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                    <text>��������ROLAND FURIEUX

�Imprimerie de H . Fournier et C e, 7 rue Saint-Benoît.

�ARIOSTE

ROLAND FUM EUX
TRADUCTION

DE P A N C K O U C K E

ET F R A M E R Y

nouvellem ent revue et corrigée
AVEC UNE NOTICE SUR LA VIE DE L ’A RIOST
E

ANTOINE D E LATOUR

T O M E

P R E M I E R

PARIS
PAUL MASGANA, LIBRAIRE-ÉDITEUR
12 GALERIE DE L’ ODEON

1842

��LIB R A IR IE PAUL MASGAN A ,
12 GALERIE DE L’ODÉON.

E n vente :

ARIOSTE. - ROLAND F U R IEU X . Traduction de
Panckoucke et Fram ery, nouvellement revue et
corrigée; précédée d'une Notice sur l’Arioste, par
Antoine de L atour.‘2 vol. grand in-18............. 7 fr.
C o n fié e à la ré v is io n d ’ un h o m m e p ro fo n d é m e n t v e r s é d a n s la
co n n a iss a n ce d e la la n g u e e t d e la litté r a tu r e ita lie n n e s , c e lt e tr a ­
d u c tio n , d o n t le m é r ite a v a it é té s ig n a lé d éjà p a r G in g u e n é , e s t
d e v e n u e a s s u ré m e n t la m e ille u r e , c e st-à -d ire la p lu s fid èle e t la
p lu s c o m p lè te q u i a i t p aru en F r a n c e . L e s g r â c e s p iq u a n tes, la m a­
lic ie u s e b o n h o m ie , le s p ir itu e l la is s e r - a lle r d u p o è te d e F e r r a r e ,
y s o n t r e p ro d u its a v e c u n e s im p lic ité q u i , san s e x c lu r e l ’é lé g a n c e ,
e s t d u m o in s e x e m p le d e to u te s p ré te n tio n s é tr a n g è re s au g é n ie
m ê m e d e l ’o r ig in a l. U ne n o tic e , o ù l’ A r io s te e s t fin e m en t a p p ré c ié ,
c o n tr ib u e à fa ir e d e c e liv r e u n e p u b lic a tio n au ssi u tile q u 'a g r é a b le .

POÉSIES DE PÉTRARQUE. Traduction complète
par le comte F. de Gramont. 1 vol. grand in-18.
3 fr. 50 c.
«
«
«
«
«
«
«
«
«

« C e tte tra d u ctio n , la p r e m iè r e q u i a it é té fa ite e n F r a n c e , n ous
p a ra it d e s tin é e à d é c o u r a g e r c e u x q u i s e r a ie n t e n c o r e te n té s d e
tr a d u ir e P é tr a r q u e . M . d e G ra m o n t n e s 'e s t pas c o n te n té d e co m p re n d re la p en sé e d e son m o d è le , il c h e r c h e à p é n é tr e r d a n s les
m o in d re s s e c r e ts d e c e lt e c h a s te m u se, e t il e n re p r o d u it a v e c bo n h e u r le s g r a c ie u s e s h a b itu d e s A jo u to n s e n c o re q u ’ il s ’a g it d ’ u n e
tra d u ctio n en p ro s e . C ’e s t u n e g a r a n tie n o u v e lle d e la fid é lité q u e
M. d e G ra m o nt a ap p o rté e à son o eu vre. Sa p h r a s e , é lé g a n te e t
s o u p le , se p rê te a v e c u n e h e u re u s e h a rd ie ss e à to u te s le s a llu r e s
d e l’ o r ig in a l : P é t r a r q u e e s t tr a d u it. » ( J o u r n a l des D é b a t s . )

OBERON, poème de W ieland. Traduction entièrement
nouvelle. ( Sous presse. )

�POÉSIES D ’A U G U STE B A R B IE R .

I AMBES ET POEMES. 4e édition............

3 fr. 50 c.

L ’éloge de ce recueil est dans sa popularité. Depuis douze ans,
nul poëte n’a vu ses inspirations accueillies et comprises avec plus
de spontanéité, avec plus d’ unanimité que M. Auguste Barbier.
Cette muse vigoureuse, fière, brûlante, née sous le soleil de ju illet,
n’a rien perdu aujourd'hui de ses forces ni de ses attraits.

CHANTS CIVILS ET RELIG IEU X. 1 volume grand
in-18. .................................................
3 fr. 50 c.
M. Auguste Barbier a mis son remarquable talent au service d'une
grande pensée morale Son vers, souvent énergique, gracieux quel­
quefois, toujours souple et précis, célèbre les époques marquantes
de la vie sociale et de la vie privée, les termes qui en rehaussent le
mérite et l’ utilité, les vérités qui leur sont à la fois un guide et un
but. Ce livre est une belle manifestation poétique en même temps
qu’ un acte de haute moralité.

NOUVELLES SATIRES. 1 vol. in-8. . .

7 fr. 50 c.

On retrouve dans cette production plus récente la verve im pé­
tueuse, la forte versification et le génie original qu'on s’est plu à
reconnaître dans les ïambes, ces premières satires de l’auteur.

POÉSIES D E A. B R IZ E U X .

MAR IE, idylle bretonne. Troisième édition revue et
augmentée. 1 vol. grand in-18............... 3 fr. 50 c.
« M. Brizeux , comme un père qui invente toujours de nouvelles
« parures pour sa fille bien-aim ée, et qui seul ne la trouve jamais
« assez belle, M. Brizeux n’a point passé d’année sans enlever quel« que tache, sans ajouter quelque ornement à sa poétique Marie...
" Marie dut son premier succès à la naïve tristesse d’un chaste
« amour, à la nouveauté des images, à l’originalité bretonne de ses
« chants; écho de la lyre celtique, elle devra sa gloire durable à
« l'élégante pureté de la diction, à la science inspirée du vers, au fini
« d’un art irréprochable... »
( F r an ce l i t t é r a i r e )
« Marie est le livre poétique le plus virginal de notre temps :
« c'est même le seul véritablement tel que je connaisse. Aux jeunes
« filles, quel autre à donner, je vous prie? Si elles s’appellent Marie,
« il leur revient de droit avec un bouquet de fleurs blanches. »
( S a in t e -Be uv e .)

�LES T ERN AIRES, livre lyrique. Deuxième édition,
augmentée. 1 vol. grand in-18
3 fr. 50 c.
« Une des plus remarquables apparitions poétiques de la saison est
« le livre lyrique de M. Brizeux. C'est une pensée toute métaphy« sique qui sert de base à cette poésie de l'auteur si connu de Ma« rie ; mais l'inspiration qui l'anime est pure, suave et brillante,
« comme ou pouvait l'attendre du jeune Breton qui, après avoir dé« crit les mœurs et les paysages de son pays avec tant de charme, a
« puisé dans la retraite et dans l’étude une science plus profonde
« encore de son art. »
( J o u r n a l d e s D é b a t s .)

TELEN ANN ARVOR (harpe d’A rmorique), poésies
en langue celtique. In-18. . ........................... 1 fr.
LES BRETONS, poëme. ( P our paraître). . . .
MYOSOTIS, par Hégésippe Moreau. Nouvelle édition,
augmentée du Diogène , de poésies posthumes inédites, et d’une Notice par M. Sainte-Marie Marcotte.
1 vol. grand in-18
3 fr. 50 c.
Il serait trop long de répéter ici tous les témoignages de sympa­
thie qui ont répondu à la publication de ces remarquables poésies.
Leur réputation, d'ailleurs, est faite aujourd’hui, et citer le nom
d'Hégésippe Moreau suffit pour rappeler à la mémoire de tout homme
de coeur et de goû
t l’infortuné qui, par ses ouvrages autant que par
ses malheurs, a pris place à côté de ces génies mélancoliques et purs
qui ont nom Gilbert, Malfilâtre, Chatterton !

ONYX , par Charles Coran 1 vol. in-18. .

3 fr. 50 c.

Des inspirations fraîches et gracieuses, un sentiment vrai de l’art
e t un rare mérite de versification, ont dès l’abord recommandé aux
amis de la poésie ce premier ouvrage d'un jeune poëte.

LES SENTIERS PER D U S, poésies par Arsène Hous
saye. 1 vol. grand in-18.......................... 3 fr. 50 c.
Ce volume porte un cachet d’ individualité bien réelle. L'imitation
est un défaut complètement étranger à la manière de M. Arsène
Houssaye, manière toujours naïve, originale et piquante, qui lui vaut
une place à part au milieu des poëtes de notre temps.

�SOUVENIRS DE VOYAGES ET TRADITIONS POPU
LA IRE S, par X. Marmier. 1 volume grand in-18.
3 fr. 50 c.
C’est un album plein d’in térêt, où l’auteur a semé avec profusion
les descriptions animées, les gracieux épisodes, les contes piquants,
recueillis par lui dans ses pérégrinations à travers les provinces de
la France et de l'Allemagne, les plus riches en souvenirs historiques
et en sites pittoresques. Le moindre mérite de ces pages est la variété
de l’ instruction, ingénieusement cachée sous le charme d'un récit
toujours attachant.

NEMÉSIS, satire hebdomadaire, par Barthélémy.
Sixième édition. 2 vol. in-32.. . . . . . . . .
3 fr.
Tout est dit sur cette unique et hardie production , qui est désor­
mais un monument historique aussi bien que littéraire.

LOUISE, poème, par M. N. Martin. In-32. . .

1 fr.

Par la publication de nombreux extraits, la Revue de Paris avait
commencé, auprès de ses lecteurs, le succès de ce livre, qu’un pu­
blic nombreux a depuis justement confirmé.

PAMPHLETS POLITIQUES ET LITTÉRAIRES de
Paul-Louis Courier, suivis d’un choix de ses œuvres,
et précédés d'un Essai sur la vie et les écrits de l'au­
teur par Armand Carrel. 2 vol. in-32. . 2 fr. 50 c.
Courier compte désormais parmi les auteurs classiques: Ses pam­
phlets, comme ses lettres, sont en tre les mains de tous les hommes
de goût , qui les recherchent, moins encore à cause de leur intérêt
historique, que pour l’exquise perfection de ce langage naïf et fort
a la fois, qui appartient en propre à Paul-Louis.

CODE DE LA NATURE, par Morelly. (Ouvrage attri­
bué à Diderot). Réimpression complète augmentée
des fragments importants de la Basiliade , avec l’ana­
lyse raisonnée du système social de Morelly, par
Villegardelle. 1 vol. grand in-18...................... 2 fr.
A part sa valeur intrinsèque, cette publication offre un intérêt
tout de circonstance au milieu des nombreuses utopies socialistes
que les dernières années ont vue se produire. Il est curieux de retrouv
e r parmi les monuments du XVIIIème siècle, les premières traces des
spéculations qu'ont mises à la mode de nos jours les disciples de
Saint-Simon, de Charles Fourier et de Robert Owen.
Im p r im e r ie de H . Fo u r n ier et Ce, 7 rue S aint- Beno ît .

�A V I S

D E

L ’ É D I T E U R .

A une scrupuleuse exactitu de de sens jo in d re une élégance
de sty le con tin u e, telle est la d o ub le tâche que se son t imposée
les traducteurs du divin A rioste. L es su ffrages du public et
l'approbation de la critiq ue prouvent qu’ ils l’on t rem plie. E n
e ffe t, rapprochée du texte italien, cette traduction offre, par
sa division en o c ta v e s, une étude com parative très-utile ; lue
pour elle-m ê m e, elle a to ute l’aisance et l’allure facile d’une
œ uvre origin ale. Quel lecteur de nos jo u rs (e n adm ettant tous
les systèm es littéraires) supporterait les m olles im itations de
T ressan , ou les im itation s de l'anonym e M *** ? C ette traduction
est don c la seule qui m éritât, au m om ent où reparaissent tous
les épiques européen s, d’être rendue à l’ im pression. U n travail
de ré v isio n , exécuté vers par vers (et qui rend cet ou vrage com m e
propre à l'E d ite u r), ajoute encore à sa perfection. L e chem in
du m ieux ne sa u rait ja m ais être fe r m é ; l’ É d iteu r ose dire
cependant qu ’ un nouveau trad u cteu r d ’A rio ste éviterait d iffici­
lem ent a ujou rd’ hui les traces de ses deux devanciers. — Com m e
exécution typ o grap h iq ue, on rem arquera qu ’on a ram ené ici à
deu x volum es les cinq volum es des éditions p récéd en tes; que
si on n’a point poussé plus loin cette rédu ction , c’est que des
livres com p actes publiés récem m ent on t été ju g é s illisibles.
P au l M ASG AN A.
P aris, le 8 ju in 18
2
4

�'

,
'

•

-

�VIE

DE L ’ A R I O S T E .

La vie du Tasse est tout un drame dont le dernier mot est encore
à trouver; celle de Pétrarque une longue élégie relevée çà et là par
d'admirables élans de grandeur; la physionomie d e Dante garde
encore quelque chose des sombres couleurs de la D i v i n e C o m é d i e .
On se tromperait singulièrement si, par analogie, on cherchait dans le
R

o l a n d f u r ie u x

un reflet de la vie de l’Arioste. L'Arioste, quoique

mort onze ans avant la naissance du Tasse, a néanmoins, dans le tour
de son caractère, j e ne sais quoi de plus moderne. Moins chevale­
resque que le Tasse, moins voisin des troubadours que Pétrarque,
mêlé autrement que Dante aux affaires de ce monde, c’est par l’in­
spiration seulement qu’ il ressemble à ces trois grands poètes. Il ne
dépasse pas les proportions communes; ses souffrances n’ont rien
d’héroïque, ses amours ne tiennent du roman que par le mystère
dont il a pris soin de les envelopper. Cet homme n’a jamais été en
enfer, il n'a point aimé une princesse, il ne s'est jamais endormi au
murmure de la fontaine de Vaucluse; il n’y a guère enfin dans sa vie
de poétique que ses vers. C hez lui l’homme et le poête apparaissent

�VIE DE L ’ARIOSTE.

IV

parfaitement distincts l'un du l'autre. Son imagination a pris une
autre route que ses pas ; par elle il a vécu dans le monde des fées,
qui lui ont appris leurs plus beaux contes; mais il en est souvent
descendu pour prendre sa part ici-bas des misères de son temps et
des ennuis réservés au génie. Sa vie idéale est tout entière dans son
R

ola n d

,

l’autre est dans ses chansons, surtout dans ses satires, con­

fessions naïves et sans fiel d’ une â me fière dans une condition dé­
pendante et d’ un cœur droit dans un âge corrompu (1).
Lodovico Ariosto naquit le 8 septembre 1474, à Reggio, à l’époque
où l’auteur du R o l a n d a m o u r e u x , qu’ il devait un jour faire oublier
en le continuant, en était le gouverneur.
Sa famille était pauvre, mais noble, et son père avait eu la faveur
d’Hercule d'Est, duc de Ferrare.
Louis était l’aîné de dix enfants q u i, orphelins de bonne heure,
trouvèrent en lui par la suite un père plein de sollicitude et de
dévouement.
Son instinct poétique se décela dès l’enfance, mais rien encore
qui annonce le hardi conteur. Le chantre futur de Joconde débutait
par les tragiques amours de Pyrame et T hisbé ; il en fit une tragédie
qu’ il représentait avec ses frères et scs sœurs : c’était apparemment
une réminiscence de ses lectures d’Ovide.
Jaloux de cultiver ses belles dispositions, son père l’envoya à
l’ université de Ferrare, où il étonna ses maîtres et ses émules par
l’ heureuse facilité de son esprit. Quand il eut ses quinze ans, on
résolut d’en faire un homme de loi ; mais qu'on ne se hâte pas trop
d e ranger le père de l’Arioste parmi ces étroites intelligences qui ne
manquent jamais de lutter, au nom d'un bon sens vulgaire, contre la
vocation des génies supérieurs. Je serais plutôt tenté de croire que,
par une sorte de divination paternelle, éclairée du souvenir de son
expérience personnelle, le père de l’ Arioste voulut épargner à son
fils les dégoûts d'une brillante domesticité; et plus d’ une fois sans

(1) M. Delécluze a traduit les satires et les a publiées successivement dans la
Revue de Paris de 1839 eu les faisant suivre et précéder d'un excellent commen­
taire, qui •&gt;« laisse lieu d'obscur dans ces précieux mémoires. Nous aimons à recon­
naitre ici tout ce que nous devons au savant et ingénieux critique. Au surplus,
ce travail de M. Delécluze n’est qu'un chapitre détaché de sa grande histoire de la
Renaissance des lettres et des sciences en Europe. (A. de L. )

�VIE DE L ’AR IOSTE.

v

doute, dans sa servitude enviée de Ferrare, l’Arioste se demanda s’il
avait eu bien raison de ne pas tenir compte de la sage prévoyance de
son père.
I Quoi qu’ il en soit, il avait peu de goût pour la science des lois.
Écoutons-le lui-même :
« Hélas ! quand l'âge ouvrit mon cœur au charme des vers, quand
sur mes tendres joues fleurissait à peine le premier duvet de la
jeunesse ;
« Mon père me poursuivit, l’épée dans les reins, pour me faire
feuilleter des textes et des gloses, et me retint cinq ans enseveli
dans ces fadaises.
« Mais lorsqu’il vit le peu de fruit que je retirais de ces études, et
que mon temps s’y dissipait vainement, après avoir longtemps com­
battu, il me rendit ma liberté. »
L’ Arioste avait alors vingt ans. Le premier usage qu’il lit de cette
liberté si chèrement acquise fut de se placer sous la docte discipline
de Grégoire de Spole tto. Sous les auspices de ce maître habile, il lut
Térence, Horace, Ovide, Plaute surtout. On voit que, rendu à lui—
même, il commençait à suivre sa pente naturelle. Il ébauchait dès
lors ses deux charmantes comédies,

I S Up p o

s it i

et La

Ca ssa Ria .

Cependant les leçons de Grégoire lui manquèrent bientôt. La
grande renommée de ce savant homme attira sur lui l’attention
d’Isabelle, duchesse de Milan. Cette princesse l’appela auprès de son
fils, et quand le jeune prince fut dépossédé de ses états, Grégoire
consentit à le suivre en France où ils moururent l'un et l'autre. Le
cœur de l’A rioste sentit vivement cette perte.
Quelque temps encore il continua ses éludes, mais un événement
douloureux vint l’arracher de nouveau à ses solitaires rêveries :
son père mourut, e t , comme il le dit lui-même dans un langage
évangélique d’ une exquise mélancolie, aux pensées de Marie il dut
faire succéder l’œuvre de Marthe. Le rêveur se réveilla père de
famille. Il paraî t qu’ il se dévoua avec courage à ses nouveaux de­
voirs ; il en parle en termes qui le font aimer et qui révèlent eu lui
de sérieuses qualités. Peu à peu cependant il retournait à ses livres,
mais il n’y apportait plus la même ardeur, il ne leur trouvait plus le
même charm e: «Celui dont la douce compagnie entretenait en moi

�v i e DE L’A R IOSTE.

VI

l’amour de l’étude, et qui, par une douce émulation, me poussait en
avant ;
« Mon parent, mon ami, mon frère, ou plutôt mon âme, mon âme
tout entière, sans que j ’en ôte rie n ,
« Pandolfo mourut peu après. A h ! race d’A rioste, la dure secousse
pour toi que celle qui te retrancha ce rameau, peut-être le plus beau
des tiens! »
Cette âme de l’Arioste était naturellement ouverte aux émotions
les plus délicates et les plus tendres. L’étude toute seule ne pouvait
la remplir; il y puisait du moins de nouvelles consolations, et insen­
siblement les rêves renaissaient. Dans les rares moments que lui lais­
saient les soucis d’une tutèle difficile et embarrassée, il écrivait en
latin quelques poésies assez peu remarquables, et en italien des son­
nets, des madrigaux, des stances qui commençaient sa réputation.
Ces premiers essais lui concilièrent la faveur du cardinal Hippo­
lyte d’Este, fils d’Herc u le, qui se l’attacha en qualité de gentil­
homme.
On ne se fait pas une idée juste de ce qu’étaient, au seizième siècle,
ces petites cours d'Italie, qui font peu de figure dans l'histoire, mais
qui tiennent une grande place dans la poésie. Sous la féerie des
poëmes et l’éclat des tableaux, la réalité disparaît encore. Les lieux
ont gardé leur beauté, et, en dépit des témoignages les plus authenti­
ques, l’ imagination ne veut replacer dans ces jardins délicieux, au
bord de ces fontaines de marbre, devant ces grandes fresques, entre
ces statues vivantes, qu’ une société che valeresque, peuple idéal qui
ne reconnaît pour ses rois légitimes qu’ un Boccace, un Arioste, un
Tasse. Hélas! il faut bien le dire, rien ne ressemble moins à la
vérité. La vérité, c’est dans la prison du Tasse qu’ il faut la cher­
cher. L ’Arioste avant lui avait porté le poids de cette dangereuse fa­
veur de la maison d’ Este, qui n'était au fond qu’ un esclavage plein
de misère et de douleurs.
Savez-vous, par exemple, de quoi vivait l’Arioste ? Il avait un tiers
de bénéfice sur les actes que passait maître Constabili, notaire de la
chancellerie de l’archevêché de Milan.
Quant à ses fonctions, tour à tour secrétaire, négociateur, soldat
même, il ne lui était permis d’être poëte qu'à ses heures perdues.

�C o m m e C e r v a n te s , il p o rta le s a r m e s , m a is d a n s u n e o cc a s io n as s e z
o b s c u re : le c h a n tre d e R o la n d e t d e C h a r le m a g n e e û t m é rité p o u r­
ta n t d 'a v o ir a u s s i sa b a ta ille d e L é p a n te .
J e n ’ e n tr e r a i p as d an s le r é c it d e s é v é n e m e n ts si v a r ié s d e c e tte
é p o q u e , j e m e b o rn e ra i à y r e c h e r c h e r la tr a c e d e l’ A r io s te .
E n 1 5 1 2 , le d u c d e F e r r a r e , A lp h o n s e d ’ E s te , é ta n t a llé à R o m e
s ’e x c u s e r a u p rè s d e J u le s II d ’a v o ir p ris le s a r m e s c o n tr e l u i , f u t
r e te n u p ris o n n ie r p a r c e p ap e. M ais a y a n t tr o u v é le m o yen d e fu ir ,
il e n p r o fita e t r e v in t d an s se s é ta ts . D e r e t o u r à F e r r a r e , il e u t p e u r.
J u le s I I é ta it u n p ap e t e r r i b le ; il fa llu t l ’a p a is e r. L e d u c n e v o y a n t
p e rso n n e p arm i se s c o u r tis a n s q u ’ il p û t c h a r g e r d e c e tte p é rille u s e
m is s io n , c h o is it l ’ A r io s te d a n s la m aiso n d e son fr è r e . Un p o ë te e s t
ch o se lé g è r e e t q u ’ on e x p o s e san s fa ç o n . L e p r in c e co m p ta it d ’ a il­
le u r s s u r l’ im a g in a tio n fe r t ile d u p o ëte. L ’ A r io s te s e fû t d é fe n d u
v o lo n tie r s d ’ un te l h o n n e u r ; d e p u is q u e lq u e s a n n é e s d é jà il n e v iv a it
p lu s q u e d an s le m o n d e d e s p a la d in s : il é c r iv a it le R

oland f u m e u x

.

L e p o ë m e d e B o jard o a v a it re m is en g o û t d e c h e v a le r ie to u te s le s
im a g in a tio n s it a lie n n e s . L ’ A r io s te, é p ris d e b o n n e h e u r e d e c e s m e r­
y e ille u x r é c its , à fo rc e d e v iv r e a v e c c e s h é ro s d e la fa b le m o d e r n e ,
s e m it d e la p a r t ie , e t , co m m e un a u tr e e n c h a n te u r , le u r su scita d e
n o u v e lle s a v e n tu r e s . L a m issio n d ’ A lp h o n s e le s u r p r it a u p lu s b e l
e n d r o it d u ro m a n , e t il é p r o u v a p o u r son co m p te le d é s a p p o in te m e n t
q u ’ il se p la ît si fo r t à fa ir e é p r o u v e r à se s le c te u r s . I l lu i fa llu t q u it te r
R o g e r et B ra d a m a n te p o u r p a ra ître d e v a n t un s o u v e ra in ir r ité q u i
n ’a v a it r ie n , h é la s ! d e la m a n s u é tu d e d e C h a rle m a g n e . I l se m it d o n c
e n ro u te e t e n tr a d a n s R o m e , b ie n en p e in e d e s a v o ir c o m m e n t il
a b o r d e r a it le p ap e. On lu i d i t q u e J u les é ta it à l’ u n e d e se s m aiso n s d e
ca m p a g n e : Il se h âta d e s’y re n d re ; m a is il fu t m al a c c u e illi, e t n ’e u t
q u e le te m p s d e se d é r o b e r p ar la fu it e a u x e ffe ts p eu a p o s to liq u e s
d e la c o lè re d u p o n tife q u i p a rla it s im p le m e n t d e le fa ir e je t e r à la
m e r. A r io s te s a v a it à m e r v e ille q u e s e s h é ro s, e n p a re il c a s , tr o u ­
v a ie n t to u jo u rs , au b e s o in , u n ro c h e r s e c o u r a b le p o u r s ’y s é c h e r au
s o le il; m a is c o m m e c e n’ é ta it p as c h o s e q u i se r e n c o n t r â t si a isé m e n t
d an s la m e r T h y r r é n ie n n e , il s ’e s tim a tr è s-h e u re u x d ’a v o ir pu s’é c h a p ­
p e r, e t il r e v in t il F e r r a r e , un p e u h o n teu x d e l ’ is s u e d e sa p re m iè r e
ca m p a g n e d ip lo m a tiq u e .

�L'année suivante, Jules II mourut, et I.éon X lui succéda? Le car­
dinal de Médicis avait été l’ami de l’Arioste qui n’avait pas peu
contribué à lui adoucir les rigueurs de l’exil. De nouveau donc le
poëte se rendit à Rome, mais celte fois avec une joie qu’il ne prenait
pas la peine de dissimuler. Le pape le reçut avec amitié, promit
beaucoup et lui permit de l’embrasser, mais ce fut tout.
« Je quittai Rome le cœur et les poches pleines d’espérances ; mais
trempé de pluie et couvert de boue, je chevauchai toute la nuit
pour gagner Montone où je soupai. »
Prenez garde, divin Arioste! voyez s’il n’y avait pas encore autre
chose dans vos poches. J’imagine que ce fut alors que vous vint cette
charmante idée de la donation de Pépin, si plaisamment retrouvée
par Astolphe dans la lune, avec tout ce qui s'égare ici-bas.
Soyons justes cependant. Léon X donna à son ancien ami une bulle
pour l’impression de son poëme. Cette bulle, par le caractère de fis­
calité dont elle est empreinte, est bien digne de ce vendeur d'indul­
gences. Elle frappe d’excommunication quiconque oserait imprimer,
faire imprimer ou vendre, sans la permission de l’auteur, le poëme
de

R

oland

f u r ie u x

,

e t, en outre, elle condamne le contrevenant à

cent écus d’amende, dont moitié pour le Saint-Siège. La bulle e llemê me ne fut pas expédiée gratuitement. Arioste dut acquitter une
partie des frais de chancellerie. Mais qui sait? cet argent a peutêtre payé une des colonnes de Saint-Pierre de Rome : paix à la
cendre de Léon X !
Hâtons-nous aussi de le dire, car c’est là un des traits distinc­
tifs du caractère de l’Arioste, il ne se laissa aller contre son an­
cien ami à aucun mouvement d’humeur. Avec son admirable bon
sens, aiguisé par cette science du cœur humain qui éclate jusque
dans ses saillies les plus folles, éclairé surtout par cette rare modé­
ration qui ajoute tant aux lumières naturelles de l’esprit, il comprit
du premier abord que Léon X devait compte au pape des promesses
du cardinal, et il se traduisit à lui-mê me sa propre pensée dans un
de ces charmants apologues dont il a semé ses satires.
« Il arriva une époque où la terre fut désolée par une telle séche­
resse que le soleil semblait avoir de nouveau confié à Phaë ton le
frein de ses coursiers;

�« Les puits, les sources, les ruisseaux, les étangs étaient à sec, et
pour passer les fleuves les plus fameux, il n’était pas besoin de pont.
«Parmi ceux qui souffraient ainsi é tait un pasteur, dirai- je riche
ou chargé de nombreux troupeaux ?
« Qui, après avoir vainement cherché de l’eau dans tous les creux
des environs, se tourna vers le Seigneur, qui ne manque jamais à
qui met en lui sa confiance.
« Une inspiration soudaine l’avertit qu’ il trouverait, au loin, dans
le fond d’ une certaine vallée, cette eau tant désirée.
« Il s’y rendit, suivi de sa femme et de ses enfants et de tout ce
qu’il avait au monde, et avec ses outils il trouva l’eau, sans même
creuser fort avant.
« Mais n’ayant pour puiser à la source qu’un petit vase étroit, il
dit : Ne vous fâchez pas, si je bois le premier,
«Ma femme boira la seconde; il est juste que mes enfants vien­
nent après, et ainsi de suite jusqu’à ce que tous aient apaisé leur
soif ardente.
«Je veux ensuite que l’écuelle arrive, en proportion de la peine
de chacun, aux serviteurs qui m’ont aidé à creuser la citerne.
« Enfin on songera aux bêtes, et on fera passer avant les autres
celles dont la perte coûterait le plus cher.
« Les choses ainsi réglées, chacun va boire à son tour; et, pour
n’être pas des derniers, tous exagèrent leur mérite.
« Une pie, qui de tout temps avait été chérie du maître dont elle
faisait les délices, voyant et entendant cela, s’écria : Malheur à moi !
« Je ne suis pas sa parente, je n’ai pas travaillé au puits, et je ne
ferai jamais pour lui plus que je n’ai fait jusqu'à présent;
« Je vois que je m’en vais rester derrière tous les autres, et je
mourrai de soif, si je ne me hâte de chercher pour mon usage un
autre filet d’eau. »
Et le pauvre Arioste se résignait de bonne grâce à chercher aussi
un autre filet d’eau.
Cependant son poëme venait d’être achevé : il y avait mis onze
années de sa vie, onze années d’ un travail sérieux, interrompu seu­
lement par les courses qu’ il lui avait fallu faire à la suite du
cardinal.

�L e R o l a n d f u r i e u x p a ru t e n 1516. L e s u c c è s e n fu t ra p id e e t im ­
m e n s e . A c e tte é p o q u e d ’ é p u is e m e n t lit té r a ir e , o ù il n ’y a v a it p lu s
q u e d e fa d es im ita te u r s d e P é t r a r q u e , A r io s te é ta it le p a s te u r d e
so n a p o lo g u e d é c o u v r a n t , p ar u n e in s p ira tio n d e son g é n ie , c e tte
s o u r c e d 'e a u v iv e o ù c h a c u n a lla it se d é s a lté r e r . I m a g in e z, c e q u e
dut

ê tr e

p o u r d e s â m e s q u i n ’a v a ie n t p lu s la n a ïv e t é d e s p re ­

m iè r e s c r o y a n c e s , san s a v o ir e n co re a u t r e c h o s e q u e l ’ in s tin c t c o n fu s
d e s v é r ité s n o u v e lle s , u n e co m p o s itio n q u i,

so u s le s fo rm e s a n ­

c ie n n e s , c a c h a it u n e si fin e m a lic e , e t q u i a v a it e n c o r e ta n t d e d o u ­
c e u r d a n s l ’ iro n ie . L a g ra n d e p o p u la rité d u R o l a n d a m o u r e u x v e ­
n a it e lle - m ê m e e n a id e à la v o g u e to u jo u rs c r o is s a n te d u R o l a n d
f u r i e ux . C ’é ta ie n t là to u te s p e rso n n e s q u e l’ on c o n n a is s a it, q u e l’ on
a im a it, a v e c q u i on a v a it v é c u ; s e u le m e n t on le u r tr o u v a it d a n s le
re g a rd q u e lq u e c h o se d e p lu s v if , q u e lq u e c h o se d e p lu s je u n e e t d e
p lu s-h a rd i d a n s la d é m a rc h e . C ’é ta ie n t d e s a m is q u i a v a ie n t u n p e u
c o u ru le m o n d e, e t q u i ra p p o r ta ie n t d e s p ays lo in ta in s c e tte lib e r té
d' a llu r e e t d e ju g e m e n t q u e d o n n e n t le s v o y a g e s e t la co m p a ra is o n
e n tr e le s p e u p le s . C e q u e les c h e v a lie r s d e B o ja rd o a v a ie n t p e rd u en
c a n d e u r, ils l’a v a ie n t re g a g n é e n b o n n e g r â c e . L u t h e r , san s d o u te ,
le u r e û t e n c o r e in s p iré d e l’ h o r r e u r ; m ais p lus d ’ u n , j e m ’ a ssu re ,
d a n s ses p è le r in a g e s , a v a it re n c o n tré le p ru d e n t É ra sm e. C ’e s t là
le p o in t o ù s’e s t a r r ê té l ’ A r io s te , e t c e tte r é s e r v e , q u ’ il a su s’ im p o ­
s e r , e t q u i é ta it d a n s son c a r a c tè r e a u ssi b ie n q u e d a n s le s h a b i­
t ud e s d e so n g é n ie , n’e s t pas la m o in d re g r â c e d e se s lé g e r s ré c its .
L ’ A rio s te a v a it q u a r a n te -d e u x a n s , lo rs q u ’ il p u b lia c e tte p re m iè re
é d itio n d e son p o ë m e . L e r e s te d e sa v ie fu t c o n s a c ré à le p e rfe c ­
tio n n e r. T o u te fo is sa s a n té , p ro fo n d é m e n t a lté r é e p ar le

tr a v a il,

av a it b e so in d e m é n a g e m e n ts ; m a is le c a r d in a l ne c r u t pas q u ’il e û t
e n c o r e asse z fa it p o u r son rep os. C e c a r d in a l a v a it e n H o n g rie d e s
b é n é fic e s c o n s id é ra b le s q u i s e m b la ie n t y r e n d r e sa p r é s e n c e n é ce s­
s a ir e . En 1518 il ré s o lu t d 'y a lle r . L ’ A r io s t e fu t in v ité à le s u iv r e ;
v a in e m e n t essaya-t-il d ’en ê tr e d is p e n s é , le c a rd in a l f u t in fle x ib le , e t
le c h a n tr e d u R o l a n d f u r i e u x d u t se r é s ig n e r à p e rd re le s b o n n e s
g r â c e s d e c e lu i q u ’ i l v e n a it d e r e n d r e im m o rte l. Il a d é v e lo p p é to u t
au lo n g , d a n s u n e d e se s s a tir e s , les tro p ju s te s ra iso n s q u i le r e t e ­
n a ie n t à F e rra re .

�Il a p e u r d u fro id , e t il re d o u te la c h a le u r d e s poë le s . I l s e fa it
v ie u x , e t b ie n tô t il se v e rra c o n t r a in t d e c a c h e r son fro n t c h a u v e ,
sou s son b o n n e t. C o m m e n t s u iv r e e n -v o y a g e le r é g im e s é v è r e q u e lu i
o n t p r e s c r it le s m é d e c in s ? d 'a ille u r s il lu i r e s te u n e c in q u iè m e sœ u r
à m a r ie r , e t s e s fr è r e s s o n t a b s e n ts . « L e g ra n d â g e d e n o tre m è r e ,
« a jo u te - t-il e n c o r e , é m e u t m on c œ u r d e p itié , e t n o u s n e p o u v o n s,
« san s in f a m ie , l ’a b a n d o n n e r to u s à la fo is . » M a i s d e te ls m o tifs
n ’é ta ie n t p as fa its p o u r to u c h e r l ’â m e fro id e d u c a r d in a l. A u s s i le
poë te , fa is a n t u n tr is te r e to u r s u r le s é lo g e s q u ’ il a p ro d ig u é s à c e tte
m aiso n d ’ E s te , s 'é c r ie a v e c u n e g é n é r e u s e c o lè r e , o ù il e n tr e p lu s d e
fie rté e n c o r e q u e d ’a m e r tu m e :
« R o g e r, si tu m ’e s d e si p eu d e s e c o u r s a u p r è s d e ta r a c e , e t s’ il
ne m e s e r t d e r ie n d ’a v o ir c h a n té te s h a u ts fa its e t ta v a l e u r ,
« Q u e d o is-je fa ir e i c i , p u is q u e j e n e s a is p as d é c o u p e r u n e p e r­
d r ix au b o u t d ’ u n e fo u r c h e tte , n i a tta c h e r la la is s e a u x é p e r v ie r s ni
au x c h ie n s ?
« J e n ’ai ja m a is fa it d e te lle s c h o s e s , je n e s a u r a i ja m a is le s fa ire ;
j e s u is d e tro p h a u te ta ille p o u r s a v o ir m e tt r e o u ô te r d e s b o tte s e t
d e s é p e ro n s .
« I l m e l ’a d it lu i-m ê m e ; son é lo g e c h a n té p a r m oi n e m é r ite pas
ré c o m p e n se ; la ré c o m p e n se e s t p o u r q u i c o u r t la p oste ;
« Il la r é s e r v e à q u i le s u it à son p a rc e t à sa v illa , à q u i l ’a id e à
se v ê tir o u à se d é s h a b ille r , à q u i m e t se s fla co n s d a n s la fo n ta in e e t
le s fa it r a fr a îc h ir p o u r le s o ir ;
« A q u i v e ille la n u it, ju s q u ’à l’ h e u r e o ù le s B e rg a m a s q u e s s e lè v e n t
p o u r fa ir e d e s c lo u s, à q u i s o u v e n t to m b e d e s o m m e il, e n l’ a tte n ­
d a n t, la to rc h e d a n s la m a in .
« P o u r m o i, s i, d a n s m e s v e r s , je l’ a i n o m m é a v e c h o n n e u r , il d it
q u e c ’ e s t p o u r m on p la is ir e t p a r p a s s e -te m p s , e t j ’e u s s e m ie u x fa it
d e re s te r p rès d e lu i. »
L ’ A r io s te d e m e u ra d o n c à F e r r a r e d a n s la d is g r â c e d u c a rd in a l ;
m a is le d u c A lp h o n s e se re s s o u v e n a n t a lo r s d u d a n g e r q u e le poë te
a v a it c o u ru ja d is p o u r le s e r v ir , le p r it a u n o m b re d e se s g e n tils ­
h o m m e s . D an s s a n o u v e lle c o n d it io n , l ’A r io s te c o m m e n ç a à re s p ir e r .
« L e s e r v ic e d u d u c m e p la ît s u rto u t e n c e c i , q u e r a r e m e n t il
s ' é c a r t e d u nid o ù il e s t n é .

�« C’est pourquoi il inquiète peu mes éludes, et ne m'arrache pas
d’où je ne puis jamais m’éloigner tout entier, parce que mon cœur
y demeure toujours.
« Mais je te vois sourire d’ ic i, et me dire que, si j ’aime si peu à
voyager, ce n’est ni l’étude, ni la patrie, c'est une femme qui en est
la cause.
« Je le confesse ingénuem ent, et maintenant bouche close ; car,
pour défendre un mensonge, on ne me verra jam ais prendre l'épée
ni le bouclier.
« Quelle que soit la raison qui me fait rester i c i , j ’y reste volon­
tiers ; et que personne n’ait plus que moi mes affaires à cœur. »
Il y a bien des choses dans ce peu de vers. D’abord l'humeur casa­
nière de l’Arioste s’y montre sans détour; quoiqu'il ait décrit bien
des pays, et avec une exactitude qui a parfois étonné les géogra­
phes, il n’est pas de ces poëtes qui ont eu besoin d’échauffer leur
imagination au spectacle de la réalité, et qui ne savent inventer
qu’en se souvenant. Les cartes lui suffisent. Voyage qui voudra!
Qui voudra voir l’ Angleterre, la Hongrie, la France, l'Espagne, y
peut aller sans lui. Il a vu la Toscane, la Lombardie, la Romagne,
le mont qui partage l'Italie, celui qui la borne et les deux mers qui
la baignent; c'est assez pour lui. I.e reste, il ira le chercher avec
Ptolémée, que le monde soit en paix ou en guerre. Aussi l’ Arioste
que l'on a, je ne sais trop pourquoi, surnommé l’Homère de Fer­
rare, n’a-t-il pas porté dans ses descriptions ces vives couleurs de la
nature homérique. Avec lu i, on est toujours u n peu dans le monde
de la féerie. Cette tranquille humeur ne va pas d’ordinaire sans le
goût de l’étude, et l’Arioste vivait beaucoup avec les. livres. Quoique
son œuvre ne procède pas directement des grandes littératures an­
ciennes, on y sent néanmoins le souffle vivifiant du génie antique, et
si bien que l’imitation s'y dérobe , elle y est cependant. Mais ce qui
retenait surtout le poëte à Ferrare, et plus encore qu’il n’en con­
vient, c’était l'amour. L ’amour a joué un grand rôle dans sa vie. Où
donc, en effet, aurait-il appris à le peindre avec cette profondeur
et dans l'in épuisable variété de ses émotions? Il y a, au début de ses
chants, des réflexions parfois bien générales en apparence; mais on
ne s’étonne pas de les y trouver, parce qu’elles appartiennent si

�p ro fo n d é m e n t à l'â m e d u poë te , q u ’ e lle s c e s s e n t d 'ê tr e d e s lie u x
co m m u n s. I l y a d e c e s c r is d e la p assio n q u i , p o u r s 'é c h a p p e r d e s
lè v r e s d e B r a d a m a n te o u d e R o la n d , o n t tr a v e r s é l'â m e d e l’ A r io s te .
O n s a it d 'a ille u r s q u ’ il e u t d e u x fils ; m a is q u e lle é ta it le u r m è r e ?
m a is à q u i s’ a d r e s s a ie n t e n s e c r e t c e s c h a n ts é c r it s p o u r l ’a m u s e ­
m en t d e la c o u r d e F e r r a r e ? L ’ a m o u r q u i s u rm o n te l’ é c r i to ir e p ré ­
c ie u s e m e n t c o n s e rv é d e l’ A r i o s t e ,e t q u i tie n t un d o ig t s u r sa b o u c h e ,
a g a rd é fid è le m e n t le s e c r e t d e son m a ître ; m a is le s b io g ra p h e s o n t
é té m o in s d is c r e ts .
O n ra c o n te q u e l’ A r io s t e re n c o n tra u n jo u r , à F lo r e n c e , d a n s la
m aiso n d e N ico lo V e s p u c c i , u n e je u n e v e u v e , p a re n te d e son hôte
e t q u i a p p a rte n a it à u n e n o b le fa m ille . Ils s’ a im è r e n t , e t il e n ré s u lta
u n e d e c e s lia is o n s é q u iv o q u e s q u i , p re s q u e a u ssi in d is s o lu b le s q u e
le m a ria g e , p e r m e tta ie n t e n c o r e n é a n m o in s , à q u i le s c o n t r a c t a it ,
d e c o u r ir la c h a n c e

d e s d ig n it é s

e c c lé s ia s tiq u e s . M . D e lé c lu z e ,

d an s so n c o m m e n ta ire s u r le s s a tire s , e x p liq u e a v e c u n e r a r e s a g a ­
c i t é c e c ô té c u r ie u x d e s m œ u rs it a lie n n e s , au c o m m e n c e m e n t d u
XVIe s iè c le . T o u t c e q u e n o u s d iro n s d e la d a m e d e l’A r io s te , c ’e s t
q u ’e lle é ta it b lo n d e ; e t , à la d e s c rip tio n c h a rm a n te q u ’ il e n fa it
d a n s l’ u n e d e se s c h a n s o n s , ses c o n te m p o r a in s n ’e u r e n t p as san s
d o u te b e a u c o u p d e p e in e à la r e c o n n a îtr e . C e ll e c h a n s o n , au s u r ­
p lu s , m a rq u e la d a te p ré c is e d e c e tte u n io n : c e f u t le jo u r d e la
s a in t J e a n , e n 1 5 1 3 . P é t r a r q u e fa it m ie u x , a v e c le jo u r il d o n n e
l ’ h e u re . R ie n n e p ro u v e q u e d e p u is c e tte é p o q u e l'A r i o s te n ’ a it pas
é té a u ssi fid è le q u e P é t r a r q u e .
« J ’a i to u jo u rs é té d ’ a v is e t j ’ a i d it s o u v e n t q u e , san s u n e fe m m e à
se s c ô té s , u n h o m m e n e s a u r a it ê tre p a rfa ite m e n t b o n . » E n lis a n t
c e s b e lle s p a ro le s , on n e p e u t d o u te r q u e l’ A r io s te n 'a it re g a r d é
c o m m e s a c r é le lie n q u i l ’ u n is s a it à C elle q u ’ il a i m a i t , e t l’ a d m ir a b le
c o m m e n ta ire q u i a c c o m p a g n e c e s p a ro les a jo u te e n c o r e à c e t te c o n ­
v ic tio n . L a s a tire q u ’ il a é c r ite s u r le m a r ia g e e s t l ’œ u v r e d ’ un sage
e t d ’ un a m a n t.

En 1520, il se décide à retourner à Rome. Il avait deux buts dans
ce voyage : le premier, de faire régulariser par le pape son droit
sur les actes de Constabili ; la seconde, d'escamoter ( le mot est de
lui) certain bénéfice de Sainte-Agathe, dont un vieil oncle désirait

�su d é fa ir e e n sa fa v e u r . A r i o ste ne v o u la it q u e g a g n e r d e v ite s s e un
a u t r e c o m p é t ite u r q u i m e n a ç a it le b o n h o m m e d e l'e m p o is o n n e r s 'il
n e lu i a c c o r d a it la p r é fé r e n c e . Q u a n t à l u i , il n’ e n te n d a it n u lle m e n t
g a r d e r le b é n é fic e , m a is le r é s ig n e r e n d e s m a in s p u re s .
« P o u r m o i , d i l - i l , je n e v e u x p o in t d e c h a s u b le , n i d ’ a u b e , n i
d e to n s u r e à m a tê te ;
« C o m m e a u ssi n i d ’ é to le , n i d 'a n n e a u q u i m e lie n t e t n e m e
la is s e n t p lu s la fa c u lt é d e c h o is ir te lle c h o se o u te lle a u t r e ... »
I l a v a it d i t a v a n t : « L e ro s s ig n o l n e v it g u è r e e u c a g e ; le c h a r ­
d o n n e r e t y r e s te p lu s v o lo n tie rs , le l i no t m ie u x e n c o re ; l ’ h iro n d e lle
y m e u rt d e ra g e e u u n jo u r . »
M a is l’ A r io s t e , p eu n o m a d e d e sa n a t u r e , n 'a v a it d e co m m u n a v e c
l'h ir o n d e lle q u e l'a m o u r d u s o le il e t d e la c h a le u r . C e q u ’ il d e m a n d e
à se s a m is d e R o m e , q u a n d il s’e s t d é c id é à les r e jo in d r e , c e n’ e s t
pas d e lu i t r o u v e r u u lo g is c o m m o d e , u n e ta b le s o m p tu e u s e ; il se
c o n te n te d e p e u , e t il a u r a it d û n a ître à l'é p o q u e o ù le s h o m m e s se
n o u r r is s a ie n t d e g la n d s . U n e p e tite c h a m b r e , un ta u d is e s t to u t c e
q u ’ il lu i f a u t , p o u rv u q u ’ il y fasse c l a i r ; p u is un m a te la s d e la in e
o u d e c o t o n , o ù il p u is s e d o r m ir d ’ un b o n s o m m e ; p o u r s e s re p a s ,
un m o rce a u d e b o eu f o u d e m o u t o n , u n e c r u c h e d ’e a u d u T ib r e ;
e n fi n , q u e lq u e s liv r e s p o u r l’a id e r à p re n d re p a tie n c e d a n s le s a n ti­
c h a m b r e s d e s p ré la ts .
C e tte p art d e b é n é fic e s s u r le s a c te s d e C o n sta bi l i lu i r a p p o r ta it
e n v ir o n v in g t- c in q é c u s p a r t r im e s t r e ; c ’é ta it le p lu s c la ir d e son
r e v e n u . A lp h o n s e y a v a it a jo u té j e n e s a is q u e l d r o it s u r l’im p ô t d e s
g a b e lle s ; m ais le s te m p s d e v in r e n t d u rs , le s im p ô ts s e p a y è re n t m al.
A son to u r le n o ta ir e d e M ilan c e ss a d e p a y e r ; il fa lla it v iv r e c e p e n ­
d a n t , e t l ’A r io s t e se v it r é d u it à p r ie r le d u c q u ’ il lu i fû t p e rm is d e
c h e r c h e r fo rtu n e a ille u r s .
C e p rin ce se g a rd a b ie n d ’y c o n s e n tir . Il a im a it s in c è r e m e n t n o tre
p o ë te , e t p u is il y a lla it d e sa g lo ir e . M a is , a u ssi p a u v re q u e lu i , il
n e s a v a it c o m m e n t le r e t e n ir . Il lit a lo r s c o m m e c e s d é b it e u r s e m ­
b a rra s s é s q u i , à d é fa u t d 'a r g e n t , é c a r t e n t le u r s c r é a n c ie r s le s plus
n é c e s s ite u x e n le u r j e t a n t c e q u ’ ils on t s o u s la m a in . U n g o u v e r n e ­
m e n t v in t à v a q u e r, il le d o n n a à l'A r io s te .
P e n d a n t le s d é m ê lé s d e s d u c s d e F e r r a r e a v e c le S a in t- S iè g e ,

�J u le s I I a v a it m is la m a in s u r u n e p e tit e p o rtio n d e le u r te r r ito ir e ,
a p p e lé e la G a r a fa g n a n a . L a m o rt d e L é o n X la r e n d it à s e s p re m ie rs
m a ître s . C ’e s t c e p a y s q u e l ’ A r io s te r e ç u t m is s io n d e g o u v e r n e r . Il
y a r r iv a le 20 fé v r ie r 1522. A l ’a s p e c t d e c e tte c o n tr é e sa u v a g e , son
coeur s e s e r r a , e t le s d é g o û ts in s é p a ra b le s d e s e s fo n c tio n s n ’é ta ie n t
p as fa its p o u r le r e c o n c ilie r a v e c sa n o u v e lle c h a r g e . L a is s o n s - le
p a r le r lu i-m ê m e :
« L a n o u v e a u té d u lie u é ta it si g ra n d e à m es y e u x , q u e j ’a i fa it
co m m e l'o is e a u q u i c h a n g e d e c a g e e t q u i r e s te b ie n d e s jo u r s san s
c h a n te r .
« Je n e t u e , n i n e fr a p p e , n i n e p iq u e ; j e n e d o n n e d e d é p la is ir s à
p e rs o n n e ; j e m e p la in s s e u le m e n t d ’ê tr e s i lo in d e c e lle q u i e s t tou­
jo u r s a v e c m oi.
« Q u e l lie u m o in s q u e c e lu i- c i fa v o ra b le au x é tu d e s s a c r é e s , p lu s
d é p o u rv u d ’a g r é m e n ts , p lu s h é r is s é d ’ h o r r e u r !
« E n tre l'o r ie n t e t le m id i e s t le P a n ia , c h a u v e e t nu ; d e l ’ a u tre
c ô t é , j ’ a i e n fa c e d e m oi la m o n ta g n e d e v e n u e c é lè b r e p a r la r e ­
n o m m é e d ’ u n s a in t p è le rin .
« L e lie u q u e j ’ h a b ite e s t un tro u p ro fo n d , e t j e n e p u is m e ttr e u n
p ie d d e h o r s , san s a v o ir à g r a v ir la p e n te â p re e t b o is é e d e l ’A p e n n in .
« Q u e je re s te d an s m a c it a d e lle ou q u e j e m e tte le n e z à l'a ir ,
j e n ’e n te n d s ja m a is q u e d e s a c c u s a tio n s e t d es q u e r e l le s , to u jo u rs
d e s p la in te s , d e s v o ls, d e s m e u rtre s , d e s v e n g e a n c e s , d e s h a in e s e t
d e s e m p o rte m e n ts ;
« Si b ie n q u e , d ’u n v is a g e to u r à to u r r ia n t ou s é v è r e , il m e fau t
p rie r, m e n a c e r , c o n d a m n e r, a b s o u d re .

« Chaque jour, il me faut barbouiller du papier, écrire au duc
pour lui demander conseil, ou le prier de me venir en aide, pour
chasser les bandits qui m’assiègent de tous côtés.
« T u d o is s a v o ir en q u e l d é s o r d r e e s t to m b é c e p ays, d e p u is q u e
la p a n th è re e t le lio n l ’o n t eu to u r à to u r e n t r e le u r s g r ille s .
"

L e s assa ssin s y v o n t p a r b a n d e s si r e d o u ta b le s , q u e c e lle q u i e s t

e n v o y é e p o u r s ’ en e m p a r e r n 'o s e tir e r sa b a n n iè r e d u s a c .
« S a g e e s t ce lu i q u i s’é c a r t e p eu d u c h â te a u . V a in e m e n t j ’é c r is à
c e u x q u e c e la r e g a r d e ; ja m a is la ré p o n se n ’e s t te lle q u e je la v o u ­
d ra is .

�« C h a q u e d is tr ic t d e la c o n tr é e d re s s e le s c o rn e s d e son c ô té , e t il
y en a q u a tr e - v in g t- t r o is , to u s e n p ro ie à la s é d itio n .
« I m a g in e m a in te n a n t s i A p o llo n , q u a n d j e l’ y in v ite , e s t d ’ h u ­
m e u r à q u it te r D e lp h es e t C y n th e , e t à v e n ir d a n s c e s ro c h e rs p o u r
n ’y e n te n d re q u e d e s q u e r e lle s . »

'

E t le p o ëte n e c h a n ta it p lu s. Son u n iq u e jo ie é ta it d ’a p p r e n d r e un
peu d e la tin à son c h e r V ir g in io , e t d e r ê v e r , p o u r c e fils a im é d e sa
d a m e , un a v e n ir m o in s tr is te q u e le s ie n . M ais il y a v a it e n c o r e b ie n
d e s h e u re s o ù il se s e n ta it s a is i d ’ u n e p ro fo n d e m é la n c o lie , au so u ­
v e n i r d e c e lle q u ’ il a v a it la is s é e à F e r r a r e . F e r r a r e s e p a ra it à se s
y e u x d e to u tes les g r â c e s q u e p r ê ta it à R o m e a b s e n te l ’ im a g in a tio n
d ’O v id e . I l la v o y a it, à tr a v e r s l’ e x il, p lu s be lle q u ’ il n e l ’a v a it q u itté e .
Il y a v a it s u r to u t c e tte v illa d e son c o u s i n , S ism o n d o M a le g u c c io ,
c e tte d é lic ie u s e v illa o ù il a v a it tr o u v é ta n t d e v e r s h e u r e u x , le R o­
d a n o v o is in , c e v iv ie r lim p id e q u ’e n to u r e le j a r d i n , c e c la ir ru isse a u
q u i c o u r t s u r l ’ h e r be e t v a p lu s b a s fa ir e to u rn e r le m o u lin . Il ne
p o u v a it ô te r d e sa m é m o ire le s v ig n e s , la v a llé e , la c o llin e e t c e tte
to u r si b ie n p la c é e . H éla s! d a n s to u t c e la , c ’ é ta it au ssi sa je u n e s s e
q u e r e g r e t ta it l ’A r io s te .
Sa g lo ir e , to u te fo is , l’a v a it s u iv i d a n s son g o u v e r n e m e n t. Un jo u r
q u ’ il p a ssa it e n tr e d e s m o n ta g n e s, e s c o r té do s ix o u sep t d o m e s tiq u e s
à c h e v a l , il r e n c o n tra , as s is à l ’o m b r e , q u e lq u e s h o m m e s a r m é s
d ’ as s e z m a u v a is e m in e . Q uan d le m a ître fu t u n p e u p lu s lo in , c e lu i
d e c e s h o m m e s q u i s e m b la it co m m a n d e r a u x a u t r e s d e m a n d a à l’ un
d e s s e r v ite u r s q u i é ta it c e g e n tilh o m m e . Il n e l ’e u t pas p lu tô t s u ,
q u ’ il c o u r u t à l'A r io s t e , le q u e l s’ a r r ê ta u n p eu é to n n é . L e b a n d it
l ’a y a n t a b o r d é r e s p e c t u e u s e m e n t, le p ria d e l’e x c u s e r s i , n e le c o n ­
n a iss a n t p as, il n e l’ a v a it p o in t s a lu é d ’a b o r d . M a in te n a n t q u ’il a v a it
a p p ris son n o m , il n’a v a it pu ré s is te r au d é s ir d e v o ir d e p rè s c e lu i
q u i lu i é ta it si b ie n co n n u d e ré p u ta tio n . Q u a n t à l u i , il se n o m m a it
P h ilip p e P a c c h io n e , e t m e tta it to u te sa b a n d e au s e r v ic e d e Sa S e i­
g n e u r ie . E n v o y e z d o n c d e s poë te s p o u r p u rg e r le s g ra n d e s ro u te s ,
d a n s u n p ays o ù le s v o le u rs s a v e n t li r e ! J’ a im e

tro p ,

je l’a v o u e ,

c e tte a n e c d o te , p o u r c h e r c h e r si e lle e s t b ien v ra is e m b la b le d an s to u s
ses p o in ts. A u fo n d , e lle n’a rie n d e b ie n s u rp re n a n t c h e z u n e n atio n
o ù le s g o n d o lie rs c h a n te n t le s v e rs d u T a s se .

�C e p e n d a n t l'A r io s te n e s e c o n s o la it p as. « Je te co n fe sse , é c r iv a it- il,
q u e j ’ai p e rd u ic i le c h a n t, la g a ie té e t le r ir e . » P isto filo, s e c r é ta ir e d u
d u c , p o u r tâ c h e r d e le s lu i ren d r e , lu i lit e n te n d r e , à la fin d e la seco n d e
a n n é e , q u e p o u r peu q u ’ il le v o u lû t b ie n , il o b tie n d r a it a is é m e n t
d ’ê tr e e n v o y é à R o m e , en q u a lité d ’ a m b a ssad e u r. M ais R o m e , c ’é ta it
e n c o re l’ e x il, e t le poë t e n e r ê v a it q u e F e r r a r e . O n p e u t c r o ir e to u­
te fo is q u ’ un m o m en t il fu t te n té d 'a c c e p te r. C e tte g ra n d e r u in e a v a it
d e q u o i l ’a t t ir e r ; il y d e v a it r e t r o u v e r le s a m is d e son je u n e âg e ,
B e m b o , S a d o le t, V id a , J o v e e t ta n t d ’a u tre s . M a is à F e r r a r e , il y a v a it
q u e lq u ’ un q u i l’a tte n d a it a u ssi. Il te rm in a sa tr o is iè m e a n n é e , e t s’en
r e v in t à F e r r a r e , se p ro m e tta n t b ie n c e lle fo is d e n e p lu s a lle r a u d e là d u ch â te a u d ’ A r g e n ta .
O n a p eu d e d é ta ils s u r le r e s te d e sa v ie . Il p a ra î t s e u le m e n t q u e
c h a rg é d e d ir ig e r le s fê te s d e la c o u r , il a c h e v a e t lit r e p r é s e n te r les
c o m é d ie s q u ' i l a v a it é b a u c h é e s d a n s sa je u n e s s e . M ais il s’o cc u p a
s u rto u t d e c o r r ig e r son p o ë m e , a u q u e l il ajou ta s ix n o u v e a u x ch a n ts .
Il e n d o n n a u n e s e c o n d e é d itio n e n 1532.

Peu de temps a p rè s , il fut attaqué d 'une maladie de vessie qui, au
bout de huit mois de souffrances, le conduisit au tombeau, le 6 juin
1533, âgé de cinquante-neuf ans. Les fautes nombreuses qui dépa­
raient la nouvelle édition de son R oland contribuèrent, d it-o n , à
développer en lui la maladie dont il mourut.
J e m ’ en é to n n e p eu . A r io s t e , é c r iv a in s o ig n e u x e t d é lic a t , d e v a it
se n tir v iv e m e n t le s c o n tra rié té s d e c e tte n a tu re . Q u 'il fu t s é v è r e p o u r
lu i-m ê m e , c e q u i le p ro u v e , c ’ e s t q u e ses m a n u s crits c o n s e rv é s à
F e r r a r e so n t c h a r g é s d e ra tu re s . J ’en cr o is p lus v o lo n tie rs c e s v iv a n ts
té m o ig n a g e s d e se s p a tie n te s v e ille s q u e le bo n m o t q u ’o n lu i a
p rêté . U n d e s e s le c te u r s lu i d e m a n d a p o u rq u o i il s’é ta it b â ti u n e
m aison si s im p le , lu i q u i, d a n s son p o ë m e , a v a it é le v é ta n t d e p alais

m agnifiques. -

C’est, ré p o n d it-il, q u ’il e st plus aisé d e rassem bler

des mots que des pierres.. — Au fond, il était homme à préférer
aux brillants palais élevés par son imagination cette humble maison,
sur le frontispice de laquelle il avait écrit :

Parva sed apta mihi, sed nulli obnoxia, sed non
Sordida, parta meo sed tamen ære domus.

�C e s d e u x v e rs ré s u m e n t à la fo is son c a r a c t è r e e t sa vite. Un d e r n ie r
e x tr a it d e se s s a tire s a c h è v e r a d e m o n tre r q u e l co u p d'oeil p rofo n d
e t ju s te il a v a it je t é s u r le s c h o s e s h u m a in e s , e t to u t c e q u ’ il y
a v a it d e v é r ita b le p h ilo so p h ie d a n s son in d o le n te m o d é ra tio n . C ’e s t
e n c o r e u n d e c e s a p o lo g u e s q u 'il a ffe c tio n n e :
« D an s le te m p s o ù le m o n d e é t a it je u n e e n c o r e , e t o ù les p re m ie rs
h o m m e s , e n c o r e sa n s e x p é r ie n c e , n e c o n n a is s a ie n t pas l'a s tu c e q u i
rè g n e a u jo u r d ’ h u i ;
« A u p ied d 'u n e m o n ta g n e d o n t la c im e s e m b la it to u c h e r le c i e l,
un p eu p le q u e j e n e s a u r a is n o m m e r, v iv a it d a n s le fo n d d e la v a llé e .
« C e p e u p le , à fo rc e d ’o b s e r v e r la lu n e , e t d e la v o ir , d a n s sa
co u rs e in é g a le ; ta n tô t é c h a n c r é e , ta n tô t p le i n e ,

to u rn e r a u to u r

du c i e l ,
« S 'im a g in a q u e d u so m m et d e la m o n ta g n e il p o u r r a it y a r r iv e r ,
e t v o ir c o m m e n t e lle s’ a c c r o ît, c o m m e n t e lle r e n tr e e n e lle -m ê m e .
« L e s v o ilà d o n c , c e lu i- c i a v e c u n s a c , c e t a u tr e a v e c un p a n ie r ,
q u i g r a v is s e n t la m o n ta g n e , e t à l ’e n v i c o u r e n t a p rè s l’a s tr e , to u s
c o n v a in c u s q u ’ ils p o u r r o n t l’a t te in d r e .
« M ais v o y a n t q u 'ils n 'e n é ta ie n t p as p lu s p r è s , ils s e la is s a ie n t
to m b e r é p u is é s d e fa tig u e , e t r e g r e t ta ie n t, m a is e n v a in , d e n 'ê t re
pas re s té s d a n s la v a llé e ;
« T a n d is q u e c e u x q u i, d e s c o llin e s in fé r ie u r e s , les re g a rd a ie n t e n
h a u t, c r o y a n t q u ’ ils to u c h a ie n t la

lu n e , hâ ta i e n t le pas p o u r le s

r e jo in d r e . »
M . d e L a m a r t in e , d an s se s H a RMONIES, é c r ite s p o u r la p lu p a rt e n
I ta lie e t to u t p rè s d e la p a tr ie d e l’ A r io s te , s’e s t so u v e n u d e c e m a ­
g n ifiq u e a p o lo g u e . J e c ite r a i se s v e rs p o u r m e fa ire p a rd o n n e r la
fro id e p ro se d e m a tra d u ctio n :

Acet âge enivré, la gloire est à nos yeux
Ce qu’à I’oeildesenfants qui regardent lescieux
Est l'astre dela nuit dont l’orbe, prèsd’éclore,
Au sommet qu’il franchit semble toucher encore.
L’un d’eux quittant sesjeux pour la douce splendeur,
Croit, que pour s’emparer du disque tentateur,
Et pour se revêtir de la lueur divine,
Il n’aqu’à faire un pas sur la sombre colline:
Il s'avance
ilfix
'o eet les bras entr'ouverts,
e
Et le globe de feususpendu dans lesairs,

�Comme pour prolonger sa crédule espérance,
A hauteur de la main un moment se balance;
Il monte; mais déjà, dans l'azur étoile.
Quand il touche au sommet, l’astre s’est envolé,
Et fuyant dans leciel de nuage en nuage,
Est aussi loin déjà des monts que de la plage.
Confus de son erreur, il revient sur ses pas;
Et les fils du hameau qui sont restés en bas,
Occupés à choisir des fleurs au sein des plaines
Ou des cailloux polis dans le lit des fontaines,
Sans songer à cet astre, objet de ses regrets
Au fondde la vallée en étaient aussi près.
L’ Arioste était grand et bien fait ; sa physionomie était noble, ses
mœurs douces, sou humeur égale, son esprit facile et enjoué.
Maintenant le

R o la n d

f u r ieux

e st-il o u n’est- il pas u ne ép o p ée ?

est- il s u p é r ie u r , e s t - il in fé r ie u r à la

J é r u s a le m

? G ra v e s q u e s tio n s

q u i d iv is e n t e n c o r e l’ I ta lie , m ais q u i d é p a s s e n t le s b o rn e s d ’ u n e
s im p le n o tic e . T o u te fo is , si

l’on in s is ta it p o u r a v o ir n o tre a v is s u r

ce s q u e s tio n s , n o u s o se rio n s a v o u e r q u ’e lle s n ous o n t to u jo u rs p aru
p a rfa ite m e n t o ise u se s. A q u i la palme, d u T a s se ou d e l 'A r io s t e ?
c’ e s t là un d e c e s problèmes o ù c h a cu n prend p arti selon le to u r e t
le s h a b itu d e s d e son e s p r it. Q u a n t à s a v o ir si l’ A rio ste a v é r ita b le ­
m e n t é c r i t u n p o ëm e é p iq u e , q u ’ im p o rte , j e v o u s p r ie ? Si on n e s a it
d an s q u e lle c la s s e le ra n g e r, q u ’ on l ’a p p e lle un p oëm e d iv in : c ’e s t le
s u rn o m q u e to u te l ’ I ta lie a d o n n é au poë te lu i-m ê m e .
P a rm i le s n o m b re u s e s tr a d u c tio n s fra n ç a is e s d u R

oland

fu

R Ie u

x

,

on a, san s h é s ite r , p ré fé ré c e lle d e P a n c k o u c k e e t F r a m e r y ; c e lle
d e T re s s a n n’e s t q u 'u n e im ita tio n , é lé g a n te si on v e u t, m a is tro p
s o u v e n t e m p re in te d e la m a n iè re e t du fau x g o û t d e l’é p o q u e . « C ellec i , a d it un e x c e lle n t j u g e , G in g u e n é , e s t s o u v e n t é lé g a n te e t
p re sq u e to u jo u rs fid è le . » E n la r e lis a n t d an s l’é d itio n

p ré se n te ,

G in g u e n é , on n ’e n d o u te p as, e û t s u p p rim é la d o u b le re s tr ic tio n
q u ’ il m e t à se s é lo g e s .
E n fin , p o u r co n c lu sio n d e r n iè r e , n ous av o n s e ssa y é d e p e in d r e le
p o ë te : v o ic i m a in te n a n t le p o ëm e.

A n to in e

de

LATOUR.

��ROLAND F U R I E U X .

C HANT P R E M I E R .
Invocation.- Angélique- s'enfuit seule, et rencontre Ferragus.— Combat de
Renaud et de Ferragus. — Tous les deux se mettent à la poursuite d'An­
gélique.—Apparition d'Argail à Ferragus. — Renaud rencontre son cheval
Bayard. — Angélique s'arrête dans un bosquet où arrive Sacripant. — Il
reconnaît sa maîtresse. —Bradamante se bat contre lui. —Arrivée de
Renaud ; il est détesté par Angélique. — Singulier effet des deux fontaines
de la haine et de l'amour.

I . Je chante les dam es , les palad ins, le s com b ats, les am ou rs,
la galanterie et les audacieux exploits, qui sign alèren t ces tem ps
o ù les M aures p assèren t la m er d ’A fr iq u e , et cau sèren t ta n t de
m aux à la F rance en épousant la querelle et les b o u illan ts
transports d’A gram a n t leur ro i, lequel s’ était flatté de ven ger la
m ort de T ra ja n su r C harlem agn e, em pereur des R o m ain s.
II. Je raconterai en m êm e tem ps de R oland ce que ni la
poésie ni la p r o s e ne nous on t jam ais appris ; com m en t l’ am our
ren dit insensé et furieux un héros, ju s q u ’alors réputé si sa g e :
pourvu toutefois que celle qui m ’a ré d u it presque au m ême
é ta t, et qui chaque jo u r se p laît à m iner ma faible r a is o n ,
veu ille bien m ’en laisser assez pour achever ce que j ’ ai prom is.
I II . R ace gén éreuse d ’ H e rc u le , ornem ent et splen deu r de
notre siècle, H ip p o lyte, d aign ez agréer le seul don que veuille
que puisse vous o ffrir votre hum ble serviteu r. C e n’est
qu 'en paroles et par l’œ uvre de m a plum e que je puis m ’a c ­

�qu itter de to u t ce que je vous dois. Q u’on ne me reproch e pas
de vous donner si p e u , quand je vous donne to ut ce qu ’ il est
en mon p ouvoir de vou s donner.
IV . Parm i les plus dignes héros don t je m’apprête à chanter
les lo u an ges, vou s entendrez nom m er ce R o g e r, l'an tiqu e souche
de vos illustres aïeux ; je vou s parlerai de sa haute valeur et
de ses actions éclatantes, si vous d aign ez me prêter l’oreille, et,
faisan t trêve un m om ent à vos sublim es pensées, accorder au
m ilieu d’elles u ne place à m es vers.
V . R o lan d qu i depuis longtem ps était am oureux de la belle
A n g é liq u e , c l qui pour elle avait laissé dans l’ In d e, dans la
Médie, dan s la T a rta rie, des trophées im m ortels et sans nom bre,
était revenu en O ccid en t avec e lle , au pied des m onts P y ré ­
nées, où le ro i, avec les arm ées de F ran ce et d’ A llem a gn e, avait
établi son cam p :
V I.

P o u r faire repentir A gram a n t et M arsile de la tém érité

qu ’ ils avaien t e u e , l’ un d ’avo ir am ené d’A friq u e to u t ce qu ’ il
avait trou vé d'hom m es en état de porter la lance ou l'épée ,
l’autre d’ a vo ir poussé l’ Espagne devan t lui à la destruction du
beau royaum e de F ran ce. R oland n e pou vait arriver plus à
propos ; m ais il ne tarda pas à se repentir de son retour.
V I I . C ar b ien tôt il se vit enlever sa dam e (v o y e z com m e
la prudence hum aine est souvent en d é f a u t ) ; celle qu e, des
bords de l’ O rient a u x rivages de l’O cc id e n t, il a défendue par
ta n t de com bats, lui est ravie, sans coup férir, dans sa patrie,
au m ilieu de ses nom breux am is. L e prudent em pereur v o u ­
lant éteindre un dan gereux in ce n d ie , fu t celui qui la lui ravit.
V III. Peu de jo u rs a v a n t, il s'était élevé u n e q u erelle e n tre
le com te R o lan d et R en au d , son cousin ; car tous les deux b rû­
laien t du plus violen t am our pour la rare b e a u té ; C h a rle s , à
qui cette rivalité ne pouvait p laire, parce qu 'elle affaib lissait le
secours de leurs bras, enleva celle qu i en éta it la c a u s e , et la
rem it aux mains du du c de B avière ;
IX . E n prom ettant qu ’elle serait le prix de celui des deux
rivau x q u i , dans le com bat de cette gran d e jo u rn ée, ferait un
plus gran d m assacre des Sarrasin s, et dont les services seraient
les plus sign alés. M ais l’événem ent trom pa leur esp éran ce, c a r
les chrétien s prirent la fuite ; le du c de B avière fut fait prison­
nier avec beaucoup d 'au tres, et sa tente resta abandonnée.

�X . C ette b e a u té , qui devait être la récom pense d u v a in ­
q u e u r, étant dem eurée s e u le , s’était jetée su r un cheval avant
la lin du co m bat, et quand il le fa llu t, elle donna de l'é p e ro n ,
présageant bien que la fortune , en ce jo u r, serait con traire aux
ch ré tien s ; elle entra dans un bois, e t, d an s une route é tr o ite ,
elle v it un cavalier qu i venait à pied.
X I. L a cuirasse su r le dos, le casque en tête, l’épée au côté,
l’écu au bras, il traversait la forêt plus légèrem en t que le villa­
geois à dem i nu qui dispute le prix de la cou rse. Jam ais tim ide
bergère, à l’aspect d'un serpent cru el, ne se détourna avec plus
de précipitation que ne le fit A n géliqu e à la vue de ce gu errier
qui accou rait à pied.
x ii.
C e paladin si leste, c'était R en au d , fils d’ A im o n , s e i­
gn eur de M ontauban ; p ar un accident s in g u lie r , son cheval
B ayard s’était échappé de ses m ain s. Il jette à peine un regard
sur la dam e, dont il reconnaît, quoique de lo in , le m aintien an ­
géliqu e, et ce beau visage qu i ten ait son cœ ur dans les chaînes
de l’ am our.
X I I I . L a dam e détourne son c h e v a l, et le pousse à toute
bride à travers la fo rê t; elle ne cherche pas les endroits les

plus épais, ni les plus clairs, ni le m eilleur, ni le plus s ûr che­
min ; m ais pâle, trem blante, hors d’elle-m êm e, elle laisse à son
destrier le soin de choisir sa route : il lit tant et tan t de d é ­
to u rs, de côté et d ’a u tr e , dans cette vaste et profonde fo rê t,
qu’elle arrive enfin au bord d’ une rivière.
X IV . E lle y trouve F e rra g u s, couvert de poussière et de
sueur : une so if a rd e n te , le besoin de repos l’ y on t c o n d u it,
en l’ éloignant du c o m b a t, et il y est ensuite reste m algré lu i;
car, s’étant trop pressé pour y b o ir e , il avait laissé tom ber son
casque dans la riv iè re , et il n’avait pu encore le retirer.
X V. L a belle épouvantée accourait au plus v it e , en p ous­
sant de gran ds cris. A cette voix, le S a r r a s i n ne fa it q u ’ un saut
su r la rive, et la regarde au visage ; il la reconnaît à l'instant,
m algré son trou ble, sa p âleur, et quoique depuis longtem ps il
n’en ait entendu p arler, il ne peut douter que ce ne soit la belle
A n géliq u e.
XVI. E t com m e il était co u rto is, et non m oins am oureux
que les deux cou sin s, il lui donne tous les secours qu 'il peut lui
donner. A ussi fier, aussi hardi que s'il avait son casque, il tire

�son épée et cou rt, en m e n açan t, au-devant de R e n a u d , qui ne
le crain t gu ère. Ces deux paladins non-seulem ent s’étaient déjà
vu s plu sieurs fois, m ais ils avaient m êm e éprouvé m utuellem ent
le u r valeur.
x v ii.

L à ils com m encèrent u n com b at terrible, à pied, tels

q u ’ ils se tr o u v a ie n t, et avec leurs épées nues ; non-seulement,
leurs plaques de fer et leurs cottes de m aille, m ais des enclum es
m êm e n’ auraient pas résisté à leu rs coups. T an d is q u ’ils s’achar­
n ent l’un contre l’a u tre, il était nécessaire que le palefroi d ’ A n ­
géliqu e prît gard e à ses p a s , car elle le presse vivem ent des
talon s, et le pousse au tan t qu ’elle peut, et dans les bois et dans
la plaine.
x v iii.
L es deux gu erriers s’étant battus en vain très-lo n g­
tem ps, sans pouvoir prendre aucun avantage l’ un su r l’a u tr e ,
ca r tous deux étaient égalem ent experts dans le m étier des
arm es, le seign eur de M ontauban fu t le prem ier qu i rom pit le
silence , en s’adressant au S a rr a s in , com m e étant celui qui a
dans le cœ u r u n tel f e u , q u ’il en est dévoré et ne sa it où
l’éteind re.
X IX . Il dit au païen : T u crois peut-être ne nuire qu’ à m oi
s e u l , et tu te fais tort à toi-m êm e ; s’ il est arrivé que les b ril­
lants ra yon s de ce nouvel astre aient em brasé ton c œ u r , que
gagnes-tu à me reten ir ic i? Q uand tu m e tien drais m o rt, ou
p riso n n ier, cette belle n’ en serait pas m ieux tie n n e ; car, tan ­

dis que nous perdons ici notre tem p s, elle s’éloigne à toute
bride.
XX. Ne vaut-il pas m ieu x, si tu l’aim es aussi, que tu tâches
de lui barrer le chem in , de l'attein d re, d e l’ a rrêter, avant qu’elle
soit plus éloignée ? Q uand nous l’aurons en notre pouvoir, que
nos épées décident alors à qui elle restera. A utrem ent je ne
vois pas ce que nous pouvons attendre de notre c o m b a t, que
de nous faire du m al pour du mal.
XXI. L a proposition ne déplut point au Sarrasin , et le com ­
bat fu t suspendu ; à l’instant m êm e une telle trêve s’établit entre
eu x , et ils oublient si bien leur haine et leur colère, que le S ar­
rasin , en qu ittan t ces rives fleuries, ne veu t point laisser à pied
le brave fils d ’A im on. Il le prie avec tan t d’ instance, qu ’enfi n il
le prend en crou p e, et ils s’en vont ainsi galopan t su r les pas
d ’ A n géliqu e.

�X X II. O loyau té des antiques chevaliers ! ils étaient rivau x,
ils étaient de religio n s ennem ies ; to u t leu r corps se sentait
encore des rudes coups qu ’ ils s’étaien t portés, et cepen dant ils
s’ en vo n t ensem ble et san s défiance à travers d ’obscures forêts
et de tortueux sentiers : leur coursier, pressé par qu atre épe­
ro n s, arrive à un endroit où le chem in se pa rta geait en deux ;
XXIII.
E t com m e ils ign oraien t laquelle de ces routes avait
prise A n géliq u e (parce que dans l’ une et dans l’autre les traces
nouvelles paraissaient sans aucune d ifféren ce ), ils s’ en rem irent
au hasard de la fortun e : R en au d prend d’ un côté, le Sarrasin
de l’a u tre ; et F e rra g u s , après a v o i r longtem ps couru d a n s la
fo rê t, se retrouve enfin au m êm e lieu d’où il était parti.
XXIV. Il se retrou ve encore su r le bord de la riv iè re , où
son casque est tom bé dans les flo ts ; alors n’espérant plu s re­
join dre sa dam e , et vou lan t ravo ir ce casque que le fleuve lui
dérobe, il descend su r l’ hu m id e riv a g e, à l'en d ro it m ême où il
est tom bé ; m ais il est si fort enfoncé dans le sable, qu ’ il aura
beaucoup à faire avant que de l’attein dre.
XXV. A rm é d’ un grand ram eau d’ arbre q u ’il élague, et dont
il fait une longue p e rc h e , il sonde et cherche ju s q u ’au fon d de
l’eau ; il ne laisse aucun endroit sans le battre, sans y plonger.
T an dis qu ’ il se fatigue et s ’obstine à prolon ger sa re c h e rc h e ,
voit, du m ilieu du fle u v e , s’ élever ju s q u ’à m i-corps un che­
valier d ’ un aspect effrayan t.
XXVI. Il était arm é de toutes pièces, à la réserve de la tête,
et tenait u n casque dans la main droite ; c’ était ce m êm e casque
cherché depuis si longtem ps par F erra gu s. A h traître ! ah par­
ju re ! lui dit l’om b re, d ’ un ton ir r ité , pourquoi te f âche-t-il
encore de me laisser ce casq u e ? il y a déjà longtem ps qu e tu
aurais dû me le rendre.
XXVII.
Ressouviens-t o i , m é c ré a n t, que quand le frère
d’ A n géliqu e tom ba sous tes coups (ca r c’est moi qui le s u i s ) ,
tu me prom is de jeter sous peu de jo u rs dans ce fleuve mon
casque, avec le reste de m on arm u re. Si la fortun e rem plit au­

jou rd’ hui mes désirs, si elle fa it ce que tu n’ as pas voulu faire,
a s-tu droit de t’en plaindre ? afflige-toi plutôt d ’être un hom m e
sans foi ?
XXVIII.

C ependant si tu désires u n arm et de fine trem p e,

cherches-en un a u tr e , et obtiens-le avec plus de gloire. L e pa ­

�ladin R o lan d en porte un pareil au mien , R en au d é g a le m e n t,
et peut-être le sien est-il encore m eilleur : l’un fu t le casque
d ’ A lmo n t , l'autre celui de M am brin. A cquiers l'u n des deux
p ar ta v a le u r ; pour celu i-ci, que tu avais autrefois prom is de
me la isser, tu feras bien de me le laisser en effet.
XXIX. A l’apparition subite de ce fantôm e a u -d e s s u s de
l’eau, le visage du S arrasin pâ lit, ses cheveux se hérissen t, sa
voix expire dan s sa bouche. E n ten dan t ensuite cet A rgail (ce
gu errier se nom m ait A r g a i l ) , q u ’ il avait ja d is tué dans ce
lie u , lui reprochant so n m anque de f o i, il se sent tout en ­
flam m é de honte et de colère.
XXX. N ’a ya n t pas le tem ps de chercher d’ autres excu ses,
et ne reconnaissant que trop la vérité de ces re p ro ch e s, il
reste bouche close, sans réponse. L a honte cepen dant lui b rise
tellem ent le cœ ur, q u ’ il ju re par la vie de L a n fu se , que jam ais
casque ne cou vrira sa tête, si ce n’est ce beau casque que ja d is
R oland, dans A p remon t, arracha de la tête du fier A lm on t.
XXXI. L e S arrasin garda m ieux ce serm ent qu ’ il n’avait fait
le prem ier : e n fin , il part si m écon ten t, que pendant plusieurs
jo u rs il fut m iné et dévoré de ch agrin . Il ne songe qu’ à cher­
cher R o lan d de côté et d ’ a u tre , et partout où il a quelque
espoir de le rencontrer. Cependant une autre aventure arriv ait
au brave R e n a u d , qui avait pris une route différen te de F e r ­
ra g u s.
XX XII. A peine R en au d a-t-il fa it quelques pas, qu ’ il voit
son fier coursier bondir devant lui : A rrête ! mon ch er Bayard ,
s’écrie-t-il ; arrête! il m ’est trop d u r de vivre sa n s toi. Sourd à
ses cris, le coursier ne revien t point vers lu i : au c o n tra ire , il
s’ éloigne encore plus vite. R enaud le su it en frém issan t de co ­
lère. M ais revenons à A n g é liq u e , qui fuit.
XXXIII. A n géliqu e fu it à travers les forêts e ffra y a n te s,
obcures, par des lieux déserts, sauvages, escarpés : le m ouve­
m ent d’ une b ra n ch e , du feu illage des chênes, des hêtres, des
o r m e a u x , en lui in spiran t des terreurs p a n iq u e s, lui fait
prendre de côté et d'au tre des routes d é to u rn ées, et à toute
om bre qu ’elle a p e rço it, ou dans les v a llo n s , ou dans les
m o n tag n es, il lui sem ble to u jo u rs que c'est R en au d prêt à la
join dre.
XXXIV. T elle u ne jeune biche ou une ch evrette, qui a vu

�dans le bois natal, à travers le feu illag e, un léopard cruel étran ­
gler sa m ère, lui déchirer les flan cs et les entrailles, s'échappe
et fu it de forêts en forêts, trem ble de crainte et d ’épouvante, et
à chaque buisson qu’ elle to u ch e en p a ssan t, se croit déjà dans
la gueule sanglante de la bête cruelle.
XXXV. Ce jo u r, la n uit et la m oitié encore du jo u r su iv a n t,
A n géliqu e s’en va co u ran t et sans savoir où ; e n fi n , elle se
trouve dans un petit bois d é licieu x , qu ’ un frais zép h yr agite
m ollem ent ; deux clairs ru iss e a u x , en m u rm u ran t tout à l’en ­
to u r, y entretiennent une verdure toujours fraîch e et n ouvelle.
L e u r cours le n t, et rom pu par de petits c a illo u x , fo rm ait des
sons doux à l’oreille.
XXXVI. L à , se croya n t en sûreté, et au m oins à cent m illes
de R e n a u d , fatiguée de la ro ute et de la ch a leu r du jo u r, elle
prend le parti de s’y reposer un peu : elle descend donc sur
des fle u rs, et laisse paître son palefroi, sans b rid e ; et celu i-ci
porte ses pas errants le lo n g des clairs ru isseau x, don t les bords
sont to u t couverts de fraîch es herbes.
XXXVII. T o u t à coup, elle ap erçoit près d ’elle un beau bu is ­
son d’épines fleuries et de roses verm eilles, à qui une onde pure
et cristallin e sem ble servir de m iroir, c l que des chênes élevés
et to u ffu s défendent de l’a rd e u r du soleil. Ce buisson o ffre un
frais asile au m ilieu de l’om brage le plus épais ; car le feu illage
y est tellem ent entrem êlé avec les ram eau x, que le soleil ne peut
y pénétrer, et encore moins la vue.
XXXVIII. L ’ herbe tendre y form ait un lit qu i in vitait le
passant à s’y reposer. L a belle A n g é liq u e s’assied au m ilieu de
c e b u isso n , s’y couche et s’y e n d o r t; m ais elle n ’y resta pas
long-temps sans croire enten d re le b ru it des pas d ’ un cheval ;
elle se lève d o u cem en t, et aperçoit un chevalier arm é qui vien t
d arriver au bord du ru isseau .
XXXIX. E lle ne sait s'il est ami ou e n n e m i; la crainte et
l’épouvante agiten t son âm e in certain e; et vou lan t attendre la
fin de cette aventure, elle n’ose frapper l’ air d ’ un seul soupir.
L e cavalier descend su r la rive du fleu v e , s’ y a ss ie d , la tête ap­
puyée sur un de ses b r a s , et tom be aussitôt dans u ne si pro­
fonde rêverie qu’on le cro irait changé en un m arbre insensible.
XL. L e dolent ch evalier r e s t a , seigneur; ainsi plus d ’ une
h e u re , pensif et la tête b aissée; e n s u ite , d ’ une voix étein te,

�d o u lo u reu se , il
qu’ il aurait pu
tigres cruels. Il
un ru iss e a u , et

com m ença à se plaindre avec tan t de douceur,
ém ouvoir les roch ers de pitié et atten drir les
soup irait et pleurait : ses jo u es ressem blaient à
sa poitrine à u n volcan.

X L I. O pensée! d isa it-il, qui m e glace et m e brû le le cœ ur!
ô pensée ! qu i cause tout le ch a grin qui me m ine et m e ron ge !
h é la s! que dois-je fa ire , puisque je su is arrivé trop ta rd , puis­
q u 'u n autre a déjà cueilli ce précieux fru it de l’ a m o u r? A peine
en ai-je obtenu une p a ro le , u n r e g a r d , et u n autre en a reçu
les dépouilles opim es. M ais si je ne dois rien avoir ni de ce fru it
ni de cette fle u r, pourquoi s’obstine m on cœ u r à s’ a ffliger plus
longtem ps pour elle?
XLII. L a je u n e vierge est sem blable à la rose : ta n t q u e ,
solitaire et paisible, elle repose dan s un beau ja rd in , su r l’ épine
qu i l’ a vue n a ître ; tant que ni troupeau ni berger n’en appro­
chent, le doux zé p h y r, la rosée de l’aurore, l’eau , la terre m êm e,
tout conspire à l’em bellir ; les jeu n es am ants et les dam es
am oureuses aim ent à en parer leurs cheveux et leur sein.
X L III. M ais elle n’a pas sitôt été arrachée de sa tige m ater­
n e lle , et de la verte é p in e , qu’ elle perd to ut ce que les hom m es
et le ciel lui prodiguaien t de fa v e u r , de grâce et de beauté :
ainsi la je u n e fille qui laisse cu eillir la fleu r qu ’ elle d oit chérir
plus que ses beaux y e u x , que sa vie m êm e, perd le prix q u ’elle
avait auparavant dans le cœ ur de tous ses autres am ants.
X LIV. O u i, elle d oit être vile à leurs y e u x ; qu ’elle soit
aim ée de celu i-là seul à qui elle se livre sans réserve! A h ! fo r ­
tu n e cruelle ! fortune in grate! les autres trio m p h e n t, et moi je
m eurs de détresse. M ais serait-il donc possible que l’ ingrate
cessât de m’être c h ère? pourrais-je don c oublier celle qu i est
toute ma vie ? A h ! que plu tôt a ujou rd’h u i mes jo u rs fin isse n t,
que je cesse de v iv r e , si je ne dois plus l’aim er !
XLV. Si l’on m e dem ande quel est celui qui verse tan t de
la rm e s , au bord de ce ru isse a u , je dirai que c’ est le roi de C ir ­
c a s sie , S a crip a n t, que l’am ou r d é c h ire ; je dirai encore que
la p re m iè re , la seule cause de sa peine vien t d ’aim er, et c’est
ju s te m e n t l’ un des am ants de cette A n g é liq u e , qui l’a bien
recon n u.
XLVI. C ’était pour l’am our d’ elle q u ’ il était venu des extré­
m ités de l’O rien t ju s q u ’aux lieux où le soleil se couche. Il avait

�appris dan s les In d es, avec u n e d o u leu r extrêm e, que cette belle
avait suivi R o lan d en O ccid en t; il avait su d e p u is, en F ra n c e ,
que l’ em pereur C harles l’ avait enlevée à la foule de ses am ant s,
et prom ise pour récom pense à celui d’entre eux q u i, dan s cette
jo u rn é e , servirait le mieux l’em pire des l y s .
X L V II.

Il s’ é ta it r e n d u a u c a m p , e t a v a it é té té m o in d e la

d éro u te q u ’ a v a it e ssu y é e l’ e m p e r e u r q u e lq u e s jo u r s a u p a ra v a n t.
A lo r s il s’ é ta it re m is s u r les pas d’ A n g é li q u e , q u ’ il n' a v a it
e n c o re p u r e tr o u v e r . V o ilà d o n c la fâ c h e u s e e t triste c a u s e d e
so n a m o u re u x t o u r m e n t , e t q u i le fa it s’ a fflig e r , se la m e n te r,
e t p o u sse r d e s p la in te s c a p a b le s d ’ a r r ê te r m ê m e le s o le il, é m u
d e p itié .

X L V III. T an d is que le roi de C ircassie continue à se
p la in d re , à s'affliger, et qu’ il fa it de ses yeux deux tièd es fo n­
taines ; tandis qu’ il pousse ces plaintes , et beaucoup d’ autres
qu ’ il n’est pas besoin de rap p orter, son bon destin vou lut que
ces paroles arrivassent aux oreilles d’ A n gé liq u e : ainsi tel évé­
nem ent arrive précisém ent dans une h eu re, dans u n instant qu i
ne se ren con tren t qu elquefois pas dan s m ille ans et plus.
XLIX. L a belle A ngélique avait été fort attentive aux
plaintes, aux propos et au m aintien de cet a m a n t, qui ne cesse
de la fatiguer de son am our. Ce jo u r n’ est pas le prem ier où elle
a entendu ses soup irs ; m ais toujours plus froid e et plus dure
qu’ une colonne de m a r b r e , jam ais son cœ u r ne d aign a en pa­
raître touché : com m e celle qui m éprise égalem ent tous les
hom m es, et qui n’en cro it aucun dig n e d ’elle.
L . C e p en d a n t, se trou va n t seule au m ilieu des bois, elle
pense à le prendre pour g u id e : quand on est dans l’eau ju s q u ' au
co u , il fau d ra it être bien obstiné pour ne pas crier m erci. Si elle
laisse échapper cette o c c a sio n , elle ne retrouvera ja m ais une
escorte plus sûre : elle savait d ’ailleurs, par une longue expé­
rience, que ce roi était le plus fidèle de tous ses am ants.
L I . Ce n'est pas qu’ elle ait le dessein d’alléger le poids du
chagrin qu i l’ a c c a b le , et de payer ta n t de cruautés passées, en
lui accordant ce bien suprêm e après lequel soupirent tous les
am an ts; m ais elle im a g in e , elle tram e quelque r u s e , quelque
fiction pour l’entretenir dans une vain e espérance, afin de pou­
voir s’en servir tan t q u 'e lle en aura besoin, et r eprendre ensuite
les sauvages allures de sa fierté accoutum ée.

�L II. T o u t à coup elle sort de l’épais bu isson , rayon n an te de
beautés et de grâces : telles se m ontrent quelquefois su r la scène
ou D ian e ou C yth érée sortant d ’ un bois ou d’ une grotte cham ­
p être. Que la paix soit avec to i, lui dit-elle en p araissan t; que
D ieu protège, ainsi que to i, nia glo ire et m on hon neu r, et qu ’ il
ban nisse de ta pensée l’ injuste opinion que tu as conçue de moi !
L III. N on, ja m ais aucun e m ère n’ a je té , avec plus de jo ie et
d ’éton n em en t, les yeux sur son fils, dont elle a plain t et pleuré
la m o rt, quan d elle a vu sans lui reven ir l’a rm é e , que n’en
m ontra le S arrasin , quand il vit tout à coup paraître devant lui
cette im posante b ea u té, celte figure vraim en t a n g éliq u e , et tan t
de grâces aim ables.
L IV . P lein d ’ un sentim ent doux et p assion n é, il vole à sa
d a m e , à sa d iv in ité , qui lui passe les bras au c o u , et le serre
étro item en t, ce que peut-être elle n’eût pas fait au C ath ai. Sûre
d’ un tel a p p u i, son esprit se reporte aussitôt vers son pays natal
et le trône de ses pères; l’espoir ren aît en elle de revoir bientôt
son riche palais.
LV.
E lle lui racon te en détail ce qui s’ est passé depuis
le jo u r q u ’elle l’envoya en O rien t p our dem ander du secours à
N a b a te , roi d e S e rica n e , et com m ent R oland la préserva sou ­
vent de la m o r t, de l'o p p ro b re , et de m ille fâch eu x accidents ;
et com m en t enfln elle a conservé la fleur de sa v irg in ité , aussi
pure que si elle sortait du sein m aternel.
LV I. Cela é ta it peut-être v r a i, m ais en vérité n’ était pas
vraisem blable pour q u elqu ’ un qui aurait été bien m aître de sa
ra iso n ; m ais cela parut facilem en t possible à S a c rip a n t, qui
s’ é tait déjà laissé entraîner dans de bien plus gran des erreurs.
L ’am ou r rend invisible ce qui frappe nos y e u x , l'am o u r nous
fait voir ce qu i n’existe point. Le Sarrasin ajouta foi à ce récit :
le m alheureux se persuade facilem en t ce q u ’ il désire.
L V II. Si le chevalier d 'A n g e r s , dit S acripant en lu i-m êm e,
a eu la sim plicité de ne pas profiter d’ une si belle occasion, tant
pis pour lui ; car désorm ais la fortune ne lui ram ènera plus un
si gran d trésor ; qu an t à m oi, je ne suis point résolu à l’ im iter :
je ne laisserai pas échapper le bien qu ’ elle m’o ffre , pour m e
préparer ensuite d ’ in utiles regrets.
LVIII.
Je cueillerai cette rose fraîche et m atinale, et je n’a t ­
tendrai pas que la saison en soit passée. N e sais-je pas, après

�t o u t , qu’ on ne p eut rien faire aux fem m es qui leur soit plus
d o u x, plus agréab le, encore q u ’elles aien t l’ a ir de le dédaign er,
quelquefois de s’ en affliger, et même ju s q u ’ aux larm es. N o n ,
n on , rien n e pourra m’arrêter, ni refus, ni colère fein te, ju s q u ’à
ce que j ’aie m is les om bres et les ch a irs au tableau.
L I X . A in si p arlait le S arrasin , et tan dis qu ’ il se prépare à ce
doux a s s a u t, un gran d b ruit qui reten tit du bois voisin vient
frapper son o reille, et fait que m algré lui il abandon n e l’entre­
prise : aussitôt il met son casque ; car il avait l’ habitude d ’être
toujours arm é de pied en cap. Il rejoin t son cou rsier, lui rem et
la brid e et m onte en se lle , et prend sa lance.
LX. Voilà qu ’ un cavalier d ’une m ine haute et fière sort du
b o is; son arm ure est blan ch e com m e n e ig e ; u n panache b lan c
lui sert de cim ier. L e roi S a c rip a n t, qui ne peut supporter que
cet im portun voyag eu r prenne si mal son tem ps p o u r passer,
et vienne interrom pre le doux plaisir qu ’ il se p ro m e tta it, lui
lance des regards terribles et fou d ro yan ts.
L X I . P u is, dès qu ’ il est à sa p o rté e, il le défie a u com ­
bat , croya n t bien lui faire vider l’ arçon : c e lu i- c i, qui ne

c ro it pas v alo ir m oin s qu e l u i , e t qu i v eu t en faire l’é p re u v e ,
pour couper cou rt aux orgueilleuses m enaces du C irc a s sie n ,
m et sur-le-cham p sa lance en a r r ê t, e t pique d roit con tre lui.
Sacripant part com m e la te m p ête, et ils cou ren t tous les deu x
pour se ren con trer de fron t.
L X I I . L es lions, les taureaux dans leurs com bats, ne se cho­
q u e n t, ne se heurtent point avec plus de furie que ne le firent
ces deux gu erriers dans ce cru el assaut : leurs boucliers fu ren t
égalem ent percés. L e u r choc fit trem bler l’ a ir, depuis le fond
hum ide des vallées ju s q u ’a u x cim es dép ouillées des m on tagnes;
et bien leu r p rit que leurs h au berts fussent d ’ une trem pe si
excellente q u ’elle sauva leurs poitrines.
L X I I I . L e u rs chevaux n’ éviten t pas non plus la re n co n tre ;
ils se frappent de f r o n t , ainsi que des béliers : celu i du païen ,

qui de son vivant passait pour des m e ille u r s , m eu rt sur la
place ; l’autre s’ abat a u s s i, mais il se relève dès qu ’ il a senti les
éperons ; celu i du roi Sacripant reste étendu su r son m aître
qu’ il accable de tout son poids.
LXIV. L e chevalier in co n n u , qu i éta it resté ferm e dan s les
arçons, voyan t sou rival renversé su r la poussière avec son c o u r­

�sier, et satisfait de son avantage, ne se soucie pas de renouveler
le c o m b a t; il s’ éloigne à toute bride dans la f o r ê t, par le che­
m in qui lui paraît le plus d r o it; et déjà il y avait fait un m ille,
ou peu s'en fau t, avan t que le S arrasin eû t réussi à se dégager.
LXV.

E t de m ême qu ’ un labou reu r e ffra y é, éperdu , dès que

l’orage est p a ssé , se lève de la place où les éclats du ton nerre
l’avaien t étendu près de ses b œ u fs fo u d ro y és, et v oit sans feu il­
la g e s, sans bran ches, le pin q u ’ il avait cou tu m e de décou vrir de
loin ; tel se relève le roi de C ircassie, sans son cou rsier, et ayan t
A n géliq u e pour tém oin de cette cruelle aventure.
L X V I . Il soup ire, il gém it, non d’ avoir ou le pied dém is ou
le bras fra c a ss é , m ais de la honte d ’ une telle aventure ; jam ais,
ni a van t, ni dep u is cet accid en t, u ne pareille ro u g eu r ne cou vrit
son v isa g e ; et ce qui l’a fflige a it encore plus que sa ch u te , c’ est
que sa dam e l’avait a idé à se retirer de dessous cette lourd e
masse ; il en serait, je cro is, resté m uet, si elle ne lui eût rendu
la voix et la parole.
LX VII. P o u r q u o i, seign eu r, lui d it-e lle , vous affliger de la
so rte; si vous êtes to m b é, ce n’ est point votre fa u te , c’ est celle
de votre c h e v a l, à qui le repos et la n ou rritu re con ven aien t
m ieux qu ’ une n ouvelle joû te. A u ssi votre adversaire n’a-t-il
au cu n su jet de triom pher : en vous aband on n an t le prem ier,
com m e il a f a it , le cham p de bataille, il a prouvé que vous étiez
le vain qu eu r, si je me con nais bien en com bats.
L X V I I I . T an d is qu ’elle con sole ainsi le S arrasin , ils voient
ven ir au galop , m onté su r un ro u ssin , et p ortant un cor et une
petite valise à l’ un de ses côtés, un m essager qu i paraissait é g a ­
lem ent in q u iet et fatig u é . Q uand il fu t près de S a c rip a n t, il lui
dem anda s’ il n’avait pas vu passer dans la forêt u n chevalier
avec des arm es b la n ch es, et u n panache de la m êm e cou leu r à
son casque.
LXIX. C ’est lu i, com m e tu vois, répond S acrip an t, qui vient
de m ’a b a ttr e , et il ne fait que de p artir. P o u r que je sache au
m oins qui m’ a d ém o n té , de g râce, apprends-m oi com m ent il
se nom m e. Il est aisé de satisfaire sur-le-cham p ta dem ande, lui
d it le cou rrier ; sache que c’est la haute valeu r d ’ une aim able
dem oiselle qu i t’ a fa it vider les arçons.
LXX. E lle est v ailla n te, niais elle est encore plus b e lle ; et,
pour ne pas te cach e r son nom illu s tr e , B rad am an te est celle

�qui t’ a enlevé a ujou rd’h u i to u t ce que tu avais acq u is de gloire
au inonde. A p rès cette réponse, il part à toute bride, et laisse le
S arrasin peu jo y e u x de sa d é co u ve rte , ne sach an t p lu s qu e dire
ou que faire, et le visage to ut enflam m é de honte.
LXXI. Q uand il a longtem ps et en vain son gé à sa fâcheuse
a v e n tu re , et qu ’ à la fin il se trou ve to u jo u rs qu ’ il a été ren­
versé par u ne fe m m e , plus il y pen se, et plu s il s'en afflige :
tacitu rn e et p e n s if, il m onte su r le palefroi d ’ A n géliq u e sans
dire une seule p a ro le, la prend tran qu illem en t en c ro u p e , et
rem et à u n tem ps plus favorable, à un lieu plus tran q u ille, ses
am oureux projets.
L X X I I . Ils n’ euren t pas fait deu x m ille s , qu ’ ils enten d irent
la fo r ê t, qui les e n v iro n n a it, reten tir d’ u n tel b ru it et avec u n
tel fra c a s, que to u t paraissait trem bler autour d ’ e u x : u n peu
après ils aperçoivent un gran d cou rsier richem en t h a rn a c h é ,
tout brillan t d ’or, qui fra n c h it les h a llie r s , les ru isseau x , qu i
brise les arbres, et fracasse tout ce qu i s’ oppose à son passage.
L X X I I I . S i le b rou illard et l’ épaisseur du bois ne trom pen t
pas mes y eu x , d it la dam e, ce cou rsier q u i , avec ta n t de b r u it ,
se fraie u n chem in dans la forêt, c’est B ayard ; ou i, certes, c’est
B ayard , je le recon n ais ; quelle prévoyan ce ! il a senti notre
besoin et q u ’un seul cheval siérait m al pour d e u x , et il vien t
tout exprès pour nous tirer d ’em barras.
LXXIV. L e C ircassien m et pied à terre, s'approche du c o u r­
sier, et croit aller le saisir par la bride ; m ais B a y a r d , plus
prom pt que l’éclair, tourne la crou p e, et lui détache u ne ruade
q u i, heu reusem en t, n’ arriva pas où il l’a d re ssa it: m alheu r au
chevalier s’ il l’eû t a tte in t; car ce coursier a u ne telle v igu e u r
dans les pieds, qu ’ il au rait pu briser une m ontagne de bron ze.
LXXV. E n su ite il s’ approche doucem ent d ’ A n géliqu e avec
un air soum is et une attitu d e in telligen te. T el u n chien bondit
autour de son m a ître , après deux ou trois jo u rs d’absence.
B ayard n’ avait point oublié qu’a u tr e fo is , dans A lb r a q u e , cette
reine lui avait donné à. m anger de sa propre m a in , à l'époque
où elle aim ait si ten drem en t R en au d , alors c r u e l, alors in grat.
L X X V I . De la m ain gau ch e elle prend les rên es, et de l’autre
elle le palpe doucem ent su r le poitrail et su r le cou : ce cou rsier,
dont l’ intelligen ce était m erveilleuse, se m ontre pour elle obéis­
a n t et doux com m e u n agn eau. C ependant le roi de C ircassie

�prend son tem p s, s’ élance sur l u i , le serre des g e n o u x , et s’ y
tien t ferm e ; alors la belle abandonne la crou p e du roussin ,
d éch argé du poids de S acrip an t, et se m et su r la selle.
LX X V II. U n m om ent a p r è s , en reto u rn an t les y e u x par
h a s a r d , elle voit ven ir à pied un gu errier à l’ arm ure reten tis­
san te, qu’ elle recon n aît p our le fils du du c A im on , et à l’ in stan t
elle fait éclater sa haine et sa c o lè re . R enaud la recherche et
l’aim e plus que sa propre vie : A n gé liq u e le fu it, le hait plus que
la grue ne hait le fau co n . Il fu t un tem ps qu’ il la haïssait plus
que la m o rt, et qu ’ elle l’ aim ait éperdum ent ; m ain tenan t ils on t
ch an gé de sort.
LXXVIII. D eux fontaines dont les

eaux

on t une

vertu

o p p o sé e , on t causé ce ch an gem en t : toutes les deu x sont dans
les A rd en n es, et voisines l’ une de l’ autre. L ’u n e rem plit le c œ u r
d ’ am oureux désirs ; celu i qui boit de l’autre dem eure sans
am ou r, et sa prem ière ardeur se co n vertit en glace. R en au d a
bu de l’ u n e , et l’ am ou r le consum e ; A n g é liq u e a bu de l’ a u tr e ,
et elle le hait et le fuit.
LXXIX. Cette liq u eu r mêlée d ’un poison secret, qui change
en haine l’am oureux s o u c i, est cause q u 'u n n uage passe su r les
veux sereins de la belle, dès q u ’ elle a vu le fils d ’A im o n ; et d ’une
voix trem blante, l’ air abattu , elle supplie S a c r ip a n t, elle le c o n ­
ju r e de ne pas atten dre que ce gu errier soit plu s près d’eux , et
de prendre la fuite avec elle.
LXXX. Suis-je d o n c , d it le S arrasin , tom bé en un tel d is­
crédit auprès de vous, que vous me ju g ie z in utile et incapable de
vous défen dre con tre celu i-ci ? L es com bats que j ’ai livrés pou r
vous dan s A lb r a q u e , et cette n u it o ù , seul et sans a rm e s , je
vou s servis de b o uclier con tre A g rica n et toute une a r m é e ,
sont-ils déjà sortis de votre m ém oire?
LXXXI. E lle ne répond poin t, et ne sait ce q u ’elle d o it faire,
parce que R en au d est déjà trop près d ’elle. A peine a-t-il vu
cette face angéliq ue qui a je té dans son cœ ur l’am oureux
in c e n d ie , à peine a-t-il recon n u son cou rsier, que déjà de loin
il m enace le S arrasin . M ais ce qui se passa entre ces deux fiers
rivau x je veux le réserver pour un autre chant.

�CHANT 11.

»

CHANT II.
R en au d se bat contre Sacripant. — Un erm ite m agicien envoie un «le scs
ém issaires pour faire cesser lo com bat. — R en aud p oursuit A n g éliq u e vers
P a ris.

C harles en vo ie ce héros en A n g leterre. — Il s'em b arqu e a Calais.

— Tem p e te. — Bradam ante trouve dans un bosquet P in a b el d e M ayence.
- C o m b a t en tre R o ger, G radasse et le

m a g ic ie n .-

L e s deux g u e rrie rs son l

vaincus. — B radam ante ren con tre un m essager de ¿Marseille. —* E n traînée
par 1 am our, elle suit P in abe l qui la trahit c l la fait tom ber dans la grotte
de .Merlin.

i- Amour, injuste Amour, pourquoi permets-tu que nos
désirs soient si rarement d’accord? D’où vient, ô perfide ! que
deux cœurs désunis sont un spectacle si attrayant pour toi?
Hélas! tu ne détournes mes pas d’un c l a i r et paisible ruisseau,
que pour m’attirer dans un profond et funeste abîme: tu
m éloignes de l’objet qui désire mon amour, et tu veux que
j aime et que j ’adore celui qui me déteste.
h . Tu permets qu'Angélique paraisse charmante aux yeux
de Renaud , quand Renaud ne lui paraît que laid et rebutant:
autrefois, lorsque Angélique le trouvait beau et l’aimait, Renaud
la haïssait, et autant qu’on peut haïr; maintenant il s'afflige, il
se tourmente en vain ; Angélique lui rend bien la pareille; elle
l’a en aversion, et cetlo aversion est si forte, qu’elle lui préfére­
rait la mort.
n i. Renaud, d’un ton allier, s’adressant au Sarrasin : Lar­
ron , lui cria-t-il, descends de mon coursier; je ne souffre pas
qu’on me ravisse mon bien, ou je le fais payer cher à qui veut
me l’ôter : je veux même t’enlever celte dame ; car ce serait un
crime de te la laisser. Un si parfait coursier, une dame si belle
ne sauraient être le partage d’un brigand.
iv. Tu en as m en ti, je ne suis point un larron, répond le
Sarrasin avec un ton non moins allier. On pourrait avec plus

�de vérité te dire que tu l’es (si j ’en dois croire la renom m ée);
nous verron s à l’épreuve qui de nous deux est le plus digne et
de la dam e et du cou rsier, quoique pour elle je convienne avec
toi que rien au m onde ne l’égale en beauté.
V . C om m e on voit quelquefois deux chiens vigou reu x, e xci­
tés par la jalo u sie ou par q u elque autre objet de haine, s’ap­
procher l’un de l’autre, et grin çan t des d e n ts , les yeux hagards
et plus arden ts que b ra ise , ensuite écu m ant de r a g e , le poil
h é r is s é , se d éch irer de leurs dents aiguës , tels R en au d et S a­
crip an t passent des cris et des outrages au cho c des épées.
V I . L ’ un est à pied , l’autre à cheval ; quel avantage croyezvous qu 'ait p our cela le S a rra sin ? A ucu n . A u ta n t v au d ra it, peutêtre m oins encore, un page sans expérien ce; car B ayard , par un
in stin ct n a tu r e l. n’avait gard e de vou lo ir faire aucun mal à son
m a ître; indocile et à la m ain et à l’é p e r o n , jam ais il ne vou lut
faire un seul pas au gré du C ircassien.
V II. Sacripant le presse-t-il d ’a v a n c e r, il s’arrête : veut-il
le r e te n ir, il c o u r t, il trotte : tan tôt il cache sa tête entre ses
jam b e s, tan tôt il lève la c ro u p e , et se dém ène avec les pieds de
derrière. L e S arrasin , voyan t bien que ce n’est pas le m om ent de
dom pter l’ orgueil de ce fou gu eu x a n im a l, s'appuie ferm e su r le
prem ier a r ç o n , se h a u ss e , et puis s’ élance à t e r r e , du côté
gauche.
VIII.

D ès que, d ’un sau t léger, le Sarrasin s’est délivré d e la

fu re u r obstinée de B ayard, alors com m ence un com bat digne de
ces deux illustres rivaux. L ’ un et l’autre fer retentissent ; tantôt
ils s’élèvent, tan tôt ils s’abaissent : m oins rapide était le m arteau
de V u lca in , forgean t su r l’enclu m e, dans son antre en fum é, les
fou dres de Jupiter.
IX . Ils fon t voir par des coups, tan tôt a llon gés, tan tôt fein ts,
ou bien m é n ag és, qu ’ ils sont m aîtres dans l’a rt de l’escrim e.
T an tô t on les voit fièrem ent lever la tête, ou se rapetisser; tantôt
se cacher sous leurs b o u c lie rs, ou se m ontrer un p e u ; tan tôt
fondre en a v a n t, re c u le r, ou rabattre les c o u p s, souvent les es­
q u iver, tourner autour l’ un de l’a u tr e , et qu an d l’ un cède un
pas, incontinent l’autre le rem placer.
X . Enfin R en au d avec son épée fond de toute sa force sur
le S a rra sin ; celui-ci oppose son bouclier, com posé d ’ un os trèsdu r, et recou vert d’ une plaque d ’a cier, de bonne et fine trem pe.

�M algré son é p aisse u r, F lam b erg e le coupe en deu x. L a forêt
gém it, et reten tit du terrible c o u p ; l’ os et l’ acier volen t en éclats,
com m e s’ ils n’étaient que v e rre , et le bras du Sarrasin en d e­
m eure en gou rdi.
X I. L a tim ide A n g é liq u e, voyan t le ra v a g e causé par ce te r­
rible coup, sent à l’ instant pâlir d ’ effroi son beau visage, com m e
u n coupable qu i m arche au supplice. Il lui paraît qu ’ elle n’ a
pas un instant à perdre, si elle ne veut être la proie de ce R e n au d ,
de ce R en au d qu ’ elle hait au tan t qu ’elle en est m isérablem ent
aimée.
x ii.

E lle tourne la bride de son c o u rsie r, et le pousse à tra ­

vers l’épaisse f o r ê t, par un étroit et âpre se n tie r, et souvent à
demi m orte, elle regard e derrière elle, et cro it toujours R enaud
attaché à ses pas. Elle n’avait pas encore fait beaucoup de ch e­
m in , en fu y a n t, que dans une vallée elle ren con tra un erm ite
avec une longue barbe qui lu i descen dait ju s q u ’à la c ein tu re ,
et dont l’aspect était re lig ie u x e t vén érable.
X III. A ffaibli par les ans et les austérités, il s’avan cait à pas
lents sur u n â ne, et ja m ais personne n’ann on ça par sa m ine u ne
conscience plus sévère et plus scrupuleuse. D ès qu ’ il ap erçu t
les traits délicats d’ A n g é liq u e , qui s’ approchait de l u i , quelque
faible et exténué qu ’ il fû t, il se sen tit n éanm oins to ut ém u pour
elle d’ une tendre charité.
XIV. L a belle dem ande au père le chem in qui p ourra la con ­
duire à un port de m e r , parce qu’ elle veu t q u itter la F r a n c e ,
afin de ne plus entendre p arler de R en au d . L ’ erm ite, qui savait
la n écro m a n cie, ne cesse de l’ assurer qu ’ il la m ettra à cou vert
de tout d a n g e r, et aussitôt il m et la m ain dans sa poche.
XV. Il en tire un livre, et pro d u it à l’ instant un gran d e ffe t;
car à peine en a-t-il lu la prem ière page, qu ’ apparaît un e sp r it,
sous la form e d’ un v a le t , à qui il ordonn e ce q u ’ il veu t qu ’ il
lasse ; et le valet, con train t p ar la force du charm e, se ren d dans
l' endroit du bois où les deux g u e rrie rs, en face l’ u n de l’ a u tr e ,
ne pensaient gu ère à se rep o ser; il se je tte h ard im en t au m ilieu
d ’eux.
XVI.

De g r â c e , leur d it-il, que l’ un de vou s me fasse voir

l’avantage qu i lui revien dra d ’avoir tué l’a u tr e ; quel sera le prix
de vos fatigues, après un si gran d com b at, si R o lan d , san s rom ­
pre une seule lan ce, sans q u ’il lu i en coûte une m aille, em m ène

�à P aris cette m êm e beauté qui vous a con d u its à celte perfide
q u erelle?
X V II. A peu près à la d istance d ’ un m ille, j ’ ai trou vé R olan d
a llan t à P a ris avec A n g é liq u e ; ils se riaient ensem ble de vous
d e u x , et plaisantaient de ce que vous vous battez sans aucun
fru it. N e vaudrait-il pas m ieux pour vous de co u rir sur leurs
tr a c e s , puisqu’ils ne peuvent encore être bien éloign és? C ar si
le paladin tient une fois cette belle dans la capitale, vous pouvez
être sûrs que ja m a is il ne vous la laissera revoir.
xviii.
A celte n o u v e lle , vous eussiez vu les deux gu e r r iers
se trou bler, et c o n fo n d u s, stu p é fa its, s ’accuser d ’avoir m anqué

d ’yeux et de ju g e m e n t, pour s'être ainsi laissé jo u e r par leur
riv al ; à l’ in stan t le vaillant R enaud se rapproche d e son cou rsier,
en poussant un so u p ir qui sem ble un trait de feu , et frém issan t
de dépit et de fu re u r, il ju r e , s ’il rejoin t R o lan d , de lui arrach er
le cœ ur.
XIX. Il se rend donc au lieu où son B a yard l’a tten d ; il
s’élance dessu s, et galope avec lu i, san s in viter le gu errier q u ’ il
laisse à pied dans le bois à m onter en c ro u p e , et sans lu i dire
seulem ent adieu. L ’arden t cou rsier, piqué par son m aître, brise,
renverse tout ce qui s’oppose à son passage. L es fossés, les ru is ­
seaux, les roch ers, les buissons, rien ne peut suspendre la ra p i­
dité de sa course.
XX. Il ne fau t pas que vous vous é to n n ie z, se ig n e u r, si
R enaud trouve m aintenant B ayard docile à ses o r d r e s , lui qui
l’ avait en vain poursuivi d u ra n t plu sieurs jo u rs san s a vo ir pu
parven ir à lui toucher seulem en t la bride. Ce c o u rsie r, doué
d ’ une in telligen ce hum ain e, s’é ta i t fa it su ivre plusieurs m illes,
non par m a lic e , m ais p our con du ire son m aître dans l'en droit
même où était A n géliq u e, pour laquelle il l’ en ten d ait soupirer.
XXI. L o rsqu e c e tte belle s'échap pa du p a villo n , B ayard la
re m a rq u a , et ne la perdit plus de v u e ; il était alors lib r e , car
R enaud avait m is pied à terre pour éprouver sa valeu r contre
un baron non m oins terrible que lui sous les a rm e s; B ayard
avait toujours suivi de loin les pas de la dam e, dans l’espoir de
la rem ettre un jo u r aux m ains de son m aître.
X X II. E t désiran t attirer R enaud dans l’endroit où elle est,
il se présente devan t lu i, au m ilieu de cette vaste fo r ê t, ne v ou ­
la n t pas perm ettre au fils d 'A im o n de le m o n te r, de peur que

�celui-ci ne lu i fasse prendre un au tre chem in . C ’ était par cette
ruse que son m aître a va it déjà retrou vé deu x fo is cette b e lle ;
mais toujours inutilem ent, puisque F erragu s d ’ab ord , et ensuite
Sacripant, avaien t, com m e vous l'avez appris, m is obstacle à ses
désirs.
X X III. M ain ten an t B ay a rd , q u i s’ est aussi laissé trom per par
le fan tôm e qui a indiqué à son m aître de fausses traces de sa
d a m e , s’arrête enfin et devien t d o u x e t traitab le com m e à son
ordinaire. R e n au d , b rû la n t de colère et d ’a m o u r , le pousse à
toute brid e sur le chem in de P a r is , et volant sur les ailes du
d é s ir, il accuse son cou rsier de le n te u r; il en e û t m êm e accusé
les vents.
XXIV.

Pressé de com battre le com te d ’A n g e rs, à peine s'a r­

rête-t-il la n u it, ta n t il ajoute foi aux paroles m ensongères d u
valet de l’ad ro it N écrom an t : il ne cesse de ga lop er, to u t le soir
et le lendem ain , et ne s’ arrête pas qu’ il n’ ait décou vert la ville
de P a ris, où C harlem agn e, battu et en déroute, s’est retiré avec
les débris de son armée.
XXV.
L ’em pereur, persuadé que le m onarque africain viendra
l’assiéger dans sa capitale e t lu i livrer b a ta ille , rassem ble en
diligence ses m eilleurs soldats et des vivres , creuse des fo ssé s,
répare les m u r s , et, sans perdre un in s t a n t, fa it tout ce qui est
nécessaire p our une v igou reuse défense. Il form e aussi le projet
d 'e nvoyer qu elqu'un en A n g le te r r e , et d ’en tirer des trou p es,
avec lesquelles il puisse fo rm er un nouveau cam p.
XXVI.

Il veut une seconde fois se rem ettre en c a m p a g n e , et

tenter le sort d'un e bataille : à l’instant il dépêche R enaud dans
la B re ta g n e , la B retagne qui depuis a été nom m ée l'A n gleterre.
L e P aladin se plaint am èrem ent de cette com m ission ; non qu ' il
ait de la répu gn an ce p our les rivag es b r ita n n iq u e s , m ais parce
que Charlem agne le fait p artir sur-le-cham p, et ne lui perm et pas
m êm e de d ifférer d’ un jo u r.
X X V II. Jam ais le fils d ’A im o n ne fit chose q u i lui co u ta
d a v a n ta g e , parce que ce départ lui ôtait tous les m oyens de re ­
chercher le beau visage qu i tient son cœ u r en chaîn é ; m ais néan­
m oins, p our ob éir à C h a r le s , il prend à l ’in stan t la ro u te de
C a la is, où il arrive en peu d’ h e u r e s , et a r r iv é , le jo u r m êm e il
s’em barque.
X X X V I I I . L e gran d désir q u ’ il a de se v o ir bien tôt de retour,

�le fait, con tre l’avis de tous les p ilo tes, se hasarder su r la m e r ,
alors tu rb u len te, agitée, et qui m enaçait d ’une terrible tem pête ;
le ven t in d ign é de se voir m éprisé par un té m é ra ire , excite
u n gran d et terrible orage dans les m ers d ’a le n to u r , et avec
tan t de rage q u ’il soulève les ondes ju s q u ’ aux hunes du v a is­
seau.
XXIX. A u ssitô t les m atelots expérim entés calent les gran des
v o ile s , pensent à s’en re to u rn e r, et à regagn er les m êmes
p orts d ’où ils on t levé l’ ancre si im prudem m ent : je ne souf­
frirai pas, d it le v en t, tant de tém érité ; alors il so u ffle, il m u git,
et les m enace d ’un prochain n a u fr a g e , s ’ ils d irigen t leur course
a illeu rs q u ’ a u x l ieux où il les chasse,
XXX. L e cru e l, tan tôt souffle à la p ro u e , ta n tô t à la p o u p e,
et, loin de d im in u er, à to u t instant sa force redouble : les m ate­
lots s ’avancent en to u rn an t de côté et d ’autre avec les petites
v o ile s, et sont em portés dans la haute et pleine m er. M ais
com m e j’ ai besoin de différen ts fils pour le tissu des différen tes
toiles que je veux ou rd ir, j ’ abandonne R enaud et sa proue agitée
de l’orage, et je retourne à sa sœ ur B radam ante.
XXXI. Je parlerai donc de cette valeureu se je u n e fille, qui a
étendu S acrip a n t su r la p ou ssière; digne sœ ur de R e n a u d , fille
du du c Ai mon et de Bé a t r ix , sa hau te valeur, son cou rage hard i,
dont elle a souvent donné d ’éclatantes preuves, n’ étaient pas
m oins estim és de C harles et des F ra n ç a is, que le cou rag e ta n t
loué du vaillant paladin.
XXXII. E lle fu t aim ée d’ un je u n e chevalier venu d ’ A fr iq ue
avec A gram a n t : l’in fortu n ée fille d ’A g o lan t l’avait eu de R oger.
B radam ante, qui n’était née ni d ’ un ou rs, ni d ’ un lion sans
p itié , ne fu t pas insen sible à l’a rd eu r d ’ un tel am ant. M ais la
fortun e ne leur a encore perm is de se voir et de se parler qu’ une
seule fois.
X X X III. D epuis ce m om ent, elle allait ch erch an t partout son
am an t, qui portait le m ême nom que son père ; elle le cherchait
se u le , et avec au tan t d ’ assurance que si elle eût été accom pa­
gnée de m ille escadrons. Le jo u r m êm e qu ’elle a obligé S acri­
pant à baiser si rudem en t la face de notre antique m ère , elle
traverse la f o r ê t , après la forêt une m o n ta g n e , et arrive enfin
su r les bords d'un e belle fontaine.
XXXIV.

Lu fontaine cou lait au milieu d ’une prairie plantée

�d’arbres antiques, et cou verte de leurs om brages : son o nde, par
un doux m u rm u re , in vite le v o yag eu r à se r e p o s e r prèsd'ele
et à se désaltérer ; un coteau bien cu ltivé, situé su r a r ive gau
ch
e,
la garantit de la chaleu r du m id i. A peine la je u n e file
a-t-elle to u rn é ses beaux yeu x de ce c ô té , q u 'e lle aperçoitu
n
chevalier.
XXXV. Ce ch e v a lie r, s e u l, p en sif e t sile n c ie u x , était assisà
l’om bre d'un petit b o i s , su r un gazon ém aillé de m ille fleu
rs
qu i borden t le clair e t lim p id e ru isseau ; non loin de
casque et son bouclier pendent aux branches d 'un

lu i son

hêtre, au

pied duquel est attach é son cou rsier : il avait les y e u x

baissés

et hum ides de la rm e s, et p araissait las et triste.
XXXVI. C e d é s ir , q u i réside dan s tous les c œ u r s , d
e
l oir apprendre ce qui intéresse les a u tre s , excite Bradam
u
vo
enteà
dem ander au chevalier le su jet de sa tristesse. L e c h e v a lie r,
to u ch é de son parler c o u rto is, de son air gra n d et n o b le , q u i ,
au prem ier cou p d’ œ i l , lui sem ble d 'u n gu errier de la p lu s
haute im p o rta n ce , s'em presse à la s a tis fa ire , e t à lu i ou vrir so
r.
ceu
n
X X X V II.

S eig n eu r, com m en ça-t-il, je con du isais une troupe

de gen darm es et de p ié to n s; et je m’ en allais au cam p , o ù
C harles attendait le roi M a r sile , d a n s le dessein de l 'arrêter au
défilé d ’une m o n tagn e, e t j ’ avais avec moi une t r è s belle femme,
pour qu i je b rûle de l’ am ou r le plu s a r d e n t, q u a n d , aux enviro
s
n
de R o d o n n e , j ’ aperçois un gu errier a r m é , et m on té su r
un gran d cou rsier ailé.
XX XVIII. D ès qu e ce la rro n , — était-ce u n m ortel, ou l'uen
de ces âm es ho rribles qui habiten t les e n fe r s ? — aperçoit ma
chère et belle d a m e , sem b lab le à u n fau co n qu i fon d su r sa
proie il s’ abaisse et se relève en un in sta n t; chem in f a isa n t,
il étend le b r a s , et l’ enlève to u t ép erd u e. J e ne m' étais pas
encore douté d e cet e n lè v em en t, q u e déjà j ’enten d s d a n s les
airs les cris de ma m aîtresse.
XXXIX. A in si le m ilan vorace a coutum e d’ enlever un m al­
heureux poussin à côté de sa m ère qu i b ie n tô t, se repro ch an t
sa n é g lig e n c e , l’appelle en vain par ses cris et s ’en afflige
in utilem en t. E n viro n n é de hautes m o n tag n e s, au pied d' une
roch e escarp ée, je ne pouvais pas su ivre un hom m e qu i se
fraya it u ne route dan s les a ir s ; j’avais d ’a illeu rs u n cheval si

�l a s , q u ’ il pou vait à peine se s o u t e n i r , da ns ces m o n tu eux et
étroits sentiers.
X L . Tou tefois, plus doulo ureu sement affecté que si l’on m’ eût
arraché le cœ u r de la p o i t r i n e , je laisse mes gens poursuivre

le ur r o u te , et sans gu id e j e prends le chemin que me montre
l’ a m o u r ; j e gravis les hauteurs les moins esc arpées, les moins
p é nib le s; j e marche vers les lieux où j e crois qu e ce cruel
ravisseur a emporté tout mon b i e n , tout le repos de ma vie.
X L I.

P e n da nt six jo u rs j e ma rc ha i matin et soir à travers

d e s précipice s , des lieux déserts et a f f r e u x , où il n’y avait ni
chem in ni se n tie r, où nulle trace d’ homme n’avait jamais été
imprimée. E nfi n , j ’arrive da ns un vallon i n c u l t e , s a u v a g e ,
entou ré de précipices et d’ antres horribles : du milieu de ce
v a l l o n , s’ élève une r o c h e , su r laquelle est situé un c h âteau
tr è s - f o r t , d ’ une merveilleuse beauté.
XLII.

D e l o i n , il semble briller c om m e la fla m m e; aussi

n’ est-il ni de brique ni de m a rb re , e t , à mesure que j e m’ ap ­
p ro ch e , la structure de ces m urs me parait plus belle et plus
admirab le. J’ai su depuis com m en t les d é m o n s , contraints par
des enchantements et des paroles m a g iq u e s, avaient form é cet
éclatant édifice, d ’ un acier forg é au feu de l’ enfer et trempé
dans les ondes du Styx.
X L I I I . Toute s les tours brillent d ’ un acier si p o l i, que la
rouille n’ en peut ternir l'éclat. Le voleur c ou rt tout le pays nuit
e t j o u r , et vient ensuite se cacher dans cette forter esse; point
de re fuge pou r ce q u ’ il veut ravir : o n ne peut employer contre
lui qu e des malédictions et d'inutiles cris. C ’ est là qu'il retient
m a dame ou plutôt mon c œ u r , et j ’ai perdu tout espoir de la
recou vre r jam ais.
XLIV.

H élas! que puis-je de plus qu e rega rd er de loin

cette ro ch e qui renferm e l’objet de mon a m o u r ? semblable au
renard , qui d ’en bas entend so n petit crier da ns l’aire d'un
aigle, tourne tout à l’entou r, et ne sait quel parti prendre, parce
q u ’ il n’ a point d ’ailes pour atteindre si haut. L e r o c h e r , le
château sont si escarpés, qu ’ il n’y a que les oiseaux qui puissent
y parvenir.
X L V . T andis que j ’ é tais arrêté da ns ce lieu, voici venir deux
c a v a lie rs , conduits par u n nain. L ’espérance alors redouble
mes dé sir s; mais h é la s! vain e sp o ir, désirs inutiles; tous les

�deux étaient des gu erriers d ’ u ne extrêm e v a le u r ; l 'un se
nom mait G ra d a s se , roi de S érica n e ; l’ autre R o g e r , je u n e
homme d’ une gran d e v a le u r , et très-estim é à la c o u r africaine.
XLVI. Ils v ie n n e n t, me d it le n a in , pour éprou ver leur
valeur con tre le m aître de ce château , qui par une route bien
n ouvelle et bien é tr a n g e , m onte à c h e v a l, et tout arm é sur un
oiseau quadrupède. A h ! se ig n e u rs, leur criai-je a u ssitô t, soy ez
touches de mon sort cruel et déplorable; si vous ê tes vain qu eu rs
(com m e j ’ en ai l’ e s p o ir ), re n d e z -m o i, je vous en c o n ju r e ,
rendez-m oi ma m aîtresse.
X L V II. Je leur racon te alors com m ent elle m’ a été ra v ie , et
mes larm es leur attestent ma d o u leu r. Ils m e prom ettent leur
secours; et ensuite ils descendent au bas de cette roche e sc a rp ée :
j’observe de loin leur c o m b a t, en faisan t des voeux pour leur
victoire. Il y a au pied de ce château une petite p la in e , qui
contient à peu près l’ espace de deux je ts de pierre.
X L V III. D ès qu 'ils son t arrivés au pied de cette roche
é lev ée, c’ est à qui com battra le prem ier. C e p e n d a n t, soit que
le sort e n ait ainsi décidé, soit que R o g e r ne prise pas beaucoup
cet a v a n ta g e , le roi de S érican e prend son c o r , et en sonne ; la
roche et le château en re te n tisse n t, et tout à cou p un ch evalier
arm é paraît hors de la p o rte , m onté sur le cheval ailé.
XLIX.

Il com m ence à m onter peu à peu dans les a ir s , telle

qu’ une grue de p a ssage, qu ’ on voit d’ abord cou rir su r la te rre,
s’ élever ensuite d’ u ne palm e ou d e u x , et bien tôt déployer dans
les airs toute la force de ses ailes et la rap id ité de son v o l; le
m agicien s élance enfin à u ne h au teur si prodigieuse, que l’ aigle
pou rrait à peine y atteindre.
L . L o rsqu ’ il lui sem ble en être tem ps, il tourne son destrier,
qui resserre ses a ile s , et fond à plom b su r la te rre , et tel q u ’ un
faucon bien dressé se précipite du hau t des nues lorsqu’ il
voit lever une perdrix ou u n e co lo m b e ; le cavalier se précipite
de mêm e, la lance en arrêt, en fen dan t les airs, et avec u n b ru it
épouvantable. G radasse s'est à peine aperçu de sa c h u te , qu’ il
se sent frappé.
L I. L e m agicien lui rom pt sa lance sur le co rp s; G radasse
fra p p e , m ais ne frappe que l’ air et les ven ts. L e brigand a ilé ,
m algré la violence de ce c o u p , n’ in terrom pt point sa c o u r s e , et
ensuite, il s'éloign e. L e choc fu t si ru d e , q u 'il lit ployer su r la

�verte prairie les rein s de la bonne A lp h a n e ; ce coursier que
m ontait G ra d a sse, était la plus belle et la m eilleure de toutes
les ju m en ts q u i jam ais eussent porté selle.
L I I . L e gu errier ailé rem onte ju s q u ’aux n ues; ensuite il se
re to u r n e , redescend a u s sitô t, et vien t frap p er R o g e r , qui ne
s’y atten dait pas. R og er, qu i p ortait toute son attention sur
G ra d a s se , plie les rein s de la violence du c o u p ; son cou rsier
m êm e en recule plusieurs p a s , et qu an d son m aître se retourne
p ou r fra p p e r, il voit le larron q u i d éjà loin de lui s’ élève dans
les airs.
L III.

Il frappe G rad asse et R o g e r , tan tôt à la tê te , tantôt à

la p o itrin e , tan tôt su r les re in s; les deu x héros poussent d ’ in­
u tiles b o tte s , parce que ce m agicien est si preste qu ’ on le voit à
peine. Il s’ avance en to urn an t par de larges circu its. Sem ble-t-il
m enacer l’ u n , il tom be su r l’a u tr e ; et il éb lo u it tellem en t leurs
y e u x , qu ’ ils ne peuvent voir d ’où partent les coups.
LIV.
C e com b at entre les deux palad ins qui étaient à te rre,
et leur ennem i qui com b attait en l’ a i r , dura ju s q u ’à ce que la
n u it, dép loyan t son voile o b s c u r , vînt décolorer les plus beaux
objets de la n ature. C e com bat fu t tel que je vous le raconte. Je
n’ y ajoute pas u n seul m o t; je l’ai vu de mes propres y e u x ;
j'e n sais tous les d éta ils; cepen dant j ’ose à peine en faire le
ré c it, parce qu ’ une telle m erveille a plus l’air d ’ une fab le que
d 'u n e vérité.
LV. C e cavalier céleste a va it cou vert d ’ une belle étoffe de
soie le b o uclier qu ’ il portait au bras : je ne saurais vous dire
p ar quelle raison il le tin t si longtem ps c a c h é , c a r, dès q u ’il le
d écou vre, tous ceux qui l’aperçoiven t restent sans connaissance.
On est renversé par t e r r e , com m e un corps m o r t, et l’on tom be
au p ouvoir du Nécrom ant.
LV I. C et écu brillait com m e u ne escarboucle : aucun e autre
lum ière ne répand au tan t d ’éclat. A ux rayon s d ’ une telle clarté,
ils furen t con train ts de tom ber à terre, privés d e la vue et de l'e n ­
tendem ent. Q uoique assez éloig n é, je perdis aussi l’ usage de tous
mes sens , et je ne revins à moi que longtem ps après. Je ne vis
plus alors ni les deu x gu erriers ni le nain : le cham p de bataille
était v id e , et l'o b scu rité c o u v ra it et la plaine et la m ontagne.
L V II. Je m e doutai bien alors que l'en ch an teu r, d ’ un m êm e
c o u p , devait s’ être saisi des deux g u e r r ie r s , et que par la vertu

�de son écu , il leur avait ôté la liberté, e t à m oi toute espérance :
ain si, en p artan t, je lis mes dern iers adieux à c e t t e roch e fatale,
qui ren ferm ait m on cœ ur. M ain ten an t ju g e z si au cu n e des
peines d o n t l’ am ou r est la c a u se , peut éga ler la m ienne.
LV III. A près que le chevalier eu t racon té le su jet de son
in fo rtu n e, il retom ba dans sa prem ière d o u leu r. C ’était le com te
P in a b e l, fils d ’ A n se lm e d ’ H a u te riv e , d e la m aison de M ayence.
P a rm i tous ceux de son a bom in able ra ce , n on -seulem ent P in a ­
bel aurait été fâché d ’être le seul à se d istin gu er par sa courtoisie
et sa loyau té, m ais il vou lut les é ga ler, les surpasser m êm e, par
ses vices grossiers et abom inables.

LIX.

L a belle B radam an te g a rd ait le sile n c e , et changea

plusieurs fois de v is a g e , en éco utan t le M ayen çais. D ès qu ’elle
eut entendu prononcer le nom de R o g e r , la jo ie éclata su r son
fro n t; mais quand elle ap p rit ensuite q u ’ il était en c a p tiv ité ,
to u t le trou ble d’ un am ou r com patissant parut dans ses traits.
E lle ne s e contenta pas d ’enten d re u ne fois ou d eu x les circo n ­
stances de cette a v e n tu r e , elle se les fit répéter plusieurs fois.
LX. E t lorsqu’ elle se cru t suffisam m ent in struite : C h ev alier,
d it-e lle , sois tra n q u ille ; mon arrivée dans ces lieux pourra
bien ne pas t’ être in u tile ; ce jo u r pourra deven ir un jo u r de
bonheur p our toi. R en don s-n ou s à l’ instant à ce château avare
qui retient et nous cache u n si rich e trésor : si la fortun e ne
m’ est pas trop c o n tra ire , nous ne perdrons pas to u t le fru it de
nos fatigues.

LXI.

T u veux d o n c , rep a rt le c h e v a lie r, que je traverse de

nouveau les m o n tag n e s, et que je te m ontre le chem in . A p rès
avoir perdu ce que j ’ai de plus cher au m o n d e , il m ’ im porte
peu de perdre encore mes pas. M ais t o i , qui cherches la c ap ti­
vité à travers des ru in e s , des précip ices, si ce m alheu r t’ a rriv e ,
ne t 'e n prends point à m o i, puisque je t’en avertis d ’a v a n c e ,
et que tu t' obstines à t’y achem iner.
LX II. Il d it , et aussitôt il rem onte à c h e v a l, et devance
l' intrépide g u e rriè re , q u i , p our sau ver son a m a n t, s’expose à
être tuée et prise par ces enchanteurs. E n ce m o m e n t, ils
entendent derrière eux un c o u r r ie r , qui crie à haute voix :
A rr ê te z , arrê te z; c’ était ce m êm e cou rrier par qui S acripant
av it appris le nom de celle qui l’ avait renversé su r la poussière.
LX III.

I l apporte à B rad am an te des n ouvelles de M ont­

�p ellier, de N a rb o n n e, et des rivages d ’A ig u es-M o rte s, qu i ont
déjà arboré les étendards de la gu erre sur leurs rem parts : il
en apporte aussi de M arseille, que cette gu errière devait défen­
d r e , et qui ne peut se soutenir sans le secours de son bras. La
v ille , en lui en voyan t ce c o u r r ie r , venait lui dem an der son
a p p u i, ses co n se ils, et se recom m ander à elle.
LXIV. C h a rle s, q u i avait la plu s gran d e confiance dan s la
fille du d u c A im o n ; C h a rle s , qui ne pouvait sans adm iration
v o ir sa nièce B radam an te dans les c o m b a ts, lui avait don né le
gouvern em en t de M arseille et de tous les lie u x , à plusieurs
m illes, qui sont entre le R h ôn e et le V ar. Ce cou rrier était donc
venu de M arseille , ainsi que je le d is , pour im plorer le secours
de Bradam ante.
LXV. L a je u n e gu errière flotte incertaine : retournera-t-elle?
ne retournera-t-elle pas? D’ un c ô té , l’ h o n n e u r, le devoir la
com m an d en t; de l’a u tr e , le feu d ’am ou r la presse. E n fin elle
se déterm ine à poursuivre son e n tre p rise, et à tirer R o g e r de
ce lieu e n c h a n té , o u , si elle ne peut y réussir p a r son courage ,
à rester au m oins prisonnière avec lu i.
LXVI.

E lle s'excuse de telle so rte, que le cou rrier parait

con ten t et satisfait. E n suite elle con tin ue sa route avec P in abel,
qu i ne paraît pas trop jo y e u x ; car il ven ait d ’ apprendre que
cette guerrière, était d ’ une fam ille con tre laquelle il a depuis
lo n g te m p s , secrète ou d é c la rée , la haine la plus fo rte ; et déjà
il ne doute plus du m alheur qui va lui a rriv e r , si B radam an te
vient à le recon n aître pour ce q u ’il est.
L X V II.
U n e haine ancienne et une in im itié co n n u e régn aien t
entre les m aisons de M ayence et de C lerm o n t. N om bre de fois
elles s’étaient battues, et avaient répandu des flo ts de leur sang.
L e perfide com te tram e bien tôt dans son cœ ur les m oyens de
trah ir la trop confiante guerrière, o u , s’ il en trouve une o cca­
sion fa v o ra b le , de la laisser s e u le , et de prendre une autre
route.
L X V I I I . C ette haine n a tiv e , l’ in q u iétu d e, la p e u r, se sont
tellem en t em parées de son im agin ation , qu e, sans s’en ap erce­
voir, il quitta la r o u t e , et se trouva d an s un bois o b scu r, au
m ilieu duquel était une m o n tag n e, dont la cim e découverte se
term inait en un d u r rocher. C ependant la fille du d u c do
D ordonn e ne cesse de le su iv re , et ne le quitte ja m ais d’ un pas.

�lx ix .
D ès que le M ayen çais se v it dans le b o is, il pensa à
se débarrasser de la dam e ; avan t que l’ ob scurité devienne plus

gran de, il fau d rait, lui dit-il, d irige r nos pas vers quelque asile.
A u -d e là de ce m o n t, si je ne me tr o m p e , on trouve dans le
vallon un riche château. A tten ds-m oi ici ; du som m et de ce
rocher n u , je veux m’en assurer de mes propres yeux.
lxx.

A ces m o ts , il poussa son cou rsier vers la cim e de ce

m ont solitaire, et observan t de tous côtés s’ il ne découvrira point
q u elque sentier par où il puisse se séparer de la gu errière , tout
à coup il aperçoit dans la m ontagne une caverne qui avait plus
de trente brasses de p rofondeur ; le ro c, ta illé à pic et au ciseau ,
descend droit ju sq u ’en bas, et a une porte dans le fon d.
l x x i.
Il y avait dans le fond une porte, am ple e t large, qui
donnait entrée, dans une salle plus v a s te , d ’où sortait une lu­
m ière pareille à celle d’ u n flam beau allum é au m ilieu de cette
caverne. P en d an t que Pinabel pense en silence à ce qu’ il doit
f a i r e , B ra d a m a n te , qu i c raig n ait de perdre sa tr a c e , l’avait
toujours suivi de loin , et bien tôt elle le rejoin t auprès de l’ o u ­
verture.
l x x ii.

A lo rs le traître se voyan t forcé de ren on cer au pro­

je t que d’abord il avait form é de la perdre ou de la faire m ou­
rir , im agin e un n ouveau m oyen bien extraord in aire : il va audevant d’elle, la co n d u it à l’en d roit où le roc était creu sé, et lui
d it qu’ il a vu au fond de cet an tre une je u n e dam e d’ un visage
c h a rm a n t,
LX X III.

Q u i, à en ju g e r par son air noble et la richesse de

ses vêtem ents, devait être d ’ une origin e illu stre , m ais q u i, par
sa tristesse et son trou ble extrêm e, s'effo rcait de m ontrer q u ’on
la retenait contre son gré dan s ce som bre séjour ; que, pour s’en
é cla ircir, il avait déjà essayé d’y p én é trer; m ais que de l’ inté­
rie u r de cette grotte il était sorti un hom m e en fu re u r, qui
l’avait con train te d ’y ren trer.
l x x iv .
B rad a m ante, qui avait autan t de can d eu r que de
c o u ra g e , en crut aisém ent P in a b el, e t , désiran t servir cette
dam e, elle pense aux m oyens de descendre dans cette caverne ;

to ut à coup , tourn an t ses regard s vers la cim e o m b r a g é e d’ un
orm e, elle ap erçoit une longue bran ch e, la coupe sur-le-cham p
avec son é p é e , et plonge cette bran che dans l'ouvertu re de la
ca vern e.

�LXXV.

D ès qu’ elle a coupé cette bran che, elle recom m ande

à Pinabel de bien la ten ir, et elle-m êm e s’y attache ; puis lais­
san t a ller ses pieds dans la cavern e, elle se suspend to u t entière
à la b ra n c h e ; le traître s o u r it, et lui dem ande si elle sa it bien
sau ter, e t , dans le m om ent, il ouvre et étend ses deux m a in s ,
en ajoutan t : Q ue tous les tiens ne sont-ils ici avec to i, a fin que,
d ’ un m êm e coup, j ’en puisse éteindre la race !
LXXVI. C ependant le sort de l’ in nocen te gu errière ne fu t
point tel que le désirait Pin abel ; car la b r a n c h e , qui était
longue et forte, v in t la prem ière , en tom bant le lo n g du roc ,
frapper le fond de la c a v e rn e ; elle se rom pit à la v é r ité , m ais
elle résista assez pour lui sauver la vie ; la gu errière en fu t seu­
lem ent évanouie quelques instants, com m e je le raconterai dans
le ch a n t qui suit.

�C H A N T III.
B rad am an te r e n c o n tr e M élisse d a n s la g r o t te . — L a v o ix d e M erlin se fa it
e n te n d r e . — P r é d ic tio n s d e c e t e n c h a n te u r. — M élisse fa it p a ra ître d e v an t
B rad am an te les o m b re s d e ses d e s c e n d a n ts. — É lo g e d u c a r d in a l H ip p o ­
ly te d ’E ste. — M élisse e n s e ig n e à B r a d a m a n te le s m o y e n s d e d é liv r e r
R o g e r. — D e sc rip tio n d u ch âte au d e l'e n c h a n te u r , d e la b a g u e q u i re n d
in v is ib le e t d e la p e rs o n n e d e B r u n e l. — B ra d a m a n te r e n c o n tr e B r u n e l .

I. Q ui m e donnera des expressions et un ton convenable à
un si noble su je t? Qui prêtera des ailes à m es vers p ou r les
élever à la hau teu r de mes pensées ? C ’est m aintenant qu’ il fau t
que mon cœ ur s’em brase d’ un feu plus arden t que jam ais. C ’est
à mon prince que ce ch a n t est consacré : j ’y vais célébrer la
gloire de vos illu stres aïeux.
I I . P arm i tan t de prin ces célèbres, don t le ciel a fait choix
pour go u vern er la terre, ô so leil, toi qu i éclaires ce gran d u n i­
vers, vis-tu ja m ais dans ta course de race plu s glo rieu se, ou dans
la paix, ou dan s la guerre ; en a s-tu ja m ais vu qu i ait conservé
p lus longtem ps leur é c la t ? E t si j ’en dois croire l’ esprit prophé­
tique qui m’ in sp ire, cet éclat ne d im inu era p o in t, ta n t que le
m onde tournera su r ses pôles.
III. V o u la n t dignem en t célébrer la glo ire de cette m aison ,
il fau d rait, ô A p ollo n ! au lieu de ma ly r e , celle avec laquelle
tu rendis grâces au m onarque des cieu x , lorsqu’ il eut réprim é
la fureu r des T ita n s : si je pouvais obtenir de toi des in strum en ts
encore plus p a r fa its , et propres à grav er su r u n bron ze aussi
précieux, je vou drais em ployer to u t m on e sp rit, toutes mes
forces à reprodu ire ces belles im ages.
IV . Je vais du m oins tâ c h e r, avec m on faible ciseau , de
dégrossir cet o u v ra g e , et peut-être qu e dans la s u ite , avec des

�soins plus in d u strieu x, je rendrai ce travail plus p a rfa it. M ais
reto urn o n s à celu i qu e ni cuirasse ni b o u clie r ne pourront g a ­
ra n tir de la m o r t . je parle de ce P in abel de M ayence, qu i s’ était
flatté de faire périr B radam ante.
V . L e traître ne doute point que cette gu errière n 'ait trou vé
la m ort au fon d d u p ré cip ice , et, le visage to ut couvert de la
p âleu r du crim e, il quitte ce lieu triste, souillé par lu i, et revient
prom ptem ent rem onter à c h e v a l, et en hom m e don t l’âm e scé­
lérate entasse fau te su r faute et crim e su r crim e, il em m ène
avec lui le cou rsier de B rad am an te.
V I.

L aissons ce tr a ître, qu i, pendant qu ’ il tend des pièges à

la vie d ’a u tru i, co u rt lui-m ê m e au-d evant de sa perte, et reve­
nons à B rad am an te, à qu i cette trahison pensa don ner en même
tem ps et la m ort et la sép u ltu re. A près qu ’ elle se fu t relevée
to u t é to u rd ie , car elle s’était heurtée à la pierre d u r e , elle
s ’avança vers la porte, qui form ait l’ entrée d ’ une seconde grotte,
beaucoup plus gran de que la prem ière.
V II. C e tte grotte, carrée e t spacieuse, avait l’ a ir d’ une pieuse
et vén érable ch a p elle , soutenu e par des colonn es d ’albâtre, d ’ un
travail rare et d ’ une belle arch itectu re : au m ilieu s’ élevait un
autel m agn ifique, d ev an t lequel b rû lait une lam pe, d o n t la vive
et b rillan te lum ière éclairait l’ une et l'autre g r o tte.
V III.

L a dam e se voyan t dans un lieu si sain t, si sacré, fu t

pénétrée d ’ une hum ble dévotio n , et s’étant agenouillée elle com ­
m ença de vive voix, et de cœ u r, à o ffrir ses prières à l’ E ternel.
C ependant une petite porte qui était v is-à -v is, crie légèrem ent
en tourn an t su r ses g o n d s , et s’ouvre ; il en sort u ne fe m m e ,
les pieds nus, sans cein tu re, et les cheveux épars, qui appelle la
gu errière par son nom .
IX. O généreuse B rad am an te! lui d it-e lle , il n 'y a q u ’ une
volonté d ivin e qui puisse t’ avoir am enée en ce lieu ; il y a long­
tem ps que l'esprit prophétique de M erlin m ’a prédit que tu d e­
v a is , par une voie in acco u tu m ée, ven ir visiter ses saintes reli­
ques : je su is restée ici a fin de te révéler ce que les cieu x ont
o rdonn é de ton sort.
X. C ’est ici l'a n tiq u e et m ém orable grotte que fit tailler le
sage M erlin ; c’ est ici que le trom pa l’artificieuse Dam e du L a c ,
com m e parfois peut-être tu l’ as ou ï raco n ter ; voici la tom be
où reposent ses ossem ents desséchés ; c’est là q u e, pour co m­

�plaire à sa m aîtresse, qui le vo u lu t ainsi, il se cou ch a v iva n t, et
dem eura m ort.
X I. Son âm e vivante séjourne dans la tom be avec son corps
trép a ssé , et elle y restera ju s q u ’à ce que la trom pette de l 'ange
l'y réveille p our l’adm ettre d a n s le c ie l, ou pour l’ en ban n ir,
selon qu ’ il sera in nocen t ou coupable. Sa parole v it, et toimê me tu pourras entendre com m e elle sort claire et distincte
de cette tom be de m arbre. Il répond toujours à ceux qui vien ­
nent l’ in terro ger, tan t su r le passé que su r l’ avenir.
X II. Il y a p lu sieurs jo u rs que je su is arrivée d’ un pays fo rt
lointain vers ce m on um en t, afin que M erlin m’ éclaircît un p ro­
fond m ystère, re la tif à m es études ; et parce que j ’ ai eu le désir
de te voir, je me su is arrêtée dans ce lieu un m ois de plus que
je ne c o m p tais; M erlin , qui m’ a toujours d it la vérité, avait fixé
ce jo ur à ton arrivée.
X III. A ce dis co u rs la fille d ’ A im o n dem eura étonnée, in ter­
dite et m uette son cœ u r est si plein de toutes ces m e rv e ille s,
qu’elle ne sa it si elle d ort ou si elle veille. A b a issan t enfin ses
paupières pudiques, com m e une je u n e fille toute m odeste : Q u el
est don c m on m érite, dit-elle, pour que les prophètes da ign en t
ainsi ann on cer ma venue ?
X IV. Joyeuse cepen dant d’ une aventure si e x tra o rd in a ire ,
elle n’ hésite pas à su ivre la m agicien n e, qui la con du it à cette
to m b e , où étaient renferm és les os et l'âm e de M erlin. C e m o­
num ent était d’ une pierre d u r e , polie et resplendissante com m e
un feu b r û la n t, de sorte que la lum ière qui en sortait illu m i­

nait ce lieu terrible, où jam ais le soleil n’ avait pénétré.
XV. Soit que certain s m arbres de leur n ature aient la pro­
priété de faire paraître les om bres com m e le fait un flam beau ,
soit, com m e il est plus vraisem blable, qu’ il en arrive ainsi par
l a fo rce, des su ffu m igatio n s , d es charm es et des sign es im ­
prim és aux étoiles qu e l’ on a o b serv ées, quoi qu ’ il en s o it, à
la faveur de cette clarté on décou vrait les c h e f s - d ’ œ uvre de
peinture et de scu lp tu re qui orn aient de toutes p a rts ce lieu
vénérable.
XVI.
A peine Brada m ante a-t-elle passé le seuil de la grotte
secrète, que l’esprit de l’en ch an teur, s’ élevan t du fond du tom ­
beau, lui parle d’ une voix forte et distincte : Q ue la fortun e favo­
rise tous les d é sirs, ô noble et chaste fille ! c’est de ton sein que

�sortira une race fé c o n d e , qu i sera l’ hon neu r de l’Italie et du
m onde entier.
X V II.

L ’ antique san g de P r ia m , réu nissan t en toi ses deux

b ranches prin cip ales, fera la g lo ire , l’ ornem ent et les délices
de tous les hom m es que le soleil éclaire depuis l’ Ind us ju s q u ’ au
N il, dep u is le T a g e ju s q u ’ au D an u b e, et de to u s ceu x qui
habitent entre l’ourse et le pôle a ntarctiq ue. T es descendants ,
élevés aux honneurs suprêm es, seron t m arq uis, du cs et em pe­
reu rs.
X V III. D e toi so rtiron t des c a p ita in e s, des gu erriers pleins
de cou rag e, q u i, jo ig n a n t la p ru den ce à la valeur, feron t reco u ­
v rer à l’ Italie son an tique splen deu r et ses arm es in vin cib les; là
tien d ro n t le sceptre des prin ces, q u i, tels qu ’ A u g u ste et que
N u m a, sous leurs règn es ju stes et d o u x , feron t revivre l’ ancien
âge d ’or.
XIX. A fin don c que s’ accom plisse la volonté du ciel, qui de
toute éternité t’ a choisie pour être l’épouse de R o g e r, poursuis
cou rageu sem en t ton chem in . R ien ne pourra traverser ton
gén éreu x d e s se in , e t em pêcher qu’ au prem ier assaut tu ne
triom phes de ce b riga n d , qui tien t R o g e r sous sa puissance.
XX. M erlin se tu t ap rès avo ir parlé de la sorte, pour donner
le tem ps à la m agicien n e de se préparer à faire voir à B rad a­
m ante chacu n de ses descendants. Déjà M élisse avait rassem blé
un grand nom bre d ’e sp r its; je ne sais s’ ils étaien t de l’ en fer,
ou de qu elque autre dem eure : tous ces esp rits, sous des
figures et des form es d iffé re n te s, s’étaient réu n is dan s le m ême
end roit.
X X I. E n suite elle fait entrer la je u n e dam e près d’elle dans
la ch ap elle, où elle avait aup aravant tracé un cercle plus sp a ­
cieux d ’ une palm e q u ’ il ne falla it p our la con ten ir tout éten ­
due ; et afin que les esprits ne pussent lui n u ire, elle avait placé
au-dessus d ’elle un gran d p entacule ( 1) ; puis elle lui d it de ne
point p a rle r, de la regard er atten tivem en t ; ensuite elle ou vre
un liv re, et con jure les dém ons.
X X II. T o u t à coup on voit paraître , hors de la prem ière
grotte, des om bres qui se ren den t en foule autour du cercle
sa c ré ; m ais lorsqu’elles veulent y pénétrer, l’ entrée leur en est
(1) Terme de grim oire.

�in terdite, com m e s’il eût été entouré d ’ un m u r ou d ’ un fossé.
Ces om bres, après avoir tourn é trois fois autour du c e r c le ,
ainsi qu ’ elles avaien t ordre de le fa ir e , en traien t sous cette
voûte, où reposaient, dans sa belle tom be, les os du gran d pro­
phète.
X X III.

Si j ’en tre p re n a is, disait l’ enchanteresse à B ra d a ­

m a n te , de t’ apprendre les nom s et les action s de ch acu n de
ceux q u i , par le m oyen de ces esprits e n ch a n té s, paraissent
devant t o i , m êm e avan t leur n aissan ce, je ne sais quand nous
pourrions nous séparer : u n e nuit ne su ffirait pas pou r tan t de
choses ; j ’en choisirai don c seulem en t q u e lq u e s -u n s, selon
l’ordre des tem ps et su ivan t l’ occasion.
XXIV. V ois ce prem ier qui te ressem ble par son air grand
et noble et sa figure a im a b le ; con çu d an s ton sein et du sa n g
de Roger, il sera le c h e f de ta race en Italie ; je prévois que sa
main arrosera la terre du san g des P o itie r s , et q u ’ il tirera ven ­
geance de la trah ison et de la cruau té de ceux qu i a u ro n t fa it
m ourir son père.
XXV. P a r sa valeu r sera renversé le trôn e de D id ier, roi des
L o m b a r d s , et par cette action il m éritera de deven ir le so uve­
rain d ’ E st et de C alao n . C elui q u i le su it est U b e r t, ton n eveu,
la gloire des arm es et de l’ H espérie. P lu s d ’ u ne fois il sera le
défenseur de la sainte église con tre les barbares.
X X V I.
T u vois ici A lb e r t , l’ in vin cible c a p ita in e , qui d oit
orner de trophées ta n t de tem p les: son fils H u gu es l’ accom ­
pagne, celui qui fera la con qu ête de M ila n , et arborera les co u ­
leuvres. C et autre est A zzon q u i , après la m ort de son fr è r e ,
règnera sur les Insub riens. V o ilà A lb e r t a s , don t les sages c o n ­
seils chasseront d 'Italie B eren ger et son fils ;
XX VII. E t que l’em p ereur O thon ju g e r a digne d’ avoir pour
épouse la princesse A ld e , sa fille. R egard e cet au tre H u gu es :
ô brillante succession de h é r o s , don t la valeu r ne le cèd e p oin t
à celle du c h e f ! ce sera celui-ci q u i , p ou r u n ju ste su je t, rép ri­
mera l’ orgu eil des superbes R o m a in s ; il a rrach era de leurs
m ains le troisièm e O thon et le souverain p on tife, et fera lever le
redoutable siège.
X X V III. V o ilà F o u lq u es qu i paraît aband on n er à son frère
tous les états d ’ Italie, et qui s’ en va au loin p ren dre possession
d 'un gran d du ch é au m ilieu de la G erm an ie. Il relève la maison

�de Saxe toute prête à s'éteindre dans u ne de ses bran ch e s , et
par les successions de l’ héritage m a te rn e l, il la soutient avec
tous ses descendants.
XXIX. C elui qui m aintenant vien t à nous est le second
A z z on , plus am i des plaisirs que des c o m b a ts, entre ses deux
fils, Bertold et A lbertas: le prem ier vaincra l’ em pereur H enri II,
et par sa valeur tous les cham ps de P a rm e seron t inondés du
san g des G erm a in s; l’autre aura pour épouse la sage et chaste
com tesse M athilde.
XXX. Son m érite le ren dra dig n e d ’ une si haute allian ce, et,
dans ce siè c le , ce ne sera pas peu de glo ire que d ’ épouser la
petite-fille de Henri Ier, et d ’avoir en d ot presque une m oitié de
l’ Italie. Voilà le fils de B e rto ld , ton c h e r R e n a u d , qui aura la
glo ire in signe d’ arrach er l’ église des m ains impies de F rédéric
Barberousse.
XXXI. V oici u n autre A zzo n : celu i-ci sera seign eur de
V éron e et de tout son beau te rrito ire ; il recevra de l’ em pereur
O thon IV et du pape H onoré II le titre de m arq uis d’ Ancône.
Je ne finirais p oin t si je vou lais te m ontrer tous les héros de ton
sa n g à qui le saint étendard sera c o n fié , et si je te racontais
tous les com bats où ils vaincront p our l’église rom aine.
XXXII. R e ga rd e O bize et F o u lq u e s ; et ces autres A zzo n s,
et ces autres H u gu es; les deu x H e n r i, le fils à côté du père;
les deux G u e lfe s , don t l’ un su b ju gu era l’O m b rie , et revêtira
le m anteau ducal de Spolette. V o ilà celu i qui étanchera le san g
des Italiens, qui ferm era leurs gran des plaies et changera leurs
p leurs en jo ie : je parle de celui ( e t elle lui m ontrait Azzon V )
par qui E zzelin sera mis en fu ite, pris et exterm iné.
X X X III.

E z ze lin , cet affreu x tyran , qu ’ on croira fils du dé­

m o n , com m ettra tant de cru a u té s, en m ettant à m ort ses sujets,
en ra va gean t le beau pays de l’ A u s o n ie , que Sylla , M arins,
A n to in e , C aligu la , N é ro n , com parés à l u i , auro n t été des
hom m es pleins d’ h u m a n ité : c’ est lui encore qui renversera de
fond en com ble la puissance de l’em pereur F rédéric II.
XXXIV.
A vec un sceptre plus d o u x , il gouvern era le beau
pays situé sur les bords de ce fle u v e , où A p ollo n , su r sa lyre
p la in tiv e , appelait son fils qu i n’avait pas su conduire le char
du soleil ; où les H éliades virent leurs pleurs chan gés en am bre,
et où C yd n u s se revêtit d ’ un blanc plum age. L e siège aposto­

�e
s
.v
iclique lui donnera cette terre pour prix de ses nombreux ser­

X X X V . P u i s - j e o u blier son frère A ldobrandin, q u i, pour
secourir le pontife contre Othon V I et les Gibelins, dont l’armée
sesera avancée auprès du Capitole, et déjà se sera rendue m aî­
tressede tous les environs de R ome, et aura attaqué les peuples
de l'O m brie, du Picentin, ne pouvant lu i venir en aide sans
beaucoup d’or, en demandera aux Florentins ;
X X X V I. E t pour sûreté, il remettra son frère entre leurs
m ains, n' ayant point à leur donner un gage plus cher et plus
précieux: alors il déploiera ses étendards victorieux, et mettra
en pièces l' armée des G erm ains; puis il rétablira l’église sur
son trône, et punira les comtes de Celano, comme ils l’ont
mérité. E n fin c’est à la fleur de son âge qu’il finira ses jours au
service du pasteur suprême.
X X X V II. Il laissera son frère A zzon , maître du territoire
'A ncône, de Pisaure et de toutes les villes qui sont situées entre
d
la mer et l’Apennin , depuis le Troento jusqu’à l’Isaure ; il le
laissera surtout héritier de sa m agnanim ité, de sa fidélité, de
sa vertu, trésors plus précieux que l’or et les pierreries ; car la
fortune donne et ôte à son gré tous les autres b iens, et la vertu
est le seul sur lequel elle n’ait aucun empire.
X X X V III. Considère R enaud, dont la valeur n’aurait pas eu
moins d’éclat si la m ort ou la fortune jalouse et méchante ne
s'opposaient point à cette élévation d’une illustre race: les
regrets sur son sort s’étendront de Naples à Florence, où le
père alors sera en ôtage; voici maintenant O bizon q u i, jeune
encore, sera élu prince à la place de son aïeul.
X X X I X . A
états il joind ra la riante cité de Reggio et la
s
e
c
fière M
odène. Sa valeur sera telle, que les peuples le demande­
ront unanimement pour leur maître. Contemple Azzon V I, l'un
d e s e s fils , g o n fa lo n ier de la sainte croix : il possédera le
d

u

c

h

é

e
tépousera
d
' A la dfiller de
i a Charles
,
I I , roi deS
.
le
ic

X L . T u vois, dans ce groupe aimable et glorieux, l’élite des
plus illustres princes, Obizon, A ldobrandin, Nicolas le Boiteux
et Albert, plein d’amour et de clémence. Pour ne pas t’arrêter
trop longtemps, je ne te dirai point comment ils réuniront
aënza a leur beau dom aine, et com m ent, avec plus de cou­
F

�rage e n c o re, ils se ren d ro n t m aîtres d ’A d ria qui a m érité de
d o n n er son nom aux flots indom ptés de l’ A d r ia tiq u e ;
X L I. A in si que la terre q u i , p ro d u isan t les ro se s, en a pris
le doux nom dans la langue des G re cs, et cette ville q u i, assise
au m ilieu des étan gs p o is so n n e u x , crain t les d eu x bouches du
Pô ; là habiten t des peuples qui désirent que la m er s'agite et
qu e les vents y exercent leurs ravages. Je passe sous silence
A r g e n ta , L u g o et m ille autres villes et b o u rga d es populeuses.
X L I I . V o ici N icolas à q u i, to u t je u n e e n c o r e , le peuple
rem et l’em pire de sa c ité , et qui saura con fond re les vains
efforts de T y d a soulevé con tre lui. S u er sous les arm es et com ­
b a ttre , tels seron t les je u x de son e n fa n c e , e t , g râce à l’ œ uvre
de ses prem iers ans, il sera la fleur des gu erriers.
X LIII.
Il rendra in utiles tous les com plots de ses sujets re­
belles, et les fera tourner à leu r propre d o m m age ; toutes les
ruses lui seron t tellem en t con nu es, q u ’ il sera dan gereux d ’ en ­
trep ren dre de le trom p er : O thon I I I , ce cruel tyran de Parm e
et de R e g g io , s’ en apercevra trop tard : N icolas le dép ouillera
en m ême tem ps et de ses états et de sa vie crim in elle.
X L I V . L a p u issan ce de ta m aison ira toujours en au gm en ­
ta n t, sans qu ’on y écarte ja m ais le pied du d roit chem in ; jam ais
elle ne fera outrage à p erson n e, si elle n’ est provoquée la pre­
m ière : aussi le souverain m oteur de l’ u nivers, satisfait de ce

go u v ern em en t, n’a point voulu qu ’ il lui fû t prescrit de bornes,
m ais q u ’ il d u r â t, en prospérant to u jo u rs de plu s en p lu s, tant
que le ciel tournera su r son axe.
xlv.
V o ilà L e o n e l, voilà le prem ier d u c , le fam eux B orso,
l'h on n eu r de son s iè c le , qui rè gn e en p a ix , et jo u it d ’ un plus
beau triom phe que n’ en procure a illeu rs la victoire ; il enferm era

le dieu de la gu erre dans u ne obscure p riso n , et il liera les
m ains à la F u re u r. C e prince illustre ne sera occupé qu ’ à rendre
son peuple heureux.
X L V I . M a in te n a n t, c’est H ercule qui s’a va n ce ; son pied à
dem i b rû l é , sa m arche lente et d é b ile , sem blent reproch er à
son voisin com m en t, après qu ’ il avait à B u drio arrêté de sa poi­
trine et de son regard son arm ée en d é ro u te , il a pu lui faire
la gu erre p ou r le récom penser, et pou rsuivre ses pas ju s q u ’à la
m er. Je ne saurais dire de ce héros s’ il acqu erra plus de gloire
d a n s la gu erre ou dans la paix.

�XLVII.

L e s peuples de la P o u ille , de la Calabre et de la

L u c a n ie , con serveron t longtem ps la m ém oire de ses exploits ;
c’est là qu 'il rem portera l’ avantage d ’ un com bat sin gulier su r
le roi des C a ta la n s; plus d ’ une victoire lui don nera un nom
entre les capitaines in vin cibles, et il obtien dra e n fin , par son
m érite, une souveraineté q u ’ il a u ra it d û posséder trente ans
plus tôt.
xlviii.
S es sujets lui a u ro n t les plus gran des obligations
qu ’on puisse avoir à son p r in c e , non pour avo ir changé leurs

m arais en des cham ps très-fertile s, non p ou r avo ir cein t leurs
villes de m urs et de fossés, non pour avoir élevé des tem ples et
des p a la is, des places p u b liq u e s, des théâtres et cen t m onu­
m ents pu blics ;
xlix.
N on p our les avo ir défen dus des griffes du lion ailé
de S a in t-M a rc ; non encore pour les avoir m aintenus en p a ix ,
e t m is à l’ abri de la crain te et des im p ô ts, à l’ époque où les
F ra n ça is auro n t allum é partout le flam beau de la guerre dans
la belle Italie : non , ce n’est pas p o u r ces services et pour tant
d ’a u tres que les sujets d ’ H ercule lui seron t redevables ;
L. M ais parce q u ’il leur donnera une race gén éreuse : A l­
phonse-le-Juste et H ippolyte-le-B ienfaisant. C es deux héros
fero n t revivre ce que l’an tiquité racon te des deu x fils du cygne
tyn d a riq u e, qu i se privaien t to u r à tour de la lum ière du soleil
pou r s’arrach er l’ un l’ autre a u x froides ténèbres, à la n u it éter­
n elle ; car ch acu n de ces deux frères exposera sans cesse et avec
courage sa vie pour le salu t de l’autre.
L I. L e gran d am ou r de ce beau couple sera pour les peuples
un rem p art plus solide que si le génie de V u lcain devait envi­
ron ner cette cité d ’ une double cein tu re d ’ acier. A lphon se unira
si bien la sagesse à la clém en ce, q u e , dans le siècle su iv a n t, on
croira q u ’ A strée sera revenue d an s ces clim ats, où règn en t tan ­
tô t les ardeurs des étés, tan tôt les glaces des hivers ;
LII. M ais q u ’ une gran de prudence et une v a le u r égale à
celle de son père lui seront nécessaires, puisque avec peu de
m onde il se trouvera d ’ un côté avoir en tête les troupes véni­
tiennes, et de l’autre une fem m e qui me fait douter si je dois
l’ appeler sa m ère ou sa m arâtre ; c a r, si elle est sa m ère, elle ne
sera pas pour lui m oins cruelle que Médée et P rogn é ne l’on t été
pou r leurs enfan ts !

�L III.

T o u te s les fois q u e , le jo u r ou la n u it, à la tête de son

peuple fid è le , il sortira de ses re m p a rts, ce sera au tan t de
défaites, de déroutes m ém orables de scs ennem is, soit par terre,
so it par m er. L e s peuples de la R o m a g n e , arm és con tre leurs
voisin s, d o n t ils étaient auparavant les alliés, ne tarderont pas à
s’ en re p e n tir: il rougira de leur sa n g les terres q u ’ arrosen t le
P ô, le S an tern e et le Zaniole.
LIV. S ur les m êmes con fin s, les E s p a g n o ls , m ercenaires
d ’un pontife in ju s te , apprendront aussi à le con n aître : Al­
p h o n se, en peu de tem ps, leur reprendra la B a s tia , qu ’ ils lui
avaien t enlevée après avoir m is à m ort le go u vern eu r. P o u r les
p u n ir de ce c r im e , il fera tout passer au fil de l’é p é e , depuis le
com m an dan t ju s q u ’au d ern ier s o ld a t, en sorte qu ’ il ne restera
p ersonne pour porter à R om e la nouvelle de la prise de la place
et de la m ort du chef.
LV. C e sera ce mê me A lphon se q u i , par sa prudence et son
c o u ra g e , aura l’ hon neu r, dans les cham ps de la R o m a g n e , de
don ner aux F ran çais la gran d e victoire q u ’ ils rem porteront su r
Jules et les E spagn ols. L e s chevaux nageron t ju s q u ’a u x flancs
dans le sang h u m a in , don t la cam pagn e sera in o n d é e , et les
bras m an queron t aux vain qu eu rs pour don ner la sépu ltu re à
ta n t d’ A llem a n d s, d’ E sp agn ols, de G recs, d ’ italiens et de F ran ­
çais.
LV I.

Celui q u i, en habits pon tificaux, orne sa tête sacrée de

la pourpre ro m a in e , c’est le m a gn an im e, le lib éral, le sublim e
H ip p olyte; c’est ce gran d card in al de l’église ro m a in e , q u i,
dan s tous les id iômes de la t e r r e , sera une source éternelle
d 'élo ges, et en vers et en prose. L e ciel équ itab le veut que ce
siècle de glo ire ait u n V ir g ile , com m e A uguste en eu t un.
L V I I . I l fera l’ornem ent de sa belle r a c e , com m e le s o le il,
d o n t l’éclat efface celui de la lu n e, des étoiles, et de toute autre
lu m iè re , em bellit la m achine du m onde : je le vois, avec un
petit nom bre de gens de pied et m oins encore de cavaliers, la
tristesse peinte sur sa figure, so rtir, puis revenir ra d ie u x, me­
nan t avec lui quinze galères captives et m ille autres bâtim ents.
L V III. Jette la vue su r l’un et l’autre S igism ond ; considère
les cinq fils bien-aim és d ’ A lp h o n se ; la m er ni les m onts ne
pourront m ettre de term es à leur renom m ée. L ’ un d ’eux est
H ercule II, gendre d u roi de F rance ; et l’autre, afin que tu les

�connaisses to u s, est H ip p o lyte , qui ne brillera pas m oins qu e
son onc le au sein de sa fam ille.
LIX. F ra n ço is est le tro is iè m e , les deux autres portent le
nom d’ A lphonse : m ais je le répète encore, si je voulais te m on­
trer tous ceu x de tes descendants qui p a r leu r valeur illu stre­
ront leur race, l’astre du jo u r ferait plu sieurs fois place à la nuit
som bre, avan t que j ’ eusse fin i : il est tem ps, ne te déplaise, que
je congédie les om bres, et que je me taise.
lx.
A in si d o n c, avec la perm ission de B rad am an te, la
savante m agicienne ferm a son liv re , et aussitôt les om bres d is­
parurent, en se précipitant dans la to m b e , où reposent les cen ­
dres du prophète. A lors B rad am an te, dès q u ’ il lui fu t libre d e
parler, dem anda à M élisse : Q uels sont ces deu x personnages
avec un air si a b a ttu , que nous avons vus entre A lphon se et
H ippolyte?
lxi.
Ils s’avan c aient en poussant des so u p ir s, les yeux
baissés, le fro n t hum ilié : je voyais leurs frères se ten ir éloignés
d’ e u x , com m e s’ ils avaien t envie de les éviter. A cette q u es­
tio n , Mélisse p arut ch a nger de cou leu r, ses yeux devinren t deux
sources de larm es. A h , m a lh e u re u x ! s’écria-t-elle, dans qu el
abîm e des con seils pervers ne vous ont-ils pas entraînés?
L X I I . O digne race du bon H e rc u le , ces m alheureux son t
de ton san g : que leurs fautes n’ étou ffen t pas ta clém ence : que
ta bonté généreuse l’em porte ici su r la ju stice. E lle ajouta en­

suite d ’ un ton plus bas : Il n’est pas nécessaire que je t’en dise
d a van tage, sois satisfaite du plaisir que je viens de te p rocurer,
et ne te fâche pas si je refuse d ’y mêler de l’ am ertum e.
L X III. D e m a in , dès que l’ aube du jo u r répandra ses pre­
mières clartés, nous prendrons ensem ble le chem in le plus cou rt
qui con du it à ce b rillan t château d’acier, où R o g e r vit sous l’em ­
pire d 'au tru i ; je serai ta com pagne et ton gu ide, ju s q u ’à ce que
tu sois sortie de cette forêt sa u v a g e , et dès que nous serons sur
le rivage de la m er je t’ enseignerai si bien le c h e m in , que tu
ne pourras plus t’ égarer.
LXIV. L a courageuse Bradam ante passa toute la nuit dans
la g ro tte , et elle en em ploya une gran d e partie à s’entretenir
avec M e r lin , qui la pressa plus que jam ais de voler au secours
de son am ant. Q uand le ciel se fu t en flam m é d ’ u ne splendeur
nouvelle, elle quitta ces dem eures souterraines, et accom pagnée

�de M élisse, elle m archa longtem ps par u n chem in obscur et
in co n n u .
LXV. E n fin elles arrivèren t dans un lieu plein de précipices,
cachés entre d es m ontagnes inaccessibles aux h u m a in s, et tout
le jo u r, sans prendre aucun repos, elles fran ch iren t des torrents
et des abîm es; et afin que le voyage fû t m oins e n n u y eu x , elles
se ren daien t la route m oins p é n ib le , en s’ entretenan t de ce qui
leu r était le plus cher et le plus agréable.
LXVI. L a plus gran de partie de leur conversation était em ­
ployée en leçons de la savante m agicienne, su r l’a rt et l’adresse
avec laquelle B radam an te devait s’y prendre pour d éliv rer son
cher R oger. Q uand tu serais ou M a rs, ou P a lla s , lui disait
M élisse, quand tu aurais à ta solde plus de troupes que n’en ont
ensem ble le roi C harles et le roi A gram a n t, tu ne tien drais pas
contre cet enchanteur.
LXVII. C a r , outre que sa roche in exp u gn ab le est d ’ une
excessive h a u te u r, et ceinte d ’ une m uraille d ’a cie r; indépen­
dam m ent encore de ce cheval ailé, qu’ il fait voler et bondir dans
les a ir s , il a u n b o u clier d o n t l’é c la t, dès qu ’ il le d é co u vre,
frap p e tellem ent les y e u x , q u ’ il leu r ôte la v u e , et s’em pare si
bien des sens que l’on tom be com m e sans vie.
LX VIII. E t ne pense pas qu ’ il puisse te suffire de com battre
en ferm ant les yeux ; com m ent alors p ourrais-tu savoir quand
tu devras porter des c o u p s , ou parer ceux de ton adversaire?
M ais p our éviter cet éclat qui é b lo u it, et rendre vains tous les
autres enchantem ents de ce m agicien , je t’ indiquerai un rem ède,
un m oyen prom pt, et ce m oyen est l’ unique au m onde que l’on
puisse em ployer.
L X I X . L e roi d’ A fr iq u e , A gram an t, a mis entre les m ains
d ’ un de ses b a ro n s, nom m é B r u n e l, un ann eau qu i fu t au tre­
fois dérobé à une reine dans les Indes : ce B runel m arche d e ­
van t nous et n’ est qu ’ à quelques m illes d ’ici. C et anneau a une
telle vertu, que quan d on le porte au d o igt on ne redoute aucun
enchantem ent. Ce baron est un aussi adroit v o le u r , un aussi
habile tr o m p e u r, que celui qui tien t R oger en sa puissance est
un grand m agicien.
LXX. Ce B ru n el si fin , si ru se, com m e je viens de te le dire,
est envoyé par son r o i, afin que par les subtilités de son e sp rit,
et par le secours de cet anneau , éprouvé d an s plusieurs occa­

�sions se m b la b le s, il arrach e R o g e r de cette ro c h e , où on le
retient prisonnier. B runei s’ en est vanté, et en a donné sa parole
à son m aître, qu i aim e R o ger plus que personne.
L X X I . M ais afin que ton R o ger ne soit redevable qu’ à toi
seule d ’avoir été tiré de cette prison e n ch a n tée, et non au roi
A g r a m a n t, je t’enseignerai le m oyen don t tu devras te servir;
tu su ivras pendant trois jo u rs le riv ag e de la m er que tu vas
bientôt d é c o u v rir, et le troisièm e j o u r , celui qui porte l’ anneau
arrivera dans la m êm e hôtellerie que toi.
L X X I I . Afin que tu puisses le recon n aître, sache qu’ il n’a pas
quatre pieds de h a u t; sa tête est c r é p u e , ses cheveux n o ir s , et
sa peau b a sa n ée ; il a le visage p â le , et une longue b a rb e, de
gros y e u x , le regard louche, le n ez écrasé, les sourcils fort épais,
et pour achever de te le bien dépeindre , il porte un h abit court
et étroit, à la m anière des cou rriers.
L X X I I I . T u auras l’occasion de causer avec lui de ces m er­
veilleux enchan tem ents; tu lui m ontreras le d é sir, com m e ce
sera en effet le tien, d ’en ven ir aux m ains avec le m agicien ; niais
ne lui fais pas con naître qu ’ on t’a it parlé de cet anneau qui dé­
tru it les e n ch an tem en ts; B run ei s’ offrira de lu i-m êm e à te
m ontrer le chem in de la citad elle, et à t’ accom pagner.
L X X I V . T u m arches derrière l u i , et quand tu es assez près
de la roche pour la d é c o u v r ir, tu lui ôtes la vie : qu ’ une pitié
déplacée ne t’ em pêche pas de su ivre le conseil que je te donne ;
qu ’ il ne puisse su rtou t pénétrer ton in te n tio n , et qu ’ il n 'ait pas
le tem ps de se g a ra n tir, à l’aide de l’a n n e a u ; c a r , s’ il peut
mettre cet anneau m erveilleux dans sa b o u c h e , il disparaîtra
soudain à tes yeux.
L X X V . E n p arlan t ainsi, elles arrivèren t au bord de la m er,
vers l’ endroit o ù , près de B ordeaux , la G aronne se jette dans
l’O céan. L à , elles prirent con gé l’ une de l’ a u tr e , non san s ré­
pandre qu elques larm es. L a fille d’ A im o n , qui ne s’endort pas,
pour tirer son am ant de prison fit tant par sa diligence , qu ’ en­
fin un soir elle arriva à l’ h ô te lle rie , où déjà B ru n el était entré.
L X X V I . A peine l’aperçoit-elle, qu ’elle le recon n aît, tan t son
image est profondém ent gravée dans son esprit : elle lui de­
mande d ’où il vien t, où il va : il lui répond , m ais par un tissu
de m ensonges. Bradam ante déjà prévenue, ne lui cède p oin t en
dissim ulation ; elle lui cache égalem ent et son nom , et sa fam ille,

�et son p a y s , et sa r e lig io n , et son sexe ; m ais su rtou t elle ne
cesse d’ attacher ses yeux su r les m ains de B ru n e l.
L X X V I I . E lle a constam m ent les yeux fixés su r ses m a in s,
dans la crainte que ce fripon ne lui fasse quelque la r c in , et
com m e elle con naît ses h a b itu d es, elle ne le laisse pas app ro­
cher trop près d’ elle. P en dant que B radam an te et B run ei sont
ensem ble dans cette situation , leurs oreilles son t to ut à coup
frappées d ’ un gran d bruit. Je vous d ir a i, se ig n e u r, quelle en
était l’origin e. M ais il est tem ps que m a voix se repose.

�CHANT IV.
Apparition d'Atlant sur son coursier ailé. — Brunel sert de guide à Brada­
mante. — Elle lui ôte sa bague enchantée. — Elle se bat avec Atlant, et le
fait prisonnier. — Destruction du château. — Roger monte sur l’Hippo­
griffe, et s’envole dans les airs. — Bradamante se résout à quitter ce lieu.
Renaud est jeté par la tempête sur les côtes de l'Ecosse.—Sévère loi d’Ecosse
pour la chasteté des femmes. — Observations de Renaud sur cette loi. —
Il part pour secourir Genèvre. — Il rencontre Dalinde , et la délivre des
mains de deux assassins.

I . Q uoique la dissim ulation soit ordin airem ent b lâ m é e , et
q u ’elle soit la m arque d ’ un m auvais cœ ur, il y a cepen dant bien
des occasions où elle a p rocu ré des avantages évid en ts; souvent
elle a garanti de bien des d a n g e rs, du blâm e e t m êm e de la
m o rt ; car dan s cette vie m ortelle, sans cesse exposée aux traits
de l’e n v ie , don t les jo u rs sont plus n ébuleux que se rein s, on
n’a pas toujours à traiter q u ’avec des am is.
II.
Si ce n’est qu’ après u ne longue é p re u v e , et qu ’ avec
beaucoup de peine q u ’on parvien t à trou ver un am i v érita b le ,
auquel on puisse sans aucun e défiance ou vrir son cœ u r, que
doit faire la belle am ie de R oger avec ce B ru n el , qu i non-seu­
lem ent n’a pas u ne âme fran ch e et sin cère , m ais qui n ’est que
fe in te , d issim u la tio n , et tel enfin que M élisse le lui avait
d é p e in t ?
I I I . Bradam ante fein t d o n c aussi, et il le fa u t bien avec
ce traître, le père de la fou rberie : elle te n a it, com m e je l’ai
déjà d it, ses yeux attachés su r les m ains subtiles de ce la r r o n ,
lorsque tout à coup une grande ru m eur vint frapper leurs
oreilles. O roi du ciel ! ô glorieuse mère ! s’écrie la fille d ’A im o n ,
qu ’est-ce que tout ceci ? et déjà elle est su r le lieu d ’où part le
bruit.

�IV . E lle voit l'h ô te et toute sa fam ille, les uns aux fenêtres,
les autres dans la r u e , ten an t les yeu x élevés vers le c i e l,
com m e pour observer u n e éclipse ou quelque com ète ; Brad a­
m ante elle-m êm e est tém oin d ’u n gran d p ro d ig e, q u ’on aura
peine à croire : elle voit un gran d coursier ailé, qui traverse les
a irs avec un chevalier arm é.
V. G ran d es étaien t ses ailes et de différen tes cou leu rs. U n
ch evalier, cou vert d’ un acier étin celan t, était assis au m ilieu ;
il d irigeait son vol vers le cou ch an t, m ais bien tôt il se pré­
cipite et se plonge au sein des m ontagnes. L ’ hôte d is a it, et il
disait la vérité : C ’est un m agicien qui prend souvent cette
m êm e route, en s’ élo ig n a n t tan tôt plu s, tan tôt m oins.
V I. Q uelquefois on le voit s’élever ju s q u ’aux n ues, qu el­
quefois on le voit raser la terre ; il enlève toutes les belles qu ’ il
rencontre su r sa route, tellem ent que toutes celles qui on t ou
se croien t de la beauté, dans la crain te que ce voleur ne les
ravisse, n’osent plus s’exposer à la clarté du jo u r.
V II.
Il habite dans les P y ré n é e s, poursuit l’ h ô te , un ch â ­
te au con struit par enchantem ent ; ce château est tout d’ acier,
et d ’ un acier si p oli, si b rillan t, qu 'on ne peut rien im aginer
au m onde de plus adm irab le. D éjà plusieurs cavaliers y sont
allés ; m ais au cu n ne peut se van ter d ’en être revenu ; je c r o is ,
se ig n e u r , et j ’appréhende fort q u ’ ils n’ aient tous perdu ou
la vie ou la liberté.
V III. L a dam e écoute tout, et en fait son p ro fit; elle se
flatte de si bien fa ire , com m e en effet elle le fera , au m oyen
de l’anneau m erveilleu x, que l’enchanteur et son palais seront
bientôt détruits. E lle d it à l’ hôte : Trouve-m oi q u elqu ’ un parm i
tes gens qui connaisse cette route m ieux que moi ; je ne puis
résister plus longtem ps au désir qui me presse d ’aller com battre
cet enchanteur.
IX . V o u s ne m an querez pas de g u id e , lui d it aussitôt B ru ­
nel, m oi-m êm e je vous accom pagnerai ; j ’ai cette route par écrit,
et certain es choses qui vous ren dron t ma com pagnie agréable, il
enten d ait par-là son anneau ; m ais de crain te d ’en trop d ir e ,
il ne s'expliqu e pas davan tage. V raim en t, lui dit-elle, je serai
fo rt aise que vous veniez avec moi : elle vou lait dire que b ien ­
tôt elle serait maîtresse de l’anneau.
X. E nfin elle lui d it tout ce qui servait ses p ro jets, et elle

�cache ce qui p ou vait lui nuire avec le S arrasin ; l’ hôte avait un
cheval qui était bon pour le voyage et p ou r le com bat ; elle
le trouve à son gré et l’achète , et part avec B ru n e l à la clarté
de l’aube renaissante ; elle prend sa route par une étroite
vallée, le Sarrasin la su ivait ou la précédait tour à tour.
X I. D e collin es en c o llin e s, et de bois en b o is , ils par­
vin ren t enfin au plus haut des P y rén é es, d ’où, lorsque l’air
est serein, l’on découvre la F ran ce, l’ Espagne et les deux m ers;
com m e du som m et de l’ A p e n n in , qui con d u it à C a m a ld o li,
on décou vre la m er A driatiq u e et celle de T oscane : de là , par
un chem in ru de et p é n ib le , 011 descend d an s une profonde
vallée.
X II. Du m ilieu de cette vallée s’élève un r o c , don t la cim e
est entourée d ’ un beau m u r d’acier ; et ce roc s’élève si haut
dans les n ues, qu 'il dépasse tout ce qui l’ environne. Sans a iles,
il ne fau t pas se flatter de pouvoir y attein dre. T o u t effort serait
bien inutile : C ’est l à , d it B ru n el , que le m agicien tient ren ­
ferm és les dam es et les chevaliers.
X III. L e roc est taillé su r les qu atre faces, et de m anière
qu ’ il paraît coupé à plom b. L ’œ il ne d écou vre d’ aucun côté ni
sentier ni degré p our y attein dre, et il était aisé de voir q u ’ une
pareille dem eu re ne p ou vait être qu e la re tr a ite , le nid ou la
tan ière de q u elque anim al ailé. B radam ante alors ju g e a qu ’ il
était tem ps d ’ôter au Sarrasin son anneau avec la vie.
X IV . Il lui p arut cependant que ce serait une action vile de
trem per ses m ains dans le san g d’ un hom m e si m éprisab le, et
qui était san s a rm e s; qu ’ elle pouvait d ’ailleu rs se rendre m aî­
tresse de l’a n n eau , sans en venir à lui d o n n er la m ort : elle saisit
don c B ru n e l, qui ne so n geait gu ère à se ten ir en g a rd e , et le
lia fortem ent à un sap in , dont la cim e était très-élevée ; a u p a ­
ravan t elle lui avait ôté l’ anneau q u ’il portait à l’ un de ses
doigts.
XV. L e fourbe eut beau p rier, p leurer, gém ir, la gu errière
ne le délia p o in t; elle descendit ensuite la m ontagne au petit
pas, ju s q u ’ il ce q u ’elle fû t parvenue dans la plaine, au-dessous
de la forteresse, et alin que l’enchan teur se présentât au com ­
bat , elle eut recours à son co r, et d ’un ton m enaçant elle l’ap­
pelle dans la plaine et le défie.
XV I.

A u son du c o r, à la voix de B ra d a m a n te , l'e n ch an ­

�teu r ne tarda pas à sortir de son p alais. Il s’ élève dans les a ir s ,
porté su r son cou rsier a ilé, et vient attaqu er la g u errière, qui
lui paraît un gu errier redoutable ; B radam ante se rassure d ’a­
bord en rem arq uant q u ’elle doit peu craindre ses cou p s, car son
adversaire n’a ni la n c e , ni é p é e , ni massue qui puissent briser
sa cuirasse ou la percer.
X V II. E t en effet, il n’avait pour toute arm e à son bras
gau ch e que le b o uclier, tout cou vert d ’une étoffe de soie rouge,
et de sa m ain droite il ten ait un livre qui produisait, en le
lisan t, d’étranges m erveilles; qu elquefois il paraissait cou rir une
la n c e , et avoir abattu p lu s d 'u n g u e rrie r; d ’autres fois il sem ­
blait frapper de l’ épée ou de la masse. C epen dan t il était loin
alors, et n’ avait en réalité touché personne.
X V I I I . P o u r le cou rsier, ce n’est pas un être im a gin aire ,
m ais u n véritable cou rsier, qu’ une jum ent avait engendré d’ un
g riffo n . Il ten ait de son père les p lu m e s, les a ile s , la tête , les
griffes et les pieds de d e v an t; les autres m em bres étaient sem ­
blables à ceux de sa m ère. On le nom m ait H ippo griffe. Il s’en
trou ve dans les m onts R iphées, m ais en petit nom bre, bien audelà des m ers glaciales.
XIX. L ’ enchanteur l’ avait tiré de ces contrées par la force
de ses charm es, et sitôt q u ’ il l’e u t , il ne s’occupa que de lu i, et
il prit tant de peine, tant de soins à le dresser, qu e dans l'espace
d ’ un mois il le m onta avec selle et bride, de m anière qu’ il le
faisait a ller sur terre, dans les airs et de tous les côtés sans d if­
ficulté. C e cheval n’était pas une illusion des enchantem ents
com m e to ut le reste, m ais on le voyait au vrai et au naturel.
XX. Toutes les autres choses n’étaient q u ’ une illusion du
m agicien , qu i faisait paraître blanc ce qui était n oir ; m ais ces
a rtifices ne p ou vaien t rien su r les yeu x de B radam ante, éclairés
par le pouvoir de l’anneau. C epen dan t elle porte plusieurs
coups dans les airs ; elle précipite son coursier tantôt d ’ un côté,
tan tôt d ’ un autre ; elle s’ agite, se donne beaucoup de m ouve­
m ent, su ivan t les instructions qu 'on lui avait données avant son
départ.
XXI.
A près s’ être exercée quelque tem ps à com battre à
c h e v a l, elle m et pied à terre afin de ven ir plus facilem ent a
bo u t de tout ce dont la pruden te m agicienne l’avait instruite.
L ’ enchan teur qui ne sait p a s, qui ne croit pas q u ’on puisse lui

�résister, a e n fin recours à son dern ier charm e, il découvre son
écu, et ne doute p oin t que sa lum ière enchantée ne renverse son

ennemi.
XXII.

Il

au rait pu le décou vrir dès le com m encem ent du

com bat, sans se jo u e r ainsi des ch eva liers; m ais il se plaisait à
les voir cou rir une la n c e , ou bran d ir leur fer, com m e on voit
q uelquefois u n ch at ru sé jo u e r avec une souris, et, quan d le jeu
com m ence à l’en n u yer, lui don ner un coup de d en t, et finir par
l’étran gler.
X X III. D an s les com bats précédents, le m agicien avait été
l’im age du ch a t, et les chevaliers celle de la souris ; m ais il n’en
fu t pas de même dans celui-ci, lorsque la gu errière se présenta
au com bat avec l’anneau. E lle se tient attentive à to ut ce qu ’elle
d oit faire , afin que le m agicien ne prenne aucun avantage sur
elle, et lo rsq u ’elle le voit décou vrir son écu , elle ferm e à l’in ­
stant ses y e u x , et se laisse tom ber à terre.
XXIV. Non que l’éclat de ce b rillan t acier lui pût être aussi
funeste qu ’aux autres ; m ais elle en usait ainsi pour engager le
m agicien à descendre de son cou rsier, et à s’approcher d ’ elle.
Cette r use lui réussit à m erv eille; car à peine fut-elle tom bée ,
que le coursier, précipitant son vol en faisan t un large c ir c u it,
v in t se poser à terre.
XXV. L ’enchanteur laisse son écu , qu ’il a déjà recou vert, à
l’arçon de la s e lle , et s’avance à pied vers B radam an te , qui le
gu ettait com m e un loup caché dans un épais buisson attend le
je u n e ch evreu il. D ès q u ’ il est à portée d ’elle, elle se relève tout
à coup et le saisit étroitem ent. Le m alheureux avait laissé sur
l'h erbe le livre qui le servait dans toutes ses entreprises.
XXVI. Il était accouru vers Bradam ante avec une chaîne
qu’ il portait toujours à sa ceinture pour le même u sa g e ; car il
croyait bien enchaîn er la guerrière aussi facilem ent q u ’ il avait
ju sq u e-là enchaîn é les autres. D éjà Bradam ante l'avait étendu
par terre, et s’ il fit peu de ré sista n ce, je le trouve bien excu ­
sable, car la partie était trop inégale entre un faible vieillard et
une gu errière si valeureuse.
XXVII. L a fille d ’A im o n , prête à lui couper la tête, se hâtait
de lever déjà son bras victorieux ; m ais dès qu ’ elle rem arque
le visage de son e n n e m i, elle suspend son c o u p , com m e dédai­
gn ant u n e si basse vengeance ; elle voit que celui q u ’elle tient

�si étroitem ent serré est u n vénérable v ie illa rd , d’ une ligure
triste, don t le visage ridé et les cheveux blan cs a n n on cen t près
de soixante et d ix ans.
XX VIII. A rrache-m oi la vie, je u n e hom m e, au nom des
d ie u x , lui disait ce v ie illa rd , plein de dép it et de colère. M ais
B rad am an te avait autan t de répu gn an ce à la lui ôter , qu ’ il
m arq uait d'em pressem ent p our la perdre. C ependant elle veut
savoir le nom de cet e n c h a n te u r, à qu elle intention il a co n ­
stru it cette forteresse dans ce lieu sau vage, et pourquoi il désole
to ut le pays.
XXIX. H élas ! lui d it en p leuran t le vieil en chan teur, ce
n ’ est pour aucun dessein coupable que j ’ai con stru it cette fo r­
teresse su r la cim e de ce roc ; ce n’ est pas non plus par avarice
que je me su is fait v o le u r , l’am ou r seul m ’a engagé à tirer un
aim able chevalier d ’ un pas très-dangereux ; ce c h e v a lie r, su i­
v an t les con stellations célestes, d oit bien tôt se faire ch rétien , et
périr par trahison.
XXX. L’ astre du jo u r, d’ un pôle à l’au tre, ne voit rien d ’aussi
beau, d 'au ssi p arfait que ce je u n e hom m e. R oger est son nom ,
et moi je su is A tlan t ; c'est moi qui l'ai élevé dès sa plus ten dre
en fan ce. L ’a m ou r de lu glo ire et son destin cruel l’ont con du it
en F ran ce, à la suite du roi A g ra m a n t ; et m oi, qu i toujours l'a i­
m ai plus qu ’ un fils , je cherche à le tirer d e ce ro y a u m e , et à
l’ arrach er au m alheur.
XXXI.

Je n’ ai bâ ti cette belle forteresse que pour y tenir R oger

en sûreté ; je m e suis em p aré de lui de la m êm e m an ière que
j ’ espérais au jou rd ’ hui m’ em parer de toi. J’y ai aussi rassem blé
beaucoup de dam es, de chevaliers, et nom bre de personnes con ­
sidérables que tu v e r r a s , afin que R oger, se trou vant en si
bonne com p agn ie, a it m oins de regret de ne pou voir pas so rtir
quan d il lui plaît.
XXXII. E xcepté la lib e rté , j ’ ai soin de leur procu rer toutes
sortes de p la isirs; tout ce qu 'il y a d ’agréab le dans toutes les
parties du m onde se trouve en ce séjour. L a m u siq u e , les je u x ,
la parure, la bonne c h è r e , enfin tout ce que le cœ u r désire et
to ut ce que peuvent dem ander les sens. H élas! j ’ avais bien
con d u it m on ou vrage , j ’ en recueillais le fru it ; m ais tu es venu
tout renverser.
XX XIII.

A h ! si ton âm e est aussi belle que ta figure, ne t’ op ­

�pose point au dessein honnête qu e j ’ai con çu ; prends ce bo u ­
clier ( je te le don ne ) , prends ce destrier a ilé , qui fend si ra p i­
dem ent les airs, et ne prétends rien de plus sur m on château ;
délivre un ou deux de tes am is, et abandonne-m oi le reste ; ou
plutôt délivre-les tous : je ne dem ande qu ’ une chose, c ’ est que
tu me laisses mon cher R oger.
XXXIV. E t si tu es résolu à me l’ ôter, hélas ! du m o in s ,
avant que de le ram en er en F ran ce, arrache-m oi don c cette âm e
m alheureuse, qui n’ habite plus q u ’ u ne vieille écorce prête à
tom ber d'elle-m êm e. B rad am an te lui répon d it : C ’e st lui préci­
sém ent que je veux m ettre en liberté ; pour t o i , peste et crie
tant qu ’ il te p la ir a , m ais ne prétends point me faire présent de
ce bouclier et de ce cou rsier, qui m’ appartien n ent et non plus à
toi.
XXXV. Et quan d m êm e tu serais encore le m aître ou de les
gard er ou de les d o n n er, l’éch an ge ne m e paraîtrait pas con ve­
n a b le ; tu dis que tu as privé R o ger de sa liberté pour le sous­
traire à la m aligne in fluence des astres, m ais ou t u ne sais pas ce
que le ciel a résolu de lu i, ou si tu le sa is , tu ne peux l’é v ite r ;
ou plutôt si tu ne vois pas le mal qu i m enace ta tête, com m ent
pourrais-tu prévoir le m alheur d ’a u tr u i ?
XXXVI. Ne me presse point de t’ ôter la vie, toutes tes prières
seront in u tile s ; si tu désires la m ort, une âm e forte ne peut-elle
toujours se la don ner, q u an d m ême to u t l’ univers ferait le
m ême re fu s ? M ais avant de d élivrer ton âm e de sa prison de
ch a ir, il fa u t que tu ou vres les portes à tous les prisonniers. E n
disan t ces m ots, Bradam ante c o n d u it le m agicien enchaîné vers
la roche.
XXXVII. A tlan t s’ avan çait lié de sa propre c h a în e ; la g u e r­
rière m arch ait à côté de l u i , ayan t peine encore à se fier à l u i ,
q u o iq u e le vieillard e ût l’ a ir to u t con sterné. Ils ne firent pas
beaucoup de chem in sans trou ver une petite ouverture au pied
du ro c, et u n escalier d ’où l’on m o n te en tournant ju s q u ’à la porte
du château.
XXXVIII. L e m agicien ôta du seuil de la porte une pierre
gravée en caractères et en fi g u res in conn u s : il y avait sous cette
pierre des vases de terre qui fum aient c o n tin u e lle m e n t, et qui
con tenaient un feu cach é. A tlant les m it en p ièces, et aussitôt
la m ontagne parut déserte, inhospitalière et sauvage : on ne vit

�plus d a n s cet en d ro it aucun vestige ni de to u r s , ni de m u r s ,
com m e s’ il n’ y avait jam ais eu de château .
XXXIX. A lo rs l'en ch an teu r lui-m êm e s’échappe des m ains
de la gu errière, com m e une m ouche s’ échappe de la toile d ’ une
araignée. L u i et son château disparurent au m êm e in stan t. L es
d a m e s, les ch eva liers, renferm és d an s cette superbe d e m e u re ,
se trou vèren t en liberté et au m ilieu des cham p s. P lu s d ’ un en
fu t attristé, car cette liberté les privait de gran d s plaisirs.
XL. L à était G rad asse, et là S acrip a n t; là é ta it P rasild e , ce
brave chevalier, qui était venu avec R e n au d des extrém ités de
l’O rien t. Irolde était avec lu i; c’était un couple de parfaits
am is. L a belle Bradam ante revoit enfin son ch er R o g e r q u i ,
dès qu ’ il l’a recon n ue, lui f ait l’ accueil le plus aim able et le plus
em pressé ;
XLI. C a r B rad am an te lui était plus chère que ses y e u x , que
son cœ ur, que sa propre v ie , depuis le jo u r o ù , à sa p riè re ,
ayant ôté son casqu e, elle reçut une blessure à la tête. Il serait
trop long de rapporter com m en t et par qui elle fu t b lessée,
com m ent depuis ils s'étaien t cherchés sans cesse, et la n u it ,
le jo u r , dans la forêt âpre et sau vage, sans avo ir jam ais pu
retrouver que dans ce lieu.
X L II. A présent qu ’ il la voit et qu ’ il sait qu ’elle seule est
lib ératrice, il en a le cœ u r si rem pli de jo ie , qu ’ il se nom m e

et
et
se
sa
le

plus heureux , le plus fortun é des m ortels. T ou s deux descen­
d iren t de la m ontagne dans ce v a llo n , où Bradam ante avait
vain cu le m a g icien ; ils y trou vèren t l’ H ippogriffe ayan t encore
à l’arçon de la selle l’écu m erveilleu x, enveloppé de son voile.
X LIII. L a gu errière s’ avance p our le saisir par la b rid e ;
l’ H ippogriffe sem ble attendre qu ’ elle s’approche de l u i ; mais
to u t à coup déployan t ses ailes dans les a ir s , il va se poser à
quelque distance su r le penchant d 'u n e c o llin e ; B rad am an te le
s u it , et le cou rsier ailé reprend de nouveau son vol de la
m ême m anière et sans trop s’éloign er ; ainsi la corn eille, su r u n
sable sec et aride , entraîne tantôt d ’ un côté, tantôt d 'u n autre,
le chien qui la poursuit.
XLIV. R o g e r , G ra d a s se , S acripant et tous les chevaliers
quiétaient descendus ensem ble dans ce v a llo n , se distribu en t
dans la plaine et sur la m o n ta g n e , partout où ils espèrent que
l ’ H ippogriffe p ourra s’a rrêter ; mais cet a n im a l, après les avoir

�fa it in u tilem en t cou rir plusieurs fo is , les u n s su r la cim e des
m onts, les autres d an s les fon drières hum ides des rochers, v ien t
enfin se poser auprès de R oger.
XLV.

C 'était un nouvel artifice du vieil A tla n t, dont l’âm e

com patissante ne s’occupait q u ’ à tirer R o ger du péril qui le
m enaçait. I l ne pensait qu ’ à cet o b je t; cela seul lui do n n ait de
l’in q u iétu d e; c’ est par cette raison qu ’ il lui envoie l’ H ipp ogriffe,
espérant l’arrach er à l’ Europe p a r cet artifice. R o g e r le sa is it,
et croit qu ’ il va le con du ire par la bride ; n iais le coursier ailé
s’arrête et ne veut pas le suivre.
X L V I . A lors l’ in trépide R o g e r descend de dessus F ro n tin
(c’est ainsi qu ’ on nom m e son cou rsier), et s'élan ce su r l’anim al
ailé dont il excite l’ard eu r n aturelle à coups d’ éperons. Ce
cou rsier d ’ abord ga lo p e quelques in s ta n ts , ensuite il appuie
la pointe de ses pieds et prend son vol ju s q u ’aux nues. M oins
rapide s’ élève dans les airs un faucon que son m aître déchape­
ro n n e tout à cou p , et à qui il fait voir sa proie.
X L V I I . L a belle dam e qui voit em porter si haut et avec tan t
de péril son ch er R o g e r, en dem eura tellem ent consternée
q u ’ elle en fu t longtem ps à reven ir à elle-m êm e. Ce qu 'elle avait
jad is o u ï racon ter de G an im ède q u i , du palais de son p è r e , fu t
transporté dans le c i e l , lui fait crain d re u n sort pareil pour
R o g er, qui n’ est ni m oins beau ni m oins aim able que G a n i­
m ède.
XLVIII. L e s yeux fixés vers le c ie l, elle le su it aussi loin
que sa vue peut s'é te n d re ; et lorsqu’il a disparu à ses regard s,
elle laisse encore sa pensée le s u iv re , et ne donne ni paix ni
trêve à ses s o u p ir s , à ses gém issem ents et a ses larm es ; dès
qu ’ enfin R o ger a entièrem ent d is p a r u , elle tourne ses regards
vers le bon F ro n tin .
XLIX. E lle prend la résolution de ne pas l’abandon n er,
dans la crain te q u ’ il ne devienne la proie du prem ier venu ; elle
Veut l'em m ener avec elle, afin de le rendre un jo u r à son m aître
q u ’elle ne désespère pas de revoir encore. C ependant l’ H ippo­
griffe s’ élève de plus en plus sans que R o ger puisse m odérer
sa fo u gu e : déjà ce gu errier voit au dessous de lui les plus hautes
m ontagnes ; bientôt même il ne peut plus les distin gu er des
plaines et des vallées.
L o rs q u 'il est parvenu à une si gran d e hauteur, que ceux

�qu i l’observent d e la terre ne le ju g e n t plus qu ’ un petit p o in t,
le cou rsier ailé d irige son vol du côté où le soleil se plonge dans
les flots de l’O céan ; il va par les airs com m e un vaisseau bien
e sp a lm é que pousse su r les ondes un vent favorable. Laissonsle a lle r; car son voyage sera lo n g , et retournon s au paladin
R en aud.
L I. R e n a u d , battu par la tem pête et le ven t q u i, jo u r et
n u it, souffle sans relâche, tan tôt au nord , tan tôt au cou ch an t,
p arcourut p endant deux jo u rs un gran d espace de la m e r; enfin
il p rit terre en E c o sse , près de la forêt C alédonienne o ù , sous
l’om brage épais de vieux c h ê n e s , le b ruit des arm es se fait sou ­
ven t entendre.
L II. L e s chevaliers errants les plus fa m e u x , ou de la B re­
ta g n e , ou des con trées v o isin e s, de celles m êm e qui son t plus
é lo ig n é e s, telles que la F r a n c e , la N o rvèg e, l’ A lle m a g n e , par­
cou rent ordin airem en t cette fo rê t: celui d o n t le cœ ur serait
faible ne d oit p oin t s’y h a sard er; car qui cherche la g lo ir e ,
souvent y rencontre la m ort. T ristan , L a n c e lo t, G a la s , A rtus
et G au vin , on t ren d u ce lieu célèbre par de gran d s et fam eux
exploits ;
LIII.
E u x et tant d’autres ch eva liers, la glo ire de la m o ­
derne et d e l’antique table r o n d e : on y voit encore les m onu­
m ents et les trophées glo rieux de p lu s d’ un de leurs travaux.
R en au d prend ses a rm e s, m onte son fidèle B ayard , et aussitôt
se fait descendre su r ces rivages om breux ; il com m an de à son
pilote de se hâter et d ’aller l’atten dre à B ervick.
L I V . Sans é cu y er et sans e sc o rte , ce paladin parcourt seul
c e tte vaste f o r ê t , prenant tantôt par une ro u te, tan tôt par une
a u tr e , et toujours par celle où il croit ren con trer les plus
étran ges a ve n tu res : e n fin , le m ême jo u r , il arrive dans une
belle abbaye, qui dépense une bonne partie de son revenu à
recevoir honorablem ent les chevaliers et les dam es que le hasard
con d u it aux environs.
L V . L ’ abbé et les religieu x firent le plus bel accueil à R e ­
naud qui (d è s q u e , par u n bon et m agnifique re p a s, il eut
réparé ses f o r c e s ) , leu r dem anda com m ent les chevaliers
avaient pu si souvent rencontrer des aventures en leur p ays, et
com m en t on p o u r r a it, par q u elque exploit é c la ta n t, prouver si
l’ on est digne d ’estim e ou de blâme.

�LV I.

Ils lui répon d irent q u ’en erran t dans ses bois il pou r­

ra it trou ver d ’étranges aventures et en gran d n om bre, m ais
que, com m e ils étaient fo rt peu fréquen tés, les exploits y étaient
le plus souvent ensevelis dans l’o b scu rité : C h e rc h e z , lui d i­
sa ie n t-ils, ch erch ez q u elque autre lieu où vous pou rrez avoir
des tém oins de votre cou rage, afin que la renom m ée s’ attache à
vos travau x et à vos périls, et en dise ce qu ’ ils m éritent.
L V II. E t si vous cherchez à faire l’épreuve de votre valeur,
il se présente m ain tenan t une entreprise plus brillan te qu ’a u ­
cune de celles qui se sont jam ais offertes à aucun chevalier, ni
dans les âges anciens, ni dans ce siècle. L a fille de notre roi a ,
dans ce m o m en t, gran d besoin de secours et de défense contre
un baron nom m é L u r c a in , qui a entrepris de lui faire perdre
et l’hon neur et la vie.
LV III. C e L u rcain (sans doute p lu tôt par haine que par ra i­
son), l’a accusée devan t son père de l’avo ir surprise au m ilieu
de la n u it, aidant son am an t à m onter chez elle par un balcon.
L es lois du royaum e la con dam n en t au fe u , s i, dans un m ois,
et ce term e est presque révolu , elle ne trouve un chevalier qui
con traign e son injuste accusateur à se rétracter.
LIX.

L a dure loi d’ É cosse, cette loi im pie et rigid e, veut que

toute fem m e, de q u elque con dition qu ’ elle soit, accusée d ’ avoir
eu com m erce avec to u t autre que son m ari, subisse la m o rt, et
il est im possible de lui sauver la vie, si quelque vailla n t gu errier
ne vien t prendre sa défense et soutenir q u ’elle est innocente et
ne m érite pas la m ort.
LX. L e r o i , pénétré de douleur pour la belle G enèvre (ca r
c ’est ainsi que s’ appelle sa f i l l e ), a fait p u blier par toutes les
villes et bourgs de son ro y a u m e , que si q u elqu ’ un prend sa
défense et anéan tit cette accusation calom nieuse (pourvu qu ’il
soit de noble e x tra ctio n ), il recevra sa m a in , avec un rang
proportion n é à l'allian ce d’ une telle dam e.
L X I . M ais s i , dans l’ espace d’un m o is, il ne se trou ve per­
sonne qui vienne la secou rir, ou q u i , se p résen ta n t, n’em porte
la v icto ire , elle subira son sort. U n e pareille entreprise vous
con vien t m ieux que d ’a ller de la sorte errer par les forêts ; car,
outre l’ hon neur et la gloire qui seront à jam ais votre p a rta ge,
vous obtiendrez pour épouse la fleu r de toutes les belles qui se
trouvent depuis les Indes ju s q u ’aux colonnes d ’H ercule.

�L X I I . V o u s obtien d rez aussi des richesses, un état, qui pour­
ro n t à ja m a is vous rendre heureux et la fav eu r du ro i, si, par
votre c o u ra g e , ce m onarque parvient à lui rendre l'h on n eu r
q u ’elle a presque perdu. D ’ ailleu rs, par les lois de la chevalerie,
n’ êtes-vous pas obligé de ven ger de tan t de calom nies celle qu i,
su iv an t l’opinion p ublique, est u n vrai m odèle de vertu ?
L X I I I . R en au d rêva quelques m o m en ts; ensuite il répondit:
Quoi ! une je u n e fille devra m o u rir p arce q u ’elle aura reçu son
am an t dans ses bras am ou reux et satisfait ses d ésirs? M audit
soit le barbare qui a établi une telle l o i , et m au d it qui peut la
so u ffrir. C ’est une cru elle qu ’ il fa u t p u nir, et non celle qui cou ­
ro n n e les vœ ux d ’ un fidèle am an t.
L X I V . Q u ’ il soit v r a i, qu ’ il soit faux que G enèvre ait donné
u n ren dez-vou s à son a m a n t, je n’y regard e pas. Je l’a p p ro u ­
verais beaucoup de l’avo ir f a it , quan d

la chose n 'eût pas

éclaté. Quoi q u ’il en s o it, je ne pense plus qu’à la d é fen d re;
q u ’on me donne un guide qui me con duise prom ptem ent où se
trouve l’ a ccu sateu r; j ’espère avec le secours du ciel tirer bientôt
G en èvre hors de toute peine.
LXV. Je ne vou drais p oin t dire qu’ elle ne l’a p oin t fait ; car,
ne le sachant pas, je pou rrais trah ir la vérité ; m ais je soutien ­
drai qu’ elle ne d oit être punie en aucun e m anière pour un
pareil su je t; et je dirai que celui q u i , le prem ier, a fait cette
loi cruelle, était un hom m e injuste ou un fou ; qu’ il fau t l’abro­
g e r com m e une loi in iq u e , et lui en su bstituer une autre plus
raisonnable.
L X V I . Si u ne m êm e a rdeur, si un égal désir appellent et
entraînen t l’ un et l’ autre sexe à cette fin suave de l’ am ou r, où
l’ ign o ran t vu lga ire peut seul trou ver un coupable e x c è s; pour­
quoi pu nir une fem m e , pourquoi la blâm er d’ avoir com m is
avec un ou p lu sieurs am ants ce qu ’ un hom m e fait avec au tan t
de m aîtresses qu ’ il lui p laît ? on l’ en loue m ê m e , loin de l’en
p u nir.
L X V I I . E n v é r ité , dans cette loi in é g a le , on a traité les
fem m es avec u ne injustice trop c r ia n te , et j ’ espère bien faire
v o ir, avec l’aide de D ie u , que c’était un très-gran d m al d’avoir
so u ffert si longtem ps un si gran d abus. T ou s les m oines con ­
vinren t avec R en au d que les a n cie n s, qu i avaien t consenti à
cette loi barbare , avaien t été in justes et mal avisés ; et que le

�r o i , qui pouvait la reform er, avait gran d tort de ne le pas
faire.
lx v iii.
L e le n d e m ain , dès que l’ horizon de notre sphère
s’est paré des couleurs brillan tes et verm eilles de l’ a u r o r e , R e ­
naud se couvre de ses arm es, m onte su r B a y a rd , et prend dans
cette abbaye un écu yer qui l’ accom pagn e plusieurs m illes et
plusieurs lieues, d an s l’ horreu r continue de cette som bre forêt,
ju sq u ’au lieu où le sort de la belle G en èvre d oit se décider par
un com bat.
LXIX. A fin d ’a b réger leur r o u t e , ils avaient qu itté le grand
chem in pour prendre un sen tier, lorsque leurs oreilles furen t
frappées de gran d s gém issem ents qui faisaien t reten tir la forêt
to u t à l’ entour. L ’ un pique B ayard , l’autre son roussin vers
un vallon d’ où les cris p a rta ie n t, et entre deux brigan d s ils
aperçoivent une jeu n e fille q u i, de loin , leur paraît très-b elle,
M
.X
L ais baign ée de larm es, m ais affligée autan t q u e fille
ou fem m e, ou personne le fu t jam ais. Ces deux scélérats, l’épée
à la m ain, sont à ses côtés, prêts à ro u g ir la terre d e son sang.
L a je u n e fille, par ses prières, tâch ait de différer le m om ent de

sa m ort et de les atten d rir. R en au d a rriv e , et l’ayan t aperçue,
il vole à son secours, en je tan t des cris m enaçants.
L X X I . L es deux b a n d its, dès q u ’ils le voient de loin , to u r­
nent prom ptemeut le dos, et von t se tapir dans le fon d de la
v a llé e ; le paladin ne daign e pas les pou rsuivre : il s’ approche
de cette in fo rtu n é e , et cherche à savoir quel gran d crim e lui
attire une si cruelle punition, et, p our ne point perdre de tem ps,
il ordonne à son écu yer de la m ettre en crou p e, et il reprend sa
ro u te.
LXXII.

Chem in fa is a n t, il la regarde de plus près, et qu oi­

qu ’ elle soit encore to u t épouvantée de la terreur qu ’elle a eue
de la m o r t, il trouve qu ’elle est très-belle et d ’aim ables ma­
nières : après q u ’il lui a dem andé une seconde lois la cause d’ un
traitem ent aussi c ru e l, la d a m e , d’une voix hum ble et d o u c e ,
lui répond ce que je diffère à vous dire dans le ch an t suivan t.

�CHANT V.
Histoire de Dalinde et celle de Genèvre. — Ariodant quitte la cour et va
sejeter dans la mer.— Un pèlerin annonce sa mort. — Lurcain accuse
Genèvre, et offre de prouver son crime par un combat singulier. — Ario­
dant déguisé se batcontre son frère pour défendre l'innocence de Genèvre.
— Renaud arrive et découvre au roi la perfidie du duc d’Albanie. — Po­
linesse se bat avec Renaud qui le tue. — Ariodant ôte son casque et se fait
connaître.

I . T ou s les anim au x qu i son t su r la te rre , ou v iven t tran ­
qu illes et sont en p a ix , ou , s’ ils se font la guerre et vien n en t à
a vo ir q u elques dém êlés, ce n’est ja m ais entre le mâ le et sa com ­
pagne. L ’ourse, dans le bois, erre en sûreté à côté de l’o u rs ; la
lionne repose tran qu illem ent auprès du lio n ; la louve vit sans
crain te avec le loup, et la génisse ne redoute pas le fier ta u ­
reau.
II. Q uelle vapeur in fern ale, quelle m égère a porté le trouble
dans le cœ u r des m ortels ? On ne voit que maris et fem m es s’ ac­
cab ler de reproches in ju rie u x , se m eu rtrir la lig u re , la rendre
noire et liv id e , arroser de larm es leu r lit n u p tial, et non-seule­
m ent de larm es, m ais quelquefois un courroux insensé l’a bai­
g n é de leur propre san g.
I I I . F rap p er le visage d’ une fem m e belle, ou m ê me lui a rra­
cher un c h e v e u , non-seulem ent c’ est faire un gran d m a l, mais
c’ est agir contre nature, et se rendre rebelle à D ieu ; m ais avoir
recours au p o is o n , au fer, au la ce t, n o n , n o n , jam ais je ne
croirai qu ’ un tel être soit u n h o m m e; c’e s t, sous u ne figure
h u m ain e, un esprit de l’enfer.
I V .
T els doivent être les deux brigand s que R enaud m it en
f u it e , en délivran t cette je u n e fem m e qu’ ils avaient am enée
dans ces vallées ob scu res, a fin qu’ on n’enten dît plus parler

�d ’elle, .le l’ai laissée com m e elle s’apprêtait à conter sa déplo­
rable aventure au paladin qui l’avait si gén éreusem en t secou­
rue. M a in te n a n t, suivons cette histoire.
V. L a dam e com m ença ainsi : V o u s allez entendre le récit
d ’une action plus b a rb a re , plus a tro c e , que toutes celles qui
jad is on t été com m ises à T hèbes , à A r g o s , à M icè n e , ou dans
d’autres lieux célèbres par des traits de cruau té ; et si le s o le il,
en sa c o u rse , est plus a v a re , dans ces clim ats, de sa lum ière
que dans d ’ autres, c’e s t , je crois, parce qu ’ il l’y répand contre
son g r é , et qu ’ il vou drait éviter l’aspect d ’une nation aussi
féroce.
V I. Que dans tous les tem ps on ait fait beaucoup de mal à
ses enn em is, les exem ples n’en sont pas rares ; m ais don ner la
m ort à qui ne cherche, à qui ne s’applique qu ’à faire notre bon­
heur, c’est le com ble de l’ injustice et de l'im piété. C e p en d a n t,
afin que vous soyez m ieux instruit de la raison qui portait ces
deux scélérats à tran ch er si in justem ent le fil de mes jeun es
ans, il faut que je reprenne les choses à l’origine.
V II. Je veux que vous sa c h ie z , mon honoré seign eu r, que
dans ma prem ière jeun esse je fu s m ise au service de la fille de
notre r o i, et q u e , gran dissan t avec la princesse, j ’obtins dans
cette co u r un ran g h o n ora b le; mais hélas! m alheureuse que je
suis ! l’am ou r, jalo ux de mon bonheur, me fit porter ses
chaînes : le du c d ’ A lbanie me parut le plus beau de tous les
chevaliers, le plus aim able de tous les jeun es seigneurs de la
cour,
V III. E t com m e il fa isa it sem blant de m ’aim er p assion né­
m ent, je pris pour lui le plus violen t am our. On entend les d is­
cou rs d’ un a m a n t, on voit son air, ses m an ières; m ais qu ’ il est
difficile de lire au fond de son c œ u r ! A force de co n fia n ce,
d’ a mou r, j ’eus la faiblesse de le recevoir dans mon l i t , sans
faire attention que j ’étais dans une c h a m b re , qui était celle
du palais dont la belle G enèvre faisait son cabinet s e c r e t,
IX . E t où elle renferm ait ses effets les plus p récieu x, et où
le plus souvent elle passait la nuit ; on y pouvait entrer par un
balcon qui s’avancait hors le m u r; c’était par là que je faisais
m onter m on a m a n t; et m oi-m êm e je lui je ta is du balcon
l’échelle de cord e qui l’aidait à m onter toutes les fois que je
désirais l’avoir près de moi.

�X.

E t je l’y faisais ven ir aussi souvent que la belle G enèvre

m ’en d o n n ait la facilité ; ca r elle avait coutum e de changer
souvent de lit, tan tôt pour éviter la ch aleu r, tantôt pour fu ir la
rig u eu r du froid ; et com m e cette partie du palais don nait su r
de vieilles m asu res, où jam ais personne ne passait ni le jo u r ni
la n u it , personne n’y vit jam ais m onter le d u c d’A lb a n ie.
X I. Ces plaisirs secrets d’ un am ou r heureux du rèren t pen ­
da n t plu sieurs jo u rs , plusieurs m ois. M on am ou r ne faisait que
s’accroître, et il s’ enflam m a à un tel point qu ’ in térieurem en t je
me sentais tout en feu . J’étais si a v e u g le , que je ne m’aperçus
pas que le d u c savait beaucoup m ieux fein dre qu’ aim er, qu oi­
qu’ à m ille sign es évidents j ’eusse d û reconnaître sa trahison.
X II. Q uelque tem ps après, il se déclara l’am ant de la belle
G en èvre. Je ne sais point exactem ent si cet am ou r pour elle
com m ença alors, où s’ il ne l’avait pas aim ée avan t moi ; m ais
vous allez ju g e r de son em pire su r m on cœ u r et de son ascen­
dan t su r m on e s p r it, puisqu’ il eut l’ audace de me déclarer à
m oi-m ême cette passion, et qu ’ il ne rougit point d ’im plorer mon
aide pour ce nouvel am our.
X III. Il me disait bien, à la v érité, que cette passion n’ éga­
lait pas celle qu ’ il avait p ou r moi ; qu e son am ou r n’avait rien
de véritable ; m ais qu ’ en feign an t d’en être ardem m ent épris, il
espérait l’obtenir en légitim e hym énée ; que ce serait u ne chose
facile d’ avo ir l’ agrém ent du ro i, lorsqu’ il aurait le consentem ent
de la p rin cesse, parce qu’ après le m o n arq u e , il n’y avait dans
to u t le royaum e personne qui p ût s’égaler à lu i , ni par le ra n g
ni par la naissance.
XIV. Il me persuada que si, par mon secou rs, il p ouvait de­
venir le gen dre de son prince ( e t je voyais que c’ était le plus
hau t degré de fortune où un sujet pût s’élever auprès de son
roi ) , il m’ en aurait une grande obligation , et que jam ais il ne
m ettrait en oubli un si gran d b ien fait ; protestant aussi qu ’ il
me p référerait toujours à son épouse et à toute autre, et q u ’ il ne
cesserait ja m a is d ’ê tre mon am ant.
XV. Moi qui n'étais attentive qu ’ à le sa tisfa ire , moi qui
n’ aurais pu ni vou lu le con trarier, et qui n’étais heureuse que
les jo u rs où j ’étais parvenue à faire ce qui lui était a g ré a b le , je
saisis la prem ière occasion qui se présenta de parler de lui à la
princesse et de faire son éloge : j ’ em ployais tous mes soins,

�toute m on a d r e s s e , pour faire de G en èvre l’am ie de mon
a m an t.
X V I . Je fis de cœ u r et en effet to ut ce qu ’ il était possible de
faire pour ré u ssir, et D ieu m ’eu est tém oin ; m ais ja m ais je ne
p us parvenir à m ettre mon d u c dans les bonnes grâces de la
princesse, parce que toutes ses pensées, tous ses désirs n’avaient
pour objet que l’am our dont elle b rû la it pour un je u n e cheva­
lier, beau , bien f a it , a im a b le , arrivé à la co u r d ’ Écosse d ’un
pays lointain .
X V I I . Ce chevalier était venu d ’ Italie avec un de ses jeun es
frères pour s’établir dans cette cou r, et depuis il s’était acquis
tant de réputation dans les arm es, que l’A n gleterre n’avait point
de plus vaillant gu errier. L e roi l’aim ait, et le lui prouva par ses
bien faits, en lui donnant des château x, des terres, des go u ver­
nem ents, en l’élevan t au m ême point de gran d e u r que les plus
gran ds seign eurs d u ro yau m e.
X V III. Si ce chevalier, qu ’on nom m ait A r io d a n t, fu t cher à
ce p rin ce, il le fu t encore plus à sa fille, non-seulem ent à cause
de sa valeur m erveilleuse, m ais parce qu ’elle ne pouvait douter
de son a m o u r ; n o n , jam ais le V é su v e , ni le m ont Et na , ni
T ro ie , n’on t brûlé d ’autant de feu x qu ’elle savait en renferm er
pour elle le cœ ur d ’ A riodan t.
X IX . L ’am ou r sin c è r e , la fidélité p a rfa ite , que G enèvre
avait voués à A rio d a n t, m ’en firent écouter avec p ein e, quand
je lui parlai du d u c. Jam ais elle ne me don na de réponses fa v o ­
rables ; au con traire, plus je priais pour lu i, plus je cherchais à
lu i obtenir l’am oureuse m e rc i, plus G en è vre , par ses m épris et
en rabaissant son m érite, prenait pour lui d'inim itié.
XX. S ouvent j ’exhortais m on am ant à aband on n er cette ch i­
m érique entreprise ; je lui représentais qu ’ il ne devait pas espé­
rer de changer jam ais le cœ ur de G en èvre, t o u t entier à un autre
am our ; je lui fis clairem ent con naître q u ’elle était si fort éprise
d’ am our pour A rio d a n t, que toutes les eaux d e la m er ne su ffi­
raient pas pour éteindre une étincelle du feu dont son âm e était
em brasée.
XXI. Polinesse ( c ’ est le nom du du c d ’A lb a n ie ) , a ya n t en­
tendu plusieurs fois ce récit de ma b o u c h e , et ayan t vu et
recon n u p ar lui-m êm e que son am our n’était pas agréable à la
princesse, non-seulem ent étouffa sa p a ss io n , m ais, orgu eilleu x

�et s u p e rb e , il ne p u t so u ffrir q u ’ un autre lui f ût p r é fé r é , et ne
respira plus que hain e et que fureu r.

XXII. D ès-lors il ne pensa qu ’à sem er tan t de discord es,
ta n t de querelles entre G enèvre et son a m a n t, et à faire naître
entre eux u ne inim itié si v ive , qu ’ il leu r devîn t im possible de se
so u ffrir davantage : il veut plonger G en èvre dans une ign om i­
n ie si profonde q u e , m orte ou v iv e , elle ne puisse ja m a is s’ en
relever. C ependant il ne f ait p art ni à m oi ni à p ersonne du
n oir dessein qu’ il a form é.

XXIII.

Sa résolu tion étan t prise : M a chère D a lin d e , me

dit-il ( c a r c’ est ainsi qu’ on me n o m m e ), tu dois savoir qu ’ un
arbre qu ’ on a coupé plusieurs fois ne laisse pas de pousser des
re je to n s; de m êm e m on am ou r m a lh e u re u x , q u oiq ue étouffé
par le peu de succès que j ’ ai e u , ne laisse pas de se faire sen tir
en core, assez p our que je veu ille absolu m ent obten ir l’ objet de
mes vœ ux.
XXIV. C e n’ est point par l’attrait du pla isir que je le sou ­
haite, m ais parce que je voudrais n’ en pas avoir le dém enti ; et
puisque je ne puis prétendre d’ y parven ir ré e llem en t, je serai
content si je puis y su pp léer par l’ im a g in a t io n . Je veux d o n c ,
le jo u r où tu me d on neras un ren d ez-vou s, e t lorsque G en èvre
sera dans son lit, que tu prennes les habits qu ’ elle aura quittés,
et que tu les revêtes.
XXV.

E tudie-toi à l’ im iter dans toute sa p a r u r e , d a n s la

m an ière don t elle dispose ses cheveux ; cherche enfin à lui res­
sem bler le plus qu ’ il te sera possible ; e n s u ite , tu vien dras sur
le balcon avec l'échelle de c o r d e , j ’accourrai vers to i, et mon
im a gin atio n se p ersuadant que tu es cette G enèvre dont tu
auras les vêtem ents, j'espère par ce m o y e n , et en me trom pant
moi-mêm e, étou ffer bientôt ces désirs im portuns.
XXVI. A in si parle ce traître ; et moi qui n’ étais plus m aî­
tresse ni de mes sens ni de ma ra iso n , je ne soupçonnai pas
m êm e l’ artifice trop grossier que cachaien t ses instantes prières.
R evêtue des habits de G en èvre, je lui jetai du balcon l’ échelle à
l'aide de laquelle il avait cou tum e de m onter, et je ne recon n us
sa perfidie que lorsque déjà tout le mal était fait.
XX VII. Sur ces entrefaites, le d u c , qui a va it été très-lié
d ’am itié avec A rio d a n t, avan t qu ’ ils fussent r iv a u x , lui tin t à
peu près ce discours : Je suis fo rt su rp ris ( lui dit mon a m a n t)

�que t’ayan t toujours distin gu é et chéri particulièrem en t e ntre
tous mes é ga u x , tu reconnaisses si mal les sentim ents que je t’ai
m arqués.
X X V I I I .Je ne doute point que tu ne saches les anciennes
liaisons qui existent entre G en èvre et m oi, et que je su is au m o­
ment de l'o bten ir d u roi son père : pourquoi d o n c viens-tu me
tro u b le r ? P o urqu oi prendre de l’ am ou r pour e lle , quand tu
n’en peux recu eillir a u cu n fr u it? Je te ju r e que si j ’étais à ta
p la ce , et que tu fusses à la m ie n n e , je respecterais autrem ent
ton am ou r.
XXIX. E t m oi, lui rép on d it A rio d a n t, tu m’ étonnes plus en ­
core ; car j ’ai aim é la belle G en èvre avant que tu l’ eusses seu­
lem ent con nu e : je n’ ignore pas que tu sais l’am ou r extrêm e qui
règne entre nous : jam ais il n’y en eut au m onde de plus ardent.
L ’ unique ob jet, tout le désir de la belle G en èvre est d ’être mon
épouse ; je sais aussi que tu es bien assuré q u ’ elle ne t’aim e pas.
XXX. D ’où vien t donc que ton am itié ne te fait point user
envers moi des égards que tu exiges de ma p a r t , et que j ’ aurais
en effet p our toi, si tu étais plus avant que moi dans les bonnes
g râces de la prin cesse? Je n'espère pas m oins que toi l’o b te ­
n ir pour é p o u se , quoique tu possèdes plus de biens que moi
dans ce pays : je su is, ainsi que to i, en faveur auprès du r o i ,
m ais plus que toi aim é de sa fille.
XXXI. A h ! repartit le d u c , dans quelle erreu r un fol am ou r
a-t-il pu te c o n d u ire ? T u te crois le plus aim é ; m o i, je crois
aussi l’être : m ais nous n’en pouvons ju g e r que par les preuves;
fais-m oi con naître où tu en es avec G e n è v re , et moi je te
dévoilerai tous mes secrets; et celui de nous qui se verra le
m oins favorisé cédera sa place au v ain q u eu r, et ira se pourvoir
autre part.
XX XII. Je suis prêt à ju r e r , si tu l’exiges, de ne jam ais rien
révéler des choses que tu me d ir a s ; m ais je veux aussi que tu
m’ assures de tenir toujours secret ce que je t’apprendrai. Ils
ju rèren t donc d’accord , et m irent tous les deux la main su r
l'É va n g ile ; et quand ils se furen t réciproquem ent donné parole
de se ta ire , A riodant com m ença le prem ier.
XX XIII. Il raconta sim p lem en t, et avec fra n c h ise , ce qui
s’était passé entre G en èvre et lui ; qu ’elle lui avait ju r é de vive
voix, et par écrit, q u ’elle n’aurait ja m ais d ’autre époux que lui;

�et qu ’elle lui avait p ro m is, si le roi son père s’opposait à leur
u n io n , de refuser to u s les autres p a r tis , et de vivre seule tout
le reste de ses jo u rs ;
XXXIV. Que pour lu i, il avait l’esp o ir que la valeur qu’ il
a va it m ontrée dans plus d'un e o c c a s io n , et don t il espérait
encore don ner des preuves pour le s e r v ic e , l’ honneur et la
glo ire du roi et de l’é ta t, p ou rraien t l’élever assez haut dans
ses bonnes grâces, pour qu ’ il le ju g eâ t dign e de recevoir sa fille
en m a ria ge; su rtou t quan d il saurait q u ’ il ne déplaît pas à la
princesse.
XXXV. V o ilà , d it - il, les term es où j ’en su is avec elle ; et je
ne pense pas qu ’ un autre puisse se van ter d ’en être m ieux traité;
je n’e n dem ande pas davantage. Je ne désire point d 'a u t r e s
p reuves de son am ou r : je n'en voudrais pas de plus g ra n d e s,
ju s q u ’à ce q u ’il plaise au ciel de m e la donner pou r épouse.
D ’ailleurs je prétendrais en vain en exiger d a va n ta ge ; car je
sais que la princesse l'em porte su r toute autre en sagesse et
en vertu.
XXXVI. D ès qu ’A rio dan t eut exposé avec sincérité le prix
qu’ il attendait de ses so in s, P olinesse, qui s ’était bien proposé
de b rou iller G en èvre avec sou a m a n t, prit la p a ro le , et lui d it :
A h ! que te voilà loin d’ être traité com m e je le suis! je veux de
ta propre bouche t’ en faire con ven ir : et lorsque tu con naîtras
toute l’étendue de mon b o n h e u r, tu avoueras que seul je suis
heureux.
XXXVII. G en èvre use avec toi de dissim u la tio n ; elle ne
t’a im e , ni ne t’ estim e; elle te rep aît d ’espérances et de paroles :
et dès que nous causons e n se m b le , elle ne cesse de traiter ton
a m ou r de fo lie , et de s’en m oquer. V raim en t j ’ai bien d ’autres
preuves de son attachem ent que des prom esses et des contes en
l’a ir : sous la foi du serm en t, je vais t’en faire p a r t , quoique je
fisse peut-être m ieux de gard er le silence.
X X X V III. Il ne s’écoule pas de m ois que trois, qu atre, six et
dix fois m êm e, je ne passe la nuit entre ses bras, dans les plaisirs
qui flattent tant une am oureuse ardeur. A in si, tu peux ju g e r si
toutes ces fu tilités dont tu te b e rc e s, sont à com parer à ma
félicité. Cède-m oi don c la p la c e , et fais choix d ’une autre ;
pu isqu e tu vois com bien m a bonne fortun e l’em porte su r la
tienne.

�XXXIX. N o n , je ne puis te c r o ir e , répond A r io d a n t, et je
suis sûr que tu m ens ; tu n’as im aginé ces choses que pour me
détourner de mon dessein ; m ais puisque tu as osé avancer des
discours aussi in jurieu x à celle que j ’a im e , il fau t que tu les
soutiennes; car je veux le p rouver su r l’ heure que tu n’es pas
seulem ent un im p o steu r, m ais encore un traître.
XL. Il serait rid icu le, reprit le d u c, de m ettre les arm es à la
main p our une chose don t je p o u rr a i, q u an d il te plaira , m on­
trer l’évidence à tes propres y e u x . C es derniers m ots attérèrent
le m alheureux A riodant; un froid mortel cou ru t dans ses veines,
ets’ il eût pu ajouter u ne foi entière aux discours de Polin esse, à
l’instant il serait m ort de douleur.
X L I. L e cœ ur tran sp ercé, le visage pâ le , d ’une voix trem ­
blante et l’am ertum e dans l'âm e, il répondit : Q uand tu m ’auras
rendu tém oin de cette bonne fortun e si r a re , si sin g u liè re , je te
prom ets de ne plus m ’attach er aux pas de G en èvre, si prodigue
à ton égard des faveurs don t elle est si avare envers moi ; mais
ne te flatte point que j ’ajoute confiance à tes p a ro le s, tant que
je ne l ’aurai pas vu de mes propres yeux.
X L I I . Quand il en sera temps, reprit Polinesse, je t’avertirai :
et là-dessus il le quitte. Deux nuits s’étaient à peine écoulées ,
que j'e u s la liberté de don ner au du c un rendez-vous : ce per­
fide, pour tendre plus sûrem ent les filets q u ’il avait ourdis dans
le se c re t, alla trouver son r iv a l, et lui d it de se cacher la n uit
suivante parm i ces m asures où l’on ne voyait jam ais personne,
X LIII
E t il lui m ontra un endroit en face du balcon , où il
avait coutum e de m onter. A rio d an t avait un secret soupçon que
Polinesse ne cherchait à l’attirer dans ce lieu écarté que pour
l’assassiner, ou pour lui tendre quelques pièges, sous le prétexte
de lui faire voir ce qu ’il cro y a it toujours im possible de la part
de G en èvre.
X L I V . Il prit la résolution d ’y v e n ir , mais de m anière que
son rival n’y fût pas le plus fort ; il ne veut rien avoir à crain d re
pour ses jo u r s , s’il arrive qu ’on l’attaque. A riodant avait un
frère renom m é p ar sa prudence et son cou rage; c’ était l’hom m e
de la cou r le plus redoutable : on le nom m ait L u rcain , et avec
lui A riodant se croyait plus en sûreté que s’il eût été accom ­
pagné de dix autres gu erriers.
X L V . Il l’appelle auprès de lu i, l'en gage à prendre ses arm es,

�et l’ em m ène la n u it sans cependant lui faire p a rt de son secret;
il n ’au rait voulu le décou vrir ni à L u r c a in , ni à personne : il le
p lace loin de lu i, à la distance d ’ un je t de pierre : Si je t’appelle,
lui d it - il, tu viendras à moi d a ns l’ instant; m ais si tu m’ a im e s ,
ô m on frè re ! je te con jure de ne pas qu itter ta place que tu
n’entendes ma voix.
X L V I . V a , lui répon d it L u r c a in , ne t’ inquiète de rie n .
A rio d a n t alors s’ avance en silen ce, et va se cach er dans u ne des
m asures qui étaient auprès de m on balcon secret. L e tr a ît r e ,
l'in fâm e P o lin e sse , qui prenait tan t de plaisir à déshonorer
G en èvre, s’avance d ’ un autre côté : il me fait le sign al convenu
entre n o u s , à moi m a lh e u re u se , qui ign orais sa trahison.
XLVII. Je m’ étais revêtue d ’une robe b la n c h e , tissue et
brochée d ’o r ; j ’avais orné ma tête d’ un superbe réseau cou ­
ro n n é de belles roses in ca rn ates; parure que G enèvre avait
coutum e de p o r te r, et don t personne autre qu ’elle n’aurait osé
se p arer. A y a n t entendu le s ig n a l, je m ’ avance su r le balcon ,
qui était placé de m anière que je pouvais être vue en face, et de
tous les côtés.
X L V I I I . S u r ces e n tre fa ite s, L u r c a in , dan s la crain te que
son frère ne fût exposé à qu elque d a n g e r, ou peut-être par un
pur effet de curiosité n a tu re lle , qui nous porte toujours à épier
ce qui arrive aux a u tres, s’était avancé tout d o u ce m e n t, à la
fav eu r des tén èb res, le lo n g d'un obscur se n tie r; et il s’é tait
caché dans la même re tra ite , à dix pas au plus de son frère.
X L I X . Ne sachant rien de tout ce qu i se tram ait a lo r s , je
parus, vêtue com m e je viens de le dire, su r ce balcon , où j ’étais
déjà venue plusieurs fois sans qu ’ il en fû t résulté aucun m al;
mes vêtem en ts se d istin gu aien t aisém ent à la clarté de la lune :
et comme j ’avais qu elque ressem blance avec G en èv re , et par la
ta ille, et par l’ aspect de toute ma personne, on pouvait aisém ent
nous prendre l’ une p ou r l’ autre,
L . E t d’ au tan t p lu s facilem en t qu’ il y avait un espace consi­
dérable entre le balcon où je v in s , et ces vieilles m asures. L e
d u c persuada aisém ent a u x deux frères qui étaient cachés ce
qu i n’était pas vrai. Q u’on ju g e m aintenant dans quelle douleur
et dans quel désespoir devait être plongé A rio d a n t. Polin esse
a r r iv e , saisit l’échelle que je lui jette d’en h a u t, et m onte su r le
balcon.

�L I. A peine est-il m onté, que je lui je tte mes bras au to u r du
c o u , ne me croyan t vue de personne. Je couvre de baisers sa
bouche et tout son visage, com m e j ’ en avais l'h ab itu d e, chaque
fois q u ’ il arrivait. M on a m a n t, p our favoriser sa fo u rb e rie ,
affecte de m e faire plus de caresses qu ’ à l’ ordinaire. L e m alheu­
reux am ené p our être tém oin de ce cruel sp e cta cle , v oit de loin
tout ce qui se passe.
L I I . Il tom be dans u ne si profonde d o u le u r , qu’ à l’ in sta n t,
à l’ in stan t m êm e, il prend le parti de se donner la m ort ; il pose

par terre la poignée de son é p é e , et allait se précipiter su r la
pointe. L u rca in , qui avait vu avec une extrêm e surprise le du c
m onter vers m oi, sans néanm oins le con n aître, s’ apercevant du
dessein de son f r è r e , accou rt à lu i.
L I I I . Il em pêche q u e , dans sa fu r e u r , il ne se perce le sein
de sa propre m ain. S’ il eût tard é u n in sta n t, ou s'il en eût clé
un peu plus é lo ig n é , jam ais il ne fût arrivé assez tôt pour pré­
v en ir ce coup fun este. O m alheureux frère! s’é c r ie - t-il, ô frère
in sen sé! as-tu donc perdu l’esprit pour qu ’ une fem m e soit la
cause de ta m ort? A h ! que plutôt elles périssent to u tes, com m e
les nuages em portés par les vents !
l iv .
Poursu is plutôt sa m o r t, elle l’ a m éritée; et

to i,

con serve ton san g pour une occasion plus glorieuse : tu as dû
l’a im e r , lorsque sa perfidie ne t’ était pas c o n n u e ; m ais m ain­
ten an t que tu vois de tes propres yeux com bien c’ est u ne vile
et m éprisable c o u rtisan e, tu ne dois plus que la h a ïr : ce f e r ,
que tu tournais con tre to i-m ê m e , réserve-le pour prouver son
crim e d e v an t le roi.
L V . A r io d a n t, voyan t son frère si près de l u i , abandonne
son d e sse in , sans ren on cer toutefois à la résolu tion q u ’ il a prise
de quitter la vie ; il sort de ce li e u , et em porte un cœ ur nonseulem en t p e r c é , mais déchiré de la plus vive douleur : cepen­
dant il feint avec son frère de ne p lu s éprou ver cette fu reu r qu ’ il
avait d ’ abord dans le cœ ur.
LVI. Dès le lendem ain m a tin , sans rien dire à son fr è r e , ni
à personne, il se m et en route, co n d u it par son m ortel désespoir.
P en dan t plusieurs jo u rs on n’en eut aucun e nouvelle; à l’excep­
tion du d u c et de son frè re , personne ne savait le m o tif de son
départ. On en parlait fo rt diversem ent à la c o u r , et par toute
l'E c osse.

�L V II.

En viron h u it jo u rs a p rè s, u n voyageu r arrive à la

c o u r , et apporte à G enèvre cette triste n o u v e lle , qu ’ A rio dan t
s’ est précipité de sa propre volonté dans la m e r , sans que les
vents aient eu la m oindre part à ce m alheur ; de la cim e d ’ un
rocher qui s’ avançait sur les ondes, il avait pris un gran d élan ,
et s’était é la n c é , la tête la prem ière.
L V III.

A va n t que d ’exécuter ce dessein , disait cet h o m m e ,

il m’ avait rencontré par hasard su r la route : V ien s avec m o i,
m e d it - il, afin que tu fasses part à G en èvre de mon destin : tu
lui diras ensuite que l’ unique cause de l’action don t tu vas être
tém oin , et qui aura lieu dans l’ in sta n t, n’est arrivée que parce
que j ’ai trop vu. H eureux , hélas ! si mes yeux n’eussent jam ais
été ouverts à la lum ière.
LIX. N ous étions en ce m om ent su r le prom ontoire de C ap o­
basso, qui s’avance dans la m er du côté de l’Irlande : en disant
ces m ots, je le vis de la cim e du rocher s’abîm er dans les flots :
je l’ai laissé dans la m e r, et je su is accouru en diligen ce pour
vous apporter cette nouvelle. A ce ré cit, G en èvre consternée, la
pâleur sur le visage, dem eure à dem i m orte.
LX. O D ieu ! que ne d it-e lle , que ne fit-elle p a s, lorsqu’elle
se trouva seule su r ce l i t , confident de ses pensées ! elle se
frappe le sein, déchire ses vêtem ents, arrach e, disperse ses beaux
cheveux d o ré s , en répétant sans cesse les dernières paroles
d ’ A rio d an t, que la cause de son funeste sort n’avait eu lieu que
p our avoir trop vu.
LXI. L ’ aventure de ce ch e v a lie r, qui de douleur s’ était luim êm e donné la m o rt, bientôt se répand partout : le roi et toute
sa co u r ne purent retenir leurs larm es. L u rcain su rtou t en m on­
tra le plus gran d désespoir; il s’abandonna à une d ouleu r si
p rofonde, que peu s’ en fa llu t, qu ’ a l’exem ple de son frère, il ne
s’ôtât la vie de sa propre m ain.
LX II. P lu sieu rs fo is , en se représentant que c’ est G enèvre
qui est la cause de la m ort de son frère, et q u ’aucun autre sujet
que l’action crim inelle q u ’ il l’ a vue fa ir e , ne l’a porté à se
d o n n er la m o rt, le désir de la vengeance le rend si aveu g le, la
d ouleu r et la colère le dom in ent à tel poin t, q u ’ il ne crain t plus
de perdre les bonnes grâces du roi et de se rendre odieux et à
son m aître et à to ut le royaum e.
L X III.

Il se présente devan t le ro i, au m om ent où il y a va it le

�plus de m onde à la co u r : S achez, seign eur, lui d it-il, que votre
fille seule est coupable du désespoir qui a trou blé la tête de
mon frère au point qu ’ il s’ est donné la m ort. Il a vu qu’ elle
avait m anqué aux lois de la p u d eu r; et son â me a été accablée
d’une si gran de d o uleu r, que la m ort lui a paru plus douce que
la vie.
LXIV. Il l'a im a it, et com m e ses vues étaient h o n n ê te s, je ne
veux pas vous les c a c h e r; p ar sa valeu r et ses nom breux ser­
vices, il espérait m ériter de l’ avoir pour fem m e; m ais tan dis que
le m alheureux ne faisait que respirer de loin le parfum des
feu illes, il a vu un autre s’ élan cer à l’arbre réservé, et lui ravir
le fru it qu ’ il n’ avait osé que désirer.
L X V . L u rc a in p oursuit son d isco urs, et expose com m ent il a
vu venir G enèvre su r le balcon , com m ent elle a je té une échelle,
par le moyen de laquelle un g a lan t, don t il ign ore le n o m , était
m on té; et que ce g a lan t, pour n’être pas recon n u, avait pris des
habits étran gers et caché ses cheveux : il ajoute qu ’ il est prêt à
soutenir par les arm es la vérité de tout ce qu’ il avance.
LXVI. V o u s pouvez ju g e r si le pauvre père dem eure accab lé,
q u an d il entend accuser sa fille : d ’ un c ô té , il apprend sur elle
des choses qu ’ il n’ eû t ja m ais pu so u p ço n n e r, et qui le jette n t
dan s une gran d e su rp rise ; et de l’a u tre, il sait qu ’ il sera ob ligé
de la con dam n er, et de la faire m o u rir, si qu elque chevalier ne
prend sa défense, et ne con vain c L u rcain d ’im posture.
LX VII. Je ne crois pas, s e ig n e u r , qu ’ elle vous soit nouvelle
cette loi de notre pays qui condam ne à la m ort toute dam e ou
dem oiselle convaincue de s’ être abandonnée à un autre q u ’à son
m ari ; elle m eu rt, si dans le m ois on ne trou ve pour la défendre
qu elque vailla n t chevalier, qui soutienn e con tre son accusateur
q u ’elle est innocente et ne m érite point la m ort.
L X V I I I . L e r o i , qui désire sauver sa fille (ca r il lui paraît
toujours que c’ est à to rt q u ’on l’accu se) a fait pu blier partout
qu ’ il la donnera en m ariage avec u ne riche d o t , à celui qui la
lavera de l’ infam ie don t elle est a ccu sée; et cependant on ne
nom m e encore aucun g u e rrie r qui ait osé com paraître. T ou s se
regard en t les u n s les autres ; car ce L u rcain est si terrible le fer
à la m a in , que tous les gu erriers paraissent le redouter.
LXIX.

L e m alheureux sort de G en èvre veu t encore que

Zerbin son frère soit absent du royaum e. Il y a déjà plusieurs

�m ois que ce prince c o u rt les pays étran gers, laissant partout des
preuves sign alées de son courage. Si ce brave chevalier était ici,
ou du m oins à portée d ’en recevoir à tem ps la n o u v e lle , il ne
m an querait pas de voler au secours de sa sœ ur.
L X X . Cependant le roi, qui cherche à s’ assurer par d’ autres
p reuves encore que par le sort des arm es si ces accusations
son t vraies ou fausses et s’ il y a de la ju stice ou de l’ in justice à
faire m o u rir sa fille , a fa it arrêter plusieurs de ses fem m es,
com m e devan t être in struites du crim e, s’ il existe; j ’ ai ju g é alors
qu ’ il y aurait trop de péril p our le d u c et pour m o i, si l’ on
ven ait à m’ arrêter.
LXXI. Je me su is donc sauvée de la cou r dans la n u it m êm e,
et j ’ai été trou ver le d u c ; je lui ai fait voir le péril qu i m enaçait
notre tête à l’ un e t à l’autre, si j ’ étais arrêtée : il a loué ma p ru ­
d en ce, et m ’ a d it que je 11e devais avoir aucun e in qu iétud e : par
ses assuran ces, il m ’ a déterm inée à me rendre d an s une de ses
forteresses qu i n’est pas éloignée d ’ i c i , accom pagnée de deu x
hom m es qu ’ il m’ a lui-m êm e donnés.
L X X I I . S eign eu r, vous avez enten du par com bien de tém oi­
gn ages j ’ai cherché à con vain cre Polin esse de mon a m o u r; et
si après ta n t de c o m p la isa n ce s, je devais lui être c h è r e , vous
avez pu le voir. M ain ten an t sachez la récom pense que j'e n ai
re ç u e ; voyez de quel beau salaire il a payé m es services sign a­
lé s ; et ju g e z si, pour aim er éperdum ent, une fem m e peut jam ais
être sûre d ’être aimée
LXXIII.

C et in g ra t, ce c r u e l, ce p erfid e, a pu enfin soup­

ç o n n er ma fidélité. Il a crain t que je ne révélasse u n jo u r ses
cou p ab les ruses : il m’ a fa it c r o ir e , sous le prétexte de m ’éloi­
g n e r , et de me cacher ju s q u ’à ce que la colère et la fu reu r du
roi fu ssen t calm ées, qu’ il vou lait m’ envoyer dans une de ses
forteresses, et c’ était d roit à la m ort que le barbare m’ envoyait.
L X X I V . Il avait en secret ordonné à mes gu ides, et en récom ­
pense de m a fidélité, de m’ arracher la vie, lorsq u ’ils m ’ auraient
entraînée dans cette fo rê t : et ils auraien t en effet exécuté cet
ordre cru el, si vous ne fussiez prom ptem ent accou ru à m es cris.
E t c’est ainsi que l’ am ou r traite ceux qui s’ engagent sous ses
lois. T el fu t le récit que fit D alin d e à R en au d , to u t en con tin uan t
sa route avec lui.
L X X V . C e fu t une aventure plus agréable que toute a u tr e ,

�pour le fils d ’A im o n , que d ’ avoir trou vé cette dem oiselle, qui lui
raconta toute l’ histoire de la belle G en èvre et de son innocence ;
et s’ il avait espéré la sa u v e r, quand m ême elle eût été accusée
ju s te m e n t, il se présentera bien plus hard im en t dans la lic e ,
m ain tenan t qua la calom n ie lui paraît évidente.
LXXVI. R en au d redoub le don c de vitesse ju s q u ’à ce q u ’ il
ne soit plus qu’ à qu elques m illes de la ville de S a in t-A n d ré , où
le roi était avec toute sa c o u r , et où devait avoir lieu ce com b at
sin g u lie r, au su jet de l’accusation élevée con tre sa fille. Il a rriv e
près de la v ille, en un lieu où il trou ve un écu yer qui lui donne
pou r n ouvelle toute r é c e n te ,
L X X V I I . Q u ’ un chevalier étran ger était venu se présenter
pour défendre G en è v re ; que ce chevalier inconnu portait des
devises ign orées ; qu ’ il m archait to u jo u rs la visière f e r m é e , et
q u e , depuis son arrivée , personne n’ avait encore vu son visage
à d é c o u v e rt; que l’écu yer m êm e qu i le servait disait avec ser­
m en t : Je ne saurais dire quel il est.
LX XV III. A p rès avoir chem in é encore un p eu , ils arrivèren t
so u s les m urs de la v ille , et près de la porte. D alin d e craig n ait
de s'avan cer plus a va n t; m ais R enaud la r a s s u r a , et elle co n ­
sen tit à con tin uer sa route. L a porte était ferm é e, R enaud
dem ande à celui qui la gard e quelle en est la ra iso n ? on lui
répond : Parce que tout le peuple est sorti p our aller voir un
c o m b a t,
lx x ix .

Qui devait être déjà com m encé à l’autre extrém ité

de la v ille , entre L u rcain et un chevalier in conn u , d an s une
vaste et spacieuse prairie. L a porte s’ouvre au seign eur de Mon­
tauban et se referm e à l’ in stan t su r lui. L e paladin traverse la
ville d éserte, et laisse D alinde à la prem ière h ô te lle rie ;
LXXX. Il l’assure q u ’elle peut y dem eurer sans crain te ju s ­
qu ’ à son re to u r, qui sera p ro m p t: ensuite il s’ avance au galop
vers le lieu du c o m b a t, où les deux gu erriers se chargeaien t
sans relâche des plus terribles coups. L u rcain com battait anim é
de fureu r con tre G e n è v re , et l’autre gu errier ne m ontrait pas
m oins de cou rage pour la défendre
LXXXI. Six cavaliers à p ie d , et arm és de c u ira s se s, étaient
dan s l’enc los de la barrière avec le duc d’ A lb a n ie , m onté sur
un coursier v ig o u re u x , et de bonne ra c e ; en qualité de grand
c o n n é ta b le , la gard e du cam p et de la place lui avait été c o n­

�fiée; et en v o yan t G en èvre dans u n si gran d p é r il, le traître
avait le cœ u r plein de j o i e , et l’orgu eil su r le fron t.
LXXXII. R en au d perce la fo u le ; son bon B aya rd lui fait
faire un large ch em in ; à l'aspect de ce coursier a rriv an t com m e
la te m p ê te , chacu n ne songe qu ’ à lui faire place. L e paladin
paraît d'un air m ajestu eu x, et sem ble la fleur des plus vaillan ts
g u e rrie rs : bientôt il s’arrête en face d u tr ô n e , où le roi est
a s s is , et chacun s’approche pour entendre ce qu ’ il va proposer.
lxx xiii.
G ran d r o i, lui d it R e n a u d , ne laissez point ce
com bat se con tin uer plus longtem ps; car il fau t que vous sachiez
q u e celui de ces deux chevaliers qui succom bera périra in juste­

m ent : l’ un croit avo ir raison et il est dans l’erreu r ; il trah it la
v é r ité , sans savoir qu ’ il la tr a h it; m ais la m êm e erreu r qui a
porté son frère à se priver de la v ie , lui a fait m ettre les arm es
à la m ain.
lxx xiv.
L ’ autre ign ore pareillem ent s’ il a tort ou raison ;
seulem ent par pure b o n té , par g é n é r o s ité , il s’ est volo n taire­

m en t exposé à la m ort p our sau ver les jo u rs d ’ une rare beauté.
P o u r m o i, j ’apporte le salu t à l’ in n o ce n ce , et le châtim en t à qui
usa de p erfidie; m ais, au nom de D ie u , s ir e , ord o n n e z, avant
toutes choses, que ce com b at soit in terro m pu , et daign ez prêter
une oreille atten tive à ce que je vais vou s raconter.
lxxxv.
L e roi fut tellem ent frappé du ton im posant d’ un
g u e rrie r aussi recom m andable que R en au d paraissait l’ être ,
qu’ il ordonn a su r-le-ch am p , et de la voix et du g e s t e , qu ’on
séparât les deu x com battants. A p rès quoi le paladin lui expose
dan s le plus grand d é ta il, et en présence de tous les barons du
ro yau m e, et de tous les chevaliers, et de tout le peuple ré u n i, la
ruse infâm e que Polinesse avait ourdie contre la belle G en èvre.
LXXXVI. En su ite il s’offre à soutenir par les arm es la vérité
de tout ce q u ’ il vien t d ’avancer. On appelle Polinesse ; il com ­
p a ra ît, m ais avec un a ir plein de trou ble : d’ abord il nie avec
audace. N ous verron s to ut à l’h e u re , lui dit R en au d , q u i de
n ous deux en a m enti. L ’ un et l’autre étaient arm és, la lice était
ou v erte ; il fallu t don c en ven ir aux m ains su r-le cham p.
lxx x v ii.
O qu elle jo ie pour le m onarque et pour to u t son
p e u p le , de voir l’ innocence de G en èvre sur le point d ’é c la te r !
T o u s espèrent que D ieu fera voir clairem en t q u ’on a accusé
in justem ent la vertu de cette princesse. D ’ailleu rs, le d u c d ’A l­

�banie passe p our u n hom m e c r u e l, su p e r b e , a v a re , traître et
m échant, et personne ne sera surpris q u ’il ait tram é ce détestable
artifice.
l x x x v iii.
P o lin esse , la pâleur sur le v isa g e , la crainte dans
le c œ u r , l’air co n stern é , au troisièm e son de la trom p ette, met

sa lance en a r r ê t; de m ême R en au d fond su r l u i , et com m e il
désire term iner cette querelle du prem ier c o u p , il cherche à lui
passer sa lance au travers du corps. L ’effet répon d it à son
esp oir, car il la lui enfonça dans la poitrine ju sq u ’au m ilieu
du bois.
l x x x ix

.

Il le jeta à p lus de dix p a s , loin de son cou rsier,

avec le tronçon au travers du corps; alors R en au d saute aussitôt
à te r r e , et avant que Polin esse puisse se re le v e r, il lui arrach e
son casque; le traître, qui n’est déjà plus en état de faire aucune
ré sista n ce, crie m e rc i, d ’ un air h u m ilié , et en présence du roi
et de toute la cou r, il confesse la trah ison qui l’a con d u it à la
m ort.
XC. Il n’a pas a ch ev é, qu ’au m ilieu de ses a v e u x , sa voix
l’abandonne avec la vie. L e roi , qui voit sa fille délivrée de la
m o rt et de l’ in fa m ie , ressent plus de jo ie , plus de satisfaction
de cet évén em en t, que si après avo ir perdu sa c o u ro n n e, on la
lui eût ce jo u r-là m ême rem ise su r la tê te ; il ren dit à R en au d
les plus gran d s honneurs.
X C I. E t quand il eut ôté son casque et que le m o n arq u e,
qui plusieurs fois déjà avait vu le fils d ’ A im on , l’e u t re co n n u ,
il leva les m ains au c i e l , p ou r le rem ercier de lui avoir envoyé
si à propos un si vaillant ap pui. C et autre chevalier in c o n n u ,
qui dans le m alheur de G en èvre était accouru à son se c o u rs ,
et qui avait com battu p our elle, était retiré à l’ écart, et observait
avec atten tion to u t ce qui se passait.
X C II. L e roi le pria de dire son n om , ou du m oins de laisser
voir ses traits , afin q u ’ il pût le réco m p en ser, selon son m érite ,
de la bonne intention q u ’il avait eue : l’in co n n u , après s’être
fait longtem ps prier, ôta enfin son casque, et fit voir clairem ent
à tout le m onde ce que je vais vous dire dans l’autre c h a n t, s’ il
vous plaît d ’ écouter l’ histoire.

�CHANT VI.
Joie que cause à toute la cour le retour d’Ariodant. —Le roi lui donne sa
fille en mariage avec le duché d’Albanie. —Dalinde se retire dans un
couvent. —Roger arrive à l'île d’Alcine. — Description de cette île char­
mante.—Roger rencontre Astolphe métamorphosé en myrte. —Astolphe
raconte à Roger les séductions d’Alcine. —Conseils qu'il donne à Roger.
—Celui-ci est attaqué par les monstres de l’ile. —Il est protégé par deux
nymphes qui le conduisent vers le palais d’Alcine. — Ils arrivent au pont
gardé par Eriphile.

I. M alheureux celui q u i, com m ettant un crim e, espère que
ce crim e restera im pu n i ; qu an d toutes les voix se tairaient a u ­
to u r de l u i , crieraien t et l’ air et la terre m êm e où il croit son
fo rfait enseveli. D ieu, après avoir longtem ps u sé d ’ indulgence,
perm et souvent que le pécheur soit entraîné par le péch é, et que
de lu i-m ê m e , sans q u ’on le lui d e m a n d e , par sa seule im pru­
d ence, il le m anifeste.
II. Il avait c r u , l’ infâm e P o lin esse , ensevelir à ja m ais son
crim e en se défaisan t de D alinde , qui seule le savait et pouvait
le révéler ; m ais, en jo ig n a n t ainsi un second forfait au pre­
m ier, il hâta la punition qu ’ il eû t pu d ifférer. Il eût pu la d if­
fé r e r , et l’éviter p eu t-être; m ais, par trop de p récip itation , il
co u ru t à sa perte.
I I I . E t il perdit à la fois et ses am is et son ra n g , et la vie et
l’ h o n n e u r; et ceci fu t sa plus gran de perte ! .le vous ai parlé
plus haut des instances qu ’ on lit à ce chevalier, qu e personne
ne connaissait encore ; enfin il lève la visière de son c a s q u e , et
m ontre un visage bien a im é , que m aintes fois on avait v u ;
c’était A rio d a n t, qui fut pleuré de toute l’ Ecosse.
IV.
O u i , A rio d an t, que G e n è v re , que son frère on t pleuré
com m e m ort, ainsi que le roi, la co u r et to ut le peuple, ta n t on

�prisait sa haute valeu r et sa cou rtoisie. A lo rs il parut que le
voyageu r en avait im posé su r tout ce qu ’ il avait raconté de sa
mort ; et cepen dant il était très-vrai qu ’ il l’avait vu se préci­
piter du haut d ’ un roch er dans la m er.
V . M ais com m e il arrive so u ven t que dans le désespoir, on
d é sire , on appelle la m ort parce q u ’ elle est é lo ig n é e , et q u ’on
la crain t dès qu ’ on la voit de près, tan t ce m om ent paraît d u r et
te rrib le , A rio d a n t, dès l’in stan t qu ’ il fu t plongé dans la m er,
eut regret de m ourir ; et com m e il était fo rt agile et plus cou ­
rageux que person ne, il se m it à n ag er, et regagn a le rivage.
V I. A lo rs, n om m an t faiblesse et folie le désir qu ’ il avait eu
de qu itter la v i e , il se m it en ro u te , to u t baigné des flots de la
m er, et bien tôt il arriva à la cabane d ’ un erm ite ; là il résolut
de dem eurer c a c h é , ju s q u ’ à ce q u ’ il eût appris si G en èvre se
réjou issait de sa m o r t, ou si elle en ressentait de la tristesse et
de la p itié.
V I I . Il lui revint d’ abord que par l’ effet de sa gran de dou ­
leu r, elle avait été en dan ger de m ourir. L e b ru it de cette
aventure se rép and it tellem en t, qu ’ on ne p arlait d ’au tre chose
dans toute l’île de B re ta g n e , et cela ne s’ accordait gu ère avec
ce qu ’ A rio d an t avait cru voir p our son m alheur. B ien tô t il ap ­
prit aussi que L u rca in avait accusé cette princesse devan t le roi
son père.
V I II . A lo rs le cou rro u x dont il s’ enflam m a con tre son frère
ne fu t pas m oindre que l’am ou r d o n t il brûlait auparavant pour
G en èvre. C ette accusation lui paraissait trop cruelle et trop
im p itoyab le, q u oiq ue son frère ne l’eût faite que par a tta ch e­
m ent p our lui ; ap p renan t ensuite qu ’ aucun chevalier ne se pré­
sentait p our sa défense, parce que L u rc a in a va it tan t d ’adresse
et de valeu r que personne n’osait se battre con tre l u i ,
IX . E t que tous ceux qui le connaissaient le regard aien t
com m e un cavalier si sage, si discret, si prudent, que si ce qu ’ il
disait n’eû t point été vrai, il ne se serait point exposé à p é rir;
et q u e , par cette ra iso n , la plu s gran d e partie des chevaliers
craign aient de p ren dre à to rt la défense de G e n è v re , A r io ­
d an t, après de longs débats, résolu t de s’opposer à l’ accusation
de son frère.
X.

H élas ! disait le m alheureux en lui-m êm e, je ne pourrais

so u ffrir que cette dam e pérît à m on occasion ; si je la voyais

�m o u rir a va n t m oi, ma m ort serait trop am ère et trop crim in elle.
E lle est ma reine et ma déesse ; elle est la lum ière de mes yeux.
In n o c e n te ou c o u p a b le, je veux entreprendre de la sa u v e r, ou
rester m ort su r la place.
X I. Je sais que je défends une m auvaise cause ; que m’ im­
p orte? J'en m ourrai, m ais cela ne m ’ in qu iéterait p a s , si je ne
savais que p a r ma m ort la belle dam e sera en su ite sacrifiée. En
m ouran t, j ’ aurai cette seule c o n so la tio n , que G en èvre verra
clairem en t que si son Polin esse a de l’a m o u r p our e l l e , il ne
s’ est pas m ême présenté pour lui d o n n er secours.
X I I . E t m oi, qu’ elle a si cruellem en t o ffen sé, elle m’ aura
v u , pour la sauver, cou rir à la m ort : et par ce m oyen je me
ven gerai en m êm e tem ps de mon frè re , qui se livre à un cou r­
ro u x trop arden t. Je l’en ferai repentir, lorsqu’ il aura vu la
fin de sa cruelle entreprise ; il croira avoir ven gé son f r è r e , et
lui-m êm e, de sa propre m a in , il lui aura donné la m ort.
X III. A rio d a n t, a ya n t pris cette ré s o lu tio n , chercha u ne
n ouvelle arm ure , un nouveau cheval ; il se revêtit d ’ une cotte
d ’ arm es n oire, d ’ un b o uclier de m êm e co u leu r, ém aillé de
feuilles m ortes. I l trouva par hasard un écu yer in conn u dans
le p a y s , et il l’ em m ena avec lu i. C ’est ainsi q u e , déguisé
com m e je l’ ai déjà d it, il s’ avança arm é con tre son frère.
X IV . Je vou s ai racon té ce qui en a r r iv a , et com m ent
A rio d a n t fu t recon n u : le roi n’ e u t pas m oins de jo ie de cette
a ven ture que d e la d élivrance de sa fille ; il ju g e a qu ’ il était
im possible de ja m ais ren con trer un plus fidèle et plus loyal
am an t, p u isq u e, m algré le sa n gla n t ou trage q u ’ il avait reçu de
sa m aîtresse, il avait pris sa défense contre son propre frère ;
XV. E t céd an t à son in c lin a tio n , qui le p o rta it à l’aim er, et
a u x prières de toute la co u r, et su rtou t à celles de R e n au d , qui
in sistait plus vivem ent que to ut a u tr e , il le déclara l’époux de
la belle G e n è v re ; le d u ch é d ’A lb a n ie , qui reto u rn ait au roi
p ar la m ort de P o lin esse , ne pouvan t vaqu er dans une circ o n ­
stance plus heureuse, il le don na en dot à sa fille.
X V I. R en au d o b tin t la grâce de D alin d e, qui ne fu t pas
punie de sa coupable erreu r. E t cette f ille , tan t pour acqu itter
le voeu qu ’elle avait f a it , que parce qu ’elle éta it déjà dégoûtée
du m onde, avait tourné vers D ieu toutes ses pensées Sur-lecham p elle abandonna l'E c o s s e , et partit pour aller se faire

�religieuse en D an em ark. M ais il est tem ps de reto urn er à R o ge r,
q u i, su r un anim al ailé, voyage dan s le ciel.
XVII. B ien que R o g e r fû t d ’ un cou rage in tré p id e , et que
son visage n ’eût point ch an gé de cou leu r, cepen dant j ’ ai peine
à croire que dans cette circon stan ce son cœ u r ne fû t pas plus
trem blant que les feu illes des arbres. D éjà il a laissé l'E u rop e
bien loin derrière lu i, et devancé ces bornes que ja d is a prescrites
aux n avigateurs l’ in vin cible H ercule.
X V III. C et H ip p o g riffe , ce gran d et étran ge anim al, l’em ­
porte su r des ailes si rapides, qu’ il eût devancé de bien loin
l’ im pétueux m in istre des fou d res de Ju p iter. Nul autre a n im al
ne va si léger dans l’air, qu ’ il puisse l’égaler en vitesse ; à peine
croirais-je m êm e que le ton nerre ou l’ éclair soit lancé d u ciel
su r la terre avec plus de rap idité.
XIX. Q uand ce coursier ailé eut traversé en droite lign e un
très-grand espace sans se d éto urn er, las enfin de p arco urir les
airs, il se m it à planer en faisan t de vastes circu its su r u ne île
sem blable à celle où la nym p he A réth u se, après avo ir causé de
longues so u ffran ces à son am an t, et v ou lan t se dérober à sa
v u e , passa en vain sous la m er par un chem in caché et fort
étrange.
XX. D an s tout l’espace où l’ H ippogriffe déploya ses a ile s ,
R o g e r n’ avait rien vu de plus beau ni de plus agréable que cette
île ; et quand m ême il eût fait le tour du m onde, il n’au rait pu
ren co n trer rien de pareil à ce lieu enchan té, où, en form an t un
cercle immens e, il descendit avec l’ im m ense oiseau. D es plaines
cultivées, des coteaux d élicieu x, de claires fon taines, des rivages
om bragés, de m olles p ra irie s;
XXI. D ’agréables bosquets, plantés de lauriers od oriféran ts,
de p a lm iers, de m yrte s, de cèdres, d ’oran gers chargés de fleurs
et de fr u its , présentent des form es variées et toujours belles ;
par l’épaisseur de leurs om brages, ils opposent un rem part aux
chaleu rs brûlan tes de l’été, et à travers leurs ram eaux voltigen t
sans crain te, et tout en chan tan t, les rossign ols.
XXII. E n tre les lis blan cs et les roses v erm e illes, d o n t la
m olle baleine des zép h yrs entretient sans cesse la fraîch eu r, on
voit les lièvres et les lapins cou rir avec assurance ; le cerf, à la
tête élevée et su p erbe, tran qu illem en t y paît l’ herbe fleurie, ou
s’ y repose sans crain d re ni pour sa vie ni pour sa liberté ; le

�daim , le ch e vreu il, à la dém arche agile et lé g è re , et qui son t
en g ran d nom bre dans ces lieux c h a m p êtres, y bon dissent en
liberté.
X X III.

Q uand l'H ip p o griffe fu t assez près de terre pour

que R o g e r pût en descendre sans péril, ce paladin s’ élance hors
de la s e lle , et se trouve su r le gazon é m a illé ; toutefois il ne
lâche point les rênes de son d e s trie r, ne vou lan t pas qu ’ il re­
prenne son vol ; ensuite il l’attache su r le rivage de la m er, à u n
m yrte vert, entre un laurier et un pin.
XXIV. E t près de ce lieu , où cou lait u ne fon ta in e, entourée
de cèdres et de fertiles p a lm ie rs , R o ger dépose son b o u clier ,
lève son c a s q u e , ôte ses g a n te le ts , et se to u rn a n t tan tôt du
côté de la m o n ta g n e , ta n tô t du côté de la m er, il présente son
visage aux brises fraîches et bien faisan tes qui fon t frissonner
avec un m u rm ure agréab le les hautes cim es des hêtres et des
sap in s.
XXV. Q uelquefois il baign e ses lèvres dans cette onde fraîch e
t claire ; il y plonge ses m ains, et vou d rait chasser de ses veines
le feu que le poids de sa cuirasse y a allu m é. E t il n’ est pas
é ton n an t que cette cuirasse l’ in co m m o d e , car R o g e r n’ est pas
resté u n seul in stan t dans la m êm e place ; toujours cou vert de
ses a rm e s, sans ja m ais se reposer, il a p arco uru plus de trois
m illiers de m illes.
XXVI. C ependant l’H ip p o g riffe , que son m aître avait laissé
sous u n om brage frais et su r l’ herbe é p a isse , s’efforce de s’ en ­
fu ir, épouvanté par je ne sais quoi d ’extraord in aire qui obscur­
cit l’ in térieur du b o is , et il secoue si violem m ent le m yrte où
il est attach é, que les feu illes recou vren t le pied to u t à l'en tou r;
il fait trem bler le m y r te , il en fa it to m b er le fe u illa g e , et ne
p eut parvenir à s’ en détacher.
XX VII. E t de m êm e que le tron c d’ un arbre, où la m oelle
desséchée a laissé des in tervalles, étan t m is au fe u , dès l’ instant
que la gran d e chaleu r ra ré fie l'air hum ide contenu dans ses
cavités, pétille intérieurem ent et bouillon ne avec b ru it ju s q u ’à
ce que cet air trou ve une sortie, ainsi ce m yrte offen sé m u r­
m u re, gron de et frém it, et bientôt entr’ ouvre son écorce.
X X V I I I . E t il en sort ces paroles claires et d istin cte s, que
pron on ce une voix triste et lam entable : Jeune g u e rrie r, disait
la voix, si tu es pieux et cou rtois com m e l'in d iq u e la beauté de

�ta figure, éloigne de mon arbre cet im portun anim al ; c ’est bien
assez de mes peines, sans que des m aux étrangers vien n en t en­
core m e tourm enter.
XXIX. A u x prem iers accents de cette v o ix , soudain R o g e r
tourne ses yeux su r le m yrte et se lè v e ; dès q u ’il fu t assuré
q u ’elle en sortait ré e lle m e n t, il dem eure plus étonné q u ’il l’ait
ja m ais été. A l’ instant il vole pour d élier son co u rsie r; e t, l es
jo u e s colorées par la su rp rise, il s ’écrie : Qui que tu s o is , ô
esprit h u m a in , ou déesse de ces b o is ! pardonne- m o i , de
g r âce ;
XXX. C ’ est parce que j ’ ignorais que cette grossière écorce
cachait un être sen sib le, que j ’ai laissé trou bler ton beau feu il­
la g e , et faire in jure à ton m yrte v iv a n t; m ais ne laisse pas
que de m ’apprendre qui tu es, toi q u i, sous cette du re et sauvage
écorce, caches une voix et une in telligen ce hum aine. Puisse le
ciel te préserver de la grêle et des orages !
XXXI. E t si a u jo u rd ’ hui ou dans l’avenir je p u is , par q u e l­
que service , réparer cet o u tr a g e , je te j u r e , par la dam e qui
possède la m eilleure part de m oi-m êm e, que je ferai tout en
gestes et en paroles pour qu e tu aies un ju ste su jet de te louer
de m oi. D ès que R oger eut achevé ces m o ts, le m yrte trem bla
dep u is sa cim e ju sq u e dan s ses racin es.
XX XII. Il vit ensuite l’écorce se co u v rir d’ une espèce de
m oiteur, sem blable à celle d ’ une bran che verte qu i se sen t e n fin
pénétrée de l’ardeur du fe u , après lui a vo ir en vain résisté. L e
m yrte alors com m en ça ainsi : T a courtoisie me force à te
d écou vrir en m êm e tem ps quel je fu s a u tr e fo is , et par qui j ’ai
été tran sform é en ce m yrte su r ce délicieu x rivage.
X X X I I I . Mon nom fu t A sto lp h e , j ’étais cousin d e R en au d
et de R o la n d , don t la renom m ée ne con n aît point de bornes ; je
fu s m oi-m êm e paladin de F ra n ce , et redouté à la gu erre. A p rès
la m ort de mon père O th o n , je devais régn er su r toute l’ A n gle ­
terre. Beau et a im ab le , plus d ’ une dam e prit de l’am ou r pour
m oi. H élas ! je su is la seule cause d e tous m es m alheurs.
XXXIV. E n reven an t de ces îles éloignées qu e la m er des
Indes baigne à l’o rie n t, de ces îles où R enaud et plusieurs autres
gu erriers qui étaient avec moi fu ren t enferm és dans un ob scur
et profond c a c h o t, et d ’où nous ne film es retirés que par la
valeur de l’ incom parable R oland , je voguais le long des côtes

�occidentales qui son t exposées à toute la rage du Septentrion.
XXXV. E t com m e notre r o u te , ou plutôt notre d u r et cruel
d e s tin , nous p ou ssait m algré n o u s, nous abordâm es un jo u r
près d ’ u ne belle p la g e , où s’ élève sur le bord de la m er le ch â ­
teau de la puissante A lcin e. N ous trouvâm es que cette fée en
était sortie, et que seu le, su r le riv ag e, elle y attirait sans filets
et sans ham eçons tous les poissons q u 'e lle vou lait prendre.
XXXVI.
L e dauphin y ven ait en ro u la n t, le thon pesant a r­
riv ait la gu e u le e n t r o u v e r te , les veaux m arin s paraissaient
encore tout trou blés d ’avoir été arrachés à leu r profond som ­
m eil. L es m u lets, les barb ues, les saum ons, les raies, nageaient
en troupe et le plus vile qu ’ ils p o u va ie n t. L e s fisitères, les orques,
les baleines, sortaient de la m er avec leur échine m onstrueuse.
XXXVII.

N ous

aperçûm es une b a le in e , la plus g r a n d e ,

p e u t-ê tre , qu ’ on ait ja m ais vue su r les m ers. Ses vastes épaules
s’élevaient su r les on d es sa lées, et avaien t plus de onze pas de
su p erficie; et com m e elle était im m obile et qu ’elle ne faisait pas
le m oindre m o u vem en t, nous donnâm es tous dans la m ême
e rreu r, nous la prîm es pour une petite î l e , tan t il y avait de
distance de sa tête à la queue.
XX XVIII. A lc in e , par la seule vertu de ses paroles et de ses
en ch a n te m e n ts, faisait so rtir les poissons du sein des ondes.
A lc in e a pour sœ ur la fée M o rgan e ; je ne sau rais dire si elles
son t ju m elles, ou si elle n aq uit avant ou après sa sœ ur. A lcin e
m e regard a et aussitôt ma figu re lui p lu t , com m e on put le
v o ir à son air ; dès lors elle v o u lu t, par artifice et par a d re ss e ,
me séparer de mes c o m p a g n o n s, et son dessein lui réussit.
XXXIX.

E lle vient à notre ren con tre avec un ton gracieu x ,

des m anières aim ables et prévenantes : C h evaliers, nous dit-elle,
s’ il vous p laisait de loger aujourd’ hui d an s mon p a la is , je vous
m on trerais ma pêche, où vous verrez des poissons de toutes les
e sp èces; les uns couverts d ’écailles, les autres de peaux m olles,
quelques-uns hérissés de p o il, et ils seron t plu s n om breux que
les étoiles du firm am ent.
XL. E t si vous vou lez voir une sirène q u i, par la d o uceur de
son c h a n t, apaise l es flots irrité s, passons de ce bord su r cet
autre r iv a g e , voici l’ heure où elle a coutum e de s’y rendre ; e t ,
en disan t c e la , elle nous m ontre cette énorm e baleine q u i ,
com m e je l’ ai d it , ressem blait à une petite îl e ; et m o i , qui fus

�to u jo u rs trop tém éraire (hélas! je m’en repens), je n’ hésitai pas
à m onter su r le dos de ce poisson.
X L I.

R enaud et D ud on m e faisaien t sign e de ne pas y a lle r;

je ne les écoutai pas. L a fée A lc in e , d ’ un air ria n t, laisse mes
deu x com pagn on s et m onte derrière m oi. Prom pte à faire son
devoir, la baleine n age en fen dan t les ondes salées. Soudain je
m e repentis de m on é to u rd e r ie , m ais déjà j ’ étais trop loin du
rivage.
X LII.

R enaud se je tte à la nage pour me secou rir, m ais lui-

m êm e m anqua d ’ être e n g lo u ti, parce q u ’il s’ éleva un vent
fu rie u x du nord qui c o u v rit de nuages et le ciel et la m er. Quel
a été depuis le sort du fils d ’ A im o n , je l’ ignore. A lcin e chercha
à m e rassurer ; tout le jo u r et la n u it su ivan te elle me retin t su r
ce m onstre au m ilieu de la m er,
XL III. Jusqu’ au m om ent où nous abordâm es à cette île d é­
licieuse , d o n t elle possède la plus gran d e partie. A lcin e l’ avait
u surpée su r une de ses soeurs que son père avait fait héritière
de tous ses b ie n s , parce q u ’elle était seule légitim e ; les deu x
autres, et c’est ce que j ’ai appris dep u is de qu elqu ’ un qui en est
p arfaitem ent bien in fo rm é, sont le fru it d’ u n inceste.
XLIV. E t au tan t ces deux fées son t perverses et a tro ce s,
rem plies de vices infâm es et a bom in ables, autan t l’autre, vivant
dans la chasteté, a fait de son âme le san ctuaire de to u tes les
v ertu s: les deux prem ières se son t réunies con tre e lle , et déjà
plu sieurs fois elles on t levé des troupes pour la chasser de l’ île,
et lui on t enlevé, à diverses re p rise s, plusieurs de ses châ­
teaux.
XLV. C e lle -ci, qui se n o m m e L o g is tille , ne posséderait pas
au jou rd 'h u i un arpent de terre, si un g o lfe , d’ un côté, et une
m ontagne in h a b ité e , de l'a u tre , ne ferm aien t le passage de ses
é tats: c'est ainsi que l’A n gle te rre et l’Écosse sont séparées par
des m ontagnes et u ne rivière. N éanm oins A lcin e et M organe
ne seront point satisfaites qu ’elles ne lui aient ravi ce qu i lui
reste.
XLVI.

C om m e ce couple infâm e est le repaire de tous les

v ice s, il ne cesse d’ abhorrer la vertueuse et chaste L o gistille.
M ais, pour en revenir à ce que je te disais et t’apprendre co m ­
ment j'a i été m étam orphosé en m y r te , je te d irai q u ’ A lcin e me
faisait goûter m ille délices ; elle m ’a im ait ép erd u m en t, et mon

�c œ u r, eu la trou van t si belle et si a im a b le , n’ était pas m oins
enflam m é d ’am ou r p our elle.
x l v ii.
Je jou issais d ’ une si exquise b e a u té ; elle sem blait
ré u n ir p our m oi tous les biens que le ciel partage entre les m or­
tels, aux u n s p lu s, aux autres m oins, et ja m a is en abondance à
personne. J’ avais ou blié et la F ra n ce et tous m es d evoirs: je
n’ étais occup é sans cesse qu ’ à la contem pler. T ou tes m es pen­
sées , tous mes projets finissaient à e lle , et m es désirs ne cher­
ch aien t pas d'au tre but.
X L V I I I . Je n’ en étais pas m oins a im é , je l’étais peut-être
davan tage. A lcin e ne se so u ciait plus de ses autres am an ts, car
elle en avait eu beaucoup avan t m oi. J’ étais son conseil et ne la
qu ittais pas un in sta n t; par son ordre , je com m an d ais à tous.
E lle ne cro y a it q u ’en m o i, e t , soit le jo u r , so it la n u it, j ’ étais le
seul avec qui elle vou lût s’ entretenir.
XLIX. H élas ! p ourquoi ren ou veler mes d ouleu rs; puisque je
su is sans espoir de rem èd e? P o u rq u oi rappeler m a félicité pas­
sée quan d je souffre des m aux extrêm es? C ’est dans le m om ent
où je m e croyais le plus h e u r e u x , c’est lorsque je me figu rais
q u ’ A lcine devait m’ aim er le p lu s , q u ’elle m’ ôtait son cœ ur, et
s’ aband on n ait tout entière à un n ouvel a m o u r.
L. Je con nu s tard la légèreté de son c a r a c tè r e , capable
d ’aim er et de cesser d 'aim e r en un in sta n t : il n 'y avait pas
deu x m ois que je régn ais su r son cœ u r, q u ’ u n nouvel am ant
avait pris m a p lace. A lo rs la fée me rebuta avec m é p ris , et je
perdis tous mes droits su r son âm e : j ’ ai su depu is qu ’ elle avait
traité d’ une m an ière sem blable m ille autres de ses a m a n ts , et
toujours sans aucun s u je t;
L I. E t dan s la crain te q u ’ils n’a illen t dan s le m onde d iv u l­
gu e r sa vie d é b o rd é e , elle les m étam orphose tous dans cette
cam p agn e fertile , les uns en sap in s, les autres en oliviers, ceuxci en p a lm ie rs, ceux-là en c è d re s, et d ’ autres en m y r te s, tels
que tu m e vois su r ce rivage fleuri ; d ’autres en fo n ta in e s ,
d ’ autres en bêtes sau vages , selon q u 'il agrée le plus à cette fée
a ltiè re .
L I I . E t toi, seign eur, qui es arrivé dans cette î le fatale par
u ne voie bien e x tra o rd in a ire , tu seras cause que q u elq u ’ un de
ses am ants sera tran sform é en ro ch er, ou en fo n ta in e , ou en
arbre. T u posséderas le sceptre et le royaum e d ’ A lcin e ; tu su r­

�passeras en plaisirs tous les autres m ortels ; m ais sois s û r que
bientôt a rrivera pour toi le m om ent de deven ir arbre, bête s a u ­
vage, fon taine ou rocher.
L I I I . Je te donne avec plaisir cet avis, non que j ’espère qu'il
puisse t’être fort u tile, m ais afin que tu saches d ’avance à quoi
tu dois t’a tte n d re , et que tu con naisses en partie les m œ urs de
cette fée. A p rès to u t, com m e on diffère au tan t par le talent et
l’esprit, que par la figure, peut-être sau ras-tu éviter un m alheu r
dont m ille au tres n’on t pu se ga ra n tir.
L I V . R o ge r, qui avait appris par la renom m ée q u ’ A stolp h e
était cousin de sa m aîtresse, fu t vivem ent a ffligé de le voir
tran sform é en un arbre sté rile ; et, par l’ am our de B rad am an te,
celle qu ’ il aim e ta n t, il voudrait lui ren d re s e r v ic e , m ais il ne
sait com m en t s’ y pren dre, et il sen t q u ’ il n’ a d ’au tre pouvoir
que celui de le con soler.
LV. I l le fait du m ieux qu ’ il p e u t, et lui dem ande ensuite
s’ il y avait u ne route qui con du isît au royaum e de L o g is tille ,
soit à travers la plaine, soit p ar les m on tagnes, sans passer par
les états d ’ A lc in e ; l’arbre lui répondit qu ’ il en existait une
a u t r e , m ais qu ’ elle était rem plie de ro c h e r s , et q u ’en prenant
un peu su r la d r o ite , il falla it gagn er la cim e du m ont la plus
élevée ;
LV I. M ais qu ’ il ne devait pas s’atten dre qu ’ il pût lo n g ­
tem ps con tin uer cette r o u t e , q u ’ il trou verait bien tôt différentes
troupes de m onstres qui s’opposeraient à son p a ssa g e , et don t
A lc in e se sert com m e d ’ un fossé ou d ’ un m u r, pour em pêcher
q u ’ on ne sorte de ses états. R o ger rem ercia le m y r te , e t , bien
in s tr u it, bien éclairé su r toutes choses , il p artit en lui disan t
a dieu.
LV II.

Il arrive près de son cou rsier, le d é ta c h e , le prend

par les rênes et le fait m archer derrière lui ; il ne vou lut pas le
m o n ter, com m e il avait fa it c i-d e v a n t, craign an t qu ’ il ne l’em ­
portât con tre son gré. Il pense en lui-m êm e de quelle m anière il
pourra se rendre sû rem en t dans les états de L o g istille : il était
d isp osé, décidé à tout tenter pour ne point tom b er au pouvoir
d ’A lcine.
LV III.

Il a u ra it bien vou lu rem o n ter su r son coursier a ilé ,

et lui faire prendre dans les airs u n e n ouvelle route ; m ais il
crain t de faire une plus gran d e fau te encore que la p rem ière,

�p arce que ce cou rsier était trop rétif. J’y passerai plutôt par force,
si ma valeu r me seconde (disait-il en lui-même) ; m ais il le disait
en vain , car il n’ eut pas fait deux m illes, en longeant les bords
de la m er, qu 'il aperçut la superbe cité d ’ A lcin e.
LI X . D e loin on aperçoit une longue m uraille qui tourne
a u to u r d’ un vaste pays qu’elle em b rasse; il sem ble que sa hau­
teu r touche le c i e l , et que ce m ur soit d’o r, depuis ses fon d e­
m ents ju s q u ’ au som m et. Q uelques p e rso n n e s, à cet é g a r d ,
s’ éloignen t de mon sentim ent, et disent que cette m u raille n’est
que l’ ouvrage de l’ alchim ie. Peut-être q u ’elles se tro m p en t,
peut-être aussi s’y connaissent-elles davantage ; pour m o i, je la
crois d ’ or, puisqu’ elle en a tout l’éclat.
LX. D ès que R o g e r s’approcha de ce rich e m u r q u i, vérita­
b le m e n t, n' a pas son pareil dans le m o n d e , il v ou lu t laisser le
chem in q u i, à travers la p la in e , allait droit et large vers la
gran de porte de la v ille, et prendre à m ain droite une route plus
sûre qui g rav it la m ontagne ; m ais soudain il ren con tre une
tr o u p e , la ban de sc é léra te, d o n t la fu re u r s’oppose à son
passage.
LX I. On ne vit ja m ais troupe plus b iz a r r e , figures plus
m onstrueuses et plus difform es : les u n s portent la stature hu­
m a in e , depuis le col ju s q u ’ aux p ie d s, avec u n e tête de singe
ou de chat, Q uelques-uns frapp en t la terre avec des pieds de
bouc : d’ autres ressem blent à des cen taures agiles et légers.
Q uelques-uns son t n u s , et d ’autres cou verts de peaux de b ê tes
extraord in aires. O n n’y voit que des jeu n es gens im pruden ts et
des vieillard s sans cervelle.
LX II. L ’ un galope su r un coursier sans r ê n e s , l’ autre se
prom ène avec lenteur sur un âne ou su r un b œ u f; celu i-ci
s’ élance su r la croupe d’un cen tau re, plu sieu rs sont portés su r
des a u tru ch e s, des aigles ou des g r u e s ; l’ un porte un co r à la
b o u c h e , l’autre une c o u p e : celui-ci est m â le , cet autre est
fem elle, ceux-ci sont herm ap h ro d ites; les uns sont arm és d’ une
b ro c h e , les autres d’ une échelle de cord e ou d ’ une fou rch e de
fe r ou d ’u n e lime sourde.
LX III. L e c h e f de cette troupe avait un ven tre large et
go n flé, et un visage rebondi : il était assis sur une tortue qui se
traîn ait lentem ent. Il a v a it , de ci de, l à , des gen s qui le soute­
naient parce qu ’ il était ivre m o rt, et que sa tête était penchée

�sur ses gen ou x. L es u n s lui essuyaien t le fro n t et le menton ;
les autres agitaien t ses habits pour l’éventer.
LX IV . L ’ un de ces m o n stre s, dont le ven tre et les pieds
avaient la form e h u m a in e , et don t le c o l , la t ête et les oreilles
ressem blaient à ceu x d’ un chien, se m et à aboyer con tre R o g e r,
pour l’ o b liger à prendre le chem in de la belle cité d ’ A lcin e qu 'il
avait laissée derrière lu i. T a n t que ma m ain aura la force de
manier ce fer, dit le chevalier, je n’ en ferai rien . E t il lui m on­
trait la pointe aiguë de son épée dirigée con tre sa figure.
LX V . L e m onstre veu t le frap per de sa lance; soudain R o ger
s’élance sur l u i , d ’un coup d’ estoc lui perce le v e n tr e , et fait
sortir la pointe de son épée d ’ une palm e au delà de son dos. Il
embrasse son écu et se je tte au m ilieu de cette coh ue ennem ie
qui le harcèle de toutes p a rts; l’ un le frappe d ’ un c ô té , celui-ci
veut le saisir d ’ un autre. C epen dan t R o g e r se débat et leu r fait
une ru de gu erre.
L X V I . Il pourfend cette race m aud ite, l’ un ju s q u ’ aux dents,
l’autre ju s q u ’ à la cein tu re ; il n’est ni c a s q u e , ni b ouclier, ni
cotte de m ailles, ni cuirasse, qui puisse résister à son fer. N éan ­
moins il est serré de si près par cette vile canaille qu e, pour se
faire jo u r et les écarter, il lui fau d ra it plus de m ains et plus
de bras que n’en eut B riarée.
L X V I I . Si R o g e r se fû t alors avisé de décou vrir l’ écu qui
appartenait autrefois au m agicien , je parle de cet écu qui
éblouit la vue et qu ’ A tla n t avait laissé pendre à l’arçon de la
s e lle , il eût sur-le cham p écarté toutes ces brutes et il les eût
fait tom ber à ses pieds, privées de la v u e ; m ais sans doute qu ’ il
dédaigna cette m anière de com battre, aim an t m ieux vaincre par
la force que par l’ artifice.
LX V III.

Sans doute qu ’ il préférerait la m o rt à la honte de

céder à une si vile espèce. C ependant to u t à coup sortent de ce
mur b r illa n t, que j'a i d it être d’ or, deux je u n es filles d o n t le
m aintien et les habillem ents n’ann on cen t ni u ne naissance
obscure, ni qu ’ elles aient été n ou rries sous les toits pauvres des
bergers, m ais dans les délices des m aisons royales.
LXIX. L ’ une et l’autre m ontaient u ne licorn e plus blanche
que la blanche h erm in e; toutes deux étaient b e lle s , et leurs
habits si richem en t parés et d ’ une form e si s in g u liè r e , que
quiconque les voit et les contem ple aurait besoin de l’ œil

�de la D ivin ité pour en porter son ju g e m e n t; et telles se­
raient la beauté et la grâce, si elles étaient revêtues d’ un corps
m ortel.
L X X . D’ une et l’ autre s’avancent dans cette prairie où R oger
est assailli par la troupe m on strueuse; à leur aspect toute cette
h orde s’ éloign e, et les deux nym phes ten den t la m ain au jeune
cavalier d o n t les joues brillent de la cou leu r des roses : touché
de leur se co u rs, il leur rend g r â c e , e t , par com plaisance pour
elles, il consent à reprendre le chem in de la porte d ’or.
LXXI. L e s ornem ents qui cou ron n en t cette belle p o r te , et
qui s’ avancent en s a illie , sont couverts en entier des plus rares
perles de l’O rient : ses quatre faces reposent su r de grosses co­
lonnes d ’ un p ur diam ant. Soit illu sio n , soit ré a lité , il n’est au
m onde chose plus belle ni plus agréab le à l’oeil.
L X X I I . S ur le seuil de la porte et a u to u r des colonnes cou ­
raient en folâtran t de jeu n es filles; et sans doute q u ’on les aurait
trouvées plus belles, si elles eussent observé davan tage les bien­
séances de leur sexe. T ou tes étaien t vêtues de robes vertes et
couronnées de fleurs n ou velles; ces je u n es filles, par leur accueil
g ra c ie u x , par leurs avances em p ressées, en gagèren t R o ger à
entrer dans ce paradis ;
L X X III. On peut bien nom m er ainsi un séjour où je crois
que l’A m o u r a pris n aissa n ce , où l’on n’ est occupé que de
danses, de je u x , où toutes les heures se passent en fêtes, où les
soins inquiets de la vieillesse n’ on t jam ais habité le cœ ur un
seul in sta n t, où la m isère et la pauvreté n’ on t ja m ais e n tré , et
où l’ urne du bon heur sem ble ne se répandre et ne se ren ou ve­
ler que pour eux.
LXXIV. L à , l’ aim able printem ps sem ble toujours sourire, et
ne m ontrer qu ’ un fro n t joyeu x et serein ; on n 'y voit que de
je u n es hom m es et de jeun es filles : les u n s, aux bords d ’ une
claire fo n ta in e , chanten t des airs doux et tendres ; d’ autres, à
l'om bre des arbres ou des c o te a u x , ou jo u e n t ou d a n se n t, ou
s’occupent de je u x a g ré ab le s; tel a u tre , retiré à l’é c a rt, d é­
cou vre à son am i ses désirs am oureux.
LXXV. Sur la cim e des pin s, des lauriers, des hêtres, et su r
la tête hérissée des sapin s, de petits am ours voltigen t en folâ­
tran t. L e s uns sont joyeu x de leurs victoires, les autres visent
les coeurs pour les blesser de leurs traits, ceux-ci tendent des

�filets, ceux-là trem pent leurs flèches d an s un ruisseau dont
l'o nde s'écou le au-dessous d ’eux , et ceux-ci les aiguisent su r la
meule rapide.
LXXVI. On o ffrit alors à R oger un gran d cou rsier de poil
alezan , fort et c o u ra g eu x , qui avait un beau harnais d ’or fin, et
enrichi de pierres p récieu ses; et l’ H ippogriffe, qui était accou­

tumé à n’obéir qu ’au vieil enchan teur m a u re, fu t rem is entre les
mains d ’un je u n e ho m m e, qui le con d u isit à pas lents derrière le
brave R o ge r.
LXXVII.

Ensuite les deux belles jeu n es am oureuses qui

avaient défen du ce gu errier con tre cette troupe de m onstres,
contre cette troupe cruelle qui avait osé l’attaquer, lorsqu’ il prit
son chem in sur la droite, lui diren t : S eig n eu r, vos glo rieu x ex­
la
ploits, que déjà nous avons entendu
racon ter, nous fon t prendre
hardiesse d ’ im plorer votre secours p our notre défense p arti­
culière.
LXXVIII. B ientôt nous trouverons su r le chem in u n canal
qui partage cette plaine en deux. U n e m échante fem m e, qui se
nomme É rip hile, s’est em parée du pont : elle v io le n te , trompe
et vole tous ceux qui veulent passer su r la rive opposée. Elle a
une taille g ig a n te sq u e , de longues dents : sa m orsure est ve­
nim euse, et ses ongles aigus déchiren t com m e les g riffes d ’un
ours.
LXXIX. Non contente d'infester sans cesse le chem in qui
serait libre sans elle, souvent elle fait des in cu rsion s dans la
c a m p a g n e , en détruisant tan tôt une c h o s e , tantôt une autre :
sachez q u e , parm i cette troupe assassine de m onstres qui vous
on t attaqué au dehors de cette belle p o rte , beaucoup sont ses
fils : tous lui o b é issen t, tous, com m e elle, son t cruels, barbares
et ravisseurs.
LXXX. R o g e r répondit : Je suis tout prêt à en trep ren d re,
pour l’am ou r de vou s, non-seulem ent un com bat, m ais cen t, s’ il
le fau t : disposez de m on bras, de toute ma personne à votre
gré. Ce n’est ni pour am asser de l’ or ni pour a cqu érir des terres,
que je suis couvert de ces a rm e s; m ais seulem ent pour le ser­
vice d ’ a u t r u i, et su rtou t pour servir les belles dam es com m e
vous.
LXXXI. L es dam es rendirent à R o g e r toutes les grâces que
m éritait un chevalier tel que l u i , et , en s’ entretenant de la

�so rte, ils s’a v a n c è re n t, ju s q u ’à ce q u ’ ils découvrirent le pont et
la rivière. B ien tô t ils aperçurent la fière E rip h ile , couverte
d'arm es dorées, et enrichies d ’ém éraudes et de saphirs : m ais je
rem ets au ch a n t suivant de vous dire com m en t R o g e r s’ exposa
pour la com battre.

�C H ANT V I I
Description du monstre Eriphile.— Roger l'attaque et le terrasse. — Il entre
dans le palais d'Alcine. — Description de ses charmes. — Roger en de­
vient amoureux. — De la vie délicieuse que menaient les deux amants
dans cette île enchantée. — Mélisse apprend à Bradamante que Roger est
au pouvoir d’Alcine. — Bradamante lui donne la bague enchantée — Mé­
lisse se fait transporter dans l'île d’Alcine. — Elle prend la forme d’Atlant.
— Remontrances de Mélisse à Roger. — Il sent renaître sa valeur. — Il
quitte l'Hippogriffe pour Rabican , et prend la route qui mène au pays de
Logistille.

I.

C elui qui voyage loin de sa patrie voit des choses bien

différen tes de celles q u ’ il croyait aup aravant. S’ il s’avise ensuite
de les raco n ter, o n n e le croit pas, et il passe pour un m enteur.
L e vulgaire ign oran t n e veut croire que ce qui lui paraît évi­
den t au do igt et à l’ œil ; par cette ra is o n , je m ’attends bien
que tout hom m e sans expérience ajoutera peu de foi à mes
chants.
II. Q u’ on me croie u n peu ou beaucoup, peu m ’ im porte : je
ne dois pas faire attention à un sot et ign oran t vulgaire ; quant
à vou s, qui aim ez la clarté dans les écrits, je sais bien que vous
ne regard erez pas ce que je dis com m e des tables, et toute mon
attention n e porte que su r vou s, afin que le fru it de mes travau x
vous soit agréable. Je vous ai laissé au m om ent où R o ger dé­
couvre le p on t et la rivière dont l’altière Eriphile avait la garde.
III. Cette géante était arm ée de m étaux de la plus fine
trem pe, relevés de pierres précieuses de différentes couleurs, du
ru b is v erm e il, de la jau n e ch rysolit e , de la verte ém eraude et
de la ja cin th e changeante. E lle était m ontée, o h ! v raim en t, ce
n’était pas su r un ch eval, m ais sur un loup. Elle s’était avancée

�su r ce lo u p , qui portait un harnois fort riche et fort extraor­
d in a ire , ju s q u ’à l’endroit où l’on passe le fleuve.
IV . N o n , je ne crois pas que la P ouille en nourrisse de si
gran d s : il était plus haut et plus gras qu ’ un bœ u f : sans lui
faire b la n ch ir un frein d’é c u m e , elle le m anie à son g r é , je ne
sais trop com m ent. C ette m audite géante a su r son arm ure u ne
cotte d ’arm es de cou leu r de s a b le , assez sem b la b le, à la cou ­
leu r près, aux habits que les évêques et les prélats portent à la
cou r.
V . E n fin , su r son b o uclier et su r son cim ier on voyait re­
présenté un grand crap au d, en flé et v en im eu x. L e s deu x dam es
la m ontrèrent au chevalier au-delà du p o n t, prête à le com ­
battre, à lui faire a ffron t, et à lui barrer le chem in , com m e elle
le faisait d ’ordin aire à ceux qui se présentaient. E lle crie à
R oger de s’ en retourner su r ses pas : le gu errier em poigne u n e
lance , la m enace et la défie.
V I. L a g é a n te , égalem en t audacieuse et p ro m p te , se ra s­
sem ble bien ferm e dans les arço n s, et donne des deux à son
gran d loup. A u m ilieu de sa cou rse, elle m et sa lance en a r r ê t,
et fait trem bler la terre sous ses pas ; m ais, dans cette terrible
r e n c o n tre , elle reste étendue su r la prairie ; car le bon R o g e r,
l'a y an t atteinte sous son casque, l’enlève de la selle avec une si
grande force q u ’il la fait voler plus de six brasses en arrière.
V II. E t déjà (a y a n t tiré l’épée qu ’ il portait à son c ô té ) il
a llait lui couper la tê te , et rien n’était si f a c ile , car É riphile
était gisan te , com m e m o rte, parm i l'herbe et les fleu rs; mais
les dam es lui crièrent : C ’est a sse z, ô généreux c h e v a lie r ! de
l’avoir v a in cu e , et ne porte pas plus loin ta cruelle vengeance :
rem ets ton épée dans le fou rreau , passons le pont et con tin uon s
notre route.
V III. Ils prirent au m ilieu d ’ un bois un sentier assez rude
et d ifficile; c a r, outre qu ’ il était pierreux et é tro it, la montée
qui m en ait à la colline était presque d ro ite ; m ais dès qu ’ ils en
eurent gagné la c im e , ils entrèrent dans une prairie spacieuse,
où ils viren t le plus beau et le plus agréable palais qu ’on ait
ja m ais
IX .
de son
air de

vu au inonde.
L a belle A lcin e s’avance au-d elà des prem ières portes
p a la is , et vien t au-devant de R o ge r, q u ’elle reçoit d ’ un
so u verain e, au m ilieu d'un e cour brillante et superbe.

�o ute sa suite ren dit tan t d ’honneurs et de respects au jeu n e
T
c h evalier, qu ’on n’eût pu en faire davantage à D ie u , si du
sanctuaire céleste il fû t descendu su r la terre.
X . L a beauté de ce palais était m oins adm irable par ses
richesses, qui surpassaien t celles de to u t autre, que parce qu ’ il
était habité par tout ce qu ’ il y avait au m onde de plus beau et
d e plus aim able. Toutes les personnes de la cour d ’A lcin e d if­
féraient peu de jeun esse et de b e a u té , A lcin e seule l’em portait
sur tous, ainsi que le soleil l’em porte su r toutes les étoiles.
X I . Elle était si bien faite dans toute sa p erson n e, que les
peintres les plus habiles ne sau raien t im agin er une beauté plus
p a rfa ite ; l’or le plus b rillan t rend moins d ’éclat que sa longue
et blonde ch e v e lu re , naturellem ent bouclée. S u r ses jou es déli­
cates était répandu u n doux m élange de lis et de ro se s; son
fron t se rein , plus blan c que l’ivoire nouvellem ent p o li, term i­
n ait avec grâce le haut de son visage.
X I I . Sous deux sourcils noirs et déliés, brillent deux yeux
de m êm e cou leu r, ou plutôt deux éclatants so le ils, pleins de
douceur n éa n m o in s, m ais avares de leurs regard s. L ’am our
sem ble voltiger et badin er sans cesse autour d 'eu x, et c’est dans
ces yeux q u ’ il épuise son c arq u o is, et q u ’il
qui le rendent m aître de tous les coeurs. A u
s’élève un nez c h a rm a n t, où l’envie m ême ne
reprendre.
X III. A u -d e sso u s, et com m e entre deux

lance des traits
m ilieu du visage
trou verait rien à
s illo n s , est une

petite bouche verm eille com m e un bouton de gren ade, ornée de
deux ran gs de perles choisies, que des lèvres agréables laissent
voir ou cachen t à leur g ré. C ’est de cette bouche que sortent
des paroles si douces, si flatteuses, qu ’elles am ollissent les cœ urs
les plus durs et les plus farouches ; c’est là que se form e ce rire
e n c h a n te u r, qui o u v r e , quand il lui p la ît , le paradis su r la
terre.
XIV. Son beau cou , d’ une ro n deur p a rfa ite , a la blan ch eur
de la n e ig e , et sa gorge la couleur du la it; sa poitrine est large
et relevée. D eux globes ferm e s, et qui sem blent d ’iv o ire , von t
et vien n en t, ainsi que les ondes qui baignent les bords du
riv a g e , lorsqu’ un doux zép h ir agite la m er. A rg u s même ne
pou rrait porter ses regards au-delà, et néanm oins on ju g e que
ce qui est caché répond à ce qui paraît.

�XV. Ses deux bras sont de la proportion la plus élégan te;
elle m ontre souvent une main b la n ch e, un peu longuette et
étroite, où l’on n’aperçoit aucune vein e, aucun nœ ud. E n fin, un
petit pied m ince et rondelet term ine celte ligu re céleste. A u cu n
voile ne peut dérober cet air angélique qui n ’a pu prendre n ais­
sance que dans le ciel.
XVI. Soit qu ’elle p a rle , soit q u ’elle rie ou qu’ elle c h a n te,
so it qu ’ elle m a rc h e , tous ses m ouvem ents son t autant de lacs
qui cap tiven t : faut-il d o nc s’étonner que R o ger n’a it pu s’en
d éfen d re, lui qui d ’ailleu rs l’ a trouvée si favorable à ses désirs ?
T o u t ce qu ’ il a enten du dire au M yrte de sa p erfid ie, de sa
m é ch a n ce té , ne le retien t pas : il ne con çoit pas que l’artifice
e t la noirceur se puissent cacher sous un si doux sourire.
X V I I . Il aime m ieux croire qu ’ A stolph e a été transform é en
arbre sur le rivage pour son ingratitude et ses m auvais procé­
d é s; qu ’ il m éritait cette punition , et peut-être u ne p lu s gran de
encore : tout ce qu 'il lui a entendu dire lui parait u ne fausseté,
et il croit que ses plaintes ne so n t qu ’ un effet du dépit, de l’en­
vie et de la vengeance, et qu ’ enfin il en a im posé su r tout.
X V I I I . L a belle B rad am an te, qu ’ il aim ait si ten drem en t, est
to u t à cou p bannie de son cœ ur : A lcin e, par ses enchantem ents,
éteint en lui toute autre passion : elle veut qu ’ il ne pense qu ’à
e lle , qu 'il n’ aim e qu ’ elle , et qu ’elle seule soit gravée dans son
c œ u r ; et en vérité le bon R o ger est bien e x c u sa b le , dans cette
occasion , d’ avoir m ontré de l’ inconstance et de la légèreté.
XIX. A la table d’ A lc in e , les lu th s, les lyres, les harpes, e t
d ’autres instrum ents h arm on ieu x, font reten tir l’a ir d'alen tou r
des sons les plus doux et des accords les plus touchants : il n’y
m an q u ait pas de poètes habiles à chanter les jo ies et les tran s­
ports de l’am our ; e t , par leurs com positions agréables, ils ré ­
veillaient les sensations les plus voluptueuses.
XX. Q uelle fête si splendide et si som ptueuse des successeurs
de Ninus, quel festin si vanté donné par C léopâ tre au victorieux
A n to in e , pou rraien t être com parés à ce banquet que l’am ou­
reuse fée avait fait dresser au Paladin ? Non , je ne crois pas
m ême que la table où G an im ède sert le grand Jupiter puisse lui
être égalée.
X X I. Dès que les tables furen t levées, toute la cou r se réu ­
nit en cercle , pour jo u e r à un je u fort am usant : la règle de ce

�jeu est de se dem ander m utuellem ent à l’ oreille quelque secret à
volonté. Ce fu t une belle occasion p our ces deux am ants de se
décou vrir sans gêne leur am ou r m u tu el, et leur dernière résolu ­
tion fu t de se retrouver pendant la nuit.
XXII. L e je u fu t bien tôt fin i, et longtem ps m ême avant
l’ heure ordin aire. A lo rs des pages étan t entrés dans le salon avec
des flam beaux allum és, chassèren t les ténèbres devan t ces vives
lum ières. R oger, précédé et suivi d’ un aim able co rtèg e, so rtit
pour aller se rendre dans une cham bre fra îc h e , très-o rn ée, qui
passait pour la plus agréable du ch âteau.
XX III. E t après qu ’on eut o ffert de nouveau et su ivan t
l’ usage quelques c o n fitu re s, quelques vins d é lic ie u x , toute la
com pagnie prit respectueusem ent c o n g é , et chacun se ren dit
dans son appartem ent. R o ger se m it dans des draps p a rfu m é s,
qu i sem blaient être tissus d e la m ain d ’A ra c hné, e t à tout instant
il prêtait line oreille a tte n tiv e , pour s’assurer si la belle dam e
ne ven ait point encore.
XXIV. A u m oindre b ru it qu ’ il en ten d ait, espérant toujours
que c’était e lle , il levait la tê te ; il croyait l’ entendre et pourtant
il n’entendait rien . B ien tôt désabusé de son e r r e u r , il poussait
de tristes soupirs . quelquefois il sau tait du l i t , allait o u v rir la
porte, faisait le guet au deh ors, et, ne voyan t personne, il m au­
dissait m ille et m ille fois ces heures si lentes et si tardives en
leur cours.
XXV. Souvent il disait en lu i-m êm e, c’est m ain tenan t qu ’elle
p a r t, et il com m ençait à com pter tous les pas qu ’ A lcine avait à
faire , depuis sa cham bre ju s q u ’ à celle où il l’attendait avec tant
d ’inquiétude. Ces pensées et beaucoup d ’autres agitaien t son
e sp rit, avant que sa belle m aîtresse l’eût rejoint. S ouvent il
crain t qu’ un obstacle ne se soit glissé pour lui entre le fru it et
la m ain.
XXVI. A lc in e , après s’être p e n d a n t longtem ps parfum ée
d ’essences p récieu ses, voyan t que l’instant était arrivé de ne
plus différer son d é p a rt, car le silence régn ait dans to u t le
palais, sortit toute seule de sa cham bre, et par une route secrète
elle se rendit sans b ruit à celle où R o ger depuis longtem ps dans
son coeur était com battu par la crainte et l’espérance.
XX VII. D ès que le successeur d’A stolphe voit paraître cette
riante é to ile , déjà il n’est plus le m aître de ses s e n s , com m e si

�u n so ufre b rû la n t eût roulé dans ses veines : à la vue de tan t de
b e a u té s, il nage dans une m er de délices et de v o lu p té s: il
s’élance hors du l i t , la reçoit dans ses b r a s , et ne peut pas
m êm e attendre qu ’elle quitte ses vêtem ents ;
XXVIII. Q u oiq u ’elle n ’eût ni robe ni ju p o n , ne s’ étant cou ­
verte que d ’un m anteau léger qu ’ elle avait m is par-dessus un
voile de la plus extrêm e blan ch eu r et de la plus grande finesse.
L o rsq u e R o ger l’em b rassa , le m anteau céda de lu i-m ê m e , et
alors elle resta avec ce seul voile léger et tra n sp a re n t, qui ne
la cachait pas m ieux qu ’ un cristal bien net ne cacherait des lis
et des roses.
XXIX. L e lierre n’em brasse point plus étroitem ent l’arbre
auquel il est uni que les bras de ces deux am ants ne s’enla­
cèren t ensem ble ; su r les bords de leurs lè v r e s , ils respirent un
p arfum plus suave que to u s ceux que produ isen t et l'Inde et
Saba su r leurs rivages od oriféran ts ; et leurs langues co n ­
fon du es pourraient seules exprim er les plaisirs don t ils s'en­
ivrèrent.
XXX. T ou tes ces choses étaient secrètes, ou du m oins per­
sonne n’en parlait : ca r on n’est jam ais repris pour avo ir su se
ta ir e , et très-souvent c’est u ne vertu. E n fins co u rtisa n s, les
personnes de la cou r d ’A lc in e fon t à R o ger toutes sortes d’ offres
et d ’actions a im a b le s, chacun le révère et s’ incline devant lui :
ainsi le voulait l’am oureuse A lcin e.
XXXI. Il n’y a aucun e espèce de plaisirs qui fû t étrangère
à ces deux am ants : car A lcin e les a tous réunis dans sa cou r
voluptueuse. D eux et trois fois par jo u r ils changen t de vête­
m e n ts, préparés tantôt d’ une fa ç o n , tantôt d ’ une autre : aux
festins su ccèden t les représentations, la lu tte, les jou tes, le bain ,
la danse. Q uelquefois assis à l’ om bre d es coteaux su r les bords
d ’ une fo n ta in e , A lcin e et R o ger lisaient ensem ble les am ours
des siècles passés.
XXXII. T an tô t su r les coteaux fleuris et dans les vallons
o m b r a g é s, ils poursuivaient les lièvres tim ides : d ’autres fois
avec des chiens bien dressés et eu battant les haies et les buis­
sons, ils faisaien t partir les faisan s. T an tôt ils tendent des lacets
et des glu au x aux grives su r les genévriers odoriférants. Q u el­
quefois , au m oyen d'un appât tro m p e u r, ou avec des file ts ,
ils troublent les poissons dans leurs paisibles retraites.

�XXXIII. R o ger p assait ainsi son tem ps dans la jo ie et dans
les p la isirs, pendant que Charlem agne et A gram an t n’étaient
occupés que de g u e r r e s ; car je ne veux pas pour cette m agi­
cienne négliger leur h istoire . Je ne veux pas laisser en oubli
B rad am an te, q u i , après avo ir vu son am an t em porté par une
route bien étra n ge , et sans savoir o ù , passa plusieurs jo u rs à
le pleurer et à gém ir.
XXXIV. Je vais m ême parler d’ e lle , avant que de rien dire
des autres. C ette gu errière chercha son bien-aim é par les b o is,
par les p la in e s, dans les v a llé e s, sur les m o n ta g n e s, dans les
villes et dans les bourgades, et elle n’ en put jam ais rien appren­
d re , ta n t alors il était loin d’elle. E lle v ien t souvent dans le
cam p des S a rra s in s, et elle ne peut jam ais rien savoir de son
cher R o ger.
XXXV. Chaque j o u r , elle en dem ande des nouvelles à tout
le mo n d e , et personne ne peut lui en rien dire ; elle va de loge­
ment en lo g e m e n t, le cherche de tente en te n te , de quartier
en q u a r tie r, et grâce à l’anneau e n c h a n té , q u i , par un pouvoir
su rn a tu re l, la rend invisible aux yeux des m ortels , dès qu ’elle
le met dans sa bouche, elle p e u t passer sans obstacle au travers
de la cavalerie et de l'infanterie.
XXXVI. C epen dan t elle ne veu t ni ne p eut croire que son
R oger ne soit plus : la m ort d ’ un si grand gu errier n’aurait-elle
pas retenti depuis le fleuve H idaspe ju s q u ’aux lieux où le soleil
se c o u c h e ? E lle ne sait plus quelle route il a pu p re n d re , soit
dans le c ie l, soit sur la te rr e ; et cependant cette m alheureuse
ne cesse de le c h e rc h e r, n’ a ya n t pour toute com p agn ie que ses
s o u p ir s , ses regrets et sa do u leu r am ère.
XXXVII. E n fin , elle prend la résolution de retourner à la
caverne qui renferm e les os du prophète M erlin , et là de
pousser des cris si perçants autour de son to m b e a u , qu ’elle en
attendrira le m arbre du r et in sen sib le; elle saura enfin si R o ger
v i t , ou si la parque cruelle a tran ché le fil de ses beaux a n s , et
elle pourra ensuite em brasser le parti qui lui paraîtra le plus
convenable.
XXXVIII. D an s cette résolution, elle s’achem ine vers la forêt
la plus voisine de P o itie rs , où dans un lieu désert et sauvage
est cachée la tom be prophétique de M erlin : m ais la bonne fée,
dont toutes les pensées avaient p our objet B radam ante, je parle

�de celle q u i , dans la gro tte, l’ avait instruite et éclairée su r ses
descen d an ts,
XXXIX. C ette bonne et sage m agicien n e, qui sans cesse était
occupée de la soeur de R e n a u d , sachant que de cette guerrière
devaien t naître des héros et des dem i-dieux , chaque jo u r vou ­
lait savoir ce qu ’ elle disait, ce q u ’elle faisait, et pour elle chaque
jo u r consultait le sort. L a délivrance de R o g e r , puis son em ­
prison n em en t, son voyage aux In d es, to u t lui est connu.
X L . M élisse l’avait bien vu su r ce coursier in d o m p ta b le,
sans f r e in , don t il ne pouvait être m a îtr e , p arcouran t un inter­
valle im m en se, par un chem in aussi périlleux que non usité.
M élisse n’ ign orait pas qu ’ il passait une vie m olle et voluptueuse
au m ilieu des b a ls, des je u x et des festins , et q u ’ il avait p e rd u
le souvenir de son p rin ce, de sa dam e, et de son honneur
m êm e.
X L I . A in s i, cet aim able chevalier au rait pu consum er la
fleur de ses plus belles années dans u ne honteuse in e r tie , pour
m o urir un jo u r tout e n tier; et cette ré p u tatio n , qui seule reste
d e nous lorsque le corps frag ile a p é ri, cette réputation qui
tire l'hom m e du sépulcre et le conserve parmi les vivants, aurait
été a rra ch ée, ou du m oins séchée dans sa fleur.
X L II. M ais la prudente m agicienne, plus attentive à ses pro­
pres intérêts que lui-m êm e, vo u lu t par une voie difficile et ru d e,
et m ême contre son gré, le ram ener à la vertu ; sem blable à un
habile m édecin, qui em ploie d ’ abord le fer, le feu et quelquefois
m êm e le poison. S i, dans les com m encem ents , il cause quel­
que douleu r au m a lad e, bien tôt il le soulage, et le m alade finit
p ar lui rendre grâce.
X LIII. M élisse ne le flattait p oin t dans ses p assion s, et
n’ était point aveugle dans son am itié pour R o g e r, com m e cet
A tla nt qui n’ était uniquem ent occupé q u ’à lui conserver ses
jo u rs : cet enchan teur préférait qu ’ il vécût longtem ps sans
hon neur et sans ren om m ée, plutôt que de lu i voir acquérir
toutes les louanges de l’ univers aux dépens d’ une seule année
de sa vie voluptueuse.
XLIV. C ’est pourquoi il l’ avait fait enlever dans l’ île d’ A lcin e ,
afin q u e , dans cette co u r , il y oubliât le m étier des arm es ; et
en m agicien co n so m m é, qui possédait l’a rt des enchantem ents,
il avait tellem ent resserré le nœ ud qui unissait A lcin e à son

�nouvel a m a n t, que R o ger n'aurait ja m a is pu le ro m p re , quan d
même il eut attein t à la vieillesse de Nestor.
XLV. M ais pour revenir à M élisse, à qui l’avenir est si bien
con n u , je dis qu ’elle p rit su r-le-ch am p le d roit chem in qui pût
lui faire ren con trer l’am oureuse et errante fille d 'A im o n . Dès
q u e Bradam ante ap erçu t sa bonne fé e , l’ in quiétude qui l’avait
d 'abord tourm entée se changea bientôt dans l’espérance la plus
vive : M élisse ne lui cacha pas la v érité , et que son cher R oger
était retenu dans le palais d’A lc in e .
XLVI. La je u n e gu errière resta à dem i m orte lo rsq u ’elle
apprit que son am ant était dans un pays si lo in ta in , et su rtou t
en apprenant le dan ger que cou rait son a m o u r, à m oins qu ’on
n 'y apportât un sûr et prom pt re m è d e ; m ais la bonne fée la
rassu re, et verse prom ptem ent un baum e là où elle voit la bles­
su re : elle lui ju r e et lui prom et que sous peu de jo u rs R oger
reviendra vers elle.
XLVII. P u isq u e tu as, lui dit-elle, ma chère fille, un anneau
dont la puissance détruit les plus forts en ch an tem en ts, je ne
doute point que si je l’em porte avec moi dans le palais où A lcin e
retie n t ton trésor, je ne fasse avorter tous ses d essein s, et que
je ne te ram ène avec m oi l’objet de ta tendre in qu iétu d e. Je
partirai ce soir m ême au cou ch er du s o le il, et j ’ arriverai aux
Indes au lever de l’aurore.
X LVIII. E t en poursuivant son d is c o u r s , elle lui fait part
des m oyens q u ’elle a dessein d ’em ployer pour tirer R oger de ce
séjour de m ollesse et de v o lu p té , et le ram ener en F ran ce. B r a ­
dam ante ôte l’anneau de son d o ig t, elle eût donné son cœ u r et
sa vie m êm e pour que M élisse pût secourir son am ant.
XLIX. E lle lui donne l’ a n n e a u , et se recom m ande à e lle ;
mais elle lui recom m ande surtout son R o ger : elle la charge de
mille sa luts p our l u i , et prend ensuite le chem in de la P r o ­
vence : la bonne fée prit une route opposée. C elle-ci, dans la vue
d’exécuter son p ro je t, lit su r le soir paraître un palefroi qui
avait un pied roux et le reste du corps entièrem ent noir.
L . Je crois que c'était qu elque lu tin , qu elque farfadet qu 'elle
fit so rtir des enfers sous cette form e. Mélisse sans c e in tu re , les
jam bes nues, les cheveux épars et horriblem en t mêlés, saute su r
cet esprit, après avoir ôté l'anneau de son d o igt, de crain te q u ’ il
ne n u isî t à ses enchantem ents : ensuite elle m archa avec une

�te lle v ite sse , qu ’ à la pointe du jo u r elle se trouva dans l’île
d’ A lcine.
L I. C’ est là q u ’elle se m étam orphose d ’ une façon m er­
v eille u se ; sa taille s’ a ccroît de plus d ’ un p a lm e , son corps
grossit à p ro p ortion , ju s q u ’à ce q u ’ elle c ru t avoir atteint la
taille du vieil A tla n t, ce nécrom ancien qui avait élevé R oger
avec tant de soin. Son m enton se cou vre d ’une lo n gu e b a rb e,
son fron t et sa peau se sillon n en t de rides.
L I I . Son v isa g e , ses g e ste s, ses paroles im iten t si parfaite­
ment le véritab le A tla n t que tout le m onde y eût été trom pé.
Mélisse, se lie n t cach ée; m ais elle fait une gard e si a tte n tive ,
q u ’enfin un jo u r elle a p erçu t A lcin e qui s’ éloig n ait de son am ant,
et ce fu t un gran d hasard; car cette fée ne pouvait gu ère so u ffrir
de passer une h eu re sans lui.
L I I I . E lle le trouva seul un m a tin , ainsi qu ’elle le d é sira it,
savou ran t la fraîch eu r et la sérénité de l’a ir , le lo n g d ’ un jo li
ruisseau qui d ’une collin e se précipitait dans un petit lac dont
l ’onde était lim pide et délicieuse : toute sa parure effém inée ne
respirait que la m ollesse et la volupté. A lc in e , de ses propres
m ain s, et avec un a rt des plus su b tils, avait tissu ses habits d ’or
et de soie.
L I V . U n splendide collier de riches pierreries tom bait de son
cou ju s q u ’au m ilieu de sa poitrine : ses bras autrefois si nerveux
é taien t entourés de deux bracelets étin cela n ts; un fil d ’or d é lié ,
en form e d’ anneau , lui perçait chaque o r e ille , et à ce fil étaient
suspendues deux grandes perles , telles que n’en euren t jam ais
et l’ Inde et l’ A rabie.
L V . Ses cheveux bouclés étaient hum ides encore des parfum s
les plus précieux. A son air am oureux on d irait qu ’ il a passé sa
vie entière à V a le n ce , à être l’esclave des d a m es. T o u t était
changé en l u i , tout y était corrom pu , il ne lui restait plus rien
que son nom . C ’est dans cet état que Mélisse trouva R o g e r , tant
les enchantem ents avaien t altéré sa nature.
LV I. M élisse sous la form e d 'A t la n t , q u ’elle avait a lo r s , se
présente à R o g e r , avec son a ir grave et vénérable qu e ce héros
avait toujours resp ecté, et cet œ il cou rroucé et m e n a ça n t, qui
l’avait si so uven t fait trem bler dan s son enfan ce. Est-ce donc
là, lui d it-il, le fru it qu e j ’ai si longtem ps attendu de mes sueurs?
L V I I . T ’ai-je donné pour prem iers alim ents la m oelle des

�lions et celle des o u rs, ne t’ai-je a pp ris, encore en fan t, à étou ffer
les serpents d an s leurs antres et leurs c a v e r n e s, à arrach er les
griffes des panthères et des tig re s, les défenses aux sangliers
viv an ts, pour que tu ne s o is , après tant d ’in stru ctio n s, que
l'A tys ou l’ A donis d’A lc in e ?
L V I I I . Est-ce don c là ce que l’observation des a str e s , les
fibres des a n im a u x , les h o ro sco p es, les réponses du s o r t, les
augu res, les so n g e s, et toute cette m agie à laquelle j e ne me
su is que trop a p p liq u é , m ’avaient p ro m is, lorsque tu n'étais
encore qu ’ à la m a m e lle , en m ’assuran t que lorsque tu aurais
atteint cet âge où je te v o is , tu surpasserais les exploits des plus
grands h é r o s ?
L I X . O ! le beau com m encem ent pour espérer que tu sois
un jo u r un A le x a n d re , un Scipion , ou un J u les-C é sa r ! H élas!

qui l’ eût jam ais cru que tu te serais fait l’esclave d ’ A lcin e? et
afin que personne n’en d o u t e , tu portes à ton c o u , à to n b r a s ,
les chaînes avec lesquelles elle te m ène à sa fantaisie.
L X . Si ta propre g lo ire , si les gran d s travaux auxquels le
ciel t’a d e stin é, ne son t pas capables de t’é m o u v o ir, du m oins
ne prive pas ta postérité des avantages que je t’ai prédits m ille
fois ? H é las! pourquoi t'éloignes-tu du sein où le ciel te prom et
cette race glorieuse et su rh u m a in e , cette race qui sera su r terre
plus brillan te que le soleil ?
LXI. A h ! n’em pêche point que ces nobles â mes déjà conçues
dans les desseins étern els, ne procèdent du cep qui doit prendre
de toi sa racine. H élas ! ne t’oppose point à tant de trio m p h e s,
à ta n t de p a lm e s, que tes f i ls , tes n e v e u x , tes successeurs
re cu e ille ro n t, q u an d , après bien des m alheurs et des blessures,
ils parvien dron t à rendre à l’ Italie son ancienn e gloire.
LXII. M a is , pour te p ersu a d e r, il n'est pas nécessaire de
faire valoir toutes ces grandes Ames, renom m ées par leur m érité,
leur valeu r, leur sainteté, qui d oiven t fleurir su r ta tige féconde :
deux d ’entre elles ne devraient-elles pas te su ffir e ? L e monde
a-t-il vu jusqu’à ce jo u r rien de plus accom pli dans toutes
espèces de v e r tu s , q u ’ H ippolyte et son frè re ?
L X I I I . J 'a v a i s cou tum e de te parler bien plus souvent de ces
deux princes que de tous les a u tr e s , non-seulem ent parce qu ’ ils
réu n iron t toutes les vertus de tes autres descendants, m ais aussi
parce que tu prê tais plus volontiers l'o reille aux récits que j e te

�faisais d ’e u x , qu ’ à ceux de to u t autre héros issu de ta race. Je
te voyais flatté que de si dignes prin ces dussent un jo u r naître
de toi.

LXIV. Q u ’a donc c e tte A lcin e que tu choisis pou r ta souve­
ra in e, que n'aient m ille autres courtisan es? Cette A lcin e, la con­
cu b in e de tant d ’ autres, et qu i n’ a su , tu ne l’ ign ores pas, faire
le bonheur de personne. M ais a fin que tu connaisses cette reine,
lève le voile qu i cou vre son a rt et ses artifices; m ets cet anneau
à ton d o ig t, reto urn e auprès d ’e lle , et tu pourras ju g e r de sa
beauté.
L X V . A ces m o ts, R oger c o n fu s, in te rd it, fixe les yeux sur
la te r r e , et ne sait que ré p o n d re ; la m agicienne elle-m êm e lui
m et l’ anneau au petit d o ig t, et sur-le-cham p le paladin se re­
co n n a ît. D ès que R oger est revenu à lu i-m êm e, il se sen t pris
d ’ une telle honte qu ’ il se vou d rait à m ille brasses sous te rr e ,
afin que personne ne le p û t voir en face.
L X V I . A lo rs la bonne fée reprit en un instant sa figure ordi­
n a ir e , et quitta celle d ’ A tla n t, qui ne lui était plus nécessaire,
puisqu’elle avait réussi dans le dessein qui l’ avait am enée ; et
pou r vous dire ce que je ne vous ai pas encore fuit savoir ju s ­
qu es ici, elle se nom m a it M élisse 1 ;elle se fit con naître à R oger,
et lui d it à quel dessein elle était v en u e ;
L X V I I . Q u ’ elle avait été envoyée par celle q u i, brûlant
d 'am o u r pour lu i, ne c esse de le désirer, et q u i, ne p ou van t plus
vivre sans lu i, avait voulu l’arrach er d ’ une prison où le retenait
un pouvoir m a g iq u e ; qu’elle avait pris la figure d 'A tla nt de
C arèn e, p our lui in sp irer plus de con fian ce; m ais que puisqu’ il
avait recou vré toute sa raison, elle vou lait tout lui d écou vrir, et
n e lui rien cacher.
L X V I I I . C ette dam e gen tille, qui t’aim e d ’ un si p ur a m o u r,
qui seule est digne de toute ta tendresse, B rad am an te, à laquelle
tu sais (si tu ne l’as pas oublié) que tu es redevable de ta liberté,
m’ a chargée de cet ann eau , dont le pouvoir détru it tous les e n ­
chantem ents ; elle m ’eût chargée de son propre cœ u r, si ce cœ ur
avait eu, com m e cet ann eau , la vertu de briser tes fers
L X I X . E t en con tin uan t de lui racon ter l'a m o u r que B rada­
m ante a eu pour lu i, et don t elle brûle encore, elle lui parle aussi
( 1) P our plus de clarté, le traducteur a donné depuis longtemps le nom de
la bonne fée.
( Nole de l 'Ed.)

�de son extrêm e v a le u r , au tan t que la vérité et son affection le
lui perm etten t; en fin , en n égociatrice h a b ile , elle se servit des
moyens les plus con ven ables, et sut inspirer à R o g e r une haine,
pour A lc in e , aussi violente que celle que l’on a pour les choses
le s plus horribles.
L X X . E t q u ’on ne s’étonne poin t, s’ il h ait soudain celle qu ’ il
a tant aim ée, puisque son am ou r était né par la force d ’ un en ­
chan tem en t; l’ anneau d étruisit le c h a rm e , et lui lit voir que
toute la beauté d ’ A lcine n’ était qu ’em pruntée ; depuis les pieds
jusqu 'à la tê te, rien n’était à elle. L a beauté d isp aru t, et la lai­
deur resta.
L X X I . Sem blable à u n e n fan t qui cache q u elque part un
fruit, m û r, et qu i bientôt ne se souvient pas de l’end roit où il l'a
serré ; si au bout de p lu sieurs j o u r s , il vient par hasard à le re­
trouver dans l’endroit où il l’a m is, il s’étonne de le voir pourri,
gâté, et bien d iffé re n t de ce qu ’ il é ta it; alors au lieu de l’aim er,
de le chérir com m e a u p a ra v a n t, il le d é d a ig n e , le m ép rise, le
foule et le rejette avec dégoût.
L X X I I . De m êm e R o g e r , n’ étant allé revoir la f é e , p ar le
conseil de M élisse, q u ’avec cet a n neau, con tre lequel tous les en­
chantem ents ne servent de rien , lorsqu’ on le porte à son doigt,
fut to u t étonné de ne trou ver, au lieu de la belle q u ’ il venait de
quitter, qu ’ une fem m e si la id e , qu ’ il n’en est point su r la terre
entière, ni de plus vieille, ni de plus horrible.
L X X I I I . A lcin e avait un visage pâle, ridé et décharné ; il ne
lui restait que qu elques cheveux b la n cs, elle n’ avait pas six
palm es de h a u te u r, toutes ses dents étaien t tom bées. E lle était
en effet plus vieille q u ’ H écube, que la S ib ylle de C u m es, et que
toutes celles qui on t le plus vécu : m ais elle usait de tant d ’ art et
d’ un art si inconnu dans ce s i è c le , q u ’elle p ouvait à son gré
paraître je u n e et belle.
L X X I V . Ce n'est que par artifice qu ’elle paraît je u n e et belle,
et qu ’elle a su trom per tant d ’am ants et qu ’elle trom pa R o g er;
l’ anneau fit enfin tom ber le m asque, qui pendant tan t d'an n ées
avait caché la vérité : on ne doit pas s’éton n er si R o ger ban n it
de son esprit toutes les idées d ’am ou r qui l’ attachaien t à A lcin e,
pu isqu ’ il la voit dans un état où toutes ses ruses ne peuvent plus
lui servir.
L X X V . M ais, d’après l’ avis de M élisse, il conserva son air

�ordin aire avec elle, ju s q u ’ à ce q u ’ il se fû t couvert, de pied en cap
de ses arm es, q u ’il avait si longtem ps n ég ligé es; et pour qu’ A l­
cine n’eût au cu n so u p ç o n , il feign it de v ou loir s’ assurer s’il
pou rrait encore a gir sous leur p o id s, s’ il n’ était point grossi
depuis le tem ps qu ’il avait cessé de s’en servir.
L X X V I . Ensuite il attache à son côté B alisard e ( c ’était le
nom de son épée). Il prend aussi l’ écu m erveilleux , dont l’ éclat
n on-seulem ent éblo uit les y e u x , m ais qui je tte l’â m e dans un
tel assoupissem ent qu ’elle sem ble se séparer du corps. Il le prend
et le m et à son cou enveloppé du voile épais de soie qui le
cou vrait.
LXXVII. Il va ensuite à l’écu rie où il fa it seller et b rider un
cheval plus n oir que l’ébène. M élisse le lui avait in diqu é, parce
q u ’elle savait com bien ce cou rsier était léger à la c o u rse ; ceux
qui le con naissent le n om m ent R ab ican : c'est ce m ême co u r­
sier que la baleine avait porté dans l’ île d ’A lcin e avec le prince
an glais qui sert présentem ent de jo u e t aux vents su r les bords
de la m er.
L X X V I I I . I l a u ra it pu prendre égalem ent l’ H ipp o griffe qui
était attaché aup rès de R a b ican , m ais la fée lui d it : F ais atte n­
tion qu e cet an im al, com m e tu le sais trop , est indocile au frein.
E n su ite elle lui fait entendre que le jo u r su iv a n t, elle le tirera
de ce lieu pour le m ettre dans u n en d ro it où l’un saura le dom p­
t e r , et le faire ensuite aller parto ut où l’on voudra.
LXXIX. D ’a ille u rs , en ne le pren an t p a s , vous ne donnerez
aucun soupçon de la fu ite que vous m éditez. R oger fit tout ce
que Mélisse v ou lu t, car cette fée in visible était sans cesse à son
oreille. C e fu t en feig n an t ainsi que ce héros quitta le palais
volu ptueu x de cette vieille lib e rtin e , et qu ’ il s’approcha d’ une
porte qui d o n n ait sur une route qui con du isait aux états de
L o gistille .
L X X X . Il attaque les gard es à l’ im proviste et fond au m ilieu
d ’eux l’é p é e à la main ; les uns tom bent m orts, les autres blessés.
B ien tô t il traverse le p o n t, et avant qu ’ A lcin e pût être avertie
de sa fu it e , il était déjà fort éloigné. D an s le ch a n t s u iv a n t, je
vous dirai le chem in q u ’ il prit, et com m ent il p arvin t aux états
de L o gistille .

�CHANT V I I I .

Roger est attaqué par un valet d’Alcine. — Il découvre l’écu d’Atlant. —
Alcine poursuit Roger par mer et par terre.— Mélisse rend aux chevaliers
leur forme naturelle. — Elle arrive au palais de Logistille avec Astolphe.
— Renaud demande des troupes aux rois d'Ecosse et d'Angleterre. — Un
ermite fait entrer un esprit infernal dans le corps du cheval d’Angélique.
— Elle passe la mer à la nage. — Elle est prise par des corsaires. — Histoire
de Prothée. — Angélique est condamnée à être dévorée par un monstre.
— Paris est embrasé. — Une pluie céleste arrête l’incendie. — Roland
quitte Paris.

I . O com bien n’y a-t-il pas parm i nous d ’enchanteu rs!
com bien d ’enchanteresses, que l’ on ne con naît p o in t, et qui par
leu r a r t , et en m asquant leur v is a g e , parviennent à se faire
aim er des hom m es et des fem m es! C e n’est point par l’observa­
tion des é to ile s , ni par les con juration s des esprits, q u ’ ils pro­
du isen t ces en ch an tem en ts; m ais c’ est par la d issim u la tio n , le
m ensonge et la ru se, qu ’ ils entourent les cœ urs d’indissolubles
nœ uds.
II
Qui aurait l'ann eau d ’A n g é liq u e, ou plutôt qui posséde­
rait le flam beau de la ra iso n , recon n aîtrait sans peine l’art ou
la feinte su r toutes les physionom ies. T el nous paraît bon et
a im a b le , q u i , p erdan t son m a sq u e, nous paraîtrait fort laid et
peut-être fort m échant. Quel bon heur pour R oger d ’avo ir un
anneau qui lui d éco u vrait la vérité !
III. Ce c h e v a lie r, com m e je vous le d isais, en dissim ulant
son dessein, v ien t tout a rm é , et m onté su r R a b ic a n , à la porte
de la ville : il su rp ren d les gard es à l’ im proviste, et en se m êlant
parm i e lle s , son épée ne resta point oisive à son côté. A près

�avoir tu é les u n s et fort m altraité les autres, il force la barrière,
passe le p o n t, et prend le chem in d ’ un bois : il ne m archa pas
longtem ps sans ren con trer un des serviteurs d ’ A lcin e.
IV . C e valet avait un faucon su r le p oin g, qu ’ il faisait voler
to u t le jo u r pour son plaisir, tan tôt en pleine cam p agn e, tantôt
le long d’ un étang voisin, où il était s û r de trou ver toujours une
abondante proie ; il avait à son côté u n c h ie n , son fidèle com ­
pagnon, et m on tait un roussin assez m al équipé. Il im agina bien
que R o ger vou lait s’e n fu ir , en le v oyan t co u rir avec tan t de
vitesse.
V. Il m arche à sa re n c o n tre , et d'un a ir im périeux il lui d e ­
m ande pourquoi sa course est si ra p id e . L e bon R o g e r dédaigne
de lui ré p o n d re ; le chasseur a lo rs , ne doutan t plus qu’ il ne
veu ille s’ é ch a p p e r, résolu t de l’a rrê te r, et étendan t la main
g a u c h e , il lui d it : Q ue d ir a s -tu , si dan s l’ instant je t’ arrête, et
si ce faucon me su ffit pour term iner ta course ?
V I. Sou dain il lâche son oiseau , qu i déploie u n vol si rapide
que R abican ne peut le devancer à la course. L e chasseur en
m êm e tem ps saute de son palefroi, q u ’ il débrid e, et cet anim al,
aussi redoutable par ses m orsures que par ses ru a d es, part
com m e un tr a it; le valet de son côté le su it, et il co u rt si vite,
qu’ on le d irait em porté par le ven t ou par le feu.
V I I . L e chien ne veu t pas m ontrer moins d’a r d e u r , il su it
R abican avec la vitesse du léopard qui poursuit un lièvre. R o ger
cro it son hon neur intéressé à s’a rrê te r, il se retourne aussitôt
vers ce valet, qui a rrivait d ’ un pied si g a illa rd ; et ne lui voyan t
d ’ autres arm es q u ’ une baguette don t il se sert pour faire obéir
son ch ien , il dédaign e de tirer son épée.
V III. L e valet s’approche de l u i , et le frappe ru dem en t ; le
ch ien e n m ême tem ps lui mord le pied ga u ch e , le cheval débridé
l’ attaqu e à d r o ite , et lui lance deu x ou trois ru a d e s; l’oiseau
tourne sans cesse autour de l u i , et souvent l'égratigne avec ses
serres ; de sorte que R a b ican , effrayé par ses cris, com m ence à
ne plus obéir ni à la m ain ni à l’ éperon.
IX . R o ger enfin, im p atien té, saisit son fe r, et pour se débar­
rasser de ces im portunes a tta q u e s, il m enace tan tôt le v a le t,
ta n tô t le ch ien , ou du taillan t, ou de la pointe de son ép ée; m ais
cette m audite engeance n’ en devien t que plus im portu n e, et lui
ferm e le chem in de tous les côtés : R o g e r vit alors la honte, et

�même le d an ger qu ’ il y au rait p our lu i, s’ ils l'arrêtaient plus
longtem ps.
X.

Il sait d 'a ille u r s , s’ il tarde d a v a n ta g e , qu ’ A lcin e et to u t

son peuple ne tard eron t pas à l’attein dre. D éjà les vallons reten ­
tissent du b ru it éclatan t des ta m b o u rs, des trom pettes et des
cloches. N éanm oins il croirait s’ a v ilir , s’ il em ployait son épée
contre un chien et un valet sans arm es ; il p r é fè r e , et c’ est le
moyen le plus prom pt, de décou vrir le bouclier qui est l’ou vrage
d ’A tla n t.
X I.

Il lève le drap ro uge, qu i depuis plusieurs jo u rs l’enve­

loppait : à l’ instant que son éclat vien t frapp er leurs yeu x , le
charm e o p è r e , com m e il a déjà opéré tan t de fois : le chasseur
perd tout se n tim en t; le c h ie n , le roussin tom ben t su r la p ou s­
sière , et déjà les ailes traîn antes du faucon ne peuvent plus le
soutenir. R o g e r satisfait les laisse en proie au som m eil.
X I I . P en d an t ce tem ps, A lcin e ayan t appris que R o ger avait
forcé les portes de sa v ille , et tu é un gran d nom bre de ses
g a r d e s , fu t tellem en t éperdue de d o u le u r , qu ’elle en pensa
m ourir ; elle déchire ses v êtem en ts, se frappe la p o itrin e , s’ac­
cuse de sottise et de sim plicité ; e t dans l'in stan t, elle fait prendre
les arm es à tout son p e u p le , et le rassem ble autour de sa per­
sonne.
X III. Ensuite elle le partage en deux b a n d e s , et en envoie
u ne su r le chem in q u ’a pris R o g e r, et elle rassem ble l’ autre su r
le p ort, l’ em barque , et lui fait lever l’an cre. D éjà sous les voiles
déployées la m er s’ est obscurcie ; déjà la désolée A lcin e est em ­
barquée sur sa flotte; et le désir de retrou ver R oger l’ agite si
cruellem en t, q u ’elle a laissé sa ville sans défense.
X IV . E lle n’ a pas m êm e laissé de garde à la porte de son
p a la is , de sorte que M élisse, qu i épiait le m om ent de délivrer
ceux qui étaient m isérablem ent détenus dan s ce m au d it em pire,
eut toute l’aisance, toute la facilité d'aller, de venir à son g r é ,
de brûler les im ages, de rom pre les nœ uds, et d’ effacer les carac­
tères, les cercles.
XV. Ensuite précipitan t ses pas dans la cam pagn e, elle rap­
pelle à leur prem ière form e les anciens am ants d ’ A lc in e , qui
é taien t en très gran d n om bre, et don t les uns étaient tran sfor­
més en fo n ta in e s, en ro c h e rs , les autres en arbres et en bêtes.
D ès q u ’ ils fu ren t ré ta b lis , tous su iviren t les traces de R o ger ;

�tous se sauvèren t dans les états de L o g is tille , et s’ en retour­
n èren t ensuite dans la P e r s e , en G rè c e , dans les I n d e s , en
Scyth ie.
X V I.

Mélisse les ren voya chacun dans leu r p a y s , pénétrés

d ’ u ne reconnaissance éternelle pour leur libératrice. L e prince
d ’ A n gleterre fut le prem ier à qu i elle re n d it la form e h u m a in e;
la parenté de B radam an te et les tendres su pp lication s du bon
R o ger le serviren t beaucoup dan s cette occasion . Il lui donna
m êm e son an n eau , alin q u ’elle pût le secou rir plus efficacem ent.
XVII.
P a r les prières de R o g e r , le paladin fu t don c le pre­
m ier qu i recou vra sa prem ière fo rm e ; m ais M élisse ne croit
p ou rtan t pas avoir assez fait pour lu i, si elle ne lui fait encore
retrouver ses arm es, et su rtou t cette lance d ’o r q u i, du prem ier
co u p , a la vertu de désarçonn er tous ceux qu ’elle to u ch e ; cette
la n c e , ja d is celle d ’A r g a il, était tom bée entre les m ains d ’A s ­
to lp h e , et avait fait a cq u é rir en F rance beaucoup d’ honneur à
ces deux ch evaliers.
X V III.

M élisse trou va cette lance d ’o r, qu’ A lcin e a v a it cachée

dans son p a la is, et toute l’arm ure du d u c, qui lui avait été en­
levée dans cette fatale d em eu re; elle m onta su r l’ H ip p o g riffe ,
et fit m ettre à son aise A stolphe en croupe derrière elle : et en­
suite ils prirent le chem in de la ville de L o g is tille , où ils précé­
dèren t d 'u n e heure l’a rriv ée de R o g e r.
XIX. Ce paladin s’ avancait vers la sage f é e , à travers les
rochers et les buissons é p in e u x; il m archait de précipice en pré­
cip ice, de sentiers en se n tie rs, par des end roits raboteux, sa u ­
vages et im p raticables; enfin il arrive, après bien des fatigues
et vers le m ilieu du jo u r, dans une plaine sèche, a rid e , déserte,
située entre la m er et une m ontagne , et exposée en plein m idi.
XX. U n soleil a rd en t frappe la m ontagne v o is in e , et la cha­
leu r qui se réfléchit em brase tellem ent et l’air et le s a b le , q u ’ elle
serait plus que suffisante pour fondre le verre. T ou s les oiseaux
en silence reposent m ollem ent à l’om bre ; la cigale seule à tra­
vers les ram eau x épais des om brages to u ffu s, de son triste ch a n t
assou rdit les vallons et les m on tagnes, et la m er et le ciel.
X X I. L à , le chaud , la s o if, la fatigue que l’on so u ffre dans
ce chem in sa b lo n n e u x , étaient pour R oger une com pagnie fort
triste et fort ennuyeuse le lo n g de cette plaine déserte et sauvage.
C e p e n d a n t, com m e il n’ est pas raisonnable que je vous parle et

�vous occupe toujours du m ême ob jet, je laisserai R o g e r su r ce
sable brillant, et je vais retourner en Écosse p ou r y chercher le
fils d ’ A im on.
XXII.
R enaud était très-bien vu du roi, de sa fille, et de tout
le p ays; bien tôt le paladin exposa eu détail le m o tif de so n

arrivée en É co sse, et que c’était au nom de son roi qu ’ il venait
réclam er les secours du royaum e d’ Écosse et de l’A n g le te rre .
Il appuya des plus fortes raisons les instances de son prince.
X X III. L e roi lui rép on d it sur-le-cham p qu ’ il n’ avait rien
en son pouvoir qui ne f ût au service de C h a rlem a gn e, pour le
bien et l'h o n n eu r de l’ em pire ; q u e , dans peu de jo u rs , il m et­
trait en cam p agn e a u ta n t de cavaliers que l’Écosse pou rrait en
fo u r n ir , et q u e , s’ il était m oins v ie u x , il se ferait leur capi­
taine.
XXIV. Que cette con sid ération m êm e ne serait pas capable
de l’ arrêter, s’ il n’avait un fils q u i, par sa valeur, et su rto u t
par son esp rit, était bien digne de ce com m andem ent ; qu ’ à la
vérité il n’ était pas alors dans le ro y au m e , m ais q u ’ il espérait
qu'il serait de retour dans peu ; qu ’ il allait rassem bler les
tr o u p e s, et que son fils les trou verait toutes prêtes en a rri­
vant.
XXV.

A l’ instant il donne ordre dan s to u t son royaum e de

lever des cavaliers et des fantassins. Il équipe des vaisseaux ,
prépare des m un ition s de gu erre et de bouche, et rassem ble de
l’a rgen t en qu an tité. S u r ces e n tre fa ite s , R enaud part pour
l’ A n g le te rre ; le r o i , par h o n n e u r, l’ accom pagn e ju s q u ’ à B er­
vick : on vit m ême le m onarque répand re des larm es en le
quittan t.
XXVI. U n ven t favorable so ufflan t à la p o u p e , R en au d
prend con gé de tout le m onde et s’em barque. L e nocher d é ­
ploie les voiles, et vogue ju sq u ’ à ce que l’on soit à l’en d roit où
la superbe T am ise con fo n d ses eaux avec les ondes salées de
l’ O céan ; et de cet e n d ro it, le flu x , secondé des voiles et des
ram es, porte sans d a n ger nos n avigateurs ju s q u ’ à L o n d res.
X X VII. R enaud avait des ordres d e C harlem agne et du roi
O t h o n , qui était assiégé dans P a ris avec l’em pereur ; et ces
ordres, con tenus dans des lettres adressées au prince de G alles,
lui ord o n n aien t de rassem bler de tous côtés to u t ce que le
pays p ou rrait fou rn ir de cavalerie et d ’ in fa n te rie , et de les

�fa ire passer à C a la is , au secours de la F ran ce et de C h ar­
lem a gn e.
XXVIII. L e prince de G alles, qui ten ait les rên es de l’em ­
pire p endant l’absence d 'O th on , ren d it de si gran ds honneurs
au fils d ’ A im on , qu ’ il n’en eût pas fait davan tage à son prince.
E n su ite il satisfit à sa dem ande en ordonnant à tous les gens
de gu erre de la G ran d e-B retagn e et des îles d’ alen tour de se
trou ver au jo u r fixé su r le rivage de la m er.
XXIX. M ais, seign eur, il fau t que je fasse com m e u n habile
jo u e u r d ’ in stru m en ts, qui touche alternativem ent différentes
cord es, qui varie ses son s, en recherchan t tantôt les tons graves,
ta n tô t les tons a igu s. T an dis que je n’ étais occupé que de R e­
n au d , je me suis rappelé l’ aim able A n g é liq u e , que j ’ai laissée
fu y a n t ce paladin, et dans le m om en t où elle ven ait de ren co n ­
trer un vieil erm ite.
XXX. Je veux poursuivre son histoire p endant qu elque tem ps.
Je vou s ai dit qu ’ elle dem andait avec un grand em pressem ent,
com m ent elle pou rrait se ren dre aux rivages de la m er, car
elle avait de R enaud u ne peur si g r a n d e , qu ’ elle aurait cru
m o u rir si elle n’ eût passé la m er. E t m êm e , dans l’ E u rop e e n ­
tiè re , elle ne se serait pas crue en sûreté ; m ais l’ e r m it e , qui
prenait plaisir à rester auprès d ’e lle , l’am usait de belles p a­
roles.
XXXI. C ette rare beauté avait em brasé son cœ u r, et ré­
ch auffé ses sens en gou rd is ; m ais dès qu’ il s’ap erçu t q u ’elle lui
d o n n ait peu d ’atten tion , et qu ’elle ne vou lait pas rester davan ­
tage avec lu i, il p iq u a son âne de cent coups d 'a ig u illo n , sans
cep en dant pouvoir ven ir à bout de vaincre son op in iâtreté. L ’a­
nim al ne veu t ni galoper ni tro tter sous son m aître, et à peine
c o n sen t-il à a ller le pas.
XXXII. E t p arce que la belle était déjà bien lo in , et qu’ il
était prêt à en perdre la trace, il eut recou rs à la noire caverne,
et il en lit so rtir une trou p e de dém ons. Il en choisit u n dans
cette bande, e t lui d éclare le besoin qu ’ il a de ses services. En­
suite il le fait entrer dans le corp s du cou rsier qu i em porte avec
lui A n g é liq u e et son coeur.
XXXIII. E t de m ême qu ’ un chien accoutum é dans les mon­
tagn es à la chasse du lièvre et du ren ard , quand il voit sa proie
aller d’un c ô t é , va l’atten dre d’ un a u tr e , en faisant sem blant

�de dédaign er sa trace, bien tô t on le v oit arriver au passage, et
si vite qu ’il tien t déjà sa proie dans sa gu eu le, lui o u vran t le
ventre et la d éch ira n t : ainsi l’erm ite, par des chem in s divers,
saura bien attein dre A n gé liq u e d a n s qu elque en d roit qu’elle se ren
.
d
XXXIV
.
le dirai dans
ne se défiant
journées. L e
va l, com m e

Je devine fo rt bien quel est son dessein, et je vous
la su ite , m ais dans un autre en d ro it. A n g é liq u e ,
de rien , m arch ait tan tôt à gran des, tan tôt à petites
dém on se ten ait tapi dans le ven tre de son c h e ­
le feu cou ve qu elquefois lo n g te m p s, ju s q u ’à ce

qu’il se déclare par un incendie si v io le n t, que n on -seu lem ent
on ne peut l’étein d re, m ais qu 'à peine peut-on lui éch apper.
XXXV. A p rès qu ’A n g é liq u e eut pris le chem in de la m er
qui baign e les côtes de la G asco gn e, en gu id a n t son destrier le
long du riv a g e , dans les e n d ro its où le s a b le , battu p a r les
flots, a plus de so lidité, to u t à cou p le m échant dém on entraîne
son cheval dons la m er, assez avan t pour qu 'il soit bien tôt à la
nage. L a trem blante A n géliq u e ne sait d'au tre parti que de se
tenir fortem ent à la selle.
XXXVI. Elle a beau tirer les rên es, elle ne p eut le faire to u r­
ner ; il s’avance de plus en plus dan s la m er. A n gé liq u e ten ait
sa robe retrou ssée, pour ne la point m o u iller; elle soulevait ses
pieds. Ses cheveux détachés flottaient sur ses épaules ; un zép h yr
léger les agitait m ollem ent, et les vents orageux retenaient leurs
haleines, atten tifs sans doute, aussi bien que la m er, à con tem ­
pler tan t de beauté.
XXXVII. C ’est en vain qu e, baign an t de pleurs ses jo u e s et
son beau sein, elle to u rn a it ses regard s vers la terre; elle voyait
le rivage s’ éloig n er, d écroître de plus en p lu s , et enfin dispa­
raître. L e co u rsier, qui n ageait vers la d r o ite , après un long
déto ur, la porte à te r r e , au m ilieu de som bres roch es et d ’ef­
frayan tes cavernes : déjà la nuit com m en çait à étendre son voile
obscur.
X X X V I I I . L o rsq u ’ A n gé liq u e se v it seule en ce désert, d o n t
le seul a s p e c t inspirait l’effro i, et su rto u t au m om ent où le
soleil, en se p lo n gean t dans l’on d e, laisse dans l’ob scu rité et la
terre et les a ir s , elle devint im m o b ile , et qu icon qu e l'au rait
v ue dans cet état eû t é t é peut-être in certain si c’était une
fem m e anim ée et vivante, ou qu elque roch e taillée en statue.

�XXXIX.

S tu p é fié e , les yeu x fixés su r u n e arèn e in co n n u e ,

les cheveux épars et m êlés, les m ains jo in te s, les lèvres glacées,
elle ten ait ses yeux lan guissan ts élevés vers le ciel, com m e pour
a ccu ser le suprêm e m oteur d ’avoir con ju ré tous les destins
con tre elle. E lle reste q u elque tem ps dans cet é tat d 'im m ob ilité
et d ’é ton n em en t, ensuite elle aban d on n e sa bouche à la plainte,
et ses yeux aux larm es.
xl.
O fortune, d isait-e lle , que te reste-t-il de plus à faire
pour t’ assouvir de m on m alheur et pour ma ruine ? que puis-je
désorm ais te donner de plus que cette m isérable vie ? m ais tu
ne la désires p a s , puisque tu as été si prom pte à me tirer du
sein des Ilots, quand je pouvais y term iner m es jo u rs funestes.

A van t que je m eu re, il sem ble que tu veuilles augm en ter encore
mes tourm ents.
X LI. M ais je ne vois pas quelles douleu rs plus am ères tu
p eux a jo u ter à mes d o u leu rs ; par toi je suis chassée du siège
r o y a l, où je n’espère plus rem on ter ? P a r toi j ’ai perdu l’hon­
n eu r, et voilà la p lu s gran de de m es pertes; c a r, bien que sans
tache, j ’ autorise à d o u t e r , fille v agabo n d e, si je ne su is pas une
fille pudique.
XLII. Eh ! quel bien fait espérer au m onde une fem m e qui
a perdu son renom de c h a ste té ? Jeu n esse, beauté vraie ou
fa u ss e , hélas ! vous n’avez été pour moi que des dons funestes.
N on , n o n , je ne puis rendre grâces au ciel de ces d o n s , p u is­
q u ’ ils on t été la cause de ma perte. Ma beauté a déjà coûté
la vie à m on frère A r g a il, q u oiq u ’ il fû t cou vert d ’arm es e n ­
chantées.
X L III.

E lle a été cause q u ’A g r ic a n , roi des T artares, a fait

une gu erre cru elle à G a la fr o n , m on père, qui é ta it gran d K a n
du C athai. A q u el point m ’a-t-elle r é d u ite , puisque chaque
jo u r je suis obligée de ch an ger d ’asile! Si tu m ’as p riv ée, ô for­
tu n e! de mes parents, de mes états , de mes hon neu rs , si tu
m 'as fait tout le mal que tu as p u , à quels m alheurs nouveaux
veux-tu donc encore me réserver ?
XLIV. A ton a v is , si ce n’était pas une m ort assez cruelle
q u e de périr dans les flots, envoie, j ’y consens, qu elque bête
qui me dévore, pourvu que tu sois satisfaite, et que tu term ines
mes douleurs. Quel que soit le g e nre de m o rt, pourvu que je
périsse, je ne pourrai assez te rendre g râc e. A in si s’ exprim ait

�A n géliq u e, en versant u n to rre n t de la r m e s , quan d l’ erm ite
parut to u t à coup.
XLV.

D u som m et élevé d ’ une roch e , l’ erm ite l’ avait vue

arriver au pied de ce roc , saisie d ’angoisse et de d o u leu r. U n
démon l’ avait am ené lui-m êm e en ce lie u , par un chem in in ­
usité, six jo u rs avant qu ’elle y fût abordée ; l’erm ite s’ approche
d’elle, con trefaisan t si bien le dévot, qu’ on l’eût p ris p our un
Paul ou p our un H ilarion .
XLVI.
L o rsq u e A n géliq u e l’ eu t ap erçu , com m e elle ign orait
son in ten tion , elle p rit un peu de cou rage ; e t, qu oiq u e pâle,
encore com m e la m o rt, sa terreu r se calm a par degrés ; dès
qu’il fu t à p o rté e : O m on p è re ! s’ écria-t-elle, a y e z pitié de
moi, car j e su is arrivée à bien m auvais p o rt; et p u is, d'un e
voix interrom pue p ar ses sa n glo ts, elle lui raconta tout ce q u ’ il

savait aussi bien qu ’ elle.
XLVII. L ’ erm ite com m ença d'abord à la rassurer par des
discours pleins de piété et d’onction ; et, tout en lui p arlan t, il
ose porter ses audacieuses m ains tan tôt su r son sein , tantôt sur
ses hum ides jo u e s. B ien tô t, plus entreprenant e n c o r e , il veu t
l’em brasser : A n géliq u e indignée le re p o u sse , et d’ une m ain le
frappe su r sa p oitrin e; toute sa personne alors se colore d’ une
honnête ro u g eu r.
XLVIII. L e traître portait à son côté u n petit étui qu ’ il
o u v re ; il en tire une fiole de liq u e u r, e t , dans ces yeux c h a r­
m ants où brille le plus arden t flam beau q u 'eû t jam ais l’A m o u r,
il fait ja illir légèrem ent qu elques gouttes. C ette liq u eu r eut la
vertu d’end orm ir A n géliq u e, q u i, déjà étend ue m ollem ent su r
le s a b l e , est exposée à toutes les entreprises du vieux scé ­
lérat.
X L IX .
Il l’ em b ra sse , il la caresse à son g r é ; A n géliq u e est
endorm ie, et ne peut faire aucune résistan ce. L e vieillard baise
tantôt sa belle go rge, tan tôt ses belles lèvres. D ans ce lieu sa u ­
v age et solitaire, personne ne peut le v o ir; m ais son cou rsier ne
répond pas à son em pressem ent ; ses a n s , sa faib lesse , trom ­
pent ses désirs. P lu s il s’ efforce, m oins il peut.
L. Il tente to u s les m o y en s, tous les artifices. L e coursier
paresseux dem eure rebelle à celu i qui le tourm ente et l’a ig u il­
lonne ; il ne veu t pas m ême relever sa tête. E n fin l’erm ite tom be
et s’endort auprès de la d a m e , q u ’un nouveau m alheur vient

�encore d ’assaillir. Jam ais la fortun e ne com m ence pour si peu,
quan d elle saisit un m ortel dont elle fera son jou et.
LI. M a is , a va n t que de vous racon ter cette nouvelle dis­
g r â c e , il faut que je m ’écarte un peu du d roit chem in . Il y a
d a n s les m ers du co u ch an t, et au-delà de l’Irla n d e , une île
q u ’on nom m e É b u d e. Cette île est presque d ép eu p lée, depuis
q u e P ro tée , p ou r satisfaire sa v en g e an ce, l'a fait ravager par
l’O rque et p ar d’autres m onstres m arins.
L II. L e s ch ro n iques a n c ie n n e s, vraies ou fausses, rappor­
tent qu’ un roi p u is s a n t, qui autrefois gouvern ait cette î l e ,
avait une fille d o n t la beauté et les grâces eurent tan t d 'em ­
pire , q u e , s'étan t m ontrée su r les rivages de la m er, Protée
s’enflam m a p our elle au m ilieu des on d es, et un jou r q u ’ il la
trou va s e u le , il l’e m b rassa , et lui laissa dans son sein un gage
de son am our.
LIII. Cette aventure fu t un m ortel ch agrin pour le roi son
père, qui était le plus cruel et le plus im pitoyable des m o rtels;
ni les excuses ni les prières de sa fille ne purent sau ver sa tête,
ta n t la colère a de p ouvoir su r un cœ u r féroce ! M algré son
état, il fait exécuter sur-le-cham p son ordre in hu m ain ; et son
p e tit- fils , qu i éta it in n o ce n t, il le fait périr avant m êm e q u ’il
eût vu le jo u r.
LIV.

Ce dieu m a r in , pasteur des troupeaux de Neptune ,

souverain de toutes les m ers, ressentit un ch agrin violent de la
m ort de son am ante ; tran sporté de fu re u r, il viola toutes les
lo is , toutes les règles de la n atu re. Soudain il co n d u it su r le
rivage les orques, les phoques, tout le troupeau de la m er, les­
quels détruisen t non-seulem ent les brebis et les bœ ufs, m ais les
v illages, les ham eaux et les labou reu rs.
LV. Sou vent m êm e ils s’approchèrent des villes fortifiées, et
les assiégèrent de toutes parts. Saisis de fray e u r, les h abitan ts
arm és faisaient jo u r et n u it une fâcheuse garde. T ou tes les
cam pagnes étaient aban d on n ées; et enfin , pour trou ver q u elque
rem ède à leurs m a u x , ils allèren t sur cet événem ent con su lter
l’oracle, qui leur rép on d it :
LVI. Q u ’ i l fallait qu’ ils trouvassent u n e je u n e fille , égale à
l’autre en beau té, et qu ’ ils l’o ffrissen t su r le rivage de la m er,
en éch an ge de la p rin cesse, à P ro té e , justem en t courroucé
que si cette fille lui paraissait belle à son g ré, il la re tie n d ra it,

�e t qu’on ne le verrait plus désoler le pays ; m ais qu e, s’il con ­
tinuait ses ravages, il fa lla it en exposer une seconde, puis une
troisièm e, ju sq u ’ à ce qu’ il fû t satisfait.
LVII. C ’est ainsi que com m ença dans cette île le sort cruel
des jeu n es filles qui avaien t le plus de beauté. C haque jo u r on
en présente u ne à P r o t é e , ju s q u ’ à ce qu ’il trouve une je u n e
f ille qui lui plaise. L a prem ière, et toutes les autres qui la su ivi­
rent, fu ren t mises à m ort ; car un orq u e, qu i fait la garde sur
le rivage, lorsque tout le reste du féroce troupeau est replongé
dans la m er, les dévore toutes successivem ent.
L V III.
Que cette histoire de Protée fû t vraie ou fa u sse,
car je ne sau rais qu ’en croire m oi-m ê m e, du m oins il est cer­
tain que c’ est un usage ancien et barb are, observé rigou reuse­
ment d an s cette île con tre les je u n es f ille s , qu ’on repaît de leur
chair un orque m o n stru e u x , qu i chaque jo u r aborde su r le
irv a g e , et si dans tous les p ays du m onde c’est u n m alh eu r, un
désavantage que d ’ê tre fem m e, il est encore plus gran d chez les
Ebudéens.
LIX. O ! filles m a lh e u re u ses, qu’ un destin cruel jette su r ce
funeste r iv a g e , où les h a b itan ts, toujours prêts à saisir une
étrangère, von t ensuite en faire un h olocauste im p ie; car plus
ils en sacrifient d’ étrangères, et m oins le nom bre de leurs filles
dim inue. C e p en d a n t, com m e le ven t ne leur am ène pas to u ­
jou rs u ne proie su ffisan te, ils en von t ch erch er su r toutes les
côtes.
LX.

Ils co u ren t san s cesse tous les riv a g es de la m er avec

des fu s te s , des b rigan tin s et d ’autres vaisseaux lé g e rs , et soit
des côtes voisines, soit des riv ag es lointains, ils apportent du
soulagem ent à leurs so u ffran ces, en se procu ran t un gran d
nom bre de fem m es étran gères, tan tôt par force, tan tôt par tra­
hison, qu elquefois avec de l’o r ou par des caresses ; leurs to u rs,
leurs prisons son t toujours rem plies de filles de différentes
contrées.
L X I.
L ’ une de leurs fustes v o gu an t un jo u r su r les bords
d u rivage s o lita ir e , où l’ infortunée A n géliq u e dorm ait su r le

gazon , au m ilieu des fleurs et des buissons, qu elques m atelots
descendirent à terre p our s’ approvisionner de bois et d’eau
d ouce; ils aperçurent cette fleur de toute b e a u té , l’aim able
A n géliq u e, entre les bras du sain t erm ite.

�LXII.

O trop chère et trop charm an te proie pour cette race

vile et barbare ! O fortun e cruelle ! qui croirait que tu as tant
d ’ em pire su r les événem ents de la vie hum aine ! Pourrais-tu
bien perm ettre que cette rare beauté, q u i, des portes du C au­
c ase, attira le gran d m on arque A g rica n dans les In d es, avec
u n e m oitié de la S cyth ie, pour y chercher la m ort, fû t la proie
d ’ un m onstre ?
LXIII. C ette rare b e a u té , pour laquelle S acrip an t exposa
son honneur et son r o y a u m e , cette ra re beauté, qui souilla la
glo ire et égara la raison du vailla n t com te d ’A n g e rs, cette rare
b ea u té enfin , qui à son gré bouleversa et calm a to u t l’O rien t,
m a in te n a n t, seule et a b a n d o n n ée , ne trouve pas m êm e qui la
soulage par une seule parole.
LXIV. A ccab lée d'un profond som m eil, elle fu t enchaînée
avan t q u ’elle se ré v e illâ t, et les m atelots la tr a n sp o rtè r e n t,
ainsi qu e le frère en ch a n teu r, d an s leur barque, déjà rem plie
d ’ une fou le en p leu rs et au désespoir. E n su ite, dép lo yan t leurs
v o ile s, ils abordèrent à leur île fu n e s te , où ils l’enferm èren t
dans u n e forte prison, ju s q u ’au jo u r où je destin devait déci­
der de son sort.
LXV. C ep en dan t elle avait tan t de b e a u té , qu ’ elle ém u t le
cœ ur de ces féroces habitan ts ; ils différèren t sa m ort de p lu ­
sieu rs jo u rs , et la réservèrent pour la dern ière extrém ité. T an t
qu ’ ils euren t des victim es étra n g è re s, ils firent grâce à cette
beauté c é le ste ; m ais enfin ils la con du isiren t au m onstre, et
to u t le peuple la su ivait en pleurant.
LXVI.
Qui p ou rrait donner l’ idée des plaintes, des cris, des
la m e n ta tio n s, des reproch es m ê m e , dont elle fait reten tir le
ciel ? C om m en t les rivages ne se fendirent-ils pas, lorsque A n ­
géliqu e fu t posée su r ce froid roch er, où enchaîn ée, et san s
espoir de s eco u rs, elle attendait une m ort cru elle et horrible?
C e ne sera pas m oi qui pourrai le dire, car la d o u leu r m ’a si
v ivem en t frap p é, que je su is obligé de porter m es chants sur
d’ au tres objets ;
LXVII.
E t de chercher des vers m oins lu g u b r e s , ju s q u ’ à ce
q u e m on im agination défaillan te se ra n im e : il n’y a point de
serpen t ni de tigresse privée de ses petits et enflam m ée de ra g e ;
il n’y a aucun anim al ven im eux, parm i tous ceux qui erren t dans
les sables b rûlan ts, dep u is |e m on t A tlas ju sq u 'a u x rivages de

�la m er R o u g e, qui ne fussent ém us de p itié en v o y a n t, en pen ­
sant q ue la belle A n g é liq u e est attachée su r cet affreux ro ch er.
L X V I I I . A h ! si son R oland e ût su son m a lh eu r, lui qui
volait vers P aris pour la ch ercher, o u , s’ ils l'a va ie n t s u , les
deux gu erriers que le cau teleu x erm ite trom pa par le moyen
de ce m essager sorti du fond des enfers à travers m ille m o rts,
ils auraien t su ivi les pas d ’A n gé liq u e p our la se co u rir; m ais,
maintenant, que feraien t-ils, quand m êm e ils en seraient in fo r­
més, p u isqu ’ ils so n t si loin d ’elle?
LX I X . S u r ces e n trefaites, la ville de Paris était assiégée par
le célèbre A g r a m a n t, fils du roi T ro ja n , et u n jo u r elle fu t ré­
duite à u ne telle extrém ité, que peu s’en fa llu t qu ’elle ne tom bât
entre les m ain s de l’enn em i. Si les vœ ux et les offran d es
n 'eussent apaisé le ciel qui inonda la plaine d ’ une pluie très-abon­
dante, le gran d nom de F ra n c e et le saint em pire des F ran çais
tom baient ce jo u r-là sous la lance africaine.
L X X . A u x ju stes plaintes du vieux C h arlem agn e, le so uve­
rain C réateu r de l’u nivers daign a abaisser ses regard s su r la
terre. U n e pluie violente e t subite éteignit l’em brasem ent don t,
sans do u te, au cu n secours hum ain n’ eût pu ven ir à b o u t : sage
est celui qui a toujours recours à Dieu , n u l m ieux que lui ne
peut nous assister; le pieux em pereur en fit l’exp é rie n ce , puis­
q u ’ il recon n u t q u ’ il avait été sauvé par le pouvoir d iv in .
L X X I . Pen dant la n u it, R o lan d n'a qu e son lit pour con fi­
dent de sa rapide pensée; il la porte tantôt su r un o b je t , tantôt
sur un autre ; qu elquefois il la concentre et ne peut la fixer sur
rien . T elle est la lum ière vacillan te du soleil ou de l’astre de la
n u it quand elle est réfléchie par u ne onde p u re ; on la voit
a ller par s a u ts , à droite et à g a u c h e , de haut en b a s , su r les
plafonds et les m u rs les plus élevés.
L X X I I . L e so u venir de sa d a m e , q u i lui revenait à l’esprit
(bien qu’ il n’en fû t jam ais so rti), ra llu m ait dans son cœ ur et
ren d ait plus ardente la flam m e q u i, le jo u r, sem blait éteinte.
Cette belle princesse était venue sous sa garde depuis le C athai
ju s q u ’aux P y rén é es; là il l’avait perdue et n’ avait pu retrouver
u ne de ses traces depuis la déroute de C harlem agne près de
B o rd eaux.
L X X I I I . C et événem ent lui causait une extrêm e d o u leu r, et
lui rap p elait, m ais en v a in , son im prudence. O mon cœ ur, d i­

�s a i t - i l , q u e j e m e s u is lâ c h e m e n t c o m p o r t é a v e c t o i !

O q u ’ il

m ’ e s t d u r d e p e n s e r q u ’ a y a n t p u ê t r e a v e c to i la n u i t e t le j o u r ,
p u is q u e ta b o n t é m e le p e r m e t t a it a l o r s , j ’ a i p u t e la is s e r re ­
m e t t r e e n t r e le s m a in s d ’ u n d u c d e B a v i è r e , s a n s m ’ o p p o s e r à
c e t t e m o r t e ll e in ju r e .
L X X IV .

N ’ a v a is - je

pas

a s s e z d e r a is o n s

p o u r m 'e x c u s e r ?

P e u t - ê t r e q u e C h a r le m a g n e n e m ’ e û t p a s d é s a p p r o u v é ; m a i s ,
q u a n d m ê m e il l’ e û t f a i t , q u i a u r a i t p u m e f o r c e r , q u i a u r a it
p u m e c o n t r a in d r e p a r la f o r c e à t ’ a b a n d o n n e r ? N e d e v a i s - j e p as
p lu t ô t r e c o u r i r a u x a r m e s , p l u t ô t s o u f f r i r q u ’ o n m ’ a r r a c h â t le
c œ u r d e la p o i t r i n e ? M a is

n i C h a r le s n i

to u te s

se s tr o u p e s

n ’ a u r a i e n t s u f f i p o u r t’ a r r a c h e r d e m e s m a in s .
LXXV.

Du

m o in s si l’ o n t’ a v a i t m is e e n s û r e t é d a n s P a r is

o u d a n s q u e l q u e f o r t e r e s s e ; m a is j e n e p u is s u p p o r t e r q u ’ o n t’ a it
d o n n é e à g a r d e r à u n d u c d e N a i m e s , p u is q u e c 'e s t e n t e la is ­
s a n t e n t r e s e s m a in s q u e j e

t’ a i p e r d u e . Q u e l a u t r e q u e m o i

p o u v a i t ê t r e u n m e i ll e u r g a r d ie n d e ta p e r s o n n e ? N ’ a u r a is - je
p a s d û l ’ ê t r e j u s q u ’ à la m o r t ; n e m ’ e s - t u p a s p lu s c h è r e q u e
m e s y e u x , q u e m a v i e ? j e le d e v a i s , j e le p o u v a i s , e t j e n e l’ a i
p a s fa it.
LXXVI.

H é la s ! si j e u n e , s i b e l l e , o ù e s - tu m a in t e n a n t s a n s

m o i , A n g é l i q u e , ô m a d o u c e v i e ? C ’e s t a i n s i q u e , lo r s q u e le
s o le il e s t c o u c h é , u n e t i m i d e b r e b is é g a r é e d a n s le b o i s , e s p é ­
r a n t s e f a i r e e n t e n d r e d u b e r g e r , s 'e n

va b ê la n t

d e cô té

et

d ’ a u t r e , t a n t q u e le lo u p c r u e l d e lo in e n t e n d s e s p l a i n t e s , a c ­
c o u r t , e t le m a l h e u r e u x p a s t e u r p l e u r e e n v a in s a p e r te .
L X X V II.

O m a ch ère esp éran ce! où

e s - tu m a i n t e n a n t ?

tu

e r r e s p e u t - ê t r e e n c o r e s e u l e , o u d e s lo u p s c r u e ls e t r a v is s a n t s
t ’ a u r o n t t r o u v é e s a n s la g a r d e d e t o n f id è le R o la n d ; e t c e t t e
d i v i n e fl e u r , q u i p o u v a it m e r e n d r e é g a l a u x d i e u x , c e t t e f l e u r ,
q u e j ’ a i v o u lu to u jo u r s c o n s e r v e r in t a c t e , d e c r a in t e , h é la s ! d e
b l e s s e r t a p u d e u r , s a n s d o u t e il l’ a u r o n t c u e i l l i e e t f lé t r ie p a r
la v i o l e n c e .
L X X V III.

A h ! m a l h e u r e u x , ô i n f o r t u n é , s i c e t t e b e lle f l e u r

e s t p r o f a n é e , q u e p u is - je d é s ir e r si c e n ’ e s t d e m o u r i r ? O D ie u
t o u t p u i s s a n t , fa is - m o i é p r o u v e r t o u s le s a u t r e s m a l h e u r s p lu t ô t
q u e c e l u i - l à . A h ! s’ il é t a i t v r a i , d e m e s p r o p r e s m a in s j e m ’ a r ­
rach e

la v ie

e t je d a m n e

m on

â m e d é se sp é ré e . P le u r a n t e t

s o u p i r a n t t o u j o u r s , a i n s i p a r l a i t le d é s o lé R o l a n d .

�LXXI X.

D é jà , de toutes p arts, les êtres terrestres réparaient

par le som m eil leurs forces é p u is é e s, les uns su r la plum e , les
autres d ans le creux d ’ un roch er, d’ autres entre les herbes ou
sur les ram eaux des m yrtes et des hêtres. T oi s e u l, ô R o lan d !
sans cesse déchiré par de cru elles p e n sé es, tu peux à peine
abaisser tes paup ières, et un léger et cou rt som m eil ne te laisse
pas m êm e jo u ir de qu elques in stan ts de tran qu illité.
LXXX. R olan d cro y a it q u e , porté su r un vert rivage ém aillé
des fleurs les plus o d o rifé ra n te s, il adm irait l’ ivoire et ce ver­

millon naissant que l’am ou r avait peint de ses propres m ains, et
ces deux brillan tes étoiles qui so u tien n en t son cœ u r c a p tif dans
les filets de l’ A m ou r. Je parle de ces beaux y e u x , de ces traits
enchanteurs qui on t ravi son â me.
LXXXI . Il ressentait le plus gran d plaisir, la plus gran d e jo ie
qu’ ait jam ais ressentie u n am an t heureux ; m ais to u t à coup
s’élève u ne tem pête qui brise les fleurs et abat les arbres. J a ­
mais on ne voit rien de si terrible, lorsque les vents du m id i, du
nord et de l'o rien t com b atten t ensem ble. Il sem blait à R o lan d
qu’ il errait en vain dans un désert pour trou ver un a b ri.
LXXXII . En ce m o m en t, et sans sa v o ir c o m m e n t, il lui
sem ble qu ’ il perd A n géliqu e qui disparaît dans u n brou illard
épais. A lors il fa it retentir de toutes parts les bois et les cam ­
pagn es de ce nom si cher ; et tan dis qu ’ il s’écrie en vain : A h !
m alh eu reux ! qui a pu ch an ger ta jo ie en un poison a m e r ? il
entend sa m aîtresse q u i , en pleuran t, im plore son secours et sa
protection.
LXXXIII.

Il se p récip ite vers le lieu d ’où il croit entendre

partir ses cris ; il co u rt de tous côtés, se fatigu e en vain . M ais
quelle est l’h o rreu r qui le sa isit ? il ne peut plus revoir sa douce
m aîtresse. T o u t à coup il entend ailleu rs éclater u ne autre voix
qui lui c r ie : N on : n’espère plus de jo ie su r la te r r e ! A cet
horrible c ri, R oland s’éveille et se trouve baign é de larm es.
LXXXIV. E t , sans réfléchir à quel p oin t sont trom peuses
les im ages légères d'un so n g e , su rtou t lorsque les désirs
ou la crain te on t frappé vivem ent notre im a g in a tio n , il s ’ in­
quiète tellem ent p our A n g é liq u e , persuadé qu ’elle a éprouvé
q u elque m alheur ou q u elque a ff r o n t, q u e , b o u illan t de fu ­
reu r, il s’élance de son lit, s’arm e de toutes pièces, m onte su r
B rid ed o r, et refuse le service de tous ses écuyers.

�LXXXV.

E t com m e il vou lait être libre de toutes ses d é ­

m arches, sans cepen dant com prom ettre la dignité de son rang,
il ne p rit point cette cotte d’arm es écartelée d 'arg en t et de
g u e u le ; il vou lu t en prendre une toute n o ir e , sans doute
com m e plus conform e à sa d o u le u r , et cette cotte d ’arm es, il
l’avait arrachée à un g é néral sarrasin , que peu d’ années aupa­
ravan t il avait tu é de ses m ains.
LXXXVI. Il part en s ile n c e , au m ilieu de la n u i t , sans
prendre congé de son o n c le , sans m ême dire adieu à B ran d i­
in a r t, son fidèle co m p a g n o n , celu i qu ’ il aim ait ta n t; m ais à
peine le so leil, avec ses beaux cheveux d ’or épars, fut-il sorti du
rich e palais de T ito n , à peine eut-il dissipé les om bres épaisses
et hu m id es de la n u it, que C harlem agne s’aperçut du départ
du paladin.
LXXXVII. L ’em pereur app rit, à son gran d d é p la isir, que
son neveu était parti pendant la n u it , dans le m om ent où il
devait être avec lu i, et où son b ras lui devenait le plus néces­
saire. Il ne peut p lu s reten ir sa c o lè r e , il ne p eut s’ em pêcher
de s’ en p lain d re, de l’ a cc u ser, de l’accabler de re p ro ch e s, de
le m enacer m êm e, s'il ne revient p a s , disan t qu ’il le fera re­
pentir d ’ une si grande faute.
LXXXVIII. B ran d im art, qui aim ait R olan d autant que lu im êm e, ne tarda pas à le su iv re , soit qu ’ il espérât l’engager à
re v e n ir, soit q u ’ il s’ in d ign ât d’entendre blâm er son am i. A
peine voulut-il atten dre la lin d u jo u r pour se m ettre en che­
m in ; il ne d it m êm e rien de son dessein à sa chère F leur-deL is , de peur qu ’elle ne s’y opposât.
LXXXIX.

Cette F le ur-de-Lis était u ne dam e ch a rm a n te ,

qu e B ran d im art aim ait ten d re m e n t, et dont il se séparait
rarem en t. D ouée de b e a u té , de g r â c e s , d ’agrém en t dans l’e s­
p rit, elle jo ig n a it la douceur à la prudence. Si B ran d im art
ne prit pas con gé d ’e lle , c’est qu ’il espérait reven ir le même
jo u r ; m ais il lui arriva plus d’ une aventure qu i croisa ses
projets.
XC. F le u r - d e -L is , après l’avoir en vain attendu to u t un
m ois, ne le v oyan t pas reven ir, et ne pouvant vivre plus lo n g­
tem ps sans lu i, partit sans g u id e , sans écu yer. E lle cou ru t
bien du pays avan t que de le ren co n trer, ainsi que la suite de
son histoire vous l’apprendra. Je ne vous entretiendrai pas plus

�longtem ps de B ran d im art et de sa m aîtresse; il m ’est plus
intéressant à cette heure de m ’occup er du fils d’ A g la n t,
XCI. Q ui, dès q u ’il eut changé les glorieuses arm es d ’ A l­
mont, se ren dit à la porte de la v ille, et d it tout bas à l’officier
qui com m andait : O u v r e z , je su is le com te. A l'in stan t on
baissa le pont-levis, et notre héros p rit aussitôt la route la plus
courte pour se rendre au cam p des ennem is. Ce qui s’ ensui­
vit vous sera conté dans l’autre chant.

�CHANT I X .
Roland passe à travers le camp ennemi. — Il promet de délivrer les femmes
de l’île d ’Ebude. — Un vent contraire jette Roland sur la côte de Hol­
lande. — Olympe lui raconte son histoire. — Roland entreprend de déli­
vrer Birène, et de venger Olympe.— Il passe en Hollande.— Sa bravoure.
Il tue Cimosque, délivre Birène, et remet Olympe dans ses états.— Elle
épouse Birène. — Roland part pour l’ Irlande, emporte le fusil et le jette
dans la mer.

I . Q ue ne peut sur u n cœ ur qu’ il s’est assujetti le cruel
et perfide am ou r? Il a pu faire ou blier à R o lan d l’ inviolable
fidélité qu ’ il devait à son seign eur. Ce p alad in, ja d is si sage,
si rem pli de re sp ect, ja d is zélé défenseur de la sainte É g lis e ,
m ain tenan t égaré par u n fol am our, ne s’ em barrasse plus ni
de C harlem agn e, son on cle, ni de lui-m êm e, et encore m oins
de Dieu.
I I . M ais v raim en t, je ne suis que trop porté à l’e xcu se r,
et je m e réjouis d’ avoir un si noble com pagnon de ma fa i­
blesse, car si je m e sens tiède et languissant pour le bien, je
me sens encore v if et entreprenant pour le plaisir. R o lan d
part donc cou vert d’arm es n oires, et ne s’ inquiète pas d ’aban­
don ner ses m eilleurs am is ; il se rend aux lieux où les troupes
d ’A friq u e et d ’ E spagne avaien t établi leur cam p.
III.
M ais, que d i s - j e ? ce n’était pas un cam p : l’orage les
avait tous dispersés, les uns sous des arbres, les autres sous les
to its, par pelotons de d ix , de v in g t, et plus ou m oins éloignés
les uns des autres : accablé de lassitude et de tr a v a il, chacun
se livre au som m eil. Celui-ci est étendu su r la te rr e ; celui-là
tient sa tête appuyée sur sa m ain. T o u t dort, et le com te aurait
pu en tu er un grand n om b re; mais il ne veut pas m êm e tirer
D uran dal.

�IV .

L e généreux R oland a tan t de m a gn an im ité , qu ’ il d é­

daigne de tu er des gen s qui dorm ent. Il va cou ran t de côté et
d’autre pour d é co u vrir quelques traces de sa d a m e , et s’ il ren­
contre qu elq u ’ un qui v e ille , il lui dépeint en soupirant et son
habit et sa to u rn u re , et puis il le c o n ju re , par g r â c e , de lui in ­
diquer la ro ute qu’ il doit prendre p ou r la trou ver.
V. Et dès que le soleil a répandu sa b rillan te c la r té , il par­
court to u t le cam p des M aures, et il le pouvait en toute assu­
rance, étant cou vert d ’arm es arabesques ; et ce qui le servit éga­
lement d an s cette re ch e rch e , c’est qu’ il savait d ’autres langues
que le fran çais, et que la lan gu e a frica in e su rtou t lui était si
fam ilière qu ’on l’ aurait pu croire né et élevé à T rip oli.
V I. Il la chercha p a rto u t, et il passa trois jo u rs dans le
cam p, toujours occupé du m ême o b jet; il alla ensuite de ville en
v ille , de v illa g e en v illag e, non-seulem ent dans l’ Ile-de-France,
mais visitan t encore l’A u v e rg n e , la G ascogn e, ju s q u ’a u dernier
b o u r g ; il la c h e rc h e , e n fin , depuis la Provence ju s q u ’en
B retag n e, et depuis la P icard ie ju sq u 'à l’extrém ité de l ’ E s­
pagne.
V II.

C e fu t entre la fin d ’octobre et le com m encem ent de

n o v em b re, dans cette saison où l’on voit les arbres agités par
les vents se d ép o uiller de leur vêtem ent de feu illage et m ontrer
leurs branches toutes nues, où les oiseaux se rassem blent en
grandes bandes pour p artir, que R o lan d com m ença son enquête
a m o u re u se , et il la con tin ua p e n d a n t l’hiver suivant et to u t le
temps de la n ouvelle saison .
V I II . E n passant un jo u r , selon son h a b itu d e, d’ un pays
dans un a u tr e , il arriva su r les bord s d ’ un fleuve qui sépare la
Norm andie de la B re ta g n e , et qui porte ordin airem ent d' un
cours tran qu ille ses eaux dans la m er voisin e. A lo rs ce fleuve
était gonflé et blanchi d ’écum e par la fonte des n eiges et les to r­
rents descendus des m ontagnes : la rapidité de son cou rs avait
rom pu et en traîn é le seul pont su r lequel on pouvait le tra ­
verser.
IX.
L e paladin porte ses regards le long du r iv a g e , tantôt,
d’un c ô té , tan tôt de l’a u tr e , pour voir (p u is q u ’ il n’était ni
oiseau ni p oisso n ) com m en t il pourra passer à l’autre r iv e ,
quand tout à coup il voit venir à lui un petit bateau, à la poupe
duquel est assise u ne dem oiselle qui lui fait signe qu ’elle veu t

�s’ ap p roch er, m ais qui ne perm et pas cepen dant que la barque
touche terre.
X . E lle ne vou lait pas s’ap procher de trop près, sans doute
parce q u ’elle craign ait qu ’on ne m on tât su r sa barque contre sa
volon té. R olan d la supplie de le laisser en trer avec e lle , et de le
p asser à l'autre rive. N ul chevalier, lui d it-e lle , n’en trera dans
ma b a rq u e , qu ’ il ne me donne sa parole d ’hon neur d ’en­
treprendre à ma prière le plus ju ste et le plus noble des
com bats.
X I.

A in s i, chevalier, si vous avez le désir de passer avec

moi de l’au tre côté, prom ettez-m oi qu’a va n t la fin du m ois pro­
chain vous irez vous jo in d re au roi d’ I r la n d e , qui lève une belle
et n om breuse arm ée p ou r détruire l’ île d’É b u d e , la plus bar­
bare de toutes celles que ces m ers entourent de leurs eaux.
XII.
V ous devez savoir qu’ au delà de l’ Irla n d e , entre
nom bre d’ autres île s , il y en a une q u ’on nom m e É b u d e , où il
est ordonné à ce peuple rapace d’ aller piller to u t a len tou r, et
d’enlever toutes les jeu n es filles dont ils peuvent s’ em parer,

pour les livrer ensuite à un m on stre m arin qui chaque jou r
vien t sur ce rivag e, où il fau t qu ’ il trouve toujours une nouvelle
fem m e ou fille d o n t il fait sa pâture.
X I I I . L e s m arch an d s, les corsaires qui fréq u en ten t ces côtes
leur en fou rn issen t en nom bre, et toujours les plus belles. A une
par jo u r, vous pouvez com pter com bien il est déjà m ort de
je u n es filles. T ou tefo is, si la pitié trouve place dans votre cœ ur,
si vous n’êtes pas insensible à l’ am ou r, vous devez être flatté
d ’être du nom bre des gu erriers qui s’arm en t pour une si juste
entreprise.
XIV.

R o lan d veut à peine lui laisser achever son discours,

et déjà il ju re de m archer le prem ier à celte entreprise, comm e
un hom m e qui souffre d ’entendre parler d’ u n acte injuste ou
cru e l. C et événem ent le porte à penser et bientôt à crain d re que
ces barbares n’a ien t enlevé A n g é liq u e, pu isqu e, m algré ta n t de
cou rses, il n’ a pu encore en apprendre aucune n ouvelle ;
XV. E t cette idée le trou ble à un tel p o in t, q u ’ il abandonne
à l’ instant sou prem ier d e sse in , et prend la résolu tion de se
r e n d r e , le plus tôt p ossib le, à cette île cruelle. L e len d em ain ,
avant que le soleil se co u ch e , ayan t trouvé près de Saint-M alo
u n vaisseau tout p r ê t, il s’ y e m b a rq u e , et en ayan t fait dé­

�p lo yer le s v o i l e s , d è s la m ê m e n u it il d é p a sse le M o n t S a in tM ichel.
XVI.

I l laisse à sa gauche B réh at et D a n -D rég u e r ( 1), il

rase les longs rivages de la B re ta g n e , et ensuite il d irige sa
course vers les côtes blan ch es, q ui firent don ner à l’A n gleterre
le nom d’ A lbio n . M ais le v e n t , qui était s u d , devint tout à
coup n o rd -o u e st, et souffla avec ta n t de fu r ie , qu’ il fu t obligé
de faire carg u er toutes les voiles et de se laisser em porter au
gré du vent.
XVII. L e navire en un jo u r fu t reporté en arrière d ’au tan t
de chem in q u ’ il en avait fait en quatre ; l’ habile pilote tenait
alors la pleine m er, dans la crainte que son vaisseau n’échouât
et ne se brisât à terre com m e un verre frag ile. A p rès que le
vent eut soufflé avec violence p endant quatre jo u rs , il changea,
et perm it au n avire d ’entrer librem ent dans le havre où le
fleuve d ’A n vers a son em bouchu re dans la m er.
X V III. A u ssitô t que le patro n , fatig u é, fu t entré dans l’em ­
bouchure de ce fleuve avec son vaisseau en fort m auvais é t a t ,
et qu’ il eu t abordé dans le voisinage d ’ une terre située sur la
droite du fle u v e , un v ie illa rd , accablé d ’ann ées, autant q u ’on
en pouvait ju g e r à ses cheveux b lan cs, vint à e u x , et après les
avoir salués très-p o lim e n t, il s’adressa à R oland , qu’ il regarda
com m e le ch e f de la troupe.
XIX. E t il le pria , de la part d’ une dem oiselle , de vou loir
bien ven ir la tro u ver, en ajo utan t qu’ elle était b e lle , et n’avait
point d'égale au m onde par sa d o uceur et son a ffa b ilité ; ou
que s’ il aim ait m ieux l’a tte n d re , elle se ren drait elle-même à
son vaisseau , m ais que sans doute il ne v ou d ra it pas se m on ­
trer plus difficile que tous les chevaliers erran ts qui étaien t des­
cendus su r ce rivage ;
XX. Q u ’aucun de ceux que le hasard avait am enés en cette
c o n tr é e , soit par te r r e , soit par m er, n’avait refusé de s’e n tre ­
tenir avec cette d em o iselle, et de l’aider de leurs con seils dans
la position cruelle où elle se trouvait. L e com te, ayan t entendu
ce ré cit, s ’élance à l’ instant su r le rivag e, et com m e il était plein
de courtoisie et d’ h u m a n ité , il su iv it le chem in que lui montra
le vieillard.
(1) Ou Tréguier.

�X X I. Ce dern ier le con duisit dans un palais bâti s u r cette
terre , et dès q u ’ il fu t au haut de l’escalier, il trouva u n e jeune
d a m e dans une a ffliction p ro fo n d e, à en ju g e r par son air e t
par les noirs vêlem ents qui tapissaient toutes les cham bres et
les salles de ce châ teau. La d a m e , après l’ avoir com blé d'hon­
neurs et de p olitesse, le fit asseoir, et lui dit d ’ une voix triste :
XXII.
S a c h e z, seign eur, que je suis fille du com te de Hol­
lande ; mon père m ’ aim ait si tendrem ent ( qu oique je ne fusse
pas fille unique et que j ’ eusse deux frères ) , que je n’ai jam ais

essuyé le m oindre refus de sa part : j ’étais heureuse et contente
en cet é ta t, lorsqu’ un seign eur étran ger vint à notre cou r.
X X III. C ’était le du c de Z éla n d e. Il allait dans les environs
de B iscaye, com battre contre les M aures. L a beauté, la jeunesse
qui brillaien t e n l u i , les prem iers traits de l’am ou r que je
n’avais point encore ressentis, me re n d ire n t, sans beaucoup de
com b ats, son esclave ; d’autan t plus qu ’ à en ju g e r par les d e­
hors , je c r o y a is , je crois e n c o r e , et je crois bien croire la
vérité ( 1), q u ’ il m’a im ait et qu ’ il m ’aim e toujours d ’ un cœur
sincère.
XXIV. L e vent con traire à son équipage fu t pour m oi un
ven t propice et favorable , et ce qui dura quarante jo u rs pour
les autres ne me parut qu ’ un in stan t, tan t ces jo u rs s’enfuiren t
d’ une aile rapide. Nous eûm es ensem ble p lu sieurs entretiens, et
nous convînm es qu ’ à son reto u r il m ’épouserait solennellem ent :
il me donna sa prom esse et je lui donnai la m ienne.
XXV.

B irène ( car c'est ainsi que se nom m e m on fidèle

am ant ) nous eut à peine qu ittés, que le roi de F r is e , don t les
états ne sont éloignés des nôtres que par un bras de m er, ayant
form é le dessein de m arier avec m oi le fils unique qu ’ il a v a it,
et qui se nom m ait A rb a n te , députa en H ollan de les prin cipaux
seign eurs de ses états pour m e dem an der en m ariage à mon père,
XX VI. M o i, qui ne pouvais m an quer à la foi que j ’avais
j urée à mon a m a n t, ( e t d ’a ille u rs , quand je l’ aurais v o u lu ,
l’am our m ’e ût-il perm is une si noire in gratitud e ? ) désirant
faire rom pre une n égociation qui déjà prenait de la co n sista n ce,
et qui to uchait à sa lin , je déclarai à mon père que la m ort me
paraîtrait préférable au m ariage avec ce prin ce de F rise.
(1) Io credea, e credo, e creder credo il vero.

�XXVII.
C e bon p è r e , qui n’aim ait que ce que j ’a im a is , qui
n' aurait ja m ais voulu m ’affliger, pour faire cesser mes plaintes,
Pour m e con so ler, rom p it la n égociation . L e superbe roi de
Frise en eut un si gran d dépit, et se livra à u ne telle fu reu r, qu ’ il
entra en H o llan d e , et nous fit une guerre te rrib le , où tous mes
parents ont succom bé.

XXVIII. Ce prince est n on -seulem ent doué d’ une force si
prodigieu se q u ’ il n’ a point son pareil dans notre siècle, m ais il
est si ingénieux à faire le m a l, que la valeu r, la force et
l’ adresse des autres sont inutiles contre lui. Il est possesseur
d’une arm e fatale , don t les an cien s ni les m odernes, hors l u i ,
n’euren t aucun e connaissance : c’est un fer creux, lo n g de deux
brasses, dans lequel on met une poudre qu i chasse u n e balle
avec im pétu osité.
XXIX. A l’ une des extrém ités de ce fe r , et par le bout où il
est fe r m é , il y a u n petit ressort que l’on voit à peine : il le
touche aussi légèrem ent que le chiru rgien touche l’endroit où il
veu t o u v rir la v e in e , et à l’ instant elle est chassée avec un tel
bruit q u ’on d irait qu’ il tonne , qu ’ il éclaire ; et sem blable à la
fou d re, partout où elle passe, elle brille, perce, brise et fracasse
ce q u ’elle touche.
XXX. C ’est avec cette arm e traîtresse qu’ il a m is deux fois
notre arm ée en déroute et tué mes deux frères. D an s u ne pre­
m ière b a ta ille , l’aîné eut son haubert fraca ssé, et la balle lui
traversa le cœ ur. D ans une seconde, il ôta la vie au plus je u n e,
qui se dérobait à ses coups : de lo in , il le frappa derrière les
épaules, et la balle lui passa au travers de la poitrine.
XXXI.
Mon père se d éfen dan t un jo u r dans le seul ch â ­
teau qui lui f ût dem eu ré, car il avait perdu toutes ses autres
places, le roi de F rise le tua avec cette môme a rm e , au mo­
m ent qu ’il ven ait de donner ses ordres de côté et d ’autre, et
qu ’ il s’en retournait ; le traître, qui le m irait de lo in , l’ attei­
gnit d ’ une balle entre les deux yeux.
X X X II. A p rès la m o rt de m on père et de mes frè re s, je
restai l’ unique héritière de l’île' de H ollande. L e roi de Frise,
qui désirait vivem ent s’ afferm ir dans la possession de mes
é ta ts, me fit s a v o ir , ainsi qu’ à tout mon p e u p le , qu ’ il nous
accorderait la p aix, si je voulais consentir aux conditions que
j ’avais déjà refusées, et prendre pour mari son fils A rbante.

�XXXIII.

M o i, non-seulem ent à cause de la haine q u e je

porte à ce tyran et à toute sa détestable race, à ce tyran qui
a tué mon p è r e , mes deux fr è r e s , sa c c a g é , brûlé et détruit
mon p a y s , m ais parce que je ne vou lais p oin t m an quer à la
prom esse que j ’avais faite à B irè n e , que ja m a is a u tre que lui
ne m ’ép o u se ra it, avant que son retour d ’E spagn e l'a it ramené
près de m o i,
XXXIV.

Je lis répondre à ce m onstre q u ’ il p ou vait ajouter

cen t m alheurs aux m aux que je so u ffra is, et achever ma ruine
entière, m ais que je préférais m o u r ir , être brûlée v iv e , et que
mes cendres fussent jetées au v e n t, p lu tôt que de con sen tir à
cette allian ce. C ependant m es sujets s'effo rcen t de m e faire
ch a n g er de résolu tion : les uns m e p rien t, les autres me m ena­
cen t de lui liv rer et ma personne et m on p a ys , a fin que mon
opin iâtreté n e les perde pas tous.
XXXV.

Q uand ils v iren t que leurs prières et leurs rem on­

trances étaien t in u tile s , et que j ’étais in éb ra n la b le, ils traitè­
rent avec le roi de F r is e ; et, com m e ils l’avaient d it, livrèrent
entre ses m ain s ma personne et mon château . C e ty r a n , ne
vou lan t point d ’abord user de violence, m ’assura que je n’ avais
rien à crain d re, ni p our ma vie ni pour mon ra n g , pourvu que
j e voulusse fléchir ma volonté ob stin é e , et deven ir l'épouse
d ’ A rb an te.
XXXVI.

Me voyan t dans cette con train te, je désirais la m ort

pour sortir de ses m ains ; m ais m ourir sans vengeance me
p aru t u n mal plus gran d que tous les m aux que j ’ ai so u fferts.
M ille pensées m 'agitaien t ; j e vis que la dissim ulation p ou vait
seu le p rocurer ce secou rs à ma d o u le u r; je feignis d o n c de
désirer, et m êm e avec em pressem ent, q u ’il me pardonn ât et
me p rît pour sa bru.
XXXVII. E n tre tous ceux qui avaien t autrefois servi m on
père, je fis ch o ix de deux frères doués d’ une gran d e in te lli­
gen ce, d ’ un gran d cœ u r, et su rtou t d’ une rare fidélité ; tous
deux avaient été élevés et n ou rris à la c o u r dès leur plus tendre
en fan ce, et ils m’étaien t si a tta c h é s, q ue la vie m êm e leur pa­
raissait un léger sacrifice pour me sau ver.
XXXVIII.
Je leur com m un iqu e m on d e s s e in , et ils me
prom ettent toute le u r assistance. L ’ un se rend en F lan d re, où
il se m u n it d’ une barque lé g è r e ; l’a u tre, j e le retins en Ho l­

�lande, près de m oi. P en d an t que les étra n g e rs, et les gens du
pays se p réparaien t à voir célébrer mes n o c e s , on apprend
que B irène a u ne an n ée en B iscaye, toute prête à passer en
H ollande ;
XXXIX. C a r , après la prem ière b a ta ille , où l’ un de m es
frères fu t t u é , j e lui avais dépêché u n cou rrier en B is c a y e ,
pour lui en porter la triste n ou velle; m ais, ta n d is qu ’il s'oc­
cup ait à équ ip er u ne flotte, le roi de F rise ach evait la conquête
de mes états. S u r ces e n tre fa ite s , B ir è n e , qui ign orait mes
nouveaux m alh eu rs, avait m is à la voile pour ven ir à mon
secou rs.

XL. A ux prem iers avis, le roi laisse à son fils le soin de
con clu re son m a ria g e , et se m et en m er avec sa flotte : il
rencontre B irèn e, le d é fait, brûle et d étruit ses vaisseaux ; il
fu t m êm e assez heureux pour le faire p rison n ier. Je ne sa­
vais encore rien de cette triste aventure ; cependant le je u n e
hom m e m ’ép ou se, et le soleil se cou ch e à peine, qu ’ il veu t luim êm e en trer d an s ma couche.

XLI.

J’avais fait cacher derrière les rideaux de mon lit ce

fidèle se rv ite u r, qui ne fit pas le
q u ’ il vit m on époux s’ approcher ;
f ût c o u c h é , il saisit une h a c h e , et
frapp e derrière la t ê te , qu ’ il lui

m oindre b r u it , ju s q u ’à ce
et a lors, sans atten dre qu ’ il
d ’un bras si v igou reu x l’en
ôte la parole avec la v ie :

m oi, à l’in stan t, je m 'élance et lui enfonce un poignard dans la
go rge.
X L II.
A in si qu ’ un taureau tom be sous les coups de la
m assue, de m êm e tom be ce prin ce o d ie u x , pour le tourm ent
du roi C im osque ( car c’est ainsi qu ’on nom m e le tyran de la
F rise) ; de ce t y r a n , le plus barbare de tous les m o rte ls, de ce
m eu rtrier de mon père et de m es deux fr è r e s , qui ne nie dési­
rait pour bru qu e pour s’em parer de mes états, et qui sans doute
se serait aussi défait de moi qu elque jo u r.
X L I I I . A va n t qu e la chose éclatât , je pris en hâte mes
effets les plus précieu x et les m oins lo urd s, et m on com pagnon
me descen dit suspendue à u n e corde par u ne fenêtre du palais
qu i d o n n ait su r la m e r , et dans un endroit où son frère nous
atten dait su r un vaisseau qu ’ il a va it am ené de F lan d re. A u ssi­
tô t nous dép loyon s les voiles, nous forçons de ram es, et, grâce
à D ie u , nous fûm es sauvés tous trois.

�XLIV.

Je ne sais si le roi de F rise fu t plus touché de la

m ort de son fils qu ’ enflam m é de rage contre m o i, lorsque le
lendem ain il se ren d it dans l’end roit où il avait été m assacré ;
il re v e n a it, lui et ses tro u p e s , fier de sa victoire et de la prise
de B irè n e ; m a is , au lieu des fêtes et des p laisirs auxquels il
s’ a tte n d a it, il ne trouva dans son palais que le d eu il le plus
funeste.
X L V . L ’am our qu ’ il avait pou r son fils, sa rage contre m oi,
ne l’aband on n en t ni le jo u r ni la n u it ; m ais enfin, com m e les
larm es ne ram èn en t pas les m orts, et que la vengeance est un
soulagem en t p ou r la h a in e , il veut que le sentim ent de sa ten ­
d re s se , qui le porte aux regrets et aux larm es, s’ unisse à celui
de la haine pour trou ver les m oyens de s’ em parer de ma per­
sonne et de me livrer au supplice.
X LV I. T ou s ceux qu’ il croit de m es a m is, ou qu ’ il so u p ­
çonne d’ être attach és aux deux frères qui m’ont prété leur se­
c o u r s , son t m is à m o r t; il brûle leurs b ie n s, ou il les déclare
coupables de lèse-m ajesté. Il veut aussi faire m ourir Birène ,
c ro y a n t q u ’ il ne pou rrait me causer u ne plus gran de douleu r ;
p uis il pense qu ’en lui laissan t la vie, il aura pour me prendre
u n piège sûr entre les m ains.
X L V II. M ais il lui propose une dure et cruelle condition : il
lui accorde le term e d’une a n n é e , à la fin de laquelle il le fera
m o u rir ign om in ieusem en t, s’ il ne trouve le m oyen, par la force
ou p ar la r u s e , par ses parents ou par ses am is, par toutes les
voies possibles et im a g in a b le s, de me m ettre en sa pu issan ce.
A in s i, ce n’est que par ma m o rt que mon am ant peut sauver
sa vie.
X L V III. Hors de me liv re r m oi-m êm e, j ’ai fait pour son
sa lu t to ut ce qui peut se faire. Je possédais six châteaux en
F la n d re , je les ai v en d u s, et tout l’a rgen t que j'e n ai re tir é , je
l’ ai entièrem ent dissipé : une partie en tâ c h a n t, par des gens
a d r o its , de corrom p re les gardes du d u c , et l’autre pour faire
arm e r con tre ce tyran , ou les A n g la is, ou les A llem and s.
XLIX. M ais soit que m es envoyés n’aient pu ré u ssir, ou
qu ’ ils n ’aient pas fait leu r devoir, ils ne m 'ont donné que des
p a ro le s, sans aucun se c o u rs ; et m aintenant qu ’on a mon a r ­
ge n t, on ne m 'écoute plus. C ependant le term e fatal ap p ro ch e,
après lequel ni la force ni tous les trésors possibles ne pourront

�em pêcher mon

cher

époux

de su b ir une

m ort honteuse.

Mon père, m es frères, m on ro yau m e, j ’ai tout perdu
pour l’am ou r de lu i. L e peu de bien qui me restait, et qui ser­
L.

v ait au soutien de ma v i e , je l’ai sacrifié pour le tirer de sa
p rison . Il ne me reste plus rien sur quoi je puisse fon der quel­
que espoir, que d’ a ller me livrer m oi-m êm e dans les m ains de
ce cruel enn em i, et de d élivrer ainsi mon am an t.
L I . Si je n’ai plus d ’autres re sso u rce s, si je n’ai pour sa
délivran ce d’ autre sacrifice à o ffrir que celui de m es jo u rs , q u ’ il
me sera doux de donner ma vie pour la sienne ! U n e seule
chose m ’in q u iète, c’est que je n e saurais pas faire un traité assez
so lid e pour être sûre que ce tyran ne fasse pas quelque trahison
lo rsq u ’ il me tiendra en son pouvoir.
LII.
Je crain s que lorsq u'il m ’aura e n sa p u issa n ce , et
q u ’ il m ’aura fait su bir les plus cruels su p plices, il ne refuse de
rem ettre Birène en liberté , de sorte que mon am an t ne pourra
pas m êm e me savoir gré de sa délivrance ; car ce tyran est si
parjure et si plein de r a g e , que m a m ort seule n’assouvira pas
sa fureu r ; et tout ce q u ’ il m ’aura fait so u ffrir il le fera so u ffrir
au m alheureux B irène.
LIII.

M aintenant la raison qui me porte à vous entretenir

de mes m a lh e u rs, qui me fa it con su lter to u s les seign eurs et
tous les chevaliers qu i abordent dans ces lie u x , c’est que j ’es­
père, après avoir tan t con su lté, trou ver enfin un m oyen s ûr
pour que ce cru el, étant m aître de m oi, ne retienne point mon
am an t, e t , moi m o rte, ne le fasse pas m ourir.
LIV.
J'ai prié plusieurs gu erriers de m ’accom pagner lors­
que j ’irai m e livrer au roi de F r is e , m ais en leur faisan t pro­
m ettre su r leur foi que cet échange sera fait de m anière qu ’au
m êm e instant où je me rem ettrai dans ses fers, B irène sera
rem is en liberté. Que ce tyran me livre ensuite au su p plice, je
m ourrai contente, puisque ma m ort aura sauvé la vie à mon
am ant.
LV. M ais ju s q u ’il présent je n’ai trouvé aucun chevalier qui
ait voulu me ju r e r de s’ opposer à ce que je fusse reten ue p ri­
sonnière , si le r o i , lorsque je me serai ren due dans ses états,
vou lait s’em parer de moi sans d élivrer B irè n e ; tant ils re­
douten t tous cette arm e, cette arm e te rr ib le , à laquelle la plus
forte cuirasse ne peut résister.

�LV I.

M ais si votre valeur répond à votre fier aspect et à cet

a ir d ’ H ercu le ; si vous êtes sûr de pouvoir me livrer entre ses
m ain s, e t de m’ en arrach er s’ il ne tien t point sa prom esse, je
vous supplie de m ’y accom pagner : avec un défenseur tel que
vou s, je ne crain d rai point que mon doux seign eu r m eure aussi
ap rès ma m ort.
L V II. I c i , cette jeu n e prin cesse term ine un discours qu ’elle
a souvent interrom pu p ar scs so upirs et par ses larm es. A u m o­
m ent qu’ elle se t a i t , R o lan d , qui n’était jam ais lent à f aire le
b ie n , ne se répand pas en lo n gs p ro p o s, car de sa nature il
n’ était pas gran d d isco u reu r, m ais il lui prom et et lui donne sa
parole qu ’ il fera plus q u ’elle ne lui a dem andé.
LV III. L ’ in tention du p alad in n’ est pas qu’ elle se rem ette
entre les m ain s de son ennem i p ou r sauver B irène : il com pte
bien les sauver tous d e u x , à m oins que son épée et son bras
ne le servent pas com m e à l’ ordin aire. L e vent étant doux et
favora b le, ils m ettent à la voile le m êm e jo u r. Le paladin presse
son d é p a r t, tan t il a d ’im patience d ’arriver à l’ île d’ É bud e.
LIX. L ’ habile m atelot d irige e t fa it vogu er le vaisseau en
pleine m er, tan tôt d ’ un c ô té , tantôt d’ un autre. D ’abord il d é ­
couvre une des îles de Z é la n d e , puis u ne seconde ; bientôt il en
aperçoit une devan t lu i, et en laisse une autre derrière ; enfin, le
troisièm e jo u r R oland débarque en H ollande ; m ais la princesse,
ennem ie du roi de F r is e , ne qu itte point le navire : R oland veut
q u ’elle apprenne la m ort de ce traître a va n t q u ’elle descende à
terre.
LX. L e paladin , arm é de to u tes pièces, s’ avance le long du
riv ag e : il m on tait un coursier de poil entre bai et n oir, né en
D an em ark et n o u rri en F lan d re. Ce coursier avait plus de force
et de gran d eu r que de légèreté. R o la n d , en s’e m b arq u an t, avait
laissé Bridedor en B retagne , ce B ridedor si beau , si ra p id e , à
qui B ayard seul est com parable.
LX I.

L e paladin arrive à D ordrech t, et là il trouve nom bre de

gen s arm és à la porte de la v ille ; soit parce que tou jo u rs les
fron tières sont su sp ectes, prin cipalem en t quan d le pays est
n ouvellem ent c o n q u is; soit parce qu ’on a va it reçu la nouvelle
q u ’ un cousin de B irène venait de la Zélande avec u ne gran de
arm ée n a v a le , pour le tirer de prison.
LX II.

R olan d prie l’ un des gard es d 'a lle r dire au roi qu ’ un

�chevalier erran t souhaite de s’ éprou ver con tre lu i à la lance et à
l'épée ; m ais qu ’aup aravant il veut faire cette con ven tion avec
l u i , que si le ro i terrasse celui qui l ’a d é fié, on lu i livrera la
dam e qui a fait m ourir son fils A rb a n te ; que c e tte dam e est
dans un lieu peu é lo ig n é , et que ce chevalier peut la lui livrer
quand il vou d ra;
L X III. M ais q u e , dans le cas où le roi serait vain cu dans ce
c o m b a t, il m ettra sur-le-ch am p B irèn e en lib e rté , et le laissera
reprendre sa ro u te. L e soldat en fa it sur-le-cham p le rapport au
roi ; m ais celu i-ci, qu i n’ eut ja m ais ni vertu ni loyau té, ne veut
em p loyer que la frau d e , le m ensonge et la trah iso n .
L X I V . i l s’ im agine qu ’ ayant en son pouvoir ce ch evalier, il
au ra encore la dam e qui l’a si cru ellem en t o ffe n sé , s’il est vra i
q u ’elle soit dans les m ains de ce gu errier, et si le soldat ne s’est
pas trom pé dans son rapport. A l ’ in stan t il fait prendre à trente
hom m es un chem in d ifféren t de celui de la porte où on l’attend,
et ces hom m es, après avoir fait de longs et som bres détours,
doiven t fon dre su r le paladin par derrière.
LXV. C ependant le traître fait am user R olan d par de belles
paroles, ju sq u ’à ce q u ’il soit assuré que ses trente hom m es son t
a rrivés dans l’en d roit où il les d é s ire ; ensuite il sort lui-m êm e
de la v ille , accom pagné de trente autres de ses gen s. T el un
habile chasseur fait entou rer un bois de tous côtés ; tel le pê­
cheur de V olan e c irc o n sc rit, avec de longs file ts , un grand
espace de m er, où les poissons sont rassem blés ;
LXVI. De même le roi de Frise, qui veut prendre R olan d en
v ie , et non autrem ent., s’em pare de tous les chem ins, afin que
ce gu errier ne puisse lu i échapper : il croit en venir à bout si
fa c ilem en t, qu ’ il ne daigne pas porter avec lui cette foudre
te rrestre, avec laquelle il a déjà donné la m ort à ta n t et ta n t de
personnes : il cro it qu ’elle l ui est in u tile , p u isqu ’il ne veu t que
faire prisonnier ce ch evalier, et non le tu e r.
L X V I I . Tel qu’ u n oiseleur ru sé qu i conserve en vie les p re­
m iers oiseaux qu ’ il a p r is , afin d ’en attirer u n plus grand
n om bre dans ses filets par le battem ent de leurs ailes et par
leurs petits cris, tel veut être le roi C im osque ; m ais c’est ce que
ne veut pas R o la n d , qui n’est pas de ceux qu ’on saisit au pre­
m ier c o u p ; et son bras eut bien tôt rom pu ce ce rcle , où l’on
cro ya it pouvoir l’arrêter.

�L X V III.

L e chevalier d’ A n ge rs fon d, la lance en a r r ê t, sur

le plus épais de cette troupe : il perce de droit fil le prem ier,
le se c o n d , puis u n tro isièm e, puis un q u atrièm e, com m e si
c ’étaient des hom m es de pâte : il en enfile ju s q u ’à six, et les élève
to u s en l’air, suspendus à sa lance ; et com m e elle n’en peut con­
ten ir un plus gran d no m b re , il laisse le septièm e si dangereuse­
m ent blessé qu’ il m eurt du coup.
LXIX. U n excellen t arch er n’ en use point autrem ent su r les
bords d’ un canal ou d'un m arais, lorsque nous voyons des g re ­
n ou illes, les unes percées dans les flancs, les autres dans le dos,
et toutes enfilées les unes à côté des autres : la flèche en est cou ­
verte en entier, depuis son fer ju s q u ’à ses ba rbes. R oland jette
loin de lui sa lance, devenue trop pesante, et, son épée en m ain,
il entre dans la m ê lée.
LXX. Sa lance s’ étant rom pue, il saisit son fer, ce fer qu i n’ a
jam ais frappé en vain ; don t les coups, soit de t a ille , soit de
p o in te , ren versen t autan t d’ennem is qu ’ ils en ren co n tre n t, fan ­
tassins ou c a v a lie rs; toutes les fois qu ’il frappe, il fait cou ler le
sa n g , don t la cou leu r verm eille donne u ne teinte égale au bleu,
au b la n c , au v e r t, au n oir et au ja u n e. Cim osque se repent de
ne pas avo ir son arm e à feu , clans une occasion où elle lui serait
si nécessaire.
LXXI.

Il ordonne à gran ds cris et avec m enaces qu ’on la

lui ap p orte; m ais on l’écoute peu. Celui qui a pu se sauver
dans la ville n’est plus assez hardi pour en sortir. Le roi f r i­
son , qui v oit ses gens fu ir de toutes parts, prend lui même le
parti de se m ettre en s ûreté : il cou rt à la porte, veut faire lever
le p on t-levis; m ais le com te le su it de trop près.
LXXII. Cim osque tourne les épaules, et laisse R o lan d maître
du p o n t et des deux portes : il fu it, et devance tous les autres,
grâce à la rapidité de son coursier. L e paladin ne s’arrête point
à ce bas peuple ; il veu t la m ort du fé lo n , et non celle de sa
tr o u p e ; m ais son cheval est si peu propre à la c o u rse , qu ’il
sem ble rester co u rt et que celui du roi ait des ailes.
LX X III. D ’ une rue d an s u ne a u t r e , Cim osque parvient à se
dérober à la vue du paladin ; m ais bientôt il reparaît avec de
nouvelles a rm e s , avec ce fer creu x et la m èche allum ée qu ’ il
s’était fait a p p o rter; le lâche alors se tapit dans un coin pour
attendre son ennem i au passage : tel un c h a sseu r, le pieu à la

�m a in , et accom pagné de ses chiens couverts de cuirs épais,
attend u n fou gueu x sa n glier, q u i, descendant avec im pétuosité
de la m o n ta g n e ,
LXXIV. F racasse les arbres et fa it rouler les rochers : partout
où il porte son fron t o rg u e ille u x , le b ru it affreux qu ’ i l excite
ferait croire que toute la forêt tom be en r u in e , et que le m ont
est déraciné. Cim osque l’attend au g u e t, com ptan t que l’auda­
cieux R oland ne pourra passer sans être sa victim e. D ès qu’ il le
voit p a r a îtr e , il touche le fer avec le f e u , près du resso rt, qui
part avec éclat.
LX X V . L e feu brille com m e un éclair à l’ une des extrém ités;
de l’autre il s’ élance com m e le ton nerre ; les m urs tr e m b le n t,
le terrain frém it sous les p ie d s, l’ air retentit de ce b ru it h o r­
rible. L e trait arden t qui p u lvérise, anéan tit tout ce q u ’ il ren ­
con tre, et n’ épargne personne, fait enten d re un sifflem en t aigu ;
m ais celui que ce barbare assassin désirait de fra p p e r, le trait
n e l’attein t pas.
L X X V I . S oit que la p ré cip ita tio n , soit que l 'arden t désir
qu ’ il a de tu er le c o m te , lui ait m al fa it assurer son cou p , soit
que son cœ ur trem blant com m e la feu ille ait aussi fait trem bler
et sa m ain et son b r a s , so it que la bonté d ivin e ne perm ette
pas que son fidèle serviteu r perde si tôt la vie, la balle n’ alla
frap p er que les flancs du cou rsier de R o lan d qu i tom be pour
ne p lu s se relever.
L X X V I I . A terre sont ren versés le cheval et le c h e v a lie r; l’un
la presse de tout son poids, et l’autre la touche à p e in e ; R olan d
se relève avec tant de vitesse et d’agilité qu ’ il paraît avoir plus
de vigu eu r qu ’au p a ra va n t. T el jad is l’ A frica in A n tée, ranim é
su r la terre qu ’ il avait to u c h é e , reven ait toujours plus terrible
au com b at, tel paraît le paladin en se relevant. Il sem ble q u e ,
pour avoir frappé le terrain , ses forces soient redoublées.
LX XV III. Qui a vu tom ber le feu du ciel que Ju piter lan ce
avec un si horrible fracas ? qu i l’a vu pénétrer dans les endroits
où le charbon , le s o u fr e , le sa lp ê tre , son t m is en réserve ? A
peine y a r r iv e - t- il, à peine a-t-il touché ces m atières com b us­
tibles, que non-seulem ent la terre, m ais encore le c i e l, p arais­
sen t tout en feu ; les m u rs sont détruits, les plus gros m arbres
son t arrach és, et les éclats en volen t ju s q u ’ aux étoiles :
LXXIX . Qu’ il se représente que tel était le p a lad in , lo rs­

�qu ’en tom ban t il toucha la terre ; il se relève avec u n air si fu ­
rieu x, si h o rrib le, si m enaçant, que M ars lu i-m êm e eût trem blé
à son aspect. L e roi friso n épouvanté tourne brid e à l'in stan t,
et veut prendre la fu ite, m ais R o lan d su it ses pas avec plus de
vitesse que n’ en a la flèche lo rsq u ’elle p art de l’a rc ;
LXXX. E t ce qu ’ il n’ a pu faire d ’abord étant à ch e va l, il le
fera aisém ent étan t à pied ; il p ou rsuit ce ty ran avec u ne si te r­
rible vitesse, qu ’ elle surpasse l’ im a gin ation , la cro ya n ce de q u i­
con que ne l’a point vu ; il l’ atteint dans u ne petite ru e, lève son
épée ju sq u e su r le som m et de son casque , e t lu i d éch arge un
si terrible c o u p , qu ’ il lu i fend la tête ju s q u ’à la g o r g e , et le
fa it ro u le r à terre en ren dan t le dern ier so u p ir.
LXXXI.

M ais voici qu ’ une n ou velle ru m e u r s’ élève dans la

cité , u n b ru it d’arm es se fait entendre : c’était le cousin de
B ir è n e , suivi des troupes qu ’ il am enait de ses états. A y a n t
trou vé les portes ou vertes, il éta it e n tré dans la v ille, où R o lan d
avait jeté une telle fra y e u r, qu’ il put sans obstacle la p a rco u rir
to u t entière.
L X X X I I . L e peuple fu it en d é s o rd re , il ign ore quel est et
que prétend ce nouvel ennem i ; m ais après q u ’il a reconnu à
leurs habits et à leur lan gage que ce sont des Z é la n d ais, le
peuple de H ollande dem an de la paix, et présente le drapeau
b la n c ; il prie le c h e f de se m ettre à le u r tête, et il offre m êm e

de l’aider con tre les F rison s, qu i on t si lo n gtem p s retenu leu r
du c prison n ier.
LX X X III. Ce peuple avait tou jo u rs été l’ ennem i du roi de
F rise et de ses p a rtis a n s , non-seulem ent parce qu ’ il avait tu é
le u r ancien m aître, m ais parce qu ’ il éta it in juste, cruel et avide.
R o la n d , com m e am i des deu x p a r tis , servit de m édiateur, et
bientôt leu r lit faire la paix : réu n is sous les m êm es drapeaux,
au cu n F ris o n ne p u t échapper à la m ort ou a u x fers ;
L X X X I V . E t alors, sans atten dre les clefs, on jette à bas les
portes des prisons. C epen dan t B ir è n e , par m ille paroles a i­
m ables, tém oigne au com te qu’ il ressent tout ce q u ’il lui d oit ;
de là , et suivi d ’ une foule n om breuse, ils se ren d en t ensem ble
dans le vaisseau où O lym p e les attend. C ’est ainsi que se nom m e
la p rin c e sse , à qu i la seign eurie de cette île appartien t de
droit.
LX XX V .

O ly m p e , qui n’ avait pas am ené R o lan d en ce lieu

�dans l’espérance qu ’ il fit p o u r elle ta n t de choses éclatantes ,
Olym pe, qui eût p erd u la vie sans se p la in d re , pou rvu qu ’elle
eût tiré de peine son ép ou x, se v it au con tra ire honorée et ré­
vérée de to ut le peuple. I l serait lo n g de vous ra co n ter les ca­
resses qu’elle et B irène se fire n t, et les action s de grâces qu ’ ils
rendirent l’ un et l'a u tre à leur lib érateu r.
LXXXVI. L e peuple rétablit cette prin cesse su r le trôn e de
ses pères, et lui prêta serm en t de fidélité. O lym p e, qu e l’ am ou r
unit à B irène par le lien d'un e chaîne é te rn e lle , lui soum et et
sa personne et ses é ta ts ; m ais bien tô t ce h é r o s , attiré par
d’autres so in s, laisse à son cousin le com m an dem en t de l’île et
de toutes les places.
L X X X V I I . Son dessein était de reto u rn er en Z é la n d e , en
em m enant avec lui sa fidèle é p o u se ; il publie qu ’ il veut se
rendre ensuite dans la F rise, pou r en tenter la conquête ; q u ’ il
en a d’autan t plus l’esp o ir, qu ’ il tien t dans ses m ains u n gage
qui ne lui perm et pas de douter du su ccès : c’ était la fille du
roi C im o s q u e , qui s’ était trou vée parm i nom bre d’ autres
cap tifs.
LX XXVIII.

Il publie encore qu ’ il v eu t la faire épou ser à un

de ses jeun es frères. R o lan d p artit le m ême jo u r que B irène
m it à la voile ; et de toutes ces riches dép ouilles du t y r a n ,
gagn ées par sa v a le u r , il ne se réserva que cette arm e redou­
ta b le , q u i, p ar ses e ffe ts , com m e nous l’avons d it , ressem ble
entièrem ent à la foudre.
L X X X I X . Son dessein, en la p re n a n t, n’ est pas de s ’en ser­
vir p ou r sa d éfen se, c a r il regard e com m e l'in d ice d ’ un cœ ur
lâche de com battre avec le m oin dre a van tag e, dans quelque
occasion que ce soit ; m ais il veu t la je te r dans un en d roit où
ja m ais elle ne pou rra n u ire à personne. Il em porte aussi avec
lu i les balles, la p o u d r e , et to u t ce q u i app artien t à cette arm e
fatale.
XC.

C e fu t dans ce dessein q u e, dès q u ’ il se vit bien avancé

dans la haute m e r , et à une distan ce d'où l’on ne décou vrait
aucun objet su r le r iv a g e , ni à droite ni à g a u c h e , il p rit cette
arm e dans ses m a in s, et d it : A fin q u ’à l’aven ir aucun ch eva­
lier ne m ette sa confiance en t o i, et que le lâche ne se vante
plus de v alo ir le plus v a illa n t, reste ici à to u t ja m a is .
XCI.

O m audite et ab om in ab le m a ch in e , qui fu s forgée

�dan s le fon d du T a rta re , d e la m a in de Belzéb u th , pour être la
ru in e du m on de, je te rends à l’e n fe r, d’o ù tu es so rtie . E n d i­
sa n t ces m ots il la je tte au fond de la m er ; et les voiles, enflées
par un ven t favorable, le fo n t vogu er vers l'île cru elle.
XCII. L e paladin est si pressé de savoir s’ il va trou ver en
ce lieu la dam e qu 'il préfère au reste du m o n d e , et sans la­
qu elle il vou d rait ne pas vivre un seul in stan t, qu’ il c ra in t (s’ il
m et
vue,
reux
p lu s

le pied en Irlan d e) d ’y trou ver q u elque aventure im pré­
qui le c o n tra ign e ensuite de dire en vain : H élas ! m alheu­
que je su is ! pourquoi ne me suis-je pas pressé d ’arriver
tôt ?

XCIII. Il ne veu t donc pas co n sen tir q u ’on descende en
A n g le te rre , ni en Irlan d e, ni su r les rivag es opposés ; niais lais­
son s ce p alad in vogu er sous la con du ite d e ce petit arch e r, que
l’ on p eint to u t n u , et d o n t les flèch es l’on t blessé au cœ ur.
A van t d ’en parler davantage, je veux reto urn er en H o llan d e, et
j e vous in vite à y revenir aussi ; sachant bien , d’ ailleu rs, q u ’il
vous d ép lairait to u t au tan t q u ’à moi que les noces de B irène se
fissent sans nous.
XCIV. Ces noces fu re n t belles et m a gn ifiq u es, m ais m oins
b elle s, m oins m a gn ifiq u es, dit-on, que celles que l’on devait
faire en Z élan d e. Cependant je ne vous proposerai pas d ’assister
à celles-là, parce q u ’ il y arrivera des accidents qui les trou ble­
ron t. Je vous en apprendrai les détails d an s l’ a u tre ch a n t, si
vous avez la patience de m ’écouter.

�CHANT X.
Birène aime la fi l l e de Cimosq ue. — Il p art pour la Zélande.— Il abandonne
Olym pe. — Désespoir de c e tte m alheureuse épouse. — R o ger rencontre
deux fem m es de la co ur d 'A lc ine. — Laflotte d ’A lc ine paraît. — Logistille
envoie au secours d e R oger. — Combat naval. — A lc ine est v a in c u e .—
R og e r monte l'Hi p p o g r iffr e, et vole en A n gleterre. — R evue de l’arm ée
destinée au s eco urs du roi Charles. — Roger trouve A ngélique à l'île des
Pleu rs. — Le monstre paraît. — Il est ren v ersé d an s la mer. — Roger délie
A n g é lique, et l'emp o rte en croup e sur le coursier ailé.

I.

Parm i tout ce q u ’on a jam ais vu de p rodigues d ’am our et

de fid é lité , parm i tan t de cœ urs con stan ts, parm i tan t d’am ants
célèbres qui ont fait leurs preuves, ou dans la prospérité ou dans
l’in fortu n e, je don nerai sans hésiter le prem ier ran g à O ly m pe ,
et si elle ne l’em porte sur to u s , au m oins puis-je assurer
qu’on ne trou vera ni chez les anciens ni chez les m odernes
l’exem ple d'un am ou r qui surpasse le sien.
II.
E lle en a donné à son Birène des preuves si claires et si
gran d es, qu’ à m oins de s’o u v rir le sein p our décou vrir son
coeur, u ne am ante ne p ouvait rien faire de plus pour son
am ant. Si tant de tendresse et de constance doivent être payées
d’ un am ou r récip roq ue, je dis q u ’O ly m p e m éritait que son
époux l'aim ât autan t que lu i-m êm e, et plus encore ;
III. Et qu 'il n 'au rait ja m ais dû l’abandonner pour u ne
autre fem m e, pas m êm e p our celle qui mit jad is toute l’ Europe
et l’ Asie en feu ; ni pour au cu n e autre, s’ il en fu t de plu s belle.
Plu tôt que de l’ abandon n er, il aurait d û ren on cer pour elle à la
lum ière du s o le il, à ses g o ûts, à ses p e n ch a n ts, à sa v ie , à sa
répu tation , et même à tout ce q u ’ il serait possible d’ im agin er
au m onde de plus p récieu x.
IV .

Mais B irène l'a-t-il aim ée autant q u ’elle aim ait B irène?

�A -t-il eu p our elle au tan t de fidélité qu ’ elle en a va it pour lui ?
N’a-t-il pas fa it d ép lo yer les voiles de son vaisseau pour suivre
une au tre am an te? N ’a-t-il pas payé par l’ in gratitud e ta n t d 'a t ­
tach em en t? N’a -t-il pas répondu par des noirceurs à tant d’a­
m our et de fidélité? C ’est ce que je veux vous a p p re n d re ; et, à
ce ré c it, d 'étonnem ent vous vou s m ordrez les lèvres, et vous
vous fron cerez le so u rcil.
V. E t qu an d vous con naîtrez la noire in gratitud e don t il a
payé tan t de b o n té , je u n es filles, q u ’aucun e de vous désorm ais
n’ajoute foi a u x discours des am an ts. C a r u n a m a n t, p ou r o b ­
ten ir ce q u ’il désire, sans respect pour ce Dieu qui voit et entend
to u t, entasse les serm ents et les prom esses, que le ven t a bientôt
dissipés ;
V I.

Prom esses et serm ents em portés et dissipés dan s les airs,

aussitôt que l’am an t a éteint l’avide s o if qui le b rû le et le dé­
vore. Soyez d o n c , par cet e x e m p le , m oins faciles à croire aux
prières et aux larm es de l’am ou r. H e u reu x , en e ffe t, ô belles!
qu i apprend à être sage aux dépens des autres !
V II. G ardez-vous su rtou t de ces g a lan ts q u i, dans la fleur
de leurs belles ann ées, ne m on tren t que des traits délicats :
leur désir est com m e un feu de p a ille , aussitôt éteint que
form é. T el u n chasseur qui pou rsu it un lièvre par le c h a u d ,
p ar le f r o i d , su r la m ontagne et dans la p laine, ne s’en soucie
plus dès q u ’il l’a fo rc é , et se m et à la trace de la proie qu i le
fu it ;
V III. T els so n t les je u n es gen s : tan t que Vous vous m ontrez
sévères et cru elles, ils vous aim en t, ils vous respectent avec
autan t d ’ard eu r que celui su r la fidélité du qu el ou peut com p ­
ter ; m ais à peine p ou rron t-ils se vanter de leur victoire, que de
leurs m aîtresses vous devien drez leurs esclaves, et que vous les
v errez vou s ra vir et porter ailleu rs leu r am ou r m ensonger.
IX. Ce n’est pas que je vou s défende de vous laisser aim er ;
à Dieu ne plaise qu e j ’aie u ne pareille idée ! sans am ants vous
seriez com m e une vigne négligée dans un ja r d in , et qu i n’a ni
arbre ni appui qui la soutienne. C ’est seulem en t cette prem ière
jeu n esse inconstante et légère qu e je vous exhorte à fu ir ; ne
cu eillez pas des fruits encore trop âcres et trop v e r ts , sans tou ­
tefois les choisir trop m ûrs.
X.

Je vous disais ci-d essu s, q u ’on avait trouvé parm i les

�Prisonniers u ne fille du roi de F r is e , et que B irène d on nait à
entendre qu 'il la vou lait don ner en m ariage à son frè re ; m ais,
à dire la vérité, c’était pour lui que le traître vou lait la réserver;
i l était trop frian d de pareils m o rc ea u x , et il se serait cru la
plus gran de des dupes, de se l’ôter des m ains pou r en faire jo u ir
u n autre.
XI. C ette dem oiselle ne passait pas quatorze a n s ; elle é tait
belle et fraîch e com m e la r o s e , alors qu 'elle com m ence à sortir
du bo u ton , et q u ’elle s’ouvre aux prem iers rayon s du soleil. B i­
rène non-seulem ent en devin t a m o u re u x , m ais jam ais le feu ne
prit si vivem ent à l’a m o r c e , ja m a is des épis m û rs ne se sont
embrasés avec au tan t de v io le n c e , lorsque des m ains envieuses
et ennem ies y on t mis le feu ;
X II. Oh ! que B irène s'enflam m a pou r e lle ! Quel feu coula
dans ses v ein e s, quand il la vit gém ir su r le corps de son père
expiré, son beau visage to u t baign é de larm es! E t de m ême,
que q u elques g o u tte s d ’eau froid e apaisent in co n tin en t l’ ard eu r
d’une liqueur bo uillan te, ainsi les feux d o n t il b r ûla pour O lym pe
s'éteign irent par ce nouvel am ou r.
X I I I . Birène est non-seulem ent en n u yé de sa fe m m e , m ais
il a déjà p ou r elle tant de dégoût, q u ’ il peut à peine la v o ir ; et
sa n ouvelle passion est si v iv e , q u ’il en m ourra b ie n tô t, s'il
supporte une trop longue attente. C e p en d a n t, ju s q u ’au jo u r où
il a décidé de satisfaire ses désirs, il sait si bien les réprim er,
qu’ il paraît to u jo u rs ch érir, adorer m êm e O y lm p e , ne vou loir
que ce qui lui p laît, ne souhaiter qu e ce q u ’elle souhaite.
X IV . S ’il lui arrive de caresser la je u n e princesse ( e t il ne
peut s’em pêcher de le faire plus q u ’ il ne le d ev rait), personne
ne le prend en m auvaise p a rt. O n l’attribu e à sa com passion , à
la bonté de son cœ u r ; car consoler les m alheu reux, les relever
lorsque la fortun e les a précipités de sa ro u e, son t des actions
bien plus dignes de louange que de blâm e, su rtou t quand il
s’ agit d 'u n e je u n e f ille , et su rtou t d ’ une je u n e fille innocente.
XV. O gran d Dieu ! que de nuages obscurs o ffu sq u en t so u ­
ven t les ju g em en ts des hom m es ! L es caresses im pies et crim i­
nelles de Birène passent pour des actes de vertu et de charité.
M ais déjà les m atelots on t saisi leurs ram es ; déjà ils ont qu itté
la rade assurée ; et, jo y e u x , ils fo n t vogu er su r les ondes salées
et vers la Zélande le du c et ses com pagnons.

�XVI.

D éjà ils on t laissé loin derrière e u x , et o n t perdu de

vue les côtes de la H o llan d e. C ra ig n an t de toucher à celles de
la F r is e , ils avançaien t à m ain ga u ch e en côto yan t l ' É c 0 s s e ,
lorsque soudain un vent violent les surprend , qui les rejette en
pleine m er pendant trois jours : ce ne fu t que su r la fin du troi­
sièm e q u ’ ils abordèrent dans u n e île in culte et déserte
XVII.

A p rès que le vaisseau fu t entré dan s un petit h a v re ,

O lym p e descend à te r r e , e t , en tête-à-tête avec son in fidèle
B irè n e , elle passe la soirée con ten te, jo y e u s e , libre de tout
soupçon ; ensuite elle se couche avec son époux, d an s un en­
droit d élicieu x, où l’on avait tendu un pavillon ; tous les autres
com p agn on s de B irè n e s’ en reto u rn e n t, et von t se reposer sur
leu r vaisseau.
XV III.

L a fatigu e de la m er, la crain te, qui l’ avaient tenue

éveillée p end an t p lu sieurs n u its , le plaisir de se voir en sûreté
su r le rivage, d an s un b o is, loin du b r u it , sans être tourm en ­
tée d 'au cu n so in , d ’aucun e pensée in qu iète, pu isqu e son am ant
est avec e lle ; tous ces m otifs occasion n en t à O lym p e un som ­
meil si p ro fo n d , qu e celui des ou rs et des loirs ne sau raien t l’être
p lu s.
XIX.

Q uand l’ infidèle B irèn e, que sa trahison tenait éveillé,

voit son épouse endorm ie, il se lève to u t doucem ent, il roule
en diligen ce ses habits les uns d an s les autres, sort du pavillon,
et, com m e s’ il avait des a ile s , revole vers ses cam a ra d es; il les
réveille, ordonne de lever l’ an cre, de c in g ler vers la hau te m er,
et de qu itter le rivage sans faire le m oin dre bru it.
XX. Déjà le rivage f uit derrière eux , et la m alheureuse
O lym p e, qu i do rm it sans se réveiller ju sq u ’ à l’ heure où l'aurore
répand de son ch ar do ré u ne froid e b ru in e, et où l’on entend
l ’alcyo n su r les m ers rappeler par son ch a n t ses anciens m al­
h e u rs , a lo rs , à dem i é v e illé e, O lym pe étend la main pour e m ­
brasser son ép ou x, m ais en vain.
I.E lle ne trou ve personne, retire son bras vers e lle ,
X
l’ étend encore et ne trou ve p erso n n e; elle tâte de nouveau avec
ses deux m ains, avec une jam b e , avec l'a u tre, m ais toujours en
vain. L a terreu r dissipe son som m eil ; elle ou vre les y e u x , re­
gard e de tous côtés, et, se v oyan t seu le, ne veu t pas fo u ler plus
lo n g te m p s les plum es de ce l it , veuves de son époux ; elle se
je tte en bas avec précipitation, et s’élance hors du pavillon.

�X X II.

Elle vole su r le bord de la m er, et présageant déjà so n

malheur dont elle ne se croit que trop assurée, elle s’ arrach e les
cheveux, se frappe le sein ; et, à la faveu r de la lu n e, la m alheu­
reuse va regard an t de tous côtés si elle ne verra pas qu elque
autre ob jet qu e le rivag e, et le rivage est le seul ob jet qu ’ elle
aperçoit ; elle appelle B irène, e t, au nom de B irène, l’éch o, sen­
sible à son in fo rtu n e, est le seul qui rép on d e.
XX III. D ans cet e n d ro it, et sur les bords du riv a g e , s’éle ­
vait un ro ch er que les flo ts , par leur balancem ent c o n tin u e l,
avaient creusé p ar le p ie d , et qui s'avan cait en form e d ’ a r c ,
com m e su sp en du su r la m er. O lym pe m onte à gran d s pas su r
le som m et de ce roc (ta n t la passion qui l’ anim e lui donne de
fo r c e s ) ; m ais d é jà , d an s le lo in ta in , elle n’ aperçoit plus
que les voiles e n flé es, qui em portent le navire et son cruel
époux.
XXIV. E lle le voit d an s le lo in tain , ou du m oins elle croit le
v o ir; car le jo u r n’était pas encore bien clair. A c e tte v u e , elle
tom be toute trem blante su r le ro ch er, plus blanche et plus
froide que la neige. Mais dès q u ’elle peut se relever, elle pousse
des cris vers le vaisseau qui fu it ; aussi fort q u ’elle peut appe­
ler, elle appelle son cruel époux ; elle le nom m e m ille fois par
son nom .
XXV. E t lorsque sa faib le voix s’est é te in te , elle y supplée
par ses larm es, par le battem en t de ses m ains : O b a rb a re,
disait-elle, où fuis-tu si p ro m p te m e n t ? ton vaisseau n’a pas la
charge q u ’ il d oit a v o ir ; perm ets qu ’ il m e prenne avec toi : il
peut sans peine porter mon corp s, puisqu'il porte mon â m e. Et
de ses bras et de ses vêtem ents elle fait m ille sig n au x pour que
le vaisseau vienne la chercher.
XXVI. M ais les vents qu i em portent su r les ondes les voiles
d u je u n e in fid è le , em portent aussi les p rières, les plaintes, les
regrets, les cris de la m alheureuse O lym pe : livrée au plus cruel
désespoir, trois fois elle fu t su r le point de se précipiter dans les
flots. Cessant enfin d ’y porter ses regard s, elle revien t au m ê me
lieu où elle a passé la nuit.
XXVII.
L à , s’étan t jetée le visage con tre son lit , et tout en
le baign ant de ses larm es : H élas! d it-e lle , h ier au soir nous
étions deux ici ; p ourquoi m 'y suis-je trouvée seule ce m atin ?
O perfide B irène ! ô jo u r m alheu reux qu i m ’ a vue naître ! Q ue

�dois-je fa ir e ? que p u is -je faire seule ic i? qui m e secou rra?
h élas! qui me con so lera?
XXVIII. Je ne vois ici ni créatu re hum aine ni au cu n e appa­
rence que des hom m es habiten t ce séjour ; je ne vois a u cu n
bâtim en t sur lequel je puisse m onter et repren dre ma route. O
D ieu ! je m ourrai ici de m isère, sans qu ’ il se trouve personne
p ou r me ferm er les y e u x ou pour me don ner la sé p u ltu re , à
m oin s que les loups qui habiten t dans cette fo rêt ne m ’enseve­
lissent dans leurs entrailles.
XXIX.

A h ! déjà je crain s, déjà je crois voir sortir des forêts

les o u rs, les lion s, les tig res, ou quelques autres bêtes aussi
c ru e lle s , que la nature a arm ées de dents aiguës et de griffes
tranchantes p ou r me déchirer. M ais, ô m onstre cruel ! quel
m on stre sera plus cruel que toi ? ils se con ten teron t de me faire
m ourir u ne fois, et toi tu me fais, hélas! en d urer m ille m orts.
XXX.

Mais supposons encore que q u elquer n ocher arrive

m ain tenan t su r ce r iv a g e , et q u e , touché de co m p a ssio n , il
daign e me recevoir à son bord , et me m ettre ainsi à l’abri de la
fu reu r des ou rs, des lion s, et des autres m onstres qui m ’ envi­
ro n n e n t? M ’ am ènera-t-il en H o lla n d e ? qu an d tu t’y es rendu
m aître de tous les ports et de toutes les forteresses ; me fera-t-il
passer dans la terre où je suis n é e ? q u an d tu m e l’as déjà enle­
vée par trah ison.
XXXI. Sou s prétexte d’ am ou r et d ’ a llian ce, tu t’ es em paré de
m es états, et p ou r m ieux t’ en assurer la p ossessio n , tu y as
prom ptem ent m is des gen s à tes ordres. R eto u rn erai-je en
F la n d re , où j ’ ai vendu le peu qui servait à ma su bsistan ce pour
te seco u rir, p our te retirer de p ris o n ? O m a lh eu reu se ! de quel
côté me to u rn era i-je? je ne sais plus où aller.
XXXII.
P o rterai-je m es pas vers l a F rise, où je pouvais être
r e in e , et d o n t j'a i refusé la cou ron n e pour l’am ou r de toi ? C ’est
ce refus qui a coû té la vie à mon p è re , à m es frères, et qui a
causé la perte de tous mes é ta ts ! T o u t ce que j ’ai fait pour to i,
in g ra t, je ne veux point te le re p ro c h e r, ni te m o n trer tes
devoirs, puisque tu les sais aussi bien que m o i; et voilà cepen­
d a n t la récom pense que tu m ’en donnes !

XXXIII.

O D ie u ! a va n t que je sois prise par quelques c o r­

saires, et vendue com m e esclave, perm ets qu ’ un lo up, qu’ un
lio n , qu ’ un o u r s , q u 'u n t ig r e , ou tout autre m on stre aussi

�féro ce , de leurs on gles me d é c h ire n t, que leurs dents m e m et­
tent en pièces, e t qu ’ ils traîn en t ensuite m es m em bres san glants
dans leurs antres ! E n disan t ces m ots, elle porte la m ain à ses
cheveux blon ds com m e de l’or, et les arrach e avec violence.
XXXIV. P u is elle retourne aux bords du riv a g e ; elle agite
sa tê te , et je tte au ven t sa chevelure ; elle paraît forcen ée, et on
dirait qu ’ elle est obsédée par u ne légion de dém ons : telle H é­
cube entra en fu re u r, lo rsq u 'elle ap erçu t le corps sa n glan t de
son fils P o lyd o re. Q uelquefois O lym pe s’ arrête su r la cim e d ’ un
rocher, et l à , rega rd an t la m er, elle sem ble u n ro ch er, un ro ­
cher véritable.
XXXV. Mais laissons-la se lam enter ju sq u ’ à ce que j ’ y re­
vienne. Je veux m ain tenan t vous parler de R o g er, de ce héros,
qui, las et ren d u de fa tig u e , m archait dans la plus gran d e cha­
leur du m idi le lo n g du riv a g e ; les rayon s du soleil frappaient
les m on tagnes, et en étaient réfléchis ; sous ses pieds b o u illo n ­
nait u n sable lin et blanc ; les arm es qui le cou vraien t étaient
presque aussi brûlantes qu ’ au moment, q u 'elles so rtiren t de la
forge.
XXXVI. P en d an t que la fatigue et la so if, le long de ce sable
ardent et de ce désert a r id e , lui tenaient une fâcheuse com pa­
g n ie , et lui faisaien t trou ver le chem in lo n g et d é sagréa b le , il
aperçut, à l’om bre d’ une vieille tour qu i s’ élevait hors de l’ onde,
aux bords du r iv a g e , trois dam es de la cou r d ’A lc in e ; car il
les recon n u t à leurs m anières et à leurs habits.
XXXVII. M ollem en t assises su r des tapis d ’A le x a n d rie , elles
jouissaien t délicieusem ent de la fraîch eu r, a ya n t devan t elles
des vins de toute espèce et to u tes sortes de m ets exquis. P rès
de la plage é ta it un petit bateau qui sem b lait se jo u e r avec les
flots, en les a tte n d a n t, ju s q u ’ à ce qu ’ un vent favorable enflât
sa v o ile , car alors on ne sentait pas le m oin dre souffle.
XX XVIII. Ces dam es, voyan t R o ger poursuivre d roit son
chem in sur ce sable m ouvan t, l’air triste, le fro n t tout en su eu r,
et la so if peinte sur les lèvres, com m en cèren t à lui dire de n’être
pas tellem ent attaché à co n tin u er sa route q u ’ il se refuse à
prendre le frais, à jo u ir d ’ un om brage d é lic ie u x , et à réparer
ses forces épuisées.
XXXIX. E t a u ssitô t une d ’entre elles s’approche de son
coursier pour lui ten ir l’étrier et l’aider à d e sce n d re ; une

�a u tr e , avec u ne coupe de c r is t a l, rem plie d ’ un vin pétilla n t,
redouble la so if qu i le dévore. M ais R o ger ne donna point dans
le piège (1), parce que le m oindre retard auqu el il se serait
prêté au rait d o n n é le tem ps à A lcin e de le re jo in d re ; car elle
v en ait derrière lu i, et ne p ou vait cire éloignée.
X L . L e salpêtre et le so ufre p u r , qui to u ch en t le fe u ,
sont m oins prom pts à s’en flam m er; la m er m u git avec moins
de v io len ce, quan d un épais tourbillon descend du sein des
nues et vient soulever ses flo ts, que la troisièm e de ces dames
ne sentit de rage et de fu re u r en voyan t R og er s u iv r e , sans
s’ arrêter, sa pénible r o u te , et la m épriser ainsi que ses co m­
p agn es, car toutes trois se croyaien t belles.
X L I . T u n’ es ni noble ni chevalier lui (c ria-t-elle le plus
fort q u ’elle put) , tu as dérobé ces a rm e s; et ce cou rsier ne
serait pas à t o i , si tu ne l’avais v o lé ; et s’ il est v r a i, com m e je
n ’ en puis d o u ter, je voudrais qu ’on t’ en p u n ît com m e tu le m é­
rites : je vou drais que tu fusses é ca rte lé , brûlé ou pendu , lar­
r o n , a rro g a n t, v ila in , in g r a t !
X L I I . O u tre ces in ju re s , et beaucoup d ’ autres que cette
dam e violente ne cesse de vom ir con tre lui (q u o iq u e R o ger
dédaign e de lui ré p o n d re , n’ espérant aucun avantage d ’ une si
v ile q u e r e lle ) , la dam e m onte, avec ses deu x co m p a gn es, dans
la petite c h a lo u p e , qui était là à leu r disposition ; e t , forçan t de
ram es, elle le su it to u jo u rs, en ne le perdan t point de v u e , le
lo n g du rivage.
X L I I I . E lle ne cesse de le m enacer, de l’ o u trag er et de l’ac­
ca b ler de paroles les plus piquantes qu’ elle sait trou ver à l’ in­
stan t. C ep en dan t le je u n e g u e rrie r arrive au d é tro it p ar où l'on
se rend chez la sage fé e ; dans cet in stan t il v o it un vieux no­
cher qu i q u ittait l’ autre rive avec sa b arq u e, et ven ait pour l’a t­
tendre à ce d é tro it, ayan t été prévenu et in stru it que R oger
d evait y passer.
X LIV. C e n ocher, en le voyant s’app roch er, paraît flatté de
le con du ire su r un riv ag e plus fo rtu n é ; car si l’ on peut ju g e r
du fond du cœ u r par la fig u re , la sienne ann on çait beaucoup
de pru den ce et de bonté. R oger entre d an s l'e sq u if, et, en ren­
dant grâces au ciel, il vogue su r une m er tran q u ille, en s’ entre­
( 1) Ma Ru ggie ro a quel s u o n n
oen tro in ballo.

�tenant avec ce p atro n , éclairé et in struit par une longue expé­
rience.
XLV. L e vieillard félicita it R o g e r d’avo ir su échapper si à
propos des m ains d ’A lcin e , avan t q u ’elle lui e û t p ré sen té ,
comme à ses autres a m a n ts , le breu vage e n c h a n té , et de ce
qu 'il se ren dait à la co u r de L o g istille , chez laquelle il ne tro u ­
ev r a it que de bonnes m œ u rs , de ces beautés éte rn elles, de
ces grâces infinies qui n ourrissent le c œ u r , qu i le rem plissent,
et ne le satu ren t jam ais.
X L V I . A u prem ier aspect de cette sage f é e , lu i dit le vieil­
lard, l 'â m e est saisie d’ étonnem ent et de vén ération ; si l’on
contemple ensuite de plus près son air d iv in , to u s les autres
plaisirs alors paraissent n’avo ir plu s de prix. L ’am ou r q u ’elle
inspire est bien d ifféren t des autres a m o u rs, où l’on est sans
cesse tourm enté par la crain te et par l’espérance : dans celu i-ci,
les désirs so n t satisfaits, et, dès q u ’on l’a vue, on est heureux et
content.
X L V I I . E lle te m ontrera des choses bien plus agréables que
la dan se, la m u siq u e , les bains, les p arfu m s, la bon ne chère ;
elle t’ enseignera com m en t, quan d tes pensées seron t m ieux d é ­
veloppées, elles p ou rron t prendre un vol plus élevé que n’est
celui du m ilan dans les airs ; et com m en t, dans un corps m or­
tel , on peut jo u ir d ’ u ne partie de la gloire des habitan ts des
cieux. En s’ entretenant a in s i, ils con tin uaient à vogu er vers ce
rivage fortu n é, don t ils étaient encore assez éloignés ;
XLVIII. L o rsq u e tout à cou p ils voien t la m er couverte d’ un
nom bre infini de vaisseaux qui venaient à leur poursuite : c’é­
tait la terrible A lc in e , qu i avait rassem blé une partie de ses
sujets, résolue de tout risq u er, ou de se perdre elle-m êm e, ou
de recou vrer le cher objet qui lui a été ravi. E lle est anim ée par
l’am our, et plus encore par l’outrage q u ’elle a reçu.
XLIX. Non ja m a is , depuis sa n aissan ce, elle n’éprou va un
plus gran d cou rro ux que celui qui la dévore. A sa v o ix , les
rames frap p en t l’ onde à coups si pressés, que ses vaisseaux
étaient tous blan cs d ’écum e. A ce gran d b r u it, la m er et les
rivages reten tissent ; on entend l’ écho résonner de toutes parts.
A h ! R o g e r, décou vre prom p tem en t ton bouclier ! si tu d if­
fères, tu vas perdre la v i e , ou to m b er dans u n hon teux escla­
v e .

�L. A in si parle au je u n e hom m e le vieux n ocher de L o gis­
tille . E n disan t cela , lui-m ê me se je tte su r le b o u clier, l’arrache
de son étu i, et en fait sortir u ne lu m ière fou d ro yan te ; son éclat
e n c h a n té , qu i brille com m e l’é c la ir , éb lo u it tellem ent les yeux
des e n n e m is, qu ’ à l'in stan t m êm e ils en dem eurent tous aveu­
g lé s ; les u n s tom bent de la poupe, les autres de la proue.
L I. U n des soldats de L o g istille , en sentinelle su r u ne hau­
te u r, ayan t décou vert la flotte d ’ A lc ine , son ne prom ptem ent
l’alarm e ; et dans le m om ent m ême le port se cou vre de tr o u p e s ;
l’ artillerie, pareille à la tem pête, repousse tous ceu x qui veulent
s’ opposer à R o g er, et le héros reçoit de toutes parts ta n t de
secou rs, q u ’ il conserve et sa vie et sa liberté.
L II. A u m êm e in stan t a rriv en t su r le rivage quatre dames,
m andées par L o g istille : la cou rageu se A n d ro n iq u e , la sage
F ronésie, l’ honnête D ecelie, et la chaste S o p h ro s in e , q u i, a y a n t
la cause plus à cœ u r que les au tres, m ontre aussi plus d ’ardeur.
L ’ arm ée de la fé e , qui n’ a point sa pareille au m onde, sort de
la forteresse, et s’étend le long de la cô te.

LIII. A u bas de la forteresse et dan s u n port tran q u ille,
était une arm ée n av ale, com posée de nom bre de gros vaisseaux,
et to u jo u rs prête à se m ettre en m er, ou la n u it, ou le jo u r , au
prem ier son de la c lo c h e , ou au m oindre sign al. A in si s’engage
un com b at terrib le su r la terre et su r les eaux ; et les états
qu ’ A lc in e avait en levés à sa sœ ur f urent bouleversés de fond
en com b le.
LIV. O com bien de batailles on t eu un succès différen t de
celui qu’ on avait espéré d ’ avance ! N on-seulem ent cette m ép ri­
sable fée ne recou vra p o in t, ainsi q u ’elle s’en flattait, son fu gi­
t if am an t ; m ais de tant de vaisseau x, et au p aravan t en si grand
n o m b re , qu e la m er p ou vait à peine les c o n te n ir, la m alheu­
reuse ne p u t dérober aux flam m es qui dévorent tout le re s te ,
que la frêle chaloupe qu i la sau vait.
LV. A lcin e f u it , et ses m alheureux su jets son t d é tru its,
b rû lé s, su b m e rg é s, ou faits prisonniers. M ais elle fu t plus sen­
sible à la perte de R o g e r qu ’ à tous ses autres m a lh e u rs; le jo u r ,
la n u it, elle le regrette avec am ertu m e, elle ne cesse de pleurer,
e t, pour m ettre lin à un si cruel m artyre, elle se plaint souvent
de ne p ouvoir m o u rir.
L V I . M ais n u lle fée ne peut m o u rir, tan t que le soleil co n­

�tinuera son c o u r s , et que le ciel ne ch an gera point de m ouve­
m en t; sans cela la d o u leu r d ’ A lc in e était assez profonde pour
attendrir la P a rq u e, et l’ en g ag er à tran cher le fil de ses jo u rs ;
o u peut-être, com m e D id o n , elle a u ra it fini ses m alh eu rs par le
f e r ; o u , com m e la superbe reine d u N il, elle eût fa it cou ler
dans ses veines un m ortel poison. M ais, je le répète, les fées ne
peuvent m ourir.
LV II. R eto u rn o n s à R o g e r , dign e d ’ une éternelle glo ire , et
qu’A lcin e reste en proie à son désespoir. Ce héros, dès q u ’ il fu t
descendu de son vaisseau su r ce rivage tr a n q u ille , et après
avoir rendu grâces à Dieu de l’ heureux succès de ses d e sse in s,
tourna le dos à la m er, et s’ avança d ’ un pas léger vers le château
de L o g istille , bâti su r ces bord s.
L V III. N on , jam ais œil m ortel n ’en a vu ni n'en verra un
plus fort ni un plus m agnifique ; les m u rs sont d ’une m atière
plus précieuse que le diam an t ou l’escarboucle : on n’en con n aît
point de pareille su r la terre. P o u r en avo ir une idée, il fau d ra it
aller dans ce lie u ; car je ne crois pas q u ’on en trouve ailleu rs,
si ce n’ est peut-être au ciel.

LIX.

C e que ces m urs on t de plu s m e rv e illeu x , ce qu i fait

q u ’ ils l’em portent su r toute autre pierre p ré c ie u se , c’ est que
l’ hom m e, en s’ y re ga rd an t, voit l’ in térieur de son âm e ; il y
voit ses vices et ses vertus vivem ent em p rein ts; de sorte que par
la su ite, il n’est plus exposé à croire à la flatterie, ni à s’en ra p ­
porter à u n e cen su re injuste ; et, par la vue de ce m iroir b ril­
lant, il apprend à se con naître lui-m ê m e, et à deven ir pru den t.
LX. L e u r lum ière étin celante, qui ressem ble à celle du so ­
leil, répand tant d’ éclat to ut à l’en tou r, que celui su r qui elle se
réfléchit (en q u elque lieu qu ’ il soit, et toutes les fois q u ’ il le
v eu t), p e u t, à ta h o n te , ô soleil ! m archer sû rem en t dans les
tén èbres. L e s pierres n’ en sont pas seulem ent a dm irab les, m ais
la m atière et l’a rt s’y disp uten t si bien le prix, qu ’ il est im p os­
sible de décider lequel des d eu x m érite la p référence.
L X I . S u r des arcs très-élevés, que leur extrêm e hau teu r
ferait croire destinés à soutenir la voûte azurée, il y a de si
beaux et de si spacieux ja rd in s, q u ’à peine serait-il possible d ’en
tracer d ’aussi vastes su r la terre. E n tre des créneaux lu m in eu x ,
l’on aperçoit des arbrisseaux od o riféra n ts, q u i, l’ hiver et l’ é té ,
sont cou verts de belles fleu rs et de fru its m ûrs.

�LX II.

L a terre , ailleu rs que dan s ces ja r d in s d élicieu x, ne

produit p oin t d ’aussi beaux a r b r e s , ni des r o s e s , ni des vio­
lettes, ni des lis , des am aran th es, des jasm in s d’ un tel é cla t;
p arto u t ailleu rs un m ême soleil les voit n aître, vivre et m ourir,
et, com m e leur fleu r est su jette aux changem en ts de saisons, elle
laisse leur tige dans une triste nudité.
LXIII.

M ais ici la verd u re est p erp étu elle, e t la beauté des

fleurs étern elle ; ce n’est p ou rtan t pas la douce tem p ératu re du
clim at qui opère ces m erveilles ; m ais la sage L og istille, par ses
soins et son in du strie, et sans a vo ir besoin du secours des mou­
vem ents célestes, rend possible ce qui sem ble im possible à tout
au tre, et entretient dan s ces ja rd in s un éternel printem ps.
LXIV. L o gistille fit voir qu ’ elle était extrêm em ent flattée de
recevoir dans ses états u n si noble seign eu r ; elle ordonn a de
le bien ch o yer, et que c h a cu n s'étu d iât à lui faire honneur.
R o ger fu t très-charm é de v o ir A sto lp h e, arrivé dans ce lieu
longtem ps avan t lui ; p u is , au bout de qu elques jo u rs , vinrent
tous ceux à qui M élisse avait rendu leur prem ière form e.
LXV. D ès q u ’ ils se fu ren t reposés un jo u r ou d eu x, R oger,
accom pagn é d u d u c A sto lp h e , qu i n’ avait pas m oins d ’ im pa­
tience que lui de revoir l’O c cid en t, alla trou ver la pruden te
fée. M élisse lui parla pour tous les d eu x, et la su pp lia
h um
ble­
m e n t de les aider de ses con seils, de sa fav eu r et de son secours,
afin qu ’ ils pussent retourner aux lieux d'où ils étaien t partis.
L X V I . J’y p e n se ra i, lui d it la fé e ; et dans deu x jo u rs je
vous en fo u rn ira i les expédients. E u e ffe t , elle songea aussitôt
aux m oyens de les aider l'u n et l’autre. E n fin sa dern ière réso­
lution fu t que le cou rsier ailé tran sporterait R o ger sur les côtes
d ’ A q u ita in e ; m ais aup aravan t elle veut q u ’on lui fasse un m ors,
avec lequ el il puisse le m anier à sa fan taisie, et l’a rrêter dans sa
course.
LX VII.

E lle l’in struit de la m an ière dont il d oit s’y prendre,

quan d il vou dra élever son vol ou l’abaisser ; com m en t il pourra
tourn er à d roite, à ga u ch e, se précipiter ou se balancer su r ses
ailes. T o u s les m ouvem ents auxquels u n ad ro it écu yer plie un
cou rsier en rase cam p a gn e, R o ger les faisait faire d an s l’air à
ce cou rsier ailé avec la m êm e facilité.
LX VIII.

Dès qu e R o ger fu t su ffisam m ent in s tru it, il prit

co n gé de la gen tille fé e , p our laquelle il conserva toujours le

�plus tendre attach em en t, et il s 'éleva dan s les airs. Je vais con ­
tinuer à vous p arler de lu i, et ensuite je vous raconterai c o m ­
ment A sto lp h e, ce g u e rrie r a n g la is , fu t tan t de tem p s, et eut
tant d ’aventures à essuyer, avan t que de pouvoir jo in d re C h ar­
lem agne et la co u r d o n t ce prince était l’allié.
LXIX.

R o ger p art, m ais il ne revient pas par le m êm e che­

min qu ’ il a p arco uru aup aravan t m algré l u i , l’ H ipp ogriffe
l’ayant tou jo u rs tenu au-dessus de la m er, san s lui laisser voir
la terre que bien rarem en t ; m ais à présent q u ’ il est le m aître
de d iriger son vol à sa fa n ta isie , de côté ou d ’autre, il veu t,
en s'en re to u r n a n t, p ren dre une autre r o u t e , com m e firent
les M ages, lo rsq u ’ ils vou lu ren t se dérober à la fureu r d ’ Hérode.
LXX.

Q uand l’ H
i p p o g r i f f e l’am ena dans ces c o n tr é e s , en

laissant l’ Espagne derrière lu i, il vin t en droite ligne aux Indes,
sur les côtes que baigne la m er orien tale, et d an s le lieu où les
deux fées se faisaien t la gu erre. M ain ten an t il prend la résolu ­
tion de voir d’ autres lieux que ceux où Eole déchaîne les vents;
il veu t ach ever la ro u te q u ’il a com m en cée, afin , à l’exem ple du
soleil, de faire le to u r du m onde.
L X X I . Il v o it, en p a ssan t, le C ath ai d ’ un côté et la M an ­
gian n e de l’a u tr e , aussi bien que le gran d pays de Q u a nsi ; il
passe par-dessus le m ont Im aüs, en laissant la S ericane à m ain
droite ; et d é clin a n t to u jo u rs de la S cyth ie h y perboréenne vers
la m er d 'H ircan ie, il a rriv e chez les Sarm ates; quan d il fu t par­
venu a u x lieux qui séparent l'A sie de l’E u r o p e , il p arcourut la
R u s s ie , la P ru sse et la Pom éranie.
L X X I I . Q u oiq ue R o g e r n’ eût d ’autre désir qu e de rejoin dre
prom ptem ent B ra d a m a n te , cepen dant cette m an ière de faire
ainsi le to u r du m onde lui p arut si a g ré a b le , qu ’ il se déterm ina
encore à voir la P o lo g n e , la H o n g rie , l’ A lle m a g n e , et une par­
tie de l’horrible terre bo réale; e n fin , il arrêta son vol aux extré­
mités de l’ A n gleterre.
L X X I I I . Ne croyez p a s, cep en d an t, seign eur, que R o g e r fit
un si lo n g trajet sans qu itter le dos de l’ H ip p ogriffe : tous les
soirs, il d escen d ait d an s u n e h ô te lle rie , é v it a n t, a u ta n t q u ’il le
p o u v a it, les m auvais gîtes. Il passait ainsi les jo u rs , les m ois,
tant il a va it de plaisir à voir et la terre et la m e r ; lo rsq u ’ un
beau m a tin , étant arrivé aup rès d e L o n d re s, le cheval ailé d e s­
cen d it su r les bords de la T a m is e ,

�LXXIV. D an s des prairies près de la v ille , où R o ger aperçoit
u n gran d nom bre de fantassins et de cavaliers qui s’avancaient
en belle o rd o n n a n c e , au son des tam bours et des trompettes,
devant R e n a u d , l’ hon neur des paladins. Ce héros, si vous vous
rap p elez bien ce que je vous ai d it , était passé en A n gleterre par
l’ordre de C h a rle m a g n e , pour dem ander du secours.
L X X V . R o g e r arrive précisém ent dans l’ instant où les troupes
passaient en revue dan s celte plaine. D’abord il descend de son
cou rsier, et v ou lan t s’ in form er de to u t ce qui se passe, il appelle
u n cavalier : c e lu i-c i, qui était affab le et p o li, lui d it que toutes
ces trou p es, qui m archaient sous tan t de ban nières déployées,
étaien t d ’ A n g le te rre , d ’ Ecosse et d ’ Irla n d e , et des autres îles
voisines ;
LX X V I. E t q u ’après la r e v u e , elles se ren d raien t su r les
cô tes de la m er, où des vaisseaux les attendaient dans un port
p ou r les faire c in g ler su r l’O céan ; que les F ra n ça is assiégés se
réjou issaien t d ’ a v a n c e , dans l’espoir qu ’ elles feraien t lever le
siège. M ais, ajouta le cavalier, afin d e vous faire m ieux connaître
cette a rm é e , je vais vous faire le détail de toutes ces tro u p e s :
LXXVII. V o us voyez cette gran de b a n n iè re , su r laquelle
b rille n t les léopards et les fleurs de l i s , c’est celle que le général
de l’arm ée a déployée : tous les autres étend ards doivent lui
ob éir : le nom de ce c h e f célèbre est L é o n e l, duc de L an castre,
neveu du roi, la fleur des chevaliers bretons, égalem en t prudent
et brave, soit dans les con seils, soit dans les com bats.
L X X V I I I . L a prem ière après le go n falon ro yal, celle que le
v en t agite du côté de la m ontagne, et où il y a trois ailes d’argent
su r u n cham p v e r t, appartien t à R ic h a r d , com te de W a rw ick .
C elle où sont des bois de cerf, avec une partie du crâ n e , est l’e n ­
seign e du d u c de G locester ; le du c de C larence porte pour signe
u n flam beau dans la sien n e. Cet autre étendard, où est peint un
arbre, appartient au d u c d ’Y o r k .
L X X I X . Voyez-vous cette lance brisée en trois p iè c e s ? c’ est
l’enseigne du d u c de N o rfo lk ; la fou dre est l’em blèm e du brave
com te de K e n t ; l’ étendard du com te de Pem b roke porte un
g riffo n , et celui du du c de S u ffo lk u ne balance. Ces deux d ra ­
gons, assujettis sous le m ême j o u g , son t au com te d ’ Essex ;
cette gu irlan d e en cham p d 'azu r est à la m aison de N o rth u m ­
berla n d .

�L X X X . C ette b a rq u e , q u i s’ enfonce dans la m er, est l'e n ­
seigne du com te d 'A ru n d e l ; voici le m arquis de B ark la y et les
comtes de la M arche et de R ichem ont : le prem ier porte d’ ar­
gent une m on tagne entr’ ou verte, le second un palm ier, et le
troisième un pin d o n t l’eau baigne les racin es. L e s enseign es des
comtes de D orset et de S o u th am pton portent un ch a r, l'a u tre
une cou ron n e.
LXXXI.

Ce fau co n , qu e vou s voyez les ailes étendues su r son

nid, e s t à R a y m o n d , com te de D evonshire. L ’ enseigne ja u n e et
noire appartien t au com te de V ig o re . L e com te de D erby porte
dans la sienne u n c h ie n , et le com te d ’O xford u n ou rs. C ette
croix blan ch e est celle du riche évêqu e de B ath , et cette chaise
b risée, sur un fond c e n d r é , est l’enseigne d ’ A rim o n , d u c de
Som m erset.
L X X X I I . L es hom m es d ’arm es et les arch ers à cheval sont
au nom bre de quarante-deux m ille : l’ in fan terie form e , à q u e l­
que centaine près, le double de ce nom bre. Ces quatre enseignes,
d o n t l’ une e st cen drée, l’autre verte, u n e autre ja u n e , et la qu a­
trièm e liserée de bleu et de n oir, sont celles de G o d efro v , de
H e n r i, d ’ H erm an et d’ E douard : ces quatre chevaliers com ­
m andent l’ in fa n te rie , chacu n sous ses drapeaux.
L X X X I I I . C elui qui m arche en avant est le d u c d e B u ck in g ­
h a m ; H enri est com te de S a lis b u r y ; le vieil H erm an seign eur
d ’ A b erg aven y, et E d ou ard com te de S h re w sb u ry. L e s trou pes
cam pées à l’ orient sont toutes anglaises. M a in te n a n t, tournez
vos regards vers le c o u c h a n t, et vous verrez trente m ille É co s­
sais com m andés par Z e r b in , fils du roi d ’ Écosse.
L X X X I V . R e m arquez-vous ce grand lion entre deux licornes,
d o n t une des pattes tien t u ne épée d 'a rg e n t? c’est la bannière
du roi d’ É c o sse; et c’ est là q u ’est cam pé Z e rb in , son fils : ce
prince est le plus beau de to u s les m ortels ; la n ature a pris
plaisir à le fo rm er, puis elle a rom pu le m oule ; on ne voit bril­
ler en nul au tre tan t de vertu , tan t de cou rage et tant de grâce
réu nis ensem ble : il est du c de R oss.
LXXXV. C ette barre d ’or en cham p d ’ a zu r est l’enseigne du
com te d 'A t h o l, et l’a u tr e , où l’ on voit peint un lé o p a rd , est
celle du d u c de M arr. C ontem plez l’enseigne du fier A lc a b ru n ,
bigarrée de diverses cou leu rs et de différen ts plum ages : il n'est

�ni d u c , ni m a rq u is , ni c o m te ; m ais il est le prem ier dans ces
pays sau vages.
LXXXVI. L ’enseigne où est représenté un aigle qui regarde
fixem ent le soleil est au d u c de S trafford ; celle où il y a un tau­
reau entre deu x dogu es est à L u rc a in , com te d’ A n g u s. R egar­
dez là-bas le du c d’ A lb a n ie , qui porte le blan c et l'a zu r. Ce
vau tou r q u ’ un dragon vert déchire est l’enseign e du com te de
Bukan.
L X X X V I I . L e vailla n t A rm a n , seign eur de F o rb è s, porte le
blane et le n oir d an s sa ban nière ; le com te d ’ E relie est à
sa d r o ite , et porte un flam beau en cham p d ’a zu r. M ainte­
n an t je te z les yeu x su r les Irla n d a is , près de cette plaine ; ils
form ent deu x gros escad rons : le com te de K ild are en con du it
u n , le com te de Lesm on d com m an de l’ autre ; et c’est l’élite des
braves m on tagnards.
LXXXVIII. L e prem ier porte d a n s son étendard un pin e n ­
flam m é, et le second u n e bande de gu eules en cham p d'argen t.
N on-seulem ent l’A n g le te rre , l’ Écosse et l'Irla n d e on t entrepris
de secou rir C harlem agn e , m ais encore la S u è d e , la N o rv èg e,
e t ju s q u 'a u x îles éloignées de T h u lé et d ’ Islande ; tous les pays
enfin n aturellem en t ennem is de la paix et situés dans ces régions
glacées.
L X X X I X . Ils son t au nom bre d ’environ seize m ille, sortis
des cavernes et des fo rê ts ; ils on t le v isa g e , la p o itrin e , les
re in s, le d o s , les bras et les ja m b e s, velus com m e des bêtes
sau vages ; a u to u r de leur ban nière, qui est toute blan ch e, la
terre ressem ble à u ne fo rêt qui ne serait hérissée que de lances.
M orat, leur ch ef, l’a voulue de cette cou leu r, se flattant de p o u ­
voir la tein dre du san g des M aures.
XC. Pendant que R o ger con sidère les diverses enseignes de
ce lle gran d e a rm é e , qu i se dispose à aller au secours de la
F ra n ce , tandis qu’ il en cause avec ce ca v a lie r, et q u ’ il apprend
les nom s des seign eurs de la G ran d e-B retagn e, les uns et les
a u tres, saisis d ’étonnem ent, se précipitent et ou vren t de gran d s
yeu x pour voir cet étran ge et rare anim al qui lui sert de m on ­
tu re. B ientôt il se form e un cercle autour de lui.
XCI. L e bon R o ger, se plaisant à redoubler leu r su rp rise, et
voulan t lui-m êm e s’am user, rend la bride à ce cou rsier volant ;

�il chatouille légèrem en t ses flancs avec ses éperons ; l ' a n im a l
prend à travers les airs son chem in ju s q u ’ au ciel, et laisse tous
les spectateurs dan s l’ éton n ement. R o g e r , après avo ir bien
observé cette arm ée des A n g la is, dirige son vol vers l’ Irlande.
XCII. Il voit cette fab u leu se H ib ernie, où un sain t vieillard
a, d it-o n , creusé un trou , source de tan t de grâces, que l'h om m e
peut s’y laver de tous ses péchés. De là , il d irige le vol de son
coursier vers la m er qu i baign e les côtes de la P etite-B retagn e,
et en p assan t, com m e il regard ait au-dessous de lu i, il aperçoit
la belle A n géliq u e, attachée nue su r un ro ch er ;
X C III. S u r un ro ch er stérile, dan s l'île des P leu rs (car ainsi
se n om m ait cette île habitée par une nation barb are, atroce, et
qui, com m e je vous l’ai d it dans u n au tre c h a n t, cou rait en
arm es su r différen ts r iv a g e s , pour enlever les plus belles
fem m es, et, par u ne cou tu m e exécrable, en faire ensuite la p â ­
ture d ’ un m o n s tr e ) ,
XCIV.

A n g é liq u e avait été enchaînée ce m atin m êm e dans

ce lie u , où l’orq u e m a rin e , ce m onstre d ’ une g ra n d e u r dém e­
surée, qui se repaissait de chair hum ain e, devait ven ir la d é v o ­
rer. Je vou s ai raconté plus hau t com m en t elle fu t enlevée par
les E b u d ée n s, qui la su rp riren t endorm ie su r le r iv a g e , à côté
d ’un scélérat d ’erm ite q u i , par en ch a n te m e n t, l’avait tran sp o r­
tée dan s cet endroit.
XCV. C e peuple in h o sp italier, c r u e l, im p itoyable, avait e x ­
posé su r le rivag e, pour être la pâture du m onstre a ffre u x , cette
belle d a m e , to ut aussi nue que la nature l’avait form ée ; elle
n’avait pas un seul voile qui pû t co u v rir ces lis blan cs et ces roses
verm eilles, qui résistent égalem ent et à l’ ardeur de ju ille t et à la
rig u e u r de d écem bre, et qui son t répandus su r toute sa peau
douce et polie.
X C V I . R oger eût pu la prendre pour u n e vraie statue d ’a l­
bâtre, ou du m arbre le plus p récieu x, attachée su r ce roc par la
m ain d’ un habile scu lp teu r, s ’ il n’eût pas aperçu distinctem ent
ses larm es cou ler su r les lis et les roses de ses jo u e s, tom ber en ­
suite en rosée su r sa go rge n aissante, et le zép h yr agiter sa che­
velure d ’or.
XCVII. E t com m e il con tin ue à fixer ses regard s su r les
beaux yeux d ’ A n géliqu e, il se rappelle sa B rad am an te. A lors
l'a m our et la pitié lui percent le coeur du m êm e coup ; à peine

�t;&gt;i

R O L A N D F U RIE U X .

peut-il retenir ses larm es, e t, suspendant le vol de son cou rsier,
d ’ un ton plein de dou ceu r, il d it à A n géliqu e : O belle ! vous ne
devriez porter d ’au tre chaîne que celle don t l'am o u r m ène atta­
chés ses esclaves !
X C V III. V o u s qui ne m éritiez ni cette in d ign ité ni aucun
traitem en t se m b la b le , quel est le cruel q u i , d a ns sa barbare
fu re u r, a pu m eu rtrir de ces in fâm es liens l’ ivoire de vos belles
m a in s ? A ce d isco u rs, A n g é liq u e devin t com m e u n ivoire très
b la n c, te in t d ’ un léger verm illon ; en se voyan t ainsi toute nue,
q u o iq u ’elle ne m on trât rien que de beau, elle eût voulu dérober
des appas que la pudeur oblige de cacher.
XCIX. E lle se serait couverte le visage avec ses deux m ains,
si elles n'eussent été attach ées au ro c h e r; m ais elle le cou vre de
ses larm es, que du m oins on n’ a pu lui ra v ir, et s’ efforce de tenir
ses regard s baissés : après quelques s a n g lo ts , d ’ une voix faible
et entrecoup ée, elle com m en çait à rép on d re, quand s’éleva un
gran d b ru it, qui se lit entendre dans la m er.
C . V oici v en ir le m onstre énorm e, m oitié caché sous l’onde,
m oitié deh ors. A vec la m êm e im pétuosité q u ’ un navire est
poussé dans le p o rt par un ven t v io len t du Nord ou du M id i,
l’ horrible bête s'avan ce vers la proie qui lui est offerte ; déjà le
m onstre n’est pas loin ; la belle A n g é liq u e, à m oitié m orte de
p eu r, n’ espère en nul secours qui puisse la rassurer.
C I.

R o g e r ne ten ait pas alors sa lance en arrêt ; m ais des

deu x m ains il en frap p ait l’o r q u e . J e ne sau rais m ieux com parer
ce m onstre qu ’ à u n e gran de masse qu i s’ a gite et qui se tourne ;
il n’ a de la form e d’ un anim al que la tê te; ses y e u x , ses d e n ts ,
q u i so rten t de sa gu e u le , son t com m e ceu x d ’ un san glier. R o ger
l’attein t su r le fro n t, entre les deux y e u x ; m ais il sem ble qu 'il
ne frap p e que su r du fer ou du m arbre.
C II. C om m e cette prem ière attaque ne lui a p oin t réu ssi, il
revient à la ch a rge, d an s l’espoir de plus de su ccès. L ’orq u e, qui
voit l'om bre des gran des ailes de ce coursier v olan t, s’étendant
çà et là su r la m er, qu itte une proie certain e qu i l’ attend sur le
riv ag e, et co u rt furieu se après u n e om bre vaine ; elle se met à
sa p ou rsuite, elle tourn e de côté et d ’autre. R o g e r se précipite sur
e lle, et porte des coups redoublés.
C III.

E t tel q u ’ un aigle se précipite du haut des airs, lo rs­

q u ’ il a aperçu une cou leu vre qu i ram pe sur l’ h e r b e , ou q u i,

�étendue au soleil su r u n roch er, s’occupe à lécher et à polir ses
écailles dorées, il se garde bien de l’attaqu er du côté où l'anim al
pourrait lui d ard er son venin ; m ais avec ses tran chan tes serres
ille saisit par d e rrière; il le frappe de ses a ile s , et l’em pêche
ainsi de se reto urn er et de le m ordre.
CIV. D e m êm e R og er frapp ait l’orqu e de sa lance et de
son épée, non sur le m useau arm é de dents terribles, m ais tan ­
tôt sur le d o s, tantôt su r la qu eu e, et tantôt su r les deux ouïes ;
dès que le m onstre se to u rn e, le ch eva lier ch an ge son attaqu e,
prend son te m p s , fond su r l u i , et s’élève dans les airs ; m ais
t o u s ses cou p s sem blent tom ber su r du ja s p e , et ne peuvent
entam er ses écailles im pénétrables.
CV.

C 'est ainsi que vers le tem ps p ou dreu x du m ois d ’août,

dans le m ois qu i le précède ou le m ois qu i le su it ( l’ un to u t
plein d ’ép is, l’autre plein de vin doux ) , on voit une m ouche
audacieuse s’ ach arner con tre u n m âtin ; elle lui pique tantôt les
yeu x, tan tôt le m useau ; elle vole con tin uellem en t a u to u r de
lui ; elle ne le quitte poin t. L e chien fait so uven t de colère c la ­
quer ses dents aiguës ; et si enfin il peut l’attrap er, la m ouche
paie d 'u n seul cou p la peine de sa tém érité.
CVI. L ’orqu e bat l’eau si fortem en t avec sa q u e u e , qu ’elle
en fait rejaillir des torrents ju s q u ’ aux n ues. R o ger ne sait plus
s’il vole dans les airs, ou s’ il n age dans l’eau ; souvent il v o u ­
d rait être su r la terre ferm e, car il crain t, s’ il est o b ligé de su p ­
porter encore longtem p s cette forte asp ersion , que les ailes de
l 'H ippogriffe ne se m o uillen t au p oin t de se voir réd u it à dé­
sirer vainem ent une chalou p e ou un esquif.
C V I I . I l prend don c un nouveau p a rti, et ce fu t le plus sage :
c’est de vaincre ce m onstre avec d ’autres arm es. Il veut l’éb lo u ir
par la splendeur du b o uclier e n c h a n té , q u ’ il tenait cou vert : il
vole au rivage , et pour ne pas en rendre victim e la dam e qui
était attachée su r le roch er, il lui m et au petit d o ig t l'an n eau
qui triom phe de tous les enchantem ents.
C V III. Je parle de l'ann eau que B rad am an te avait enlevé à
B runel p our délivrer son R o g e r ; c’est ce m ê me anneau q u ’elle
a en voyé dan s les Indes par M élisse p our arrach er son am ant
du palais d ’ A lcine : cette f é e , com m e je vous l’ai d it c i-d e v a n t,
par le m oyen de cet anneau m erveilleux délivra bien du m onde :

�elle le ren dit ensuite à R o ge r, q u i , depuis ce tem ps-là, le por­
tait tou jo u rs à son doigt.
C IX . D a ns cette circo n stan ce , il le donne à A n g é liq u e , dans
la crain te qu ’ il n’ em pêche la vertu de son é c u , et surtout de
peur qu’ il ne blesse ces beaux y e u x , qu i l’on t déjà fa it tomber
dans les rets de l’ am ou r. L e m o n stre , couvran t de son corps
dém esuré la m oitié de la m er, s’avance alors su r le rivage. Ro­
ge r s’y m et en e m b u sc a d e , lève le voile de son b o uclier, et il
sem ble qu ’ il ajoute au firm am ent u n second soleil.
CX. C es rayon s enchantés frappent les yeux du m o n stre, et
produisent leur e ffet o rd in aire. Qui a vu q u elqu efois une truite
ou une carp e flotter su r le dos dans une riv iè re , don t un rustre
a tro u b lé l’eau avec de la c h a u x , peut se rep résen ter ce monstre
h o rrib le, flottant renversé su r les flots écu m eu x . R oger ne cesse
de le frap p er de côté et d ’a u tr e ; m ais il cherche en vain à l’en ­
tam er.
CXI. A n gé liq u e le prie de ne pas perdre son tem ps à s’es­
crim er su r une écaille im pén étrable. A h ! de g r â c e , seigneur,
lui crie-t-elle en p le u r a n t, hâtez-vous de me délier, a va n t que
l’orque se ré v eille ; em m enez-m oi avec vous : noyez-m oi au
m ilieu de la m er, plutôt qu e de me laisser la proie de cette hor­
rible bête. R o ger, touché de ses ju ste s plaintes, à l’ instant la
d é lie , et l’enlève du rivage.
C X I I . F rappé de l’é p e r o n , le cou rsier frap pe aussitôt la
t e r r e , s’élance en l’a ir, et galope dan s les plaines du c i e l , en
em m enant su r son dos R o ger et A n gé liq u e en croupe : c ’est
ainsi qu ’ il priva l'orque d ’ un mets beaucoup trop frian d et trop
délicat p our elle. L e je u n e g u errier, pendant la r o u te , se re ­
tourn e vers cette b e lle , et im prim e m ille baisers, tan tôt su r son
s e in , tantôt su r ses yeux vifs et brillants.
C X III. Il renonce au dessein qu’ il a eu d ’abord de faire le
tour de l'E sp agn e : il d irige son vol au plus prochain r iv a g e ;
où la P etite-B retagne s'avan ce le plus dans la m er. Il y avait
dans cet endroit un petit bois planté de chênes to u ffu s , où la
plaintive P h ilom èle se faisait perpétuellem ent e n te n d re ; au
m ilieu étaien t un pré et une fo n ta in e , et de chaque côté de la
prairie s’élevait une colline so lita ire.
CXIV. C 'est là que l’ im patient R o ger arrête sa course a u d a ­

�cieuse ; c’est là q u ’ il descend su r le g a z o n , et qu’ il fait replier
lesailes de l’ h ip p o g r iffe , m ais non

celles du cou rsier de

l'am our, qui en avait de bien plus étendues. D escendu de ce
coursier v o la n t, q u ’ il regrette de ne pou vo ir se satisfaire! m ais
son arm u re le re tie n t; elle est un obstacle à ses désirs ; il f a u t ,
malgré lu i, q u ’ il songe aup aravan t à s’ en délivrer.
CXV. A la hâ t e , et ne sachant par quel bout s’y p re n d re , il
arrache toutes les pièces de son a rm u re ; il lui sem ble q u ’ il n’ a
jamais été si long à la q u itte r ; s’ il dénoue une a ig u ille tte , il en
noue deu x. M ais ce c h a n t, seign eu r, est déjà trop lo n g ; peutêtreil vous fatigue : d ifféro n s la su ite de cette histoire pour un
temps où elle vous sera plus agréable.

�CHANT X I.
Angélique se rend invisible. — Elle s'empare d'une j ument dans l'intention
de retourner en Orient. — Roger perd l'Hippogriffe. — Il croit voir Bra­
damante entre les bras d'un géant. — Il entre dans le palais d'Atlant.Roland, dans l'île d'Ébude, trouve Olympe exposée au monstre marin ; il
le tue. — Les habitants attaquent Roland. — Les Irlandais mettent tout
à feu et à sang dans cette île. — Roland reconnaît Olympe, et la tire du
rocher. — Obert, roi d'Irlande, en devient amoureux, et promet de la
venger du traître Birène. — Roland continue de chercher Angélique.

I. S o u ve n t le frein le plus faib le su ffit p our arrêter, au m ilieu
de sa course im p étu euse, u n généreux cou rsier ; m ais il est rare
qu e le m ors de la raison réprim e l’am oureuse furie d ’ un am ant
q u ’ irrite l'occasion de se satisfaire : tel un ou rs ne peut s’éloi­
gn e r du m iel dont le p arfum a frappé son od orat, ou d o n t quel­
ques go uttes on t déjà m ouillé ses lèvres.
I I . Q uelle raison serait cap able d ’ em pêcher R o g e r de s’en ­
ivrer des charm es de la belle A n g é liq u e , q u ’ il tien t toute nue
d an s un bosquet solitaire et d élicieu x? Il ne se so uvien t plus de
B ra d a m a n te , don t l’ im age était toujours si vivem ent empreinte
dan s son cœ u r ; et y p e n s â t-il, serait-il assez fou pour n égliger,
pour dédaign er la possession d 'u n si rare tr é s o r ?
I I I . L e sévère X é n o c ra te , en pareille c irc o n sta n ce , n'eût
pas été retenu plus que lu i. R o ger a déjà je té loin de lui son
écu et sa la n c e ; e t , dans son im p a tie n ce , il a rrach ait le reste
de son a rm u re , lorsque A n g é liq u e , abaissant les yeux avec un
p u diqu e em barras su r toutes ses beautés n u e s, aperçoit à son
d o igt le précieux anneau que B ru n e l autrefois lui avait dérobé
da n s A lb raq u e.

�I V . C et anneau était le m êm
e q u’ elle a va it apporté dans le
premier voyage qu ’ elle lit en F ra n ce avec son frè re , q u i, de son
côté , possédait la lance d ’or restée depu is entre les m ains d ’ A s­
tolphe le paladin ; c’est avec ce m êm e anneau qu ’ elle s’ était
moquée des enchantem ents de M augis, au perron de M e r lin , et
qu’ un jo u r elle avait tiré R olan d et plusieurs autres des prisons
de D ragontine.
V. C ’est avec ce même anneau qu ’elle était sortie in visible
de la tour où la reten ait u n m échant vieillard ; m ais pourquoi
vous redire toutes ces m e rv e ille s, pu isqu e vou s les savez aussi
bien que moi ? B run el p arvin t à le lui en lever ju s q u e su r e lle ,
pour plaire à A g r a m a n t, qu i désirait s'en voir possesseur :
depuis ce tem ps, la fortu n e lui avait to u jo u rs été c o n tra ire , et
l'avait enfin dépouillée de ses états.
VI.
M aintenant qu ’elle l’aperçoit à son d o ig t , ainsi que je
vous l’ai d i t , elle est si saisie de jo ie et d ’é ton n em en t, q u e , se
croyant d'abo rd abusée par un son ge, elle en cro it à peine et sa
main et ses yeux ; elle le tire adroitem ent de son d o ig t , le m et
d
an
sa b o u c h e , e t , plus prom pte qu ’ un écla ir, disparaît aux
yeux de R o g e r : ainsi le soleil se dérobe sous le voile d ’ u n épais
nuage.
VII.

R o ger cep en dant rega rd ait to ut autour de lu i, et fait

cent tours com m e un frénétiq ue ; m a is , dès q u ’ il se rappelle
l'anneau, il dem eure co n fu s, in terdit, il m aud it son im prudence,
et accuse A n gé liq u e d’ in g ra titu d e , de p erfid ie, d ’acqu itter par
une telle n oirceur le service qu ’ il lui a rendu.
V III.

Ingrate b e a u té , d is a it-il, est-ce d o n c là le prix que

tume don nes? tu as m ieux aim é dérober cet ann eau que de le
recevoir de ma m ain. Que ne me l’as-tu demandé? Je te donne
non-seulem ent cet a n n e a u , m ais cet é c u , ce cou rsier ailé et
moi-m êm e : dispose de moi à ton g r é ; seulem en t ne me cache
pas la vue de ce beau visage. T u m’entends, cru elle, je le sais, et
tu ne veux pas me répondre.
IX . E n se plaign an t ainsi, il to u rn a it a u to u r de la fon tain e,
en m archant à tâtons, com m e un aveugle. O h que de fois il c ru t
tenir A n g é liq u e, et n’em brassa qu ’ une om bre v a in e ! L ’ in g ra te ,
qui était déjà loin de l u i , ne cessa de m archer que lo rsq u ’elle
fut arrivée à une gran d e et spacieuse c a v e r n e , située au bas
d ’une m on tagne, où elle trouva quelque secours contre la faim .

�X.

U n vieux p a s te u r , qu i a va it un grand

troupeau de

ju m en ts, h abitait cette som bre dem eure; ces anim aux paissaient
l’ herbe tendre d a n s cette v a llé e , le lo n g de frais ruisseaux.
A droite et à gau ch e de la caverne il y avait des étables où ils
se m ettaien t à l’ abri de l’ard eu r du m id i. A n géliq u e passa u ne
bon ne partie du jo u r dans cet asile sans être vue de personne.
X I.

S u r le soir , se trou van t rafraîchie , et qu an d elle crut

s'être assez re p o s é e , elle s’enveloppa d ’ un vêtem ent grossier,
bien différen t de ces riches et b rillan tes étoffes, variées de toutes
cou leu rs, q u ’elle avait toujours portées; m ais cet habit si humble
ne pu t faire q u ’elle ne sem blât une belle et noble dam e.
X I I . Q u ’on cesse de vanter P h ilis , N érée, A m a r y llis , ou la
légère G a la té e ; aucun e d ’elles (n e vous en d é p la ise , ô T ity re et
M élib é e), n’était aussi belle qu’ A n g é liq u e . P arm i toutes ces
ju m e n ts , la belle ch o isit celle qui lui p a ru t la m e ille u re, et
aussitôt il lui vin t la pensée de s’en retourner dans l'O rien t.
X III. C ependant R o g e r, après avo ir longtem ps a tte n d u ,
dans l’espérance de la voir rep araître, a ya n t enfin reconnu trop
tard son e rre u r, et qu ’ A n géliqu e était trop éloignée pour l’en­
tendre , retourne à l’ en d roit où il avait laissé ce coursier
accou tu m é à voyager au ciel et su r la terre; m ais il trouva qu 'il
avait rom pu son m o rs , et qu ’ il venait de prendre un libre essor
dans les airs.
XIV.

L a perte de ce cou rsier ailé ven ait m al à propos

s’ ajouter à l’a u tre m alheu r : il n’ y fu t pas m oins sensible qu ’ à
la trom perie d ’A n g é liq u e ; m ais ce qu i l ' a fflige plus que toute
ch o se , c’est la perte de son a n n e a u , de cet ann eau si p ré c ieu x ,
m oins encore p ou r la puissance qui est en l u i , que parce que
c’était un don de sa dam e .
X V.

Pén étré d’ une do u leu r e xtrê m e , il rem et sa cuirasse

su r son d o s, et son bouclier à ses épaules : ensuite, s ’éloignant
du rivage de la m e r , il s’ avance, à travers des gazon s fle u r is ,
vers u ne vallée sp a cieu se, où il a perço it un chem in large et
b a t t u , qui traversait une hau te et som bre forêt : il n 'avait pas
m arché lo n g te m p s, lorsqu’ à d ro ite, et où cette forêt était le
plus é p a is , il entend un gran d b r u it ;
XVI . Il entend un gran d b r u it , un b ru it e ffra y an t d ’arm es
qui se choquen t ; il s'avan ce au travers des b u isso n s, et aperçoit
deux gu erriers qui se battent dans un lieu étroit et se r ré , et

�qui se ch argen t avec fu re u r et sans q u a r tie r, ne re s p ira n t, je
ne sais p our quel s u j e t , que la plus cru elle vengeance : l’ un est
u n géant d’ un aspect te r r ib le , l'autre a l’air d ’ un brave et loyal
chevalier.
X V I I . Ce d ern ier se défend avec son épée et son é c u , en
voltigeant au to u r de son ad versa ire, pour éviter les pesants
coups d 'u n e m assue qu e le géant ne m anie qu ’à deux m a in s;
son cou rsier est étendu sa n s v ie , au m ilieu du chem in : R o ger
s'arrête p our con sid érer ce com b at; un secret sentim ent l’in té­
resse en faveu r du c h e v a lie r , et il désire qu ’ il rem porte la
victoire.
X V III.

Non que pour cela i l lui porte secours ; il se tie n t à

l’é ca rt, et attend l’événem ent du c o m b at, quand tout à coup le
géant levant son énorm e m a ssu e , la décharge à deux m ains sur
le casque de son ad versa ire, qui cède à la violence du coup ; le
voyan t alors étendu sans co n n a issa n ce , il délace son casque
pour lui d o n n er la m o rt, et découvre son visage à R oger.
XIX . R o g e r à l'in stan t a reconnu les traits de sa douce et
belle, de sa chère et fidèle B radam an te; c’ est elle q u ’ il voit dans
le g u e rrie r, à qui ce géan t cruel veu t arrach er la vie. S u r-le cham p il s ’élance l’épée nue à la m a in , et le d éfie ; m ais ce
bru ta l , qui ne se soucie pas d’ un nouveau co m b a t, pren d d a n s
ses bras la daine évanouie ;
XX. Il la charge su r ses ép au les et l’ e m p o rte , com m e un
loup enlève un petit agn eau, ou com m e un aigle saisit d an s ses
serres recou rbées une colom be ou to u t autre oiseau. R oger
voit com bien son secou rs est pressant ; il co u rt de toutes ses
forces après le ra visseu r; m ais le géant va si vite et fait de si
gran d s p a s , que R oger le su it à peine des yeu x .
XXI. C ’est ainsi qu e, l’un en fu y a n t , et l’autre en pou rsui­
vant , par une ro u te étroite et o b s c u r e , qui s’élargissait peu à
peu, ils arrivèren t à une grande prairie qui était à l’extrém ité du
b ois. M ais c'est assez vous parler d ’eux ; retournons au paladin
R o lan d qui vien t de je te r au fond de la m er l’ arm e terrible que
portait jad is le roi C im o sc o , p our q u ’elle ne reparaisse jam ais.
X X I I . C ette précaution fu t bien in u tile ; car l'im placable
ennem i de la race hum aine qui avait inventé cette arm e su r le
m odèle de la fou dre qu ’on voit ou vrir la n u e p ou r frap per la
te rre , invention qui n'a pas été m oin s funeste que lo rsq u ’il

�séd uisit Eve avec u ne pom m e, la fit retrou ver par u n m agicien,
vers le tem ps de nos derniers a ïe u x , ou peu de tem ps aupa­
ravan t.
X X III.

C ette m achine in fe rn a le, ressaisie par

enchantem ent

sous plus de cen t brasses d ’e a u , où elle avait été cachée pen­
dan t plusieurs s iè c le s , fu t d’ abord portée chez les A lle m a n d s
qui en firent diverses expérien ces, et le dém on su t si bien aigui­
ser leur esp rit, p our notre m a lh eu r, qu ’ ils parvinrent à en re­
trou ver l’ usage.
XXIV. L 'I ta lie , la F rance et tous les habitants des autres
royaum es de l’ E u r o p e , on t appris depuis ce funeste se cre t; les
u n s ren d en t l’airain liq u id e dan s des fou rn aises ard e n te s, et le
co u len t dan s des cylin d res c r e u x ; les autres percent le fer, et
fo n t des instrum ents plus g ran d s ou plus petits, plus légers ou
p esants. On les appelle fa u c o n n e a u x , fu sils ou ca n o n s , canons
sim ples ou doubles.
XXV. Je les entends nom m er arquebuses, m ousquets, cou le u­
v r ines, selon qu’ il plaît à leur in ven teur : cela brise le fer, réduit
le m arbre en poudre e t s’ ou vre partout un libre passage: renvoie,
ô m alheureux s o ld a t ! renvoie toutes tes arm es à la fourn aise et
m êm e ton épée, ou renonce au m étier de la gu erre, si tu ne veux
ch a rger désorm ais tes épaules d’ un fu sil ou d ’ une arqu eb use.
XX VI. O sacrilège et abom inable in v e n tio n ! com m en t astu pu trouver accès dans le c œ u r de l’ hom m e? par to i, ce que
la glo ire m ilitaire a de plus éclatan t est détruit : par t o i, le
m étier des arm es est sans h o n n e u r; par to i, la v aleu r et le
cou rag e devien n en t in u tile s ; le plu s lâche est souvent l’ égal du
plus intrép ide : par toi, la bravou re et l’audace ne peuvent plus
se m esurer d ans les com bats.
X X VII. P a r toi on t déjà péri et périront encore bien des
prin ces et des chevaliers, avan t q u ’on voie la fin de c e t t e guerre
qui a coûté ta n t de p leurs à l'E u ro p e et su rtou t à l’ Italie; et si
je vous l’ai d i t , je n’ ai d it que la v é r ité , l’ a u teu r de cet abom i­
nable engin a surpassé en noirceur et en m align ité tout ce que
le m onde a ja m ais p rodu it de plus
XX V III. E t je su is con vain cu
châtim ent d ’ un si grand c rim e , a
dans le plus profond des abîm es, à

cruel et de plus m échant.
que D ie u , pour éterniser le
précipité cette âm e m audite
côté du m audit J u d a s; mais

revenons au chevalier qui a tan t d 'im p atien ce de se rendre à

�l'île d’ E b u d e , où de je u n es et délicates beautés son t données
en pâ ture à un m onstre m arin.
XXIX. M ais plus le paladin m ontre d ’ im p a tie n ce , m oins il
semble que le ven t en a it; q u ’ il sou ffle à droite ou à gauch e ou
même en p o u p e , c’est to u jo u rs si faiblem en t que le vaisseau
n'avance gu ère ; d’ autres fois il est si con traire, que le vaisseau
est obligé de reven ir su r ses pas ou de se d étourner et de vogu er
au nord.
XXX.

C 'é ta it la volonté du ciel que R o lan d n’a rriv ât pas à

Ebude avan t le roi d ’ Irland e, afin qu ’ il pû t ven ir plus aisém ent
à bout des choses que je vous raconterai bien tô t. T â c h e , dit le
com te à son p ilo te , de g a gn er le nord de l'île ; tu pourrais
encore je te r l’ ancre ici ; don ne-m oi ta c h a lo u p e , je veux seul
descendre su r ce rivag e.
XXXI. Je veux encore que tu me donnes le plus gros câble,
et l’ ancre la plus gran d e de ton vaisseau. Si je com b ats le
mon str e , je te ferai voir l’ usage que je saurai en faire. Il fait
donc, je te r la chaloupe en m er avec to u t ce qui est nécessaire à
son dessein : il laisse toutes ses arm es dans le vaisseau , hors
son épée, et seul ensuite il se d irige vers le roch er.
XXXII. I l se m et à ram er lui-m êm e , le dos tourn é à l’ en ­
droit où il veut a border, à la m anière des écrevisses lorsqu'elles
quittent la m er, ou les m arais pour se ren dre su r le rivage.

C’était à l'h eu re où la belle A u r o r e , au gran d regret du ja lo u x
T iton, étale sa blonde chevelu re aux regard s du soleil qu i se
lève à demi et se tien t encore à dem i caché sous l’ ho rizo n .
X X X III. L orsque le paladin n’est plus éloigné du roch er
que de la distance où u n e pierre peut être lancée par un bras
n e rv e u x , il c ro it enten d re u ne voix plaintive et m ouran te qui
frappe son o r e ille ; il se retourne vers la g a u c h e , et portant ses
regards su r le bord de la m er, il aperçoit u n e fem m e nue
com m e au jo u r de sa naissance, liée à un tron c d ’ arbre, et don t
les dern iers flots venaient baign er les pieds.
XXXIV. C om m e elle est encore loin de lui et q u ’elle tien t sa
tête b a issé e , le com te ne peut la recon n aître; aussitôt il force
de ra m e s; il s’a p p ro c h e , im patient de savoir qu i elle e st; m ais
l’ instant m êm e, il entend m u gir la m er et re ten tir les forêts
à
et les ca v e rn e s; les ondes se g o n flent, et tout à cou p le m onstre
paraît, qui de son vaste poitrail sem ble cacher la m er.

�XXXV.

D e m êm e qu ’ un b r o u illa r d , portant la pluie et la

tem pête dans ses flan cs , s’ élève du fond d ’ une hum ide vallée,
et répandu su r toute la terre com m e une n uit o b s c u r e , semble
avoir étein t le jo u r , ainsi nage ce m o n stre, dont le corps
cou vre u n si gran d espace de la m er, qu ’on p ou rrait d ire qu’ il
l’occupe tout entière. L es ondes frém issent : R oland , recueilli
e n lui-m êm e, le regard e fièrem en t, et ne s ’ ém eut ni ne change
de visage.
XXXVI.
E t résolu à p ou rsuivre le dessein qu ’ il a form é, il
s’avance p ro m p te m e n t, et v ou lan t tout à la fois et défendre
cette fem m e et attaqu er le m o n stre , il vien t se placer avec son
e sq u if entre l’orq u e et la victim e , e t , laissant son épée dans le
fo u r r e a u , il prend en m ain l’an cre et le câ b le , et attend ce
m onstre horrible avec un cou rage inébranlable.
XXXVII. A ussitôt que l’orqu e se fu t approchée, et qu ’ elle eut
découvert non loin d ’elle R olan d dans sa ch alou p e, elle o u v re ,
p our l’en g lo u tir, une si énorm e gu eu le, qu ’ un hom m e aurait pu
y entrer à cheval ; R oland pousse au m on stre, se plonge dans sa
gu eu le avec son c â b le , son a n c re , et si je ne me tro m p e , avec
sa n a ce lle; puis il enfon ce l’ancre d an s le palais du m onstre et
dans sa langue épaisse.
XX X V III. D e sorte qu ’ il ne peut ni hau sser, ni baisser ses
horribles m â ch o ires; ainsi ceux qui travaillen t le fer dans les
m in es soutiennent la terre, à m esure q u ’ ils avancent, de c r a i n t e
qu ’elle ne s'affaisse su r eux pendant q u ’ils ne son t occupés que
de leurs travau x : telle est la distance d ’ une des pattes de l’ancre
à l’ autre, que R o lan d ne peut qu ’ en s’élan çan t attein dre à celle
d ’ en haut.
XXXIX.

R o lan d s’étan t a ss u ré , par le m oyen de cet é t a i,

qu e l'o rq u e ne peut plus ferm er la g u e u le , tire son é p é e , et
frap p e d’ estoc et de taille d an s cette obscure c a v e r n e , tantôt
d ’ un c ô té , tan tôt d ’ un a u tr e ; et com m e une citadelle se d é ­
fend quand les ennem is on t pénétré dans ses m u r s , ainsi
l’orque se défen dait du paladin qu ’elle avait dans sa gu eule.
XL. V ain cu e par la d o uleu r, tan tôt elle s’élance au-dessus
de la m er, en décou vran t ses vastes flanc s, et son dos écailleux,
tantôt elle s’y abîm e, en rem ue le fond avec son énorm e ventre,
et en fait ja illir le sable. L e paladin de F r a n c e , voyan t que
l’eau le g a gn ait avec trop d ’ a b o n d an ce, se jette à la n a g e , en

�laissant l’ancre fixée dans la gu eule du m o n stre , et prend en
main le câble qui y est attaché.
X L I . C ’est ainsi qu ’ il gagn e prom ptem ent le r iv a g e , et dès
qu'il a mis pied à te r r e , il tire à lui cette ancre q u i , avec ses
deux p a tte s , serrait étroitem ent les m âchoires du m onstre ; et
d’ un bras dont la vigu eu r est sans égale, d ’ un bras qui fait plus
d’effet en un seul coup qu ’ un cabestan ne sau rait en faire en
dix, il con train t l'orque à su ivre le cordage.
X L I I . E t de m ême qu ’ un taureau sauvage q u i, to ut à coup,
sent ses cornes saisies d’ un lien , s’ a g it e , sa u te de côté et
d’a u tr e , s’é lè v e , se couche sans pouvoir se soustraire au nœ ud
qui le retient, de m êm e l’ orque, tirée p a r la force irrésistible de
ce bras hors de son antique séjour, su it le câ b le , et fait en vain
m ille sau ts, m ille tours, pour se dégager.
X L I I I . L e san g sort en si gran de abondance de sa g u e u le ,
que cette m e r , en ce jo u r , pou rrait être appelée la m er ro u ge.
Q uelquefois l’orque frappe les flots avec tant de v io le n c e , que
vous les verriez s’entr’o u v rir ju s q u ’au fond ; d ’autres fois, elle les
fa it re ja illir ju s q u ’aux n u e s, et la lum ière du soleil en est
o b sc u rcie ; la ru m eu r qu ’elle excite fa it reten tir les fo rê ts , les
m ontagnes et les plus lointains rivages.
XLIV. L e vieux P r o té e , en enten d an t ce b ru it affreux , sort
de sa g ro tte , s'élève su r la su rface des o n d es, et com m e il voit
R o lan d errer et sortir de la gu eule de l’o r q u e , et tirer sur le
rivage ce m onstrueux poisson, ou blian t alors de rassem bler son
troupeau épars, il s'en fu it à travers l’ O céan ; et le tu m u lte s’ a c ­
croît à un tel p o in t, que Neptune lui-m êm e fait atteler ses dau ­
phin s à son ch a r, et prend la fuite en Ethiopie.
XLV. I n o , toute en p le u rs, portant à son cou M élicerte, et
les N éréides avec leurs cheveux épars, G la u cu s, les T rito n s, tous
les dieux m arins courent de côté et d ’autre p our se sau ver, et ne
saven t où se réfu gier. R o lan d tire enfin le m onstre su r le rivage,
et n’a plus besoin d ’em ployer contre lui to ute la vigueu r de son
b ras; car les efforts de l’o r q u e , et la fatigue qu ’ elle a essuyée
l’avaient fait m o u r ir , avan t m ême qu ’elle eût touché le
sable.
XLVI.

L es habitants de l’île étaient accou ru s en grand

nom bre, p our voir cet étran ge com b at : aveuglés par une su p er­
stition rid icu le , ils regard aien t com m e un sacrilège une si sainte

�action : ils disaient que c’ était d e nouveau attirer su r eux la
colère et la vengeance de P ro tée ; que ce dieu enverrait sur la
terre son trou p eau m a r in , et ne m an querait pas d e r e n o u v e le r
l ’ancienne g u e rre ;
X L V I I . Q ue partant il v a la it m ie u x dem an der la paix à ce
dieu ir r ité , avant q u ’ il a rriv ât p is , et que le plus sûr m oyen de
le fléchir était de précipiter dans les flots cet audacieu x. D e
m êm e que la lum ière d ’ un flam beau se com m u n iq u e à un autre,
et em brase bien tôt to u t u n e co n tré e ; ainsi se répand d ’un
cœ u r à l’ au tre cet a veugle re sse n tim e n t, ce désir de p r é c ip ite r
R o la n d dans les flots.
X L V I I I . L ’ un s’ arm e d’ u ne fron d e, l’ autre d ’un a rc, celui-ci
d’ une épée ou d'un e lance, to u s descendent su r le riv ag e, et par
d errière, par d e v a n t, de lo in , de près et de tous c ô té s , et de
toutes leurs forces, ils attaqu en t R o lan d . L e paladin s'étonne et
s'ind ign e de la b ru talité et de l’ in gratitu d e de ces barbares : il
se voit o u trag é p ou r a vo ir m is l’orque à m o r t, lorsqu'il n’ en
atten dait que g lo ire et reconnaissance.
X L I X . M ais com m e l’ours que des R u sses ou des L ith u an ien s
con du isen t dans les fo ire s , redoute si p e u , en passant dans les
r u e s , l'aboiem en t im portun des petits c h ie n s , qu ’ il ne daigne
seulem ent pas les v o ir; tel R o lan d dédaign e ce peuple grossier,
c ar il sait que d’ un souffle il pou rrait aisém ent écraser toute
cette can aille.
L . A peine s’ est-il tourn é vers eu x , D uran dal à la m ain, q u ’il
se fa it faire place. Ce peuple insensé s’ était im agin é que ce gu er­
rier ferait peu de ré sista n ce , parce qu ’ il ne lui voyait ni c u i­
rasse su r le dos, ni b o u clier à la m ain , ni aucun e autre arm ure ;
il ign orait qu e de la tête aux pieds le paladin avait la peau plus
dure que diam an t.
L I . M ais R o lan d peut faire aux autres ce qu’ il n’ est pas
perm is a u x autres de lui faire. I l en tue tren te; il ne porta ce ­
pendant que dix c o u p s , ou gu ère plus : bien tôt il en a débar­
rassé to u t le r iv a g e , et déjà il s’avancait pou r rom pre les liens
de la dam e, lorsqu’ un nouveau b ru it et de nouveaux cris firent
reten tir le rivage d’ un autre côté.
L II. P e n d a n t que le paladin ten ait les b a r b a r e s occupés de
ce c ô té , les Irla n d ais avaient fait une descente dans plusieurs
parties de l’ î l e , san s aucun e opposition , et m assacraient sans

�pitié tout ce qu ’ ils ren co n traien t su r leurs pas ; soit ju stic e , soit
cruauté, ils ne regard aien t ni à l’ âge ni au sexe.
LIII. L es habitan ts ne firent qu’ une très-faible résistan ce,
tant parce qu ’ ils étaient en petit nom bre dans cette petite île ,
que parce qu ’ ils fu ren t surpris à l’ im proviste et que d’ ailleurs
c’étaient gens de peu de valeu r ; to ut leur bien fu t saccagé, leurs
maisons b rû lé e s, les m urs détruits ju s q u ’aux fon d em en ts, le
peuple é go rgé, e t il ne resta pas une seule personne en vie dans
toute l'île.
LIV.

R o lan d qui ne s’ intéresse gu ère à ce gran d b r u it , à ce

ma ssa c re , à ce d é sa stre , s’approche de celle q u i, su r ce rocher
sté rile , avait été destinée à être la proie de l’o rq u e; il regarde
et croit reconnaître la jeu n e fille ; plus il s’ a v a n c e , plus il croit
voir O ly m p e ; o u i , c’est O lym pe elle-m êm e, qu i a reçu cet
indigne prix de sa fidélité.
LV. M alheureuse O ly m p e , après l'o u trage qu ’ elle a reçu de
l’a m o u r, la fortu n e cru elle l’a livrée aux corsaires q u i, le m ême
jo u r , l’on t em m enée à l’ île d’ É bude. E lle recon n aît bien le
c o m te , dès qu ’ il s’ approche du rocher, mais com m e elle est nue,
elle tien t la tête b a issé e , et, loin de lui parler, elle n’ose m ême
lever ses regards su r lu i.
LVI. R oland lui dem ande quel fun este événem ent a pu la
conduire dans cette île , elle qu ’ il avait laissée avec son épou x,
au com ble de ses vœ ux. H élas ! seign eu r, lui répon d it O ly m p e ,
je ne sais si je dois vous rem ercier de m ’avoir arrachée à la
m o r t , ou m’affliger que votre bras victorieux n’ait pas laissé
s’achever a u jo u rd ’ hui ma m isère.
L V I I . N éanm oins je vous dois de la recon n aissance d ’ avoir
em pêché que je ne périsse d ’ un genre de m ort aussi c ru e l;
certes, ma m ort aurait été trop a ffreuse, si j ’ eusse été la pâture
de cet horrible m onstre ; m ais je ne puis vous rem ercier de m’ em­
pêcher de m o u r ir, quand la m ort seule peut finir ma m isère.
Que j ’aurai de grâces à vous ren d re, si, périssant de votre m ain,
vous pouvez m ettre ainsi un term e à tous mes m alheurs !
LVIII.
E lle lui raconte e n s u ite , avec un torren t de la rm es,
de quelle m anière son époux l’a tr a h ie , com m ent il l’ a laissée
endorm ie dans cette île d é s e r te , et com m ent ensuite des c o r­
saires l’ ont enlevée. Pen dant qu ’ elle p a rla it, elle se re to u rn a it
u n p e u , et se m ettait dans la m ême attitude que les peintres et

�les scu lp teurs nous représentent D ian e dans une fon tain e,
je ta n t de l’ eau su r le fro n t d ’ A ctéon .
L I X . O lym p e cherche à cacher son sein et ses secrètes
, m oins inquiète de laisser voir les charm an ts c o n t o u r s

b e a u té s
de

son dos et de ses reins. R o lan d est im p atien t de v o ir entrer

son vaisseau dans le p o r t, pour co u vrir de qu elques

v ê te m e n ts

celle don t il vien t de briser les chaînes. P en dan t q u ’ il s’occupe
de

ce s o in , O bert a r r iv e , O b e r t, roi d ’I r la n d e , qui venait

d ’apprendre que le m onstre m arin é ta it étendu m ort sur le
riv ag e,
LX. E t qu ’ un c h e v a lie r, en n a g ea n t, était parvenu à lu i
attach er dan s la gu eu le une ancre très-forte, avec laquelle il
l’avait ensuite tiré à lui su r la rive , com m e l’on rem orque un
navire contre le cou ran t. Ce p rin c e , pour s’assurer de la v é r i t é
de ce qu ’on lui avait d it , était accou ru dans ce lie u , tandis que
de toutes parts ses gens b rû laient et d étruisaien t l’ île d ’ Ébude.
LX I. Q uoique R o lan d fû t to u t cou vert de su e u r et de s a n g ,
de ce sang im p u r dont il s'était s o u illé , au so rtir de la gueule
de ce m o n str e , où il était entré to u t e n tie r , le roi d ’Irlande
ne laissa pas de reconnaître en lui le c o m te ; d ’autan t mieux
q u ’aussitôt en apprenant la nouvelle de cet étran ge c o m b a t, il
avait ju g é que R oland seul était capable d'un tel exp loit.
LX II. Il le c o n n a issa it, parce q u ’il a va it été élevé com m e
en fan t d ’ hon neu r à la c o u r de F ra n c e , et il n’y avait q u ’ un a n
qu ’ il en était p a r t i, pour prendre la cou ron n e que son père lui
avait laissée par sa m ort ; il avait vu et entretenu le com te tant
de fois, q u ’ il ne les com p tait plus. Il ôte don c prom ptem ent son
c a s q u e , et accourt p ou r l’em brasser et lui faire fête.
LX III.

L e paladin ne fu t pas m oins enchan té de revoir le

p r in c e , que ce dern ier n’eut de plaisir à revoir R olan d ; après
qu ’ ils se fu re n t encore em b rassé s, R o lan d raconte à O bert la
trahison que cette jeu n e et aim able dam e a e ss u y é e , le nom de
son auteu r, de ce perfide B irèn e, qui au rait dû , m oins que tout
autre , s ’en ren dre coupable.
LXIV. Il lui d étaille les preuves q u ’elle lui a tant de fois
données de son a m o u r ; com m en t elle a perdu pour lui ses
p a re n ts, ses é ta ts ; com m en t en fin elle vou lait m ourir pour
l’am ou r de lui. L e com te assure qu ’ il a lui-m ê me été témoin
d ’ une partie de ce q u ’ il a v a n c e , et qu ’il peut en faire un fidèle

�récit. Pendant ce d is c o u r s , les beaux yeux de la belle O lym pe
étaient baignés de pleurs.
lxv.

Son beau visage alors était tel que le ciel a coutum e de

se m ontrer en certain s jo u rs de p rin te m p s, lorsque la pluie
tombe su r la te rr e , et que le soleil tout à coup entr’ouvre le
voile des nuages qui l’entourent; de m ême aussi que le rossignol
fait alors en ten d re, sous le vert feu illag e, ses aim ables chants ,
tel l’am our baign e les plum es de ses ailes dans les belles larm es
d’ O lym pe , et se plaît

à

leur douce clarté.

l x v i.

C ’est dan s le feu de ces beaux yeu x qu 'il allum e un
trait doré ; c’est dans le petit ruisseau qui cou le entre les lis et
les roses de son te in t, qu ’ il en refroid it la pointe , et, dès qu ’ il
est tr e m p é , aussitôt il le lance avec violence con tre le je u n e
p rin c e , que ni son é c u , ni sa c u ira s s e , ni son arm ure toute de
fer, ne peuvent ga ra n tir du coup. P en dan t qu 'il s’arrête à con ­
tem pler ces yeux et cette c h evelu re, il se sent percer le cœ u r, et
ne sait d ’où le trait est ven u.
l x v ii.
Les beautés d ’O lym pe étaien t des plus rares ; nonseulem ent son f r o n t, ses y e u x , ses jo u e s , ses c h e v e u x , sont
pleins de ch arm es, ainsi que sa bo uch e, son n ez, ses épaules et
sa g o rg e ; m ais lo rsq u 'o n ose descendre plus bas que son beau
sein , et con tem p ler ce que cache sa r o b e , on y d écou vre tant
de p erfectio n s, que rien peut-être dans la nature ne peut égaler
tan t d’attraits.
LX V III. Ils su rp assaien t la neige n ouvelle par leur b la n ­
c h e u r ; ils étaien t plus doux que l’ ivoire au to u ch er. Sa gorge
doublem ent arrondie avait la cou leu r du lait, tel q u ’on le prend
dans u ne corbeille de jo n c s : elle é ta it séparée par un petit e s­
p a ce , sem blable à ces vallons o m b ra g é s, situés entre de petites
collin es, rian tes dans la belle saison , et qu e l’h iv e r vient c o u vrir
de neige.
LXIX. L es fla n cs relevés d’O ly m p e , ses belles hanches , ses
cuisses blan ch es, son ventre plus poli, plu s b rillan t que la glace
d ’un m ir o ir , paraissaient l’œ uvre de P h id ia s , ou d’ u ne main
plus habile encore. Je devrais vous parler aussi de ces beautés
qu’ elle essaie en vain de c a c h e r; m ais il me su ffit de vous dire
que de la tête aux p ie d s , on voit en elle tout ce qu ’on peut voir
de plus beau.
L XX.

S i, dans les vallées de m ont Id a, O lym pe eût été vue du

�berger p h rygien , je ne sais si V én u s m êm e eût rem porté le prix
de la beauté, qu oiq u 'elle surpassât les autres déesses : peut-être
P a ris n’ eût-il pas été dans Sparte violer les droits de l’ hospi­
ta lité : A h ! M énélas, eût-il d i t , gard e ta chère H élèn e, la belle
O lym p e su ffit à mon bonheur.
lxx i.

Si elle avait été à C ro to n e, lo rsq ue Z eu xis vou lut faire

u n e sta tu e , qui devait être placée dans le tem ple de J u n o n , et
q u e , v ou lan t lui don ner la plus rare p e rfectio n , il ra sse m b la
tan t de belles n u e s, pour em p ru n ter de chacune d’elles ce
qu ’ elles avaien t de plus p arfait, il n’eût pas eu besoin d ’ un autre
m odèle que du corp s d ’ O ly m pe ; pu isqu e toutes les beautés
étaien t réunies dans sa personne.
L X X I I . Non , je ne peux croire que B irène eût ja m a is vu
ce beau corp s sans v o ile ; il n’eût ja m ais été assez cruel pour
l’aband on n er dans ce désert. E n fin , O bert en devin t si éperdu­
m ent am oureux qu ’ il ne put cacher sa passion. Il s’empresse à
la consoler ; il lui fa it espérer que les m alheurs présents qui
l’accablen t seront bientôt su ivis de la plus douce félicité.
L X X I I I . Il lui prom et d ’a ller avec elle en H o lla n d e , afin de
la réta b lir dans ses é ta ts, et qu e, ju s q u ’à ce qu ’ il ait tiré de ce
tra ître , de ce parjure B irè n e , la plus ju s t e , la plus m ém orable
v e n g e a n c e , il ne cessera d’em ployer con tre lui toutes les forces
d e l’ Irla n d e , et le plus prom ptem ent qu ’ il lui sera possible.
C ependant O bert fait chercher dans toutes les m aisons quelques
robes et quelques habits de fem m e.
LXXIV. Il ne fa llu t pas sortir de l’ île pour en tr o u v e r ; tant
d ’ in fortu n ées qui avaien t été la pûture de ce m onstre avide en
a vaien t laissé chaque jo u r. O bert, sans beaucoup de recherche,
en trou va un gran d nom bre de toutes les sortes : il en fait vêtir
O ly m p e , regrettan t toutefois de ne pouvoir la parer com m e il
l’eût désiré.
L X X V . M ais ni la plus belle s o ie , ni l’or le plus fin qu ’aien t
ja m ais tissu les industrieux F loren tin s, ni la plus riche broderie
qu i ait jam ais été fa ite , quelque a r t , quelque tem p s, quelque
soin qu ’ on y ait em ployé, fû t-ce m êm e les ou vrages de M i n e r v e
et du dieu de L e m no s , ne lui auraient paru dignes de parer
O ly m p e , ni de cou vrir ces m em bres si beaux que le prince , à
chaque in stan t, se les retrace m algré lui.
LXXVI.

C et am ou r d ’O b ert pour la com tesse fit gran d plai­

�sir au p a la d in , et p our p lu s d’ une ra iso n ; outre qu ’ il est p ou r
lui un sûr g a ra n t que ce prince ne laissera point le traître
Birène s’ en a ller im p u n i, il le d é liv ra it lui-m êm e d’ un soin pé­
nible et o n é re u x , car il n ’était point descendu dans cette île
pour servir O lym p e, m ais p ou r secou rir A n g é liq u e, en cas qu ’ il
l'y eût trouvée.
LXXVII.
Il ap p rit bientôt qu ’ elle n ’y était p a s , m ais il ne
peut s’ assurer si elle n’ y a point été, parce que de tous les habi­
tants de l’île aucun n’est échappé à la m ort. L e jo u r s u iv a n t, ils
quittent le port, et partent tous ensem ble en corp s d’ arm ée ; le
paladin les accom p agn a ju s q u ’en I r la n d e , parce que c’ était son
chemin p our revenir en F ra n ce .
L X V I I I . A peine s’arrêta-t-il un jo u r en Irla n d e ; toutes
les prières furen t in utiles p our l’y reten ir plus lo n g tem p s;
l’am our q u i le fait voler à la recherche de sa dam e, ne lui p er­
met pas d’y rester davantage : il p a rt, en recom m andant d’ abord
Olympe au r o i, et en lui rappelan t de ten ir ses prom esses, ce
qui n’ était pas n écessaire, car ce prince lit beaucoup plus que le
comte ne lui dem andait.
LXXIX. E t en e ffe t, en peu de jo u rs il lève u ne a rm é e , et
s’étant ligu é avec les rois d ’ A n gleterre et d’ É c o ss e , il enlève la
H ollande à B irè n e , et ne lui laisse pas un pouce de terre dans
la F rise : non con tent de c e la , il fit soulever con tre lui ses p ro­
pres su je ts, et ne cessa la gu erre qu ’ il ne l’ eût tu é de sa m a in ;
cependant cette p u nition était loin encore d ’égaler son forfait.
LXXX. E n suite O bert p rit pour épouse O ly m p e , qui de com ­
tesse devint une gran d e rein e. M ais revenons au paladin , qui
cingle à pleines voiles su r la m e r, et chem ine la n u it com m e le
jo u r : dès qu ’ il est ren tré dans le m êm e port d ’où il était parti,
il s’élance to u t arm é su r B rid ed o r, laissant derrière lui les vents
et l’onde am ère.
LXXXI. Je suis persuadé qu e, dans le reste de cet h iver, il a
fait des exp loits dignes de m ém o ire, m ais ils on t été si secrets
jusqu ’ à p résen t, que ce n’est p oin t ma fau te si je ne vous les
conte p as; d’a u ta n t plus que R o lan d était to u jo u rs plus em ­
pressé à faire de belles actions q u 'à les ra p p o rte r; et ja m a is on
n'a bien su aucun de ses exp lo its, que quand il s’y est trouvé
des tém oin s pour les dire.
LXXXII.

Il passa don c le reste de l’ hiver si secrètem ent

�q u ’on ne su t rien d 'ex act su r ses aventures ; m ais lorsque le
s o le il, en tran t d an s le signe de cet anim al si doux qui porta
ja d is P h ry xus, illum ina le ciel de nouveaux fe u x , et que le ten­
dre et aim able zép h y r vin t ram ener le doux printem ps, les mer­
veilleux exploits de R oland s’élevèrent avec l’ herbe et les fleurs
nouvelles.
LX X X III. De m ontagnes en p laines, et des p l a i n e s ju sq u ’ aux
r iv a g e s , le paladin m archait, accablé de douleu r et de fa tig u e ,
lorsq u ’à l’entrée d ’ un b o is , un lo n g cri et des gémissements
profonds frap p èren t son oreille. A l’ instant il pique son cheval,
prend sa fidèle D u ra n d a l, et vole du côté d ’où le b ruit est parti.
M ais je rem ets à une autre fois le plaisir de vous dire ce qui suit,
si vous voulez bien alors m ’écouter.

�CHANT X I I .
Trompé par la ruse d’Atlant, Roland entre dans le palais enchanté. — Des­
cription de ce palais. — Roland y trouve Ferragus, Brandimart, Gradasse
tSacripant. — Roger y arrive aussi. — Angélique se fait voir au roi de
e
Circassie, et le prend pour guide. — Combat entre Roland et Ferragus. —
Angélique enlève le casque de Roland.— Ferragus s’en empare. — Roland
rencontre deux escadres de Sarrasins, et les extermine. — Il arrive à une
profonde caverne, où il rencontre deux femmes.

I.

Quand C é r è s , sortan t de chez la m ère des D ie u x , s'en

revint à la hâte dans la vallée s o lita ire , où E ncelade foudroyé
gém it sous le m ont E t n a , et qu ’elle ne trouva plus sa fille où
elle l’avait la issé e , loin de to u t chem in fr a y é , elle s’arracha les
cheveux , se frappa les j o u e s , le sein , et enfin déracina deux
pins.
I I . E lle les allum a aux fou rn aises de V u lca in , et leur donna
la vertu de ne s’éteindre ja m a is ; puis les tenant de chaque
m a in , et m ontée su r son ch a r que tiraien t deu x d r a g o n s , elle
parcourut les fo rê ts , les c h a m p s, les m o n ts, les v a llé e s , les
fleuves , les étangs, les torrents, la terre et la m er ; et après avoir
en vain cherché sa fille su r toute la su rface de la terre, elle s’en ­
fonça dans les abîm es du T artare.
I II . Si R olan d avait eu com m e la déesse É leusin e un p o u ­
voir égal à ses d ésirs, il n’eût ou blié, pour chercher la belle A n ­
gélique, ni fo rê ts , ni ch am p s, ni lacs, ni ru isseaux, ni vallées,
ni m ontagnes, ni plaines, ni le c ie l, ni la terre, ni l'abîm e de
l’éternel o u b li; n ia is , puisqu’ il n’ a ni ch a r, ni dragon s, il la
cherche du m ieux qu ’ il lui est possible.

�IV .

D éjà il l’a p ou rsu ivie par toute la F ran ce, et m aintenant

il se dispose à p arco u rir l’ Italie, l’ A llem a gn e, la vieille et la
nouvelle C astille ; il veut m ême traverser la m er d ’ Espagne, et
passer en A friqu e. T an d is q u ’ il songe à ce p ro je t, une voix,
com m e d’ une personne qui se p la in t, vien t frap p er ses oreilles;
il pousse en a v a n t, et voit trotter devan t lui u n chevalier

monté

su r u n gran d palefroi,
V . Qui em porte de fo rce , entre ses bras et su r l’arçon de sa
selle, une je u n e et triste dem oiselle qui se p la in t, qui se débat,
m ontre u ne gran d e d o u leu r, et appelle à son aide le v a l e u r e u x
prince d ’ A n gers. L e p a la d in , je ta n t les y e u x su r cette jeune
beau té, croit reconnaître celle qu ’ il cherche n u it et jo u r dans
toute la F rance et dans les environs.
V I . Je ne dis pas que ce fût elle en e ffe t, m ais elle ressem­
b la it à la belle A n g é liq u e , qu’ il aim e éperdum ent. R o la n d , qui
v oit em porter tout éplorée sa dam e et sa d éesse, saisi de cour­
roux et de fu rie , d’ une voix terrible rappelle ce chevalier, le
m enace et pousse B rid ed o r à toute bride.
V I I . L e b r ig a n d , qui n’ est a tten tif q u ’à conserver une si
belle et si précieuse p r o ie , ne s’ arrête ni ne répond : sa c o u r s e
est si rapide au travers des h alliers, que le vent m ême n’ eû t pu
la suivre. L ’ un fu it et l’autre p ou rsuit : d a n s la profondeur de
la fo rê t, on n’ enten d reten tir que de douloureu ses plaintes.
E n fin , toujours c o u ra n t, ils arriven t dans une vaste p ra irie , au
centre de laquelle était un gran d et riche palais.
V I I I . C e superbe palais était bâti de différen ts m a r b r e s ,
a rtistement travaillés. L e ravisseur s’ élance par une porte cise­
lée en or, ten an t toujours la dem oiselle entre ses bras. Bientôt
après arrive B ridedor portant R oland , dont l’ air est m e n a ç a n t
et terrible. A peine le com te est-il entré , q u ’ il tourne les yeux
de côté et d ’au tre, et n’ap erçoit plus ni la dem oiselle n i le
gu errier.
IX . Sou dain il m et pied à terre, et traverse com m e la f o u d r e
les appartem ents les plus reculés ; il court, de côté et d ’ autre :
il ne passe aucun e cham bre, aucun recoin sans les visiter ; après
a vo ir in utilem en t fou illé toutes les pièces du prem ier é ta g e , il
m onte aux étages su périeurs ; m ais, en haut com m e en bas, il
ne perd pas m oins son tem ps et sa peine à chercher.
X.

Il voit des lits tissus d ’or et de so ie ; on n’ aperçoit rien

�des m urs ni des parquets, que cou vren t les tapis et les tentures
les plus riches : le com te v a , v ie n t, d ’ u n étage à l’ a u tr e , et
revient sans cesse su r scs pas ; m ais il a beau fa ir e , ses yeux ne
peuvent avo ir la satisfaction de ren con trer ceu x d’ A n g é liq u e, ni
le ravisseur qu i em portait cette charm an te beauté.
X I. T a n d is qu ’ il se consum e en vain à a ller de côté et
d’a u tre , et que ses pensées l'a gite n t et le to u rm e n ten t, il re n ­
contre F e rra g u s, B ra n d im a rt, le roi G rad asse, le roi S acrip a n t,
etd ’autres chevaliers qu i, com m e lu i, cherchaien t de tous côtés
aussi v ain em en t, et qu i tous se p laign aien t du m aître invisible
de ce palais.
x ii.

T o u s, en le cherchan t en v a in , l’accusen t de qu elque

larcin qu ’ il leur a fait : l’ un se plaint de la perte de son cheval,
l’autre en rage de s'être vu enlever sa d a m e , un troisièm e lui
im pute au tre c h o s e , et ils restent ainsi dans cette c o n fu sio n ,
sans pouvoir so rtir de ce la b y rin th e ; plusieurs m ê m e , après
s’ê tre laissé prendre à cet e n ch an tem en t, étaient là depuis des
sem aines et des m ois.
X III. R o la n d , après avoir parcouru et visité ce m erveilleux
palais cinq ou six f o i s , se dit en lui-m ê me : Je pou rrais bien
perdre ici et m on tem ps et ma p e in e , et en a tte n d a n t, le larron
s’en sera allé par une autre p o rte , et peut-être est-il déjà loin
avec m a dam e. Plein de cette pensée, il s’ élance dans la prairie
dont to u t le château était entouré.
X IV. P en dan t qu ’ il fait le to ur de ce lieu c h a m p ê tre , en
tenant ses regards baissés, pour voir s’ il n’apercevra p oin t ou à
droite ou à gauche qu elque trace d ’ un nouveau c h e m in , il en ­
tend qu ’ on le rappelle d ’ une fen être : il lève les y eu x , et il croit
reconnaître cette voix d iv in e , il cro it voir ce charm an t visage
qui l’ a rendu si d ifféren t de ce qu ’ il était autrefois.
XV. Il croit enten d re A n g é liq u e , q u i, d ’ une voix suppliante
et é p lo r é e , lui crie : A u s e c o u rs ! au secours ! je te recom m ande
ma virgin ité plus que m on â m e , plu s que ma vie. Eh q u o i! ce
larron me la ravira-t-il en présence de m on ch er R o lan d ? A h !
donne-m oi p lu tôt la m ort de ta m ain , que me laisser en proie à
u n si m alheureux sort.
XVI. C es paroles le fon t à l’ in stan t reto urn er dans le palais.
Plusieurs fois encore il parcourt chaque pièce avec beaucoup de
fatigue et une vive in q u iétu d e, m ais tempérée par u ne gran de

�espérance. Q uelquefois il s’arrête, et il entend u ne voix, qui res­
sem ble à celle d’ A n g é liq u e , im plorer son secours, et cette voix,
s’ il est d'un c ô té , reten tit d’ un a u tr e , si bien qu ’ il n e sait où
porter ses pas.
X V I I . M ais retournons à R o ger, que

j ’a i

laissé

p o u r s u iv a n t,

dans u ne route étroite et to u ffu e , le géan t qui em porte sa
dam e. R o g e r, à la sortie de ce bois, était entré dans une grande
p ra irie , et ce lieu o ù il arriva é t a it , si j e le recon n ais bien , le
même où R olan d s’ était rendu un peu auparavant : cet énorme
géant entre par la m ême p o rte ; R o ger le su it et ne cesse de le
p oursuivre.
X V III. D ès qu e le chevalier eut passé le seuil de cette porte,
et dans la gran d e cou r et dans les galeries, il ne vit plus ni le
géan t ni sa dam e : en vain il porte çà et là ses regard s, en vain
il court en h a u t, en b a s, v a , re v ie n t, rien ne réussit au gré de
ses d é sirs; il ne peut im agin er com m ent le larron a pu se déro­
ber aussi prom ptem ent avec sa dam e.
XIX .

A près avoir visité cin q ou six fois les corrid o rs, les

cham bres, et de hau t en bas tous les appartem ents de ce palais,
il y revient e n c o re , et ne qu itte point qu 'il n’ ait cherché sous
les escaliers m êmes ; et enfin, croya n t q u ’ il les trouvera dans la
forêt p ro ch a in e , il p a r t; m ais une voix sem blable à celle qui
rappela R o lan d le rappelle é g a le m e n t, et le fait aussi rentrer
dans le château.
XX. Cette m êm e voix, cette personne que R o lan d avait prise
p our A n géliq u e, paraît à R o ger la fille d ’ A im on , B rad am an te,
qui retient son â me captive ; si cette m êm e voix s’ adresse à G ra­
dasse, ou à q u elque autre de ceux q u i vont erran t dans ce pa­
la is , elle est pour tous l’ob jet que chacu n d ’eux souhaite et
désire le plus.
XXI. T o u t cela n’ était que l’effet d ’ u n charm e n o u v e a u ,
e x tra o rd in a ire , q u ’ A tla n t de Carène avait im a g in é , afin que
R o g e r, u niquem en t occupé de celte recherche , de cette douce
p e in e , détournât de sa tête la m auvaise influence qui le m ena­
çait et le con dam n ait à m ourir jeu n e. A près le m auvais succès
du château d’ acier, de la prison d’ A lc in e , A tl a n t a v a i t voulu
faire encore cette dernière tentative.
X X II. Il avait résolu d ’a ttirer dans ce séjour d ’ illu sion, nonseulem ent ce chevalier, m ais encore tout ce q u ’il y avait en

�France de plus braves gu erriers, a fin que R o ger ne fû t point
exposé à périr sous leurs c o u p s; et afin q ue les chevaliers et les
dames qu ’ il vou lait retenir dans ce château n 'y m anquassent de
rie n , et s’ y trouvassent dan s l’a isa n c e , il avait eu soin de le
fournir abon dam m en t de tout.
X X III. M ais retournon s à A n géliq u e possédant cet anneau
merveilleu x, cet anneau q u i, dans sa b o u c h e , la rend invisible
à tous les y e u x , et, à son d o ig t, la ga ra n tit de tous les enchan­
tements. Cette b e lle , après avoir trou vé dans la caverne de la
montagne des vivres, des h a b its , une ju m en t et tout ce dont
elle avait besoin , se proposait de retourner aux Indes dans
son beau royaum e du C athai.
XXIV.

E lle eût été bien aise d 'av o ir ou R oland ou Sacrip a n t

pour l'a cco m p ag n e r; non q u ’elle aim ât l’ un de ces am ants plus
que l'autre, elle avait égalem ent dédaigné leur am ou r ; m ais ,
ayant à traverser tant de c it é s , tan t de château x, pour arriver
en O rien t, elle e ût été bien aise d’avoir un gu ide et u ne escorte,
et elle ne pou vait en trou ver de plus sû rs que ces deux g u e r­
riers.
XXV.

E lle allait donc depuis longtem ps les cherchant tour à

tour l’ un ou l'a u tre , tantôt dans les v illes, les cam pagn es, tan­
tôt dans les forêts et partout a ille u r s , sans avo ir pu en avoir le
m oindre in d ice, la m oindre n o u ve lle ; m ais enfin le hasard la
con du isit dans ce château où R o la n d , S a c rip a n t, F e r r a g u s ,
R o ge r, G radasse et plusieurs autres étaien t reten us par les
charm es d ’ A t lant, dans ce labyrinthe extraord in aire.
XXVI. E lle y e n tre , se prom ène partout, sans être aperçue
du m agicien , au m oyen de son anneau qui la ren dait invisible ;
elle trouve R oland , S acrip an t, occupés tous deux à la chercher
inutilem ent dans ce palais ; elle recon n aît avec quelle, adresse
A tlant les trom pe l’ un et l’ autre en offran t à leurs yeux une
vaine im age de sa personne. Qui choisira-t-elle des deux
gu erriers ? elle est fo rt em barrassée, et ne sa it à quoi se ré­
soudre.
X X V I I . Q uel sera p ou r elle le plus u tile, ou de R o lan d ou
du roi des fiers C ircassiens ? L e prem ier la défen dra plus vail­

lam m ent d an s les rencontres périlleuses ; m ais si elle le ch o isit
pour son gu id e, c’est un m aître qu ’elle se d o n n e ; ca r elle ne
voit pas com m ent elle pourra le con tenir, lorsq ue, ayan t assez

�de sa com p agn ie, elle vou dra rabaisser ses prétentions ou le
ren vo yer en F rance.
XX V III. P o u r le C ircassien, elle était sûre de pouvoir s’en
débarrasser quan d il lui plairait, m ême après l’avoir placé dans
le c ie l. C ette seule raison la déterm ine à le choisir pour son
guide, et à lui m on trer u n e entière confiance : elle ôte donc
son anneau de sa b o u c h e , et lève ainsi le voile qui la cachait
aux yeu x de S a c rip a n t; elle cro ya it bien n’ être vue que de lui,
m ais il arriva que R o lan d et F erra gu s su rvin ren t.
XXIX. Ces deu x chevaliers arrivèren t en sem ble; car l’ un et
l'au tre ne faisaien t au tre chose dans ce vaste palais que de cou­
rir de tous c ô té s, cherchan t celle qui était leur divin ité. A l o r s
n’é ta n t plus retenus par aucun enchan tem ent, ils volent vers
leur m aîtresse ; car l’anneau q u ’ A n gé liq u e avait m is à son doigt
ren d ait n uls tous les desseins d ’ A tla n t.
XXX. D eux de ces gu erriers don t je vous parle avaient la
cuirasse su r le dos, et l'a rm et en tête ; depuis qu ’ ils étaient en­
trés dans ce palais, ils n’avaien t quitté leurs arm es ni le jo u r ni
la n uit ; accoutum és à les porter sans cesse, ils n’ en étaient pas
plus em barrassés que de leurs vêtem ents. F erra gu s, le troisièm e,
é ta it aussi arm é, m ais il n’ avait p oin t de casque et n’en voulait
p oin t a v o ir ,
XXXI. Ju sq u ’à ce qu ’ il eût con qu is celui que R o lan d avait
enlevé a u frère du roi T ro ja n . Il e n avait fait le serm ent le jou r
qu ’ il chercha si longtem ps en vain dan s une riv ière

l’e x c e lle n t

d’ A rg ail ; et, qu oiq u e R o lan d fû t alors près de lu i, cepen­
dan t F erragu s ne l’attaque p o in t; car, aussi longtem ps q u ’on
restait dans ce palais, on ne p ou vait se recon n aître.

arm et

XX X II.
C ette dem eure était enchan tée, de m anière q u ’on ne
p ouvait y recon n aître ceux avec qui on était. Jam ais, soit le
jo u r , soit la n u it, leurs épées ni leurs cuirasses, jam ais leurs
b o u cliers m êm es ne sortaient de leurs bras. L e u rs c h e v a u x , la
selle su r le dos et la bride pendante, à l’arço n , m angeaient dans
u ne écurie voisine de la porte, où l’ orge et la paille ne leur m an­
q u aien t jam ais.
X X X I I I . A tla n t ne p u t les em pêcher de m onter prom ptem ent

à c h e v a l, pour cou rir après ces lèvres v erm e illes, cette cheve­
lure blonde, ces beaux yeux noirs d ’A n g é liq u e , qui p i q u a i t sa
ju m e n t tant qu ’elle p o u v a it, parce qu ’ elle so u ffrait im patiem ­

�ment de les voir tous trois ensem ble, qu oique peut-être elle les
eût volontiers choisis l’u n après l’autre.
XXXIV. M ais dès qu ’elle les vit assez éloignés du palais
d’A tla n t, p ou r ne p lu s crain d re que ce m éch an t m agicien dé­
ployât con tre eux ses détestables a rtific e s , elle m it dans ses
lèvres de rose l’ anneau qui déjà l’avait délivrée de tant de périls,
et aussitôt elle d isp arut aux yeux de ses am an ts, q u ’ elle laissa
com m e insensés et stupides.
XXXV. Q uoique son prem ier dessein eût été de se faire a c ­
com pagner de R o lan d ou de S a crip a n t, pour retourner au
royaum e de G a la fr o n , situé aux extrém ités de l’O rien t, to u t à
coup elle se dégoûte de tous deu x, change en u n in stan t d ’ idée,
et sans v ou loir rien devoir au prem ier plus qu ’au second , elle
se persuade que son anneau lui tiendra lieu de l’ un et de
l’autre.
XXXVI. Ces p alad ins, jo u és par cette belle, portent de tous
côtés, dans le b o is, leurs regards é ton n és, pareils au chien qui
vient de perdre la trace du lièvre ou du renard qu ’ il p o u rs u it,
lorsque l’anim al se dérobe tout à coup dans quelque étroit te r­
rier, ou bien dans u ne haie to u f fu e , ou dans un fossé. L a m a­
licieuse A n géliq u e, qui les voit sans être v u e , les regard e faire
et se m oque d ’eux.
X X X V I I . U n e seule route était ouverte au m ilieu du b o is;
les chevaliers croient qu’ A n géliqu e l'a suivie a va n t eux , pu is­
q u ’ il n’y a pas d ’au tre chem in ; R olan d serre les flancs de B ri­
dedor, F erra gu s ne s’am use pas, et Sacripant em ploie ses éperons
de toutes ses forces. A n géliqu e retient la bride de son coursier,
et m arche après eux plus à l’a ise, et sans se presser.
X X X V III. L o rsq u e les trois gu erriers fu ren t arrivés au grand
galop , en u n lieu où le sen tier se p erdait dans la fo r ê t, ils
cherchèren t s'ils n’apercevraien t pas su r l’herbe quelques traces
nouvelles ; F e rra g u s, qui aurait m érité la palm e parm i les m o r­
tels les plus insolents q u ’ il y eût jam ais su r la terre, se tourne
vers les autres d’ un air de d é p it , et leur crie : Où prétendezvous aller ?
XXXIX. R e to u rn e z sur vos pas, ou prenez un autre c h e m in ,
si vous ne vou lez trouver ici la m o rt; je ne veu x pas que l’on
croie que je souffre de p a rta g e , ni dans m es a m o u rs , ni dans
la re c h e rc h e d e ma belle. Eh bien! d i t R oland au roi d e C ircassie,

�que p ou rrait dire de p lu s cet a rro gan t, s’il avait eu p ou r escorte
les plus viles et les plus infâm es créatures qui aient jam ais tiré
la laine d ’ une qu enouille ?
X L. Se tourn an t alors vers F e rra g u s : H om m e b r u ta l, lui
d it - il, si ce n’est que je te vois sans c a s q u e , je te ferais voir à
l'in stan t si, en parlan t a in si, tu parles bien ou m al. Pourquoi te
m ettre en p ein e, répond le p a ïe n , de ce don t m oi-m êm e je ne
m 'inquiète n ullem en t? seul et sans c a s q u e , contre tous deux ,
j e suis bon p our faire ce que j ’ ai dit.
X L I. D e g r â c e , d it R o lan d au roi de C irc a s sie , p rête, je te
su p p lie , ton casque à cet in sen sé, ju s q u ’ à ce que je l’aie guéri
de sa fo lie ; en v é rité , je n’en vis jam ais une pareille. Je serais
plus insensé que lu i, répond S a c r ip a n t, si je le faisais ; mais
si ta dem ande te paraît honnête, prête-lui toi-m êm e ton casque;
c ar sans doute je suis aussi cap able que toi de c o rrige r un
fou.
X L II. Croyez-vous d o n c, im béciles que vous ê te s, répond
F e r r a g u s , qu e si je vou lais porter un c a s q u e , vous a uriez con­
servé les vôtres? je vous les aurais bien arrachés m algré vou s;
m ais pour vous m ettre au fait de mes m o tifs, je vais a in s i, sans
c a s q u e , parce que j ’ai résolu de n’en point porter que je n’aie
enlevé celui de fine trem pe du paladin R o lan d .
X L III. T u crois d o n c, d it le com te en so u rian t, ven ir à bout,
tête n u e , de faire à R oland ce qu e ja d is lui-même fit dans
Aprem ont au fils d ’ A go lan t? P o u r m o i, je crois q u e , si tu le
voyais seulem ent en fa c e , tu trem blerais de la tête aux p ie d s,
et bien loin de v ou loir lui enlever son c a s q u e , tu lui céderais
sans hésiter to u t le reste des arm es que tu portes.
XLIV.

E h ! n’ai-je pas d é jà , répond le fan faron espagn ol,

tellem en t pressé R olan d que j ’aurais pu facilem en t lui enlever,
non-seulem ent son c a s q u e , m ais le reste de ses a rm e s ? et si je
ne l’ai point f a i t , c’est qu ’on a souvent des idées qu ’on n’a pas
eues d ’a b o rd ; m ais les volontés c h a n g en t: a utrefois je n ’en
avais pas l’envie , a ujou rd’hui je l’ai, et j ’espère bien y parvenir
sans peine.
XLV. A lors la patience du com te fu t à bout : In fâm e m écréant,
lui c rie -t-il, im pudent m e n te u r, en quel pays et en quel tem ps
as-tu m ontré que tu l’em portais su r m o i, les arm es à la main ?
ce paladin , l’objet de tes fo rfa n te ries, que tu croyais être bien

�lo in , c’est m oi-m êm e : voyon s don c si tu pourras m 'enlever
mon casque, ou si je pourrai t’arrach er tes autres arm es :
XLVI. Je ne veux pas su r toi le m oindre avantage. E n disant
ces m o ts , il ôte son casque qu ’ il suspend à un ram eau de
hêtre , et dans le même instant tire D u r a n d a l; F e rra g u s, sans
s'éton n er, tire aussi son é p ée, se met en d é fen se , et de cette
épée, et de son bouclier qu ’ il é lè v e , il peut défendre sa tête
découverte.
XLVII. A lo rs les deux gu erriers com m en cèren t leur com bat,
en faisan t tourn er et caracoler leurs c h e v a u x , et cherchant à
se frap p er au défaut de leurs c u ira s se s, et à tâter avec le fer
les endroits où le fer a m oins d’épaisseur. V ain em en t, dan s le
monde e n tier, l’on eût cherché à opposer l’ un à l’autre deux
guerriers aussi redoutables. É g au x en force et en v a le u r , tous
deux aussi étaient in vuln érables.
X L V III. Je c r o is , se ig n e u r , que vous avez déjà entendu
dire que F e rra gu s était enchanté dans tout son c o r p s , à la
réserve de cette partie par laquelle l’ enfan t prend son prem ier
alim ent dans le ventre de sa m è re , et le S a rra s in , ju s q u ’au
m om ent où il fu t enseveli dans la n u it du to m b e a u , ne cessa
de porter su r cet endroit délicat sept plaques d ’ un acier bien
trem pé.
XLIX. D e même le prince d ’ A n glan te était partout in vu ln é­
ra b le , excepté en un seul endroit : il ne pouvait être blessé que
sous la plante des p ieds; m ais il ap p liq u ait son art et ses soins
à la bien m ettre à cou vert. T o u t le reste de leurs c o r p s , si la
renom m ée a dit v r a i , était aussi im pénétrable que le diam an t :
et l'u n et l’autre a llaien t arm és aux b a ta ille s , p lu tôt pour
ornem ent qu e par nécessité.
L . C e c o m b a t, don t la vue inspire l’ h o rreu r et l’e ffr o i,
s’anim e et devien t de m om ent en m om ent plus cruel encore.
F e rra g u s, so it qu ’ il frappe d ’estoc ou de la ta ille , ne porte pas
un seul coup qui ne tom be à plein : tous ceux de R olan d
ou vrent, percent, fracassen t les m ailles, les corselets, et m ettent
tout en désord re; A n g é liq u e , in visible, était seule tém oin de ce
terrible spectacle.
L I. S u r ces entrefaites le roi de C ircassie, estim an t que cette
belle ne p ou vait être bien éloignée, et voyan t R olan d et F erragu s
a u x p rise s, avait su ivi la ro u te q u 'il cru t q u e sa m aîtresse d evait

�avo ir p ris e , q u an d elle d isp arut à leurs yeux ; de sorte que la
fille de G ala fron resta seule spectatrice de la bataille.
L I I . Dès q u 'A n g é liq u e eut qu elque tem ps à l ’ écart consi­
déré ce gran d , cet horrible c o m b a t, et qu ’ elle eut ju g é que le
péril était égal de part et d’ a u tr e , il lui prit fan taisie pour se
divertir d’ enlever l’arm et de R olan d , et d ’observer ensuite ce
que feraien t ces deux g u e rrie rs, quan d ils ne le verraient plus ;
son intention n’ était pas de le gard er longtem ps.
L I I I . E lle avait le dessein de le ren dre au c o m te; m ais elle
v ou lait auparavant se faire u n je u de leur su rp rise : elle
don c le c a s q u e , le m et sous sa r o b e , et s'arrête u n

décroch e
m om ent

encore à regard er les chevaliers : ensuite elle p a rt, sans leur
rien dire, et elle était déjà assez lo in , qu ’ aucun d’ eux ne s’ était
encore aperçu du la r c in , ta n t la fu reu r les aveu glait l’ un et
l’autre.
L I V . M ais F e rra gu s a ya n t le prem ier porté les yeux de ce
c ô t é , s’écarta de R o la n d , et lu i dit : P a r ma foi ! ce chevalier

qu i était avec n ou s n ou s a bien traités com m e des sots et des
dupes : quel sera don c le prix du v a in q u e u r, p u isqu 'il v ie n t de
nous enlever ce beau c a s q u e ? A ces mots R o lan d s’a r r ê t e , jette
les yeux su r l’a rb r e , n’y voit plus l’a rm e t, et toute sa colère se
ra llu m e.
L V . D ’accord avec F e rra g u s , il pense que le chevalier qui
était avec eux l’ a em porté ; a u s s itô t, to u rn an t b r id e , il fait
sen tir les éperons à B ridedor; F erra gu s, q u i le voit abandonner
le cham p d e b a ta ille , galope derrière lu i, et dès q u ’ ils so n t
a rriv és dans un lieu où l’ herbe foulée portait l’ em preinte de la
n ouvelle trace q u ’y avaien t laissée, en passant, A n géliqu e et le
roi de C ircassie,
LV I .

Le

com te p rit le chem in à g a u c h e , vers u ne vallée où

le C ircassien était a llé , et F e rra gu s su iv it le lo n g de la m on­
tagne le chem in q u ’A n g é liq u e avait pris. A n g é liq u e c e p e n d a n t
était arrivée su r les bord s d ’ une fon taine om bragée par des
a rbres, et située a gréab lem en t; la fraîch eu r de ses om bres invi­
tait le vo y ag eu r, et ne lui perm ettait de rep artir q u ’ après s’y
être désaltéré.
LVII.

A n gé liq u e s’arrête su r les bords de cette claire fon ­

ta in e , ne croya n t pas que personne vienne l’y su rp re n d re , et
d ’a illeu rs l’anneau sacré qui la dérobe a u x regard s ne peut lui

�laisser crain d re aucun e fun este aven tu re: à peine est-elle arri­
v ée sur les bords verdoyan ts de ce ru is s e a u , qu ’ elle suspend
l’armet de R o lan d à u n e b ra n c h e ; puis elle ch erch e dans le
bois l’en d roit où l’ herbe est la m eilleure p our y faire paître sa

jument.
LVIII. L e chevalier d ’ Espagne, qui su ivait ses traces, arrive
à cette m êm e fo n ta in e ; A n géliq u e ne l’a pas pas p lu tôt vu
qu’elle disparaît aussitôt et pique sa ju m e n t; m ais elle ne put
ram asser l’arm et qui était tom bé sur l’herbe et trop élo ig n é
d’elle. L e S a rra sin , qui aperçoit A n géliq u e, co u rt a u ssitô t vers
elle, plein de jo ie .
L I X . M ais, com m e je vous l’a it d it, cette belle d isp aru t à ses
yeux, ainsi q u ’u n vain fan tôm e au départ du som m eil. L ’ Espa­

gnol va la cherchant dans tout le bois ; m ais ses yeu x in fortu n és
ne peuvent l’apercevoir. A lo rs, m audissant M ah o m et, T arva et
tous les docteurs de sa lo i, il retourne vers la fo n ta in e où gisait
sur l'h erbe le casque de R olan d.
LX . D ès qu ’ il y a jeté les yeux , il le re co n n aît aux lettres
gravées su r le c e rcle : elles disaient o ù , quan d et com m en t
R olan d s’ en était ren d u m a îtr e , et à qui il l’a v a it ravi. L e S a r­
rasin en cou vre sa tête et son col. L e chagrin qu ’ il ressent n’em ­
pêche pas qu’ il ne s’ en em pare : le c h a grin que lui cause le
départ de celle qui a disparu de sa p ré s e n ce , com m e les larves
nocturnes on t coutum e de disparaître.
L X I . L o rsqu e F e rra g u s a lacé ce b o n arm et su r sa tête,
il pense q u e , p our con tenter tous ses v œ u x , il ne lui reste plus
qu’ à retrouver aussi cette A n gé liq u e q u i, com m e un élair, paraît
et disp araît à ses y e u x . P o u r la ch ercher, il parcourt longtem ps
toute la fo rê t, et enfin, désespérant de pou vo ir retrou ver ses
traces, il s’ en reto urn e au cam p des M aures, près de P aris.
L X II. L a d o u leu r de n’ avo ir pu satisfaire les désirs don t il
était e n fla m m é , s’ a dou cit par la jo ie q u ’il éprouve à p o rte r,
com m e il l’ avait ju r é , le casque qui fu t celui de R olan d. L e
comte d’ A n gers a ya n t ap p ris ce qui s’ était passé, chercha lo n g­
temps F e r r a g u s ; m ais il ne p u t parvenir à reprendre cet arm et
sur sa tête que le jo u r o ù , entre deux p o n ts , il lui ôta aussi
la vie.
L X III.

A n géliq u e, invisible et s e u le , su it son c h e m in , le

trouble su r le fr o n t; elle regrette le casque qu e trop de p réci­

�p itation lui a f a i t aband on n er su r le bord de l a fontaine. P o u r
v ou loir faire ce q ue je ne devais pas , disait-elle en elle -m ê m e ,
j ’ ai ôté au com te son arm et ; est-ce donc là le prix que

m é r ita ie n t

tan t de services qu ’ il m’ a r e n d u s ?
L X IV .
Ce fu t à bonne intention ( et D ieu le s a it, q u o iq u e
l'e ffe t en a it été contraire et m alheu reux ), que j ’ai e n lè v é

cet arm et ; je n'avais d ’autre dessein que d’ in terrom pre ce c o m ­
b at , et non d’aider ce M aure brutal à parven ir à ses fins. C ’est
ainsi que la belle allait s’accusan t elle m êm e d ’avoir privé R o l a n d
de son arm et.
LXV.
D ép itée, m écontente, elle prend vers l’ orien t la route
qu i lui paraît la m eilleure. Q uelquefois elle m arche in visib le ,
q u elqu efois elle se décou vre, selon les se n s et les circonstances.
A p rès avoir vu bien du p a y s , elle entre un jo u r d a n s un bois
où elle trouve un je u n e hom m e dan gereusem en t blessé au
m ilieu de la p o itrin e , et étendu entre deux de ses

cam pagnons

qui ne respiraien t plus.
LXVI .
M ais c’est assez pour cette fois vous parler d ’ A n g é ­
liq u e ; j ’ ai bien d ’autres choses à vous ra co n te r; m es vers de
longtem ps ne vous diron t rien non plus ni de F e rra g u s ni de
S a c rip a n t; le prince d ’ A n g e rs m’ appelle et me détourne de tout
autre objet ; il fau t que je vous raconte a va n t toutes choses les
travau x , les peines , les fatigues q u ’ il essuya dans la constance
d ’ un am ou r qu i ne put jam ais être heureux.
L X V II.
A la prem ière ville où
soin de m arch er in c o n n u , il se
c a s q u e , sans s’ em barrasser s’ il
fa ib le ; et en e ff e t , qu ’ il soit ce

il a r r iv a , com m e il avait g r a n d
c o u v rit la tête d ’un nouveau
était d ’ une trem pe forte ou
q u ’ il v o u d r a , il ne peut ni lui

n u ir e , ni le servir, tan t il se sait in vu ln érab le. Ainsi c a c h é , il
poursuit sa recherche et le jo u r et la n uit, et le soleil ni la pluie
ne l’ arrêtent.
L X V I I I . C ’ était l’heure où A p ollo n faisait so rtir de la mer
ses cou rsiers don t le poil est cou vert de rosée, où l’aurore se
le v a it, répandant su r la v oûte céleste des fleurs jau n es et ver­
m eilles; où les étoiles enfin avaien t cessé leurs danses, e t, pour
se retirer, s’étaien t cou vertes d ’ un voile : à cette heure d o n c ,
R oland , un jo u r , passant près de P aris, y laissa des m arques
écla ta n tesde son extrêm e valeur.
L X I X . Il tom ba au

./

m ilieu de deux gros e sc a d ro n s;

l’ un

�était com m andé par M an ilard , roi de N o r ic ie , vieux S a r r a s in ,
j adis brave et p u issan t c h e v a lie r, m ais plus propre alors pour
le conseil que pour l'exécu tion : l’au tre était com m andé par le
roi de T rem isèn e q u i , chez les A fr ic a in s , passait pour un par­
fait chevalier. Ceux qui le connaissent le nom m ent A lzird e .
lxx.
Ces deu x trou p es, avec to u t le reste de l'a n n é e des in­
fidèles, avaien t passé l'h ive r, les uns près de la v ille, les autres
plus loin dans les bo urgs et d a n s les villages des environs. Le

roi A g ra m a n t q u i , p endant bien des jo u r s , avait vainem ent
épuisé toutes ses forces d e v a n t P a ris, a v a it enfin résolu de tenter
un a s s a u t, puisqu’ il n’ en p ou vait ven ir à b o u t autrem ent.
L X X I . P o u r parvenir à ce b u t, il avait rassem blé des troupes
in n o m b rables; outre celles q u ’ il avait am enées d ’ A friq u e, et
celles qui du fond de l’ Espagne avaient suivi la royale bannière
du roi M arsille, il avait pris à sa solde un gran d nom bre de
naturels du pays ; c a r, depuis A rle s ju s q u ’ à P aris, avec une
partie de la G asco gn e, à l’exception de quelques ch âteau x, il
avait to u t soum is.
L X X I I . D ans ce m om ent où les tièdes ruisseaux com m encent
à fon d re en tièdes ondes les glaço n s de l’ hiver, où les prairies
s’ém aillent de fleurs nouvelles, où les arbrisseaux se revêtent
d ’ un tendre feu illag e, le roi A gram a n t avait rassem blé tous ceux
qui su ivaien t sa fo rtu n e p rospère, p ou r faire la revue de son
arm ée et m ieux disposer ses projets.
LXXIII. P a r ses ord res, le roi de T rém isèn e et celui de N o­
ricie étaien t en m arche avec leurs soldats, pour se trou ver à
tem ps au rendez-vous, où se lit ensuite le dénom brem ent exact
de toutes les troupes, bonnes ou m auvaises. R o lan d se trouva
par h a s a rd , com m e je l’ai d it , au m ilieu de ces escad rons, cher­
chant to ujo urs, com m e à son ordin aire, celle qui le tenait ca p tif
dans les chaînes de l’am our.
LXXIV. Q uand A lzird e voit approcher le com te, qui n’ a point
son égal au m onde en vale u r, avec un air, u n fron t si m ena­
ç a n t, qu ’ il sem blait l’em porter su r le D ieu des arm es, à ces
traits rem arq u ab les, à ce fier re g a rd , à cet air fu rieu x, il d e­
m eure é to n n é ; il ne doute point que ce ne soit un g u e rrie r de
haute p ro u esse; m ais il se hâte trop d ’éprouver sa force et sa
valeur.
LXXV.

Alz ird e était jeune, et l’estime qu ’il s’éta it acquise

�p ar son cou rag e et par la force de son bras l’avait rendu pré­
som ptueux : il pousse son cheval en avant et défie R olan d à la
jo û te : il eut m ieux fait de rester à la tête de sa troupe ; car,
dan s cette ren con tre, le prince d ’A n ge rs le fit tom ber, en lui
p erçan t le cœ u r de sa lance. Son cou rsier, qui ne se sent plus
retenu par le f r e i n , s’ enfuit épouvanté.
LX X V I. L o rsq u ’ on v it tom ber le je u n e prin ce, et le sang
ja illir d ’ une si large blessure, soudain un cri horrible s ’ élève et
rem plit l’a ir tout alen to u r ; la troupe entière se précipite en
désordre et en frém issant su r le com te ; on lui porte des coups
de la pointe ou du tran ch an t de l’épée, et les flèches et les dards
d u plus gran d nom bre tom bent com m e la grêle su r ce héros, la
fleur des plus vaillants gu erriers.
LX XVII.

T el est le b ru it que fait parfois u n troupeau de

san gliers co u ran t su r la m on tagne ou dan s la plaine, lorsqu’ un
lo u p , sorti d 'u n antre caché, ou lo rsq u ’ un o u rs, descendu sur
les c o te a u x , vient de s’em parer d ’ un de leurs petits, qui se
lam ente en poussant de gran d s cris ; ainsi cette trou p e de b ar­
bares se p récipite su r R o la n d , en crian t : A lui ! à lui !
L X X V III. En un m om ent, m ille lances, m ille flèches, m ille
épées tom bent à la fois et su r sa cuirasse et su r son bouclier :
l ’ un lui porte u n cou p de masse par derrière, l’autre l’ attaque
de côté, celui-ci en fa c e ; m ais R o lan d , toujours inaccessible à
la crain te, ne fait pas plus de cas de cette vile troupe et de ses
arm es, q u ’ un loup qui s'est glissé la n u it au m ilieu d ’ une ber­
gerie n’ en fa it du nom bre des agn ea u x .
LX XIX.
L e paladin ten ait nue d a n s sa m ain cette fo u ­
droyante épée, déjà fatale à tan t de S arrasin s, et ce serait une
ru de et pénible entreprise d e com pter seulem en t to u s ceux qui
so n t tom bés sous ses coups D éjà le c h e m in , abreuvé de sang,
peut à peine co n ten ir les m orts don t il est jo n c h é : casques et
b oucliers sont de faib le défen se partout où touche la redoutable
D uran dal ;
lxxx.

R ie n ne les défend, ni le coton d o n t leurs habits sont

ga rn is, ni les toiles qui de m ille replis en viro n n en t leurs têtes.
L ’ air est rem pli non-seulem ent des cris et des plaintes des m ou­
ran ts, m ais des têtes, des bras, des épaules que le com te tranche
et qu ’ il fait voler de toutes parts. La m ort, sous m ille form es d if­
férentes, m ais toutes horribles, parcourt le cham p de bataille :

�D urandal dans les m ains de R o lan d , disait-elle en elle-m êm e,
vaut m ieux pour moi que cent de mes fau x.
LXXXI.

U n cou p attend à peine l’autre ; les Sarrasins ne

tardent pas à p ren dre la fuite ; v oyan t R olan d s e u l, ils s’ étaient
d’abord hâtés de ven ir, et croyaien t l’égorger facilem en t ; m ain­
te n an t, p ou r sortir du p é r il, pas un n’attend son am i ou ne
s’ inquiète de son cam a ra d e : l’un fu it à toutes jam b e s, l’autre à
force d ’éperons ; pas u n ne dem ande si la route est bonne.
lx x x ii.
L ’ hon neur les p oursuivait avec ce fidèle m iroir où
se voient toutes les taches de l'â m e; n u l n’ose y porter ses re­
gard s, hors un v ie illa r d , dont l’âge a glacé le san g et non le
courage : ce vieux gu errier ju g e que la m ort est préférable à une
fuite honteuse. C ’est le roi de N oricie, qui m et sa la nce en arrêt
contre le paladin de F r a n c e ,
l x x x iii.
E t qui la brise au m ilieu de l’ écu de ce fier p a la ­
d in , qui n’ en est pas m êm e ébran lé. L e com te, qui tien t son
épée nue à la m ain , eu frap p e M anilard au passage : la fortun e
heureusem en t fait to u rn er le fer redoutable dans la main de
R oland ; à qu i n’ arrive-t-il pas une fois de mal adresser son
coup ? L e roi cepen dant n ’en fu t pas m oins renversé de la selle.
L X X X I V . T ou t étou rd i du cou p , ce roi vide les a r ç o n s ;
R o lan d ne se retourne pas m êm e pour le re g a rd e r; il taille, il
tron q u e, il f e n d , il tue to u t ce qui se présente ; chacun croit le
sen tir su r ses épau les. Et de m êm e qu ’ une trou pe d’ é tou rn eau x
dans les a ir s , où l’ espace est si é te n d u , fu ien t devan t l’a u d a ­
cieux é m é rillo n ; a in s i, de cette m u ltitu d e en d é ro u te , les uns
to m b en t, les autres fu ie n t, les autres se jette n t la face contre
terre.
L X XX V .

L a s a n g l a n t e é pé e ne ce ssa d e f r a p p e r q u e q u a n d il

n e re s t a p lu s p e r s o n n e s u r le c h a m p d e b ata il le . R o l a n d n e s a it
quel ch em in

p r e n d r e , q u o i q u e le p a y s lui so it p a r f a i t e m e n t

c o n n u ; q u ’ il a ille à d r o i t e , q u ’ il ail le à g a u c h e , sa p e n sé e n ’ a c ­
c o m p a g n e j a m a i s se s pa s ; t o u jo u r s il c r a i n t d e c h e r c h e r A n g é ­
liq u e où e ll e n ’ est pa s, et d e p r e n d r e u n a u t r e c h e m i n q u e ce lu i
q u ’ ell e a pris.
LXXXVI.

Il t r a v e r s e a u h a s a r d les p la in e s et les fo r ê t s , en

d e m a n d a n t s o u v e n t d e se s n o u v e lle s , e t c o m m e d éjà h o r s d e
l u i - m ê m e , il s o r t aus si d e s c h e m i n s f r a y é s , et a r r iv e au pied
d ’ u n e m o n t a g n e , d ’o ù , p e n d a n t la n u i t , il a p e r ç o it d e l o i n , à

�travers la f ente d 'u n ro ch er, les scin tillem en ts d ’ une lum ière;
R o lan d approche de ce ro c, p ou r s’ assurer si A n géliq u e ne s'y
est p oin t retirée ;
LXXXVII.

E t de m êm e qu ’ un chasseur cherche dans les bois

d e gen évriers bas et to u ffu s , ou dans les chaum es d ’une plaine
d écouverte , un lièvre tim id e , et ne laisse pas un buisson , une
to u ffe d 'h e rb e , un se n tie r, sans s'assurer si, par h a sa rd , il
ne s’y serait point caché : ainsi R o lan d cherch ait sa dam e avec
u ne gran d e fatigu e dans tous les lieux où le m en ait l’ espoir de
l a retrou ver.
LXXXVIII. L e com te, en se dirigean t su r ce rayon , s ’ a v a n c e
à la hâte vers un e n fo n cem en t, d ’o ù , par un étroit soupirail de
la m on tagne qui cach a it une grotte p ro fo n d e , p artait cette
lu m iè re , qui se rép an d ait dans la forêt : il trou ve au premier
abord des é p in e s , des ronces fo rm an t u n espèce de m u r qui
peut m ettre à l’abri de toute in su lte ceux qui se tien nen t dans
cette caverne.
LXXXIX. Il eût été difficile de la d écou vrir en plein jo u r ,
m ais, p endant la n u it, la lum ière qui en so rtait la faisait entre­
voir. R o lan d se douta bien de ce que ce pouvait ê tre ; cependant
il veut s’en assurer davan tage : après avo ir attach é B rid e d o r,
il s’avance tout d oucem en t vers cet antre c a c h é , et en écartant
le s ram eaux les plus é p a is , il entre sans se faire an n on cer.
XC. Il descend par p lu sieurs degrés dans ce to m b e a u , où
des hom m es vivants paraissent ensevelis. C ette caverne était
très-sp acieuse, et taillée en voûte à la pointe du ciseau. Elle
n’était pas entièrem ent privée de la lum ière du j o u r , quoique
l’entrée n’en don n â t pas beaucoup. Sa plus gran d e lumière
ven ait d ’ une fenêtre percée d an s le roc à m ain droite.
X C I. A u m ilieu de la caverne e t près d’ un foyer , était une
je u n e dam e d ’ une figu re aim able : elle n ’avait gu ère p lu s de
qu in ze ans, au tan t que le com te en pu t ju g e r à la prem ière vue.
E lle était si belle que sa présence faisait de ce lieu sau vage un
paradis de d é lic e s , et cepen dant ses yeu x pleins de larm es
tém oignaient q u ’elle éta it plongée dans une p rofon de douleu r.
XCII.

A côté d’ elle était u n e vieille avec qui elle était en

gran d e d is p u te , com m e c’ est assez la cou tu m e entre fem mes.
M ais lorsque le com te fu t descendu dan s la

c a v e r n e , elles

cessèrent leurs contestations et leurs discours. R olan d les salue

�avec beaucoup de politesse (co m m e il fau t toujours en avoir
avec les d a m e s), et toutes deu x, se levant a u ssitô t, le salu èren t
de m êm e.
X C III.

Il est vrai que d ’abord elles fu ren t un peu effrayées

d’entendre cette voix in a tte n d u e , et en m êm e tem ps de voir
entrer to u t arm é u n h om m e d’ un aspect si fier. R o lan d leur
dem ande quel peut être l’ hom m e assez d is co u rto is, assez
injuste, barb are, atroce m êm e, pour ensevelir dans une caverne
un visage si beau et si bien fa it p our d o n n er de l’am our.
XCIV.

L a je u n e fille , interrom pue par de do ulo ureu x san­

glo ts, lui répond avec peine : du corail et des perles précieuses
de sa bouche sorten t de doux accen ts entrecoupés : ses larm es
à travers les lis et les roses descendent su r son sein , où q u el­
ques-unes vont se p erdre. M ais , se ig n e u r, qu ’ il vous plaise de
rem ettre la suite à l'au tre chant ; car il est tem ps que je finisse
celui-ci.

�CHANT X I I I .
Isabelle raconte son histoire à R o la n d . — V in g t voleurs e n tre n t dans la
grotte. — R o la n d les tue to us, et déliv re Isabelle. — Il p ren d cette p rin ­
cesse sous sa p r o te c tio n , cl pa rt avec elle. — Us re nc on tren t u n chevalier
priso n n ie r. — iMélisse console B ra d a m a n te , et lu i in d iq u e un e seconde
fois la m a niè re de d é liv re r R o g e r des enchantem e nts d 'A tla n t. — E lle lui
n o m m e les femmes vertueuses et célèbres q u i do iv e n t sortir de sa noble
race. — B radam an te va p o u r dé liv re r R oger d u palais en chanté, et tombe
dans la m ê m e e rre u r. — A g ra m a n t o rd o n n e un e revue générale de son
arm ée.

I . A h ! qu ’ ils étaien t heureux ces chevaliers du vieux tem ps
qui ren con traien t d an s les v a llo n s , dans les cavernes o b sc u r e s,
dans les forêts sa u v a g e s, repaires des se r p e n ts, des ours et des
lio n s , ce que les m eilleurs yeux trou veraien t à peine à présent
dans les plus beaux palais : des fem m es q u i, dans la plus vive
fraîch eu r de la jeun esse , m ériten t d’être appelées des beautés.
I I . J e vous ai d it que R o lan d avait trouvé dans la grotte une
je u n e d a m e , et q u ’ il lui dem anda qui l’avait co n d u ite en ce
lieu : m a in ten a n t, p ou rsuivan t m on d is c o u r s, je vous dirai
q u ’après s’être

souvent interrom pue par ses s a n g lo ts , elle

raconta au com te ses m alheurs trop c o n n u s , d ’ un ton de voix
doux et to u c h a n t, et le plus b rièvem en t q u ’il lui fu t possible.
I I I . Q u oiq ue s û r e , ô c h e v a lie r, d it-e lle , d ’être punie pour
avoir p a r lé , parce que cette vieille ne m anquera pas de tout
rapporter à celui qui me tient ici renferm ée, je su is bien résolue
à ne te rien cacher. E h ! que m ’ im porte d ’exposer m a vie! Q uelle
plus g ran d e satisfaction p u is-je atten dre de l u i , que celle de le
résou dre à me don ner la m ort?
IV .

Je m e nom m e Isa b e lle , et j ’é ta is fille de l ’in fo rtu n é roi

�eG
d alice : je dis que je l’étais ; car au jo u rd 'h u i je ne su is plus
sa fille, m ais celle de l’in fo rtu n e, de la tristesse et de la doul eur :
c'est la faute de l'am o u r , d o n t j ’ai à m e plaindre plus que de
personne. L e cruel d ’abord nous flatte d o u c e m e n t, et en secret
il médite des perfidies et des trahisons.
V. A im a b le , j e u n e , r ic h e , mo deste et b e lle , jad is tout
rendait m on sort heu reux; a u jo u rd ’ hui je su is p auvre, hum iliée;
maintenant je suis m a lh eu reu se, et s’ il y a au m onde un sort
cruel, c’ est le m ien; m ais je veu x que lu saches la source de tous
les m aux qu i m’on t assaillie, et quand tu n’y apporterais aucun
rem ède, ce ne sera pas peu pour moi qu e tu y paraisses sensible.
V I. Il d oit y avoir a u jo u rd ’ hui près d ’ un a n que mon père
fitpublier un tournoi dans B ayon n e. L a renom m ée attira à
cette fête beaucoup de chevaliers de différen ts p a y s; m ais (so it
que l’ am ou r d irig e â t mes se n tim e n ts , ou que le vrai m érite se
découvre de lu i-m ê m e ) , Z e r b in , fils du grand roi d ’É c o ss e , me
parut seul dign e d’ ê tre loué.
V II. A près l’avo ir vu faire dans le cam p m ille exploits écla­
tants de c h e v a le rie , l’am ou r s’em para de mon â m e , et je ne
m’en doutai qu ’en recon n aissant qu e je n’étais plus à m o i; et
quoique cet am ou r m ’a it am enée où je su is, il m ’e s t d o u x d’avoir
toujours présent à l’esprit que je n’ai point don né mon cœ ur à
un objet m é p ris a b le , m ais au héros le plus aim able et le plus
beau qui soit au jou rd ’hui d an s le m onde.
V I II . Z e rb in l’em p ortait en beauté et en v aleu r su r tous
les au tres chevaliers; il me d éclare son a m o u r, et ses sentim ents,
j'e n su is persuadée, n’étaient pas m oins vifs que les m iens. Nous
ne m an quion s pas d ’ interprètes p our n ou s faire part de notre
mutuelle a rd e u r ; et lorsque nous fû mes privés du p laisir de
no
u
s voir, nos cœ urs n’en restèrent pas m oins étroitem en t unis.
IX . Q uand la gran d e fête fu t fin ie , mon ch er Z erb in s’en
retourna en É cosse. Si tu sais ce que c 'est que l’am ou r, tu peux
ju g er quelle fu t ma tristesse, et com bien la n u it et le jo u r
j ’étais occupée de lu i; j ’ étais bien s û re qu ’ une flam m e non
moins inquiète que la m ienne em brasait son cœ ur. Ne pouvant
plus m odérer ses d é s ir s , il chercha tous les m oyens de m ’avoir
en sa possession.
X. M a is, com m e il est c h ré tie n , m oi m u su lm a n e, et que
la différen ce de nos religio n s lui défend de me dem ander en

�mariage à mon p è re , il prend le parti de m ’enlever. N on loin
de ma riche patrie , dans de vertes plaines le long de la m e r,
il y ava it un beau jardin planté sur un tertre élevé d ’où l’on
décou vrait les coteaux d ’alentour et la pleine mer.
XI.

Ce lieu lui parut propre à l’exécution du dessein auquel

la différence de nos religions était un obstacle. I l me fait con­
naître les arrangements q u ’ il a pris pour assurer notre félicité.
Il avait l'ait cacher secrètement, près du port de Sainte-Marthe,
une galère avec des gens a r m és , sous la conduite d ’Od oric de
B is c a y e , également renom mé da ns les com bat s de terre et de
mer.
XII.

Zerbin ne pouvant en personne exécuter ce p r o j e t , à

cause du gr and âge du roi son p è r e , qui l’obligeait d ’aller luimême au secours du roi de F ra nce , avait envoyé cet O d oric en
sa place, et il en avait fait choix parce qu ’ il le regardait

com m e

le plus s ûr et le plus fidèle entre ses amis les plus fidèles, et
cela devait être, si par les bienfaits on s’ assure toujours des amis.
x iii.
Cet Odoric devait ven ir su r un bâtiment armé, le jo u r
convenu pour m 'e n le v e r; il arriva, en effet, ce jo u r que j e d ési­
rais ta n t, et je fis en sorte de me laisser surprendre dans mon
ja r d in . O d o r i c , accompagné de gens aussi propres à combattre
q u ’ à n aviguer, remonta pendant la nuit la rivière voisine de la
ville, et se rendit en silence dans le jardin où j ’étais.
XIV.

D e là j e fus

conduite à cette galère fraîchement

espalmée, avant que la nouvelle s'en répandit da ns la ville : de
mes do mestiques, nus et désarmés, les uns furent mis en fuite,
les autres à m o r t; quelques-uns fure nt enlevés avec moi. Voilà
c o m m e j e quittai le lieu de ma naissance : avec quelle j o i e ,
c’est ce que je ne pourrais te d i r e , et avec l’espoir qu e j ’allais
bientôt revoir mon cher Zerb in .
XV. N otre vaisseau était à peine à la haute ur de la M on ­
giane, lorsqu’ un vent qui s’éleva sur la ga uche vint nous assail­
lir ; l’ air en fut o b s c u r c i, la mer se t r o u b l a , et les vagu es s’éle­
vèr en t ju s q u 'a u x nues. Ce ven t de m is t r a l , qu i nou s faisait
dé river, devint de moment en moment plus f u r ie u x , et enfin il
le devint à u n tel point qu ’il ne nous eût servi de rien de revi­
rer de bo rd .
XV I. E n vain o n carg ua toutes les voiles, on baissa les mâts,
on abattit tout ce qui pouvait donner prise au v e n t , rien n’e m ­

�pêcha que nous ne fussions em portés m algré nous vers des
écueils poin tus, près de la R och elle ; et sans le secours de l'Ê tre
qui régit to u t au-dessus de n o u s , cette terrible tem pête nous
j etait au rivag e. L e ven t im p itoyable continua à nous c hasser
avec plus de rapidité q u 'u n e flè c he décochée dans les airs.
XVII. L e B iscayen v oit le p é ril, et à l’ instant il se sert d ’ un
expédient qu i souvent ne réu ssit pas : il se saisit de la ch a­
loupe, y descen d, et m’y fait descendre avec lui ; deux autres y
entrent en m êm e tem ps que nous : tout l’équipage y descen dait,
si ceux qui étaient descen dus les prem iers l’eussent so u ffe r t;
mais ils les écartèren t avec leurs épées, puis il coupèren t le
câb le, et à l’ instant nous nous éloignâm es du vaisseau.
X V III. T o u s ceu x qui étaient descen dus dans la chaloupe
furent assez heureusem ent jetés sur la côte ; les autres périrent
avec le b â tim e n t, qui fu t mis en pièces ; tout le bagage fu t la
proie des flots. A lo rs, les m ains élevées au ciel, je ren dis grâce
à la bonté d iv in e , à l’ am ou r du T o u t-P u is sa n t, qui n’ avait pas
perm is que la fureu r des flots m ’ ô tât l’espérance de revoir mon
cher Z e rb in .
XIX. J’ avais laissé su r le vaisseau m es h a b its , mes p ierre­
ries, et tout ce que j ’avais de plus précieux ; m ais, ayan t gard é
l’espérance de revoir Z erb in , je regrettais peu que la m er m ’eût
enlevé le reste. L e rivage où nous abordâm es ne présentait a u ­
cun chem in fr a y é , ni dans les environs aucune habitation ; on
n’y voyait q u ’ une m on tagne d o n t le som m et om breux était
battu des vents et le pied baigné par les f lots.
XX. C e fu t en ce lieu que l’am ou r, ce cruel ty ra n , qui to u ­
jo u rs m ent à toutes ses prom esses, qui toujours guette l’occa­
sion de traverser, de trou bler nos desseins les plus raisonnables,
changea d ’ une façon déplorable et in dign e mon espérance en
crainte et ma jo ie en tristesse : cet a m i, en qui Zerbin a va it
tan t de c o n fia n c e , s’ enflam m a d ’am ou r p ou r moi et devint de
glace p our son prince.
X X I. Soit que cette passion se fû t allum ée su r le vaisseau
m êm e, sans qu ’ il eût osé alors la laisser voir, soit q u 'elle n’eût
com m encé qu e su r ce rivage solitaire qui sem blait la favoriser,
il résolut d ’y satisfaire, et sans d é la i, ses infâm es d é s irs; mais
auparavant il cru t devoir se débarrasser d ’ un des deux hom m es
qui s’étaient sauvés avec nous dans la chaloupe.

�X X II.

C ’ était un É cossais nom m é A lm o n , qui paraissait

fo rt attaché à Zerbin : le prin ce, en le d on nan t à O d oric, le lui
avait recom m andé com m e u n gu errier parfait. L e traître lui dit
que ce serait une faute dont ils seraient répréhen sibles, s’ ils me
con d u isaien t à pied ju s q u ’à la R o c h e lle , et il le pria d ’aller en
avan t pour me faire venir u n cheval.
XXIII.
A lm o n , q u i ne se d é fiait de rie n , p a r t i t su r-le-c h am p
pour la v i l l e , dont la forêt nous d é r o b a i t la v u e , et q u i était
environ à six m illes de l’e n d r o i t où nous étions. C e p e n d a n t
O d oric p r e n d la résolution de d écou vrir ses crim in els desseins
à son au tre c o m p a g n o n , soit q u ’il m an quât de prétexte pour
l ’écarter, soit q u ’il eût en lui u ne gran d e confiance.
XXIV. Ce com pagnon don t je p a r le , et qui était resté avec
n ous, se nom m ait C orèbe ; il était de B ilbao, et, depuis son en­
fa n c e , il avait été nou rri et élevé avec O d oric d an s la même
maison : le traître c ru t p ouvoir lui com m un iqu er sa perfide
résolu tion , se flattant que C orèbe préférerait à son hon neur la
satisfaction de servir son am i.
XXV. C o rèb e, qui était plein de noblesse et de lo y a u té , ne
p u t l’entendre sans u ne gran de in dign ation : il l’ appela traître,
et s’opposa par la force et par ses discours à son coupable des­
sein . L a colère les éch au ffe l’ un et l’ autre, et ils en vien n en t à
m ettre l’épée à la m ain. A u bruit de leurs fers, la peur me fit
prendre la fuite vers le plus épais de la forêt.
XXVI. O d o r ic , passé m aître dans les com bats, prend bien ­
tôt un tel avan tage su r son a d v e rs a ire , qu ’ il le re n ve rse, et le
laisse pour m o rt; ensuite il co u ru t su r m es traces : l’ am ou r (si
j e ne me trom pe) lui prêta ses ailes, afin qu’ il pût me jo in d re
p lus p ro m p tem en t, et lui enseigna les prières et les propos les
p lus séd ucteurs pour réussir à me toucher.
XX VII. M ais tout fu t in utile ; j ’ étais décidée, résolue à mou­
rir, plutôt qu ’ à le satisfaire. Q u an d il vit que les p rières, les dis­
cou rs les plus pressants, les m enaces mêmes ne lui servaien t de
rie n , il eut enfin recou rs à la force ouverte : vainem ent je le
s u p p lia i, lui représentai la confiance que Z erb in avait eue en
lu i, et que m oi-m êm e je m’ étais m ise en dépôt dan s ses m ain s;
XX VIII.

L o rsq u e je vis que mes prières étaient in u tile s , que

je n’ avais aucun secours à espérer que de m oi-m êm e, et que cet
h o m m e , toujours p lu s ardent et plus grossier, ven ait à moi

�comme u n ou rs a ffa m é , je me défen dis avec mes p ied s, avec
mes m ains : j ’ em ployai ju sq u ’ à mes on gles et à mes d e n ts; je
lui arrachai la barbe, je lui déchirai to ut le v isa g e , en poussant
des cris qui s’ élevaient ju s q u ’au ciel.
XXIX. Je ne sais si ce fu t le hasard ou m es cris, qui devaien t
s’entendre de plus d’ une lieue, ou plu tôt si c’ est l’ usage dans ce
pays qu ’on accou re su r le rivage quand q u elque navire se brise
ou se p e r d , m ais je vis paraître su r la m ontagne u ne troupe
d’hom m es qui descen daien t vers la m er et accou raien t vers
nous. Dès que le B iscayen les vit s’ap procher, il abandonna son
entreprise et ne songea qu ’à fuir.
XXX. Cette tro u p e, seign eur, me fu t d ’ un gran d secours
contre ce déloyal ; m ais quel secou rs, ô ciel ! c 'é ta it, com m e dit
souvent le peuple en ses proverbes, tom ber de fièvre en chaud
mal . Il est vrai que je n’ai pas été assez infortunée pour que
ces gens aient osé me faire v io le n ce ; m a is , s’ils m ’on t res­
pectée, ce n’ est ni par vertu ni par honnêteté.
XXXI. C ’est q u 'ils espèrent, en me con servan t vierge com m e
je le s u is , m e vendre beaucoup plus ch er : le huitièm e m ois est
exp iré, le neuvièm e

s’ a v a n c e , depu is que je su is ensevelie

vivante en ce lieu. J’ai perdu toute espérance de revoir m on cher
Zerbin ; c a r, d ’après ce que j ’ ai pu recu eillir de leurs d isco u rs,
je vois qu ’ ils m’ ont déjà prom ise et vendue à un m archand qui
doit me livrer au Soudan d ’ Egyp te.
XXXII.

A in si p arlait la gracieu se Isa b e lle , et sa parole a n ­

gé liq u e , souvent in terrom pue par ses soupirs et ses sa n g lo ts,
eût attendri les tigres et les aspics. T an d is q u ’elle renouvelle
ainsi ses d o u leu rs, ou que peut-être elle soulage son m artyre en
le racontant, une vingtain e d'h om m es, les uns arm és de pieux,
les autres de haches, e n tren t dan s la caverne.
XXXIII. L e u r ch e f, qui a le visage d ’ un hom m e im pitoyable,
n’a qu ’ un œ i l , don t le regard est som bre et farouche ; il avait
perdu l’autre d ’ un coup qui lui avait coupé le nez et la m âchoire.
Cet hom m e, ap ercevan t R o lan d assis dans la caverne près de la
charm ante v ie r g e , se tourne vers ses com pagn on s et leur d it :
V o yez-vous cet oiseau q u i, sans qu e j ’aie tendu le pan n eau , s’e st
venu prendre dans m es filets.
XXXIV. Il d it ensuite au com te : Je n’ai ja m ais vu d ’hom m e
plus com m ode et plus p réven an t qu e toi ; je ne sais si tu as

�deviné ou si qu elqu ’ un l ’ a in form é que j ’avais gran d e envie de
ces belles arm es et de ce riche habit brun que tu portes. V rai­
m ent tu ne pouvais ven ir p lu s à propos p our m e fou rn ir ce dont
j ’ai besoin .
XXXV.

R o la n d ,

se levant a u ssitô t, so u rit am èrem ent et

rép on d à ce c h e f des voleurs : Je te les vendrai ces a rm e s , mais
si cher q u ’à ce prix nul m archand ne vou drait en r e c e v o i r . Alors
il saisit dans la c h e m in é e , dont il était p ro ch e , un gros tison
to u t e n flam m é, le lance et atteint ju ste m e n t le ban dit à l’endroit
où les sourcils vont rejoindre le nez.
XXXVI. L e tison em porte ses deux paupières ; m ais il causa
p lu s de désordre du côté g a u c h e , car il creva à ce m a lh e u r e u x
l'u n iq u e œil qui lui ap portât la lum ière ; et ce coup terrible ne
se borna pas à l’ave u g ler; m ais il l’envoya avec ces esprits que
C aron précipite d a n s les étangs bo uillon n an ts d u T artare.
XXXVII. Il y a va it dans la caverne une gran d e table épaisse
de deux p a lm es; sa su rface carrée et très-étendue était posée
su r un pied grossier et m a ssif; le v oleu r et toute sa bande pou­
vaient se ra n ger à l’e n to u r ; R o lan d , avec la même aisance q u ’ un
cavalier espagnol en m et à lancer la c a n n e , jette cette table là
où la can aille s’est amassée tout entière.
XX XVIII. E lle brise la poitrine à c e u x -c i, ouvre le ventre à
ceu x-là, fracasse les tê tes, les jam b es et les bras : les uns tom bent
m orts, les autres estropiés ; les m oins blessés tâchent de prendre
la fu ite. A in s i, p arfois un roc p e s a n t, lancé su r un tas de cou ­
leuvres q u i , ap rès l’ h iver, ne so n gen t q u ’à s’épan ou ir et à se
lisser au s o le il, écrase la tê te aux u n e s , et brise a u x autres les
flan cs ou l’ échine.
XXXIX. On voit m ille accidents divers q u ’on ne saurait
com pter ; l'u n e m eurt, l’autre s’ échappe sans queue ; une autre,
ne pouvan t plus ram per en avant, se replie vainem ent en cercle
su r e lle-m êm e; c e lle -c i, qu i a trou vé les sain ts plus propices ,
glisse entre les herbes et ch erch e un abri en serpentant. E nfin
le coup fu t horrible ; m ais fau t-il s’en éton n er, puisqu’ il partait
de la main du valeureu x R o la n d ?
X L . Ceux que la table ne blessa point ou ne blessa que lé g è re ­
m ent (e t T u rp in écrit qu’ il s'en trouva juste sept), r e c o m m a n d e n t
leur salu t à leurs ja m b e s; m ais le paladin se place à l’entrée d e
la c a v e r n e , e t , après les avoir pris sans beaucoup de p e in e , il

�leur lie étroitem ent les m ains avec une corde q u i , par u n h e u ­
reux h a s a rd , se trouva dans cette caverne des bois.
XLI. P u is il les traîn e au dehors ju s q u ’ à un vieux corm ier
qui répandait beaucoup d ’om bre ; R o lan d , avec son épée , en
taille les bran ch es , y attache ces brigand s pou r être la pâ ture
des corbeaux ; et pour p u rger la terre de cette engean ce, il n’ eut
besoin ni de chaînes ni de c r o c ; l'a rb re lui-m êm e su ffit à to u t,
et le paladin trouva le m oyen d ’y accroch er ces voleurs par le
menton.
X L II. L a vieille c o q u in e , am ie de ces b r ig a n d s , les voyan t
tous e xterm in és, prit la fuite en p leuran t et en s’ arra ch an t les
cheveux ; elle cou ru t au travers des ronces et des routes diverses
de la fo r ê t, et enfin , après a vo ir m arché longtem ps, d ’ un pas
lent et agitée p a r la crain te, dans des sentiers du rs et difficiles,
elle ren con tra su r la rive d ’ un fleuve un chevalier ; m ais je me
réserve à vous dire plus tard qui c’était.
X L III. Je retourne à la je u n e Isabelle qui supplie le paladin
de ne la point laisser s e u le , et qu i s’o ffre à le su ivre en tous
lieux. R oland la console avec cou rtoisie, et le lendem ain, qu an d
la blan ch e a uro re, parée de sa gu irla n d e de roses et de ses voiles
de p o u rp r e , rep rit sa route o rd in a ire , le paladin p artit avec
Isabelle.
XLIV. Ils ch em in èren t ensem ble p lu sieurs jo u rs sans rien
trouver qui soit digne d ’être racon té ; enfin ils ren co n trèren t
en leu r chem in un chevalier que l’on emmenait, p riso n n ier:
je d irai plus tard qui c ’é ta it; m aintenant j ’en suis détourné
par un ob jet qui ne d o it pas vous être m o in s cher ; c’ est la
fille d ’ A im on que j ’ ai laissée en proie à son am oureuse in ­
quiétude.
X LV. L a belle g u errière, soupiran t en vain après le reto u r
de son cher R o g er, faisait sa dem eu re ordinaire à M arseille, et
presque tous les jo u rs elle livrait des com bats aux Sarrasins qui
se répand aien t pour p iller dan s les plaines et dans les m on ­
tagnes du L a n gu ed oc et de la P ro v en ce. B radam ante s’a cq u it­
tait dignem en t des d evoirs d 'u n sage cap itain e et d ’ un vaillant
soldat.
XLVI.

L e tem ps où son R o g e r devait la rejoindre étant passé

de beaucou p , la gu errière, qu i ne le voyait pas reven ir, livrait
son cœ u r à la crain te de m ille accidents f âcheux : un jo u r en tre

�autres qu ’ elle était s e u le , p leu ran t son in fo rtu n e , elle vit pa­
raître to ut à cou p celle q u i, par le m oyen du p récieu x anneau,
avait gu éri le cœ u r blessé par A lcin e .
X L V II.

L o rsq u e, après un si lo n g term e, B rad am an te la vit

de retour sans son a m a n t, elle d ev in t pâle, interdite et si trem ­
b la n te , q u ’elle n’eut plus la force de se soutenir su r ses pieds ;
m ais l'aim able fée, s'ap ercevant de son tr o u b le , s’avance audevan t d’ elle en so urian t, et la rassure par cet air satisfait d’ un
m essager qui ap p orte une bonne n ouvelle.
X L V III.
Ne crain s rie n , je u n e fille, lui dit-elle, ne crain s rien
pour R o ge r, il vit, il se porte b ien , et com m e toujours il t’ adore ;
m ais il n’a point la lib e r té , ton ennem i la lui a de nouveau

ra vie ; il fa u t, si tu veux le d é l i v r er, que sur-le-cham p tu montes
à c h e v a l, et que tu me suives to u t à l’ heure ; si tu me s u i s , je
saurai te d o n n er les m oyens de lui rendre la liberté.
XLIX.
E lle p oursuit son discours en lui ra co n ta n t toutes les
illu sions qu ’ A tla n t avait em ployées con tre lu i; com m en t, à l’ aide
d ’ un fan tôm e qui représentait ses a ttra its , et qui sem blait en­
levé par un géant, il a va it attiré R o g e r d an s un palais m agique,
d’ où, su r-le-ch am p , il avait disparu devan t lu i, et co m m en t,
par cette m ême ru se, il arrête les dam es et les chevaliers qui pas­
sen t près de ce château.
L . C hacu n se persuade, en regard an t ce m agicien , qu ’ il voit
ce qu ’ il désire le plus, sa dam e, son écu y er, son am i, son com ­
p agnon ; car les affections des m ortels ne son t pas les m êm es.
T o u s von t ensuite cherchant dan s ce p a la is, et s’ épuisent en
vaines recherches ; m ais si puissant est l’espoir, si gran d est le
désir de retrou ver ce qu ’ ils ch erch en t, q u ’ ils ne peuvent se ré­
soudre à q u itter ce lieu enchanté.
L I.
L o rsq u e tu seras dans le voisinage de cette dem eure
e n c h a n té e , d isait M élisse, le m agicien viendra à ta ren con tre ,
sous la figure de R o g e r, et par la fo rce de ses charm es il paraîtra
à tes yeux p r ê t à su cco m b e r à plus fort que lu i, afin que tu t’ em ­
presses à le secou rir, et ensuite il te retiendra dans son château
avec les autres.
L II. M ais afin que tu ne sois pas la dupe des pièges où tan t
d ’ autres sont to m b és, tiens-toi pour avertie que ce R o ger, que
tu cro is apercevoir im p lorant ton se c o u rs , n ’ e s t q u ’ u n e im age
trom peuse ; et lorsqu ’ il se présentera à tes y e u x , fais-lui quitter

�son in dign e vie : ne crain s pas pour cela que to n am an t périsse,
mais bien celui qui te donne tan t de soucis.
L III. Il te p araîtra bien d u r, sans doute (je le vois d ’avance),
de tu er un g u e rrie r qui ressem blera si fort à R o g e r, m ais gardetoi bien d'en croire tes y e u x , car ces enchantem ents les o ffu s­
queront p our te cach er la vérité. P ren d s d o n c u ne ferm e, une
invariable résolu tion , a va n t que je te con du ise vers la forêt, car
si par faiblesse tu laisses vivre l’en chan teur, tu seras pour to u ­
jo u rs p rivée de ton am ant.
LIV.

L a cou rageu se gu errière prend ses arm es et se dispose

à su ivre M élisse, en laquelle elle a toute confiance, avec la réso­
lution de donner la m o rt à ce trom p eu r m agicien . L a fée la
gu ide et la con d u it à gran d es jo u rn é e s , tan tôt par les fo rê ts,
tantôt à travers les plaines c u ltiv é e s , ch erch an t à lui faire
ou blier d a n s un agréab le entretien ce que la route a de pé­
nible.
LV.

E lle se p laît su rtou t à l’ entretenir, et à lui répéter so u ­

vent que d ’elle et de R oger d oiven t so rtir des princes excellen ts,
de glo rieu x dem i-dieux ; et com m e si tous les décrets des dieux
étern els étaient présents à ses y e u x , M élisse lui prédit tous les
évén em en ts qui doivent arriver dans les siècles à ven ir.
LVI. O ma chère et pruden te co n d u ctrice! disait à la fée
l’ illu stre gu e rriè re , il y a bien longtem ps que tu m’ as éclairée
su r les gran d s p rin ces qui do iven t n aître de ma r a c e ; que ne
me charm es-tu en me faisan t aussi con naître quelques fem m es
de mon s a n g , s’ il en est qui m ériten t d ’être placées entre les
belles et les plus vertueuses ? L ’ obligean te M élisse lui répon­
d it :
L V II.

Je vois naître de toi des fem m es célèbres par leurs

v ertu s, m ères d ’em pereurs et de puissants m on arques, répara­
trices bienfaisantes et solides colonnes de m aisons illu stres et de
vastes états, q u i, par leu r p ié té , leur gran d c o u ra g e , leur rare
pru den ce, et e n fin par leur su blim e, leur incom parable sagesse,
ne seron t pas m oins célèbres sous leurs habits de fem m es, que
les gu erriers de la plus haute valeu r sous leurs arm es.
L V III. Je ne finirais pas si j ’ entreprenais de te rapporter les
nom s de toutes celles de ta race qui seront dign es d’ hon neur et
de louange; je n’ en vois a u cu n e qu e j e doive passer sous silence.
N éanm oins, pour te satisfaire, j ’en ch o isirai quelques-unes entre

�m ille. Q ue ne m 'a s-tu tém oigné ce désir dans la grotte de M er­
lin , j ’ a u ra is fa it aussi paraître leurs im ages à tes yeux ?
LIX.
D e ton illu stre race naîtra une p rin cesse , am ie des
beaux-arts et des belles-lettres ; si elle sera plus distinguée par
ses grâces et sa beauté, que par sa sagesse et sa vertu , je ne sau­
ra is te le dire : c’est la lib érale, la m agn ifiq ue Isab elle, et la ville
bâtie su r les bord s du M en zo, à laquelle la fée, m ère d ’ O cn u s,
a donné son nom , tirera tout son lustre de cette princesse.
LX.
Il y aura une lu tte perpétuelle et honorable entre elle et
son d ig n e époux, p ou r savoir qui des deu x l'em portera p a r son
am ou r pour la v e r t u , et qui m ieux ouvrira la porte à la bien­
faisan ce. Si l’ un se vante de ses exploits su r les bords du T a r ,
et se glorifie d’avoir délivré le royaum e de N aples de

l 'o p p r e s s i o n

des F ra n ç a is , l’autre dira : P é n élo p e , pour avoir vécu c h a ste ,
ne m érite pas m oins de glo ire qu ’ U lysse.
L X I.
Je te fais en peu de m ots un gran d élog e d ’ Isabelle, et
cep en dant j ’om ets encore bien des choses qu e M erlin m ’en a
dites dan s ce jo u r où, me séparant du m onde, je me retirai dans
sa gro tte. Si j ’entreprenais de vogu er à pleines voiles su r celle
m er im m ense, ma course serait plus longue que celle de T ip h is .
Il me suffit de te dire q u ’elle sera douée par le ciel et p ar la
vertu de ce que leurs dons ont de plus rare.
LX II. E lle aura p ou r sœ u r B é a tr ix , à qui ce nom convient
d 'a u ta n t m ieux q u e , tan t qu ’ elle v iv r a , non-seulem ent elle
attein dra le plus hau t point de félicité où les m ortels puissent
p arven ir ; m ais elle a u ra encore le pou voir de le faire partager
à l’époux qu ’elle aura choisi parm i les princes les plus riches, et
ce ne sera que quand elle aura qu itté le m onde, qu ’ il tom bera
dans un abîm e de m alheu r.
L X I I I . T a n t que B éatrix verra le jo u r, L o u is le M ore, S fo rze
et les couleuvres de V isco n ti seron t redoutés depuis les glaces
hyperboréennes ju s q u ’aux rivages de la m er B o u g e , et depuis
les Indes ju s q u ’ à la m er qui baign e les A lpes ; m ais, elle m orte,
son mari perdra la liberté avec ses étals des In su b rien s, et ce
m alheu r sera funeste à toute l’ Italie. San s cette p rin cesse , la
suprêm e prudence ne sera plus réputée que du hasard.
L X I V . D ’ autres princesses n aîtro n t longtem ps a u p a ra v a n t,
qui porteront aussi le nom de B éatrix. L ’ une orn era sa tête
sacrée de la riche cou ron n e de H ongrie ; l’autre, après avoir re­

�noncé à to u s les biens terrestres, verra l’ A uson ie la placer au
nom bre des sain tes, lui adresser des vœ u x, et lu i élever des
autels.
LXV. Je tairai les autres, car je l’ai déjà d it , je ne finirais
point si je vou lais te parler de toutes , qu oiq u e ch acu n e ait m é­
rité d ’in sp irer la trom pette héroïqu e ; je passerai don c sous
silence et les B la n ches, et le s L u crè ce s, et les C on stan ces, et tant
d ’autres qui don neron t des prin ces à l’ Italie, et seron t les répa­
ratrices des plus nobles m aison s.
LXVI. Jam ais r a c e , plus que la tien n e, n’ aura été heureuse
dans ses fem m e s, ta n t par le m érite de celles qui eu so rtiron t

que par les gran des qualités de celles que l'h ym en y fera entrer.
M erlin m ’a fort entretenu de ces dernières, sans doute afin que
je puisse t ’en entretenir m oi-m êm e , et j'a i un extrêm e désir de
t’ en parler.
LXVII.

Je dois prem ièrem ent te parler de R ic h a r d e , digne

m odèle de sagesse et de cou rage : en dép it de la fortu n e , elle
restera veuve à la fleu r de son âge, ce qui n’ arrive que trop sou­
vent aux fem m es les plus estim ables. E lle verra ses fils, d ép o uil­
lés des états de leur p ère, tom b er enfan ts aux m ains de leurs
ennem is, et jetés su r une terre étran gère ; m ais un jo u r, enfin ,
tous ses m alheurs seron t réparés.
L X V I I I . Je ne passerai pas sous silence la rein e illu stre qui
doit sortir de l’ an tique race d ’ A rago n : aucune histoire grecque
ou rom aine n’ en a célébré de plus sage ou de plu s c h a s te , et il

n ’y en a point que la fortu n e ait traitée p lu s fa v o ra b le m e n t,
puisque la bonté divine l’ a choisie p our être la m ère d ’ A lphon se,
d ’ H ippolyte et d’ Isabelle.
LX IX. C ’est la sage L éo n o re qui vien dra s’enter su r ton heu­
reuse tig e ; m ais que ne te dirai-je point de L u crèce de B o rgia ,
sa b e lle -fille , qui sera , im m édiatem en t après e lle , duchesse de
F e rrare. Sa beauté, sa vertu , sa réputation, sa fortu n e, croîtront
chaque jo u r , com m e on voit s ’élever u n e je u n e plante su r une
terre féconde.
LXX. T ou tes les autres fem m es seron t à L u c rè ce ce que
l’ étain est à l’a r g e n t, le cu ivre à l’o r, le pavot des cham ps à la
ro se , le saule pâ le au la u rier toujours v e r t , le verre peint à la
pierre précieuse ; et qu oiq u ’e lle ne soit pas encore n é e , je l’ ho­
nore com m e devant être douée d ’une beauté sin g u liè re , d’ une

�extrêm e p ru d e n ce , et de toutes les qualités qui on t

d ro it

aux

lo u a n g es des hom m es.
LX X I.
M ais, parm i tan t de louanges qu i lui seron t prodi­
gu ées d u ran t sa vie et après sa m o r t, elle sera su rtou t louée

d ’avo ir in sp iré les sentim ents les plus nobles à H ercu le et à ses
autres en fan ts, et d ’avo ir m is dan s leu r cœ u r les sem ences des
ém inentes qu alités qui les distin gu eron t e n s u ite , e t sous la robe
et sous les a rm e s; ainsi l’od eur, bonne ou m a u v aise , don t on
rem plit un vase n o u v e a u , ne se dissipe pas aisém ent.
L X X I I . Je ne passerai pas non plus sous silence sa b e l l e fille,
R én ée de F ra n c e , fille du roi L o u is X II et de celle qui sera la
glo ire im m ortelle de la B retagne : depuis que le soleil échauffe
par ses ra y o n s, que la m er baigne les rivages, et que le monde
tourne su r son axe, toutes les vertus que l’ on a vues b riller dans
l es fem m es, je les vois toutes réunies pour em bellir R énée.
L X X I I I. Je p ou rrais m ’étendre lo n g u em en t su r ce qui regarde
A lde de S a x e , ou la com tesse de C elan o, ou B lan ch e Marie de
C a ta lo g n e , ou la fille du roi de S icile, ou la belle Lipp a de B o ­
lo g n e , et d ’autres encore : si je voulais te dire toutes les
lo u an ges qu ’elles m é riten t, ce serait entrer dans u ne m er sans
rivages.
lxxiv.
A p rès que M élisse l’a entretenu e, à sa vive satisfac­
tion , d ’ une gran d e partie de ses descen dan ts, elle revient en ­

core à R o ge r, et lui répéte plusieurs fois par quel artifice so n
am an t avait été a ttiré dans ce p alais. D ès que la fée ne fu t plus
qu ’ a q u elque d istance du château, elle s’ a rrêta , ne croyan t pas
devoir aller p lu s loin , dans la crain te d’ être aperçu e par A tlan t.
L X X V . E lle rappelle encore à la je u n e gu e rriè re les conseils
q u ’elle lui a déjà don nés m ille et m ille fo is ; enfin, elle la laisse
seu le. A peine B radam an te a -t-elle m arché dans un chem in
étro it l’ espace de deux m ille s , qu ’elle aperçoit celu i qui res­
sem ble à son ch er R o g e r. Il était entou ré de deu x géants d ’ un
aspect fé r o c e , et qui le serraien t si vivem ent q u ’ ils étaient prêts
à lui don ner la m ort.
LXXVI.
B rad am an te voyan t d an s un si grand péril le gu er­
rie r qui a les traits de R o g e r, soudain change sa confiance en

s o u p ç o n , soudain ou blie toutes ses belles résolution s : elle
s'im agin e que M élisse a con çu de la hain e con tre R o g e r pour
une in jure n o u ve lle , qu elq u e o u trag e qu ’elle ig n o re , et que

�celle m a g icien n e , par u ne tram e n o u v e lle , veu t le faire m o u ­
rir de la m ain de celle qui l'aim e.
LXXVII. N ’est-ce pas là R o g e r , disait la gu errière en ellemêm
e, celui que m on cœ u r voit toujours, que m es yeu x voient
ma in te n a n t ? et si ce n’est pas lui qu e je vois, que je reconnais,
qui jam ais p ourrai-je voir ou re c o n n a ître? pourquoi en croire
u
autre p lu tôt que mes yeux ? Ah ! m ê m e sans mes yeu x , c’est
n
assez de m on cœ u r pour sen tir si mon am an t est près de moi
ou s’ il en est éloign é.
LXXVIII. P e n d a n t q u 'elle s’occupe de ces pensées, elle e n ­
tend une v o i x , q u 'elle c ro it celle de R o g e r , im p lorer son
seco u rs; e t , dans le même m o m e n t, elle le voit p iqu er son ch e­
val , lui rendre la bride ; elle voit ces deux cru els ennem is le
s u iv re , le pou rsuivre à o u tran ce. B radam ante ne cesse de les
suivre ju sq u e dans le palais m agique.
LXXIX. A peine a-t-elle m is le pied su r le seuil de la p o r te ,
qu'elle partage l'e rreu r com m un e : elle va cherchant son am an t
dans les corrid o rs, à d roite, à g a u c h e , en h a u t, en bas, dedans
et dehors ; elle le cherche le jo u r , la n u it , san s relâch e , ta n t le
charm e est puissant. L ’en ch a n teu r avait fait q u 'a ya n t san s cesse
R oger devan t les yeux , et lui p arlan t à to u t m o m e n t, elle ne
pouvait néanm oins le recon n aître ni ê tre recon n ue de lui.
L X X X . M ais laissons B radam ante dan s ce palais e n c h a n té ,
sans nous in qu iéter de son so rt ; qu an d il sera tem ps qu 'elle en
so rte , je sau rai bien l’e n tirer, et R o ger avec e lle ; et de m ême
que la variété des m ets réveille l'a p p é tit, il me paraît qu ’ il en
sera ainsi de mon histoire : plus variée elle s e r a , et m oin s elle
ennuiera ceux qui l’écouteron t.
L X X X I . D ’a ille u r s , il m e sem ble q u ’ il me fa u t bien des fils
différen ts p our tram er le lo n g tissu de ma toile : q u ’ il ne vous
déplaise d o n c pas d 'écou ter com m en t les M aures, sortis de leurs
q u artiers, on t pris les arm es p ou r paraître devan t A g r a m a n t;
ce p rin c e , qui ne cesse de m enacer l’em pire des lis, et qu i veut
connaître le nom bre de ses s o ld a ts , les a fait assem bler pour
une nouvelle revue.
L X X X I I . C ar, outre un grand nom bre de gen s de pied et de
cavaliers q u 'on avait perdus, il lui m an quait plu sieurs de ses
m eilleurs capitain es, tant d 'Esp a g ne que de L ib y e et d ’ E th iopie,
d e sorte que diverses troupes, et des nation s entières, allaien t

�errantes sans g u id e et sans ch e f ; c'était pour leur en donner, et
m arq uer à chacu n son r a n g , q u ’ une revue générale se prépa­
rait dans le cam p.
L X X X I I I . P o u r rem p lacer ceux qui avaien t péri dans les
batailles et les querelles p a rtic u liè re s, A gram a n t et M arsile
avaien t envoyé ch ercher, l’ un en A fr iq u e , l’autre en E sp ag n e,
to u s ceux qui s’étaient engagés à servir dans cette gu erre, pour
les distribu er ensuite dans les différen ts corps et sous différents
chefs. Mais, seign eu r, sous votre bon plaisir, je ne parlerai de
cette gran d e revue que dans le chant su iv an t.

�CHANT X I V .
Agramant crée de nouveaux capitaines. — Mandricard joint les drapeaux
d’Agramant. — Il va chercher Roland. — Il enlève Doralice. — Agramant
se prépare à assiéger Paris. — Dieu ordonne à l'archange Michel d’aller
chercher le Silence et la Discorde. — L'Ange la trouve dans un couvent.
— Sa description. — Elle passe dans le camp des Sarrasins. — Description
de la demeure du Sommeil. — L’Ange et le Silence conduisent l’armée de
Renaud. — Situation de Paris. — Description du siège. — Bravoure de
Rodomont. — Les Sarrasins périssent dans les flammes.

I . D an s les nom breux assau ts, dans les terribles com bats
que l’ A friq u e et l'E sp a gn e avaien t livres à la F ran ce, une m u l­
titude de gu erriers avaien t perdu la vie, et étaien t restés la proie
des loup s, des corbeaux et des aigles aux serres tran chantes ; et
quoique les F ran çais fussent m ortellem ent affligés de n’ avoir
pu rester m aîtres de la c a m p a g n e , les S arrasin s, cep e n d a n t,
avaient à regretter un plus grand nom bre de princes et de hauts
seign eurs, qu ’ ils avaient perdus.
I I . L e u rs victoires avaien t été si sa n g la n te s, qu ’ ils avaien t
peu su jet de s’en réjou ir ; et si l’ on peut com parer les choses
antiques aux choses m odernes, on ne peut douter, ô invincible
A lp h o n se ! que la gran de victoire d o n t R avenne ne se souvien ­
dra jam ais q u ’avec la rm e s, et don t la glo ire d o it être attribuée
à votre valeu r et à vos cou p s, ne ressem ble fort à celle-ci.
III.
D éjà les F lam an ds, les P icard s, les N orm ands et les
G ascons étaient prêts à plier, lorsque vous attaquâtes les éten­
dards de l' E sp a g n o l, qui se croyait déjà vain qu eu r ; sur vos pas
m archait cette brillan te jeun esse q u i, dans ce jo u r , m érita de
recevoir de votre vaillante m a in , com m e un don honorable,
des étriers et des éperons dorés.

�IV .

A ve c ces âm es in trépides, qui vous accom pagn aien t ou

partageaien t vos périls, on vous vit disperser les rich es glands
d ’o r et rom pre le bâton verm eil ; et c ’est à vous seul que l’on
d o it un im m ortel laurier, pour a v o ir sauvé l’ honneur des lis;
m ais R om e pare encore votre tête d ’ u ne autre c o u ro n n e , parce
que vou s avez con servé à R o m e son F abricius.
V . C ette illu stre colonne du nom r o m a in , prise par vous et
p ar vous conservée, vou s a acquis plus d ’ honneur que s i , sous
votre seule m a in , fû t tom bée cette redoutable m ilice qui en­
graisse les cham p s de R aven n e, et toutes les troupes d ’ A ragon,
de C astille et de N a va rre, qui s’en a llèren t sans bannière en
v o yan t leurs pieux et leurs m achines devenus inutiles.
V I . C ette victo ire fu t plu tôt une légère consolation pour
nous qu’ un su jet d ’allégresse ; car ce fu t trop d ’am ertu m e, au
sein de notre jo ie , de voir tom b er m ort le cap itain e de F rance
et le c h e f de l’arm ée, e t cet orage em porter ta n t de princes
illu stres, q u i , pour la défense de leurs provinces et de leurs
a lliés, avaient passé les m on tagnes glacées des A lp es !
V II. N ous lui devon s, il est v r a i, et la vie et la liberté ; cette
victo ire a déto u rn é la tem pête qui allait fon dre su r nos têtes ;
m ais com m ent n ou s ré jo u ir et célébrer des fêtes, en nous re­
p résentant les plaintes, les gém issem ents don t tant de veuves,
en longs habits de deuil et le visage baigné de larm es, faisaient
reten tir toute la F ra n ce?
V I II . L e roi L o u is d oit présentem ent son ger à m ettre de
nouveaux chefs à la tête de ses tro u p es; il faut qu e, pour l’hon­
n eu r de la fleur de lis d ’o r , ses chefs ch âtien t les m ains avides
et sa crilèges, qui on t violé les sœ urs, les épouses, les filles, les
m è re s , ou tragé les m oines n o irs, gris et blancs, et je té par
terre le C h rist et ses saintes hosties, pour lui dérober u n taber­
nacle d'argen t.
IX . O m alheureuse R a v e n n e ! m ieux eût valu pour toi ne
p oin t résister au vain qu eu r, et q u e Brescia t’eût servi d ’exem ple,
com m e tu en as to i-m ê m e servi à R im in i et à F aen za. Il
fau t qu e L o u is envoie le bon , le sage T rivu lce, pour réprim er
la licence de tes troupes, et q u ’ il leur apprenne qu’en Italie de
tels excès ont dans tous les tem ps été pu nis de m ort.
X. E t de m ême que le roi de F rance a besoin de pourvoir
son arm ée de nouveaux ch efs, de m ême M arsile et A g r a m a n t,

�Pour donner à la leu r une bonne con sistance, avaient voulu la
voir déployée en ordre dans la cam pagn e, dès qu ’elle quitterait
ses quartiers d’ hiver, afin d’assign er des chefs et des com m an ­
dants à tous les corps qui en auraien t besoin.
XI.

M arsile d ’a b o r d , et ensuite A gram a n t fo n t défiler leur

arm ée, troupe p ar troupe. L es C atalan s m archent à la tête de
tous et sous l’enseign e de D oriphèbe : vien n en t ensuite les
troupes de N a v a rr e , m ais sans leur roi F o lv ir a n t, qui était
tombé sous les coups de R enaud ; le roi d ’ E sp agn e leur a donné
pour c h e f Isolier.
x ii.

B alu gante com m ande les troupes de Léo n ; G ran d on io,

celles des A lgarves; F alsiro n , frère de M arsile, a sous ses ordres
les soldats de la n ouvelle C astille. Ceux qui son t partis de
M alaga, de Séville et des bords fleuris que baigne le B étis,
depuis la m er de G ades ju sq u ’ à la fertile C o rd o u e , suiven t la
bannière de M adarasse.
X III. S to rd ila n , T essire et B aricon d o passent l’un après
l’autre avec leur m onde : au prem ier obéit G re n a d e , au second

Lisbonne, et au troisièm e M ajorque. Tessire régnait à L isbon ne,
depuis la m ort de L a rb in son p a re n t; puis vien t G alice que
Serpentin c on d u it au c o m b a t, à la place de M articolde.
XIV.

Ceux de T olède et de C a la tra v a , qu i ja d is m archaient

sous l’enseigne de S in a g ro n , et tpus les peuples qui se baignent
dans les flots de la G u a d ia n e , et boiven t les eaux de ce fle u v e ,
sont com m andés par le brave M ataliste. B ian zardin réunissait
sous u ne m êm e bannière les troupes d ’ A storga et celles de
S alam an q u e, de P la z e n tia , d ’ A v ila , de Zam ora et de P alen tia.
XV. L e s gu erriers de Saragosse et de la cou r de M arsile
ont F e rra gu s p o u r com m andant. T o u s ces gu erriers sont in tré­
pides et bien arm és. D an s ce nom bre son t M algarin , B a lin ­
g e rn e , M alzarise et M o rg a n te, q u ’ une m êm e fortun e avait
contraints d ’habiter un pays étran ger ; après qu ’ ils euren t perdu
leurs é ta ts, M arsile les a ccu eillit dans sa cour.
XVI. F ollico n d’ A lm erie, l’ aîné des bâtards de M arsile, était
du nom bre de ces guerriers avec D o rico n t, B a g a rd , A rg alife
et A n ala rd , A rc h id a n t, com te de Sago n te, l’ A m iran te, le brave
La n gu iran et M alagur si fécond en r u s e s , et bien d ’autres de
qui je parlerai quan d j ’aurai lieu de célébrer leur bravoure.
XVII.

D ès que l’arm ée d ’E spagn e eut défilé en bon ordre

�devan t le roi A g ra m a n t, le roi O ran , dont la taille était presque
g ig a n te sq u e , s’avança dans la plaine avec son escad ron. L a
troupe su ivan te regrette encore son ancien c h e f M artassin , qui
p érit de la m ain de B rad am an te ; elle gém it su rtou t qu ’ une
fem m e puisse se vanter d ’a vo ir tue le roi des G aram an tes.
X V III.

L a troupe de M arm onde est la troisièm e : elle a

perdu son c h e f A r g o s te , qui a été tué en G ascogn e ; de sorte
q u ’ il fau t nom m er un c h e f à cette tro u p e, aussi bien qu ’à la
secon d e, com m e aussi à la quatrièm e. L e roi A gram a n t n’ a
pas un gran d nom bre de c a p ita in e s, m ais il en in ven te, il en
r ê v e , et fa it choix de B u r a ld e , d ’ O rm ide et d ’A r g a n io , qu 'il
place où il en est besoin.
XIX. A rg a n io eut le com m andem ent des troupes de L i b y e ,
qui pleuraient encore le brave nègre D ud rin asse. B ru n e l est à la
tête de ses peuples de T in g ita n e ; ses yeux étaien t baissés, son
a ir triste et n éb uleu x, parce que depuis le jo u r que Bradam ante
lui ôta l’ann eau dans la fo r ê t, près du château d ’ A tla n t, bâti
su r la cim e d ’ un r o c h e r , il était tom bé dans la disgrâce
d ’A g r a m a n t.
XX. E t si le frère de F e rra g u s, Isolier. qui l’avait trouvé lié
à l’a rb re , n’avait pas attesté devan t le roi la vérité du f a it , nul
doute q u ’ A gram a n t ne l’eût fa it pendre : il fa llu t bien des
prières pour que le roi changeât de résolution , et qu oiqu ’ il lui
eût déjà fait m ettre la cord e au c o u , il la lui lit ôter ; m ais il
ju r a q u ’ il le ferait pendre à la prem ière faute.
XXI. C e n’est don c pas sans sujet que B ru n el s’avance l’air
triste et la tête baissée. A p rès lui ven ait F o n d a n t qui com m an ­
d a it la cavalerie et l’ in fan terie de M auritanie. L e nouveau roi
du L ib a n m archait à ses côtés : il con du isait les troupes de
C on stan tine. C ’est à lui que le m onarque africain a don né le
bâton d ’or et la couron n e que P in ad o re portait auparavant.
XXII. Soridan s’avance avec les trou pes d ’H espérie, et D o ri­
lon avec celles de Ceuta. Pulian com m ande les Nasam ones : le
roi A grica lte presse la m arche des H am on ien s; M a la b u fe rce ,
des F isa n s; F in ad u re con du it les troupes de C an arie et de
M a ro c; B a la stre , les peuples qu i aup aravant étaient soum is au
roi T ard o c .
X X III. D eux escadrons ven aien t e n su ite, l'un de M o lg a , et
l'au tre d ’ Ar z i l l a ; celui-ci voit à sa tête son ancien m a ître , le

�prem ier est sans chef. L e roi y a pourvu et le donne à son fidèle
Corinée : il a pareillem ent fa it C aïque roi des peuples d’ A rm an ­
z illa , go u vern és ja d is par T an firion . L e s G etu les obéissent à
Rim edon ; B alifro n t vien t a la su ite, avec les troupes de Cosca.
XXIV.

Cet autre escadron est com posé des gu erriers de

B olga; C larin de en est le roi : M irabalde l’avait été avan t lu i.
B alivers paraît a p rè s; je vous le donne pour le plus pervers des
S arrasin s; m ais je ne crois pas q u e , dans toute l’a rm é e , il se
déploie une ban nière qui a it une m eilleure trou pe que celle
à qui com m ande le roi S o b r in , ni u n Sarrasin plus sage que ce
m onarque.
XXV. L e s peuples de B e lle m a rin e , qui autrefois avaien t eu
pour c h e f G u a lc iotte, on t m ain tenan t à leur tête le roi d ’ A lger,
R odom ont de S arse ; il ven ait d ’am ener une nouvelle levée de
cavaliers et de fan tassins. A gram a n t l'avait envoyé en A fr iq u e ,
pendant que le soleil était dans u n tem ps n é b u le u x , sous le
signe du cen taure et des corn es m enaçantes du ta u rea u , et il
n’en était revenu que depuis trois jo u rs.
X X VI. D an s to u t le cam p des S a rr a s in s , il n’ y avait pas de
guerrier p lu s te rr ib le , plus redo utab le que R o do m on t. L es
portes de P a ris le redoutaien t p lu s , et avaien t plus de su jet de
le red o u ter que M a rsile , A g ra m a n t, et to u s ceux qui avaient
suivi ces deux m onarques en F ra n ce : parm i tan t d’ infidèles
qui p aru ren t à cette r e v u e , le nom chrétien n’ avait pas de plus
cruel ennem i.
XX VII. P ru sio n , roi des A lvara ch es, le su it, et ensuite D a r­
d in e l, roi de Z u mara. Je ne sais si q u elque ch o u e tte , ou q u el­
que vieille co rn eille, ou q u elque autre de ces oiseaux de m auvais
a u gu re qui an n on cen t o rd in a ire m e n t, ou su r les to its, ou sur
les a r b r e s , les m alheurs à ven ir, on t prédit à ces deux princes
leur m auvais s o r t; m ais l’ heure et le m om ent de leur m o rt
étaient déjà m arqués dans le ciel pour le com bat du lendem ain.
XXVIII. Il ne restait plus à passer en revue que l e s troupes
de T rém isèn e et de N o ric ie , et on ne voyait point encore flotter
leurs é te n d a rd s; on n’e n avait aucun e n ouvelle. A gram a n t ne
savait que d ire, que penser d e leur n égligence, lorsque enfin on
lui am ena un é cu y er du roi d e Trém isène qui lui raconta tout
ce qui s’était passé.
XXIX. Il lui dit qu ’ A lzird e et M anilard étaient étend us sur la

�poussière avec u n gran d nom bre des leurs : « S eig n e u r, ajoute
cet écu yer, le terrible gu errier qui a égorgé les nôtres aurait
encore taillé en pièces toute ton arm ée s’ il eût différé plus
longtem ps que m oi à p a rtir; c’est à gran d ’ peine q u e j ’ échappe.
Ce gu errier fait des cavaliers et des fan tassin s com m e le l oup
des chèvres et des m outons, »
XXX. D epuis q u elq u es jo u rs il était arrivé au cam p du roi
d ’ A friqu e un g u e rrie r q u ’ aucun de ceu x de l’orient ni du cou­
chant ne su rpassait ni p our la force ni pour le cou rag e ; A g ra ­
m an t lui ren dait les plus gran d s h on neu rs, n’ ign oran t pas qu’ il
était fils et su ccesseu r du célèbre A g rica n , prince des T artares ;
son nom était le fier M an dricard .
XXXI.

Il s’était rendu célèbre par les exploits les plu s é cla ­

ta n ts; le bruit de son nom rem p lissait l’ u n iv ers; m ais de toutes
ses actions la plus glorieuse, c’éta it la con quête q u ’ il avait faite
dans le château de la fée de S yrie du b rillan t bouclier que le
T royen H ector avait porté m ille ans a u p a ra v a n t; M ad dricard
l’obtin t par u ne si étran ge et si ép ou vantable a v e n tu re , que le
seul récit en fait frém ir.
XXXII. M an d ricard , qui se trouve présent au détail que f a it ,
l’ écu yer, lève un fro n t audacieux , et se résout sur-le-cham p à
suivre les traces de ce gu errier : il ne com m un iqu e néanm oins
son dessein à personne, soit q u ’ il dédaign e tous les a u tres, soit
q u ’ il c r a ig n e , s’ il venait à décou vrir sa pensée , qu ’ un autre ne
lui enlève l’ honneur de l’ entreprise.
X X X III. Il fa it dem an der à l’écu yer de quelle cou leu r était
la cotte d ’arm es de ce gu errier ; celu i-ci répond qu’elle est toute
noire, et son écu de la m êm e cou leu r, et que son casque ne
p orte aucun cim ier. C ette ré p o n se, seign eur, était conform e à
la v é rité ; car R oland avait laissé ju s q u ’ à son écusson, afin que
sa noire arm ure exprim ât m ieux la tristesse don t il avait l'âme
attein te.
XXXIV.

M arsile a va it fa it présent à M andricard d ’ un des­

trier bai-châtain , don t les crin s et les pieds étaient n oirs, et qui
était né d ’ une ju m en t de F rise et d ’ un cheval a n d a lo u x ; le
p rin ce ta r ta r e , bien a rm é , sau te dessus et s’éloign e au g r a n d
galop d an s la cam p agn e ; il ju re de ne point retourner à l’armée
q u ’ il n’ait trouvé ce chevalier aux arm es noires.
XXXV.

I l ren co n tre u n gran d nom bre de ces soldats ef­

�fra y é s , q u i avaient échappé a u x m ains de R o lan d ; l’ un pleu­
rait un frère, l’autre un fils tu é sous ses yeu x : leu r Ame épou ­
vantée et triste se p eign ait encore su r leurs visages b lêm es;
m u ets, pâles et encore p lein s de la fra ye u r q u ’ils avaien t eue ,
ils erraient au hasard.
XXXVI.

M an dricart

ne m archa pas longtem ps sans être

frappé de la vue d ’ un cruel et sa n gla n t sp e c ta c le , m ais qui ne
justifiait que trop les m erveilleuses prouesses racontées en pré­
sence du m onarque africain. Il rem arque les d ifféren ts m orts
épars çà et là ; il en retourne plusieurs : il veu t lui-m êm e, de sa
propre m a in , m esurer leurs b le s su re s, poussé par u ne jalousie
étrange con tre le gu errier qu i leur a donné la m ort.
XXXVII. D e m êm e que le loup ou le dogu e, a ccou rant le der­
nier à l’od eu r d ’ un b œ u f qu e des p aysan s o n t abandon n é m ort
dans la cam p agn e, s’ il n’en trou ve plus que les c o rne s et les os
(le reste a ya n t été dévoré par les oiseaux et les chiens affam és),
il regarde en vain ce c râ ne décharn é ; de même le cruel M an­
dricard prom ène ses regard s su r cette p la in e ; de ra g e il b la s­
phème et m ontre un extrêm e dépit d ’être arrivé trop tard à si
riche festin .
XXXVIII. C e jo u r et la m oitié du su iv a n t, il su it in certain
les traces du chevalier aux arm es n oires, et en dem ande des nou ­
v e lle s, lorsque tout à coup il aperçoit un pré cou vert d 'o m ­
brage, q u ’ un fleuve côtoie en form e de g u irla n d e , laissan t à peine
un petit sentier où il se détourne pour su ivre u n au tre cours.
C’est ainsi que le T ib r e , en to u r n a n t, em brasse le terrain audessous d ’O trico li.
XXXIX. N om bre de c a v a lie rs , arm és de toutes p iè ce s, g a r­
daient l’ entrée de ce pré. L e S arrasin leur dem ande par qui et
à quel dessein ils on t été rassem blés dans cet e n d ro it, et en si
gran d e qu an tité. L e c h e f de cette trou p e lui répondit, frapp é de
l’ air m ajestueux de M a n d ric a rd , et de la m agn ificence de ses
h arn ais, sem és d ’or et de pierreries, et qu i ann on çaien t un
noble p ersonnage :
XL.
L e roi de G ren ade, notre m a ître , nous a chargés de
servir d ’escorte à sa fille, qu ’ il vient d ’accord er au roi de Sarse,
q u oiq ue la renom m ée ne s’en soit pas encore répandue. S u r le
so ir, quan d la c ig a le , qui seule se fait entendre en ce m om en t,

�aura cessé son c h a n t, nous la con du iro n s au roi son p è re , qui
est au cam p des M aures. E lle repose m aintenant.
X L I . M an d ricard , qu i m éprise tout le m on de, veu t dans
l ’ in stan t s’assurer si cette troupe sau ra défendre bien ou mal la
princesse don t on lui a com m is la gard e. V raim en t, leur dit-il,
d ’ après ce que j ’ entends d ire, votre princesse d oit être b e lle ; je
su is curieux de le savoir to u t à l’ heure par moi-mê me : menezm oi près d ’e l l e , ou faites-la venir i c i , car il fau t que je r e p a r t e
d an s un instant.
XLII. E n v é r it é , répond le G re n a d in , il fau t que tu sois un
gran d fou : il n’en d it p a s d a va n ta ge , car aussitôt le T a r t a r e ,
baissan t sa lance, fond su r lu i, et la lui passe au travers du
corp s L a cuirasse d u G renadin n’ a pu résister à ce c o u p ; il
tom be mort su r la poussière. L e fils d’ A grican retire prom pte­
m ent sa lance p our en percer un second.
X L III. Il ne p ortait ni épée ni m a ssu e , car lorsqu’ il fit la
con qu ête des arm es qu i jad is fu ren t celles du T royen H e cto r,
a ya n t trou vé que l’épée y m a n q u a it, il ju r a (e t il ne ju ra pas
e n v ain ) qu ’ il ne m ettrait la main su r aucun e é p ée , ta n t qu’ il
n 'au rait pas enlevé celle de R o lan d . C ette D u r a n d a l, dont
A im on faisait tan t de cas, et que portait alors le com te d ’A n gers,
H ector l’avait portée le prem ier.
XLIV. G ran d e est l’ audace du T artare p our s’ en a ller ainsi
attaqu er cette trou p e avec un tel désavantage : Qui de v o u s ,
c r ia it-il, m’arrêtera dans mon chem in ? et, la lance en arrêt, il
se jette au m ilieu d’eux : ceux-ci baissent leu rs lances, c e u x - là
tiren t l’ é p é e , tous l’en tou ren t au ssitô t. M an dricard en tue un
gran d n om bre, a va n t que sa lance se brise.
XLV.

Dès q u ’ il la voit ro m p u e , il en saisit le gros tron çon à

deu x m a in s, et de cette m anière il fait un si gran d m a ssacre ,
q u ’on ne vit jam ais un com bat plus m eu rtrier : de m êm e que
l ’ H ébreu Sam son assom m ait les Philistins avec u ne m âchoire
d ’â n e , q u ’il trou va sous ses p a s , tel ce T artare brise les é c u s ,
enfon ce les c a sq u e s, et souvent d u m êm e cou p renverse et
l ’ hom m e et le coursier.
X L V I . Ces m alheureux se précipitent à l’envi au-devant de
la m o rt, sans que la chute de l’ un em pêche l'autre de prendre

sa p la ce; et cette m anière de m ourir leu r paraît plus am ère

�que la m ort elle-m êm e; ils ne peuvent supporter de perdre leu r
chère vie sous le tronçon d ’ u ne lance brisée, et de se voir traités
com m e des cou leu vres ou des gren o u illes.
XLVII.
M ais quan d ils euren t reconnu à leurs dépens que
la m ort est toujours une chose fort tr is te , et que près des deux

tiers étaient tu é s , tout le reste com m ença à fu ir ; m ais le cruel
T a r ta r e , com m e s’ils eussent voulu lui ravir son bien , ne peut
so u ffrir qu ’aucun de cette troupe épouvantée s’ en aille avec
la vie.
X L V III.

De même q u e , dan s une cam pagne ou dans un

m arais d e ssé ch é, le b ru ya n t ro se a u , ou le chaum e a r id e , ne
résiste p oin t à l’ard eu r du f e u , q u ’un habile labou reu r sait
u nir à l’ im pétuosité du vent, quan d la flam m e, s’ em parant de la
p la in e , cou rt de sillon en s illo n , éclate et pétille : ainsi ces m al­
heureux fon t peu de résistance con tre la fureu r d u terrible
M andricard.
X L I X . L o rsq u ’ il voit restée libre l'entrée du pré m al d é fen ­
d u e , il su it sans gu ide les traces fraîch es qu’ il rem arque su r

l’ herbe , et les plaintes qui de loin frapp en t ses o reilles; il veut
voir la princesse de G re n a d e , et ju g e r si sa beauté répond en
effet à l’éloge q u ’ il en a entendu faire : il passe au travers des
m o rts, dans le chem in que lui m ontre le fleuve en serpentant.
L.

Il aperçoit D oralice (c’ était le nom de la jeu n e princesse)

dans le m ilieu du p ré , a ss ise , toute en la rm e s, et éperdue au
pied d ’ un frêne sau vage : ses la r m e s , qui se su ccédaien t com m e
les on d es d ’ une source v i v e , tom b aient su r son beau sein. S u r
son beau visage on vo y ait em prein t le regret de la perte de ses
g e n s , et sa crain te pour elle-m êm e.
L I.
Sa crain te r e d o u b le , lo rsq u ’elle voit s’ avancer M an dri­
card , tout souillé de s a n g , l’ air som b re et farouche : elle perce
les airs de ses c r i s , ta n t elle a de fray e u r p our elle et pour son
m on de; car , ou tre ses g a r d e s , elle avait pour g u id e s , et pour
prendre soin de sa p e rso n n e , nom bre d ’hom m es d ’ un âge
a v a n c é , ainsi que les plus belles dam es et dem oiselles du
royaum e de G renade.
LII.
Dès que le T artare aperçoit cette beauté que rien
n’égale dans l’ E sp ag n e, cette beauté qui couverte de larm es
(eh ! que n’ eût-elle pas été em bellie par le so u rire ? ) sait tendre
les filets inextricables de l’a m o u r; il ne sait s’il vit su r la terre

�ou s’il est transporté d an s le paradis : il ne rem porte d'autre
avantage de sa v ic to ire , qu e de se r e n d r e , il ne sait co m m en t,
le prison n ier de sa belle prisonnière.
L I I I . C ependant il ne p eut con sen tir à perdre tout le fruit
de ses exploits, qu oiq u ’ elle fasse paraître, par ses larm es, t o u t e
l'a fflictio n , toute la do u leu r qu ’ une fem m e peut m ontrer; mais,
com m e il espère faire su ccéder bientôt les plaisirs les plus vifs
à ces p lain tes, il prend le parti de l’em m ener avec lu i, e t, la
faisan t m onter su r une haquenée b la n ch e , il reprend sa route.
L I V . Il con gédia fort honnêtem ent les vieillard s, les d a mes,
les d e m o ise lle s, et tous ceux qui étaient venus de G renade avec
la princesse : Il su ffit q u e je l’accom p agn e, leur d it-il, d é s o rm a is
je lui servirai de c a m é rie r, de go uvern an te et de gard e ; adieu &gt;
bonnes gen s. E u x , qu i ne pouvaient s’opposer à r ie n , s’en
allèren t en p leuran t et en gém issan t.
L V . A h ! qu elle s e r a , disaient-ils entre e u x , la d o u leu r du
roi son p è r e , quand il apprendra l’aventure ! quel chagrin en
aura son é p o u x ! de qu elle fu reu r il sera tra n sp o rté , quelle
horrible vengeance il en p ren dra. A h ! qu e n’est-il m a in t e n a n t
i c i , p our sau ver l’ illu stre san g du roi S to r d ila n , avant que ce
barbare l'en traîne loin de n o u s !
L V I . L e prince ta rta re , con tent de la belle con quête qu’ il
d oit à sa valeur et à sa bonne fo rtu n e , n’est plus si pressé de
retrouver le ch evalier aux arm es noires. Il cou rait to ut à l'heure;
il ne va plus qu ’ à son aise et lentem ent : il ne son ge m êm e qu’à
trou ver q u elque lieu favorable pour exhaler l’ am oureuse fla m me
don t il est consum é.
L V I I . T o u t en m a rc h a n t, il con so lait D o ra lic e , don t les
y eu x et les jo u e s étaien t hu m id es de larm es ; il in v e n te , il im a­
gin e m ille m oyen s de la fléchir : il lui d it que dep u is lo n g te m p s
et su r le b ru it de sa b e a u té , il l’aim e ép erd ûm e n t; que s’ il a
qu itté son heureuse patrie et ses riches états, qui seuls au monde
m ériten t le nom de gran d s, ce n’ est pas pour voir la F ra n ce ou
l'E sp a g n e , m ais u niq uem en t pour con tem p ler son beau visage.
L V III. Si l'a m o u r , d is a it-il, d oit être le prix de l'a m o u r ,
je dois être aim é de vou s, moi qui vou s a im e ; est-on aim é pour
sa n aissan ce? il n'en est pas de plus illustre que la m ienne : le
gran d A grican était m on père. P o u r ses rich esses? nul ne
possède de plus vastes é ta ts: dieu seul est plus puissant que

�m oi. P ou r sa valeu r? je me flatte de vou s avoir p ro u v é , en ce
jour , que je m érite d ’ê tre aim é pour m on cou rage.
L I X . Ces paroles et beaucoup d ’a u tr e s , que l’am ou r de sa
propre bouche d icta it à M an dricard , a llaien t tout doucem ent au
coeur de la je u n e D oralice, et com m en çaien t à la rassu rer. Sa
crainte cesse , et bien tôt la d o u le u r qui lui avait presque percé
l 'âme s’évanouit a u s s i; bientôt encore elle p a ru t éco uter ce
nouvel am an t avec plus de patience.
LX. E nfi n, par ses réponses beaucou p plus d o u c e s , elle se
montre plus avenante et plus affab le ; elle ne lu i refuse plus le
plaisir d ’ a rrêter su r ses yeu x ses yeux ém u s de tendresse : alors
le T artare, q u i n’en était pas à son coup d ’ essai en a m o u r, com ­
mence à espérer, et m êm e il regard e com m e certain que cette
j eune beauté ne sera pas toujours rebelle à ses désirs
LXI. P lein d 'am o u r et de j o i e , près de D o r a lic e , q u i, tout
en le c h a r m a n t, se rend plus accessible à ses v œ u x , il voit a p ­
procher l'h eu re où la froide n u it appelle tous les anim aux à
goûter les d o uceurs du som m eil ; et voyan t le soleil déjà cou vert
à dem i par l’ h o r iz o n , il redoubla u n peu de vitesse, ju s q u ’ à ce
qu’il enten dit le son de qu elques ch alu m eau x, et q u ’ il aperçû t la
fumée qui s’élevait des m étairies et des cabanes.
L X I I . C ’étaien t les habitations de qu elques p a ste u rs; d e ­
meures m oin s b e lle s , m oins ornées q u ’agréables et com m odes.
L à , un honnête gard ien de trou peaux a ccu eillit avec tan t de
bonté et de cord ialité le prince et l’ in fa n te , q u ’ ils fu re n t trèscontents de son accueil ; car la vraie cou rtoisie ne se trouve pas
seulem ent dans les château x et d an s les v illes, m ais so uven t elle
habite d an s des caban es et sous des toits de chaum e.
L X I I I . .le ne su is point assez, sûr de ce qui se passa, la n u it,
entre le fils d ’ A grica n et la p rin c e s se , pour oser en rien d i r e ;
chacun en pensera ce q u ’il lui p laira. Il est n éan m oin s vrai­
sem blable q u ’ ils fu ren t tous deux de bonne in telligen ce, ca r ils
se levèrent plus gais le lend em ain , et D oralice rem ercia le pas­
teur de l’accueil qu ’ il leur avait fait dans su cabane.
L X I V . De là, e rra n t de lieu en lie u , ils arrivèren t enfin su r
les bords d ’ un beau fleuve qui d escen d ait tran qu illem en t vers
la mer : son cou rs était si paisible, qu ’on s’en apercevait à peine;
et ses eaux étaient si claires, si lim pides, q u ’en s’y m irant on
pouvait aisém ent voir jusqu’au fond de leur lit. S ur le rivage de

�ce fleu ve, ils trou vèren t u n e dam e et deux cavaliers qui se repo­
saient à la fraîch eu r d ’ un délicieux om brage.
LXV.

M ais mon im agin ation , qui ne me perm et pas de suivre

toujours la m êm e route, me force à retourner à celte arm ée des
S arrasin s, qui assourdit toute la F ra n ce et de sa ru m eu r et de
ses cris, me ram ène à ce pavillon où le fils de ce T ro ja n défie le
Sain t-E m pire, et où l’ audacieux R o do m on t se vante de détruire
la sainte R om e et d’ em braser Paris.
LXVI. Il était venu aux oreilles d 'A g ra m a n t, que déjà les
A n g la is avaien t passé la m er. A l’ in stan t il fa it appeler le roi
M a rsile , le vieux roi de G arb e, et les autres chefs ; tous sont
d ’avis qu ’ il fa u t faire les plus gran d s efforts pour se ren dre les
m aîtres de P a r i s , certain s qu ’ on ne pourra jam ais réussir dans
c e tte entrep rise, si on ne l’ exécute avan t l’arrivée du secours.
LX VII. D éjà ils avaien t fa it rassem bler pour cet ob jet, dans
to u s les lieux d ’alen tour, des éch elles, des claies, des p o u tres,
des m adriers destinés à faire des ponts, des bateaux, ou à d 'a u ­
tres u s a g e s ; m ais A g r a m a n t, plu s em pressé qu e to u s, avait
déjà com m andé les troupes qui form eraien t la prem ière et la
seconde a tta q u e , et lui-m ême se propose bien de se trouver au
m ilieu de ceu x qui do iven t a ssaillir la ville.
LX V III. C h arlem agn e, le jo u r qui précéda celu i du com bat,
fit célébrer dans to u t P a ris le sain t office, fit dire des messes par
des prêtres et des religieu x gris, b lan cs, n oirs, de toutes les cou­
leu rs ; tous ceux qui se confessèrent, et qui ainsi se tirèren t des
m ains de l’enfer, firent ensuite leurs dévotions, ni plus ni moins
que s’ ils avaien t à m o u rir le jo u r suivan t.
LX IX. C h a r le s , en tou ré des p r in c e s , des b a r o n s , des pala­
d in s et des am bassadeurs, assistait avec beaucoup de piété, d a n s
• la p rincipale église, à ces d ivin s m ystères, et d on nait aux autres
l ’exem ple. O D ieu ! disait-il, les m ains jo in te s et les y e u x élevés
vers le c i e l , quoique je sois un p é c h e u r, que ta bonté ne per­
m ette pas que ton peuple fidèle porte la peine de m es in i­
quités.
LXX.

Si c ’est ta volonté qu ’ il s o u ffre , et que n os fautes

soient punies p ar de ju stes su pplices, diffère au m oins ta puni­
tio n , et ne perm et pas que nous la recevions de la m ain de tes
ennem is. S’ il arrive, hélas ! qu e nous périssions sous leurs coups,
n ou s qui portons le nom de tes e n fa n ts, les païens diron t que

�tu n’as au cu n e p u issan ce, puisque tu laisses périr ceu x qui
t’adorent.
LXXI. Et pour un seul qui a u ra été rebelle à ta croyan ce ,
cent autres dans le m onde vou dront l’ aband on n er, et la fausse
loi de Babel p révaudra su r ta foi et la détruira de fon d en com ­
ble. Protège ton peup le, ce peuple qui a chassé de ton sain t sé­
pulcre ces chiens im purs qui le p ro fan aien t, et qui souvent a
défendu ta sainte église et les pontifes qui la servent.
LX XII.

Je sais bien que le prix de nos m érites ne su ffit pas

pour acqu itter la m oindre de nos fautes ; n ou s ne devons point
espérer de pardon, si nous regard on s à notre in dign e vie ; m ais
si tu y jo in s le don de ta grâce, nos cœ urs en deviendront m eil­
leurs et plus purs. Enfin nous ne pouvons point désespérer de
ton secours, tan t que nous nous rappelleron s ta m iséricorde.
L X X I I I . A insi s'exp rim ait, d ’ un cœ u r co n trit e t h u m ilié, le
pieux em p e re u r; il ajoute encore d ’a u tres p rières, et des vœ ux
proportionnés à sa gran d e u r souveraine et aux besoins pres­
sants de ses peuples. Ses ferventes prières ne furen t pas in utiles.
Son bon gén ie, son ange gardien les recueillit, e t déployan t ses
ailes vers le ciel, il alla les racon ter au Sau veur.
L X X I V . E t , dan s le m êm e m o m e n t, un nom bre infini de
m essagers célestes portent à l’ Ê tre suprêm e les vœ ux de tous les
fidèles; car à peine sont-ils entendus des esprits b ien h eu reu x ,
qu’ém us d ’une sainte pitié, ils lèvent leurs regard s vers l’éternel
objet de leu r am ou r, et lui tém oign ent que leur com m un désir
est que la ju ste prière du peuple chrétien qui im plorait son se­
cours soit exaucée.
LXXV. E t l’ in effable b o n té , qui jam ais ne fu t invoquée
en vain par un cœ u r fidèle, abaisse su r C h arles des regard s de
pitié, et de sa m ain fait sign e à l'a rch a n g e M ichel de s'ap p ro ­
c h e r : V a , lui d it-il, à l’ arm ée c h ré tie n n e, qui vient d ’ a border
sur les côtes de P ica rd ie , et conduis-la sous les m urs de P a ris,
sans que l’ arm ée ennem ie s’en aperçoive.
L X X V I . C h erch e d ’abord le Silence ; ordonn e-lu i de ma
part de te seconder dans cette en trep rise; il saura pourvoir
avec dextérité à to u t ce qu’ il im porte de faire. C et ordre étant
rem pli, tu voleras aux lieux où la D iscorde réside ; ordonne-lui
de prendre son am orce et son f u s il, et de porter le feu dans le
camp des M a u re s,

�LXXVII. E t d ’exciter su rtou t ta n t de h a in e s , tant de d is­
putes entre c eux qui passent pour les plus vaillants guerriers,
q u 'elle leur fasse tourn er leurs arm es les uns con tre les autres ;
que les uns soient tu é s, les au tres pris ou b le ssé s; que d'au­
tr es, in d ign és, aban d on n en t leur cam p, si bien que leur roi ne
puisse plus com p ter su r le u r secou rs. L 'a n g e ne répliqu e rien à
cet ordre, m ais à l’ in stan t il se précipite d u ciel.
L X X V I I I . P a rto u t où M ichel d irige son v o l , lesnuages
disparaissen t, la sérénité rep araît dans le ciel ; u n c e r c l e doré
d e lu m iè re , aussi b rillan te que l’ éclair pendan t une n u it obs­
c u re , entoure l’a rch an ge. S u r sa ro u te, le c o u rrie r céleste se
dem ande de quel côté il d irige ra sa course pour ne pas ma n­
quer cet ennem i de la p a ro le , à qui il doit d ’abord com m uni­
q u e r le prem ier ordre q u ’ il a reçu.
L X X I X . II p arcourt d a n s sa pensée to u s les lieux q u ’ il croit
h a b ités , fréquen tés par le silence ; e t enfin , après bien des ré­
fle x io n s , il con clu t qu 'il d oit le ren con trer dans les églises,
dans les m on astères des m oines et des re lig ie u x , où les paroles
son t tellem ent d é fe n d u e s, qu e ch ez eux le m ot de silence se
trou ve écrit dans le ch œ u r où se ch an ten t les p sa u m e s, dans
leu rs d o rtoirs, dans leurs réfectoires, et en fin dans toutes leurs
cellu les.
LXXX. C ro yan t le ren con trer d an s ces lieux , il agite p lus
vivem ent ses ailes dorées : il se tient assuré d ’ y trou ver aussi la
p a i x , le doux repos et la ch a rité ; m ais q u ’ il se vit trom pé dans
son atten te, d ès q u ’il eut m is le pied d a n s un clo ître ! L e
n 'habite plus i c i , lui dit-o n , il n’ y est plus q u ’en écrit.

S ile n c e

LXXXI. On ne trou ve plus ici ni la pié té, ni la tran q u illité,
ni l’ h u m an ité, ni l’am ou r du p ro ch ain , ni la p a ix ; ces vertus y
régn aien t a u trefo is, m ais dans les tem ps anciens. L a go u rm a n­
d ise, l’a va rice, la colère, l’o rg u eil, l'en vie, la paresse, la c r u a u t é ,
les en ont bannies. L 'a n g e s’étonne de tant de ch an gem en t : il
je tte un regard d’ in dign ation sur cette troupe g ro ssiè re , et il
d écou vre la D iscorde qui habite parm i eux.
LXXXII.
L a D iscorde que le Père Eternel lui avait ordonne
d e chercher après le S ilen ce. M ichel se proposait de descendre
a u x e n fe r s , cro y a n t ne pouvoir la ren con trer que parm i des
rép rouvés : m ais qui le c ro ira it? elle p aru t à ses yeux dans ce
nouvel e n fe r, parm i les prières et les saints o ffices. C e t t e ren­

�contre p aru t fo rt étran ge à M ichel qui cro y a it avo ir à faire un
long chem in p o u r la trou ver.
LXXXIII. Il la recon n aît à ses habits de cen t cou leu rs d iffé ­
rentes, et com posés d ’ un nom bre infini de bandes in égales, qui
tan tô t la cou vren t et ta n tô t la m on tren t nue, c a r, à chaque pas
q u ’ e lle f a is a it, le v en t agitait et so ulevait ces ban des décousues.
eses cheveux, les uns étaient d’ or, les autres d ’argen t ; les uns
D
noirs, les autres g ris, et com m e en lutte les u n s avec les autres ;
ceux-ci étaient en tresse, ceu x-là relevés sous sa c o iffu r e , un
grand nom bre descen daien t sur ses é p a u le s , d ’ autres étaient
épars su r sa poitrine.
LXXXIV. Ses m a in s , son sein , étaien t chargés d ’ajo u rn e­
me n t s , d 'e x p lo its , d ’ in fo rm a tio n s , de procédu res de toute
espèce, et de gran des liasses de g lo se s, de con su ltations et de
papiers de chicane au m oyen desquels les possessions du pauvre
ne son t jam ais en sûreté dan s les v ille s ; elle avait d evan t, der­
riè re et à ses cotés, des notaires, des procu reurs et des avocats.
LX X X V . M ichel l’appelle à lu i et lui ordonn e de se porter
entre les plus vaillants des S arrasin s et de susciter u ne querelle
qui les pousse à se détruire entre eux par u n e gu erre cruelle.
E n suite il lui dem an de des n ouvelles du S ile n c e , présum ant
qu ’elle peut en savoir fa c ilem en t, parce qu ’ elle parcourt sans
cesse tous les lieux p ou r y porter le feu et la division .
L X X X V I . Je ne m e souviens p a s, répond la D isco rd e , de
l’avo ir ja m a is vu nulle part ; il est vrai que j ’en ai fort enten d u
parler et que j ’ai bien ou ï vanter sa finesse ; m ais je pense que
la F r a u d e , qui est aussi des n ô tre s, pourra t’en dire des nou ­
velles, car souvent elle lui a te n u com pagnie. A ces m ots elle la
désigne du d o ig t, en disan t : L a voilà.
LX X X V II.

E lle a v a it u n v is a g e se re in , u n h a b it d é c e n t , u n

re g a rd h u m b le , u n e d é m a rc h e g r a v e , u n p a r le r si b é n i n , si
m o d e s t e , q u ’ o n l’ e û t p rise p o u r l’ a n g e G a b rie l d is a n t Ave ; d u
re ste , e lle é ta it la id e e t d iffo r m e , m a is e lle c a c h a it sa d if fo r m ité
s o u s u n e ro b e trè s-a m p le e t t r è s - lo n g u e , et so u s ce tte ro b e e lle
p o r ta it to u jo u r s u n p o ig n a rd e m p o iso n n é .

LXXXVIII. M ichel lui dem ande quel chem in il d oit prendre
pour trou ver le S ilen ce. A u tr e fo is , lui répond la F ra u d e , il
n’ h abitait q u ’au m ilieu des vertus ; vous l’auriez rencontré chez
les enfan ts de sa in t B en oît e t ceux d u prophète É lie , d a n s les

�c lo ître s , aux prem iers tem ps de leur fon d ation . Jadis aussi il
habita les écoles p u b liq u es, dans les siècles de P yth ag ore et
d ’ A rchytas.
L X X X I X . Ces p h ilosoph es, ces sain ts r e lig ie u x , qu i avaient
l’ habitude de le retenir dan s le bon c h e m in , étant venus à lu i
m an quer, il a échangé les habitud es honnêtes q u ’ il a va it aupa­
ra v a n t contre celles du crim e : il alla d ’abord pendant la nuit
avec les a m a n ts , puis il accom p agn a les voleurs et se rendit
com plice de to u s les forfaits. Il a dem euré longtem ps avec la
trahison : je l'ai vu encore avec l’hom icide.
XC. Il a aussi l’ habitude de se retirer dans qu elque obscure
caverne avec ceu x qu i faussen t la m onnaie. Enfin il change
si so u ven t de dem eure et de c o m p a g n ie , que ce sera grand
hasard si tu le rencontres. Cependant je ne désespère pas de te
l’ indiquer, si tu prends soin de n’ arriver que vers le m ilieu
de la n u it dans l’ antre q u ’ habite le Som m eil ; tu l ’y trouveras
certain em en t, car c’est là qu ’ il repose.
X C I. Q u oiq ue la F rau d e soit naturellem en t tro m p eu se,
cepen dant ce q u ’elle disait alors paraissait si vraisem blable, que
l’A n ge n’ hésite point à le c r o ir e ; sans perdre u n in stan t, il s’en ­
vole du m onastère, il m odère le battem ent de ses ailes, il s’étu ­
die et s’a rra n ge p our arriver à tem ps à la caverne du S o m m e il,
n’ ign oran t pas où elle était s itu é e , et ne p ou van t douter q u ’ il
n’ y ren con tre le Silen ce.
X C II. Il y a en A rabie u ne petite vallée d é licieu se , éloignée
des villes et m êm e des ham eaux ; cette v a llé e , située à l’om bre
d e deux m o n tag n e s, est toute couverte de vieux sapin s et de
g ro s h ê tre s: le soleil y darde e n vain sa lu m iè re , jam ais ses
rayon s n’on t pu y pénétrer, tant la route en est em barrassée
d ’épais ram eaux : là s’ouvre u n antre so uterrain .
X C III.

U n e grotte longue et spacieuse pénètre dans le roc

sous cette fo rê t tén éb reu se: le lierre en cou ron n e l’entrée et
en tapisse les tortu eux détours. C ’est dans cet asile qu e repose
le lourd Som m eil : aup rès de lui sont d ’ un côté l’O isiveté, grasse
et p esan te, et de l’a u tre la Paresse assise sur la te rr e , ne pou ­
v an t faire un pas ni m êm e se ten ir su r ses pieds.
XCIV. L ’ O ubli stupide est debout à la porte, et ne reconnaît
ni ne laisse entrer personne ; il n’écoute aucun m e ssa g e , n’ en
reporte aucun , et tien t égalem en t cachés les nom s de tous ceux

�qui se p résen ten t; le Silence fa it san s cesse la ronde aux envi­
ron s, il a des sandales de feu tre et porte un m anteau brun ; de
sa main il fait sign e à to u s ceux qu ’ il découvre de loin de ne
pas ap procher.
XCV.

L 'a nge s’ approche de son oreille , et lui d it à voix

basse : D ieu t’ordonne de con du ire R enaud à P a r is ,
troupes qu ’ il am ène au secours de son p rin c e ; m ais il
tules con du ises si secrètem en t, que les Sarrasin s ne
entendre aucun b r u it, et q u 'a va n t que la renom m ée

avec les
veut que
puissent
leur ait

donné con naissance du chem in que tiennent ces troupes, ils
soient attaqués de. tous côtés.
XCVI. P o u r toute ré p o n se, le Silence fait sign e de la tête
qu’ il fera ain si, et aussitôt il se place avec respect derrière l’a r­
ch a n g e, et du p rem ier vol ils se rendent en Picardie. M ichel
excite l’ ardeur de ces tro u p es, et il leu r abrège une si gran de
partie du c h e m in , qu 'en un seul jo u r il les a conduites à P aris,
sans que personne se doute du m iracle.
XCVII. L e S ilen ce courait de côté et d ’a u tr e , faisan t circu ­
ler un épais n uage qu i enveloppait les troupes de toutes parts
dans leur m a rc h e , q u oiq ue tous les autres objets fussent é cla i­
rés com m e à l'ordinaire ; l’ épaisseur de ce nuage ne perm ettait
pas qu’ on pût entendre au dehors le son des cors et des trom ­
pettes. Il passa ensuite dans le cam p des infidèles, ayan t avec
lui u n je ne sais q u o i, qui les ren d it tous so u rd s et aveugles.
X C V I I I . P en dan t que R en au d a rrivait avec une si grande
diligence qu ’ il était évident q u ’ un ange le c o n d u is a it, et avec
u n si profond silence qu ’on n’ enten d ait aucun b ru it dans le
cam p des M a u re s, le roi A g r a m ant avait déjà placé son in fa n ­
terie dans les fau b o u rg s de Paris, aux bords des fossés, sous les
rem parts m enaçants, vou lan t dan s ce jo u r fa ire un dern ier
effort de sa pu issan ce.
X C I X . Q ui pou rrait com pter les troupes que le roi A gram an t
amena dans ce jo u r contre. C h arlem agn e, com pterait aussi aisé­
m ent tous les arbres des forêts qui cou vren t le dos om breux de
l’A p enn in ; d irait com bien de vagu es, quand la m er est en
fu re u r, baign en t le pied du m on t A tla s , en M au ritan ie; et
par com bien d ’yeux le ciel d é c o u v r e , pendant la n u it , les la r­
cins des a m an ts.
C. Déjà on entend reten tir les cloches des cou ps effrayan ts

�et redoublés de leurs m arteaux ; déjà on ne v oit dans les tem­
ples que des m ains levées vers le ciel et des lèvres en mouve­
m ent. Si l’on faisait dans le firm am ent au tan t de cas des trésors
q u ’en fon t ici-bas les aveugles m ortels, il n ’est pas de saint dans
le sacré consistoire q u i , dans ce jo u r, n’e ût pu obtenir u ne sta­
tu e d ’or.
C I. L ’on entend les sages vieillard s qui se p laign en t de se
voir réservés à de tels m alheurs : ils portent envie à ces bustes
sacrés, qu i d ep u is tan t et ta n t d’ années reposent su r les tom ­
b e a u x ; m ais les je u n es g e n s , bo u illan ts et c o u ra g e u x , qui
rega rd en t peu aux périls qui les m e n a c e n t, d édaign ant la
sagesse des vieillards, s’en vo n t cou ran t de côté et d ’autre sur
les rem p arts.
C II.

L à étaien t les barons, les p alad in s, les ro is, les ducs,

les m arq uis, les com tes, les ch evaliers, les so ldats fran çais et
étran gers, égalem en t prom pts h m o u rir pour le C h rist et pour
l’ h o n n e u r; ils suppliaien t l’em p ereur de fa ire baisser les ponts,
e t qu ’ il leur f ût perm is de fon dre su r les Sarrasin s. Charlem agne
se plaît à voir leur m âle audace ; m ais il ne veut pas u ne sortie.
C II I . Il les place d a n s les lie u x les plus con ven ables, afin
d ’en em pêcher l’accès aux barbares ; i c i , il se contente d ’un
petit nom bre ; plus l o in , la troupe la plus n om breuse lui paraît
à peine su ffire ; ceux-ci on t soin de d iriger les fe u x , ceux-là de
m an œ uvrer les m achines de gu erre partout où il en est besoin.
C h a rle m a g n e , toujours en m o u vem en t, va portant ses secours
d e côté et d’a u tr e , et m et tout en état de défen se.
C IV. P a ris est assis d a n s une gran de plaine, précisém ent au
c œ u r de la F rance ; la Seine passe dans ses m u rs, et la traverse
d ’ un bout à l’a u tr e ; m ais elle form e d ’abord u ne île qui ga­
ran tit la plus forte partie de cette v ille ; les deux autres ( c a r
cette gran d e ville est divisée en tro is) sont défen du es d ’ un côté
par la riv iè re , et au dehors par u n fossé.
C V. On peut attaqu er cette v i lle , qui a p lu sieu rs m ille s de
tour, par différen ts cô té s; toutefois A g ra m a n t, qui ne veu t pas
p artager son a rm é e , se propose de ne form er q u ’ une seule
attaqu e : il se retire au-delà d u fleuve, vers le cou ch an t, p ou r y
diriger l’a ssau t, parce q u e , de ce c ô té -là , il n’a derrière lui ni
villes ni châteaux qui ne lu i soient soum is, ju s q u 'a u x fron tières
de l’ E spagne.

�CVI. C harlem agn e avait rassem blé beaucoup de m unitions
pour défen dre le lo n g rem part qu i environn e la v ille ; il avait
fait fortifier les bords de la Seine avec des d ig u e s, et les dehors
avec des bastions et des casem ates. Il avait fait ten dre de fortes
chaînes à l’entrée et à la sortie de la Seine ; m ais il avait prin cipa­
lement pourvu à la défense là ou il croyait avoir plus à crain d re.
C V I I . L e célèbre fils de P e p in , aussi clairvo yan t qu ’ A rg u s ,
avait déjà prévu de quel côté A gram an t devait l’attaqu er, et le
Sarrasin ne fo rm a it pas d'en treprise qu ’ il ne la prévint sur-lecham p. M arsile resta dans la c a m p a g n e , sous les arm es, avec

Ferragus, Isolier, S erp en tin , G ran d on io, F alsiron et B a lu ga n t,
et avec tous les M au res qu ’ il avait am enés d 'E sp a gn e.
C V III. Sobrin était à sa g a u c h e , su r les bords de la S e in e ,
avec P u lia n ; avec D ardinel, fils d ’ A lm o n t ; avec le roi d’ O r a n ,
qui paraît un gé a n t de la hau teur de six brasses. O h ! pourquoi
suis-je plus lent à faire co u rir ma plum e que les S arrasin s à
m an ier leurs arm es. D éjà le roi de S a rs e , plein de colère et de
r a g e , j u r e , b la sp h èm e, et s'im patiente de ne p ou vo ir agir.
CIX . C om m e aux jo u rs arden ts de l’été on voit des m ouches
im p ortu n es, form an t u n rauque bourdonn em ent par le batte­
m ent de leurs ailes, se je te r su r les vases des bergers ou sur les
restes délicats d ’un fe stin ; de m ême que les étou rn eau x se pré­
cipitent su r les treilles em pourprées où m ûrissent les raisins ;
ainsi les M aures, en rem p lissan t les airs de leurs clam eu rs et de
leurs hu rlem en ts, viennent livrer ce cruel assaut.
CX. L ’ arm ée chrétien n e cou vre les re m p a rts, arm ée de
lan ces, d’ épées, de hallebardes, de pierres, de feu x. T ou s m é­
prisent l’orgu eil de ces barbares, et se d éfen den t sans peur. Si
l’ un to m b e , un autre s’ avance à son ra n g : aucun ne refuse
cette place d ’ hon neu r. A force de blessures et de co u p s, ils pré­
cipitent les S arrasin s dans les fossés.
CXI. Ils appellent à leur aide non-seulem ent le fer, mais
aussi de grosses pierres, des créneaux presque en tiers, des pans
de m urs q u ’on a dém olis tout exprès avec beaucoup de p ein e,
les toits des tours et de gran d s lam beaux de c o rn ic h e s; les eaux
bouillan tes qui tom b en t d ’en haut fon t ressentir aux M aures
une chaleu r insupportable : il est m alaisé de résister à cette
plu ie, qu i pénètre à travers la visière de leurs casques et les rend

aveugles.

�CXII.

M ais si pour eux elle est plus nuisible que le fer,

q u ’est-ce que d o it ê tre une nuée de chaux ? que doiven t faire des
vases enflam m és, rem plis de sa lp ê tre , de so u fre, de poix et de
térében th in e? On n’ a pas ou blié les cercles de fer em brasés : ils
v olen t de toutes parts avec leurs crin ières de leu ; et ces cercles,
lancés sur les Sarrasin s, les enlacen t en de cruelles gu irlan des.
CXIII. C epen dan t le roi de Sarse a va it fait avancer u n e
seconde troupe de S arrasin s au pied des re m p a rts; il était
accom pagn é de B u ralde et d 'O rm id e , l’ un roi des G aram an tes
et l’autre de M arm and e ; à ses côtes m archent C larin de et So­
rid an . Il ne p araît pas que le roi d e S ette se cache. V ien n en t en ­
su ite le roi de M aroc et celui de C osca, tous p ou r sign aler leur
vale u r.
CXIV.

D an s sa ban nière toute cou leu r de feu , R odom on t de

Sarse a fait peindre un lion d o n t la gu e u le terrible se soum et à
recevoir un m ors de la m ain d ’ une je u n e fille. P a r le lio n , c’est
lui-m êm e que le roi d ’A lg e r a représenté, et la dam e qu i bride
et qui dom pte le lion figure la belle D oralice, fille de S tord ila n ,
roi de G renade.
CXV. C ette princesse que M andricard avait enlevée ainsi
que je l’ ai raconté (en disan t où et à qu i), était précisém ent celle
que R odom on t aim ait plu s que sa cou ron n e et plus qu e ses
y e u x ; c’était p our elle seule q u ’ il m o n trait sa cou rtoisie et sa
valeu r. Il ne se do utait pas q u ’elle fû t au pouvoir d ’ un a u tr e ;
s’ il l’eût su , il aurait fait pour elle à l’in stan t, à l’ instant m êm e,
ce q u 'il fuit a u jo u rd ’ hui p our A gram a nt.
CXVI. En m ême tem ps se dressent m ille éch elles qui ne
portent pas m oins de deux soldats su r chaque degré. L e prem ier
assaillant se sen t pressé par le secon d, e t celui-ci se tro u v e ,
m algré l u i , porté en avan t par le troisièm e. L ’ un est soutenu
par son c o u r a g e , l’ autre par la crainte : tous sont égalem en t
con train ts de s’ exposer au d a n g e r, ca r tous ceux qui h é site n t,
le roi d ’ A lg e r, le cruel R odom on t, les blesse ou les tue.
C X V I I . C hacu n d o n c s’ efforce de gagn er le hau t de la m u ­
r a ille , au travers des feux et des ru in e s ; m ais tan dis que tous
rega rd en t s’ ils ne p ou rron t pas s'o u vrir un passage dans un
lieu m oins défendu , R odom ont seul dédaigne la route la plus
sûre. T o u s adressent des vœ ux au ciel dans les m om en ts les
plu s désespérés ; lui seul l’ou trage par ses blasphèm es.

�CXVIII.

Il était a r mé d ’ une forte et d u re c u ira sse , faite de

la peau écailleuse d ’ un d rag on . L ’u n de ses a ïe u x , celui qui
bâtit la tour de B ab el, qui osa form er le p ro jet de chasser D ieu
du c ie l, et de lui ravir l'em p ire du firm a m e n t, avait autrefois
porté cette cuirasse. L e casque, l’ écu , l’épée q u ’ il avait fa it fo r ­
g er dans la m êm e vue, étaien t aussi d ’ une trem pe parfaite.
CXIX. R odom ont, non m oins in dom pté, superbe et fu rieu x
que N em brod , R o d o m o n t, qui n’ au rait point balancé à esca­
lader le ciel, s’ il eût pu s’y fra y e r u n e r o u te , ne perd point son
tem ps à con sid érer si la m u raille est encore e n tiè re , s’ il y a
qu elque b rèc h e , ou si le fossé est profond ; il s’élan ce et le tra ­
verse en cou ran t, qu oique l’eau m onte ju sq u 'à sa bouche.
CXX. T o u t souillé de fa n g e , to u t trem p é d ’eau , il avance à
travers le feu , les p ie rre s, les arcs et les balistes ; ainsi un san ­
glier brise avec sa p oitrin e, son boutoir et ses défenses, les fai­
bles roseaux de nos m a ra is, et se fait faire une large place de
qu elque côté q u ’ il se tourne. L ’ in trépide S a rr a s in , le bouclier
élevé su r la tête, s’avance en m éprisant et le ciel et ces rem parts.
CXXI.

A peine R od om on t est-il hors de l’eau , qu ’ il se trou ve

sur une terrasse qui o ffrait, au dedan s des rem p arts, un espace
étendu aux troupes fran çaises. A lo rs on le voit briser plus d ’ un
crâ n e , et. faire des blessures plus larges que les ton su res des
m oines : alors on voit voler les b ra s, les tê te s , et u n fleuve de
sa n g c o u ler des rem parts dans les fossés.
CXXII.

L e païen je tte son é c u , saisit à deu x m ains sa redou­

table é p ée, et jo in t le d u c A rn o lfe . C elui-ci ven ait des lieux où
le R h in précipite ses flots dans le go lfe sa lé ; le m alheu reux se
défend m oins contre R odom on t que le soufre ne résiste au
fe u ; il tom be su r la p o u ssiè re , fen d u depuis le som m et de la
tê te ju s q u ’au col.
C XX III. D ’ un seul coup de revers, il tue A n se lm e , O ld ra d e,
Spineloque et P randon. L ’espace resserré et la foule pressée
étaient cau se qu e le fer ne frap p a it ja m ais en vain. L es deux
prem iers fu re n t enlevés à la F la n d re , et les deu x autres au
peuple n orm and. Il partage la tête et fend ensuite ju s q u ’au
ventre O rget de M ayence.
CXXIV. Il précipite des créneaux dan s le fossé A ndropon et
M osquin ; le prem ier éta it un p rêtre; le second n 'ad orait que le
vin ; au trefois d'un seul trait, il vidait les flacons ; il évitait l’eau ,

�avec la m ê me h orreu r que l’on fu it le venin ou le san g d’ une
vipère: C ’est là q u ’ il m eu rt, et ee qui redouble ses regrets, c’est
de se sen tir m ourir d a n s l’ eau.
CXXV. Il partage en deu x L o u is de P roven ce, et perce de part
en part A rn a u d de T ou lou se : qu atre T ou ra n g ea u x , O b e r t,
C lau d e, H ugues et D en is, perdent la vie avec leur san g. A up rès
d ’eux G a u tie r, Satallon , O don et A m b a ld e , q u atre P a ris ie n s ,
tom bent sous ses c o u p s, et m ille autres d o n t je ne saurais vous
dire ni le nom , ni la patrie.
C X X V I . S ou dain les soldats qui su iven t R o do m on t dressent
les éch elles, et m ontent en fou le su r le m u r : alors les Parisiens
don t ce prem ier rem p art seconde m al la bravoure l’ a b an d on ­
nen t : ils n’ ign orent p oin t d ’ailleu rs que les plus gran ds dan ­
gers attendent l’ennem i au dedans ; et que ce ne sera pas un
je u pour l u i , parce q u ’entre le m u r et le second re tran ch em en t,
il y a un fossé horrible et profond.
C X X V I I . O utre ceu x qu i d ’en haut faisaien t u ne vigoureuse
d é fen se , et d o n n aien t des preuves de v a le u r , de nouvelles
troupes postées su r la partie intérieure du re m p a rt, avec leurs
la n c e s, leurs flèches, a ccab laien t cette m u ltitud e d ’assailla n ts,
don t le n o m b re , je c r o is , a u ra it fo rt d im in u é , si le redoutable
roi d ’A lg e r n’e û t été à leur tête.
CXX VIII. Il anim e les u n s , il réprim ande les a u tre s , et les
chasse devan t l u i , m a lgré eux : il fen d le ventre à c e u x -c i, la
tête à ceu x-là , dès qu 'il les v oit se reto urn er p our fu ir ; il les
p o u sse , les presse les uns sur les a u tr e s ; il en saisit plusieurs
p ar les cheveux, p ar le co l, par les bras ; et en fin, il en jette dans
le fossé un si gran d n o m b r e , qu e bientôt il est trop étroit pour
les c o n ten ir tous.
CXXIX. T an d is qu e cette m ultitude de barb ares descendus,
ou plutôt précipités dans ce fossé périlleux , s'e ffo rc e n t, au
m oyen de plusieurs é c h e lle s , d ’escalader le second retran che­
ment , le roi de S a r s e , com m e s’ il e û
t eu des ailes à tous ses
m em b res, prend son é la n , e t m algré la m asse énorm e de son
corp s, et le poids de ses arm es, il saute de l’autre côté du fossé.
CXXX. L ’ in tervalle pourtant n’avait pas m oins de trente
pieds ; R odom on t le fran chit avec la légèreté d ’ un levrier, et, en
re to m b an t, il ne fait pas plus de bruit que s’ il avait du feu tre
sous les pieds. A lo rs il frappe, taille en pièces tous les com b at­

�tants qui s’opposent à l u i , com m e s’ ils n’eussent été arm és, au
lieu de fer, que d’ une peau tendre, ou m ême d ’une faible écorce,
tan t son épée est tran chante, et sa force extraord in aire.
CXXXI. C epen dan t les chrétiens avaient tendu un piège dans
le fossé profond : ils y avaien t am assé une gran de qu an tité de
fascines et de bois sec, le tout end uit de poix : personne ne s’en
était aperçu qu oiq u e les deux bords en fussent pleins ju s q u ’au
so m m et, et g a rn is de vases cou ch és les uns à côté des autres ;
CXXXII. L e s uns rem plis de salpêtre ou d 'h u ile , ceux-ci de
soufre ou d ’autres m atières sem blables. A lors les c h ré tie n s,
pour faire repentir de leu r tém érité les S arrasin s qui étaient
dans le fo s s é , et qui cro ya ien t m onter au m oyen de leurs
é ch e lle s , su r le dern ier retran ch em en t, à un sign al d o n n é ,
firent de toutes parts écla ter le feu où ils l’avaien t préparé.
CXXXIII. Sou dain toutes les flam m es éparses ne form en t plus
q u ’ une seule flam m e qui em brasse le fossé tout e n t ie r ; elle
s’élève à u ne h au teur si prodigieuse, q u ’elle aurait pu dessécher
ju sq u ’à l'atm osp h ère hum ide de la lune. A u -d e ss u s , on vit
tournoyer une fum ée si n o ir e , si ép aisse, que le soleil en fut
o b sc u rci, et que le jo u r perdit sa clarté ; l’on enten dit des éclats
avec un bruit c o n tin u e l, sem blable à u n gran d et épouvantable
ton nerre.
CXXXIV. L e sinistre tu m u lte, l'h orrible harm on ie des plain­
te s , des h u rle m e n ts, des cris de tant de m alheureux qui
périssaient dans cette fosse a rd e n te , par l'im prud en ce de leur
c h e f, se jo ig n a n t au b ruit effrayan t de cette flam m e hom icide,
form aient ensem ble un étran ge concert. M ais c’est a sse z, sei­
g n e u r , c’est assez p our ce c h a n t; ma voix s’enrou e et je veu x
me reposer quelques m om ents.

�CHANT X V .
Agrama nt attaque Paris. — Astolphe reçoit de Logistille un petit livre et un
cor merveilleux. — Il part sur une galère, et apprend l’art de la navigation
moderne. — Éloge des héros sous le règne de Charles-Quint. — Astolphe
suit son voyage par terre. — Il veut combattre le géant Caligorant. — Il
s'en rend maître et le mène au grand Caire. — Il rencontre Aquilant et
Griffon, qui se battaient contre un monstre. — Il lui donne la mort. — Il s
vont ensemble visiter la Terre-Sainte. —Griffon reçoit de fâcheuses nou­
velles de sa maîtresse.

I . Il est to u jo u rs beau de v a in c r e , qu ’on le doive ou à la
fortun e ou à son gén ie : il est vrai q u ’ une victoire sanglante
rend so u ven t un général m oins digne d ’ é lo g es; la seule victoire
digne d ’ une étern elle ren o m m é e, et de la palm e im m ortelle des
h é ro s, est lorsqu'on sait s ’assurer du trio m p h e, en épargn an t
le san g des vain qu eu rs.
II.
Votre victo ire, m on prin ce, m érita cette suprêm e gloire,
lo r s q u e v ou s sûtes si bien réprim er l’orgu eil de ce lio n , si lier
su r la m e r , qui avait occupé les deux rives du P ô , depuis l’em ­
bouchure de ce fleuve ju s q u ’ à F ran co lin , et dont au jo u rd ’ hui
les rugissem ents ne m’ effraieraien t p a s , ta n t que je vous verrais
à notre tête. Vous m ontrâtes bien alors que vous possédiez l’ art
de v ain cre, vous avez d étru it vos e n n e m is , et vous nous avez
sauvés.
III. C'est un art que n’ eut point le S arrasin , trop tém éraire
p ou r son m alheur; il précipita lu i-même les siens d an s le fossé,
où dans l’ instant des fla m m es dévorantes les consum èrent tous,
san s en ép argn er un seul. C e gran d fossé n’ aurait pas même
suffi pour tant de g u e rrie rs; m ais le feu , d im inu ant le volum e

�de leurs co r p s et les réduisant en cen d res, ren d it l’espace capable
de les con ten ir tous.
IV . O n ze m ille vingt-huit com battants se viren t entraînés
dans cette ardente fou rn aise. Ils y étaient descen dus à leur gran d
re g r e t, forcés par leu r im p rud en t c a p ita in e; ces m alheureux
perdent la lum ière du jo u r , au m ilieu des feux les plus éclatants;
u ne flam m e dévoran te les c o n s u m e , et R o d o m o n t, l’ au teu r de
leur in fo rtu n e , est le

seul

qui ne partage pas leur cruel

m artyre.
V. D ’ un sau t m ir a c u le u x , il avait franchi le fo s s é , et déjà
s’était m êlé parm i les enn em is. S'il fû t descendu com m e les
autres dan s cette fo u rn a is e , il y a u ra it in failliblem en t trouvé
la fin de ses exploits. Il tourn e en core ses regard s vers cette
vallée in fern ale, et quand il aperçoit la flam m e m onter si h au t,
qu an d il entend les p la in tes, les grincem ents de ses so ld a ts ,
d ’ une voix ép o u va n tab le, il blasphèm e le ciel.
V I. P en dan t ce tem p s, le roi A gram a n t livrait un furieux
assaut à l'u n e des portes de P a ris; car, pendant qu'on se battait
avec ach arnem en t dans ce lieu où tan t de gens é ta ien t b rû lés
ou m a ssa c ré s, le m onarque cro y a it trou ver cette porte sans
d éfen se, et hors d 'état de souten ir l'assaut des siens. Il avait
avec lui B a m b ira g u e , roi d ’ A r z illa , et B a liv e r s , souillé de toute
espèce de vices ;
V II. Corinée d e M o lg a , le riche P ru sio n , roi des îles F o rtu ­
n é e s; M a la b u fe rs, qui com m an de à F iz a n , où règne un p rin ­
tem ps perpétuel ; plusieurs autres princes et gu erriers exp éri­
m entés dans la g u e r r e , et bien a rm és; beaucoup d'au tres aussi
sans valeur et sans a r m e s , à qu i m ille boucliers n 'au raient
ja m ais pu in sp irer du cou rage.
V I II . L e m on arque sarrasin trou va que to u t con trariait ses
desseins dan s cette attaqu e, car le c h e f de l'em pire, le roi Charles
y était en p e rso n n e , accom pagné de quelques-uns de ses pala­
din s , tels que le roi Salom on , O ger le D a n o is, les deu x G u y s ,
les deux A n g e lin s , le d u c de B a v ière, et G a n e lo n , et Bé re n g er,
et A v o l, et A v in , et O thon ;
IX . E t un gran d nom bre de F r a n ç a is , d ’ A lle m an d s , de
L o m b ard s , d ’ une m oindre im portance , tous b rû la n ts du désir
de se sign aler aux yeux de leur souverain ; m ais Je vous en
rendrai ailleu rs un com pte fidèle. Il fau t que je me rende aux

�cris d ’ un gran d d u c, qui me fa it m ille signes de lo in , et me prie
de ne pas l’ ou blier dans la peine où je l’ai laissé.
X . Il est bien tem ps que je retourne aux lieux où j ’ ai laissé
l ’aventureu x A stolp h e d ’ A n g le te rre , qui détestan t le lo n g exil
où il a été d é te n u , brûlait d’ im patience de reto urn er dans sa
p a trie ; la fée qui avait rem p orté la victo ire su r A lcin e le lui
avait fait e sp é re r, et s’était occupée des m oyens de l'y renvoyer
par l a voie la plus sûre et la plus prom pte.
XI.

A cet e ffe t , elle fa it appareiller une g a lère, la m eilleure

qui a it encore sillo n né l’O céan ; m ais craign an t toujours qu ’ A l­
cine ne trou ble le prince an g lais dan s son v oyage, L o gistille
ordo n n e à A n d ro n iq u e e t à Sop hrosin e de l’a ccom p agn er avec
une arm ée n a v a le , ju s q u ’ à ce qu ’ il soit en sû reté dan s la mer
A r a b iq u e , ou dans le go lfe des Perses.
X I I . E lle lui conseille su rtou t de raser les rivages des Scy­
thes, des Indiens et des N abathéens, et de se rendre ainsi par le

p lus lo n g chem in dans la m er de Perse et celle d ’E ry thrée, p lu ­
tôt que de n avigu er dan s cette m er du N o r d , qu ’agiten t perpé­
tuellem ent et les vents et les o ra g e s ; et d’ éviter ces clim ats
dédaignés du soleil, q u i, pendant plusieurs m ois, ne s’y laisse
pas voir.
X I I I . L o rsq u e la sage fée v it que tout était p rêt, elle perm it
au du c de partir, l’ayan t auparavant in struit de bien des choses,
q u ’ il serait trop long de rapporter ; et p our le préserver il l’ave­
n ir des enchan tem ents don t il ne p ou rrait se délivrer, elle lui
don na un beau et u tile liv re, que pour l’am ou r d ’elle elle le p ria
de porter toujours à son côté.
XI V. Ce petit liv re , qu e la fée lui d o n n a ,en se ig n e à l’ hom m e
les m oyens de se ga ra n tir des enchan tem ents. On voit, par des
m arques et par une table e x a c te , les end roits où il en est traité.
L o g istille lui la it encore un au tre don qui surpasse de beau­
coup tous ceu x que les m ortels pou rraien t faire ; c’est un cor
d o n t le son est si h o rrib le, que tous ceux qui l’enten d en t pren ­
nen t aussitôt la fuite.
XV. C e c o r , je le rép ète, rend un son si h o rrible qu e, par­
to u t où il se fait enten dre, on est o b lig é de fu ir. D an s le monde
entier on ne trou verait pas un cœ ur assez in trép id e pour ne pas
fu ir dès q u ’ il l’enten d . L a fu reu r des v e n ts , les éclats du ton­
nerre , le b ruit des trem blem ents de terre n’étaient rien e n

�com paraison. L e bon A n g la is, après avo ir m ille fois rem ercié
l’aim able fée, prend con gé d 'elle.
XVI. Il quitte le p ort, et vogu an t su r une m er tran qu ille ,
avec un ven t favorable qui souffle à la poupe de son vaisseau ,
il côtoie les villes rich es et peuplées de l’ Inde od oran te, et dé­
couvre à droite et à ga u ch e des m illiers d ’ îles éparses. B ien tôt il
aperçoit la terre de T om m ée ; à cette hau teu r, le n ocher tourne
un peu au n ord.
X V I I . C ette belle flotte, con tin u a n t à fen dre le sein des flots,
rase la C herson n èse d ’o r , et le héros, s’ approchan t de plus près
de ces rich es riv a g e s , voit le G an ge précipiter dans la m er ses
flots blanchis d'écum e ; il v o it aussi la T aproban e , le cap de
C o m o rin , et l’ O céan qui se rétrécit entre deux rivages. A près
a vo ir parcouru de vastes plages , ils p arvin ren t à C o c h in , et ce
fu t là q u ’ ils so rtiren t enfin des lim ites de l’ Inde.
X V I I I . Pendant que le d u c p arco u rt la m er avec u ne si sûre
et si fidèle escorte, la curiosité lui fa it dem ander à A n d ro n iq u e
si ja m ais aucun vaisseau, ou à ram es ou à voiles, parti des lieux
où le soleil se co u ch e, n’ apparaît dans la m er d ’O rien t, et si l’on
peut, en parta nt des Indes, se rendre en F ra n ce ou en A n g le ­
terre sans to u ch er la terre.
X IX . T u dois savoir, répond A n d ro n iq u e, que l ’O céan em ­
brasse la terre de toutes parts, et que to u tes ses ondes se réunis­
sent, soit sous la zone glaciale, soit sous la zone torride. M ais,
com m e la terre d’ E thiopie s'avan ce bien avant d an s le sein des
eau x, et s'étend au loin du côté du m id i, on s’est im agin é que
Neptune avait des born es à son em pire.
XX. C 'e st pourquoi il n’ est aucun vaisseau q u i, de nos
îles o rie n ta le s, na vigu e vers l'E u ro p e , aucun n avigateur q u i ,
parti de l'E u rop e, veu ille arriver dans nos clim ats ; la rencontre
de cette terre avancée fait naître a u x uns et aux autres le désir
de s’ en reto u rn er; ils c ro ie n t, la voyan t si lo n gue, que cette
terre va rejoin dre l’ autre hém isphère.
X X I. Mais je vois, dan s la suite des siècles, de nouveaux a r­
gon au tes, de nouveaux tiphys partir des extrém ités de l’occid en t,
et s'o u vrir des routes inconnues ju s q u ’à présent aux m ortels. Je
vois les uns tourn er a u to u r de l’ A fr iq u e , et coto yer une si
grande étendue de la côte des N ègres, q u ’ ils passeront le signe

�d'où le soleil p art p our reven ir su r notre hém isphère, lorsqu’ il
qu itte le cap ricorn e.
XX II. I ls attein d ro n t l’ extrém ité de cette lo n g u e r o u t e , qui
sem ble in diqu er deux m ers différen tes, et ils p arco urro n t toutes
les côtes e t toutes les îles voisines des Ind ien s, des A ra b e s, des
Perses ; d ’autres laisseront à d roite et à g a u ch e les rivages de
cette extrém ité de l’ A f r iq u e , que divise en deu x le bras d ’ Her­
c u le ; e t , su iv an t la cou rse arrondie du so le il, ils découvriront
de nouvelles terres et un nouveau m onde.
X X III. Je vois la sain te cro ix , je vois l’aigle de l’ em pire
élevé su r u n rivage vert et sauvage : j ’ en vois qui son t c h o i s i s
p o u r la garde des v a isse a u x , et d’ autres pour faire la conquête
de ces nou velles terres. Je vois dix hom m es en m ettre m ille en
fu ite, et les royau m es au-delà des Indes soum is à l ’ A r a g o n .
J’aperçois encore les cap itain es de C harles-Q u in t rem porter la
victoire dans tous les lieux où ils p assen t.
XXIV. L 'É te rn e l veut que cette route , qui a été cachée aux
a n cie n s, ne soit pas encore découverte de lo n g te m p s; il veut
q u ’elle ne so it con nu e que quand six ou sept siècles se seront
é c o u lé s , et se réserve de la décou vrir à l’époque où il donnera
la m onarchie du m onde au plus sage et au plus ju s te em pereur
qu i a it régn é depuis A u g u ste , et qui ja m a is doive régn er.
XXV. Je vois naître su r la rive g a u ch e du R h in , du san g
d ’ A u trich e et d’ A ra g o n , u n prin ce d o n t la valeu r l’em porte sur
to u t ce que les poëtes et les historiens ont pu célébrer. Je vois
la vierge A strée , p ar lui replacée su r son trôn e, ou plutôt rap­
pelée de la m ort à la v ie; et les vertus qu e le m onde avait ban­
nies, lo rsq u 'il chassa la fille de T h é m is , tirées par lui de leur
exil.
XXVI. C ’est p ar ce m érite éclatan t que la puissan ce divine
l’a désign é, non -seu lem ent p our porter le diadèm e q u ’on t porté
A u g u ste , T ra ja n , M arc-A urèle et Sévère, m ais aussi le sceptre
d 'u n pays sans born es et qui ne voit ja m ais le soleil ni se lever
ni se cou ch er sur son horizon ; elle veu t encore que sous cet
em pereur il n 'y ait qu ’ une seu le bergerie, un seul pasteur.
XX VII. E t afin que les décrets q u i, de to u te é te rn ité , sont
écrits dans le ciel aient un succès plus facile, la Providence divine
lui donnera des capitaines in vin cibles, et su r terre et su r m er.

�Je vois un F ernand C ortez, qui ran gera sous les lois de C ésar de
nouvelles villes et de n ou veau x é ta ts , si reculés dans le le v a n t,
qu’ils sont m êm e in conn u s a u x Indes que nous habiton s.
XXVIII.
J e vois un Prosper C o lo n n e , et un m arq uis de P es­
ca ire , je vois ensuite un je u n e de G u a s t, qu i feron t payer cher
aux lis dorés l’ invasion de la belle Italie. Je vois ce je u n e héros
venir au m ilieu des deux a u tr e s , et partager avec eux la co u ­
ronne de laurier : tel un cou rsier gén éreu x , qui part le d e rn ie r,

a bien tô t attein t et devan cé to u s ceux qui le précédaient.
XXIX. Je vois tan t de valeu r, je vois tant de fidélité dans cet
A lp h o n se, car c’est ainsi q u 'o n le nom m e, qu ’ à la fleu r de son
âge, et lorsque à peine il aura atteint sa v in gt-sixièm e a n n é e ,
l’em pereur lui confiera le com m an dem en t de son a rm ée : avec
u n si v a illa n t cap ita in e, non-seulem ent C harles-Q u in t sauve ses
troupes, con serve les pays déjà soum is, m ais peut ran ger l’ u n i­
vers entier sous son obéissance.
XXX. E t com m e, par la valeur de ces capitain es, l’em pereur
étendra son ancien em pire ju s q u ’aux lieux les plus reculés o ù
l’ on puisse pénétrer p ar te r r e , de m êm e il sera victorieux sur
to u tes les m ers, q u i d ’ un côté con fin ent l’ E urope, et de l’ autre
l'A friq u e , dès q u ’ il se sera fa it un am i d ’ A n d ré D oria : c’ est ce
D oria qu i p u rgera tous vos rivages de pirates et de corsaires.
XXXI. Pom pée m érite m oins de gloire que ce héros, q u o i­
q u 'il a il autrefois vaincu et chassé tous les corsaires, parce que
ces pirates n’ avaien t pas des forces égales à celles de l’em pire
le plus puissan t qui ait jam ais e x isté ; m ais c'est par sou seul
g é n ie , c’ est par scs propres forces q u 'A n dré purgera ces m e rs ;
et déjà je vois tous les vaisseaux qui vont de C alpé ju s q u ’ au Nil
trem bler au seul b ru it de son nom .
XXXII. Sous la fo i, sous la con duite de ce capitaine d o n t je
te parle , je vois C h arles entrer en Ita lie , d o n t les portes lui
seront ouvertes, et y recevoir la cou ron n e im p é ria le ; je vois ce
héros refuser p our lui la récom pense q u ’ il a m éritée, et la rep o r­
ter à sa p atrie. P ar ses prières, il ob tien t que G ê nes soit rem ise
en lib e rté , lorsque peut-être un autre a u ra it voulu s’en faire le
tyran .
XXXIII.

C et am ou r si p u r, que D oria m ontre pour sa patrie,

est d ig ne de plus de glo ire que toutes les batailles que JulesCésar a rem portées e n F rance, en E spagne, dan s votre pays, en

�A fr iq u e , en T hessalie : ja m a is ni le gran d O ctave, ni A n t o i n e ,
qui lui disputa le sceptre du mo n d e , n’ on t obtenu tan t d ’hon­
neu rs par leurs illustres exploits. L a violence q u ’ ils ont em ­
ployée contre leurs con citoyens flétrit toute leur gloire.
XXXIV. Que tous ceux qui de libre veu len t ren dre leur
patrie esclave, soient co u verts de h o n te ; q u ’ ils n’osent lever les
yeux su r un visage d ’ h o m m e, lo rsq u 'ils en ten d ron t le nom
d ’A n d ré D oria. Je vois C harles augm en ter la solde d e ce h é r o s ,
et outre les récom penses don t il veu t qu ’ il jo u isse en com m un
avec ses con citoyen s, lui donner cette riche principauté qui ser­
vira de prem ier fondem ent à la gra n d e u r des N orm ands dans la
P o u ille.
XXXV. L e m agnanim e C harles ne se m ontre pas seulem ent
libéral envers ce c a p ita in e ; m ais sa libéralité s’étend su r tous
ceux qui n’ on t p oin t épargn é leur san g dan s ses brillan tes
entreprises. Je le vois plus heureux de don ner une v ille , une
province entière à ses am is, et à tous ceux qui en son t dignes,
que s’ il avait acqu is de n ouveaux royau m es et de nouveaux e m ­
pires.
XXXVI.

C ’est ainsi qu ’ A n d ro n iq u e entretenait le d u c des

victoires que les capitaines de C h a rles rem p o rteraien t pour lui
après un grand nom bre d ’années ré v o lu es; e t , pendant ce
te m p s , sa com pagn e en chaîn ait et réglait la fo u gu e des ven ts,
et se ren dait tantôt l’ u n , tantôt l’autre favorable, en les anim an t
ou les m odérant à son gré.
XXXVII.

Déjà ils on t p arcouru la m er de Perse , qui s’étend

d an s un vaste bassin , et peu d e jo u rs après ils arrivèren t à ce
go lfe que nom m èrent les anciens m ages ; ce fu t là q u ’ ils prirent
p o r t , et que la poupe du vaisseau fu t dirigée vers le rivag e.
A lo rs A sto lp h e , à l’ abri des em bûches et des efforts d’A lc in e ,
con tin ue sa route p ar terre.
XX X V III. Il traversa plus d ’ u ne p la in e , plus d ’ une fo rê t,
plus d ’ une m o n ta g n e , plu s d ’une v a llé e , où so u v e n t, soit le
jo u r , so it la n u it, il se trouva face à face avec des b rig a n d s; il
vit des lio n s, des dragon s e n flés de venin , et d ’autres anim aux
q u i lui barraien t la route ; m ais à peine portait- il son cor à ses
lèvres, que de toutes parts ils fu y a ien t épouvantés.
X X X I X . I l con tin ua sa route par l’ A rabie h eu reu se, si riche
en m yrrhe et en encens od oran t, où l'unique P h énix a choisi sa

�d e m e u re , de préférence à tous les autres lieux de l’ univers
im m ense. Il la su ivit ju s q u ’a u x bo n is de cette m er don t les flots,
ja d is ven geurs d ’ Is ra ë l, o n t , par la volonté du T o u t-P u is sa n t,
en glou ti P h araon avec toute son arm ée. Il p arvin t enfin à la
terre des héros.
xl.
L e prince anglais s’ a va n cait le long du fleuve T r a ja n ,
su r u n c o u rsie r qu i n’a point son pareil au m onde : il c o u r t, il
galop e si lé g è re m e n t, que le sable ne porte aucun e em preinte
de ses pieds ; l’ herbe nou velle, la neige m êm e n’en sont pas fou ­
lées ; il p ou rrait aussi a ller su r les Ilots de la m er sans les m ouil­
l e r ; sa course est si ra p id e , son allure si vive qu ’ il devance la
flèche, et le vent et la foudre.
X L I. C ’est ce destrier qu i fu t celui d ’A r g a il; le ven t et la
flam m e l'avaien t e n g e n d ré ; il ne m an ge ni g rain ni fo u rra g e ,
l ’a ir pur est sa seule n ou rritu re. Il se nom m e R abican . L e d u c ,
en pou rsuivan t son c h e m in , arriva près du con flu ent où le Nil
reçoit les eau x du T r a ja n , et il n’était pas encore parvenu à
son e m b o u c h u re , qu ’ il vit u ne barq ue s’ avan cer rapidem ent
vers lui.
X L II.

U n erm ite, d o n t la barbe blanche descend ju sq u 'à sa

c e in tu r e , est su r la p o u p e, et engage le paladin à en trer d a n s sa
b arq u e. E h ! mon fils, lui crie-t-il de lo in , si la vie ne t’est pas
en h o rreu r, si tu ne veux pas que la m ort te vien n e au jo u r­
d’ h u i, perm ets que je te passe su r cette au tre rive : le chem in
que tu tien s te con d u it d ro it à ta perte.
X L I I I . T u ne m archeras pas plus de six m illes sans trou ver la
caverne san glan te qui sert de dem eure à u n horrible g é a n t, qui
surpasse de h u it pieds la taille ord in aire des hom m es. Il n’ est ni
v o y ag eu r ni ch evalier qui puisse espérer d ’éch app er vivant de
ses m ain s; ce m onstre cruel les a sso m m e, les d ém e m b re , les
é co rc h e , et q u elqu efois m êm e il les dévore tout vivants.
X L I V . P arm i tan t de cru au tés, il prend plaisir à faire des
filets qu ’ il travaille avec beaucoup d ’ art. Il les tend à peu de d is­
tance de son h a b ita tio n , et il les cache si bien sous la p o u ssiè re ,
q u e , lorsqu’ on n’ en est pas p ré v e n u , on ne peut s’ en douter,
ta n t ils sont déliés et adroitem ent agencés. D e plu s, il sait par
ses cris si bien effrayer le voyageu r, q u ’ il parvient à le faire
d o n n er dans ses filets.
XLV.

A lo rs, avec de gran d s éclats de rir e , il en traîn e dans

�sa dem eu re ceu x qu i s’y trou ven t enveloppés : il s'em barrasse
peu si c'est u n chevalier ou quelque d em o iselle, s’ ils fo n t gens
de m érite ou n on . Quand il a m an gé leur chair, sucé leur cer­
velle et leur s a n g , il je tte leurs ossem ents au d é sert, et de
leu r peau il orn e to u t le tour de son affreu x palais.
X L V I . Prends d o n c , ô mon fils ! prends cet au tre chem in ,
qu i te con duira en sûreté ju s q u ’ à la m er. Je te rends grâce, bon
p è r e , de ton c o n se il, répond le chevalier avec a ssu ra n ce ; m ais
sache que je brave le dan ger, quan d il y va de l’ hon neu r, q u i
m ’est beaucoup plus cher que la vie. C ’est en vain que tu me
presses de qu itter ce chem in ; au c o n tra ire , je vais d roit à la
caverne de ce m onstre.
X L V I I . Si je fuis, je ne me sauve q u ’au prix de l’h o n n eu r;
m ais j ’ abhorre plus que la m ort m êm e un tel sa lu t. Si j ’y vais,
que peut-il m’ arriver de p ire? d 'y perdre la vie com m e beau­
coup d ’autres ; m ais si D ieu seconde les e ffo rts de mon bras, si
ce m onstre su cco m b e, et que je reste v icto rie u x , je ren drai le
chem in libre à m ille v o y a g e u rs ; et le péril peut-il balancer un
si gran d a v a n ta g e ?
X L V I I I . Je n’expose que la vie d ’ un seul pour sau ver une
m u ltitud e de mes sem blables. Va donc en paix, ô mon fi ls ! lui
d it l'erm ite, et que du haut du ciel l 'Éternel envoie à ton secours
l’a rch an ge M ichel. En disan t ces m ots, le bon erm ite lui donne
sa bénédiction Astolphe, continue sa route le lo n g du N il, ayan t
plu s de confiance en son cor qu ’en son épée.
XLIX.

O n trou ve su r ces rivages sa b lo n n e u x , entre le fleuve

profond et le m arais, un petit sen tier qui aboutit à la dem eure
solitaire du g é a n t , de ce séjo ur étran ger à l’ hum anité. On voit
a u to u r de la m aison les têtes et les m em bres dépouillés des
m alheureux qui on t abordé dans ce lieu. Il n’y a pas u ne
o u v e r tu r e , pas un créneau où il n’y en ait au m oins une su s­
pendue.
L . A in si qu ’ un ch asseu r, qui a cou ru de gran d s dan gers en
p ou rsuivan t les ou rs d an s les m ontagnes, pare la porte de son

château ou de sa villa de leur tê te , de leurs g riffes et de leurs
dépouilles hideuses ; ce cru el géan t en usait de. m ême à l’égard
de ceux qui avaient m arqué le plus de cou rage en l’ attaquant.
L es ossem ents d’ une infinité d ’autres étaient épars aux envi­
ro n s; tous les fossés étaien t rem plis de sang hum ain.

�L I.

C aligoran t se tient en sen tin elle su r sa p o r te , ca r c’ est

ain si q u ’on nom m e ce m onstre im p ito y a b le , qui prend plaisir
à parer sa dem eure de c a d a v re s, com m e u n autre l’orn e de
tapisseries d ’or et de p ourpre. L o rsq u ’ il aperçu t le d u c dans
l’éloignem en t, à peine put-il con tenir sa jo ie ; car il y avait deux
m o is, et le troisièm e était m êm e déjà co m m en cé, que nul
chevalier n’avait paru d an s cette route.
L II.

Il co u rt prom ptem ent se cacher dans les to u ffe s hautes

et épaisses des roseaux d’ un m arais prochain : il avait le projet
de laisser avancer le p a la d in , et de fon d re ensuite su r lui par
d e rr iè r e , espérant le faire tom ber d an s les filets qu ’ il avait
ensevelis sous le s a b le , ainsi q u 'il en avait usé avec les autres
v oyag eu rs que leur m alheureux destin a va it con d u its d an s ces
lieux.
L III. D ès que le paladin aperçoit le g é a n t , il arrête son
d e strie r, non sans une gran d e crain te de don ner du pied dans
ces filets d o n t le bon vieillard l’avait préven u. C e fu t alors q u ’ il
eut recours à son c o r , qui p rodu isit sur-le-ch am p son effet
a ccou tu m é; le géant, qui l’écoute, est saisi dans son cœ ur d'un e
telle é p o u v a n te , q u e soud ain il prend la fuite.
LIV . A stolphe con tin ue à so n n e r, et regard e de toutes parts,
craig n an t tou jo u rs de tom b er dans les filets. L e m onstre f u i t ,
sans savoir où il v a , car avec la tête il a aussi perdu les yeux.
Sa fray e u r est si g r a n d e , qu e ne recon n aissant plus sa r o u t e ,
de lui-m êm e il v a se p ren dre dans ses propres em bû ches; il
se jete dans ses filets qui le saisissent, l'arrêten t de toutes parts,
et le font trébucher.
LV. A stolp h e, qui v o it tom ber ce colosse, ne crain t plus pour
lu i-m êm e, et accourt en gran de hâte; il descend de son cou rsier,
e t , l’épée à la m a in , il s’ apprête à venger par la m ort de ce
m onstre celle de m ille de ses victim es ; m ais bientôt il lui
sem ble qu ’ il y aura plus de lâcheté que de cou rage à tuer un
hom m e pris dan s des file ts , et qui a les b r a s , les p ie d s , le cou
si étroitem en t liés , q u 'il ne

peut faire

le m oin dre

m ou­

vem ent.
LVI. V u lca in avait a utrefois form é ces rets de fils d ’a c ie r ,
travaillés avec tant d ’art, qu e personne n 'au rait pu en dén ou er
la plus faible m aille. C ’étaient ces m êm es rets qu i an cien n e­
m ent avaient serré les pieds et les m ains à V é nus et à M a rs;

�ce ja lo u x n’avait eu d ’a u tre b u t en les im a g in a n t, que de saisir
ces d eu x am ants dan s le m êm e lit.
l v ii.
M ercu re dan s la suite vola ces rets à V u lca in , lorsqu’ il
v o u lu t en lever C loris ; la belle C loris qu i vole dans les airs d e r­

rière l’ a uro re, au lever du soleil, lorsq ue, du pan de sa robe, elle
va sem an t les lis , les roses et les violettes. C epen dan t M ercure
épia si bien cette n y m p h e , q u ’ il la saisit un jo u r dans les airs
avec ce filet.
L V III. Il paraît que cette déesse fu t prise lorsq u ’ elle volait
vers les lieux où le grand fleuve d ’ Éthiopie se d écharge dans la
m er. E nsuite ces rets fu ren t ga rd és pendant plusieurs siècles
à C a n o p e , d an s le tem ple d 'A n u b is. C a lig o ra n t, trois m ille ans
a p rè s, les enleva du tem ple où ils étaient co n sa crés; ce larron
im pie les em porta avec l u i , brûla la ville et pilla le tem ple.
LIX.

Il savait les a rra n ger si bien su r le s a b le , que tous

ceu x q u ’ il p ou rsu ivait venaient y d o n n er d ’eux-m êm es; car à
peine les touchait-on , q u ’on se sen tait serrer le cou , les bras et
les jam b e s. A stolp h e prit une des c h a în e s , et en lia les m ains
de ce m isérable derrière son dos : tout son corps en est telle­
m ent resserré q u ’ il ne sau rait s’ en d é b a rrasse r; il le laisse se
relever ensuite.
LX. Il l’a va it d ’abord d égagé des autres c h a în e s ; car le
m on stre était devenu plus doux q u ’ une je u n e fille; Astolphe
projette de l'em m en er avec l u i , et de le m on trer par les villes ,
les château x et les villag es. Il veu t aussi con server ce file t, le
p lu s bel ou vrage qu ’ aient jam ais p rodu it la lim e et le m arteau :
il en ch arge les épaules du g é a n t, com m e u ne bê te de so m m e ,
e t le m ène en lesse, e t com m e en triom ph e, derrière lui.
LX I. Il lui donne encore à p o r te r, com m e au dernier des
v a le ts , son casque et son b o u c lie r, et ensuite il poursuit sa
route. P artout où il passe, chacu n fa it éclater sa jo ie de ce que
les voyageu rs seron t désorm ais en sûreté. A stolphe va si vite
qu e bientôt il arrive a u x sépulcres de M em p h is, de M em phis
fam euse pour ses pyram ides ; en r e g a r d , il aperçoit le Caire
populeux.
LX II. L e peuple accou rait en foule p ou r voir cet énorm e
géan t : com m en t est-il p o s sib le , se disait-on l’ un à l’a u tr e , que
ce je u n e g u e rrie r ait enc h a îné ce colosse? à peine pouvait-il
faire un p a s, tant il était pressé de toutes parts. C hacu n l’ad­

�m ire, chacu n s’em presse à lui rendre les plu s gran d s h on neu rs,
com m e à un chevalier de la plus haute valeur.
L X I I I . L e C aire n’ était p ou rtan t pas alors aussi étendu qu ’ il
l’est de nos jo u rs . D ix -h u it m ille gran des rues ne peuvent, dit-on,
con tenir a u jou rd 'h u i le peuple q u ’ il re n fe rm e , et quoique les
m aisons aient trois é ta g e s, beaucoup encore d o n n e n t d an s les
rues. L e Soudan y habite un château adm irab le de g r a n d e u r,
de richesse et de beauté.
LXIV.

Q uinze m ille de ses vassaux, tous chrétien s ren égats,

son t logés sous un m êm e toit avec leurs fe m m e s, leurs enfan ts
et leurs chevaux. A stolp h e veu t voir l’em bouchu re du Nil à
D a m ie tte , et par com bien de bouches ce fleuve va se perdre
dans la mer ; d’au tan t plus qu ’ il avait entendu dire que q u ico n ­
que prenait ce chem in y p erdait ou la vie ou la liberté ;
LXV. P arce que su r les rives du N i l , vers son e m b o u c h u re ,
habite dan s u ne to u r un brigand qu i désole les voyageu rs et les
h ab itan ts de la cam p agn e : ce géant étend ses cou rses ju sq u 'au
C a ir e , et va dévastant le pays. Person n e ne peut lui résister; on
assure que vain em en t chercherait-on à lui ôter la vie : il a déjà
reçu m ille et m ille b le ssu re s, et ja m a is on n’ a pu le tuer.
L X V I . A stolphe co u rt à la ren con tre d 'Horrile ( c ’ était le
nom de ce g é a n t) ; il veut voir s’ il ob ligera la parque à tran cher
le fil de ses jo u rs . Il arrive à D a m ie tte , et de là se porte à l’em ­
b o u ch u re d u N il. Il aperçoit su r le rivage la gran d e to u r où
dem eure ce m onstre e n ch a n té , né d ’ une fée et d ’un lu tin .
LX VII. E n arriv an t, il le trou ve aux prises avec deux cheva­
liers ; le brigand est s e u l , e t cepen dant il leur donne tan t de
m a l, q u ’ ils on t bien de la peine à lui résister; cepen dant la
renom m ée a ap p ris au m onde entier ce que valent ces deu x
gu erriers d an s les co m b a ts; ce son t les deux fils d ’O liv ie r ,
G riffo n le blan c et A qu ilan t le noir.
L X V I I I . Il est vrai que le N écrom ant avait com m en cé ce
com bat avec u n gran d a v a n ta g e , car il avait am ené avec lui su r
le cham p de bataille un anim al féroce, q u ’on ne ren con tre qu ’en
ces p a rag es; il vit dans le Nil ou su r ses b o rd s, et se n ou rrit
des m alheureux n av iga teu rs, ou des voyageu rs im pruden ts qui
suivent le rivage avec trop de sécurité.
L X I X . C et anim al v en ait d ’être étendu su r le s a b le , près du
p o r t, par les coups des deux frè re s; m ais H orrile p ou vait fa c i­

�le m ent se passer de son aide et c’est en vain que les deux
gu erriers le frap p en t en m êm e tem ps. P lu sieu rs fuis il l’ ont
taillé en pièces, et n’ ont ja m ais pu le faire m ourir. On a beau le
d é m e m b re r, on ne peut lui ôter la v ie ; si on lui coupe un bras,
u ne ja m b e , il se les ra tta c h e , com m e s ’ ils étaient de cire.
LXX.

T an tôt G riffo n lui fend la tête ju s q u 'a u x den ts, ta n tô t

c’ est A q u ilan t qui la lui partage ju s q u ’à la poitrine. H orrile ne
fa it que rire de leurs coups. L es deux gu erriers s’ irriten t de
voir leurs efforts inutiles. A vez-vo u s vu tom ber d ’en hau t cet
argen t liq u id e , auquel les alchim istes on t donné le nom de
m ercure, ép arp iller, et bientôt réu n ir toutes ces gouttes éparses:
il eu était de m êm e des m em bres de ce géant.
L X X I . Si l’ un des gu erriers lui coupe la tête, H orrile

descend

de c h e v a l, et va tâtant p a rto u t, ju s q u ’ à ce qu'il la tro u v e ; puis
il la saisit tantôt par le n e z , tan tôt par les cheveux , la rajuste
su r son co u , et la reclou e je ne sais com m e. Q u elq u efois G riffo n
la ra m a sse, et la je te à to ur de bras dans le fle u v e , m ais il n’y
ga gn e rien e n c o re; car H o rrile , qui nage com m e un p oisso n ,
plonge au fond , et b ien tô t rep araît su r le r iv a g e , sain et s a u f ,
avec sa tête su r ses épaules.
L X X I I . D eux belles d a m e s, parées d écem m en t, l'u n e vêtue
de b la n c , l’autre de n o ir , étaient à regard er cet étrange com bat
don t elles étaien t la cause. C es dam es étaien t les deux b ien fai­
santes fées qui avaient élevé les deu x lils d’ O liv ie r , après les
avoir sa u v é s, n’ étant encore q u 'e n fa n ts, des serres cruelles de
deux m onstres ailés ;
LX X III. Ces m onstres les avaien t enlevés à leur mère
G ism on de, et em portés dans un pays lointain . M ais il est inutile
que je m ’étende davantage su r cette a ve n tu re; le m onde entier
en sait l’ histoire ; quoique l’au teu r qui eu a parlé se soit m épris
su r le p è r e , et m al à propos a it pris l’ un pour l'a u t r e , je ne sais
trop com m ent. Quoi q u ’ il en s o it , les deux jeu n es chevaliers
on t entrepris ce com bat à la prière de ces deux dam es.
L X X I V . D éjà le soleil q u i éclairait encore les îles F ortu nées,
était cou ch é dan s ces clim ats, et déjà les ténèbres com m ençaient
à dérober tous les objets d’ a le n to u r , sous l’in égale et pâle
lum ière de la lu n e , lorsque H orrile retourna dans sa roche :
la blanche dam e et sa noire sœ u r ayan t voulu in terrom pre le
com bat ju s q u 'à ce que le soleil e ût reparu su r l'h orizon .

�LXXV. Astolphe, qui sur-le-champ avait reconnu Griffon et
Aquilant à leurs armes, et plus encore aux grands coups qu’ils
portaient, s'empressa de les saluer avec courtoisie, et ces guer­
riers, reconnaissant à leur tour que celui qui menait le géant en
lesse était le chevalier du Léopard (car c’est ainsi qu’on nom­
mait le duc à la cour), ne lui firent pas moins d’accueil.
L X X V I. L es dam es m enèrent ensuite les chevaliers se re­
poser dans l’ un de leurs palais qui n’était pas é lo ig n é. Des

je u n es filles vin ren t à leu r ren con tre ju s q u 'a u m ilieu du c h e ­
m in, accom pagn ées d’ écuy ers qui p ortaien t des flam beaux a llu ­
més. Ils laissèren t leurs destriers entre les m ains de valets qui
en prirent s o in , se d é s a rm è r e n t, e t , au m ilieu d ’ un superbe
j a r d in , trou vèren t le festin p réparé au bord d’ une lim pide et
agréable fon taine.
L X X V II.

Ils fo n t a tt a c h e r le g é a n t s u r le pré a v e c u n e s e ­

c o n d e c h a în e tr è s - fo r t e , a u tr o u d 'u n c h ê n e d u r c i p a r les a n s ,
et q u e

n ’ é b r a n le r a it

pas

la

p lu s

v io le n te s e c o u s s e ;

e t ils

o rd o n n e n t e n m êm e te m p s à d ix se rg e n ts d e le g a r d e r à v u e ,
d e c r a in te q u ’ il n e s e d é ta c h e p e n d a n t la n u i t , q u ’ il n e v ie n n e
les a tt a q u e r e t p e u t-ê tre le u r fa ire b e a u c o u p d e m a l , t a n d is q u ’ ils
r e p o s e r a ie n t t r a n q u ille m e n t e t s a n s ê tre s u r le u rs g a rd e s .
L X X V III.

L e m o in d re p la is ir de c e tte ta b le a b o n d a n te e t

so m p tu e u se fu t l’e x c e lle n te c h è r e : o n n ’ y p a rla to u t le lo n g
du re p a s q u e d ’ H o rr ile e t d e c e t é to n n a n t p r o d ig e q u i p a ra î t
p r e s q u e u n s o n g e lo r sq u ’ o n y p e n se ; c a r si o n a b a t o u le b r a s ou
la tê te à ce m o n s tr e , s o u d a in il ra m a sse se s m e m b re s , le s re m e t
en le u r p la c e , e t r e to u r n e a u

c o m b a t c h a q u e fo is p lu s te r­

rib le .

LXXIX.

A stolp h e a déjà lu dans son livre, où l'on enseigne à

d étru ire les en chan tem ents, que jam ais il n’ôtera la vie à H or­
rile, s’ il ne parvient à lui arrach er un cheveu fatal q u ’ il porte à
la tê te ; m ais que s’ il l’ arrach e ou le cou p e, H orrile alors perdra
la vie en dépit de son art. V oilà ce qu e d isait le liv r e ; m ais il
n e disait pas com m en t on pouvait d istin gu er ce cheveu dans
une crin ière aussi épaisse.
L X X X . L e prince anglais déjà se réjou issait, com m e s’ il e ût
tenu la palm e de la v icto ire ; il se flattait q u ’ il viendrait aisé­
m ent à bout d'arrach er au m agicien et son cheveu et sa vie ; il
s’o ffre à prendre su r lui tout le fard eau de l'en trep rise; il fera

�m o u r ir H o r r ile p o u rv u q u e le s d e u x fr è r e s a ie n t p o u r a g ré ab le
q u ’ il le c o m b a tte .
l x x x i.

T o u s d e u x lu i a c c o r d e n t a v e c p la is ir sa d e m a n d e ,

p e rs u a d é s q u ’ il y p e rd ra e t so n te m p s e t s es p e in e s. D éjà la
n o u v e lle a u r o r e e n fla m m a it le c ie l d e ses fe u x lo r s q u e

H o r r ile

d e s c e n d it d e sa ro c h e d a n s la p la in e . L e d u c et lu i c o m m e n c e nt
u n c r u e l c o m b a t ; l’ u n a r m é d ’ u n e m a ssu e , l’ a u tre d e son ép ée.
E n tr e m ille c o u p s q u e lu i p o rte A s t o lp h e , il esp è re q u ’ un seul
s é p a re ra l’ â m e d u g é a n t d e so n c o rp s .
l x x x ii.

T a n t ô t d 'u n c o u p d e m a sse il lu i fa it to m b e r le

p o i n g , ta n tô t l’ u n o u l’a u tr e b ra s a v e c la m a in . Q u e lq u e fo is il
le c o u p e en d e u x et fe n d sa c u ir a s s e ; q u e lq u e fo is il le ta ille en
p iè c e s ; m a is H o rr ile va t o u jo u r s ra m a s s a n t ses m e m b re s s u r la
p la ce e t re p a r a ît sa in et s a u f. Q u a n d A s to lp h e l’ e û t c o u p é en
m ille la m b e a u x , e n u n m o m e n t il e û t v u le m o n s tr e r é ta b li d a ns
so n e n tie r .
L X X X III.

E n fin d e m ille c o u p s il e n p o rta u n q u i l ’ a tte ig n it

p a r d e r r iè r e , à l’ e x tr é m ité d u co u , e t q u i lu i e n le v a d es ép a u les
e t le c a sq u e e t la t ê te . P lu s p r o m p t a lo r s q u ’ H o r r i l e , il m et
pied à t e r r e , sa isit d ’ u n e m a in c e tte s a n g la n te c h e v e lu r e , re­
m o n te a u ss itô t s u r R a b ic a n , e t e m p o rte c e tte p ré c ie u se d é p o u ille
e n g a lo p a n t c o n tr e le c o u r s d u N i l , a sse z v ite p o u r q u ’ H o rrile
n e p u isse la r a tra p p e r.
l x x x iv

.

L ’ im b é c ile , q u i n e se d o u ta it p a s d u f a i t , a lla it

c h e r c h a n t sa tê t e s u r le sa b le ; m a is , d è s q u ’ il s’ a p e rç o it q u e le
c h e v a lie r a to u rn é b rid e e t e m p o rte sa tê te à t r a v e r s la f o r ê t ,
il v o le s u r-le -c h a m p à son c o u r s ie r , s 'é la n c e d e s s u s e t c o u r t
s a n s p e rd re d e te m p s a p rè s le ra v is s e u r . Il v o u la it c r ie r : A rr ê te ,
a r r ê t e , r e to u r n e , re to u rn e ; m a is le p r in c e lu i a v a it e m p o rté l a
bouche.
LX X X V .

T o u t e fo is H o r r ile se c o n s o le en s o n g e a n t q u ’ il n ’ a

p a s p e rd u sa t r a c e , et il le p o u r s u it à to u te b r id e . M ais R a b ica n,
ce c o u r s ie r d ’ u n e v itesse in c o m p a r a b le , le la is s e b ie n loin d e r­
r iè re lu i d a n s la c a m p a g n e . C e p e n d a n t A s to lp h e c h e r c h e a v e c
e m p re sse m e n t d a n s c e tte c h e v e lu r e , d e p u is la n u q u e ju s q u ’ au
fr o n t , s’ il n e p o u rr a pas d é m ê le r c e c h e v e u fa tal q u i re n d H o r­
rile im m o rte l ;
LX X X VI.

M ais p a rm i ta n t e t ta n t d ’ in n o m b ra b le s c h e v e u x ,

il n ’y e n a p a s u n se u l q u i so it ou p lu s lo n g o u p lu s c o u r t q u e

�les autres ; lequel de ces cheveux A stolphe choisira-t-il donc
pour d o n n er la m ort à ce brigand ? Il vaut m ie u x , d it - il, que
j e les coupe ou que je les arrach e to u s ; et com m e il n’avait ni
ciseaux ni raso ir, il eut sur-le-ch am p recours à son épée qui
coupe si bien, qu ’ on p ou rrait dire qu ’elle rase.
LXXXVII. E t , ten an t cette tête par le n e z , il la ton dit tout
entière et derrière et devan t. Il trouva enfin par hasard le cheveu
fatal parm i tan t d ’au tres. L e visage d ’ Horrile à l'in stan t devint
pâle et livid e; ses yeux tournèrent ; il don na des signes évidents
d’ une m ort prochaine ; le tron c alors qui cou rait à toutes jam b es
tomba de la selle, et fit su r la poussière u ne dernière cu lb u te.
L X X X V I I I . Astolphe retourna aux lieux où il a va it laissé les
fées et les chevaliers, ten an t à la m ain cette tête qui portait tous
les sign es de la m o r t , et il leur m ontra le tron c étendu loin de
là. Je ne sais trop si les deux frères le viren t avec p laisir, tout
en lui faisan t bon v is a g e ; car tous deux , dans le fond de leur
cœ ur, pouvaient bien être ja lo u x de la victoire qu ’ il ven ait de
rem p orter à leur place.
LXXXIX. Je ne crois pas non plus qu’ in térieurem en t les
deux dam es fussent très-contentes de la fin de ce com b at. E lles
n’avaien t mis ces deux g u e rrie rs aux prises avec H orrile qu ’ afin
de pro lon ger par là leu r m alheureuse destinée qui ne devait
pas être en F ran ce de longue du rée. E lles espéraient les am user
ainsi ju s q u ’ à ce que la m aligne in fluence des astres fu t dissipée.
XC. Dès que le châtelain de D am iette fu t certain de la m ort
d ’ H o rrile, il lâcha u n e colom be qu i avait une lettre sous l’ aile,
attachée avec un fil. L ’oiseau s’envola au C a ir e , et de là on en
lâcha un second pour un autre end roit, com m e cela se pratique
en E gypte : de sorte qu ’en très-peu d ’ heures la n ouvelle se ré­
pandit dans to u t le pays qu ’ H orrile avait été tué.
XCI. L e d u c, a ya n t heureusem ent m ené à fin cette aventure,
pressa fort les nobles je u n es gens d'in terrom p re leurs exploits
d ’ A sie p our voler à la défense de la sainte église et de l'em pire
rom ain ; m ais ces héros n’avaien t pas besoin d ’être excités ni
a iguillon n és pour ch erch er de la glo ire dans leur propre pays,
car ils n’ avaient point d ’ autres désirs dans leurs cœ urs.
X C II. A in si A q u ila n t et G riffo n p riren t chacun con gé de
leurs dam es q u i, m algré leurs regrets et leur d o u le u r, ne pu ren t
cepen dant leur refuser leur dem ande. Astolphe prit avec ces

�p alad in s le chem in qu i était su r la d r o ite , ayan t r é s o lu , avant
de reto u rn er en F r a n c e , d ’ aller adorer les saints lieux ou un
D ieu se fit hom m e.
X C III.

Ils auraien t pu prendre le chem in de gauche q ui

était plus a g ré a b le , plus co m m o d e, et ja m ais ne s'élo ign er des
bords de la m er, m ais ils proféraient la route à d r o it e , quoique
horrible et a ffr e u s e , parce qu ’ en la su iv an t ils devaien t arriver
six jo u rs plus tôt dans la gran d e cité de P alestine. S u r cette
ro ute on ne trou ve à la vérité que de l’ herbe et de l’ e a u , toute
autre chose y m an que.
XCIV. M ais nos v o y a g e u rs , avan t de se m ettre en r o u te , ne
m an qu èren t pas de faire provision de tout ce qui leur était
n écessaire; ils chargèren t de to ut leur bagage le gé a n t q u i , en
o u tre, au rait encore pu porter une to ur su r ses épaules. V ers la
fin de ce d u r et pénible v o y a g e , ils décou vriren t du hau t d ’ une
m o n tagn e la T erre-S ain te , où l’ A m o u r S uprêm e lava de son
propre sa n g tous les crim es du gen re hum ain.
XCV.

Ils trou vèren t à l’entrée de la ville un aim able cheva­

lie r de leur connaissance : c 'éta it San sonn et de la M ecque, ce
je u n e paladin prudent com m e un v ie illa rd , q u oiq ue à la fleur
de son âg e ; fam eu x par sa haute v a le u r, sa gran d e courtoisie
lui avait attiré le respect de ces peuples. R o la nd l’avait converti
à notre sain te re ligio n , et de sa propre m ain lui avait don né le
baptêm e.
XCVI.

Ils le trou ven t occup é à tracer une forteresse contre

l ’ Egyp te et le calife ; son dessein était d ’ entourer le m ont C al­
vaire d’ un m u r de deux m illes d ’ étend ue. Il les reçu t avec un
air de satisfaction qui m on trait toute la jo ie qu ’ il ressentait dans
son cœ ur de leur arrivée. Il les accom pagna dan s l’intérieur
de la ville, et les fit loger com m odém ent dans son palais.
XCVII. S ansonnet était go u vern eu r de la P a le stin e , et avec
ju stic e y com m an dait au nom de C h arlem agn e. A stolp h e lui fit
p résent de ce gran d et lourd g é a n t, qui à lui seul peut servir
a u tan t que dix bêtes de som m e à porter des fard eau x, tant sa
force est prodigieuse. A stolph e lui donna ce géan t, et lui fit en ­
core présent des rets qui avaient m is ce m onstre e n sa puissance.
X C V III.

San sonn et, à son to u r, lui donna un beau et riche

b aud rier, et p our l'u n et l’autre pied des éperons, d o n t les bou­
cles et les m olettes étaient d 'o r. On croyait q u 'ils avaient a ppar­

�tenu ja d is à celu i qui délivra u n e je u n e fille de la gu e u le d ’ un
dragon. San son n et s’ en était em paré, et de plu sieurs autres d é ­
pouilles, lo rsq u ’ il prit la ville de Jaffa.
XCIX. L e s v o y a g e u rs , bien absous de tous leurs péchés
dans un m o n astère, où to u t respirait la piété et les bons exem ­
p le s, a llèren t dans tous les tem ples adorer les m ystères de la
Passion de Jésus-Christ ; tem ples don t les M aures im pies son t
aujou rd’hui les m a îtr e s , à la honte éternelle des ch rétien s.
T oute l'E u rop e est en arm es, et les chrétien s brûlent de porter
la guerre p a rto u t, excepté dans les seuls lieux où ils devraien t
la faire.
C. P en dan t que ces chevaliers n’ avaien t leur esp rit occupé
que d ’ indulgences et de cérém onies religieu ses, un pèlerin grec,
connu de G riffo n , lui apporta les nouvelles les plus graves et
les plus p o ig n a n te s; nouvelles bien co n tra ire s, bien opposées
à son prem ier dessein et à scs voeux, et qui excitèren t ta n t de
trou ble et d ’angoisses d an s son coeur, que toutes les oraisons
furen t bientôt jetées de côté.
C I. Ce ch evalier, p our son m alheu r, aim ait u n e fem m e qui
se nom m ait O rigille. O n n’ au rait pu entre m ille en ch o isir une
plus belle ni m ieux fa ite ; m ais elle était d’ u n e n ature si per­
verse, d ’ une âm e si déloyale, que l’on au rait en vain parcouru
toutes les villes et les v illa g es, toute la terre ferm e et les îles de
la m er, sans p ou vo ir, j ’en suis p e rsu a d é , trou ver ja m a is sa
pareille.
C II. G riffo n , en partant de C on stan tinople, l’ y avait laissée
attaquée d ’une fièvre violente, et dans le m om ent où il espérait
à son reto u r la revoir plus belle que jam ais, et jo u ir de son
a m o u r, le pauvre m alheureux apprit que sa m aîtresse était
partie p ou r A n tio ch e à la suite d ’ un nouvel am an t, parce q u 'elle
ne pou vait p lu s , d is a it-e lle , so u ffrir de do rm ir seule dans u n
âge aussi tendre.
C III. D epuis le m om ent où G riffon ap p rit cette douloureuse
n o u v e lle , il ne fit plus que soupirer nuit et jo u r ; tout ce qui
peut p la ire , ou distraire les autres hom m es, lui devient insup­
portable. O vous ! su r qui l’am our essaya sa cru au té, vous savez
si ses traits sont de bonne trem pe : m ais ce qui redoub lait e n ­
core so n su p p lice, c’ est que le mal don t il so u ffrait, il a u ra it eu
honte d ’en parler.

�C IV .

C a r A q u ilan t, beaucoup p lu s sage que son fr è r e , lui

avait m ille fois reproché sa faiblesse ; il s’ était efforcé d ’arra­
cher de son cœ u r le souvenir d ’ une cré a tu re q u i , à son se n s,
de toutes les fem m es crim in elles était la plus perverse. G riffon
l’excuse lorsque son frère la c o n d a m n e , ta n t nous som m es su­
je ts à nous aveu gler sur tout ce qui nous flatte.
CV. Il prend don c la résolu tion de partir se u l, sans en rien
dire à son frè re , et de se rendre à A n tioch e p our y enlever celle
qui n’ a que trop bien enlevé son cœ ur ; il veut jo in d re celui
q u i lui a ravi sa m aîtresse ; il veu t en tirer une ven gean ce dont
il soit à jam ais parlé. Je vous dirai dans l’ autre ch a n t comment
il exécuta sa ré s o lu tio n , et ce qui en arriva.

�CHANT X V I .
Origille apaise Griffon , et le conduit à Damas. — Continuation du siège d e
Paris. — C ru auté et prouesses inouïes de Rodom ont. — Renaud arrive
avec l'arm ée de la G ran de-B retagn e. — Il attaque les Sarrasins. — A rio ­
dant e t L urcain protègent Z e rb in , qui se trouve en danger. — R e naud
arriv e à temps pour sauver Zerb in , Lurcain et A r iodant. — Il renverse
A gram ant. — Rodom ont continue à d étruire la ville de Paris. — Charles
s'avance avec ses plus braves chevaliers vers la grande place où était
Rodomont.

I.

Il est en am ou r force peines c r u e lle s , don t j ’ai déjà res­

senti le p lu s gran d nom bre, et je les con nais si bien, pour mon
m alheu r, que j ’en p u is parler en hom m e expérim enté. C ’ est
pou rq u o i, si je dis, et si j ’ ai dit au trefois, ou dans mes disco u rs
ou dans mes écrits, qu ’ il y a des peines d ’ am ou r qu i son t douces
et légères, et d 'au tres qui son t cru elles et in su p p ortab les, vous
devez m ’en croire sur ma parole.
I I . O u i, je le dis, je le répète et je le dirai tan t que je vivra i,
que celui qui p eut estim er sa dam e, encore qu ’ elle ne lui montre
q ue de la fro id e u r, encore q u ’elle soit en to u t con traire à ses
désirs, et quan d m êm e A m o u r lui refu serait toute m erci, quand
il aurait perdu et son tem ps et sa peine, pourvu q u ’ il ait digne­
m ent placé son cœ ur, il ne d oit pas se plaind re, qu oiq u ’ il la n ­
guisse et m eure de d ésir.
I I I . C elui-là d oit se p laind re qu i s’ est ren d u l’esclave de
deux beaux yeux , d ’ une belle c h e v e lu r e , qui cachen t un cœ u r
p e rv ers, une â me basse et vicieuse. L e m alheu reux vou d rait
fuir ; il est com m e un ce rf, q u i em porte p arto u t avec lui le trait
qui l'a blessé : honteux de lui-m êm e et de sa faiblesse, il n'ose
en p arler, et fait d’ in utiles effo rts pour en gu érir.

�IV .

L e je u n e G riffo n éprou vait ce so rt m alheu reux ; il con­

n aît bien son e rreu r, et il ne peut s’en c o rrig e r; il sent à quel
p oin t il s’a vilit en aim ant cette m échante O r ig ille , cette femme
sans f o i , et cependant u n e dan gereuse habitud e l’ em porte sur
sa raison ; un penchan t irrésistible l’entraîne. T ou te in g ra te ,
toute perfi de qu ’est sa m aîtresse, il ne peut s’ em pêcher de la
ch erch er partout où elle pourra être.
V. P o u r rep ren dre le fil de cette belle h isto ire , je dis que
G riffon sortit secrètem ent de la cité sain te, sans oser
son frère, qui ne l’ avait que trop souvent r e p r is , m ais
en vain ; il prit la ro u te la plus facile et la plus frayée,
n an t su r la gauche vers R a m a , et en six jo u rs il se

parler à
toujours
en tour­
rendit à

D am as, en S y r ie , et pou rsuivit ensuite son chem in vers A n ­
tioche.
V I. P rès de D am as, il rencontra le chevalier à qui O rigille
a va it donné son cœ ur. E n vérité, la fleu r ne con vien t pas mieux
à sa tige, que ces cœ urs corrom p us se con ven aien t l’ un à l’autre :
to u s les deux étaient égalem en t inconstants. Si l’ une était per­
fide, l’ autre était to u t aussi traître ; et pour le m alheu r d ’autrui
ils savaien t égalem en t cacher leurs défauts sous un extérieur
a gréab le.
V I I . C e ch evalier, com m e je vous l’ai d i t , v en ait m onté sur
un beau cheval de bataille, to ut cou vert d'arm es é c la ta n te s, et
accom pagn é de la perfide O r ig ille , laquelle était vêtue d' une
robe tissue d ’or et d ’a z u r ; deux écuyers étaient à ses côtés,
do n t l’ un p ortait u n c a s q u e , et l’ autre u n b o u c lie r; il avait
eu l'air de v ou loir p araître en gran de pom pe aux joû tes de
D am as.
V III.

U ne fête splen dide, que le roi de D am as avait fait pu­

b lie r pour les jo u rs suivan ts, e n gageait les chevaliers à s’y rendre
équipés le plus richem ent q u ’ il leur était possible. D ès que
notre ga lan te aperçut le fils d ’O livier, elle craignit son ressen­
tim en t et sa ven ge an ce; elle sait que son nouvel am ant n’a ni
assez de force ni assez de cou rage p ou r défendre ses jo u rs.
IX. M ais, com m e elle est très-m adrée, trè s-e ffro n té e , encore
q u ’elle frém isse dans l’âm e, elle com pose si bien son visage, et
p rép are sa voix avec tan t d’a r t , q u ’on ne rem arque en elle
a u cu n sign e de trou ble ; a lors, exécutant le projet c o n c e rté
d 'a v a n ce avec son g a lan t, elle fein t u ne jo ie extrêm e, elle court

�les b ras ou verts à G r i f f o n , se jette à son c o u , le serre étroite­
me nt, et y demeure long temps su spendue.
X . E n c onfo rm ant ensuite à ses caresses affectueuses la
douceur de ses paroles ; M on do ux se ig n eur, lui dit-elle en
pleurant, est-ce donc là le prix réservé à celle qu i te chérit et
qui t’ a dore? Q u o i, me laisser seule pendant toute une ann é e!
déjà l’ autre recom mence, et toi tu ne t’ inquiètes pas encore! Si
j ’eusse attendu ton retour, j e ne sais si j ’aurais jam ais vu cet
heureux moment.
X I . Lo rsqu e j ’espérais qu ’en revenant de la cou r rassemblée
alors à N ic osie , où tu étais a l l é , tu accou rrais près d’O r i g i l l e ,
toi qui m ’avais laissée avec une lièvre brûlante, et presque dans
les bras de la m o r t , ah ! dieux ! j ’appris que tu étais passé en
Syrie. Ce coup fut si cruel pour moi, qu e , ne sachant com m en t
te suivre, j e fus plusieurs fois su r le point de me percer le cœ ur
de m a propre main ;
X I I . Mais la fortune, moins cruelle que toi, m’ a doub lement
favorisée : elle m ’a premièrement envoyé mon frè re , c’ est lui
sous la ga rd e duqu el j e suis ven ue, sans c ou rir le mo indre
ris qu e p our mon h o n n e u r ; ma intenant elle a perm is c ette ren­
contre heureuse, do nt je fais plus de cas que de tous les biens
de la terre, et elle ne le pouvait faire plus à propos; car une
plus longue a tte n te , ô mon doux se ign e u r ! m ’eût fait mourir
en t’appelant.
X I I I . L ’artificieuse Origille , plus rusée q u ’ un vieux renard,
continue ses vifs reproches avec tant d ’a r t , qu ’elle fait tomber
to u t le tort su r G riffon. Elle lui fait croire qu e son rival est
non-seulement son parent, mais encore qu ’ un même père leur
a do nné le j o u r ; elle sait enfin colorer ses mensonges avec tant
d ’a r t , que saint L u c et saint Jean ne lui paraîtraient pas plus
véridiques.
X I V . L o in d ’accuser de perfidie cette femme plus méchante
encore que b e ll e , loin de tirer aucune venge ance de l’ infâme
séducte ur qui la lui a ravie , G rillon se croit encore trop heu­
reux s’ il peut parvenir à s’excuser auprès d ’elle ; et il ne cesse
de faire mille caresses au chevalier, c o m m e s’ il eût été vérita­
blement le frère d ’Origille.
XV. Ils arrivent ensemble vers les portes de Damas, et c ’est
de l'a mant d'Origille qu ’ il apprend en chemin que le puissant

�roi de S yrie y tien t alors u ne cou r sp len d id e, où tous les che­
valiers chrétien s et autres jo u isse n t d’ une entière s û re té , soit
dans la v ille , soit au d e h o rs , pendant to u t le tem ps que les
fêtes doivent du rer.
X V I. Je ne suis pas cep en dant si fortem en t attaché à suivre
l’ histoire de cette perfide O r ig ille , qui a trom pé ses a m a n t s ,
non u ne fo is , m ais m ille et m ille fois en sa v ie , que je ne re­
tourne aux deux cen t m ille com b attan ts, et su rtou t aux flammes
de ce terrible in cen die, qui on t je té l’alarm e et l’épouvante dans
les m u rs de Paris.
XVII. J’avais laissé ma n arration au m om ent où A g r a m a n t
ven ait d’ attaqu er une des portes de la v ille , q u ’ il cro y a it trou­
ver mal gard ée, et il n’y en avait pas cep en dant q u i fût alors
en m eilleur état de d éfen se ; car C harlem agn e y était en p e r ­
so n n e, et avait avec lui les plus vailla n ts gu erriers ; les deux
G u y s , les deux A n g e lin s , A n g e lie r , A v o l, A v in , O thon et
B éren ger.
X V III.

L e s chrétien s et les infidèles veu len t sign aler à

l’ envi leur cou rag e aux yeu x de C harlem agn e et à ceu x d ’ A g r a ­
m an t ; tous égalem en t excités par l’espoir des louanges et des
récom penses en faisan t bien leu r devoir. L es M aures cepen­
dant ne firent pas d ’assez gran d s exploits pour rép a rer leurs
pertes ; déjà p lu sieurs d'entre eux, qui m orden t la poussière,
p rouvent aux autres qu ’ ils son t poussés par u ne folle a u ­
dace.
X IX . L e s flèches qui volen t des rem parts con tre les enn e­
m is ressem blent à la g r ê le , les cris qui s’ élèven t des deux a r­
m ées portent la terreu r ju s q u ’ à la voûte céleste. M ais, ô C harles!
ô A gram a n t ! ayez tous d eu x un peu de patience ; je vais parler
du M ars a fr ic a in , de cet e ffra y an t et terrible R odom on t qui va
cou ran t au m ilieu de P aris.
XX. Je ne s a is , seign eu r, si vous vous ressouvenez de cet
audacieu x Sarrasin qui avait laissé ses soldats, entre le s e c o n d
rem part et le prem ier m u r, la proie d’ une flam m e dévorante.
Jam ais on ne vit un plus affreux spectacle. J’ ai d it qu ’ il avait
fran ch i d ’ un saut le fossé qui fait le tour de la ville.
XXI. D ès que l’on eut recon n u ce féroce Sarrasin à ses
arm es étran gères et à ses écailles de d r a g o n , du lieu où les
vieillards et le peuple le plus faible portaient leur attention à tout

�ce qui se passait de n o u v e a u , s’élevèrent des c r i s , des p laintes,
des clam eu rs perçantes avec u n battem ent de m ains don t le
bruit m onta ju s q u ’aux é to ile s , et ceux qu i purent fu ir ne res­
tèrent pas là , et coururen t se ren ferm er dans les tem ples et dans
les m aisons.
X X II. M ais le cruel S arrasin , faisant la ro ue de son épée, ne
le p e rm it qu ’ au plus petit n om bre. Ici il fa it voler un bras ou
u ne ja m b e ; là il fa it sau ter une tête bien loin du buste ; celui-ci
est partagé par le m ilieu du co rp s; un au tre est fen du d roit
depuis le fro n t ju sq u 'au x h a n ch e s: et de tous ceu x qu ’ il tu e ,
qu’ il blesse et q u ’il h a rc è le , aucun n’ose le regard er en face.
X X III. Ce que le tigre fait des faibles anim au x dans les cam ­
pagnes d ’ H yrcan ie ou su r les bords du G an ge ; ce que le loup
fait des brebis et des agneaux su r la m ontagne qui accable le
géant T ip h é e , l’ im pitoyable Sarrasin en fait de m ê m e , je ne
dirai pas de ces troupes ni de ces bataillon s, mais de cette v ile
populace q u i, m êm e avant de naître, ne m éritait que de m ourir.
XXIV. P a rm i tant d ’hom m es qu’ il taille, qu ’ il perce et qu ’ il
assom m e, il ne s’en trouve aucun qui le puisse seulem ent voir
en face. Le lier et terrible R o do m on t cou rt alors le lo n g de cette
gran d e rue si peuplée qui abou tit au p on t S ain t-M ichel, et co n ­
tin uan t à faire tourn er en rond sa san glante épée, il ne fa it pas
plus atten tion au m aître qu ’ au v a le t , et n’a pas p lu s pitié du
ju s te que du pécheur.
XXV. L a religion ne peut défendre le prêtre, l’ innocence ne
peut sau ver les jo u rs au tendre e n fa n t, la je u n e fille aux jo u es
verm eilles, aux regard s touchan ts, n’arrête point sa fu reu r ; la
vieillesse m êm e est poursuivie et frap p ée; e t , dans cette o cca ­
sion , ce féroce Sarrasin ne m ontra pas m oins de cruau té que de
c o u rag e, en n’a ya n t égard ni à l’état, ni à l’âge, ni au sexe.
XX VI. E t ce n’est pas le sa n g hum ain seulem ent que cherche
la colère du roi im p ie , le plus im pie des m o rte ls, elle s’ étend
encore su r les éd ifices : il m et le feu a u x plus belles m aisons et
aux églises qu ’ il a profanées. On d it q u ’en ce tem ps les m ai­
sons de P aris étaient presque toutes de b o is: ce qui n’est pas
difficile à croire, puisque au jou rd 'h u i plus de la m oitié est con ­
struite avec la m êm e m atière.
X X V I I . E t , qu oique l’em brasem ent se com m un iqu e alors
de toutes p a rts , il ne paraît pas pou voir assouvir la ra ge de ce

�fu rie u x . Il regard e où il pou rra accroch er ses m ain s de manière
à renverser une m aison à chaque secousse ; vou s devez croire,
se ign e u r, que la plus grosse bom barde que vous a yez vue dans
P adoue ferait m oins d ’effet su r u ne m uraille qu ’ une s e c o u s s e
d u roi d ’ A lg e r.
XX VIII. S i, pendant que ce m au d it Sarrasin cau sait tant de
ravage par le fer et la fla m m e , A gram an t eût c o n tin u é d'as­
sa illir les dehors avec plus de vigu eu r, P a ris, dan s ce jo u r , eût
été perdu sans re sso u rce ; m ais il fu t arrêté par le paladin qui

ven ait d’arriver de la G ran d e-B reta gn e, su ivi de l’arm ée des
A n g la is et des Écossais qui était guidée p ar l’A n ge e t par le
Silence.
XXIX. D ieu v ou lu t qu ’ à l'h eu re m êm e où R o d o m on t en­
trait dans P a ris, et lo rsq u 'il y a llu m ait un si terrible em brase­
m en t, R e n a u d , l’h o n n eu r de la m aison de C lerm o n t , et les
A n gla is arrivassent près des m urs de cette capitale : à trois
lieues au-dessous de P a r is , il avait fait je te r des ponts de bois
et pris u ne route détournée à m ain g a u c h e ; c a r, ayan t résolu
d ’assaillir les barbares, il ne vou lait pas que le fleuve l’en em ­
pêchât.
XXX. L e paladin avait envoyé six m ille arch ers à pied, sous
la bannière d’ O d o a rd , et deux m ille hom m es de cavalerie
légère com m andés par le brave A rim an . Il les lit arriver par le
chem in qui vient d roit de la Picardie afin qu ’ ils pu ssen t venir
au secours de P aris par la porte de Saint-M artin et p ar celle de
Sain t-D en is.
XXXI. Il fit ven ir par le m êm e ch em in les chariots et les
b a g a g e s, tan dis que lu i, avec le reste de l’ a rm é e , prit un plus
lo n g circu it. Ils portaient avec eux des bateaux et des ponts pour
passer la Sein e qui n’est pas g u éable. L o rsq u e tous les soldats
fu re n t passés et que les ponts fu re n t ro m p u s, il rangea en ba­
taille les A n g la is et les Écossais, chacu n sous leurs bannières.
XX XII. M ais, a va n t to u t, R enaud ayan t rassem blé auprès
de lui les barons et les chefs de l’arm ée su r un e n d ro it élevé
du rivage qui do m in ait la p la in e , et d ’où il pou vait être vu et
enten du de to u t le m onde : S eig n eu rs, leu r d it-il, vous devez
bien rendre grâces au ciel qui vous a am enés i c i , puisque après
un peu de fatigu e vous serez fam eux au-dessus de toutes les
nations.

�XXXIII.

Par

vous, si vous levez le siège de cette ville, seront

sauvés deux gran ds m onarques : votre roi don t vous êtes obligés
de défendre la liberté et la v ie ; et l’ un des plus gran d s em pe­
reurs qui ja m ais aient go u vern é le m onde ; et avec eux plusieurs
autres r o is , d u cs , m a rq u is , seign eurs et chevaliers de d iffé ­
rents pays.
XXXIV. A in si, en sauvant cette v ille, les Parisiens ne seront
pas les seuls qu i vous a u ro n t de l’ ob ligation ; ca r ils son t b e a u ­
coup m oins alarm és et trem blants pour eux-m êm es que pour
leurs fem m e s, leurs en fan ts et les saintes vierges des m onas­
tères, lesquelles sont exposées à avoir fait d ’ in utiles voeux.
XXXV. Je le répète en sauvant cette ville, vous secourez nonseulem ent les Parisien s, m ais toutes les contrées d ’a len to u r; je
ne parle pas seulem ent des peuples v o isin s; c a r, com m e il n’y a
presque point de villes dan s toute la chrétienté qui n’ait dans
Paris q u elque citoyen , en rem portant la victoire, toutes partage­
ron t la reconnaissance que les Parisiens vous devront.
XXXVI. Si les anciens décernaient une couron n e à celu i qui
sauvait la vie d ’ un cito yen , qu elle récom pense ne vous devraiton pas pour avoir sauvé un peuple im m en se ? ah ! si, par ja lo u ­
sie ou par un m anque de cou rage, une si sainte entreprise venait
à éch ou er, croyez-vous qu’ après la chute de ces m urs l’ Italie et
l’ A llem agn e pussent être en sû reté;
XXXVII. Ni aucun des lieux où l’ on adore celui qui pour
n ous v ou lu t être clou é su r la c r o ix ? E h ! ne croyez pas que votre
ro y a u m e , p our être éloigné des M au re s, et protégé par la m e r,
soit à couvert de leurs attaques ; car, si autrefois ils ont passé le
détroit de G ib ra lta r et les colonn es d ’ H e r c u le , s’ils on t pillé
votre île , que ne feront-ils pas m a in te n a n t, lorsqu ’ils se ver­
ro n t les m aîtres de la F r a n c e ?
XXXVIII. M ais quand m ême l’ hon neur et votre propre in té­
rêt ne vous anim eraient pas à cette e n tre p rise , notre devoir à
n ou s tous qu i com battons sous la même église, n’ est-il donc pas
de n ou s secou rir les uns les a u tr e s ? Au reste, qu ’aucun de vous
ne doute de vain cre bientôt ces ennem is, et m ême avec peu d 'e f­
forts, car toutes ces troupes me sem blent sans expérience, sans
discip line, sans cou rage et sans arm es.
XXXIX. C ’est p ar de tels d isco u rs, et par de plus forts e n ­
c o r e ; c'est avec une parole assurée et u ne voix élevée que

�R en au d p arvin t à an im er de plus en plus ces magnanimes
baron s et cette cou rageu se arm ée. Ce fu t, com m e d it le proverbe,
d o n n er de l’ éperon au bon cou rsier qui va déjà très-vite. Sa
haran gue fin ie , R enaud fit m ouvoir ces troupes peu à p e u , et
ch acu n e sous leur bannière.
XL.
Sans b r u it, sans au cu n e r u m e u r , il fit avancer cette
arm ée divisée en trois corps. C e fu t au prince Z erb in qu'il
accorda l'h o n n eu r d 'attaq uer le prem ier les barbares le long du
fleuve. Il lui d it de lo n g er les rives de la Seine. Il lit étendre
dan s la plaine les Irla n d a is , en leur faisant prendre un long
circu it. L ’ in fan terie et la cavalerie an glaise, com m andées par le
du c de L a n ca stre, form èren t le corps de bataille.
XLI.
A p rè s les avoir ainsi disposés, le paladin chevauche le
lo n g de la S e in e , et ii a bientôt devancé le d u c Z e rb in , et
toute l’ arm ée qu i m archait à sa suite ; il su rpren d le roi d ’O ran,
le roi Sobrin et p lu sieurs autres gu erriers, qui de ce côté-là gar­
daient la c a m p a g n e , éloignés d e s troupes espagnoles d ’ e n v i r o n
un dem i-m ille.
XLII. L es chrétien s , qui s’ étaien t avancés sous une si fidèle
et si sû re e scorte, a ya n t eu l’ange et le Silence p our gu id es, ne
p u ren t rester m uets plus longtem ps. D ès q u ’ ils euren t aperçu
les e n n e m is , ils poussèrent leurs c r is , et firent écla ter le son
aigu des trom pettes : et avec leurs clam eu rs redoublées qu i vont
ju s q u ’ au ciel, ils portent dans l ’â me des Sarrasin s le froid de la
terreu r.

XLIII. R enaud pique son destrier, met sa lance en a rrê t, et
laisse les Ecossais à une portée d ’a rc, tan t il crain t de n’arriver
pas assez à tem ps p our co m b a ttre ; et tel q u ’ un tourbillon de
ven t que su it une horrible tem pête, ce vaillant chevalier s’ é lan ce
hors des ra n gs, fon d su r les Sarrasin s en piqu an t des deux son
c ou rsier B ayard.
XLIV.

A la vue du p a la d in , les M aures ressentent déjà le

m alheu r qui les m en ace; déjà l’on v oit leurs lances trem bler
d an s leurs m ain s, leurs pieds vaciller dans leurs étriers, et leurs
corp s ch an celer dans les arçons. S e u l , le roi Pulian , qui ne
recon n aît pas R en au d , ne m ontre aucun e c ra in te ; ne croyant
point avo ir a ffaire à un si ru de adversaire, il pousse contre lui
son cheval au gran d galop.
XLV . E n partant il s ’ap puie su r sa lance, s’ afferm it sur la

�selle, et rassem ble toutes ses f o r c e s , pique des d e u x , et rend la
main à son destrier. D ’ un autre côté le fils d ’ A im o n , ou plutôt
le fils de M ars, ne dém en t point sa valeur : il m ontre dans cette
occasion qu ’ il est digne de ce nom , et com bien il a de grâce et
d’adresse dans les com bats.
X LV I.
L e s deux gu erriers firen t preuve d ’ une adresse égale,
en portant tous deu x leur lance à la v isière; m ais leur valeur
et l’effet de leurs arm es fu ren t bien différen ts : R en au d passa
comm e un é c la ir , et P u llian tom ba m o rt. Ce n’est don c pas
assez de m ettre avec grâce une lance en a r r ê t, de don ner des
marques de la plus éclatante v a le u r ; il fa u t encore être secondé
de la fortu n e, sans quoi la valeu r est rarem ent utile.
X L V I I . L e paladin rem et sa bonne lance en a rrê t, et cou rt
aussitôt con tre le roi d ’O ran , riche de taille et d ’apparence, mais
pauvre de cou rage. L e cou p porté par le paladin doit com pter
parmi les plus m ém orables. Si vous ne le louez pas, gard ez de
le b lâ m e r, car on ne p o u rrait attein dre plus haut un tel géant.
X L V III. L e b o u c lie r, qu oique d ’acier en dehors et de pal­
m ier en d e d a n s, ne put em pêcher le coup d’ e n tr e r , ni cette
âme faible et disproportionnée de so rtir p ar les flancs de ce
vaste corps. L e cheval du g é a n t, qu i s’atten dait à porter le
lo n g du jo u r cette lourde m a sse, rem ercia en lui-m êm e le fils
d ’ A im o n , de ce que cette rencontre l’ em pêch ait de m o urir de
chaud plus longtem ps.
XLIX. R e n au d , v oyan t sa lance ro m p u e, tourn e son destrier
si légèrem ent, qu ’ il sem ble avoir des ailes. Il s’ élance im pétueuse­
m ent dans le plus épais des e n n e m is, et devan t la sa n gla n te F la m­
berge qu ’ il prom ène de to u s c ô té s , leurs arm es paraissent être
d’ un verre frag ile. L e f e r de la m eilleure trem pe ne peut em pê­
cher que cette tranchante épée ne pénètre ju s q u ’à la ch a ir vive.
L.

E lle n’ attein t aucun e arm ure sans la rom pre ou la percer;

n ia is , dans cette o ccasio n , elle n’ a à frap p er que su r de petits
boucliers, les uns de c u ir et les autres de bois, que su r des cottes
d’arm es piquées et des turban s. I l fallait don c bien que tout ce
qu’ elle atteign ait f ût re n v e rs é , percé de part en p a r t , écartelé
et assom m é; ces M aures ne résistaient pas plus à ses c o u p s ,
que l’ herbe ne résiste à la fa u x , et les b lés à l’orage.
L I. D éjà cette prem ière trou p e était mise en d éso rd re ,
lorsque Zerbin arriva avec l’ avan t-gard e. C e chevalier m archait

�à la tête avec a ssu ra n ce , la lance en a r r ê t , et les É c o ss a is, sous
ses d r a p e a u x , ne m on traien t pas u ne con tenan ce moins fière.
On d irait au tan t de loups e t de lio n s , qu i von t se je te r sur esd
trou p eaux de ch èvres et de m outons.
L II.

L o rsq u ’ ils sont plus près de l’e n n e m i, ils piquent à la

fois les chevaux de leurs éperon s, et dans l'in stan t le peu d’espace
e t d ’in tervalle qui séparait l’ une et l’autre troupe disp aru t. On
ne v it ja m ais une plus étran ge scène : les Écossais étaient les
seuls qui fra p p a ie n t, et les païens tom baient sous leurs coups,
com m e s ’ils n’ avaient été con du its q u ’à une boucherie.
L III. C haque S arrasin paraît plus froid que la gla ce , chaque
É cossais se m ontre plus ardent que le feu. L e s M aures croyaient
que ch aqu e chrétien avait le bras de R en au d ; cepen dant le roi
S obrin fait avancer prom ptem ent les sien s en b a ta ille , sans
atten dre qu ’on lui en donne l’ordre. Cette troupe était mieux
a rm é e , plus vaillante et m ieux con d u ite que la prem ière.
L IV . C ’était m êm e la m eilleure qu ’eussent les Sarrasins
d ’ A fr iq u e , qu oiq u 'elle fû t encore fo rt éloignée d ’ être bonne.
D ard in el s’avance aussi avec la sie n n e , com posée de soldats
m al arm és et peu aguerris. P o u r lu i, il portait un casque étin­
c e la n t, et était cou vert de riches arm es. L a qu atrièm e troupe
qui ven ait e n s u ite , et qui était com m andée par I s o lie r , valait
m ieux , à mon a v is , que les trois autres.
LV. A lo rs le brave T h ra so n , d u c de M arr, tressaillit de j oie
en se v o yan t au m om ent de se sign aler. D ès q u ’ il apprend et
q u ’ il a p erço it q u ’ Isolier entre au com bat avec les troupes d
e
N a v a rr e , il donne le sign al à sa cavalerie et l’ exh orte à entrer
d a n s ce beau cham p de gloire. A rio d a n t, nouveau d u c d ’A lba­
n ie, fait pareillem en t avancer sa troupe.
LVI. L e s sons éclatants des tro m p e ttes, des clairon s et des
in strum en ts de ces b a rb a re s, jo in ts au bruit con tin uel des arcs ,
des fron des, des roues et des m achines de gu erre, et plus encore
le tu m u lte , les c r is , les lam entations qui retentissent ju sq u 'au
c i e l , fon t un b ruit sem b lable à celui d es cataractes du N il qu i,
en se précipitant, assourdissent tous les peuples des environs.
L V II. U ne om bre épaisse, form ée par les flèch es innom­
brables lancées des deux parts, enveloppe le ciel tout à l 'e ntour ;
l'h ale in e, la sueur qui s’exhalent de leurs c o r p s , et la p o ussière,
sem blent form er dan s l’a ir un épais bro u illard . L à s'ava nce

�tantôt u ne tr o u p e , tan tôt l’a u tre; on voit l’ une fu ir et l’ autre
la pou rsuivre ; ici le gu errier m eurt au lieu même ou non loin
de la place où il vien t d ’abattre son enn em i.
L V III.

Si l’ une des troupes est épuisée par la fa t ig u e , une

autre aussitôt la rem place. L es bataillons grossissent de part et
d’autre. L a cavalerie et l’ in fan terie s’en trem êlen t. L a terre qui
les so u tie n t est toute sa n gla n te, l’ herbe froissée devient ro u g e;
et là où brillaien t les fleurs d ’o r et d ’ a zu r, gisen t sans vie les
hom m es et les chevaux.
LIX .
Zerbin eut le plus adm irable coup d ’essai que ja m ais
ait eu g a rço n de son â g e ; il ta ille , il tue et m et en pièces les
troupes des païens qui pleuven t de tous côtés. A rio d a n t don na
à ses nouveaux vassaux de gran des preuves de sa v a le u r; il
rem plit d’ éton n em ent et de crain te N avarrois et C astillan s.
L X . C ependant C h elin d e et M o sq u e, to u s les deux bâtards
du feu roi d ’ A ragon , C ala brun et C alam id or, chevaliers barce­
lonais en gran d e ré p u ta tio n , qui avaien t précédé leurs éten­
d ards, et se flattaient d ’ob ten ir des honneurs et des récom penses,
ont osé attaqu er Z erb in p ar d errière et frapper son coursier dans
les flancs.
L X I . L e co u rsier, percé par trois lan ces, tom be m o rt; m ais
le brave Z erb in se relève so ud ain , et, ch erchant à se v en ger, il se
précipite où il aperçoit les gu erriers qui on t tu é son cheval.
D ’abord il enfon ce son épée dan s le ven tre de M osque , je u n e
hom m e étourdi qui s’est avancé su r lui et qui croyait le faire
son prisonnier. Zerb in le renverse de la selle, pâle et glacé.
L X I I . C h e lin d e , furieu x de se voir ainsi enlever son fr è r e ,
pousse son cheval con tre Z erb in , espérant le renverser du c h o c ;
m ais Z erb in, le saisissant par la b rid e , le renverse su r la pous­
sière d 'o ù , ne s’ étant ja m ais relevé, il n’e ut plus besoin à l’avenir
ni de paille ni d ’o rg e , et ce cou p fu t assené avec tant de force,
que d ’ un seul revers de sou épée il tua le m aître et le coursier.
L X III.

C alam id or n’ a pas p lu tôt vu ce c o u p , qu ’ il tourne

la bride de son cou rsier et s’en fu it précipitam m en t; m ais Z erb in
lui décharge par derrière u n gran d cou p de ta illa n t, en lui
disant : T ra ître , atten ds, attends-m oi. L e cou p n’atteign it pour­
tant point où il fu t d irigé ; m ais il s’en é loign a peu ; c a r , s’ il ne
put arriver ju s q u 'a u m aître, le coursier le reçu t su r la crou pe et
en fu t renversé su r le sable.

�L X I V . L e S arrasin abandonne son cheval et m arche à quatre
pattes p ou r se sa u v e r; m ais le d u c T h ra so n , se trou vant par
hasard su r son p a ssage, lui passe su r le ventre et l'accable du
poids de son cheval. A rio d a n t et L urcain cou ren t à

l'e n d r o i t

où

Z e rb in est d an s le plus épais des ennem is. P lu sieu rs chevaliers
et seign eurs les s u iv e n t, et tous fon t leurs efforts pour le re­
m onter.
L X V . A rio d a n t faisait faire la ro ue à son épée. A r t a liq u e et
M argan , ainsi qu ’ É téarq ue et C asim ir, ép rou ven t à leurs dépens
la force de ce bras valeureu x. L e s deu x prem iers s’ e n f u i e n t
b le s sé s, et les deux autres restent m orts s u r la place. L u r c a in ,
d e so n c ô t é , déploie toute sa valeur : il fr a p p e , il h e u r te ,il
ren verse, il m et tout à m ort.
LXVI. Ne croyez p a s , seign eur, que le com bat fû t moins
sa n gla n t dans la plaine que sur les b o rd s du fle u v e , ni que les
troupes que le brave d u c de L an castre com m an de restassent
oisives en arrière. D éjà les A n gla is on t attaqué les bannières
d 'E sp a g n e , et le com b at fu t longtem ps en b alan ce; car chefs ,
cavaliers et fan tassin s m o n tre n t, de part et d ’a u tr e , u ne égale
valeur.
LXVII.

O ld rade et F iéram on t m archen t les p rem iers; l’ un

est d u c de G lo c e s tre , et l’ autre du c d’ Y o r k . Ils sont accom pa­
gnés de R ich a rd , com te de W a r w ic k , et du vaillan t H e n ri, duc
de C lare n ce . Ils ont à com battre M ataliste, F o llico n , B arico n d e ;
le p rem ier com m an de les troupes d ’A lm e r ie , le second celles
de G ren ad e, et le troisièm e celles de M ajorque.
LXVIII.
L e terrible com b at dem eura longtem ps en suspens,
sans avantage d’ aucun côté. On voyait chrétien s et Sarrasins
s’avan cer, reculer, ainsi que des épis que le ven t a g ite , ou tels
que les flots m obiles d e la m er qui von t et reviennent sur le
rivage sans jam ais ten ir la m êm e route. M ais la fo rtu n e , après
s'ê tre am usée longtem ps de ces je u x cruels, tourna enfin le dos
aux M aures.
L X I X . L e d u c de G locestre, sans perdre u n in stan t, fit v i d e r
les arçons à M ataliste ; F iéram on t blesse à l’épaule droite F o l­
licon et le renverse. Ces deu x gu erriers restent au pouvoir des
A n g la is et son t am enés prisonniers: dans le m êm e temps Bari­
c o nde perdit la vie sous l’épée du d u c de C laren ce.
LXX.

Ce début répandit un tel effro i parm i les Sarrasins et

�inspira aux chrétien s une si gran d e a u d a c e , que les uns ne
firent plus que lâch er pied, abandonner leurs ran gs et s'e n fu ir ;
et les autres que s’avan cer, g a gn er d u terrain et poursuivre
leurs e n n e m is; et s’ il ne f û t arrivé un p ro m pt secours aux S ar­
rasins, ils étaien t perdus sans ressource.
L X X I . M ais F erragu s q u i, ju sq u e alors, s’éta it peu éloign é du
roi M a rsile , voyan t fu ir ses d rap eau x et ses trou pes à m oitié
détruites, soud ain pique son cheval et le pousse au plus fort de
la m êlée. A u m om en t qu ’ il arrive, il voit O lym pe de la S erre, la
tête partagée, et ren versé de son cou rsier.
LX X II. C et O lym p e était un je u n e hom m e qui se van tait
par les doux accents de sa v o ix , m ariée au son de la ly r e , d ’ at­
tendrir tous les cœ u rs, fussen t-ils plus du rs que la p ierre; heu­
reux si, satisfait de cette glo ire , il eut pris en h orreu r le c a r q u o is ,
l’arc, le bo u clier, et la lance et le cim eterre qui le firent m ourir
si je u n e devan t les m u rs de P aris.
L X X I I I . Quand F e r r a g u s , qu i l’ aim ait et qui l’estim ait
e xtrê m e m e n t, le v it tom ber, il fu t plus fâché de sa m ort seule
que de celle de m ille autres qu i avaien t déjà perdu la vie ; et il
déchargea un si ru d e coup d ’épée su r celui qu i l’avait tué, qu ’ il
le fen d it depuis le som m et de la tête ju s q u ’à la c e in tu re , et le
renversa m ort su r la poussière.
LXXIV. N on con ten t de cette v e n g e a n c e , il prom ène son
glaive a u to u r de la fo u le , brise les casques e t entaille les c u i­
rasses. Il blesse l’ un au f r o n t , l’autre à la j o u e , et coupe à
d’autres la tête ou les bras. E nfin il répand tan t de sang e t
arrach e la vie à ta n t de personnes, qu ’ il arrête le com bat dans
cet e n d ro it ; et cette vile soldatesque épouvantée, taillée et mise
en pièces, fu it de toutes parts sans a u cu n ordre.
LXXV. A g r a m a n t, b rûlan t de répand re du san g et de faire
paraître sa v a le u r , entre au com bat ayan t avec lui B a liv e rs,
Fa ru ran , P ru zio n , S orin ant et B am birague. L es gu erriers sans
nom qui vien n en t e n s u ite , et qui dans cette jou rn ée d oiven t
faire un lac de leur s a n g , son t en si grand n o m b re , que je
com pterais plutôt les feu illes qui tom bent des arbres en autom ne.
LXXVI. A gram a n t, ayan t retiré d es m u rs de la ville un grand
nom bre de cavaliers et de fan tassin s, les envoya à l’ instant sous
la con d u ite du roi de F e z , avec ordre d ’ aller p ar-derrière les
te n te s , a fin de s’opposer aux Irla n d a is , q u i, après avoir fait de

�g ran d s d éto u rs, de larges c irc u its, venaient à dessein d ’attaquer
le cam p.
LXXVII.

L e roi de F ez fu t prom pt à o b é ir, car le moindre

retard a u ra it été trop nuisible. C epen dan t le m onarque d’ A fri­
qu e rassem ble tout le reste de l’ a r m é e , sépare les b a n d e s, les
envoie au c o m b a t, et lu i-m ê me s’avance vers la S e in e , où il lui
parut que son secours était n écessaire. L e roi Sobrin l’avait
fait p rie r, par un hé ra u t, d’en voyer
L X X V I I I . C om m e il m en ait à sa
l’a rm é e , le b ru it seul de sa m arche
Dans leu r fa y e u r , ils ou blien t leur

des secours de ce côté.
suite plus de la moitié de
fait trem bler les Écossais.
h o n n e u r, et abandonnent

leurs ra n g s : Z e rb in , L u rcain et A rio d a n t soutienn ent seuls ce
choc redoutable. L e prince d ’ É co sse, qui était encore à pied ,
ne s’ en serait peut-être pas tir é , si le brave R enaud ne s’en f ût
aperçu fort à propos.
LXXIX. L e paladin q u i , d ’un autre c ô té , avait mis en fuite
plus de cen t escad rons, a ya n t app ris la triste nou velle du grand
d an ger que co u rait Z e r b in , car ses gens l’ avaien t abandonné
to u t seul à pied au m ilieu des escad rons de C y r è n e , tourne
soudain la bride de son c h e v a l, et vole vers l’en d ro it où il voit
les Écossais prendre la fu ite.
L X X X . A rrivé au lieu où ils to u rn aien t le d o s , il s'oppose
à eux et leur crie : O ù allez-vo u s? quelle lâcheté de céd er le
cham p de bataille à de si vils a d v e rs a ire s ! voilà don c les dé­
p ou illes d o n t vous aviez dessein d ’o rn er vos églises ? ô la belle
glo ire! ô le bel hon neur de laisser ainsi le fils de votre roi seul
et à pied !
L X X X I . A ces m o ts , il saisit entre les m ains de ses é c u y e r s
une forte lance; et ayan t aperçu P ru zio n , roi d ’A lvara ch es, q ui
n 'était pas loin, il fond sur lu i, le je t te hors des arçon s, et l’éten d
m ort su r la p lace : il t u e tout de suite A g r ic a lte , et renverse
B am b ira gu e; il blesse encore cruellem en t S o rid a n , q u ’ il

au rait

tué com m e les a u tr e s , si sa lance dan s cette ren co n tre se fû t
trou vée assez forte.
LXXXII. Quand sa la n ce eut volé en é c la ts , R enaud met
ensuite F lam b e rge en m ain , en frappe S erpen tin , chevalier de
l’ Étoile : celui-ci avait des arm es en ch a n té es; m ais le coup n
e
le renversa pas m oins il m oitié m ort : de cette m anière, R e naud
fait bientôt faire u n e large place autour du prince d ’ É c o ss e ,

�qui m onte sans opposition su r un destrier qui se trou ve sans
maître.
LXXXIII.

E t bien lui en arriva de ren con trer à tem ps un

cheval : un peu plus tard il n’a u ra it peut-être pas pu en p ro ­
fiter ; ca r A g r a m a n t, D a r d in e l, Sobrin et le roi B alastre arri­
vèrent presque au m êm e in stan t. M a is , com m e Zerbin était
rem onté à cheval fo rt à p ro p o s, d éjà il prom enait son épée de
tous c ô té s , et en voya it tan tôt l’ u n , tan tôt l’au tre infidèle en
e n fe r, pour y porter des nouvelles des vivants.
LXXXIV. C ep en dan t le brave R e n a u d , q u i avait toujours
l’œ il su r ceux qui faisaien t le plus de d o m m age , tire son fer
contre A g r a m a n t, qui lui paraît un ennem i aussi terrible que
re d o u tab le; car lui seul était plus à crain d re que m ille a u tres;
il fond su r lui avec B a y a rd ; il le frappe et le heurte à la fois si
ru dem en t qu 'il le renverse lui et son cheval.
LXXXV. P en d an t qu e la h a in e , la rage et la fu reu r entre­
tiennent au deh ors, entre les deux partis, une si cruelle bataille,
R odom on t d a n s P aris m assacre les habitants, em brase les palais
et les tem ples sacrés. C h a rle m a g n e , occupé d ’ un a u tre c ô té ,
ne voit poin t, ne sait point ce qui s'y passe. Il ven ait de recevoir
d an s la ville É d ou ard et A rim an , avec des troupes anglaises,
LXXXVI .

Quand v ien t à lui un écu yer pâle , d é fa it, et pou­

van t à peine resp irer : H é la s ! sire ( lu i d i t - i l ) , h é la s! (d it-il
encore p lu sieurs f o is , a va n t de pou voir proférer une autre
parole) a u jo u rd ’ hui l’em pire ro m ain est entièrem ent détruit ;
aujou rd’ hui le C h rist a abandonné son peuple. U n dém on e s t,
je c ro is , tom bé des nues a u jo u rd ’ h u i, p ou r détru ire cette ville
de fond en com ble.
L X X X V I I . S a ta n , car ce ne peut être un a u tr e , d é tr u it,
abîm e cette m alheureuse cité. T ou rn ez-vous et voyez ces to u r­
billons de fum ée de la flam m e dévoran te; écoutez ces plaintes
qui percen t la n u e , si vous n’en croyez pas votre plus fidèle
serviteu r. U n seu l, le fe r et la flam m e à la m ain , a d é tru it cette
gran de v ille , et to ut fu it devan t lui.
LXXXVIII. T el est un hom m e q u i , enten dan t d’ abord du
tu m u lte , et le triste son du to c s in , aperçoit to ut à coup un
in c e n d ie , q u ’ il ign orait s e u l, quoique ce m alheu r le touchât de
plus près qu ’aucun a u tr e ; tel est le roi C harlem agn e au ré cit
de ce nouveau désastre. Il m arche d roit au lieu où il entend

�le plus de b ru it et de tu m u lte , avec la m eilleure partie de ses
troupes.
LX X X IX . Il

c

om m ande à l’élite de ses palad ins et de ses

plus vaillants gu erriers de le suivre : il fait m archer ses éten­
dard s vers la place où le païen exerçait le plus de carnage : il
entend les cris qu i re d o u b le n t; il voit les horribles m arques de
sa

cruauté; il voit des m em bres hum ain s épars. M ais c’en est

assez : qu 'ils revien n en t u ne au tre fois ceux qui voudront savoir
la suite de cette belle histoire.

�CHANT X V I I .
Charles attaque Rodomont avec six autres guerriers à la fois. — Description
de la ville de Damas. — Griffon y arrive avec Origille et Marlan.— His­
toire du roi Noradin. —-Griffon et Marlan arrivent à Damas.— Descrip­
tion de la fête. — Marlan s’enfuit. — Griffon renverse tous les chevaliers.
— Marlan s’empare de l’armure de Griffon, et retourne à Damas. — Le
roi le comble d’honneurs. — Griffon prend l’armure de Marlan, et le
poursuit. — Il est promené dans la place au milieu des huées. — Il se lance
sur la foule l’épée à la main.

I.

L o rsq u e nos péchés ont passé les bornes de la rém ission ,

le D ieu ju s te , p our faire voir que sa ven gean ce égale sa m iséri­
c o rd e , p erm et bien so uven t aux ty ran s les plus atroces et à
des m onstres de ré g n e r. Il leur donne la force et l’esprit de m al­
faire. C ’est par cette raison qu ’ il m it au m onde M arius et S ylla,
les deux N é ro n s , et cet insensé C aligu la ;
I I . P u is D o m itie n , et le dern ier des A n to n in s; c’est par
ce tte m êm e raison que D ieu choisit, dans la plus vile populace,
u n M a x im in , pour l’élever à l’em p ire. A va n t ce tem p s-là , il
avait placé Créon su r le trôn e de T h è b e s , et avait fait régn er
d an s l’ Etrurie un M ézence, qui engraissa les cam pagn es de sang
hum ain. C ’est ainsi que dans des tem ps m oins reculés , il avait
abandonné l’ Italie en proie aux H u n s , aux L o m b ard s et aux
G o ths.
I I I . Q ue dirai-je d ’ A ttila? Q ue d irai-je encore de l’exécrable
E zelin de R om an , et de cent autres, que D ieu , lassé de voir que
nous n’étions toujours que des sujets rebelles et co u p a b les,
nous envoya p ou r nous p u n ir et nous tourm enter. M a is , sans
rem onter à des temps si r e c u lé s , ne l’éprouvon s-nous pas

�encore de nos jo u r s , quan d D ie u , nous rega rd an t com m e des
trou p eaux infectés et in u tile s, ne n ou s a don né p ou r pasteurs
que des loup s ravissants.
IV . E t leu r faim ne leu r paraissan t pas suffisante pour
dévorer tant de v ictim e s , ni leur ventre assez vaste pour les
con ten ir, ils on t appelé des forêts ultram ontain es d ’autres loups
plus affam és, pour dévorer le reste de leu r proie. L e s

o sse m e n ts

entassés auprès du lac de T h ra sim è n e , de C a n n e s, et des bords
de la T rebbie, ne son t rien en com paraison de ceux qui couvrent
les rivages et les plaines, arrosés par l’A d d a , la M ella, le R onco
et le T a rr.
V.

O u i , l 'Eternel veu t que nous soyons p u n is , et par des

peuples peut-être encore plus coupables que n o u s, de tant de
crim es m u ltip lié s, d e tan t de honteuses e rre u rs; un temps
viendra , si ja m ais nous devenons m e ille u rs, que nous irons à
n otre tour dévaster leurs riv a g e s , quand leurs forfaits seront
p arven us au point d ’exciter le cou rroux de la bonté éternelle.
V I.

L es excès des ch rétien s avaien t sans doute trou blé le

fro n t serein de D ie u , lorsque le M aure et le T u r c portèrent
dans tout leur territoire l’o p p ro b re, le m e u rtre, l’ outrage et la
ru in e. M ais R o d o m o n t, par ses fu re u rs , fu t celui de tous qui
les accabla de plus de m aux. Je vous disais que C h a rle m a gn e ,
ayan t appris de ses n o u velles, m archa aussitôt vers la place où
était le roi d ’ A lger.
V II. Il voit su r le chem in son peuple é g o r g é , les palais
b rû lé s , les tem ples d é tr u its, et une gran de partie de la ville
toute déserte : ja m ais il n’y eut un plus affreux spectacle. Où
fu y e z-v o u s, troupe ép ou van tée? Q u o i! vous n’osez pas même
con tem pler vos m alheurs! Quel a s ile , quels fo y e rs , quelle cité
vous r e s t e r a - t - i l , si vou s laissez si lâchem ent prendre cette
c a p ita le ?
V I I I . Q u o i! un seul hom m e renferm é dans cette v ille ,
environnée de m u rs , d’où il ne peut é ch a p p e r, n’en sortira
qu’ après vous avo ir tous e xterm in és, et sans avo ir reçu la
m oindre attein te! Ainsi parlait C harlem agn e br û lant de cour­
r o u x , et ne pouvant supp orter un si grand a ffro n t : c e p e n d a n t
il a rriv e , et voit le Sarrasin faire de son peuple une horrible
bo u ch e rie, ju sq u e près des portes de la grande co u r du palais.
IX . U ne gran de partie du peuple s'y était ré fu g ié e , croyant

�s ’y m ettre en s û reté, parce q ue ce palais était entouré de hautes
m u ra ille s, et m uni de to u t ce qu i p ou vait assurer u ne forte
défense. R o d o m o n t, ivre d’orgueil et de fu re u r, occupait seul
toute la p la c e , et d ’ une m ain qui m éprise la nature e n tière,
il faisait tourn er son épée ; de l'a u tre il lan çait la flam m e.
X . Il frap p ait les gran des et fortes portes de la m aison
r o y a le , et les faisait reten tir. L e peuple je ta it su r lui d ’en haut
des p ie r r e s , des créneaux e n tie r s, et, se croya n t déjà perdu,
il ne s'in q u iétait gu ère de la ruine des m aiso n s; le bois et la
pierre volent é g a lem en t, ainsi que les p ila stres, les colonn es
et les poutres d o ré e s, si chers aux yeux de leurs pères et de
leurs aïeu x.
X I.

L e roi d ’ A lg e r était su r la p o rte , revêtu d’ un acier b r il­

lan t, qui lui co u vra it la tête et le corps ; tel un serpen t sort de
sa som bre retraite, après s’être dépouillé de sa vieille peau, fier
d ’être revêtu d ’ une n ouvelle écaille, et, se sen tan t alors rajeu n i,
il darde sa triple la n g u e ; le feu sort de ses y e u x , et partout où
il passe, tout anim al s'en fu it.
X I I . L es p ie rre s, les cré n e a u x , les p o u tres, l’ arc ni l’a rb a ­
lète, rien e n fin de tout ce qu 'on lance sur le S a rra sin , ne peut
a rrêter son bras sa n g la n t, qui secoue, tran ch e, dépèce à cou ps
d'épée la gran d e porte. Il y a fait une assez gran de ouverture
pour pouvoir être vu de tous ceux qui rem plissent cette c o u r, et
qui on t la p âleu r de la m ort su r le visage, et pour les voir luim êm e à son tour.
X I I I . O n entend reten tir les cris et les lam entations des
fem m es, sous les lam bris élevés et spacieux de ce palais ; pilles,
effrayées, é p erd u es, elles cou rent de tous c ôté s , en se frappant
la p o itrin e ; elles em brassen t les portes de leurs cham bres et
leu r lit n u p tial, qu ’ elles croien t voir bien tô t au pou voir de bar­
bares étran gers. T o u t était dans ce péril im m inent lorsque l’em ­
p ereur a rriv a , entouré de ses barons.
X IV. C harles regard e un m om ent ses m ains fortes, qui a u ­
trefois l’ aidèrent à fa ire de gran des choses : N 'êtes-vous donc
plu s, s’écria-t-il, ce que vous fûtes ja d is dans A p rem o n t, contre
A g o la n t ? seriez-vous à présent si dénuées de vigu eu r, q u ’ ayan t
m is autrefois à m ort T rojan et A lm o n t, avec cent m ille autres,
vous crain d riez a u jou rd 'h u i un hom m e seu l, et un hom m e de
ce sang et de cette nation ?

�XV.

P o urqu oi vos forces sont-elles m oindres

a u jo u r d ’h u i

qu ’autrefois? m o n trez votre p u issan ce à ce m on stre, à c e monstre
qui dévore mes sujets. U n coeur m agnanim e ne crain t pas la
m o rt : q u ’elle soit prom pte ou ta rd iv e , il n 'im p o rte , pourvu
qu 'elle soit belle. M ais où vous se r e z , je ne puis rien c r a i n d r e ,
m oi que vous avez toujours rendu vain qu eu r.
XVI. A ces mots il pousse son destrier, et la lan ce baissée il
fon d su r le S a rr a s in ; O ger, N aym e s , O liv ier, A v a in , A v o le ,
O thon et B éran ger, que je ne puis voir jam ais l’ un sans l’autre,
fon d en t tous en m ême tem ps su r R o d o m on t, et le frap pen t tous
ensem ble à la tête, à la poitrin e et aux flancs.
X V I I . M a is, au nom de D ie u , seign eu r, cessons u n mo­
m ent de parler de fu r e u r , de m eurtres et d ’a ssau ts, et laissons
p ou r cette fois ce S arrasin , non m oins cruel qu e terrible. Il e s t
tem ps de reto urn er aux portes de D a m a s , où nous laissâmes
G riffo n avec la perfide O rig ille , et avec celui q u i é t a i t s o n a m a n t
et non son frère.
X V III.

L ’on d it que D am as est u ne des plus r ic h e s , des

plus peuplées et des plus belles villes de l’O rien t : elle est à
sept jo u rn é es de J é ru s a le m , située dans la plaine la plus abon­
dante et la plus fertile, et non m oins agréable l’ hiver que l’été.
U n coteau voisin lui dérobe les prem iers ra yon s de la nais­
san te aurore.
XIX. A travers la cité co u len t deux riv iè re s, pures co m m e
le cristal, et d o n t les divers canaux arrosent un grand n o m b r e
de ja r d in s , rem plis en tout tem ps de fleu rs et de verdure. L ’on
dit encore que les eaux de N affe, qui y sont eu gran de abon­
dan ce, p ou rraien t faire a ller plu sieurs m o u lin s; et l’on sent,
en m arch an t dans les rues de cette v ille, u ne od eur délicieuse
q u i s’exhale de toutes les m aisons.
XX.

L a gran de rue de D am as était alors tendue de tapis

variés de toutes co u le u rs; la terre et tous les m u rs étaient cou­
verts de plantes odoriféran tes et de ram eaux d ’arbustes : chaque
p orte, chaque fe n ê tr e , étaien t ornées de riches étoffes et de
m agnifiques tapis ; m ais leur plu s grand orn em en t était une
infinité de belles dam es superbem ent vêtues, et toutes couvertes
de pierreries.
XXI. D ans plusieurs places de cette belle v ille , le peuple
form ait des danses, et nom bre de cavaliers, dans les plus g ran­

�des r u e s , faisaien t caracoler leurs chevaux richem ent en h ar­
nachés ; m ais rien n’égalait la m agnificence de la cour du roi,
où les p rin c e s , les seign eurs et ses vassaux étalaient tout ce
q ue la m er R o u ge et les bords du G an ge produisent de plus
rare en perles, en o r, et en pierres précieuses.
X X II. G riffo n et sa com pagn ie m archaient doucem ent, je ­
tant les yeux de côté et d’a u tre, lorsqu’ un ch evalier v in t à eux,
les a rrê ta , et les pria d ’entrer dans son p a la is ; là , su ivan t la
coutum e du pays, et avec sa politesse o rd in aire, il eut soin de
ne les laisser m anquer de rie n . Il leu r fit d ’a bord prendre un
bain, puis, d ’ un air a im a b le , il leur donna un souper som p­
tueux.
XXIII.
Il leu r raconta com m ent N oradin , ro i de D am as et
de toute la S yrie, avait in vité tous ceux qui étaient chevaliers,
ta n t de son royaum e que les é tra n g e rs, à un to urn o i qui de­
vait avoir lieu dès le lendem ain m atin , su r la gran de place ; et
il ajouta que si leur valeur rép on d ait aux apparences, ils pour­
raien t en don ner des preuves sans a lle r plus loin.
X X IV. Q uoique G riffon ne fû t pas ven u à D am as p ou r ce
su jet, il accepta la p ro p o s itio n , parce qu ’ il ne refusait jam ais
de faire paraître son c o u rag e, to u tes les fois que l’occasion s’en
p résen tait. C epen dan t il prie son hôte de lu i dire le m o tif de
cette fê te ; si elle est so len n elle, si elle a lieu tous les ans, ou
bien si ce n’ est q u ’ une n ouvelle institution du roi pour éprouver
la valeu r de ses chevaliers.
XXV. Cette belle f ê t e , répond le ch evalier, doit se célébrer
tous les quatre m ois. C elle-ci est la prem ière de toutes, et aucun e
n’ a encore eu lieu ; elle a été instituée en m ém oire de ce q u ’ un
pareil jo u r notre p rin c e , par le plus gran d b o n h e u r, se sauva
d ’ un grand péril après avo ir passé qu atre mois entiers dans
les larm es et la d o u leu r, la m ort étant toujours présente à ses
yeux.
XXVI.

M ais, p our vous conter la chose de point en p o in t,

j e dois vous dire que notre ro i, qui s’ appelle N o radin , brû lait
depuis plusieurs années de l’am our le plus arden t pour la fille
du roi de C h y p r e , la plus aim able et la plus belle princesse de
la terre ; enfin il l’avait obtenue pour fem m e, et s’en reto u rn ait
avec elle en S y r ie , accom pagné de plu sieurs chevaliers et de
p lu sieurs dam es.

�X X VII. M ais à peine fûm es-nous éloignés du port, vogu an t
à pleines voiles dan s l'orageuse m er C arp atien n e, qu ’ une tem ­
pête s’éleva si fu rieu se, qu ’elle lit perdre la tête m êm e au vieux
patron du navire. Nous errâm es p end an t trois jo u rs et trois
n uits de su ite, au m ilieu des vagu es m en açan tes, et sans savoir
où nous allion s. E n fin , épuisés de fa tig u e , nous descendîm es
su r le r iv a g e , parm i des sources fraîches et des collines om ­
breuses et verdoyan tes.
XXVIII.
H eureu x d ’ê tre échappés à la te m p ê te , nous fîm es
aussitôt d resser et tendre des pavillons à l'om bre des arbres :
d ’ un coté on allum e des feux, on prépare le repas, et d ’ un autre
on dresse des tables su r des tapis. C ependant le roi nous avait
quittés pour ch erch er dans les vallées et les bois voisins q u el­
que b ic h e , qu elque d a im , ou qu elque c e r f; deux de ses gens
portaient derrière lu i son arc et ses flèches.
XXIX.
T a n d is q u ’assis tran qu illem en t à l'o m b re, nous atten ­
dions que notre prince revin t de la c h a s s e , nous vîm es le long
du rivage de la m er l’o g re , ce m onstre ép ou van tab le, qui ven ait
droit à nous. Dieu vous préserve, seign eu r, de voir jam ais en
face ce m audit ogre ; il vaut bien m ieux le con naître par la seule
renom m ée, que de le voir de près.
XXX. Je ne saurais vou s dire quelle est sa taille, tant elle
est dém esurée : à la place de ses y e u x , il a sous le fro n t deux
pelotes de couleur de su ie. Il venait à nous le long du rivage,
com m e je vous l’ ai déjà d it , et l’ on eû t cru voir m archer une
collin e : il a des défenses sem blables à celles d ’ un san glier, un
museau fort long, et la poitrine toujours couverte d 'u n e écum e
infecte.
XXXI.

Il m arche fort vite et élève son m useau com m e un

chien braq u e, qui sent la trace du gib ier ; d ès que nous l'ap er­
çûm es, nous nous m im es tous à fu ir, la pilleur sur le fro n t,
parto ut où nous chassait la crain te. Son aveuglem en t nous ras­
su rait peu, c a r, seulem en t en flairan t, il sem blait plus habile
q u ’ un autre qui au rait jo in t la vue à l'odorat. P our l’éviter, il
au rait fallu des ailes.
XXXII. C hacu n co u rt de côté et d ’autre ; m ais com m ent
fu ir un m onstre plus léger que le ven t : de quarante q u e nous
étions, à peine dix purent-ils, en n ageant, gagn er le vaisseau. Il
fit un paquet de plusieurs d ’entre n ou s, qu ’il mit sous son bras;

�il en m it d ’autres dans son sein, et le reste fu t jeté dans un
grand sac qui lui pendait à la cein ture, com m e u ne pan netière
à un berger.
XXXIII.

L e m onstre aveugle nous em porte dans sa caverne,

taillée dans un ro c au bord de la m er. C ette grotte est com ­
posée d ’un m arbre aussi blanc que du papier su r lequel on
n’a encore rien écrit. L à , h abitait avec lui une fem m e don t
la figu re et le m aintien an n on çaien t u ne profon de tristesse.
E lle avait p our com p agn ie nom bre de d a mes et de dem oiselles,
les unes laides, les autres jo lie s , de to u t âge et de toute con ­
dition.
XXXIV. Il y avait près de la caverne où l’ogre dem eu rait, et
presque au som m et du r o c , u ne autre caverne tout aussi
spacieuse que la prem ière : c’ est là que le m onstre ren ferm ait
ses trou p eaux, qui étaient si nom breux q u ’on n’aurait pu les
com pter. L u i-m ê me en était le gardien été com m e h iv e r ; il les
m enait paître quand cela lui p laisait, et il les conservait plutôt
pour son p laisir que p ou r en faire sa n ou rriture.
XXXV. L a c ha ir hum aine lui paraissait bien su p é rie u re;
et il le fit bien voir avan t de rentrer dans sa cavern e, car il
prit trois jeun es hom m es de notre troupe q u ’ il m a n ge a, ou
p lu tôt q u ’il e n g lo u tit to u t vivants. Il arrive à l’étable, il lève
u ne gran de pierre, en fait so rtir son trou peau, et nous y ren ­
ferm e. D e là il les co n d u it où il avait cou tum e de les faire
paître, en jo u a n t d ’ une m usette qu i pendait à son cou .
XXXVI. C ependant notre prince, étant de retour sur le ri­
vage, ne douta plus de son m alheu r. U n grand silence régnait
de toutes p arts ; les tentes et les pavillons étaient abandonnés
et détruits ; m ais il ne peut im agin er qui a pu nous enlever.
Plein d ’ in qu iétud e, il s’ approche du rivage, et de là il ap er­
çoit les m atelots qui lèvent l’ancre, et qui sont occup és à d é­
ployer les voiles.
XX XVII. Dès q u 'ils aperçoivent leu r prince su r le r iv a g e ,
ils lui envoient la chaloupe pour le recevoir ; m ais quan d
N oradin eut appris le vol que l’ogre ven ait de lui fa ir e , il
n’ hésita pas à prendre le parti de su ivre le m onstre partout où
il pouvait être. La perte de sa L u c in e lui cause tan t de ch a ­
g r in , qu 'il veu t ou l'arracher de ses m a in s , ou perdre la
vie.

�X X X V I I I . P a rto u t où il aperçoit des traces f r a îc h e m e n t
im prim ées su r le sable, il cou rt avec la prom ptitude dont son
b rûlan t am ou r le rend capable, ju s q u ’ à ce qu 'il soit a r r i v é à
la caverne don t je vous ai p a r lé , et où chacun de nous at­
tend le reto u r de l’o g r e , d an s la plus gran de fra ye u r q u ’ il
ait ressentie de sa vie. A u m oindre b ru it, nous croyons l’ a­
voir su r nos épau les, et que le m onstre a ffam é accou rt pour
nous dévorer.
XXXIX. P a r b o n h eu r p o u r N o r a d in , la fem m e de l’ogre
était seule qu an d il a r r iv a : F u is , lui crie-t-elle, dès qu ’elle
l'a p e r ç o it, tu es p e r d u , si l’ogre te trouve ici. Q u ’ il m’y
tr o u v e , répond N o ra d in , ou q u ’ il ne m ’y trouve p a s , q u ’il
m’ ôte la vie ou qu ’ il me la laisse, peu m 'im p orte, rien ne peut
em pêcher mon m alheu r. Ce n’est point l’ ign oran ce de ma
ro u te, c’est l’am ou r qu i me m ène ici : je veux m ourir auprès
de m on épouse.
XL.
P u is il lu i dem anda des nou velles de ceux que l’ogre
avait enlevés su r le r iv a g e , m ais avan t to u t de la belle L u c ine,
si elle était m orte ou prison n ière. L a fem m e de l’ ogre lui ré­
pond fo rt h u m a in e m e n t, et l’assure que L u cin e n’est point
m orte, et q u ’elle n ’a rien à crain d re p ou r ses jo u rs , parce que
l’ogre ne m ange ja m a is au cu n e fem m e.
X L I . J e suis la p reu ve de ce que je te d is , ainsi que toutes
ces fem m es qui son t ici avec m o i, jam ais ce m onstre n’ a fait
aucun m auvais traitem en t, ni à m oi ni à elles, pourvu q u ’elles
ne s’éloign en t p oin t de celte cavern e ; si quelques-unes ten taien t
de fu ir, elles en seraient rigou reusem en t pu n ies; elles ne p ou r­
raient ja m ais espérer de se récon cilier avec lui : ou il les enterre
toutes vives, ou bien il les e n ch aîn e, ou il les expose toutes nues
au soleil su r le sable.
X L I I . L o rsq u ’ il a em m ené ici plusieurs de tes gen s, il les a
to u s enferm és pêle-m êle dans la c a v e r n e , sans séparer les
hom m es d ’avec les fem m es ; m ais son nez lin lui fera bientôt
con n aître les sexes différen ts : les fem m es n’ a u ro n t point à
crain d re la m o rt; p our les hom m es, il fa u t y com pter, cinq ou
six chaque j o u r satisferon t son avide appétit.
X L III.
Je n’ ai aucun bon conseil à te donner pour la déli­
vran ce de ton épouse : contente-toi que sa vie ne co u rt aucun

dan ger. E lle restera ici parm i nous, en partageant nos plaisirs et

�nos p ein es; m ais pour l’am ou r de D ieu (mon enfant), retire-toi,
retire-toi a va n t qu e l’ogre te se n te , et q u ’il te dévore; car, dès
qu’ il a rriv e , il f laire p a rto u t, et il sent ju s q u ’ à u ne souris, s’ il
s’en trou ve q u elqu ’ une a u x environs.
X LIV . N oradin rép liqu e vivem ent qu ’ il ne partira p o in t sans
voir L u c in e , et q u ’il préfère m ourir sous ses yeux à vivre
éloigné d ’elle : quan d la fem m e de l'o gre vit q u e , m algré to ut
ce q u ’e lle pou vait lui d i r e , il était in éb ran lable dans sa résolu ­
tion , elle em ploya tout son esprit, toute son in dustrie à im a gi­
ner un m oyen qui pût l’aid er dans son projet.
XLV. Il y avait tou jo u rs dans cette caverne des a g n e a u x ,
des chèvres et des b o u c s , destinés pour sa n ou rriture et pour
celle des autres fem m es renferm ées avec elle. L e u rs peaux
étaient suspendues à la voûte. L a fem m e de l’ ogre déterm ina
le roi à prendre de la graisse des intestins d ’un gran d b o u c ,
et à s'en frotter depuis les pieds ju s q u ’à la tê te , de m anière
à ce que l’o d eu r l’em portât su r son od eur n aturelle ;
X L V I . E t lorsque le pauvre N oradin lui parut avo ir assez de
cette vilaine o d eu r que les boucs exh alen t c o n tin u e lle m e n t, elle
prit la peau velue d ’ un de ces a n im au x, en habilla le p rin c e , et
cette peau se trouva si gran d e q u 'elle le c o u v rit to u t entier. C a ­
ché sous cet étran ge d é g u ise m e n t, elle le lit m archer à qu atre
pattes, et le m ena à l’entrée de la caverne, où une énorm e pierre
lui cachait le doux visage de sa dam e.
X L V II. N oradin se soum et à to u t , et se tapit à l’ ouverture
de la caverne, afin de pouvoir y entrer avec le troupeau : il attend
ju sq u 'a u soir avec u ne gran de im patien ce. Enfin , la n u it arri­
v ée , il entend le son du chalum eau qui in vite les troupeaux à
q u itter l’ herbe déjà h u m id e , et à reto urn er à leur d e m e u re ; il
voit le cruel pasteur qui v ien t derrière eux.
X LVIII. Ju gez si son cœ ur trem bla , quan d il vit l’ ogre qu i
re v e n a it, quan d il v it l’ horrible figure de ce m onstre s’ a pp ro­
cher de l’entrée de la caverne : l’am ou r cep en dant l’em porta
su r la c ra in te , et par là on peut aisém ent ju g e r si son am ou r
était feint ou véritable. L e m onstre s’ a v a n c e , lève la pierre :
l’antre s’o u v re , et le roi passe avec les chèvres et les m outons.
XLIX. L e troupeau étant entré, et l’ogre a ya n t ferm é su r lui
la porte de la c a v e r n e , s’ approche de nous : il va nous flairan t
to u s, et enfin il prend deux de nous qu ’ il veu t dévorer tout

�san glan ts p our so n souper. A u seul souvenir de ses horribles
m âchoires, je ne puis m’em pêcher &lt;le suer et de trem bler e n core.
L ’ogre e n fin étan t p a r t i, le roi je t te sa tun ique puante, et court
em brasser sa chère L uc ine.
L . M ais au lieu de la joie et de la satisfaction q u ’elle devait
ressentir en revoyan t son é p o u x , elle en prit de l'in qu iétu d e et
du c h a g r in ; elle le voit arrive dans un lieu où il ne peut éviter
la m o rt, et elle n’ a a u cu n espoir de l’y so u stra ire . H élas, sei­
gn e u r (disait L u cine), dans le m alh eu r que j ’é p ro u v e, ce m 'était
au m oin s une gran d e consolation de ce que tu ne t’étais point
trou vé parm i nous lorsque l'o g re nous em m ena dan s ce lieu ;
L I. C a r , s’ il me sem blait fâch eux et cruel de me voir su r le
point de perdre la v ie , du m oins je n’ avais à pleurer que sur
m on triste s o r t, et c’était une chose toute n a tu re lle ; m ais à pré­
sen t ta m o r t, avant m ême q u ’elle n’a rriv e , me causera plus de
d ouleu r que l a m ienne. E lle poursuivit ce discours en m o n t r a n t
bien plus d ’ in qu iétud e su r le sort de Noradin que su r le sien.
L II.

L ’ espérance ( re p rit le roi) de te sau ver, ain si que tous

ceux qui so n t avec m o i, m ’ a am ené ici, et si je ne peux y réussir,
j ’aim e m ieux m o u rir que d ’être privé de ta v u e , ô soleil de ma
vie ! Je p ou rrai so rtir de ce lieu com m e j ’y suis entré ; et vous tous,
tan t que vous êtes, vous pourrez aussi en so rtir, si vous savez
com m e m oi braver l'h orrible pu an teur de ce détestable bouc.
L III. A lors il n ou s a p p rit la ruse que la fem m e de l'o gre lui
avait enseignée, afin de trom per son n ez subtil : c’était de nous
co u vrir d'une peau de bouc, en cas que ce m onstre vî nt à nous
tâ ter à la sortie de la caverne. D ès que chacun de nous fu t per­
su ad é de la honte de cet expédient, nous tu â mes bien vite autant
de bo ucs que nous étions d ’ hom m es et de fem m es, et les boucs
les plus vieux et les plus puants.
LIV.

N ous nous oignîm es tous le corps de la graisse qu i se

trou ve autour des in testin s; nous nous cou vrîm es chacun de
leurs vilain es peaux. C ependant le soleil sortait de ses palais
dorés, et aussitôt qu e les prem iers rayon s du jo u r éclairèren t le
m o n d e, l'o gre revin t à la c a v ern e ; et b ien tô t, anim an t de son
so u ffle ses pipeaux ru stiqu es, il appelle son troupeau dans les
cam pagnes.
LV. Il tenait une main étendue à la porte de la c a v ern e , d e
crain te que n ou s ne sortissions en m ême tem ps. Il tâ tait exacte­

�m ent to u t c e qui se présentait au passage, et quand il sen tait du
poil ou de la laine su r le d o s, il laissait la so rtie libre : hom m es
et fem m es, nous sortîm es tous par cette étran ge vo ie , et tous
cou verts de peaux de b o u cs; l’ogre nous laissa tous passer, hors
L u c in e , qui nous su ivait en trem blant.
LVI.
Soit que L u c in e eût eu de la rép u gn an ce à s'oindre
com m e nous ; soit que sa dém arche fût plus le n te , m oins assu ­
rée que celle d ’ un anim al ; soit qu ’elle se fû t mise à crier de
frayeu r, lorsque le m o n stre la toucha su r la crou p e; ou bien soit
que ses longs cheveux se fussent détachés, il est certain qu ’elle
fu t reco n n u e , et je ne sau rais vous dire com m en t.
L V II. N ous étions tous tellem en t atten tifs à nous sau ver,
que nous ne faisions d’atten tion q u ’à n ou s-m êm es. C ependant
à ses cris je me r e to u r n e , et je vois le m onstre q u i, l’ayan t déjà
d épouillée de sa peau v e lu e , la fa it ren trer dan s la caverne :
nous autres, tou jo u rs collés d an s nos p e a u x , nous suivîm es le
troupeau dans une plus agréable p rairie, située entre des coteaux
verdoyan ts, et sous la con du ite de ce m o n stre.
LVIII.

L à , n ou s attendîm es que l’ogre au lo n g m useau

se fût étendu pour d o rm ir à l'om bre d’ un bois touffu ; alors
nous prim es to u s la fuite, les uns du côté de la m er, les autres
vers la m ontagne. N oradin fut le seul qui ne vou lut ja m a is nous
suivre : l’am ou r qu ’ il a pour sa dam e le possède à tel point qu ’ il
veut retourner à la grotte avec le trou p eau, résolu d’y m o u rir s’ il
ne peut recou vrer sa fidèle com pagne.
LIX. A u m om ent où ce prin ce la vit à l'entrée de la caverne
rester seule c a p tiv e , égaré par la d o u le u r, il allait se j e ter de
lu i-m êm e dans la gu eule de ce m onstre d é v o ra n t; il c o u r t, il
s'éla n ce ju s q u 'à son a ffreu x m useau ; il était prêt à être brisé
sous ses dents ; m ais l'espérance qu ’ il a encore de retirer L u c in e
de cette dem eure le retient au m ilieu du troupeau.
L X . S ur le soir, lorsque l’ogre revint avec son tr o u p e a u ,
qu ’ il s’aperçut que nous avions pris la fu ite , et qu’ il devait se
passer de souper ; il fit ven ir L u c in e , q u ’ il rega rd ait com m e la
cause de cette perte, et il la condam na a dem eurer le reste de ses
jo u r s enchaînée nue su r un ro ch er très-élevé. N o ra d in , la
voyan t so u ffrir pour l’am ou r de lu i, se d é sesp ère, et la m ort
seule m anque à ses m aux.
L X I . S o ir et m atin , le m alheureux ép ou x, mêlé avec le trou ­

�peau de chèvres, soit q u ’ il rentre dans la c a v e r n e , soit qu ’ il
retourne aux ch am p s, voit son épouse qu i gém it, qui se lam ente.
L u c in e , d ’ un a ir triste et su p p lia n t, lui fait s ig n e , le c o n ju re,
au nom de D ieu , de ne pas rester plus longtem ps d an s ce lie u ,
au risque de ses jo u r s , et sans prolit et secours p our elle.
LXII.
L a fem m e de l’ ogre priait aussi le roi de s’en aller,
m ais c ’était en v a in ; il refuse de partir sans L u c in e : rien ne
p eut éb ran ler sa con stan ce, L ’ am ou r et la com passion le forcent
de rester avec op in iâtreté dan s ce cruel esclavage, ju s q u ’au jo u r
où M an dricard et G rad asse a rriv èren t à ce rocher.
LX III. Ils firent ta n t p ar leur hardiesse q u ’ ils m iren t en
liberté la belle L u c in e . C e fu t n éan m oin s avec plus de bon heur
que de prudence ; ils l’em p ortèren t en cou ran t vers la m er, et
la rem iren t à son père qui éta it abordé avec eux su r ce rivage.
C ette expédition arriva à la prem ière heure du m a tin , tandis
que le roi de S yrie éta it encore avec le trou p eau à reposer dans
la caverne.
LX IV.

D ès que le jo u r eu t p a ru , et que la fem m e de l’ogre

e u t appris à N oradin que son épouse était p artie, et com m en t la
chose était a rriv ée, il rend grâce au ciel et le co n ju re, puisqu'il a
bien voulu a rra ch er son épouse à ces dan gers, de la con du ire
dan s qu elque lieu d’où ses p riè re s , ses trésors ou ses arm es
puissent la retirer.
LXV.

P lein de jo ie , il se m êle parm i le troupeau des boucs,

e t se ren d dans les verts pâturages : l à , il attend ju s q u ’à ce que
le m onstre se so it étendu su r l’ herbe pour d o rm ir à l’o m b re ;
e n su ite il co u rt to u t le jo u r , toute la n u it , et enfin , s ûr que
l’ ogre ne peut plus le rattrap er, il s’em barq ue à Satalie su r un
vaisseau ; et il y a présen tem en t trois m ois qu ’ il est de reto u r en
Syrie.
L X V I . E n a r r iv a n t, le roi fit chercher la belle L u c in e en
C h y p r e , à R h o d es, en A fr iq u e , en É g y p te , en T u r q u ie , dans
toutes les villes et ch â te a u x , et ce n’ est que dep u is avant-hier

q u ’ il a pu en savoir des nouvelles. A va n t-h ie r son beau-père
lui écrivit q u ’elle était chez lui à N ic o sie , saine et s a u v e , après
avoir été longtem ps battue d ’une h o rrible tem pête.
LXVII.
P o u r m arquer sa jo ie de cette bonne n ou velle, notre
roi a fait préparer cette fête splendide : il a ordonn é de plus que,
de quatre en quatre lu n es, on la ren ou vellerait en m ém oire des

�qu atre m ois q u 'il a passés, revêtu d ’ une peau de bouc, avec les
chèvres de l'o gre ; et la fête de dem ain m arquera le jo u r auquel
il a pu se tirer d ’ un si gran d danger.
L X V III. Ce que je viens de vous raco n ter je l’ai vu en partie;
le reste, je l’ai appris de celui qui a été un des tém oins de toute
l’a v e n tu r e , je veux dire du roi lu i-m êm e qu i a dem euré p lu ­
sieurs m ois dan s cette cruelle situation ju s q u ’au jo u r où ses
plaintes fu ren t ch an gées en plaisirs. Q ue si ja m ais q u elq u ’ un
vous en parle d ifférem m en t, vous pouvez l’assurer qu ’ il est mal
in form é. C ’est ainsi que le chevalier syrien in stru isa it G riffon
du m o tif de cette belle fête.
LXIX. Ces ch evaliers passèrent u n e gran d e partie de la n u it
dans cet entretien, et ils con clu ren t que N oradin avait donné un
gran d et rare exem ple d ’am ou r et de tendresse. Q uand ils se
fu re n t levés de ta b le , on les con du isit dans des appartem ents
où ils trou vèren t un gîte bon et a g ré a b le ; le lendem ain, le jo u r
étan t serein et b r illa n t, ils fu re n t réveillés par les cris de l’a llé­
gresse p u bliqu e.
LXX. On entend reten tir et tam b ou rs et trom pettes. T ou te
la ville se rassem ble sur la gran de place. A ussitôt que G riffon
eut ou ï le b ru it des chevaux et des ch ars qu i retentissait dans
toutes les r u e s , il se revêtit de ses arm es éclatantes : il s’en
trouve rarem ent d’aussi parfaites ; c a r la fée blan ch e les avait
de sa propre m ain rendues enchantées et im pénétrables.
LXXI. L e chevalier d ’A n tio c h e , M a rta n , le plus lâche des
m ortels , s’arm e de m êm e et tien t com pagn ie à G riffo n ; leur
h ô te , toujours prévenant et p o l i, leur avait préparé des lances
noueuses, m assives et aussi grosses qu e des a n te n n e s, et ayant
fait choix d ’une belle et nom breuse troupe de ses parents, il se
ren dit avec eux su r la place, ayant auparavant donné à ces deux
chevaliers des écu yers et d ’autres gens à pied destinés à les servir.
L X X I I . A rriv é s su r la place et ne se so u cian t pas de se
d o n n er en sp ectacle, ils se re tiren t à l'é ca rt afin de m ieux voir
tous ces beaux enfan ts de M ars qu i se présentent aux joû tes, ou
seu ls, ou deu x à deux , ou trois à trois : l’un p ar ses livrées et
par ses c o u le u rs , em ployées à d e s se in , fait paraître à sa dam e
sa jo ie ou sa d o u le u r; un autre révèle par son cim ier ou par les
peintures de son écu si A m o u r est pour lui favorable ou cru el.
L X X I I I . L e s S y r ie n s , en ce temp s - là , s’ arm aien t à la m a­

�n ière des O ccid en tau x, et vraisem blablem en t ils avaien t pris cet
usage des chevaliers fran çais avec lesquels ils avaien t une fré ­
quentation con tin uelle. L e s F ra n ça is alors étaien t les m aîtres de
la S ain te C ité, où le Dieu fait hom m e h ab ita, et qu ’aujou rd’ hui
les chrétien s orgu eilleu x et m isérables laissent, à leur honte, au
pou voir des chiens ;
L X X I V . E t lorsqu’ ils ne d evraien t baisser le fer de leurs
lances que pour le soutien de n o tre sain te f o i , c'est con tre leur
propre s e in , c’est contre celui du petit nom bre de leurs frères
q u ’ ils portent les plus funestes coups. V o u s, E spagnols ! vous,
F ra n ç a is! ô v o u s , G erm ain s et S u isses! tournez ailleu rs vos
p a s, cherchez de plus dign es conquêtes. T o u t ce. pays où vous
portez le fer est dep u is longtem ps soum is au C hrist.
L X X V . Si vous voulez m ériter, vous le nom de très-chrétien , et
vou s celu i de cath oliq ue, p ourquoi m ettez-vous à m ort le peuple
du C h rist? P ourquoi voulez-vous le d ép o uiller de son b ien ?
P o urqu oi ne recouvrez-vous pas la ville de Jérusalem que vous
on t arrachée des ré n égats? Pourqu oi le T u r c im m onde occupet-il C onstantinople et la m eilleure partie de la terre?
L X X V I . E sp agn e! n’as-tu pas pour voisine cette A friq u e qui
t’a fait m ille fois plus d ’ou trag es que l’ Italie ? Eh quoi ! c’est
pour n uire à ce petit état que tu aband on n es une gran d e e t
louable entreprise ; et toi, Italie, sentine fétide de tous les vices,
tu dors d’ u n som m eil d ’ ivresse ; et de ceux qui étaien t a u tre ­
fo is tes esclaves, tu es m ain tenan t la servante !
L X X V I I . O S u isse! si la crain te de m ourir de faim dans tes
cavernes t’ appelle en L o m b a r d ie , si tu vien s ch erch er parmi
n ous qu elqu ’ un qui te donne du p ain, ou qui par ta m ort m ette
lin a ta m is è re , les richesses du T u rc ne sont pas loin de toi ;
chasse-le de l’ E u rop e, ou tout au m oins de la G rèce. T u pourras
ainsi t’ arrach er à ta pauvreté ou trou ver, dans ces co n tré e s,
u ne m ort glorieuse.
LX XVIII.

Ce que je te d is , je le dis de m ême à l 'A llem and ,

ton voisin. L à sont les richesses que Constantin em porta de
R o m e ; il em porta ce q u 'il y avait de plus précieux et prodigua
le reste. L e Pactole et l’H e r m e , qui roulen t de l’or avec, leur
s a b le , la M ygdon ie et la L y d ie, ces bons pays si vantés , si c é ­
lèbres dans l’ h isto ire , ne son t pas assez éloignés si tu en veux
tenter la con qu ête.

�LXXIX. E t t o i, gran d L é o n , qui portes su r tes épaules la
pesante charge des clefs du c i e l , ne so u ffre pas que l’ Italie se
livre à un plus long assou p issem en t, pu isqu e tu la gouvernes.
Tu en es le b erger. Si Dieu t’a rem is le bâton p a s to ra l, s'il t'a
choisi le nom terrible de L é o n , c’est pour que tu rugisses et
que tu défendes ton troupeau con tre les loups.
L X X X . M ais en passant d ’ un su jet à un a u tr e , com m ent
ai-je pu m 'écarter si fo rt de la route que je su ivais tantôt ? Je ne
pense pas cepen dant en être détourné au point q u ’ il me soit
im possible de la retrouver encore. Je disais que les Syrien s
avaient cou tum e en ce temps-là de s’arm er à la fran çaise ; de
sorte que la gran de place de D am as était toute b rillan te de che­
valiers cou verts de casques et de cu ira sses.
L X X X I . L es plus belles dam es jetaien t de leurs balcons
quantité de fleurs su r les chevaliers, ta n d is qu ’au son des trom ­
pettes et des clairo n s , ils ch erch aien t à m ontrer leur g râce et
leur adresse à m anier leurs c h e va u x ; bons ou m auvais écu yers,
tous veulent se faire voir, fo n t sau ter et caracoler leurs chevaux.
Tel s’ attire des éloges , des a p p lau d issem en ts, tel autre excite
des risées, et entend les huées d errière lui.
LXXXII.

L e prix du tournoi était une a rm u re , qui avait été

donnée au roi quelques jo u r s a u p a ra v a n t, et qu ’ un m archand
qui revenait d ’ A rm én ie avait trouvée par hasard su r le gran d
chem in. N o radin , qui était d ’un caractère très-m agn ifiqu e, jo i­
gn it à cette arm u re la soubreveste, et l’orn a de tant de perles, de
diam an ts et de b ro d eries, q u ’ il la rendit d’ un prix inestim able.
LXXXIII. S i le roi avait su quelles arm es il a va it l à , tout
m agn ifique et libéral qu ’ il p û t ê tr e , il les au rait conservées p ré ­
cieusem ent, et ne les eût pas données p our prix de sa jo û te . M ais
il serait trop long de racon ter com m en t elles avaien t pu paraître
assez m éprisables pour être aband on n ées su r le gran d chem in
en proie au p rem ier voyag eu r , allan t ou revenant d ’ A rm énie.
LXXXIV. J ’en parlerai un peu plus b a s; m aintenant j e ne
veux vous parler que de G riffo n , qui trou va, en a rriv a n t su r la
p la c e , qu ’ il y avait déjà eu plusieurs coups d'épée donnés et
plus d'un e lance rom pue : hu it je u n es c h e v a lie rs, très-chers au
foi et très-attachés a sa p e rso n n e , très-ren o m m és par leur
valeur, tous gran ds seign eu rs, et issus des plus illustres fam illes
du royaum e, avaient form é un p arti dans ce tournoi.

�LXXXV.

Il s’étaien t associés pour en être les tenants envers

et con tre to u s , d ’abord avec la la n c e , puis avec l ’épée ou la
m a ss e , et aussi longtem ps q u ’ il plairait au roi de les voir com ­
battre : souvent les cuirasses furen t p e rc é e s, parce qu’ ils em­
ployaient la m êm e force dans ces espèces de je u x , qu ’ ils eussent
portée contre de véritables en n em is; il est vrai que le roi pou­
vait les sép arer quan d il lui plaisait.
L X X X V I . L e chevalier d ’ A n tio c h e, ce lâche q u ’on nom mait
M artan, hom m e dépourvu de ju g em en t, osa en trer a u d a c i e u s e ­
m ent dans la lic e , com m e si la com pagn ie de G riffo n e ût pu lui
don ner une partie de sa force. Il se tin t don c d an s la place mar­
quée p our les a ssa illa n ts, en atten dan t la fin d ’un com bat vio­
lent qui se d o n n a it a lors entre deu x ch evaliers.
LXXXVII.

Le

seign eur de S é le u c ie , l’ un des h u it tenants

dont j ’ai p a rlé , com battait alors con tre O m b r u n , et lui porta
dan s la visière un coup si violent q u ’ il le fit tom ber m ort sur
l ’arène. T o u t le m onde le p la ig n it, parce qu ’on le r e g a r d a i t
com m e un vailla n t c h e v a lie r; et qu’ outre une g r a n d e valeu r,
personne dan s to ut le royau m e ne le su rp assait en cou rto isie.
LXXXVIII. M artan, tém oin de ce coup terrible, craig n it d'en
recevoir un pareil, et revenant à sa p oltronn erie n aturelle, il ne
pensa plus qu ’ au m oyen de se retirer. G riffo n qui était près de
l u i , et qu i s’ y in té re ss a it, fit tan t par ses disco u rs et ses
in stan ces, qu’ il le poussa enfin contre un brave chevalier qui se
présentait, ainsi qu ’on excite un m âtin tim id e à pou rsuivre un
loup :
L X X X I X . D ’ abord il s'avan ce de douze ou vin gt pas, puis il
s'arrê te et regarde en aboyan t le loup qui m ontre ses dents me­
naçantes et ses yeux étincelants. L à , en présence de tan t de
p rin ces , de tan t de n o b lesse , de si braves g u e rrie rs , le lâche
M artan évite la rencontre de son a d v e rs a ire , tourne la bride et
la tête à m ain droite.
XC. Il au rait pu s’excuser et rejeter la faute su r son cheval ,
en disan t q u ’ il l'avait em porté m algré lu i; m ais il tém oigna
ensuite tan t de lâcheté, l’épée à la m ain, que D ém osthène même
n’ eût pu le défendre. Ses arm es sem blent de c a rto n , et non de
fe r , tant il évite soigneusem ent les m oindres coups de son
enn em i. Enfin il s’e n fu it, rom p ant les ra n g s, tandis que le
peuple au to u r de lui fait de longs éclats de rire.

�XCI. L e s battem ents de m ain s, les huées s’élèvent autour de
lui de la part de toute la populace. M artan , poursuivi com m e
un loup, revin t en grande hâte se cacher dans son logis. G riffon
reste, et se cro it diffam é lu i-m êm e par la lâcheté de son com ­
pagnon ; plutôt que d ’être là, il vou drait se trou ver au m ilieu du
feu.
XCII.

L a colère b rûle son c œ u r , elle éclate dans ses y e u x ,

com m e si toute la honte devait retom b er su r lui. L e peuple est
déjà persuadé que ses exploits seron t de m ême trem pe que ceux
de son c o m p a g n o n ; de sorte qu ’en cette occasion il fau t que
toute sa valeu r éclate au grand j o u r ; le m oindre geste hasardé,
la m oindre faute seraient exagérés au double par la m auvaise
im pression que M artan a donnée.
X C III. D éjà G riffo n , très-expert dans ces sortes de com bats,
s’ avance la lance su r la c u isse ; il pousse son cheval à toute
b r i d e , et lorsq u ’ il est près de son a d v e rs a ire , il m et sa lance en
arrêt, et en porte un si terrible cou p au baron de S i d o i n e , qu'il
le ren verse s u r la poussière. T o u s les spectateurs se lèvent
étonnés de ce coup terrible, auqu el ils n e s’attendaient nullem ent.
XCIV. G riffo n re v in t avec la même la n c e , qui était encore
entière, et la rom p it ju s q u ’à la poignée su r le bouclier du prince
de L a o d ic é e , qui trois à quatre fois eut l’ a ir d'être prêt à to m ­
b e r , étan t resté étendu su r la croupe de son cheval. Enfin il se
redresse, tire l’é p é e , tourne la bride de son cou rsier, et se p r é ­
cipite su r G riffo n .
XCV. G riffo n qui le voit en se lle , étonné de ce q u ’ un choc
aussi rude n’a pas été capable de le ren ve rser, se d it en luimême : Ce que ma lance n’a pu faire, m on épée le fera en cinq
ou six coups ; et soudain il lui d écharge un tel revers sur le bord
de son a rm u re, qu ’ il p arait tom ber du ciel : puis il lui en assène
un se c o n d , ensuite un troisièm e, qui enfin le renverse tout
étourdi su r l’arène.
XCVI. L à étaient deux frères d’ A p a mée, T y rsis et C orim b e,
renom m és tous deux pour être in éb ran lables dans les to u rn o is;
et cepen dant tous d e u x , p a r les m ains du fils d ’O liv ie r , son t
renversés par terre. L e prem ier fu t enlevé des arçon s au pre­
m ier coup de la n c e ; G riffo n m it l’ épée à la m ain contre l’au tre;
déjà l’opinion générale est qu ’ à lui seul restera l ’hon neur du
tournoi.

�x c v ii.

S alin te rn e , gran d é cu yer et m aréchal de la cou­

ronne, prem ier m inistre du ro i, et g u e rrie r accom p li, était entré
dans la lice ; ne p ou van t supporter q u ’ un étran ger r e m p o r t â t le
prix de l a jo û te , il em poigne une la n c e , cou rt su r G r i f f o n , et
d ’ un ton m en açan t le d éfie.
X C V III. M ais lu i, p our toute ré p o n se, ch o isit la plus forte
la n c e , et pour ne pas m an quer sou coup , il visu droit à l’écu ,
q u ’ il p e r c e , ainsi que la cuirasse et le corps. Le fer cruel passe
entre deux côtes , et sort long d ’ une palm e du m ilieu du dos de
S alin tern e. Excepté au r o i , ce coup lit plaisir à to u t le m onde;
car on d élestait ce m on stre pour son avarice.
XCIX. G riffo n abattit ensuite H erm ofile et C arm ond e de la
v ille de D am as. Le prem ier éta it c h e f de la m ilice syrien n e , et
l’autre gran d am iral du royaum e : l’ un fu t légèrem ent enlevé
des a rç o n s, l’a u tre se trouva renversé sous le poids de son
destrier , qui ne put soutenir le choc im pétueux de G riffo n .
C. I l ne restait plus des tenants que lu p rince du S éle u c ie ,
m eilleur gu errier que les sept a u tr e s , et qui secon dait son
adresse avec un excellen t cou rsier et des arm es parfaites. Tous
les deux se frap p èren t égalem en t à l'e n d ro it du ca sq u e , où
s'attach e la v isiè re ; m ais le cou p du fils d ’ O liv ie r , plus rude
que celu i de son e n n e m i, fit perdre à celui-ci u n des étriers .
C I . A y a n t je té les tronçons du leurs la n ce s, ils r e v i e n n e n t
l’ un con tre l'autre, l’épée nue à la m ain , et pleins d 'au d ace. Le
païen fu t le p rem ier atteint d ’ un coup capable de m ettre en
pièces u n e enclum e. L e fer et l’ os de son écu , q u oiq ue choisi
entre m ille , en fu ren t co u p é s; et si les cuissards n'eussent été
doubles et du fine trem p e, l’é p ée, en descen dan t su r la cuisse,
l’a u ra it in failliblem en t blessée.
C I I . L e prince du S éle u cie frappa en m êm e tem ps G riffon
à la visière, et le cou p fu t t e l , q u ’ il l'eût ouverte et b risée,
elle n’eût été e n c h a n té e , aussi bien qu e le reste des arm es. Le
païen perd d o n c son tem ps à fr a p p e r , puisque les arm es de
son adversaire so n t toutes de m êm e trem pe : au lieu que les
siennes so n t déjà toutes percées et b risées, G riffo n ne portant
ja m a is un coup eu vain .
C III. T o u t le m onde déjà voyait com bien la partie était
in é g a le , et si le roi n’ eût fait cesser prom ptem ent le

com b at,

le

p rin ce, qui était in férieu r à G r iff o n , allait perdre la v ie ; m a is

�Norad in donne ordre à sa gard e d’ entrer d a ns la lic e , et de
mettre fin à ce cruel com bat. L es deu x gu erriers se retirèrent
chacun de son c ô té , et le roi fu t loué de cette bonne action.
C IV . L es h u it chevaliers qui s’étaient flattés de tenir tê te à
tout le m o n d e , et qui n’ avaient pu soutenir leur entreprise
contre un seu l, étaient sortis de la lice les u n s après les autres :
et ceux qui étaien t venus pour com battre con tre eux restèrent
sur la p la ce , san s trou ver d'ad versaire; G riffon a ya n t fait seul
ce que tous se prop osaien t de faire contre ces hu it chevaliers.
C V.

L e tournoi dura si p e u , que tout fu t achevé en m oins

d’ une heure. C epen dan t le roi, pour p rolonger la fête, et afin de
faire d u rer ju s q u 'a u s o ir , descend de son b a lc o n , et fait
la
vider la place : ensuite il divise en deu x troupes le gros des
c h e v a lie rs, les dispose en raison de leur noblesse et de leurs
e xp lo its, et leur fait recom m encer des j o ûtes nouvelles.
C V I . P en d an t ce tem ps, G riffo n , plein de dépit et d e colère,
était retourné à son logis , plus hum ilié de l’affron t de M artan,
qu’ heureux de la glo ire d 'avoir été le vain qu eu r. Le lâch e, pour
couvrir son in fa m ie , em ployait les discours les plus m enson­
g e rs , et la fou rb e , l'artificieu se O rigille le secondait de son
m ieux.
C V II.

Soit que le jeu n e hom m e les c r ût ou n o n , par discré­

tion , il reçut leurs e x c u s e s, et résolu t à l’ heure même de partir
secrètem ent, de peur que le peuple n’a ccab lât M artan de huées,
s’ il ven ait à le ren con trer. Ils priren t leur chem in par des rues
étroites et détournées, vers une des portes de la ville.
CVI I I . A p rès avo ir fait environ u ne d e m i- lie u e , le fils
d 'O liv ie r , soit que son cheval fût fa tig u é , soit que lui-m êm e
eût les paupières appesanties par le so m m e il, s'arrêta dans la
prem ière auberge q u 'ils ren con trèren t : il ôta son casq u e , se
désarm a en e n tie r , fit ôter aux chevaux et selles et b r id e s , se
retira seul ensuite dans u ne cham bre, et se jeta nu dans un lit.
CIX. A peine eut-il la tête su r l'o re ille r, q u e ses yeux se
ferm èren t, et ja m a is ni blaireau ni loir ne furen t ensevelis dans
un plus profond som m eil. M artan et O rig ille , pend an t ce tem ps,
allèren t dans un ja rd in voisin p our se p ro m en er, et là ils tra­
m èrent la plus noire trahison qui puisse être tom bée dans
l'esprit h u m a in .
CX.

M artan form a la résolution d'en lever le c h e v a l, les

�livrées et les arm es que G riffo n ven ait de q u itte r , et d’ aller se
présenter au r o i , com m e le chevalier qui venait de donner tant
de p reuves de sa valeu r dans les jo û tes. Ce dessein co n çu , l’exé­
cution su ivit : il prit donc le beau cheval blan c de G r iff o n , son
é cu , son panache, sa cotte d 'arm es, et toute son arm ure.
CXI. Il revient su r la p la c e , où le peuple était encore
a ssem b lé , avec sa m aîtresse et quelques écu yers. Il y arriva
précisém ent au m om ent que les dern iers com bats à l’ épée et à
la lance finissaient. L e roi venait de com m an der qu ’ on f ît venir
le c h e v a lie r , qui portait pour cim ier un panache b la n c , des
arm es b la n c h e s, et qui m ontait aussi un cheval blanc ; car il
ign o rait le nom de ce vain qu eu r.
CX II. M artan qu i avait endossé une arm u re é tra n gère,
sem blable à l’âne revêtu de la peau du lion , étan t appelé connue
il s’y a tte n d a it, se présenta devan t le r o i , com m e G riffon eût
pu le faire. N o radin , plein de cou rto isie, se lè v e , va a u - d e v a n t
de lu i , l’e m b rasse , le fait asseoir à ses c ô té s , et, non content de
lui rendre de g ran d s h o n n e u rs, de le com bler d ’é lo g e s , il veut
encore que sa haute valeur soit partout publiée.
C X III. E t au son des tro m p e tte s, il le fait proclam er vain ­
q u eu r du tournoi de cette gran de jo u rn é e. D es voix éclatantes
retentissent su r tous les éch afau d s d ’alen tour d ’ un nom indigne
d'être proféré. L e r o i, en s’en retournan t à son p a lais, veut
encore que M artan soit à côté de lu i, et le com ble de tant de
fa v e u r s , q u ’ il n’ eût pu en faire davan tage au gran d H ercule et
m êm e au dieu M ars.
CXIV. Il lui d on na u n beau et superbe logem en t dans son
p a la is ; il ren dit aussi de gran d s honneurs à O r ig ille , et la fit
accom pagner par ses chevaliers et les je u n es seign eurs de sa
cou r. M ais il est temps que je retourne à G riffo n , q u i, ne soup­
çon n an t aucun e trahison de la part de ses com pagn on s ni
d ’ailleu rs, s’ était endorm i et ne se réveilla que su r le soir.
CXV.

D ès q u ’ il fu t é v e illé , et qu ’ il aperçu t q u ’ il était tard ,

il sortit de la cham bre en d ilig e n c e , et co u ru t où il avait laissé
la trom peuse O rigille et son prétendu frère avec leu r su ite.
M ais, ne les trou van t p lu s, et voyan t qu e ses arm es, ses habits
ont d is p a r u , il entre en so u p ç o n , e t ce soupçon s ’ a u g m e n t e
en voyan t que les livrées de M artan rem placent les sien n es.
CXVI.

S urvien t l’h ô te , qu i lui d it qu ’ il y a déjà fort long­

�temps que le chevalier cou vert d ’arm es blan ch es, avec la dam e
et le reste de leur s u ite , étaient retournés vers la ville. L e fils
d’O livier s’aperçoit alors de tous les pièges trom peurs où
l'am our l’ a fait tom b er ju sq u ’ à ce j o u r ; il recon n aît avec d o u ­
leur que celui qu ’ il croyait le frère d ’O rig ille n’ était que son

amant.

CXVII. A lo rs, m ais en vain , il se reproche sa dup erie, p u is­
qu’ayan t appris la vérité de la bouche d’ un p è le r in , il s’était
laissé prendre aux discours d ’ une fem m e qui l’avait tan t de fois
trom pé. Il avait pu se ven ger, et il ne le fit p a s ; m ain tenan t il
voudrait p u n ir son ennem i, qu i s’est enfui ; et il se trouve forcé,
par sa trop gran d e im p ru d en ce, de se co u v rir des arm es d'un
lâche, et de se servir de son cheval.
C X V I I I . M ieux lui valait s’en aller nu et sans a rm e s, que
d’endosser une indigne cuirasse, d'arm er son bras d ’ un in fâ m e
bouclier, et de m ettre sur sa tête u n c a s q u e , objet des risées ;
m ais, vou lan t pou rsuivre ce couple in fâ m e , le désir de la ven ­
geance l’em porta su r la raison. Il arrive à D am as assez à temps
p our avoir encore une heure de jo u r.
CXIX. P rès de la porte par laquelle il e n tra , il y avait à
main gau ch e un m agnifique château , m oins propre à la défense
p our la gu erre que richem en t orné dans son in térieu r. L e r o i,
les prin ces, les gran d s seign eurs de S y r ie , avec u ne fo u le de
dam es réunies dan s u n beau salon , autour de p lu sieurs tables,
s’y livraient aux délices d ’ un splendide et délicieux festin.
CXX. Ce salon d o m in ait les m urs de la v ille , et s ’é le v a it,
ainsi que le roc su r lequel il est situ é , au-dessus des rem parts.
On décou vrait de fort loin de vastes cam pagn es, et divers ch e­
m ins. L o rsq u e G riffo n , revêtu de ces arm es viles et déshono­
rantes, arriva aux portes de la v ille , il fu t par m alh eu r p ou r
lui aperçu du roi ainsi que de toute sa cour.
CXXI. T ou s les chevaliers et les dam es se m iren t à r ir e ,
croyan t q u ’ il était celui à qui ces arm es appartenaient. L e lâche
M artan était assis auprès du roi, com m e un courtisan en grande
faveur, et à côté de lui était sa m a îtresse, si digne de lu i. N o­
radin vou lu t savoir d’e u x , et leur dem anda d'un air rian t le
nom de ce vil poltron, qui brav ait ainsi toutes les lois de l’ hon­
neur ;
CXXII.

Et q u i , après avoir donné des preuves si honteuses

�et si déshonorantes de sa lâch eté, avait l’audace de reparaître en
sa présence. Il me paraî t bien étran ge, lui d it le roi, q u ’un guer­
rier aussi v a illa n t, aussi p arfait qu e vous l'êtes, ait pour com ­
p agnon le plus lâche m ortel qui soit dan s to u t l’O rien t : peutêtre ne l'avez-vou s am ené ici qu ’ afin de faire briller par
con traste votre haute valeur.
CXXIII.

Je vous ju r e par les dieu x éternels q u e , san s votre

c o n sid ératio n , je le traiterais aussi ignom inieusem ent q ue j e
traite ordin airem ent ses p a re ils , et qu ’ il se so u vien d rait toute
sa vie com bien les lâches me so n t en h o rreu r. Q u ’il sache donc,
s’ il part im p u n i, que c’ est à vou s, qu i l’avez am ené dans ce
pays, qu ’ il en est redevable.
CXXIV.

M a rta n , don t l’ â me était le vase de toutes les i ni­

qu ités, n’ hésita pas à répondre : G ran d p rin c e , je ne saurais
vou s dire quel est ce m isérab le; je l’ ai rencontré par hasard sur
la route d ’ A n tioch e : son extérieu r m ’avait fait ju g e r que je
pou vais le so u ffrir avec moi ; je n’ avais vu ni appris aucun de
ses exploits, et je ne le con nais que par la triste expérience qu’ il
vien t de faire.
CXXV. J’ai m êm e été si piqué de l’a ffro n t q u ’il m’ a f a it ,
q u e , p ou r pu nir son extrêm e lâ ch e té , peu s’ en est fallu que je
ne lui aie jo u é un to u r qui l’a u ra it m is à l’aven ir hors d ’état de
se servir de la lance ni de l’épée ; m ais je me su is reten u, moins
par égards pour lui que pour le lieu et pour V otre M ajesté; et je
ne voudrais pas qu ’ il tirât avantage d ’avoir été m on com pagnon
un jo u r ou deu x.
CXXVI.

Il m e sem ble que j ’en su is encore tout déshonoré,

et ce sera p our mon coeu r un poids é te rn e l, s i , à la honte de
toute la ch e va le rie , je le vois qu itter ces lieux sans qu ’on le pu­
n isse. P lu tô t qu e de le laisser p artir, vous me feriez plaisir de le
faire pendre à un de ces créneaux. C e sera une action louable
e t vraim en t ro yale, que ce lâche serve d ’exem ple et de spectacle
à ses pareils.
C X X V I I . C e conseil de M a rta n , O rigille l’ appuya sur-lecham p . N o n , n o n , reprit le r o i, ce poltron ne me paraît pas
assez crim in el p our m ériter de perdre la vie. Je veux s e u l e m e n t ,
en punition de sa lâ ch eté, qu’ il serve de spectacle au p e u p l e ; e t
à l’ instant il fait ven ir un de ses officiers, à q u i il déclare son
intention.

�C X X V I I I . C e baron prend avec lui plusieurs soldats a r m é s ,
et va se rendre à la porte de la v ille. L à , il rassem ble sa troupe
en silen ce, en atten d an t l'arrivée de G riffo n ; et lorsqu ’ il entra,
ils le saisiren t à l’im p ro v iste , entre les deux ponts, sans qu’ il
pût se d é fen d re, et ils le je tè re n t dans une obscure prison ju s ­
qu’au jo u r s u iv a n t, en lui faisan t subir m ille affron ts.
CXXIX. A peine le soleil aux cheveux d ’o r était sorti du sein
de son antique n o u rric e ; à peine com m ençait-il à chasser les
om bres des m ontagnes et à reluire su r leurs cim es, que le lâche
M artan , d an s la crainte que le cou rageu x G riffo n ne parvînt à
se faire e n te n d re , et que le châtim en t ne retom bât su r le c o u ­
pable, prit con gé du roi et partit aussitôt.
CXXX. Il avait pris un prétexte spécieux pour ne point assis­
ter à ce sp e c ta cle , m algré les prières du roi. Au prix d ’ une v ic ­
toire qui lui apparten ait si p e u , ce prince m agnifique ajouta
plusieurs dons p ré c ieu x , et en ou tre un acte auth entique où il
lui ren dait les plus gran d s hon neurs. M ais laissons-le a lle r ; il
recevra, je vous prom ets, la récom pense qu ’ il m érite.
CXXXI. C ependant G riffon est traîn é ign om in ieusem en t su r
la place p u b liq u e , lorsqu’elle est le plus rem plie de m onde. O n
lui avait ôté son casque et sa cu ira sse, et on l’avait cou vert d ’ un
indign e pourpoint ; e t, com m e si on l’e û t con d u it au s u p p lic e ,
on l’avait placé su r une charrette très-élevée, que deux vaches,
atténuées par les ans, la fatig u e et la faim , traîn aien t à pas lents.
C X X X I I . D es vieilles hideuses et des fem m es publiques e n ­
touraien t le vil attelage. T an tô t l’ une et tan tôt l’a u tre lui ser­
vaient de ch arretier, et toutes vom issaient con tre lui les plus
sales in ju re s ; m ais les enfan ts lui faisaient encore plus d ’ou ­
trage ; car, outre les in fam ies dont ils l’accablaien t, ils l’eussent
assom m é à coups de pierres, si les gens les plus raisonnables ne
les avaient arrêtés.
CXXXIII. L e s arm es qui avaient causé son m alheur, et par
lesquelles on l'avait si mal re c o n n u , attachées derrière la c h a r­
rette et traînées dans la b o u e , étaien t traitées com m e elles le
m éritaient. E nfin , la charrette s’étant a rrêtée devan t une espèce
de trib u n a l, il entendit lui-m êm e pu blier à son de trom pe l’arrê t
qui le con dam n ait à expier par l’ infam ie la lâcheté d’ un autre.
CXXXIV. Ils l’em m enèrent ensuite, et le m ontrèrent partout,
à la porte des tem ples, des p alais, des m aisons, où les nom s les

�p lu s od ieu x , les plus in fâmes qu ’on puisse im agin er, lui

fu re n t

p ro digués. E n fin , toute la populace le con du isit hors de la ville,
d ’où elle cro ya it le ban n ir et le chasser avec ign o m in ie, étant
loin de sa v o ir qu el il était.
CXXXV.

M ais à peine lui eut-on ôté les fers don t ses pieds et

ses m ains étaient chargées, q u ’on le vit saisir l’épée et r a m a s s e r
le b o u clier qui avaien t longtem ps traîn é su r la poussière. Ce
peuple insensé l’ayan t su ivi sans arm es, il ne trouva ni lance ni
épée pour s'opposer à lu i. Je réserve pour l’autre ch an t la suite
de cette histoire : il est tem ps, seign eu r, de finir celui-ci.

�CHANT X V I I I .
Griffon fait un carnage épouvantable.-Rodomont passe la Seine à la nage.
— Il rencontre un nain, messager de Doralice. — Il part pour aller se
battre contre Maudricart. — Charles remet la ville en état de défense.—
Dardinel tue Lurcain. — Noradin délivre Griffon. — Aquilant ramène à
Damas Origille et Marlan.— Marlan est fouetté par la main du bourreau.
— Le roi fait annoncer une nuire joûte. — Marphise y reconnaît ses armes
et les obtient. — Les paladins et Marphise partent pour la France.—
Tempête. — Renaud tue Dardinel. — Les Sarrasins s'enfuient. — Cloridan
et Médor sortent de leurs retranchements. — Médor trouve le corps de
son maître, et l'emporte sur son dos.

I . M agnanim e seign eur, c’est avec ju stic e que j ’ai loué et
que je louerai toujours toutes vos action s, q u oiq ue p a r mon
style ru d e , grossier et rabo teu x, je vou s dérobe u ne partie de
votre g lo ire ; m ais plus que toutes vos autres qualités il en est
une à laquelle j ’applaudis de cœ u r et d ’esprit : si chacu n trouve
près de vous une audience favora b le, il n’obtien t pas facilem en t
croyan ce.
II . Sou vent je vous ai vu a llégu er tan tôt une excuse, tan tôt
u n e a u tr e , en faveu r d ’ un absent q u ’on blâm ait ; ou du m oins
lui réserver une o r e ille , ju s q u ’à ce qu e lu i m êm e pût défendre
sa c a u se ; et tou jo u rs, a va n t de con dam n er un a cc u s é , vous
avez vou lu le voir, écouter ses raison s, et qu elquefois d iffé re r
des jo u rs , des m ois, m im e des années entières, avant que de
pron on cer son ju g em en t.
I I I . Si N oradin eût suivi la même con du ite, il n’a u ra it point
fait à G riffo n ce q u ’ il a fait. V o us vous êtes cou vert d ’ une éter­
nelle g lo ir e , et le nom de N oradin est à jam ais flétri. P a r sa

�fau te u n gran d nom bre de ses su jets on t été m assacrés ; G rif­
fon , plein d e fu reu r, plein de désir de ven gean ce, en moins de
dix coups q u ’ il don na, soit de la pointe soit du tran chant de son
épée, fit tom ber m orts trente hom m es auprès de sa charrette.
IV . L es autres, poussés par la crain te, s’ enfuien t en déroute
çà et là à travers les cam pagn es et les ch em in s. U n grand
nom bre tâch ent d ’entrer dans la ville, ils se renversent les u n s sur
les autres à la porte. G riffo n , sans les m enacer, sans m ê me leur
dire un m ot, m ais san s aucun e pitié, m assacre cette vile popu­
lace, et tire une terrible vengeance de l’ a ffro n t qu 'il a reçu.
V . Q uelques-uns de ceu x q u i , par une agilité plus gran d e ,
s’étaien t sauvés des prem iers, p lu s attentifs à leur propre sûreté
q u ’à celle de leurs c o n cito y e n s , lèvent le pont après e u x :
d ’autres, pâles et gém issants, s’enfuien t sans oser tourner la tête.
L e s cris, le tu m u lte et la plus grande ru m eur s’élèvent de toutes
parts.
VI. T an d is qu ’ on levait le p o n t, G riffo n s’ em pare de deux
m alheu reux Syrien s. Il fa it éclater la cervelle à l’ un en lui frap­
pant rudem ent la tê te con tre une pierre. Il saisit l’autre à tra­
vers le corps et le lance au m ilieu de la ville par dessus les murs.
L es h a b it a n ts , en v o yan t cet in fortu n é qui sem ble tom ber du
c i e l , sont glacés de terreur.
V I I . P lu sieu rs c raig n en t déjà que le terrib le G riffo n ne
s'élance lu i-m ême par dessus les rem parts ; et la confusion ne
serait pas plus gran de si le S o u d a n d 'É g y p te fû t venu livrer un
assaut à la ville. U n b ru it d 'a r m e s , la précipitation des habi­
ta n ts, le son retentissant des to c s in s, se jo ig n a n t au son des
tam b ou rs et des trom pettes, form en t une ru m eur qui a s s o u r d i t
les oreilles et dont les airs retentissent.
V III.

M ais je veux rem ettre à un autre tem ps la suite de cet

évén em en t p ou r reven ir au bon roi C harlem agn e qui s’avance
en diligen ce con tre R o d o m o n t, contre ce Sarrasin q u i con ti­
n uait à m assacrer ses m alheureux su jets. Je vous ai d it que ce
m o n arq ue avait avec lui O gier le D anois, le d u c N a y m e s, O li­
vier, A vo le, A vin , O th on et B érenger.
IX. L a cuirasse épaisse dont ce M aure barbare était a rm é,
soutin t le choc de ces huit braves gu erriers qui baissèrent leurs
lances en m êm e tem ps contre lui ; et com m e l'anten n e se re­
dresse lorsque le nocher relâche les cordages à l’ approche d ’ un

�vent trop fo rt, ainsi se redresse R o d o m o n t après ce coup terrible,
capable de renverser une m ontagne.
X.

G u id o n , R an ier, R ic h a rd , S a lo m o n , le traître G anelon,

le fidèle T u r p in , A n g e o lie r, A n g e lin , H u g u e t, Iv o n , M arc et
M atthieu de Saint-M ichel se jo ig n e n t aux h u it autres don t j ’ai
parlé plus h a u t, aussi bien q u ’A rim o n et O doard qu i étaient
entrés dan s P a ris à la tête des A n g la is , et ils attaquent tous e n ­
sem ble ce redoutab le S arrasin .
X I.

L o rsq u ’ un ven t furieu x du nord ou du m idi, qui arrache

sur les m ontagnes les frênes et les sa p in s, souffle con tre une
tour solidem ent con struite su r la cim e des A lp e s , il ne frém it
pas avec plus de fu re u r que ce Sarrasin em brasé de cou rro u x et
qui a soif de san g ne frém it d ’orgueil ; et de m êm e que la foudre
accom pagne toujours le bruit du ton nerre, ainsi la fureu r de ce
barbare et sa vengeance éclatent en m êm e tem ps.
X II. Il la fa it tom ber su r le m alheureux H u gu et de D o r­
don ne qui le serre de plus près. Il lui fend la tê te ju s q u ’aux
dents, qu oiq ue son casque fût de fine trem pe. R odom on t reçut
lui-m ê me d an s le m om ent un nom bre prodigieu x de c o u p s;
m ais la cuirasse écailleuse qui le co u vra it résiste com m e une
enclum e à la pointe d’ une aigu ille.
x iii.

C ep en dan t tous les rem parts et tous les qu artiers de la

ville fu re n t a b a n d o n n é s, parce que C harlem agn e avait attiré
tous les gen s de guerre sur la p la c e , où le d an ger était le plus
pressant. L a populace , qui n’ avait rien gagn é à fu ir, y accou rt
aussi de toutes parts. L a présence du roi réveille tellem ent le
cou rage des P a r is ie n s , que chacun prend ses arm es et rappelle
son cou rage.
XI V. Lorsqu e dans les je u x p ublics on enferm e quelquefois
un taureau fu rieu x dan s la cage solidem ent ferrée d ’une lionn e
accoutum ée à c o m b a ttre , les lio n c e a u x , peu

habitués à ses

gran des c o rn e s , et qui voient com m e cet anim al s’ en va sur le
s a b le , fier et m u g is s a n t, se tapissent à l’é c a r t , tim ides et
effrayés.
XV. M ais si la mère superbe s’élance et saisit avec ses dents
l’oreille du ta u r e a u , ses lionceaux veu len t à leur tour ensan ­
glan ter ses jo u e s ; ils viennent cou rageu sem en t au secours de la
lio n n e ; l’ un m ord le taureau su r le dos, l’autre sous les flancs ;
de même le peuple de P a r is , du hau t des toits et des fen ê tre s,

�attaqu e le terrible R o d o m o n t, et un épais nuage de traits pleut
su r lui de toutes parts.
X V I. L a foule des cavaliers et des fan tassin s est si g ra n d e
que la place peut à peine les con ten ir ; de m om ent en m o m e n t ,
la p opulace y accou rt de toutes les ru e s , aussi nom breuse que
des abeilles. Sans défense et sans a r m e s , aussi facile à pour­
fendre que le plus m ince roseau, R o d o m on t cependant n’aurait
pu en v in g t jo u rs ven ir à bout de la d étru ire, quand m êm e elle
eût été rassem blée en un seul faisceau.
XVII. D éjà ce je u com m ence à déplaire au S arrasin qui n e
sait com m ent il le pourra term in er ; q u oiq u ’il rougisse la terre
du san g de ce peuple m assacré par m illiers, la foule n’en p a r a ît
gu ère dim inuée. Déjà l'h a le in e com m ence à lui m an q u er, et il

sent

bien qu e, s'il ne sort de la ville tan dis qu ’ il est encore plein de
vigu eu r et sans blessu re, il pourra bien ensuite le désirer en vain .
X V III. Il tourne ses regard s furieu x de côté et d ’a u tr e , et il
s'ap erçoit que les passages lui sont ferm és de to u tes parts ; mais
il saura b ien tôt se faire jo u r eu m assacrant une infinité de
peuple. A lo rs ce S arrasin im pie fait tom ber son fer tranchant
où la fureu r le pousse : il se je tte au travers des A n gla is que
venaient d ’am ener O doard et A rim o n .
XIX.

Qui a vu un taureau indom ptable et f u r ie u x , a n im é ,

h arcelé tout le jo u r , rom pre les barrières de l'arène qu’ une foule
innom brable environn ait de to u tes parts , le peuple effrayé fuir
de tous les côtés, et ce taureau enlever les uns et les autres avec
ses c o r n e s , peut se représenter ce cruel A frica in q u i , plus ter­
rib le encore, s'élan ce dans les ra n gs des Bretons.
XX.

D ’ un seul cou p frappé à plom b ou de r e v e r s, il abat

qu in ze ou v in g t tê te s, et coupe qu in ze ou vin gt hom m es par
le m ilieu du corp s. On eût dit qu ’il taillait des ceps de vigne ou
des bran ch es de sau le. Ce fier S a r r a s in , tout cou vert de s a n g ,
laissan t partout où il passe des têtes c o u p é e s, des bras abattu s,
des épaules, des jam b es fracassées, q u itte enfin la place.
XXI. M ais la m anière don t il la quitte n’ annonce aucun sen­
tim ent de crain te ; toutefois il pense de quel côté il pourra sortir
plus sûrem ent ; à la lin il arrive à l’e n d ro it où la Sein e cou le audessous de l 'île , et où ses ondes qu itten t les m urailles de P a ris.
M ais les so ld a ts et le peuple , qui a repris c o u ra g e , le pressent,
le talon n en t, et ne le laissent point aller en paix.

�XXII. T el q u ’ un généreux lion poursuivi par des chasseurs
dans les forêts de N u m id ie, m on tre, m ême en fu ya n t, son noble
cœur, et toujours m en açan t ne re ga gn e le bois q u ’à pas lents ;
de même R o d o m on t, toujours inaccessible à la c ra in te , s’ avance
au travers d ’ une épaisse forêt de lances, d ’épées et de dard s, sur
les bords de la rivière, à pas lents et tardifs.
X X I I I . T ro is fois et p lu s , anim é par la r a g e , il rentre j u s ­
qu’ au m ilieu de la v ille , qu’ il avait déjà q u itté e , et son épée
s’abreuve d ’ un nouveau s a n g ; plus de cent gu erriers périssent
sous ses coups. L a pru den ce enfin su rm on te sa fu re u r, et l’e m ­
pêche d ’étendre p lu s loin le carn age. Il prend le m eilleur parti :
du rivage il s'élan ce dans le fle u v e , et se tire ainsi d ’ un gran d
péril.
XX IV. T o u t a r m é , il nage au m ilie u , com m e s’ il eût été
porté p ar du liège. A friq u e , ne te vante p lu s d ’avo ir produit
Antée ni A n n ibal ! nul h om m e n’est com parable à R o d o m o n t.
Dès que ce m on arque eut attein t l’ autre r iv e , son p lu s grand
regret fu t de laisser d errière lui cette ville q u 'il venait de tra ­
verser tout en tière, et de n 'a v o ir pu la détruire et la b rûler ju s ­
qu’a u x fon dem ents.
XXV. L ’o r g u e il, la c o lè re , le dévoren t à tel point qu ’ il re­
garde s’ il ne peut pas encore y ren trer. Il so u p ir e , il gém it
dans le fond de son c œ u r ; il voudrait ne la point qu itter qu 'il
ne l'a it rasée et brûlée. Pen dan t que ces fureu rs l’agiten t, il voit
venir le lo n g de la Seine un hom m e qui m odère sa colère et
suspend ses tran sports. Je vous dirai dans u n m om ent qui
c’é t a it ; m ais aup aravan t j ’ai d’ autres choses à vous dire.
XX VI. Je veux vous parler de la superbe D isco rd e, à qui
l’ange M ic hel a va it com m an dé de sem er les divisions et les
querelles entre les plus vaillan ts chevaliers d ’ A gram a n t. L e
soir m êm e elle qu itta les m o in e s, après avoir laissé le soin de
son em ploi à u ne autre : elle chargea la F rau d e d’y exciter de
nouveaux trou b les, et d’y entretenir le feu de leurs querelles
ju sq u ’à son retour.
XX VII. E lle cru t q u ’ elle réussirait plus sûrem ent si elle se
faisait accom pagner de l’O rgueil ; et com m e ils occup aien t tou ­
jou rs le m ême lieu, elle n’eut pas besoin de l’a ller ch erch er bien
loin. L ’ O rgueil con sen tit a la su iv re, m ais il ne vou lut pas
laisser les m oines sans son lie u te n a n t, et p ou r qu elques jo u rs

�q u ’ il c r u t être a b s e n t, il se fit rem placer par l’ H y p o crisie.
X X V I I I . L ’ im placable D iscorde se m it donc en c h e m in ,
accom pagnée de l’O rgueil ; et su r sa route elle rencontra la
triste et inconsolable J a lo u sie, qui s’ en allait aussi au camp
d ’ A gram a n t. Elle était suivie d'un petit nain , que la belle Do­
ralice en voya it au roi d ’ A lg e r, a fin de lui don ner de ses nou­
velles.
XXIX.

L o rsqu e cette princesse tom ba entre les mains de

M a n d rica rd , ainsi qu e je vous l’ai raconté p lu s h a u t, elle dé­
pêcha secrètem ent son nain p ou r en porter la nouvelle au roi
d ’ A lg e r ; com p tan t que ce m essage ne serait pas in u tile , e t
que R o do m on t, par u ne terrible ven gean ce, et par des exploits
d ig n es de son c o u ra g e , vien drait l’ arrach er des m ains de son
ra visseu r.
X X X . L a Jalousie, qui avait rencontré ce n ain , ayan t deviné
le sujet de son m e ssa ge , s’était m ise à m archer à ses côtés, j u­
g ea n t que sa présence serait nécessaire dans une a ffaire de
cette n ature. L a D iscorde fu t fort aise de voir la J a lo u sie;
m ais elle le fu t plus encore qu an d l’autre lui eut appris le
su jet de son v o y a g e , parce qu ’elle p ouvait la servir puissam­
m ent dans son dessein.
XXXI. Elle c ru t alors avoir un m oyen de brou iller Rodo­
m on t avec le fils du roi A grica n ; elle était bien sûre d'ailleurs
de trou ver pour les autres des sujets de qu erelles; mais celui-ci
p aru t excellen t p ou r exciter la colère de
ch em in en t donc avec le nain vers le lieu
ten u P aris dans ses serres c ru e lle s , et
bo rds du fleuve à l’ instant où le barbare
à la nage.
XXXII.

ces deux héros. Elles
où le fier païen avait
elles arriven t sur les
venait de le traverser

Dès que le roi de Sarse eut reconnu l’envoyé de

sa m aîtresse, sa colère s’éteign it, son visage d ev in t serein, et
il sen tit la jo ie bondir dan s son cœ ur. L e san glant outrage
q u ’elle a reçu est la dernière chose q u ’ il aurait pu penser que
le n ain eût à lui apprendre. Il va au-devant de lu i, et d 'un
a ir gai lui d e m a n d e : C om m ent se porte ma b e lle maîtresse ?
Où t’envoie-t-elle ?
XXXI II . L e nain répondit : D oralice n ’est plus votre maî­
tresse ni la m ien n e; elle-m ême est esclave d ’ un autre. Nous
ren contrâ mes hier su r le chem in un chevalier qui nous l'a en­

�levée, et qui l’ a em m enée avec lu i. A ces m ots la J a lo u sie,
froide com m e un asp ic, se glisse dans le coeur de R odom on t,
et s’en em pare. C ependant le nain p ou rsu it son d isco urs, et lui
raconte com m en t u n seul g u e rrie r l’avait ravie, après avoir tu é
tous ses gens.
XXXIV. L a D iscorde à ces m ots prend un d u r acier et sa
pierre à feu ; elle la frappe d ’ un coup se c , l'O rgueil m et une
amorce d e s so u s, et le feu y prend en un m om ent ; ce feu
allume un si effro yable incendie d an s l’â me du S a rr a s in , q u ’ il
peut à peine se contenir. Il so u p ire , il fré m it, m ais d ’ un ton
si horrible, qu ’ il sem ble m enacer e t le ciel et les élém ents.
XXXV.

A in si q u ’ une tigresse q u i, trouvant à son reto u r sa

tannière d é s e r te , cherche de tous c ô té s , et bientôt recon n aît
qu’on lui a enlevé ses chers p e tits ; alors elle s’abandonne à
une telle rage, à une telle fu reu r, que ni les m ontagnes, ni les
torrents, ni l’obscurité de la n u it , ni la longueur du chem in ,
ni la tem pête, ne peuven t rép rim er la haine qui la porte à
courir après le ra visseu r;
XXXVI. D e m êm e le furieu x et ja lo u x R odom on t se tourn e
vers le nain et lui d it : M archons ; p u is, sans atten dre ni che­
val ni c h a r , et sans dire m ot à p erson n e, il part avec plus de
prom ptitude qu ’ un lézard ne traverse u n chem in à l'a rd e u r du
soleil. Il n’a p oin t de cheval ; m ais il se propose bien d ’enlever
de force ou de gré le prem ier qu ’ il trouvera su r son passage.
XXXVII. L a D iscord e, qu i con n aît sa pensée, regard e l’O r­
gueil en so u rian t : Je v e u x , lui d it-e lle , lui trou ver un cheval
qui lui suscite d'au tres débats et de n ouvelles querelles ; déjà
elle songe à écarter de son chem in tous les autres chevaux,
afin qu 'il ne puisse ren con trer que celu i qu ’ elle a déjà pensé à
lui don ner. M ais laissons là ce m o n stre, et revenons à C h a r­
lemagne.
XXXVIII. D è s qu e R odom on t se fu t éloign é, ce prin ce avait
fait éteindre le feu , m ettre toutes ses troupes en ordre, et après
en avoir laissé une partie d an s les lieux les plus fa ib le s , il en
f sortir le reste
i par toutes
t les portes qui sont depuis S ain tVictor ju s q u ’à Sain t-G erm ain , dans le dessein de fondre su r les
infidèles, et de rendre cette jo u rn ée décisive.
X X X I X . I l leur ordonne de se ré u n ir tous ensem ble sous un
mêm e d rap eau , à la porte de S ain t-M a rcel, où il y avait une

�gran d e esplanade. E n su ite, excitan t les uns et les autres à faire
un tel ca rn a ge des S arrasin s qu 'ils n’ en perdissent jam ais le
so u v e n ir, il lit avan cer chaque ba ta illo n sous ses en seign es, et
donna le sign al du com bat.
X L . D an s ce m êm e tem ps le roi A g ra m a n t était

re m o n té à

ch eval, m algré les efforts des c h ré tie n s, e t se battait vaillam­
m ent contre l’am an t d’ Isabelle. L u rc a in était aux prises avec
S o b r in , et R enaud avait en tête un escadron tout entier ; mais,
secondé par sa valeur et la fortun e, il le h eu rte, l’entr’ouvre, le
d étruit et le m et en déroute.
X L I . L es choses étan t dans cet é ta t , l’ em pereur m a r c h a
con tre l'arrière-gard e des enn em is, vers l’en d roit où se trouvait
M a r s ile , qu i avait rassem blé près de lui les p rin cip au x c h e v a ­
liers de son arm ée. C h a rle s , ayan t son in fan terie au centre, et
sa cavalerie sur les ailes, vin t l’attaq u er avec un si gran d bruit
de tam b ou rs e t de trom p ettes, que toute la terre parut en
reten tir.
X L I I . D éjà les Sarrasin s com m ençaient à plier, et sans doute
qu e to u s, rom pus et d isp ersés, a u ra ien t pris la fu ite sans pou­
voir jam ais se ra llie r, si le roi G ran d on io et F alsiro n , qui s'é­
ta ien t p lu sieu rs fois trouvés dans des occasion s plus d a n g e r e u s e s ,
n’ avaien t paru avec B a lu g a n t, Serpentin et F e rra g u s, qui leur
criait de toute sa voix :
X L I I I . O vaillants hom m es ! ô mes com p agn on s ! ô mes
frères ! de grâce ten ez bon ; tous les efforts de nos ennem is
seront v a in s , si vous ne m an quez point à votre devoir. C onsi ­
dérez les h o n n eu rs et le riche butin que la fortu n e vous offre
a u jo u rd ’ h u i, si vous êtes victorieux : son gez à la honte et au x
m alheurs que vous serez con train ts de s o u ffr ir , si vous êtes
vain cus.
X L I V . Ce p rin c e , dans ce m o m e n t, avait em poigné une
grosse lan ce, don t il alla frap per si ru dem en t B éren ger, qui
com battait l’A r g a lif fe , et qui lui avait d é j à rom pu son casque,
q u ’ il le renversa su r la poussière ; e t ensuite avec sa r e d o u t a b l e
ép ée, il renversa de m êm e sept à hu it autres gu erriers. Il n e
frappe pas un coup qu ’ il ne fasse vid er les arçons au m oins à un
chevalier.
X L V . D e son c ô t é , R en au d a va it m is à m ort u n si grand
nom bre de païens, qu ’ il me serait im possible de les com pter.

�Aucun ra n g ne tenait devant lu i, partout il se faisait faire place.
Zerbin et L u rc a in n’étaient pas m oins a r d e n ts , et faisaient si
bien q u ’on en parlera toujours. L ’ u n , d ’ un coup d ’é p ée, avait
tué Balastre, et l’a u tre avait fendu la tête à F in ad ure.
X L V I . B alastre m en ait les trou p es d’ A lz e r b e , que peu de
temps aup aravant T ard oq u e com m an d ait, et F in ad u re était à la
tête des régim en ts d e Zam ore, de Saffi et de M aroc. M a is ,
dira-t-on p eut-être, parm i tous les A fr ic a in s , n’ est-il don c pas
un seul hom m e qu i sache m anier la lance ou l’ép ée? O u i certes,
et je n’oublierai p oin t ceux qu i son t dignes de m ém oire.
X L V I I . Je n’ oublierai point le roi de Z u m a ra , D a r d in e l, le
noble fils d ’ A lm o n t, q u i, avec sa la n c e , avait abattu H u bert de
M irfort, C lau d e D u b o is , E lie et D au ph in -d u-M on t ; et avec
l'épée A n selm e de Stanford et R aym on d de Lon dres, avec P in a ­
mo n t, qu oiq u ’ ils fu ssen t tous fo rt braves : de ces s e p t, il en
tua q u a tre , il en blessa u n , et renversa les deux autres tout
étourdis.
X L V I I I . M a is , m algré toute sa valeur, il ne put les arrêter
assez p ou r soutenir les efforts des chrétien s, qu i sont en plus
petit n o m b re , m ais p lu s vaillan ts, et p!us habiles à m anier
l’é p é e , la la n c e , et plus savants j o û teurs. B ien tô t les troupes
M aures, celles de Z u m a ra , de Suez, de M aroc et de C an ar pren­
nent la fu ite.
X L I X . P lu s vite encore s’ en fuien t ceux d’ A lzerbe ; m ais ils
son t retenus par ce noble je u n e h o m m e, q u i, tantôt par des
prières, tantôt par des m en aces, s’efforce de ran im er leur c o u ­
rage. Je vais v o ir, leur d isait-il, si la m ém oire d ’ A lm o n t vous
est encore chère ; je vais voir, si m oi qui suis son fils, vous
m ’aband on n erez dans un si grand péril.
L . A rrêtez, arrêtez ; je vou s en con jure p ar ma verte j e u ­
n esse, su r laquelle vous aviez form é de si hautes espérances.
A h ! voulez-vous q u ’on vous passe tous au fil de l'é p é e , et que
nul de vou s ne puisse reporter sa race en A fr iq u e ? L es ch e­
m ins nous seron t ferm és de to u s côtés, si nous ne nous rallions
et ne m archons en ordre ; les m ontagnes nous opposent une
trop haute m u ra ille , la m er un trop large fo ssé, pour espérer
notre retour.
L I . M ieux vaut m o urir cou rageu sem en t i c i , que de nous
livrer aux supplices et à la m erci de ces chiens. T en ez fe r m e ,

�m es fidèles am is ; c’est votre seu le ressou rce. N os ennem is
n’ on t qu’ une vie com m e nous : ils n’ on t pas plus d ’ une âm e,
ils n’on t pas plus de deux bras. E n parlant a in s i, le jeu n e et
brave D ardinel donne la m ort au com te d ’ A tho l .
L I I . L e so u ven ir d 'A lm o nt rallu m e tellem ent le cou rage de
l’ arm ée africain e, que ces tro u p es, qui fu yaien t auparavant,
ju g èren t que le parti de com b attre é ta it préférable à une hon­
teuse fu ite. G u illa u m e de B u rn ick était un A n g la is qui sur­
passait de la tê te to u s les autres : D a rd in e l, en la lu i coupant,
ren d it sa taille égale à celle de ses com pagn on s ; ensuite il abat
la tê te à A ra m o n de C orn o uailles.
L I I I . Le frère de c e lu i-c i, le voyan t tom ber, vole à son se­
cou rs ; m ais D ardinel lui ou vrit les é p au les, et le fen d it jus­
qu 'au creux de l'estom ac. P uis il perça de part en part B ogue
de V e rg a l l, et, p a r ce m o yen , il le dégagea de la promesse qu ’ il
a va it faite à sa fem m e de la venir rejoindre vivan t au bout de
six m ois.
LIV . Il aperçoit, à q u elque d ista n c e , L urcain qui s’a va n ce ,
ap rès avo ir tué D orch in et G ardon ; le prem ier d ’u n coup dans
la g o r g e , et le second d ’ un autre c o u p , dont il lui avait fendu
la tê te ju sq u 'a u x d en ts ; et A ltée, qui avait vou lu fu ir, m ais qui
s’y prit trop t a r d , A l tée, que D ardin el a im ait autant que sa
prop re vie; d ’ un coup porté derrière la n u q u e, le fier L u rcain le
tue.
LV. D ardin el saisit une lance, et co u rt pour le v en ger, p ro­
m ettant à son prophète, qui ne peut l'en ten d re, que s’il parvient
à renverser L u rc a in , il lui consacrera dans une m osquée le tro­
phée de ses arm es. A lo rs fran ch issan t l’espace qu i le sépare de
son enn em i, il lui porte dan s les flancs un si furieu x coup de
lance, q u ’ il la lui passe au travers du co rp s; et tout de suite il
ordonn e à ses gen s de le dépouiller.
L V I . I l ne fau t pas dem an der qu elle fu t la do u leu r d ’ A rio ­
d an t à c e tte nou velle, et s'il désirait d ’envoyer l'â m e du m eurtrier
de son frère aux enfers ; m ais la foule des païens et celle des
chrétien s l'em p êch ent égalem en t d 'ex é cu te r son dessein. C epen­
da n t il veut se ven ger, et avec son épée il cherche à s'ou vrir un
passage de côté ou d’autre.
L V I I . Il heurte, ren verse, fen d , taille en pièces to u t ce qui
s’oppose à son passage; et D ard in el, qui voit son intention, déjà

�brûle d ’envie d e la satisfaire : m ais la fou le qui le presse l'en
empêch e, et rom pt aussi son d e sse in ; et si l'u n fa it un cruel
m assacre des M au res, l'autre n ’en fait pas un m oindre des
Ecossais, des A n g la is et des F ran çais.
L V III. L a fortun e ne perm it point que de to u t ce jo u r ils
pussent se ren con trer. E lle réserve le fils d ’ A lm o n t à un bras
plus fam eu x, car rarem ent u n hom m e évite sa destinée. T o u t à
coup R enaud porte ses pas vers ce lieu, p our que la m ort de ce
jeune héros soit assurée : R en au d paraît, et c’est la fortun e qui
le g u id e , afin q u ’il ait la glo ire de tu er D ardin el.
LIX.
Mais c’est assez parler pour cette fois des com b ats
m ém orables de l’ O cc id e n t; il est tem ps que je retourne à G r if­
fon , que j ’ai laissé tout brillant de colère et de co u rro u x , et q u i,
dans ce m o m en t, faisait fuir plus que ja m a is u ne populace
épouvantée. L e roi N oradin , attiré par le tu m u lte, était accouru
à la tête de plus de m ille hom m es bien arm és.
LX. C e m onarque, voyan t fu ir to u t son peuple, v in t en bon
ordre avec toute sa troupe à la porte de la v ille, et la fit ou vrir.
Cependant G riffo n a ya n t chassé loin de lui cette lâche et im ­
portune p o p u la ce , avait une seconde fois rem is su r son dos,

pour se d é fe n d re , la cuirasse de M a r ta n , to u t ignom inieuse
qu’ elle fût.
L X I . E t près d’ un tem ple qui avait de bonnes et de fortes
m u railles, et qui était environn é d ’un large fo ssé , l e fils d 'O li­
vier s’était em paré de l’ entrée d ’ un pont qui le garantissait
d ’être entou ré : o r, voici q u e , crian t et m en açan t, une grosse
troupe de gen s de gu erre sort tout à cou p de la ville. Ce c o u ra ­
geux G rillo n se tient ferm e d a n s son p o s te , et leur m ontre par
so n a ir q u 'il les crain t peu.
L X I I . D ès q u ’ il vit qu e cette trou p e s’a pp rochait, il alla à sa
rencontre au m ilieu de l’esplanade. Q uand il avait fait de ces
gu erriers une horrible boucherie (car il frapp ait to u jo u rs de son
épée avec ses deux m ains), il se retirait vers le petit p o n t; et là ,
il n’y tenait pas long-tem ps ses ennem is en suspens : il faisait
de n ouvelles s o r tie s , fon dait su r ses a d v e rsa ire s, et toujours il
laissait de terribles m arques de valeur.
L X I I I . E n frap p an t et d ’estoc et de ta ille , il renverse et
cavaliers et fantassins. T o u t le peuple a ch arné con tre lui rend
le com b at plus opin iâtre. G riffo n crain t à la fin de succom ber,

�tant grossit cette m er qui le presse et l’en toure. D éjà il est blessé
à l'ép au le et à la cuisse gau ch es, et déjà il com m en ce à perdre
haleine.
LXIV. M ais la v e r tu , qui vien t souvent au secours de ceux
qu i l’ aim ent, lu i fit trou ver grâce auprès de N oradin. Ce prince,
accou ru précipitam m ent à ce tu m u lte , voyan t déjà tan t de
m orts de tous cô té s, apercevant des blessures qui p a r a is s a ie n t
a vo ir été faites de la m ain d ’ H ector m êm e, ne peut d o u ter qu ’ il
n’ a it traité in dign em en t et in sulté un excellen t chevalier.
LX V . E t quan d il fu t plus près, et qu ’ il vit en face celui qui
a m assacré son peuple, cet horrible rem p art de m orts qu ’ il s ’ e s t
élevé d evan t l u i, les eaux du fossé to u t ensan glan tées, il c r u t
voir H orace m ê m e , su r le pont d u T ib r e , a rrêtan t seul toute
l’arm ée des T osca n s ; et au tan t pour son hon neu r que par l’ in­
térêt qu ’ il y p ren d , il lit re tirer ses soldats, et n’ eut pas de peine
à s’en faire obéir.
L X V I . E t élevant alors sa m ain nue et d é sarm ée , ancien
sign e con sacré de trêve et de p a ix , il d it à G riffo n : Je ne puis
m’ em pêcher d’avo u er mes to rts , et d ’ en exprim er tous mes
regrets : un m anque de réflex io n , et les in stigation s d ’a u tr u i,
m ’on t fait tom ber dans la plus gran d e erreu r. L e traitem ent que
j e cro y a is faire au plus lâche des h o m m es, je l’ ai fait au plus
vaillan t.
L X V I I . E t quoique la glo ire don t tu viens de te cou vrir égale
et m ême surpasse ( à parler vrai ) l’ in jure et l’a ffro n t que tu as
a u jo u rd 'h u i reçus par notre ig n o r a n c e , cependant je veux te
don ner la plus prom pte et la plus gran de satisfaction qui puisse
dépendre de m on pou voir et de mes m oyens, pourvu que je
puisse m ’acqu itter avec toi, soit avec de l’ or, soit en te donnant
des villes et des château x.
L X V I I I . D em ande-m oi la m oitié de mon ro y a u m e , et j e te
prom ets de t’en m ettre en possession. T on extrêm e v aleu r ne te
rend pas seulem en t dign e de ce que je t’o ffre , m ais elle m’ oblige
à t’o ffrir m on am itié. Je te con jure de me d o n n er ta main
com m e un gage de ta foi et d ’ une éternelle allian ce. A ces mois,
il descend de c h e v a l, et s’avance vers G riffo n en lui présentant
la m ain droite.
L X I X . G r iff o n , touché de la cord ialité du ro i, qui lui t e n d
les bras, quitte à l’ instant son épée, dépose so n ressentim ent, et

�court em brasser les genoux de N oradin . C e p rin c e , voyan t qu e
ce gu errier répand son san g par deux blessures, fait ven ir dans
le m om ent des m édecins ; ensuite il le fa it porter com m odé­
m ent à la v ille , et le loge dans son palais.
LXX.

L e fils d ’O livier y dem eura plusieurs jo u rs avan t que

d ’ être en état de se c o u v rir de scs arm es. Laissons-le à D am as,
et retournon s en P alestine jo in d re A q u ila n t, son frè re , et le
prince A stolp h e : ces deux ch eva liers, depu is que G riffon avait
quitté les lieux sain ts, l’avaien t ch erch é d u ra n t plusieurs jo u rs
dans Jérusalem et dans tous les lieux des environs.
LXXI.

Ni l’ un ni l’autre n 'eu ren t le don de deviner ce q u ’ il

pouvait être devenu ; m ais ce pèlerin g r e c , en discouran t avec
eux de chose et d ’a u t r e , leur en don na des n ouvelles, en leur
apprenant qu ’O rigille était partie de Con stan tinople pour se
rendre à A n tio c h e , b rû lan t d ’ une flam m e nouvelle et subite
pour un je u n e hom m e qui était de cette ville.
L X X I I . A q u ila n t dem anda au pèlerin s’ il n’en avait point
donné avis à G r iff o n , et qu an d l’autre l’eut assuré qu ’ il l'en
avait averti, il n’eu t plus de doute su r le d ép art de son frè re , et
su r les m otifs qui l’y avaien t déterm iné : il lui parut c la ir qu’ il

était allé ch erch er O rigille dans A n tio c h e , dans l’intention de
l’arrach er des m ains de son r i v a l, et d ’en tirer une vengeance
éclatante et m ém orable.
L X X I I I . A q u ila n t ne put so u ffrir que son frère fût allé seul
et sans lui à cette entreprise. Il prend ses arm es pour le suivre ;
m ais a u p a ra v a n t, il prie A stolph e de d ifférer son retour en
France ju s q u ’à ce que lui-m êm e fût revenu d ’ A n tio c h e ; et
descen dan t aussitôt ju s q u ’à Z a ff a , il s 'y e m b a rq u e , la voie de
la m er lui paraissant la plus prom pte et la plus sûre.
LXXIV.

U n gran d ven t de S ir o c , qui régn a it alors sur la

m er, lui fu t si favorable, qu e le jo u r su ivan t il décou vrit la terre
de S u r, et bientôt après S a p h et; ensuite il dépassa B eryte et
Z y b e le t, e t , laissan t l’ île de C hyp re à g a u c h e , il cin gla vers la
Syrie et le go lfe d ’A jazzo.
L X X V . L e pilote ensuite faisan t v o ile , et to urn an t droit à
l’e st, attendit l’ in stan t de prendre port dans l'em b ou ch ure de
l’O ron te. A q u ila n t, faisant aussitôt je te r le pont, sortit du vais­
seau tout a rm é , et m onté su r un bon destrier ; alors il m archa

�tou jo u rs le lo n g du fleu v e , en rem on tan t ju sq u ’ à ce qu ’ il fût
arrivé à An t ioche.
L X X V I . II s'in form a dans la route de ce M a r ta n , et il

ap p rit

q u ’ il était parti avec O r ig ille p our D am as, où devait se faire un
g ran d tournoi par ordre du roi de S yrie. A q u ila n t, ne doutant
p oin t que son frère ne les e û t su ivis, est tellem ent enflam m é du
désir de les rejoindre, q u ’ il part le même jo u r pour A n tio che, ne
voulan t plus se confier à la m er.
L X X V I I . Il prit son chem in par la L y d ie et L a risse , et laissa
derrière lui la gran d e e t riche ville d ’ A lep. L ’É tern el, pour don ­
ner la preuve q u ’ il sait récom penser la vertu et pu n ir le v ice ,
perm it q u 'A q u ila n t re n co n trâ t, à u ne lieue de M a m u g a , le
lâche M artan. Ce traître faisait porter devan t l u i , d an s le plus
gran d a p p a re il, le prix du tournoi.
L X X V I I I . A q u ila n t, à la prem ière vue, trom pé par ces arm es
et ces livrées plus blanches que la neige qu i n’est point fo u lé e ,
prit ce vil M artan pour son frè re , et poussant déjà cette excla ­
m ation qui exprim e la j o i e , l’ a p p e la ; m ais dès qu ’ il fu t plus
près, et qu ’ il eut reconnu son e rreu r, il changea bientôt de ton
et de visage.
L X X I X . Il craig n it alors que G riffo n n’ eût été tué par ce
M artan , secondé par les artifices d ’ O rigill e , qui était avec lui.
Dis-m oi, lui cria-t-il, toi qui dois être un larron et un tra ître ,
à en ju g e r par ton a ir, où as-tu pris ces a rm e s ? p ourquoi es-tu
su r le bon c h e va l de m on f r è r e ? R éponds-m o i p ro m p te m e n t :
mon frère est-il m ort ? est-il en vie ? com m ent as-tu pu lui ravir
et ses arm es et son c o u rsie r ?
LXXX.

D ès qu’ O rigille en ten d it cette voix co u rro u cée, elle

tourna la brid e de son palefroi pour s’e n fu ir ; m ais A q u ila n t,
qui m on tait un cou rsier plus rap ide que le s i e n , la lit rester
m algré elle. M artan , aux m enaces terribles et inattendues
d 'A q u il a n t, d ev in t p â le , et trem bla com m e la feu ille au vent :
il ne savait que faire ni que répondre.
LXXXI.

A q u ila n t ne cesse de c rie r, de fu lm in er, et lui p orte

la pointe de son épée au visage. Il j u r e , en le m e n açan t, qu ’ il
lui brisera la tête, et à O rigille a u ssi, s ’il ne décou vre clairem ent
toute l'h istoire. M a rta n , pris au d é p o u rv u , pense quelques
instants, et so n ge en lu i-m êm e com m en t il pourra pallier son
c r im e ; enfin il répond ainsi :

�L X X X I I . S a c h e z , seigneur, que cette demoiselle est ma
sœ ur : issue d'un e bonne et vertueuse fam ill e, elle est cepen­
dant avilie par la vie d ésh onnête q u ’elle a menée avec G riffon ;
et com m e une telle infamie m’ était insu pporta ble , et que je n e
pouvais l'a rracher par force des ma ins d ’ un si vaillant h o m m e,
j ’ai form é le projet de l’enlever par la finesse et l’ artifice.
LXXXIII. J’ai pris la résolution avec ma sœ ur, qui avait le
dessein de vivre d o rén avan t avec plus de ré g u lar ité , de partir
sans rien d ir e , pendant que G rif fon s’abandon n ait au s o m ­
meil : c’est ce q u ’elle a fait ; et afin que ce chevalier ne p û t
nou s poursuivre et traverser notre e n t r e p r i s e , nous l’avons
laissé à p i e d , et sans armes ; et nou s sommes venus ici dans
l’état où vous nous voyez.
LXXXIV. Ce poltron eût pu se vanter d’ê tre l’hom m e du
monde le plus fin , si A qu ilan t eût ajouté foi à scs discours.
T o u t ce qu 'il venait de dire de l’ enlèvement des armes et du
coursier n’ aura it pu tour ner contre lui ; mais, en voulant trop
s’excus er, il aggra va son crime du plus coupable m ensonge.
T oute sa défense était b o n n e , sa u f de dire que cette demoi­
selle était sa sœ ur.
LXXXV. A qu ilan t avait appris dans A n tioche, de nom bre de
personnes, que cette fem me était sa maîtresse: Double traître,
lui crie-t-il, en flammé de c olè re , tu eu as menti ! Et dans l’in­
stant il lui do nne un si furieux coup de poing sur la figure , q u ’ il
lui casse deux dents ; et sans vouloir l’ écouter davanta ge , il lui
lie les mains derrière le dos avec une fort e corde.
LXXXVI. Il traite de mêm e Origille , m a lg r é tout ce q u ’elle
entreprend de dire pour sa justification : ensuite il les traîne
tous deux par les villes et les villages, ju s q u ’à ce qu'il soit arrivé
à D am as ; et il les aurait ainsi menés m i lle et mille lieues en
leur faisant souffrir mille a ffro nts et mille tourments j u s ­
qu ’ à ce qu ’ il eût trouvé son fr è r e , et il les eût livrés à sa dis ­
crétion.
L X X X V I I . Aquilan t emmena avec lui leurs écu yers et leur
ba gage, et arriva enfin à Damas. Il trouva que le nom de G rif ­
fon et sa valeur retentissaient da ns toute la v ille ; petits et
grands savaient déjà que c'était lui qui avait remporté le prix
du tournoi, et que son indigne com p a gn on , par une lâche tr a ­
hison , lui en avait dérobé la gloire.

�LX XXVIII.

T o u t le peuple recon n ut d ’abord ce lâche Mar­

tan : on se le m on trait au doigt les uns aux autres : N ’est-ce pas
là, disait-on, n’est-ce pas là ce ribaud qui tira hon neur des hauts
faits d 'au tru i ? qui couvre de son in fam ie et de sa lâcheté son
brave com pagn on ? n’ est-ce pas là c e tte fem m e in grate qui a
trah i un ga lan t hom m e pour favoriser un coqu in ?
LXXXIX.

D’autres disaien t : A h ! que cet in d ign e cou p le est

bien assorti ; vraim en t tous deux sont de la m ême race et du
m êm e n atu rel. Celui-ci les m audissait ; celu i-là ju r a it derrière
eux ; on criait qu ’ il fallait les pendre, les brûler, les écarteler,
les m ettre en pièces. U n e foule im m ense se p re sse , se heurte
p ou r les v o ir ; elle les précède de rue en ru e, de place en place.
L a nouvelle en vint au roi, et elle parut lui faire plus de plaisir
que celle de la con quête d ’ un royaum e.
XC.

San s atten dre ses g a r d e s , ses é c u y e r s , il sort su r-le-

cham p de son p a la is , dans l’état où il se tr o u v e , et vole à la
ren con tre d ’ A qu ilan t qu i ven ait de ven ger son frère : il lui
fait un accueil h o n o ra b le , l’ in vite à ven ir loger avec lui dans
son p a la is , et de son consentem ent il fait en ferm er les deux
prisonniers au fond d 'u n e tour.
XCI. Ils a llèren t ensem ble à l’appartem ent de G riffo n qui
n’ était pas sorti de son lit depuis ses blessures. Ce gu errier
ro u g it en voyan t son frère, ne d o u tan t pas qu ’ il ne fû t inform é
de son a ve n tu re; et lorsque A q u ila n t l'en eut un peu p laisanté,
il fu t question de la ju ste punition des deu x coupables qui
étaient tom bés entre leurs m ains.
X C I I . N o ra d in , A qu ilan t voulaient égalem ent qu 'on les
traitât avec la dern ière rig u e u r : m ais G riffo n (q u i n’ose in te r­
céd er pour O rigille seu le) dem ande g râce pour tous deu x. Il
exposa ses raisons avec beaucoup d ’art ; on les com b attit ; e n fin
il fu t résolu que M artan serait livré au bourreau pour être fu s­
tig é, et qu ’on lui ferait grâce de la vie.
X C I I I . E t dès le m atin du jo u r su iv an t, il fu t lié , m ais non
avec des fleurs et des roses : il fu t prom ené et fouetté dans toute
la ville. P o u r O r ig ille , on la retin t en prison ju s q u 'à l’ arrivée
de la belle L u c in e , en rem ettant à la discrétion de cette sage
princesse la m anière plus ou m oins sévère don t elle serait punie.
A q u ila n t resta bien fêté dans cette co u r, ju s q u ’ à ce que son
frère fût en état de porter les arm es.

�XCIV.

C epen dan t N o ra d in , q u 'u n e si gran de erreur avait

rendu sage et m odéré, plein de regret, de d o u leu r, d’ avoir fait
inju re à un g u e rrie r digne de tan t d’ hon neur et de g lo ir e ,
montrait le plus gran d désir de la réparer, et il rê v a it jo u r et
nuit aux m oyens de lui don ner une réparation satisfaisan te.
XCV. P o u r cet e ff e t , il ré s o lu t, en présence du peuple et
dans cette m êm e ville, tém oin d ’ une si gran d e in jure, de resti­
tuer à ce ch evalier, avec les hon neu rs que pou vait lui rendre
un grand r o i; il ré s o lu t, d is -je , de lu i restituer le prix q u ’ un
fourbe lui avait dérobé par u n e si gran de trah iso n ; et pour cela
il fit publier que, dans un m ois, il y aurait à D am as un nouveau
tournoi.
XCVI.

L es appareils euren t toute la m agnificence d’ une

pom pe royale. L a R enom m ée d ’ un vol léger en ré p a n d it la nou­
velle dans toute la S y r ie , dans la P h é n ic ie , et vint ju s q u ’en
Palestine : si bien q u ’ A stolphe, en étant in form é, se prom it avec
le vice-roi qu e cette jo û te n’aurait pas lieu sans eux.
X C V II. L ’ histoire ne parle de Sansonnet que com m e d’ un
gu errier très-brave et très-d istin gu é. R o lan d l’avait baptisé de
sa prop re m a in , et C h a rle m a g n e , ainsi que nous l’avons d it ,
lui avait donné le go uvern em en t de la Palestine. L u i et Astolphe
firent préparer leurs équipages pour se ren dre à D am as où d e ­
vait se faire ce fam eu x to urn o i don t le b ru it rem plissait toutes
les oreilles.
XCV III. Tout en ch em in an t lentem ent et à petites jo u rn é es,
pour arriver frais et en bon état à D am as le jo u r de la jo û te , ils
re n co n trèren t, dans un en d ro it où deux chem in s se c ro isaie n t,
une personne qu’ à ses vêtem ents et à son air m artial ils prirent
pour un gu errier, et cepen dant c'était u ne fille , m ais une fille
d ’ un courage incom parable.
X C I X . C ette je u n e gu errière se nom m ait M arphise. E lle était
si valeureuse, que plusieurs fois, l’épée à la m ain, elle fit sentir
ses cou p s à R oland m êm e, et au seign eur de M ontauban : elle
m archait arm ée nuit et j o u r , cherchan t par m onts et par vaux
des ch evaliers erran ts p our se battre et pour s’ illu strer.
C . Q uand elle vit A s to lp h e et Sansonnet qui s’approchaient
d’e lle , arm és de toutes p iè ce s, à leur a ir , ils lui parurent des
guerriers d ’ im p o rtan ce, car tous deux étaient gran d s et v ig o u ­

reux. M arp h ise, pressée sans cesse par le désir de se sig n a le r,

�avait déjà m is so n cheval en m ouvem ent pour les a ller défie r,
lo rs q u e , les considérant de plus p rè s , elle recon n ut le duc
A stolph e.
C I.

E lle se ressouvint de toutes les politesses de ce cheva­

l ie r , lorsqu’elle était avec lu i au C athai. E lle l’appela par son
n om , ôta ses gantelets, et leva n t la visière de son casque, quoi­
qu ’elle n’eût pas sa pareille au m onde en fie rté , elle c o u r u t à
lu i, et l'em brassa avec de gran d s tran sports de jo ie , L e p a l a d i n ,
de son c ô té , tém oigna les respects les plus affectu eu x à cette
incom parable gu e rriè re .
C II. Ils se dem andèrent réciproquem en t quel était le but de
leur voyage : dès qu ’ Astolphe (qui parla le premier) lui eut dit
q u ’ il allait à D am as, où le roi de S yrie in vitait à se trouver tous
les gu erriers qu i voulaient sign aler leur valeu r, M arphise, tou­
jo u rs prête à faire de nouveaux exploits : Je v eu x , leur dit-elle,
vous accom pagn er à cette fête.
C II I . A stolp h e et Sau so n n et fu ren t très-flattés d ’avoir avec
eux un pareil com p agn on d ’ arm es : ils a rriv èren t à D am as la
veille du to u r n o i, et se logèrent dan s un des fau b ou rg s de la
ville. Ils s’y reposèrent ju s q u 'a u m om ent où l’ A u ro re sort du
lit de son vieil é p o u x , qui lu i fu t jad is si c h e r , et ils y f u r e n t
plus à leu r aise que dans le palais de N oradin.
CIV. L o rsqu e le soleil levant eut répandu ses ra yon s bril­
lants et féconds su r la terre, la belle M arphise et les deux cheva­
liers s’arm èren t

et ayan t envoyé plusieurs de leurs écu y ers à

la ville , ils leur ra p p o rtè re n t, q u an d il en fu t tem p s, que déjà
N oradin s’était rendu su r la place choisie pour ce to u r n o i, et
qu ’ il était tout prêt à voir briser des lances.
CV. Sur-le-ch am p ils partent pour la c ité ; en traversan t la
gran de r u e , ils se ren den t su r la p la ce , où les chevaliers les
p lu s d istin gu és , ran gés à droite et à g a u c h e , n’ atten dent que
le sign al du prince. Le prix destiné en ce jo u r au v ain q u eu r,
était une épée cou rte et une m asse, l’ une et l'autre r i c h e m e n t
g a r n ie s , et un c h e v a l, dignes présents d ’ un tel prince.
CVI. N oradin ne doutait nullem en t que G riffo n , ayant gagné
le prem ier p rix , ne g ag n â t aussi le s e c o n d , et qu’ il ne rem portât
to u t l'h on n eu r des deux to u rn o is; et pour lui faire présent de
tout ce qui pouvait flatter un si brave g u e rrie r, et ne c r o y a n t
pas d 'ailleurs devoir faire m o in s, il avait jo in t aux autres armes

�dans ce second tournoi l 'é p é e , la masse et un cheval d'u n e
gra nde valeur.
C V I I . L es arm es q u i , dans la jo û te p récéd en te, devaien t
être le prix de la victoire de G riffo n , et que le scélérat de M artan
avait in dign em en t u surpées, en se faisan t passer pour G riffo n ,
étaient attachées en trop h ées sur la place vis-à-vis le prince et
par son o r d r e , avec la riche é p é e , et la m asse était pendue à
l'arçon de la selle du cheval : l'in ten tion de Noradin étant que
le fils d'O livier eût ensem ble les d eu x prix.
C V I I I . T o u tefo is cette

m agnanim e

gu errière qui

ven ait

d’arriver su r la place a ve c A stolphe et S a n so n n e t, empêcha
l’exécution de son dessein. M arphise, apercevant ces arm es, dont
je vien s de vous p a r le r , les reco n n u t sur-le-cham p ; elles lui
avaient autrefois a p p a rte n u , et elle les prisait com m e on prise
une chose rare et excellente ;
CIX. Q uoiqu'elle les eû t laissées sur le chem in , p our n’ê tre
pas em barrassée d an s sa c o u rs e , lorsque, pour rattraper son
excellente é p é e , e lle p ou rsu ivit ce B r u n e l, digne du dern ier
supplice. Je n’ai pas besoin d'en dire davan tage sur cette a ve n ­
tu re, ainsi je m e tais ; il me su ffit de vous dire com m en t M ar­
phise trouva ses arm es en ce lieu.
CX.

V ous saurez encore q u e , dès qu ’elle les eut reconnues

à des m arques c e rta in e s, rien dans le m onde n’ a u ra it pu la
résoudre à s'en passer un seul in stan t; et sans réfléchir aux
m oyens plus ou m oins honnêtes de les r a v o ir , elle s'approche
brusquem ent du p o tea u , étend la m a in , et, sans aucun égard ,
elle les en arrach e.
CXI. M a is , par trop de p récip itatio n , elle n’ en prit que
quelques p iè c e s, et fit tom ber les autres par terre. N o ra d in ,
vivem ent offen sé de cette action , d ’ un seul regard lui déclare
la gu erre; ca r le peuple, ne pouvant so u ffrir cet outrage, s’ arm e
sur-le-cham p de lances et d ’épées, pour le ven ger de cette in s o ­
le n ce ; ne se ressouvenant déjà plus de ce qu ’ il a va it éprouvé
quelques jo u rs a u p a ra v a n t, pour a vo ir cherché noise à un
cheva lier errant.
C X I I . L e je u n e enfan t q u i , d an s la saison n o u v e lle , cou rt
et saute dans les prés ém aillés de fle u r s; la je u n e fille agréable­
ment paré e , qui se m ontre d an s u ne assem blée de danse et de
m u siq u e , éprou ven t m oins de plaisir que n’en ressent cette

�g u e r r iè r e , d ’ un cou rag e in c r o y a b le , au b ru it des arm es et des
c h e v a u x , au m ilieu des lances et des épées qui répandent le
san g et qui do n n en t la m ort.
C X III.

E lle pique son cou rsier, et, la lance baissée, elle fond

avec im pétuosité au m ilieu du p e u p le ; elle perce à l’ un le cou ,
à l'au tre la p oitrin e : elle renverse à d roite et à gauche tout ce
q u 'e lle heurte; puis avec son épée, elle frappe celu i-ci, celui-là :
l’ un dem eure sans tête, l’autre est percé dans les flan cs; ceux-ci
perden t bras et jam b es.
CXIV. L e brave A stolph e et le fort S ansonnet qui s'étaient
au ssi, com m e e lle , arm és de toutes pièces, qu oiqu ’ ils ne f ussent
pas ven us à D am as p ou r co m b attre , cepen dan t en voyan t cette
fière m êlée, abaissèrent in co n tin en t la visière de leurs casques,
et fon d iren t la lance en a rrê t, au travers de cette can aille; puis
avec le tranchant de leurs épées, ils se firent aisém ent un large
chem in.
CXV.

C ependant les ch evaliers é tra n g e r s , qui ne s’ étaient

ren d u s dan s cette ville que pour assister à un to u r n o i, v o y a n t
les arm es em ployées à ce cruel u s a g e , et les je u x auxqu els ils
s'attendaien t rem p lacés par des objets de d o u le u r; i g n o r a n t
aussi la raison du cou rro u x du peuple et l’in jure qu e le roi de
S yrie avait re ç u e , dem euraient in certain s et stupéfaits.
CXVI. L es u n s s'in g érèren t de vou loir favoriser le peu ple ,
et ne tardèrent pas à s’ en repen tir; les autres, à qui les c i t o y e n s
e t les étran gers étaient in d iffé re n ts , préparèrent l e u r dé p a rt;
les plus pru den ts retin ren t la bride de leurs c h e v a u x , v o u l a n t
voir l’ issue de cette aventure. A q u ila n t et G riffo n fu ren t du
nom bre de ceux qui s’ avan cèren t pour p u n ir l’ insolence de
ceux qui a va ien t osé prendre les arm es.
C X V II.

L e s deux frères voyan t N oradin les yeux

a l l u m és

de co lère, et étan t p arfaitem en t in struits du su jet de la q u erelle,
G riffo n su rtou t persuadé que cette in jure ne le re ga rd ait pas
m oins que le r o i, s’ étaient fa it prom ptem ent apporter leurs
lances, et cou raien t, avec la vitesse de la fo u d re , à la v e n g e a n c e .
C X V III.
A sto lp h e , de son c ô té , m onté su r R abican q u ’ il
presse des é p e ro n s, devance tous ses com p agn on s, tenant à
la m ain cette lance d ’or e n ch a n tée, qui abat tout ce qui se pré­
sente à sa terrible rencontre et le laisse étendu su r le sol . C'est
de cette lance q u ’ il frapp e et abat d'abord G riffo n ; ensuite il

�rencontre A q u ila n t, et à peine la lance a-t-elle touché les bords
d e son bouclier, qu ’ elle le je te à la renverse su r le sable.
CXIX.

S an sonn et fa it pareillem en t vid er les arçon s aux plus

brav e s , aux plus ren om m és. T o u t le peuple épouvanté so rt de
la place : le roi est dévoré de rage et de fu reu r : cepen dant
M arphise, voyan t qu e plus rien ne s’oppose à son passage, s’en
retou rn e v icto rie u se , chargée de deux cuirasses et de deux
casques.
CXX. A stolph e et San sonn et ne tard èren t pas à la su iv re , à
retourner avec elle vers la porte de la v ille ( c a r to u t le m onde
leur faisait p la c e ) , e t à ren trer dans leur logis. A q u ila n t et
G riffon désolés d ’avo ir été renversés par u ne seule a tte in te ,
tenaient de honte la tête baissée, et n’ osaient se présenter devan t
le roi.
C X X I . D ès q u 'ils fu re n t rem ontés su r leurs ch evau x, ils suivi­
rent, leurs ennem is en d ilig e n c e ; le ro i, accom pagn é de nom bre
de ses v a s sa u x , tous déterm inés à périr ou à le v e n g e r , su it le
fils d 'O livie r. L a tim ide p opulace leur crie : C o u ra ge ! cou rage !
et reste à u ne certain e d is ta n c e , en atten dant la fin de cette
aventure. G riffo n arrive dans le m om ent où les trois gu erriers
faisaient volte-face, et s’étaient em parés du pont.
C X X II.

A son a rriv é e , soud ain il recon n aît A stolp h e qui

avait la m êm e liv r é e , le m ême c o u r s ie r , les m êm es arm es que
dans ce jo u r où il com battit l’enchan teur H orrile. Il n’ y avait
pas autrem ent pris gard e lorsq u ’ il jo û ta con tre lui su r la place
du tournoi : dans cet in sta n t, il le re c o n n u t, le salua avec
politesse; et le qu estion nan t su r ses co m p a g n o n s,
CX X III. Il s'inform a p ourquoi on avait m arqué si peu
de respect au roi de D a m a s , en je tan t ce troph ée d ’arm es par
terre. L e d u c anglais ap p rit à G riffo n les nom s de ceux qui
étaient avec lui ; et q u an t aux arm es qui avaien t été le sujet de
cette q u e re lle , il ajouta qu ’ il n’ en avait pas une parfaite co n ­
n aissan ce; m ais que S an sonn et et lui ayant a ccom p agn é M ar­
ph ise, ils avaien t cru d evoir em brasser sa querelle.

CXXIV. Pendant qu’Astolphe et G riffon étaient ensemble,
Aquilant accourut, et reconnut sur-le-champ le prince anglais,
à la conversation qu’il tenait avec son frère. Alors son projet
de vengeance fut bientôt anéanti. Nombre des vassaux de Nora­
din survinrent dans le même temps, mais ils n’osèrent s’appro ­

�cher de trop p rè s , e t , les voyant parlementer e n s e m b le , ils
restèrent attentifs à les écouter.
CXXV. Qu elq u ’ un d ’eux aya n t entendu que M arp his e, q ui
passait da ns le monde pou r n’ avoir point son égal en valeur,
était de ce n o m b r e , tourne bride à l’ in stan t, et vient prévenir
Nora din que si, d a n s ce j o u r , il ne veut point entraîner la ruine
de toute sa cou r, il fau t, avant q u ’ elle soit entièrement détruite,
q u ’ il pense à l’arrach er des mains de T y sip ho n e et de la m ort;
la redoutab le Marphise étant véritablement celle qui avait enlevé
l’ arm u re sur la place.
CXX VI. N o r a d i n , enten d an t ce nom si redouté da ns tout
l'O r i e n t , que , même en l’absence de cette guerrière , il faisait
dresser les cheveux a ux plus b r a v e s ; et ne doutant pas que
l’évé nem ent n’arrivât ainsi que son chevalier venait de lui dire
s’ il ne prenait les devants, su r-le-champ il rappelle et fait ranger
près de lui ses t r o u p e s , don t la colère avait fait place à la
terreur.
CXXVII. D e l’ autre part, les deux fils d ’O liv ie r , avec San­
sonnet et le fils d ’Othon , supplièrent Marphise avec tant d ’ in­
stance , qu ’enfin elle mit fin à ces cruels débats. Cette guerrière
s’avançant vers le roi d ’ un air fier: Je ne sais de quel d r o i t ,
lui dit-elle, vous prétendez disposer de ces a r m e s , qui ne vous
appartiennent pas, en faveu r du v ain qu eu r de votre tournoi.
CXXVIII. Ces armes so nt à m o i; j e les laissai un j o u r au
milieu du chemin qu i c onduit en A r m é n i e , pou r suivre à pied
un fripon qui m’avait grièvement offensée. Ma devise peut vous
en servir de preuve; la voilà, si vous la connaissez ; et en disant
ces m o ts , elle lui mo ntre une cou ronne brisée en trois parties,
gravée sur sa cuirasse.
CXXIX. Il est v rai, lui rép on d it N o r a d i n , que ces armes me
furent ap p ortées, il y a peu de j o u r s , par u n marchand armé­
n ie n ; et si vous me les aviez dem an dées, j e vous les aurais
inco ntinent r e m is e s, q u ’elles vous appartinssent ou non : et
quoique j e les eusse déjà données à G riffon , j ’ai si bonne opinion
de l u i , que j e ne puis douter qu ’ il ne m’eût ren du ce p résen t,
pou r me mettre à portée de vous le restituer.
CXXX. Il n’ est pas besoin, pour me persuader, de m’ alléguer
qu ’elles portent votre d ev is e; un seul mot de votre bouche a
mille fois plus de force que tout autre témoignag e ; elles sont à

�v o u s , p u isq u ’elles devaien t être le prix de la vertu la p lu s écla­
tante. R epren ez-les don c; plus de dispute, et que G riffo n reçoive
de m a part u n prix p lu s m agnifique.
CXXXI. G riffon qui se souciait peu de posséder ces arm es,
m ais qui avait gran dem en t à cœ u r de con ten ter le r o i, d it à
N oradin : .le su is assez récompensé, si vou s m ’ assurez que j ’ai
le bon heur de vou s plaire. M arphise dit en elle-m êm e : Il me
sem ble qu ’on m e rend ici tous les honneurs; alors d ’ un a ir gra ­
cieux elle fait elle-m êm e à G riffo n l’o ffre de ces a rm e s, et finit
par les recevoir de lui com m e un présent.
CXX XII. Ils revinren t ensuite dans la v ille, étan t tous d’ une
parfaite in telligen ce. L a fête y recom m en ça, les jou tes se firent,
et San sonn et en rem porta le p rix ; car A stolph e et les deux
frères, et la plus valeureuse d ’eux to u s, M arphise, n’y vou luren t
point faire preuve de leur v a le u r; d é s ira n t, com m e de bons et
dignes co m p a gn o n s, que Sansonnet rem portât le prix de l a
j o û te.
C X X X I I I . A p rès avo ir passé en plaisirs et en fêtes huit à
dix jo u rs chez N oradin , le désir de retourner dans la F ra n c e ,
q u ’ils ne vou laien t pas aband on n er si longtem ps , les pressant
vivem ent, ils p riren t con gé du roi; et M arphise, qui désirait faire
ce v o y a g e , les accom pagna : cette gu errière avait envie depuis
longtem ps d ’éprou ver sa valeur con tre les palad ins de F ran ce.
CXXXIV. E lle vou lait s’assurer par elle-m êm e s’ ils étaient
effectivem ent dignes de leur réputation. S an so n n et com m it un
autre en sa p lace pour com m an der dans la P alestine. Ces cinq
gu erriers, qui n 'avaien t que peu de pareils dans l’ u nivers, s’ étan t
ré u n is , et en ayan t obtenu la perm ission du r o i, se ren diren t à
T r ip o li, et su r les bords de la m er qui en est voisine,
CXXXV. E t ayant trou vé au port u n vaisseau que l’on char­
geait p our l’O c c id e n t, ils firent m arché pour eux et leurs ch e­
v au x , avec u n vieux patron qu i était de L im a . L e beau te m p s,
qui régn ait de toutes parts dans l’ a i r , leur prom ettait p endan t
plusieurs jo u rs une heureuse navigation Ils q u ittèren t le rivage
par un ciel serein , et avec un bon ven t dans toutes leurs voiles.
CXXXVI. L e prem ier port où ils abordèren t fut l 'île consa­
crée à la m ère des a m o u rs; l'air y est si pernicieux , que nonseulem en t il n u it aux h o m m es, don t il abrège la v ie , m ais il
ron ge m ême le fer. Cette m align ité vien t d ’ un m arais voisin ; et

�certes la n ature ne devait pas traiter si mal F a m agouste, en la
plaçant si près de l’a ir in fect de C o n sta n c e, lorsqu’elle s’est
m ontrée si favorable à tous les autres can tons de l’ île de Chypre.
CXXXVII.

L a puanteur qui s’exh alait de ce m arais, ne permit

pas aux navigateurs d ’y faire u n lo n g séjour. L e nocher a lo r s ,
d ép lo yan t toutes ses v o ile s , cotoya l’ île à m ain d r o ite , par un
ven t d ’e st, et arriva à P a p h o s; où, a ya n t posé des éch elles, tous
descendirent su r ce riv ag e délicieu x : les uns p our raison de
leur co m m erce , les autres pour v o ir u ne île , où tout respire
l ’am our et la volupté.
CXXXVIII. L e terrain s’ élève en pente très-d o u ce , ju s q u ’ à
six ou sept m illes dep u is les bords de la m er ju s q u ’à la colline.
L e s m y r te s, les o ra n g e rs , les c èd re s, les la u rie r s , et m ille
autres arbres o d o rifé ra n ts, s’élèven t su r ce coteau d élicieu x.
L e s e r p o le t, le t h y m , les r o se s, les l i s , le s a fra n , exh alen t des
parfu m s si su a v e s, q u ’ ils se fon t sen tir en m e r , portés par les
vents qui so u illen t d u côté de l’ île.
CXXXIX. U n ruisseau a b o n d a n t, qu i ja illit d’ une claire
fo n ta in e , serpente su r ce terrain . On p eut dire que ce ch ar­
m ant , ce délicieu x séjour est bien celui de la belle V én us :
toutes les fem m e s, toutes les filles y sont plus agréables qu ’en
aucun lieu du m onde, et la déesse les inspire si bien , que, je u n es
et v ieilles, toutes brûlent d’ am ou r ju s q u ’à leur dernière heure.
C X L . On répéta dans ce lieu aux v oyag eu rs l’ aventure de la
belle L u c in e et de l’o g r e , qu ’ ils avaient déjà apprise en S y r ie ,
et com m ent cette princesse faisait de gran d s p réparatifs à N ico­
s ie , pour rejoindre son m ari. L e patron a ya n t fini ses a ffa ire s,
et voyan t que le ven t était favorable pour ach ever son v o y a g e,
lève l'an cre, d irige sa proue vers l’occident, et déploie toutes ses
voiles.
C X L I . L e vaisseau présente son flanc gauche au vent de
m istral, et vogue dans la haute m er; cepen dant un ven t d ’ouest,
qui avait été fo rt doux dans le co m m en cem en t, et tan t que le
soleil é ta it resté su r l’ h orizon , devint violent vers le soir. B ientôt
les vagues de la m er s’ élèvent d ’ une m anière terrible, et au bruit
de tan t de ton nerres, et à la vue de tan t d ’éclairs, o n d irait que
le ciel éclate et s’ em brase de toutes parts.
C X L I I . L es nuages étendent un voile épais qui dérobe le
soleil et les étoiles. L a m er m u git sous les pieds des voyageu rs,

�le ciel gron d e sur leur tête ; le ven t et la tem pête m enacent de
tous côtés. U n e p lu ie, u n e grêle te rrib le , ne do n n en t aucun
relâch e à ces m a lh e u re u x , et l’ obscurité cro ît à ch aqu e in stan t
sur les ondes irritées et m enaçantes.
C X L III. L e s m atelots em ploien t to u t ce qu ’ils on t de con ­
naissance et de pratique dans leur art. L ’ un , par des coups de
sifflet a ig u s , ordonn e a u x autres ce qu ’ ils doiven t faire ; celuici tient les ancres toutes prêtes en cas de nécessité. Q uelquesu n s ten den t les câbles, d ’autres calen t les voiles ; les uns affer­
m issent le m â t, ceux-là son gent au gouvern ail ; d ’autres enfin
s’occup en t du soin de débarrasser le pont.
C X L I V . C e tem ps affreu x grossit toute la n u it, qui fu t plus
ob scu re, plus noire que les enfers. L e pilote s’efforce de gagn er
la haute m er, dans l’ opinion que les vagues y seront m oins fortes
et m oins à craindre ; il oppose toujours sa proue à l’ im pétuosité
des vogues et de la tem pête, espérant qu ’elle p ourra cesser vers
la pointe du jo u r, ou que sa violence se ralen tira.
CXLV. M ais elle ne cesse ni ne s’ ap aise; l’orage redouble
pendant le jo u r, si toutefois on peut appeler jo u r un tem ps que
les heures seules in d iq u e n t, m ais que la lum ière ne rend pas
sensible. A lo rs le p a tro n , avec m oins d ’espérance et plus de
c ra in te , s’abandon n e tristem ent à la m erci du v en t, tourne la
poupe aux ondes, et vogue avec les plus petites voiles.
C X L V I . T an d is que la fortun e tourm ente ces v oyag eu rs sur
la m er, elle ne laisse point en repos ceux qui sont su r le co n ti­
nent. L a F ra n ce est le théâtre d’ un horrible carn age. L es S arra ­
sins, les A n gla is aux m ains s’ entr’égorgen t : c’ est là que R en au d
attaqu e, ou vre, m et en déroute les escadrons ennem is, et ren ­
verse leurs enseign es. J’ai déjà d it com m en t il a va it poussé son
coursier B ayard con tre le brave D ardin el.
C X L V I I . R enaud aperçoit l’écu écartelé de b la n c et de ro u g e,
d on t le fi l s d ’ A lm o n t était tout fier. Il le ju g e a d’ abord plein de
hardiesse et de cou rage, d’ oser porter des arm es pareilles à celles
du com te d ’ A n gers. Il s’ approche de plus près, et se confirm e
dans son ju g em en t, le voyan t entou ré de m ontagnes de m orts.
A rrach o n s, arrach on s, s’écrie-t-il, cette dangereuse plante, avant
qu’ elle soit dans toute sa force.
C X L V I II . P artou t où le paladin p o rte s e s pas, chacun se ran ge,
et un libre passage s’ ouvre devant lu i. Chrétiens et Sarrasin s se

�retiren t éga lem en t, tant on redoute sa form idable épée. R en au d,
qui n’en veu t qu ’ au m alheu reux D ardin el, n églige de poursuivre
les a u tres : Jeune h o m m e , lui c r ie -t-il, celu i-là t’a laissé un
lourd héritage qui t’ a donné ce b o u clier !
CXLIX.

Je viens vers toi pour ép ro u v er, si tu veux m’ attendre,

com m ent tu défen dras ces qu artiers rouges et blancs. Si tu ne
peux les gard er con tre m o i, tu pourras encore m oins les dé­
fendre con tre R o lan d . T u vas voir clairem en t, répond D ard in e l,
qu e, si je porte cet écu , je sais encore m ieux le défendre ; et que
ces a rm e s , que je tiens de mon p è re , m ’apporteront plus de
g lo ire que de d an gers.
CL. Q uoique je sois je u n e , ne crois pas me faire céder, ni
que je t'aban do n n e ces a rm e s ; tu ne les a u ras q u ’en m’ a rra ­
ch an t la v ie ; m ais j ’ espère que le ciel en ordonn era autrem en t.
Quoi q u ’ il en arrive, on ne p ou rra jam ais m ’accuser d ’avoir rien
fa it d ’ in d ign e de ma ra ce . E n p arlan t ain si, il fond l’épée à la
m ain su r le chevalier de M ontauban.
CL I.
U n e sueur froide glaça to ut le san g des S arrasin s dans
leurs veines, lorsqu’ ils viren t R en au d se précipiter sur ce je u n e
prin ce avec la m êm e fu rie qu ’ un lion fond dans une prairie
su r un je u n e ta u r e a u , qui n’a pas encore ressenti les atteintes
de l’ am ou r. L e S arrasin fu t le prem ier qui fr a p p a , m ais son
cou p re jaillit sans effet su r le casque de M am brin .
C L I I . R en au d so u rit et lui dit : Je veux te faire connaître si
m ieux que toi je sais trou ver le san g. A ces m ots il pique son
co u rsier, lui ren d la b rid e , et frappe avec tant de v io le n c e , de
la pointe de son é p ée , appuyée su r la poitrine du je u n e g u e r­
rier, que le glaive sort san glant derrière son dos. L ’âm e du
prince sort avec son san g par une large plaie, et son corps froid
et pâle tom be su r la poussière.
C L III. D e m ême qu’ u ne jeu n e et b rillan te fle u r qu ’ a m ois­
sonnée en passan t le cou tre de la ch a rru e , la n g u it et meurt ; d e
m ême q u ’on voit dans un ja rd in un pavot pencher sa tê te ,
chargée d ’ une pluie trop a b o n d a n te ; ainsi D a r d in e l, le visage
to u t couvert de la pâleur de la m o r t, perd la v ie , et avec lui
exp iren t le cou rage et la v aleu r de ses soldats.
CLIV. A in si que des eaux p a isib les, lo rsq u 'elles sont rete­
n ues par des digues que l’ art a c o n stru ites, tom bent si ce sou ­
tien vient à leur m an quer, et se répandent avec un grand bruit;

�de m ême les A fr ic a in s , qui n’ osaient se d isp erser, lo rsq u 'ils
étaient reten us par la valeur de D ardin el, fu ien t de côté et
d’autre, lorsqu’ ils l’ on t vu to m b er m ort de son cheval.
C L V . T ou s ceux qui veulent fu ir, R en au d les laisse fu ir ; il
n ’attaque qu e ceux qui osent résister. T o u t tom be où passe
A rio d a n t, lui q u i, dans cette jo u rn é e , su it de si près les traces
de R e naud. L éo n el terrasse les uns , Zerbin terrasse les a u tres;
chacun veu t faire ses p re u v e s, et b rillam m e n t ; C h a rlem a gn e
fait son d e v o ir, O livier fait le sien ; e t aussi T u rp in , G u id o n ,
Salom on et O ger.
C L V I . L es M aures cou ru ren t risque c e jo u r-là de périr to u s;
m ais le sage roi M arsile fa it son ner la retraite, et se retire avec
le reste des troupes qui son t à sa disp osition. Il lui paraît que
le parti le plus sage est de se retirer avec p e rte , plutôt qu e de
to u t sa c rifier ; et en e ffe t, il vaut m ieux faire retraite et sau ver
une partie des tro u p e s, que de s’ exposer à tout voir périr en
s’ obstinan t à rester.
C L V I I . Il envoie ses étend ards vers son c a m p , qui était e n ­
touré d ’ un rem p art et d ’ un fossé , avec les rois d ’ A n d a lo u sie ,
de G ren ad e e t de P o rtu ga l, qu’ accom pagn aien t de n om breuses
trou p es ; il envoie aussi vers A gram a n t p our lui dire de se re­
tirer le m ieux qu 'il p ou rra, et q u e, si dans ce jo u r il peut sauver
et sa personne et le cam p , il aura fait une chose très-difficile.
C L V I I I . A g ra m a n t, qui se cro y a it entièrem en t p e rd u , et qui
n’espérait plus de revoir B iserte, A g r a m a n t, qui n’ avait ja m a is
vu la fortun e lui m ontrer un si c ru e l, un si horrible aspect, fu t
très-satisfait que M arsile eût déjà m is une partie de l’arm ée en
sûreté. D ès lors il com m en ça à se retirer, et, en faisant faire
volte-face à ses drap eau x, il lit sonner la retraite.
C L I X . M ais la plus gran de partie de ses troupes en désordre
n’entendent ni l’ ordre, ni la trom pette, ni le son des tam bours.
L e u r terreur, leur lâcheté étaient si g ra n d e s, que nom bre se
n oyèren t dans la Seine. L e roi A gram a n t s’efforce de les rallier,
accom pagné de S o b r in , qui co u rt de tous côtés; les ch efs les
plus v aillan ts tâchent pareillem ent d ’en faire revenir une partie
dan s les retranchem ents.
C L X . T ou tefois ni le r o i, ni S obrin , ni aucun ch ef, ne peu­
vent ni par prières, ni par m enaces, ni par aucun m oyen, réu nir
le tiers des fu ya rd s (lo in qu ’ ils puissent les ram en er to u s) dans

�les lieux où se retiren t leurs enseignes m al su ivies. P o u r un q u i
dem eure, il y en a deux qui sont m orts, ou qui fu ien t; et ce qui
reste est en bien m auvais état. L ’ un est blessé par d errière,
l’autre par devant ; et presque tous tom bent de lassitude.
C L X I . L es Sarrasins fu ren t vivem ent pou rsuivis ju s q u ’ à l’ en­
trée de leurs retranchem ents ; et ces retranchem ents eussent été
p our eux un faible re m p a rt, m algré toutes leurs précautions
( c a r C harles savait bien prendre la fortu n e aux cheveux quand
elle se p résen tait com m od ém en t), si les ténèbres de la nuit ne
fussent venues arrêter ses desseins et réta b lir parto ut le calm e.
C L X I I . Peut-être aussi que l’ Éternel en pressa le reto u r, par
pitié pour l’ou vrage de ses m ains. L e s a n g cou vrait la cam p agn e;
il form ait com m e un large fleuve qu i inondait les chem in s; plus
de qu atre-vin gt m ille com battants furen t dans ce jo u r passés ou
fil de l’épée. Des paysans les d é p o u illè re n t, et des loups sortis
p endant la nuit de leurs cavernes vinren t les dévorer.
C L X I I I . C harles ne se renferm a plus dans la v ille ; il cam pa
au deh ors, à la face des ennem is. Il les assiège dans leurs tentes,
il fait a llu m er qu an tité de feux a u to u r de leur cam p . A gram an t
pense à se d é fen d re; il s’entou re de fossés, de rem parts, de bas­
tions. Il fait une ronde a s s id u e , tien t les sentinelles é ve illé e s, et
ne quitte point ses arm es de toute la n uit.
C L X I V . Les Sarrasins peu sûrs dans l’enceinte de leurs rem ­
parts bloqués ne firent toute la n uit que p leurer, gém ir et se
lam en ter ; et n éanm oins ils ne se liv raien t à ces plaintes que le
plus bas q u ’ il leur était possible. L es uns regrettaien t leurs pa­
rents ou leurs am is q u ’ ils avaient p erd u s; les autres se p la i­
gn aien t de leurs blessures et de leurs souffran ces ; m ais la crainte
du sort qui les m enace est ce qui les afflige le plus.
C L X V . Il y avait parm i les Sarrasin s deu x jeu n es M au re s,
d ’ une naissance o b sc u re , et nés dans la Ptolém aïde : l’exem ple
de leur rare attachem ent m érite de trou ver place dans cette h is­
toire. L ’ un se nom m ait C loridan , et l’ autre M édor : ils avaient
constam m ent été attachés à leur prince D a r d in e l, pendant sa
bonne ou m auvaise fo r t u n e , et ils avaient traversé la m er pour
le suivre en F ran ce.
C L X V I . C lo rid a n , qui avait été chasseur toute sa vie, jo ig n a it
la force à la légèreté. P our M édor, il était dans la nouveauté de
son prin tem p s; ses jo u es étaient encore blanches et fleuries.

�Parm i tous les Sarrasin s engagés dans cette gu erre, aucun n’avait
plus de g râce et de beauté. Ses yeu x étaien t n oirs, sa chevelure
d o rée ; il paraissait un ange du prem ier ra n g .
C L X V I I . T ou s deux étaient su r les rem parts en se n tin e lle ,
avec plusieurs autres S arrasin s, pour gard er le cam p. C ’ était à
cette heure où la n u it, au m ilieu de son cou rs, fixe su r le ciel ses
regards appesantis. M éd o r, dans tous ses d is c o u rs, ne peut
s’em pêcher de rappeler le so uven ir de D ard in e l, et de le plaindre
d’ être sans sépu ltu re au m ilieu de la cam pagn e.
C L X V I I I . Se tourn an t vers son am i : O C loridan ! d it - il, je
ne sau rais t’exprim er la d o u leu r que je ressen s, en pensant que
le corps de m on seign eu r est resté su r la terre, la trop noble
pâture des loups et des corb eau x. En m e rappelan t toutes les
bontés q u ’ il a eues pour m oi, il me sem ble q u e, quan d je sacri­
fierais ma vie pour l’hon neur de son n o m , je ne com penserais
pas, je n’acqu itterais pas encore m es im m enses ob ligations en­
vers lu i.
C L X I X . Je veux chercher son corps su r le cham p de bataille;
je ne veu x pas q u ’ il reste sans sép u ltu re ; et peut-être que le
ciel perm ettra que je tra v erse , sans être aperçu , l’arm ée de
C harles, où tout dort m ain tenan t. T o i, dem eure ici, car s’ il est
écrit dan s le ciel que je doive périr dans cette e n trep rise, tu
pourras la publier ; si la fortu n e s’ oppose à un si noble dessein,
que l'on sach e, au m oins pour ma glo ire , ce que m on cœ u r m ’a
inspiré.
C L X X . C loridan s’étonne qu ’ un si je u n e hom m e m ontre tant
de cou rag e, d ’ am our et de fidélité ; et parce que lui-m êm e l’aim e
ten drem en t, il fait tous ses effo rts pour le d étourner de ce des­
sein, m ais tout fu t inutile : une si gran de do u leu r est sourde à
la p la in te , aux conseils. M édor était résolu de m o u r ir , ou de
don ner la sép u ltu re à son seign eur.
C L X X I . C lo r id a n , voyant qu ’ il n e peut le flé c h ir , que rien
ne peut l’ ém ou voir, lui rép on d it : lit moi a u ssi, je veux partager
cet acte dig n e de louange ; et moi aussi, j ’aim e, je désire une
m ort honorable : quelle chose au m onde pou rrait me réjou ir, ô
m on cher M é d o r ! si je restais sans toi ? M ieux vau t périr les
arm es à la main avec toi, que de m ourir de do u leu r de t’ avoir
perdu !
C L X X I I . D an s cette ré so lu tio n , ils se fo n t re m p lac e r p a r

�d ’autres gard es, et p a rte n t; ils traversen t les fo ssé s, les rem ­
parts , et bientôt se trou ven t au m ilieu des c h ré tie n s , qui ne
sont pas su r la défen sive. L e cam p d o n n a it, et les feux étaient
éteints p artout, car on redoutait peu les Sarrasins. L es soldats,
ivres et étendus au m ilieu des arm es et des b a g a g e s , étaient
p lo n gés dans un profond som m eil.
C L X X I I I . C lo r id an s’ arrête un in sta n t, et d it à son a m i :
Jam ais il ne fau t m an quer l'occasion . Ne dois-je pas massacrer
ces gen s qui on t ôté la vie à notre prince ? E t t o i, afin que per­
sonne ne nous su rp re n n e , écoute, regarde de tous côtés. Je te
prom ets, avec m on é p ée, de te tracer un large chem in au tra­
vers de nos ennem is.
C L X X I V . Il exécute sur-le-cham p ce qu ’il vien t de dire. Il
entre dans la tente où do rm ait le savant A lp h é e , arrivé depuis
un an à la cou r de C harles. A lph ée se van tait d ’être m édecin,
m agicien et astrologue ; m ais que sa science le servit peu dans
cette occasion ! ou plutôt elle le trom pa toujours. Il s’était pré­
d it à lui-m êm e q u ’il m o urrait auprès de sa fem m e dans une
extrêm e vieillesse ;
C L X X V . E t , dans cet in sta n t, l’adroit S arrasin lui a déjà
plongé la pointe de son épée dans la gorge. Il en tua quatre
autres auprès de cet a stro lo g u e, sans leur donner le temps de
p roférer une seule parole. T u rp in ne rapporte pas leurs n om s,
et le tem ps en a dérobé la connaissance. A p rès eux il tua P a li­
do n de M on tcalier, qu i dorm ait sans crain te entre deux cou r­
siers.
C L X X V I . C loridan v ien t ensuite au m alheureux G rillo n , qui
reposait la tête appuyée su r un baril ; il l’avait vidé tout entier,
e t cro y a it jo u ir en paix d ’ un som m eil doux et paisible. L ’auda­
cieu x Sarrasin lui tranche la tê te , et son sang sort avec le vin
par la m ême blessure. Il en avait tant bu qu ’ il n’en pouvait
p l u s ; il rêvait m êm e qu ’ il b u vait e n c o re , lorsque C loridan le
d épêcha.
C L X X V I I . P rès de G rillo n , tom b en t en deux coups u n G rec
et un A llem and ; l’ un se nom m ait A n d ro p o n , et l’autre C on rard .
T ou s deux avaien t passé au frais la plus gran de partie de la
n u it, entre le corn et et les dés. H eureux s’ ils eussent pu con ti­
n uer le jeu ju s q u ’au retour du soleil ; m ais si tous les homm es
étaient prévenus de leu r sort, le destin ne pou rrait rien su r eux.

�C L X X V I I I . C om m e u n lion à je u n dans une étable bien rem ­
plie, n u, a m a ig ri, desséché par une longue abstin en ce, déchire,
égo rge, m et en pièces et dévore le faib le troupeau qui tom be en
son p o u v o ir, de m êm e le cruel Sarrasin é gorge les chrétiens
dans le som m eil ; il en fait un horrible m assacre. M édor ju sq u e
alors n’ a point encore ensanglanté son épée ; il dédaigne de
frapp er une vile m ultitude.
C L X X I X . Il était parven u ju s q u ’ à la tente où le d u c d ’A lb ret
dorm ait entre les bras de sa m aîtresse ; l’ un et l'a u tre se
tenaient si étroitem ent em brassés, que l’a ir m ême n’ eût pu se
faire un passage entre eux. M édor du m êm e cou p leur coupe
net la tète. O l'heureuse m ort ! ô douce destinée ! leurs âm es
s'en volen t u nies, au m oins j ’ aim e à le croire, com m e leurs corps
l’étaient par l’ am our.
C L X X X . Il tua ensuite M alin d e, A rd aliq u e e t son frère, tous
deux fils du com te de F lan d re : C harles les avait faits chevaliers
depu is très-peu de tem ps, et avait ajouté des fleurs de lis à leurs
arm es, après les avoir vus reven ir tous deux du com bat l’épée à
la m a in , et to ut cou verts d u san g des en n e m is, il leur avait
m êm e prom is des terres en F r is e , et leur aurait tenu parole si
M édor n’eût term iné leurs jou rs.
C L X X X I . D éjà leurs glaives m eurtriers étaient près des tentes
que les palad ins avaient fait dresser tout au to u r du pavillon de
C h a r lem agn e, et chacun y faisait la garde à son tour. A lo rs les
deux S arrasin s cessèren t leurs m assacres, et se retirèrent fort à
propos, ju g ea n t bien qu ’ il était im possible q u e , parmi tant de
gu erriers, il ne s’ en trouvât q u elqu 'u n d 'éveillé.
C L X X X I I . Ils au raien t pu se charger d'un ric he b u tin ; m ais,
contents de se retirer eux-m êm es du dan ger, C loridan s’ avance
du côté où le passage lui paraît plus sû r, et M édor le su it de
près : ils parviennent su r le cham p de b a ta ille , où le riche, le
p a u v re , le r o i, le s o ld a t, gisen t égalem ent baignés dans un
fleuve de s a n g , au m ilieu des boucliers, des arcs et des é p ée s;
les hom m es y son t pêle-m êle avec les chevaux.
C L X X X I I I . C et horrible m élange de corps en tassé s, dont
toute la cam pagne d ’alen tour était re m p lie , au rait pu rendre
in utile la recherche fidèle de ces deux am is ju s q u ’à la pointe du
jo u r , si la lu n e , à la prière de M édor, n’eût, à travers une nue

�o b scu re , décou vert son croissan t. M édor, élevant dévotem ent
ses regards vers cet astre de la n u it, s’écrie :
C L X X X I V . O sainte déesse! que nos pères o n t avec raison
appelée T rifo rm e ; toi q u i, dans le ciel, su r la terre,

et

jusque

d an s les en fers, étales toute ta beauté sous des form es d iffé­
re n te s; ô t o i , chasseresse sacrée ! qui dans les forêts poursuis
la trace des bêtes sau vages et des m onstres, fais-m oi recon­
n a ître , au m ilieu de tan t de gu erriers, m on ro i, q u i, pendant
sa vie, im ita tes sain ts exem ples.
C L X X X V . S o it par h a sa rd , soit par l’ effet d ’ une s i grande
fo i, la lu n e, à cette prière, paraît à travers le n uage, aussi belle,
aussi brillan te que lorsqu’ elle se jeta sans voile dans les bras
d ’ E n d ym ion . A sa c la r té , l’on découvre P a ris, les deux cam ps,
la m ontagne et la plaine. L ’ on aperçoit de loin deu x collin es :
M ontm artre à m ain ga u ch e et M ontlhéri à m ain droite.
C L X X X V I . Son éclat brilla m ême plus v if à l’endroit où le fils
d ’ A lm o n t gisait étendu su r la poussière. M édor s’ avance en
p leuran t vers son ch er m aître, qu ’ il a recon n u à ses arm es écar­
telées de blan c et de rouge : il le baigne d’ un torren t de larm es
am ères, qui cou le de ses yeux ; il y m et ta n t de grâce , et ses
plaintes sont si touchan tes, que les ven ts se seraient arrêtés
pour les entendre.
C L X X X V I I . M ais sa voix est si faible qu ’ à peine peut-on
l’en ten d re , non par la crain te qu ’ il a de perdre la v ie , car la
m ort faisait au con traire to ut l’ objet de ses v œ u x , m ais plutôt
par la crainte q u ’ il a qu ’ on ne le d étourne de l’œ uvre pieuse qui
l’ a con d u it en ce lieu. Ils chargèren t su r leurs épaules le corps
du je u n e p rin ce, et partagèrent entre eux un poids qui leur était
si cher.
C L X X X V I I I . Ils m archent en pressant le pas le plus qu ’ ils
peuvent sous ce fardeau aim é ; et déjà le m aître de la lum ière
faisait disparaître les é to iles, et chassait les om bres de la te rre ,
lorsque Zerbin , qu e son extrêm e valeu r sait défendre du som ­
meil quand il est n écessaire, revint dans le cam p à la pointe du
jo u r , après avoir, pendant toute la n u it , donné la chasse aux
M aures.
C L X X X I X . Il avait à sa suite plusieurs cavaliers, qui de loin
ap erçu rent les deux com pagnons ; tous se p ortèren t vers cet

�e n d ro it, ch erchant à faire qu elque p ro ie , quelque butin. M on
cher frère, dit C loridan à M édor, il fau t abandonner ce fard eau ,
et gagn er prom ptem ent au pied : il ne serait pas raisonnable
d’exposer deux hom m es vivants pour sau ver un m ort.
CXC.

Il je tte don c sa c h a r g e , en pensant que M édor eu

ferait a u ta n t; m ais le je u n e M édor, bien plus attaché à son
prin ce, le porta lui seul sur ses épaules. L ’autre fu y a it à toutes
jam b es, croyan t que son am i était à ses côtés ou derrière lu i.
S ’ il se fû t douté qu ’ il le laissât dans l’em barras, il a u ra it so u f­
fert plutôt m ille m orts p our l’en tirer.
CXCI. L es cavaliers de Z e r b in , bien déterm inés à prendre
ou à tu er les deux hom m es, se répand en t dans la cam pagne de
to u s côtés, et s’ em parent de tous les chem ins par où ils pour­
raien t s’échapper. L e u r c h e f , qui n’ est pas très-éloigné d’e u x ,
m ontre plus d ’ard eu r que les autres pour les p o u rs u iv re ; c a r ,
s’étant aperçu de leur effro i, il ne doute plus q u ’ ils ne soient du
nom bre des infidèles.
CXCII. Il y avait en ce te m p s-là , dans ce lie u , u ne forêt
an tiqu e, plantée d ’ arbres to u ffu s et d'épais buissons. Cette forê t,
sem blable à un labyrin th e, était entrecoupée de sentiers étroits,
et l’on n’y ren con trait que des bêtes sauvages. L e s deux S a rra ­
sins se flattent d ’y trou ver un sû r a s ile , à l’ om bre de ses
ram eaux épais. M ais ceux qui pren nen t plaisir à mes chants
pou rron t une autre fois savoir le reste de cette aventure.

�CHANT X I X .
Médor est blessé. — Cloridan tombe sous les coups des soldats écossais. —
Angélique veut guérir Médor. — Progrès de l'amour dans le cœur de cette
princesse. — Les noms d’Angélique cl de Médor sont gravés sur les arbres
d’alentour. — Angélique part avec Médor pour l’Orient. - Marphise,
Astolphe, Aquilant et Griffon, sont jetés sur la côte du pays des femmes
homicides. — Coutume barbare et extraordinaire.— Les guerriers entrent
dans la ville. — On leur propose de se battre ou de se rendre prisonniers.
— Ils acceptent le combat. — Marphise se bat contre les dix chevaliers, et
en tue neuf.

I.

L ’ hom m e heureux que la fortu n e tien t élevé su r le haut

de sa roue ne sait jam ais s’ il est véritablem ent a im é , parce
q u ’ il est entouré de vrais et de faux am is, qui tous lui tém oi­
g n e n t le m ême attachem ent ; m ais vient-il à éprouver quelque
revers, aussitôt la tourbe des flatteurs disparaît : celui-là seul qui
aim e d ’ un cœ u r sincère reste ferm em ent attach é à son m a ître,
et le chérit encore après sa m ort.
I I . A h ! si le cœ u r des hom m es se m on trait à découvert
com m e leur v isa g e , tel qui triom phe à la co u r et opprim e les
autres, et tel qui n’a pas la faveu r de son p rin c e, changeraien t
bientôt de fortune et d’état. L e plus hum ble devien drait le pre­
m ier, et l’ hom m e en place ren trerait dans le néant. M ais reve­
nons à M édor, recon n aissant et fid è le , qui n’ a cessé d’ aim er
son p rin ce, et pendant sa vie et ap rès sa m ort.
I I I . Déjà le m alheureux je u n e hom m e cherchait à se sauver
dan s le plus épais de la forêt ; m ais le pesant fard eau q u ’il p or­
ta it su r ses épaules ren dait vains tous ses efforts. Il ne con naît
point le pays, il s’égare dans les sentiers, et so u ven t va se pré­

�cipiter dans les buissons d’ épines. L ’ a u tr e , don t les épaules ne
son t chargées d ’aucun p o id s , s’est m is en lieu de sûreté loin
de lui.
I V . C loridan est parvenu à un lieu d ’où il n’entend plus le
b ru it ni les pas de ceux qui le p oursuivent ; n ia is , s’ apercevant
que M édor ne le su it p lu s , il lui sem ble qu ’ il a laissé son âme
derrière lu i. H élas ! s’écrie-t-il, com m ent ai-je eu cette n égli­
gence ! com m ent me suis-je oublié m oi-m êm e pour me retirer
ici sans t o i , ô m on cher M é d o r ! sans savoir quan d et où je t’ ai
abandonné !
V . E n disan t ces m ots, il reprend le chem in tortueux de cette
épaisse forêt ; il revient su r ses p a s , et co u rt en qu elque sorte
au-devant de son m alheur. Il entend le b ruit des chevaux et les
cris et la voix m enaçante des en n em is; enfin il entend son cher
M édor, il le voit seul à pied, entou ré de nom breux cavaliers.
V I. P lu s de cen t l’ enveloppent de tous c ô té s, Z erb in les
com m ande et crie q u ’on l'arrête. L e m alheureux M édor tourne
su r lui-m ê me com m e une ro u e, et se défend autant q u ’ il p e u t,
tantôt derrière un c h ê n e , tan tôt derrière un orm e ou q u e lq u e
autre arbre, san s se séparer jam ais de son ch er fardeau ; enfin,
lorsqu’ il ne peut plus en être le m a ître , il le pose su r l’ herbe et
m arche erran t autour de lui.
V II. C om m e une ourse que le chasseu r m ontagnard attaque
dans sa tanière p ierreu se, reste auprès de ses p e tits, le coeur
a gité, et frém it tout à la fois d 'am o u r et de ra ge ; la colère et sa
fu reu r naturelle l'ex citen t à ensan glan ter ses d en ts et ses ongles
a ig u s ; m ais l’am ou r m aternel adou cit sa féro c ité , e t , m algré
sa fu reu r, la retien t crain tive auprès de ses chers oursons.
V III. C lo rid a n , qui ne sait com m ent secourir M édor, est
bien résolu à périr avec lui ; m ais, avan t que de ch an ger de sort,
il veut q u ’ il en coûte la vie à plus d ’ un ennem i : il prend une
flèche a c é ré e , la pose sur son arc., et du lieu caché où il e s t , il
vise si ju s te q u 'il perce la tê te à un Ecossais et le fait tom ber
raide m ort de son cheval.
IX . T ou te la troupe se tourne à l’ instant du côté d ’où est
parti le trait hom icide; cependant le Sarrasin en décoche u n
a u tr e , et vise le cavalier qui est à côté de celui qu 'il vien t de
tu er ; tandis que celui-ci dem an de avec em pressem ent aux u n s
et aux autres d'où peut venir la flèche, tandis qu ’ il crie de toutes

�ses forces, ce secon d trait arrive, lui perce la go rge et lui coupe
la parole.
X.

Z erb in, qui était le c h e f de cette trou p e, perd alors toute

patience. P lein de cou rro u x et de fu re u r, il s’approche de M é­
d o r, en lui c r ia n t : T u en porteras la p ein e; e t , saisissant le
je u n e S arrasin par ses beaux cheveux d’ o r, il l’ entraîne à lui
avec u ne gran d e violence ; m ais ses regard s étant tom bés sur
cette charm ante c ré a tu re , u ne ten dre pitié le saisit et arrête
son bras.
X I. L e je u n e hom m e a recours a u x p riè re s: S eign eur, lui
d it-il, je te con ju re par ton D ieu de n’être pas assez cruel pour
m ’em pêch er d’ ensevelir le corps du roi mon m aître ; je ne te
dem ande point p ou r m oi d ’au tre grâce ; ne crois pas que je
fasse cas de la vie ; je ne désire la con server q u ’au tan t de temps
q u 'il m’ en fau d ra p our don ner la sépu ltu re à mon seign eur.
X I I . A h ! si tu es aussi cruel que C réon le T h é b a in ; si tu
prends plaisir à repaître les loups et les v a u to u r s , o ffre-leu r
m es m alheureux m em b res, et perm ets-m oi seulem en t d’ ense­
velir ceux du fils d ’A lm o n t. A in si parlait M édor d ’ un air si to u ­
c h a n t, d ’ un ton de voix si doux qu ’ il aurait pu atten drir un
ro ch er. D éjà Z e rb in en est si ém u , q u ’ il est tout brûlan t d ’am our
et de pitié.
X I I I . S u r ces e n tre fa ite s, un Écossais b r u t a l, san s aucun
respect pour son prin ce, pousse sa lance de toute sa force contre
le sein délicat du je u n e su p p lian t. Z e rb in fu t outré de cette
action féroce et c ru e lle , d’ au tan t plus qu ’ il vit tom ber le bel
e n fan t si pâle et si d éfait, qu ’ il c ru t qu ’ il était m ort.
XIV. L e prince en est tellem en t irrité, il en éprouve tan t de
d o uleur, qu ’ il s’ é c r ie : T u ne resteras pas sans v en gean ce; et
plein de cou rroux , il se reto urn e vers le cavalier qui a fait le
coup ; m ais l’ Ecossais a déjà pris les devan ts, et dérobé sa tête à
ses coups par u ne prom pte fuite. C loridan , qu i voit son am i
étend u par te r r e , s’ élance du bois et veut com battre à dé­
cou vert.
X V . Il jette son a rc, et, tout plein de rage, il se précipite au
m ilieu des ennem is le fer à la m a in , m oin s dans l’espérance de
tirer u ne ven gean ce égale à sa d o u le u r, que dans le dessein de
m ourir. Percé de m ille coups, il voit bientôt la terre rougie de
son s a n g , et lorsqu’il sent que toutes ses forces son t prêtes

�à l'a b a n d o n n er, il se laisse enfin tom ber à côté de son ch e r
M édor.
X V I. L e s É cossais su iven t le u r p rin c e , que sa colère e m ­
porte à travers la fo r ê t ; ils aband on n en t les deux S arrasin s,
l’ un déjà m o rt, l’autre resp iran t à peine. L e je u n e M édor d e ­
m eura longtem ps étendu p a r te r r e , perdant par u ne large plaie
u n e si gran de qu an tité de san g, que bientôt il eût cessé de vivre
s’ il n’ e û t pas été prom ptem ent secou ru .
x v ii.
L e hasard lui am ena u ne je u n e personne vêtue d ’ un
habit sim ple et convenable à u ne b e r g è r e , m ais d’ une rare
beauté, d’ un air noble, et dont le m aintien est plein de g râce et
de m ajesté; il y a si longtem ps que je n’en ai parlé, que peut-être
aurez-vous peine à la recon n aître. C ette jeu n e personne, si vous
ne vous la r a p p e le z , éta it la superbe A n g é liq u e , fille du gran d
K a n du C athai.
x v iii.
A p rès avoir recou vré l’anneau que B run el lui avait
dérobé, elle devint si fière, si orgu eilleu se, qu ’elle m éprisait le
m onde entier. E lle voyageait s e u le , et au rait dédaign é d ’avo ir
en sa com p agn ie le plus illu stre c h e va lie r; elle s'in d ign ait
m êm e lorsq u ’elle se rappelait d ’avoir don né le nom d ’am ant
autrefois à R oland ou à S acrip an t.
XIX.

M ais ce qu i l’affligeait le p lu s , c’ était la faiblesse

qu ’ elle avait eue jad is d ’aim er R enaud : il lui paraît qu’elle s’est
beaucoup trop a v ilie , en portant ses vœ ux si bas. L ’am ou r
s'étan t aperçu de cet orgu eil e x c e s s if, ne put le su p porter plus
lon gtem p s; il se m et en em bu scade auprès de M é d o r , bande
son a r c , et attend A n g é liq u e au passage.
XX. D ès que la reine de Cathai v it ce je u n e hom m e blessé,
voisin de la m o r t, et plus triste de savoir le corps de son roi
sans a sile , que d e son propre m a lh e u r, elle sentit une pitié
in conn u e en trer dans son cœ u r par des portes longtem ps fer­
mées , puis ad ou cir et a m ollir ce cœ u r e n d u r c i, su rto u t lorsque
M édor lui conta son aventure.
XXI. E t rappelan t à sa m ém oire la science m édicale qu ’elle
avait autrefois apprise dans les Ind es ( car il paraît que dan s ce
pays cet art fu t toujours en gran d h o n n eu r, en gran de vén éra­
tion , et que sans q u ’il fû t besoin de tan t d 'é tu d e s , les pères le
transm ettaient en héritage à leurs e n fa n ts ) , elle résolut d ’em ­
ployer le su c des h erb es, p our rendre la vie à M édor.

�XXII.
E lle se souvin t qu ’ elle a va it vu en passant dans u n e
prairie agréable une herbe, soit le d ic ta m e ou la panacée, ou j e
ne sais quelle autre plante sem blable, qui a la vertu d ’arrêter le

san g , et d ’apaiser la do u leu r des plaies les plus p ro fo n d es; elle
la retrouve non loin de là , la c u e ille , et revole vers l’endroit où
elle a laissé M édor.
x x iii.

E n revenant, elle rencontra un pâtre qui parcourait

le bois à c h e v a l, ch erchant une jum en t qui depuis deux jou rs
s'était égarée de son tro u p e a u , et errait à l'aven tu re. L a prin­
cesse le mène avec elle dans l’endroit où M édor perdait ses forces
avec son sa n g , et où déjà la terre en était tellem ent teinte, q u ’ il
était p r ê t à en perdre la vie.
XX IV. A n géliqu e descend de son p a lefro i, et fait descendre
aussi le pasteur : elle broie l'herbe entre deux c a illo u x , ensuite
elle la prend , et en exprim e le suc dans ses blanches m a in s , le
répand dans la p la ie , et en frotte la poitrine , le ventre et ju s ­
qu ’ aux hanches du m alade. L a vertu de cette liqueur fu t te lle ,
que le sa n g s'étancha , et que la vigu eu r revin t au blessé.
XXV. Il reprit m ême assez de force pour pou voir m onter sur
le cheval du pasteur. C epen dan t M édor ne vou lu t point partir
de ce lie u , sans avo ir enseveli son p rin ce; il fit placer C loridan
à côté de D a rd in e l, et se laissa con du ire ensuite où A n géliq u e
souh aitait : celte p rin cesse, qu 'an im ait la p itié , resta avec lui
sous l’ hum ble toit de cet honnête berger.
XXVI.

E lle ne veut point qu itter ce lie u , q u ’elle ne l’ait par­

faitem ent g u é ri, tan t elle a d ’attach em en t pour lui; tant elle fut
ém ue d e p itié , d ès le p rem ier m om ent qu 'elle le vit gisan t à
terre ; m a is , qu an d elle observa ensuite ses g r â c e s , sa b e a u té ,
elle sentit son cœ u r déchiré com m e par une lim e so urde, et peu
à peu tout em brasé du feu de l’am our.
XXVII. L e berger était logé avec sa fem m e et ses enfan ts
dans une m aison jo lie et co m m o d e , située su r le bord d'un
bois entre deux m o n tag n e s; depuis peu de temps elle avait été
rebâtie à n euf. C 'est là que la plaie de M édor fut prom ptem ent
gu érie par les m ains de la belle A n g é liq u e ; m ais en m oins de
tem ps e n c o r e , elle sentit son cœ u r attein t d ’ une blessure bien
plus dangereuse.
XX VIII. Elle se sentit percée ju sq u 'au fond du cœ ur d ’ un
trait invisible. L ’arch er qu i porte des ailes l’avait lancé des

�beaux yeu x et des ch eveux blonds de M édor. E lle est to u r­
mentée par un feu b r û la n t, don t l’ ardeur s’accroît de plus en
p lu s; et cepen dant elle est plus occupée de M édor que de son
propre m a l; elle s’o u b lie , et ne pense q u ’à rendre la santé à
celui qui l’a blessée et qui lui cause de si cruels tourm ents.
XXIX. P lu s la plaie de M édor se consolide et se ferm e , plus
celle d’ A n géliq u e s’ouvre et s’ a igrit : le jeu n e hom m e g u é rit;
la je u n e princesse languit d ’ une lièvre in co n n u e, qui to u r à tour
la glace et l’em brase. De jo u r en jo u r la beauté de M édor devien t
plus é cla ta n te , et la m alheureuse A n gé liq u e se co n su m e , se
d é tr u it, com m e la neige tom bée après la saison se fond aux
prem iers rayon s du s o le il, su r un terrain découvert.
XXX. Si elle ne veut m ourir consum ée de désirs, il fau t que,
sans tard er d a v a n ta g e , elle leur porte des secours. E lle sent
q u ’ il n’ est pas tem ps d’attendre q u ’ un a u tre la prévienne sur
ce q u ’elle souhaite avec tant d’ ardeur. E lle brise donc tous les
liens de la p u d e u r, et sa bouche devenue aussi hardie que ses
regards, elle-m êm e sollicite enfin le rem ède au m al, don t M édor
ign orait peut-être q u ’ il était la cause.
XXXI. O com te R o la n d , ô roi de C irc a ssie , d ites-m o i,
que vous sert celte valeur si ren om m ée ? de quelle utilité vous
est tant de g lo ir e ? quel prix retirez-vous de tant de se rv ic e s ? la
cru elle vous a-t-elle ja m a is, dans aucun tem p s, accordé la plus
légère faveur, en reconnaissance et pour prix de ta n t de travaux
que vous avez entrepris p our elle?
XXXII. O roi A g r ic a n , si tu pouvais revenir à la v ie , quelle
peine ne souffrirais-tu pas , toi que cette A n géliqu e dédaigna si
lo n g tem p s, qu ’elle accabla 'de refus cruels et inhum ains. O
F e rra g u s , ô m ille autres que je ne nom m e p o in t, qui avez
fait m ille vains exploits pour cette in grate, q u ’il vous paraîtrait
affreux de la voir à présent dans les bras de M édor !
X X X III. A n gé liq u e laisse cu eillir à M édor cette ro se , à
laquelle personne n’ avait encore to u c h é ; ja m ais aucun autre
avan t M édor n’avait été assez heureux pour toucher seulem ent
cette fleur charm an te. A n g é liq u e , pour cou vrir sa faiblesse du
voile de la d é c e n c e , s’ unit à M édor par un n œud s a c r é , sous les
auspices de l’ am ou r. L a fem m e du pasteur lui servit de mère.
XXXIV. L eurs noces se célébrèrent sous cet hum ble to it,
avec le plus de solennité qu ’ il fut p ossib le, et les deux am ants,

�p end an t plus d ’ un m o is, se livrèrent tran qu illem en t aux plus
doux plaisirs. A n g é liq u e ne voyait plus que M éd o r, et ne pou­
v ait se lasser de ses c a re s se s, et qu oiqu ’elle fût sans cesse su s ­
pendue à son cou , jam ais ses désirs ne paraissaient satisfaits.
XXXV. Si elle s’ assied à l’om bre, ou si elle sort de la cabane,
le jo u r, la n uit, le beau jeu n e hom m e est à ses côtés. L e soir et
le m atin , ils von t cherchan t ensem ble ta n tô t les bords d 'u n ru is­
seau, tantôt la fraîch eu r des prés. P en d an t la ch aleu r du jo u r,
une grotte les p ro tè g e ; grotte sans doute non m oins délicieuse,
non m oins com m ode, que celle où D idon évita l’orage a v e c Énée,
et qui fu t le tém oin discret de leurs am ours.
XXXVI. A u sein de tan t de f é lic ité , s’ ils voient un arbre
s’ élever en étendant son om bre su r une fo n ta in e , ou sur un
clair ru isse au , sur-le-cham p ils y graven t leurs n o m s, ou avec
un p o in ç o n , ou avec la pointe d’ un co u te au ; ils en usaient de
m êm e su r les roches les m oins du res. L e s noms d ’ A n géliq u e et
de M édor étaient écrits en m ille e n d ro its; au dehors et au dedans,
su r les m u rs de la cab an e, ces deux nom s étaient entrelacés e n ­
sem ble d ’ une infinité de m anières.
XXXVII. Dès qu ’ A n géliqu e c ru t avoir fa it un assez long
séjour en cette cab an e, elle résolut de s’ en reto urn er aux Indes,
et de m ettre su r la tête de M édor la belle cou ron n e du Cathai ;
elle portait à son bras un bracelet enrichi d ’or et de pierreries;
c’était un présent du com te R o la n d , un tém oign age de son
am ou r, et elle l’avait porté longtem ps.
XXXVIII. L a fée M organe l’avait donné autrefois au beau
Z ilia n te , dans le tem ps qu ’elle le tenait caché au fond d ’ un
lac ; et lorsque la valeu r de R olan d délivra ce prince et le rendit
à son père M onodant, Z iliante en fit don à son libérateur. R o ­
land , qui était a m ou reu x , so u ffrit qu’ on l’ attach ât à son b ras,
en form an t la résolution de le donner à sa belle re in e , à cette
A n géliq u e don t je vous parle.
XXXIX. Ce n’ était point par am our pour le paladin que ce
bijou était cher à A n gé liq u e plus qu ’ aucune autre chose au
m o n d e , m ais parce qu ’ il était d’ une gran d e richesse et du tr a ­
vail le plus précieux. Je ne sau rais vous dire par quelle faveu r
particulière elle le conserva dans l’ île des P le u r s , lorsqu’ elle y
fu t exposée toute nue au m onstre m arin par des peuples b ar­
bares et dénaturés.

�XL. N’a ya n t don c alors que ce bracelet à donner au bon
pasteur et à sa fe m m e , qui tous deux l’avaient servie avec tan t
de zèle dep u is le jo u r q u ’elle était venue loger dans leur c a b a n e ,
elle ôta ce beau bracelet de son bras et le leur d on na , en les
priant de le gard er p our l’am ou r d ’ elle. E n suite ils p riren t le
chem in des m ontagnes qui séparent l’ E spagne de la F ran ce.
X LI. Ils avaient fait le projet d ’ attendre quelques jo u rs à
V alence ou à B arcelon e que qu elque vaisseau fit voile pou r
l’O rien t ; en descendant les P y rén é es, ils d écou vriren t la m er
au-dessous de G iro n e , et côtoyan t le rivage à main g a u c h e , ils
m archèren t d roit à B arcelone par le gran d chem in.
X L II. M ais avant que d ’y a rriver, ils ren con trèren t au bord
de la m er un fou , dont le visage, la p oitrin e, le dos étaient tout
cou verts de fan ge et de poussière. D ès qu ’ il les a p e r ç u t, il se
je ta su r eux de m êm e q u ’ un chien s'élan ce su r un é tra n g e r; il
leu r causa les plus vives a la rm e s, et fu t près de leur faire un
m auvais p a rti; m ais il est tem ps que je retourne à M arphise.
X L III. Je veux vous parler de M arphise, d ’A sto lp h e, de G rif­
fon , d ’A q u ila n t et des autres vo yag eu rs, q u i, battus p a r la tem ­
pête, et ayan t lu m ort sans cesse devan t les y e u x , avaien t bien
de la peine à résister à la fu re u r des vagues. L a m er, plus hau te,
plus m enaçante que jam ais, ren dait leur péril plus p ressa n t,
plus d an gereu x ; déjà la tourm ente d u ra it depuis trois jo u rs ,
et ne paraissait pas prête à se calm er.
X L I V . L e s vagues ennem ies et les ven ts, à chaque instant
p lu s irrités, brisent et fracassen t le ga illa rd et les ponts, et si la
tem pête laisse qu elque partie su r p ied , les m atelots l’abattent et
la je tte n t dan s la m e r; l'u n , la tête baissée su r u ne caisse,
cherche le chem in su r une carte m a rin e , à la lu eu r d ’ une
petite lanterne ; cet autre est, avec u n fa lo t, à fond de cale.
XLV. L ’ un placé à la poupe, u n autre à la proue, on t devan t
eux des horloges de sable, qu ’ ils tournen t à chaque dem i-heure
p o u r s’ assurer com bien ils on t fa it de chem in et de quel côté
le vent tourne. E n suite chacu n des m a rin ie rs, sa car te à la
m ain , donne son avis au m ilieu du vaisseau, lorsque le m aître
pilote a rassem blé to ut l’équipage pour le conseil.
X L V I . L ’ un d it : N ous som m es près de L im isso, à en ju g e r
par les Syrtes de B arb arie ; l’ autre : P rès des rochers pointus
de T rip o li, où la m er en glou tit si souvent les vaisseau x; cet

�au tre d it : N ous som m es perdus en Satalie ; ce qui fa it soupirer
et gém ir plus d ’ un m arinier. C hacun raisonne à sa m anière;
m ais to u s sont agités d'un e égale frayeu r.
X L V I I . L e troisièm e jo u r, la tem pête les attaque avec plus
de fu rie , et la m er frém it plus terrible : un coup de veu t brise
et em porte le tr in q u e t; u n autre em porte le tim on avec celui qui
le gouvern ait. Il avait un cœ u r de m arbre ou plus d u r que
l’a cier, celui qui ne sentait alors aucune peur : l’ intrépide Mar­
ph ise m êm e , qui de sa vie n’ avait trem b lé , avoua que dans ce
jo u r elle avait eu q u elque crainte.
X L V I I I . On se voua au m ont S in aï, à Saint-Jacques en Ga­
lic e , à C h yp re, à R o m e, au Saint-Sépulcre, à N otre-Dam e de
M o n t-F errat, et à tous les lie u x un peu célèbres. C ependant le
n a v ire , presque fraca ssé, s’ élève souvent ju s q u ’aux nues, et
retom be au fon d des abîm es. L e capitaine, pour éviter une a g i­
tation plus gran de, a va it fait cou per le m ât d ’artim on.
X LIX. On je tte à la m er, de tous les bords du vaisseau, pour
l’allég er, les caisses, les ballo ts, et tout ce qu ’ il y a de plus
pesant. On fait vider les cham bres, toutes les h u n es; les m ar­
chandises les plus précieuses devien n en t la proie des ondes
avides. L e s uns s’occupent à pom per, à rejeter du vaisseau les
vagues im portunes : ils ren den t à la m er les eaux q u ’ils en on t
reçues ; les autres, à fond de cale, portent du secours partout où
la m er a fait des fentes et des crevasses.
L . Ils passèrent près de quatre jo u rs dans ces agitations,
dan s ces travau x ; et la m er au rait rem porté une victoire entière,
pour peu q u ’elle eût con tin ué ses fu re u rs ; m ais enfin cette
lum ière si désirée du feu S ain t E lm e fu t l’ heureux présage d ’un
tem ps plus serein : elle v in t se poser à la proue, su r une cor­
niche, car il n 'y avait plus ni m ât ni antenne.
L I. L es navigateurs a ya n t vu lu ire cette belle flam m e, se
jetèren t tous à gen ou x : les yeux hum ides, et d ’ une voix trem ­
blante, ils dem andèrent un ciel calm e et une m er tranquille. L a
tem pête, ju s q u ’alors si fu rie u se , s’ arrêta. L ’ aquilon et le mis­
tral s’ ap aisèren t; le vent du sud-ouest dem eura seul le souve­
rain de la mer.
L I I . I l dom ine sur l’onde avec ta n t de force, le souffle im ­
pétueux qu’il exhale de s a noire bouche en sort avec tant de vio­
lence, et le courant de la mer agitée devient en même temps si

�ra p id e , qu ’ il em porte le vaisseau avec plus de vitesse encore
qu’ un fau con sauvage ne fend les airs. L e pilote mê me eut peur
que son vaisseau ne f ût poussé ju sq u ’ au bout du m o n d e , ou
q u ’il ne vînt à s’entr’ ou vrir et ne cou lât à fon d .
L III. L ’ habile pilote rem édia encore à ce péril en ordon ­
n an t qu’ on suspendît les ancres par la pou p e, en lâch an t les
câb les; par cette m a n œ u v re , il ralentit sa m arche des deux
tiers. Cet a v is , et celui su rtou t d ’allum er un falo t su r la p ro u e ,
sauvèrent le v a is se a u , qui put alors cin g ler sans dan ger sur
l’océan , et qui sans cela eû t sans doute été abîm é.
LIV. Il entra enfin dans le go lfe d ’ A jazzo, du côté de la
S y r ie , et se trou va si p roche d'un e gran de ville située su r le
r iv a g e , q u 'on d écou vrait du vaisseau les deux forteresses qui
en défen daient le port. Dès que le patron recon n ut le lieu où il
était a b o rd é , il redevînt pâle com m e la m o r t, ne vou lan t pas
prendre port en cet e n d ro it, et ne p ou van t ni ten ir la m er ni se
sauver.
LV. Il ne pou vait donc ni tenir la m er ni fu ir, parce qu ’ il
avait perdu ses m âts et ses antennes. L e s galeries, les bordages
étaient tous brisés, ou d é ch iré s, ou fracassés. Prendre p o r t,
c’ était vou loir m ourir ou se livrer à u n esclavage p e rp é tu e l,
puisque tous ceux que leur inexpérience ou leur m auvais sort
avaient jetés su r ce rivage y perdaient la vie ou la liberté.
L V I . L ’ in certitude m êm e était u n autre d a n g e r : les habi­
tants de cette terre en so rtiren t avec des vaisseaux arm és, et
d onnèrent la chasse au sien , qui n’était pas en état de navigu er,
encore m oins de com battre. T an d is que le pilote ne sait quel
parti p re n d re , le prince d ’ A n gleterre lui dem ande quelle est
la cause de ta n t d’ irrésolu tio n , et pourquoi il n’est pas déjà
entré dans le port.
L V I I . L e pilote lui raconte que ces rivages sont occupés par
des fem m es hom icides, q u i, su ivan t un antique u sa ge, ré d u i­
sent dans u ne perpétuelle servitude ou fon t m ourir tous ceux
qui y abordent. C elui-là seul peut éviter ce sort qui peut vain cre
en cham p clos dix chevaliers, et q u i, d an s une seule n u it, peut
enlever la fleur à dix jeu n es filles.
L V I I I . S ’ il vient à bout de la prem ière ép re u v e, et s’ il ne
peut fo u rn ir la seconde, il fau t qu ’ il m eure, et que ceux qui
sont avec lui soient réduits à bêcher la terre ou à gard er les

�b œ u fs. Si le chevalier est assez v ailla n t pour réussir dans les
deux com bats, il ob tien t la liberté de t o u s ses cam arades, mais
non pas la sie n n e , puisqu’ il devient le m ari de dix

fe m m e s ,

q u ’il ch o isit à son gré.
L I X . A stolp h e ne peut s’em pêcher de rire, en apprenant
l’étran ge coutum e de ce p a ys; S a n so n n e t, ensuite M arphise,
arriven t su r ces e n tre fa ite s, puis A q u ila n t e t son frère : le
patron leur raconte pareillem ent la raison pour laquelle il se
tien t loin du port : J ’aim e m ie u x , d isait-il, que la m er m’en­
gloutisse, que de m ’exposer à porter le jo u g de la servitude.
L X . T ou s le s m atelots et les passagers fu ren t de l’ avis du
patron; m ais M arp h ise e t ses com pagn on s é ta ie n t d ’un s e n t i m e n t
bien con traire. L e rivage leur paraissait plus sûr que la mer ;
ils craign aien t m oins cent m ille épées que les flots irrités ; n i ce
lie u , ni aucun autre où ils pou rraien t se servir de leurs armes,
ne leu r paraissait à crain d re.
L X I . L e s gu erriers désiren t don c d ’a b o rd e r, su rtou t le
p rin ce anglais, qui sait q u e, lorsq u ’on entendra le b ru it de son
cor, tous les habitants seron t bientôt m is en fuite. L es uns
veu len t don c qu ’on prenne t e r r e , les autres blâm ent ce parti ;
ils ne son t point d ’accord entre eu x ; m ais le plus gran d nom bre
force enfin le p ilo te, m algré qu ’ il en a it , à s’ avancer vers le
port.
L X I I . D u m om ent o ù , arrivés à la vue de cette ville cruelle,
on les avait aperçus su r la m er, ils avaient vu une galère, pour­
vue d’ u ne c h iourm e nom breuse et de m atelots expérim entés,
qui vogu ait d roit à eux p ou r s’ em parer de leu r vaisseau d éla­
b r é , où tan t de conseils d ifféren ts se c o n tra ria ie n t; et cette
galère, en accroch an t sa proue à la poupe élevée du vaisseau ,
le tira bientôt des ondes irritées.
L X I I I . Ils entrèrent dans le port à la rem orque, plutôt à force
de ram es qu ’ à l’aide des voiles, car la violence du ven t les avait
privés de tous leurs cordages. C ependant les chevaliers repren­
n en t leur épaisse arm u re et leur fidèle é p é e , e t , par leur co n ­
fiance, rendent l’espoir au cap itain e et à tous ceux que la crainte
avait saisis.
LXIV. L e port ressem ble à u ne dem i-lune; il a plus de quatre
m illes de tour ; son entrée a six cents pas ; à chacu ne de ses extré­
mités , il est défendu p ar u n e forteresse : il ne peut sen tir l'a t­

�teinte d ’aucun autre ven t que de celui du sud. L a ville l’entoure
en form e d ’a m p h ith éâtre, et s’élève vers le coteau.
lxv.
L e n avire avait à peine abordé (déjà le b ru it de son
arrivée s’ était répandu dans to ut le p a ys) que six m ille fem m es
se ren diren t su r le p ort, l’arc à la m ain , et en habits gu erriers.
P o u r ôter aux étran gers to u t espoir de fu ir, la m er se trouve re n ­

ferm ée entre les deux châteaux ; et le vaisseau dans l’ instant fu t
arrêté par des chaînes et des galères qu ’ on tenait to u jo u rs prêtes
à cet u sage.
L X V I . L ’ une de ces fem m e s, qui pouvait égaler en âge la
sib ylle de C um e, ou la m ère d’ H ector, fit appeler le capitain e et
lui dem anda si l’ intention des passagers était de perdre la vie
ou de recevoir le jo u g de l’esclav ag e, selon l’ usage du pays;
qu ’ ils n’avaient qu ’ à cho isir entre ces deux partis, ou de m ourir
tous, ou de rester esclaves.
L X V I I . I l est vrai, lui dit-elle, que s’ il se trouve parmi vous
quelque homm e assez b r a v e , assez vigoure ux pour combattre
contre dix de nos g u e rrie rs , et leur do nner la m o r t , et pour
servir d ’époux la nuit suivante à dix de nos jeunes v ie rges, ce
héros deviendra notre souverain, et vous pourrez tous continuer
votre route en liberté.
L X V I I I . I l sera même à votre choix de rester ici tous, ou en
p a rtie , à condition n é a n m oin s, pour ceux qui vou dront y d e ­
meurer, et y de meurer l ib r e s , q u ’ ils seront les maris de dix
f em m es; mais s’ il arrive que votre chevalier soit plus faible que
les dix g u e r r i e r s , q u ’ il lui faudra combattre tous ensemble , ou
qu ’ il ne se tire pas à son honneur de la seconde ép reuve, nous
ordonnons que vous soyez tous esclaves, et qu ’ il périsse.
L X I X . L a v ie ille , qui cro y a it trou ver de la terreu r dans ces
c h e v a lie rs, n’ y trou va que de la hardiesse : chacun d’eux s’e sti­
m ait si vaillan t qu ’ il espérait ven ir à bout de l’ une et de l’autre
épreuve. P o u r Marphise le cœ ur ne lui m an quait pas (bien qu ’elle
ne fû t gu ère propre à fo u rn ir la seconde épreuve) ; mais là où
la nature lui faisait fau te, elle se prom ettait d’y suppléer par son
épée.
LXX. L e patron fu t chargé de la réponse don t les chevaliers
étaient convenus ensem ble, et de dire q u ’ il y avait su r son bord
des gu erriers qui ne craign aien t ni les périls de la lic e , ni les
hasards de la seconde épreuve. A lors on lève tous les em pêche­

�m ents, le n ocher s’ap p ro ch e, lance la c o rd e , la fait prendre :
alors il jette le p o n t, et ces fiers chevaliers descendent à terre
bien arm és, en con duisant leurs destriers par la bride.
L X X I . De l à , ils traversen t la v ille , où ils trou ven t des
fem m es d ’ une m ine fière et d é d a ig n e u se, parco u ran t les rues à
c h e v a l, et jo û ta n t su r la place publique com m e des guerriers.
D an s cette v ille , il n’ est pas perm is aux hom m es de ceindre
l ’é p é e , de chausser l’éperon , ni de porter aucun e autre a rm e,
excepté à dix à la fo is , con form ém en t à l’an tique usage don t je
v ou s ai parlé.
L X X I I . T o u s les autres sont occupés à la q u e n o u ille , à l’a i­
gu ille , au fuseau , à la b ro d e rie , à la n a v e tte , portant de l o n g s
habits de fem m es, qui leur descendent ju s q u ’aux talon s, et qui
les fon t m archer d’ une m an ière aussi lente qu ’ effém inée. P lu ­
sieurs sont esclaves, em ployés à cu ltive r la terre et à gard er les
troupeaux : les hom m es y sont en petit n om bre, et dans les villes
et dans les v illa g e s , on en trou ve à peine cen t contre m ille
fem m es.
L X X I I I . L e s chevaliers v ou lan t décider par le sort celui
d ’entre eux q u i , p our le salu t c o m m u n , m ettrait à m ort en
cham p clos les dix gu erriers e n n e m is , et rem porterait ensuite
le prix d ’une lutte plus douce, ne p arlaient point de la vaillante
M a rp h ise, persuadés que la seconde épreuve ne lui con ven an t
p oin t, une telle victoire n’était pas propre à son sexe.
L X X I V . Mais M arphise veut tirer au sort avec les a u tres, et
e n fin ce f ut sur elle q u ’il tom ba : Je sacrifierai ma vie, leur disaite lle , plutôt que de vous voir perdre la lib e r té ; m ais reposezvous su r cette épée (e t elle le u r m ontrait le fer qu ’elle portait
à sa c e in tu re ), c ro y e z , a jo u ta -t-e lle , q u ’ ainsi qu ’ A le x a n d r e ,
je saurai tran ch er ce n œ u d gord ien .
L X X V . Je ne veux plus q u ’à l’aven ir, et tan t que du rera le
m o n d e , aucun étran ger ait à se plaindre de cette contrée. E lle
d it , et ses com pagnons ne purent lui con tester ce que le sort
ven ait de lui accorder. A in si, soit qu’elle dû t su ccom ber, ou leur
obtenir la liberté, ils s’en rap p orten t à elle. L a gu errière, arm ée
de toutes pièces, se présente vers le cham p de bataille.
L X X V I . D ans la partie la plus élevée de la v ille , il y a une
place c irc u la ire , tout entourée en dedans de grad in s et u n iq ue­
m ent destinée à la jo û te , à la chasse, à la lu tte, et non à d'au tres

�usages. Q uatre portes d ’airain en ferm ent l’entrée : là se rendit
une m u ltitud e con fu se d’ am azones arm ées; ensuite on fit entrer

Marphise.
L X X V I I . L a gu errière arriva sur un superbe cheval gris, par­
sem é de m ouches et d’étoiles : sa tête était p etite, son regard
étin celan t, son allure fière, et sa form e élégan te : N oradin l’avait
choisi à D am as entre m ille, pour le plus beau, le plus léger, le
m eilleur de ses c o u rsie rs, e t , après l’avoir richem en t enhar­
naché, il en avait fa it présent

à

M arphise.

L X X V I I I . M arphise entra dans la lice par la porte du m idi, et
à peine y fu t- e lle entrée que l’enceinte retentit du son aigu et
clair des trom pettes ; bientôt elle aperçoit les dix gu erriers en ­
nem is qui entrent dans le cham p du com bat par la porte du
n ord. C elui qu i m arche à leu r tête a l’ a ir de valoir à lui seul tous
les autres.
L X X I X . Il arrive su r cette p la ce , m onté su r un gran d p ale­
fro i, q u i, à l’ exception du fro n t et du pied gauch e de d e rrière,
était plus n oir qu ’ un corbeau : il avait quelques poils blancs à
la tête et à la jam b e . D e la cou leu r du cheval était l’arm ure du
ch e v a lie r; et par cette noire livrée il vou lait faire entendre qu ’ il
était aussi éloigné du bon heur que les ténèbres le sont de la
lum ière.
LXXX.

D ès que le signal du com b at fu t d o n n é , n e u f de ces

gu erriers baissèrent leurs lances en m ême te m p s; mais pour le
chevalier aux arm es n oires, il dédaign a de profiter de cet ava n ­
ta g e ; il se retira sans paraître vou loir j o ûter, aim an t m ieux
blesser les lois du pays que sa générosité naturelle : il se tient à
l'écart pour être tém oin de ce qu ’ une lance seule pourra faire
con tre n eu f autres.
L X X X I . L e coursier de M arphise, qui avait l’ allu re douce et
a g ré a b le , la porta sur-le-cham p en a v a n t; et cette g u e rriè re ,
dans sa c o u rs e , m it en arrêt u ne lance si pesante que quatre
hom m es ne l’au raien t m aniée qu ’ avec peine : elle l’avait choisie
entre beaucoup d’ autres avant que de sortir du vaisseau. L ’air
terrible avec lequel elle s’avance fait pâlir m ille visages, et trem ­
b ler m ille cœ urs.
L X X X I I . E lle perça le prem ier qu’ elle rencontra aussi fa c i­
lem ent que s’ il e û tét n u. Son fer traversa sa cu ira sse , sa co tte
de m ailles, après avo ir percé u n épais bouclier garni de fer : on

�v it ce fer sortir à plus d ’ un pied de ses épaules, tan t le coup fut
vigou reux : la gu errière le laisse en a r r iè r e , avec sa lance dans
le corp s, et fond su r les autres à toute bride.
L X X X I I I . E lle heurte le second qui se présente, et pousse au
troisièm e une si terrible b o tte , qu ’après lui avoir rom pu les
rein s, elle leur fait à l’ un et à l’au tre vider les arçon s et perdre la
v ie , ta n t la rencontre est d u re e t p e sa n te , et tant la troupe est
serrée. M arphise passe à travers ses ennem is de la même manière
que j ’ai vu des boulets de canon o u v rir des escadrons.
L X X X I V . S u r son arm ure plusieurs lances furen t ro m p u es;
m ais la gu errière n’ en fu t pas plus ébran lée que le m u r d ’un
jeu de paum e ne l’ est des coups de la balle. Sa cuirasse est d ’une
trem pe si du re que le fer ne peut rien con tre elle : elle avait été
forgée par enchan tem ent au feu des enfers et trem pée dans les
eaux de l’A v e r ne.
L X X X V . P arven ue à l’extrém ité du cam p, elle arrête son des­
trie r, le to u rn e , et le tien t en bride un m o m en t; puis tout à
coup elle le pousse contre les autres g u e rrie rs , les m et en d é ­
ro u te , les sé p a re , et tein t son glaive de leur sang ju s q u ’à la
gard e ; elle coupe la tète à l’ u n , à l’autre le bras, et fait au troi­
sièm e une ceinture de son épée, si bien que sa tê te, sa poitrine
et ses bras tom bent à te rr e , tandis que le ventre et les jam bes
dem eurent sur la selle.
L X X X V I . C e fu t entre les côtes et les hanches qu ’elle porta
ce coup terrible, et la dem i-figu re qui restait à cheval ressem blait
à un ex-voto d ’argen t, et plus souvent de c ire , que les pèlerins,
ou des âm es p ie u s e s, suspendent devant les im ages des s a in ts ,
lo rsq u ’ils vien n en t accom plir leurs vœ ux et les rem ercier de ce
que leurs dévotes dem andes on t été exaucées.
L X X X V I I . M arphise en pou rsuit un qui fu it, et à peine est-il
au m ilieu de la place qu ’ elle l’attein t et lui fen d la tê te et le cou ,
de m anière q u’ aucun m édecin ne pût jam ais les rejoin dre. Enfin
la gu errière les tu e tous l’ un après l'au tre, ou les blesse si g riè ­
vem ent q u ’elle les m et hors d ’état de lui n u ir e , bien assurée
qu ’ aucun d ’eux ne pou rra désorm ais se relever de terre pour
recom m encer le com bat.
LXXXVIII. L e chevalier n oir, qui avait am ené les dix gu e r­
riers dans la lice, s’était toujours tenu à l’ écart ; il lui paraissait
lâche et honteux d ’en attaqu er u n seul avec tan t d ’a van tage;

�m ais dès q u ’ il se vit si tôt privé de ses com pagnons par les coups
d’ un seul gu errier, p our faire voir que la gén érosité seule et non
la crainte l’ avait retenu , il s’ avance dan s la lice.
l x x x ix .
D ’ une m ain il fait signe qu ’ il a qu elque chose à dire
avan t de com m encer le com bat ; et ne so up çonn an t pas qu ’ une

jeune vierge pû t être cachée sous un appareil si viril : C heva­
lier, lui d it-il, la défaite de tan t d ’ennem is a dû sans doute te
lasser, et je serais peu gén éreu x si j ’ entreprenais de te fa ti­
gu er encore davantage.
XC. Je te perm ets donc de te reposer ju s q u ’ au lever de l’a u ­
rore, et dem ain tu revien dras au cam p : je n’ aurais point d’ hon­
n eu r à te vain cre a u jo u rd ’ h u i , la s s é , harrassé, com m e je crois
que tu l’es. Je ne me lasse point pou r si peu de c h o se , lui
répon d it M arphise ; la fatigue des arm es ne m ’est pas n ouvelle,
et j’espère tout à l’ heure te le faire con naître à tes dépens.
XCI. C ependant je te rem ercie de ta courtoisie; m ais je n’ai
pas encore besoin de repos, et il nous reste tant de jou r, que ce
serait u ne honte de le passer dans l’ inaction. A h ! repart le
ch evalier, que ne puis-je en toute chose obten ir ce que mon
cœ u r désire, com m e en cette occasion je puis te satisfaire ;
m ais fais-y a tte n tio n , tu trouveras peut-être ce jo u r plus court
que tu ne le crois.
X C I I . A ces m o ts, et à l’ in sta n t, il fa it apporter deux
énorm es la n ces, ou p lu tôt deux grosses anten n es; il en donne
le choix à M arphise, et retient l’autre pour lu i. D éjà ils son t prêts
à co m b attre, ils n’attendent plus que le s ig n a l, et au prem ier
son de la trom pette, la terre, l’air et la m er retentissent du seul
m ouvem ent des deux guerriers.
X C I I I . On ne voyait aucun des spectateurs respirer, p arler,
rem u er les y e u x , tan t ils étaient attentifs à regard er lequel des
deu x cham pion s gagn erait la palm e de la victoire. L a guerrière
a d irigé sa lance de m anière que le gu errier aux arm es noires
puisse vider les a rç o n s , pour jam ais ne se relever ; et celui-ci
cherche égalem en t les m oyens de d o n n er la m ort à M arphise.
XCIV. L eu rs deux lances, qui étaient d ’ un chêne d u r et vert,
se brisèren t tellem ent ju s q u ’ à la poignée, qu’elles paruren t être
d ’ un saule sec et frag ile ; et la rencontre de leurs coursiers fu t
si terrible, qu’ il sem bla qu ’ une m ême faux leur eût tran ché les
m uscles des jarrets d'un seul coup, ils s'ab attiren t tous deux en

�m êm e tem ps ; m ais les deux com battants furen t égalem ent
prom pts à se d égager.
XCV. M arphise avait dans to u s les te m p s, et à la première
re n co n tre , fait vider les arçons à plus de m ille cavaliers, sans
jam ais avoir été ébran lée sur sa selle ; m ais cette f o i s , elle vida
les arçon s, com m e vous entendez bien : non-seulem ent elle fut
étonnée de cet étrange accident, m ais elle en perdit presque le
ju g em en t. Ce cas p arut aussi fort étrange au chevalier n o ir ,
qui n ’é tait pas accou tu m é à tom ber aussi facilem ent.
XCVI. A peine euren t-ils touché la te r r e , qu ’ ils furent sur
leurs p ie d s , et prêts à ren ou veler le c o m b a t; alors ils se frap­
pent avec fu reu r de la pointe et du tran chant de leurs fers; alors
ils parent les cou p s, tan tôt avec le b o u clier, tan tôt avec la lance,
tan tôt en faisan t un saut : soit qu’ ils s’atteign en t, soit qu ’ ils se
m an quen t, l’ air résonne et reten tit au loin. L e u rs c u ir a s s e s ,
leurs é c u s , leurs casques sem blent plus du rs que des en ­
clum es.
XCVII. Si le b ra s de la dam e est p e s a n t, celui de son adver­
saire ne l’ est pas m oins ; to u t paraît égal entre eux ; ils se don ­
nen t l’ un à l’autre autant de coups qu ’ ils en reçoiven t. Q uiconque
voudra trou ver deux fiers c o u ra g e s, deux braves g u e rrie rs , n'en
doit point chercher plus loin ni v ou loir trou ver ailleurs plus de
v igu eu r, p lu s d ’ adresse ; ils en réunissent entre eux autan t q u ’ il
est possible d ’ en posséder.
X C V III. L e s dam es, qu i depuis longtem p s étaient specta­
trices de ces horribles cou ps, et qui n’ont point encore rem ar­
qué dans les deux com battants aucun sign e de lassitude ou de
faiblesse, les regard en t com m e les deux plus vaillants gu erriers
que l’on puisse ren con trer entre les deux m e rs; il leur sem ble
q u e, sans une v igu e u r plus q u ’ hum ain e, la fatig u e seule aurait
déjà dû leur donner la m ort.
XCIX.

M a rp h is e , raisonnant en e lle-m ê m e , d is a it: Il est

heureux pour m o i,q u e celui-ci se soit tenu à l’ é c a rt; je courais
le risqu e de périr, s’ il se fû t jo in t d ’abord à ses com pagn on s,
puisque je puis à peine à présent résister à ses cou ps. Ainsi
parle M arp h ise, et cepen dant elle ne cesse de faire agir son
épée.
C . Il est heureux p ou r m o i, disait aussi l’a u tre , que mon
adversaire ne se soit pas reposé ; car si je ne puis m ’en défendre

�actuellem ent qu ’avec la plus extrêm e fa tig u e , qu oiq u 'il soit
épuisé du com b at p récédent, que serait-ce don c s'il se fû t reposé
ju s q u ’au lend em ain , s’ il eût repris toutes ses forces? V raim en t
c’ est le plus grand bon heur qui ait jam ais pu m ’a rriver, qu’ il
n ’ait point voulu accepter m on offre.
C I. L e com bat dura avec ach arn em en t ju s q u ’au s o ir , sans
q u ’ o n pût rem arquer qui avait l'avan tage. D éjà ni l’ un ni l’autre
ne voyaient plus assez clair pour parer les cou ps : la nuit étant
arrivée, le généreux chevalier fu t le prem ier à dire a la vaillante
M a rp h is e : Que pourrions-nous faire, puisque la nuit im portune
n ou s su rp ren d avec u n avan tage égal ?
C II. Il me p araît plus convenable de te laisser v ivre an
m oins ju s q u ’à dem ain m a tin ; je ne puis te perm ettre de pro­
lo n ger tes jo u rs au-delà de cette courte n u it ; m ais s’ il fau t
que tu m eure si tô t, n’ en rejete pas la faute su r m o i; prendst’en plutôt à la loi rigoureuse du sexe qui com m ande en ces
lieux.
C III. L e ciel, qu i voit tout, sait à quel point je plains ta
perte, et celle de tes com pagnons. T u peux venir passer la nuit
chez moi avec e u x ; ta v i e , partout a ille u rs , ne serait point en
sû re té , parce que ce grand nom bre de fem m e s, dont tu as tué
au jou rd ’hui les m aris, déjà conspire con tre toi ; car chacun de
ceux qui sont tom bés sous tes coups était l'époux de dix de ces
fem m es.
CIV. D e sorte que quatre-vingt-dix fem m es désirent se ven­
ger du mal que tu leur as fait, et si tu ne viens pas loger chez
m oi, tu dois attendre que tu seras attaqu é cette nuit. J’accepte
de tout mon cœ ur l’ offre que tu me f a is , répond M arphise;
certain e que ta can d eu r et ta loyauté sont aussi parfaites que ta
force et ta haute valeur.
CV. M ais si tu te ch agrin es d’avoir à me donner la m ort,
chagrine-toi plutôt du con traire; ju s q u ’ ici je ne crois pas t’avoir
don né su jet de te flatter que je sois un adversaire moins redou­
table que to i; que tu veuilles poursuivre ou interrom pre notre
c o m b a t, soit au jo u r , soit aux flam b e au x, tu me trouveras
toujours prête à te sa tisfa ire , aussitôt et toutes les fois que tu
le voudras.
C V I . C ’est ainsi que le com bat fu t suspen du ju s q u ’à ce que
la nouvelle aurore so rtît des rivages du G an ge , et rien ne fu t

�décidé su r la sup ériorité de ces deux gu erriers. L e généreux
chevalier n oir s’ approcha d ’ A q u ilan t, de G riffon et des au tres,
et les pria de ven ir passer la n uit dans son palais ju s q u ’ au len­
dem ain .
CVII. Ils se ren diren t à son in vitation sans balancer, et à
l’ instant, à la clarté d’ un gran d nom bre de fla m b e a u x , ils se
ren diren t dans un palais séparé en plusieurs beaux apparte­
ments. L es deux adversaires, après avoir levé leurs casques,
dem eurèrent stu p éfaits, en se considérant m u tu ellem en t; le che­
valier, autant q u ’on en pou vait ju g e r su r l’apparence, ne parais­
sait pas avoir plus de dix-huit ans.
C V III. M arphise était to ut étonnée qu’ on p ût trou ver autant
de valeur dans un âge si ten dre ; l’autre s’étonna bien davan ­
tage lorsq u ’ il reco n n u t à ses longs cheveux celle à qu i il avait
eu affaire. Ils se dem andent réciproquem ent leur n om , et tous
deux ne tard en t pas à se l’apprendre. M ais com m ent se n om ­
m ait le je u n e hom m e ? Je rem ets pour vous l’apprendre à l’ autre
chant.

�CHANT X X .
Marphise sc découvre au chevalier, qui lui raconte son histoire . — Les Pala­
dins et Marphise cherchent à s'échapper. — Les femmes homicides tom­
bent sur ces guerriers. — Astolphe donne du cor enchanté. — Terreur
générale qui fait fuir Marphise même et ses compagnons. — Astolphe
brûle la ville d’Alexandra. — Marphise renverse Pinabel, et fait revêtir
Gabrine des habits de la dame de ce chevalier. — Elle désarçonne Zerbin,
et lui fait prendre Gabrine en croupe.

I.

L e s dam es antiques on t fait des choses m erveilleuses et

dans la gu erre et dan s les travau x sacrés des m uses. L ’ éclat et
la glo ire de leurs belles œ uvres se son t répandus dans le m onde
entier. A rpalice et C am ille se sont rendues à ja m ais célèbres
par leur valeu r et leur science dans les com bats : Sapho et
C orin n e on t con qu is la célébrité par leur e s p r it, et leurs nom s
seron t im m ortels.
II . L e s fem m es on t acqu is la perfection d a n s tous les arts
dont elles se sont o ccu p é es; et tous ceux qui lisent l’ histoire
avec attention y retrou ven t la splendeur de leur renom m ée. Si
le m onde a longtem ps été sans fem m es illu stre s, cette m aligne
influence n’ a pas to u jo u rs du ré. Peut-être aussi que l’envie ou
l’ ign oran ce des écrivains leur dérobent les honneurs q u i leur
sont dus.
I I I . Il me sem ble que dans ce siècle , tan t de talents brillent
parm i les dam es qu’ elles peuvent fou rn ir une abondante m atière
aux écrivains, pour répandre leur glo ire dans les siècles fu tu rs,
et p our que vos c ritiq u e s, ô langues od ieuses, soient à jam ais
ensevelies avec votre opprobre éternel. L a g loire de ce sexe se

�répandra d ’ u ne m anière si b r illa n te , qu 'elle surpassera de
beaucoup celle même de M arphise.
IV . M ais revenons à e lle ; cette cou rageu se fille ne refuse
p oin t de se faire con n aître au chevalier qui a usé de tant de
courtoisie envers elle, pourvu qu ’ il consente aussi à lui appren­
dre quel il est. E lle s’ acqu itte don c à l’ in stan t, tant elle a d ’ im­
patience de savoir le nom de ce riv al. Je suis M arphise, lui ditelle , et ces m ots su ffiren t ; le reste était connu de tout l’ univers.
V . L ’a u tr e , dès que c’ est son to u r à p a r le r , cro it devoir
s’ ann on cer par quelques prélim in aires : Je pense, lui d it-il, que
vous con naissez tous L’ illu stre m aison dont je s u is ; n on -seu le­
m ent la F r a n c e , l'E sp agn e et les nations v o isin e s, m ais l’ Inde
et l’ Eth io p ie , et ju s q u ’aux régio n s g la c ia le s , con naissent la
m aison de C lerm ont : le paladin qui a tué A lm o n t est sorti de
son sein ;
V I . E t R en au d qui donna la m ort à Clariel et au roi M am ­
brin , R en au d qui a d étruit leur em pire. Ma m ère m e fit naître
de ce s a n g ; j’eus pour père le du c A im o n , dans un voyage
q u ’il fit autrefois su r ces r iv e s , où le D a n u b e , par h u it ou dix
em b o u ch u res, précipite ses eaux dans l’ Eu xin . Il y a en viro n
un an que je quittai ma m ère éplorée, pour me ren dre en F rance
et me faire con naître à mes parents.
VII. M ais je n’ai pu finir ce voyage : une tem pête affreuse
m ’ a je té su r ces bords : il y a dix m ois et plus que j ’ y suis
a rrê té ; car je com pte tous les jo u rs et toutes les heures. M on
nom est G uidon le S a u v a g e ; j ’ai fait peu d’ exploits e n c o r e , et
je suis peu connu dans le m onde : c ’est ici que j ’ai vain cu
A rg ilo n de M élib é e, et les n e u f autres chevaliers qu i com ­
battaient avec lui.
V I I I . Je fus v a in q u e u r, la nuit d’ a p rè s, de dix jeu n es
beautés : a i n s i , j ’ en ai dix à ma disposition , et ce son t à mon
go û t les plus belles et les plus aim ables de
co m m an d e , ainsi qu 'à toutes les autres :
sceptre de leur em pire et tout pouvoir su r
ront de même à qu icon qu e aura la fortun e

tout ce p a y s ; je leur
elles m ’on t donné le
e lles; elles le d o n n e­
assez favorable pour

m ettre à mort dix chevaliers.
IX . L es paladins dem andent à G uidon pourquoi o n voyait
si peu d ’ hom m es dans cette contrée ; et s i , renversant la cou­
tum e des autres pays, ils y étaient soum is aux fem m es. D epuis

�que je su is ici, leur d it G u id o n , j ’ en ai plusieurs fois ouï ra co n ­
ter la raison ; et puisque ce récit peut vous être a g ré a b le , je
vais vous la ra p p o r te r, telle que je l’ai moi-m êm e apprise.
X . D an s le tem ps où le s G r e c s , au bout d e v in g t ans, revin ren t
de T roie en leur pays (c a r le siège en dura dix , et ils furen t
reten us su r la m er dix autres années par des vents co n tra ire s,
à leur gran d d é p la isir ), il trou vèren t à leu r reto u r que leurs
fem m es s’étaient procuré des ressources con tre la tristesse d ’ une
si lo n gu e absence. T ou tes s’ étaient choisi de je u n es a m a n ts,
p o u r ne point se refroid ir seules dans leurs lits.
X I. L es G recs à leur reto u r trouvèren t leurs m aisons pleines
de petits bâtards, et cependant tous, d ’ un com m un accord, p ar­
don nèren t à leurs épouses, con ven an t bien qu ’ il était im possible
à des fem m es de so uten ir un si long je û n e ; mais il fallu t que
ces e n f ants a d u ltérin s allassen t chercher ailleu rs u ne autre for­
tu n e , les m aris ne voulant point so u ffrir qu ’ ils fussent plus
longtem p s n ou rris à leurs dépens.
X II. L es uns furen t e xp o sés, les autres furen t cachés et
élevés secrètem ent par leurs mères. Q u an t à ceu x qui étaient
déjà g r a n d s , ils se p artagèrent en plusieurs b a n d e s, et se d is­
persèrent çà et là. L es uns su ivirent le parti des a rm e s; les
autres de l’ étude et des arts; ceux-ci cu ltivèren t la terre; ceu x-là
allèren t servir dans les c o u rs; cet autre garda les tro u p ea u x ,
su ivan t la volonté du destin qui règle to u t ici-bas.
X III. Parm i eux, il y avait un jeu n e hom m e, fils de C ly te m ­
n e s tre , la cruelle re in e , âgé de d ix -h u it a n s , fra is com m e un
li s , verm eil com m e la rose à l’ in stan t qu ’ on l’ arrach e de son
épine. C elui-ci, après avoir équipé un vaisseau, se m it à faire le
m étier de c o rsa ire , à piller les m e rs , à la tê te de c en t jeu n es
hom m es de son â g e , et l’élite de toute la G rèce.
X IV . Dans ce tem ps-là les C ré to is, qu i avaient chassé du
trône le cruel Idom én ée, et qui pour assurer leur nouvel é ta t,
faisaient des levées d'hom m es et d ’a rm e s, p riren t P halante à
leu r service (c ’était le nom de ce jeu n e h o m m e ) , en lui payan t
une forte s o ld e , et ils le com m irent avec toute sa troupe à la
gard e de la ville de D ic thyne.
XV. Parm i les cen t villes célèbres de la C rète, D icth yne était
la plus opulente et la plus agréable. L es fem m es y étaient
belles et portées à l’am ou r, et on y passait la vie dans les je u x

�d u m atin au soir. C om m e en tout tem ps les étran gers on t été
fort caressés dans cette v ille , Ph alan te et ses gens y furen t si
bien a c c u e illis , que bientôt ils s’y établiren t et devinren t les
m aîtres dans chaque m aison.
XVI.

Ils étaient tous je u n es e t tr è s -b e a u x , c a r P h a l a n t e

avait choisi la fleur de la G rèce : a u ssi, dès qu ’ ils p a r u r e n t ,
les belles C rétoises ne fu ren t plus m aîtresses de leur c œ u r,
d ’autant plus que ces je u n es gens jo ig n a ie n t à la beauté la
force et la v igu e u r d ’H ercule : enfin ils su ren t en peu de jou rs
se ren dre si agréables à ces b e lle s, qu ’elles les préférèrent dans
leu r cœ ur à to u t autre bien.
X V II. D ès que fu t term inée la guerre p our laquelle P h alan te
s’était en gagé , et que sa solde m ilitaire eut c e s s é , ces jeun es
gens n’ étant plus entretenus par l’é ta t, voulurent par cette
raison qu itter le pays : les fem m es de C rète en tém oign èrent la
peine la plus vive , et elles en versèrent des larm es plus am ères
que si leurs pères eussent expiré sous leurs yeux.
X V III. Q ue de prières ne firent-elles pas à leurs a m a n ts,
p our les en gager à r e s te r ! m a is, les trou va n t in ex o rab les, elles
se décidèrent à p a rtir, et à aband on n er pour eux p è re s , m ères,
et ju s q u ’à leurs propres enfan ts : elles em portèrent de leurs
m aisons les pierreries les plus riches, et de gran des som m es en
or. L e u r com plot fu t si se c re t, q u ’aucun C rétois ne s’aperçut
de leur fuite.
XIX. L e m om ent que P h alan te avait choisi pour fu ir fu t si
p ro p ice , le ven t fu t si fa v o ra b le , qu ’ ils étaient déjà éloignés de
plusieurs m ille s , lorsque les C rétois euren t à s’affliger de leur
perte. Enfin le hasard les con d u isit su r celle c ô te , alors in h a­
bitée : ils s’y a rrê tè re n t, et l à , tous en sû re té , ils recueillirent
sans inquiétude le fru it de leur larcin.
XX. Cette dem eure fu t pour eux pendant dix jo u rs un lieu
d e délices et de voluptés; mais com m e il arrive trop souvent que
l’abondance am ène à sa su ite le dégoût dans de jeu n es c œ u r s ,
to u s , d’ un com m un a cc o rd , résolu rent de vivre sans fem m es,
et de se d élivrer de tan t de soin s, car le plus lourd des fardeaux
est une fem m e qui ne nous p laît plus.
X X I. Cette jeunesse qui n’avait d’ ardeur que pour le butin
et la rapine, et qui craign ait la dépense, vit bien qu e, pour entre­
ten ir tan t de c o n c u b in e s, il fallait autre chose que des haches

�et des flèch es. Ils laissèrent donc les malheureuses seules sur
cette rive, et partirent chargés de leurs richesses, pour se rendre,
à ce qu ’on d i t , da ns la P o u ille , où ils bâtirent sur les bords de
la mer la ville de Tarente.
X X II. Q u an d ces fem mes se virent trahies par des hommes
en qui elles avaient mis toute leur confiance, elles furent pen­
dant plusieurs jo u rs si con sternées, qu ’ immobiles su r le bord
de la m e r , on les eût prises pour des statues. Ju ge ant ensuite
que leurs larmes et leurs plaintes ne leur seraient d ’a ucun
s ec o u r s , elles com m encèrent à réfléchir et à penser com m ent
elles pourraient tirer parti d ’ un si grand malheur.
X X III. Com m e elles délibéraient entre elles su r cet ob jet ,
les unes disaient q u ’ il fallait s’en retour ner en C r è t e , et se
soumettre à la sévérité de leurs pères et de leurs maris irrités,
plutôt que de périr de faim et de misère su r cette plage d é s e r te ,
et da ns ces bois sa u va ges; les autres disaient qu'il serait plus
honnête de se précipiter da ns la mer que de suivre un tel parti ;
XXIV. Et que mieux vaudrait encore aller par le monde
en c ou rtis an e s, le parcourir com m e p a u v r e s , com m e esclaves,
que de s ’offrir elles-mêmes aux supplices qu ’elles n’avaient que
trop mérités par leurs déportements. Ces malheureuses agitaient
ainsi entre elles divers a v i s , tous plus cruels les uns que les
autres. E n f i n , une certaine O r o n t é e , qui descendait du roi
M in os, se lève au milieu d ’elles.
XXV. Elle était la plus jeun e, la plus belle, la plus prudente,
et la moins coupable de toutes. Elle avait aimé Ph ala n te , lui
avait livré les prémices de son c œ u r , et avait abandonné pour
lui son père. O r o n té e , montrant su r son visage et dans ses
discours un cœ ur m agn anim e embrasé de c o u rro u x , et ayant
combattu l’avis de toutes les autres, proposa le sien dont l’exé­
cution fut suivie.
XX VI. Il ne lui parut pas qu ’on dû t s’éloigner d’ une terre
dont elle avait reconnu la fécon dit é, dont l’air était s a i n , où
coulaie nt de limpides ruisseaux, où l’on trouvait des bois épais,
et da ns plusieurs parties des plaines avec des ports, des havres,
où les peuples é tra n ge rs, qui apportaient tantôt d ’A f r i q u e ,
tantôt d 'É g y p t e , toutes sortes de m arc handises, et tout ce qui
était nécessaire à la vie des m o r t e l s , pouvaient se réfugier
pendant la tempête.

�X X V II.

Il lui parut au con traire qu ’on devait s’y fixer, et

tirer vengeance d ’ un sexe qui les avait si lâchem ent
t E
ler v o uolu t que
m to u t vaisseau
p
é, quie serait
s forcé
.
par les vents à
ven ir prendre port su r ce r iv a g e , fû t mis à feu et à s a n g , et
q u ’on ne f ît grâce à personne. T el fu t le discours et la ré so lu ­
tion d ’Orontée ; la loi fu t établie sur-le-cham p e t mise à exé­
cution .
X X V I I I . D ès q u ’on s’apercevait que le ciel se tr o u b la it, ces
fem m es accou raien t arm ées su r le bord de la m er, ayan t à leur
tête l’ im placable O rontée qui leur avait d o n n é des lo is , et
qu ’ elles recon n uren t pour leur re in e ; elles p illaien t et brûlaient
les vaisseaux jetés su r leurs rives , n’ épargnant qu i que ce f û t,
a fin que personne ne p û t , en aucun lie u , don ner de leurs n ou ­
velles.
X X I X . E lles vécurent ainsi p lu sieu rs années solitaires et en
cruelles ennem ies des h o m m es; m ais enfin elles com p rirent
q u ’elles travailleraien t à leur propre destruction si elles ne
ch angeaient de plan et ne se don naient une postérité; que leur
loi serait bientôt avilie, anéantie ; que leur état m êm e, q u e lle s
avaien t dessein d ’étern iser, périrait stérilem ent avec elles.
XXX. M odérant don c un peu leur rig u e u r, elles ch o isiren t,
pendant l’espace de qu atre ans e n tie r s , parm i tous ceux q u i
abordèren t su r ce riv a g e , les dix cavaliers les p lu s b e a u x , les
plus v ig o u re u x , les plus capables de lu tter con tre elles cent
dan s les am oureux é b a ts; car en to u t elles étaient c e n t, et l’on
ne choisit q u ’un m ari pour ch aqu e d izain e.
XXXI. D ’abord elles en firent m ourir plu sieu rs, trop faibles
p our soutenir une telle épreuve ; m ais lorsq u ’elles euren t trou vé
dix v a in q u eu rs, elles leur firent partager leur lit et leur pu is­
sance en leur faisan t ju r e r cepen dant que si d ’autres étran gers
arrivaient su r ces b o rd s, ils les feraien t to u s égalem en t passer
au fil de l'épée sans écouter aucune pitié.
X X X I I . E lles devinren t grosses, eurent des fils, et com m en ­
cèren t bien tôt à c rain d re que si trop d 'en fan ts m âles venaient
à n a ître , ils ne se rendissent leurs m a îtres, et que l’a u to rité ,
d on t elles étaient ja lo u s e s , ne d evînt leu r partage. Profitant
don c du tem ps où ils étaient jeun es en core, elles établiren t une
loi a fin qu ’ ils ne pussent ja m ais se révolter contre elles.
XXXIII. Pour n’être jam ais les esclaves des h o m m es, cette

�horrible loi ordonn e que to u te m ère ne pourra élever plus d ’ un
f ils , et qu’ elle sera ob ligée d ’étou ffer to u s les a u tres ou de les
ven d re, et de les éch an ger hors du royaum e. P o u r cet effet, elles
les envoien t en divers lie u x , et ordonn en t à ceux qui les y
portent de les troqu er, s’ ils le p e u v e n t, con tre de petites fille s ,
ou du m oins de ne pas reven ir les m ains vides.
XXXIV. E lles n’en élèveraien t pas m êm e un seul si leu r
race pouvait se perpétuer sans ce se c o u rs: voilà toute la p itié ,
toute la douceur de cette l o i , plus barbare encore con tre leur
propre san g que contre celui des étran gers. Ces dern iers son t
tous égalem en t condam nés à m ort ; on a m odifié seulem en t la
loi en ne perm ettant plus aux fem m es de les m assacrer in d istin c­
tem ent com m e elles avaient fa it d’ abord.
XXXV. S i , par h asard , d ix, v in g t ou un p lu s gran d nom bre
d ’ hom m es abordaien t su r la côte, on les m ettait en p riso n , et,
chaque jo u r, on en tirait u n au so rt, et pas d avan tage, pour le
faire périr dans le tem ple horrible qu ’O rontée avait fa it bâtir,
et où elle a va it élevé un autel à la ven gean ce. U n des d ix ,
nom m é p a rle sort, était o b lig é de prêter son bras à ce cruel office.
X X X V I . A p r è s p lu s i e u r s a n n é e s , u n j e u n e h o m m e , d e s c e n ­
d a n t d u g r a n d A l c i d e , f u t p o u s s é p a r les v e n t s s u r ce r iv a g e
m e u r t r i e r : so n n o m était E l b a n , e t il a v a i t u n e g r a n d e v a l e u r .

Il fu t arrêté su r ces bord s , s’ en doutan t à p e in e , com m e q u e l­
q u ’ un qui arrive sans d éfian ce, et ren ferm é sous bonne garde
dans une étroite prison où on le réservait pour être sacrifié avec
les autres.
XXXVII. C e je u n e hom m e était beau, d ’ une figure aim able ;
ses m anières étaien t nobles et pleines de grâces son parler
était si d o u x , si to u ch a n t, q u ’ un aspic m êm e l’ eût éco uté avec
plaisir. On en p arla bientôt com m e d ’ une chose rare à A lexa n ­
dre, fille d’ O ron tée, qui vivait encore m algré le poids d ’un âge
très-avancé.
XX XVIII.

O rontée v iv a it e n c o r e , et déjà toutes ses c o m ­

pagnes q u i, les prem ières, avaien t habité cette con trée, étaient
m o rte s; elles étaient alors au nom bre de plus de m ille , et leur
puissance s’était accru e ainsi que leu r renom m ée. M ais il y avait
à peine un ou vrier pour dix ateliers qui souvent chôm aien t
d ’o u v rag e; et les dix chevaliers étaien t en outre chargés de faire
à ceux qui arrivaien t u ne cruelle réception .

�XXXIX. A le x a n d r a , b rû la n t de voir le je u n e hom m e dont
on faisait ta n t d ’é lo g e s , le dem anda à sa m ère avec tant d’ in­
stan ce, qu ’ elle eut la perm ission de voir et d’ entendre E lban , et
quand elle v ou lu t s’ en séparer, elle sen tit son cœ u r dem eurer
près de l u i , percé de m ille traits. E lle se sen t enchaînée sans
pou voir s’ en d é fe n d r e , et enfin c’est son p rison n ier qui l’a
prise.
XL. E lban lui d i t : A h ! M ad am e, s'il restait parm i vous un
peu de cette pitié qui règn e dans to u s les lieux que le soleil
p a rc o u r t, éclaire e t c o lo re , j ’ oserais vou s dem an der, au nom
de cette beauté que rien n’égale et qui vous soum et tous les
cœ urs sensibles, de me laisser une vie que je serais toujours prêt
à sacr ifier pour vous.
X LI.

M ais p u isqu e l’ in h u m an ité règn e dans ces clim ats

contre toute raison , je ne vous dem an derai point le don de la
vie : je sais trop com bien mes prières seraient vain es; m ais du
m oins que je puisse m o u rir les arm es à la m a in , en chevalier
bon ou m a u v a is, et que je ne sois pas condam né com m e un
scélérat ou im m olé com m e un vil anim al.
X L II. L ’ aim able A lexan dra q u i, touchée de com passion
pour ce je u n e h o m m e, a va it les y e u x hum ides de p le u r s , lui
rép on d it : Q uoique cette terre soit la plus cru elle et la plus
barbare de toutes celles qu i o n t ja m ais e x isté , je ne conviens
pas qu e toutes les fem m es y soient des M éd ées, com m e tu
sem bles le croire ; et quand ce serait vrai de toutes mes com ­
p agn es, moi seule je veux que l’on m’excepte de ce nom bre.
X L III. E t s i , par le p a ssé, j ’ ai été im pie et c ru e lle , com m e
elles le son t toutes ici, je puis vous assurer que c’ était parce que
je n’avais trou vé ju s q u ’ à présent aucun ob jet qui eû t excité ma
p itié ; m ais il fau drait que j ’eusse la férocité d’ un tig re et un
cœ ur plus d u r que le d ia m a n t, si ta b e a u té , ta valeu r, tes
g r âces n’ en avaient détruit l’ in flexibilité.
XLIV. Si cette loi établie contre les étran gers n’était pas la
plus fo r te , com m e je serais prom pte à rach eter aux dépens de
ma vie tes jo u rs plus précieu x que les m iens ! m ais il n’est point
ici de ran g si élevé qui te puisse p rocu rer cette libre assistance,
et quoique ce que tu dem andes soit peu de chose, il sera difficile
de l’obten ir d an s ce pays.
XLV.

N éanm oins je ferai tous m es efforts pour que tu l ’ob­

�tien n es, et que tu aies cette satisfaction avant que de m o u rir ;
m ais, h élas! je crain s qu’en vou lan t prolon ger ta vie il ne t’a r­
rive de prolon ger tes tourm ents. Je m e sens assez de cou rage,
rep rit Elban , pour espérer de sau ver mes j o u r s , quan d même
j ’aurais à com battre dix gu erriers a rm é s; je suis m êm e sû r de
les vain cre, fussent-ils tous arm és de pied en cap.
X L V I . A lexa n d ra ne répondit à ce discours que par u n
gran d so u p ir, et elle qu itta Elban le cœ u r percé de m ille traits
de fla m m e , de m ille traits enracinés et in cu rables. E lle v in t
tro u v e r sa m ère et lui exposa le désir qu’ elle avait q u ’ on ne fit
pas m ourir ce je u n e ch evalier, s’ il pouvait à lui seul m ettre à
m ort dix gu erriers.
X LVII. L a reine O ron tée fit assem bler son conseil et parla
ainsi : Il est de n otre in térê t de confier au plu s vailla n t la garde
de nos ports et de nos rivages ; m a is , pour bien savoir à qui
nou s devons confier ce soin et ceux que nous devons rejeter, il
fa u d ra it toujours éprouver ceux qui arriven t su r ces bords afin
de n’ être pas exposées à m ettre en place un g u e rrie r sans c o u ­
rage et à faire périr un hom m e de cœ ur.
X L V III. Il me paraît d o n c, si vou s en ju g e z de m êm e, q u ’ il
fa u t établir par une loi que tout chevalier à l’a ven ir, que le sort
aura am ené sur ce riv a g e , avant que d’ être co n d u it au tem ple
pour être s a c rifié , pourra lui s e u l, si ce parti lui c o n v ie n t, se
battre contre nos dix g u e rrie rs , et s’ il est assez fort p our les
vain cre to u s , la garde du port lui sera confiée et tout lui sera
soum is.
XLIX. Je vous parle a in s i, parce que nous avons présente­
m ent un prison n ier qui se van te de vain cre à lui seul dix de
nos gu erriers. Si sa valeu r égale celle de tant de chevaliers réu ­
nis, il est vraim en t digne qu ’on lui accorde cette g râce ; s i , au
c o n tra ire , il ne se van te que par tém érité, par présom ption , il
en sera pu ni sévèrem ent. A lors Orontée cessa de parler, et une
des plus v ieilles lui répondit en ces m ots :
L . L a p rincipale raison qui nous a déterm inées à so u ffrir
parm i nous qu elques h o m m es, n’a pas été que nous eussions
aucun besoin de leur secours pour défendre nos états ; car pour
cet objet, nous avons par nous-m êm es assez d’ intelligence, de
cou rage et de p ou vo ir; eh ! que ne pou von s-nous de même sans
eux em pêcher notre postérité de s’éteindre !

�L I . M ais pu isqu e cela n’est pas possible sans e u x , nous
avons recherché leur com pagnie en petit nom bre, afin qu’ ils ne
fussent ja m ais plus d ’ un con tre dix , et qu ’ ils ne pussent ainsi
n ou s d o m in e r ; cet arra n gem en t a eu lieu pour perpétuer notre
société, et non pour notre défense. Q u ’ ils soient vaillants seule­
m ent pour cet e m p lo i, ils peuvent être lâches et in utiles dans
to ut le reste.
L II. S o u ffrir parm i nous un hom m e si vailla n t est un parti
to u t con traire à notre prem ier dessein. Si un seul hom m e peut
vaincre dix g u e rrie rs , à com bien de fem m es n’ im p o sera - t - i l
pas sa volonté ? Si nos dix chevaliers eussent é té doués
d ’ une pareille valeur, dès le prem ier jo u r ils nous a u r a i e n t
a rrach é l’em pire : ce n’ est pas le m oyen de com m an der, que
de vouloir m ettre les arm es à la m ain d ’ un plus puissant que
nous.
LIII.
O bserve encore que si la fortu n e seconde ton protégé,
et qu ’ il vien n e à b o u t de vain cre nos dix gu errie rs, tu entendras

les plaintes des cen t fem m es q u ’ il aura privées de leurs époux.
S ’il désire la vie, qu ’ il propose un autre expédient que de faire
perdre la vie à dix jeu n es hom m es. C e p e n d a n t, si à lui seul il
est capable de rem placer dix gu erriers auprès de cent fem m es,
qu ’ on lui fasse grâce.
LIV.
Tel fu t l'avis de la cruelle A rtém ie (ca r c’ est ainsi
q u ’elle se n o m m a it), et il ne tint pas à elle qu’ E lban ne fût
cruellem en t sacrifié dan s le tem ple de la sanglante déité ; mais
la bonne O rontée, qui vou lait com plaire à sa fille , lui répliqua
par ta n t et tant de raison s, et tin t si ferm e, que le sénat enfin se
prononça en sa faveur.
LV. Elban passait pour le plus beau chevalier qui existât
dans le m onde. L es je u n e s, qui se trouvaient au con seil, prirent
ta n t à cœ u r sa d é fen se , que l’avis des vieilles, qui v o u la ie n t,
ainsi qu ’ A rtém ie, qu'on observât la rig u e u r de l’ancienne lo i,
fû t mis au néant ; m êm e il ne s’ en fa llu t gu ère qu ’ Elban ne
fû t absous to ut à fait.
LV I. E n fin , il fu t résolu de lui faire g r â c e ; m ais à con di­
tion qu ’ il com battrait dix g u e rrie rs , et q u e , dans le second
a ss a u t, il rem p lirait les devoirs d ’é p o u x , non auprès de cent
fem m es, m ais de dix. L e lend em ain , E lban fu t tiré de prison,
et après qu ’o n lui eut fou rn i des arm es et un coursier à son

�ch o ix, il s'avan ça seul con tre les dix gu erriers, et les m it tous
à m ort su r la place.
L V II. L a n u it su iv a n te , il soutin t seul et n u , contre dix
fem m es, un assaut d ’ un autre genre ; et son audace eut un si
heureux su ccès, que toute cette troupe fu t vain cu e. Cette valeur
lui gagn a tellem en t les bonnes grâces d’O ro n té e, qu ’elle le prit
p our son g e n d re , lui donna A lexan dra et les n eu f autres filles
avec lesquelles il avait soutenu l’épreuve nocturne.
L V I I I . E lle le laissa depuis héritier de son état, avec la belle
A le xa n d ra , qui a donné son nom au pays, à la charge q u ’eux
et leurs successeurs feraient in violablem en t observer la loi par
laquelle to u t hom m e q u i, par sa m alheureuse étoile, m ettrait le
pied su r cette rive, au rait le choix du sacrifice ou de se m esurer
seul avec dix gu erriers ;
LIX. E l q u e , s’ il parvenait à m ettre à m ort ces dix gu er­
riers, il serait obligé de tenter avec les fem m es l’ épreuve de la
n u it ; e n fin , si la fortune lu i souriait assez p our qu ’ il rem p o r­
tât cette seconde v ic to ire , il serait alors reconnu pour le chef,
le prince de tout ce peuple fém inin ; qu ’ alors il p ou rrait choisir
d ix fem m es à son g ré, et régn er avec elles ju s q u ’à l’ arrivée d ’ un
a u t r e g u errier, q u i, plus fo rt ou plus v a illa n t, parviendrait à
lui arracher le trône avec la vie.
L X . V o ici environ deux m ille ans que cette loi barbare sub­
siste et s’ observe e n core. P eu de jo u rs se passent sans que
qu elque m alheureux étran ger soit im m olé dans le te m p le ; si
qu elqu ’ un d’ e u x , à l’ exem ple d ’ E lb a n , dem ande à com battre
con tre les dix gu erriers (car il en est parfois qui tentent ce
h a s a r d ), souvent il succom be à la prem ière é p re u v e , et su r
m ille , il n’ y en a pas un qu i passe à la seconde.
LX I. Il s’ en est bien ren con tré qu elques-u ns, m ais si peu,
q u ’on pourrait aisém ent les com pter avec les doigts. A rgilon
fu t de ce nom bre ; m ais il ne régna gu ère avec ses dix fem m es,
car des vents contraires m’a ya n t porté sur ce r iv a g e , je l’ai
plongé dan s la n u it éternelle. E h ! plût au ciel que j ’ eusse cessé
de vivre le mê me jo u r, plutôt que de passer ici ma vie dans ce
honteux esclavage.
L X I I . A h ! que ces plaisirs de l’am ou r, ces ris, ces je u x si
chers à tous ceux de mon â g e ; que cette p o u rp r e , ces riches
pierreries; que cette élévation su r tous les autres citoyens d ’ un

�état on t peu d ’attraits pour l'hom m e privé de sa lib erté ! L 'im ­
possibilité de p ou vo ir jam ais q u itter ces lieux m e paraît une
servitude cru elle et insupportable.
LX III. Me voir ob ligé de passer la p lu s belle fleur de m es
je u n es années dans une vie si m o lle , si o is iv e , tient sans cesse
m on cœ u r en proie à l’agitatio n et à l’e n n u i, ém ousse pou r moi
toute idée de plaisir. L a renom m ée rem p lit la terre de la gloire
de m on s a n g , et l’élève ju s q u ’ aux n u e s; p e u t-ê tr e , h élas!
aurais-je partagé les lauriers de m es fr è r e s , si j ’avais pu les
rejoin dre.
L X I V . I l m e sem ble que c’est u n e in justice que le ciel m’ a
f a ite , quand il m’ a rédu it à un si vil servage , com m e un c o u r­
sier q u ’on relègue dan s les cham ps, parce q u ’ il est a v e u g le ,
estrop ié, in u tile désorm ais dans les com bats ou à to u t autre
usage plus digne ; et n’ espérant plus que par la m ort échapper
à c e tte lâche servitu d e , c’est la m ort que je désire.
LXV. G u id o n alors cessa de parler, en m audissan t le jo u r
o ù , rem portant la victoire su r dix ch evaliers et su r au tan t de
jeu n es fille s , il a cq u it la souveraineté de ce pays. A stolphe
l’écoutait avec a tte n tio n , et n’ avait p oin t voulu se faire co n ­
naître à lui qu ’ il n’ eût au p aravan t r e c o n n u , à plu sieurs
m a rq u es, que ce G uidon , était v é rita b le m e n t, ainsi q u ’ il le
d is a it, le fils d ’A im on son parent.
LXVI. Je su is, lui dit-il alors, A sto lp h e , prince d ’ A n g le ­
terre et ton cousin . E t à l’in stan t il le serre dans ses bras, et de
l’ a ir le plus te n d r e , le p lu s a im a b le , il l’em brasse, non sans
rép and re qu elques larm es. M on cher p a re n t, p o u rs u iv it-il, ta
m ère n’ avait pas besoin de t’attacher un signe au cou pour te
faire reconnaître : la valeu r que tu as m on trée, l’épée à la m ain,
su ffit p ou r prouver que tu es de n otre san g.
L X V I I . G u id o n , q u i , dan s un autre tem ps, se fû t fa it une
gran d e fête de trou ver un parent si c h e r, ne lui ren d it ses ca­
resses que de l’air le plus triste, désespéré de le voir en ce lieu :
il sa it qu ’ il ne peut vivre sans q u ’ A stolphe dem eure esclave, et
que dès le lendem ain leu r so rt sera d é c id é ; ou qu ’ A stolph e ne
peut être libre qu’ aux dépens de ses jo u rs : de sorte qu e le bon ­
heur de l’ un d oit être n écessairem ent la perte de l’ autre.
L X V I I I . Il regrette aussi que sa victoire réduise les autres
chevaliers dans une servitu d e p erp étu elle, dont sa mort même

�ne les garan tirait pas, s’ il la recevait dan s ce c o m b a t; car si
M arphise ne parvient à se tirer du p rem ier em barras que p our
su ccom ber dans le se c o n d , elle n’aura ob ten u sur lui qu ’ une
victoire inutile : ses com pagnons n’en seront pas m oins esclaves,
et elle condam née à la mort.
L X I X . D ’un autre c o té , l’extrêm e jeu n esse de G u id o n , son
affab ilité, sa valeu r, on t tellem ent attendri d'am o ur et touché
de pitié le cœ ur de M arphise et de ses com p agn on s, q u ’ ils dé­
d a ig n e n t, p our ainsi d ir e , une liberté dont son sa n g serait le
prix ; et déjà la gu errière se p ro m e t, si elle ne peut s’em pêcher
d ’ôter la vie à G u id o n , de m ourir avec lui.
lxx.
E lle dit à ce chevalier : Viens avec nous, et sortons
d’ ici de vive force. H élas! répon d G u id o n , renonce à l’espé­
ran ce de jam ais so rtir de ces lieux, soit que tu triom phes de
m oi ou que tu succom bes sous mes coups. Je n 'ai ja m a is crain t,
rep rit M arp h ise, d ’achever ce q u ’ une fois j ’ai co m m en cé, et je
ne connais point de route plus sûre pour moi que celle que mon

épée saura m ’ ou vrir.
L X X I . T u m ’ as m ontré au jou rd 'h u i dans la lice une valeur
si g ra n d e , q u ’avec toi j ’oserai tout tenter L o rsqu e toutes ces
fem m es seron t dem ain rassem blées su r les grad in s, autour des
barrières, je veux que nous les m assacrions toutes, soit qu’ elles
pren nen t la fuite, soit qu 'elles prétendent se défendre ; et qu ’en ­
suite nous laissions leurs corps à la m erci des loups et des vau ­
tours, et leur ville eu proie aux flam m es.
L X X I I . A h ! répondit G u id o n , tu me verras toujours prom pt
à te suivre et à m ourir à tes c ô té s ; m ais ne nous flattons pas
de dem eurer vivants : qu ’il nous suffise de ne pas m o u rir sans
ven gean ce. J ’ai souvent com pté su r cette place dix m ille fem m es
arm ées, et un pareil nom bre gard e les rem parts, le port et le
château . Il ne nous reste aucun e route sûre pour nous échapper.
L X X I I I . F ussen t-elles, reprit la g u e rriè re , en plus grand
nom bre que les soldats de X erxès, ou que ces esprits rebelles,
q u i, à leur honte éternelle, fu ren t chassés du ciel, si tu es avec
m oi, ou du m oins si tu n’ es pas avec elles, je veux les exterm i­
ner toutes en un jo u r . J e ne sais, reprit G uido n , d ’ autre m oyen
de nous sauver que celui que je vais te p ro p o ser.
LXXIV. C e m oyen unique que je vais te d ir e , et que je me
rappelle à l’ in stan t, peut seul nous sau ver, s’ il nous réussit : il

�n 'est perm is ici qu 'aux fem m es de sortir et de m ettre le pied sur
le rivage : il fa u t don c que je m e confie à une de m es fem m es,
d on t j ’ai éprouvé plusieurs fois la fidélité et le p arfait am our,
dans des occasions plus d ifficiles que celle-ci.
L X X V . E lle ne désire pas moins que m oi me tirer de cet es­
clavage, pourvu q u ’elle me suive, parce qu ’ alors elle esp è re que
je vivrai avec elle, sans partage avec ses rivales. P en dan t que
les ténèbres co u vren t encore la te rre , elle fera équ iper dans le
port un brigan tin ou tout autre v a isse a u , que vos pilotes trou­
veron t to ut prêt à faire voile en arrivant.
L X X V I.
E t vous to u s, qui m ’avez fait la grâce de venir loger
chez m o i, c h e v a lie rs, m archands et m a telots, vous me su ivrez
bien serrés et en bon ordre ju s q u ’au port, et vous vous tien drez
prêts à vous frayer le chem in , si nous trouvons des obstacles

dans notre ro u le. C ’est a in s i, je l’e sp è re , q u ’avec le secours de
nos épées, je vous tirerai de cette cru elle cité.
LX XV II. F ais com m e tu vou dras, répond M arphise à G u id o n ,
p ou r moi je su is bien s û re que je sortirai d’ ici saine et sauve ;
il m ’est beaucoup plus aisé de tuer de ma propre m ain toutes
les fem m es enferm ées dans ces m u rs , que de me résoudre à
prendre la fuite, ni à don ner le m oin dre lieu de penser que j ’aie
pu a vo ir peur. Je prétends sortir de ces lieux en plein jo u r,
et les arm es à la m ain . T o u t autre m oyen me p araîtrait un
opprobre.
L X X V I I I . Je sais que si je m ’y faisais con naître pour fille ,
j ’y p artagerais les hon neu rs et les prérogatives des fem m es, que
j ’y serais retenue avec p laisir, et peut-être placée parm i les pre­
m ières du sénat ; m ais étant venue ici avec ces chevaliers, je ne
veux point avoir d ’autre p rivilège q u ’eu x , et je me croirais d é s­
honorée, si je restais ic i, ou m 'en allais en lib e rté , et que je
laissasse les autres réd u its à la servitude.
LXXIX. P a r ces discours et par d’ autres e n c o re , M arphise
tém oigna que la crain te seule q u ’ un excès de c o u rage ne m ît
ses com p agn on s en dan ger, l’em pêchait d ’attaqu er cette troupe
de fem m e s, et de se sign aler par des coups d ’ une hardiesse
m ém orable. C ’est pourquoi elle laissa à G u id o n le soin de pren ­
dre le parti qui lui paraîtrait le plus s û r.
LXXX. L a n u it même G u id o n s’ ou vrit à A lérie ( c ’est ainsi
que se nom m ait la plus fidèle de ses épouses ); il n’eut pas be­

�soin de la presser b e a u co u p , l’ ayan t trouvée toute disposée à
suivre ses volontés : elle prit u n vaisseau, le fit arm er et ch arger
de ses effets les plus p ré c ie u x , sous prétexte q u ’elle vou lait
a ller en cou rse à la pointe du jo u r avec ses com pagnes.
L X X X I . A u p a ra va n t elle avait fa it ap p orter dans le palais
de G u id o n , des épées, des la n c e s, des cuirasses, des boucliers,
afin d ’en arm er les passagers et les m atelots du vaisseau , qui
étaien t à m oitié n u s ; p artagés entre le som m eil et les tra v a u x ,
tan dis que les uns dorm aient, les autres m ontaient la ga rd e, et,
revêtu s de leurs a rm e s, regard aien t à tout instant s’ ils ne ver­
raien t pas ro u g ir l'o rien t.
L X X X I I . Le soleil n’avait point encore levé le voile épais et
o b scu r qui cou vrait la som bre face de la te rr e ; la fille de L y ­
caon avait à peine achevé de décrire son dem i-cercle dans les
sillon s du ciel, lorsque la foule des fem m es, em pressées de voir
la fin du c o m b a t, se hâtent de rem p lir l'am ph ithéâtre, com m e
les abeilles couvren t le seuil de leurs ru c h e s, lo rsq u ’ elles veu­
lent, au p rin tem p s, passer so u s un nouvel em pire.
L X X X I I I . L e peuple fait reten tir le ciel et la terre du son des
tam b ou rs, des trom pettes et des clairon s ; c’ était le sign al pour
le souverain de ce pays, d e ven ir term iner la lutte com m encée.
D éjà A q u ilan t, G riffo n , le d u c d’ A n gleterre, G u id o n , M arphise,
S an sonn et, étaien t arm és de toutes p ièces, et tous les autres se
tenaient prêts, les uns à pied, les autres à cheval.
L X X X I V . P o u r se ren d re du palais à la m er et au p o rt, il
falla it traverser la place ; il n’y avait aucun autre chem in ni
plus long ni plus co u rt : G u id o n en avait déjà prévenu ses com ­
p agn on s, et, après les avo ir exhortés à se com porter en gens de
c œ u r, il se m et en chem in sans b r u i t , et se présente dans la
p la c e , où était le p e u p le , à la tête de plus de ce n t hom m es
arm és.
L X X X V . G u id o n ,
disp osait à sortir par
nait ce lie u , a rm é e ,
vo yan t suivi de tant

pressant les pas de ses com pagnons, se
l’autre porte ; m ais la f o u le , qui en viro n ­
et toujours prête à frapper, s’ a p erçu t, le
de g e n s , qu’ il voulait prendre la fuite.

A lo rs toutes les fem m es en m ême temps s'em parent de leurs
a rcs, et une partie co u rt s'o p p o se r à son passage.
L X X X V I . G uidon et ses vaillants chevaliers , m ais surtout
l’ in trépide M arphise, ne tard èren t point à déployer la vigueur de

�leur b ras, et firent les p lu s gran d s efforts pour s’ ou vrir u n pas­
sage ; m ais il p leu vait su r eux de toutes parts u ne si prodi­
gieu se grêle de tra its, qui blessaient et m ettaient à m ort leurs
cam arades, q u ’ils cra ig n ire n t à la lin de ne pas en ven ir à leur
honneur.
L X X X V I I . L es arm es de to u s ces chevaliers étaien t d ’ une
trem pe p a rfa ite , sans cela ils auraien t eu tout à crain d re. D éjà
le destrier de San sonn et avait été tué sous lu i, celui de M arphise
était pareillem en t resté sur la place. A stolp h e d it en lui-m êm e :
Q u ’atten drais-je pour m e servir de m on c o r ? peut-il jam ais
m ’être plus utile ? voyon s si je ne pourrai pas avec ce cor assu­
rer le passage, pu isqu e nos épées ne nous servent de rien .
L X X X V I I I . C om m e on em ploie to u t dan s les périls extrêm es,
il em bouche ce co r, et lorsque cet horrible son a frappé les
airs, toute la terre, to u t l'u n ivers sem blent trem bler ; la terreur
s’em pare tellem en t du cœ u r de ces femmes é p erd u es, à dem i
m ortes, que vou lan t fu ir elles se renversent en bas des grad ins,
et ne laissen t plus personne à la gard e de la porte.
L X X X I X . C om m e on voit qu elq u efois les habitants d ’ une
m aison , rem plis d ’épouvante, se précipiter par les fen êtres, des
lieux les plus é le v é s, lorsque de toutes p arts ils se voient en v i­
ronnés par le feu , qu i s’est accru peu à peu pendant que le som ­
meil appesantissait leur p a u p iè re ; ainsi chacu n , n égligean t le
soin de sa vie, ne pense qu ’ à fuir cet horrible son.
XC. De çà, de là, se précipite la tourbe ép ou vantée, qui de
toutes parts s’efforce de fu ir : plus de m ille fem m es à la fois se
présentent à chaque p o r te ; elles tom bent en m on ceau x, et s’ em ­
barrassen t les unes les autres. D ans une si gran d e presse, les
unes périssent, les autres s’ é lan cen t du haut des éch afau ds et
des fen êtres ; plu sieurs se rom pent les bras ou le cou ; les unes
y perdent la v ie, celles-là restent estropiées.
XCI. L e s gém issem ents, les cris qui accom pagn ent le fracas
et la destru ction , s’élèvent ju s q u ’ aux nues. P a rto u t où le son du
cor se fait entendre, la m u ltitu d e épouvantée se hâte de fu ir.
V o u s ne serez pas bien éton n é d’ apprendre que le vil peuple
m ontre si peu de cou rage et tan t de lâc h e té ; c’est la n ature du
lièvre d’ avo ir toujours peur.
X C II. M ais que direz-vo u s du cœ ur ja d is si ferm e et si fier
de M arphise, de celui de G uidon le S au vage, des deux fils d’ O li­

�vier, don t les exploits on t si souvent illustré leur race ? autrefois
ils eussent a ffro n té u ne arm ée de cent m ille hom m es, m ainte­
n an t ils s’ab and on n en t honteusem ent à la fuite, com m e des la ­
pins ou de tim ides colom bes effrayés d ’ un gran d b ruit qui a
retenti dan s le voisinage.
X C III. L a vertu de ce cor enchan té agissait égalem en t contre
les am is et les e n n e m is; S a n so n n e t, G uidon et les deux fr è r e s ,
fu ien t à la suite de M arphise ép ou van tée; m ais ils on t beau fu ir,
ils ne peuvent assez s’ éloign er, pour que leurs oreilles ne soient
plus frappées de cet horrible bru it. A sto lp h e, de son côté, par­
cou rt toute la v ille, en son nan t toujours d ’un so u ffle plus v ig o u ­
reux.
XCIV. L e s unes descen dent vers la m er, d ’autres gravissen t
les m ontagnes, q u elqu es-u n es s’ en fon cen t dans l’épaisseur des
bois. Il y en eut qui fu iren t pendant dix jo u rs de su ite, sans
oser seulem en t retourner la tête. Plusieurs se précipitèrent du
pont dans l’eau , et ne rep aruren t jam ais. E nfin les p la c e s , les
tem ples, les m aisons, tout fu t aband on n é, et la ville dem eura
presque entièrem ent vide en un m om ent.
XCV. M arphise et le brave G u id o n , et les deux frères, et S an ­
s o n n e t, pâles et trem blants, fu ie n t vers la m er, et à leur suite
fu ien t les m atelots et les m archands. En arriv an t, ils trouvèrent
A lé rie , qui leu r avait fa it préparer un bâtim en t entre les deux
forteresses du p o rt, et après qu ’ ils y fu ren t entrés en gran d e
hâte, ils dép loyèren t toutes leurs voiles, et se m irent à ram er.
XCVI. L e du c avait parcouru le dedans et le dehors de toute
la v ille, depuis les m ontagnes ju s q u ’au riv a g e ; on ne voyait
plus personne dans les rues; chacun le fu y a it, chacu n se cachait
de lu i. On trouva beaucoup de ces fem m es, q u i, de terreu r,
s’ étaient précipitées dans les égou ts et dans les lieux im m ondes;
plu sieurs, ne sachant où se ré fu g ie r, s'étaien t m ises à la n age,
et ensevelies dans la mer.
XCVII. L e d u c accou rt pour chercher ses com pagn on s, espé­
ran t les trou ver su r le port. Il jette les yeux de côté et d ’autre ;
il n’aperçoit de toutes parts q u ’ un riv ag e désert, et pas un seul
de ses cam arades : il porte ses regards plus lo in , et les aperçoit
su r la m er, s’ élo ig n a n t de lui à pleines voiles. V o y an t le vais­
seau parti, il est obligé d ’ im aginer quelque autre m oyen de
poursuivre sa ro u te.

�X CV III. Laissons-le a lle r , et ne soyez pas en peine de ce
qu ’il doit parcourir seul tant de pays infidèles et barbares, où
l ’on ne p eut ja m ais voyager sans crainte ; il n’est péril dont il
ne puisse se tirer à l ’ aide de son cor, et il vient d ’en donner la
preuve. Pren ons soin de ses com pagn on s, qui fu ien t su r la m er,
saisis de frayeu r.
XCIX. Ils s’é lo ig n e n t à pleines voiles de la plage cruelle et
hom icide ; et quand l’ horrible son du cor, qui leur a causé cette
gran de épouvante, ne frappe plus leurs o reilles, une honte
inaccoutum ée s’em pare tellem ent de leurs âm es, que la rougeur
brille sur leurs fronts en flam m és; ils n'osent se regard er en
face, l’air triste, les yeux baissés, et la bouche m uette.
C. Le pilote, atten tif à sa route, laisse au loin derrière lui et
C hypre et R h o d es, et les cent îles de la m er É g é e , avec le dan­
gereux cap de M alée; poussé d’ un ven t favorable et s o u te n u , il
voit bientôt la Morée se dérober à sa vue ; et dès qu 'il a tourné
la S ic ile , il côtoie les bords délicieu x de l’I ta lie , sur la mer
T irrh én ien ne.
C I. Enfin apparaît à ses regard s L u n a , où il avait laissé sa
f a m ill e , et ren dan t grâce au ciel d 'avoir couru tan t de mers
sans de plus gran ds d a n g e rs , il aborde à ce rivage qui lui est
con nu . L à , on trouve un vaisseau prêt à faire voile pour la
F ran ce. L e capitaine propose aux chevaliers de s’em barquer
su r son bord ; ils y m ontent dès le jo u r m ê m e , et peu de temps
après, ils arriven t à M arseille.
C II. B rad am an te qui com m andait dan s le p a y s, était alors
absente: si elle s’y fû t tro u vé e , elles les eût sans doute décidés
par son bon accueil à y faire quelque séjour avec elle. Ils des­
cen diren t donc sur le rivage ; M arphise alors prit con gé des
quatre chevaliers et d’ A lérie, fem m e de G uidon , et con tin ua sa
route à l’aventure.
C III. Il n’est pas h o n o ra b le, leur disait-e lle , que tan t de
ch evaliers voyagen t ensem ble; les anim aux qui on t peur, com m e
les p igeon s, les é to u rn e a u x , les d a im s , les c e r fs , doiven t aller
en troupe ; m ais le hardi faucon , l'a ig le a u d a c ie u x , qui ne
com p ten t su r aucun secours é tra n g e r, les o u r s , les lio n s , les
tig re s, von t se u ls , n’ayan t à crain d re aucun e force supérieure.
CIV . L es autres chevaliers ne furen t pas de son a v is ; elle
fu t donc obligée de p a rtir se u le; seule elle s’en a lla , m archant

�à son ordinaire à travers les bois, et par des sentiers inconnus.
G riffon le blanc , et A qu ilan t le n o ir , et les deux autres che­
valiers prirent la route la plus b a t t u e , et arrivèrent le lende­
main à un château où ils furent reçus très-poliment.
CV. Je dis p o lim e nt, mais en ap p aren ce; car ils eurent
bientôt une forte preuve du contraire; le maître du châ te au ,
en leur té moignant de la bienveillance et de la co urtoisie, les
avait déterminés à loger chez lu i ; et en s u ite, la nuit s u iv a n te ,
comm e ils do n na ie nt sans aucune dé fia nce , il les fit arrêter
da ns leurs li ts , et ne les relâcha point qu’ ils ne lui eussent
p rêté serment d ’observer la coupable cou tume qu ’ il a v a it établie.
CVI. Mais j e veux, seigneur, suivre la belliqueuse Marphise,
avant de vous parler davan tage de ces paladins : cette guerrière
passa la D uran ce, le Rh ôn e et la Saône, et arriva au pied d’ une
montagne découverte. L à , elle vit venir le long d ’ un to rren t,
u n e vieille f e m m e , vêtue de n o i r , lasse et harassée de la lo n­
gu e u r de la ro ute, mais su rtou t accablée de tristesse.
C V II. Cette vieille était celle qui servait les brigands da ns la
caverne du m o n t , où la justic e divine envoya le comte R o la n d ,
pou r les pu nir de leurs forfaits. La vieille qui craignait la mort,
par les raisons que je vous dirai bie ntô t, marc hait depuis plu­
sieurs jo u rs par des chemins obscurs et détournés, évitant de
rencontrer ceux qui auraient pu la reconnaître.
C V I I I . Marphise, à ses armes, à ses vêtements, parut à la vieille
un chevalier é tranger; elle cessa do nc de f u i r , comme elle avait
cou tume de le faire à la renco ntre de quelqu’ un du pays ; au
con tra ire , elle s’ arrêta su r les bords du to rren t, avec confiance
et h a rd ies se , et de loin attendit la guerrière ; quand elle y fut
arrivée, la vieille s’ en vint à sa rencontre et la salua.
CIX. P u is elle la pria de la passer en croupe de l’autre côté
du ruisseau. Marphise qui était naturellement obligeante, la fit
monter derrière elle, et la porta au-delà du torrent; elle la porta
mê me encore un grand trajet ju s q u ’ à ce q u ’elle fût hors d ’ un
terrain fan ge ux, et dans le bon chemin. Au sortir de cet endroit,
ils virent venir à leur rencontre un chevalier.
CX. Ce chevalier bien monté, richement équipé, et couvert
d ’a rmes brillantes, s’avancait vers le torrent, accompagné d ’ une
demoiselle et d’ un seul écuyer. L a demoiselle qu ’ il avait avec lui
était fort belle, mais avait un air vain et dé daig neux; elle n’an­

�n onçait qu’orgueil et fierté, bien d ig n e, au su rp lu s, du chevalier
q u i l’accom p agn ait.
CXI. Ce ch e v a lie r, que la dem oiselle avait avec e lle , était
P in a b e l, l’ un des com tes de M ayence ; le même q u i , q u e lq u e s
mois au p aravant, avait précipité B radam an te dans la grotte pro­
fonde de M erlin. Ces soupirs, ces san glots si ardents, ces la rm e s
qu ’ il avait versées autrefois ju s q u ’à en perdre la vue, n ’ a v a ie n t
pour objet que cette dem oiselle qu ’ il possède m a in ten a n t, et
qu ’ un enchan teur lui reten ait alors.
C X I I . M ais sitôt que le palais enchanté du vieil A tla n t e u t
disparu du som m et de la m o n ta g n e , et que chacu n fu t libre
d ’aller où il lui p lu t, g r âce à la prudence et à la valeur de B ra­
d a m a n te, cette d em o iselle, qui s’était toujours prêtée avec une
douce et facile com plaisance aux désirs de P in a b e l, retourna
près de lu i, et m ain tenan t ils s’en von t, de com pagn ie, d ’ un de
ses châteaux dans un autre.
C X I I I . E t com m e la dem oiselle était mal apprise et cau sti­
q u e, dès qu ’elle aperçut la vieille de M arphise, elle ne put tenir
bouche c lo s e , ni s'em pêcher de la ra iller avec un ris m oqueur.
L a fière M arphise, peu accoutum ée à so u ffrir la m oin dre in su lte,
enflam m ée de c o lè re , répondit à la dem oiselle que la vieille
était plus belle qu ’elle ;
CXIV. E t qu ’elle allait à l’ instant le prouver à son chevalier ,
à condition qu e, si elle lui faisait vider les arço n s, elle la dépouille­
rait de ses habits, et lui ôterait le coursier qui la p o r ta it. P in abel,
qui n’ a u ra it pu se taire sans h o n te, s’em presse de lui répon dre
avec ses arm es; il prend son bo u clier, em poigne sa lance, tourne
son destrier, et fond sur M arphise, com m e un fu rieu x.
CXV. M arphise m et son énorm e lance en a r r ê t, en atteint
Pin abel à la v isiè re , et le renverse su r l’a rè n e , si étourdi qu ’ il
fu t plus d ’une heure à relever la tête ; alors la victorieuse M ar­
phise fait ôter à la je u n e fille tous ses habits, la dépouille de
toute sa p a ru re, et ordonne à la vieille de s'em parer de tout.
CXVI. E lle veut qu’ elle se revête et se pare de ces habille­
m ents de la je u n esse ; elle la fait m onter ensuite su r le palefroi
qui avait con d u it la je u n e dame en ce lie u ; puis elle poursuit
son chem in avec cette m êm e v ie ille , d ’au tan t plus laide à pré­
sent q u e lle est plus parée. E lles m archèrent ainsi pendan t trois
jo u rs, sans faire chose q u i m érite qu ’ on en parle.

�C X V I I . L e qu atrièm e jo u r, elles ren con trèren t un chevalier
qui ven ait seul vers elles au gran d galop. Si vous êtes cu rieu x
de le c o n n a îtr e , sachez que c’est le fils du roi d’ Écosse, l’ ai­
m able Z e rb in , m odèle de toutes les vertus et de la plus rare
beauté. Il était plein de dépit et de colère de n’avo ir pu se ven ­
g e r d ’ un des siens, qui avait mis obstacle à un acte de gén é­
rosité.
C X V III.

Z erb in avait longtem ps en vain poursuivi dans la

forêt celui qui l’ avait offensé ; m ais celui-ci avait su s’écarter
de la route si à p ro p os; il p rit si bien son tem ps en fu y a n t; le
b o is, un brou illard qui avait offusqué les prem iers rayons du
soleil, le serviren t si fort à p o in t, qu ’ il put échapper à la pour­
suite de Zerbin ju s q u ’à ce q u e sa fureu r et sa colère fussent calm és.
CXIX. M algré to u t son c o u rro u x , Z e rb in , en v o yan t cette
v ie ille , ne pu t s'em pêcher de rire : cette antique et laide figure
lui paraissait faire un contraste trop rid icu le avec ses jeu n es
o rn em en ts; et s’adressant à M arp h ise, qui m archait à côté
d ’elle : C hevalier, lui d it-il, c’est vraim en t bien a v is é , que de
t’être chargé d ’ une dem oiselle p a re ille ; car tu ne dois pas
crain d re q u ’on te l’envie.
CXX. C ette vieille était p lu s âgée que la S ib y lle , à en ju g e r
par ses rides et ses cheveux ; avec cette parure, elle ressem blait
à ces guenons qu ’ on pare pour se divertir ; et m êm e, en ce m o­
m e n t, elle p aru t encore plus h id e u se , parce qu ’ elle se m it en
fu re u r, et que ses yeux caves étin celèrent de cou rroux ; car le
plus m ortel a ffro n t q u ’on puisse faire à une fem m e, c’est de lui
dire qu ’elle est vieille ou laide.
CXXI. L a valeureuse M arphise fit sem b lan t d ’être piquée
du discours de Z e r b in , et vo u lu t se réjou ir de l’a ve n tu re,
com m e elle le fit en effet : P a r Dieu ! lui dit-elle, ma dam e est
belle, et beaucoup plus que tu n’es poli ; aussi je crois bien que
ce propos ne vient pas du cœ ur : tu feins de la trouver laide,
pou r excuser ton insigne lâcheté.
CXXII. E h ! quel est le chevalier q u i, ren con trant dans une
forêt une si belle et si je u n e d a m e , aussi peu accom pagn ée, ne
fit sur-le-ch am p tous ses efforts pour l’avoir en sa possession ?
E lle est si bien avec toi, rep rit Z erb in , qu ’il serait m al de pen ­
ser à te l’ enlever : je ne serai jam ais assez indiscret p our t’ en
priver, sois bien tran qu ille là-dessus.

�C X X I I I . S i, p ou r to ut au tre sujet, tu veux avoir affaire avec
m oi, et éprouver ce que je vau x dans les arm es, je suis pour
te sa tisfa ire ; m ais pour c e lle -c i, ne va pas me croire si aveugle
qu e je veu ille hasarder une seule j o ûte en son h o n n e u r. B elle
ou la id e , je te la la isse; je ne veux point trou bler une si belle
u nion. V ous êtes si bien assortis ! je ju rerais que tu as au tan t de
valeu r qu ’elle a de beauté.
CXXIV. O h ! rep rit M a rp h ise , il fau t m algré toi que tu me
la d isp u tes; je ne so u ffrira i pas que tu aies vu tan t de charm es
sans faire le m oindre e ffo rt pour les posséder. J e ne con çois
pas p our quelle ra iso n , répliqua Z e r b in , un hom m e s’expose­
ra it à des hasards, à des périls, p ou r rem p orter une victoire
très-nuisible au vain qu eu r et très-favorable au vaincu.
CXXV.

Si ce m arché-là ne te plaît pas, en voici un autre que

je te propose, et que tu ne peux refuser, d it M arphise à Zerbin :
vain cu par toi, je me tiens forcé de la g a rd e r ; mais si je suis
vain qu eu r, tu seras c o n tra in t de la recevoir de ma main :
éprouvons donc qui de nous deux en sera d é liv ré ; si tu su c­
com bes, il fau dra que tu t’ engages à l’accom pagn er partout où
il lui plaira.
CXXVI. Je le veux bien, dit Z e rb in , et aussitôt il tourne son
cou rsier pour prendre cham p : il se raidit su r les étriers, ras­
sem ble ses forces, et ferm e dans les arço n s, ne vou lan t faillir
d ’atteinte , il dirige sa lance au m ilieu de l’écu de la gu errière:
m ais il sem bla n’avoir frappé q u ’ une m on tagne de m étal ; pour
lu i, il fu t atteint si ru dem en t su r son heaum e, qu ’ il fu t enlevé
de sa selle et tom ba tout étou rd i.
C X X V I I . Z erb in fut extrêm em ent sensible à cet a cc id e n t,
lui à qui pareille aventure n’ était ja m ais a rriv é e , et qui avait
abattu m ille et m ille g u e rrie rs; il regarde cet événem ent com m e
un éternel affron t ; pendant longtem ps il reste m u e t , sans se
relever, et ce qui l’a fflige encore plus, c’ est de se rappeler la
prom esse q u ’ il a faite de ne plus qu itter la m audite vieille.
CXXVIII. L a victorieuse M arphise, revenant à lui aussitôt,
lui dit en rian t : Je te présente ma d a m e , et plus je la vois
agréab le et belle, plus je sens de plaisir à te la céder. Sois donc
son défenseur à ma place ; sois son gu ide, son escorte partout
où sa volonté la c o n d u ira , et que ta promesse ne soit pas le
jo u et des ven ts.

�CXXIX. San s attendre de ré p o n s e, la guerrière pique son
destrier, et à l’ instant s’enfonce dans la forêt. Zerbin , qui la
croyait un gu e rrie r, d it à la vieille : Fais-le-moi connaître. E t la
méchante vieille ne lui cache rien de la v é r it é , qui redouble
encore sa colère et son dépit. L e coup qui t’a fait voler des
a r ç o n s , lui d i t - e l l e , est parti de la main d'une je un e demoi­
selle.
CXXX. Sa vale ur la rend digne de disputer à tous les c h e ­
valiers l’ honneur de porter une lance et un bouclier : elle est
arrivée depuis peu de l'O r i e n t, pour éprouver les paladins de
Fra nce. A cette n o u v e lle , Zerbin ressent une si gr an de honte ,
que non-seulement la ro ugeu r couvre son visage, mais que peu
s’ en faut qu ’a vec son propre sang il ne teigne toutes ses armes
de la même couleur.
CXXXI. Il remonte à cheval, et s’accuse lui-même de n’avoir
su se tenir ferme su r ses arçons. L a vieille sourit en elle-même;
elle veut le piquer de plus en plus, et a ugm ente r son to urm e n t.
Elle le fait souvenir de la nécessité de la suiv re ; et Z e rb in, qui
connaît son obligatio n, baisse la tête, com m e un destrier las et
vain cu , qui se seul le mors dans la bouche et l’éperon da ns les
flancs.
C X X X I I . Hélas, disait-il en so u p ir an t, fortune traîtress e,
voilà donc les échanges que tu fais ? tu m ’as enlevé la plus belle
entre les belles, que je devrais maintenant avoir avec m o i ; et
en place de cette beauté, tu trouves bon qu ’ il me faille gard er
ce tte vieille que tu viens de me do n ne r? Il m’eût été moins dur
de tout perdre que de faire un échange si inégal.
C X X X I I I . Celle qui n’ eut et qui n’aura jam ais son égale en
beauté et en vertu, a été su bmergée dans les ondes, et brisée
sur d e s écueils tranchants; tu l’ as livrée en proie aux poissons
et aux oiseaux de la m e r ; et cette vieille, au con tr air e, qui
aurait dû être depuis longtemps la pâture des vers, tu ne lui
as conservé la v ie, dix ou vingt ans au-delà de ce qu ’elle devait
v iv re , que pour donner encore plus de poids à mes pesants
malheurs.
CXXXIV. Ainsi parlait Z erb in, et il faisait voir, par son air
et par ses discours, qu ’ il n’était pas mo ins affligé de sa nouvelle
et odieuse conquête que de la perte de sa maîtresse. Quoique la
vieille n’eût jam ais vu Z e r b i n , elle so upçonna, par ce qu ’ elle

�venait d’enten d re, q u ’il pouvait ê tre celui do nt Isabelle de
Galice lui avait autrefois parlé.
CXXXV. Si vous vous rappelez ce que vous avez e n t e n d u ,
cette vieille venait de la caverne où I sa b e ll e , dont Zerbin était
si fort amou reux, de meura captive bien des jo u rs . L a princesse
lu i avait souvent raconté com m ent elle avait abandonné les

rivages paternels, et c o m m e n t, son vaisseau ayant été brisé
contre les écueils par la tempête, elle s’ était sauvée sur les côtes
de la Rochelle.
CXXXVI. Elle lui avait si souvent dépeint la b e a uté , les
grâces de Z e r b i n , que la v ieille , en l’entendant maintenant
parler, et dirigeant de plus près ses regards sur son front, ne
put douter qu ’ il ne f ût celui pou r qui le cœur d'Isabelle so upi­
rait sans cesse da ns la caverne de la monta gne; car cette prin­
cesse s’ affligeait bien plus de ne pas voir son amant que d ’être
devenue l’ esclave des voleurs.
C X X X V I I . L a vieille, éco utant les plaintes que Zerbin profé­
rait dans son dépit et sa do uleur, vit bien qu ’ il avait une fausse
opinion en croy a n t Isabelle perdue en m er et su bmergée sous
les flots, et quoiqu’elle sache parfaitement la vérité, néanmoins
la détestable v ieille , de peur de porter la joie da ns l’ âme du
prince , lui laisse ignorer ce qui pourrait le rendre heureux , et
ne lui dit que ce qui peut l’affliger.
CXXXVIII. É c o u te , lui dit-elle, toi qui fais tant le fier, toi
qui me railles et me m éprises, si tu savais que j ’ai des n ou­
velles de celle que tu pleures morte, tu me ferais mille caresses ;
mais plutôt que de te les dire, j ’ aimerais mieux me laisser étran­
gler par toi et mettre en mille pièces. Si tu avais été plus hon­
nête avec moi, peut-être aurais-je pu te faire part de ce secret.
CXXXIX. Tel qu ’ un mâtin qui s’élance avec furie contre un
voleur s’ apaise s o u d a i n , si celui-ci lui présente un morceau de
pain ou de v i a n d e , ou qu ’ il emploie quelque cha rm e pour le
faire taire; tel Zerbin aussitôt devient do ux et s o u m i s , avide
de savoir le reste , dont lui parle la v ie ille , et d ’apprendre
les nouvelles qu ’ elle peut lui do nner de celle qu ’ il pleure
morte.
C X L . P u i s , se to u rn a n t vers elle , il la prie , la s u p p l i e , la
conjure du ton le plus to u c h a n t, e t par les homm es et par le
Dieu tout-puissant , de ne lui rien cacher de ce q u ’elle sait du

�sort h eu reux ou m alheureux de sa m aîtresse. T u n’ apprendras
rien de moi qui te con sole, rep rit la du re et im pitoyable vieille :
Isabelle n ’est pas m o rte , ainsi que tu le c ro is ; mais elle vit si
m alheureuse, q u ’elle porte envie à ceux qui ne sont plus.
C X L I . D epuis le jo u r où tu n’eu as plus ou ï parler, elle est
tom bée entre les m ains d ’ une vingtain e de scé lérats, et quand
elle revien drait dans les tie n n e s, vois si tu peux espérer encore
d’ en cu e illir la prem ière fleur. A h ! vieille m a u d ite , com m e
tu déguises tes m ensonges! tu sais à quel point tu m ens. Isabelle
a pu tom b er dans les m ains de v in g t b rig a n d s, sans qu ’aucun
d ’eux ait osé lui ravir son honneur.
CXLII.

Zerbin s'inform e encore quan d et en quel lieu elle

l’a v u e; m ais il n’en p eut rien tirer : la vieille toujours obstinée
ne veut rien ajouter à ce q u ’elle vient de dire. Zerb in em ploie
d ’abord les p lu s douces paroles , puis il la m enace de lui couper
la g o rg e ; m ais ces m enaces sont vaines com m e ses prières, il
ne peut arrach er un m ot à l'in fâm e sorcière.
C X L I I I . E n fin , voyan t que toutes ses instances ne lui ser­
vaient de r ie n , il se tu t : ce q u ’il ven ait d ’entendre avait fa it
n aître dans son âm e u ne telle jalo u sie qu 'il en était furieu x. Il a
tan t de désir de revoir Isabelle, qu e, pour la revoir, il passerait
au travers des flam m es: m ais la prom esse q u ’il a faite à M arphise
l’ attache aux pas de l’exécrable vieille.
C X L I V . E lle le con duisit don c selon sa fan ta isie, par des
routes désertes et d éto u rn é e s; et soit en m on tan t les c o llin e s,
soit en descendant les v a llo n s , ils ne se d isaien t m o t, et ne se
regard aien t m êm e jam ais en fa c e ; m ais à peine le soleil avait-il
passé le m ilieu de sa c o u r s e , que leu r silen ce fu t interrom pu
par un chevalier qu ’ ils ren co n trèren t dans le chem in . L a suite
de cette aventure, on la verra dans l’ autre chant.

�CHANT X X I .
Zerbin rencontre Hermonide, se bat avec lui et le renverse. — Hermonide
lui raconte l’histoire de Gabrine. — Ce chevalier ne peut achever son his­
toire, à cause de sa blessure. — Zerbin s’éloigne avec Gabrine — Un bruit
d’armes attire Zerbin à un endroit où il voit un terrible combat.

I . Je ne crois pas qu ’ une corde puisse serrer plus étroite­
m ent u n b a llo t, ni qu ’ un clou attache un m orceau de bois plus
ferm e, que la foi qui lie une belle â me d ’ un in dissoluble nœud :
aussi paraît-il que les anciens n’ ont jam ais dépeint autrem ent
cette foi sa crée, que revêtue d’ un voile blanc qui la c o u v r a it,
to u t e n tiè re ; la m oin dre ta c h e , u n r ie n , peuvent altérer sa
pureté.
I I . C ette foi ne d oit jam ais être s o u illé e , qu ’ o n l’ ait donnée
à un seul ou donnée à m ille , et elle est aussi sacrée dan s un
b o is , dans u n e grotte éloignée des villes et des v illa g e s , que
devan t les tr ib u n a u x , en présen ce de té m o in s, d ’écrits ou de
con tra ts; il n’est besoin ni de serm ent, ni de sig n a tu re ; il suffit
d ’avoir u n e fois prom is.
I I I . L e chevalier Zerbin l’observa religieusem ent dans tous
le s actes de sa v ie , com m e cela d o it ê tre , et il fit bien voir en
cette occasion le cas qu ’ il en fa is a it, lorsqu’ il s’écarta de sa
propre route p our su ivre cette v ie ille , qui lui déplaisait autant
qu e s’ il eût eu la peste ou la m ort elle-m êm e à ses c ô té s ; mais
sa prom esse avait su r lui plus de force que le désir.
IV . Je vous ai déjà dit que ce héros avait le cœ ur si serré
d ’être obligé de la c o n d u ire , qu ’ il en avait la rage dans l’â m e ,
et ne d isait m o t; ils m archaient ensem ble muets et taciturnes.
Je vous ai d it aussi q u e, lorsque le soleil ne m on trait plus au

�m on de que l’extrém ité de ses ro u e s , ce silence fu t interrom pu
par u n ch evalier e r r a n t, chercheur d ’a v e n tu r e s , qu’ ils ren co n ­
tr è r e n t, par h a s a rd , au m ilieu de leur chem in.
V. L a vieille recon n aît ce chevalier, qu i se n om m ait H erm o­
nide de H o lla n d e , et qui portait pour arm es un bouclier n o ir ,
traversé d ’ une bande v erm e ille; elle perd aussitôt son orgueil
et sa fie rté , et d’ un air h u m b le, elle se recom m ande à Zerbin ,
en lu i rap p elan t ce q u ’il avait prom is à la gu e rriè re qui l’avait
rem ise entre ses mains.
V I . C e gu errier qu i vient à notre re n co n tre , d it-e lle , est
m on ennem i m o rte l, et celui de toute ma race. Il a tu é mon
père sans aucun su je t, et le seul frère que j ’eusse au m on de; et
ce traître n’a d ’autre désir que de traiter de la m ême façon le
reste de ma fam ille. F e m m e , lui d it alors Z e r b in , ne crains
rien , ta n t que tu seras sous ma garde.
V I I . D ès que le chevalier eut considéré de plus près cette
f ig u r e , qu ’ il a tan t en h orreu r : P rép a re -to i, s’écrie-t-il d ’ une
vo ix fière et m e n a ç a n te , à com battre avec m o i, ou renonce à
défendre cette v ieille ; qu ’elle périsse de m a m a in , com m e elle
le m érite. Si tu prends sa d é fe n se , tu périras dans le com b at :
c ’est ce qui arrive à to u s ceux qui protègent l’ injustice.
V I II . Z erb in lui répond avec politesse que son dessein est
con tre l’h o n n e u r, et q u ’ il est con tre les lois de la chevalerie de
pou rsuivre la m ort d’ une fem m e; que si cependant il veut com ­
battre , il ne se cache p a s; m ais qu’ il le prie de réfléchir aupa­
ra v a n t, qu ’ il n’ est pas d’un chevalier aussi noble q u ’il paraît
l’ê tr e , de vou loir trem p er sa m ain dans le san g d ’une fem m e.
IX . T o ut c e que le prin ce put lui d ire fu t in u tile ; il fallu t
en venir aux m a in s, et chacu n pren an t de son côté le cham p
nécessaire, ils cou ru ren t l’ un con tre l’autre à toute bride. M oins
rapides s’ échappent des m ains les fusées qui s’ élèvent dan s un
jo u r de réjou issan ce p u b liq u e , que les deu x prom pts destriers
ne portèrent leurs cavaliers l’un con tre l’ autre.
X . H erm onide de H ollande porta sa lance assez b a s , dans
l’ intention de percer Z erb in au côté d r o it , m ais sa faible lance
vola en éclats , et fit peu de m al au chevalier d ’Écosse. Il n’en
fu t pas de m ême du coup de Zerbin ; il brisa le bouclier de son
a d v e rsa ire , et l’atteign it si rudem ent à l’é p a u le , qu ’il le perça
d ’outre en outre, et étendit H erm onide su r le pré.

�X I. Z e rb in , qu i c ru t l’ avoir tu é , saisi de pitié, met prom pte­
m ent pied à t e r r e , et lui lève la visière de son casque : ce che­
v alier , com m e revenu d ’ un profond s o m m e il, regarde fixem ent
et sans parler Z erb in d ’ É c o sse , et ensuite il lui d it : Je ne
regrette pas d ’avoir été vain cu par toi ; c a r , à ton a ir , tu parais
être la fleur des chevaliers erran ts ;
X II. Mais je su is douloureu sem en t affecté que ce m alheur
me soit arrivé p our la cause de cette fem m e perfide. Je ne sais
com m ent tu peux être son cham pion ; elle est trop indign e de ta
valeu r : et quand tu sau ras la raison qui me pousse à me venger
d ’elle , tu auras du r e g r e t , chaque fois que tu te rappelleras
que tu m ’as mis en cet état pour l’am ou r d’ elle.
X III.

E t s’ il m e reste assez de force dans le cœ u r pour t’en

faire le récit (ce que je crain s de ne pou voir pas) je te ferai voir
que dans toutes les o ccasio n s, elle a poussé la scélératesse au
dern ier degré. J’ avais a utrefois un frè re , qui partit je u n e de
H o lla n d e , notre p a trie , pour aller servir H é ra cliu s, qui tenait
alors l’em pire des G recs.
X I V . Il devint, d an s cette cou r, l’am i et com m e le frère d ’ un
baron cou rtois, qui avait un ch â teau sur les fron tières de la Ser­
vie, dans une situation agréable, et entouré de fortes m urailles.
C e baron dont je parle se n om m ait A rgée. Il était l’époux de
cette m échante fe m m e , et il l’aim ait au-delà m ême de ce qui
était bienséant à un hom m e de sa con dition .
XV.

M a i s c e l l e - c i , p l u s l é g è r e q u e n e le s o n t le s f e u i l l e s d a n s

u n a u to m n e san s e a u , lorsq u ’ u n vent fro id en d ép o u ille

le s

a r b r e s e t le s p o u s s e d e v a n t l u i a u gré de s o n c a p r i c e , c h a n g e a
aussitôt d e sen tim en t p o u r son m a r i , qui avait r é g n é q u elq u e
tem ps dans son c œ u r , et to u rn a

to utes ses p e n s é e s , toutes

ses affectio n s vers m o n f r è r e , d o n t elle v o u la it faire so n a m a n t.

X V I. M ais les m onts C é ra u n ien s, fam eu x par la C him ère,
ne so n t pas plus im m obiles aux attaques im pétueuses de la mer;
le pin qui a renouvelé plus de cen t fois son fe u illa g e , et dont
les racines sont aussi profondes dans la terre que sa tige s’ élève
au-dessus des roch ers, n’ est pas plus in ébranlable contre l’A q u i­
lon d é c h a în é , que mon frère ne le fut aux prières de cette créa­
tu r e , vil réceptacle des vices les plus abom inables.
X V I I . O r , com m e il arrive souvent aux braves chevaliers
qui cherchent des aventures d ’en tr o u v e r, m on fr è r e , dans une

�de ces ren con tres, fu t b le s s é , to ut près du château de son a m i,
où il avait coutum e d’ aller sans atten dre qu’ il y fû t in v it é ,
qu ’ A rg ée fû t ou non avec lu i, et il s’y fit porter, p o u r y dem eurer
ju s q u ’ à ce qu ’ il fû t gu éri.
x v iii.
Pendant qu ’ il gard ait le l i t , A rg ée fu t obligé de
s’ absenter pour quelques affaires. A ussitôt cette fem m e effron ­
tée ne m anqua pas de solliciter mon frè re , ainsi qu ’elle avait
déjà fait plu sieurs fois. M ais cet ami fidèle ne p u t supporter
plus longtem ps à ses côtés u n pareil tourm ent, et vou lan t garder
sa foi à son a m i , il résolu t de c h o is ir , entre plusieurs m a u x ,

celui qui lui sem blait le m oindre.
X IX . E n tre plusieurs m a u x , il cro it devoir choisir celu i-ci :
c’est de renoncer à l’ancienne intim ité d ’A rg ée , et d e s’ en aller
si loin , que cette im pudente fem m e n’ entende plus m ême p ro­
non cer son nom . Q uelque d u r que ce parti lui paraisse, il le
trouve plus honnête que de se rendre à la passion coupable de
cette fe m m e , ou de l’accuser auprès de son m a ri, q u i l’aim ait
autan t que lu i-m ême.
X X . E t quoiqu’ il se ressente encore de ses blessures, il prend
ses arm es et sort du château , dans le ferm e dessein de ne reve­
n ir jam ais de ce c ô té ; m ais rien ne le s e r t; car la fortu n e, par
un artifice nouveau , détruit ce beau projet. T ou t à coup voilà
le mari qui a rriv e , et qui trou ve sa fem m e dans les gém isse­
m ents.
XXI. Il la voit échevelée et le visage enflam m é : il lui de­
m ande la cause de son tro u b le ; avant que de rép on d re, elle se
laisse prier plus d ’ une fois, son gean t toujours com m ent elle
pou rra se venger de celui qui l’a aban d on n ée; car il con ven ait
à son caractère in constan t de passer to ut à coup de l’ am our à la
haine.
X X I I . H élas ! seign eur, s’ écrie-t-elle e n fin , pourquoi cache­
rais-je le crim e que j ’ai com m is en ton absence ? quand je pour­
rais le cacher à tout le m onde, le cacherais-je à ma conscience?
Mon âme bourrelée par le rem ords de sa fau te en est si cru elle­
m ent tourm entée, qu ’ aucun e peine ne pou rrait égaler celle que
me cause mon fo rfait,
X X I I I . Si toutefois on d oit nom m er fo rfait une action com ­
mise par violence. M ais quelle q u ’elle s o it , tu dois l’apprendre ;
sépare ensuite d 'u n corps souillé mon âme pure et sans tache ;

�ferm e pour tou jo u rs m es yeux à la lum ière d u s o le il, afin
q u ’ après ta n t d’ ig n o n o m ie , je ne sois pas obligée de les ten ir
toujours baissés, et que je n’aie point à ro u g ir sans cesse devan t
tous ceux que je verrais.
XXIV. T o n am i m ’a ravi l’h o n n e u r; le perfide a fa it vio­
lence à ce corps, et d an s la crain te que je ne te découvrisse son
c rim e , le m alheureux est parti sans rien dire. P a r ce d isco u rs,
elle excite une haine furieuse dans le cœ u r de son é p o u x , con tre
celui qu ’ A rgée aim ait plus que tout autre. Il la c ro it, n’en veut
point entendre d a va n ta g e , prend ses arm es et court à la ven­
gean ce;
XXV. C om m e il con naissait le pays, il l’a tte ig n it avant q u ’ il
f ût bien loin , car m on frère, encore faible et m alade, s’en allait
doucem ent et sans aucun e défian ce; A rg ée l’a ya n t re jo in t dans
u n lieu écarté, l’ a rrête p ou r satisfaire son ressentim ent ; toutes
les excuses que peut trou ver mon frère son t inutiles : A rg ée veut
absolu m ent qu’ il se batte avec lu i.
XXVI. L ’ un était sain et anim é par le ressentim ent : le bras
a ffaib li de l’autre était encore retenu par l’am itié. A ussi m on
frère ne tin t pas longtem ps con tre son a m i, devenu son ennem i.
F ilan d re (ainsi se nom m ait ce m alheureux je u n e h o m m e), qui
ne m éritait pas un tel sort, ne pouvan t supporter u n e si ru de
a ttaqu e, fu t vain cu par A rg ée.
X X V I I . A D ieu ne plaise, lui d it alors A rg é e , que ma ju ste
colère et ton crim e me portent ja m ais à une telle extrém ité que
je trem pe les m ains dans le san g d ’ un hom m e que j ’ai tan t
aim é, et à qui je fu s cher m oi-m êm e, quoique enfin tu m’ aies si
m al tém oigné ton am our ; je veux faire voir clairem en t à tout le
m onde qu e, com m e j ’étais m eilleur am i que t o i , je suis encore
u n ennem i m oins cruel.
X X V I I I . Je punirai ton crim e autrem ent qu ’ en trem pant
m es m ains dans ton sang. A ces m ots, il fa it dresser avec des
branches d ’arbre sur son cheval u ne espèce de b r a n c a r d , y fait
p lacer mon frère, et le fa it transporter presque m ouran t au châ­
teau , dans une to u r, o ù , m algré son in nocen ce, il le condam ne
à une prison perpétuelle.
X X I X . D e toutes les choses dont il avait jo u i avan t son
d é p a rt, il ne lui m an quait que la lib e rté ; du reste il com m an­
dait dans le c h â te a u , et s’y faisait obéir com m e s’ il eût été

�libre. C ependant cette m échante fem m e, don t la passion était
loin d’être satisfaite, v ou lan t ven ir à bout de ses desseins, ven ait
presque tous les jo u rs à la prison don t elle avait les c lé s , et
qu ’elle ou vrait à sa fantaisie.
XXX. E lle livrait sans cesse à m on frère de nouveaux
a s s a u ts , et avec p lu s d’audace encore qu ’ auparavant. Que te
s e r t , lui disait-elle, ta fidélité, puisque tout le m onde te croit un
p e rfid e ? ô le beau et glorieux trio m p h e! ô les superbes d é­
pouilles et le riche butin ! Quel gra n d avantage t’ en revient-il
e n fin , puisque chacu n te regarde com m e u n traître?
X X X I . N ’y avait-il pas pour toi plus de profit et d ’hon neu r
à m’accorder ce que je te dem andais ? m ain tenan t tu reçois le
dig n e prix que m érite to n op in iâ tre té ; tu es en p riso n , et ne
crois pas en sortir jam ais, si tu ne com m ences par a m ollir la
dureté de ton cœ ur : m ais si tu te prêtes à mes désirs, je trou ­
verai le m oyen de te faire recou vrer la liberté et ta ré p u ­
tation.
XX XII.

N o n , n o n , d it F ila n d re , n’ espère jam ais que ma

fidélité soit a u tre qu ’elle a toujours été. Si le m alheur veu t que
je reçoive, contre toute ju stice, u n aussi indign e p rix de ma
v e r t u , et que tout le m onde me prenne pour u n m échant
h o m m e , il me su ffit que mon in nocen ce éclate aux yeux de
celui qui voit to u t , et qui p eut seul dign em en t la récom ­
penser.
XXXIII.

Si A rgée ne se contente pas de me tenir en p riso n ,

q u ’ il term ine encore mes tristes jo u r s ; peut-être que le ciel ne
refusera pas de récom penser u n e belle a c tio n , si m al reconnue
ici-bas : peut-être que m on a m i , qui se croit offensé p ar m o i,
lorsque j ’ aurai quitté la vie, recon n aîtra un jo u r son in justice,
et pleurera la m ort de son fidèle am i.
X X X I V . A in s i, nom bre de fois, cette fem m e effrontée chercha
à séduire F ila n d re , et n ’y p u t réussir. M ais son aveugle désir,
toujours éveillé p our satisfaire sa détestable passion , va cher­
cher ju sq u ’ au fo n d de son âm e ses vices invétérés, et les ras­
sem ble tous ; elle form e m ille projets divers, avant de s’arrêter à
aucun.
X X X V . E lle dem eure six m ois sans m ettre le pied dans la pri­
so n , com m e elle faisait aup aravant, de sorte que le m alheureux
F ilan d re se flatte et m êm e dem eure persuadé que la passion de

�cette fem m e est éteinte ; mais la fortun e, trop favorable au vice,
fo u rn it enfin à ce m onstre un m oyen d ’assou vir ses infâm es
désirs d ’ une m anière bien déplorable.
XXXVI. Son mari avait une ancienne querelle avec u n g e n ­
tilhom m e q u ’on nom m ait M orand le beau. C e lu i- c i, en l’ a b ­
sence d ’ A rg ée , avait eu souvent l’audace de faire des courses sur
ses terres et ju sq u e dans son château ; m ais lorsque A rgée y
était, il n’osait m êm e s’en approcher de plus de dix m illes. D ans
le dessein de l’ y a ttirer, A rg ée fit cou rir le b ru it qu ’ il s’en
a llait à Jérusalem accom plir un vœ u.
X X X V I I . Il fixe le m om ent de son d é p a rt, et part en effet
assez p u bliqu em en t pour que la nouvelle s’en répande. P er­
sonne , à l’exception de sa fem m e, en qui il a toute confiance,
ne sait son dessein : le so ir, il rentre dans le c h â te a u , où il ne
passe ja m ais que la n u it , et le le n d e m a in , à la pointe du jo u r,
il en sort sous des arm es déguisées, sans être vu de personne.
XXXVIII. Il allait et ven ait ainsi tout le j o u r en rô d a n t autour
de sa dem eure, p our voir si le crédu le M orand s’ en approche­
ra it , selon son usage. T o u t le jo u r, il le passait dans la f o r ê t , et
dès que le soleil se plongeait dans le sein de l’océan , il rentrait
au c h â te a u , e t son infidèle épouse ven ait le recevoir par une
porte secrète.
XXXIX. T o u t le m onde, excepté cette scélérate, croit A rgée
bien loin de chez lui ; elle saisit donc ce m om ent favorable, et va
trou ver mon frère, avec le projet d ’ une tram e n o u v e lle ; un
n uage de larm es, toujours prêtes à seconder ses vu es, inonde son
sein. H élas! disait-elle, où pourrai-je trou ver du secours contre
le dan ger qui m enace mon honneur,
X L . E t avec m on hon neur celui de m on épou x? si A rg ée
était i c i , je n’aurais rien à craindre. T u connais M o ra n d , tu sais
s’ il crain t D ieu ou les hom m es, lo rsq u ’ il sait m on m ari absen t:
ce m a lh e u re u x , tan tôt par des prières, tantôt p ar des m enaces,
a poussé to ut à l’extrém ité. Il n’est aucun de mes gens q u ’il ne
tente de corrom pre, pour me faire céder à ses désirs. Je ne sais
com m en t je pourrai me défendre de ses violences.
X L I . M aintenant qu ’ il a appris le départ de m on é p o u x , et
qu ’ il ne doit pas revenir de longtem ps, il a eu l’audace d’ entrer
dans ma m aison , sans nulle excuse, sans aucun prétexte. Si
m on mari eût été ici par h a s a r d , non-seulem ent il n’ aurait

�point eu cette im puden ce, n iais il ne se serait jam ais cru en
sûreté, m êm e à la distance de trois m illes.
X L I I . A u jo u rd ’ hui m êm
e, il a eu l’ im pudence de me dem an­
der en face ce qu’ autrefois il n 'avait osé solliciter que par ses
ém issaires, et d’un ton si pressant que peu s’ en est fallu qu’ il
ne m ’a it ravi mon honneur : et si je n’eusse em ployé des paroles
flatteu ses, et fein t que mes désirs répon d raien t à son a rd eu r, le
traître a u ra it sans doute eu par force ce qu ’ il espère obtenir
sans peine de mon am our.
X L III. J’ai prom is de le sa tisfa ire , non que j ’aie aucune
intention de ten ir ma p arole: car ce que la crainte fait pro­
m ettre n’en gage à rien ; mon bu t n’ était alors que de suspendre
ses violences pour le m om ent. Voilà le danger que je cours : tu
peux seul y rem édier ; autrem en t il y va de la perte de mon hon­
n eur, et de celui de mon A rg ée q u i, selon ce que tu m’as sou ­
vent d it , t’ est aussi cher et m ême plus cher que le tien.
XLIV. Si tu repousses ma d em an d e, je dirai que cette fidé­
lité dont tu te vantes n’est que fe in te, et que ce fu t seulem ent
par cruauté que tu as résisté à mes larm es et à mes prières, et
non par aucun égard pour A rgée, don t tu te faisais sans cesse
u n bouclier contre m oi. L a chose au rait été secrète entre
n o u s, m ais a ujou rd’hui m a honte et mon déshonneur seraient
pu blics.
XLV. Il n’est pas besoin , rep rit F ilan d re, de tout ce. préam ­
bule, p our me disposer à secou rir mon cher A r g é e ; dis-m oi seu­
lem ent ce que tu désires : tel j ’ai toujours été, tel je veux to u ­
jours être, et qu oique je souffre de l’ injustice d ’A rg ée , je ne l’en
ai jam ais accusé. Je suis prêt à voler m êm e à la m ort pour son
service, l’ univers entier et m on destin fussent-ils contre m oi.
X L V I . Je v e u x , rep art l’ im p ie , que tu donnes la m ort à
celui qui prétend nous d éshon orer; ne crain s pas qu 'il t’ en
arrive aucun mal : je vais t’ indiquer u n sû r m oyen de l’exé­
cuter. M orand d oit revenir chez moi su r les n eu f heures, lors­
que la n u it sera plus obscure, et à u n signal dont je suis c o n ­
venue avec lu i, je dois le faire entrer dans m on appartem ent
sans qu ’ il soit entendu.
X L V II.
T u ne refuseras pas de m’ attendre dans ma cham bre,
où il n’y aura point de lu m iè re , ju sq u ’ à ce qu e, l’a ya n t fait
désarm er, je vienne l’ am ener presque nu entre les m ains. C ’est

�ainsi que cette épouse se proposait de con du ire son mari dans
cet horrible précipice ; si toutefois 011 peut donner le nom
d ’épouse à cette fem m e plus cru elle et plus perfide que les furies
de l’en fer.
X L V I I I . D ès que cette n u it sinistre fu t ven u e, ce m onstre
v in t tirer m on frère de la p ris o n , lui m it les arm es à la
m a in , et le tin t caché dans sa cham bre sans lu m iè re , ju s ­
q u ’au retour d u m alheu reux châtelain. L e to u t arriva com m e
il avait été préparé : les desseins crim in els ne réussissen t que
trop souvent. A in si F ilan d re frappe son cher A r g é e , croyan t
p u n ir M oran d.
X L I X . Il lu i décharge u n coup qui lui fend la tête ju sq u ’à la
p o itrin e; ca r il n’avait p oin t de casque qui pût l’ en ga ra n tir.
A rg ée passe de cette vie m alheureuse à une m ort am ère, sans
p roférer une parole. Celui qui lui donne la m ort est bien loin de
s’en do uter, il n’ au rait jam ais pu le croire. O bizarre événe­
m ent ! il fait à son a m i, croya n t lui être u tile, le traitem ent le
p lu s cruel qu’ il eût pu faire à son ennem i.
L. D ès qu ’ A rgée est tom bé m o rt, m on fr è r e , qui ne l’a pas
re co n n u , rem et son épée à G a b rin e, G abrin e est le nom de ce
m on stre, qui sem ble n’être ven u au m onde que pour trah ir tous
ceux qui lui tom bent sous la m ain. L a perfide, qui ju s q u ’ à ce
m om ent avait caché la vérité, veu t alors que F ila n d re , une
lum ière à la m ain , vien n e lui-même recon n aître le corps auquel
il a donné le trépas, et elle lu i fait voir son cher A rg ée ;
LI. E n suite elle le m enace, s’ il ne répond au lo n g désir de
son am our, de décou vrir au m onde entier le crim e qu ’ il vien t de
com m ettre et qu’ il ne peut nier, et de le faire périr honteuse­
m ent com m e un traître et com m e un assassin. Enfin elle lui
représente que si rien ne l’ attache à la v ie , il doit du m oins
p ren dre soin de sa répu tation .
L I I . A peine F ilan d re a-t-il reconnu son erreu r, qu ’ il est
égalem ent saisi de d ouleu r et d ’effro i. D an s son prem ier m o u ­
vem ent de fu re u r, il veu t tu er cette m alheureuse : il est quelque
tem ps en suspens, et si la raison ne lui eût rappelé q u ’ il était
dan s une m aison ennem ie, ne trou van t point d ’autres arm es
sous sa main , il l’ eût mise en pièces avec ses dents et ses
ongles.
L III. T el qu ’ un vaisseau en pleine m er est quelquefois battu

�et dom iné par des vents con traires, dont tantôt l’ un le pousse
en a v a n t, et tan tôt l’ autre le ram ène en arrière, et après avoir
été b allotté de la poupe à la proue, obéit enfin au plus puissant
des d e u x ; ainsi F ila n d re , assailli de m ille pensées c o n tra ire s,
entre les deux partis prend le m oins dan gereux.
l iv .
L a raison lui dém ontre l’extrêm e péril qu ’ il c o u rt, nonseulem ent de m ourir, mais de m o u rir d ’ u ne m ort in fâm e, ign o­
m inieuse, si le b ru it de ce m eurtre se répand dans le château :
il voit qu ’ il n’ a pas le tem ps de délib érer; qu ’ il le veu ille ou
n o n , il fau t boire le calice am er ; enfin la crain te fu t plus puis­
sante sur ce cœ u r désespéré, que ne l’ avaien t été tan t de so llici­
tations.
LV. L a crain te d’ un supplice infâm e et ign om in ieu x lui fa it
p ro m e ttre, avec m ille serm ents, de se soum ettre à toutes les
volontés de G a b r in e , s’ ils peuvent sortir en sûreté de ce lieu.
A in si la m isérable recueille par force le fru it de ses forfaits ;
ensuite ils qu itten t ces m urs. F ilan d re vint alors nous rejoin dre,
laissan t de lu i, dans la G rè c e , u ne m ém oire honteuse et a b ­
horrée.
LV I. Il portait to u jo u rs dans son cœ ur le souvenir de son
am i, qu ’ il avait si aveuglém en t égorgé, pour acq u érir, à son
gran d re g r e t, u ne cru elle P r o g n é , une Médée ; si la foi qu ’ il a
d o n n é e , si le serm ent qu ’ il a f a it , frein puissant et c r u e l, ne
l ’ eussent reten u, il l’au rait tuée, dès q u ’ il se vit en sûreté ; mais
il prit p ou r elle toute l’horreu r qu ’ on peut avoir.
L V I I . D epuis ce m om ent, jam ais on ne le vit sourire ; tous
ses discours portaien t l’ em preinte de la tristesse. D es soupirs
sortaien t sans cesse de son cœ u r déchiré. Il était devenu com m e
un nouvel O reste, tourm enté par les furies vengeresses après le
m eurtre sacrilège de sa m ère et d ’É g isth e. Cette douleu r sans
relâch e l’affligea si cruellem en t, q u ’il finit par tom ber m a lad e ,
et se v it con train t de gard er le lit.
L V III. A lo rs cette c o u rtisa n e , voyan t à quel p oin t elle est
en horreur à ce second m a r i, passe des feu x de l’am our aux
fu reu rs de la haine et de la ven gean ce. L a scélérate n’est pas
m oins anim ée con tre mon frère q u ’elle le fu t con tre A rg ée ;
elle form e dès lors le projet de se défaire de ce second m a r i,
com m e elle avait fait du prem ier.
LIX.

E lle alla trou ver u n m édecin, hom m e rem pli de m alice

�et propre à servir son entre prise; il entendait beaucoup mieux
l’ art d’ empoisonner les malades que celui de les guérir. Elle lui
pro mit de lui do nner encore plus qu ’ il ne demandait, dès qu'à
l’aide de qu elque breu vage empoisonné il serait parvenu à ôter
de sa vue ce maître qu ’elle détestait.
L X . Déjà cet exécrable vieillard était dans la c h a m b r e , en
ma présence et celle de plusieurs autres personnes, tenant
le poison à la main , et assurant que c’ était une potion excellente
pour re ndre les forces à mon frère ; mais Gabrine, avant que le
m alade goûtât ce b r e u v a g e , soit qu ’ elle vou lût se défaire d’ un
témo in d a n g e r e u x , ou se dispenser de lui payer ce q u ’elle lui
avait promis, forma une nouvelle résolution.
L X I . E lle arrêta la main du médecin, au moment où il pré­
sentait à Fila ndre la coupe où le poison était c a c h é , en lui d i ­
sant : T u ne saurais sans injustice m e savoir mauvais gré de
craindre pou r celui que j ’ai tant aimé. Je veux être assurée
qu’ il n’y a rien de dange re ux, qu ’ il n’y a aucun poison da ns le
breu vage que tu lui présentes; c’est pourquoi il me semble
q u ’avant q u ’ il le prenne tu ne peux refuser d ’en faire l’épreuve
su r toi-même.
L X I I . Ju ge, seigneur , quel du t être à ce discours le trouble
du malheureux vieillard ; le temps q u i l e presse ne lui laisse pas
le loisir de délibérer ; pour ne pas donner de plus gr an ds soup­
çon s, il boit sur-le-champ une partie de ce qui était da ns le vase,
et le malade, rassuré par son exemple, prend à l’ instant le reste
qui lui est offert.
LX III. Tel un épervier, qui tient da ns ses serres crochues
u n étourneau, dont il est prêt à faire sa pâture, et voit le chien,
qui j u s q u ’alors a été son fidèle com pagnon, lui ravir avidement
sa proie ; tel ce m é d e c in , com ptant déjà sur une grosse somme
d'arg ent, vit détruire tontes ses espéra nces; mais écoutez un
rare exemple d ’ une extrême a u d a c e , et puisse-t-il en arriver
autant à tous les avares.
L X I V . Dès que le vieillard eut bu de ce breu vage , il se mit
en devoir de re tour ner chez lui, afin d ’y prendre sur-le-champ
un remède qui p û t le sauver du poison q u ’ il avait p r is ; mais
G abrin e n’y consentit pas. E lle dit qu ’ elle ne voulait pas q u ’ il
sortit avant que les sues de cette potion, digérés da ns son esto­
mac, eussent fait connaître le ur vertu.

�LXV. Ses prières fu re n t in utiles, l’offre même d’ une récom ­
pense ne la décida pas à le laisser aller. L e m édecin, désespéré,
voyan t sa m ort certain e et san s rem ède, décou vre alors tout le
m ystère a u x assistan ts. G abrin e ne sut trop com m ent s’en dé­
fe n d r e ; et ainsi ce bon m édecin fu t enfin forcé de pratiquer
su r lui-m êm e ce q u ’ il a va it coutum e de faire aux autres.
l x v i.
Son âm e su iv it de près celle de mon frè re , qui avait
déjà pris les devan ts. P résents à ces horreu rs, après avoir e n ­
tendu la vérité de la bouche du vieillard , nous nous saisîm es de
celte abom inable bête fa ro u c h e , plus cru elle que toutes celles
qui habitent les fo rê ts ; nous l'enferm âm es dans un obscur
cachot, pour la con dam n er au fe u , com m e elle le m éritait.
LXVII. A in si parlait H erm o n id e; il vou lait pou rsuivre, pour
apprendre à Z erb in com m en t cette fem m e s’ était sauvée de la
prison , m ais la do u leu r de sa plaie devin t si cru elle, q u ’ il pâlit
et retom ba su r l'herbe. C ependant deux écuyers qui l’accom ­
p a gn aie n t, ayan t fait un bran card avec de gros ram eaux d ’a r­
bres, H erm onide se fit poser dessus, car il lui aurait été im pos­
sible de qu itter ce lieu d ’ une autre m anière.
LX VIII. Z erb in lui fit les plus sincères excuses de l’avoir mis
dans cet état ; m a is, selon l’ usage de la c h eva lerie, il avait dé­
fendu la fem m e q u i était avec lui : s’ il en eût agi autrem en t, il
eût faussé sa fo i, parce qu’ en prenant cette vieille sous sa garde
il avait prom is de la défendre de toutes ses forces, contre tous
ceux qui chercheraien t à lui n uire.
LXIX. Q ue s'il p ou vait le servir en toute autre c h o s e , il
était tout prêt à su ivre ses v o lo n tés; H erm onide lui répondit
qu ’ il désirait seulem ent qu ’ il songeât à se défaire de cette scé­
lérate, avan t qu ’ elle m achinât quelque autre ch o se , dont il ne
tarderait pas à se repentir m ais en vain. G abrin e ten ait pen­
d an t ce tem ps-là les yeux toujours b a iss é s, con fond ue par la
force de la vérité.
lxx.
Zerbin quitta ce lieu avec la v ie ille , p ou rsu ivan t le
chem in dans lequel il s’était e n gagé. T o u t le jo u r , il la m audit
en lui-m êm e de l’ou trage q u 'elle lui a fait faire à ce ch e va lie r;
si d’abord elle lui causait du d égo û t, de la déplaisance, m ainte­
n an t qu ’il vien t d'ap p ren dre ses forfaits de celui qui ne p ou ­
v ait les ign orer, il l’a tellem ent en h o rreu r, qu’ il ne peut la
voir.

�L X X I . G ab rin e, qu i n’ ignore pas toute la haine que Zerbin
lu i porte et qui ne veut pas qu ’on la surpasse en m échan­
c e té , en ressent pour lui to u t a u ta n t, et lui rend parfaite­
m ent la p areille. Son cœ ur était to ut gonflé de venin , et ses
regard s hideux l’an n on çaien t su r son visage. C ’est dans cette
douce u nion q u ’ ils chem in aien t ensem ble à travers un bois
antique.
L X X I I . T o u t à c o u p , le soleil étant prêt à se p longer sous
l’ horizon , ils entendent des cliqu etis d’ a rm e s, des c r is , des
cou p s, indices d’ un terrible com bat, qu i, à en ju g e r par le bruit,
devait se passer assez près d’eux. Zerbin , p our s’ en é c la irc ir,
co u rt en gran de hâte à ce b ru it : G ab rin e n’ est pas lente à le
suivre. C ’ est dans l’ autre ch a n t que je parlerai de ce qui en
a rriva.

�CHANT X X I I .
Zerbin entre dans une vallée. — Astolphe s’embarque pour l'Angleterre. Il retourne en France.— Un jeune paysan lui ravit son cheval Rabican.—
Astolphe arrive au palais enchanté. — Il détruit l'enchantement et fait
fuir le magicien , les guerriers et les chevaux. — Il trouve l'Hippogriffe.
— Roger va avec Bradamante vers l’abbaye do Vallombreuse. — Ren­
contre qu’ils font sur la route. — Aquilant, Griffon, Sansonnet et Gui­
don, prisonniers au château de Pinabel.— Roger renverse Sansonnet.—
Il découvre par accident son bouclier, et le jette dans un puits. — Brada­
mante tue Pinabel.

I . B eautés douces et chères à vos am ants, vous qui savez
vous con tenter d ’ un seul am ou r, qu oiq u e, à dire v ra i, parm i
tan t et tant de b e lle s, il s’en trouve bien peu de ce caractère ;
pardonn ez-m oi, je vous p rie, ce que m ’ a déjà fait dire la juste
fu re u r qui m ’ anim ait con tre G a b r in e , et les vers qui pourront
m ’éch apper encore en con dam n an t son cœ ur pervers.
I I . J’ ai peint G ab rin e telle, q u ’elle était, et d’ après les ordres
que m 'a im posés celu i qu i a su r moi tout pou voir, je n’ ai pu
d égu iser la vérité. Ce que j ’ ai d it d ’ailleu rs ne te rn it point la
glo ire de celles qui on t un cœ u r p u r et sincère ; celui q u i, pour
tren te d e n iers, ven dit son m aître aux J u ifs , a-t-il pu nuire à
P ie rre et à Jean ? et la rép u tation d ’H yperm nestre en est-elle
m oins belle p our avo ir été la sœ ur des cruelles D an a ïd es?
III. P o u r u ne que j ’ose blâm er dans m es c h a n ts, ainsi l’a
vou lu le fil d e cette histo ire, je su is prêt d ’en célébrer cent
autres, et de ren d re leur gloire plus éclatante que le soleil. M ais
revenons à m on trav ail, que je me plais à varier, et q u i, grâce à
l'in d u lg e n ce , est agréab le au plu s gra n d nom bre. Je vou s d i­
sais donc to u t à l’ heure que le chevalier d’ Écosse ven ait d ’en ­
ten dre u n gran d b ru it d ’arm es assez près de lui.

�IV.

Ce prince s u i v it , entre deux m o n ta g n e s , une route

étroite, d ’où les cris partaient, et bientôt il arriva dans un lieu
où il aper çut devant l u i , et dans le fond d ’un v a l l o n , un che­
valier qui avait perdu la vie. Je vous dirai qui c’ é ta it; mais
aup ara va nt permettez que je tourne le dos à la F rance, et que
j e m ’en aille en O r ien t, j u s q u ’ à ce que j ’y retrouve le paladin
Astolph e, qui avait pris son chemin du côté de l’Occident.
V . Je l’ai laissé dons cette ville cru elle, d'où le son formi­
dable de son cor avait chassé un peuple barbare et dissipé les
périls dont il était entouré ; ce même son avait fait déployer les
voiles à ses compagnons, et leur avait fait quitter honteusement
le rivag e. Maintenant, p oursuiv ant son histoire, j e vous dirai
q u ’ il sortit de cette contrée, et qu ’ il prit le chemin d ’ Arménie.
VI.

Peu de jo u rs après, il se trouva dans la Natolie, et prit

ensuite sa ro ute vers B u rs a ; d ’où , continuant son v o y a g e , il
passa l ’ H e lle s p o n t, et vint en T h r a ce. Il ma rcha le long du
D an u be , et, comme si son destrier eût eu des ailes, en moins
de vin gt jo u rs il traversa la Hongrie, la Moravie, la Bohême, la
F r a n conie, et franchit le R h in.
V II. E n f in , de la forêt des A r d en n es , il se rendit à Aix-laC h a p e lle, dans l e Bra b a n t, puis en F la n d re où il s’embarqua.
L e vent, qui soufflait vers le nord, enflait tellement les voiles vers
la proue, que, sur le m i d i , Astolphe se vit tout près de l'A n gle ­
terre. Etant descendu sur le r i v a g e , il s’élance sur son coursier
et pique si bien R a b ic an , que le soir même il arrive à Londres.
V I II . L à , ayant appris que le vieil O tho n , son père , était
depuis plusieurs mois à P a r i s , et que presque tous les barons
avaient suivi son généreux e x e m p le , il se dispose sur-le-champ
à partir pour la F r a n c e , et sans retard il se rend au port de la
T am is e d ’ où il part à voiles déployées, en faisant diriger vers
Calais la proue de son vaisseau.
IX . U n vent f r a i s , poussant légèrement le vaisseau sur la
gauche, l’avait emporté au milieu de l’o n d e ; peu à peu il a u g ­
m e n te , se r e n fo rc e , et devient à la fin si v io lent, que le pilote
ne peut y résister ; bientôt il est contraint de lui présenter la
p ou p e; autrem ent le vaisseau eût cou ru risque de se briser
contre terre. Alo rs il dirige sa course directement su r le dos de
la plaine liq u id e , et se trouve ob ligé de suivre une route c o n ­
traire à son dessein.

�X . T an tô t il co u rt à d r o it e , tan tôt à g a u c h e , de côté et
d ’a u tre , selon qu ’ il p laît à la fortu n e ; il prend enfin terre dans
le voisinage de R o u en . Dès qu ’ A stolphe a atteint le doux rivag e,
il fa it seller R abican , s’ arm e de toutes p iè c e s, cein t son épée,
et se m et en ro u te , a ya n t avec lui ce cor qui peut lui être plus
u tile que m ille gu erriers.
X I. A p rès avoir traversé u ne f o r ê t , il arrive au pied d ’ une
collin e, su r le bord d ’ une claire fo n ta in e , à cette heure du jo u r
où les troupeaux cessent de p aître, se retiren t à l’abri des parcs
ou dans la cavité de q u elque roch er. V a in cu par la gran d e ch a ­
leur et pressé d’ une so if ardente , il ôte son casque de sa tê te ,
attache son cheval aux ram eau x les plus é p a is , et c o u rt se ra ­
fraîch ir à cette onde pure.
X II. Il n’a va it pas encore approché l’eau de ses lèvres, lors­
q u ’ un p a y sa n , qu i était caché près de l u i , débouche d ’ un bu is­
son , détache son c h e v a l, saute dessus et s’e n fu it avec lui.
A stolp h e entend le bruit, lève la tête, et voyan t le to rt qu ’on veut
lui faire, qu itte la fon taine, et ou blian t sa so if, il se m et à cou rir
après le larron de toutes ses forces.
XI I I . C elui-ci ne s’éloign ait pas à toute b rid e, car A stolphe
l’eût alors bien tôt perdu de v u e ; m a is, tan tôt en lâ ch an t la
b r id e , tan tôt eu la re te n a n t, il a lla it ou au galop ou d ’ un bon
trot. A p rès a vo ir fait bien du chem in , il se trouve hors de la
f o r ê t , auprès de ce palais où ta n t de nobles chevaliers étaient,
san s être en p r is o n , plus que prisonniers.
X IV . L e paysan entra prom ptem ent dans le château su r ce
coursier don t la rapidité égale celle du v e n t : A stolphe est con ­
traint de ne le su ivre que de lo in , parce que son écu , son casque
et ses autres arm es l’em barrassen t. C ep en d an t il arrive a u s s i,
m ais à l’instant il perd entièrem ent la trace qu ’ il a su ivie ju s ­
qu ’ a lo rs; il ne voit plus ni R a b ican ni le v o le u r; il je tte ses re­
gard s de côté et d 'au tre, et presse vain em en t ses pas ;
XV. Il se hâte et cherche in utilem en t dans toutes les g a le ­
rie s , les a p p artem en ts, les ch a m b res; toutes ses peines, toutes
ses fatig u es ne peuvent lui faire tro u ve r ce perfi de v illag eo is;
il ne sait où il peut avoir caché R abican , ce cou rsier plus ra ­
pide que to u t autre anim al. Il le chercha sans fru it tout le jo u r,
en h a u t, en bas, au dedans et au dehors,
X V I.

E n fin , c o n fu s , en n u yé d ’avoir tan t to u r n é , il so u p ­

�çonne qu e ce lieu est en ch an té ; il se ressouvient du petit, livre
q u ’ il porte tou jo u rs su r lu i, et que L o g is tille lui avait don né aux
In d e s , afin q u e , s’ il retom b ait dans qu elque nouvel en ch an te­
m e n t,il pût s’ en servir. Astolphe a recours à la ta b le ,e t il trouve
aussitôt la page où le rem ède est in diqu é.
x v ii.

Il y était am plem ent traité du palais e n ch a n té , des

m oyens de con fo n d re le m agicien et de ren dre la liberté à tous
les prisonniers. Sous le seuil de la porte était ren ferm é un
esprit qui p rodu isait toutes ces illu sions , tous ces p restiges, et
en levant la pierre où il était com m e e n s e v e li, le château à l’ in­
stan t devait être dissous en fum ée.
X V III. L e p a la d in , ja lo u x de m ener à fin u ne si glorieuse
a ven tu re, ne diffère p a s, et le bras in clin é , il se dispose à voir
ce que pèse ce m a rb re ; A tla n t l’ apercevan t qui tendait déjà ses
m ain s, pour ren dre son art in u tile, et soupçonn an t ce qui devait
en a rriver, vint l’ attaquer avec de n ouveaux enchan tem ents.
XIX . Par le m oyen de ses larves Infernales, il le fait paraître
to u t d iffé re n t de ce q u ’ il était. Il sem ble aux u n s un géan t, aux
autres un p a y s a n , à d ’au tres u n chevalier de m auvaise m ine.
C hacun d ’eux trou ve au paladin la ressem blance sous laquelle
le m agicien leur avait apparu dans la forêt, et tous fon d en t su r
lui p our recouvrer ce que leur a ravi l’enchanteur.
X X . R o g e r, G ra d a sse , I r o ld e , B ra d a m a n te , B ran d im a r t ,
Prasilde et tous les autres g u e r r ie r s , aveuglés par ce nouveau
charm e et enflam m és de c o u rro u x , se précipitent su r le duc
pour lui don ner la m o rt; m ais dans l’ in stan t il se souvient du
cor qui rabaisse leur hu m eu r trop altière. L e paladin était perdu
sans rém ission, s’ il n’ avait eu recours à ce son terrible.
X X I.
M ais à peine a-t-il approché ce c o r de sa b o u c h e , et
fa it entendre à l’entou r son horrible son, que tous les gu erriers
prennent la fu ite com m e de tim ides colom bes au b ru it d ’ un
coup de fu s il; le m agicien lui-m êm e s’ enfuit avec e u x ; agité
par la c ra in te , il abandon n e sa re tra ite : p â le , éto n n é , il cou rt
éperdu ju s q u ’à ce qu’ il ait cessé d ’entendre ce b ru it épou­
van table.
XX II. L e m aître du château et tous ses prisonniers on t pris
la f uite ; les chevaux eux-m êm es abandonnent leurs écu ries, car
il aurait fallu d 'au tres liens que des cordes pou r les re te n ir;
ils von t su ivan t leurs m aîtres par divers sentiers. A ce terrible

�son qui sem ble dire su s, su s, pas une chatte, pas u ne so uris ne
resta dans la m aison , et R ab ican m êm e se fû t enfui com m e les
au tres, s’ il n’ eût été arrêté par le d u c au so rtir du château.
X X III. D ès qu ’ A stolphe eut chassé l’enchan teur, il leva du
seu il de la porte la lourd e pierre sous laquelle il y avait cer­
tain es figures et certains caractères qu’ il est in utile de décrire
ici ; em pressé de détruire ces enchan te m e n ts, il brise to u t ce
q u ’ il y tro u v e , ainsi que son livre le lui p re s crit, et le château
s’évapore en fum ée.
XXIV. Il y trouva le cheval de R o g e r attaché avec u ne
chaîne d’ o r : c’ était ce coursier ailé qu ’ A tla n t de C arèn e lui
avait donné p our le tran sp orter ch ez A lc in e , et auquel L o g is­
tille avait ensuite fa it un m ors afin qu ’ il pû t le con du ire en
F ra n ce . R o g e r avait traversé avec lui toute cette partie de la
te rre qui s’étend à la droite depuis les Indes ju sq u ’à la G ran deB retagne.
XXV.

Je ne sais s'il vous souvient qu ’ il l’avait attaché par la

bride au tron c d ’ un a r b r e , le jo u r où la fille de G a la fr o n , toute
nue entre les bras de R o g e r, lui fit le san glant a ffro n t de d is­
paraître à ses y eu x . C e coursier a ilé , au gra n d étonnem ent de
tous ceux qu i le v ire n t, v in t alors retrou ver son ancien m aître
et resta près de lui ju s q u ’ au jo u r où le paladin rom p it l'e n ch an ­
tem ent.
XXVI. Il ne p ouvait rien a rriv er à A stolph e de plus heureux
que cette a ve n tu re; car, p our parco u rir toute la te rre, toutes
les m ers, et tout ce qui lui restait encore à v o ir, selon qu ’ il en
avait le désir, et pour faire en peu de jo u rs le to u r du m onde,
cet H ippogriffe ne pou vait ven ir plus à propos : il le connaissait
par sa propre exp érien ce, et savait com bien il pouvait lui être
u tile.
XX VII.

Il l’avait éprouvé dans les Indes, et le jo u r m ême où

la sage M élisse l’arracha des m ains de cette cruelle A lc in e , qui
l’avait tran sform é en m yrte sauvage. Il avait vu la tête de ce
cou rsier, qui ju sq u ’ alors n’avait pas con nu de m o rs , fléchir
sous le jo u g de L o gistille ; il avait vu com m en t R o ge r, instruit
par la fée, s’y prenait p our le faire aller où il voulait.
X X V III. A y a n t donc form é le dessein de prendre l’H ippo­
g riffe , il lui m it su r le dos sa selle, qui était to u t auprès, et pre­
n an t de plusieurs m ors u ne chose ou u n e autre, il lui en fit un

�qui lui con vîn t ; car en ce lieu étaien t restées attachées les brides
de tous les ch evaux qui avaien t pris la fuite. T ou tefo is, la pen­
sée seule de laisser R abican l’em pêcha de prendre à l'in stan t
son vol.
XX IX. L e paladin avait bien raison d ’ aim er ce R abican , le
p rem ier de tous les chevaux pou r cou rir u ne lance ; c’ était lui
qui l’avait ram ené de l’extrém ité de l’ Inde ju sq u 'en F rance.
A p rè s y avoir beaucoup réfléchi, il pensa qu ’ il devait p lu tôt en
faire présent à un de ses am is que de le laisser su r la route, à la
m erci du prem ier qui vien drait à passer.
XXX. L e paladin regard e de tous côtés s’ il ne verra pas
ven ir dans le bois quelque chasseu r ou quelque villageois dont
il puisse se faire suivre à q u elque v ille, afin d’ y con du ire R a b i­
can : il passa tout le jo u r, ju s q u ’au lever de l’autre, à regarder
en vain. L e lendem ain m a tin , les ténèbres n’ étant pas encore
bien dissipées, il c ru t voir ven ir un chevalier dans le bois.
XXXI. M ais j ’ ai besoin , pour vous dire le reste de cette his­
to ire, d ’aller retrou ver d ’abord R o g e r et Bradam ante. A près que
le son du cor a cessé , et que ce couple aim able s’ est éloigné de
ce lieu, R o ger regard e, et a bien tôt reconnu celle que l'en ch an ­
teur lui avait cachée ju s q u ’ alors. A tla n t, par ses enchan te­
m ents, avait fait q u e , ju s q u ’ à cette h e u r e , ces deux am ants
n’ avaient pu encore se reconnaître.
X X X I I . R o ger regard e B rad am an te, et B radam an te regarde
R o g e r, ém erveillés tous deux de ce que cette illu sion leur avait
si longtem p s offu sq u é l’esprit et les yeu x . R o g e r serre dans ses
bras sa belle m aîtresse, qui en devient plus verm eille que la
ro se , et ensuite il cueille su r sa bouche les prem ières fleurs
d ’un am our heureux.
XXXIII. Ces am ants fortun és redoublent m ille et m ille fois
leurs em brassem en ts; ils se tiennent si serrés, ils son t si péné­
trés de leur bo n heur, q u ’à peine leur â me peut-elle con tenir
tan t de j o i e ; ils regretten t am èrem ent que l’effet du c h a rm e ,
lo rsq u ’ ils erraient dans ce palais, les ait em pêchés de se recon­
n a ître , et leur a it fait perdre tant de beaux jo u rs.
XXXIV. Bradam ante est disposée à accorder à R o ger toutes
les faveu rs q u ’ une fille sage peut accorder à un am ant a im é ,
qu ’elle veut tirer un peu de p e in e , sans cependant blesser son
hon neur ; elle d it à R o ger qu e, s ’ il ne la veut pas trou ver tou ­

�jo u rs rebelle et sauvage dans le refu s des dernières faveu rs, il
doit la faire dem ander en m ariage à son p ère; m a is, que, avant
toutes choses, il d oit se faire baptiser.
XXXV. R o g e r, q u i, pour l’am ou r de B radam ante, non-seu­
lem ent se serait fait ch rétien , com m e l’avaien t été son p è re , et
anciennem ent son aïeul et tous ses nobles ancêtres, m ais qu i,
pou r lui p la ire , eût encore donné sa vie sur-le-cham p : P our
l’am our de toi, lui dit-il, ce serait peu de me plonger dans l’ eau,
je m ettrais ma tête dans le s flam m es.
XXXVI. A lo rs R oger, dans l’intention de se faire baptiser et
d ’épouser ensuite sa m aîtresse, se m et en route, en conduisant
Bradam ante à Vallom breuse (c’était le nom d ’ une abbaye riche,
b e lle , aussi recom m an dable par sa régu larité que par le bon
accueil qu ’ elle faisait aux étrangers). A u sortir de la fo rê t, ils
ren con trèren t une fem m e plongée dans la plus am ère d o u ­
leur.
XXXVII. R o ge r, toujours plein d ’h u m a n ité , de courtoisie à
l’égard de to u t le m o n d e , m ais su rtou t pour les dam es, n’eut
pas p lu tôt aperçu les belles larm es qui b aign aien t ce visage d é ­
licat, qu ’il f ut ém u de com passion, et, b rillan t du désir de con ­
naître le su jet de son a fflictio n , il s’approcha d ’e lle , après
l’avoir saluée p o lim e n t, et il lui dem anda pourquoi elle répan­
dait tant de larm es.
XXXVIII. M ais e lle , levant ses beaux yeux hum ides, lui
répond avec beaucoup de d o u ceu r, et lui expose en détail, pour
satisfaire à sa dem ande, la cause de ses plaintes : N oble cheva­
lier, lui dit-elle, sache que mes pleurs ne sont si abon d an ts que
par la pitié que je ressens pour u n je u n e hom m e qui doit aujou r­
d ’hui perdre la vie dans un château peu éloigné d ’ ici.
XXXIX. Ce jeu n e hom m e étan t devenu am oureux d’ une
belle et aim able p rin cesse, fille de M arsile , roi d ’ Esp a g n e , a
l’aide d’ un voile b la n c , sous des vêtem ents de fem m e , et en
com passant ses yeux et sa v o ix , venait cou ch er toutes les nuits
avec sa m aîtresse, sans que personne le so u p ço n n ât; m ais les
choses ne peuvent être si longtem ps secrètes q u ’on ne les dé­
cou vre, qu ’on ne les rem arque à la fin.
X L . Q u elq u ’ un s’en ap erçu t et en fit part à deu x a u tr e s , et
ceux-ci à d’ autres encore ; de sorte que le roi en fut. bientôt
in struit. L ’ un des a ffidés du m onarque v in t avant-hier au

�palais, et ayant fa it enlever les deux am an ts dans leur lit, il les
fit enferm er séparém ent dans u ne to u r. Il n’ y a pas d ’apparence
que cette jou rn ée se passe sans que le m alheureux je u n e hom m e
périsse dans les tourm ents.
X L I . J ’ai fui du château pour n ’être pas tém oin de tan t d e
cruau té, car ils le b rû lero n t to u t vif. Jam ais je ne ressentirai d e
douleur pareille à celle que m e causera la m ort d ’ un si beau
je u n e hom m e; n on , je ne pourrai jam ais goûter de plaisir qu ’ il
ne se change sur-le-cham p en am ertum e, quan d je me représen ­
terai cette flam m e cruelle qui aura réd u it en cendres u n jeun e
hom m e si aim able et si bien fait.
X L II. B rad am an te écoute, et ce récit paraît l’in téresser; son
cœ u r en est vivem ent ému ; elle sem ble ne pas m oins craindre
pour cette victim e que si c’ eût été un de ses frè re s, et com m e je
le dirai dans la su ite, sa crain te n’était pas du tout sans fo n d e ­
m ent. E lle se tourn e vers R o g e r, et lui d it : Je suis d ’avis que
nous em ployions nos arm es en faveu r de ce jeu n e hom m e.
X L I I I . E lle d it à cette belle affligée : Je te con jure de nous
conduire dans les m urs de cette ville ; et si ce je u n e hom m e n’ a
pas encore été m is à m ort, il ne périra p oin t, sois tran qu ille à
cet égard. R o ge r, v o yan t la douce in quiétude et la bonté de
cœ ur de sa m aîtresse, se sentit enflam m er du désir de ne point
laisser p érir ce je u n e hom m e .
X L I V . E t s’ adressant à la dem oiselle don t les yeu x étaien t
u ne source de larm es : Q u’ attendons-nous? lui d it-il; il n’est,
pas question ici de larm es , m ais de secours. M ène-nous seule­
m ent au lieu où est celui qui excite ton in térêt , nous te p ro ­

m ettons de l’ arrach er d ’ entre m ille lances, d ’entre m ille épées,
pourvu que tu nous m ènes en grande h âte; m ais conduis-nous
p ro m p tem en t, de peur que notre secours n ’arrive trop ta rd , et
q u ’ il ne so it la proie des flam m es.
XLV. L ’air a ss u ré , le ton ferm e de ce couple de la plus
haute a p p aren ce, firent ren trer dans le cœ u r de cette fem m e
l’espoir, qui l’avait entièrem ent qu itté ; m ais com m e elle c ra i­
gn a it m oins la longueur du chem in que les obstacles qui pou­
vaien t s’y ren con trer, et qui auraient rendu leur peine in u tile,
la dam e parut in certain e de la route q u ’ ils avaient à su ivre.
X L V I . P u is elle leur d it : En prenant le chem in le plus
cou rt et le plus facile qui con duise à ce ch â te au , je crois que

�nous y arriverion s à tem ps, et avan t que le bûcher fû t d ressé;
m ais il fau t que nous su ivion s une autre r o u t e , si tortueuse et
si difficile, q u ’ un jo u r ne nous suffira pas pour y parvenir ; et je
crain s que nous ne trouvions le je u n e hom m e m ort en arrivan t.
XLVII. Eh ! pourquoi n'irions-n ou s pas par la route la plus
c o u rte ? lui dit R oger. C ’e s t , re p rit la dam e, parce qu ’ on trouve
su r cette route un ch âteau appartenant aux com tes de Poitiers,
où P in abel, fils du com te A nselm e de H a u te riv e , et le plus m é­
ch an t de tous les hom m es, a établi, depuis trois jo u rs seulem ent,
la coutum e la plus in jurieu se et la plus cruelle pour les ch e­
valiers et p ou r les dam es.
X L V III. A u c u n e d a m e , aucun chevalier n e peut passer
devan t ce c h ateau sans y recevoir qu elque a ffro n t, quelque
dom m age. On y m et à pied les uns et les autres ; le chevalier y
laisse ses arm es et la dem oiselle ses vêtem ents. Il y a longtem ps
q u ’on n’a vu en F ra n ce de chevaliers plus h abiles à m an ier la
lance que les quatre qui on t fait serm ent de m aintenir cette loi
d u château de P in abel.
X LIX. Je veux vou s racon ter com m en t cette c o u tu m e , qui
n’ a pas plus de trois jo u rs , a été in tro d u ite, et vous ju g erez si le
serm ent qui les lie est ju ste ou in juste. Pinabel a une m aîtresse
si b r u ta le , si m éch an te, qu ’elle n’a pas sa pareille au m on de;
cette d a m e , allan t un jo u r avec P in abel je ne sais où , rencontra
u n chevalier d o n t ils reçurent un a ffro n t san glan t.
L . C e ch evalier, qui portait u ne vieille en c r o u p e , voyant
que la m aîtresse de Pinabel s’en m oqu ait, jo û ta contre ce der­
n ier, qui était doué de beaucoup d’ orgueil et de peu de force ; il
le renversa, et lit m ettre pied à terre à sa dam e su r le pré, pour
voir si elle avait la taille droite ou non. Il la lit ensuite dépouiller,
la laissa à pied, et fit revêtir la vieille de ses habits.
L I . L a d e m o ise lle , furieuse de se voir ainsi laissée à p ie d ,
ardente et altérée de vengeance, unie à P in a b el, toujours prêt à
la secon d er, quand il est question de m a lfa ire , lui dit q u ’ il n’y
a plus de repos à espérer p ou r elle ni le jo u r ni la n u it , qu ’elle
ne sera jam ais satisfaite, q u ’il n’ait enlevé à m ille chevaliers et
à m ille dam es leurs co u rsiers, leurs arm es et leurs vêtem ents.
L II. L e jo u r m êm e (e t com m e par hasard) quatre braves
chevaliers arrivés n ouvellem ent d e pays très-lo in tain s, se pré­
sentèrent à son château : leur valeur était t e l l e , qu ’ on n’en

�p ou rrait trouver dans ce siècle de plus vaillants au je u de la
gu erre. C ’étaient A q u ila n t, G riffo n et S a n so n n e t, et un tout
je u n e hom m e nom m é G uidon le Sauvage.
L I I I . Pin abel les reçut dans le château don t je vous ai parlé
avec un a ir très-co u rto is; m ais dans la n u it , il les lit arrêter
d an s leur l i t , les lit g a rr o tte r , et ne leur accorda leur liberté
qu ’ après leu r avoir fait ju r e r qu ’ ils dem eu reraien t un an et un
m ois dans son château ( c ’est exactem ent le term e qu’ il p r i t ) ,
et qu ’ ils d ép ouilleraien t to u t autan t q u ’ il se présenterait de
chevaliers errants ;
LIV . Q u’ ils feraien t pareillem ent m ettre à pied les dam es
qui seraient avec eux , et leur ôteraien t leurs vêtem ents. Ils
pron on cèren t ce serm ent, et furen t forcés de le rem plir q u o iq u ’à
re g ret et avec bien du ch a grin . Il ne paraît pas ju s q u ’ à présent
que personne ait pu j o ûter contre eux , sans être désarçonné :
u n grand nom bre se son t présen tés, qui se son t en allés à pied
et sans arm es.
L V . Il est d’ usage parm i eux que celui su r lequel le sort
est tom bé, paraisse le prem ier, et joûte seul ; m ais s’ il rencontre
u n adversaire si redoutable , que sans l’ébran ler su r sa s e lle ,
lu i-m êm e soit désarçonn é, les trois autres son t ob ligés de l’a tta­
quer à la fo is , et de le com battre ju s q u ’ à la m ort : ju g e z m ain ­
te n a n t, si ch acu n d ’eux a tan t de v a le u r , de ce q u ’ ils doivent
être tous ensem ble.
LV I. D 'ailleu rs il ne con vien t pas à l’ im portan ce de notre
affaire qui ne perm et aucun re ta rd , de vous arrêter à joû ter
ic i ; je veux m ême que vous rem portiez la v ic to ire , et votre
bon ne m ine ne me perm et pas d’en d o u te r; m ais ce ne peut
être l’a ffaire d ’ un m o m e n t, et il n’y a pas de doute qu ’on ne
brûle le je u n e h o m m e , si la jo u rn é e se passe sans qu’ on vienne
à son secours.
L V I I . N ’entrons p a s, lui d it R o g e r , dans toutes ces con si­
dérations : faisons tout ce qui dépend de n o u s, et q u an t au
re ste , que le m aître du m onde en dispose à soit g r é ; ou la for­
tu n e, s’ il ne le veut pas. A u m oins par cette jo û te , tu verras si
nous som m es capables d’assister celui q u i, p ou r un sujet si
faible et si léger, com m e tu nous l’as racon té, doit a ujou rd’ hui
être brûlé vif.
L V III. L a dem oiselle prend à l’ instant et sans répondre le

�chem in qu i était le plus cou rt. Ils n’y euren t pas fait trois
m ille s , qu ’ ils arrivèren t à un pont et à la porte du château où
il fa lla it laisser ses arm es et ses h a b its, avec dan ger d ’y laisser
encore la vie. D ès q u ’on les aperçu t d u hau t d’ une to u r , on
frappa deu x coups su r une cloche.
LIX.
E t voilà to u t à coup qu ’u n vieillard so rt d ’ une porte ,
en trottan t su r un m échant c h e v a l, et s’approche en crian t : Oh
là ! a rrê te z, a rrêtez ; c’ est ici q u ’il faut payer le passage ; si vous
ne connaissez point encore l’ usage qui est ici é t a b li, je vais
v ou s l’apprendre ; et il com m ence à leur racon ter la coutum e
que P in abel faisait observer.
LX.
Il vou lait pou rsuivre, et leur don ner des conseils, ainsi
q u ’ il en usait avec les autres chevaliers : M es enfants, leur dit-il,
faites d ép o uiller cette dam e de ses h a b its, laissez ici vos arm es
et vos d e s trie rs, ne vous exposez point au d an ger de com battre
qu atre gu erriers de cette valeur. On trouve partout des a rm e s,

des chevaux et des habits; m ais la perte de la vie ne se répare pas.
LX I. A s s e z , a s s e z , répond R o g e r , je suis suffisam m en t
in stru it ; je suis venu ici tout exprès pour éprouver mon co u ­
rage et m ’assurer si je suis tel en effet que je crois être. Il me
fa u t autre chose que des m enaces et d es o rd re s , pour laisser
ainsi aux autres m on c h e v a l, mes arm es et mes h a b its; je suis
bien sû r que m on com pagn on ne cédera pas non plus les siens
su r de sim ples paroles.
LX II.
M ais de g r â c e , fais que nous voyions bientôt en face
ces gu erriers qui prétendent nous enlever et nos arm es et nos
c h e v a u x ; nous avons encore à passer cette m o n ta g n e , et nous
ne pouvons pas rester ici longtem ps. En voici un , reprit le
v ie illa rd , au-delà du p o n t, qui s’avance pour vous sa tisfa ire,
et il disait vrai ; car à l'in stan t parut un chevalier revêtu d’ une
cotte d’ arm es ro uge, toute parsem ée de blan ch es fleurs.

L X I I I . B radam an te pria in stam m en t R oger de lui la isser,
par g r â c e , le soin de faire vider les arçons au chevalier dont
l'a rm u re était parsem ée de fle u rs ; mais elle ne put l’ obtenir, et
fu t obligée de laisser faire à R oger tout ce qu ’ il e x ig e a it; ce
héros veu t co u rir seul tout le risque du c o m b a t, et que B rad a ­
m an te dem eure à regarder.
LX IV .

R o g e r dem anda ensuite au vieillard quel é t a i t ce

chevalier qui sortait du château : C ’est Sansonnet, lui d it-il, je

�le recon n ais à sa cotte d'arm es ro u ge et à ses blan ch es fleu rs.
T ou s d e u x , sans se p a r le r , sans perdre un in sta n t, m ettent
leurs lances en a r r ê t, et, pressant le flanc de leurs ch e va u x , ils
cou ren t l’ un contre l’ autre.
L X V . S ur ces e n tre fa ite s, Pinabel était sorti du ch â te a u ,
suivi de nom bre de gens de p ie d , to u jo u rs prêts à dépouiller de
leurs arm es les chevaliers qui vidaien t les arçon s. L es deux
hardis paladins cou ren t don c l’ un con tre l'a u tr e , en ten an t en
arrêt leurs énorm es lances de chêne v e r t , de deu x palm es de
circon féren ce et presque égalem en t grosses d’ un bout à l’autre.
L X V I . Sansonnet en avait fa it ta iller plus de dix toutes
pareilles , dont le bois avait été coupé su r pied dans u ne forêt
v o is in e , et en avait apporté deux p our cette jo û te ; il eût fallu
des boucliers et des cuirasses de diam an t pour résister à leur
atteinte : Sansonnet en fit don ner u ne à R oger dès qu 'il se
p ré sen ta , et retin t l’autre pour lui.
L X V I I . A ve c ces la n c e s, capables de percer des enclum es ,
tant leurs bouts étaient bien fe r ré s, ces rivau x se ren con tren t
au m ilieu de leur cou rse, et s’a tteign ent to u s deu x à leurs écus.
C elui de R o g e r , qui n’ avait pas fait suer vain em ent les dém ons
pour le f o r g e r , ne redoute gu ère les coups : je parle de cet écu
d ’A tla nt, don t je vous ai déjà d it toute la puissance.
L X V I I I . Je vous ai déjà d it que cette lum ière enchantée
blesse les yeux avec ta n t de fo rc e , que dès q u ’on décou vre cet
é c u , elle rend a v e u g le , et prive de tout sentim ent : aussi R o g e r
avait-il l’ habitude de le cou vrir d’ un d ra p , qu ’ il ne levait jam ais
que dans u n extrêm e besoin. On doit croire encore que cet écu
était im p én étra b le, puisqu’il ne fu t pas m êm e entam é du coup
de Sansonnet.
L X I X . C elui de ce c h e v a lie r, forg é par de m oins habiles
m a in s, ne p u t soutenir ce terrible cou p. C om m e s’il eût été
atteint par la fo u d r e , il donna in contin en t passage au f e r , et
s’ ou vrit par le m ilie u ; il d on na passage au f e r , qui pénétra
ju s q u ’ au bras de S a n so n n e t, mal garanti par son é c u ; de ce
m êm e cou p le gu errier fu t blessé et enlevé des a r ç o n s , à son
très-gran d regret.
L X X . Il fu t le prem ier des qu atre défenseurs de cette co u ­
tu m e injuste, q u i, au lieu de rem porter des dépouilles, vida les
arçon s dans cette jo û te ; il fau t bien que celui qui rit pleure

�aussi q u e lq u e fo is ,

et tro u v e

de

tem ps

e n tem p s

la f o r tu n e

r e b e lle à ses d é s irs . L a se n tin e lle d u h a u t d e la to u r r e d o u b le
le s c o u p s d e la c l o c h e , e t d o n n e le s i g n a l a u x a u t r e s c h e v a l i e r s .
lx x i.

S u r c e s e n t r e f a i t e s , P i n a b e l s’ é t a i t a p p r o c h é d e B r a ­

d a m a n t e , a fi n d ’a p p r e n d r e d ’ e l l e l e n o m d e c e c h e v a l i e r , q u i ,
a v e c t a n t d e p r o u e s s e e t d e v a l e u r , a v a i t a b a t t u le d é f e n s e u r d e
s a l o i . L a j u s t i c e c é l e s t e , p o u r p u n i r c e t r a î t r e c o m m e il l e m é r i ­
t a i t , l ’ a m e n a s u r le m ê m e c o u r s i e r q u e , p a r t r a h i s o n , il a v a i t
qu elqu e tem p s au p a rav an t ravi à B rad am a n te .
l x x ii.

Il y a v a i t p r é c i s é m e n t h u i t m o i s q u e c e M a y e n ç a i s ,

s e t r o u v a n t e n r o u t e a v e c e l l e (s’ il v o u s e n s o u v i e n t ) , la p r é c i p i t a
d a n s la t o m b e d e M e r l i n ; u n e b r a n c h e d ’ a r b r e q u i y t o m b a a v e c
e l l e , o u p l u t ô t s o n h e u r e u x d e s t i n , l a g a r a n t i t d e la m o r t ; e t
le t r a î t r e , c r o y a n t q u ’e l l e é t a i t e n s e v e l i e p o u r t o u j o u r s d a n s c e t t e
c a v e r n e , avait e m m e n é son ch eval.
LX X III.

B ra d a m a n te recon n aît son c h e v a l, q u i, à son to u r ,

lu i fait re c o n n a ître ce p erfid e co m te : d ès q u ’elle e u t e n te n d u
s a v o i x , e t q u ’e l l e l ’ e u t c o n s i d é r é d e p r è s a v e c p l u s d ’ a t t e n t i o n :
V o i l à le t r a î t r e , d i t - e l l e , e t j e n e m e t r o m p e p a s , q u i a v a i t j u r é
m a p e r t e e t m o n d é s h o n n e u r ; s o n c r i m e l ' a c o n d u i t i c i , e t il
v a r e c e v o i r le p r i x d e s e s f o r f a i t s .
LXXIV.
sur lu i,

M e n a c e r P in a b e l, m e ttre l ’é p é e à la m a i n , et fo n d r e
fu t pour B radam ante

l ’o u v r a g e d ’ u n

in stan t;

m ais

a v a n t t o u t , e l l e c o m m e n ç a p a r l u i b a r r e r le c h e m i n , a fin q u ’ il
n e p û t r e g a g n e r so n ch â te a u ; P in a b e l a p e rd u toute e sp éran ce
d e se s a u v e r , c o m m e u n r e n a r d d o n t o n a f e r m é le te r r ie r : le
l â c h e n ’o s a n t f a i r e f a c e à la g u e r r i è r e , s ’e n f o n c e d a n s la f o r e t ,
en p ou ssan t d es c r i s , et fu y a n t à toute bride.
LXXV.

P â le , éperdu de

f r a y e u r , le m a l h e u r e u x n e ce ss e

d ’é p e ro n n e r son c o u r s i e r , n ’ a y a n t p lu s d ’espo ir q u e d a n s

la

fu ite : ce p en d a n t la g u e r r iè r e d e D o r d o n n e , fu r ie u s e , lu i tient
s a n s c e s s e l ’é p é e d a n s l e s r e i n s , l e f r a p p e , le p r e s s e ; e l l e le
p o u r s u i t v i v e m e n t , e t n e l e q u i t t e p a s u n i n s t a n t . G r a n d e est
l a r u m e u r , le b o i s e n r e t e n t i t à l ’e n t o u r ; c e p e n d a n t o n

n ’ en

s a v a it e n co re r ie n a u c h â t e a u , c h a c u n a lo r s était tr o p a t t e n t if
a u co m bat de R oger.
LX XVI.

P e n d a n t ce te m p s les trois a u t r e s ch e v a lie rs é ta ie n t

s o r t i s d e la f o r t e r e s s e , a y a n t a v e c e u x c e t t e f e m m e v i n d i c a t i v e ,
q u i a v a it é ta b li c e t u s a g e p e r v e r s . T o u s les trois a u r a ie n t p ré fé ré

�la m ort au déshonn eur de se c o n fo r m e r à cette cou tu m e; leur
visage était enflam m é par la h o n te , et leur cœ ur était brisé par
le désespoir de se voir forcés de com battre à la fois contre un
seul chevalier.
lxxvii.
L a cruelle c o u rtisa n e , dont cette coutum e odieuse
était l’ o u v ra g e , et qui la faisait o b se rv e r, leur rappelle leur
serm en t, et l’engagem en t qu ’ils on t pris de la v e n g e r: M a is ,
s’écriait G uidon le S a u v a g e , si je puis seul l’abattre avec cette
la n c e , q u ’ai-je besoin du secours de deux com pagnons? Si je ne
tiens pas ma p a ro le , qu ’on m’ôte la v i e , et je ne m ’en p lain ­
drai pas.
LX XVIII. G riffo n , A q u ilan t ten aien t le m ême propos. C h a ­
cun d ’eux vou lait com battre seul ; ils aim aien t m ieux m ourir ,
dem eurer en prison, que d ’aller tous ensem ble attaqu er un seul
gu errier. A quoi bon tant de discours inutiles? leur disait la
d a m e; je vous ai am enés ici p our dépouiller ce chevalier de ses
a rm e s, non pour faire de n ouvelles lois et de nouvelles con ­
ventions.
LXXIX. C ’était lorsque je vous tenais en prison qu ’ il fallait
m e faire ces rem ontrances; m aintenant elles sen t inutiles. Vous
devez ten ir ce que vous m ’avez prom is, et cesser de vous vanter
si mal à propos. D e son c ô té , R oger leur criait : V oici mes
a rm e s, voici mon c h e v a l, la selle et le harnais en sont to ut
neufs; voici encore les accoutrem ents de cette dam e. Si vous les
v o u le z, pourquoi don c différer?
lxxx.
L a dam e du château les presse d ’ un c ô té , R oger de
l’autre les a p p elle , les d é fie , tant qu ’à la fin ils s’élan cen t tous
trois e n se m b le , m ais non sans avoir le visage enflam m é de
hon te. L es deux fils du célèbre m arquis de B ou rgogn e courent
les prem iers; G u id o n , don t le cheval est plus pesant que les
leurs, les su it à peu de distance.
l x x x i.
R o g e r avec la m ême lance dont il avait abattu
S an so n n et, s’avance couvert du bouclier que possédait jad is
A tla n t, su r la cim e des P y ré n é e s; je parle de ce bouclier
enchan té don t l’éclat est si b rilla n t, qu ’aucun œ il hum ain n’a
jam ais pu le su p p o rte r, et auquel R oger n’ avait recou rs, dans
les dangers les plus extrêm es, que pour dern ière ressource.
l x x x ii.
Il ne s’était encore servi que trois fois d e sa lum ière
(et certes le péril était grand). L e s deux prem ières, ce fu t quand

�il s’arrach a du séjour volu p tu eu x d’ A lc in e , pour revenir à des
m œ urs plus pures : la tro isièm e, lorsq u ’il laissa su r les bords
écum eux de la m er l’orqu e privée de sa p ro ie ,à l’ instant où elle
a lla it dévorer cette belle toute n u e , qui fu t depuis si peu recon­
naissante envers son libérateur.
L X X X I I I . H ors ces trois o cca sio n s, il avait toujours tenu ce
b o u clier cou vert d ’ un voile épais, qu ’ il pouvait néanm oins lever
a isé m e n t, quan d il avait besoin de son secours. C ’est d o n c ,
com m e je vous l’ai encore d it, avec cet écu , que R o g e r s'avan ce
à c e tte jo û te , et avec tan t d’assuran ce qu ’ il ne crain t pas plus
les trois chevaliers qui venaient l’ assaillir, que s’ils n’ avaien t été
que de faibles enfants.
L X X X I V . Il attein t G riffo n au bord de l’écu qui abou tit à la
visière : le fils d ’O livier chancèle quelque te m p s , et tom be à la
f in , assez loin de son cheval. G riffo n avait porté le fer de sa
lance au m ilieu de l’écu de R o g e r; m ais le coup ne donna que
de b ia is, et com m e le bouclier était d ’ un acier lisse et p o li, il
ne fit que glisser, et produ isit un effet con traire à son intention.
L X X X V . L e fer déchira et o u vrit le voile qui dérobait cette
lum ière enchantée, redo utab le, et don t l’ éclat aveugle et terrasse
in fa illib le m e n t, sans qu ’ il y ait de salu t pour personne. A q u i­
la n t qui cou rait l’égal de son fr è r e , ayan t déchiré le reste de
l’enveloppe, et mis à découvert ce bo u clier, sa clarté donna dans
les yeux des deux frères, et dans ceux de G u id o n , qui les su ivait
de près.
L X X X V I . L ’ un tom be p a r-ci, l’a u lre tom be p a r-là ; l’écu
n ’éblo uit pas seulem en t les y e u x , m ais il les prive encore de
tout sentim ent. R o g e r qui ne savait pas l’issue de ce c o m b at,
tourne son cou rsier, et en to u rn a n t, il em poigne cette épée qui
taille e t qu i tranche si b ie n ; m ais il ne trouve plus d ’ennem is :
to u s , dans cette re n co n tre , étaient tom bés à la ren verse;
L X X X V I I . L es ch evaliers, et avec eux tous ceux qu i étaient
sortis à pied du ch â te au , et les dam es m êm es; il voit les che­
vaux pareillem ent éte n d u s, et leurs flanc s b a ttaien t, com m e
s’ ils eussent été su r le point d’expirer. D ’abord R oger s’é to n n e ,
puis il s’ aperçoit que le voile de l’écu pendait du côté gau ch e ;
j e parle de ce voile de soie qui servait à cacher la lum ière
e n c h a n té e , cause de cet accident.
LXXXVIII. A l’ instant il se re to u rn e , et en se re to u rn a n t,

�il va ch erch an t des yeux sa chère B rad am an te : il se ren d à
l ’en d ro it où elle était restée, quand la prem ière joû te com m ença,
e t ne la trou van t p a s , il cro it qu ’ elle a pris les d e v a n ts , pour
em p êch er que ce je u n e hom m e ne périsse, d an s la crainte qu ’elle
a san s doute qu ’ on ne le b rû le, p endant q u ’ on s’attarde à com ­
b a ttre.
LXXXIX. Parm i ceux qui étaient étendus par terre , il aper­
ço it la d a m e , cette dam e qui les avait con d u its à ce ch âteau :
R oger la transporte to ut évanouie su r le cou de son c h e v a l, et
plein de tr o u b le , il chem ine avec elle : ensuite il recou vre l'écu
enchan té d ’ un voile qu ’elle p ortait sur sa ro b e , et dès que cette
lu m ière m eurtrière fu t c a c h é e , R oger lui fit bien tôt recouvrer
ses sens.
XC. L e chevalier su it sa route avec e lle , et n’ ose lever les
y e u x , ta n t sa confusion est gran de. Il lui sem ble que chacun
p o u rra lui reprocher cette victoire peu glo rieu se. H élas ! que
p ou rrais-je fa ir e , d isa it-il, pour réparer une faute si honteuse?
on dira que dans tous les exploits que j ’ai faits ju s q u ’ à p ré se n t,
m a valeu r a eu bien m oins de part que la force des enchan ­
tem ents.
XCI. C om m e il m archait to ut préoccupé de cette pensée, il
vint ju ste m e n t à ren co n trer ce qu ’il d é s ira it; il arrive à un
end roit de la r o u te , où l’on avait creusé un puits profond ; l à ,
les troupeaux rassasiés ven aien t se désaltérer pendant la gran d e
ch aleu r du jo u r. M audit é cu ! dit R o g e r , je vais bien trou ver
u n m oyen p our que tu ne m e fasses plus de honte.
X C II.

N o n , je ne te gard erai pas d a v a n ta g e , et que ce soit

ici le dernier a ffro n t que je reçoive de to i en ce m onde. E n
ach evan t ces m o ts , il descend de c h e v a l, prend u ne grosse et
lo u rd e p ie rre , l’ attache à l’ é c u , et précipite l’ un et l’autre au
fo n d du p u its, en ajo u tan t : Puisses-tu dem eurer étern ellem en t
enseveli dans ce lieu, et que ma honte à ja m ais s’y cache avec toi.
X C III. L e puits est profond , et plein ju sq u ’au bord : l’écu
est lourd et lourde est la p ie rre ; ils ne s’arrêtèrent point qu ’ ils
ne fu ssen t arrivés au fo n d , et l’onde m olle et légère les recou vrit
entièrem ent. L ’ errante renom m ée ne tu t point ce généreux sacri­
fice; elle le publia en peu de tem ps, et sa trom pette éclatante en
f it retentir la F r a n c e , l’E sp agn e et les royaum es voisins.
XCIV.

D ès que cette étran ge a ve n tu re, passant de bouche

�en bo uch e, fu t rép and ue su r toute la terre, plusieurs chevaliers,
tan t des con trées voisines qu ’ é lo ig n é e s, se m irent en q u ê te ;
m ais ils ign oraien t le nom de la forêt où l’ écu m erveilleux repose
au fond d ’ un puits. L a dam e qu i avait publié l’action de R o ger,
n’ avait jam ais voulu dire ni le pu its ni le lieu.
XCV. R o g e r , en partant du c h â te a u , où il ven ait de re m ­
porter une victoire trop facile con tre les qu atre vaillants ch am ­
pions de P in a b e l, en les faisan t rester com m e des hom m es de
p a ille , avait em porté le b o u c h e r, et d étruit l’ effet de cette lu ­
m ière, qui éblouit les yeux et ôte l’ usage des sens ; ces gu erriers,
qu i étaient gisan ts à terre, com m e m orts, se relevèren t trèsém erveillés.
XCVI. P en d an t to u t le jo u r , ils ne s’ entretiennent que de
cette étran ge aventure ; ils se dem andent com m ent ils avaien t
pu être tous vain cu s par cette terrible lum ière. P en d an t qu ’ ils
en p a rla ien t, la n ouvelle se rép an d it du triste destin de P in a ­
bel : on sait que Pin abel a reçu la m ort, m ais on ign ore qui la
lui a donnée.
X C V II. Pen dan t ce qu i s’ était p a ssé, la courageuse B rad a ­
m ante avait jo in t Pinabel dans un étroit p a ss a g e , et lui avait
plongé cen t ibis son épée ju s q u ’ à la gard e dans les flancs et
dans le cœ ur. D ès que la gu errière eut pu rgé le m onde de ce
m onstre vil et d a n g e re u x , qui in fectait to u t le pays d ’alentour,
elle qu itta cette forêt, tém oin de sa ven gean ce, et s’ en rev in t sur
le destrier que ce traître lu i avait dérobé.
X C V I I I . E lle vo u lu t retourner au lieu où elle avait laissé
R o g e r, m ais elle ne p u t eu retrouver le chem in. E lle erra vaine­
m en t sur les m ontagnes et dans les vallons ; elle p arcourut
presque toute la co n tré e , et sa m auvaise fortu n e ne lui perm it
point de ren con trer la ro ute qui l’eût ram enée à son am ant.
Que ceux qui prennent quelque plaisir au récit de m on histoire,
vien n en t écouter ce que j ’ en dirai dans l’autre chant.

�CHANT X X I I I .
Plaintes de Bradamante. — Elle rencontre Astolphe qui lui donne Rabican
et la lance fameuse d’Argail.— Astolphe monte l’Hippogriffe. — Brada­
mante charge Hyppalque de conduire à Roger le cheval Frontin. — Rodo­
mont enlève ce cheval. — Zerbin trouve le corps de Pinabel. — Zerbin
s’arrête au château du comte Anselme. — Gabrine l’accuse du meurtre de
Pinabel. — Il est condamné à mort. — Roland le délivre. —Mandricard se
bat avec Roland pour son épée Durandal.— Roland quitte Zerbin et Isa­
belle. — Il arrive chez le berger qui avait reçu Angélique et Médor. —
Il apprend l'histoire de leurs amours. — Commencement d’une horrible
folie.

I . Il fau t que chacu n tâche d ’ o b liger son prochain ; un ser­
vice rendu est rarem ent san s récom pense, e t s’ il arrive qu’ il n’en
obtienne pas, au m oins n’ en résulte-t-il jam ais ni m ort, ni dom ­
m a g e , ni aucun e in fa m ie ; m ais u ne offense reçue ne s’oublie
ja m a is, et tôt ou tard on en reçoit le châtim ent. L e proverbe
nous dit que les m ontagnes restent toujours à leur place, m ais
que les hom m es se ren con tren t souvent.
I I . V oyez ce qui arrive à P in a b el, pour s’ être com porté avec
n o irce u r; enfin il a subi son ju ste châtim en t, châtim en t ju ste et
d û à son intention. E t D ie u , qui ne peut voir longtem ps so u f­
frir l’in n o ce n ce , sauva de la m ort B ra d a m a n te , et sauvera de
m êm e tous ceux dont l’âm e aura été dépouillée d’artifice.
I I I . Pin abel croyait cette gu errière m orte et ensevelie au
fon d de la caverne. L o in de penser q u ’elle d ût lui faire porter
la peine de son crim e, il ne com p tait pas m ême la revoir jam ais.
Il ne lui servit de rien de se trouver au m ilieu du château de
ses pères, car le château d ’ H auterive était voisin du territoire
de Poitiers, et situé au m ilieu de m onts très-escarpés.

�IV . C e château d ’ H auterive était habité par le vieux com te
A n selm e, père de ce m échant hom m e, qui ne trouva ni secours
ni défenseurs pour échapper aux coups de B radam ante. C ’est au
pied d’ une m ontagne que cette dam e arracha tout à son aise au
traître son indign e vie : ce m alheureux, dans ce m om ent, n’ eut
d ’autre ressource que de pousser des cris et de dem ander grâce.
V . A p rès qu ’ elle eut donné la m ort à ce chevalier déloyal ,
qui avait eu dessein de la faire périr, elle v ou lu t rejoindre
R o g e r ; m ais sa fortune cruelle ne le perm it pas : elle s'égara
dans un sentier qui la con du isit à l’endroit le plus épais, le plus
sau vage, le plus solitaire de la foret, à l’ heure où le soleil aban ­
donnait le m onde à l’obscurité des ténèbres.
VI. Ne sachan t plus où passer la n u it , elle s’arrêta en ce
lieu, se coucha sur l’ herbe tendre et to u ffu e, et s’am usa en par­
tie à d o rm ir ju s q u ’ au lever du jo u r , en partie à con tem pler
S atu rn e, Ju p iter, M ars, V én us, et les autres planètes ; m ais soit
que ses yeux fussent o u v erts, soit que le som m eil les f e r m â t ,
l'im age de R o g e r était sans cesse présente à son esprit.
V I I . Pénétrée de do u leu r et de repentir de ce que la colère
a
eu plus de p ouvoir su r son âm e que l’ am ou r, souvent elle
soupire du fon d de son cœ ur : L a colère, disait-elle, m’ a séparée
de ce que j ’ aim e ; m ais puisque j ’ avais entrepris de su ivre ma
ven gean ce, que n’ ai-je eu au m oins la précaution de rem arquer
par où j’ avais passé, afin de retrou ver mon chem in : il fau t que
j ’aie perdu l’ esprit et la m ém oire.
V I II . Ces re g rets, ces discours q u ’elle p roférait, retentis­
saient encore plus vivem ent dans son cœ ur. C ependant le souffle
de s es soup irs et l’abon dan ce de ses larm es form aient pour elle
un orage de d o uleu r. A p rès une longue atten te, l’ aurore si d é ­
sirée p arut enfin à l’orien t : B rad am an te s’élance su r son cou r­
sier qui paissait aux environs, et m arche en su ivan t le cours du
soleil.
IX . E lle ne lit pas beaucoup de chem in sans se trou ver à la
sortie du b o is , et au m ême lieu où avait été ce c h â te a u , dans
lequel A tla n t l'avait abusée si longtem ps par ses artifices. Ce
fu t là qu ’ elle ap erçu t A stolphe, qui venait de m ettre une bride
telle q u ’il la désirait à l'H ip p og riffe; m ais il était en grand souci
de R abican , qu ’ il ne savait à qu i confier.
X.

Elle arriva par hasard dans le m om ent où le paladin

�ven ait d ’ ôter son casque ; à peine avait-elle mis le pied hors de
la fo r ê t, qu ’elle recon n aît son cousin : elle le salue de loin ,
cou rt à lu i toute tran sportée, et l’em brasse dès qu ’ elle en est
plus près. A lors elle se nom m e, lève sa visière, et se fait con­
naître pour ce qu ’ elle était.
X I . A s to lp he ne pou vait trou ver personne à qui il aim â t
m ieux rem ettre son cou rsier, qu ’à la fille du d u c de D ordonn e,
so it pour en prendre soin , soit pour le recou vrer à son retour.
Il lui sem bla que D ieu la lui en voyait to ut exprès. A stolphe
voyait toujours B radam an te avec p laisir ; m ais il le sentit plus
vivem ent encore en ce m om ent, par le besoin qu ’ il avait de son
secours.
X I I . A près s’être encore em brassés deux et trois fois com m e
frère et sœ ur, et q u ’ils se fu ren t dem andé réciproquem ent et
avec in térêt de leurs n o u v e lle s, A stolphe se d it à lui-m êm e : Si
je veux p arcourir la région q u ’ habitent les o iseau x, c’est trop
d ifférer mon d é p a rt; et, o u vran t sa pensée à B rad am an te, il lui
fit voir le destrier ailé.
X III.
C e ne fu t point u ne gran d e surprise pour B rad a­
m ante, de voir ce cou rsier déployer ses ailes ; autrefois, en le
gu id a n t par la bride, l’enchanteur A tla n t avait com battu con tre
elle ; et ce m ême coursier lui avait cruellem ent fatigué la vue, à
fo rce de, la ten ir fixée su r son vol, le jo u r qu ’ il avait em porté
si loin son cher R o ge r, par un chem in si extraordin aire.
X IV . A stolphe lui d it qu ’ il vou lait lui laisser R a b ican , ce
cou rsier si rapide à la course qu ’ il devance la flèche échappée
de l’a rc, au m om ent de son départ : il lui rem et aussi toutes ses
autres arm es, en la p rian t de les porter à M ontauban, et de les
lui gard er ju s q u ’à son reto u r ; p ou r le m om ent, elles lui seraient
in utiles.
XV. P o u r traverser les airs en vo la n t, il devait songer à se
ren d re le plus léger possible. Il ne se réserve que son épée et
son c o r , qu oique ce d ern ier eût pu lui suffire contre tous les
périls. Il donne pareillem ent à B radam an te la lance qui appar­
tin t ja d is au fils de G a la fr o n , cette lance qui fa it sur-le-cham p
vider les arçons à tous ceux q u ’ elle touche.
XVI. A stolp h e s'étant élancé su r le coursier a ilé , le fait
a ller d ’abord tout doucem ent dans les a ir s ; ensuite il le presse
si vivem ent que B rad am an te l’ a perdu de vue dans un instant.

�Ainsi part, avec un pilote pour gu id e, le nocher qui crain t le
ven t et les écu eils, et lorsq u'il a laissé derrière lui le port et le
rivage, alors il déploie toutes ses voiles, et s’abandonne à l’ im ­
p étu osité des vents.
X V II. B rad am an te, dès que le d u c fu t p arti, dem eura fort
em b arrassée, ne sachant com m ent elle fera con du ire à M on ­
taub an l’arm u re et le destrier de son cousin ; son cœ u r est
enflam m é du désir le plus a rd en t de revoir R o g e r, q u ’elle se
flatte de retrou ver au m oins à V allom breu se, si elle ne le ren ­
contre aup aravant.
X V III. C om m e elle est dans cette in certitu de, elle aperçoit
p ar bon heur un paysan qu i vient vers elle, et à qui elle fait
arran ger du m ieux qu ’ il peut cette arm ure su r le dos de R abi­
c an. P u is elle lui donne les deux chevaux à m ener derrière elle,
en m on tan t sur l’ u n , et con du isant l’autre à la m ain , car elle
en avait déjà deu x elle-m êm e; celui qu ’ elle m ontait qu an d elle
rep rit l’autre à P in abel.
XIX.

B rad am an te vou lait prendre le ch em in de V a llo m ­

breu se, dans l’ espérance d ’y trou ver son cher R oger ; m ais elle
ne sait com m ent discerner quelle est, p our s’y ren d re, la route
la plus cou rte ou la m eilleure, et elle crain t de se fou rvo yer.
L e villageois ne connaissait pas beaucoup le p ays : ils pou­
vaient s’ égarer ensem ble ; enfi n elle p rit au hasard le chem in
q u i lui parut être celui où elle avait dessein d ’aller.
XX. A p rès avoir longtem ps m arché de côté et d ’autre, sans
trou ver personne à qui elle pût dem an der sa ro u te, elle sortit de
la forêt su r les n e u f heures du m a tin , et d écou vrit à peu de
distance un ch âteau qui cou ron n ait la cim e d ’u n m o n t; elle le
regard e attentivem ent, et croit recon n aître M on tau b an ; c’était
en effet M on taub an , où elle avait alors sa m ère et quelquesu n s de ses frères.
XXI. Q uand la gu errière eu t recon n u ce lieu , elle en fu t
affligée dan s son c œ u r , et plus que je ne sau rais dire ; elle
crain t d ’être reconnue pour peu q u ’elle s’y a rrê te , et q u ’ il ne
lu i soit plus perm is de s’ en a lle r ; et si elle ne part p a s, le feu
d ’am our d o n t elle brûle la fera m ourir de douleu r. E lle ne
verra plus R o ger, et ne p ourra rien faire de ce qui a été con ­
venu pour V allom breu se.
XXI I .

Elle s’arrêta qu elque tem ps à ces réflexions, et prit

�enfin la résolu tion de to u rn er le d o s à M ontauban ; elle m archa
donc du côté de V a llo m breu se, don t elle n’ ign orait plus le che­
m in ; m ais sa bonne ou m auvaise fortu n e v o u lu t, avan t de
so rtir du vallon, qu ’elle ren con trât A la rd , un de ses frères, sans
qu ’ elle eût le tem ps de se dérober à ses yeux.
X X III.

A la rd venait de disposer dans toute la contrée des

logem ents pour des gens de g u e r r e ; car, par ordre de C h arle­
m agne, il avait fa it de nou velles levées dans tous les environs.
L e s sa lu ts, les em brassem ents, les caresses em pressées ne fu ren t
point o u b lié s , de la p art du frère et de la s œ u r ; e t , tout en
s’entretenan t ensem ble de plusieurs choses, ils se trou vèren t aux
portes de M ontauban.
X X IV. L a belle B rad am an te entra dans ce château , où B éa­
trix, sa m ère, avait longtem ps pleuré son absence, et d’ où elle
l’avait fait chercher par toute la F ra n c e ; m ais toutes les caresses
de sa m ère et de ses frères sont bien froid es pour elle, en com ­
paraison de celles que son am an t lui avait fa ite s , et don t l’ im ­
pression sera éternellem ent gravée dan s son â me.
XXV. Ne pouvant don c plus a ller à V a llo mbreu se, elle r é ­
so lu t d ’y envoyer un autre à sa place, p our avertir sur-le-cham p
R oger de l’ obstacle q u i l’em pêchait d ’aller le rejoin dre; et pour
le prier ( s ’ il était besoin de p rières) de recevoir, pour l’am our
d’ elle, le baptêm e eu cette abbaye, et de venir aussitôt après la
tro u ver, afin de rem p lir sa prom esse, et de s’ u n ir ensem ble
pour toujours.
XX VI. E lle p rit encore la résolution d’ envoyer à R o g e r ,
par la m ême occasion , le cou rsier q u ’ il estim ait ta n t, et c’é ­
tait bien àju ste titre que ce coursier lui était cher ; car on n’ eût
p oin t trou vé dans tous les royau m es des M aures, ni dans celui
de F ran ce, u n destrier plus beau, plus v ig o u re u x , excepté B ayard
et B rid ed o r.
X X V I I . L e jo u r où R o g e r m onta sur l’ H ippogriffe avec trop
d ’a u d a c e , et fu t em porté dans les airs, il laissa F r o n t in , d o n t
B radam an te se chargea : Frontin est le nom de ce cou rsier ; elle
le fit conduire à M on ta u b an , où elle le fit bien traiter, sans le
laisser m onter par personne, si ce n'est pour de faibles courses,
et au petit p a s; de sorte qu’ il était plus frais et plus vigoureux
que jam ais.
XXVIII. Sou dain Bradam ante se met à l’œ uvre avec toutes

�les fem m es qui l’ entourent ; elle les em ploie à faire une broderie
d ’ un or brillant su r un fond de soie b la n c et gris-de-lin. E lle en
fait orn er la selle et ju s q u ’à la bride de F ro n tin ; ensuite elle fait
choix de l’ une d ’elles, fille de C allirésie, sa n ou rrice, et la dépo­
sitaire fidèle de tous ses secrets.
XXIX. M ille fois elle l’avait entretenue de sa vive ardeur
pour R o ger. Sou vent elle lui avait exalté ju s q u ’a u x nues sa
beauté, sa valeur, ses bonnes grâces. Bradam ante la tire à part,
et lui d it : Qui pourrais-je choisir pour un tel m essage, si ce
n’est toi, ma chère H ippalque ? où trouverais-je un am bassadeur
plu s discret et plus fid èle?
XXX. H ippalque était le nom de cette dem oiselle. P a rs, lui
d it B rad am an te; et elle lui indique où elle d oit a lle r; puis elle
lui détaille to u t ce qu ’ elle doit dire à son a m a n t; la charge de
l’excuser, si elle ne s’est pas ren d u e à Vallom breuse ; qu’ elle
n’ avait pas eu intention de m an quer à sa parole, m ais que la
faute en était à la fo r t u n e , qui a plus d’ em pire su r nous que
nous-m êm es.
XXXI. Elle la fait ensuite m onter su r u ne h aqu en ée, et lui
rem et en m ain la riche bride de F ro n tin , en a jo u tan t qu e si elle
ren co n trait quelque hom m e assez grossier ou assez fou pour
ten ter de le lui enlever, il suffisait, pour le m ettre à la raison,
q u ’elle lui dît le nom de son m aître ; ne connaissant pas de che­
v alier si hardi qu’il ne trem blât au nom de R o ger.
X X X I I . Elle ajoute m ainte et m ainte chose encore qu ’ H ip ­
palque doit lui dire de sa part ; et cette fille , après les avoir bien
im prim ées dan s sa tête, se m it en ro u te, sans tard er davantage.
E lle chem ina plus de dix m illes à travers les ch e m in s, les
plaines, dans des bois som bres et touffus, sans trou ver personne
qui troublât sa m arche, ni qui lui dem andât où elle allait.
X X X III. Vers le m ilieu du jo u r, com m e elle descendait une
m ontagne par un chem in étro it et m auvais, elle rencontra R o ­
dom ont qui m archait à pied tout a r m é , en su ivan t un nain : le
Sarrasin lance, su r elle un regard faro u ch e, et se m et à bla sph é­
mer toute la hiérarchie céleste de ce qu’ un si beau cheval, si bien
enh arnaché, n’ est pas m onté par qu elque chevalier.
XXXIV. Il avait ju ré qu’ il prendrait de gré ou de force le pre­
m ier cheval qu ’ il rencontrerait ; celui-ci était le prem ier, et en
même tem ps c’était le plus beau et le m eilleur qu’ il e û t jam ais

�v u ; mais il lui p a raît peu honnête de l'en lever à u ne fem m e;
cepen dant il brû le d ’envie de l’avoir : il reste en su sp en s, le
regard e, le contem ple, et répète so uven t ces paroles : A h ! que le
m aître de ce cheval n’est-il ici présent !
XXXV. S ’ il y é ta it, lui répond H ip p a lq u e , il te ferait peutêtre changer de pensée : le m aître de ce cou rsier l’em porte en
valeu r su r toi ; il n'a pas son pareil au m onde. E h ! quel est donc
ce gu errier reprit R o d o m on t, qui fou le aux pieds la renom m ée
de tous les gu erriers de la te rre? C ’est R o g e r, répon d -elle. Eh
bien ! rep rit R o d o m o n t, je veux donc ce destrier puisque je
l ’enlève à R o g e r, un cham pion si terrible.
XXXVI. A u re ste , s’ il est v r a i , ainsi qu e lu le d is , qu ’il soit
si in trépide et le plus valeureu x des m ortels, je con sen tirai nonseulem ent à lui ren dre son cheval, m ais à lui en payer le louage
et au prix q u ’il vou dra : lu lui diras que je su is R o d o m o n t, et
q u e, s’ il veut se battre avec m o i, il m e trouvera ; parto ut où je
s u i s , partout où je vais , l’éclat de ma renom m ée me fait assez
connaître.
XXXVII. P a rtou t où je vais je laisse des traces si profondes,
que la fou dre n’en laisse pas de plus profondes. En disant ces
m ots, il prend la bride dorée du cou rsier, et l’ayan t passée su r
la tête du c h e v a l, il s’ élance dessus et laisse H ippalque désolée
et to u t en pleurs. A ccablée de d o u le u r, elle m enace R odom ont
et l’accable de m alédictions ; m ais le gu errier ne l’écoute pas et
m onte su r la collin e.
XX XVIII. Il m arche en su ivan t le sentier que lui m ontre le
n ain pour trou ver M an dricard et D o ra lic e . H ippalque le suit
de loin et ne cesse de le m aud ire, de s’ em porter con tre lu i. L a
su ite de cette histoire est clairem en t expliq uée dans u n autre
en d ro it. T u rp in , qui la racon te to u t e n tiè r e , fait ici u ne digres­
sion pour reto urn er au lieu où P in abel avait été tué.
XXXIX. A peine la fille d ’ A im on eut-elle tourn é le dos à
cet en d roit don t elle s’ éloignait à gran d s p a s, qu e Z erb in y
arriva d ’ un autre c ô té , accom pagn é de la m échante vieille. Il
ap erçoit éten d u dans un vallon le corps d'un ch evalier; il ignore
quel il peut ê tre ; m a is , généreux , co m p a tissa n t, il a pitié de
son triste destin.
XL. Pinabel sans vie était gisan t su r la p ou ssière, versant
son san g par tant de b le ssu re s, q u ’ on eût dit que cent épées

�s’ étaien t réunies pour lui don ner la m ort. L e prince d’ E cosse
s'em presse de suivre qu elques traces fraîch es qu ’ il aperçoit sur
le sable p our décou vrir, s’ il est p o ssib le, celu i qui a com m is ce
m eurtre.
X L I . I l d it à G ab rin e de l’atten dre et q u ’ il ne tardera pas à
la rejoin dre. L a vieille s’ approche du mort et l’exam ine avec
attention de to u s c ô té s; s’ il a qu elques effets qui pu issen t lui
être a g ré a b le s, elle trou ve in u tile qu ’ un cadavre conserve ces
ornem ents ; car cette v ie ille , o u tre ses autres v ic e s , était avare
au tan t que fem m e le peut être.
X L II. Si elle avait eu qu elque espoir, q u elque m oyen de
receler son v o l , déjà elle l’au rait dépouillé de sa rich e cotte
d ’arm es et de toutes ses belles a rm es; m ais elle ne prend que ce
q u ’elle p eut aisém ent cach er, e t , à son gra n d re g r e t, elle laisse
to ut le reste. E n tre autres d ép o u illes, elle se saisit d ’ une riche
cein tu re q u ’elle roula entre deux ju p es autour d ’elle.
X L III. Z erb in la rejoign it peu de m om ents après ; il avait
suivi vainem ent les traces de B ra d a m a n te , et ayan t trouvé que
le chem in se partageait en une infinité de ram eaux qui m on­
taient et descendaient, et que le jo u r était déjà su r son déclin,
il ne vou lut pas passer la nuit entre ces roch ers, et accom pagné
d e la vieille im pie, il tourna le dos à cette fun este vallée pour
trou ver un asile.
XLIV. A deu x m illes de là ils trou vèren t un gran d ch âteau
qu’ on nom m ait H a u te riv e , où ils s’arrêtèren t p our passer la
n u it l’ob scurité étant déjà très-profon de. M ais ils n’ y fu ren t
pas longtem ps que des cris et des plaintes am ères frappèrent
leurs oreilles d e toutes parts. Ils voient tous les yeu x verser
des larm es com m e p our un m alheur où chacun d’ eux se trouve
intéressé.
XLV.

Z erb in dem anda la cause de cette affliction g é n éra le ;

on lui répondit que le com te A n selm e ven ait de recevoir la
n ouvelle que son fils P inabel avait été tu é dans un chem in
creu x et é tro it, entre d e u x m ontagnes. L e p rin c e , pour ne
do n n er aucun soupçon su r son c o m p te , baissa les yeux et fe i­
gn it la surprise. C ependant il se douta bien que ce devait être
le chevalier qu ’ il avait trouvé m ort su r la route.
XLVI. Peu de temps après on vit arriver le bran card fun èbre,
à la lu eu r des torches et des flam beaux ; alors les cris plus per­

�ç a n t s , su ivis de battem ents de m a in s , s’élevèrent ju sq u 'au x
nues des larm es plus abondantes inondèrent les jo u e s ; m ais,
plu s q ue to u t a u tr e , le visage du m alheureux père porte l’ e m ­
preinte d ’une do u leu r profonde.
X L V II.

T an d is que l'o n faisait les apprêts des plus m agn i­

fiques o b sè q u e s, suivan t la m ode et les anciens usages de nos
a ïe u x , usages que les siècles on t co rro m p u s, tout à coup on
entend publier un ban de la part du com te A n selm e qui su s­
pend pour qu elques instants les cris et les gém issem ents. Il p ro­
m et une gran de récom pense à qu icon qu e aura décou vert quel
est le m eurtrier de son fils.
X L V III.
Cette prom esse, en passant de bouche en b o u c h e ,
d ’ une oreille à l’ autre , se rép and it dans tout le pays et parvin t

a isém ent ju s q u ’à cette vieille scélérate dont la fu re u r surpasse
celle des ours et des tigres. Soudain elle m édite la ruin e de Z e r­
b in , soit à cau se de la haine qu ’elle lui porte, soit qu ’elle veuille
se van ter d'être la seule q u i , dans un corps h u m a in , porte un
cœ u r privé d ’ hum anité.
XLIX. Peut-être aussi vou lut-elle gagn er la récom pense p ro ­
m ise. E lle vint don c trou ver ce père éploré, et, après un préam ­
bu le v raise m b la b le , elle lui d it que Zerb in avait tu é son fi l s , et
q u ’ il avait pris pour sa peine cette belle cein tu re : le m alheu ­
reux père la reconnut d’abord , e t , d’ après ce tém oignage et la
fun este déclaration de cette m échante v ie ille , il regard a ces
in dices com m e des certitu des.
L . E n pleuran t il lève les m ains au ciel et jure que son fils
ne sera pas m ort sans vengeance. Il fait en viro n n er le château
par ses gens qui se son t assem blés à la hâte ; Zerbin , qui ne se
c ro it pas si près de ses en n em is, qu i n’ im agin ait pas que le
com te A n se lm e , persuadé q u ’ il avait reçu de sa part une si
gran d e o ffen se, pût le traiter de la so rte, est saisi dans son pre­
m ier som m eil.
L I. Il dem eura to u t le reste de la nuit dan s un affreux
cach o t, ch argé de fers. L e soleil n’avait point encore dissipé les
ténèbres que déjà son injuste supplice était ordonn é. On avait
décidé qu ’ il serait m is en pièces dans le lieu m ême où avait été
com m is le crim e don t on l’ accusait. O n ne fit point d ’autre
inform ation : c’ en était assez q u ’A n selm e le crû t ainsi.
LII. L e m atin su iv a n t, dès que la belle aurore eut semé le

�ciel de fleurs ja u n e s , verm eilles et b la n c h e s , to ut le p e u p le , en
c r ia n t : Q u ’il m eu re! q u ’ il m eu re! accou rt pour pu nir Z erb in
d ’ un crim e d o n t il n’est point cou p ab le. U n e populace im bécile
l’a ccom p agn e au dehors, sans ord re, les uns à p ie d , les autres
à cheval ; et le prince d ’É c o s s e , la tête baissée, s’avance lié sur
u n m auvais roussin.
L I I I . M ais Dieu qui souvent protège l’ innocence e t qui
n’ abandonne point ceu x qui se contient en sa b o n té , lui avait
déjà préparé un si puissant secou rs qu ’ il ne fa u t plus crain d re
qu ’ il m eure ce jou r-là. R olan d arriva dans ce lie u , et son a r­
rivée l e tira de ce gran d péril. Ce paladin a perço it dans la
plaine cette foule de peuple qui con du it à la m ort l’ in fortu n é
Zerb in .
LIV. Il avait avec lui cette jeu n e fill e , celle-là m êm e q u ’ il
avait rencontrée dans la grotte sa u vage, Isabelle, la fille d u roi
de G alice q u i, après s’ être sauvée du n aufrage lo rsq ue son vais­
seau fu t brisé par une horrible tem p ête, était tom bée au p ou ­
voir des b riga n d s: c’était cette m êm e Isabelle à qui le prince
d ’Écosse était beaucoup plus cher que sa propre vie.
LV. R o lan d ne l ’avait pas qu ittée, depuis q u ’il l’avait sauvée
de la caverne. L o rsq u ’elle ap erçu t to u t ce peuple dans les
c h a m p s, elle dem anda à R o lan d à quel dessein il était là ras­
sem b lé. Je n’en sais r ie n , lui d it-il, et su r-le-ch am p, la laissan t
su r la c o llin e , il descend en d ilig en ce dan s la p la in e , regard e
Zerb in , et à la prem ière v u e , il ju g e que c’est un chevalier de
distin ction .
LV I. S ’en étant a p p ro c h é , il lui dem ande pourquoi et dans
quel lieu on le m ène ainsi g a rro tté. L e p r in c e , levant alors
tristem en t les y e u x , et prêtant plus d'atten tio n à la dem ande du
p alad in , lui exposa la vérité, et avec tan t de can d eu r, que R o lan d
le jugea digne de sa protection . A sa rép o n se, il avait com p ris
q u ’ il était in n o ce n t, et qu ’ on le faisait m ourir injustem ent.
LVII. D ès q u ’ il su t que cet ordre avait été donné par le
com te A nselm e d ’ H a u te riv e , il ne douta plus que ce ne fû t un
ordre in ju ste , car ce m échant hom m e n’en avait jam ais donné
d ’a u tre s; d 'ailleurs le com te et R oland étaient ennem is l’ un de
l’ autre, par l’an tique haine qui ferm entait dans le san g de ceu x
de M ayence et de ceu x de C le r mo n t , et d ’où n aquiren t entre
eu x beaucoup de m eurtres et d ’ou trag es.

�LV III. D éliez ce c h e v a lie r , can aille ( c r ia le com te a u x
a rc h e rs ), ou je vous exterm ine tous. Quel est donc cet hom m e
qui frap p e des coups si terribles? répondit un des satellites, qui
vou lait se m ontrer le plus hardi ; que pourrait-il dire de p lu s ,
s’ il se croyait un brasier arden t, et que nous ne fussions que de
cire ou de paille ? A ces m ots, il fond su r R o la n d , et le paladin
baisse sa lance con tre lu i.
L I X . L a b rillan te arm ure que ce M ayençais avait enlevée
p endant la n u it à Zerb in , et don t il s’ était c o u v e r t, ne put
résister à la terrible ren co n tre de R o la n d . L e fer l’ atteign it à la
jo u e d roite, et glissa sur le casqu e, parce q u ’ il était à l’ épreuve;
m ais la secousse du coup fu t si v io le n te , qu ’elle lui rom p it les
vertèbres du c o u , et l’ étend it sans vie.
LX. T o u t d ’ une c o u r s e , et sans ôter sa lance de l’ a r r ê t, il
la passe au travers du corps d ’u n secon d, et l'y laisse; et su r-lec h a m p , m ettant D u ran d a l à la m a in , et pénétrant dans le plus
épais de la tr o u p e , il fa it à l’un deux parts de sa tê te , la fait
voler à l’ a u tr e , coupe la gorge à p lu sie u r s, et en un m om ent
plus de cen t son t déjà m o rts, ou prennent la fuite.
L X I . Il en a tu é plus du t ie r s , il chasse devan t lui le re s te ,
et ta ille , et fe n d , et blesse, et tr o n q u e , et perce. L ’ un je tte son
é c u , l’ autre son casque qui le g ê ne , celui-ci abandonne son
pieu, l’autre son javelot; tel fu it le long du chem in , tel à travers
c h a m p s; l’un cou rt se cacher d an s les b o is, l’autre dans les
cavernes. R o la n d , ce jo u r-là sans p it ié , ne veu t p a s , s’ il est
p o s sib le , en laisser v ivre un seul.
L X I I . D e cen t v in g t q u ’ ils étaient ( c a r T u rp in en a fait le
com pte), il en périt au m oins q u atre-vin g ts. E n fin R o lan d revint
trou ver Zerbin , dont le cœ u r était encore to u t trem blant. Mes
vers exprim eraien t faiblem en t les tran sports de ce p rin c e , en
revoyan t R o lan d ; il se serait jeté à ses pieds pour le re m e rcie r,
s’ il n’avait été lié su r le roussin.
L X I I I . T an d is que le c o m te , après avo ir rom pu les liens
du p rin c e , l’aidait à se cou vrir de ses a r m e s , reprises au c h e f
de la b rig a d e , qui s’en était revêtu p our son m a lh e u r, Z erb in
je tte les yeux su r Isa b elle, qui d ’abord s’était arrêtée su r la
c o llin e , m ais qui venait de rapprocher d ’eux ses b eau tés, en
voyan t l'issue du com b at.
LXIV. D ès q u ’ il aperçu t cette princesse q u ’ il avait tant

�aim ée ; cette belle princesse q u e , su r u n fau x a v is , il croyait
abîm ée dans les flots, et qu i lui avait coûté ta n t de pleurs, tout
son sa n g se glaça d’abord dans ses veines, il trem bla de tous ses
m em bres ; m ais bientôt ce froid extrêm e se d is sip e , et est rem ­
placé par la flam m e im pétueuse de l’am our.
L X V . L e respect qu ’ il porte au com te d ’ A n ge rs le re tie n t,
et l’em pêche de sau ter au cou de sa m aîtresse; d ’autan t plus
q u ’ il s’ im a g in e , q u ’ il croit sans hésiter que le com te d’ A n gers
est am oureux d ’ Isabelle. Il va retom bant ainsi de peine en peine,
sa jo ie n’ est pas de longue durée; et voir sa m aîtresse au p ouvoir
d ’ un autre, lui fu t plus insupportable que la do u leu r q u ’ il avait
ressentie, en apprenant sa m ort.
L X V I . E t ce qui redouble sa p ein e, est de la voir en la puis­
sance d’ un gu errier à qui il a de si gran des ob ligatio n s. V o u lo ir
la lui e n le v e r , ne serait u ne entreprise ni honnête , ni peut-être
facile. Il n’au rait pas so u ffert qu ’ aucun a u tre lui enlevât une
si riche p ro ie , sans la lui d isp u ter; m ais la reconnaissance q u ’ il
doit au com te l'o b lige à se soum ettre entièrem ent à ses volontés.
L X V I I . Ils s’ap prochèren t sans rien dire d’ une fon taine, où
ils m irent pied à terre, et se reposèrent qu elque tem ps. R o la n d ,
qui était fa tig u é , délaça son c a sq u e , e t en gagea le p rin ce d ’É ­
cosse à délacer aussi le sien. Isabelle alors re g a rd e son am an t,
et soudain le tran sp ort de sa jo ie la fait pâ lir ; m ais bientôt la
cou leu r lui revient. A in si, après une grande p lu ie, se ran im e u ne
fleu r h u m id e, aux rayon s du soleil.
L X V I I I . Sans hésiter, sans aucun e con sid ération , elle co u rt
à son cher Z e rb in , et se jette à son cou : elle ne peut proférer
un seul m o t; m ais un torren t de larm es inonde et son sein et
ses jo u e s. R o la n d , a tte n tif à ces am oureuses caresses, sans a t­
tendre d’autres éclaircissem ents, voit clairem en t, à toutes ces
d ém on stration s, qu e ce chevalier ne peut être que Z erb in.
L X I X . D ès que la voix est revenue à Isa b e lle , encore que
ses jou es soient toute cou vertes de ses larm es , elle s’ em presse
de con ter à son am ant avec quels égards l’a traitée le paladin de
F ran ce. Z e r b in , qui tenait cette belle et sa vie dans une balance
égale, se jette aux pieds du com te, et l’adore com m e u n dieu qui
lui a rendu deux fois l’existence en u n m êm e jo u r.
LXX. L e s rem erciem en ts, les com plim ents n’auraient pas
fin i entre les deux ch eva liers, s’ ils n’avaient entendu u n b ruit

�reten tir dans u ne route obscure et cou verte de feu illages noirs
et to u ffu s. A l’instant ils rem iren t leurs casques su r leurs têtes
décou vertes, et rem on tèrent su r leurs destriers; à peine é taientils en selle que voici ven ir un ch evalier, accom pagn é d ’u n e jeu n e
dam e.
L X X I . Ce gu errier était M an dricard q u i, quelques jo u rs a u ­
p a ravan t, cherchait R o lan d en toute h âte, pour venger A lzirde
et M a n ila rd , que le com te avait fait su ccom ber sous l’effo rt de
son bras ; m ais depuis q u ’avec un seul tronçon de chêne vert il
avait enlevé D oralice à cen t hom m es chargés de fer, il ne c h e r­
ch ait plus le paladin avec la m ême ardeur.
L X X I I . C ependant le Sarrasin ne savait pas encore que celui
q u ’ il ch erch ait fû t le prince d ’ A n gers ; il savait seulem ent que
ce devait être un des plus célèbres chevaliers erran ts. Il regarde
R olan d plus attentivem ent que Z e rb in ; il le con sidère de la tête
aux p ie d s, et le recon n aissant aux in dices q u ’on lui en avait
donnés : T u es celui que je ch erche, lui dit-il aussitôt.
L X X I I I . Il y a dix jo u rs au m o in s, a jo u ta -t-il, que je ne
cesse de su iv re tes traces, tan t la renom m ée de tes exploits dans
les cam pagnes de Paris m ’ a frap pé et servi d ’a igu illo n . U n seul
gu e rrie r, qu i s’est sau vé avec peine de m ille que tu as envoyés
aux royaum es d u S ty x , a racon té le m assacre que tu as fait des
gu erriers de T rém isen et de Noricie.
L X X I V . D ès que je l ’ai s u , je n’ai pas été lent à te s u iv r e ,
p ar le désir de te v o ir et d ’éprou ver ta valeur. C om m e je me
su is bien in fo rm é des ornem ents qui cou vra ien t tes a rm es, j e
ne puis d o u ter que ce ne soit toi ; m ais quan d m êm e je ne ver­
rais point cette a r m u r e , q u a n d , p our me dérober à tes c o u p s,
lu serais parm i cent autres g u e r r ie r s , la fierté de ton air me
ferait clairem en t con naître que c’est to i.
L X X V . T u ne peux ê tre , reprit R olan d, q u ’ un g u e rrie r d ’ une
g ran d e valeur. D e si n o b le s , de si m agn an im es sentim ents ne
peuvent habiter que d an s un cœ u r gén éreu x. Si le désir de me
voir t’a am ené ici, je veu x que tu me connaisses au dedans
com m e au dehors. Je vais lever m a visière, pour satisfaire com ­
plètem ent ta curiosité.
LXXVI. M ais quan d tu m 'au ras bien con sid éré en face, crois
q u e je me prêterai de m êm e à tes autres désirs. Il ne m e reste
donc plus q u ’à satisfaire au m o tif qui t’a fa it m archer su r mes

�traces ; il fau t que tu t ’ assures si ma valeu r répond à l’air d ’ in­
trépidité que tu m e trouves. S o it, d it M an d rica rt, me voilà
con ten t su r le prem ier p o in t, son ge à me con tenter sur l’autre.
L X X V I I . C ependant R olan d parcourt des je u x le Sarrasin
d e la tête aux pieds. Il ne lui voit ni épée au côté, ni masse pen­
dante à l'arçon de la se lle ; il lui d em ande de quelle arm e il
com pte se servir, si sa lance vien t à se briser : Ne t’en em bar­
rasse point, rep rit M an dricart ; tel que tu me vois, j ’ ai fait peur
à plus d ’un.
L X X V I I I . J ’ai ju ré de ne cein dre aucun e é p ée , que je n'aie
enlevé D uran dal au com te, et je le vais cherchant par to u t che­
m in , pour le ren co n trer plus sû rem en t. J ’ai fait ce serm ent, si
tu es cu rieu x de le sa v o ir, quand je me cou vris de ce casque
et de toutes ces autres a r m e s , qui so n t les m ê mes q u ’H ector
p ortait, il y a plus de m ille ans.
L X X I X . L ’ épée seule m an que à ces arm es excellentes. Je ne
saurais te dire com m en t elle fu t dérobée. Je sais seulem ent
qu’elle est en la possession de R o la n d , et c’ est d ’elle que lui
v ien t toute son audace. Je suis persuadé que si ja m ais je le
ren con tre, je lui arrach erai ce qu ’ il me retient à tort. U n e autre
raison m’ob lige à le chercher : je veux ven ger le gran d A g rica n ,
mon père.
L X X X . R o la n d l ui a donné la m ort en trahison : je su is bien
sû r qu’ il n 'a u ra it pu le vaincre a u trem en t. L e com te alors ne
peut plus se taire. T o i, s'écrie-t-il d’ une voix te rrib le , et tous
ceux qui le disent en on t m enti. Mais le hasard t’a fait rencon­
trer celui que tu cherches. Je suis R olan d ; j ’ai tu é ton père en
hom m e de cou rage : tiens, la voici cette épée que tu dem andes ;
tu l’a u ra s, si ta valeu r peut la m ériter.
L X X X I . Q u oiqu ’ elle m 'appartien ne bien légitim em en t, d is­
putons-la noblem ent. Je ne veux pas q u e , dans le c o m b a t, elle
serve à l'u n p lu tôt qu ’à l'autre : je vais la suspendre à un arbre ;
tu seras le m aître de la p ren d re, si tu m ’arraches la vie, ou si
tu m e fais ton prisonnier. En p arlan t ainsi, il prend D u ran d a l,
et l’accroch e à un arbre, au m ilieu du cham p de bataille.
L X X X I I . D éjà les deux gu erriers se sont éloignés à une dem iportée de tr a it; déjà l’un et l’ autre on t piqué leurs destriers,
et s'élan cen t à bride abattue : déjà l’un et l’autre se sont porté
d e gran d s coups au défaut de la visière ; leurs lances se brisent

�dan s leurs m ain s com m e du v e rre , et m ille éclats en volent
ju s q u 'a u ciel.
L X X X I I I . Il fau t bien que les lances se r o m p e n t , puisque
ces gu erriers ne sauraient p lie r ; ces gu erriers, qui bientôt re­
vien n en t l’un contre l’autre avec les tronçons qui leur sont
restés à la m ain. T o u s deu x, accoutum és à ne m anier que le fer,
m ain tenan t com m e deu x paysans qu i se disputent pour le par­
tage de leurs prés ou de quelque fo n ta in e , arm és de deux bâ­
ton s, ils se ch argen t avec fureu r.
L X X X I V . E n m oins de q u atre cou ps les tronçons se brisent
et ne peuvent résister à ce com bat fu rieu x. D e part et d’autre la
colère s’ allum e de plus en p lu s, et il ne leur reste plus que leurs
poings pour se frap p er. P artou t où leurs m ains peuvent s’a ccro ­
c h e r, ils font sauter les c lo u s , déchirent les m ailles et les atta­
ches de leurs arm ures. A u cu n d ’eux ne désire de plus fortes
ten ailles, de m arteaux plus pesants.
L X X X V . C om m ent le Sarrasin pourra-t-il venir à bout de
te rm in e ra son honneur ce cruel com bat ? ce serait une extrêm e
folie de perdre le tem ps à des coups plus do ulo ureu x p ou r celui
qui les porte que pour celui qui les reçoit. Ils tâchent en fin de
se saisir l’ un l’autre. L e Sarrasin est prom pt à sau ter su r R o­
l a n d. Il le serre contre sa poitrin e, et pense le traiter com m e
ja d is Antée fu t traité par le fils de Ju piter.
L X X X V I . I l le saisit don c avec violence au travers du corps ;
tantôt il le p ou sse, tan tôt il le tire à lui. L a colère le dom ine à
un tel p o in t, q u ’ il néglige entièrem ent la bride de son cheval.
R olan d conserve plus de sang-froid ; et, com m e il aspire à la vic­
toire, il profite de tous ses avantages. Il fait adroitem ent cou ler
la bride par-dessus les oreilles et les yeux du cheval de son
ennem i, et la lui ôte ainsi de la t ête.
L X X X V I I . L e Sarrasin em ploie toutes ses forces pour l’é ­
to u ffer et l’arrach er des arçons. L e com te, pour s’opposer à ces
secousses, tient les genoux serrés et ne penche ni d’ un ni d’ autre
côté. L es efforts du T artare sont n éanm oins si gra n d s, que les
sangles de la selle du com te se rom pent. R oland se trouve à
te r r e , sans presque s’en être a p erçu ; car il serrait toujours sa
selle, et n’ avait point perdu les étriers.
L X X X V I I I . R olan d, en touchant la terre, fit un b ru it pa­
reil à celu i que ferait en tom bant u n trophée d ’arm es. C ep en ­

�dan t le coursier d e M an d rica rd qui n’ a plus de b rid e, et qui se
voit en liberté, se inet à cou rir in différem m en t par les bois, par
les plaines, et, poussé de côté et d ’au tre par une crainte aveu g le,
il em porte son m aître avec lui.
L X X X I X . D oralice, v o y a n t le g u e rrie r qui l’accom pagne fu ir
du cham p de b ataille, et s’ éloigner de sa p erson ne, ne ju g e pas
à propos de rester seule ; elle pique aussitôt son palefroi pour

le su ivre. L e S arrasin , outré de d ép it, crie contre son cou rsier ;
il le m altraite des pieds et de la m ain. Il le m enace sans faire
atten tion qu ’ il parle à une b ê te ; il veut q u ’ il s’a rrê te , et le
cheval n’ en co u rt que plus vite.
XC.

L ’anim al, qui était tim ide et om brageu x, sans rega rd er

à ses pieds, co u rt toujours à travers les cham ps. D éjà il avait
cou ru plus de trois m illes, et il aurait poursuivi sa cou rse, mais
il en fu t em pêché par un fo ssé, q u i , sans leur o ffrir ni couche
ni litière, les reçut p ou rtan t l ’un et l’a u tre, cu lb u tés ju s q u ’au
fo n d . M an dricart alla frapper la terre d’ une ru de m anière, sans
cepen dant se casser ni jam b e ni bras.
XCI. E n fin le cou rsier fu t obligé de s’a rrêter; m ais le S a r­
ra sin , plein de colère et de fu reu r, n ’ayan t ni frein ni bride
pour le g u id e r, le tenait par les c rin s , et ne savait quel parti
pren dre. M ets-lui la bride de ma h a q u en ée, lui dit alors D o ra ­
lice, elle est très-douce, qu ’elle ait un frein ou non.
X C I I . Il paraissait peu honnête au T artare d ’accepter l’ offre
de D oralice ; m ais la fortu n e, favorable à ses d ésirs, lui fo u rn it
u n e bride par u n autre m oyen : arrive dans ce lieu la m échante
G abrin e, q u i, depuis qu ’ elle avait trah i Z erb in , avait toujours
fui com m e u ne lo uve qui de loin entend ven ir les chasseurs
et les chiens.
X C I I I . E lle avait encore su r elle la m ême robe et la jeu n e
parure qui furen t arrach ées à la belle m aîtresse de Pinabel
pou r l’en revêtir. E lle éta it aussi m ontée su r son p a le fro i,
l’ un des m eilleurs du m onde, et des mieux enharnachés. C e tte
vieille se trou va face à face avec le T artare, avant d ’ avoir pu s’en
douter.
XCIV. Sa p arure, qui la faisait re s se m b le r à u ne gu enon, à
u n vieux singe co iffé, fit rire la fille de Stordilan et M an dri­
cart. L e Sarrasin

prend la résolution d’ ôter la bride à son

cheval pour la m ettre au s ie n ; et il l’exécute su r-le-ch am p .

�A p rès l'avoir débridé, il effraie tellem ent le cou rsier de G ab rin e,
et par ses cris e t par ses gestes, que celui-ci prend le galop.
XCV. Il fu it à travers la fo r ê t, em portant avec lui la vieille
dem i-m orte de peur. Il fu it à l’aventure su r les m o n tagn es,
dans les v a llé e s , dans les c h e m in s, dans les se n tie rs, à travers
les fo s s é s , les précipices. M ais les aventures de cette vieille ne
son t pas assez im portantes pour me faire ou blier le com te
d’ A n gers qui raju stait sans obstacle tout ce qu i se trou vait dé­
ran gé à sa selle.
XCVI. Il rem onte à cheval et reste qu elque temps pour
attendre le retour de M an dricart : ne le voyan t point paraître,
il prit enfin le parti d’ a ller lui-m êm e le ch erch er. T o u te fo is ,
com m e il est plein de politesse et de c o u rto isie , il ne vou lu t
point qu itter cet endroit sans avo ir fait les adieux les plus
tendres, les plus touchan ts à ces jeu n es am ants.
XCVII. Zerbin fu t très-sensible à cette sé p a ra tio n , et Isa­
belle en fu t atten drie ju s q u ’ aux larm es. T o u s deux voulaient
su ivre R o la n d ; m ais le com te r e fu s a , qu oique ce fût pour lui
une bon ne et agréable com p agn ie. Il s’en débarrassa en leur
disan t que rien n’ était plus déshonorant pour un gu errier qui
cherche son ennem i que de prendre un second don t il puisse
s’assister et se défendre.
X CV III. Il les pria seulem en t, dans le cas où le S arrasin les
ren co n trerait avant l u i , de lui dire que R o lan d s’arrêterait en ­
core trois jo u rs dans ces lieux ; mais que , passé ce tem ps , il
dirigera it sa route vers l’em pire des beaux lis d ’o r, pour se
ren dre à l’arm ée de C harlem agn e, afin qu e, s’ il en avait e n v ie ,
il sache où le trouver.
XCIX.

T ou s les deux prom irent de s’acqu itter de cette com ­

m ission et de to ut ce q u ’ il lui plairait de leur com m an der. E n ­
su ite ils se séparèrent : Z erb in et sa m aîtresse prirent d ’un côté et
le com te d ’ un autre. A va n t de p a rtir, R olan d p rit D uran dal à
l’ arbrisseau et la rem it à son côté ; puis il to urn a so n cheval
vers la route où il c ru t devoir trou ver plus facilem en t le S a r ­
rasin.
C . L ’étran ge course que le cheval du T artare avait faite au
travers des b o i s , fu t cause que R o lan d chem ina deux jou rs
in u tilem en t sans pouvoir le ren co n trer, sans même en avoir
aucune n ouvelle. E n fin il arrive auprès d ’un ru isseau dont

�l’onde paraît aussi claire que le cristal. S u r ses bords fleuris­
sait une riante prairie que la nature avait em bellie, ém aillée de
toutes ses co u leu rs, et qu ’ un gran d nom bre de beaux arbres
cou p aien t agréablem ent.
C I. L ’ arden t m idi faisait d ésirer aux d u rs troupeaux et aux
pâtres dem i-nus la fraîch eu r du zép h y r ; R o lan d , ch argé de sa
c u ira s s e , de son casque et de son é c u , n’ ép rou vait pas m oins
de ch aleu r. Il descendit dans cette prairie p our s’y reposer
qu elque tem ps. M ais que ce séjo ur fu t cruel et do ulo ureu x pour
lui ! D ans ce funeste a sile , il vit luire le plus m alheu reux jo u r
de sa vie.
C II. L e c o m te, en portant ses regard s de to u s c ô té s , ap er­
çoit su r cette rive om bragée des caractères gravés su r u ne foule
d ’a r b r e s , et en les regard an t de plus p rè s , il ne peut douter
qu ’ ils ne soient de la m ain de sa déesse. C e lieu était un de
ceux dont j ’ ai déjà p a rlé , où souvent la belle reine du Cathai
ven ait avec M éd or, et n’ était pas éloigné de la cabane

du

pasteur.
C III. L e com te voit en cent endroits les nom s d ’ A n géliqu e
et de M édor, et entrelacés ensem ble de cen t m anières d iffé­
rentes : ces c a ra c tè re s, ces c h iffr e s , ces nœ uds so n t a u ta n t de
poignard s d o n t l’ am ou r lui perce le cœ ur : sa pensée cherche
m ille prétextes pour ne pas croire ce qu’ il croit m algré lu i. Il
s’efforce de se persuader que c’est u n e autre A n gé liq u e qui a
gravé son nom su r ces arbres.
C IV .

C ependant, se d isait-il, je con nais ces caractères, j ’en ai

ta n t lu et tant vu. Peut-être ce M édor est-il une fiction, et c’ est
moi sans doute qu ’elle désigne sous ce nom em prunté. C ’est par
de telles pensées, trop éloignées de la vérité, c'est en s’abusant
lui-m êm e que le m alheureux R o lan d conserve et entretient
q u elque espérance.
CV. M ais plus il s’ efforce de ban n ir ce cruel so u p ço n , plus
le soupçon renaît et se rallu m e d an s son âm e. Tel un oiseau qu i,
im prud em m ent, vient de se laisser prendre d an s un filet ou de
s’ abattre su r des g lu a u x , plus il bat de l’aile, plus il cherche à
se délivrer, et plus il resserre ses liens. R olan d vient à un e n ­
d roit où le roch er se cou rbe, et form e une espèce de voûte su r
le clair ru isseau .
CVI. L es tiges ram pantes et tortueuses du lierre et celles

�d 'u n e vigne sau vage tapissent en l’orn an t l’entrée d e cette
g ro tte : là, pendant la gran d e chaleu r du jo u r , ces deux am ants
fortu n és se ten aien t em brassés. L à , on v oit leurs nom s partout,
au dedan s, au dehors d e la g r o tte , soit tracés avec de la craie
ou du charbon , soit gravés avec la pointe d ’ un couteau : nul
a u tre lieu des en viro n s ne les présen tait aussi souvent.
C V II. L ’ infortuné com te m et pied à terre en ce lieu , et aper­
ço it, à l’entrée de la g r o tte , p lu sieurs lignes que M édor avait
écrites de sa propre m ain et qui paraissaient tracées depuis peu ;
elles e xp rim a ien t en vers les p laisirs qu ’ il avait g o ûtés dans
cette grotte. Je m’ im agine qu ’elles étaient très-élégantes dans
sa la n g u e , et voici dans la nôtre quel en était le sens.
C V III. P lan tes a im ab le s, verts g a z o n s , lim p id es e a u x ;
grotte obscure et délicieuse par la fraîch eu r de ton o m b rag e ,
où la belle A n géliq u e, fille de G a la fro n , pour qui tan t de gu er­
riers ont en vain soupiré, a tant de fois reposé toute nue dans
m es b ras ; lieux ch arm an ts, pour tant de faveu rs que j ’ai reçues
d e v o u s , m o i, pauvre M éd or, je ne puis vou s exprim er m a re ­
con naissance qu ’ en ne cessan t de vous lo u er.
C IX . Je ne puis que prier tous les a m a n ts , les d a m e s, les
c h e v a lie rs, les d e m o ise lle s, toute personne enfin , soit de ce
p ays, soit étran gère, que le hasard ou son c h oix am ènera dans
cette re tr a ite , de dire aux gazon s, à l’o m b r e , aux a n tre s, aux
ru isseau x, aux arbres : Q ue le soleil et la lune vous soient tou­
jo u rs favorables ! puisse le ch œ u r des nym phes ne ja m ais per­
m ettre aux bergers de con d u ire ici leurs troupeaux !
CX. C e discours était écrit en arabe, qu e le com te entendait
aussi parfaitem ent que le latin . E n tre plusieurs langues qui lui
étaient fa m iliè re s , c’était l’arabe que le paladin possédait le
m ieux. C ette langue lui avait ép argn é bien des d ésagrém en ts,
des d an gers, lo rsq u 'il s’était trouvé au m ilieu des S arrasin s;
m ais q u ’ il ne se vante plus des ava n tag es qu ’ il en a re tir é s ,
p u is q u e , dans ce m o m e n t, il en ép rou ve un m alheu r qui les
d é tru it tous.
CX I. L ’ in fortu n é com te relit trois, qu atre et six fois ce fatal
é c r it; il tâche en vain d ’y trouver le con traire de ce q u ’ il a de­
van t les yeux ; plus il reg a rd e, et plus l’é crit lu i paraît c la ir et
é vid en t; à chaque fois il sont com m e une m ain froide qui lui
presse et lui g la ce le cœ ur. E n fin il reste les yeu x et l’esprit si

�fixem ent attachés su r ce ro ch er, q u ’on d irait que le ro ch er et lui
so n t u n e m ême chose.
CXII. P eu s’en fa llu t qu ’alors il ne p erd ît la raison , ta n t il
s'ab an d o n n a en proie à la d o u leu r. Croyez-en ceux qui en on t
fait la fatale expérience : c’est là une torture qui surpasse toutes
les autres. Sa tête était tom bée sur sa p o itr in e , son fro n t avait
perdu sa noble assuran ce ; sa voix m an quait d ’a c c e n ts , et ses
y e u x de larm es, tan t le ch agrin l’ avait saisi.
C X III. Sa d o u leu r, vou lan t s’exh aler avec trop d’ im pétuo­
sité, dem eu rait concentrée en lui-m ême. A in si voyons-nous l’eau
rester d an s un vase d o n t le ven tre est large et l’em bouchure
étroite ; lorsqu’ on le ren verse, l’eau qui vou drait en sortir toute
à la fois se p resse, s’em barrasse en telle sorte dans cet étroit
passage q u ’à peine en sort-elle goutte à goutte;
CXIV. R oland reprend un peu ses esprits et cherche com ­
m ent il se pou rrait faire que la chose ne fû t pas vraie. Il c ro it,
il d é s ire , il espère que peut-être qu elqu ’ un aura v o u lu , par cet
artifice, n oircir la réputation de sa dam e ou faire naître en lui
tan t de transports jalo u x qu ’ il puisse en perdre la vie : et celu ilà , quel q u ’ il soit, n’a que trop bien im ité la main d ’A n g é liq u e.
C X V . A ve c une si f a ib le , une si légère e sp éra n ce, il ranim e
ses esprits , il rappelle un peu son cou rag e. E nsuite il rem onte
sur B rid ed o r, à l’ in stan t où le soleil cédait la place à sa sœ ur.
I l ne fit pas beaucoup de chem in sans voir su r l'extrém ité des
toits s’ exhaler les vapeurs du feu. Il entend l’aboiem ent des
c h ie n s , le m ugissem ent des troupeaux ; il entre dan s le village
et y ch o isit un asile.
CXVI. Il descend languissam m en t de cheval et abandon n e
B rid ed o r à un garçon in telligen t pour en prendre soin ; l’ un le
d ésarm e, l’autre détache ses éperons d ’o r , ceux-ci se ch argen t
de nettoyer son arm ure. C ette habitation éta it précisém ent celle
où M édor avait été porté blessé, et où la fortu n e lui avait été si
favorable. R oland ne dem ande point à s o u p e r; il ne veu t que
se reposer : la douleu r d o n t il est accab lé lui tien t lieu de toute
n ou rriture.
C X V II. M ais plus il cherche le repos, plus il trouve de sujets
de peine et d ’in q u iétu d e; les m u rs , les p o rte s, les fenêtres
n’o ffren t partout à ses yeux qu e l’ odieuse in scription . Il veut
s'in form er, puis il tient ses lèvres m uettes d a n s la crain te de

�trop éclaircir u n e triste vérité ; il s’ efforce de la c o u vrir d ’ un
n uage, afin qu ’ elle lui paraisse m oins cruelle.
CX V III. C ’est bien vainem ent q u ’ il travaille à se trom per
lui-m êm e : on vient to u t lui dire sans qu ’ il le dem ande. L e
p asteur, qui le voit plongé dans une si profonde tristesse et qui
au rait voulu l’en arrach er, com m ence à lui d étailler, sans a u ­
cun e d iscrétion , l’histoire de ces deux am an ts, qui lui était trèsfam ilière, parce qu ’ il se plaisait souvent à la racon ter à ceux qui
voulaient l’é co u ter, et que plusieurs y prenaient un sin g u lier
plaisir.
CXIX. Il lui racon te donc com m en t, céd an t aux prières de la
belle A n g é liq u e , il avait porté dans sa cabane M édor d a n g e ­
reusem ent b le ssé ; qu ’ elle-m êm e avait pansé ses plaies et l’avait
gu é ri en peu de jo u r s ; m ais que l’am ou r lui avait percé le
cœ u r d ’ une blessure plus profon de, et q u ’ une faible étincelle
a va it a llum é dan s son sein u ne flam m e si g r a n d e , si cu is a n te ,
q u ’elle en était tout em brasée, et ne pouvait la c a lm e r ;
CXX. Q u e , sans con sid érer qu ’ elle était fille du plus grand
roi de l'O r ie n t, A n g é liq u e , aveuglée par son am ou r e xtrêm e,
n ’avait pas dédaign é de prendre pour époux un je u n e soldat
pauvre et sans naissance. L e berger term ina son récit en fa i­
sant apporter d evan t R oland le riche bracelet q u ’ A n géliqu e lui
avait don né en p a rta n t et p our le rem ercier de son accueil hos­
pitalier.
CXXI.

Cette con clu sion fu t com m e la hache qui acheva de

lui enlever la tête, après les coups in nom b rables que le perfide
am ou r était las enfin de lui porter. R o lan d s’ efforce de cacher
son to u rm e n t; m a is, qu oiq u ’ il se c o n tra ig n e , il en vien t m al­
aisém ent à bout : les soupirs et les larm es s’échappent m algré
lui de son sein et de ses yeux.
CXX II. R esté seul et sans té m o in , et pouvan t enfin libre­
m ent lâcher le frein à sa d o uleu r, un to rren t de larm es cou le de
ses y e u x , inonde son visage et sa poitrine : il soupire, il gém it,
et ne fait plus que s'agiter et se tourm enter dans son lit, qu i lui
parait plus d u r que le ro ch er et plus p iqu an t que l'ortie.
CXXIII. D ans cette agitation pénible et c ru e lle , la pensée
lui v in t q u ’en ce même lit où il se trou vait a lo rs , l’ingrate A n ­
géliqu e devait avo ir passé bien des nuits avec son am ant. Il
prend alors ce lit en h o rr e u r; il en sort avec la même précipi­

�tation qu ’ un villageo is se lève de dessus l’ herbe où il s’était
étendu p our se reposer, et où il aperçoit un serpent près de lu i.
CXXIV. L e l it , la m a iso n , le pasteur, lui devien n en t telle­
ment odieux en ce m o m e n t, q u e , sans attendre la lu n e , ou
l’aurore qui p récèd e le jo u r nouveau , il prend ses arm es, son
ch eval, et m arche au hasard dans les ténèbres au plus obscur
du bois ; et quand il se croit enfin seu l, il exhale sa douleur par
des cris et des hurlem ents.
CXXV. Il ne cesse de pleurer, de pousser des cris perçants ;
il ne se donne de relâche ni le jo u r, ni la n uit. Il fu it loin des
v illes, des ham eaux ; il couche nu su r la t e r r e , dans la forêt ;
il s’étonne lui-m êm e com m ent ses yeux recèlent une source de
pleurs si a b o n d a n ts ; il s’étonne du nom bre infini de ses sou ­
pirs. Sou vent, au m ilieu de ses larm es, il s'adresse ce discours :
CXXVI. Ce ne sont plus des larm es que je répands avec ta n t
de violence. L es larm es n’on t pas suffi à ma d o u le u r; elles ont
fini quand ma do u leu r était à peine au m ilieu de son cours ; ce
son t les principes de la v ie , excités par le feu qu i m’em b rase,
qu i cherchent à s’ échapper par le chem in de mes yeu x . Voilà
d ’où part cette source v iv e , qui d oit enfin épuiser à la lo is ma
vie et ma douleur.
CXXVII. Ces brûlants in dices de m on tourm ent ne sont
poin t des soupirs ; les soupirs sont d ’ une autre n a tu re ; ils ont
du relâche qu elquefois ; m ais je sens que m on cœ u r ne cesse
ja m a is d ’exhaler sa peine : l’am ou r qui m’e n flam m e le cœ ur
excite cet air em b rasé, lorsqu’ il en so uffle le feu en a gitan t ses
ailes. A m o u r, dis-m oi par quel m iracle tu en entretiens sans
cesse l’a rdeur, sans jam ais le consum er.
CXX VIII. N on, n on , je ne suis point ce que je parais encore
être : R oland est m o rt, il est couché su r la te rre. Il a été assas­
siné par la plus in grate des fem m es ; il a reçu le coup m ortel de
son m anque de foi. Je ne su is plus que l’âm e de R o lan d , séparée
de R o la n d , errante en ces lieux com m e dans un enfer ; je ne
suis plus q u ’ une om bre m alheu reuse, qui doit servir d’exem ple
à ceux qui
CXXIX.
la lum ière
vers cette

m ettent leur espérance dans l’ am ou r.
L e com te erra toute la nuit dans la forêt, et lorsque
du jo u r vint à p araître, son m auvais sort le ram ena
même fontaine où M édor avait gravé cette in scrip ­

tion. L a vue de son a ffr o n t, écrit su r le rocher, l’enflam m e

�d 'un e telle c o lè r e , qu ’ il n’a plus un seul sentim ent qui ne soit
h ain e, fu re u r, dépit et rage ; so ud ain , il tire son épée du fou r­
reau ;
CXXX.

Il m et en pièces et les vers et le roc : il en fait voler

par éclats les p arcelles ju sq u 'a u x nues. M alh eur à tous les e n ­
droits de la grotte où se lisaien t les nom s d ’A n gé liq u e et de
M é d o r ; le com te les m et hors d’ état de donner jam ais om brage
ni fraîch eu r aux bergers et a u x troupeaux. L a fontaine m ê m e ,
aup aravan t si fraîch e et si p u r e , n'est point à l’abri de sa ter­
rible colère.
CXXXI. Il ne cesse de jeter dans ses ondes lim pides des
ram eaux, des racin es, des tron cs, des pierres, de la terre, j u s ­
qu 'à ce q u ’ ils les a it troublées ju s q u ’au fond , de telle sorte
q u ’elles ne puissent ja m ais reprendre ni le u r p u reté, ni leur
lim pidité. E nfi n , épuisé de la ss itu d e , enfin , trem pé de su eur,
ses forces ne secondant plus sou co u rro u x , et sa haine violente,
et sa bouillan te c o lè re , ¡1 tom be su r la p ra irie , et pousse des
soup irs vers le ciel.
CXXXII. P longé dans la d o u le u r, il tom be haletant sur
l’ h e rb e ; il fixe ses yeux vers le c ie l, et dem eure im m o b ile;
sans d o rm ir, sans prendre aucune n o u rritu re , il reste en cet
état pendant trois révolutions du soleil ; sa peine am ère ne
cesse de s’a cc ro ître , ju s q u 'à ce qu ’ il ait entièrem ent perdu la
raison. L e quatrièm e jo u r , en proie à une grande fu re u r, il
arrach e ses arm es de dessus son corps.
C X X X I I I . Il laisse ici son casq u e , là son bouclier. Son hau­
bert est jeté loin de lu i, plus loin le reste de son équ ip age.
E n fin , toutes ses arm es dem eurent éparses çà et là dans la forêt.
P u is il déchire ses h abits, laisse voir à nu sa poitrine velue et
tout son corps nerveux. Ainsi com m encèrent les accès d ’ une si
gran d e et si horrible fo lie , qu ’on n’ en verra jam ais de pareille.
CXXXIV. L a fureu r, la rage l'an im en t à tel point que tous
ses sens en son t trou blés. Il ne songe point à gard er son é p ée,
avec laq u elle il eût exé cu té , je n’en doute pas d ’étonnantes
choses. M ais sa vigu eu r im m ense n’a besoin ni d ’é p ée , ni de
hache, ni de masse ; il en donna sur-le-cham p une preuve écla­
tante, en déracinant un gran d pin du prem ier coup.
CXXXV. Ensuite il en arracha deux autres sem b la b les,
com m e si c'eût été du fe n o u il, des hièbles ou de l'anet. Il en

�fa it au tan t des c h ênes, des orm es an tiqu es, des hêtres, des
frên es, des charm es, des sapin s. C e q ue fait un oiseleur qui
arrach e les jo n cs, le ge n êt, les orties, p ou r n ettoyer le cham p
où il veu t tendre ses filets, le com te le faisait des ch ên es, des
plus vieux et des plus gros arbres.
CXXXVI. L e s bergers, qui on t entendu un si gran d fra c a s,
laissan t leurs troupeaux épars dan s la cam p a g n e , a ccou ren t à
g ran d s pas de tous les côtés, pour voir ce qui en est. M ais me
voici arrivé au term e que j e ne puis dépasser, sans crain d re de
rendre mon récit enn u yeu x ; j ’aim e m ieux en rem ettre la suite à
un autre tem ps, que de m’ exposer à vou s en dégoûter p ar sa
lo n gueur.

F IN

DU

TOME

PRE M IER.

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          <description>Le(s) sujet(s) abordés par un document, exprimés à l'aide de mots-clefs définis par l'équipe de FonteGaia. (Pour l'indexation à l'aide des vedettes matières de RAMEAU utiliser le champ "Sujet du Dublin Core".</description>
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                <text>Voir &lt;a href="http://mazarinum.bibliotheque-mazarine.fr/mentions-legales/"&gt;mentions légales&lt;/a&gt;</text>
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            <name>Source</name>
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                <text>Bibliothèque Mazarine, Inc 380</text>
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