nè
Symmaco o Cassiodoro nè tutto quello stile panegirico
ci son per nulla. Vi parrebbe un dire da Calvino et simili
(1) Cod. I I , f. 44.
(2) Cod. I I , f. 51.
(3) P uisque Corbinelli lui m êm e ne se rappelle plus le nom d e
cet écrivain, on nous dispensera d e le rechercher.

�iperbo[li]ci (?) di costì, però sono argutie et ingegnosità
et questo credo che venga perchè, essendo poco capace
o nulla la lingua loro di certi naturali artifitii et più
stimati, cercon le stravagantie per darli sapore in qualche
modo più apparente e questo è solo quello che è in
pregio. Hora il Re non solamente scrive et si compiace
di scrivere lettere a donne di corte per suo conto, ma
ancora le scrive per altri ; et in questo sono impiegati
i più belli spiriti et i più favoriti ; et ha dato carica a
Deportes di far questa colletta d’argutie, o come voi
le volete chiamare (1). Io me ne rido del fatto suo
per questa concorrenza ».
En effet « un Franzese Signore che mi può coman­
dare », dit Corbinelli, lui avait demandé de composer
un recueil de « certi sali tratti e χ αριεντισμοί λόγοι χαί
iλαροί per servirsene nelle lettere » (2). Corbinelli
soumet le plan de son ouvrage à Pinelli. Pour en re­
cueillir le matériel, il avait pillé « tutte l’epistole scritte
da Latini » (3), mais il ne savait comment utiliser
et ordonner les passages qu’il avait marqués à la lec­
ture (4). Je ne sais ce que Pinelli lui répondit, et tout
fait supposer que Corbinelli ne s’occupa pas longtemps

(1) J e ne connais p as d e recueil semblable d e la part d e Des­
portes.
(2) Cod. II, f. 41v (le 25 sept. 1579).
(3) Cod. I I , f. 51 (le 12 d ec. 1579 ).
(4) Cod. II, f. 51v: « Di ridurre poi questi charien tism y e t ίλαροί
λόγοι a qualche m etodo e t di titolare in qualche m odo questa

�de ce travail, car il n’en parle plus dans les lettres
suivantes. Très probablement il ne termina pas cet
ouvrage ; et peut-être les livres annotés par lui dans
ce but sont-ils encore enfouis dans quelque biblio­
thèque.
Ce ne fut pas le seul ouvrage resté inachevé de Cor­
binelli qui, tout en élargissant le champ de ses connais­
sances variées, n’ajoutait rien par là à sa gloire.

A c ad é m ie
lais.

du

Pa­

Il nous donne de nombreux détails sur
cette manie des courtisans et il parle à

peine de l’Académie du Palais à laquelle il appartenait
selon M.r Frémy (1).
Les notices de Corbinelli auraient été d’autant
plus précieuses, que les passages des contemporains sur
cette fondation littéraire et scientifique sont très rares.
Il est d ’ailleurs assez significatif que Corbinelli ne
parle qu’une seule fois de l’Académie, dans sa lettre
du 6 février 1576, peu de temps après le retour de

fatica, così p er l'uso di che se n 'h a vesse poi a servire com e p er com ­
m odità et conte nto di chi la fa di haver posto tu tti quei capi so tto i
quali posson cadere la diversità di queste osservanze ; a q u esto ho
p ensato m olto m a non m i soddisfa ancora ».
(1) Oeuvr. cit., pag. 145. A près avoir n o m mé plusieurs m em bres
d e l’A cad. il ajoute : « N ’oublions pas de leur adjoindre les collabo­
rateurs journaliers de Henri I I I , l’abbé Del B ene e t Corbinelli, qui
n ’étaient pas les m oins savants d ’en tre eux ». D ’ailleurs M .r Frém y
n ’appuie cette assertion par aucune preuve.

�Henri III à Paris (1) et c’est pour exprimer sa dés­
approbation.

Dans le postscriptum d’une lettre à

Pinelli, où il a d ’abord parlé de certains livres de Sca­
liger venant de paraître, il dit : « Academie in palazzo
et altre intempestive sapientie », et il ajoute pour expli­
quer le mot de « intempestive » : « Sonvi i deputati,
trattasi pace a impudentissime conditioni » (2). Cor­
binelli fait allusion au caractère philosophique de
l’institution, que les discours de Ronsard, de Despor­
tes, de Jamyn, célèbrent avec enthousiasme. Cependant,
comme il ne dit rien de ces discours dans la corres­
pondance, on pourrait supposer qu’il ne fit pas partie
de cette fameuse Académie.
Si le caractère philosophique était le caractère do­
minant de l’institution, nous savons par M.r Frémy (3)
(1) Il s’agissait probablem ent d ’une des prem ières séances de
l’Académie. M .r F rém y observe à ce propos : « N ous n e som m es point
en mesure de fixer exa ctem en t la date de l’ouverture des séances de
l'Académ ie du Palais ; il est du m oins acquis à l’histoire q u e la Com­
pagnie fonctionnait dans le courant d e l’année 1576 ». Oeuvr. cit.,
pag. 199. Le témoignage de Corbinelli serait m ainten an t le prem ier
docum ent en date.
(2) Cod. I I , f. 3V. Il s’agit d e la paix de B eaulieu conclue le mois
de mai. V oyez L ’E s t o i l e éd. Paris 1575 tom . I, p. 131 au m ois de
mai. Corbinelli le mois de mars 1576 écrit à Pinelli ; « T u tti i d e ­
p u ta ti son comparsi e t della pace al solito si ragiona » (Cod. II,
f. 38). Par cet t e paix on accordait aux réformés six nouvelles places
d e sûreté.
(3) V in g t deu x d e ces discours académiques on t été publiés
par M .r Frém y. Plusieurs pour la prem ière fois d ’après le ms. d e la
Bibl. roy. de Copenhague qui porte l’indication T h o ttshe S a m m l,
n. 315, f.°

�qu’elle s’occupait aussi de questions de linguistique,
de grammaire, d’érudition. Malheureusement celui-ci
dans son ouvrage sur l’Académie en question, ne s’oc­
cupa que des travaux philosophiques de cette société
et ne fit que mentionner à peine ceux des savants et
des humanistes. Probablement les statuts de l’Aca­
démie prévoyaient-ils toutes les différentes recherches,
mais seuls les discours philosophiques furent tenus avec
une certaine règle et un certain apparat, tandis que
savants et érudits, tout en jouissant plus complètement
encore peut-être de la protection accoutumée, purent
exercer leur activité sans entraves, ni contrôle. Nous
savons par exemple que le groupe d’humanistes dont
Corbinelli faisait partie fréquentaient la cour et le roi,
mais jamais en parlant de l’un d ’eux Corbinelli ne
nous laisse entrevoir qu’il appartenait à telle ou telle
académie ; d ’ailleurs lui-même est ouvertement con­
traire à toute académie et je crois que s’il avait réel­
lement fait partie de celle du Palais, il aurait été moins
violent contre toutes les institutions de ce genre (1).
Le roi se retirait fréquemment à Ollainville, où
se tenaient des réunions académiques (2). Deux lettres
(1) V oy. cod. II , f. 195, et en général tous les passages où il
parle de Salviati, de Borghini ou d es regolanti de l’Académie d e
Florence.
(2) N ous avons le témoignage d e Del Bene, am i d e Corbinelli,
qui était aussi m em bre d e l’Académ ie ; il parle d e son séjour depuis
le mois d ’octobre jusqu'au m ois d e novem bre à Ollainville où il
devait prononcer un discours (1580). Voy. le mss. 7 de la bibl. de

�de Corbinelli à Pinelli sont datées de Ollainville où,
dit-il dans l’une, « il re si ritira luy quatriesme ou cin­
quiesm e» (1). Est-ce que peut-être Corbinelli veut faire
allusion à la place occupée par le roi dans ces réunions
littéraires ?
C’est à Ollainville que Scaliger présentera au roi
son Manilius (2). Par la description que Corbinelli nous
fait de cette présentation, ces réunions semblent avoir
eu un caractère d ’intimité exempte de tout apparat.
Sur la troupe des Gelosi qui vint jouer à la cour
vers 1577 (3) devant le roi et ses courtisans, Corbi­
nelli ne nous donne pas de notices. Il se contente d ’an­
noncer à Pinelli qu’on leur a défendu de jouer (4).
Mans, f. 56. M .r C o n d e r c , Les poésies d 'u n florent. à la Cour de France
dans Giorn. stor., X V I I , pag. 1.
(1) Cod. I, f. 233 (le l.er ja n vier 1579). Il dira une a utre fois que
le roi est à Ollainville le 7 nov. 1581 (Cod. II , f. 90). C’est peut-être
dans cet t e année que Del B ene tin t son discours et non pas en 1580
ainsi que Conderc l’a supposé.
(2) Voy. à la pag. 145.
(3) Voy. : B a s c h e t A ., Les comédiens it . à la cour de France,
Paris, 1882 ; P ic o t , I Gelosi in Francia d a n s Rass. bibl. lett. ital. IV
(1896) p. 98; P OUGIN, La comédie italienne en France d a n s Le M énes­
trel, 1884, 1885.
(4) Cod. I, f. 193 (le 22 ju illet 1577). V oy. N e r i, Una supplica
de’ comici Gelosi, dans Gazzetta letteraria, I X , 1885, n . 29. Corbinelli
connut B attista A m orevoli. Il l’appelle par son nom d e théâtre
« La Franceschina comico » (Cod. I, ff. 243, 247, 250, 253). Il d it de
lui : « È tu tta cosa m ia e t à buona persona » (Cod. I, f. 243). V oy.
P ic o t , Una lettera del comico Battista degli Amorevoli dans R ass.
bibl. lett. ital., V I, 1-2.

��Chapitre II
H e n ri

E r u d its
n is tes

et
en

hum a­
ra p p o rt

a v ec C orb in elli.

E stienne

On a dit que « rien n’est indifférent de ce
qui nous renseigne sur la vie des grands
érudits français et sur l’histoire de la

philosophie au X V Ime siècle » (1).
A ce point de vue, la correspondance de Corbinelli
est un document très important, car celui-ci, étant en
rapport avec bon nombre d ’érudits ses contemporains,
il nous donne des renseignements précieux sur leur
vie et sur leur oeuvre. Ces détails étant nombreux et
d ’ailleurs éparpillés un peu partout dans ses lettres,
il m ’a paru que la meilleure manière de les mettre
en lumière et d ’éclaircir certains passages obscurs,
était de parler successivement des érudits et de garder
pour la fin quelques questions générales auxquelles
plusieurs personnages se trouvent rattachés.
(1) Lettres inédit. de M uret (Mel. Graux), Paris, 1894, pag. 381.

�H e n r i E s ti e n n e .

Parmi les grands érudits et les critiques
du siècle que Corbinelli connaissait, Henri

Estienne occupe sinon la première, du moins une des
premières places. Cependant il ne put y avoir entre
eux une grande intimité, car avant tout Estienne qu’on
a appelé « the knight errant of scholarship » (1) ne se
trouvait à Paris que par intervalles (2), et Pinelli ne
le connaissant pas, Corbinelli n’était pas dans la né­
cessité de le voir ou de lui écrire souvent pour le
consulter sur des recherches.
Les rapports entre Estienne et Pinelli furent en
effet très éloignés (3), et quand on connaît l’oeuvre
(1) T i l l e Y, The Liter. o f the French Renaiss., I, pag. 290.
(2) Un d es séjours les plus longs d ’E stienne à Paris fu t le séjour
qu'il fit dans cet t e ville vers 1579. V oy. L. C l e m e n t , H. E stienne et
son oeuvre f rançaise, Paris, 1898; R e n o u a r d , A nna les de l'im p rim e­
rie des E stiennes , etc., Paris , 1843 ; T r a c c o n a g l i a , Contributo allo
studi o dell' italianism o in F rancia, Lodi, 1907 ; P. R ISTELHUBER,
Préf. à l’édition d es Deux dialogues du langage français italianizé,
Paris, 1885, I.
(3) Pinelli ne pria qu 'u n e seule fois Corbinelli d e s’adresser à H enri
E stienne pour avoir certains éclaircissem ents (Cod. I, f. 237, le 16 mars
1579), et E stienne de son côté aida quelquefois Corbinelli dans la
recherche de livres pour son am i. Le 16 mars 1579 il s ’offre d e porter
ju sq u ’à L yon d es livres pour Pinelli, lorsqu’il partira d e Paris. Le
1 mai 1579 (Cod. I, f. 243) il prom et à Corbinelli d e lui procurer l'Al­
phabetum trium linguarum q u ’on ne p o u va it se procurer q u ’à Genève
e t ailleurs seulem ent par hasard. L e 2 a o û t 1579 (Cod. I, f. 255) il
écrit à Genève pour les faire arriver. Il paraît qu'o n n e les trouva pas,
car le 25 sept. 1579 (Cod. I I , f. 41) il d it q u ’il cherchera « quegli a l ­

�de l’imprimeur français, cela semble tout naturel. En
effet, celui qui, poussé par la haine qu’il ressentait contre
l’Italie — où il avait séjourné assez longtemps cepen­
dant — oubliait tous les souvenirs précieux de science,
d’art e t de lettres, qu’il aurait dû en rapporter pour
ne se rappeler que les ombres ténébreuses (1) — ombres
qu’il se figurait plus épaisses et plus néfastes encore
que la réalité — , pouvait-il désirer d’entrer en relations
avec l’érudit italien ? Dans son profond mépris pour
tout ce qui pouvait avoir l’air d ’une concession faite
à la mode du temps, Estienne se garda bien d ’exprimer
à Corbinelli le désir de connaître son ami, ou d ’en être
connu (2). Cependant Corbinelli se trouva plus d ’une
fois avec Estienne et eut même l’occasion de lui rendre
quelques services. Il suivit d ’assez près son activité
littéraire, aussi nous donne-t-il de nombreux détails
intéressants sur trois livres d ’Estienne : sur l’Apologie
fabeti » et le Théophras te de lapidibus . Il p u t plus tard trouver ces
livres à Paris (Cod. II, f. 74, le 15 oc t. 1579 ) ; E stienne donna à
Pinelli d ’autres livres q u ’il a va it reçus d e Genève, en tre autres son
Apollonius.
(1) Cfr. T o l d o, L 'A p ologie pour Hérodote von H enri Estienne,
dans Z eitschr. f . f r. Spr. u. Liter. X X X I , pag. 169.
(2) Je n'insisterai pas sur les relations ou p lu tô t sur l'absen ce
d e relations entre Pinelli et E stienne ; cependant le docte am i d e
Corbinelli connaissait toutes les oeuvres d ’E stien n e . On pourrait
s’expliquer la réserve d e Pinelli à l’égard d ’E stienne p ar la défiance
qui régnait chez les érudits en général pour les p a ys où dom inait la
R éfo rm e. Ils avaient toujours peur d ’en trer en correspondance a vec
des gens peu sûrs et d ’avoir affaire à d es prote stants . Cfr. N o lhac ,
La bibl. de F. Orsini, pag. 62.

�pour Hérodote, sur le Projet de la précellence du lan­
gage français, et sur les Dialogues du nouveau langage
français italianisé (1). La première fois que Corbinelli
cite Estienne à Pinelli, dans sa correspondance, c ’est à
l’occasion du livre de l’Apologie qu’il lui envoie et
dont il parle comme d ’un livre que Pinelli connaît
déjà, ce qui ferait supposer que quelques unes des let­
tres précédentes se sont perdues. Il écrit : « L’ordine
dell’Apologia era per balle et non altramente. Ma perchè
era diritto et credevono esser cosa dell’Abate del Bene
non hanno guardato a altro » (2). Il avait adressé le
paquet à Del Bene non à cause de l’Apologie, mais
parce que Corbinelli savait qu’il y avait dans le paquet
d ’autres livres défendus (3). Ce n ’est que plus tard
qu’il apprit que l’Apologie (4) était dans le même
cas : « L ’Apologia ho poi conosciuto che costà non si
(1) Dans une liste de livres apparem m ent d e 1570 on trouve
noté un autre d es livres d ’E stienne: « De la conformité du langage
françois avec le grec, du quel est l’aute ur H e n ri E s tie n n e e t le Reg.
di R u b . E s tie n n e con la m edesim a conform ità in tu tto tre libri.
Uno da per sè, gli altri insiem e » (Cod. I, f. 31).
(2) Cod. I, f. 111 « il d ì doppo S. A n to n io » . Corbinelli a vait
donné l’ordre d ’envoyer « per balle » l’A pologie, m ais Peravanti, qui
avait l'ordre de porter les volum es ju sq u ’à R a ff. Martelli, les envoya
par le courrier, parce que cela coûtait m oins cher et que, lorsqu'il
gelait, les charrettes ne pouvaient avancer.
(3) Del Bene é tait alors à l’U niversité de Padoue . Pour les
autres livres d éfendus vo y. I I partie , chap. 7.
( 4) Il s’agit probablem ent non p as de la prem ière édition de
1566, mais de l’autre édition d e 1569. V oy. l’édition d e 1879 en deux
volum es par R ISTELHUBER.

�poteva havere senza segnalata licentia et non potevo
creder si distendessi tanto in certe cose, portando quel
titolo d’Herodoto et nel principio pareva che volesse
star in cervello» (1). Lorsqu’il sut que l’oeuvre fut aussi
condamnée à Genève, parce que l’auteur se moquait
trop de ce qu’il faisait semblant d’honorer et de res­
pecter, Corbinelli écrit que Pinelli n’aurait pas mal
fait de la donner « infelicibus ustulanda lignis » (2).
Il a été trompé lui-même par le nom de l’auteur qu’il
croyait « stesse in su altre lettere, ancor che come vi
dico gl’è stato maladetto da maladetti » (3).
Dans cette lettre Corbinelli parle de l’ouvrage
comme d ’un livre qui a soulevé beaucoup de scandale.
Mais déjà dans une lettre suivante (4) où il revient
(1) Cod. I . f. 111.
(2) C a t u l l E , 36, 8. Si j e n e m e trom pe , Corbinelli à cette époque
v enait ju stem en t d e lire ou d e re lire Catulle : vo y. pag. 138.
(3) Cette expression m arque assez bien q u els éta ien t les sen ti­
m en ts des catholiques français en v ers G enève et d e G enève à l’égard
de H . Estienne.
(4) Ce tte lettr e (Cod. I, f. 10) n ’es t pas datée ; e lle n e s e trouve
m êm e pas dans le m êm e volum e q u e la précéden te ; m ais on p e u t
en fixer la d a te approxim ative par les notices contenues dans la
lettre. E lle ne doit pas ê tre antérieure au 16 février 1570. En effet
Corbinelli d it dans cette lettr e q u e le cardinal d e Sens le tie n t très
occupé; il fait allusion é vid e m m en t à une traduction que le prélat
l’avait prié d e faire. De cet t e traduction Corbinelli a parlé p our la
première fois dans une lettre du 16 février 1570 (Cod. I, f. 112), où
l’on lit: « d etto m i già costoro et l ’A rcivescovo di Sans certi scartafacci
per ridurre insiem e in nostra lingua della guerra u ltim a, dicevano
per farli stam pare et m andarli inta n to al papa ». En m êm e tem ps,
elle est antérieure à la lettre du deuxièm e jour d e Pâques 1570,

�sur le même argument, il se montre moins absolu
dans son jugement. On voit qu’il a lu l’ouvrage et que
son esprit a été conquis du moins en partie. E t en
effet, sur le point d’envoyer à Pinelli, par Bouti qui
allait partir pour la Provence, un second exemplaire de
l’Apologie, le premier ayant dû être égaré, il ajoute
que « posposte molte sue vanità et menzogne v ’è del­
l’eruditione assai et io che lo leggo tuttavia veggo
che quest’è da voi ».
D ’autre part il le met en garde contre les erreurs
du livre et lui suggère, lorsqu’on y parle mal de certaines
gens ou lorsque Estienne se moque «di certe sue cose » (1)
de barrer le passage en question et d’écrire en marge :
« Tu menti per la gola ». Néanmoins nous déduisons
des remarques de Corbinelli que ce livre de l’Apologie
a été pour lui une véritable découverte. « Quanto al­
l’Apologia ho visto poi che nel fine ogni salmo a gloria
torna et si se ne potessi tor via un terzo sarebbe di
quei libri capricciosamente eruditi » (2). Le livre est
bien jugé par ces deux derniers mots. Du reste que
parce que d ans cet t e lettr e non datée Corbinelli d it q u e mess . Luigi
[Rinieri] est parti avec u n livre pour l’I talie , tandis que la lettr e
du deuxièm e jour d e Pâques nous apprend q u e mess . Luigi es t d éjà
en Italie e t q u ’il a écrit à Corbinelli q u e de Parm e il a en v o y é le
livre à Pinelli.
(1) Par ces m o ts Corbinelli indique peut-être la satire contre
toutes les institutions en général, d o n t on fa it un très abondant usage
dans le livre d ’E stienne. V oy. : L ENIENT4, La satire en France au
moy. âge, Paris, 1893, pag. 100 e t suiv.
(2) Cod. I, f. 120.

�Pinelli brûle lui-même l’ouvrage entier, s’il n ’est pas
permis en Italie de garder des ouvrages de ce genre.
En France « questi Proceri » (1) en font grand
cas, ceux du moins qui ont pu se procurer le livre ; et
selon Corbinelli « ce n’est là que pure curiosité ». Par ce
dernier mot, il entend évidemment le plaisir tout par­
ticulier qu’on pouvait trouver dans la lecture d ’un livre
qui, en masquant sous le nom d ’Hérodote une « charge
à fond » — c’est ainsi que l’a défini M.r Brunetière —
contre l’Église et contre Rome, devait satisfaire le
goût de l’érudition de l’époque et avoir l’attrait du
livre défendu propre à tous les temps. Or, comme il
était très difficile de se procurer le livre, l’intérêt de la
lecture s’en était accru.
Le jugement définitif du livre, porté par Corbinelli
est assez curieux et coincide avec celui porté par les
contemporains mêmes. Dans une lettre à laquelle j’as­
signerai la date du 9 novembre 1570 (2) Corbinelli,
plein d ’admiration en parle de la sorte : « Cosa bella,
(1) Voy. cod. I, f. 120. Corbinelli fa it certainem en t allusion aux
grands dignitaires qui fréquentaient la cour ; et parm i ces dignitaires
non pas assurém ent aux catholiques les plus intransigeants.
(2) Cod. I, f. 13. L a lettr e est datée seulem ent du 9 novem bre.
Il m e sem ble que l’on p eu t sans hésiter ajouter l’année d e 1570.
Corbinelli parle dans ce t t e lettr e d e l’envoi d ’une caisse d e livres
à Pinelli et de cette caisse qui fu t séquestrée il est encore q u es­
tion dans plusieurs autres lettr es de cette année. Quand Corbinelli
parle d ’une Apologia prim a, il n e fa u t pas la confondre avec l'A­
pologie pour Hérodote ; il s'agit d e l ' Apologie advers us Caesar qui
est nom m ée dans une liste d e livres d e cette année.

�un raccolto di cose che l’ha potuto far lui et non altri ».
Il est vrai qu’il y a « dell’humor gagliardo fatto su
l'occorrenza d’Herodoto et per sua difesa perchè quel­
l’huomo dicono che gli è favoloso et costui ritruova ai
nostri tempi cose simili, historie o novelle o parabole
per tutte le materie » ; du reste « libro d ’eruditioni era
quell’antico composto di niuno scandolo » (1). Le juge­
(1) L e passage q u e j ’ai rapporté explique bien q u el était selon
Corbinelli le b u t et l’origine d e l’ouvrage d ’E stienne. L e D uchat
dans son édition d e la H aye d e l'Apologie en 1732 rapportait les
m ots de M .r d e Salluyre (M ém , de litt. Haie, 1715, vol. I, pag. 38)
pour expliquer l’origine d u livre d ’E stienne : « Henri E stienne....
avoit im prim é à grands frais l'histoire d ’H érodote, Les ennem is....
q u i ne cherchoient que l’occasion d e le ruiner, décrièrent p a rto u t cette
histoire disant q u ’elle é to it rem plie de fables et d e contes à dorm ir
debout. Henri E stienne pour prévenir l’effet d ’une telle accusation
entreprit de se justifier.... e n p ubliant l'Apologie ». L e libraire lu i­
m ême dans ce tte édition a joutait que la meilleure preuve de la v é ­
racité de l’auteur grec éta it dém ontrée par le fa it q u e les événem ents
du tem ps m êm e d ’E stienne étaient invraisemblables. Com m e on le
vo it son avis e t celui d e Salluyre coïncident avec l’avis exprim é
par Corbinelli. M .r Toldo d e son côté doute fo rt q u ’E stienne a it
entrepris l’ouvrage dans le b u t d e défendre son histoire d ’H érodote.
Il d it q u ’à cela u n e préface aurait suff i . Selon lui la défense d ’H é­
rodote ne v ien t q u ’après, elle sert de p rétexte à la satire d u X V I
siècle, com m e plus tard pour Fénelon le voyage du fils d ’O dysseus
servira de p rétexte à un enseignem ent moral. Je tro u ve q u e c’est
peut-être donner trop d ’im portance à la partie satirique du livre
d ’E stienne . C ependant, si l'élém en t satirique paraît dom iner dans
l'ouvrage, parce q u e c’est là aussi ce qui nous intéresse davantage,
il fa u t aussi considérer dans ce livre l'E stienne im prim eur, e t su rto u t
im prim eur d ’ouvrages classiques. Par conséquent ce livre est su r­
to u t l'oeuvre d ’un im prim eur du X V I siècle d o n n a n t libre cours à
toutes les haines e t à to u tes les passions q u i a g iten t bien d es con­
sciences de son tem ps e t non pas l’oe u vre m ordante d ’un V oltaire

�ment de Corbinelli ne pourrait être plus flatteur; quoi
qu’il en soit, après avoir envoyé à Pinelli la caisse
de livres dans laquelle se trouvait l’Apologie, lorsque
Corbinelli apprit qu’elle avait été séquestrée à Mantoue;
il en fut très inquiet et ne fut pas peu content lorsqu'il
sut qu’on avait pu la recouvrer. Je ne comprends pas
pourquoi dans les deux lettres suivantes (1) il revient
de nouveau sur l’envoi de ce livre et dit que l’Apologie
est à la disposition de Pinelli qui aurait été très content
de pouvoir la lire hors d ’Italie (2). Je suppose que la
censure ne rendit pas tous les livres de la caisse qui
avait été séquestrée et que l’Apologie fut un des livres
qui restèrent entre les mains de l’Inquisiteur (3).
Quelques détails sur l’activité d ’Estienne comme
humaniste séparent ces notices sur l’Apologie des no­
tices sur la Précellence.
Le mois d’août 1571 Corbinelli donna à Estienne
un mss. de Porphyre à imprimer (4). Il n ’aurait pas

du X V I siècle pour qui la défense d ’Hérodote n ’aurait été q u ’un
prétexte adroitem ent trouvé pour faire avec m alice la satire de la
cour de R o m e ou de certaines institutions.
(1) Cod. I, f. 128 (le 24 sep t. 1570) ; cod. I, f. 129 (le 7 déc. 1570).
(2) Cod. I , f. 133 (le 4 janvier 1571).
(3) Corbinelli a vait prévu ce cas, p u isqu’il d it dans la lettre du
mois d ’octobre 1570 : « Io du b ito che q u e i religiosi si beccheranno
qualche cosa ».
(4) Cod. I, f. 145. Corbinelli é ta it en train de recopier ce Por­
phyre depuis le m ois de nov. 1570 (Cod. I, f. 13). Il y travaillait le
4 janvier 1571 (Cod. I, f. 132). Ce m s. ven a it peut-être de la biblio­
thèque de Piero Strozzi, puisque Corbinelli, en parlant d ’une caisse

�voulu le lui donner parce qu’il n’avait pas eu le temps
de le recopier tout entier lui même, mais Estienne étant
venu le trouver insista tellement et Brutus (1) avec
lui, déclarant qu’il valait mieux que le mss. fût utile
à tout le monde, que Corbinelli se décida à le lui donner
au lieu de le garder enfermé dans une caisse. J ’aime
beaucoup la raison invoquée par Estienne pour se faire
donner le livre : « Dice di farne utile al mondo ». Je
crois qu’à cette idée d ’un bienfait rendu à l’humanité,
se mêlait quelque désir de la gloire que cette humanité
donnerait en échange. Peut-être enfin n ’était-ce qu’un
petit artifice pour émouvoir notre Corbinelli qui du
reste dans cette entrevue fut charmé de l’amabilité
d’Estienne: «Che col Bruto venendomi a visitar et
chaccherandomi tanto l’uno et l’altro bisognò che io
facessi questo ch’io ho detto » (2).
Cette causerie avec Estienne eut lieu en 1571, et
jusqu’en 1579 (3) son nom ne reparaît plus dans la

de livres à lui qui a va it été arrêtée à la douane e t o u verte, dira : « Fa
bel vedere maneggiar il Porfirio, il libro d i Piero S trozzi a quei p o l­
troni » (Cod. I, f. 139v : le 20 avril 1571). Pour d ’autres n o tices sur
la bibliothèque d e P. Strozzi, voy. à pag. 211.
(1) Il s’agit de Giov. Mich. B ruto que Corbinelli a va it connu
à L yon dix ans auparavant.
(2) Cod. I, f. 145 (le .... août 1571 B lois). Si le P orphyre de
Corbinelli é ta it celui d e la bibliothèque d e P. Strozzi, B rutus d evait
savoir déjà q u ’il éta it entre les m ains d e Corbinelli, puisque nos
deux lettrés éta ien t en rapport en 1568 lors d e la v e n te d es derniers
livres de la bibliothèque.
(3) Cod. I, f. 231 (le 17 janvier 1579).

�correspondance de Corbinelli. Il dit alors dans un court
post scriptum qu’il s’est trouvé assez longuement avec
lui et, dans une autre lettre, nous apprenons qu’Estienne
partira bientôt (1) et que de son côté Corbinelli n ’a
pu rester longtemps avec lui parce que ses loisirs ne
lui permettent pas de consacrer beaucoup de temps
aux lettrés. Cependant Estienne ne partit pas tout de
suite, car le 16 mars 1579 (2) il est encore à Paris et
Corbinelli dit à Pinelli que jusqu’à Lyon Estienne se
chargera de certains livres et peut-être des épîtres de
Plinius in 16°, ouvrage imprimé par Estienne lui-même,
mais que Corbinelli n’avait pas encore eu le temps de
lire (3). Estienne avait parlé à Corbinelli des projets
qu’il avait encore, de son intention de réimprimer
Varron parce qu’on n ’en trouvait plus, mais après
l’avoir « racconciato di molte cose » (4). Plus tard
Corbinelli lui-même, ayant demandé à Estienne des
nouvelles de son Apollonius (5), Estienne lui répondit
que le livre n ’était pas encore « in essere ». Dans la
lettre suivante, nous apprenons que la version en était
finie et qu’il s’agissait d ’une version, avec des notes
qu’Estienne avait corrigées, mais il n’entendait pas
(1) Il allait à Lyon e t p eu t-être d e là à G enève (Cod. I , f. 233).
(2) Cod. I , f. 231.
(3) Cod. I, f. 237.
(4) Cod. I, f. 240 (le 20 m ars 1579). Cotto édition n e parut
q u 'en 1581 : M. T E R E N T II V a RR o n i s , Opera quae supersunt.
(5) Cod. I, f. 243v. Il s ’agit du De constructione d ’Apollonius
D yscolus.

�la réimprimer de sitôt parce qu’il était occupé par
d ’autres ouvrages. Corbinelli suppose qu’il s’agit d ’un
Aristote.
D ’ailleurs Henri Estienne avait confié à Corbinelli
que l’on n ’imprimait rien sans lui, parce qu’il avait
toujours été obligé de réimprimer tout ce qui n’avait
pas été fait sous sa direction (1).
H. Estienne ne se borna pas à demander à Corbi­
nelli son Porphyre (2). Etant venu le trouver de nou­
veau, il emporta des manuscrits grecs que Corbinelli
avait reçus du prieur de Santa Giustina (3). Estienne,
reconnaissant envers Corbinelli du présent qu’il en avait

(1) Cod. I, f. 242. D'ailleurs le livre d ’Apollonius finit p ar
être im prim é sans qu'E stienne fû t présent. En effet au m ois d ’avril
le livre n ’é ta it pas encore im prim é e t E stienne resta à Paris pour
attendre de l’argent d e la p art d u roi. C’es t à Paris q u ’il reçut d e
G enève son Apollonius (le 15 octobre 1579: voy. cod. I I , f. 44), qui
cependant a va it été réim prim é avec les annotations d ’auparavant
e t non avec d es « Scholie nuove » com m e E stienne l’a va it d ’abord
désiré. De cet Apollonius e t d e son impression il est aussi question
dans la corr. D upuy. Le 12 déc. 1579 D upuy écrit à Pinelli : «
enriE stienne m ’a d it q u ’il a refusé d ’im prim er Apollonius de construc­
H
tione corrigé et trouvé par P ortus » (Cod. II, f. 209) ; voy. aussi les
pages suivantes de la correspondance.
(2) Cod. I, f. 255v (le 2 août 1579). Corbinelli d it que Pinelli
en possède déjà une copie. Corbinelli ne nous d it pas si le m s. q u ’il
a donné à E stienne é ta it une copie ou un original.
(3) C 'est précisém ent alors que les mss. d e la célèbre bibliothèque
se perdaient sans q u ’il fû t possible de les retracer. Voy.: F e d e r ic i ,
Della biblioteca d i S . Giustina di Padova, 1815 ; FERRAI, La biblioteca
d i S. Giustina (tom . II, Invent. dei mss. ital. d. bibl. di Francia,
M a z z a t I n t i ).

�reçu, lui promit un Solinus et un Dionysius qu’il venait
d’imprimer, pour les envoyer à Pinelli si celui-ci les
désirait (1).
Les notices que nous trouvons dans la correspon­
dance sur le livre d ’Estienne : « Du projet de la précel­
lence du langage français » et sur l’intérêt suscité par

le livre sont fort intéressantes. Le roi fit appeler Estienne
et lui fit « una grata accoglienza » et, ayant appris que
celui-ci préparait un livre sur la langue française, il lui
dit qu’il aurait aimé à en voir le plan. Et alors Estienne
se mit sur le champ à écrire sans l’aide d’aucun livre
« et vien discorrendo che la spagnuola gli par di manco
pregio che l’italiana, ma che l’italiana sia superata dalla
franzese etc. ». Corbinelli est étonné lui-même de cette
merveilleuse facilité (2).
Estienne écrivant pour le roi espérait en recevoir
(1) Cod. II , f. 42 (le 6 octobre 1579).
(2) Cod. I, f. 240. Corbinelli tro u va it q u e la langue espagnole
a va it encore plus de beautés que la langue française e t que la langue
italienne : « La Spagnola ha u n ’eccellenza che non liu forse l'italiana
e t è forse delle prim e eccellenze che possa h a vere una lingua : l’I ta ­
liana n ’ha un'altra. La Franzese non ha nessuna, se non che per
lingua parlativa e t per l’uso di parlare è forse p iù propria et più
nobile che l’altre » (Cod. I I , f. 53v). Mais il observe q u ’il n ’est pas
de force à défendre com m e il voudrait la langue q u ’il préfère et
q u ’il y faudrait un discours Scaligeriano. Il écrit q u ’il n ’y a pas de
langue qui se rapporte plus q u e l’Espagnole de la langue grecque et
qui soit plus propre à traiter un sujet tragique : « E t io stim o m olto
una lingua che possa essere capace di coturno » (Cod. II, f. 53v ). Il
est peut-être bon de rem arquer que la vogue d e l’Espagne n ’a vait
pas encore commencé.

�quelque argent en récompense ; mais avant de hasarder
sa demande, il pria Corbinelli d ’intercéder pour lui
auprès de Henri III. Après avoir raconté cela à P i­
nelli, Corbinelli observe avec quelque ironie que pen­
dant son séjour en France, il lui est arrivé plus souvent
de demander pour autrui que pour lui-même. Lorsque
Estienne dans son Principum monitrix Musa parle de
la faveur du roi qu’il avait pu obtenir malgré l’hostilité
des Italiens, il a oublié de dire que c ’était un Italien
qui avait intercédé pour lui.
Avant même que le livre d ’Estienne fût imprimé,
Corbinelli invita son ami à prendre la défense de la
langue italienne (1) : « E t non ve ne fate beffe — dit-il —
perchè il re è entrato in questo humore » (2).
Le livre d ’Estienne fut imprimé le 2 mai 1579 (3)
et Corbinelli observe qu’il est lu. Lui-même dut lire
ou au moins parcourir le livre qui suscitait beaucoup
d ’intérêt. Il dit à Pinelli qu’il y a beaucoup de fautes et
« tiri di pratica », mais qu’il y a aussi beaucoup de choses
(1) Cod. I, f. 242 (le 1.er avril 1579). Pinelli, qui n ’aim ait pas
que son nom fû t publié et qui malgré son érudition n ’im prim a aucun
livre, n'allait certainem ent pas s’engager dans une telle entreprise.
(2) Je crois que par cet t e phrase Corbinelli fa it allusion à l’in­
térêt que ce t t e controverse suscitait chez le roi ; j e necrois pas q u ’il
entende dire que le roi préférât le français à l'italien. Quoique E stienne
a it prétendu avoir converti le roi (voy. l’anecdote racontée dans le
M usa premonitrix, Basileae , 1590, carm . X X X I X , p. 213) nous aurons
encore après cette d a te trop de témoignages de la faveur accordée par
H enri III à d es lettrés italiens e t à la littérature italienne en général.
(3) Cod. I, f. 246.

�curieuses et qui méritent d’être lues. Le roi accorda à
l’auteur 600 écus et une pension de 300 francs (1).
Cependant, comme l’argent promis ne venait pas, Estien­
ne était obligé de rester à Paris (2). Après quelque
temps il eut des « assegnazioni ». Corbinelli expert des
fortunes de France, observe prudemment « diel voglia
gli servino a qualcosa ». (3) Mais l’intérêt pour le livre
d ’Estienne, qui avait été d ’abord très vif diminuait
rapidement. Le livre est « di sì poco giudizio fornito
che non porta il pregio a farne gran conto » (4) pro­
nonce Corbinelli; aussi peu de mois après le livre de
Estienne est déjà oublié (5). Corbinelli ne comprend
pas la conduite d ’Estienne, s’obstinant à rester à Paris
pour attendre de l’argent qui ne vient pas : « E t si
raccomanda a me, pensate come gli sta : è ricco in fondo
et soggiorna qua per questa meschinità » (6).
(1) Cet t e pension lui fu t assignée sur le chapitre d es ligues
suisses : « E n considération » d it le breve t « d es services q u e lui et
ses prédécesseurs m ’o n t cidevant faits, com m e j ’espère q u ’il co n ti­
nuera à l’avenir ta n t du côté d e la Suisse q u e ailleurs selon que les
occasions s’en pourront offrir ».
(2) Cod. I, f. 247.
(3) Cod. I , f. 251.
(4) Cod. I, f. 251 ; cfr. aussi cod. I, f. 247 (le 12 ju in 1579).
(5) Cod. I, f. 254 (le 15 août 1579).
(6) Cod. I I , f. 42. D ’ailleurs Corbinelli é ta it à p eu près sûr
q u ’E stienne n ’arriverait pas à se faire payer un sou e t c’es t ce qui
arriva. Voir ce q u ’E stienne raconte à ce propos dans son P rinci ­
p u m monitrix M usa, B asileae , 1590, carm. X L . Corbinelli ne se dou ta it
pas cependant que les som m es énormes dépensées par E stienne
avaient entam é son patrim oine d e telle sorte q u ’il lui é ta it arrivé d e
se trouver sans argen t pour payer ses ouvriers.

�On voit par cette observation de Corbinelli qu’il
n’était pas au courant des rapports d ’Estienne avec
Genève (1). S’il ne paraît pas même plus tard savoir
qu’Estienne avait été banni de Genève à cause de son
livre des Dialogues du nouveau langage français ita­
lianisé, il est bien au courant au contraire des rapports
d ’Estienne avec le roi. Le roi a su gagner Estienne
à sa cause: « Gl’ha fatto careze di parole a l’occasione
anche di questa lega di Ginevra,.... et ha fatto lettere al
detto Henrico a Sindachi et Signori di detta villa, pregan­
doli lo voglian lasciar partir da loro et venire qua al suo
servitio : et non li dare alcun impedimento secondo
che forse porterebbe il testamento del padre (2). Lui
mi ha conferito che se ne verrà volentieri et farà ogni
cosa perchè gli riesca, non solamente perchè gli ha caro
di vivere sotto l’ombra et gratia del re, ma anco perchè
infatti non si può tollerare quella tirannide di quei Mi­
(1) On sait q u ’Estienne a va it été éloigné d e G enève p endant
ce tem ps pour d es m otifs bien différents. On connaît la lettre que
M andelot écrivit un peu plus tard (le 13 déc . 1579) au n o m du roi
pour q u ’on accordât à E stienne un sauf-conduit pour aller à Gen ève
rendre com p te d es accusations qu'on a va it lancées contre lui. Voy.
H . E STIENNE, Deux dialogues du nouveau langage français italianizé,
par P . R is t e l h u b e r , Paris, 1885, I , pag. X X - X X I .
(2) Corbinelli fa it allusion au passage de R o b ert E stienne où
le testateur d it : « Ite m en cas que le dict H enri v in t à rom pre l'estat
train e t vacation d e la dicte imprimerie e t s’en allât dém ourer hors
de cette église en ce cas (du quel le d ict testateur a prié le Seigneur
vouloir préserver le d ic t Henri) v eu lt e t ordonne le d ict tes tateur que
le dict H enri soit privé e t deschu d e tous ses dicts biens e t q u ’ils
accroissent au d ict François son frère ».

�nistri della Religione, tollerare dico da certe sorta
d ’huomini » (1).
La chose paraît encore incertaine « ma se sarà vero
noi haremo fatto acquisto di questa buon’anima ».
Le 15 octobre 1579 Henri Estienne était encore à Paris,
attendant un don de la générosité du roi. Le 21 novembre
1579 (2) il était parti. « Alla fine », dit Corbinelli, qui
ne paraît pas enthousiaste de lui, probablement parce
que pendant le séjour d’Estienne à Paris, il avait eu
(1) Cod . II, f. 42. On connaît les lettres écrites par le roi en 1580
e t qui ont été publiées pour la première fois par M .r C lém ent dans
son ouvrage sur H. E stienne e t son oeuvre française, m ais je n ’ai pas
connaissance d'une lettre écrite par le roi a va n t ce m ois d ’octobre 1579.
p eu t-être, si l’on connaissait cette lettre d u roi, on pourrait m ieux
s'expliquer la raison de l’étrange faveur accordée par le roi à Estienne.
Selon M .r Clem ent, E stienne serait redevable d e sa position auprès
du roi à des amis courtisans tels que De Mesmes, De T hou, B aïf et
su rto u t Pom ponne de B ellièvre . Selon M .r Tracconaglia au contraire
le roi lui-m ême le protégeait spontaném ent su iva n t une politique d e
paix q u ’il avait adoptée après la p aix d e Bergerac en 1577 (T r a c ­
CONAGLIA, C ontrib. allo studio dell'italianismo in Francia, 1907,
pag. 36). Q uant au désir exprim é clairem ent par E stienne à Corbi­
nelli de s’établir à Paris, il es t en contradiction a vec la réponse
donnée par le Conseil à la lettre de Saucy du février 1580 (voy.:
C le m e n t , Oeuvr. cit., p. 59; R i s t e l h u b e r , Oeuvr. cit. I p. x x I I I ). Il
décréta dans la séance du 21 mars 1580 d e répondre q u ’E stienne
n ’a vait pas m ontré l'intention d e se retirer d e Genève. Le caractère
inconstant d 'E stienne nous perm et d e croire à la fois à ce q u ’il a va it
confié à Corbinelli, aussi bien q u ’à la réponse d e Genève . Cepen­
dant, tandis que Corbinelli n 'a va it aucun intérêt à ne pas rappor­
ter fidèlem ent les confidences que E stienne lui a va it faites, il est
possible que Genève fit q u elque chose pour em pêcher q u 'E stienne
ne se rendît à Paris.
(2) Cod. II , f. 49.

�le temps de connaître son caractère inquiet, bizarre et
un peu maniaque. Le jugement définitif de Corbinelli
sur le Projet de la précellence est celui qui accompagne
l’envoi du livre à Pinelli. Estienne, dit-il, s’est trompé
en beaucoup de choses et aurait eu quelque excuse,
s’il s’était exprimé autrement ; toutefois il y a dans
cette oeuvre beaucoup de bonnes choses capables d ’in­
téresser un étranger qui n’a pu faire des études parti­
culières sur les romans français (1).
Parmi les ouvrages d’Estienne, dont Corbinelli eut
connaissance, il me reste à parler de celui qui est inti­
tulé : Deux dialogues du nouveau

langage français

italianizé. Cet ouvrage avait paru en 1578 (2). Mais
il est probable que Corbinelli et une bonne partie des
courtisans n ’en connurent la publication que plus tard.
En effet, lorsque Corbinelli parle d ’Estienne ne restant
à Paris que pour attendre de l’argent, il ne fait pas
même mention des condamnations lancées par le tribu­
nal de Genève contre le livre d’Estienne.

E t lorsque

celui-ci retarda la publication de son Apollonius, Cor­
binelli ne dit pas la véritable cause de ce retard (3).
Il est donc bien probable que la plupart des personnes
à Paris ne surent point qui était l’auteur de cet ou­
vrage (4) saisi par la censure dès son apparition ;
(1) Cod. I I , f. 44 (le 15 octobre 1579).
(2) L a date de 1578 est acceptée pur to u s les critiques d 'E stienne
et j e ne la d iscute p as.
(3) V o y. p ag. 118.
(4) M .r T racconaglia n ’est p as d e cet avis : « A m e p are t u t ­

�peut-être même n’en eurent-elles point connaissance
avant 1583 (1) alors que Corbinelli en parla. Il est
très intéressant de lire le jugement d’un Italien vivant
à la cour de France, et contribuant à former à la cour,
selon l’expression d’Estienne, une « petite Italie ». Cor­
binelli n’est pas indigné ! Ce serait trop faire que de
s’irriter d’un livre « che ha tutte le parti false ». Corbi­
nelli trouve que ce serait faire tort à la nation italienne
que de prendre Estienne au sérieux, d ’autant plus que
les Français eux-mêmes « se ne ridono » (2). « Quel
povero huomo d’Henrico in questa lingua non ha
punto d ’intelligenza » (3).
ta via inverosimile » dit-il « si potesse ignorare alla, corte che l’E stienne
era l’autore dei Deux dialogues » (Oeuvr. cit., pag. 37). Selon lui la
personnalité d ’E stienne se révélait dans le livre par trop d ’indices.
Cependant un lecteur m oins a tte n tif aurait très bien p u ne p as d e­
viner l’auteur. D'ailleurs s’il es t possible qu'on a it soupçonné qui
é ta it l’auteur du livre, il est aussi possible q u e les courtisans qui
pouvaient être blessés, n ’aient pas osé attaquer E stienne, sachant
qu'il é ta it protégé par le roi. E stienne dans le De L ip sii latinitate
raconte que le roi lui a ya n t dem andé s’il é ta it l’auteur de certain
ouvrage anonym e, il lui répondit a ffirm ativem ent le priant de con­
server le secret. Il se peu t que l’ouvrage anonym e ait été précisé­
m e n t le livre des Dialogues ainsi q u e M .r C lém ent l’a supposé. Il y
aurait là un argum ent d e plus à l’appui d e l’opinion q u e les cour­
tisans ne connaissaient pas encore l’auteur du livre.
(1) Dans cet t e année on a va it réim prim é le livre d es Dialogues.
Cette édition a vait paru sous le nom de l’éditeur Niergue à Anversa.
On suppose cependant qu e le livre fu t im prim é à Genè ve par E stienne
lui-m ême.
(2) Il y a beaucoup d e raisons pour croire que ces Français q u e
Corbinelli désigne d ’un nom si général sont les courtisans mêmes
d o n t E stienne se m oquait dans son livre des Dialogues .
(3) Cod. I I . f. 122 (le 16 nov. 1583). Corbinelli si bien p er­

�Pigafetta voudrait écrire pour répondre au livre
d ’Estienne (1), mais Corbinelli trouva que cela n’en
valait pas la peine. D ’autre part il craignait « che il
nostro vincentino passasse i termini ». E t cela aurait
infiniment déplu à Corbinelli toujours soucieux de
conserver de bons rapports entre les Français et les
Italiens.

suadé d e la sororità de l’italien e t du français d eva it être d ’a u ta n t
plus choqué d u livre d ’Estienne.
(1) L'invraisem blable d ’un m épris ta rdant à s e m ontrer cinq
ans après la publication d u livre d ’E stienne m e confirme dans l’op i­
nion que les lettrés, d u m oins les gens de lettres de la cour et non des
m oins informés, puisque Corbinelli é ta it de ce nom bre, n ’eurent que
quelques années plus tard connaissance de ce livre. On pourrait
aussi supposer que Corbinelli a va it eu connaissance du livre par le
m oyen de Pin elli, car D upuy dans une lettre à P inelli d e 1579
(Cod. II, f. 211) fa it allusion à « D eux dialogues de H . E stienne du
lang. françois italianisé ».
Corbinelli a vait déjà parlé dans u n e lettr e d u 15 mars 1570 d es
observations d ’E stienne sur la langue italienne (Cod. I, f. 117). A
propos de deux livres q u ’il a vait vu s chez un libraire avec des anno­
tations sur la langue, après avoir fait lui-m êm e quelques observations
du m êm e genre il s’interrom pt en d isant q u ’il pourrait continuer
encore et dire : « il più el meglio che ha lasciato indrieto quel sac­
cen tu zzo d ’H enrico Stephano che vuol parlare sin della lingua ta ­
liana » (Cod. I , f. 118). J ’avais pensé d ’abord à quelque ouvrage in ­
connu d ’E stienne , mais il m ’a paru ensuite q u e les observations
d ’Henri E stienne sur la langue italienne po uvaient très bien expliquer
la phrase de Corbinelli, su rto u t celles d u « Traicté de la conformité,
du langage françois avec le Grec » paru à Paris en 1569 chez Jacques
du P uis. Dans la préface E stienne disait qu'il parlerait en tre autres
choses « du désordre e t abus qui est aujourd’hui en l'usage d e la
langue françoise » e t il blâme l'usage d'em prunter à l'italien d es m ots
e t des phrases : « Encore faisons nous so u ven t bien pis quand nous

�Après la lettre que j’ai citée du

16 novembre

1583 Corbinelli ne parla d’Estienne que deux ans après
pour nous dire que celui-ci lui avait appris que Mario
Equicola avait fait un autre livre sur la nation fran­
çaise, un ouvrage tout à fait remarquable (1). La let­
tre de Corbinelli est datée de Paris. C’est de vive voix
que Corbinelli avait reçu cette notice, ce qui prouve
qu’Estienne était alors à Paris.

laissons sans savoir pourquoy, les m ots qui sont d e notre crû, e t que
nous avons en main, pour nous servir d e ce ux q u e nous avons ra­
massés d ’ailleurs ».
(1) Un d es livres de M. Equicola sur la France c’éta it Apologie
de M a rus Equicolus, gentilhomme italien contre les médisants de
la nation française tra d u it d e latin en françois (par Michel R oté),
Paris, V incent Sertena, 1550, p e tit in 8° de V I I I et 62 ff . Un second
volum e es t celui que G. B . Grossi dans son article sur Equicola dans
le V I vol. de la Biogr. di uom ini illustri del R e d i N apoli com prend
sous le titre : M édisants de la nation françoise, A quila, 1625.
C’est très probablem ent à une édition plus ancienne, que j e
n e connais pas, de ce second livre q u 'E stienne fa it allusion, et s'il
connaissait ce second livre, il est plus que probable q u ’il connut
aussi l’autre qui a vait paru à Paris.

��Chapitre III
J. J. S CA L I GER

De tous les lettrés et de tous les érudits que Corbi­
nelli connut en France, celui qu’il a le plus admiré
c’est Joseph Justus Scaliger, l’« aquila in nubibus »,
comme l’appelait Lipsius (1).
Corbinelli dans ses lettres met fort bien en lumière
la puissante personnalité de l ’érudit français. Cela est
d ’autant plus précieux pour nous que parmi les érudits
du XVI siècle Scaliger est peut-être celui qui a le
plus de droit à notre souvenir (2), et aussi parce que
Scaliger, tel que nous le peint Corbinelli, est plus vivant
et plus réel que le Scaliger que nous a fait connaître
(1) V oy. la première lettr e adressée p ar L ipsius à S cal., V I,
Κ al. dec. 1576 . J. L IPSI, E p istu l. Centuriae, Lugduni, 1592, pag. 9.
(2) B ernays écrivait en tête de son ouvrage sur S caliger (Jacob
BERNAYS, Joseph Ju stu s S caliger, Berlin, 1855, p ag. 1) : « N iem an ­
dem gebührt von Seiten der neuerem d e u tschen Philologie eine w ü r­
digende Betrac htung m it grösserem R echte, als dem Franzosen des
sechszeh n ten Jahrhunderts, Joseph J u stu s S caliger ».

�son docte biographe M.r Bernays. Le Scaliger que Cor­
binelli a pu connaître dans la vie « de tous les jours » (1)
sert admirablement à compléter le portrait qu’a fait
de lui Bernays, portrait tiré de son oeuvre plus que du
témoignage des contemporains.
Corbinelli parle longuement de Scaliger à Pinelli
qui le connaissait et lisait sans doute avec le plus vif
intérêt ce que son ami lui écrivait à ce sujet, bien
qu’il ne professât pas pour Scaliger autant d’admira­
tion

que

Corbinelli

(2),

si l’on en juge par cer­

(1) Corbinelli se trouva à d îner avec lui. Scaliger lui m êm e v in t
le trouver chez lui ; il le rencontra à la cour.
(2) D upuy ne professait pas m oins d'adm iration que Corbinelli
pour Scaliger : « Io v ’ho scritto — d it Corbinelli à son am i — altre
volte che io ho qualche volta dub ita to che non sappi bene tu tto quello
che lui m ostra.... D upuys m i dice che sa tu tto et che ha visto tu tto ,
il quale gli è troppo partigiano » (Cod. I, f. 243v).
D upuy s’em pressait d e tenir Pinelli au courant des oeuvres d e
Scaliger. L e 9 août 1582 (Cod. II , f. 101) Corbinelli s’é ta n t rendu chez
l’im prim eur d e Scaliger, Mam ert Patisson, pour acheter d es livres de
l’hum aniste français pour Pinelli, il apprit q u e D upuy l’avait, pré ­
venu. Il s’agissait probablem ent de l'E pistula advers us barbarum,
Lutetiae, Patisson, 1582. Une autre fois, lorsque Scaliger e u t écrit
son opuscule contre Melchior Guillandin, il s’empressa d e le lui e n ­
voyer en m anuscrit. Cet ouvrage ne p arut que vin g t ans plus tard
après la m o rt de Scaliger en 16 10 (Jo s . J u s ti S c a lig e r i, Opuscula
varia, Parisiis, 16 10), mais à peine écrit il fu t connu par plusieurs
personnes en m anuscrit, entre autres par D upuy qui a va it rappelé
à Scaliger une ancienne prom esse d ’écrire cet opuscule contre
Guillandin. Voy. B e r n a y s , Oeuvr. cit., pag. 296 . D upuy l’a ya n t en­
voyé à Pinelli, Scaliger p o u va it écrire à Lipsius, B urm . S y ll., I,
pag. 250 : « Melchior Guillandinus Silesius, praefectus horto P ata­
vinae Academiae, hom o maiore arrogantia incertu m an barbarie,
q uum ab A n t. Vincentio Pinelli audivisset, suum de Papyro librum

�taines phrases de la correspondance

qui

sont des

phrases de protestation et de persuasion à la fois.
Dans une lettre du mois d ’août 1578 (1) à propos
de l’envoi d ’un livre de Scaliger sur Hippocrate (2),
Corbinelli ajoute : « Dove anco i vostri medici impare­
ranno da Scaligero, poi i semplicisti, poi gli astrologi,
poi tutto il mondo, et voi non lo volete credere » (3),
A propos du Manilius de Scaliger le 16 mars 1579
il écrit : « io non so quello che vi vorrete di più. Voi
sarete pur chiari che l’Italia non ha di questi monstri
et giganti in letteratura » (4). E t encore : « Il suo
procedere et in parlando ed in tutti gli atti è caprino,
incostante, forte. Sed tacebis

perchè gli è il mio

maestro el mio autore » (5).
Quoique Pinelli ne fût pas bien convaincu de la
profonde érudition de Scaliger (6), il demanda à Cor­
a m e non probari et aliquid a m e in illud opus scriptum fuisse, neque
quom odo de m e supplicium sum eret rationem ullam inire posset,
A ntonius R iccobonus succurrit illi ». Cfr. Appendice D, pag. 275.
(1) Cod. I, f. 211.
(2) I l s’agit du contribut d e Scaliger à l’oeuvre d e son ami
V e rtu n ia n u s sur H ippocrate .
(Ii) Cod. I , f. 211.
(4) Cod. I, f. 237v.
(5) Cod. I, f. 240v (le 20 mars 157 9 .
(6) E n Italie on faisait beaucoup m oins d e cas de Scaliger q u ’en
France . B ernays a noté ce fa it : « Die Italiener aber sch auten d em
transalpinischen J u b el [pour l’oeuvre d e Scaliger] m urrisch zu »;
Oeuvr. cit ., pag. 8. Il a cherché une explication à la méfiance des Ita ­
liens pour Scaliger dans la différence fondam entale e x ista n t entre
la critique italienne plus esthétique e t la critique française plus scien ­

�binelli de le prier de résoudre certaines questions, aux­
quelles persone en France n ’avait encore pu répon­
dre (1).
La réponse de Scaliger vint un peu tard, le 20 mars
1579. Corbinelli la transmit à Pinelli : « della voce Ro­
manzo è detto e per separarlo a differenza dell’Ale­
manna perchè tutta la Francia si diceva Romaneggiar ;
el Gisnerio et altri n ’hanno parlato et scritto : nel che
lui si rimette a questi, il Pigna ne scrive (2) : quanto
tifique, d e laquelle Scaliger éta it un représentant. Il note cependant
une exception à cette tendance générale dans les louanges du Car­
dinal Baronius pour Scaliger : vo y. E p îtres Françoises de Personnages
illustres et doctes à M ons. Joseph. J . de L a Scala, A m sterdam , 1624,
pag. 378 du I I I vol. On pourrait aussi no ter d ’autres exceptions
m êm e en dehors de Corbinelli. Pigafe tta qui se trouva à dîner une
fois avec Scaliger fu t étonné d e son savoir: vo y. cod. II , f. 165.
Dans Thuana (1769), pag. 12, on parle d e l'adm iration d e Manzuolo,
évêque de R eggio, pour Scaliger.
(1) Cod. I, f. 210 (le mois d ’août 1579). Corbinelli n e p u t s’a ­
dresser to u t de suite à Scaliger, car ce dernier se tro u va it alors à
Bourges. V oy. pag. 142, n. 2. Il doute cepen d a n t que Scaliger lui­
m êm e ne sache répondre à ces questions (le 15 nov. 1578, cod. I,
f. 220). Plus tard Scaliger v in t à Paris pour présenter au roi le Ma­
nilius, mais Corbinelli ne p u t d ’abord le voir qu 'u n e fois e t se faire
prom ettre q u ’il lui enverrait d e Bourges les réponses désirées depuis
longtemps (Cod. I, f. 233, le 1.er février 1579 ). Il s'adressa en m êm e
tem ps à Henri E stienne pour avoir plus d e probabilité d ’être satisfait.
Car il observe que parfois Scaliger « non m i riesce al cim ento in tu tto »
(Cod. I, f. 236, le 16 mars 1579 ). Le 20 mars, croyant que Scaliger est
déjà parti, il écrit avec d ép it q u ’il s'étonne d e ne p as s’être plus tô t
aperçu des lacunes exista n t dans le savoir de Scaliger (Cod. I, f. 239 ).
Mais le m êm e jour Scaliger, é ta n t v enu le trouver e t lui a ya n t donné
les réponses q u ’il désirait, il reprend toute son estim e pour lui e t l’a p ­
pelle « il mio maestro el mio autore » (Cod. I, f. 240).
(2) Scaliger observe dans la Diatriba de hodiernis Francorum

�a color de cavalli, dice che suo pad re n’ha detto assai
contro a Cardano et che non ne saprebbe dir altro (1).
Della

cosa

de’ Commentari di Cesare dice che ci

bisogna agio et libroni, promette che farà (2) et della
critica ancora.... (3). D ’usbergo non sa dir nulla, mi
linguis imprimée dans les Opuscula varia parus à Paris en 1610 après
sa m ort: « N im irum Franciam R om anam vocat quae Romanensi
lingua loquitur, u t distingueret ab ea quae Tiotism o seu Teutonism o
u titu r » (pag. 125). Le Gesnerius auquel se rapporte Scaliger est très
probablem ent l'hum aniste allemand Conrad Gesner, son c o n tem ­
porain. L ’écrit de Pigna auquel Scaliger fait allusion c’ e s t le livre
I romanzi, di M. G io v a n B a t t is t a P ig n a , Vinegia, 1554. Dans cet
ouvrage se trouve le passage suiva n t : « Sì che lasciando questa deri­
vazione poco pruden tem ente acce ttata, dico che p iù tosto si può
credere che i R om anzi siano i R e m ensi » (pag. 12).
(1) D éjà le 1.er février 1579 (Cod. I, f. 233) Corbinelli écrivait :
« Mi m anderà forse quel che gl’harà pensato di que i colori in m antelli
di cavalli ». L e passage de son père, auquel Scaliger fait allusion, est
probablem ent l'Exercit. 325 de coloribus qui se trouve dans Exoteri­
carum exercitationum liber quintus decimus de subtilitate ad H iero­
nynum Cardanum. Ex off. Mamerti Vascosani, L utetiae, 1557, pag. 344
e t suiv. Dans ce chapitre il est question en plusieurs endroits de l’ori­
gine de certains nom s latins d es couleurs d es chevaux.
(2) Scaliger se croyait com pétent d ’une façon particulière pour ce
qui regardait César. V oy. plus loin p. 136 . B ernays apprécie beaucoup
l’édition de César parue en 1606 e t qui fu t soignée par Scaliger quoi­
q u ’elle ne porte pas de nom d'auteur. V oy. B ERNAYS, Oeuvr. cit., p. 292.
(3) Je ne com prends pas bien d e quoi il s’agit : Corbinelli écrira
plus tard : « Vi doverrà almanco [Dupuy] hav er scritto per accom pa­
gnare li scritti del Scaligero, sopra la vostra critica che gli h aveva ri­
cevu ti per m andarveli : scrittura d ’un foglio o così » (Cod. I, f. 251).
V oy. à ce propos la lettre d e D upuy d u 12 d éc. 1579 : « J e vous
envoie un brief traicté de Monsieur d e la Scala De critica, q u ’il a
fait pour l’amour de vous combien q u'il m ’a défendu de vous dire
q u ’il l’a it lui-mesm e rédigé par escrit, d ’a u ta n t que, com m e je crois,
il l’a fait à la haste, ainsi que vous jugerez par l’escriture, toutefois,

�disse ben non so che in latino, come ei lo direbbe, ma
non me ne ricordo, nè lo scrissi perchè pensavo di ri­
cordarmene » (1).
D ’ailleurs Scaliger ne refusa jamais de répondre aux
questions que Corbinelli lui soumettait sur la langue.
Quelques mois auparavant le jeune Ubaldini, étudiant
à Bourges et ami de Corbinelli, lui écrivait pour le
remercier de lui avoir fait connaître la précieuse opi­

si je ne m 'abuse, il vous contentera ; pour le m oins je le désire ; il
a retiré de moi les notes sur les papyrus de nostre am i pour y ra­
biller e t adjouter quelque chose » (Cod. I I , f. 209V).
(1) Cod. I, f. 240v. Corbinelli avait d ’abord cherché à répondre
lui-même à ce tte d e mande de Pinelli. Il rapporte à Pinelli (Cod. I,
f. 212) le 5 sep t. 1578 le passage suivant d e la lettre 276 d e S t. Ca­
therine (ed. Torresano, Venise, 1548, pag. 219 ) : « La corona delle spine
fu l'elmo, la carne flagellata l’osbergo : le m ani chiav ellate i guanti di
piastra, etc. » et il conclut : «Colui che è arm ato d ’elm o, che ha i guanti
di piastra, la lancia , harà ancora l’arm a dura che tu tto v a insieme, però
questa arma dura, che si chiama ancora con altro vocabolo hoggidì,
si chiam ava allora usbergo, e t non era m aglia per conseguenza altri­
m enti, perchè la m aglia non poteva stare principalm ente con q u el­
l'altro pezzo d 'arma. L'origine del vocabolo cred o che i Francesi la
pigliassero come tante altre dagli Alam anni e t noi da q uei Franzesi
antichi ». Corbinelli d it que pour savoir au ju ste com m ent éta it
composée autrefois une armure on pourrait consulte r une « H istoria
de Messire Olivier de l a Marche, antica » e t « de L'ordre de Chevalerie:
che son libri rari e belli ». Dans une autre lettre il fait allusion à un
autre passage où le m o t usbergo paraît. Il d it avoir rapporté le p as­
sage de St. Catherine : « N ondim eno tu tto il contrario apparisce in
una stanza del Morgante nel 3.° canto se ben m i ricordo q u ando l'abate
m ena Orlando e t Morgante a veder quell'arme vecchie nel convento
et facilmente in questo usbergo vi doveva entrare q u alche falda di
m aglia (Cod . I, f. 216, le 7 sept. 1578). Le 15 novem bre 1578 (Cod. I,
f. 220) il dit qu'il a ttend Scaliger pour résoudre le problème.

�nion de Scaliger sur la théorie d’introduire de nouvelles
lettres dans la langue italienne (1), française et espa­
gnole. Scaliger désapprouvait hautement non seulement
la théorie, mais il désapprouvait aussi d ’avance toute
autre tentative de ce genre : « Dicendo che il voler
porre nove lettere alle lingue Italiana, Franzese et
Spagnola che derivano dalla Latina è un volere canoni­
zarle bastarde o indegne di quella madre et quasi ri­
negatrice della patria et stirpe loro (2), conchiudendo
che noi non potiamo toccare queste tre lingue se non
in quelle cose che dalla lor madre imparate non hanno et
nella pronuntia anche tanto meno quanto che questa
ci è incognitissima, se bene, diss’egli, ci potiamo in certe
allargare più ch’in alcune altre, come per essempio nel­
l’italiana voi havete quella sillaba gli la quale da latini
non ha dependentia et però forse putremmo tentare
di trovarli qualche corrispondentia nella scrittura, ma
in tutte ridiculum, inquit, est ». Le passage que j ’ai
rapporté est d ’autant plus intéressant pour nous, qu’il
porte un petit contribut à l’oeuvre si mince de Scaliger
comme linguiste (3).
Si Pinelli n’avait pas une confiance illimitée dans
(1) J e ne sais à quel livre Corbinelli fa it allusion dans ce passage.
(2) Dans l'ouvrage : de varia aliquot literarum pronuntiatione,
(Opusc. varia, Parisiis, 16 10, pag. 127) Scaliger exprim e un avis
semblable.
(3 )Cod. I , f. 223: voy. Opusc. Varia (Parisiis, 16 10,pag. 119-142);
de Europaeorum linguis ; de hodiernis Francorum lin g u is; de varia
literarum aliquot pronuntiatione.

�l’érudition de Scaliger, celui-ci, au contraire, ne sem­
blait pas lui épargner son admiration. Cette admiration
était-elle réelle ? Scaliger n ’aurait pu dire du mal de
Pinelli à son propre ami et en tout cas Corbinelli ne
le lui aurait pas rapporté ; cependant Scaliger aurait
pu ménager les éloges s ’il eût été moins sincère dans
l’expression de son estime. Ainsi par exemple dans la
lettre du 20 mars 1579 dont j ’ai déjà cité un passage,
Scaliger étant venu avec Henri Estienne trouver Cor­
binelli avant son départ et l’inviter pour le matin sui­
vant à un dîner d ’adieu, lui parla de Pinelli : « Poi
cadémo sul ragionamento di Vostra Signoria », et Scaliger
lui en dit du bien à tel point que Corbinelli ne put s’em­
pêcher de souhaiter que Pinelli devînt « suo servito­
re» (1). Scaliger ajouta qu’il avait, connu Pinelli (2)
et lui en fit un portrait complet. Ceux qui étaient pré­
sents demandèrent aussi à être rappelés à Pinelli, mais
Scaliger insista pour lui être rappelé d ’une façon tout
à fait particulière. Corbinelli dit qu’il ne rapporte pas
la moitié des éloges que Scaliger a faits de lui. La pre­
(1) Cod. I, f. 240.
(2) Scaliger a vait été d eux fois en Ita lie (BERNAYS Oeuvr. cit.,
pag. 9). Nous avons un autre té m oignage d e la grande estim e de Sca­
liger dans la lettre q u ’il lui écrivait en 1601 en lui envoyant son por­
trait. Voy. CASTELLANI Lettera inedita d i Gian Vincenzo Pinelli a
P. Dupuy e di G. G. Scaligero allo stesso Pinelli, dans Nuovo A rch.
Ven. , V ( 1893), pag. 487 et suiv. Scaliger aim ait à être tenu au cou­
rant des choses et des livres d'Italie. Il écrivait à P . P ith ou (J. J. SCA­
L IG E p ist., Lugduni, 1627, pag. 136 ) : « Ac si quid novi aut ex Italia
advectum .... nob is significes velim ».

�mière fois que Corbinelli parle de l’humaniste français,
c’est pour répondre à Pinelli qui lui avait demandé
quel cas on faisait do Scaliger en France. Dans cette
lettre (1), il présente pour ainsi dire son personnage et
en fait un tableau vivant. Il dit que Scaliger ressemble
en tout au Sophiano (2) par l’allure, la taille, la couleur
des yeux et des cheveux et le teint : seulement il a
l’air moins triste. Il a les yeux vifs et saillants « serra
sempre qualche cosa in mano quando ei parla et se
sarà a una tavola a seder sempre con quel braccio
su la tavola volge et rivolge quella melarancia o quel­
l’altra cosa che gli harà in m a n o . Non porta spada, la
cappa corta come conveniente più presto a uom di
spada che di lettore ; il passo festivo anzi che no. D o­
mandateli perchè sempre i più dotti vanno là da lui o
lo chiamono per domandar su di qualunque cosa si
(1) Cod. I , f. 201 (du 16 m ai 1578). Corbinelli a vait fa it déjà
une courte allusion à deux livres d e Scaliger : le 15 sept. 1574 (Cod. II ,
f. 22) il d it que l'Ausonio est im prim é (J. J. S c a l i g e r i , Ausoniarum
lectionum libri duo, apud A n t . Gryphium , 1574). Corbinelli d it aussi
que l’on est en train d ’im prim er un Pétrone. J e n e connais pas d 'é d i­
tion de Pétrone de ce tte année. J e sais seulem ent que dans ce tte année
Scaliger a vait transcrit un m anusc rit de Pétrone que possédait Cujas:
« C’est le prem ier Pétrone que nous ayons eu. J e l’a y copié sur ce t
exemplaire. J e l’aime m ieux q u ’un im primé ». (Voy. Scaligerana, II,
A m stelodami, 1740, I, pag. 285). Il se p eu t q u ’il en ait aussi com ­
mencé l'impression et que cette impression a it été ensuite suspendue.
(2) Il s’agit de Nicolas Sophianos, sa va n t grec, qui v é c u t à
R ome e t à Venise dans la premiè r e m oitié du X V I siécle ; voy. : L e ­
g R a n D , B ibliogr. hell., I, p. C L X X X V I I , Et suiv.; K r u m B a CHE r ,
g es
ch. d. byz. Lit., p. 799.

�voglia, la risposta è subito fatta senza interstitio di
tempo ». Il représente le type du Français tel que Cor­
binelli se le figure lui-même, causeur infatigable (1),
vantard, sociable et importun à la fois. Mais cette suf­
fisance et cette vanterie propres à Scaliger ne choquent
pas dans un homme tel que lui. Corbinelli écrira même
plus tard à Pinelli (2) : « Egl’ha di quel tiranno di
mess. Martino della Scala, voi vedreste al vederlo al­
l’udirlo che gli è di quella successione. Leggete il Vil­
lani nell’X I » (3). D ’ une érudition extraordinaire
et variée, doué d’une mémoire prodigieuse « memoria
eterna » (4) et d ’une grande souplesse d ’esprit, il passe
avec la plus grande aisance d ’un argument à l’autre.
Corbinelli convient que quelquefois ses jugements sont
prononcés un peu à la hâte et que son érudition a plus
d ’éclat que de profondeur. Mais il fait observer que
le plus souvent, Scaliger est le premier à reconnaître
ses fautes sans daigner s ’en corriger, méprisant tout
ce qui n ’a pas l’air d ’être le produit spontané de l’in­
telligence et de la culture mais plutôt le fruit laborieux
d ’un long travail. Corbinelli admet que Scaliger manque
(1) « Costui franzese , parlatore onnipotente » (Cod. I, f. 201).
(2) Cod. I, f. 243v (le l.e r mai 1579).
(3) Corbinelli probablem ent fa it ici allusion au passage sui­
v a n t du X I livre d es Chroniques de Giovanni Villani : « Questo Ma­
stino era grande e forte della persona, e azzuffatore e giuocatore , ma
pro’ valoroso e savio n el suo mestiere » Chron. di G iov. V i l l a n i ,
libr. X I , chap. X C IV.
(4) Cod. I, 201.

�parfois de jugement « et non aver punto di stile », mais
il dit qu’il faut pardonner ces fautes « a quella sua eru­
dizione la quale sola vi manca a gustar voi che sapete
et avete godute tutte l ' eccellentie ». L’universalité
aisée de la culture de Scaliger est ce qui attire le plus
l ’admiration de Corbinelli. Il parle plus d ’une fois de
sa méthode d ’étude. Il en parle par ouï dire et surtout
par ce que lui en a dit l’abbé Del Bene, qui, dit-il, s’in­
téresse beaucoup à l’humaniste français (1). Il insiste
beaucoup sur le fait (2) que Scaliger n ’aime pas à
se faire passer pour plus appliqué que ne le serait le
courtisan le plus oisif. Il n’a pas besoin de se renfermer
dans sa chambre et de se plonger dans le recueillement
pour débrouiller les problèmes les plus difficiles, il en
parle à la promenade, à la chasse, en se jouant et en tour­
nant continuellement entre ses mains quelque objet,
comme s’il s’agissait de choses dont il fait peu de cas
et qui ne sont pour lui qu’un amusement plutôt qu’une
occupation sérieuse. Corbinelli est étonné des langues
que Scaliger possède : « legge correndo tutti i Rabbini,
la Caldea, l’Hebrea, la Siriaca, l’Araba (3), la Punica
(1) Il d it de Del Bene dans cette lettre (Cod. I, f. 201): « perchè
n ’ha più particolari che non ho io » et d ans une autre lettre du mois
d'août 1578 (f. 210v) : « Il Bandini qui, Del Bene et l’Ubaldino hanno
fatto e fanno notom ia dello Scaligero ».
(2) Cod. I , f. 208 (le l.er juillet 1578).
(3) Scaliger avait entrepris l’étu d e de ce tte langue sous la
direction d e Postel. Il n ’arriva jam ais à la posséder. Il observe dans
Scaligerana, I (A m stelodam i 1740,I , p. 140) : « Postellus excellens p h i­

�di Plauto etc. ». E n médecine « egli volse et studia i
libri antichi, in matematica, in astrologia, in cosmo­
grafia pratichissimo et si vedrà quel che gl’ha fatto in
Cesare (1) dove dice che sa 200 cose che gli altri non
seppero nè sapranno mai se non da lui. I Teofrasti, i
P lini tutti li ha per lo senso a mente. Ma che non sa
costui ! Dico senza burle » (2).
J ’ai cité tout le passage parce que le ton révèle l’ad­
miration de Corbinelli, partagée par bon nombre des
contemporains de Scaliger qui ne manquaient aucune
losophus, cosmographus, m athem aticus, historicus stu ltu s ; lingua­
rum non ignarus, sed nullius ad unguem peritus. Invideo illi A ra ­
bicam linguam ». E t dans une lettre à Casaubon (E p ist . pag. 208) :
« m ulta volum ina arabica versavi.... Nihil tam en a u t parum m e prae­
stitisse sentio ». Comme on vo it, Scaliger ici ne cherche pas à déguiser
son peu de connaissance de la langue arabe. A ce q u ’il paraît Cor­
binelli n ’en eut pas notice a va n t une certaine occasion dans laquelle
il fu t bien étonné d e la doctrine d e son am i. Il raconte en effet que
s’éta n t trouvé avec Scaliger e t Poste l chez l’im prim eur Patisson, on
posa deva n t eux un globe écrit en langue arabe, et, tandis que Poste l
se m it à discuter « con la sua solita autorità », Corbinelli nota que Sca­
liger faisait sem blant d ’être absorbé dans ses m éditations com m e
s’il eût été question de choses auxquelles il éta it fort indifférent.
Corbinelli s’étonne d e n ’avoir pas su dans cette occasion se faire
une idée exacte du savoir de Scaliger : « Veggendo che il Poste l fu
padrone della campagna, tu tta quell’ora che si parlò di quelle le t ­
tere , le quali lui veramente possiede » (Cod. I, f. 239), le 20 mars 1579).
(1) Cod. I, f. 201. Scaliger ne m it pas toutefois son nom à l'édition
de César parue en 1606 par R aphelengius et à laquelle il avait con­
tribué. Voy. BE RN AYS, Oeuvr. cit. pag. 292. Corbinelli n ’a va it pas
beaucoup de foi dans la valeur des corrections de César par Scaliger.
Ce dernier lui a ya n t promis un exem plaire du livre s’il venait à p a ­
raître, il observe : « Non crediamo sia sì gran cosa » (Cod. II, f. 102).
(2) Cod. I, ff. 201-201v.

�occasion de le proclamer supérieur aux plus grands
érudits italiens (1).
Nous savons par Corbinelli que Scaliger lisait beau­
coup sans jamais prendre de notes « di certi suoi prin­
cipali libri in fuora come Plauto et 6 o 5 di quelle
classi» (2) faisant appel à sa mémoire prodigieuse, quand
il voulait retenir un passage : « Nè attende a luoghi co­
muni ; ancora si vale più della memoria che d ’altro ».
Il n’avait qu’une douzaine de livres à sa disposition
et se servait des livres de ses amis lorsque l’occasion
s’en présentait. Même chez lui, il n’en avait qu’un nom­
bre très limité selon le témoignage de Dupuy : « Et
anco a casa sua non è stato huomo di libri che n’ha po­
chissimi »; Corbinelli observe que Scaliger le premier
« ha cavato la letteratura della pedanteria » (3). Sca­
liger, tel que Corbinelli nous le représente, est un véri­
table homme de la Renaissance et de la Renaissance
française, cherchant dans les livres anciens moins l’art
que des données positives, et représentant ou voulant
représenter l’homme dans son développement intellectuel

(1 ) Voy. B e r n a y s , Oeuv r. cit. pag. 8.
(2) Cod. I, f. 208.
(8) Cod. I, f. 208. Corbinelli fa it ici allusion à la m éthode
critique nouvelle suivie par Scaliger selon laquelle : « d ie K ritik m u sste
als W erkzeug der W ahrheit gehand h a b t werden » ( B e r n a y s , pag. 6 ),
qui venait à se substituer à la critique d es Valla : « die sich ein wenig
über stilistische E leganzen hinauswagte ». Il est étrange de remarquer
que Corbinelli quoique Italien n 'a v a it aucune tendresse pour ce tte
d ernière m éthode.

�le plus parfait, c’est-à-dire que certaines facultés en lui
ne se sont pas développées au détriment des autres (1):
« Opera tutto con grandezza et senza che apparisca
alcuna fatica o almeno fa ogni cosa perchè così si
creda » (2).
Le portrait de Scaliger est, comme on le voit, com­
plet. Corbinelli ne se borne donc pas à envoyer à P i­
nelli des notices générales, mais le tient en même temps
au courant des études de Scaliger surtout pendant la
période de 1578 à 1583. Comme ces notices sont éparses
ça et là dans la correspondance, je suivrai l’ordre chro­
nologique des oeuvres de Scaliger en groupant les notices
se rapportant à chaque ouvrage.
En 1577 avait paru sous la direction de Scaliger
l’édition des trois élégiaques latins Catulle, Tibulle et
Properce (3), qui souleva en Italie et en France de
violentes critiques (4). Corbinelli s’intéressa vivement
(1) Cod. I, f. 208.
(2) Cod. I, f. 208. On retrouve encore là dans Scaliger le grand
seigneur qui se fait un devoir d ’ê tre ou de paraître m oralem ent et
intellectuellem ent supérieur au com m un d es hom m es ( V o y . B E R n a y S ,
Oeuvr. cit . pag. 10).
(3) C atu ll i T i Bu lli P ro p ERti nova editio Josephus Scaliger
Jul. Caesaris F. recensuit. Eiusdem in eosdem Castigationum libri.
A d Cl. P uteanum Consiliarium R egium in suprem a Curia Parisiensi,
Lutetiae. A pud Mam ertum Patissonium in officina R ob. Stephani, 1577.
(4) « Durch nichts ferner h a t e r s o sehr, w ie durch diese Ausgabe
der E rotiker d en neidischen Zorn italienischen Philologen und das
Geschrei vulgatenglaübiger französischen Pedanten erregt ». Β ER·
NAYS, Oeuvr. cit. pag. 46.
Les corrections de Scaliger dans Properce et T ibulle o n t été sévè­
rem e n t critiquées par H a u p t d ans ses Opusc., I I I , pag. 34-46.

�à cette querelle. Il dit qu’en France « tutti i nostri di
qua » (1) sont avec Pinelli, c’est-à-dire contraires à
Scaliger. Quant à lui, il fait des réserves, mais il observe:
« Però son fiorite le cose sue di molto ingegno ». Il de­
manda à Pinelli de lui envoyer une édition in folio de
Tibulle et Properce

par Guarino et

Beroaldi (2);

peut-être est-ce pour se faire une idée claire de ce que
Scaliger a pu apporter de nouveau dans l’édition des
poètes latins. Lolgio affirmait avec Corbinelli que Sca­
liger avait perdu « mezza la riputatione » depuis son
Catulle. Quant à Scaliger lui-même nous apprenons
que parlant de son ouvrage avec Corbinelli, il s’en mon­
trait très satisfait (3). Il lui confia que Florent Chre­
stien était l ’auteur d ’un scazon contre Muret à propos
de Catulle (4). Deux ans

après la

publication

de

l’oeuvre de Scaliger, l’intérêt en était encore très
(1) Cod . I, f. 210. Q uant à D upuy, auquel le livre é ta it dédié,
il observait q u ’il fallait « bene intendere il suo concetto » (de Sca­
liger).
(2) Corbinelli dem ande à d eu x reprises cette édition. Il a vait
dem andé d ’abord un Catulle par Guarino (Cod. I, f. 208), im prim é
vers 1500, q u ’il disait n'avoir pu se procure r à Paris. Plus tard P i­
nelli lui a ya n t écrit q u ’il n 'exista it aucune édition du Catulle par Gua­
rino il dem ande une édition in fol.0 d e Tibulle, Catulle et Properce
(Cod. I, f. 215) par B éroalde.
(3) Cod. I, f. 240. Il é tait su rto u t satisfait de la première élégie
de Tibulle.
(4) Cod. I, f. 240 en marge : « m ’ha detto che Chrestiani fece
quello Scazonte al Mureto ». V oy. aussi cod. I , f. 245. Ce Scazon
est probablem ent le m ême qui se trouve dans la coll. D upuy à la Bibl.
N at. 837, f. 174. Parodia ex Catulli fa sello. Corbinelli, qui probable­
m ent connut Chrestien, l’appelle « dottissim o h uomo ».

�vif et le 28 octobre 1579, se trouvant avec Dupuy et
Passerat, Corbinelli demandait à ce dernier son avis
sur le Catulle de Scaliger. Passerat parla de Scaliger
avec beaucoup de respect et ne voulut pas avouer
qu’il eût sur Catulle d ’autre avis que le sien (1).
En 1578 paraissait l’édition d ’Hippocrate par Vertu­
nianus et Scaliger (2). Dès le mois de juillet 1578 (3)
Corbinelli écrit à Pinelli que Scaliger « emenda et lieva
d ’Hippocrate brandelli grandissimi ». Il ne peut re­
tenir un cri de mépris pour son temps et pour les éru­
dits italiens: « 0 saeclum insipiens ! o buoi d ’Italia ! »

(1) Cod. II, f. 45. Dans cet t e m êm e année d e 1579 Scaliger
adressait une lettre ou verte au m athém aticien Stadius dans laquelle
il protestait contre l'accueil q u ’a vait eu son livre en Italie et en France .
Corbinelli eu t l'occasion d e parler v ers ce tem ps avec Bosius à propos
de Scaliger et d e son Catulle (Cod. II, f. 50v, le 21 novem bre 1579).
« Quel Sim on Bosius è galantissimo spirito e t si burla di Scaligero
e t dice liberam ente che ha preso di m olti granchi et che non intende
che cosa sia matrimo et patrimo et che Patrona virgo è la vera lo­
tione ». Corbinelli a yant trouvé plus tard d ans les Antiquità di Verona
par T a u r E l l i q u ’on parlait d ’un tem p le de Parona (Cod. II , f. 180),
écrivit à Pinelli pour savoir s’il s’agissait d ’un tem ple romain, car
dans ce cas il aurait substitué dans Catulle Patrona a Patrima. Il
paraît que Pinelli répondit négativem ent. Voy. cod. II , f. 183, f. 185.
Dans Perroniana (A m stelodam i 1740, p. 367), l’auteur observe: «Sca­
liger a eu tort de changer dans Catulle Patrim a virgo au lieu de P a ­
trona, car il sem ble que le sens v e u t q u ’il y ait Patrona e t le vers
qui suit le m ontre m anifestem ent ».
(2 ) H ip p o c r a t is C o i de capitis vulneribus liber latinitate donatus,
a F r. Vertuniano. E i u s d E m H ip p . textus Graecus a J . Scaligero casti­
gatus Lutetiae, 1578.
(3) Cod. I, f. 205.

�Le médecin Duretus se croyant attaqué par certaines
remarques de Scaliger persuada le jeune Jean Martin,
membre de la faculté de médecine, à répondre à Sca­
liger : et celui-ci répliqua par un opuscule anonyme
qui parut sous le pseudonyme de Vincent (1). Cor­
binelli, toujours au courant de ces controverses, en in­
forma Pinelli. Lorsque parut l’opuscule anonyme, il
lui annonça « non so che altre Scaligerate su Hippo­
crate » (2). Un peu plus tard Scaliger l’ayant rencon­
tré, déclara que ces « Martinate » n’étaient pas de lui;
Corbinelli ne voulut pas en démordre : « Non si può
negare perchè sono i suoi tratti, n ’è il suo stile » (3).
Martin répondit par une seconde attaque à l’opuscule
anonyme (4), mais Scaliger décida de ne plus faire
de réplique et de ne plus lire ce que l’on publierait
contre lui à ce sujet. Plus tard Scaliger soutint encore
à Corbinelli que si les écrits avaient été de lui, il aurait

(1) N ic o la i V in c e n t ii P icta v i e n s is c h ir u r g i epistola ad S te­
phanum N andinu m Bersuriens em. A d dictata Jo. M artini in librum
Hippocratis De Vulneribus capitis, Coloniae apud Sebastianum F au­
cherum , 1758, in 8.o
(2) Cod. I, f. 222 (le l.er dicem bre 1578). L e term e d e Scaligerate,
Scaligerista revient assez souvent dans la correspondance pour indiquer
un ouvrage ou un auteur chez qui la vanterie se mêle à un savoir
vaste et sûr. Voy. aussi cod. I, f. 232.
(3) Cod. 1, f. 2 40. C’est là la m êm e raison invoquée par B e r n a y s
(pag. 240) pour attribuer l'opuscule à Scaliger.
(4) JOANIS MARTINI P AR
IS IENSIS DOCTORIS MEDICI ad Josephi
Scaligeri ac Francisci Vertuniani Pseudovincentiorum epistolam re­
sponsio. Parisiis, 1578, 8.o

�su faire beaucoup mieux. Cependant, dit Corbinelli,
les érudits considèrent Scaliger comme l’auteur de
l’opuscule contro Martin, et finit par dire : « Son cose
che non passono a’ cortigiani » (1).
En tout cas, si pour être sûrs que Scaliger ne soit
pas l’auteur de l’epistola ad Nandinum il ne suffit pas
de son affirmation, il y a lieu cependant de mettre en
doute l’authenticité de cette attribution, car Scaliger
n ’était pas homme à garder un tel secret avec ses amis
et dans ce cas les amis de Scaliger n ’auraient pas fait
le nom d’un autre auteur supposé.
Après s’être occupé de médecine, Scaliger s’occupa
d ’astronomie. Son Manilius paraît en 1579 (2). Scaliger
aurait voulu faire précéder le livre d ’une épître au roi
dans laquelle il voulait répondre « con la lingua » à Vet­
tori et à Sigonio qui avaient mal parlé de lui. Bandini
révéla le premier à Corbinelli les intentions de Scaliger (3),
disant même qu’il avait vainement essayé d ’apaiser

(1) Cod. I, f. 234 (le l.er février 1579).
(2) M. M a n i LI, Astronomicon libri quinque. Josephus Scaliger
recensuit ac pristino ordini suo restituit. Eiusdem Jos. Scaligeri Com­
mentarios in eosdem libros et Castigationum explicationes, L utetiae
apud M am ertum Patissonium in off. R ob. S tephani M D L X X IX . Le
8 août 1578 (Cod. I , f. 210) Scaliger a vait décidé de ne point venir
présenter au roi son Manilius. A la fin du mois (le 26 août 1578 :
cod. I, f. 211) il a déjà changé d ’avis. Le 15 novem bre 1578 Scaliger
n'est pas encore arrivé. L e 17 janvier 1579 (Cod. I, f. 23 1) Corbinelli
annonce enfin qu'on est en train de finir l'impression d e Manilius .
(3) Bandini se tro u va it alors à l’U niversité d e Bourges avec
Del Bene. C’est de là q u'il écrit à Corbinelli le l .er décembre (1578)
(Cod. I, f. 223).

�Scaliger : ce dernier lui avait répondu que ce ne serait
ni la première ni la dernière fois que Vettori et Sigonio
entendraient parler de lui. Il finit cependant par ne
pas faire imprimer la fameuse épître ( 1). Corbinelli
suppose que Scaliger avait compris qu’un tel discours
ne pouvait être adressé au roi, ou bien qu’il s’était
laissé persuader par d’autres. Plus tard Corbinelli eut
l’occasion de s’entretenir avec Scaliger de Vettori et de
Sigonio (2): « Mi s’è doluto di Pier Vettori che dice che
gl’ha detto che le son bagatelle le cose sue et si me­
scola dell’antichità et non gli riesce. Cosa che io non
credo punto che sia vera perchè Pier Vettori non è di
questa natura nè le cose sue son bagatelle (3). Ha
non so che d’amarognolo col Sigonio » (4).
Si l’épître contre les deux Italiens ne fut pas im­
primée, elle avait cependant été écrite et Corbinelli
chercha à se la procurer (5) : « Quanto alla Prefa­
tione di Scaligero vedrò d ’haverla, lui mi disse che

(1) L e livre est précédé par une dédicace au roi, en vers : « Chri­
stianissim o Francorum e t P olonorum R egi Henrico II I , Urania Musa ».
Si Scaliger se décide à supprim er la préface dans laquelle il y avait
quelque allusion contre des italiens il fa u t dire que la m ode pour
l'italianisme à la cour e t chez le roi n ’é ta it pas à son déclin. Dans cette
m êm e année et à cette m ême époque on présente au roi la R éthorique
d ’A ristote par Vettori.
(2) Cod. I, f. 240 (le 21 mars 1579).
(3) Corbinelli en parlant d e la Rhétorique d ’A ristote par V e t­
tori, d it que ce genre de livres en France ne jo u it pas d'une grande
faveur : « Son cose semplici che qua non hanno forz a » (Cod. I I , f. 42).
(4) Cod. I, f. 2 40v.
(5) Cod. I , f. 2 42.

�l’haveva Patisson, a non so che proposito che n’havemo
molti come ultimamente vi scrissi ». Ce fut inutile. Il
en donne les raisons à Pinelli et lui fait un court ré­
sumé de cette épître qu’il a pu lire ( 1 ) : «La pre­
fatione di Scaligero non è possibile haverne copia,
perchè se bene me l’ho letta et non vi veggo cose che
meritino molto, nondimeno non ne darebbe copia
perchè così è stato pregato dall’autore. Non nomina
nessuno designanter, ma s’ intende benissimo che si
sdegna un po’ con Pier Vettori, lodandolo però sempre
con una buona modestia, è un po’ contro al Sigonio
et mi par che gli dia un certo motto d ’Arpinate Bolo­
gnese, non me ne ricordo (2). Mette in invidia Pier
Vettori che habbi anco chiamato Barbaro il Turnebo.
Non ci veggo cosa nè troppo maligna (3) nè che
possi anco punto agguagliare l’aspettatione che s’ha
da chi non ha vedute queste sue cose ; chè contiene tre
fogli, insomma io non ci veggo quella dignità che ci
(1) Cod. I, f. 243. Je rapporte p ar entier le résumé q u ’en fait
Corbinelli car j e ne crois pas q u ’on en ait eu connaissance ju sq u ’ici.
B ernays n ’en parle pas dans son ouvrage sur Scaliger. On connaît
au contraire la lettre ouverte adressée par Scaliger au m athém aticien
S tadius dans cette occasion.
(2) J ’entends ici que Scaliger a appelé Sigonio « Arpinate bo­
lognese » ; A rpinate pour la prétension de Sigonio à user du style
cicéronien, et « bolognese » parce que Sigonio enseignait à Bologne
depuis 1563. Selon S caliger il aurait gardé dans son style quelque chose
qui n'avait pas l’air bien classique.
(3) Si l’épître n’éta it p as « troppo m aligna », il fa u t d 'a u ta n t
plus s'étonner que Scaliger l’a it supprimée. Il fau t dire q u ’il supposait
chez le roi beaucoup de susceptibilité à l’égard des hum anistes italiens.

�veggono forse gli altri che le tengono cose belle. Oltre
a che in queste cose di discorso non mi piace il suo lati­
nizzare nel suo stile . Nelle punture et in quella brevità
scoliastica mi par bene eccellente et unico.... Basta che
in quella sua pistola si passa leggiermente, nè tocca
quelle cose che V. S. mostra di desiderare, nè per questa
vedrebbe punto i suoi studij, nè la vita sua, nè ritratto
alcuno di critico ».
Quant au Manilius, Corbinelli nous décrit comment
il fut reçu par le roi. Scaliger lui-même vint le lui pré­
senter à Ollainville, et « n’hebbe honoratissima parola
et gratie et promesse » (1) ; Corbinelli eut

le livre

entre les mains et le garda jusqu’à ce que le roi l’em ­
portât dans son cabinet. C’est là — dit-il amèrement —
la première faveur qu’il a reçue du roi depuis son re­
tour de Pologne (2). Corbinelli se propose d’envoyer
le livre à Pinelli et à Statio (3) dès qu’une bonne oc­
(1) Cod . I, f. 233 (le l.er février 1579). Scaliger gardera de H enri I I I
un bon souvenir. Il a écrit dans Scaligerana , II, A m stelodam i, (1740
II , p. 371) pag. 155: « (L e roi H enri I I I) a voit plus d e souplesse
que ce R o y (H enri IV ) qui a une prom ptitude e t rien plus ; à cause
de ce la il estoit mésprisé, si a voit plus d ’esprit et plus de v ertus
R oyalles que ce R o y ».
(2) Il f a u t entendre ici non pas depuis 1574 mais depuis 1576 . Car
jusqu’à cette époque le roi avait donné à Corbinelli m aintes preuves de
sa faveur royale . On s'explique ce retour de faveur dans cette année ,
après trois années de négligence d e la p a rt d u roi ( 1576-1579), car dans
cet t e année Corbinelli avait dédié à H enri I I I son de vulgari eloquentia.
(3) C’es t Achille Stazio portugais, duquel Corbinelli a vait reçu
le présent d ’un m anuscrit. V oy. Catal. des mss. de la B ibl. de St. Ge­
neviève, par K o h LER, II, pag. 669 : « Légende de B arlaam e t Josaphat ».

�casion se présentera. Il ajoute sommairement en par­
lant de ce livre : « Cosa fastidiosa ; io non so che co­
minciare ad assaggiarlo». Plus tard (1) il avoua son
incompétence en la matière, tout en le comprenant
assez cependant pour pouvoir affirmer que c’est un
livre « di costrutto et di singularitadi ». On sait qu’à
cette occasion le roi promit à Scaliger deux

mille

livres de pension ; Corbinelli ajoute que le roi — di­
sait-on — voulait faire de Scaliger le chef de sa biblio­
thèque et le faire voyager partout (2). L’on sait ce­
pendant que Scaliger sous ce rapport ne fut pas plus
heureux que ne l’avait été Estienne (3).
Après Manilius, Scaliger resta quelque temps sans
rien publier, très affligé qu’il était par la mort de la Roche­
pozay, son ami (4). Pendant trois ans, il n’écrivit plus
rien de nouveau. Enfin le 7 juillet 1582 Corbinelli an­
nonce à Pinelli de la part de Scaliger « nuove leggende et
mere al solito prosuntioni » (5). Il se peut que Scaliger

(1) Cod. I, f. 237v (le 16 mars 1579).
(2) Cod. I, f. 240 (le 20 mars 1579).
(3) Scaliger m ourut sans que ce tte pension lui eû t été payée
une seule fois . V oy. B e r n a y s , O euvr. cit. pag. 16 1.
(4) Cod. I I , f. 41. D upuy parle lui aussi d e l’affl ic tio n d e Scaliger
pour la m ort d e la R ochepozay : « Il es t fort ennuié d e la m ort de
Monsieur de la R ochepozay frère aisné do Monsieur d ’Abain am bas­
sadeur à R om m e [sic] » (Cod. II, f. 209v).
(5) Cod. II, f. 97. Il s’agit probablem ent d e l'E p istula adversus
barbarum ineptum et indoctum poema I nsulani patroni clientis Lucani,
qui avait paru à Paris en 1582, c'est-à -d ire cette m ê me année. Corbi­
nelli aurait voulu l’envoyer à Pinelli; D upuy le prévint (Cod. II, f. 103).

�ait été absorbé par la préparation de son « De emenda­
tione temporum » (1). Le 12 octobre 1582 le « De Emen­
datione » est sous presse. Il fallut trois mois avant qu’il
fût fini d’imprimer (2). Le 15 avril 1583 le livre n’a­
vait pas encore paru (3). Enfin le 16 novembre 1583
Corbinelli annonçait que le livre était imprimé depuis
trois mois et observait : « Libro singolare, dove si am­
mira più questo monstro d’huomo » (4).
Il dit que Scaliger s’est voué désormais à l’étude
des « langues barbares » et qu’il a délaissé Plaute dé­
finitivement (5). « C’è sopravvenuto adosso un Janus
Guilielmus » (6) ; Scaliger abandonna le champ. Le
(1 ) J o s e p h i S c a l i g e r i J u l . C a e s a r is f. Opus novum de emen ­
datione Tem porum in octo libros distributum , Lutetiae excudebat M a ­
mert us P atisson M D L X X X 111. On connaît à quelle occasion ce livre
de Scaliger fu t écrit : voy. B ERn a y s , Oeuvr. cit. pag. 48 et 283.
(2) Cod. Ι I , f. 105. Scaliger n e su ivit pas d e près l’impression
du livre . L e 12 octobre Corbinelli écrit que Scaliger est parti d e Paris.
Dans une note à S caligerana II (A m stelodami, 1740, I, pag. 563)
Sarrau écrit: « Josephus Scaliger escrivoit si égalem ent, q u e Patisson
im prima son livre de E m end. T em porum , la première fois, sur la
copie escrite de la main d e l'A uteur, page pour page ».
(3) Cod. II, f. 116 .
(4) Cod. II, f. 121. Cependant dans une lettre de novem bre
de cette m ême année Corbinelli écrit à Pinelli que le livre est déjà
vieux (Cod. II , f. 123).
(5) Scaliger avait eu d ’abord l'idée d e donner une bonne édition
de Plaute. Dans son Commentaire à Festus il nous donne plusieurs
corrections à Plaute, q u ’il prom et d ’expliquer « in editione Plautina
si Deus faverit ».
(6) Cod. II, f. 121. Plautinarum quaestionum commentarius,
publié à Paris en 1583. Corbinelli parle à Pinelli de cette édition :
« Passa in queste cose i Scaligeri e i L ypsii ; con grandissimo giuditio

�2 avril de l’année suivante, il est absorbé dans les ma­
thématiques (1); c ’est là la dernière fois que Corbi­
nelli citera Scaliger dans sa correspondance.
Comme c ’est surtout vers 1579 que la correspon­
dance de Corbinelli abonde en notices sur Scaliger, il
faut supposer que ce dernier fréquenta alors la cour
plus souvent que par le passé ; peut-être que pour
l’attacher à sa cause, le roi fit des « careze di parole »
à Scaliger ainsi qu’à Estienne, quoiqu’ils fussent tous
deux protestants.
Toujours est-il que Scaliger, bien qu’il n’eût pas
reçu la pension de deux mille francs que le roi lui avait
fait espérer, garda de lui un bon souvenir (2).

em enda per tu tti i libri i luoghi più scabrosi et per quel che io noto
in queste sue questione io l'ho pe r più habile che La Scala ». Il cite
plusieurs passages pour d ém ontrer la supériorité de Ja n u s Guilielmus.
V oy. aussi la correspond., cod. II, f . 127, 128, 138.
(1) Cod. II, f. 126.
(2) Voy. Scaligeran a , II, Am stelodam i, 1741, I I pag. 369.

�Chapitre IV
P o s t e l , Ba iF, P a s s e Ra t , D a n ie l

P o stel.

Corbinelli a aussi connu Postel, que l’on pour­
rait rapprocher de Scaliger pour l’universalité de

sa culture, si son esprit ne s’était égaré jusqu’aux limites
de la folie. Corbinelli, qui le connut en 1569 lorsque ce­
lui-ci venait d’être interné au prieuré de St. Martin des
Champs (1), en parle à Pinelli avec sympathie, quoi­
qu’il le trouve un peu étrange : « Sono stato stamani
a visitare il Pustello, quell’huomo sì stravagante, che
ha tanto stampato et che si chiama il Restituto che dice
d’essere stato morto et di essere rivixuto. Strano huomo
certo : ma vi prometto che è bene speso il tempo seco

(1) Co d . I, f. 37v . V oy. sur Postel : N i c é r o n , Mémoires, vol. V I I I
1729), pa g. 295-356 ; D e s B e l l o n s , Nouveaux éclaircissements
sur 1a vie et les ouvrages de Guillaume Postel, L iège, 1773 ; L EFRANC,
L a détention de Postel au prieuré de St. M artin des champs (1562-1581),
Paris, 1892, ex trait d e l'A nnuaire bulletin de la Société de l'H ist.
de France to m . X X V I I I , 189 1. Voy. aussi d ans CICEREIVS, I I , 33, 34.
( é d it,

�a chi ne sa cavare il cattivo, ma io son troppo occupato
nelle mie storie ».
Corbinelli est allé le trouver dans sa retraite où la
reine l’avait fait enfermer. Il dit : « Il Pustello ha un
diavolo addosso : la regina l’ha confinato in un muni­
stero, prohibitoli lo stampare, ma saper assai, ragio­
namenti incessabili » (1). Ce n’est que neuf ans plus
tard que Corbinelli reparlera de Postel et cela pour
regretter que la vieillesse prématurée du malheureux
l’empêche de suivre un raisonnement : si bien qu’il
« confonde ogni ragionamento ». Cependant l’agrément
qu’on trouve encore en sa compagnie fait regretter plus
vivement qu’il soit « in certe contumacie per certe sue
veramente frenesie che gli ha lasciato andare » (2) ;
mais on ne saurait trouver meilleur chrétien. Aussi Corbi­
nelli entretint-il avec Postel, pendant 1578 et une partie
de l ’année suivante, des rapports fréquents (3), et il

(1) Cod. I, f. 38v.
(2) Cod. I, f. 227. Ici on fa it allusion principalem ent aux
étranges théories d e Postel en m atière d e religion, à cause desquelles
il avait été plusieurs années auparavant em prisonné à V enise pen ­
d a n t son séjour en Italie.
(3) Corbinelli d emande à Pinelli pour Postel les Tesori d i sa ­
pienza evangelica per A n g e l a d a F u l i g n o (Cod. I , ff. 199, 229 ). Po­
stel en parle ensuite avec de grands éloges dans sa lettre à Corbi­
nelli im primée d ans le de vulgari eloquentia publié p ar Corbinelli
(1577), pag. 71. Corbinelli d em ande aussi à Pinelli une description
de la Peste. Le 23 janvier 1579 il d it q u ’il l’a reçue et écrit :
« O quanto piacere c'havete fa tto a m e e t al Sig.r Postel di quella
Peste di Padova ce rto scritta con m olta pom pa, Io non conosco

�pourra dire justement après la mort de Postel qu’il
était «domestico di quell’huomo » (1). Par l’intermé­
diaire de Corbinelli Postel fut aussi en relations avec
Pinelli à qui il envoya des manuscrits, dont Corbinelli
ne parle que vaguement (2); entre autres un commen­
taire à l’églogue de Virgile en honneur d ’Auguste, écrit
autrefois par Postel « cosa piccola ma non la tratta in
pedante, ma con maggior dottrina ». Et il ajoute ce
détail plus intéressant : « Non si truova, lui me l’ha
data » (3).
En parlant de Postel dans une lettre du 20 mars
1579 il dit : « Già ama V. S. » (4), et une autre
fois : « È tutto vostro » (5).
Ce n’est pas seulement dans sa retraite que Corbi­
nelli put voir Postel, comme le faisaient les grands sei­
gneurs qui s’y rendaient avec empressement; il le trouva
chez Patisson et ailleurs (6) ; il put s’entretenir avec
lui assez longuement, et lui demander des explications

l'huom o m a certo ingegnosissimo scrittore è egli » (Cod. I, f. 232).
Voy. le m s . Ambros. P . 223 sup. « de peste quae Venetos et P atavinos
afflixit an. 1577 ». J e ne sais s’il s'agit d e ce m s .
(1) Cod. I I , f. 115.
(2) « Vi m ando non so che ha scritto il Poste l » (Cod. I, f. 229).
Dans la collection Pinelli à l'Ambros. il n ’y a pas d e m ss. de Postel.
(3) Cod. I, f. 233; cfr. cod. I, f. 182.
(4) Cod. I, f. 239.
(5) Cod . I, f. 229.
(6) Le mois de septem bre 1578 il écrit qu'il s’est trouvé avec
Postel « per fare un suo servigio» (Cod. I, f. 214). Il fa u t dire que la
détention de Postel n 'é tait pas très rigoureuse.

�auxquelles Postel, «qui avait tout lu», pouvait toujours
répondre (1). Il est étonné de la connaissance que
Postel a de l’arabe : « Quelle lettere le quali lui vera­
mente possiede » (2) et du mépris que Postel a pour le
grec, ce qui fait désirer à cet érudit que Pinelli commence
l’étude de l’hébreu. Corbinelli est surpris du grand
nombre de livres de Postel imprimés, notés « su quella
Biblioteca stampata secondo mi dice in Surich (?).
Degli altri a penna son le cataste et la maggior
parte trattati d’Hebreo et Caldeo et Siriaco non ve­
duti » ; Corbinelli put avoir quelques uns de ces manu­
scrits : « de spiritu sancto et de orbis terrae concordia et
l'Euclide christiano son cose degnissime et scritte con
gran metodo et maggiore et profonda dottrina» (3).
Vers la fin de '79 Corbinelli parle à Pinelli de la
maladie de Postel, qui a la goutte aux mains et aux
pieds. Le pauvre homme prétend « che questo 84 bi­
sogna perire, che la tirannide è venuta in sì gran colmo

(1) Pinelli a ya n t dem andé un Poliphile à Corbinelli, ce dernier
ne connaissant pas le livre, s'adressa à Postel pour obtenir des éclair­
cissements et fu t pleine men t satisfait des réponses obtenues p ar lui.
U ne autre fois encore Corbinelli eu t recours à lui pour répondre à
une question qui lui a vait été posée par Pinelli. Il écrit que Postel est
d ’avis « che il traduttor greco e t latino non hav essi haver altro gusto
d a verso » e t que selon Postel dans les Psaumes en hébreu il n ’y
av ait pas une forme fixe d e versification mais seulem ent une cadence .
(Cod. I, f. 236v).
(2) Cod. I, f. 239.
(3) Cod. I, f. 227.

�che non si può più » (1). Cependant Postel ne mourut
que deux ans après; mais son nom ne reparaît plus dans
les lettres de Corbinelli. Peut-être la lettre dans la­
quelle il annonçait la mort de Postel s’est-elle perdue.
Plus tard, lorsque Corbinelli voulut se procurer pour
Pinelli un livre de voyages et de « sorties » (2) de
Postel, il remarqua que depuis sa mort il est très difficile
de se procurer ses livres: « Nè de libri di quell’huomo
si trova più sino al suo tempo » (3).

(1) Cod . I, f. 252. Voy. dans la Coll. D upuy (Bibl. N a t.)
« Propos de piété par Postel à son lit d e m ort, 5 sept. 1581 » (f. 142).
J e ne sais si Postel en parlant d e tirannide fait allusion aux événe­
m ents politiques ou bien à la surveillance d o n t il éta it l’o b jet d e la
part de la reine Catherine d e Médicis. J e crois q u e la première d e
ces deux suppositions est la plus probable, car si Postel a vait e n ­
tendu parler de lui-m êm e il n ’aurait pas fixé pour sa m ort une
date qui é ta it relativem ent éloignée.
(2) Corbinelli après en avoir dem andé com pte à D upuy ré­
pondit à Pinelli à propos d e ces livres q u'il n ’en com prenait pas bien
le titre . D upuy lui-m êm e écrivit à Pinelli : « L ’un des livres de Postel
d o n t m ’escrivez est intitulé, l'histoire des expéditions f aites par les
Gaulois ou François en Asie et parties orientales depuis le déluge e t
est im primé par Nivelle. J e ne sache p o in t q u ’il a it fait aucun livre
de voyages ». L ettres de D upuy à Pinelli, cod. I I , f. 229 . Le 1.er août
1585 (Cod. II , f . 231) il écrit: « L e livre d e Postel des expéditions des
Gaulois... ne se trouve plus longtem ps a (sic): ce ne sont q u e rêve­
ries e t vigilantis somnia». Brunet remarque dans le vol. IV à propos
de Postel dans son Manuel, col. 840: « Les ouvrages d e Postel étaient
beaucoup plus recherchés autrefois q u ’ils ne le sont m a intenant ».
(3) Cod. I I , f. 145.

�B aïf e t C orbinelli.

Si Corbinelli parle de Baïf et de Passerat,
c ’est parce qu’ils étaient des érudits en

même temps que des poètes (1). On connaît les beaux
vers de Baïf en tête du De vulgari eloquentia imprimé
par Corbinelli à Paris en 1577. Quoique lié certainement
à Baïf avant 1577, Corbinelli n’en parle dans sa corres­
pondance que l’année suivante à propos d’une tra­
duction de Baïf, « in franzese elegantissimo » d’une
lettre d ’amour en vulgaire italien (2). Corbinelli eut
d ’abord l’intention de la faire imprimer avec la tra­
duction de Baïf en regard. Le ms. Ambr. B. 9. inf.
de la correspondance de Corbinelli contient un autre
document sur les relations littéraires entre lui et Baïf :
il s’agit de deux lettres autographes de Baïf (3), dans
lesquelles il est question du livre des poésies en catalan
de Ausias March envoyé par Baïf à Corbinelli.

(1) A vec B aïf il paraît m êm e avoir été en relations assez étroites.
P eut-être, é ta n t né à Venise d ’une mère vénitienne e t revenu plus t ard
en Italie, Pinelli le connaissait, vo y. : H. N AGEL, dans Archiv f . d .
Studium d. Neuer. Spr. u. L it., L X (1868), p ag. 240 et suiv.; GUI­
GNARD, d ans Rev. Renaissance, 1904, pag. 19 1-211.
(2) J e ne sais quelle é ta it cette lettre. J e ne crois p as que la
traduction de B aïf nous soit parvenue.
(3) J e n ’ai pu comparer ces lettres avec aucun au tre ms. de Baïf,
mais to u t porte à croire qu'elles so n t autographes d e B a ïf. Corbinelli
en annonçait l’envoi à Pinelli d ans une lettre du 16 m ars 1579 au
fol. 236, cod. I, lorsqu'il d it : « V edete qu ello me ne scrive il B aïf ». Ces
lettres furent donc écrites un |peu plus tôt.

��L e ttre de A . de Baïf à J . C orbinelli d'ap rès le Μ s. B . 9. inf. f. 249.

�J e rapporte ces deux lettres en entier ; une seule
porte la signature de Baïf, et c’est la lettre qui
suit (1) :
« Monsieur, .
« Je vous envoie l’osias marc que demandez.

Le

vostre est de la traduction de montemayor (2) qui
n ’a pas entendu le catelan, ainsi que m ’a dit le secre­
taire d’Espagne (3), qui le vouloyt faire françoys :
mais il l’estoyt aussi mauvais de langage que de cou­
rage. Quant à mon portement ώς εύ μέv χαλεπώς,ώ
ς
χ α λ ε π ώ ς δε μαλ'εύ. Bene vale pour nous deux.
« Votre entièrement afectioné
« amy et serviteur
« A. De Baïf ».

Quelques passages de cette lettre n’avaient pas été
bien compris par Corbinelli et il en avait demandé
l'explication à Baïf qui répondit par cette seconde
lettre (4):
(1) Cod. I, f. 249. Cet t e lettre d an s le cod. I se trouve à la suite
de l'autr e, mais elle d o it ê tre évid em m en t a n térieure.
(2) Il s’agit de l’édition d e Saragosse de 1562 en 16 º. Pinelli
écrivait à D upuy le 14 oct 1578 : « Favorescam i V. S. di v ed ere se
cost ì si trovi in m ano d ’alc[uno] se non di libra i il libro che io le n o ­
terò q[ui] appresso in lingua limosina ».
(3) Il s’agit du secrétaire d e Philippe II.
(5) Cod. I, f. 248.

�« Monsieur,
« Il me souvient depuis vous avoyr laissé ce que je
vous disoy par le mot que je vous escrivi dernièrement
vous envoyant les euvres d ’Osias Marc en catelan
qu’un Espagnol (1) avoyt voulu traduire en langue
françoise, et il m’en fit veoir quelques chants, desquels
je pouvoy dire et de tout le reste s’il ne changeoit
de stile, qu’il estoyt aussi mauvais françois de langage
que de courage. Nous usons de cette façon de parler,
mauvais François, pour mauvais parleur de françois et
pour un mal affectioné à la nation françoise. Et pour
ce je le di mauvais de langage, pour ce qu’il escrivoit
mal en françois, et mauvais de courage, en tous les deux,
françois pour avoyr este mal affectionné comme
espagnol à la nation françoise et mal sachant, le françois
j ’ente n (?) langage comme estranger et mal apris en
nostre façon de parler ».
Suit le titre exact de l’édition envoyée par Baïf (2),
qui est celle de

1560. Corbinelli s'intéresse aux dif­

(1) Cet E spagnol est probablem ent le secrétaire d o n t a va it
parlé B aïf dans la lettre précédante.
(2) « Les Obres del valeros Cavaller y elegan tissimo Poeta A usias
March ; ora novam ent ab m olta diligencia re vistes y o rden ades y
de m olts can t s aum etades. Im prim ides en Barcelona en Casa de
Claudi Bornat 1560 ». Corbinelli ajoute pour son c om p te : « E t questo
è quel libro che V. S. dice essere in 16° m a è 16° che pende nel 8° ».
C'est aussi l'édition posséd ée par Pinelli (Cod. I, f . 2 49).

�férentes éditions du poète catalan ; outre l’édition de
1560, il connut et posséda l’édition de Valladolid 1555,
gracieusement offerte par Morosini (1) : « Il chiar.mo
Morosino mi manda un Ausias March che io ricevetti
hieri stampato in Valladolid 1555. Con un bel dizio­
nario di quelle voci che quel cappellano di S. M. che
l’ha ristampato (2) tiene che sieno limosine et che
habbia scritto in limosino. Non credo che habbi alte­
rato il testo proprio massime che dice d’haverlo cor­
retto et amplificato secondo più testi antichi (3) ».
Corbinelli aurait bien voulu posséder, comme Baïf,
une des éditions antérieures sur lesquelles on avait
corrigé l’édition de 1555 (4) « ancor che io pensa —
dit-il — che questo che io ho sia il migliore ».
Il est donc évident que Baïf aussi bien que Corbinelli

(1) Cod. I, f. 254v
s.d.
(2) C’est Juan de R e sa chapelain d e Philippe I I.
(3) On a va it prom is à Corbinelli u n autre exem plaire du
livre. Il écrit le 16 mars 1579 (Cod. I, f. 237v): « P ucci Ascanio m i
mandò un Osias March di Salamanca et è q uattro m esi che dice d ’h a ­
verm elo m andato. Non comparisce »,
(4) Voici to u t entier le morceau dans lequel Corbinelli parle d e
cette édition possédée par Baïf e t d e l ' édition d e 1555 : « N on credo
che habbi alterato il testo proprio, massim e che dice d ’haverlo cor­
re tto et am plificato secondo più testi antichi. Ma questo è quello che
ha il Baïf anteriore a questo et sarebbe bene haver anco un di questi
ancor che io pensa che q u esto che io ho sia il migliore » (Cod. I, f. 254v
s. d.). Cet t e phrase em brouillée sem ble prouver q u e B aïf possédait
une édition antérieure à 1555. Pour la chron. d es éditions de Aus. M.
voy.: Romania, X X X V I , pag. 203-223; A. PAGES, E tude sur la chron.
des poésies d ' A . M .

�s ’occupa avec intérêt des oeuvres de Ausias March (1).
Ce qui intéressait l’un aussi bien que l’autre, ce n ’était
certes pas ce qu’il y avait des poésie triste dans le vers
de Ausias March, mais l’étude de la langue: peut-être
même contribuèrent-ils l’un et l’autre, sans le vouloir,
à faire connaître à la cour de Henri III un livre dont
le sujet ne pouvait manquer d’intéresser les favoris du
roi et ceux qui aspiraient à le devenir, car un livre
d ’amour était le plus sûr moyen de gagner les faveurs
de sa Majesté.
Corbinelli parle à plusieurs reprises de la faveur
que ce genre de littérature obtenait à la cour (2).
Baïf et lui ne furent pas les seuls en France à con­
naître alors l’ouvrage de March ; Scaliger en donna un
exemplaire à Dupuy pour qu’il l’envoyât à Pinelli,
exemplaire qu’il avait reçu d’un poète de la cour (3).
On voit donc que l’ouvrage fut connu en France
plus tôt qu’on ne l’avait cru jusqu’ici (4).

(1) Sur A usias March voy. A m . P AGES, A u zia s March et ses
p rédécesseurs , dans le to m e 194 d e lα Bibl , de l'E c. des Hautes Études ,
1911, auquel j e renvoie le lecteur pour la bibliographie antérieure .
(2) V oy. pag. 96 .
(3) « V i ha m andato un Osias March de buoni che gli fu donato
da un poeta del R e » : cod. I, f. 240 (le 20 mars 1579). Ce poète du
roi pourrait bien être Baïf lui m ême.
(4) M O R E L - F A T I O , L 'Espagne en France, dans les Etudes sur
l'E spagne, 1 s e r ., pag. 1- 108, Paris, 1895 ; L a n s o n , Étude sur les
rapports de la litt. fr a nç. et de la litt. espagnole au X V I I siècle, dans
R ev. hist. litt. de la France, 1896 , pag. 45 et su iv. ; pag. 321 e t suiv.
Il y a là une note d e livres introduits en France au X V I I siècle au
nom bre desquels on a m is les poésies d 'A u sias March .

�P a s s e ra t .

Lorsque Corbinelli connut Passerat, ce dernier
occupait déjà depuis six ans la chaire d ’éloquence

à Paris (1). Il appartenait par ses relations avec de
Mesmes au groupe d ’humanistes qui fréquentaient la
cour, et c’est peut-être à la cour que Corbinelli eut l’oc­
casion de le connaître. La première fois qu’il en parle
dans sa correspondance, c’est pour regretter de ne
pouvoir le consulter sur Catulle car Passerat n’était
pas à Paris alors. Le Catulle de Scaliger avait suscité
un vif intérêt ; il était bien naturel que Corbinelli vou­
lût consulter à ce propos un lecteur aussi consciencieux
et intelligent de Catulle que l’était Passerat !
Il aurait voulu lui faire présenter sa requête par
Ubaldino qui le connaissait, mais Ubaldino se trouvant
alors à Bourges (2), il se vit obligé de la faire lui­
même et de le prier de lui montrer ses notes. Or Pas­
serat, qui n’aimait pas à donner ses notes sur Catulle,
dut refuser, car Corbinelli se plaint vivement de son
(1) Corbinelli connut Passerat seulem en t vers le 5 sept. 1578
(f. 212). Dans la lettr e qui porte ce t t e date il le nom me pour la pre­
mière fois . Il ne donne sur lui aucun renseignem ent particulier; cela
me fait supposer que quelque lettre où il éta it question d e lui se soit
perdue ; à m oins que D upuy n ’a it pas parlé à Pinelli d e Passerat dans
quelque lettr e , et que Pinelli à son tour a it été le premier à en parler
à Corbinelli à propos d es notes sur Catulle . Sur Passerat voy. : EDG.
M o js is o v ic s , Jean Passerat , sein Leben und seinePersönlichkeit, Halle,
1907 ; L . L a c o u r , Jean P asserat, Paris, 1856 ; P a s s e r a t J., L e s poésies
françaises etc., par P R. B l a n c h e m a in , vol. II, Paris, 1880.
(2) Cod. I, f. 224 (le 15 juillet 1578).

�peu d ’obligeance. Il dit que si Del Bene avait été présent
« non mi darebbe passata come e’ fa » (1).
Peut-être était-ce moins désobligeance que prudence
de sa part. « Sono gelosi d’ingaggiare battaglia », écrit
Corbinelli dépité, ce qui indique peut-être que ni Pas­
serat ni ses amis ne veulent laisser à d’autres le soin
d ’engager la lutte avec Scaliger. Corbinolli aurait dé­
siré

savoir comment Passerat interprétait quelques

passages; mais celui-ci déclara qu’il ne s’en rappelait
qu’un seul (2), et qu’il n’avait pu parcourir qu’une
partie du Catulle de Scaliger. Corbinelli n’est pas
homme à désespérer d ’obtenir un livre après l’avoir
demandé pendant une année entière ; nous verrons
plus loin qu’il persévérera plusieurs années de suite à
demander un discours de La Noue.
Pour en arriver à son but, il finit par s’adresser à
M.r de Mesmes dans la maison duquel Passerat « passa
la sua vita » (3). Il ne nous dit pas cependant si par
l’intercession du puissant seigneur il obtint ce qu’il
désirait. Corbinelli nous donnera un autre témoignage
(1) C od . I, f. 22 5 ; cod. II, f. 45 (le 28 octobre 1579 ). D 'ailleurs
Passerat, n’a ya n t pas encore im prim é ses notes sur Catulle (le Catulle
de Passerat ne p arut q u ’en 1608), on comprend aisém en t q u ’il n ’ait
pas voulu en parler à Corbinelli a va n t l'impression du livre , crai­
gnant peut-être que Corbinelli ne profitât des notices reçues pour
les divulguer à d ’autres hum anistes.
(2) Cod. II, f. 45v. « A u t u t vecta ratis », ici Passerat lisait
« rati »: vo y. le Catulle d e 1608 et C a t u l l i carm . L X V I , 121.
(3) Sur le séjour de Passerat dans la maison d e Henri de Mesmes
voir les vers latins d e Passerat, e t l’oeuvre do MOJSISOVICS.

�de la protection que De Mesmes accordait à Passerat.
Il chargea Corbinelli d ’envoyer à Pinelli un livre ma­
nuscrit ( 1) avec des vers de Passerat, livre qui est,
dit Corbinelli, «bene scritto e ben legato» (2 ); il ne dit
pas que c ’étaient de beaux vers, mais de Mesmes devait
les croire tels puisqu’il les envoyait à Pinelli dans un
volume si bien relié. Corbinelli, s’acquittant de la com­
mission, recommande à Pinelli d’en remercier bien
aimablement M.r De Mesmes « perchè così bisogna con
questi galanti huomini di qua » (3).
Pinelli ne dut pas être très enthousiaste des vers de
Passerat, car nous lisons dans une lettre suivante de

(1) C’est le m s . Ambros. N . 116 sup. qui porte le titre su iva n t :
M em m ius P inello haec lepida Passeratii carmina domi suae nata pene
M usarum m anu expolita benevolens benevolenti dono dedit atque ex
terra Gallia in Italiam m isit honoris eius ergo. Anno D. M D L X X X V II.
Cal. Jan. Cette dédicace est écrite sur le quatrièm e feuillet, par la
m ême main qui a écrit les poésies. L e m s . est de 21 fol. et le volum e
finit par quatre feuillets d e garde blancs. I fol. 1-4 Elephas·, I I fol. 4V-11
P avus; I I I fo l. l l v-14 Henrici M em m ii v. c. N a talis quinquagesimus,
IV fol. 15v·18. U m bra; V fol. 18v-21. Hortus M em m ii. J ’ai pu con­
fronter ces vers de Passerat m anuscrits avec l’édition latine d e ses
oeuvres dans Delitiae poet . Gall. Pars tertia coll. R anutius Gherus 1609,
et j ’ai trouvé des variantes dans la II et IV ode .
Dans un autre volum e d e la collection Pinelli Diversorum varia
poemata manuscripta (Μs. H. 79 inf. f. 14), on trouve une autre com ­
position en vers par Passerat : Morus, Passaratij opus, k a l. Ja n .
A n n i M D X X C I X ad H enricum M em m ium , ff. 14-16v. Cette pièce
aussi a été im primée parm i les oeuvres d e Passerat. Il n ’y a pas d e
variantes.
(2) Cod. II, f. 192.
(3) Cod. I I , f. 193.

�Corbinelli que M.r De Mesmes « ha forse humore che il
Passeratio piaccia tra voi altri, come è fra noi» (1). Ce
M.r de Mesmes savait probablement bien que sa munifi­
cence n’était pas seulement utile à la gloire de Passerat,
elle rappelait aussi qu’il était lui le Mécène du
poète (2). Le seigneur de Roissy (De Mesmes), remarque
finement notre

philosophe, ne prenait pas toujours

également soin de rappeler ce fait. Ainsi M.r Del Bene,
ayant transmis à Corbinelli l’appréciation de M.r de
Roissy sur un passage de César, il pense aussitôt que
Passerat doit avoir aidé Roissy dans l’explication du
passage soi-disant commenté par le gentilhomme : « Con
partecipatione secondo me del Passeratio » (3).

D a n iel.

L’humaniste Pierre Daniel (4) que Corbinelli
appelle tout bonnement « l’amico Daniel », fut en

relations avec lui à partir de la fin février 1570 jusqu’au

(1) Cod. II , f. 197.
(2) D 'au ta n t plus que les vers d e Passerat en vo yés par Henri
d e Mesm es à Pinelli devaient être écrits par Passera t en l'honneur
d e Henri de Mesm es.
(3) Cod. II , f. 196 (le 12 février 1587).
(4) V oyez la lettre d e Corbinelli publiée par N o LHAC d ans la
Biblioth. d. F . Orsini, pag. 431. Sur Daniel vo y .: H . H a g e n , D e r J u ­
rist und Philolog. Peter Daniel aus Orleans, m it einer Beilage achtzchn
ungedruckte B riefe von Gelchrten des 16 Jahrh. enthaltend (Zur Feier
des S tiftu n g stages der B erner U niversitä t 1873) Trad. p. P . d e Félix,
O rlé ans 1876 ; J a r r y , Une corr. litt. au X V I siècle: Pierre Daniel
et les éru d . d e son temps dans M ém. S oc. Orl ., X V , 1876, pag. 343-450.

�mois de janvier 1571. S’il y eut encore des rapports
entre eux après ce temps, Corbinelli n’en parle plus
dans la correspondance. Daniel fut aussi grand ami de
Pinelli et lorsqu’il sut que celui-ci désirait vivement
un certain appendice de Lambin, il s’empressa de lui
envoyer son propre « scartabello » (1). Il aida aussi
Corbinelli dans la recherche d ’autres livres pour Pi­
nelli (2). Il alla même une fois exprès trouver Corbi­
nelli pour lui recommander de présenter ses hommages à
Pinelli ; aussi Corbinelli vante surtout sa grande politesse :
« È gentilissimo et litterato molto offitiosissimo quanto
è possibile » (3). Pinelli à son tour dut rendre quel­
que service d’amitié à Daniel, car dans une lettre du
14 septembre 1570 Corbinelli assure Pinelli que Daniel
« sarà servito di tutto » (4).

(1) Cod. I, f. 10.
(2) Il fit to u t son possible pour procurer à Pinelli l' A ntiquitates
Galliae q u ’on ne retrouvait plus (Cod. I, f. 10).
(3) Cod. I, f. 10. C’est ce que disaient d ’autres contem porains
de Daniel. V o y . N o l h a c , Lettres inéd. de Muret, dans M él. Graux,
pag. 381-403.
(4) Cod. I, f. 127. Ces relations entre Pinelli e t Daniel existaient
encore en 1574. V oyez la lettre écrite par Dupuy à Pinelli pour lui
recommander Nicolas A u d ebert, fils d e Germain A udebert : Biblioth.
de Berne ms. 141, art. 172.

��Chapitre

V

L a m b in , D a u r a t , T u Rn è b e , D a n è s , N ip h u s , CUja s

L a m b in .

Corbinelli parle aussi de Lambin comme d ’un
« a mi » ;

il écrit le 12 novembre 1568 (1) :

« il Lambinus totus meus ». Il connaît très bien les
oeuvres de ce savant et dans une des premières
lettres de la correspondance il parle de l ’édition de
Cicéron (2). Corbinelli était alors à Lyon et ne
pouvait pas connaître Lambin personnellement. Il le
connut à peine établi à Paris où Lambin était déjà
depuis plusieurs années lecteur royal de grec. Cor­
binelli raconte que cela n ’empêcha pas qu’il courut
le risque d’être conduit en prison à cause de ses
opinions. Heureusement le malheureux fut secouru
par des personnes haut-placées, et, ajoute Corbinelli,
(1) Cod. I, f . 82.
(2) Corbinelli parle aussi e n 1583 (dans u ne lettre du 16 n o ­
vem bre) du Cicéron de Lam bin. Pour m ontrer la d ifficulté d ’un pas­
sage il d it que Lam bin lui m ê me n ’a va it pas su l'expliquer.

�le persécuteur confus et repentant (1) alla trouver
Lambin chez lui pour l’embrasser. On peut croire à ce
que raconte Corbinelli, car il connaissait suffisamment
Lambin pour être bien renseigné sur ce qui lui arrivait.
C’est ainsi que quelques jours avant que le Corne­
lius Nepos de Lambin (2) parût, il en annonçait la
publication prochaine. A ce propos il ajoute : « El
Carpentario dotto uomo esclama » (3). Il parla aussi
à Pinelli d’une autre édition de Lucrèce complétée par
Lambin

(4). Corbinelli avait de Lambin une très

haute estime au point qu’il menaça un de ses calom­
niateurs de mal parler de lui à Lambin et à l’Hôpital
« per vergognarlo ». Il est très content lorsqu’il a réussi
à acquérir un livre que Lambin avait longtemps
cherché à se procurer (5).

(1) Le persécuteur d o n t parle Corbinelli est peut-être Carpen­
tarius, le grand ennem i d e L am bin ; il me paraît cependant un p eu
étrange que Carpentarius ait reconnu son to rt au p o in t de donner une
telle preuve de son repentir : v o y . cod. I, f. 102.
(2) Lam bin dans l’édition de C. Nepos de 1569 a vait attribué
toutes les vies à cet auteur. Corbinelli, en écrivant à Pinelli, ne parle
pas de Cornelius Nepos, mais d ’Aemilius Probus, ne se rappelant
ou peut-être ne sachant pas encore q u ’on n e lui a ttrib u a it plus les
vies qui avaient jadis paru sous son nom .
(3) Par cette phrase j ’entends que Carpentario après sa récon­
ciliation avec L am bin m ontrait beaucoup d ’adm iration pour lui.
(4) Il s’agit de la I I I édition de Lucrèce soignée par Lam bin.
La I édition éta it d e 1564, la II de 1565.
(5) Il s’agit du livre de L a Monarchie de France, par S e y s s e l
(Cod. I, f. 63) en français. V o y.: E. C o yecq u e, Josse Bade et les
trad. de Claude de Seyssel, dans Ecol. des Chartes, L V , pag. 509 ;

�Corbinelli ayant montré certaine lettre de Vettori
à Lambin, risqua sans le vouloir de faire naître une
querelle entre les deux humanistes. Lambin, fort irrité,
manifesta à Corbinelli l’intention de répondre « a qual­
cuno di quei suoi mignoni » (1). Celui-ci dit à son tour
à Pinelli de dire aux mignons de Vettori « che s’accin ­
ghino ». De son côté il insista auprès de Lambin afin
que ce dernier réfléchît longuement ; il observe que si
Lambin ne répond pas, celui-ci aura eu dans cette
affaire un peu de cette « modestia », de laquelle on avait
tenu tant de compte à Vettori.

D a u r a t et T u r n è b e .

Lambin avait eu deux prédécesseurs et
contemporains : Daurat (2) et Turnèbe,

dont Corbinelli ne connut peut-être que le premier, le
second étant déjà mort lorsqu’il vint à Paris. Il se servit
de quelque édition classique de Turnèbe pour discuter
certains passages avec Pinelli. Avec Daurat au con­
traire, on dirait qu’il a pu être en rapport, car il écrit (3)

R d , de Cl. Sesselii vita et operibus, Parisiis, 1893; A. J AC­
Claude de Seyssel et le sent. nation. au X V I siècle, d ans R . Quest.
hist., avril 1895, pag. 400 et suiv.; M. S e y s s e l C R e s s i E u , M aison de
Seyssel, etc. Paris, 1901.
(1) On p eut supposer que par le m o t d e « m ignoni » L am bin
entendait faire allusion aux adm irateurs d e V ettori.
(2) V o y . : V i t r a c , Eloge, 1778 ; R o b i q u e t , de J . A urati vita,
1887 ; P A t i s s o n , Essays, I, pag. 206-210.
(3) Cod. I, f. 102.
C. D

ufaya

q uet,

�en se plaignant de ne pouvoir trouver ni un Tertullien
ni un Plutarque grec, parce que l’Auratus est absent.
Peut-être Corbinelli voulait-il faire remarquer à Pinelli
l’impossibilité de recourir à Daurat lui-même pour se
faire prêter les livres dont il avait besoin. Il qualifie
les vers de Daurat de « prophetici », et envoie à Pinelli
Théocrite revu (1) en promettant d’autres, dès qu’il
pourra se les procurer.

D a n è s.

Corbinelli ne c onnut guère Danès, et sans Pinelli,
qui dans une lettre du 28 janvier 1569 lui

recommande: «Nè lasciate i pareri del Danesio, perchè
è un valente huomo » (2), il n’aurait guère cherché à
lier plus étroitement connaissance ; d ’ailleurs il n ’était
pas en mesure de satisfaire au désir de Pinelli, et il
avait déjà écrit quelque temps auparavant : « Mess.
Pietro Danesio è vescovo

et è lontano di qui (3) »,

et plus tard il insistera de nouveau sur la difficulté
de voir : « L’huomo qua non si rivede per l’ordinario,

(1) Il reçut cette oeuvre en 1566 éta n t à L yo n e t il l’envoya
aussitôt à Pinelli le priant de la garder. L ’année suiva n te il la
demande de nouveau à Pinelli. Dans le m s. A m bros. S. 98 sup.,
nous avons aussi des corrections d e Théocrite par B . Manzuolo
transcrites par Pinelli. Peut-être Pinelli, possédant déjà ces correc­
tions, désirait-il plus vive m en t en posséder d ’autres sur le m êm e
argument.
(2) Cod. 1, f. 88. Il s’agit d e certaines corrections sur Tacite .
(3) Cod. I, f. 84. Il éta it évêque de Lavaur.

�pe’ fanghi è impossibile andarsi a trovare a posta ;
ma ci habbiamo a rivedere » (1).
C’est sur un Tertullien de Danès (2) qu’il étudia
l’Apologiste latin : « Io ho in camera il Tertulliano
di Danesio di stampa d ’Ascenso tutto emendato a
mano (3) et v ’è bellissimi cose et notationi. Io n’aspetto
uno simile dall’Abate per ricopiare tutto avanti lo porti
a Roma al Sirletto (4) se gli è possibile, che l’ha chiesto
et s’è finalmente havuto di qua con molta fatica ». Les
notes manuscrites que Corbinelli voulait recopier étaient
peut-être de Danès lui-même (5).

(1) Cod. I, f. 13 (le 9 novem bre 1570).
(2) Je ne sais si c’est le m êm e livre q u ’il a vait autrefois d em andé
à Malassise e t que ce dernier n ’avait pas paru bien disposé à lui donner.
(Cod. I, f. 65). C’est peut-être à propos d e ce livre q u ’il écrit à Pinelli
e 9 novem bre 1570 q u ’il a tten d une réponse d e Danès (Cod. I, f. 13).
Corbinelli éta it donc en correspondance avec lui.
(3) C’est évidem m ent le m êm e Tertullien d o n t parle Corbinelli
au fol. 82, cod. I I : « I l m io Tertulliano riform ato è a S. Moro et
vedrò quei luoghi che m i n o ta te non p er farli intendere ad altri, ma
per intenderli io da V(ostra) S(ignoria) ».
(4 ) C’es t le C a r d in a l Sirleto.
(5) Cod. II, f. 80. J e suppose que Malassise possédait le T er­
tullien sur lequel étaien t rapportées les corrections d e Danès, e t que
c’est là ce qui attirait Corbinelli. L ’édition annotée q u ’il possède
lui-m ême, pourrait être la copie d e Malassise que ce dernier lui a
prêtée, ou bien une édition p ortant les m êmes corrections d e Danès.
V o y. aussi cod. I, f. 65v.

�N ip hu s.

Parmi les humanistes français connus par Cor­
binelli je ne veux pas passer sous silence un

humaniste italien de naissance, mais que l’on peut con­
sidérer comme français, car il passa bonne partie de sa
vie en France : j’entends parler de Fabius Niphus (1).
Les rapports entre lui et Corbinelli sont intéres­
sants. En 1568 Niphus est à Paris sans ressources, à
peu près ignoré, quoiqu’il ait écrit quelque chose qui
a été loué par Lolgio. Il n’a pas encore trente ans, il est
aimable et il connaît peu l’art de se faire protéger.
Corbinelli dit de lui : « Rara modestia per rara castità »,
et cherche à lui faire accorder quelques secours : « Molto
ho fatto con pregar per farli haver lettura pubblica
dal Re et stipendio da sostenersi ; perchè sento qua
non può viver et è forza soccorrerlo o per dir meglio
farlo soccorrere, il che è facile per la sua buona na­
tura » (2).
Aussi Niphus lui adresse-t-il une épître avec sa
métaphysique d ’Aristote, dont il avait fait une tradu ­
duction avec des notes, qu’il avait donnée à Corbi­

(1) J'avoue n ’avoir presque pas trouvé d ’études sur Fabius
Niphus. Nicéron dans ses Mémoires, vol. X V I I I , pag. 52, d it que
Jacques N iphus e u t un fils Fabius « qui s’est fa it connaître dans la
république des lettres ».
(2) Cod. I, f. 65V. Plus tard Corbinelli changera d ’avis sur
le caractère de Niphus.

�nelli; Corbinelli à son tour l’avait envoyée à Pinelli (1).
Niphus est maintenant en train de recopier le tout,
en ajoutant l’épître à Corbinelli, et Corbinelli déclare
modestement que c’est à lui que Niphus a adressé
cette épître « parendogli audacia pigliar persone di
più conto », mais le choix était on ne peut plus heu­
reux (2). Niphus lui fait part de son intention de faire
imprimer ces notes; Corbinelli doute fort que cela
puisse se faire.
En effet, après en avoir prêté pour peu de temps le
manuscrit à Corbinelli, Niphus le lui redemanda pour
le donner au

Chancelier (3) et Corbinelli sait qu’il

faudrait, « per servirsene ai suoi interessi », que Niphus
remplaçât l’épître qu’il lui avait dédiée par une autre
épître adressée au Chancelier, ce que Niphus ne fera pas
volontiers. Corbinelli ne le vit plus pendant quelque
temps et craignit de s’être montré ingrat envers lui (4).
Lorsqu’ils se revirent, leurs rapports étaient bien changés.
Autrefois c ’était « quel poveretto » de Niphus; main­
tenant, malgré une grave maladie qui le retint au lit

(1) Cod. I, f. 60.
(2) Cod. I , f. 65v. Sur les relations d e Corbinelli en 1570 e t
sur sa vie à la cour voy. p. 52 e t suiv.
(3) J e ne sais s ’il s’agit du Chancelier d e l’H ôpital qui, to u t en
n ’éta n t plus en faveur à la cour e t s’éta n t retiré dans ses terres,
n ’avait pas encore perdu son titre. J e crois que non, car N iphus
n ’aurait pas dédié son ouvrage à une personne en disgrâce auprès
du roi.
(4) Cod. I, f. 134.

�pendant le mois de juin et de juillet (1), Niphus est
certainement à son aise. Il prie Corbinelli de saluer
Pinelli, à qui il envoie en même temps des corrections
de Tacite faites par lui (2). De 1571 à 1573 nous ne
trouvons plus de notices sur Niphus et, lorsque Corbi­
nelli reparle de lui en 1573, c ’est pour remarquer que
ce n’est plus le même jeune homme soumis qu’il avait
connu auparavant ; il a fini par connaître son carac­
tère détestable (3). Cependant il lui prodigue impar­
tialement les éloges, que Niphus mérite comme hu­
maniste, tout en reconnaissant le rôle de courtisan
vaniteux et frivole que Niphus jouait à la cour: «Fa
professione d ’haver bell’accento, si dipigne et si va­
gheggia, lussurioso et potentissimo con le femmine....
et veramente io n’ho havuto piacere et gusto in molte
cose » (4).
En réalité Corbinelli ne nous dit pas catégorique­
ment que ce Niphus est à la cour ; cependant rien de
plus probable que Corbinelli lui-même ou le Nonce,
avec lequel Niphus fut en rapport dès le début, l’y ait
introduit. C’est sans doute à la cour qu’il eut avec
(1) Cod. I, f. 123.
(2) Cod. I , f. 85 ; f. 86v.
(3) « Querulo, invidioso, di nulla si contenta, richiede altrui nei
bisogni, dice mal volentieri ». (Cod. I, f. 170). De T hou dans ses m é­
moires fera à N iphus q u ’il a va it rencontré à V enise le m êm e re­
proche : « C’éta it un hom m e insociable, m édisant e t jaloux qui ne
louoit personne. » D e T h o u , Mémoires, Paris, 1838, pag. 279.
(4) Cod, I, f. 170.

�Niphus ces longues causeries dont il parle à Pinelli.
Il dit que Niphus d ’abord était « mero atticista »
et qu’il se donnait beaucoup de peine pour convaincre
ses amis. Il y eut aussi un temps dans lequel Niphus
« sentì qualche pizzicore d ’Ugonotto ». Corbinelli se­
rait même tenté de croire que Niphus traverse une
crise de folie, car il a beaucoup changé ; cependant
il dit qu’il le croit sincère, quoique sceptique par
nature. Il l’a vu faire beaucoup d ’actes de piété et
presque une nouvelle profession de foi : « Credo che
oggi sia d’intelletto sano », et il ne tarit pas en recomman­
dations pour que Pinelli sache se régler en écrivant à
Niphus, à qui celui-ci peut maintenant s’adresser en
toute liberté lui rappelant même l’affection dévouée de
son ami Corbinelli. C’est vers la moitié de 1573 qu’un
malentendu s’éleva entre Corbinelli et Niphus, qui
crut que le Florentin le méprisait. Corbinelli en arrive
à se demander comment il a pu se lier d’amitié avec
Niphus : « Mi meraviglio che io lasciassi il vano che
è sempre congiunto seco» (1). Cette expression me
fait supposer que les mots que Niphus prit en mauvaise
part étaient précisément ceux à propos de la vanité
de sa conduite que Corbinelli n ’approuvait pas.
Toujours est-il qu’à partir de ce jour (2) Cor­
binelli ne mentionna plus Niphus, soit qu’il se fût

(1) Cod. I, f. 172.
(2) Le m ois de juin 1573.

�brouillé définitivement avec lui et qu’il eût cessé tout
rapport, soit que Pinelli eût commencé lui-même une
correspondance avec l’humaniste français, ce qui aurait
épargné à Corbinelli la peine d ’en parler.

Cujas.

C’est seulement à Paris que Corbinelli pouvait se
trouver avec des gens de lettres, et, en dehors

des érudits, qui étaient habituellement dans la capi­
tale, il n’était en correspondance avec aucun autre; il
n’était pas libre de son temps pour visiter d ’autres
centres littéraires comme il l’aurait fait probablement
s’il en avait eu le loisir. Aussi, est-ce tout à fait par
hasard qu’il connut Cujas, car Cujas ne demeura à Paris
que fort peu de temps, lorsque les guerres civiles le
contraignirent à quitter Bourges en

1577

(1) ; il

n’y retourna que rarement et pour peu de temps (2).
Corbinelli connut Cujas à Valence où il alla lui rendre
visite avec Del Bene dans son cabinet (3). Il parle
de ce cabinet magnifique plus que de Cujas lui-même :
« Arrivamo a Valenza, vedemo il bellissimo studio et
di molti belli libri antichi ornati, de Cujatio (4),

(1) Voy. H a a g , France protest., vol. IV , pag. 957.
(2) Corbinelli écrit le 9 août 1582 (Cod. II, f. 101) l’avoir vu
deu x fois ; et le 2 avril 1584 (Cod. II , f. 126) Corbinelli le nom m e parmi
les critiques les plus intelligents « di qua ».
(3) Lorsqu’il revenait de Pologne avec la suite du roi.
(4) On sait que la bibliothèque d e Cujas éta it très riche en

�quale vi manderà quella epistola con la traduzione.
Detteci ancora una sua Apologia fatta frescamente per
il vescovo di Valenza contro a un libello, dove s’infama
la sua attione di Pollonia et il Re » (1).

manuscrits. Dans la vie de Cujas qui précède l’édition de ses oeuvres
Masson raconte que Cujas a vait légué ses mss. à Scaliger dans le cas
q u ’il n ’e û t point d ’enfants. Scaliger dans Scaligerana, II , (A m ste­
lodami 1741, II , p. 285-286) proteste q u ’il n ’a rien reçu.
(1) Cod. II , f. 8. Il s’agit d ’une épître en grec que Cujas avait
écrite contre H otm ann en choisissant les m ots les plus difficiles parce
q u ’il avait contre lui « non so che picca ». H otm ann fu t obligé de se
faire aider par Scaliger dans la traduction. Corbinelli perdit cette
épître peu après e t ne réussit plus à s’en procurer une autre copie
quoique Cujas la lui e û t promise. Voy. cod. II, ff . 23, 25, 25v. Corbinelli
ne connut pas H otm ann ; il connaît seulem ent quelques uns d e ses
écrits. Il parle du « B rutum fulm en Papae S ix ti V adversus Henricum »
dans ces termes : après avoir observé q u ’il d it « gran cose », il ajoute :
« Ma quel vecchio è uscito del decoro e t passa a m olte leggerezze fra
m olte cose di m om en to » (Cod. II , f. 184).
Ces « leggerezze », si je ne m e trom pe, sont ce q u ’il y a de plus per­
sonnel et de plus X V I siècle dans le pam phlet. Il est bon d ’observer
que c’est par ce m êm e m o t que Corbinelli a va it caractérisé le m êm e
élém ent dans l’Apologie d ’E stienne. Il d it aussi que H otm ann n ’a
oublié de rien citer (Cod. I I , f. 185). Dans une lettre du 20 septem bre
1577 Corbinelli attribue à H otm ann un livre en français contre Ma­
chiavel. Il n ’en est pas sûr et ajoute un « credo io ». Il le loue beaucoup
com m e un livre d ’une grande utilité pour un hom m e d ’éta t, quoique
to u t le m onde le blâme sans avoir pu se le procurer. I l d it da lui
«vorrei che fosse taliano per la m ia città » (Cod. I, f. 196v). Il s’agit
peu t-être de l’Anti-M achiavel d e Gentillet.
Q uant à L ’Apologie que Cujas donna à Corbinelli, c’est la
Praescriptio pro Montlucio episcopo Valentino adv. libellum editum sub
falso nomine Zachariae F urnesterii (A ntv . 1574, Lugd. 1575). Corbinelli
reste en doute si l’invective éta it d e Théodore d e B èze p lu tô t que
d ’H otm ann (Cod. I, f. 8).

�Dans une autre lettre Corbinelli donne la descrip­
tion du mobilier de Cujas. Je la rapporte, car ce mo­
bilier était très curieux pour le temps et assez rare
si l’on en juge par l ’étonnement de Corbinelli et de Del
Bene: « A Valenza in casa il Cuiatio cioè nel suo stu­
dio (1) vedemo una macchina nel mezzo della camera
la quale era ruota, cioè si rotava per diversi motivi et
però poteva contenere 60 o 70 pezze di libri aperti
senza i minuti et piccoletti. Voi sedete et con le braccia
vi fate rappresentare a 3 a 3 pezze di quei libri grandi.
Insomma voi girate uno studio tutto intero et con
tanta fatica che non è più che un soave esercizio. Poi
siede sur una seggiola la quale gira da sè solamente
che tu ti volti (ma questa io l’ho vista qui a un
barbiere) et vi girate poi senza rizarvi a una tavola
quivi dreto alle reni per scrivere» (2).
La correspondance de Corbinelli ne nous aide pas

(1) C’est dans ce cabinet que Cujas recevait les hom m es les plus
ém inents de son tem ps.
(2) Cod. II, f. 30v. L ’Abbé Del Bene fu t tellem ent enthousiaste
de cette sorte de librairie , q u ’il s’en fit prom ettre un modèle par Cujas.
Corbinelli expliquait ce désir d e Del Bene en rem arquant finem ent :
« P er esser prete ama le com odità » (Cod. II , f. 31 v). Ce tra it est
bien conforme au caractère de Del Bene. Dans le Dictionnaire rai­
sonné du mobilier français, par V io llet LE D uc (vol. I, pag. 185) il
y a la description d e plusieurs lutrins circulaires. L ’auteur observe à
ce propos, com m e Corbinelli l’a vait remarqué pour Del Bene, que les
anciens savaient se procurer le bien-être. Le dictionnaire ne porte la
description d ’aucune chaise qui puisse être comparée à celle qui est
décrite par Corbinelli.

�à résoudre le problème (1) sur

la sincérité

de la

conversion de Cujas au catholicisme en 1572. Il parle
de l’offre du pape Grégoire X III, qui essaya d’attirer
Cujas à Bologne. Il dit qu’on raconte « che il Cujatio
è praticato dal cardinale Sisto e dal Papa di legger a
Bologna et lui c’inchina » (2). Est-ce que ce consen­
tement de Cujas à la demande de Grégoire X III est
un argument suffisant pour juger l’acte de foi de Cujas ?
Il me paraît que non !
D ’ailleurs, il ne s’éloigna pas de Bourges et vers la
fin de cette même année Corbinelli observe qu’on
n’entend plus parler de lui (3).
(1) M .r Haag est d ’avis que Cujas dem eura p rotestant ju sq u ’à
la fin de sa vie, quoiqu’il a it cherché à n ’en faire rien paraître: « Pour
nous — dit-il — le problème est to u t résolu ». Il ne m e paraît pas que
les argum ents q u ’il porte pour soutenir son assertion soient irréfu­
tables, ni de t elle valeur à nous perm ettre d e tirer cette conclusion
sans hésiter.
(2) Cod. II, f. 138v (septem bre 1584).
(3) Cod. II, f. 145.

��Chapitre VI
L ’ H ô p i t a l , D U T i l l e t , D e M e s m Es , L a P l a n c h e

Corbinelli n’est pas seulement à même de ren­

M ichel de
l'H ô p ita l.

seigner Pinelli sur des oeuvres en préparation

ou venant de paraître, écrites par des gens de lettres ;
mais son érudition et la place qu’il occupe à la cour
lui

permettent de communiquer à son ami toute

impression qu’il a éprouvée ou toute notice

qu’il

a pu glaner dans des conversations littéraires avec
des personnages qui, sans être des lettrés, occupaient
une place éminente. Dès 1568 Corbinelli était en rap­
port avec Michel de l’Hôpital, Du Tillet, Henri de
Mesmes.
Nous avons une preuve de l’amitié existant entre
Corbinelli et Michel de l’Hôpital par la belle épître que
ce dernier avait adressée à Corbinelli et qui fait partie
du recueil de ses épîtres latines (1). L’Hôpital lui
adresse ce bel éloge :
(l) Nous pouvons savoir la date à p eu près exacte de la com po­
sition de cette épître. Dans une lettre du 8 juillet 1572 Corbinelli

�« Tu servare modum nosti prope solus in aula
Et praeferre bonas inhonestis quaestibus artes ».
Cet éloge était sincère venant de l’Hôpital, qui
appelle toujours Corbinelli « son ami ». Corbinelli au
contraire manque d’effusion en parlant du chancelier :
remarquons à ce sujet qu’en France Corbinelli ne se
lia réellement d ’amitié avec personne.
Il
dut connaître Michel de l’Hôpital vers la fin de
1568. Le 28 décembre de cette année il annonce que
le chancelier va arriver ainsi que la cour (1). Dans
la lettre suivante il porte sur l’Hôpital un jugement
juste, qui confirme du moins l’idée qu’on s ’est faite
jusqu’ici de lui, mais n’exagère aucun des traits ca­
ractéristiques de cette belle figure. Lorsque Corbinelli
écrivit cette lettre, l’Hôpital, sans posséder la confiance
du roi, jouissait du moins de l’estime générale (2).
écrit à, Pinelli q u ’il lui enverra « una bella epistola oraziana » que le
chancelier lui a adressée (Cod. I, f. 156). Il d it à Pinelli d e l’étu d ier :
(Cod. I, f. 178). L e s épîtres latin es d e l’H ôpital furent réunies en volum e
par ses héritiers en 1585. L e 30 août de cette année Corbinelli l’an­
nonce à Pinelli (Cod. I I , f. 170). Dans l’épître latine , que nous v enons
de citer, l’H ôpital parle d e l’exil d e Corbinelli :
« T u prius in patria meritos quam laetu s honores
« Acciperes, prima sensisti te la iuventa ».
(1) Cod. I, f. 86. L ’H ôpital ne s’éta it donc pas encore retiré
dans sa terre du Vignay. V oy. D e v e R r e , Les dernières années de
M ichel de L'H ôpital, etc., dans Bull. Soc. Arch. d. Corbeil, 1903,
p. 39 e t suiv.
(2) Cod. I, f. 36. La lettre ne porte pas de d a te . E lle d o it être
du com m encemen t d e 1569, car il d it dans cette lettre: « D ’A lva, q u el
che ha fatto per indugiar il suo soccorso et quel d ’Italia non si po­

�« Il Cancelliere non è malo huomo, credo (1); spera
reintegrarsi. Ha chiesto Fontainebleo al re per sua
habitatione et diporto ; hallo havuto. Ma io non credo,
vivente il papa, megliori, che ha fatto sino opere d’ha ­
verlo a Roma. Il Re Filippo si placherebbe. Vi piace­
rebbe quel vecchio, et l’agguagliereste ne’ portamenti
et ne’ concetti a Catone. S obrijssimo nelle parole ma
utilissimo, ma è molto ritirato, è taliano et non fran ­
zese. Da lui chi potesse havere sicurtà con lui si saper­
rebbe ciò che si desidera, però che io credo che sia in­
tegro della verità, et in tutte le sue oppinioni aperto,
con le quali ha creduto et crede che si potesse mante­
nere questa corona su la testa del Re, fine d’ogni sua
contentione (2). D ico che è bello spettacolo,

bella

udienza. Seguita la sua messa et s’è comunicato. Ma quel
che mi par strano è che la moglie fa tutto il contrario
et la figlia apertamente. Ma voi havete poi a sapere che
questo huomo si lascia interamente governar da loro
et che per questa sua cosa ha havuto qualche volta nome
di straccurato et ce n ’è qualche esemplo. Il che vi ho

trebbe dire » (Cod . I. f. 38), faisant allusion au secours q u ’il devait
aller porter dans les Flandres pour dom pter l’insurrection dos pro­
testants.
(1) Ce « credo » de Corbinelli nous d it q u elle éta it la difficulté
pour une personne qui v iv a it à la cour de bien dém êler ce q u ’il p o u ­
va it y avoir de répréhensible dans la conduite du Chancelier.
(2) Corbinelli ici, si je ne m e trom pe , fait allusion aux rapports
qui pouvaient exister entre l’H ôpital e t les protestants et affirme la
loyauté de l’H ôpital envers son roi.

�voluto dire, perchè io non credo che negli esteriori
abbi altro difetto quest’huomo. Il Du Tillet gl’è av­
versario acerrimo e so di belle historie, ma son conti
di

spetiali

(1).

Voi

siete

desideroso

di

notitie,

so bene queste son generali, credo che vi varranno
pur assai, tanto più perchè son Corneliane e non di
Svetonio » (2).
Comme on le voit, tout en ayant la plus grande
estime de celui qu’il appelle le Caton de France, Cor­
binelli n’en rapporte pas moins

les médisances qui

courent sur son compte. Raison de plus pour appré­
cier les éloges qu’il en fait.
Corbinelli n’envoya pas seulement à Pinelli l’épître
que l’Hôpital lui avait dédiée; il envoya aussi le tes­
tament qu’il eut beaucoup de peine à se procurer. Il
le trouvait très beau et le fit transcrire expressément
pour Pinelli avec d’autres écrits de l’Hôpital (3).

Corbinelli connut Du Tillet pendant les deux
dernières années de la vie de celui-ci, de 1568 à
1570. Il avait beaucoup d ’estime pour l’homme poli­

D u T ille t.

tique et pour l’érudit, ce qui ne l’empêche pas de

(1) Corbinelli com m e toujours a un certain mépris pour to u t ce
qui a l’air d ’être « conti di spetiali ».
(2) Cod. I, f. 38.
(3) Ce testam ent d e l'H ôpital se trouve dans un m s . d e l’A m ­
brosiana dans un recueil d ’écrits divers. Ms. S. 98 sup. f. 168.

�remarquer très souvent que Du Tillet est devenu
vieux et incapable (1). Corbinelli l’aborda une pre­
mière fois en 1568 pour un travail que Pinelli lui de­
mandait ; dès lors il le retrouva souvent et eut le
moyen de voir plusieurs écrits qu’il n ’aurait jamais pu
se procurer. Cependant quoique Du Tillet ait montré à
Corbinelli des écrits importants, je ne crois pas que
Corbinelli ait pu en profiter beaucoup. Il admire la
discrétion de Du Tillet lorsqu’il s’agit de papiers d ’état,
et ne dit pas qu’il ait pu copier quelques écrits impor­
tants ni que Du Tillet lui en ait donné.
M.r Rajna pense au contraire que Corbinelli dut
faire des avances à Du Tillet pour obtenir quelque chose
de lui. Je citerai tout le passage rapporté aussi par
M.r Rajna et sur lequel il s’est appuyé pour démontrer
que Corbinelli avait pu tirer beaucoup de profit de la
connaissance de Du Tillet : « Sarò presto alle mani
con il Tilletto per trassinar il Machiavello, nelle mani
del quale stanno tutte quelle altitudines divitiarum.
Ma è secretario integerrimo nè le prostituirebbe al fratel
del Re, se non tanto quanto la vecchiaia et la loquacità
gliene fanno passare per bocca. Ma io non soglio gu­
stare nè fare stato, se non di quel ch’io leggo, havendo,
come sa messer Donato (2), per l’ordinario sempre
(1) Voy. cod. I, ff. 60, 65, 112, 119.
(2) iciM .r K ajna a annoté en rapportant ce passage dans son
étude : « Mess. D onato A cciaiuoli ». Il y a plusieurs raisons pour croire
q u ’il s’agit au contraire de Donato Giannotti.

�divisa la mente dagl’orecchi » (1). Il s’agit ici, à ce
qu’il me semble, d’un ouvrage sur Machiavel, dont
Corbinelli devait s’occuper avec Du Tillet. Il me paraît
d ’en voir la confirmation dans la correspondance même,
qui nous présente d ’autres allusions à un travail de
ce genre, que Corbinelli avait entrepris à la demande
de Pinelli et avec la collaboration de Du Tillet ; peutêtre il s’agit des « Ritratti delle cose di Francia »,
qui allaient être traduits (2).
Comme Du Tillet retardait la conclusion de l’ou­
vrage, dans la lettre que nous venons de citer Corbinelli
dit à Pinelli, qu’il espère pouvoir persuader son ami à
terminer le travail, « a trassinarlo » selon la curieuse ex­
pression italienne, ce qui lui coûtera quelque peine (3).
(1) Cod. I, f. 112.
(2) Le l.er janvier 1568 il d it q u ’il fera voir les R itra tti (peut-être
les « R itra tti d e lle cose di Francia ») à Mons, de la Planche « per fare
la volontà del Pinelli » (Cod. I , f. 59). Le 1 e r février 1568 (Cod. I, f. 60)
il d it en parlant d e Du T illet : « A la prim a occasione l'affronterò per
quei ritratti». Le 15 avril 1569 (Cod. I, f. 67) il prom et à Pinelli d e
lui écrire ce q u ’il aura pu faire avec D u Tillet. Dans une lettre d e 1569
environ (Cod. I, f. 37) en parlant du travail q u ’il a commencé avec
Du Tillet il d it que selon ce dernier il fa u t « rifarsi tu tto di nuovo
e t por un altro verso che hoggi quoi termini non ci son più, im perochè
farà d ettandom i quel che saprà ». E n 1570 (Cod. I , f. 119): « Non è
possibile aver com inciato nulla con il T illetto ; è decrepito ». En
1572 il d it q u ’il craint de n e pouvoir contenter Pinelli pour Ma­
chiavel : « C’è m ale il modo» (Cod. I, f. 148). E t encore dans la m ême
année (Cod. I, f. 150) : « Del Machiavello bisognerà sia in corte col
Regius (le R o y) che io non so anche se costui sarà a ta n to peso pari ».
(3) M.r R ajna, après avoir m is en tre deux virgules la phrase
« per trassinare il Macchiavello » explique ainsi le passage : « Il M a­

�On voit donc que Corbinelli avait abordé Du Tillet,
et avait cherché à approcher ces altitudines divitiarum,
poussé

surtout

par un intérêt. L’amitié précieuse

de Du Tillet dut faciliter

de

beaucoup à Pinelli

la connaissance de papiers importants et le moyen
de se les procurer. Le 31 mars 1568 Corbinelli écri­
vait : « Harò di questo Du Tillet del buono : è vec­
t

chissimo et è intervenuto per tutti gli affari di questo
stato » (1). Plus tard, en 1570, pendant la conclu­
sion de la paix (2), il ne cherchera pas à se procu­
rer des copies des « trattative », parce que le secré­
taire lui indiquera le plus sûr moyen de se les pro­
curer (3).
La découverte la plus importante que Corbinelli
semble avoir faite grâce à Du Tillet, fut celle de deux
coffres pleins de manuscrits de l’amiral. Il ne paraît pas
avoir pu en faire des copies. On dirait qu’il a seulement
eu ces papiers entre les mains le temps nécessaire pour
s’apercevoir de leur intérêt sans pouvoir en disposer.
On ne peut l’affirmer avec sûreté, car la page dans la­
quelle Corbinelli enthousiaste donne ces notices est
déchirée au bas, de sorte qu’il est impossible de savoir

chiavelli dove essersi servito non so dove dell’espressione essere alle
m ani con uno in sens o figurato e Jacopo lo trassina, lo strapazza,
servendosene egli pure dietro il suo ese m pio ».
(1) Cod. I, f. 65v.
(2) Il s’agit de la paix d e S t. Germain.
(3) Cod. I, f. 119.

�la fin de cette lettre. Cependant, puisque Corbinelli
ne parle plus de ces écrits, il faut croire que Du Tillet
méritait bien le titre de « secrétario integerrimo » et
qu’il ne livra à Corbinelli aucun des papiers secrets
dont il était le gardien fidèle. Je cite le passage qui nous
a été conservé (1) : « 2 cofani dell’amm.o in mano del
Tigletto. 0 altitudo memoriarum, secretorum, diligen­
tiarum ! Mille penne di mille lingue ma di quelle non
s’assaggia nè per me nè por altri. Quante cose vi harei da
dire che non c ’è forse in Francia che lo sappino. Un
libro de’ suoi ordinamenti et excogitationi, non so come
lo nominino, che lo pagheremo noi ? Le formule de’ con­
giurati, i nomi. Tutta la sua economia distesa et patente
con la quale ha retto et regge tutto questo impossibile :
che non è prima caduto che gl’è impié. I registri delle
lettere, le copie, la patientia plus quam mercantile.
Le tavole a tutte le cose come piene di diversissime ma­
terie et dentro al quale tendonosi tutti i pesi di tutte
l ’importantie. Decorato di titoli sopra scrittivi et per
tutti, fortunato, supra nominato protettore, vendicatore
da grandi principi, da minori chiamato Re et solus.
Trovatevi alcune scritture che molto scusano la.... » (2).

(1) Coti. I, f. 11v.
(2) Ic i le passage est interrom pu. Corbinelli a va it commencé
par justifier quelque fa it ou quelqu’un. E vid em m en t il n ’aurait pu
justifier l’amiral, dont il venait de voir un livre si com prom ettant. I 1
faut donc q u ’il ait voulu excuser les rigueurs des catholiques e t en
particulier du roi et de la reine. Cette lettre do it être d ’environ ’69,

�C’est à la conjuration de Meaux que ce livre fait
sans doute allusion.
si Corbinelli considère

Or il ne faut pas s’étonner
l’amiral comme un

homme

auquel il ne faut pas se fier (1).
Nous avons déjà parlé de l’ouvrage sur Machiavelli
que Corbinelli avait entrepris avec Du Tillet, qui s’oc­
cupait avec ardeur de travaux littéraires, et surtout
d ’érudition. Dans une lettre où Corbinelli présente,
pour ainsi dire, du Tillet à Pinelli on lit: « Sopra i
libri dell’anima (2) ha bellissime fatiche et si con­
car on y fait allusion à plusieurs livres que Corbinelli cherchait vers
ce tem ps là, entre autres à un Guide des chemins de France. On n e
pourrait donc chercher dans ce passage une justification d e la SaintB arthélem y. Il faudrait y voir p lu tô t une justification des rigueurs
du roi e t de la reine en v ers les protestants après la surprise de Meaux.
Il y aurait là une preuve d e plus de la prém éditation d e ce t a tte n ta t
contre le roi Charles IX .
(1) M .r R ajna d it qu'après la S t. B arthélém y Corbinelli, donnant
un jugem ent sur l’amiral, en parle com m e « uom o torbido ». Il faut
songer que toutes les lettr es d e Corbinelli sur l’amiral viendront à la
suite de la lettre de '69 que je viens d e citer e t dans laque lle Corbinelli
parle de la découverte d e l’intéressant m anuscrit. Or il est nature l
que Corbinelli n ’ait jam ais observé que l’amiral é ta it un « uomo to r­
bido », ta n t q u ’il éta it un ennem i déclaré, et q u ’il le remarque au
contraire en 1571, lorsque l'amiral viendra à la cour e t sera bien ac­
cueilli par la reine .
Du reste dès 1569 Corbinelli n ’éta it pas favorable à l’amiral. A près
la faction de Cognac il d it que le roi voulait offrir la paix aux protes­
tants. I 1 n ’est pas du to u t d e cet avis. « Clem entia regia non so che
si sia in cose di tanto pericolo » (Cod. I, f. 6V). Une autre preuve que
Corbinelli ne considérait pas l’amiral avec confiance se trouve aussi
dans l’explication q u ’il nous donne en 1569 de l’entreprise de l’amiral :
vo y. co d . I, f. 36.
(2) D ’A ristote.

�tenta di queste più che di nulla, et sarà sua seconda
edizione ; io non l’ho viste et non le voglio ancora
vedere ; basta che fa per tutte d ’havervi del buono et
mostra per quello che io intendo ancora che tutto Ari­
stotele siastato molto bene studiato dalui. Comegl’haun
po’ di quiete, cioè come gl’harà accordato il fornaio ( 1)
farà parte di tutto. È poi come io vi ho detto modestis­
simo et non li par saper tanto che non voglia cominciar
ogni sua cosa sia cogli scolari et quando io li lessi non
so che della vostra lettera ha un grand’amore di non vi
haver a riuscire che tiene voi altri per draghi, per monta­
gne et per bombarde et ha una paura di voi che gli spirita.
Traduce et scolia tutto quello che tocca d’Aristotile.
Ha amore di tradur bene et con Cicerone trova propri
et reconditi riscontri con Aristotile et si vede che gl’ha
grandemente osservato. Di Lucrezio gli è padronis­
simo et ha nobili oppinioni et sicure et delle verità mi
par bene constitutus. Vi piacerebbe » (2). Tel est le
Du Tillet que Corbinelli a connu. Catholique convaincu
et ferme dans ses opinions, serviteur loyal du roi ;
érudit, mais dépourvu de cette suffisance si fréquente
chez les érudits de son temps, ayant même un respect
superstitieux pour l ’érudition d ’au delà des Alpes et
n ’osant jamais porter de jugements en telle matière

(1) Par cette phrase on fa it allusion p eu t-être à quelque m an­
sion de Du Tillet com me secrétaire.
(2) Cod. I, f. 65v.

�sans avoir demandé l’avis des autres. Esprit modeste,
mais doué d ’une faculté d ’observation profonde, ca­
pable de saisir tout de suite le côté philosophique des
évènements à une époque si troublée, Du Tillet, ap­
prenant en même temps et l’arrêt qui confirmait l’in­
nocence de Condé et la mort de celui-ci fut, dit Cor­
binelli, saisi du contraste : « Il riscontro dell’arresto et
della morte, dicendolo al Du Tillet, gli piacque molto....
Che non è Catullo con la Bibbia, ma è cosa da histo­
riografi come lui et tanto più quanto egli è in cose con­
cernenti la Divina Maestà et non quella d ’Augusto che
Tacito va chiacchierando » (1).
Le 9 novembre 1570 Corbinelli annonce la mort
de Du Tillet (2).

H e n ri de M esm es
e t sa b ib lio th è q u e .

Corbinelli connut très bien Henri de
Mesmes, seigneur de

Malassise et de

Roissy (3) ; il le connut avant que Catherine de Mé­
dicis l’eût envoyé comme ambassadeur en Allemagne.
Corbinelli, qui avait beaucoup d ’estime pour lui, l’ap­
pelle « felicissimo ingegno » (4) et regrettera son dé­

(1) Cod. I, f. 64.
(2) Cod. I, f. 13. Dans une lettre précédente Corbinelli d it
à Pinelli q u ’il est allé trouver Du T illet dans sa grange. (Cod. I, f. 36).
(3) Sur Henri de Mesmes voy. F RE m Y , Mémoires inéd. d'Henri
de Mesmes. Introduction.
(4) Cod. I, f. 60.

�part (1). Henri de Mesmes connaissait très bien Pinelli;
il y eut entre eux des rapports d’amitié. Le gentilhomme
français recevait de Pinelli des semences et des oignons
de fleurs rares, et lui envoyait en échange des vers de
Passerat manuscrits (2).
Corbinelli eut l’occasion de se trouver très souvent
avec de Mesmes à Paris. Il se trouva aussi avec lui à
Blois en 1581 (3). Tout en lui reprochant de vivre
avec trop de grandeur, il reconnaît ses mérites réels.
Il écrit de lui: «Persona d ’alto affare, d ’alto cervello;
d ’alta et recondita litteratura et pratica di cose di
Stato et omori regij et possessore d’una elettissima li­
breria. Che più ! colui dal quale so V(ostra) S(ignoria)
fusse qua, non si vorrebbe maj separare » (4).
C’est à Henri do Mesmes que Corbinelli s’adresse
en 1579 pour se procurer un discours de Tavannes dif­
ficile à trouver (5). Une autre fois encore il sera tout
fier d’avoir pu acheter pour Pinelli un écrit que M.r de
Mesmes a admiré (6).
(1) Lorsque Catherine de Médicis dem ande à Henri de Mesmes
de se rendre en Allemagne com m e ambassadeur ; on sait que Henri
de Mesmes réussit à s'esquiver et que la reine se contenta d ’avoir fait
rédiger en latin par H . d. M. le discours que l’ambassadeur envoyé
à sa place devait prononcer. V oy. aussi les M ém. in éd. d . H . d. M .
publiées par F r ém y.
(2) Voy. pag. 160.
(3) Cod. I I , f. 77 (le mois d ’avril 1581).
(4) Cod. II, f. 192.
(5) Voy. pag. 199.
(6) Cod. I I , f. 192.

�Quant à la bibliothèque de Henri de Mesmes, elle
devait être très choisie ; Corbinelli eut l’occasion d’en
examiner plus d ’un manuscrit de grande valeur. Il
écrit le l .er février 1568 (1) : « Dal quale signore ho
hauto cose elettissime di versi Toscani antichi et
particularmente d’una canzona scritta in morte del Pe­
trarca che poi non morì (2), alla quale il Petrarca ri­
sponde con un sonetto et molte altre cose che son con­
tenute in due libri legati, ma questi sono in presto. Vi
è un Petrarca assai buono et racconciato dove dice :
Anzi la prima et con più chiara lampa, Ancilla prima,
ecce ancilla domini » (3).
Plus loin il parle d’une ancienne traduction de la
réthorique d ’Aristote en Toscan, écrite sur parchemin
(1) Cod. I, f. 60. C’est peut-être dans la bibliothèque d e Henri
de Mesmes que Corbinelli eu t l'occasion d e voir un ms. du De volun­
taria servitute de L a Boétie (voy. P a u l i n P a r is , M ss . franç. de la bibl.
du roi 1846, vol. V I, n. 7218), à m oins q u ’il ne l'ait vu dans la Biblio ­
thèque de Claude D upuy qui lui aussi en a vait fait une copie (Coll.
D upuy 239), 24 feuillets). Corbinelli v it ce m anuscrit en 1570 e t il d it
q u’elle est « in franzese elegantissimo » (Cod. I, f. 131).
Ce témoignage de Corbinelli servirait à prouver définitivem ent
que le De voluntaria servitute éta it bien de la Boétie e t q u ’on n ’y
faisait point allusion à Henri II I mais à Charles I X : voy. L a n s o n ,
Manuel bibliogr. , I , pag. 19, n. 2375.
(2) Ces v ers sont de A ntonio da Ferrara e t, im primés par Corbinelli
à la suite de la « B ella Mano » de Giusto d e’ Conti, se tro u ven t dans
un ms. de Carpentras où se trouvent aussi d ’autres vers anciens im ­
primés par Corbinelli. Est-ce que le ms. d e Carpentras pourrait être
une copie du ms. possédé par H . d e Mesm es ? Voy. sur la bibl. d e
H . d. M. M ss. franç. de la bibl. du roi, par P a u l in P a r i s , 1846.
(3) Cod. II , f. 194.

�par quelqu’un, qui, au jugement de Corbinelli, devait
être provençal ou sicilien. M.r de Mesmes le laissait
probablement user librement de ses manuscrits, car
Corbinelli exprime l’intention de recopier cette oeuvre
rare. Les manuscrits rares étaient quelquefois si chers
qu’un grand seigneur, si désireux fût-il de posséder une
oeuvre unique, devait souvent y renoncer; ainsi Henri
de Mesmes aurait volontiers enrichi sa bibliothèque
d ’un Plotin rare, qui était entre les mains d’un écolier
grec vivant à Paris, mais le prix en était si élevé
qu’ il ne put satisfaire ce désir (1).

Nous

savons

qu’il connaissait assez bien la langue et la littérature
italiennes et qu’il pouvait se servir des manuscrits ita­
liens de sa bibliothèque; aussi s’il demande à Corbinelli
de lui procurer les épîtres amoureuses de Bembo (2),
c ’est pour les lire et les goûter.

La

P la n c h e .

Corbinelli connut personnellement La Plan­

che et il eut l’occasion de se trouver avec
lui pour un ouvrage, dont je parlerai plus loin (3). Il
l’appelle « huomo statuario » (4), et en parlant de la
grande amitié existant entre le jeune maréchal de Mont ­
(1) Cod. II , f. 34.
(2) Cod. I I , f. 45 (1579). Il écrit à Pinelli q u ’il les a reçues
de lui.
(3) V o y. pag. 193.
(4) L e sens d e cette expression assez curieuse (Cod. I , f. 6 0)
m 'aurait échappé si je n ’avais pas trouvé dans la lettre qui suit l’e x ­
pression « Memorie statuali ».

�morency et le capitaine La Planche, homme d’état
déjà âgé, il déclare que c’étaient presque des rapports
de père à fils (1).
C’est pour un ouvrage sur Machiavel que Corbi­
nelli connut La Planche (2), mais leurs rapports ne s’ar­
rêtèrent point là et la lettre de Corbinelli à Pinelli, que
je cite exprès en entier, pourra éclairer d ’un nouveau
jour les relations entre l’Italien et l’historien français :
«Molto Magn.co Sign. mio Oss.mo. S’io potrò ve­
dere che libri haranno ritrovato costoro sarà in questa,
ricordandovi ch’io sono da loro delusus miserrimis
modis. Io mando a V. S. intanto il sangue (3) che così mi
ha dettato in camera sua, oltre ad ogni altro pieno et
distintamente mons. Della Plancia vecchio et magni­
fico anticagliante di storie antiche et moderne et quegli
che sa più del mondo d ’hoggi che altri et non è iper­
bole. Io ho hauto questa gratia, per mezzo del ma­

(1) Cod. I, f. 60.
(2) Voy. pag. 184, n. 2.
(3) J e ne saurais dire à quelle sorte d e travail fait allusion Cor ­
binelli, p e u t-être une généalogie, d e la m êm
e espèce de ce lles d o n t on
parle plus tard dans cette lettr e. Dans une lettre (Cod. I, f. 4: 23 oc­
tobre 1568) Corbinelli écrit q u ’il finira « la piccola cosa d e sangui ».
Il avait com mencé peut-être lui to u t seul l’ouvrage en question a vant
de s’adresser à la Planche parce que dans une autre lettre non
datée Corbinelli écrit (Cod. I, f. 20) : " Di quei di sangue ho già un
buon schizzo m a io non ho tem po a m andarvelo ancora ». Cette lettre
n ’es t pas de Paris mais de L yon ; à cette époque et dans cette ville
Corbinelli avait pu se trouve r avec La Planche. L e mois d e décembre
Corbinelli envoie l'ouvrage à Pinelli (Cod. I, f. 84).

�resciallo di Memoransy che è qui governatore et che
lo tiene per suo primo huomo et come padre (1),
d’haver seco dimestichezza cameraria, et mi ha dato
ancora tutta la genealogia della casa di Memoransy
et come la s’è diffusa in Fiandra et mi promette tutte
le genealogie dal principio di questi Re et delle femmine
con le innestationi in questi altri potentati et principi
Christiani, cose che V. S. non ha viste nè udite cosi
appunto et bene et così assolutamente, perchè di questi
huomini assicuratevi che voi n’havete ancora a cono­
sciere ; egli à bellissimi libri, scritti di sua mano, re­
ferti di queste memorie statuali con le armi di tutto et
per che ragione variate o ampliate o diminuite. Spero
s’io harò otio d ’havere di molte cose, ma io non posso
attendere quanto io vorrei. Io mando intanto a V. S.
questo che io ho scritto di sua bocca, et non aspetti
altro se non alla mia tornata, che sarà quando io sarò
stato in Ingilterra (sic) et in Alamagnia et forse anche
poi a un bisognio non le darò. Et li bacio le mani.
« Da Parigi li 26 di novembre 1568
«di Y. S. servitore
« Jacopo Corbinelli » (2).

(1) L e 24 mai 1569 en écrivant à Bandini (Cod. I, f. 93v) Cor­
binelli parle d ’une rupture entre la Planche et. M ontmorency : " D ite al
P inelli che il Plancia hane h avuto congodo da M emorancy : era huomo
di scandolo m a è ricco da sè".
(2) Cod. I, f. 83. Ce tte lettre n e laisse pas d e doutes sur l'iden ­

�Corbinelli ne put toutefois profiter longtemps des
conseils de La Planche: le 31 mars (1) il annonce le
départ de ce dernier et le nom La Planche ne reparaît
plus dans la correspondance.

tité de ce La Plancia avec Régnier de la Planche, historien, am i de
M ontmorency, l’auteur de l'H istoire de l'estat de France. V oy. éd.
soignée par P a u l in P a Ri s , 1836-1838, en deux vol.
(1) La lettre est datée d e 1568, mais il s’agit sans doute d ’une er­
reur de date, parce que dans cette lettre il est question de la m ort
de Condé, arrivée seulem ent en 1569.

��Chapitre VII
L iv r e s , L ib r a ir e s

R e c h e rc h e de liv res
h isto riq u e s.

e t

b ib l io t h è q u e s

Connu et protégé comme l’était Corbi­
nelli par tant de personnages influents,

auxquels il ne manquait jamais de recourir, lorsqu’il
désirait se procurer un écrit tant soit peu rare, la
tâche fut souvent plus facile pour lui que pour un autre
moins bien partagé; cependant e lle n
efut pas toujours
heureuse, et même quelquefois elle fut très longue et
infructueuse.
Ainsi Corbinelli ne se lassera point de rechercher
pendant dix ans un discours de Tavannes qu’un des
fils

de Tavannes même

lui avait promis.

Il

de­

vait d’abord recevoir ce discours en échange d ’un
discours de l’amiral Coligny. Albert Del Bene (1)
avait consenti à servir d ’intermédiaire entre Corbinelli
et les fils de Tavannes, ses compagnons d ’armes contre

(1) C’est le fils de Piero Del B ene, e t frère du fam eux abbé
Del B ene .

�les reîtres. Mais le pauvre jeune homme, déjà malade
le 23 octobre 1575, mourut vers la fin de 1575 sans avoir
pu remplir sa promesse (1). L’abbé Del Bene se chargea
alors de la chose : mais bientôt, soit qu’il fut trop oc­
cupé, soit qu’il ne voulut pas s’en occuper sérieusement,
Corbinelli annonce à Pinelli que leur espérance est
déçue (2).
Il ne désespère pas entièrement et pense qu’on
pourrait arriver à se faire donner ce discours de Ta­
vannes par l’envoi en échange d ’un discours de l’amiral
Coligny aux fils de Tavannes. « Già vi mandai il di­
scorso dell'Ammiraglio ; rimandatemelo perchè non ne
posso avere più et vi manderò che spero haverlo a
rincontro uno di T avanes, se io do questo a’ fi­
gliuoli » (3). Mais ces derniers sont « al lor paese » ;
Corbinelli le regrette (4) : « Con quelli, credo, et non
con altri haresti a far quella permutatione ». Cette
phrase nous laisse deviner que le discours recherché
par Corbinelli était le discours de Tavannes contre
l’amiral à propos de la guerre de Flandre (5).

(1) Cod. II, f. 29. Il ne fu t donc pas tu é en 1576 d ans la guerre
contre les reîtres (Voy. P ic o t , Les It. en France, pag. 93), puisque le
mois d ’octobre 1575 Corbinelli annonce q u ’il éta it déjà malade e t
considéré com m e à peu près p erdu.
(2) « Del discorso di T avanes credo che non si troverà poi a lla .
fine in rerum natura » (Cod. II, f. 4).
(3) Cod. I, f. 186 .
(4) Cod. I, f. 188 (1576).
(5) Corbinelli le 22 juillet 1577 écrit q u e le discours « contro

�Il crut ensuite pouvoir se le procurer par l’inter­
médiaire de Nevers, à qui il le fit demander par l’am­
bassadeur de Venise partageant le même désir. Le
duc de Nevers promit de s’en occuper, puis il s’excusa
de ne pou voir le faire tout de suite à cause de la
grande quantité de papiers qu’il aurait dû feuilleter
pour le trouver. Enfin il ôta à l’ambassadeur tout es­
poir de pouvoir lui procurer le discours en lui disant
qu’il venait de se rappeler qu’il l’avait lui-même dé­
chiré « perchè v ’ora delle cose che mostravano l 'im­
potentia di questo regno et altre miserie (2) etc.

all’ammiraglio » n ’a pas encore é té trouvé (Cod. I, f. 193). Je n e crois
pas que Corbinell i ici en tende dire « en échange ». D ans une autre
lettr e de 1578 en parlant du m ême discours il d it : « quelle scritture
dell'Animiraglio o per dir meglio di Tavanes » (Cod. I, f. 203). Il s’agit
donc, com m e je viens d e le supposer, du discours inséré plus tard dans
les mémoires de Gaspard d e T avannes écrits par son fils J ean, e t qui
ne furen t im primés que plus tard au com m encem ent d u X V I I siècle.
« Le roi tenant conseil à Paris, le sieur de T avanes propose que sa
Majesté prenne le conseil d e ses meilleurs capitaines par écrit ».
Voy. Mém. pour servir à l'hist. de France, M ic h a u d e t P o u j o u l a t ,
vol. V III, pag. 375. C’est ainsi que l’auteur introduit le discours
de son père. Ce discours écrit d ’un stylo brusque et concis est
vraim ent remarquable. Celui de l’Am iral n 'es t pas rapporté. Cela
nous confirme dans la supposition q u e les fils d e T avannes ne le pos­
sédaient pas.
(2) Le duc de N evers cette fois si pruden t et si préoccupé d e
ne rien divulguer qui p û t être dangereux pour l’éta t, a vait été autre
fois m oins pruden t en im prim ant son discours sur les forteresses
du P iém ont e t en le divulguant partout. On sait q u ’il éta it pour sa
part très soucieu x de faire connaître ses opinions quelles q u ’elles
fussent.

�et che però etc. Ma la verità

è che non la vuol

dare » (1). Malgré son vif désir de posséder ce dis­
cours Corbinelli reconnaît que Nevers n’a pas eu tort :
« et per giuste cause dimóstregli da Sua Ecc.za » (2).
Corbinelli

espère

malgrè cela

pouvoir

réussir

(3)

et le l.er octobre 1584, il annonce à Pinelli qu’on
lui a promis le discours «solennemente » (4). C’est
Roissy qui espère l’obtenir par l’intermédiaire d ’un
ami (5); mais Roissy lui-même ne fut pas plus heu­
reux ! (6).
Je ne sais si Corbinelli renonça alors à sa recherche.
Une année après mention est faite dans la corres­
pondance d’un « libretto di guerra » (7) par Tavannes
destiné à Pinelli. S ’agit-il du discours recherché avec
tant d’opiniâtreté ? Je ne le crois pas ; car nous savons
que ce fameux discours ne fut envoyé à Pinelli que
vers le mois d ’octobre 1586. Chose étrange! Corbinelli
qui avait déployé tant d ’ardeur et de constance dans
la poursuite de ses recherches, en annonce alors simple­
ment l’envoi sans aucun enthousiasme. Ce qui s’expli­
querait à mon avis par un peu de jalousie de métier ;
(1) Cod. I , f. 238V.

(2) Cod. II, f. 136.
(3) « Son dre to a q u el T avanes " (Cod. I, f. 187 : 6 juin 1576).
V oy. cod. I I , f. 141.
(4) Cod. I I , f. 136.
(5) Cod. II , f. 145, 147.
(6) Cod. II , f. 153.
(7) Cod. II , f. 187.

�c ’est en effet Dupuy qui a procuré le Tavannes à
Corbinelli; or je crois que ce fait peut avoir con­
tribué à refroidir l’enthousiasme de Corbinelli, d’au­
tant plus qu’il y avait quelque rivalité entre lui et
Dupuy (1).
Le discours dont je viens de parler n’est pas le seul
écrit de Tavannes que Corbinelli put se procurer. Il
put aussi avoir un autre manuscrit inédit, de lui, et
très intéressant : une apologie de Tavannes contre la
reine de Navarre « che è lunghissima et risposta a
23 ο 40 articoli et frall’altre a quel bello dove lei gli
rinfacciava che facessi all’amor seco ; dove et per tutto
son tratti et coperture degne di quell’huomo eloquentis­
simo et più amoroso che mess. Cino » (2). Corbinelli
n’a pas encore pu la taire recopier pour Pinelli. Il dit
qu’on l’a retrouvée parmi ses écrits : « et mi vi nomina
non so a che proposito.... Altri suoi affetionati la vor­
rebbono dare in luce ; ma io la stimerei cosa capitale,
perchè n ’è di strani segreti delle cose auliche da po­
tersi facilmente penetrare da chi è pratico qua » (3).
Un autre écrit, dont Corbinelli faisait grand cas et
qu’il appelle « cosa Thucididea », c’est la lettre de
Nevers au roi, pour blâmer la cession des forteresses

(1) V oy. Corr. D upuy (Cod. II , ff. 204 e t suiv. passim).
(2) Cod. II, f. 145.
(3) J e ne connais pas d ’écrit d e T avannes en réponse à la reine
de N avarre, où il soit question d e Corbinelli. J e n e sais à quel propos
T avannes pouvait avoir nom mé Corbinelli dans cet écrit.

�du Piémont au duc de Savoie (1). Il insiste sur le
fait que cette lettre n ’est pas très connue et il dit « la
vera lettera ». Peut-être circulait-il

une copie non

exacte de celle-ci. Cependant après quelque temps, le
12 janvier 1575 (2), il écrit : « La lettera di Nevers
non ho havuta (?) perchè in quel tempo non si vidde
ed ancor poco è fuora ». Le 20 septembre 1577 il l’a
fait copier et l’a envoyée à Pinelli avec un autre écrit
de Nevers (3) sans déclarer de quel écrit il s’agissait.
Corbinelli n ’hésitait pas à étendre ses recherches
même aux livres défendus, si ceux-ci étaient intéressants.
En 1570, il envoie à Pinelli la « Lettre d’un seigneur
du pais de Hainault » « la quale qua ne va le forche a

(1) Voy. S o l e r t i e t N o l h a C, II viaggio di Enrico I I I , p. 217.
(2) Cod. I, f. 182.
(3) Cod. II, f. 29. Sur N evers voy. : A n s e l m e , Hist. génial., I I I ,
p ag. 7 12 ; P in a rd , Chron. m il., I, pag. 231-236. Dans Corbinelli nous
avons des notices intéressantes sur le malen tendu survenu entre
N evers e t Montpensier vers 1580. Nevers a va it écrit à M ont ­
pensier pour lui proposer d e joindre leurs forces pour empêcher
que Monsieur ne se joignît aux H uguenots. M ontpensier refusa et,
a yant eu Monsieur com m e hôte en sa maison de Champigny avec la
reine m ère, il lui rapporta exactem ent ce que N evers lui a va it dit;
cependant on avait répandu la voix que Montpensier a vait d it à
Monsieur que N evers voulait le tuer. N evers on fu t très fâché et écrivit
un dém enti à Montpensier qui à son tour se disculpa par une lettr e au
duc d ’A njou (Voy. cette lettr e dans les Mémoires du duc de Nevers,
par G o m b e r v ille , 1665, Jolly, Paris). On a m is en doute l'authenticité
d e certaines lettr es de Nevers qui se trouven t dans le recueil de Jolly,
mais non pas l'authenticité de celle-ci. D ’ailleurs elle nous serait con­
firmée par une phrase d e Corbinelli, dans laquelle il nous parle de la
réconciliation d e N evers e t M ontpensier.

�chi la fusse trovata et è bellissima cosa et fatta da gran­
d ’huomo contro al Card, di Lorena » (1). Quelques
années plus tard en 1578, il envoie les remontrances
de Bourgogne, dont il admirait la vigueur tacitienne.
Il les trouvait « plusquam incivili verso il re » (2).
Il ajoute aussi : « Questi arguti n’hanno fatto conto,
nè son troppo divulgate ob metum ». On peut remar­
quer que le mot d’« arguti » est très « arguto » luimême. Corbinelli n ’aurait pu choisir un terme plus
propre à désigner ces esprits qui, sans être rebelles
au roi ou à la religion catholique, entendaient ne pas
se priver du plaisir de lire et de critiquer ce que
l’on écrivait dans l’un ou l’autre camp. Quelquefois
le manuscrit ou le livre ne séjournait entre les mains de
Corbinelli que peu de temps et il était obligé de le
recopier à la hâte s’il voulait en avoir une copie. En
1578, il parle d’un livre très rare sur les querelles entre
le cardinal de Lorraine et le duc de Montmorency, dé­
fendu par le cardinal. On le lui a prêté, mais il n’est pas
disposé à le rendre avant de l’avoir recopié : « Chi me
l’ha prestato lo rivuole ; o non lo riharà, o io l’harò
copiato » (3).
(1) Cod. I, f. 123.
(2) Cod. I, f. 211 (août 1578).
(3) Cod. I, f. 60 (le l . er février 1578). Il arrivait auss i quelque­
fois à Corbinelli le cas contraire : d e prêter des livres à lui e t d e ne
plus les revoir. En 1580 il d it q u ’il a reçu d e Londres un livre im prim é
il ne sait où : " Vindiciae contra Tyrannos, d ’uno H enricus Junius
B rutus. Dicono essere cosa bellissima ma non prima h avuto in mano che

�Une période favorable à Corbinelli pour la re­
cherche de livres ou de manuscrits se rapportant
aux événements politiques est la période qui va de
1585 à 1587. Pendant les déchaînements de la Ligue, la
répression était moins sévère et d’ailleurs Corbinelli
eut vers ce temps une part active dans les guerres et
les luttes qui déchiraient la France.
Pendant cette période la moisson fut abondante :
Corbinelli put se procurer la « stampa di Navarra »
contre les Guises (1), une lettre du prince de Parme aux

m ’è bisognato lasciarlo a un m io signore. Insom m a parla della legit­
tim a potestà che hanno i principi contro a suoi sudditi e t dei sudditi
contro i loro principi ; è un bel latino et grande l’eruditione a quel poco
che in m ezza hora ho potu to vedere » (Cod. II , f. 71). V oy. W a d d i n ­
g t o n , L 'auteur des Vindiciae contra Tyrannos, dans Revue historique
L I (1893) pp. 64 e t suiv. Dans cet article M.r W addington a signalé
une édition d es « Vindiciae contra Tyrannos » qui d o it être la m êm e
que Corbinelli e u t entre les mains. Dans l’article d e M .r W addington
voir une riche bibliogr. sur l’auteur d es Vindiciae.
(1) Corbinelli d u t chercher longtem ps a va n t de réussir à se la
procurer. L ’abbé Del B ene la possédait, mais il l’a vait prêtée à Joyeuse,
le favori du roi. Corbinelli observe (Cod. II , f. 153v ): « S ’ha fatica poi
a rihaver le cose da questi signori ». Corbinelli cependant voulait à to u t
prix l’envoyer à Pinelli, car il la tro u va it com plète et. bien écrite quoi­
que trop longue: « Quella scrittura di Navarra è ben fa tta et contiene
tu tto quel che si desidera per comprendere questo stato ; m a è si lunga
che sgom enta ; tu tta vo lta l’harò a m ia posta e t la voglio havere ».
(Cod. II , f. 153v). Le 27 juillet 1585 (Cod. II, f. 168) il écrit à Pinelli
q u ’il a envoyé « la stam pa di N avarra ». Corbinelli d it que le roi fu t
très content lorsqu’elle p arut en 1584. Mais à peine parue « fu oc­
cultata ». Cette joie du roi d o n t parle Corbinelli est assez, significa­
tiv e . Selon Corbinelli le roi, to u t en éta n t plus souvent lié avec Guise
q u ’avec Navarre, semble avoir cependant eu contre lui une particu­
lière antipathie.

�habitants de Anvers et la

réponse de la ville (1),

le manifeste de Bourbon ( 2) , des conseils au roi
de Navarre « per non pregiudicarsi alla corona » (3),
l’instruction à Oysel envoyé à la cour de Rome (4), une
réponse des Guises aux avertissements de Du-Plessis (5).
(1) Corbinelli d it, en parlant de la réponse des habitants de
Anversa, q u ’elle est « assai buona e t pertinente m olto a queste risolu­
tioni che s ’aspettono di qua» (Cod. II , f. 153). Il est à remarquer que
Corbinelli paraît favorable aux députés d ’A nvers e t q u ’il semble
donner to r t au roi qui hésite e t n ’accepte point leurs offres après avoir
longtem ps tenu les ambassadeurs en suspens.
(2) Sous ce titre probablem ent Corbinelli entend désigner le
m anifeste contre la Ligue, d o nt parle aussi l’Estoile dans ses Mémoires.
Corbinelli avait d ’abord gardé le ms. de ce m anifeste pour pouvoir
constater à la suite si on l’im prim ant on faisait des coupures. Il finit
cependant par envoyer le ms. à Pinelli n ’a ya n t pas pu se procurer le
m anifeste im primé (Cod. II , f. 168 : le 27 juillet 1585).
(3) Corbinelli en parle le 31 août 1585 (Cod. II , f. 170). Il d it
qu’on ne sait pas qui en est l’auteur. Il écarte la supposition q u ’il
puisse être de Ferriero : « Perchè intesi dire che vi era delle cose p iù
cupide che consigliate » e t il fu t du reste confirmé dans cette opinion
par l’abbé D el B ene qui lui porta aussi la nouvelle de la m ort d e
Ferriero, causée par la douleur q u ’il a vait éprouvée on v o ya n t q u ’on
a vait cassé l’édit du roi. Il se propose de rechercher cet écrit e t de
le copier pour Pinelli (Cod. I I , f. 170) car il d it q u ’il n ’a pas été im prim é
(Cod. II, f. 176); cependant cela va demander quelque tem ps, car le
discours est très long e t il n e sait quand il pourra se le procurer, d ’a u ­
ta n t plus que l’écrit, qui circulait auparavant dans toutes les m ains
ne se vo it plus m aintenant (Cod. II , f. 183), à m oins que Del Bene
n e puisse en vo yer le sien (Cod. II , f. 181). C’est ce qui arriva (Cod. II,
f. 184). Corbinelli qui a vait envoyé son propre discours à Cavalcanti
en resta privé.
(4) Cette instruction qui a vait été envoyée à R om e à l’Oysel
par le roi circulait librem en t dans P aris, de sorte que Corbinelli l’offre
à Pinelli lui prom ettan t d e la lui envoyer quand il voudra (Cod. II ,
f. 174).
(5) Cod. II, f. 174 (le 25 octobre 1585).

�Il avait espéré pouvoir y joindre un manifeste de
Montmorency (l)

admirablement écrit, mais l’abbé

Del Bene se le laissa « uscir di mano ». Il apprécie
aussi beaucoup une « scrittura de cattolici inghilesi ; la
più bella cosa che si sia visto per cosa di lingua » (2),
mais il ne put s’en procurer qu’une seule copie et il la
garda pour lui.

R a p p o rts a v ec
les lib raires.

Les années les plus actives pour la recher­
che des livres sont les premières années du

séjour de Corbinelli en France. On peut dire que de
1566 à 1570 il consacra à Pinelli une bonne partie de
son temps.
Déjà en 1566 il envoya de Lyon à Pinelli une pre­
mière caisse de livres. Pour se les procurer, il a « sco­
pato ogni cosa di questi librai » ; il envoie avec les livres
achetés une note de livres trouvés « in certi bugigattoli »
pour savoir si Pinelli en veut (3). A peine en France
Corbinelli avoue lui-même qu’il n’est pas encore très
compétent en la matière et accepte les conseils de Griphe
et de Philippe Tinghi (4). D ’ailleurs, il ne suffit pas
d ’être bien guidé et conseillé, pour ne pas acheter des

(1)
(2)
(3)
(4)

Cod.
Cod.
Cod.
Cod.

II , f. 184 (le
II , f. 187 (le
I, f. 43 (le 7
I, f. 45. V oy.

25 avril 1586).
4 août 1586).
m ai 1566, Lyon).
pag. 34, n. 2.

�livres qui coûtent trop cher. Les libraires huguenots
sont très exigeants : « Bisogna dar quel che dicono
con la loro parola evangelica » (1).
Plus tard en 1568 de retour à Lyon, il eut encore plus
de peine que la première fois pour se procurer certains
livres défendus : « C’è una paura in questi libraj che gli
spiritano et non si fidano et l’argento non basta in
compere et c ’è una inquisitione sottilissima» (2). Cor­
binelli cependant réussit toujours à se procurer quelque
livre intéressant (3). Pendant cette année, les rap­
ports avec les libraires de Lyon ne sont pas plus fa­
ciles : après avoir indiqué à un libraire la liste des
livres qu’il désirait, il lui arriva d’apprendre que celui-ci
avait aussitôt pris la fuite dans la crainte d ’être noyé (4).
Il dit qu’on général les libraires sont très ignorants.
Ayant demandé à quelques uns une information pour
Pinelli sur Hugues de St.

Victor (5) on ne sut rien

(1) Cod. I, f. 46 (venerdì santo 1566, Lyon).
(2) Cod. I, f. 65.
(3) Cod. I, f. 65 (le 31 mars 1568, Paris), « E t a Lione m ’è stato
previsto un libro antico rarissimo celebratomi da m ess. Ugolino (Mar­
telli) appartenente a Leggi antiche di Francia che so che non l’havete
nel catalogo ».
(4) Cod. I, f . 74 (le 29 juillet 1568). Corbinelli nous d it q u ’il a
assisté plus d ’une fois à des exécutions de ce genre : « Quelle n o tti
ch ’io dico stando sulla galleria che riesce in Sena vedem m o u n b u tto
d 'un compagnone nel sacco; a mon am y, a m on a m y ».
(5) V o y . H a u r Ecau2, Les oeuvres de Hugues de St. Victor, Paris,
1886 ; v o y . aussi L a n Glo is , L 'éloquence sacrée au moyen âge dans
R . d. deux Mondes, ja n v ier 1893, pag. 170 e t suiv.

�lui dire: « d ’Hugone queste bestie non sanno niente» (1).
Du reste, lorsque le mois suivant de la même année il
demanda la même information à Paris, il vit que les
libraires de la capitale n ’étaient pas plus avancés que
ceux de la province : « Non n’ho potuto havere altra
informatione da librari i quali sono asini quanto vo­
lete » (2). Il était encore plus difficile de se procurer
quelque chose d ’intéressant, lorsqu’il s’agissait de livres
qui se rapportaient aux guerres entre Huguenots et
catholiques. Après l’édit de Moulins les libraires « son
tutti a sospetto » (3).
Pour ne pas se laisser échapper de bonnes occasions,
il fallait se tenir bien au courant. Corbinelli a pu con­
naître quelqu’un qu’il appelle « un traditor marrano »
qui, selon l’expression un peu curieuse de Corbinelli,
« ha bellissimi libri tutti irreperibili di che lui fa pro­
fessione ». Grâce à lui, Corbinelli put satisfaire P i­
nelli (4). Une autre fois, il put avoir certains livres
trouvés

enfouis sous terre par des libraires hugue­

(1) Cod.I , f. 4. Quoique ces livres de Hugo d e S t. Victor coû­
tassent très cher, Corbinelli ne su t cependant résister à la tentation
de les acheter, lorsqu’une occasion favorable se présenta. Il écrit le
29 octobre 1569 (Cod. I, f. 109): « Hora quanto a vostri libri vi dico
che sebene quanto a Hugone vi havevo solamente a mandar in stru ­
tioni de suoi scritti, non l’harei mai p o tu ta haver se col favore del
Teologo di M ons.re io non havessi procurato m i fussino venduti da
uno huomo quondam che li haveva ».
(2) Cod. I, f. 82v.
(3) Cod. I, f. 89 (le 25 janvier 1569, Paris).
(4) Voy. cod. I, f. 37v (1569, Paris).

�nots qui avaient été obligés de se sauver (1). C’é­
taient là de bonnes fortunes, qui cependant n ’arri­
vaient pas fréquemment. Corbinelli en arrive à dé­
clarer que pour avoir

une

bonne source de livres

rares, il n ’y aurait qu’à souhaiter la mort de « qualche
librariante ».
La difficulté de la recherche des livres était augmentée
par la défiance des libraires envers les Italiens en gé­
néral : « Egli hanno per male che si trasportin (libri) in
Italia » (2). A cause de cette défiance, et aussi parce
que les libraires savent que souvent les Italiens sont
décidés à acheter les livres à tout prix, ils les leur font
payer très cher (3). Une fois les livres achetés, Corbi­
nelli n ’est pas à bout de ses ennuis ; il est dans l’an­
goisse, jusqu’à ce qu’il sache que les livres sont arrivés
sains et saufs (4). Après 1570 Corbinelli n’envoie plus
de caisses de livres, mais des paquets par l’intermédiaire
des ambassadeurs de Ferrare ou de Venise et par le

(1) Cod. I, f. 34v (la sera di S. Martino di n o tte d el’69) : « B en ­
ché la più parte l’hanno sotterrato et più presto questo che le ta p ez ­
zerie o argenterie o... Da servitori di stalla di quella casa unde veteres
coloni m igraveru n t ne sono sta ti trovati p er le buche e t sottoterra
e t vi ho compero di questi alcuno et p er queste vie s’è po tuto havere
qualche cosa che io v ’ho voluto raccomandar ».
(2) Cod. I, f. 109 (le 29 octobre 1569).
(3) Cod. I, f. 34.
(4) Voy. cod. I, ff. 112, 122, 123. E n 1570 u n e caisse d e livres
que Corbinelli a vait envoyée à Pinelli fu t séquestrée à M antoue .
Lorsque Corbinelli on reçu t la n ouvelle il fu t très irrité. Pinelli p u t
ensuite avoir les livres.

�courrier. Il est vrai qu’après 1570 Corbinelli ne s’oc­
cupa plus autant de la recherche de livres pour Pinelli ;
Dupuy le remplaça en partie à Paris, et peut-être Pierre
Bulleaud prit la place de Corbinelli à Lyon (1).
Les notices de livres que Corbinelli donne à Pinelli
après son retour de Pologne sont celles qu’il a pu re­
cueillir dans le commerce quotidien des gens de lettres
et non des notices qu’il a dû rechercher avec peine. Cor­
binelli lui-même constata plus tard qu’il n ’était plus à
même de supporter les tracas de pareilles recherches (2).
On a déjà vu que Corbinelli dut visiter la biblio­
thèque de Henri de Mesmes et se servir de manuscrits
qui s’y trouvaient (3). Ce n ’est pas la seule biblio­
thèque dont parle Corbinelli dans la correspondance
(1) Corbinelli connut Bulleaud lorsqu’il se tro u va it à Lyon
en 1573. Dans deu x lettr es (Cod. I, 178, II, f. 9) il insiste auprès d e
Pinelli pour que ce d ernier veuille s’en servir com m e d ’un corres­
pondant en m atière de livres à L yon. Corbinelli paraît en avoir
beaucoup d ’estim e. Il d it que c’es t un autre D upuy e t « sa la m ede­
sima litteratura ». Seulem ent il est plus v if e t plus jeune ; il a vingt
cinq ans; il est bon catholique. « Vuol essere pre te et vivere a R om a. »
Il d it qu’il est « huomo di rara libreria et eruditione di let t e re
greche et q u ’il est le columen de tous les lettr és de L yon ». Q uant
aux rapports entre lui et Bulleaud, Corbinelli écrivait : « Ci siamo
conosciuti, ho fatto il ruffiano. Questo vi propino perchè voi possiate
usufruttare l’opere sue. Come egli aspetta, com e e’ dice, i vostri co ­
m andam enti sarà vostra creanza scriverli et cominciare ». Bulleaud
proposait aussi à Corbinelli que Pinelli se servît d ’A. Griphe « come
secondo lui ».
(2) Il d it q u ’après le retour d e Pologne il n ’a jam ais eu a u ta n t
de résistance dans cet t e t âc h e q u ’il l’aurait désiré.
(3 ) V o y . pag . 19 1.

�L iv res de P ie ro
S tro zz i.

En 1566, étant à Lyon, il avait assisté à la
vente et à la dispersion de la bibliothèque du

maréchal Pierre Strozzi. Il en parle le 14 mars 1566 (1)
à mess. Scipione d’Affitti, ami de Pinelli : «Altro non mi
sovviene da dirvi se non che alquante settimane viddi la
libreria del Sign. Piero Strozzi, cioè quell’avanzaticcio
dalle mani della Regina et del Cardinale et d ’altri, il
quale nondimeno è molto bello (2); et massimamente
d’alcuni libri greci, per la legatura di quelli et per la dili­
genza che vi si vede usata nel rappezzare i buchi delle
carte consumate, perchè paiono antiche, et molti ve n’è
de logori et si vede che erono havuti in deliciis da chi
gl’haveva ; et si sa ancora che il prefato Sig. Piero non
perdonava a spesa alcuna per ottenere le cose più rare,
come si vede ancor nelle sue arme (3), et mentre visse
dalla guardaroba sua non uscì mai niente perchè le vo­
leva per sè, et mess. Andrea Rinieri che ha in potere que­
sto resto di guardaroba dice che vi spese più di 60 mila
scudi. Il sig. Philippo (4) parte a questo di per Italia et
ha lasciato comessione, trovando gli idonei comperatori,
si vendino da detto mess. Andrea, il quale è tutto mio, et

(1) Cod. I , f. 6 2.
(2) Sur la dispersion de la bibl. de P. Strozzi voy. les notices
intéressantes données par Brantôm e.
(3) Voy. pag. 212.
(4) [Strozzi],

�mi ha fatto piacere di farmi havere quella, lista di tutti
i libri che vi sono, che io medesimo ho cavato, ma per­
chè n ’havevo poco tempo et difficilmente intendevo certe
parole consumate, io l’ho scritta come vedrete » (1).
Il prie ensuite mess. D ’Affitti de dire à Pinelli de
s’adresser directement à Rinieri; mais je ne sais si Pinelli
profita plus ou moins de la bonne occasion (2). Cor­
binelli lui-même put avoir de la librairie Strozzi un livre
de dessins (3), un manuscrit grec et une des armes
anciennes de Pierro Strozzi. Il écrit deux ans après (4):
« O che ventura.... che io dopo la preda fatta di questo
libro di disegni del Sign. Piero Strozzimi abbatta a tro­
var 2 volumi di questa biblia.... (5). La seconda ra­
pina fu un morione antichissimo greco con lettere
greche, dove sono insculti rilievi di molta nobilità » (6).
(1) J e ne crois pas q u ’il s’agit du recueil de grammairiens
grecs, dont Corbinelli envoie à Pinelli la description vers cette éρ ο ­
que (Voy. A tti R . I st. Veneto, 1910-11, Tom . L X X , 8, p. 763 e t suiv.;
Per la storia del codice greco X I , 4 (- 6 52) della M arciana d i Venezia)
car dans ce cas il s’agit, paraît-il, de plusieurs livres détachés.
(2) La réponse ne v in t pas très tô t. Corbinelli s’étonne d e n e
pas avoir de réponse à propos des livres d u Maréchal Strozzi. (Cod. I,
f. 47 : le 25 avril 1566 ; cod. I, f. 45).
(3) Cod. I , f. 4 (le 23 octobre 1568). Corbinelli d it q u ’un autre
livre de desseins d e Piero Strozzi est entre les m ains d e « m esse r Baccio
[Cavalcanti ?] : veggo che le son fantasie di Piero Strozzi e suoi modi
di fortificare » (Cod. I, f. 32).
(4) Cod. I, f. 4.
(5) Il s’agit d ’une bible polyglotte très rare .
(6) Ce casque «greco con lettere greche » pourrait être un casque
vo tif semblable à cet autre égalemen t gravé offert par Géron d e S y ­
racuse au tem ple d e Zeus en O lym pie : R o E H L , I n s criptiones Graecae
Antiquissimae, n . 510.

�Le manuscrit grec était peut-être un Porphyre ; le
même qu’il donna plus tard à Henri Estienne (1).

B ib li oth èque de Ca­
th e r i n e de Médicis.

Corbinelli fut admis dans la bibliothèque
de Catherine de Médicis ; il en parle dès

1568 (2) et fait à Pinelli une offre des plus curieuses :
« Io entro per la libreria della regina. Se volete rubi da
parte vostra qualcosa avvisate». Je ne sais si Corbi­
nelli parle sérieusement, mais cela ne m’étonnerait pas
et, tout compte fait, je ne l’en estimerais pas moins
par amour de la science. Il est plus que probable que
Corbinelli a continué dès lors à fréquenter la biblio­
thèque de la reine. En 1585 c’est avec le Villehardouin
de la reine qu’il a confronté l’édition vénitienne du
Villehardouin (3).

Livres e t

m ss.

M o n seig n eu r

Ni mes.

de
de

Corbinelli ne profita pas seulement de
la dispersion de la bibliothèque Strozzi.
En

1574 il put se procurer quelques

livres de la bibliothèque de Monseigneur de Nîmes (4),

(1) Un P orphyre se trouve en t ête du recueil de grammairiens,
dont Corbinelli a vait envoyé la description à Pinelli.
(2) Cod. I, f. 82 (le 12 d éce m bre 156 8, Paris). Sur la biblioth.
de Catherine de Médicis voy. : L e R o u x d e L e n cy , Notice sur la bibl.
de Cath., de Médicis, 1859 ; B r a n tô m e , I, pag. 434.
(3) Voy. CRESCINI, Per gli studii romanzi, p. 188.
(4) Gallia Christiana, V I, pag. 459.

�ou du moins il put les avoir quelque temps à sa
disposition.
Le 15 décembre 1574 (1) Corbinelli écrit à Pi­
nelli à propos du Dittamondo, qu’il doit y en avoir
une édition italienne: « Dico questo perchè nelle casse
di Mons. di Nîmes che l’abate ha sventolate così su­
perficialmente, si trovò et io non gliene seppi rubare. Si
trovò costì ancora certe canzoni antiche non vedute di
Senn.° (2) et d’un

m.° Paulo da Firenze (3) ; ma

non sono le Devote. Di scorretione pieno ogni cosa. Molti
altri libri rari, de’ quali credo habbia il catalogo o sia di
questi che son rimasti o di quelli tanti che si persone
alla sua perdita. Haresti forse piacere di vederle ».
Ce ne sont pas les seuls livres de mons. de Nîmes
que Corbinelli put consulter. Il parle d ’un autre livre
très intéressant qu’il y a trouvé; il s’agit d’un mss.
d ’une vulgarisation du « De civitate dei » de Saint Au­
gustin. Voici comment Corbinelli décrit le manuscrit :
« l’Abate Del Bene ha trovato fra libri di Mons. di
Nîmes il vulgarizzatore di S. Agostino : « de civitate
dei », scritto in carta pecora et bellissime miniature,
(1) Cod. I I f. 25bis v erso ; voy. cod. II, f. 8, 30 ; cod. I, f. 182.
(2) Sennuccio.
(3) Il s’agit probablem ent de Paolo dell’Abbaco d e Florence ,
poèt e du com m encem en t du X I V siècle. Une d e ses poésies se trouve
dans le recueil de Rim e Antiche d e Corbinelli. Se servit-il pour cet t e
édition du recueil d e Mons. d e N îm es ? Cela n ’es t pas impossible.
Il en e u t quelque tem ps le recueil en tre les m ains pour pouvoir a f ­
firmer que le m s. est très incorrect.

«Simili

�lettera antica et parlate di quella età senza nome,
ma cosa degna ; scrivetene un po’ a Firenze se ne
sanno nulla » (1).
Dans une lettre précédente il avait écrit, peut-être
à propos du même manuscrit : « Il mio S. Agostino
doppo una bellissima tavola,

miniature cartapecora

che comincia così : Proemio dell’Opera di S. Agostino
che tracta della città di Dio : Era quello tempo,
quando Roma, essendovi entrati gli Gotti che me­
navono guerra sotto lo re Allarico; seguita poi gli
dei falsi et mutoli cioè pagani, seguita: Del zelo della
chiesa di Dio contro alle loro bestemmie et errori di­
spuosi di scriver libro della città di Dio, la quale opera.
Così vedete che nol mi manca. L ’ortographia non è
toscana et anco non sono così appunto disposte l’altre
parole. Il mio è più fedele et senza dubbio più antico
et scritto in toscano, forse ancora di quelli primi ori­
ginali. Non credo ingannarmi che l’autore sia stato
M. Jac. Passavanti allo stile et a qualche altro argo­
mento

che

io

c ’ho (2).

Nè

nel

mio

è

millesi­

mo » (3).
(1) Cod. I I f. 8.
(2) Voy. M o r t a R a , Catalogo dei m s. ital. nella Bibl. Bod. Oxonii,
1874, « cod. 148 cartaceo in f.° d el sec. X V , a d u e col. di carte 252.
M iniature etc. colle insegne d ella famiglia Donati di Venezia ». On
d it que cette vulgarisation a été a ttrib u ée par Corbinelli à Passa ­
vanti. V oy. aussi codd. 151, 297. Parmi ces m s. il y a, peut-être, celui
de Ms. de Mesmes et celui de Corbinelli.
(3) Cod. I I f. 4.

�Le mss. du τυραν­
νοκτόνος de Loren­
zino de Médicis.

Corbinelli nous a dit de quelle source lui
sont venus les manuscrits cités plus haut;
mais il ne dit pas d’où il a tiré un ma­

nuscrit très intéressant pour nous : l’apologie de Loren­
zino de Médicis de la propre main de Lorenze lui-même ( 1).
Il écrit simplement (2) : « Et miè

venuto

alle

mani d’un luogo unico una scrittura di Lorenzino de’
Medici, il τυραννοκτόνος, scritta di sua mano, dove lui
giustifica quel fatto puramente et con elegantia, ma per­
chè V. S. è l’armario di tutte le cose belle, io non gliene
ho voluto mandare se la non me lo chiede prima; è cosa
degna di lei » (3).
Corbinelli fit une copie de ce manuscrit et l’envoya
à Pinelli en lui recommandant de le garder précieuse­
ment et de ne pas en faire d’autres copies. Peut-être
espérait-il pouvoir un jour publier l’Apologie et no
voulait-il pas que l’on pût le devancer en cela.
(1) Cod. I, f. 216 (le 7 septem bre 1578).
(2) Cod. I, f. 216V ; Corbinelli écrit aussi le 26 novem bre 1578
(Cod. I, f. 221): « D etti l’altro di u n pacchetto al Lippom anno dove
era u n 'Apologia di Lorenzino d e’ Medici cavata da una di sua m ano ;
cosa non ved u ta ».
(3) V oy. : B o r g o g n o n i , Lorenzo di Pier Francesco de' Medici
dans Nuova A ut., febbr. marzo 1876 , pag. 289 e seg. ; pag. 491 e seg. ;
C o r s in i , Lorenzino de' Medici, Saggio crit. Siracusa, 1890; F e r r a i ,
Lorenzino de' Medici e la società del 500. V oy. dans ce d ernier volum e
le séjour de Lorenzino de ’ Médicis en France.

�Chapitre VIII

J.

C o r b in e lli e t la

M ilieu litté ra ir e fré ­
q u e n té p a r C orbi­
n e lli.

c u ltu r e

fr a n ç a is e

On a pu voir comment Corbinelli ju­
geait les individus. On peut en conclure
qu’il avait beaucoup d’estime pour la

plupart des lettrés qu’il a connus et beaucoup d’ad­
miration même pour quelques uns.
On pourrait donc se demander quel était le centre
littéraire que Corbinelli a le plus fréquenté et quel est
le jugement qu’il a porté sur la culture des Français
en général. Corbinelli, si prodigue quand il s’agit dos
renseignements sur les individus, est plus avare de no­
tices d’un ordre plus général.
La correspondance ne nous renseigne aucunement
sur les milieux littéraires fréquentés par Corbinelli et
n ’indique pas certainement même s’il a fréquenté
quelque milieu littéraire, car il n ’y a que cette remarque

�qu’il lui reste peu de loisir à consacrer à la fréquentation
des lettrés (1). Il a peut-être passé quelques heures
chez les grands seigneurs qu’il avait connus à la cour,
comme Henri de Mesmes ou Scévole de Sainte-Marthe,
le poète (2). Le plus souvent il se trouve avec eux
à l’occasion de quelque fête ou d’un banquet qui attire
à la cour ou groupe autour de quelque ambassadeur
ou de quelque personnage important les esprits les
plus remarquables. Corbinelli nous parle d ’un banquet
magnifique chez Lippoman, l’ambassadeur de Venise,
où il trouva Passerat (3) qu’il s’empressa aussitôt
de consulter à propos du Catulle de Scaliger. La ques­
tion du Catulle intéressait encore vivement les érudits
deux ans après la publication du livre, et la causerie
devait naturellement rouler sur cet argument. Corbi­
nelli connaissait de Thou ; mais rien ne prouve qu’il
ait fait partie du groupe littéraire qui se réunissait
chez lui. Dans une lettre que Corbinelli écrivait à
Dupuy en 1586, il parlait de réunions chez

le chan­

celier y souhaitant fort la présence de Dupuy : « E t
vi ci desidero qualche volta massime che in casa

(1) Cod. I, f. 233 (le 16 mars 1569).
(2) N ous avons un té moignage des relations entre Corbinelli
et Scevole de Sainte M arthe non pas dans notre correspondance,
mais dans une lettre qui se trouve à la Bibl. N at. d e P aris. Fonds
fr. N ouv. acqu. 6208 fol. 185, publiée par C r e s c i N i dans le vol.
Per gli studii romanzi.
(3) Cod. I I f. 45.

�Mons, le Chancellier c’è sempre qualche delicata com­
pagnia » (1).
C’est dans semblable réunion d ’érudits où se trou­
vait Corbinelli que l’on discute du «de consolatione » qu’on
attribuait à Cicéron, et des deux oraisons de Sigonius
sur cet argument. Corbinelli dit l’opinion des critiques

(1) Voy. la lettre écrite par Corbinelli à D upuy : Bibl. N a t.
Paris. Coll. D upuy, n. 172, fol. 198 : je rapporte ici la lettre d e Cor­
binelli to u t en tière puisqu’elle est inédite : « Monsieur, Di poi qualche
giorno in qua m i sto a san Germano p er dare ordine a certi miei affari
bene incam m inati, se bene l’assentia di Mons. de Belièvre m i noia a
bastanza, il quale se ne va per aiutare se sarà a tem po la Regina di
Scotia condannata a questa h ora con tu tte le sollennità. L u i non ha
grande opinione che la regina d ’Inghilterra l’habbia a conservare,
m a più a levarsela dinanzi che cosi gli m ette più conto. Si che p er questa
ragione e’ fa questo viaggio m olto m alvolentieri, sapendo che non si
può far il maggior dispiacere a quella Regina, che parlarle di que ­
s t’altra. E t già si sa che l’ha d etto che pagherebbe gran cosa che non
fusse m ons. di B elièvre , quello che andasse. Il R e non ha potuto m an­
care a offitio cosi pio e t regio ; nò l’ambasciatore refuggir l’autorità
et com andamento. Qua in casa la Regina c’è opinione che la Regina
d ’Inghilterra si sia lasciata intendere che gli salverà la vita . L ’uno
et l’altro può esser ragionevolmente; qua si va a caccia ; il resto d ella
corte in sollecitudini et pene . Io ci trovo l’aria notabilm ente salubre
et vi ci desidero qualche cosa massime che in casa Mons. le Chancellier
c’è sempre qualche delicata compagnia. Io non volevo che pregar
V. S. che perchè la m ia casa harà bisogno in questo m ontre ch ’io sto
fuora di accomodarla, di 40 franchi fino al ritorno, non se n e incom o­
dando restandoli in obligo che la mi perm etta con le sue cortesie di
procedere seco con questa libertà. Si potrà far dare o all’apportatore
o alla mia donna come le verrà più in destro. Ma io ho fa tto una lettera
piena che non pensavo. Con q u esto bacio humilmente le mani di V. S.
et le porgo ogni scusa. Pregandola a comandarmi se le posso servire
in questi paesi. Di S. Germano, li X I X di nov. 1586. J. C. ».

�français : « Costoro qua si son congiurati a credere che
sia di qualche moderno, et stimono che possi essere di
quel Vianello che scrive quella epistola al Sigonio se­
gretario della Signoria di Vinetia ». Mais Corbinelli n ’est
pas de leur avis : il soutient que si le livre n’est pas de
Cicéron, il ne saurait

à

qui l ’attribuer : « Il Cuiatio,

Scaligero, Pithou, H[enrico] Stephano, LeFèvre, et tutti
questi più acuti se ne ridono, ma io veggo un filo, una
tessitura et un’aria tale che io dico, se non è di Cice­
rone, di chi può ell’essere » (1).
L’intérêt soulevé pour cette dispute était soutenu
par la présence de Janus Guilielmus, qui réfutait Si­
gonio et adressait son livre à l’abbé Del Bene (2).
Avant l’impression Corbinelli en copiait quelques lignes
pour Pinelli seul. L’opinion soutenue par Guilielmus
était celle de tous les érudits français : « Qui non c ’è
uomo dotto nè punto tinto di litteratura che non
se ne mocchi » (3). Corbinelli en est presque irrité
et voudrait que l’Italie ne succombât pas dans la dis­
pute (4). On finit par conclure avec certitude que
le livre était de Sigonio. Je ne sais pas quel fut l’ar­
gument qui porta à cette conclusion. Corbinelli, qui

(1) Cod. II, f. 126.
(2) Cod . I I , f. 127.
(3) Cod . I I , f. 128.
(4) Q uant à lui, il n ’a pas encore changé d'avis et écrit à P inelli :
« Io trovo che q uesto è un gran d e scrittore, et sia chi vuole» (Cod. II,
f. 128).

✓

&gt;

�auparavant admirait l ’auteur inconnu, est devenu de
l’avis de tous ceux qui l’entourent et finit par blâmer
Sigonio (1).

J u g e m e n t de

Cor­

bin elli s u r la c u ltu re
fra n ç a ise .

Si Corbinelli s’est formé une idée assez
flatteuse

des

lettrés français

qu’il a

connus, il s’est fait au contraire une
très mauvaise opinion du degré de culture des Fran­
çais en général et des courtisans en particulier. Il est
vrai que dans une lettre à Pinelli de 1568 (2), après
avoir parlé des progrès en latin des enfants Del
Bene, il fera aussi un éloge de la manière dont on élève
les enfants en France : « E t certo che chi ha occasione
di esercitare la sua gioventù in questo modo, come s’usa
qua, può esser atto a far di quelle cose che non è atto
forse nessun d ’Italia ». Je crois cependant que l’usage
dont parle Corbinelli n’était pas très diffus, mais limité
seulement aux familles les mieux partagées. Montaigne
(1) «Si conclude che il Sigonio habbi fa tto in questo suo ultim o
a tto d ’età magnas iudicii ruinas, massime che par che si sia voluto sbrac­
ciare et consumare l’artifìtio del suo ingegno in una cosa della quale
il parlarne più leggiermente era più savieza. Questo è il giuditio nostro
che veram ente (se cosi fusse) ha fa tto un po’ di torto all’Italia, perch è
non si può dire che gli habbi scritto ciò per un cotale scherzo, o dolce
inganno et ludens, m a con l’arco dell’osso e t dell’ingegno. Vorrei che
questa scrittura fussi stata d ’un tedesco e t non sua, se bene utile et
bella et industriosa, ma dove i fondam enti giuditiali m ancono ogni
cosa si rende vana e t d eridicula » (Cod. I I , f. 130v-131).
(2) Cod. I, f. 7.

�sera élevé comme les enfants Del Bene, dont Corbinelli
dit que « Pier Vettori vorrebbe poter parlar latino et
continuamente come sanno far questi putti »; Montaigne
lui-même nous dira qu’il était le seul élève de sa classe
qui possédât le latin (1).
Corbinelli déplore sans cesse l’ignorance et la supers­
tition qu’il rencontre partout ; il se plaint de perdre
beaucoup de temps à la cour, car les Français «tengon
che quei sien più di conto che più stanno là a perder
tempo ; et quei che non vi vanno, tengono che non vi
vadino perchè si reputino insufficienti. Notate questo
perchè è così et me l’ha detto un grand’huomo, perchè
s’io vi dicessi un piccolo voi non mel credereste » (2).
Aussi Corbinelli fait bien peu d e cas de l’estime de ce
genre d ’admirateurs incapables d’aucune profondeur :
« Qua si stima ogni cosa....; queste confusioni et errori
hanno corso qua fra queste genti, dalle quali io mi truovo
amato per questa via » (3).
Les jugements portés sur les Français par Corbinelli
durent contribuer à donner d’eux à P inelli une idée
médiocre de sorte que Corbinelli disait en se récriant:
«Voi burlate i nostri asini et le nostre genti» (4).

(1) Dans la correspondance de Coluccio S alutati on remarque
que en France il y a latinatatis.... sum m a barbaries. Ep ist. éd. N o ­
v a t i , livr. X I V , ep. 14 (vol. IV , p. 220).
(2) Cod. I, f. 127.
(3) Cod. I, f. 216v.
(4) Cod. I, f. 205 (le l.er juillet 1578).

�C orbinelli e t la

Il est curieux de voir dans quels rapports

S o rb o n n e .

Corbinelli est avec la Sorbonne. Une fois,
à son retour de Lyon, une caisse de livres à lui venant
de Lyon fut ouverte à la douane « cercono, chiamon
frati, scompiglionmi tutti i libri ». Corbinelli fit en sorte
que les livres fussent apportés au théologien de Mon.r

le Duc pour être examinés. Il comptait ensuite lui
faire un présent « di certi berrettini nostri, et tutto è
acconcio » (1). E t il ajoute : « Qua si bee di tutte
sorte et superstitiosissimamente per l’ignoranza et per
la gran canaglia atta a far gittar un huomo in fiume :
et si bee grosso quanto volete ; ma bisogna haver amici :
non è cosa che non si possa dar ad intendere » (2).
Pour comprendre l’allusion de ces mots pleins de
colère contenue, il suffira de lire une autre lettre écrite
par Corbinelli quelque temps plus tard. Après avoir de
nouveau raconté à Pinelli avec plus de détails l’aven­
ture de la caisse de livres ouverte à la douane il dit
que dans cette occasion il a pu obtenir une permission
particulière de garder toute sorte de livres, car la Sor­
bonne croit qu’il est historiographe du roi. Il attend que
cette charge lui soit confirmée par Henri III, sans espérer
(1) Corbinelli dem ande plus d ’une fois à Pinelli d e lui envoyer
des « berettini » d o n t il v e u t faire un don à des p ersonnes d ’im por­
tance.
(2) Cod. I, f. 115.

�cependant que cela le préservera de tout ennui de ce
genre. Lorsqu’il envoie une caisse de livres à Pinelli
en 1571, il dira que heureusement la caisse n ’a pas été
ouverte, car autrement tous les livres en auraient été
confisqués : « Perchè nè il Re ancora basta con questi
sordidi ignoranti della villa» (1).
Dès lors Corbinelli n ’eut plus d’ennuis de la part des
docteurs de la Sorbonne. Il n ’en dut pas moins garder
un mauvais souvenir car plus tard il les appelle « sor­
bonisti » (2). C’est là un de ces mots malsonnants
que Rabelais avait cru bon de faire disparaître dans
la réimpression de son oeuvre.

(1) Cod. I, f. 139V (le 20 avril 1571).
(2) Corbinelli les appelle plus d ’une fois par ce nom , lorsqu’il
parle des disputes q u ’ils avaient eues avec le père Maldonat : « Per
conto della Vergine Maria.... Ma questi Sorbonisti fanno cosi volen­
tieri contro certi» (Cod. I, f. 181 ; voy. aussi cod. I, ff. 180, 182, 184).

���APPENDICES

��Appendice A

C o r b i n e l l i e t l ’i m p r e s s i o n

du

« D e il l u s t r a t io n E

U r b is F l o r e n t ia e » d e U . V e r in o p a r

Audebert

Les notices que nous possédons sur la première
édition du « De illustratione Urbis Florentiae » d’Ugo ­
lino Verino sont assez rares. M.r Lazari, dans son ou­
vrage sur les deux Verino, ne s’est pas occupé de re­
chercher le ms., dont avait pu se servir Audebert pour
son édition du poème latin (1).
Je n ’ai pu moi-même faire cette recherche. J ’ap­
porte cependant sur l’impression de ce livre quelques
notices intéressantes pour la connaissance de l’oeuvre
de Corbinelli en France comme éditeur.

(1)
A l f o n s o L a z z a r i , Ugolino e Michele Verino, Torino, 1897,
pag. 185. E n parlant d ’A u d ebert, M .r Picot d it que le docte Orléanais,
après avoir écrit la « R o m e » e t la «Venise », se conten ta d e com pléter
e t de retoucher un poèm e inachevé d ’Ugolino Verino, d o n t il possédait
le m anuscrit e t il le fit paraître avec une dédicace à Catherine de
Médicis (Les I tal., en France, vol. II , pag. 153).

�Corbinelli avait eu avant Audebert l’idée de faire
imprimer le poème de Verino. Le mois de février 1582 (1)
il écrit à Pinelli : « Credo farò che si stamperà un li­
bretto in versi : de primordiis Urbis Florentiae, poetae
Verini opus. Ma io l’ho un po’ scorretto ».
Corbinelli possédait donc un manuscrit du poème.
Je ne sais si Audebert en possédait un autre. J ’en
doute fort, car Corbinelli en. aurait certainement parlé
à Pinelli. Il est vrai qu’Audebert dans l’en-tête du
livre dira qu’il l’a fait imprimer d ’après un manuscrit
à lui (2) ; il se peut que Corbinelli lui eût donné le sien.
Il se peut aussi que Corbinelli toujours en rapports
avec Catherine de Médicis ait suggéré à la reine l’idée
de faire imprimer l’oeuvre de Verino, n’ayant pas
d ’argent pour faire ce travail lui-même (3).
Non seulement Corbinelli aurait eu le premier l’idée
d ’imprimer le Verino, mais avec toute probabilité il
serait l’auteur de la notice qui se trouve en tête du
volume. Cela nous est confirmé par plusieurs passa­
ges de la correspondance (4).
(1) Cod. I I , f. 93.
(2) U Go l in i V e r in i p o e t a E·: F l o r e n t in i d e illustratione urbis F lo­
rentiae libri tr es, nunc p rim um in luce m ed iti ex Bibliotheca Germani
A udebert Aurelii, cuius labore a tq u e industria m ultae lacunae quae
erant in m anuscripto repletae ac m u lti loci p a rtim corrupti p a rtim
vetustate exesi restitu ti e t restaurati sunt. L u te tiae, apud Μ. P a ­
tissonium , 1583.
(3) Corbinelli a va it écrit : « Credo farò che si stam perà ».
(4) Il s’agit de la notice en-tê te du V erino qui com m ence: «Non
alien um ab officio boni civis erit hic adnotare ».
Ce n ’est pas le prem ier livre auquel Corbinelli aurait travaillé

�Dans une lettre qui ne porte pas de date, mais qui
doit avoir été écrite peu de temps après la lettre du
mois de février que je viens de citer, Corbinelli remercie
Pinelli des notices qu’il lui a envoyées sur Verino,
«il quale M.r Audebert farà stampar presto» (1).
Il se passe ensuite quelque temps avant que Cor­
binelli parle de l’impression de Verino. Le 11 juillet
1582 il remercie Pinelli d’une « première feuille » que
Pinelli lui a envoyée sur l’origine de Florence et aussi
d ’un « polizzino del Verino al quale se io credessi che il
libro fusse corretto come io non credo, farei scrivere
una lettera » (2). C’est bien dans ce « polizzino », si je ne
me trompe, que devaient se trouver des notices biogra­
phiques sur Verino. Le 12 octobre Corbinelli remercie
encore une fois Pinelli « dell’avviso del Verino », qui
va être bientôt imprimé, car Audebert a reçu de la
reine l’ordre d ’exécuter ce travail (3). Comme on vient
de le voir, Corbinelli s’est beaucoup intéressé à l’impres­
sion de Verino. Il possédait un manuscrit de son poème,
il savait que le manuscrit ne valait pas grand chose,
il avait reçu de Pinelli des renseignements importants
sans y m et t r e son nom . V oy. l’É tiq u e d ’A risto te qui a va it paru à
L yon en 1568. Corbinelli éta it en relations assez étroites avec A udebert
depuis plusieurs années. Pinelli lui aussi connaissait le fils de l’A r­
chéologue Orléanais. V oy. N o l h a c , Nicolas Audebert archéologu e,
dans Giorn. Storico, 11, 312.
(1) Cod. II , f. 96.
(2) Cod. I I , f. 98.
(3) Cod. II , f. 105.

�sur Verino. Voici maintenant ce qu’il écrit le mois de
janvier 1583 : « Et quanto al Verino designavo ben di
far capitale del memoriale me ne mandasti. Io farò
dunque una breve epistola al lettore, ma non alla cice­
roniana che io non ne voglio essere. Et quanto al fi­
gliuolo d’Audebert (1) che il fa stampare et è già bene
avanti non c’è più tempo a correggerlo altrimenti che
come egli sta ; lor danno, che non lo mandaron qua ;
siete gente troppo stiptiche » (2). Dans ce passage Cor­
binelli fait peut-être allusion à certains vers manuscrits
découverts par Bargeo à Rome et qu' Audebert ajouta
à la fin du volume.
Ou peut-être encore s’agit-il de corrections du texte
en général qui était très incorrect ? Il me semble que
cette supposition, confirmant l’opinion qu’Audebert
se servait du texte incorrect de Corbinelli, est la plus
probable. En effet Corbinelli parle d’envoyer à Pisa
le Verino d’Audebert pour qu’on puisse le corriger sur
l’exemplaire possédé par la famille de Verino : « Man­
dovi un saggio del Verino per mandare a Pisa. Mons.r
Audebert bacia le mani di V. S. et è qui che lo fa stam­

(1 ) L e mois d ’avril le fils d ’A u d eber t p artait pour Orléans « per
riscrivere la « R om a » d el padre et rimandarla al card. Farnese »
(Cod. II , f. 117). Il s’agit probablem ent de la magnifique copie de la
« R om e » qui se trouve m ainten a n t à Naples (V. E. 62) e t que
M. r Nolhac a appelé « un chef d ’oeuvre d e la calligraphie française
au X V I siècle ». N o l h a c , Bibi. F . Oraini, pag. 67.
(2) Cod. I I , f. 109.

�pare. Ve ne manderò subito per amico.... a ciò il Verino
di Pisa lo racconci all’esemplare buono » (1).
Le 9 mars 1583 le Verino imprimé destiné à Pinelli
était prêt (2). On dirait que le rôle que Corbinelli a eu
dans l’impression du livre a été considérable, puisqu’il
s’en attribue en partie le mérite. Le 16 novembre 1583
il répond à Pinelli : « Ho racconcio quel millesimo sul
Verino del 1490 (3) che mi pare haverlo pur tolto dal ­
l’informatione che me ne mandasti de’ suoi parenti a
quali come a cosa più prossima al defunto ho pia­
cere non haver dispiaciuto » (4).
Les notices sur Michele Verino données par Corbi­
nelli ont été, comme on voit, puisées à un bonne source
et pourraient être exactes (5).

(1) Cod. I l , f. 112.
(2) Cod. II, f. 115. Voy. aussi la lettre non datée qui se trouve
au f. 132 du I I cod.
(3) Dans la notice sur Verino Corbinelli a va it donné com m e
date de sa m ort 1490 au lieu d e 1516. C’est peu t-être de cette erreur
de date q u ’il en tend parler. Sur la date d e la m o rt d ’Ugolino V erino,
voy. L a z z a r i , Oeuvr. cit., pag. 208.
(4) Cod. II , f. 122.
(5) Je ne crois pas q u e Lazzari se soit servi de la notice de Cor­
binelli.

��Appendice

L ettres

DE

J.

B

C o r b in e l l i r e l a t iv e s

1585

MENTS HI STORIQUES DE
« l ’A m b r o s i a n a » t .

167.

d ’a PRÈS

aux

LE

évène­

MS.

DE

sup. *

1.
(ff. 16 8-169)

Monsignore,
Io ho la sua de 29 di Luglio carissima con le radici
di Palma Christi. Io mi vergogno quando penso che
le do tante brighe et spese. Ho cerco tutta la casa delle
stampe da 4 mesi in qua, et bisogna che mi sieno state
tolte, o che sien fitte in qualche pa[z]zo luogo. Harei
mandato a V. S. il Manifesto del Borbone, le doverrò
trovar. Gliele mando intanto in penna, che io havevo
serbato per conferirlo con la stampa, per vedere se n’era

* L e letterà che si danno in questa Appendice e nelle seguenti a
titolo di saggio della corrispondenza d el Corbinelli e del Pinelli d o ­
vevano essere accompagnate, secondo l’intenzione dell’Autrice, da
note dichiarative. Pur trovandoci nell’impossibilità di farlo non v o ­
gliamo tu tta v ia sacrificare intieram ente gli interessanti docu m enti
e ci lim itiam o a darne la semplice trascrizione.
(A . C.)

�stato castrato. V. S. habbia questo intanto, et il nuovo
Editto del Re. C’è dell’altre cose assai et assai belle,
ma io l’ho straccurate ; parte in penna, et parte stam ­
pate alla sfuggiasca; ma l’Abate ha tutto.
Io vo cominciare a levarmi un’altra volta dal mondo,
et far da valentomo perchè m ’è venuto a noia, et m’ag­
girerei sempre con foco il cervello gratis et senza pro­
posito.
Detti la lettera a Mons.r Dupuy che è guarito.
Vi mandai la stampa di Navarra la gita passata. L ’A­
bate s’aspetta presto di Ghenna, se già questi nuovi
Imbasciatori non lo sopratenessero che vanno per
disporre quel Re alla buona risolutione ; la quale non
pare che si possi far senza il Papa, il quale ci mandava
Nazeret con ordine che se haveva impedimento pel
cammino, dessi volta. Un mandato del Re che lo trovò
a Lione li dette una lettera di Sua M.tà per la quale lo
pregava [f. 168v] a aspettar nuovi ordini dal Papa; et
non passar più oltre. Lui rispose che haveva ordine
dal Papa di ritornarsene, et che fra 2 di rinfrescato,
se ne ritornerebbe. Il Re veramente non desiderava
imbasciatori per questi affari che par gli vogli et sappia
far da sè, per quella nostra inveterata presummentia
che è una mala maestra; tutta volta si prova a spi­
gnerlo con questa conditione, non ostante tutte quelle
oppositioni romanesche, che

potrete havere inteso.

Et appresso che fu partito di Roma di 2 giorni fu
spedito corriere a farli cattivo offitio di qua con dire

�insomma che era guisardo. Ma la Regina, et Belieure,
et chil conosce, lo conosce benissimo; il Re ancora
non debbe haverne altra oppinione, ma gl’è paruto di
non volere o compagni o finestre sopra tetto.
Io vi ho voluto avvisare tutto questo fatto perchè
così è ito, et li ho negotiato io. Questo Imbassatore di
qua hebbe licentia il giorno che partì Nazaret di Roma.
Non credo che il vescovo di Reggio habbia a venire
altrimenti, poi che Este par che si sia opposto tanto al
giuditio et eletione del Papa; il quale intendiamo che
vuole essere obbedito.
Son più giorni viddi Anduino malato ; hebbe le
lettere et mi conclude, che il debito non è tanto che
non è che cento scudi, se vi è altro è per altrui o per
altro conto ; et che lui non vuole intendere, et che per
questa somma non le par dovere di far quella pro­
cura, etc. Si vede non si vuol concordare et che per tal
somma farà et dirà. Se vi pare che si cavi intanto
[f. 169] questa ch’ei confessa, o quel che è liquido, et
non può negar già v ’ho detto che se me ne mande­
rete una procura, io farò come farei per me stesso,
ma bisogna che ci mandiate le cose in buona forma.
V. S. puo ben vedere che per tante ripreso poi che
non si vergogna, che questa è formica di sorbo. Le più
belle et sommesse paroline usa del mondo. Ma veddi
bene che questa ultima volta non sapeva accozzar le
parole per difendersi. Si che vi consiglio a procedere
più de iure che potete. Il che dice havervi anche

�scritto et che voi sapete bene che quello che chiedete
non è ragionevole. Che dirò io in questo caso !
Mandai la lettera del Sig.r Davila. Noi ci stiamo
aspettando che farà

questo campo o per me’ dire

questa chimera, prima leo et postremo drago. Ho paura
che noi potremo dire quel verso del Morgante :
Et cominciossi a far le cose adagio.
Questa risolutione, accomodatela come volete ; è
troppo ardua pel Re, e troppo ostica. Dio l'inspiri al
meglio. Così il Re di Navarra, il quale s’harebbe a ri­
durre or per ragione humana et divina ; ma ho paura
che noi lo faremo adirar parte per che noi pigliamo certe
vie poco accommodate all'omore, et parte perchè è cre­
dibile che quelli che fanno i più zelanti sien quelli che
lo vorrebbono manco. E t già Mons.r di Guisa che è
fuora, et d’Humena che è qui s’adirono che par loro
che il Re li vogli ingannare, non mostrando la voglia
che vorrebbono loro in questa guerra contra gl’Ugo­
notti, i quali già si presuppone che non habbino a voler
rendere le terre. Pensavono ancora che Montpensieri
non havessi a ricevere il carico dell’armata, se bene
se n’erono contentati et che d’Humena havesse a esser
solo, la dove adesso un tirerà in qua et l’altro in la
et di ragione potrà più Montpensieri. Mons.r di Guisa
ha voluto amazare un mio principale Consigliario et
Segretario detto Le Fèvre per qualche sospetto, ma
vi s’interpose Autraguet.
[f. 169v]. In questo punto ho

lettere

dell'Abate

�di Poictier, il quale spera assai in questo suo viaggio.
Io li scriverrò et manderò il vostro pacchetto. Altro non
dico per hora se non che le bacio humilmente le mani.
Di Parigi, li 27 di Luglio 1585.
Di V. S. M.° Servit.re Affet.
J. Corbinelli.

2

.

( ff. 170v

171).
e

M. M.o Signor mio Oss.mo
{omissis)................................................................................
Io mandai le vostre lettere all’Abate Del Bene in
Guascogna, del quale non c’è
tiamo, facendo qualche buona
parendoci che metta conto di
finanze, come per minacciar

ancor nuove, et l’aspet­
vista di voler far guerra,
far così, così per trovar
che noi desideriamo et

procuriamo che si converta et anche per retundere
[[l’insolentia]] et fiaccar in qualche modo le corna et
gl'insulti di questi nuovi capanei et con questa occa­
sione, poi che siamo in ballo, o costretti a ballare, ve­
dere se si potrà far bassa et l’una parte et l’altra,
et restar padrone di quel tavoliere, ancor che c ’è chi
non lo crede (che può antivedere il tutto, et n ’è ben
malcontento) o perchè il Re non cammini a questo fine,
et non vogli haver ch’un nimico, o perchè e’ non sia
per poter fare altrimenti quando volessi, o perchè di

�natura non si pensi a cosa che vaglia. Necessaria cosa
che ben presto si vegga qualche grande scatto et nuovo
motto.
Si dice che il Re di Navarra ha preso il titolo di
protettore della corona con Memorancy e’l Principe
di Condé delli Hugonotti, che non è mal consiglio nò
mala pensata. « Ubi nominabunt Phaedriam et tu
Pamphilam ».
L ’Abate nostro è per far più che Nesso. Il Sig. Ca­
valcanti manderà a V. S. una bella lettera di detto Re,
et notabile; al quale la mandai per l ’ordinario passato.
L’Abate del Bene arrivò 3 dì sono et non ha havuto
le vostre lettere, se per sorte non gli ritornono indreto,
ma e’ si dubita d ’un corriere svaligiato. Si raccomanda
a V. S.. Ferriero morì per dispiacere dell’editto rotto et
di veder camminare le cose in questa maniera all’ultima
rovina. Io gli ho detto di quella scrittura chiestami
(che credo pur di ritrovar in ogni modo) et lui sa certo
che non è del Ferriero. Nel resto Navarra e Memorancy
sono in lega et protettori della [f. 171] Corona; così si
appelleranno, et di tutto il Mondo et così andranno fac­
cendo con contraria arte i fatti loro, ma il fatto di
quel Re et per l’anima et pel corpo sarebbe farsi Cat­
tolico, et non si farebbe per questo per forza, nè perchè
fussi fatto far come dice, anzi farebbe quel che i suoi
nimici non vorrebbono, nè forse anche et senza forse
il Re stesso. Se facessi questo, voi lo vedreste Re
innanzi al tempo. Iddio c ’accieca tutti pe’ nostri
peccati. I versi dell’Hospitale si stamporono in foglio

�elegantemente et Audebert ha stampato la Roma e
la Parthenope. Non so altro che dirle, s’aspetta du
Maine et per 2 mesi ci sarà da spender per la guerra;
et si spediranno questi due milioni d’oro del clero ben
presto, poi chi si può salvar si salvi. Ma V. S. vedrà
che quel che pensa forse il Re gli tornerà il capo,
et se questo g l’ aviene un’altra volta c’est fait de nous.
Io me ne vengo a Padova a star con voi, habbiamo
sin qui Peste et guerra et gran preparamenti per la
fame. Et con questo le bacio humilmente le mani.
Così faccio al nostro amorevolissimo et valentissimo
Sig. Pigafeta. Che N. S. Dio la feliciti et conservi.
Pure hieri mi disse Anduino che mi manderebbe
una scatola di guanti per la Sig.a Cesarina et la ri­
sposta perentoria di quel che ella havessi a pagare al
suo creditore dicendomi che il debito non era tanto.
Io credo che dica così per parer di haver qualche
ragione con esso meco et diel sa se farà anche nulla.
Di Parigi, l’ultimo d ’agosto 1585.
Di V. S. M.o Ill.mo Serv. Aff.mo
J. Corbinelli.

3.
(f. 172)

M. Ill.mo Signor mio,
Ho la sua delli 8 gratissima. Subito mandai al nostro
S.r Davila la sua che è in Normandia et mi mara­

�viglio non stia alla Corte per le sue faccende: che se
bene si fanno male, ancor si fanno elleno in qualche
modo. Quanto al Libanio per l’altra scrittami ho fatto
cercar per tutto, non vogliono che se ne trovi più di
quelli ; se n ’è ben ristampato un altro dal Bevenuto
con la traduzione che non ardisco a mandarlavi per
non errare. Io mandai a Dupuy la vostra lettera hieri :
et lo pregai che m’insegnassi come potrei fare per tro­
varlo. Mi risponde quel che vedete. Io li replico che
non basta perchè lo vorrei mandar per corriere ; et ho
aspettato mi replicassi ; non ho fatto altro, lo vedrò
hoggi. La ringratio di nuovo di nuovi stecchi, et del
libro che spero di ricevere dal portatore. Fabritio è
ogni di meco, et spero di far che la Regina Madre li
dia pensioni, et danari ancora per far un suo viaggio
che di dì in dì aspetta per partire: ma è un po’ cer­
vello troppo impatiente et queste matematiche l’hanno
troppo assottigliato.
Io credo che sia raro huomo in questa sua profes­
sione et che la Regina et li altri non se ne troveranno
ingannati. Io non me n’intendo. Io havevo le due stampe
che egli ha fatto stampare ; farà anche la terza perchè
non si contenta di questo, quanto alle parole stampate
et avanti che parta le farò stampare, però le mando
queste mie due, che non mi curo di queste cose.
[f. 172v]. Anduino mi giurò più giorni sono che
mi manderebbe una scatola di guanti di cane per sua
sorella et la lettera di conclusione per il suo creditore;
il quale non protendeva che havessi a haver quella

�somma che ’l dimanda, ma che sarebbe pagato di quella
che si dichiarerebbe costì esser creditore, parole che
hanno apparenza di ragione, et di credere ch’e ’ volessi
far quel che diceva poi che diceva così. E se n ’andò
in quei giorni alla sua compagnia, come io intesi ; nè
è tornato, ma hora che la guerra procede et d’Humaine
va verso Ghenna et Esparnon nel Delphinato, doverrà
essere di ritorno, se farà allora come procurerò ; lo ve­
drete, se non, si può metter la cosa a monte.
Mai viddi huomo di miglior parola et flemma et
di fatti il più falso. Io non li parlo mai che io non resti
satisfatto di lui et vedete come.
Hieri non potetti uscir di casa et stamani non posso
et con le prime le darò specificato quello desidero per
conto della R[egina], Intanto le X hore sono a questa
ragione di qua ; del resto m ’informerò da Matematici,
et lo ringratio intanto di tanta pena et amorevoleza.
E t con questo le bacio humilmente le mani.
Di Parigi li 29 di Settembre 1585.
Di V. S. Ill.ma Serv.re Aff .mo
J. Corbinelli.

4.
(ff. 174 e 175)

M.o Ill.mo Sig. mio Oss.mo,
Io ho l ’ultima sua de 22 del passato et mi piace li
piaccino i miei aforismi di nuove; ne’ quali la sati­

�sfarej ancor davantaggio, ma mi trovo il venerdì com­
parso addosso et l’occupationi di questi tempi son sì
fastidiose che per hoggi non mi è possibile dirle altro
se non che sarem sempre i medesimi et che ogniuno
fabrica a suo potere la sua rovina, et jam perlucet et
già perluce per tutto. Tutto il mondo grida hora contra
questa raza gigantea, et la Corte contra il Duca di Rets
come mantice di tutto questo fuoco. Lui forse, come
più sottile degli altri, vede forse quel che gli bisogna
et diel voglia che non s’inganni. Il fratello bene num­
mato sa trovar danari a usure et perdite grandissime.
O secolo di perditione, et il vostro Giacomino è il
sensale per farli ricchi ancor da vantaggio con le pu­
bliche et ecclesiastiche miserie, el povero Clero sarà
sempre la stanga di mezo et c’avedrem tardi del nostro
poco senno, delle nostre animosità. Piaccia a Dio che
io m’ingann’io, et meco tutti i più prudenti delle cose
nostre.
Il Re con la sua imbellia, il Papa con la sua in­
clementia, Spagna col suo disegno, Guisa con la loro
ambitione fellona, Navarra et tutta l’altra schiera
con la più deliberata risolutione et patientia, che mai
contro a

le cose imminenti : Duris ut Mors tonsa

bipennibus, | Nigrae feraci frondis in Algido, \ Per
damna per caedes ab ipso | Ducit opes anim umque
ferro. Fassi alla fine la pace forse et ben presto. Et
credo che il Re habbi caro si provino un po’ a com­
battere con disperati, et nuovamente in ultima di­

�speratione messi da noj. Et par che il Clero cominci
anche

lui pensare a quel che può essere, il quale

harebbe voluto mandare a Roma, un altro a Parigi,
che dependessi da loro. Il Re più apertamente hier­
sera che l’altre volte disse al Vescovo di Noyon che
vedeva bene che loro vorrebbon far un corpo a parte
et

campione

Mon.r du

Mayne,

et

abscedere

dal

corpo integrale, del quale è capo et vuole esser lui;
che s’ingannavono, che Mons. di Parigi non potevono
non eleggere ; che lui confermava tale elezione come
fatta da loro ; et non voleva esser lui che mandassi
Mons. di Parigi (credo per non si pregiudicar in ma­
teria d’imbassatore col Papa, il quale credo che pe­
narà (?) un pezzo ad haverne). Ma che lo voleva bene
approvare come elegibile et proseguente dal Clero
eletto et come consigliere suo et servitore particolare.
Questa cosa ha dato loro nausea et l’animo suspicace
du Maine altera assai ; come anche la forteza di Ma­
cone che il Re ha fatto disfare. In oltre quando l’altro
giorno il Re li disse: Mon cousin, voi havete hor tutto
quel che desiderate et che vi bisogna dal Clero, egli si
lasciò intendere dal Re con parole diserte che se S. M.tà
pensasse per via di pace poter accordar meglio le dif­
ferenze della Religione (perchè lui non istudiava altro
che questo) che era presso a camminare per ogni via,
lei meglio [f. 174v] di qualunque altro poter sapere
gl’incomodi della guerra, l’impatientie et l’infidelità
dell’armate. Vedessi preparata una inclementia di

�verno la maggior che fusse mai. Il Re, o chel pensasse,
dicesse questo per scoprir paese, o pure perchè il Re
sia immobile in questo affare poi che l’ha preso o per
forza o per amore, et l’altro ούγ ì /.'m , i/.w non rispose
altro all’intrar della cappella se non : « Mon Cousin,
ce n ’est pas où nous sommes arrestez » (sic). Domani
parte ogniuno per soccorrere Angiers et Giocosa scrive
che passerà la riviera con quelle poche genti che egli ha
per andare dreto a Condé che di già s’intende haverla
passata et haver preso il sobborgho : et si dubita
habbia a poter soccorrere quei pochi che son nel ca­
stello, i quali dicono che non vogliono nè Brissac nè
Bouchage ; et promettevan di quitar il Castello ogni
volta che oltre al bottino che n’è drento, sia dato loro
50000 franchi etc.
Dicono che quando Condé fu passato, fece affondare
tutti i batelli et disse a’ soldati che là bisognava o
morire o guadagnare, parole assai conformi alla sua
militare et breve eloquentia ; et fatto molto proprio
alla sua bravura. Si fa conto che hoggi possi havere
2 mila cavalli et 6 mila archibusieri, forse anche et il
favore di Montpensierj et del Principe di Conty, et si
dubita che nella villa d ’Angiers, dove è grandissimo
sollevamento non vi sia delle compagnie a devotione
di detto Condé. Ne s’intende che il Duca di Mercure si
muova, è ben non esser de’ primi. Queste novelle som­
mossero tutta la Corte hiersera ; et sua M.tà tenne
consiglio sino a meza notte. Come si verifica hoggi in noi

�quel verso di Prometeo: τ.άν fj.ci γοβχιρίν (sic) ~.i -ccji^r.cy.
Et stamani s’è detto che domani parte per quella volta
du Maine, Esparnon et tutto il mondo; Dio gli accom­
pagni. Mons. di Nazaret ha molto scusato et sè el
Papa ; et io c’ho fatto quell’offitio che egli m ’ha pre­
gato per più sue.
Ma nè il Papa nè lui si scusa come vorrei. Ogni cosa
sarà stata bene, s’egli vien fatto Cardinale come si
spera et meritano le sue lunghe fatiche.
La scomunica fu prima presentata dal Nuntio in
tenore : di poi in stampa. Il Re rispose una parola o
due freddamente su quel particulare, per le quali si
comprese la sua prudentia così nell’intendere questo
motivo del Papa, come nella risposta che fu quasi in
silentio, se ben di poi è ita atorno una instrutione man­
data a Roma dal Re Henrico al suo Imbassadore Oysel,
per la quale se risente molto su quel Monitorio della
Regina di Navarra, et molti si preparano a render al
Papa delle scritture che li coceranno. Intendo ci si
son messi anche questi della Sorbona. Non ci pareva
tempo da scomunica, nè che si dovessi impiegar hoggi
scomuniche con quei cervelli, che son deplorati per
isperar che habbino a tornar per queste vie et massi­
mamente lo teste coronate, et questo non è altro che
come dice Celso : infamare remedia.
[f. 175], Se già il Papa, il duca di Nivers et quelli
altri nol facessero espressamente, perchè non gli havessi
a venire voglia di tornar alla salute, et por fine a tanti

�mali ; il che è cosa creduta a Roma e qui da quelli che
posson saper più di questi humori. Delle malignità
quanto al Papa son sicuro; della sapientia, dubito.
Che vi parve di quel nostro Salviati et di quelle sue
sbirrerie ? O Giannotti, diresti pure che io dicevo il
vero. Il S.r Machon non ho nuove sia comparso. Ap­
punto hora M.r de la Maddalena m’ha mandato il pac­
chetto delli stecchi et della stampa del Tertulliano ;
che et questi et quelli senza modo mi sono stati caris­
simi. Arrivorno tre dì fa. Ringratiola di tanti presenti.
Il Discorso che mi chiede V. S. di Navarra su il suo
poter esser Re con la sua religione, non si stampò. Io
so chi l ’ha et l’harò, ma è cosa lunghissima et bisogna
farlo riscrivere, se per sorte l’Abate che vi vuol mandar
non so che, et ha perso quei pacchetti li mandai in
Ghenna, non vi potessi mandar anche il suo. La Re­
sponce de Guisi dice Dupuy che l’harete da lui. Non
si ritrovon queste cose a sua posta. Io ci farò ogn'opera
di mandarvele con questo altro. Dubito che harò perso
qualche lettera, et forse di simil cose con esse. Or ch’io
mi ricordo, havete voi ricevuto una già scrittavi, dove
vi replicavo sopra quel diliticare del Salviati con un
luogo del Salmo, dove dice: scopebam spiritum meum,
dubito, perchè me n ’haresti detto l’aviso vostro, non
l’habbiate ricevuta.
La mi guarderà queste scritture che fra qualche
mese ci rivedremo costà : nè credo distendermi sino a
Roma, se le cose non si mutano, lascerò ire al mio

�figliolo. È già quattro ore, et bisogna mandi questa una
legha lontano a casa l’Imbassadore che fa sempre il
pacchetto stassera, di 15 dì in qua le ho scritte 2 mie,
et vi è qualche importanza. Io credo pure che il S.r
Segretario sia fedele. Qualche volta anco simili son più
curiosi di quel che l’huom pensa. Io fo secondo il co­
mandamento. Serbimi V. S. le scritture le mando di
mia mano, perchè me le renderà poi costà et se vorrà
quella Instrutione all’Imbassatore Oysel gliene manderò.
Legga questi capitoli della Noue et li consideri: et
la sua lettera non è gran cosa, puro esce di quella testa
et di quella mano. Non più. Bacio le mani di V. S. Che
N. S. Dio la feliciti.
Di Parigi il Venerdì avanti Ognisanti cioè li
25 d’Ottobre 1585.
di V. S. M. Ill.ma Serv.re Aff.mo
J. C.

5.
(f.

176)

M.o IIl.mo Sig.r mio Oss.mo
Hoggi havendo desinato con Mons.r Forget, che
se ne va a trovare Du Mayne, Segretario dell’armata
santa, son venuto a visitare Vinetia, che non sta molto
lontano ; et ho trovato il pacchetto suo de x x del pas­
sato. Non mi pare ancora per questo, che ho letto in

�fretta, comprendere che habbiate ricevuto tutte le mie
sì come per 2 o 3 mie scrittevi da x x dì in qua vi ho
significato. Io non tengo conto delle lettere che io
scrivo per il poco tempo che ho, et fo male ; perchè
ci sto poi confuso.
Il Milano hoggi debbe essere quasi di ritorno et
con questo harei mandato qualcosa a V. S. per fare un
pacchetto, ma non sono a casa mia.
La Nattività di quella Donna fu a Nancy. L’eleva­
tione la scrissi a V. S. et costà ancora la potrete ve­
dere. Su questo proposito le ho mandato una lettera
che è di molta importanza per un certo giuditio di
Roma. Prego Iddio sia ben capitata et per suo amore
prego V. S. et quel Signore che ne scrive che habbi
questa cosa a cuore, et parli libero.
Se io fussi a casa manderei a V. S. un guanto di
detta donna ; il compagno del quale ho mandato a
Roma per farne fare tre paia su quella mostra precisa­
mente et con quella spetie d ’odore. Se V. S. pensassi
che a Napoli o pur costì si potessi far cosa simile, o
che potessi piacer più (non facendo però acume o gra­
vità d ’odore che qua non piace, e anco la leggerezza
del cuoio, che mi par capretto non è recipiente. Quando
la non pensi si possi far cosa buona, o sia cosa che mal
si possi commettere a altri) serbi il guanto che verrò
poi per esso, ma dandoli il cuore che in cambio di 3
paia che harò di Roma, io gliene possi dar cinque o
sei, mi farà cosa carissima, et io gli manderò, o porterò
l’equivalente in quel che mi comanderà.

�Io non le farò altre raccomandationi per questi due
affari, poi che la sa per chi sono, et fra due dì
farà a detto guanto una semplice coperta.
Anduino aspetta di giorno in giorno ; et farò con
seco l’ultimo di mia possa, ma voi sapete che egli è
formica di sorbo, et i danari hoggi son tanto assotti­
gliati, che appena co’ birri si può haver il suo. Ma
per il meno V. S. ha a tenere per certo et assi­
curar quell’amico che per buoni offitii egli harà qua
un buon procuratore et sollecitatore ! Ma in Francia
l’huomo ha scacciato tanto ogni honestà da sè et ogni
vergogna, che non si può venire a capo di nulla che
per viva forza. Quelli Ammaestramenti Antichi che mi
havete mandato mi danno la vita et veggo un bel con­
sesso di tanti diversi autori così bene concatenati in
quei propositi, che par che sia un processo d’una per­
petua oratione. Sì che io ne la ringratio quanto più
posso. Faccia poi che io trovi il Dittionario di Sal­
viati [f. 176v] e ’l Villano et mi basterà per non leg­
gere più cose nostre. Voi sentirete costà quel mal
cominciamento del principe di Condé. Cosa che è riu­
scita molte volte nelle guerre et notata dal Machia­
vello, che quelli che harebbono havuto modo di
fuggire, et allora che più sarebbono stati acconci a
far ciò, hanno fatto fuggir gli altri ; tanto possono i
mai consulti, che alloggiono volentieri in quelli animi
feroci, oltre a che questo povero Principe è surdastro
et questi tali come sapete sogliono essere più caparbi
et meno capaci della ragione. Il primo suo male è stato

�la scomunica che si può credere gl’habbia ancor pre­
giudicato all’intendimento : perchè se gl’havessi cre­
duto quello che i suoi più vecchi capitani li dissero,
non passava la Riviera per speranza che egli havesse
et pratiche col Castello d ’Angers. Ma questo è pec­
cato tollerabile et assai bene usitato. Il secondo errore
fu che quando si vidde escluso da quei del Castello
che s’erono convenuti et resi alla gente del Re, non
doveva ostinarsi et soggiornar là 8 dì ; et dar tempo
di pensare a poterli rompere il ritorno, come gl’inter­
venne. Il IIIo fu che nel passare le sue genti (che erano
una bella armata, et allora vincitrice senza dubbio
se si fusse disperata, perchè i nostri erano pochissimi,
et non ancora congiunti) fece passare le miglior truppe,
havendo lui havuto a fare il contrario et più presto
mandar prima quelle che rimasono, et che non volsono
combattere ritirandosi in Normandia etc. Dico quelle
che rimasono perchè havendo fatto passare per 3
tragetti con 8 battelli tutto il lungo del giorno da
forse 300 cavalli, eccoti su le cinque hore batelli de’
nostri, bene armati et riparati, mentre che il Principe
era sul bordo della riviera per aspettar la volta, il
quale imaginandosi quel che era si sbigottì pensando
d ’havere a combattere con la metà delle sue forze
contro a tutto il mondo (perchè non è cosa così fa­
miliare in Francia così per i Grandi come per tutto
il resto quanto l'esser male avisato, et lasciarsi an­
dare alle prime novelle che vengon dette, che il più

�delle volte si dicono a caso o perchè tu le vorresti così
o perchè tu le presumi così, o perchè la ragione vor­
rebbe, senza osservare l’esperienza, che qua sempre si
ficcon le cose senza pensarci, et che noi non ci sap­
piam reggere con altra regola che dell’inconvenienza).
Έν y.-jT'ji questo povero huomo si sente abbandonar
da questo capo et da quello, dicendo che non voglion
mandar la lor testa a Parigi. Alcuni hanno creduto
che sia stato come quella di santa Solena et di F i­
lippo Strozzi, ma non è vero ; così chi prese una rotta
et chi un’altra. I batelli che ritornavono per l’altra
gente furno assaliti dalli nostri, et messi in fondo non
ostante che il Principe disponendo molti archibusieri,
che erono a cavallo lungo il fiume, tentasse di pro­
hibirli ; ma loro erono difesi da tavolati et altri argu­
menti, et questi altri allo scoperto. Talmente che il
Principe si ritirò con molto pochi [f. 177] et a questi
anco disse che chi si poteva salvar si salvassi, chia­
mando poltroni et traditori quelli che haveva lasciato :
a quali disse che non se ne curava perchè i poltroni
andrebbero con loro, ma che gl’huomini da bene re­
sterebbero seco ;

- /. o l ì

μαλιστχ Zεύς, come disse Achille,

ma non gli riuscì. I nostri non li veddono altrimenti
nè loro i nostri, et vedete che disordine è stato questo.
Non s’è mai saputo di poi quel che habbi fatto il
Principe, se non che stamane s’afferma che habbi ri­
passato per non so donde con 5 o 6 cavalli a nuoto.
Inclinerà molto questo accidente et gli animi et

�la reputatione de’ nemici, e innalzerà molto i nostri;
come che per molto minor cosa riesce a’ Franzesi l’e­
stollersi o l'humiliarsi.
Mons.r de Mayne è come a Blois a un luogo della
sua moglie et se gli è di già mandato da 150 mila scudi
che sarà per un mese. Il Re pensa di fornirgliene 80
mila ogni mese et il Clero ha già trovato una parte
della promessa del milione a 25 per cento per la buona
opera del Giacomini et del Vescovo di Parigi, il quale
partirà fra 2 di per Roma ; e ’l Giacomini partì col
nipote 2 dì sono al quale vorrebbe poter risegnar per
favor del Papa questi suoi benefitij et farsi forse Car­
dinale per haver dato questo argento a sì buon pregio.
Scuserà anco a Roma uno Imbassatore et veramente
mi pare che il Re habbi buona voluntà. Quanto al
Re di Navarra egli aspetterà nelle terre forse il nostro
Capitano : il quale va in quei paesi come noi diciamo
qua a trovare due Damigelle, la fame et la peste, et
huomini come si crede ben provisti et risoluti, tutta
volta la potentia del Nome del Re di Francia, et
la saviezza de Mayne fa sperare molte cose, et tutto
questo risiede nell'intrinseco del Re, se veramente egli
fa la guerra per opprimere una parte sola et non tutte
e due ; ancor che a questo ci sarebbe molto difficultà;
et credo che i mucini habbin di già aperto gl’occhi.
Che se questo fusse non saremo fuor del pericolo, che
si potessino accordar insieme, et trovare qualche si­
curtà reciproca a nostra offensione et così l’arte sarebbe

�delusa dall’arte. In qualunque modo si sia, o noi ha­
remo pace fra 6 mesi o guerra eterna. Memorancy
s’aiuta molto bene et di già la lega si slega molto
bene, che si fa conto che al Re sia ritornato più di
X II

piaze.

[ff. 177v]. Habbiam dubitato qua molto della ter­
zana del Re di Spagna, pur l’Imbassatore ce l’assicura
per questa volta; che veramente noi habbiamo bisogno
che il Papa et lui vivino lungamente per questi tempi ;
a voler che si finisca una volta di rovinare affatto : che
vivere così è peggio la vergogna che il danno. Qua
s’attende alle discipline et alle

sferze. Se

leggete

Apuleio, voi ci troverete quivi et riderete anche voi
questo κλαυσι/éh,)'a. Fra duoi dì li mando quel guanto
et stasera darò l’altre lettere al Dati, et Bottero.
Qua l’Imbassatore, tornato di Roma, non concorda
nel fatto come mi scrive Nazaret et bisogna che un
di loro sia un gran bugiardo et conta di gran cose, come
io gli scriverrò a Roma di qui a 4 dì.
Si comincia a far sera. Le dirò adio. Pregandolo
per ogni sua felicità.
Di casa l’Imbass.re li 8 di Novembre 1585.
di V. S. M.° M.r
J. C.

��Appendice C

D

eux

lettres

in é d it e s

de

Co r b in e l l i

M ANUSCRIT 15905 DE LA B IBL. N

a TION.

d ’a p r è s

le

DE PARIS

1.
[f. 561]
Monsignore,
Io
scrissi a V. S. Ill.ma di Borbon l’Ancy le racco­
mandationi et le nuove che io avevo d ’Italia, facendole
con questa occasione mia humilissima riverenza. Ora,
essendo di ritorno di quel paese, se bene non ho per
ora altre nuove da dirli, non pertanto resterò di farle
di nuovo ricordo che io li sono servitore et viverò sem­
pre col medesimo desiderio di farle humilissimo ser­
vizio. Ho pensato, mentre che io scrivo a V. S. di sup­
plicarla a favorirmi d ’una sua lettera a Mons.r de Bois
tesor.re delle partite casuali ; conforme alla caldezza
delle parole ch’ella gli usò a St. Maure per conto di
quei 700 scudi ; quali per tutto gennaio mi bisogna sbor­
sare per la compera della casa ; di che si passò il con­

�tratto avanti che io partissi con la regina. Et se bene
io trovo de Mons.r de Bois molto ben volto, per rispetto
di V. S. verso di me, riempiendomi sempre di buone
speranze, tutta volta l’assenzia di V. S. mi potrebbe
esser di detrimento s’ella non sopperisce oltre all’opera
fatta a bocca, con una sua buona et calda lettera, quo
pluribus monimentis insistam . Nè la infastidirò più oltre.
Tutto il mondo desidera il ritorno vostro et grida: Pace,
pace. Io intanto pregherrò (sic) il Signore che ce la
conceda et a V. S. doni ciò che desidera, alla quale io
bacio humilmente le mani.
Di Blois, li 6 di Dicembre 1580.
Di V. S. molto Ill.ma humile et obligatissimo
servitore Jacopo Corbinelli.
[f. 562v]
A Monseigneur, Monsieur de Bellievre
conséiller du Roy, en son privé conseil et su­
perintendant de ses finances.
C achet
(e n c re ro u g e )

2.
(f. 4 9 6 )

Monsignore,
Io

hebbi lettere di Roma, per le quali Mons. Sal­

viati bacia le mani di V. S. mostrando d ’haver gran

�desiderio di poterle fare qualche servizio. E t Mons.r de
Mondovy dice altrettanto. Il quale come debbe ben
sapere V. S., partiva per riseder nunzio in Savoia :
et qua veniva in luogo del nostro Dandino, Mons.r San­
tacroce, che era in Savoia. Discorrevono di queste forze
vittrici di Spagna, dove si fussero per voltare o per Al­
gieri o per Inghilterra o per Fiandra, et quel che noialtri
ne dicevamo. Penso che si saranno contentati della
rihavuta della fera. Da Mons.r di Nazareth non ho let­
tere di poi quelle che V. S. vidde. Di queste bande non
si può scriver altro, se non che aspettiamo di farci
l’Ognissanti per ritornar poi subito. Et già si dà ordine
a quattro batelli. La Regina di xx bagnature continue
ch’ella ha fatto par che se ne truovi molto recreata.
La si riposa ora questa settimana. Di poi ne doverrà
fare alcune altre poche sino in questa altra, che sarà
la fine. Come anco della presente ; con la quale io bacio
humilmente le mani a V. S. pregandola che mi tenga
nel numero de’ suoi veri servitori, come io le sono ; et
creda che sommo onore et recreazione mi sarà sempre
ogni suo comandamento. Il S.r Dio etc.
Di V. S. Ill.ma humilissimo et obligatissimo servitor
Jacopo Corbinelli.
[f. 497v]

A Monseigneur Monsieur de Bellievre,
conseiller du Roy en son conseil privé et
surintendant de ses finances en Court.

��Appendice D
LETTRES INÉDITES DE G IOV. V lN C . P INELLI À CLAUDE
D

upuy

d ’a p r è s

B

ib l .

at. de

N

le

M s . 704 (C o l l . D

upuy

)

de

la

P a r is .

1.
(f. 62)

M[olto] magnifico S[ignor] mio oss[ervandissimo],
Il

s.r Sigonio al quale offersi in nome di V. S. quelle

historie et croniche antiche, trall’altre la del Witardo,
gli bascia la mano, et gli e ne rende infinite gratie, con
supplicandola a dar aviso distinto del tempo et de’
fatti contenuti in dette historie, perche poi porgerà
lo sue preghiere, secondo il bisogno. Esso s.r Sigonio
è andato a Roma, per ricevere nuove fadighe, secondo
che me scrive, et intenderemo appresso, quali. Non
altro à V. S. ch
e fargli river[en]ze et raccomandarmi
nella sua b[uona] gratia, che Dio la cons[erv]i et con­
t[inu]i.
Di Padova li

14

d ’ott|obre ]

1578.

Di V. S. m. m.ca s[ervitor]e aff[ezionatissi]mo
G. Vinc[enz]o Pinello.

�[Post scriptum]

Favorescami V. S. di vedere, se costà si trovi in
mano d’alc[un]o, se non di librari, il libro che gli no­
terò q[ui] appresso in lingua limosina et mi dirà V. S.
se la lingua limosina è la medesima o simile a quella,
nella quale scrissero da p[resent]e i poeti che chiamano
provenzali.
[A u dos]

Las obras del excellentiss[im]o poeta Mossen Ausias
March cavallero Valentiano, traduzida de lengua le­
mosina en castellano por Jorge de Montemayor.
En Çaragoça 1562. 1 6 .
A Monsieur
Monsieur Dupuy, conseiller du Roy
Paris.
2.
(f. 63)

M[olto] m[agnifi]co s[igno]r mio oss[ervandissi]mo,
Delli libri che V. S. m’ha chiesti nel suo polizino
ultimo si sono ritrovati quelli, che gli noterò q[ui] di
sotto. Gl’altri si cercano tuttavia et mi vien data in­
tensione dell’Assise di Hierusalen, le quali le sarei
molto contento di trovare ancor che l’havessi a pagar
62, poiche è libro che si trova di raro. E t come io sia

�fatto chiaro risolutamente del sì e del non, inviarò li
trovati a V. S. per la via di Lione insieme a questi
altri pochi per il S.re Jac.o Corbinelli et gliene tornarò
a scrivere. La parodia del Phaselo piace molto a chi la
vede. Una cosa sola si ci desidera, che l’autore si fusse
contentato di non battere altri in compagnia del Mu­
reto che’n questo modo sarebbe rimasto ancor più
nell’allusione. Argutiss[im]i sono giudicati li versi del
Nihil, ma vengono riputati fatiga degna più d ’un gio­
vane, che d ’huomo d’anni : pur in questi tempi et in
loco dulce est etc.
Sto con desid[eri]o, che V. S. mi faccia sapere li
libri de’ quali m’ha provisto et per amor mio quanto
prima che mi gli nomini, ancor che la lettera non ha­
vesse a contener altro. Scrissi al Logo in fiera, che stesse
avertito nell’incaminar bene li pacchetti di V. S. et
so, che non harà mancato di farlo, perchè gliel’ho scritto
caldamente. In questo primo foglio di Manilio, che V. S.
mi ha mandato si veggono gran mutationi, ma non si
ponno gustare, senza l’annotationi, sicchè la S. V. ce
n ’ha messa maggior voglia et già ne sono ricorso per
aiuto al S.r Jac.o con l’occasione di qualch’amico, che
venga in Italia.
È capitato qui in un gentilh[uom]o mio caro amico,
quel primo volume des Bastîmens du Cerceau, et non
sa, se è libro compito ne come s’habbia ad ordinare,
non n’essendo, nè numeri, nè alphabeto, nè registro.
Pertanto priego V. S.

che

mi dica se con

havere

�62 fogli l’opera resta perfetta et perchè la S. V. possa
meglio risolversi, gli noterò il numero delli pezzi ch’han­
no le fabriche :
Le Louvre ha pezzi 9
Vincenne
Chamburg

2
3

Madrid

8

Creil

1

Coussy
Folambray

4
2

Montargis
S.t Germain
Le Muette
Vallery

4
4
1
5

Vernueil

9

Aussy le fr.
Cayllon

3
6

Manne

1

La somma

n.° 62

Vorriamo di più sapere l’ordine come sarebbero
d ’andare disposti i fogli l’uno dopo l’altro, secondo la
mente dell’autore.
Di gratia V. S. si degni farci un po’ di fatiga per amor
mio. Intendo dal S.r Corb[ine]lli che’l Scaligero non
s’aspetta più a Paris, il che quando fosse per esser,

�me ne dispiacerebbe non poco. Non manderò a V. S.
l’hist[ori]a del Sigonio de regno Italia, perchè in ven­
[dit]a non ne sono dell’indici, ma non ci sarà danno di
sorte alcuna ; poichè Piero Longo mi disse, quando
andò in fiera, d ’haverne incaminati di molti esem­
plari a quella volta, con farli andar di Bol[ogn]a a
Francfort. Altrettanto le dico della hist[ori]a de im­
perio occidentali, che ve ne è andato buon numero in
fiera di...
L’hist[ori]a di Bologna non si vede ancora, et non
so perchè, et è un pezzo che la procuro per me.
Con che fin[isc]o et le b[aci]o la m[an]o.
Di Pad[ova] alli 3 di sett. 1578.
di V. S. m[olto] m[agnific]a
serv[itor]e aff[ezionatissi]mo
G. Vincenzo Pinello.
[E n h a u t de la feuille].

Per questo altro corriero dirò a V. S. tutti i libri
trovati por lei.
[A u dos]

V. S. di gratia mi raccomandi al S .r Nicolò Aude­
berto, quando n ’habbia occasione di farlo.
A Monsieur
Monsieur Dupuy conseiller du roy en Parlement
Paris.

�3.
(f. 64)
M[olto] M[agnifi]co Signor mio oss[ervandissi]mo
Ho lettere da m[esser] Pietro Longo di Francfort,
dove mi dico che ’l mazzo di libri ch’io mandai alla
S. V. questa fiera passata di Pasqua 1578 fu consegnato
in fiera all’ Wechelo, il quale gl’ha detto d ’haverglielo
mandato, sicchè a questa ora V. S. l’havrà ric[evu]to
come serà anco dell’altro mazzo che gli ho mandato
pure per la via di Francfort in questa presente fiera.
Mi scrive di più esso Longo come sin a quel dì, ch’egli
mi scrive, che furono li 9 di sett[embr]e, non gl’era
stato consegnata cosa alcuna per me inviata da V. S.,
ma doverà esser seguito appresso et io ne sto atten­
dendo qualche particolare della S. V. istessa, per sa­
pere che aspettare et darvi qualche ord[in]e bisognando.
Ho fatto un mazzo di libri per V. S. et per il S.r Jac.o
Corbinelli]. Ci gli seranno indiritti ad esso S.r Jac.o,
dal quale gli ricuperarà, con pagar il porto, che sarà
corso da qua a Lione et da Lione in là. E t ne serà con
questa la nota. Il libro dell’Assise è stata gran ven­
t[ur]a a trovarlo, perchè non se no vede più et volen­
tieri l’ho pagato le 9 lire. Oltre del Giorgi gli mando
di più un altro in materia delli Falconi etc. Et per­
chè vennero poi dell’indici dell’H ist[ori]e del Sigonio
gl’ho voluto mandar il libro compito. S ’è commesso

�a Fior[en]za il Baccio dell’Alicorno et come sia ve­
nuto mi ricorderò di metterlo da parte per il S.r de
Thou. Io so che ’l Scaligero non si compiace molto
dell’ardir del Goropio, nell'Origines Antverpianae, V. S.
ne dee sapere qualche particolare et però quanto posso
che si degni farmene parte. Et sono qui molti che non
sanno non farsi persuadere da quel suo modo di argo­
mentare per via d’etimologia, v. g. nella voce Venetia
etc. del quale nome, se bene è co[mun]e a molti po­
poli, non sa però renderne l’etimologia altra lingua che
la Cimbrica secondo Goropio. Per amor mio e per farmi
V. S. una gra[zia] singolare degnisi d’allargarsi meco
con alquante righe in questo proposito et poiché siamo
in questa materia V. S. mi duplicarà il favore se mi
dirà anco l’istesso della Celtopoedia del Picardo che
già mi disse la S. V. d ’haverla censurata da esso Sca­
ligero. Perdonimi di gra[zia] V. S. dello brighe, che gli
dono et rivendichisene con ’l comandarmi, perchè in
questo modo havero guadagnato doppiamente. Non
ho io maggior consolatione che di servirla. Scrivo
due righe al d’ Audeberto che gli mando et a lei
b[acio] la m[an]o insieme con ’l S.r di Thou. Che Dio
li conservi.
Di Padova, li 2 d ’ott. 1578.
di V. S. m[olto] m[agnifi]ca
ser[vitor]e aff.mo
G. Vincenzo Pinello.

�[Post-scriptum ].

Il Signore Illu[strissim]o Oss[ervandissim]o ha un
Polybio greco per mandarle a stampar al P lantino,
sub[it]o che le cose di lì lo patiscano dove sono resti­
tuiti più di 300 luoghi et è augmentato di più di 200
frammenti, delli quali 150 non sono più veduti et sono
stati corretti da esso oss[ervandissim]o ed illustrati.

4.
(f. 65)

M[olto] M[agnifi]co S[ignor] mio oss[ervandissimo]
Ho ricevuto un fagotto piccolo di libri, che penso
mi venga mandato dal S.r Fr[ances]co Pitheo, gliene
scrivo per l’inch .....(sic) la quale mando a V. S. Sto aspet­
tante con desiderio m[essere] Pietro Longo, il quale di
fiera di Francfort andò a Lione, perchè mi dica del buon
ricatto dato alli 2 pacchetti di libri per V. S. di queste
due fiere prossim[amen]te passate, se bene di quella
di Pasqua già m ’ha scritto ch’era andato bene.
Aspetto ancora con desiderio che il mio ordine a
V. S. di non torre più la Biblioteca Patrum gli sia gionto
a tempo, già che i librari di Ven[ezi]a n’aspettano ;
non dico già così dell’Appendix Bibliothecae Patrum
Parisiensis fol., quando V. S. pensi, che non possa
venire a questi librari insieme con la Bibliotheca Pa­
trum. Io m’ho fatto venir da Lione : Les ordonnances
et E dits des rois de France et se bene ho specificato

�loro che le mandino selon l'ordre d ’iceux, nondimeno
non m’hanno voluto intendere et m’hanno mandato
quelle che vanno regolate sec.o le materie, nel modo
che le distinse il Rebutto. Hora io priego V. S. che
mi dica, se a chi ha queste che m’hanno mandate, sia
di più necessario haver l’altre, selon l'ordre des Roys,
nè miri V. S. tanto all’uso quanto alla curiosità, perchè
me ne vorrò provvedere bisognando. Et dicami V. S.
il millesimo loro perchè sono in due vol[u]mi il p[rim]o
in folio ; et il 2.° (suite et continuation) in 8.° per R o­
berto Stefano.
Altre volte V. S. mi cominciò a dire la differenza
ch’era fra le cosmografie de Teuet et del Belleforest
et poi non volse passar oltre, con dirmi che tanto poco
conto si potea far dell’una, adesso harei caro, che la
S. V. finisse di dirmene il suo giuditio con farmi sapore
di più quale di loro ha più spaccio et me la spedirà
con due righe. Un mio amico di Vienna mi scrive queste
parole : « D ixit D. Sambucus H [enricum] Stephanum
ad eum scripsisse Francisci Porti commentarios et
versionem in Apollonium (intellegit grammaticum) qui
k [ s[a ]

συντάξεως et editus fuit ab Aldo fol. cum Theodori

Gazae gramm[ati]ca jamdudum sub praelo esse et exi­
stimare se jam in lucem prodiisse, cum Cuspiciani
versione ». Di tal versione d ’Apollonio per Cuspicia­
num ho ritornato a scriverne al mio amico di Vienna,
ma n’ho voluto di più far un poco di motto alla S. V.
so per sorte ella n’avesse notitia per esser stampata
in coteste parti.

�Ho veduto in una nota di Francfort che le machine
del Bessone siano state aiutate della dichiar[atio]ne
dimonstrativa per un Fr[ances]co Beroaldo, nè so se
sia vero e se quelle che la S. V. m’ha mandate siano
tali. Stia sana V. S. insiemo con Mons[ignor] di Thou
et mi comandino et le bacio la mano.
Di Padova, li 14 di nov. 1578.
Di V. S. molto magnifica servitore affez.mo
G. V. Pinello.
[Au dos]

A Monsieur
Monsieur Dupuy, conseiller du Roy
Paris.

5.
( f. 66 )

M[olto] M[agnifi]co S[ignor] Oss[e rvandissimo]
Vennero i libri a m[essere] Pietro Lungo et io hebbi
i miei tre pacchetti ch’ella m’ha indiritti per lui ; con
quelli V. S. m’ha arrichito tante cose n ’ho trovate
secondo ’l mio gusto e gliene rendo quelle maggiori
gratie ch’io posso.
Vorrei che la S. V. ancora mi facesse intendere
d ’havere ricevuti tutti i libri che gl’ho inviati et di
più che mi comandasse qualche cosa di qua, overo che

�mi desse ordine di rimborsarla di quel di più che harà
speso per me, per supplir in qualche modo al mio de­
bito, et ne la priego con mandarmi un po’ di nota di
n[ost]ri conti, secondo ch’ha fatto altre volte. Aspetto
di più risposta ad altre mie et l’aspetto con desiderio
non tanto per mio conto quanto per serv[iti]o suo,
accioche dovendo io provederla di qualche libro altro
lo possa fare in tempo. Con che le bacio la mano cor­
dialmente. Che ’l S.r Iddio la conservi in ogni felicità .
Da Padova, li 9 di Gennaio 1579.
Di V. S. molto magnifica
servitore aff.mo
G. Vinc.o Pinello.
A Monsieur
Monsieur Dupuy conseiller du Roy
Paris.

6.
(f. 67)
M[olto] M[agnifi]co S[ignor] mio Oss[ervandissi]mo.
Queste poche righe a V. S. per invitarla alla sfug­
gita, come è mio costume, et per ricordargli che volendo
qualche libro di qua o per lei o per suoi amici, me ne
dia ordine in tempo di poterla servir et di gratia mi
comandi assai perchè mi sarà occasione di tanto mag­
gior piacere.

�Qui di sotto gli nomino alcuni libri ch’ho pensato
di mandargli con opinione che possano esser di suo
gusto, tra quali vorrei mandargli il Quintil[ia]no di
Lazaro Bonamico, ma ne dubito per esser di carta
pecora et di peso et però me ne dirà il suo volere. Venne
messere Pietro Longo, ma non m ’ha saputo dire del­
l’ultimo mazzetto di libri che gli diedi per V. S. s’è
andato, perchè si partì di fiera innanzi che vi giunges­
sero alcune sue balle dove era detto pacchetto, m’as­
sicura nondimeno d ’haverne lassato buon ordine a
m[essere] Lazaro Zetzner, acciochè subito arrivato,
s’inviasse a V. S. Hora, sebene io credo che sia per
esser, come lei dice, ne lo terrò ciò non ostante solle­
citato. Mando a V. S. copia d ’una iscrittione greca,
ch ’è stata cavata da un marmo ritrovato in Sitia luogo
di Candia, dove leggerà V. S. alcuni particolari molto
bolli. Vi sono molte parole che ci fanno difficultà, non
so se per esser state mal trascritte o puro per la varietà
di dialetti o più tosto in parte per un conto e ’n parte
per l’altro. La S. V. la conferirà a quei valenthuo[min]i
et me ne dirà poi il loro parere. Io la priego, come la
priegai mai di cosa alcuna, di non farmi star più in
espettatione della formula del Critico, secondo l’opi­
nione del Scaligero, con farmi sapere le conditioni es­
sentiali et accidentali, che si richieggono a chi vuol
far tal professione, con darmi ess[empio] d ’alcuno del­
l’antichi che si sia più accostato a tal segno et l’istesso
de Moderni. V. S. di gratia non mi manchi se m’ama

�come so che fa. Facciami gratia di mandarmi un poco
di nota delli libri nuovi, di costà, et degnisi di darmi
risposta piena all’altre mie, che gl’ho scritte.
Con che finisco et le b[acio] la m[an]o per dar luogo
alli libri che penso di mandargli.
Di Padova alli 27 di X .bre 1578.
Ant.o Scaino, Sulla politica d ’Arist[otel]e R o [ m a]
in 4.°
Franc .o Ven.o de generatione : questo libro potrà
accompagnarsi con la Filosofia del Piccol[omi]ni.
La Vita Nuova di Dante. Questo è un libretto di
Dante, dove egli si commenta alcuni suoi sonetti.
[A u d o s]

A Monsieur
Monsieur Dupuy, conseiller du Roy
Paris.

7.
(f. 68)

M[olto]

M[agnifi]co S[ignor] mio

Oss[ervandis­

si]mo,
Ho consegnato a m[esser] Pietro Longo un mazzetto
di libri per V. S.; il quale sarà dato in fiera di Francfort
all'Wechelo et noterò qui di sotto i libri. Ho mandato
tutto quello ch’ho pensato poter essere in qualche modo

�di suo gusto, già che non havea ordine da lei di man­
dargli altro et delli libri che ra’era rimasto a proveder
il Signor de Thou non me n’era capitato alcuno. Harei
ben mandate anche per lei l’historie pistoiesi, ma non
n’erano ancora in Vin[ezi]a et quelle che mando al
S. Jac.o Corbinelli mi sono state mandate per lui da
Fior[en]za, ma a quest’altra volta supplirò, perchè è
libro degno di V. S. et starà bene accompagnato con
l’historie de’ Villani. Non ho messo nel mazzo il Quin­
til[ia]no tocco da Lazaro Bonamico per non haverne
havuta la sua intentione, essendo libro di qualche peso
per essere in carta pecora. Non ho manco mandato
il Veniero de generatione perchè m ’è riuscito libro di
più questioni, che perchè havesse potuto far compagnia
all’opere d ’Alessandro Piccolomini in hoc g[e]n[er]e.
Supplico V. S. che si degni farmi provedere d ’un
Lexicon Morelii, quello ch’ha per titolo : Verborum
latinorum cum graecis latinisque conjunctorum commen­
tarii per Morelium 4.° Paris, et se si trovasse legato
tanto meglio, ne importarebbe punto, che fusse usato
purchè fusse intiero. Messer Francesco Patritio ha
quasi in ordine il 2.° e il 3.° tomo discussionum peri­
pateticarum, il 2.° contiene concordia Aristotelis cum
Platone et philosophis Platone antiquioribus, il 3.° d i­
scordia Aristotelis cum Platone etc. Oltre di queste
discussioni, ha di più per dar fuori. Thesaurus sapientiae
veterum in I X libros divisus, di che ho voluto dar aviso
alla S. V. ricordandomi ch’ella me ne dimandò altre

�volte. Non più a V. S. con questa che b[aciar] la mano
et raccomandarmi nella sua buona gratia.
Di Padova, alli X X di Febraio 1579.
di V. S. molto magnifica
serv.re aff .mo
G. Vinc.o Pinello
Libri che sono nel mazzo :

A Monsieur
Monsieur Dupuy conseiller du Roy
Paris.

8.
(f. 69)
Molto M[agnifi]co S.r mio Oss[ervandissi]mo
Mi paiono anni nonchè mesi che mi trovo senza let­
tere di V. S. et veramente è molto ; se le desidero, lei
lo sa, si come io so, che sono anche molti gl’affari suoi,

�ma credo certo, che ’l mio desiderio d ’havere sue let­
tere sia maggiore, pure di tutto io mi rimetto al suo
beneplacito.
La V. S. ha avuto un pezzo costà il Scaligero, et
se si sarà dichiarato o ’n scrittura o in altro modo d’in­
torno all’idea del critico, mi sarebbe di gran contento,
l’haverne i frammenti della sua opinione se non altro
et mi vado imaginando che chi potesse haver copia
della Epistola, che dovea andar in faccia del Manilio
et poi non n ’è andata, se ne vedrebbe qualche vestigio,
et por haverla, se si può, v ’imploro il suo aiuto, nè starò
a protestare che tutis auribus, tenendo per confesso
ch’ella mi conosce a bastanza. Vorrei anco sapere
(perchè mi è necessario) della versione di Apollonio
grammatico π[ί|ο&lt;] συντάξεως, la quale s’aspetta dal Porto,
per mezzo della stampa d ’Henrico Stephano, se real­
mente si può aspettar di breve, et se quell’autore si darà
fuori greco latino con annotazioni et commenti o come.
Vorrei intendere che fussero pervenuti in V. S.
tutti i libri che gl’ho mandati sin qui, per via di Franc­
fort et di Lione, ne starò a replicargli, havendoglielo
detto più volte con altre mie. Vorrei anco sapere come
stiamo ne’ nostri conti et se V. S. si degnerà farmi questa
gratia, ne le resterò con molto obligo, havendo gran
voglia d ’uscir di debito dopo tanto. L ’altr’hieri mi
venne fatto di vedere la Chronica Leonis Hostiensis
et la presi per Mons[ignor] di Thou, non so se harò
fatto cosa a proposito et me ne darà aviso ; sono stato

�anco per prendergli un Hesiodo greco co ’l commento,
ma ho dubitato ch’egli se ne sia di già provisto, scri­
vami di più questo.
Ho in ordine per lei l’historie pistoiesi et la retorica
d’Ar[istote]le tradotta dal Riccobono con scholie. Hab­
biamo di più in 4.° la Vita del Duca Cosimo di Fior[en]za
per un Baldini. Il commento di P[ao]lo Manutio sulle
familiari si stampa et ha passato i due terzi, tanto che
si può aspettar per finito con la fin di Maggio. Non altro
a V. S. che basciargli la m[an]o et pregargli dal S[ignor]e
ogni contento.
Di Padova, alli 17 di Aprile 1579.
di V. S. m. m.ca serv.e aff.mo
G. Vinc.o Pinello.
A Monsieur
Monsieur Dupuy conseiller du Roy
Paris.

9.
(f. 111)
Mons[ignore],
Intesi de’ primi travagli di V. S. et poi come si era
cominciata a liberarsene che piaccia a Dio di farmi
intendere il resto, et che la S. V. si ritruovi in stato
tale che non s’habbia a dubitare di simili mutationi,
che sarà dei maggiori contenti ch’io mi possa havere.
Hebbi già molti mesi sono le lettere di V. S. con la

�tavola del codice Henrico per mano di Mons[igno]r
di Vadancourt, signore tanto gentile et da bene che
mi starà sempre nell’animo, havendomi lasciato con
sommo desiderio di poter fare per sua Signoria di lon­
tano quanto non ho potuto fare d’appresso come che
io ne l’habbia tenuto sollecitato più volte.
Non lascierò anco di dire a V. S. come a la fiera pas­
sata di Francfort le mandai un mazzettto di libri che
secondo intendo si truova tuttavia in potere del Sil­
burgio con commissione di mandarlo alla S. V. quando
havesse stimato di poterlo fare sicuramente per cotesti rumori, et perchè la S. V. sappia la qualità de’ libri
ne le torno a mandare con questa la nota. Dirò anchora
questo a V. S. che è un pezzo che tengo apparecchiata
per lei una scatoletta di semi chiestimi altre volte da
lei, quali restano tuttavia appresso di me per diversi
rispetti, quali cessando come desidero segua quanto
prima, veniranno a truovare la S. V., alla quale per hora
non dico altro se non che le bacio cordial[men]te la
mano che V. S. lo doni ogni vero contento.
Di Padova, li 22 d ’Agosto 1589.
di V. S. molto magnifica
aff.mo Servitore
G. V. P inello.
Nota di libri mandati a Francfort per mezzo di
messer Francesco di Franceschi libraro in Venetia da

�consignare in Francfort, franchi di porto alli heredi
dell’Wechelo per mandarli a Monsieur Dupuy in Parigi :
Pappi collectanea mathematica, Pisauri f.o
Uberti Folietae Historia Genuensis, fol.o
Eiusdem, de sacro foedere, in 4.°
Eiusdem, Tumultus Neapolitanus, in 4.°
Historia de Firenze, di Jac.o Nardi in Fiorenza, 4.°
Historia della China di Gio. Gonzales, 4.°
Vita Reginaldi Poli Andr. Duditij, 4.°
Historia Andr. Aurij per Sigonium, 4.°
Vita di Pio V di Gerolamo Catena, 4.°
Petrus Ciacconus de Triclinio etc., in 8.°
Theodosius Maurolyci etc., fol.o
Bonincontrus in Manilium, fol.o
Cassianus Romae, 8.°
Psalterium Armenum, 8.°
Numatiani Itinerarium.
Notae in Catonem Varronem etc. Fulvii Ursini, 8.°
Annales Baronij, fol.o
De particulis linguae gr. Matthaei Devari, 4.°
Phytognomica J. Baptistae a Porta, 8.°
[A u d o s|

A Monsieur
M. Dupuy conseiller du Roy
Paris .

�10 .
(f. 112)
Mons[ignor]e
Ho la lettera di V. S. delli.... [sic] di febraio resami
dal pedone che suol fare alle volte questa strada, dove
se bone ho veduto quanto non aspettava per conto della
sua sanità et altro, che n ’ho sentito travaglio, tuttavia
n ’ho ritruovato delle cose ch’in qualche modo me n’han­
no potuto consolare. Nè lascio di pregar Iddio che mi
conceda più puro questo bene per l’avvenire et la S. V.
per sua cortesia sarà contenta darmene aviso alla gior­
nata, che sa pure il piacere ch’io sento d ’ogni sua pro­
sperità. La ringratio poi dell’offitio, ch’era per fare in
mio nome con Mons.r de Tou, sicome le dico della
memoria, che gl’era piacciuto tenere de ’ miei desiderii
in materia di quei libretti, quali mi saranno carissimi
a suo tempo. Ho mandato il libro di Roberto Titio, che
la S. V. mi dimanda al S.r Francesco Salvatori mercante
in Lione, dicendogli che ne segua l’ordine di V. S., se
però per avanzar tempo non se le presentasse qualche
buona occasione di farglielo tener prima. Ho raccoman­
dato più volte il fagotto di libri al Silburgio, et ultima­
mente gliel’ho replicato, si come mi ha promesso sempre
di fare.
Harei da dire molte cose a V. S. ma questo ancora
mi viene interdetto da’ tempi, che ci prescrivono sino

�alla carta : forse ch’usciremo una volta di tante an­
gustie et ci ricorderemo con commune piacere de’ tra­
vagli passati, con che le bacio la mano come fa Mons. di
Vulcob salutat [déchirure] nome.

'

Che N. S. le doni ogni contento.
Di Padova li 2 di Giugno 1593.
Di V. S. molto magnifica
aff.mo serv. G. V. P inello.
A Monsieur
Monsieur Dupuy.

��IN D EX DES NOMS PROPRES

A bain (Mons.r ), 146.
Abbaco (Dell’) P ., 214.
Académie de Palais, 98.
Acciaiuoli D on., 183.
Aemilius P robus, 166.
Aflitti (D ’) Scip., 211, 212.
Alam anni F r., 68, 70, 71.
"
Vinc., 6 6 .
Albertin elli, 68.
Alençon (Duc d ’), 47, 48, 52,
54, 56.
Alighie ri D., 18, 37, 154, 271,
273.
Allacci, 18.
Allemagne, 43.
Alva (D ’), 180.
Amorevoli B ., 101.
Anduino, 6, 235, 239, 240, 249.
Angela d a Fuligno, 150.
Angelo (Messer), d e Lyon, 13.
Angers, 244, 250.
Angleterre, 43, 47.
Anjou (Duc d ’), 3, 48, 56, 58,
73, 74.
Antonio d a F errara, 191.
A nvers, 205, 265.

Apollonius D yscole , 105, 113,
114, 120, 267, 274.
Apuleius, 253.
A ristophane, 94.
A ristote , 114, 143, 170, 187,
188, 191, 229, 271, 272, 275.
A rques (D ’), 79.
Arrighi Alam ., 59.
Assise , 264.
Audebert, 82, 227 et suiv., 239,
263, 265.
A ugusta, 60.
A uguste, 189.
A ugustin (Saint), 214, 215.
A uratus, 168.
A urius A ndr., 277.
Ausonius, 133.
A utraguet, 236 .
Avignon, 35, 45, 62.
Baccio d ell’Alicorno, 265.
Baïf, 13, 119, 154 et suiv.
Baldini, 275.
Bandini (Les), 13, 36, 39.
»
Francesco, 14, 36, 38,
39, 44.

�B andini Mario, 36.
»
O ttavio, 36.
»
Pierantonio, 36, 39, 44,
46, 135, 142.
Bargaeus, 76, 77, 82, 230.
Baroniun (Card.), 128, 277.
B a stîmens du Ce rceau, 261.
Beaulieu (Paix d e), 3, 99.
Bellay (Du), 95.
Belleau, 95.
Belleforest, 267.
Bellièvre (De ) P o m p., 119, 219,
235, 256, 257.
Bembo, 192.
Benvoglienti U., 18.
B ernard (Saint), 73, 81.
Beroaldi, 139.
B essone, 268.
Bergerac (Paix de), 3.
Beriguardo, 45.
Betti, 13.
Bèze (De ) T h., 175.
Bible, 81, 189.
Bibliothoea P a tru m , 266.
Blois, 55, 77, 78, 79, 190, 252.
Bonamico L az., 270, 272.
Bonincontro, 277.
Borghini, 28, 100.
B ottero, 253.
Bouchage, 244.
Boulogne, 263.
B ourbonlancy, 76, 77, 255.
B oullancourt (Mons.r d e ), 84, 85.
Bourbons, 205, 233.
Bourges, 174, 177.
Bourgogne (Mons.r d e), 203.
Bouti, 108.
Brissac, 2 44.
B rutus Joli. Mich ., 36, 112.

Bulleaud P ., 210.
Buontalenti, 36.
Busini J . B., 26.
Bussy, 74.
Caiazo, 42.
Calvine, 96.
Candia, 270.
Capponi A ., 68, 69, 71.
Cardano, 129.
Caro, 31, 96.
C arpen tarius, 166.
Casaubon, 136.
Cassianus, 277.
Cassiodore, 53, 96.
Castelvetro, 36.
C atena G ir., 277.
Catherine (Sainte), 69, 130.
Caton, 181, 182.
Catulle, 96, 138, 139, 140, 159,
160, 189, 218, 261.
Cavalcanti Baccio, 212, 238.
»
Lucrèce , voy. M ad .me
Del Bene .
Chabane, 70.
Cham béry, 61.
Charles IX , 38, 51, 187, 191.
Chastillon (Card, de ), 75.
C hiaram onti Ann., 68, 69.
Ciacconua P ., 277.
Cicéron, 188, 219, 220.
Cino d a Pistoia, 201.
Celse, 245.
César, 129, 136, 169.
Cognac, 187.
Corbaccio, 5, 42.
Corbinelli Angelo, 26.
»
Antonio, 26.
»
Bartolomeo, 26.

�Corbinelli B ernardo, 27, 33, 41,
45 e t suiv.
»
Giovanni, 26 .
»
Jacopo (aìné), 83.
»
Ludovico, 49.
»
M atteo, 21.
»
Pandolfo, 27.
»
Parigi di Tomaso, 26.
»
Piero, 26.
»
Raffaello, 27.
»
Tomm aso di P iero, 26.
Cornelius Probus, 166, 182.
Corte, 14, 50, 58.
Coligny (A dm iral de), 6, 33,
186, 197, 199.
Condé (Prince de), 3, 84, 189,
238, 244, 249.
Conti (Giusto de’), 85, 191.
Cracovia, 60.
Crescin i, 19.

Cujas,

220

.

63,

133, 174 e t suiv.,

Cuspicianus, 267.
C yprianus, 37.
D andino, 257.
D anès P ., 168 et suiv.
D aniel, 162 e t suiv.
D ati, 253.
D au rat, 167 et suiv.
D avanzat i B ., 28, 36.
D avila A., 57.
»
Cesarina, 239.
»
E n r., 18.
»
F r., 56, 67, 236.
De Bois (Monseign.), 255, 256.
De la Marche Ol., 130.
De la Scala M art., 129, 134.
Del Bene (Abbé), 6, 14, 20, 67,

98, 100, 101, 106, 135, 142,
160, 174, 176, 197, 198, 204,
205, 214, 220, 234, 237, 238.
Del Bene A lbert, 42, 197.
»
A lexandre, 42.
»
François, 42.
»
P ierre, 42, 65, 197.
»
(Mad.me), 41, 42, 69,
80.
Delphinato, 241.
Del Rosso P ., 18.
D em etrio P h alereo, 37, 50, 72,
74.
D esportes, 95, 97, 99.
De T hou, 119, 172, 218, 265,
268, 272, 274, 278.
D evaris M atth ., 277.
D ionysius, 115.
D ittam ondo, 214.
D uditius A ndr., 277.
Du Mayne, 236, 241, 243, 245,
247, 252.
Du Plessis, 205.
D upuy Cl., 13, 15, 20, 55, 82,
122, 126, 129, 137, 139, 140,
146, 153, 158, 159, 163, 191,
201, 210, 218, 234, 240, 246,
259 e t suiv.
D uretus, 141.
Du Tillet, 179, 182 et suiv.
É lisabeth d ’A utriche, 53.
É p ernay, 65.
Equicola M., 123.
Eschyle, 245.
Eschini H ., 68, 71, 72.
Esparnon, 241, 245.
E ste, 235.
» (Alphonse d ’), 47, 52, 78.

�E stienne H ., 1, 6, 103 e t suiv.,
128, 132, 146, 148, 175,
213, 220, 267, 274.
»
R ., 106, 118, 267.
Estoile, 3.
Euclide, 152.
Fabritio, 240.
F arnese (Card.), 30.
Fauchet Cl., 13.
F errare, 78, 209.
F erriero, 205, 238.
Festus, 147.
Flandres, 181.
Fleix (Paix de), 3.
Florence, 28, 265, 272.
Florent Chr., 139.
Folieta U ., 277.
Fontainebleau, 55, 59, 82, 181.
Forget, 67, 68, 247.
Franceschi (De’) F r., 277.
F rancfort, 263, 266, 268, 271,
274, 276, 277.
François II , 95.
Fregoso A ur., 33, 34.
Gaglione, 51.
G aza T h., 267.
Gelli, 64.
Gelosi (Les), 101.
Gènes, 39, 55.
Genève, 107, 118.
Gennuri, 77.
Gen tillet, 175.
Gesnor Conr., 129.
Ghenna, 234, 241, 246.
Giacomino, 45, 242, 252.
G iannotti D on., 13, 32, 36, 39,
44, 246.

Giocosa, voy Joyeuse.
Giorgi, 264.
Girolami Bern ., 41,68, 69, 71, 72.
Girolamo, 31, 87.
Gonzales J ., 277.
Goropio, 265.
Grégoire X I II, 177.
Griphe A., 206, 210.
G uarino, 26, 139.
G uascogne, 237.
Guicciardini, 65.
Guilielmus J ., 147, 148, 220.
Guillaudin Melch., 126.
Guises, 3, 204, 205, 236, 2 42, 246 .
H émery , 67.
H enri II , 95.
H en ri I I I , 2, 3, 48, 6 1, 63, 64,
65, 66, 72, 83, 85, 92, 93, 95,
97, 98, 99, 116, 118, 143, 145,
158, 191, 223, 224, 234, 236,
237, 242, 243, 244, 245, 252.
H enri IV , 145.
H enricus Ju n iu s B rutus, 203.
H érodote , 106 et suiv.
H ésiode, 275.
H ierusalen, 260.
H ippocrate, 127, 140, 141.
H om ère, 251.
H ôpital (Michel de l '), 171, 179
e t suiv., 181, 219, 238.
H otm ann, 175.
H uguenots, 236, 238.
Huillier (Mad.me d ’), 85.
Jacopone, 66, 74.
Jam y n , 95, 99.
J a rnac (b att. d e ), 3.
J asone, 74.

�J o v a, 36.
Joyeuse, 244.
La Boé tie, 191.
Lam bin, 43, 163, 165 et suiv.
L a Planche (R égnier d e), 43,
184, 193, 194, 195.
L a Rochepozay, 146.
Laschi, 59.
L atini B runetto, 40.
Le F èvre, 15, 220, 236 .
Lenzi (Monseign.), 30, 31.
Leo H ostiensis, 274.
Libane, 13, 240.
Lim aver G., 15.
Limoges, 70.
Lippom an, 216, 218.
Lipsius J ., 46, 125, 147.
Livrone, 63.
Lolgio, 139, 170.
Londres, 203.
Longo P ., 26 1, 263, 264, 266,
268, 271.
Lorraine (Card, de), 62, 63, 203.
Louvre, 262.
Lucrèce, 166, 188.
L yon, 32, 40, 41, 44, 62, 63,
234, 26 1, 264, 266, 274.
Machiavelli, 36, 183, 184, 187,
193, 249.
Machon, 240.
M addalena (Mons.r do La), 240.
M agalotti V., 13, 40.
Magny, 95.
Malassiso, voy, Mesmes (De).
Mandelot, 118.
Manilius, 101, 127, 128, 142,
145, 26 1, 274, 277.

Manto u e, 111, 209.
Manuzio P ., 275.
Manzuolo B., 108.
March (Osias), 154, 156, 260.
Marmi A. F r., 18.
Marseille, 45.
Martelli Raffaello, 106.
»
Ugolino, 85, 207.
M artin J ., 141, 142.
Meaulx, 54, 55.
Meaux, 187.
Médicis (de) Catherine, 18, 38,
57 et suiv., 60, 61, 64,
66, 67, 70, 72, 73 e t suiv.,
74, 79, 81, 153, 190, 213,
227, 228, 240.
»
Cosimo, 33, 45, 275.
»
Francesco I, 66, 67, 71.
»
Lorenzino, 216.
Me morancy, 194, 238, 253.
Mercure (Duc de), 244.
Mesmes (H. d e), 38, 119, 159,
160, 16 1, 162, 169, 179, 189,
210, 215, 218.
Micheli, 69.
Milan, 248.
Mondovy (Mons.r de ), 257.
Montaigne, 91, 92, 94, 221,
222 .
M ontauto, 33.
Monte mayor, 155.
M ontmorency, 33, 34, 43, 192,
193, 203, 200.
Montponsior, 202, 230, 244.
Morelius, 272.
Morgante , 130, 236.
Morosini, 157.
Moulins, 41, 208,
M uret, 103, 139, 26 1.

�N an cy, 248.

N andinum (E pistu la ad), 142.
N aples, 248.
N ardi -J., 277.
N avarro (Princes d e), 3, 84, 242.
»
(Roi d e ), 205, 236, 238,
252.
»
(Hoino do), 201, 245.
»
(Discours de ), 204, 234,
246.
N azaret (Monseign. de ), 69, 84,
234, 235, 245, 253, 257.
Nevers (Duc d e), 199, 200, 202,
245.
N îmes (Monseign. d e ), 213, 214.
N iphus F ., 170 et suiv.
J ., 170.
N olhac (De ), 15, 20.
Normandie, 239, 250.
Noue (La ), 160.
Noyou (É vêq u e d e ), 243.
Ollainville, 100, 145.
Orlando, 130.
Orléans, 55, 77, 230.
Orsini F ., 277.
»
T., 68.
O tt A., 20.
Oyse l , 205, 245, 247.
Padoue, 37, 39, 106, 239.
P a n c io tti F el., 15.
Panicarola, 6.
Pappus, 277.
Paris, 32, 34, 37, 38, 40, 41, 44,
47, 77, 79, 80, 251, 262.
Parm e (Prince d e), 204.
P a ru ta P., 273.
Passav an ti Jac ., 215.

Passera t, 140, 154, 159 e t suiv.,
16 1, 162, 190, 218.
P a tisson Mam ., 126, 136, 144,
151.
P atrizi F r., 272.
P eristiani A tan., 19.
P étrarq u e, 191.
Pétrono, 133.
Philippe I I , 14, 155, 157, 181,
253.
Pibrac, 57, 58.
Picardo, 265.
Picchen a Curz., 68, 72.
Piccolom ini Alex., 271, 272.
Picot, 20.
Pigafetta , 6, 122.
P igna J . B ., 128, 129.
Pillevé (Archevêqu e d e Sens), 49.
P in d are, 40.
Pipo, 45.
Pise, 28, 30, 230, 231.
Pitheo F r., 266.
P ith o n P., 132, 220.
P lantino, 266,
P laton, 272.
P lau te, 137, 147.
Pline, 76, 113, 136.
Plotin, 192.
P lu tarq u e, 168.
P oitiers ( A b bé de), 237.
Poliphile, 152.
Pologne, 58, 59 e t suiv., 63.
Polybe, 266.
Pom m ier Isab., 47.
P orphyre, 111, 114, 213.
P o rta (J. B . a P orta), 277.
P orti F r., 267.
P oste l, 66, 135, 136, 149 et suiv.
P roperce, 138, 139.

�Q uintilien, 270, 272.
R abelais, 87, 9 2, 94, 95, 224.
R ajn a P ., 19.
Rebutto, 267.

Roggio (É vêque d e ), 235.
R esa (De ) J ., 157.
R etz (Comte de ), 83.
R iccobono A., 127, 275.
R idolfi L., 36.
(Le Card.), 39.
Rinieri A., 36, 211.
»
F r., 53.
L., 40, 41, 47, 53, 55, 108.
Stoldo, 36.
Rochelle, 56, 57.
R ofia G ir., 29.
Roissy, voy. Mesmes ( D e ).
R om e, 28, 30, 37, 46, 77, 80,
82, 83, 85, 234, 235, 246, 248,
252, 253, 256, 259.
R onsard, 91, 99.
S aint-B arthelém y, 3, 56, 57, 187.
Saint-G erm ain (Paix d e ), 185.
Sainte M arthe (De ) Scev., 218.
S aint M artin des Champs, 149.
Saint-M aur, 79, 82, 169, 255.
Saint-V ictor H ., 207, 208.
Salerni (Oratio), 14.
Saliusto, 64.
Salluyre, 110.
S alutati Col., 2, 222.
Salvatori F r., 278.
Salviati, 16, 84, 100, 172, 246,
249, 256.
Salvini Salvino, 18.
Sancy, 119.

S an ta Croce (Mons.r), 257.

S an ta G iustina (Prieure d e ), 114
Santi A ur., 33.
Saracini Sin., 67, 68.
Savoye, 202, 257.
Scaino A., 271, 273.
Scalabrino, 37.
Scaliger J . C., 129.
»
J . J ., 101, 125 e t suiv.
158, 160, 175, 218, 262
265, 270, 274.
Sén èque, 55.
Senne, 207.
Sennucoio, 214.
Sens (Archev. d e ), 107.
Sernigi, 69.
Sidone A pollinaire, 96 .
Sigonio, 142, 143, 144, 219
220, 221, 259, 263, 264
277.
Silburgio, 278.
Sirlet (Card.), 169.
Sitia, 270.
Sixte (Card.), 177.
Soldo (Del) P ., 52.
Solena Santo, 251.
Solinus, 115.
Sophia m os Nic., 133.
Sorbonne, 223, 224, 245.
Stadius, 140, 144.
Stazio Ach., 145.
Strozzi Chirico, 18, 19.
»
Filippo, 211, 251.
»
Piero, 111, 112, 211
212, 213.
S tufa Jules, 27.
Suse, 39.
Svetone , 182.
Sym m aque , 9 6.

�T a c ite , 57, 16 8, 172, 189.

Tasse T ., 37, 38, 52.
T aurelli, 140.
T avannes, 190, 197 e t suiv., 201.
T ertullien, 168, 169, 246.
T euet, 267.
T héocrit, 168.
Théodosius, 277.
T héophraste, 105, 136.
Thorino (Da) G. voy. T urin.
T hucydide, 201.
T ibulle, 138, 139.
Tinghi P h ., 206.
Titio R ., 278.
T ornabuoni L., 69.
Tosinghi P . P ., 69.
T urin, 39.
»
(De) G ir., 33.
»
» J ., 33, 34.
T urnèbo, 144, 167.
U baldini, 19, 130, 135, 159.
V adanco u rt (Mons. d e ), 276 .
Valence, 63, 174.
Valla G., 137.
Valois (H enri d e ), d u c d ’Anjou,
voy. Anjou.
Varchi B ., 26, 30.
V arron, 113.
Vascosan, 94.

V aude m ont (Mad.lle d e ), 47, 76,
78, 79.
V audem ont (De) Louise, femme
d ’H enri I I I , 34, 78, 79, 84,
213, 235, 257.
Veniero, 272.
Venino F r., 271.
Venise, 39, 6 1, 209, 264, 272.
Ven tu ri R ., 69.
Verino M., 25, 231.
»
U., 227 e t suiv.
Vertunianus, 140.
V ettori P., 142, 143, 144,167,222.
Vianello, 220.
Vienne, 267.
Vignay, 180.
Vigny, 44.
Villani G., 134, 2 49, 272.
Villehardouin, 83, 213.
Vincenne, 262.
Vincen t, 141.
Virgile, 29.
Volterre, 29.
Vulcob (Mons , d e ), 279.
Vydeville, 83.
Wechel, 264, 271, 277,
Witardo, 259.
Zeno A., 18.
Zetzner L ., 270.

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                <text>Université Grenoble Alpes. Bibliothèques et Appui à la Science Ouverte. BU Droit et Lettres. C768</text>
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                <text>Il theatro del mondo di Abraamo Ortelio. Nelquale distintamente si dimostrano in tavole tutte le provincie, regni, &amp; paesi del mondo, al present conosciuti ;</text>
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                <text>con la descrittione delle citta, castelli, monti, mari, laghi, et fiumi di essi; le popolationi; i costumi, le ricchezze, et altri particolari desiderabili.</text>
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                <text>Ridotto dalla forma grande in questa piccola, per maggior commodità di ogniuno.</text>
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                <text>Con una tavola delle cose piu degne che nell'opera si contengono.</text>
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          <name>Dublin Core</name>
          <description>The Dublin Core metadata element set is common to all Omeka records, including items, files, and collections. For more information see, http://dublincore.org/documents/dces/.</description>
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      <description>A resource consisting primarily of words for reading. Examples include books, letters, dissertations, poems, newspapers, articles, archives of mailing lists. Note that facsimiles or images of texts are still of the genre Text.</description>
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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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